• STANCES...À Cloris...............Théophile de Viau (1590-1626).......

    STANCES

    S’il est vrai, Cloris, que tu m’aimes,
    Mais j’entends que tu m’aimes bien,
    Je ne crois point que les Rois mêmes
    Ayent un heur comme le mien :
    Que la mort serait importune
    De venir changer ma fortune
    À la félicité des Dieux !
    Tout ce qu’on dit de l’ambroisie
    Ne touche point ma fantaisie
    Au prix des grâces de tes yeux.
     
    Sur mon âme il m’est impossible
    De passer un jour sans te voir,
    Qu’avec un tourment plus sensible
    Qu’un damné n’en saurait avoir.
    Le sort qui menaça ma vie,
    Quand les cruautés de l’envie
    Me firent éloigner du Roi,
    M’exposant à tes yeux en proie,
    Me donna beaucoup plus de joie
    Qu’il ne m’avait donné d’effroi.
     
    Que je me plus dans ma misère,
    Que j’aimai mon bannissement !
    Mes ennemis ne valent guère
    De me traiter si doucement.
    Cloris, prions que leur malice
    Fasse bien durer mon supplice ;
    Je ne veux point partir d’ici,
    Quoi que mon innocence endure,
    Pourvu que ton amour me dure,
    Que mon exil me dure aussi.
     
    Je jure l’Amour et sa flamme,
    Que les doux regards de Cloris
    Me font déjà trembler dans l’âme,
    Quand on me parle de Paris :
    Insensé je commence à craindre
    Que mon Prince me va contraindre
    À souffrir que je sois remis ;
    Vous qui le mîtes en colère,
    Si vous l’empêchez de le faire
    Vous n’êtes plus mes ennemis.
     
    Toi qui si vivement pourchasses
    Les remèdes de mon retour,
    Prends bien garde quoi que tu fasses
    De ne point fâcher mon amour.
    Arrête un peu, rien ne me presse,
    Ton soin vaut moins que ta paresse,
    Me bien servir, c’est m’affliger :
    Je ne crains que ta diligence,
    Et prépare de la vengeance
    À qui tâche de m’obliger.
     
    Il te semble que c’est un songe
    D’entendre que je m’aime ici,
    Et que le chagrin qui me ronge
    Vienne d’un amoureux souci :
    Tu penses que je ne respire
    Que de savoir où va l’Empire,
    Que devient ce peuple mutin ;
    Et quand Rome se doit résoudre
    À faire partir une foudre
    Qui consomme le Palatin.
     
    Toutes ces guerres insensées,
    Je les trouve fort à propos ;
    Ce ne sont point là les pensées
    Qui s’opposent à mon repos,
    Quelques maux qu’apportent les armes,
    Un amant verse peu de larmes
    Pour fléchir le courroux divin ;
    Pourvu que Cloris m’accompagne,
    Il me chaut peu que l’Allemagne
    Se noie de sang ou de vin.
     
    Et combien qu’un appas funeste
    Me traîne aux pompes de la Cour,
    Et que tu sais bien qu’il me reste
    Un soin d’y retourner un jour :
    Quoique la fortune apaisée
    Se rendît à mes vœux aisée,
    Aujourd’hui je ne pense pas,
    Soit-il le Roi qui me rappelle,
    Que je puisse m’éloigner d’elle,
    Sans trouver la mort sur mes pas.
     
    Mon esprit est forcé de suivre
    L’aimant de son divin pouvoir,
    Et tout ce que j’appelle vivre,
    C’est de lui parler, et la voir.
    Quand Cloris me fait bon visage,
    Les tempêtes sont sans nuage,
    L’air le plus orageux est beau ;
    Je ris quand le tonnerre gronde,
    Et ne crois point que tout le monde
    Soit capable de mon tombeau.
     
    La félicité la plus rare
    Qui flatte mon affection,
    C’est que Cloris n’est point avare
    De caresse et de passion.
    Le bonheur nous tourne en coutume,
    Nos plaisirs sont sans amertume,
    Nous n’avons ni courroux ni fard ;
    Nos trames sont toutes de soie,
    Et la Parque après tant de joie
    Ne les peut achever que tard.
     

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