• SATIRE........Mathurin Régnier (1573-1613)

    SATIRE

    SATIRE........

    À Monsieur Rapin
     


    Rapin, le favori d’Apollon et des Muses,
    Pendant qu’en leur métier jour et nuit tu t’amuses,
    Et que d’un vers nombreux non encore chanté,
    Tu te fais un chemin à l’immortalité :
    Moi, qui n’ai ni l’esprit, ni l’haleine assez forte
    Pour te suivre de près, et te servir d’escorte,
    Je me contenterai, sans me précipiter,
    D’admirer ton labeur, ne pouvant l’imiter ;
    Et pour me satisfaire au désir qui me reste,
    De rendre cet hommage à chacun manifeste ;
    Par ces vers j’en prends acte, afin que l’avenir,
    De moi par ta vertu se puisse souvenir ;
    Et que cette mémoire à jamais s’entretienne,
    Que ma muse imparfaite eut en honneur la tienne,
    Et que si j’eus l’esprit d’ignorance abattu,
    Je l’eus au moins si bon, que j’aimai ta vertu.
    Contraire à ces rêveurs, dont la muse insolente,
    Censurant les plus vieux, arrogamment se vante
    De réformer les vers, non les tiens seulement,
    Mais veulent déterrer les Grecs du monument,
    Les Latins, les Hébreux, et toute l’antiquaille,
    Et leur dire en leur nez qu’ils n’ont rien fait qui vaille.
    Ronsard en son métier n’était qu’un apprentif,
    Il avait le cerveau fantastique et rétif ;
    Desportes n’est pas net, Du Bellay trop facile ;
    Belleau ne parle pas comme on parle à la ville :
    Il a des mots hargneux, bouffis et relevés,
    Qui du peuple aujourd’hui ne sont pas approuvés.
    Pensent-ils, des plus vieux offensant la mémoire,
    Par le mépris d’autrui s’acquérir de la gloire,
    Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers,
    Prouver qu’ils ont raison de censurer leurs vers ?
    Alors qu’un œuvre brille et d’art et de science,
    La verve quelquefois s’égaye en la licence.
    Il semble en leurs discours hautains et généreux,
    Que le cheval volant n’ait pissé que pour eux ;
    Que Phébus à leur ton accorde sa vielle ;
    Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle ;
    Qu’ils ont seuls ici-bas trouvé la pie au nid,
    Et que des hauts esprits le leur est le zénith ;
    Que seuls des grands secrets ils ont la connaissance :
    Et disent librement que leur expérience
    A raffiné les vers fantastiques d’humeur,
    Ainsi que les Gascons ont fait le point d’honneur ;
    Qu’eux tous seuls du bien dire ont trouvé la méthode,
    Et que rien n’est parfait, s’il n’est fait à leur mode.
     
    Cependant leur savoir ne s’étend seulement
    Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
    Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,
    Épier si des vers la rime est brève ou longue,
    Ou bien si la voyelle, à l’autre s’unissant,
    Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant,
    Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.
    Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;
    Ils rampent bassement, faibles d’invention,
    Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,
    Froids à l’imaginer ; car, s’ils font quelque chose,
    C’est proser de la rime, et rimer de la prose,
    Que l’art lime et relime, et polit de façon
    Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;
    Et voyant qu’un beau feu leur cervelle n’embrase,
    Ils attisent leurs mots, enjolivent leur phrase,
    Affectent leurs discours, tout si relevé d’art,
    Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.
    Aussi je les compare à ces femmes jolies,
    Qui par les affiquets se rendent embellies,
    Qui gentes en habits, et sades en façons,
    Parmi leur point coupé tendent leurs hameçons ;
    Dont l’œil rit mollement avec afféterie,
    Et de qui le parler n’est rien que flatterie ;
    De rubans piolés s’agencent proprement ;
    Et toute leur beauté ne gît qu’en l’ornement ;
    Leur visage reluit de céruse et de peautre ;
    Propres en leur coiffure, un poil ne passe l’autre.
     
    Mais ces divins esprits hautains et relevés,
    Qui des eaux d’Hélicon ont les sens abreuvés,
    De verve et de fureur leur ouvrage étincelle ;
    De leurs vers tout divins la grâce est naturelle ;
    Ils ont, comme l’on voit, la parfaite beauté,
    Qui, contente de soi, laisse la nouveauté
    Que l’art trouve au Palais, ou dans le blanc d’Espagne.
    Rien que le naturel sa grâce n’accompagne :
    Son front, lavé d’eau claire, éclate d’un beau teint ;
    De roses et de lys la nature l’a peint ;
    Et laissant là Mercure, et toutes ses malices,
    Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
     
    On fait en Italie un conte assez plaisant,
    Qui vient à mon propos, qu’une fois un paysan,
    Homme mal entendu, et suffisant de tête,
    Comme on peut aisément juger par sa requête,
    S’en vint trouver le pape, et le voulut prier
    Que les prêtres du temps se pussent marier,
    Afin, ce disait-il, que nous puissions nous autres
    Leurs femmes caresser, ainsi qu’ils font les nôtres.
     
    Ainsi suis-je d’avis, comme ce bon lourdaud,
    S’ils ont l’esprit si bon, et l’intellect si haut,
    Le jugement si clair, qu’ils fassent un ouvrage
    Riche d’inventions, de sens et de langage,
    Que nous puissions draper comme ils font nos écrits,
    Et voir, comme l’on dit, s’ils sont si bien appris.
    Qu’ils composent une œuvre : on verra si leur livre,
    Après mille et mille ans, sera digne de vivre,
    Surmontant par vertu l’envie et le destin,
    Comme celui d’Homère, et du chantre latin.
    Mais, Rapin, mon ami, c’est la vieille querelle :
    L’homme le plus parfait a manque de cervelle ;
    Et de ce grand défaut vient l’imbécillité,
    Qui rend l’homme hautain, insolent, effronté ;
    Et, selon le sujet qu’à l’œil il se propose,
    Suivant son appétit, il juge toute chose.
     
    Philosophes rêveurs, discourez hautement ;
    Sans bouger de la terre, allez au firmament ;
    Faites que tout le ciel branle à votre cadence,
    Et pesez vos discours même dans sa balance ;
    Connaissez les humeurs qu’il verse dessus nous,
    Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous ;
    Portez une lanterne aux cachots de nature ;
    Sachez qui donne aux fleurs cette aimable peinture,
    Quelle main sur la terre en broye la couleur,
    Leurs secrètes vertus, leurs degrés de chaleur ;
    Voyez germer à l’œil les semences du monde ;
    Allez mettre couver les poissons dedans l’onde ;
    Déchiffrez les secrets de nature et des cieux :
    Votre raison vous trompe, aussi bien que vos yeux.
     
    Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire,
    Faire de mon humeur moi-même une satire.
    Aussi bien, rien ne vaut que par affection ;
    Et l’on juge, et l’on voit selon sa passion.
     
    Le soldat aujourd’hui ne rêve que la guerre ;
    En paix le laboureur veut cultiver la terre ;
    L’avare n’a plaisir qu’en ses doubles ducats ;
    L’amant juge sa dame un chef-d’œuvre ici-bas ;
    Encore qu’elle n’ait sur soi rien qui soit d’elle ;
    Que le rouge et le blanc par art la fasse belle,
    Qu’elle ente en son palais ses dents tous les matins,
    Qu’elle doive sa taille au bois de ses patins,
    Que son poil, dès le soir frisé dans la boutique,
    Comme un casque au matin sur sa tête s’applique ;
    Qu’elle ait, comme un piquier, le corselet au dos,
    Qu’à grand peine sa peau puisse couvrir ses os,
    Et tout ce qui le jour la fait voir si doucette,
    La nuit comme en dépôt soit dessous la toilette :
    Son esprit ulcéré juge en sa passion,
    Que son teint fait la nique à la perfection.
     
    Le soldat tout ainsi pour la guerre soupire ;
    Jour et nuit il y pense, et toujours la désire ;
    Il ne rêve la nuit que carnage, que sang :
    La pique dans le poing, et l’estoc sur le flanc,
    Il pense mettre à chef quelque belle entreprise ;
    Que forçant un château, tout est de bonne prise ;
    Il se plaît aux trésors qu’il cuide ravager,
    Et que l’honneur lui rie au milieu du danger.
     
    L’avare, d’autre part, n’aime que la richesse :
    C’est son roi, sa faveur, sa cour et sa maîtresse ;
    Nul objet ne lui plaît, sinon l’or et l’argent,
    Et tant plus il en a, plus il est indigent.
     
    Le paysan, d’autre soin se sent l’âme embrasée.
    Ainsi l’humanité sottement abusée,
    Court à ses appétits qui l’aveuglent si bien
    Qu’encor qu’elle ait des yeux, si ne voit-elle rien.
    Nul choix hors de son goût ne règle son envie,
    Mais s’aheurte où, sans plus, quelque appas la convie :
    Selon son appétit, le monde se repaît,
    Qui fait qu’on trouve bon seulement ce qui plaît.
     
    Ô débile raison ! où est ores ta bride ?
    Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide ?
    Contre la passion trop faible est ton secours,
    Et souvent, courtisane, après elle tu cours ;
    Et savourant l’appas qui ton âme ensorcelle,
    Tu ne vis qu’à son goût, et ne vois que par elle ;
    De là vient qu’un chacun, mêmes en son défaut,
    Pense avoir de l’esprit autant qu’il lui en faut.
    Mais nous, Rapin, mais nous qui formons nos ouvrages
    Aux moules si parfaits de si grands personnages,
    Qui depuis deux mille ans ont acquis le crédit
    Qu’en vers rien n’est parfait que ce qu’ils en ont dit,
    Devons-nous aujourd’hui, pour une erreur nouvelle,
    Que ces clercs dévoyés forment en leur cervelle,
    Laisser légèrement la vieille opinion,
    Et, suivant leur avis, croire à leur passion ?
    Pour moi les huguenots pourraient faire miracles,
    Ressusciter les morts, rendre de vrais oracles,
    Que je ne pourrais pas croire à leur vérité ?
    En toute opinion, je fuis la nouveauté ;
    Aussi doit-on plutôt imiter nos vieux pères,
    Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères ;
    De même en l’art divin de la muse, doit-on
    Moins croire à leur esprit, qu’à l’esprit de Platon.
     
    Mais, Rapin, à leur goût, si les vieux sont profanes,
    Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des ânes,
    Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons,
    Allons comme eux aux champs, et mangeons des chardons.
     

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