• Anne de Bretagne

    (née le 25 janvier 1477,
    morte le 9 janvier 1514)
    deux fois reine de France
    (Épouse Charles VIII le 6 décembre 1491, Louis XII le 7 janvier 1499)
     
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    Orpheline à 11 ans, Anne est à peine duchesse de Bretagne que déjà, elle doit s’imposer, en butte aux conseillers qui intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains, traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient de Charles VIII. Jeune et remarquablement belle, talentueuse et instruite, elle laissera aux chroniqueurs de son temps l’image d’une femme au caractère affirmé et maintiendra, autour d’elle et sur le trône de France, la gravité et la modestie nécessaires à un pouvoir ferme mais juste.
     

    Sur les bords de la Loire, dans ce joli château d’Amboise, d’où la vue s’étend sur les îles du fleuve et sur les coteaux chargés de vigne, Jeanne de France, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, vit s’écouler tristement les jours de son enfance, car elle était un objet de déplaisance pour son père.

    On dit même que lorsqu’elle accompagnait sa sœur aînée, on la tenait cachée derrière sa gouvernante, pour que le roi n’eût pas le désagrément de voir les épaules voûtées de sa fille et la pose désagréable que donnait à l’enfant une jambe plus courte que l’autre. La princesse cependant développait en grandissant des qualités aimables ; elle annonçait de l’esprit, le goût de l’étude, une bonté que ses malheurs rendirent plus touchante ; il paraît même que ses traits n’étaient pas tout à fait dépourvus d’agrément. Quand elle eut atteint l’âge de douze ans, son père la maria au duc d’Orléans, âgé de quatorze ans, Louis, fils de Marie de Clèves et de ce Charles prisonnier trente ans en Angleterre, fils de l’infortuné duc d’Orléans tué par Jean sans Peur.

    Anne de Bretagne recevant des mains d'Antoine Dufour un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres
    Anne de Bretagne recevant des mains d’Antoine Dufour
    un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres

    L’année de cette union, 1476, voyait naître Anne de Bretagne. Michel Baudier (Histoire du cardinal d’Amboise, 1634) et Jean Bouchet (Annales d’Aquitaine) ont prétendu qu’avant de contracter le mariage, le duc d’Orléans fit une protestation secrète contre l’alliance qui lui était imposée. Saint-Gelais, historien panégyrique de Louis XII, affirme que le mariage se conclut contre le gré de la duchesse douairière d’Orléans, qui n’osa résister à Louis XI, « vu l’homme que c’était. »

    Louis d’Orléans ne témoigna jamais d’amour à sa femme ; mais il lui rendait justice. Un jour cependant qu’il parlait ironiquement de la beauté de Jeanne en présence de Louis XI : « Mon gendre, lui dit le roi, vous oubliez que votre femme est sage et vertueuse, et de plus qu’elle est fille d’une mère dont la sagesse n’a jamais été soupçonnée. » C’était un reproche indirect adressé à Marie de Clèves, mère du duc, laquelle s’était mariée secrètement avec Ribaudages, son maître d’hôtel.

    Après la mort de Louis XI, sa fille aînée Anne de Beaujeu (Anne de France) ménagea d’abord extrêmement le duc d’Orléans, qui voyait avec peine le pouvoir entre les mains de la régente. Elle le fit nommer président du conseil ; mais elle ne tarda pas à voir que ce n’était pas assez pour lui. Louis d’Orléans voulait la régence et non une place au conseil ; il manifesta son mécontentement en mille manières, et affecta de manquer à ce qu’il devait à la sœur du roi. Un jour qu’il jouait à la paume, Anne de Beaujeu, appelée à juger un coup douteux, prononça contre lui : « Quiconque me condamne, dit le duc à demi-voix, si c’est un homme, en a menti ; si c’est une femme, est une... »

    Le conseil décréta qu’après une telle injure il fallait arrêter le duc : il avait déjà pris la fuite. Il se joignit au duc d’Alençon, au comte Dunois, entraîna dans son parti le comte d’Angoulême son cousin (père de François Ier), les seigneurs de Foix et d’Albret, et même le duc de Bourbon, frère du duc de Beaujeu et connétable de France. Mais Anne de Beaujeu envoie à Orléans des troupes qui intimident les bourgeois, et, quand le duc se montre à leurs portes, ils refusent de le recevoir, en alléguant l’obéissance qu’ils doivent au roi. Il ne restait de ressource au duc que la place de Beaugency. Madame de Beaujeu y conduisit le roi. En même temps elle envoyait le sire de Graville en Bourbonnais, et le maréchal de Gié contre les comtes d’Albret et de Foix au midi.

    Il fallut céder. Louis d’Orléans demanda à traiter : « Après ce qu’il a fait, dit Anne de Beaujeu, le seul parti qui lui reste à prendre est de recourir à la clémence du roi. » Le conseil confirma la sentence, et Louis dut se contenter de la parole royale, d’être traité à la cour comme par le passé. Mais quoi de durable entre des esprits mutuellement prévenus ? Le duc d’Orléans se lassa de nouveau d’obéir ; sous le prétexte d’une chasse, il passe à Blois, puis à Fontevrault, dont sa sœur était abbesse, et, de Fontevrault, il se rend en Bretagne, où le duc François l’accueille, et où Dunois vient le retrouver. C’est là que, pour la première fois, Louis vit Anne de Bretagne, fille du duc souverain de Bretagne François&nsp;II et de Marguerite de Foix, princesse de Navarre.

    Jolie châtelaine au château de son père, Anne de Bretagne, enfant de neuf ans, y recevait déjà les hommages d’un grand nombre de princes ; car elle était héritière d’un beau duché. Le premier de ces prétendants, Édouard, prince de Galles, auquel elle avait été fiancée dès l’âge de cinq ans, venait de mourir à onze ans, victime du comte de Gloucester, roi, par ce meurtre, sous le nom de Richard III.

    Quand le duc d’Orléans parut à la cour du duc François, il put remarquer la jolie enfant ; élevée avec une distinction conforme à son rang, sous les yeux de la dame de Laval et de Chateaubriand, Françoise de Dinan, Anne excellait à tous les travaux de son sexe, tandis que son intelligence s’élevait à de hautes études, et qu’elle apprenait, dit-on, le grec et le latin. Sa physionomie annonçait les qualités qui ont distingué sa jeunesse et son âge mûr, et qui brillaient déjà en elle avec la naïveté de l’enfance. Elle y mêlait déjà une certaine fierté qui ne se démentit jamais.

    On prétend que dès lors s’alluma dans le cœur de Louis la première étincelle de l’amour qui l’unit plus tard à l’héritière de la Bretagne. Il n’en pouvait être question alors ; la guerre continuait, et le duc fut fait prisonnier à Saint-Aubin par la Trémouille. Madame de Beaujeu le fit conduire à Bourges. Vainement Jeanne de France pressa-t-elle son frère et sa sœur de faire cesser cette prison ; vainement envoya-t-elle deux gentilshommes à la cour, l’amiral de Graville et Saint-Gelais de Montlieu : Anne de Beaujeu, devenue duchesse de Bourbon par la mort de son beau-frère, ne fit rien pour le duc. « La nouvelle duchesse et son mari nous dirent de très belles et bonnes paroles, écrit Saint-Gelais, mais ce fut tout ; car n’y eut nul effet. »

    Louis d’Orléans resta dans la grosse tour de Bourges, jusqu’en 1491. Jeanne de France allait sans cesse de la prison où elle consolait son mari, à la cour, où elle intercédait pour lui. « Ma sœur, écrivait-elle à la duchesse de Bourbon, je vous prie qu’ayez le fait de monsieur mon mari pour recommandé, et qu’en veuillez écrire à mon frère, nonobstant qu’il s’en acquitte bien ; dont recours sommes bien obligés à lui et à vous. » Elle sollicitait de vive voix d’une manière encore plus pressante. Le roi Charles VIII (fils de Louis XI) avait vingt-un ans, et se montrait d’une affabilité si aimable, « que jamais, dit Comines, il ne sut dire un mot qui fît peine à quelqu’un. » Il était ému de compassion en voyant la tendresse de Jeanne pour un mari qui ne la payait pas de retour : « Ma sœur, lui dit-il un jour, je vous rendrai ce cher mari ; oui, je le rendrai à votre sollicitation et à vos pleurs, mais j’ai peur que vous n’ayez à vous repentir de votre bonté. »

    Tandis que Jeanne de France demandait avec tant d’instance la liberté de son mari, et que, toujours désolée, soit qu’elle souffrît par lui ou à cause de lui, elle passait sa vie dans la douleur, Anne de Bretagne, de dix ans plus jeune, voyait les souverains à ses pieds. Ce n’était pas sans souci cependant qu’elle attendait la couronne ducale ; son père paraissait accueillir les prétentions d’Alain d’Albret. A l’âge de quarante ans accomplis, et père de nombreux enfants, Alain d’Albret osait aspirer à la main de l’aimable suzeraine, qui n’avait pas quinze ans. Le visage bourgeonné et la rudesse des manières du prétendant ajoutaient au dégoût que la jeune princesse devait éprouver pour lui ; mais la dame de Laval appuyait de tout son crédit le sire d’Albret, dont elle était la sœur : Anne tremblait de se voir contrainte à cette alliance lorsqu’un traité conclu entre Charles VIII et le duc François II, obligea ce dernier à ne marier sa fille que du consentement du roi.

    Trois semaines (7 ou 8 septembre 1488) après le traité qui soumettait son futur mariage au bon plaisir du roi de France, la mort de François II laissa Anne de Bretagne orpheline et duchesse. Voici comme en parle un poète du temps :

    Madame Anne était la successeresse,
    Et commença à penser nuit et jour
    A ses affaires comme vraie princesse.
    Tout le monde parlait de sa hautesse ;
    Nul ne pouvoit à droit l’apercevoir ;
    Et sa grande et très haute noblesse
    Est un abîme à concevoir.

     

    Ce qui était un abîme, si la Providence n’eût conduit les choses à bien pour la France et pour la Bretagne, c’était l’état de division et de guerre qui semblait devoir partager cette belle province, et menacer le bonheur de la suzeraine. A peine était-elle sur le trône, ses conseillers intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains (Maximilien), traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient surtout de Charles VIII. En même temps, le vicomte de Rohan se met sur les rangs, prétendant non seulement à la main de la duchesse, mais à la province même, à titre d’héritage ; comme il n’était pas le plus fort, il céda, moyennant la cession de quelques domaines – le comté de Montfort, érigé en baronnie de Fougères, et plusieurs autres domaines de moindre importance. Ses descendants se consolèrent des prétentions de leur maison, par cette devise : « Duc ne daigne, Roi, ne puis, Rohan suis. »

    Charles VIII
    Charles VIII

    Alain d’Albret renouvelait ses poursuites ; la gouvernante sollicitait la procuration de sa maîtresse pour obtenir la dispense de Rome (car il y avait parenté), mais comme Anne se refusait à la donner, on en fabriqua une. La duchesse protesta contre, rétracta les promesses sur lesquelles se fondait Alain. « Ces promesses m’ont été arrachées, dit-elle, à l’âge de douze ans, par l’obéissance et crainte que je devais à monseigneur mon père ; je les rétracte et les révoque autant que de besoin est. » Sur cette protestation, le maréchal de Rieux, tuteur d’Anne de Bretagne, se retire en jetant feu et flamme. Il protégeait le comte d’Albret, et les Français profitent de cette division pour tenter d’enlever la princesse, qui trouva un protecteur dans le comte de Dunois : cet ami du duc d’Orléans s’était retiré en Bretagne après la bataille de Saint-Aubin, et n’en était pas sorti depuis ; il se déclara le champion de la duchesse.

    Les Français menacent Redon, Alain occupe Nantes dont il ne veut donner l’entrée à la duchesse que si elle consent à l’épouser. Anne déclarait en pleurant qu’elle se ferait religieuse plutôt que de devenir la femme d’Alain d’Albret. La Providence vint à son secours. Les habitants de la ville de Rennes lui envoyèrent des députés pour la presser de venir parmi eux. Mais à Rennes nouvelles alarmes. Six mille Anglais envoyés par Henri VII, et deux mille Castillans, par le roi de Castille, viennent à son secours, disent-ils. Funeste secours ! La Bretagne est déchirée ; les Français occupent Redon, Fougères, Saint-Malo. Le comte d’Albret et le comte de Rieux retiennent Nantes ; les Anglais guerroient contre les Français, les Espagnols contre le sire d’Albret ; les paysans bretons se révoltent dans le pays de Quimper ; il faut porter la guerre dans leurs cantons, une guerre d’extermination comme la Jacquerie. Pour comble de maux, la jeune duchesse apprend que Henri VII favorise secrètement le sire d’Albret et qu’elle court le risque de se voir enlevée par les Anglais.

    On dit qu’au milieu de tant de troubles Anne recueillait par écrit les événements de cette période difficile de sa vie ; monument précieux s’il a existé, et dont il faut déplorer la perte, car la princesse était ferme et courageuse ; dans une jeunesse aussi tendre, elle démêlait avec assez d’habileté ce qu’il convenait de faire ; elle ne voulait dépendre ni du roi d’Angleterre, ni du roi de France, encore moins du sire d’Albret et de la dame de Laval. Par le conseil de ses amis, Dunois et Montauban, elle accepta la médiation d’un prince étranger en apparence aux questions qui divisaient la Bretagne ; c’était le roi des Romains, Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. Ce prince venait d’attaquer la Flandre ; il traita avec Charles VIII, et, quand il eut réglé ce qui le regardait pour son propre compte, on signa à Francfort, sous sa médiation, un traité par lequel il fut stipulé que le roi de France retirerait ses troupes de la Bretagne, que la duchesse renverrait les étrangers, Anglais et Castillans, et qu’on tiendrait à Tournai un congrès qui fixerait les droits de Charles VIII et ceux d’Anne de Bretagne. Alain, trop faible, se retira pour un temps. Le maréchal de Rieux se soumit, et les actes de la Bretagne disent « que la duchesse récompensa la soumission de son tuteur comme elle eût fait des services. » (Daru, Histoire de Bretagne)

    Mais elle n’était pas délivrée des sollicitations que ce seigneur continuait de faire en faveur d’Alain d’Albret. Or, les amis de la princesse lui firent comprendre qu’il fallait avant tout qu’elle cherchât un appui contre tant de persécutions : le roi des Romains leur parut réunir toutes les qualités qui pouvaient rassurer la Bretagne sur la conservation de ses privilèges ; la politique de l’Angleterre approuvait cette alliance, et, pour que la France n’y mît pas d’obstacle, on résolut de rendre l’union indissoluble avant qu’elle fût connue ; le mariage se fit par procuration. On lit dans l’Art de vérifier les datesqu’il se fit avec tant de mystère que les domestiques même de la princesse n’en eurent aucune connaissance, et que, jusqu’à ce jour, on n’a pu en découvrir la date précise. Les actes de Bretagne rendent compte cependant des détails de la cérémonie après laquelle l’ambassadeur du roi des Romains qui avait répondu à la place de l’époux, en grande solennité et en présence de témoins, mit, selon l’usage, sa jambe nue jusqu’au genou dans la couche nuptiale.

    Mais madame de Beaujeu entreprend de rompre une alliance aussi préjudiciable à la France. Charles VIII envoie une nouvelle armée en Bretagne : tandis que ses théologiens affirment que le mariage ne peut être regardé comme valable et n’implique qu’une promesse, ses ambassadeurs vont proposer sa main à la duchesse : la royauté de France était, disent-ils, incomparablement plus glorieuse que le vain titre de reine des Romains. Anne cependant paraissait résolue à rester l’épouse de Maximilien. Si ce fiancé préféré était venu à son secours, nul doute qu’il ne l’eût épousée ; mais Maximilien n’eut jamais d’argent et ne sut rien faire à temps. Deux mille écus lui avaient manqué pour un voyage en Bretagne, et quand Charles y entra maniant à la fois les armes et les négociations, le roi des Romains était en Hongrie occupé à résister à Mathias Corvin ; il recevait les plaisanteries qu’on lui faisait sur son mariage, se laissait enlever sa femme, renvoyer sa fille – Marguerite, âgée de deux ans, fiancée à Charles VIII et élevée par Anne de Beaujeu – et arracher la perspective du duché.

    Tout est singulier ici ; Charles VIII trouva auprès de la belle héritière un négociateur sur lequel il n’aurait guère cru pouvoir compter. Tandis que madame de Beaujeu cherchait les moyens d’assurer la main d’Anne de Bretagne au roi, elle avait défendu au commandant de la tour de Bourges d’ouvrir les portes de la prison du duc d’Orléans (et cette prison avait été sans ménagement). Or, Anne de Beaujeu étant pour quelque temps dans son duché de Bourbon, le roi au Plessis-les-Tours, la pieuse Jeanne pressant incessamment son frère, deux jeunes favoris de Charles lui rappellent qu’il est roi, qu’il est majeur, qu’il est temps pour lui de sortir de tutelle et qu’il lui est honteux de laisser si longuement en prison son beau-frère et son cousin, parce qu’il plaît à madame Anne de Beaujeu que cela soit ainsi.

    Un soir, au mois de mai, Charles VIII part comme pour une chasse, couche à Montrichard ; de là, montant en voiture avec sa sœur, il s’avance jusqu’à Bourges, envoie au commandant de la tour l’ordre de délivrer le prisonnier et l’attend aux portes de la ville : il le reçoit dans ses bras, lui fait partager sa chambre et son équipage. Louis, à son tour, proteste de sa reconnaissance et de sa fidélité, et, pour en donner au roi un témoignage immédiat, il s’engage à négocier le mariage avec Anne de Bretagne, et réussit si bien que la duchesse renvoie les soldats allemands, bretons, espagnols, anglais, et consent à une entrevue. Un pèlerinage à Notre-Dame près Rennes, servit de prétexte, « et le roi, sa dévotion faite, accompagné de cent hommes d’armes et de cinquante archers de sa garde, entra dedans Rennes, salua la duchesse, et parlementa longuement avec elle ; trois jours après se trouvèrent en une chapelle, où, en présence du duc d’Orléans, de la dame de Beaujeu, du prince d’Orange (oncle maternel d’Anne), du chancelier de Bretagne et d’autres, le roi fiança ladite duchesse. »

    Les délégués de Maximilien n’eurent aucune connaissance de cette cérémonie ; mais, quinze jours après, la duchesse, bien accompagnée, vint trouver le roi à Langeais en Touraine, et le mariage de Charles VIII et d’Anne de Bretagne y fut célébré solennellement le 6 décembre 1491. Elle n’avait voulu épouser qu’un roi. « Je suis mariée au roi des Romains, et s’il allait de vie à trépas, et que je fusse résolue de me remarier, si n’aurais-je d’autre mari que roi ou fils de roi », disait-elle. Le contrat portait que les époux se cédaient réciproquement leurs droits, et que la Bretagne resterait au survivant dans le cas où il n’y aurait pas d’enfants ; mais on y mit cette clause « que ladite dame ne convolera à d’autres noces, fors avec le roi futur, si faire se peut, ou un autre plus présomptif futur héritier de la couronne. »

    A l’entrée solennelle à Paris, la joie et l’affluence du peuple étaient telles, que de longtemps on n’en avait vu de si grandes. Sans les précautions les plus sévères, le cortège n’aurait pu percer la foule. La reine-duchesse, comme on l’appelait, était charmante. « Il la faisait bon voir, dit Saint-Gelais, car elle était belle, jeune, et pleine de si bonne grâce que l’on prenait plaisir à la regarder. » Au sacre, elle était assise sur une estrade, au milieu du chœur, coiffée en cheveux, et vêtue d’une robe de satin blanc.

    Femme de Charles VIII, en rivalité de pouvoir avec la duchesse de Bourbon, Anne ne prit pas un grand ascendant sur son époux. Cependant aucun nuage ne troubla leur union : Anne tenait sa cour avec beaucoup de dignité ; c’est elle qui introduisit les dames d’honneur auprès des reines ; jeune et remarquablement belle, elle sut maintenir autour d’elle la gravité et la modestie. Lire, travailler en commun, en commun vaquer à la prière, telles étaient les occupations des filles de la reine, sous les yeux de leur maîtresse. Pendant la guerre d’Italie, elle ne fut pas régente ; madame de Beaujeu prit encore les rênes de l’État ; mais, pour ne pas offenser la reine, on donna l’administration au duc de Bourbon et non à la duchesse : « Si voulait-elle toujours mettre « le nez où elle pouvoit, dit Brantôme en parlant d’Anne « de Beaujeu ; certes, c’étoit une maîtresse femme, un petit « pourtant brouillonne. »

    Louis XII
    Louis XII

    Anne de Bretagne eut quatre enfants de son union avec Charles VIII ; l’aîné mourut à trois ans ; la reine en fut inconsolable. La cour était alors à Lyon ; le roi donna des tournois pour distraire sa femme ; mais de pareils divertissements calment peu la douleur d’une mère. Le duc d’Orléans ayant dansé un ballet devant elle, Anne s’en montra fort mécontente : « Comment pouvez-vous danser, monsieur, « dit-elle, quand vous me voyez si affligée ? » Puis elle accueillit l’idée, suggérée peut-être par les ennemis du duc, que la mort d’un dauphin le réjouissait, parce qu’elle le rapprochait du trône, et elle lui montra tant de froideur qu’il quitta la cour pour aller à Blois.

    Charles VIII mourut subitement la même année, ou d’une apoplexie, ou d’un coup qu’il s’était donné en passant sous une porte basse, en allant assister au jeu de paume, dans une galerie de son palais d’Amboise. La France entière le pleura. Ses serviteurs se montrèrent inconsolables ; deux d’entre eux moururent de douleur. La reine, pendant plusieurs jours, ne prit ni nourriture ni repos : « J’ai perdu ma vie et mon bonheur ! » s’écriait-elle avec amertume. C’est la première de nos reines qui ait porté le deuil en noir – jusque là les reines avaient porté le deuil en blanc. Elle se retira en Bretagne. Par la mort de Charles VIII, Louis d’Orléans était roi (Louis XII).

    Cet article s’est ouvert par le nom de Jeanne de France, et à peine ce nom a-t-il été prononcé. La même année avait vu son mariage et la naissance d’Anne de Bretagne ; rarement Jeanne avait goûté quelque consolation dans son union : ses soins n’avaient pas réussi à le rendre plus agréable ; sa douleur, pendant la longue captivité du duc, ses démarches multipliées pour le délivrer, avaient pu exciter en lui quelque reconnaissance, mais non bannir le dégoût. Quand il monta sur le trône, et que Jeanne se vit reine, son cœur ne put s’ouvrir à l’espérance, car cette couronne ne lui rendait pas le cœur d’un époux, et Jeanne aurait donné tous les trônes de la terre pour un mot ami, pour un mouvement de tendresse de celui que, depuis vingt-quatre ans, elle avait aimé d’un amour sans partage. Toutefois, en recevant sans joie le titre de reine, elle était loin de prévoir à quelle humiliation nouvelle il allait la soumettre.

    Quelle douleur quand on vint lui dire que le roi demandait son consentement pour se séparer d’elle, et qu’il alléguait les motifs de parenté et la nullité d’un mariage auquel il avait été, disait-il, forcé ! Jeanne se sentit brisée ; elle chercha dans sa piété la force de supporter un coup si rude ; mais la délicatesse même de sa conscience s’opposait au mensonge qu’on exigeait d’elle : elle ne pouvait reconnaître la nullité d’un mariage sous les lois duquel elle avait vécu fidèlement pendant vingt-quatre ans, à la face de l’Église et du monde. « Je laisse le roi disposer de mon sort, dit-elle, mais je ne puis me reconnaître que sa fidèle et soumise compagne. »

    Louis XII se vit alors obligé d’ordonner l’instruction du procès le plus douloureux pour un cœur délicat comme celui de Jeanne. Les juges étaient au nombre de trois, préposés comme commissaires par le pape Alexandre VI : Philippe de Luxembourg, évêque du Mans ; Louis d’Amboise, évêque d’Albi, et Pierre, évêque de Ceuta, de la domination du roi de Portugal. Ce triste procès s’instruisait à Tours.

    La dignité de Jeanne augmenta l’estime qu’on avait pour elle. Elle récusa tous les motifs de Louis : la parenté : on avait eu la dispense ; la violence pour faire le mariage : elle n’en avait jamais eu connaissance, et ne pouvait supposer qu’il se fût passé tant d’années sans que son mari l’eût alléguée : « Je ne suis pas, dit-elle, sortie de si bas lieu qu’il fût besoin de violence pour me trouver un époux. » Pour le troisième point, elle dit avec beaucoup de simplicité : « Je sais que je ne suis si belle ni si bien faite que beaucoup d’autres ; mais je ne m’en crois pas moins propre à devenir mère. » Et sur la nullité qu’alléguait le roi, elle répondit constamment : « De ce je m’en rapporte à sa conscience, et à ce qu’il dira ; il le sait et il est mon seigneur. »

    L’humiliation la plus grande dut être pour Louis XII, qui se vit forcé au serment par la noble résistance de la reine. La nullité fut prononcée par les juges et reconnue par Alexandre VI. Jeanne se soumit. Seulement elle demanda à revoir encore une fois celui qu’elle avait uniquement aimé ; à sa vue elle laissa couler ses larmes, Louis XII ne put retenir les siennes. « Monseigneur, dit-elle, je n’ai pas fait ce que vous souhaitiez de moi, et je vous ai fait de la peine ; mais j’ai bien souffert aussi. » Retirée à Bourges, et maîtresse du duché dont elle porta désormais le titre, Jeanne de France n’eut plus d’autre ambition que celle de sauver son âme, et de croître devant son Dieu en perfections et en bonnes œuvres. Elle appela auprès d’elle cent filles nobles, qui prirent le voile et formèrent un ordre nouveau, sous le nom des religieuses de l’Annonciade. Elle y mourut à quarante ans, en odeur de sainteté, et a été cacnonisée en 1950. Brantôme en parle ainsi : « Jeanne de France, fille du roi Louis XI, fut bien spirituelle, mais si bonne qu’après sa mort on la tenait comme sainte, et sainte quasi faisant miracles. »

    Anne de Bretagne n’eut-elle aucun scrupule en prenant la place d’une reine vertueuse et répudiée ? Ses historiens ne nous font pas connaître ses sentiments à cet égard. Sans doute elle se crut suffisamment autorisée par la décision du procès dont l’issue avait paru si peu douteuse qu’on n’en avait pas attendu la fin pour presser les négociations. Anne disait familièrement à ses dames qu’elle « ne doutait pas tant de sa bonne fortune qu’elle n’espérât encore être reine de France régnante, comme elle l’avait été. » « Ses anciennes amours lui faisaient dire ce mot », rapporte Brantôme ; sa politique et son ambition le lui faisaient dire aussi. Elle épousa Louis XII, le 7 janvier 1499, neuf mois, jour pour jour, après la mort de Charles VIII. Nul reproche à la régularité de la conduite de la reine, à sa tendresse pour son mari, à ses soins pour ses enfants ; elle fit gloire d’une vertu sévère et d’une grande dévotion ; mais elle s’est montrée fière et vindicative, et voici une circonstance où elle poussa loin la vengeance.

    Jeanne de France (de Valois)
    Jeanne de France (de Valois), fille de Louis XI

    En 1505, le roi ayant fait à Blois une grande maladie, la reine passait auprès de lui les jours et les nuits ; sa douleur cependant ne l’empêcha pas de songer à ses intérêts ; elle n’avait point de fils, et elle savait que si François d’Angoulême montait sur le trône, elle avait tout à redouter, non de lui, mais de Louise de Savoie ; elle pensa donc à assurer sa retraite en Bretagne, dans le cas où elle viendrait à perdre son mari, et elle chargea quatre bateaux de meubles précieux qu’elle envoya à Nantes. Le maréchal de Gié, gouverneur d’Angers, osa les faire arrêter. Si le roi fût mort, Gié conservait par là de grandes richesses à l’État ; mais Anne ne le lui pardonna jamais : elle le fit exiler de la cour, dès que Louis XII fut guéri. Le maréchal se croyait quitte par cette disgrâce ; il se consolait dans une charmante habitation, nommée le Verger, où il prit cette devise : « A la bonne heure m’a pris la pluie. »

    Mais Anne n’avait pas assez fait pour sa vengeance ; elle fit intenter au maréchal un procès qui dura deux ans. Le parlement de Toulouse, qui ne trouva d’autre charge contre l’accusé que d’avoir employé à son service particulier quinze hommes à la solde du roi, ne put motiver une condamnation à mort, et ne prononça que la confiscation des biens du maréchal. La reine, en apprenant que Gié n’était pas condamné à mort, s’écria : « Je suis bien aise qu’il vive, pour sentir plus longuement sa peine. » Ce mot circula dans toutes les bouches ; le maréchal était regardé comme une victime sacrifiée à la vengeance de la reine, et on joua sur le théâtre une farce dans laquelle il était dit « qu’un maréchal ayant voulu ferrer un âne (Anne), en avait reçu un coup de pied qui l’avait jeté de la cour dans le verger » (par allusion à la maison de campagne du maréchal).

    Rien ne triomphait en la reine de ce penchant à la vengeance. Parce qu’elle haïssait Louise de Savoie, mère de François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne, elle ne voulait pas consentir au mariage de Claude, sa fille aînée, avec ce jeune prince. Elle préférait l’alliance de Charles d’Autriche, qui fut depuis Charles-Quint. Cette union, d’abord imprudemment consentie, venait d’être rompue ; Anne la voulait maintenir. « Vous voulez donc, Madame, faire une alliance des chats avec les souris ! » lui dit le roi. Dans la guerre de Louis XII contre Jules II, les craintes de la reine sur la légitimité d’une entreprise contre le saint-siège, ne furent pas tellement apaisées par la décision des théologiens, qu’elle ne pressât le roi de cesser la guerre ; les courtisans s’étonnaient de la patience de Louis XII à supporter les représentations de la reine : « Quand une femme aime son honneur et son mari, leur répondait-il, il faut bien lui passer quelque chose. »

    Toutefois il lui disait : « Vous croyez-vous, Madame, plus savante que les universités, et vos confesseurs ne vous ont-ils pas appris que les femmes n’ont point de voix dans l’église ? » Mais la conscience d’Anne était troublée sur ce point. A l’assemblée des évêques qui se tint à Tours, elle fit protester par les députés du clergé de Bretagne ; elle-même, séparant sa cause de celle du roi, sollicita à Rome une absolution pour elle, et continua de se montrer opposée à la guerre : « Voulez-vous dominer et gouverner ? lui répétait le roi ; souvenez-vous de cet apologue : Autrefois les biches étaient armées de cornes comme les cerfs ; elles furent tentées de s’en prévaloir pour dominer. Le ciel les en punit en les privant de leurs armes. »

    Mais Louis n’était jamais sérieusement mécontent, et plaisantait sur l’humeur de sa femme, en l’appelant ma petite brette, ou ma bretonne. La vie qu’aimait à mener le bon roi était une vie de famille ; on montre au château de Blois le balcon sur lequel il venait le soir causer familièrement avec son ministre Georges d’Amboise ; il aimait la modestie et le bon ordre que la reine entretenait autour d’elle, le zèle qu’elle montrait pour le bien de l’État ; plus d’une fois elle s’associa aux entreprises de son mari ; souvent elle lui fournit de l’argent. Dans la guerre avec l’Angleterre, en 1512, elle arma, dans le port de Brest, une flotte dont le vaisseau principal portait, dit-on, cent canons et douze cents hommes. Ce vaisseau s’appelait la Cordelière. La reine avait ajouté une cordelière aux armes de Bretagne, par attachement pour l’ordre de Saint-François ; elle avait fait bâtir un couvent de Cordeliers à Lyon, et elle créa un ordre de chevalerie dont le collier était le cordon de Saint-Français. La vie d’Anne de Bretagne se recommande par le respect de cette reine pour les bonnes mœurs, et par le soin qu’elle eut de régler celles de sa cour.

    Ses talents, son instruction, l’étendue de son esprit lui font honneur ; elle y mettait peut-être un peu de vanité : on raconte que voulant passer pour savoir plusieurs langues, elle se faisait apprendre quelques mots de chacune, afin de pouvoir s’en servir avec les ambassadeurs. Un jour, un étranger osa faire une plaisanterie assez hors de sa place, au lieu du compliment d’usage. La reine ne s’en aperçut pas ; mais quand elle sut ce qui était arrivé, on eut bien de la peine à apaiser son mécontentement. On prétend qu’elle travaillait à réprimer cette humeur vindicative dont nous avons vu le maréchal de Gié victime. « Tancez-moi, et m’imposez des pénitences, disait-elle à ses confesseurs, tant qu’à la fin je sois corrigée. »

    Saint-Gelais nous rapporte naïvement ces paroles, que souvent, dit-il, Anne avait à la bouche et prononçait de cœur, s’affligeant grandement et se fâchant contre elle-même. On a blâmé la fermeté de son zèle pour les privilèges de la Bretagne ; ceci semblerait une matière à l’éloge plutôt qu’au blâme. Il aurait fallu qu’Anne de Bretagne devançât de plus d’un siècle les idées de son temps pour considérer le bien de sa province dans une réunion à la couronne ; l’esprit de féodalité était encore trop vivant dans le cœur de la noblesse. Elle était toujours la reine-duchesse, suzeraine de son duché ; elle aimait sa chère Bretagne, elle le témoignait en toute occasion ; des fenêtres du château de Blois, elle aimait à voir renouveler sa garde bretonne, sur le lieu dit depuis le perche aux Bretons. « Voilà, disait-elle avec une sorte de complaisance, voilà mes chers Bretons ! » et eux la voyant se découvraient, et saluaient avec amour une princesse qui gardait si bien le souvenir de son pays.

    Elle mourut à Blois, âgée de 39 ans, le 9 janvier 1514, après une maladie de sept jours seulement. Depuis la naissance de Renée de France, elle avait toujours été languissante. Des funérailles magnifiques attestèrent les regrets de Louis XII ; on porta le corps de la reine à Saint-Denis, et son cœur au couvent des Chartreux de Nantes. Elle avait eu quatre enfants de son mariage avec Charles VIII : Charles-Orland, l’aîné, nommé au baptême par saint François-de-Paule, auquel la reine donna une maison pour le couvent dit des Bons-Hommes – nom venant de ce que Louis XI qui, comme on sait, fit venir de la Calabre François de Paule pour l’exhorter à ses derniers moments, appelait ce saint religieux, bonhomme. Ce premier dauphin mourut à trois ans. Charles et François ne vécurent pas un mois ; Anne mourut enfant.

    De son mariage avec Louis XII, Anne eut aussi quatre enfants : deux princes morts jeunes ; Claude, épouse de Francois Ier, et Renée, mariée à Hercule d’Est, duc de Ferrare. Louis XII avait répudié Jeanne de France comme ne lui donnant pas d’héritier, et il n’en laissa pas d’Anne de Bretagne.

     

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  • Hugues Capet ou à la Chape
    (né en 941, mort le 24 octobre 996)
    (Duc des Francs : règne 960-987. Roi des Francs : règne 987-996)
     
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    Hugues Capet ou à la Chape devrait son surnom, soit au mot latin capito signifiant grosse tête, soit à l’espèce de chaperon que ce prince porta le premier. L’origine de sa famille se perd dans la nuit des temps, au rapport de Glaber, historien contemporain. D’anciens historiens le font descendre de saint Arnoul, et même d’une fille de Clotaire Ier, fils de Clovis le Grand ; d’autres le font arrière-petit-fils du Saxon Witikind ; d’autres encore le font descendre des rois de Lombardie.

    Hugues Capet (987-996)
    Hugues Capet (987-996)

    Chef de la troisième dynastie qui a donné trente-deux rois à la France, Hugues Capet était le plus puissant seigneur du royaume lorsque, la couronne lui ayant été déférée dans une assemblée tenue à Noyon, il fut sacré par Adalberon, archevêque de Reims, le 3 juillet 987.

    Cette assemblée ne devait pas être nombreuse : depuis le triomphe de la féodalité, il ne pouvait plus y avoir d’assemblées de la nation, puisque les hommes libres étaient peu à peu tombés en servitude, et que les nobles relevaient, pour leurs fiefs, de quelques grands propriétaires qui seuls exerçaient le pouvoir politique et qu’on désignait par le titre de

    vassaux de la couronne. Le nombre des grands vassaux n’allait pas alors au delà de huit, à savoir : le duc de Gascogne, le duc d’Aquitaine, le comte de Toulouse, le duc de France, le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, le comte de Champagne et le duc de Normandie, duquel la Bretagne relevait encore à cette époque.

    Peu nombreux étaient les seigneurs qui avaient un intérêt réel au choix du monarque, parce que seuls ils traitaient directement avec lui : les autres Français n’étaient plus les sujets du roi, mais les hommes des grands vassaux, et s’inquiétaient fort peu à qui serait offerte une royauté qui ne s’étendait plus jusqu’à eux. Si l’ordre de succession au trône eût été établi sous la seconde dynastie, Charles, duc de la basse Lorraine, second fils de Louis IV d’Outremer et frère de Lothaire, aurait succédé à son neveu Louis V ; mais on ne manqua pas de raisons pour l’exclure : on l’accusa de s’être fait vassal du roi de Germanie, d’avoir le cœur plus allemand que français ; en un mot, il fut en butte à mille reproches, parmi lesquels on oublia le véritable : c’est qu’étant issu de Charlemagne, il croirait ne régner qu’en vertu de sa naissance.

    Or, on voulait un roi complice du morcellement de la France en plusieurs souverainetés à peu près indépendantes, afin que, n’ayant aucun prétexte pour essayer de revenir sur le passé, il ne songeât qu’à maintenir ce que le temps avait consacré. Hugues Capet, qui comptait déjà parmi ses aïeux deux rois élus par le suffrage des grands, qui possédait le duché de France et disposait par son frère du duché de Bourgogne, fut préféré dans l’assemblée de Noyon, où se trouvaient aussi les chefs du clergé, non comme le plus capable de rendre au trône son éclat, mais comme entièrement désintéressé dans le rétablissement de la monarchie telle qu’elle était sous Clovis et sous Charlemagne.

    C’est ainsi que souvent les princes libres de l’empire, auxquels les grands vassaux de France ressemblaient en tous points, choisissaient pour empereur celui qui, par sa position et ses intérêts, ne leur laissait appréhender aucune tentative contre leur indépendance. La famille de Hugues était depuis longtemps à la tête du parti opposé au pouvoir royal des Carolingiens ; et l’on peut dire qu’il reçut la royauté telle que ses ancêtres l’avaient faite : c’était bien peu de chose à cette époque.

    On est si porté à croire que le fondateur d’une dynastie qui a régné pendant huit siècles était un homme extraordinaire, que les historiens qui n’ont pas remonté jusqu’à l’esprit du temps ont attribué à Hugues Capet des établissements admirables, des lois profondes dont ils faisaient honneur à son génie.

    Il ne tenta rien, n’établit rien, ne porta aucune loi ; son plus grand mérite est d’avoir senti qu’une extrême modération de sa part pouvait seule accoutumer les grands à voir la royauté se perpétuer dans sa famille. Six mois après son couronnement, il obtint en effet la permission d’associer au trône son fils unique Robert, qui fut sacré à Orléans le 1er janvier 988.

    Ce prince donna à son père quelques légers regrets de s’être tant pressé ; mais si Hugues Capet eût attendu plus tard, peut-être n’aurait-il pas trouvé les seigneurs dans des dispositions aussi favorables, car Charles de Lorraine était entré en France à la tête d’une armée, pour soutenir les droits qu’il prétendait avoir à la couronne. Le duc de Guyenne combattait pour lui ; plusieurs évêques soutenaient sa cause, et le comte de Champagne menaçait pour se faire acheter.

    Hugues Capet n’était pas puissant parce qu’il était roi, mais parce qu’il avait fortifié le trône par ses immenses domaines, qu’il pouvait compter sur le duché de Bourgogne que possédait son frère, et que ses alliances avec plusieurs autres grands vassaux lui garantissaient leur secours.

    Sacre de Hugues Capet
    Sacre de Hugues Capet

    Il battit le duc de Guyenne et fut battu à son tour par Charles, qui, après lui avoir enlevé de vive force la ville de Laon, seul véritable domaine de la couronne, s’empara par surprise de la ville de Reims. Un jeune homme nommé Arnoul, neveu de Charles, fils naturel du roi Lothaire, et par conséquent de la famille carolingienne, joua un grand rôle dans la prise de Laon et de Reims : il trahit Charles pour être fait archevêque de Reims par Hugues Capet, et trahit ensuite Hugues Capet en faveur de Charles, qu’il voyait vainqueur.

    Un archevêché donnait à cette époque une souveraineté réelle sur une grande étendue de pays ; et, comme le pape intervenait en sa qualité de chef de l’Eglise, dans l’élection et la déposition des évêques, il se trouvait arbitre du gouvernement féodal pour ce qui concernait les fiefs ecclésiastiques ; tout s’accordait alors pour restreindre le pouvoir des rois.

     

    En rentrant en vainqueur dans la ville de Laon, Hugues Capet fit prisonniers Charles et l’archevêque Arnoul ; il les fit conduire à Orléans, où le premier mourut deux ans après : ce n’était qu’un prince souverain ; il ne trouva personne pour le protéger ; mais le second était un prélat, on ne pouvait disposer de son sort sans le consentement des évêques.

    Il fallut assembler un concile, qui ne prononça la déposition du coupable qu’à condition qu’il ne perdrait pas la vie, restriction d’autant plus désagréable à Hugues Capet qu’Arnoul était de la famille de Charlemagne. Le pape trouva mauvais qu’un archevêque eût été condamné sans l’aveu de la cour de Rome. Cette affaire devint si considérable qu’elle occupa le reste du règne de ce monarque, qui mourut de la variole sans la voir terminée, le 24 octobre 996, la dixième année de son règne.

    Ce prince, dont l’autorité n’était point supérieure à celle des grands vassaux, dont il avait été l’égal, sut tirer de ses forces tout le parti que lui permirent les circonstances : les alliances qu’il contracta ne laissent aucun doute sur la connaissance profonde qu’il avait des intérêts de l’Europe ; il fixa son séjour à Paris et fit de son palais une église (c’était celle de Saint-Barthélemy, dans la cité). Il fit fortifier, contre les irruptions des Danois et des Normands, une métairie qu’il avait comme abbé de Saint-Riquier (Abbatis villa), et qui le rendait maître du cours de la Somme : telle fut l’origine d’Abbeville.

    Hugues Capet joignit au courage l’art de ménager les esprits, et se fit, par son zèle pour la religion, des amis assez sincères parmi les évêques pour qu’ils ne balançassent pas à se commettre avec le pape dans la déposition d’Arnoul. Blessé de voir les biens de l’Église envahis par les hommes de guerre, il renonça aux riches abbayes qu’il possédait par héritage comme duc de France ; et, dans l’impossibilité où il était de donner une loi à cet égard, il offrit au moins aux seigneurs un bel exemple à suivre.

    Plusieurs de ses successeurs l’ont imité en établissant dans leurs domaines des usages si favorables à l’ordre qu’ils s’étendirent ensuite sur toute la France. Les actions des rois suppléaient ainsi à leur autorité, et préparaient le retour de leur puissance en fixant tous les regards sur le trône.

    Hugues Capet était si peu maître hors de ses domaines, qu’ayant voulu empêcher Audebert, comte de la Marche, de poursuivre une guerre injuste, le gentilhomme qu’il lui députa, piqué de la résistance qu’il trouvait, s’emporta jusqu’à lui demander qui l’avait fait comte : « Ce sont, répondit Audebert, ceux-là mêmes qui ont fait rois Hugues et son fils Robert » ; et il continua son entreprise, sûr que l’intérêt de tous les seigneurs justifierait sa réponse ; il ne se trompa point.

    La couronne, qui avait été élective sous la seconde dynastie, parce qu’elle s’était unie, dans la personne de Pépin, la mairie du palais, qui ne s’obtenait que par le suffrage des grands, redevint héréditaire sous la troisième dynastie, parce qu’elle se confondit dans la personne de Hugues Capet avec les grands fiefs qu’il possédait, et que les fiefs alors étaient incontestablement héréditaires. On peut même assurer qu’il ne fut élu que pour consacrer l’usurpation des fiefs, déjà sanctionnée par une longue possession ; et l’on ne peut s’empêcher d’admirer par quels secrets ressorts, d’une mesure prise contre le pouvoir des rois, sortirent avec le temps l’hérédité et l’individualité de la couronne, les deux bases fondamentales de toute véritable monarchie.

    On croit que Hugues avait épousé Blanche, veuve de Louis le Fainéant, dont il n’eut point d’enfants. De sa deuxième femme, Adélaïde, fille du duc de Guyenne, il eut un fils, Robert, qui régna seul après lui, et trois filles, Adwige, Adélaïde et Gisèle.

     

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  • Louis V le Fainéant
    (né vers 967, mort le 21 mai 987)
    (Roi de France (Francie occidentale) : règne 986-987)
     
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    Fils de Lothaire III et de la reine Emma, il a été surnommé le Fainéant, suivant l’usage des flatteurs d’une dynastie régnante à l’égard des derniers rois de celle qu’elle a détrônée. Il mérite d’autant moins ce honteux surnom qu’il donna des preuves de courage et d’activité au siège de Reims, et que pendant la courte durée de son règne il n’eut pas un seul instant de repos.

    Louis V le Fainéant (986-987)
    Louis V le Fainéant (986-987)

    Son père l’avait associé à la couronne ; précaution fort sage, et que Lothaire avait d’autant plus de raison de prendre qu’il connaissait toute l’ambition de Hugues Capet. A la mort de Lothaire, arrivée le 2 mars 986, Louis fut salué roi par une partie des seigneurs à l’âge de vingt ans et couronné à Compiègne. La reine mère n’ignorait pas les projets suivis depuis longtemps par la famille de Hugues Capet, et le crédit dont jouissait ce seigneur ne pouvait que l’alarmer ; elle forma la résolution de se faire un appui de la veuve de l’empereur Othon Ier, son aïeule, princesse si respectée de ses contemporains qu’ils l’appelaient la mère des rois.

     

    Emma conçut même le dessein d’emmener le jeune Louis à la cour impériale, pour le soustraire entièrement aux entreprises de ses ennemis ; mais, soit que Louis crût au bruit répandu à l’occasion de l’empoisonnement de son père, dont les ennemis de la famille royale accusaient Emma, soit qu’il fût assez faible pour craindre cette vertueuse princesse, il s’en sépara brusquement ; et, par cette division, il fournit à ses ennemis secrets le plus grand avantage qu’ils pussent désirer.

    Il mourut le 21 mai 987, après un règne d’un an et quelques mois, empoisonné par la reine Blanche, sa femme, disent quelques historiens. Cette assertion n’est pas prouvée, ni celle qui affirme que cette princesse avait de l’aversion pour son mari. Blanche était fille d’un seigneur du midi de la France que l’on croit être un comte d’Auvergne. Louis l’avait épousée n’étant encore âgé que de quinze ans.

    Louis ne laissa pas d’enfants, et le trône aurait appartenu à Charles, son oncle, fils de Louis d’Outre-mer et duc de la basse Lorraine, s’il y avait eu à cette époque d’autres droits que ceux de la force ou de l’adresse. Les voix se réunirent en faveur de Hugues Capet, le plus puissant seigneur du royaume : et en lui commença la troisième dynastie.

    Sous les derniers rois carolingiens, la France, dont la domination s’était étendue jusqu’à la mer Baltique et à la Dalmatie, perdit une grande partie de son ancien territoire ; le trône fut avili, toutes les provinces devinrent des souverainetés, et la tyrannie la plus odieuse s’établit sous le nom de féodalité. Ces princes ne manquèrent cependant ni de courage ni de capacité : mais l’usurpation de Pépin avait rendu le trône électif, donné au clergé une influence sans bornes sur les grands intérêts de l’État.

    Charlemagne n’ayant en outre pas lié la couronne impériale à la couronne de France, ayant laissé ses conquêtes se diviser à l’infini par héritages, il résulta de toutes ces causes un désordre qui s’étendit sur l’Europe entière, et qui ne cessa en France qu’au moment où, la faiblesse des domaines royaux n’en permettant plus le partage, l’indivisibilité du royaume s’établit au profit d’une dynastie nouvelle.

    La famille des Carolingiens a régné en France deux cent trente-sept ans, et a fini, dans les trois parties de l’empire de Charlemagne, par trois princes portant le nom de Louis, à savoir : Louis II, empereur en Italie ; Louis III, roi de Germanie ; Louis V, en France.

     

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  • Charlemagne ou Charles Ier
    (né le 2 avril 742 ou 747 ou 748,
    mort le 28 janvier 814)
    (Roi des Francs : règne 768-800. Empereur d’Occident : règne 800-814)
     
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    Roi de France, empereur d’Occident, il naquit en 742 ou 747 ou 748. Fils de la reine Bertrade (Berthe au Grand Pied) et de Pépin le Bref (Berthe n’était alors que la maîtresse de Pépin), il fut couronné roi après la mort de ce prince survenue en 768, et partagea la France avec Carloman, son jeune frère ; mais les conditions du partage furent changées plusieurs fois, sans pouvoir l’être à leur satisfaction réciproque ; et les grands de l’Etat, qui aspiraient depuis longtemps à affaiblir l’autorité royale, auraient sans doute profité de l’animosité qui régnait entre ces deux princes, si la mort de Carloman, qui eut lieu en 771, n’avait offert à Charlemagne l’occasion de devenir seul roi de France, en s’emparant de la succession de ses neveux.

    Leur mère s’enfuit avec eux en Italie, et trouva un protecteur dans Didier, roi des Lombards ; ils tombèrent dans la suite entre les mains de Charlemagne, lorsqu’il se rendit maître de Vérone ; l’histoire, depuis, ne fait plus mention de ces jeunes princes. Si Pépin avait eu besoin de courage, d’activité et d’une extrême prudence pour fonder une domination nouvelle, Charlemagne se trouva dans une nécessité plus grande encore de frapper les esprits de crainte et d’admiration ; car les moyens employés pour accompagner l’usurpation avaient affaibli le pouvoir souverain.

    Roi et empereur Charlemagne (768-814)
    Roi et empereur Charlemagne (768-814)

    Les peuples d’Aquitaine furent les premiers qui essayèrent de se rendre indépendants. Charlemagne marcha contre eux avec une armée peu nombreuse ; mais il comptait sur Carloman son frère, auquel l’Aquitaine appartenait en partie, et qui, par conséquent, était obligé de s’unir à lui. Carloman se trouva en effet au rendez-vous, à la tête de ses troupes ; les soupçons qu’il avait conçus de l’ambition de Charlemagne lui faisant craindre de tomber en sa puissance avec l’élite de ses guerriers, il rebroussa chemin.

    Dans cet abandon imprévu, qui ne pouvait qu’exciter les peuples à la révolte, Charlemagne n’hésita pas un moment ; sans compter le nombre

    de ses soldats, ni celui de ses ennemis, il poursuivit sa route, livra bataille, remporta une victoire complète (770), mit ordre aux affaires de l’Aquitaine avec une promptitude, une prévoyance qui révélèrent le grand homme et le politique habile, et déconcertèrent les princes tributaires de la France, qui croyaient pouvoir profiter de la jeunesse du monarque pour se dégager de la foi jurée.

    Quand le caractère de Charlemagne ne l’aurait point porté à faire des conquêtes, la disposition des grands de l’Etat lui aurait appris que le seul moyen de conserver la paix de son royaume était de les occuper sans cesse de la grandeur du trône, afin qu’ils n’eussent pas le loisir de se lier pour leurs propres intérêts. Lorsqu’il se trouva seul maître de la France, il forma le projet de soumettre les Saxons. Ces peuples, encore païens, occupaient une grande partie de l’Allemagne, et, comme tous les barbares pour qui l’indépendance est le premier des biens, ils préféraient le pillage à des établissements fixes, avaient plusieurs chefs, et formaient plusieurs tribus rarement disposées à s’unir pour le même intérêt.

    Charlemagne commença à leur faire la guerre en 772, et n’acheva de les soumettre qu’en 804 ; ils résistèrent trente-deux ans à un vainqueur qui, quelquefois indulgent jusqu’à l’imprudence, souvent sévère jusqu’à la cruauté, aussi empressé de les convertir que de les subjuguer, ne fut réellement maître de leur pays qu’après l’avoir changé en solitude. Qu’on juge de ce que les Saxons auraient pu faire pour se maintenir, s’ils n’avaient formé qu’un seul peuple conduit par un seul chef ; les deux plus célèbres furent Witikind et Alboin, qui finirent par embrasser le christianisme.

    Pour comprendre la longue résistance des Saxons, il ne faut pas oublier que la manière dont les armées se composaient alors mettait chaque année un intervalle de repos entre les hostilités ; que Charlemagne avait de plus à combattre les Lombards, les Huns, les Sarrasins, les Bretons, les Danois, et que, la grandeur de ses Etats rendant les révoltes faciles, il lui fallait faire autant d’efforts pour conserver que pour acquérir. Sa cruauté envers les Saxons ressemble au désespoir ; son indulgence à leur égard prouve que, pressé par d’autres affaires, il trouvait bonne toute conciliation qui lui permettait de s’éloigner avec honneur.

    En effet, tandis qu’il se battait sur les bords du Weser, le pape Adrien implorait son secours contre Didier, roi des Lombards, qui venait de reprendre l’exarchat de Ravenne, cédé au saint-siège par Pépin le Bref, et qui pressait le pape de couronner les fils de Carloman, afin de montrer Charlemagne comme l’usurpateur du royaume de ses neveux, et de soulever par ce moyen une grande partie de la France contre lui. Le danger était pressant ; il accourt, et, toujours servi par la victoire, il se saisit de la personne de Didier, l’envoie finir ses jours dans un monastère, et se fait couronner roi de Lombardie (774).

    Ce fut la fin de ce royaume, qui reprit, peu de temps après, son ancien nom d’Italie, mais qui conserva les lois qu’il avait reçues des Lombards. Charlemagne passa bientôt en Espagne (778) au secours d’un des chefs sarrasins qui se disputaient l’empire de ces belles contrées ; il assiégea et prit Pampelune, se rendit maître du comté de Barcelone ; mais ses troupes, à leur retour, furent écrasées dans la vallée de Roncevaux, par un parti de Sarrasins, et par les Gascons montagnards, sujets tributaires et ennemis mortels de Charlemagne, si difficiles à contenir, que, plus de trente années après, il fut encore obligé de porter ses armes contre eux.

    Cette déroute a fait dire à quelques auteurs espagnols que leurs ancêtres avaient battu Charlemagne et ses douze pairs, prétention qui n’a pas besoin d’être réfutée ; mais on ne peut s’empêcher de remarquer que la célébrité de cette bataille est moins due aux historiens qu’aux romanciers, qui en ont fait un sujet de gloire particulière au fameux Roland, tué à Roncevaux, quoique les chroniques du temps ne le distinguent pas des autres généraux qui périrent comme lui dans cette fatale journée.

    Les mauvaises dispositions des peuples d’Aquitaine ayant décidé Charlemagne à leur donner un roi particulier, il choisit le plus jeune de ses fils, Louis, si connu sous le nom de Louis le Débonnaire ; de même, les efforts continuels des Lombards et même des Grecs pour reconquérir l’Italie, et le peu de fidélité qu’il trouvait dans les grands auxquels il avait confié le pouvoir, lui firent sentir la nécessité de les rallier autour du trône, et il leur donna pour roi Pepin, le second de ses fils : l’aîné, qui portait le nom de Charles, resta près de lui pour le seconder dans ses expéditions.

    Il avait un autre fils, qui se nommait aussi Pépin : c’était le premier de ses enfants. Soit qu’il eût pour lui une partie de l’aversion qui l’avait décidé à répudier sa mère, soit qu’en effet ce jeune prince, mal fait de corps, mais d’une belle figure et d’un esprit actif, eût mérité la haine de son père, il n’eut aucune part dans le gouvernement ; les mécontents s’unirent à lui, le mêlèrent dans une conspiration qui fut découverte, et il ne conserva la vie qu’en se consacrant à Dieu dans un monastère.

    A son retour d’Espagne, Charlemagne eut encore besoin d’aller combattre les Saxons : chaque année cette expédition se renouvelait. Ils portèrent tout le poids de l’humeur que lui avait donnée la journée de Roncevaux ; car il fit trancher la tête à 4 500 d’entre eux : vengeance terrible qui ne servit qu’à multiplier les résistances. De là il passa à Rome pour faire couronner par le pape ses deux fils, Pépin et Louis (780), confirmant ainsi lui-même les peuples dans la croyance que le chef de la religion pouvait seul rendre le pouvoir royal légitime et sacré.

    Il est impossible de suivre ce prince dans toutes ses expéditions militaires, dans toutes les courses qu’il entreprit pour apaiser des révoltes qui se renouvelaient sans cesse ; il suffira de remarquer que l’année 790, la vingt-deuxième de son règne, fut la première qu’il passa sans prendre les armes, et que cette paix ne dura que jusqu’au printemps de l’année suivante. Plus sa puissance s’étendait, plus il devait penser à reprendre le projet formé par son aïeul Charles Martel de rétablir l’empire d’Occident ; aussi l’impératrice Irène, qui régnait à Constantinople, afin de prévenir le partage de l’empire, fit proposer à Charlemagne d’unir leurs enfants, ce qui aurait mis de nouveau le monde sous une seule domination.

    Sa proposition fut acceptée ; mais lorsque l’ambition eut conduit Irène à détrôner son fils et à s’emparer du pouvoir, elle fit offrir sa main à Charlemagne. Cette union bizarre, que l’ambition seule pouvait concevoir et accueillir, aurait présenté un nouveau spectacle au monde, si l’impératrice n’eût été renversée du trône. Charlemagne se fit couronner empereur d’Occident, l’an 800, par le pape Léon III ; et, quoique son voyage à Rome n’eût pas alors d’autre but, il affecta une grande surprise des honneurs dont on l’accablait.

    Ce couronnement se fit le jour de Noël. Charlemagne fut déclaré César et Auguste ; on lui décerna les ornements des anciens empereurs romains ; toutes les formes consacrées furent suivies ; on oublia seulement qu’il était impossible que l’empire se conservât dans une famille où le pouvoir se partageait entre les enfants du monarque décédé. Charlemagne, après avoir fait un de ses fils moine, eut le malheur de perdre, en 810, Pépin, qu’il avait créé roi d’Italie ; l’année suivante, Charles, l’aîné, suivit son frère au tombeau ; il ne lui resta de fils légitime que Louis, roi d’Aquitaine, qu’il associa à l’empire en 813, son grand âge et ses infirmités lui faisant pressentir que le terme de sa carrière approchait.

    Sacre de Charlemagne le 25 décembre 800
    Sacre de Charlemagne le 25 décembre 800 ’extrait des Grandes Chroniques de France)

     

    En effet, il mourut le 28 janvier 814, dans la 71e année de son âge, et la 47e de son règne. Par son testament, fait en 806, confirmé par les seigneurs français assemblés à Thionville, et signé par le pape Léon, Charlemagne partagea ses États entre ses trois fils. « Ce qui est à remarquer, dit le président Hénault, c’est que ce prince laissa à ses peuples la liberté de se choisir un maître après la mort des princes, pourvu qu’il fût du sang royal. »

    Mais ce qui est plus singulier encore, c’est la disposition portant que, s’il s’élève quelque différend entre les trois successeurs, ils auront recours, non à la bataille ou la preuve par duel, mais au jugement de la croix. Ce jugement consistait, dans les affaires douteuses, à conduire à l’église deux hommes qui s’y tenaient debout, les bras biens en croix, pendant la célébration de l’office divin, et gain de cause était donné à celui des deux partis dont le champion était resté le plus longtemps immobile dans cette attitude. C’est ce qu’on appelait encore le jugement de Dieu.

    Ce prince, toujours victorieux, versait des larmes en pensant au mal que les peuples du Nord feraient un jour à la France : « Si, malgré ma vigilance, disait-il, ils insultent les côtes de mes Etats, que sera-ce donc après ma mort ? » Il sentait trop tard que ces mêmes Saxons, qu’il avait réduits à chercher un asile dans les climats les plus âpres, reviendraient exercer contre son royaume de cruelles représailles, et entraîneraient à leur suite d’autres barbares, toujours faciles à exciter par l’appât du butin : l’avenir ne justifia que trop ses craintes.

    Aucun monarque n’a été plus loué que Charlemagne ; il a réuni en sa faveur les guerriers, les évêques, les hommes de loi et les gens de lettres ; les politiques lui ont reproché d’avoir tout réglé dans l’Etat, excepté la succession au trône, qu’il laissa à la merci des factions, et d’avoir multiplié ces assemblées où le pouvoir royal s’affaiblit nécessairement, ce qui ne s’accordait pas avec l’étendue donnée à l’empire. Il surmonta tous les obstacles par son génie, son courage, son activité, et l’art de distribuer les récompenses ; mais il ne consolida rien ; et, pour lui succéder avec la même gloire, la même sûreté pour le trône et pour la France, il aurait fallu lui ressembler.

    Malheureusement il fut le dernier héros de sa race. En parvenant à rétablir l’empire d’Occident, il avait accompli le dernier projet formé par sa famille ; il ne restait plus qu’à conserver. La politique de Pépin n’ayant jamais eu d’autre but que celui d’acquérir, l’héritier de Charlemagne se trouva sans règle pour se diriger.

    Suivant les historiens contemporains, Charlemagne était l’homme le plus haut de taille et le plus fort de son temps : « Il ne portait en hiver, dit Eginhard, qu’un simple pourpoint fait de peau de loutre, sur une tunique de laine bordée de soie. Il mettait sur ses épaules un sayon de couleur bleue, et il se servait pour chaussures de bandes de diverses couleurs. » Suivant le même historien, Charlemagne fut enterré à Aix-la-Chapelle. On le descendit dans un caveau, où il fut assis sur un trône d’or, revêtu des habits impériaux, du manteau royal et du grand chaperon de pèlerin qu’il portait dans tous ses voyages de Rome ; il avait la couronne sur la tête ; il était ceint de son épée, tenait un calice à la main, avait son livre d’Évangiles sur les genoux, son sceptre et son bouclier d’or à ses pieds.

    Le sépulcre ayant été rempli de pièces d’or et parfumé d’odeurs, on le scella, et par-dessus fut élevée un superbe arc de triomphe, sur lequel on grava cette épitaphe : « Ici repose le corps de Charles, grand et orthodoxe empereur, qui étendit glorieusement le royaume des Français, et le gouverna heureusement pendant quarante-sept ans. » Charlemagne mérita le titre de restaurateur des lettres ; il attira en France, par ses libéralités, les savants les plus distingués de l’Europe, entre autres Alcuin, dont il se fit le disciple ; Pierre de Pise, qui prenait le titre de grammairien de Charlemagne, et Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qui lui enseigne la littérature grecque et latine.

    Ce fut par les conseils d’Alcuin que Charles établit une académie dans son palais. Il assistait aux séances avec tous les savants et les beaux esprits de sa cour, Leidrade, Théodulphe, les archevêques de Trèves et de Mayence, et l’abbé de Corbie. On lit dans les lettres d’Alcuin, que tous les membres de cette académie avaient pris des noms particuliers, analogues à leurs talents ou à leur goût pour quelque ancien auteur : l’un s’appelait Damétas, l’autre Homère, un troisième Candidus ; Charlemagne avait choisi le nom de David. Il se faisait honneur d’être membre de cette société littéraire, la première qu’on eût vue dans les Gaules, et donnait son avis sur les sujets qu’on y discutait.

    Charlemagne avait amené d’Italie des maîtres de grammaire et d’arithmétique ; il les établit dans les principales villes de ses États, et fit ouvrir des écoles de théologie et d’humanités dans les cathédrales et dans les monastères. Il écrivit à Lulle, disciple de saint Boniface, apôtre de l’Allemagne, et son successeur sur le siège de Mayence : « Disposez-vous, vénérable père, à instruire vos enfants dans les arts libéraux, afin qu’en cela vous satisfassiez nos ardents désirs, etc. »

    Alcuin, Paul Diacre et Pierre de Pise composaient des pièces de vers latins, de différents mètres et sur divers sujets, pour amuser ou instruire le monarque. Dans une de ces pièces en vers trochaïques, Charlemagne dit à Paul Warnefrid : « En grec, vous êtes un Homère ; en latin, un Virgile ; en hébreu, un Philon ; dans les arts, un Tertulle... nuit et jour vous vous occupez à m’enrichir l’esprit de littérature, tant latine que grecque. Nous vous faisons de grands remerciements de ce que vous entreprenez de former dans la science du grec ceux que nous vous avons confiés. C’est une gloire pour nos États : Nunc surrexit gloria. »

    Lebeuf attribue cette pièce à Pierre le grammairien, et, si elle n’est pas de Charlemagne lui-même, on voit qu’elle a dû être écrite, en quelque sorte, sous sa dictée. Ce prince était en correspondance avec Paulin, patriarche d’Aquilée, qui lui dédia plusieurs de ses ouvrages. Il ne dédaignait pas de proposer ou de deviner des énigmes, selon l’usage de son temps.

    Charlemagne assis (Lettre historiée d'une édition de La Vie de Charlemagne, par Éginhard)
    Charlemagne assis (Lettre historiée d’une édition
    de la Vie de Charlemagne, par Éginhard)

    On a de lui une lettre toute énigmatique, adressée à Paul Warnefrid. Cependant plusieurs historiens modernes ont avancé que Charlemagne, qui montra tant de goût pour les sciences, et qui parlait plusieurs langues, ne savait pas écrire, pas même signer son nom, et ils s’appuient de ce passage d’Eginhard : Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc in lectulo, sub cervicalibus, circumferre solebat, ut quum tempus vacuum esset, manum effingendis litteris assuefaceret. Mais suivant Ceillier, le texte d’Eginhard signifie seulement que Charlemagne essayait d’imiter les beaux caractères des manuscrits de sa bibliothèque, et qu’il ne put y réussir, s’étant exercé à ce travail dans un âge trop avancé.

    Ce prince consacrait tous ses loisirs d’hiver à la lecture. Il faisait mettre sous le chevet de son lit la Cité de Dieu de saint Augustin. On lui lisait à table les ouvrages des Pères, ou les

    vies des rois, ses prédécesseurs. Toute la belle saison était consacrée à des voyages ou à des expéditions militaires.

    Saint Grégoire avait réglé le chant religieux qui avait été introduit en Occident par saint Ambroise. En France, ce chant n’était qu’une psalmodie pesante et monotone. Charlemagne fit venir des chantres de Rome. Il y avait dès lors des notes pour le chant ; des écoles furent ouvertes, et un capitulaire ordonna que le chant grégorien serait reçu dans toutes les églises de France. Charlemagne voulu aussi introduire dans ses États la liturgie romaine. Le clergé qui tenait aux anciennes coutumes, montra quelque résistance. Plusieurs églises cédèrent à l’autorité du monarque ; d’autres firent un mélange des deux liturgies romaine et gallicane.

    Charlemagne prescrivit, mais sans pouvoir l’établir, l’uniformité des poids et des mesures. C’est à lui qu’est due la manière de compter par livres, sous et deniers. Ce grand prince avait conçu le projet de joindre le Rhin au Danube, et l’Océan au Pont-Euxin. Ce projet ne paraissait pas d’une exécution bien difficile ; toute l’armée fut employée à creuser un canal. Les travaux avaient été conduits jusqu’à 2 000 pas, lorsque les pluies, l’éboulement des terres, et le défaut de connaissances qu’on a depuis acquises, firent d’abord interrompre, et ensuite abandonner cette noble entreprise.

    Mais les arts, protégés par Charlemagne, élevèrent d’autres monuments. La ville d’Aix-la-Chapelle, devenue le siège de l’empire, dut à ce prince son origine et son éclat ; elle prit son nom d’une chapelle magnifique qu’il avait fait construire avec les plus beaux marbres transportée à grands frais de Rome et de Ravenne. Les portes de ce temple étaient de bronze, et son dôme surmonté d’un globe d’or massif.

    Rien n’égalait, à celle époque, en grandeur et en magnificence, le palais de Charlemagne. On y voyait, disent Eginhard et le moine de Saint-Gall, d’immenses portiques, de superbes galeries, des salles pour les diètes des grands vassaux, pour la tenue des parlements, des conciles et des synodes ; des appartements pour tous les officiers de l’empire, pour les députés des provinces et les ambassadeurs : tout le palais était tellement disposé, que, de sa chambre, Charles pouvait voir tous ceux qui entraient dans les autres appartements.

    Mais ce qu’on admirait le plus était le riche portique qui conduisait du palais à la basilique. L’art y déploya toute son industrie, et le prince toute sa magnificence. Charlemagne fit aussi construire des thermes, ouvrage admirable de la nature et de l’art. Ils étaient si spacieux et si abondants en eaux chaudes, que plus de cent personnes pouvaient y nager ensemble. C’était l’un des exercices les plus ordinaires du monarque ; il le prenait, non seulement avec les rois ses enfants, mais souvent avec ses officiers et les seigneurs de sa cour ; quelquefois même avec ses soldats, et l’auteur de sa vie remarque qu’il y excellait par-dessus tous.

    Il avait aussi à Seltz, en Alsace, un palais non moins magnifique, et ce fut là qu’il reçut les ambassadeurs de Nicéphore avec un appareil dont les Orientaux eux-mêmes n’avaient point d’exemple. Ce fut à Charlemagne que la France dut ses premiers progrès dans la marine. Il releva le phare de Boulogne, et fit creuser plusieurs ports ; il favorisa l’agriculture, et s’immortalisa par la sagesse de ses lois.

    Sa renommée remplissait l’Orient. Il recevait les députés du patriarche de Jérusalem, les ambassadeurs des empereurs Nicéphore et Michel, et les deux ambassades que lui envoya Aaron Al-Rachyd, le plus célèbre des califes abbassides. Il assemblait des conciles, des parlements, publiait les Capitulaires, les Livres Carolins, et faisait admirer en lui le conquérant et le législateur.

    Son empire comprenait toute la France, la plus grande partie de la Catalogne, la Navarre et l’Aragon ; la Flandre, la Hollande et la Frise ; les provinces de la Westphalie et de la Saxe jusqu’à l’Elbe ; la Franconie, la Souabe, la Thuringe et la Suisse ; les deux Pannonies, c’est-à-dire l’Autriche et la Hongrie, la Dacie, la Bohême, l’Istrie, la Liburnie, la Dalmatie, et différents cantons de l’Escalvonie ; enfin toute l’Italie jusqu’à la Calabre inférieure ; car Charlemagne ne s’était pas dépouillé de ses droits sur la ville et sur le duché de Rome, sur l’exarchat de Ravenne et sur les autres provinces de l’ancien État ecclésiastique.

    Ces diverses provinces étaient divisées en duchés et comtés ; chacune de ces divisions territoriales avait des magistrats sédentaires. Les provinces étaient surveillées par des légats voyageurs (missi dominici), commissaires impériaux qui étendaient sur tous les points de ce vaste empire l’influence directe du maître.

    Les ouvrages de Charlemagne sont :
    1° Ses Capitulaires, recueillis par Ansegise, abbé de Saint-Wandrille, mort en 822, et par Benoît le lévite, ou diacre de Mayence, mort en 845. Ces Capitulaires furent dressés, pour la plupart, à Aix-la-Chapelle, en 805 et 806. Ils sont remarquables en ce que plusieurs ont été renouvelés par Louis XIV.
    2° Des lettres ; nous citerons : celle qu’il écrivit ad Frastradam reginam de victoria Avarica, anno 791 : elle est dans le recueil des historiens de Duchesne, et celle qu’il adressa à Pepin, son fils, roi d’Italie ; la Lettre à Élipand et aux autres évêques d’Espagne : Charlemagne les conjure de s’en tenir à la foi de l’Eglise catholique, et de ne pas se croire plus savants qu’elle ; la Lettre à Alcuin : cette lettre prouve que Charlemagne connaissait bien les rites ecclésiastiques.
    3° Une Grammaire.
    4° Son testament.
    5° On attribue à Charlemagne quelques poésies latines, telles que l’Épitaphe du pape Adrien, le Chant de Roland, etc.
    6° Les Livres Carolins ; Charlemagne n’en est point l’auteur, mais il permit qu’on les publiât sous son nom ; ils furent composés contre le second concile de Nicée, qui décida la question des images.

    Charlemagne fut mis au nombre des saints par l’antipape Pascal III, l’an 1165 ou 1166. Le décret de sa canonisation n’ayant point été rapporté par les papes légitimes, et aucune réclamation ne s’étant élevé contre lui, plusieurs églises d’Allemagne honorent la mémoire de cet empereur ; mais ce culte n’a jamais été consacré par l’autorité de l’église universelle. Louis XI fixa sa fête au 28 janvier. L’université de Paris le choisit pour son patron, en 1661, sans le désigner cependant sous le nom de saint, et l’église de Metz, au lieu de le reconnaître en cette qualité, célébrait tous les ans un service pour le repos de son âme. Il est appelé saint Charles dans toutes les cérémonies de l’élection de Maximilien, roi des Romains, et dans celles de son couronnement.

     

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  • Pépin III le Bref
    (né vers 715, mort le 23 septembre 768)
    (Maire du palais de Neustrie en 741, et d’Austrasie en 747.
    Roi des Francs : règne 751-768)
     
    *************
     

    Second fils de Charles Martel, il partagea la France avec son frère aîné Carloman en 741, et prit sous son gouvernement la Neustrie, la Bourgogne, l’Aquitaine et quelques autres provinces, sans se donner et sans recevoir le titre de roi.

    La mort de Charles Martel ayant paru aux grands de l’Etat et aux peuples tributaires de la France une occasion favorable pour secouer le joug de l’autorité, Pépin, dont la politique a mérité de passer en proverbe, sentit qu’il fallait raffermir le pouvoir à l’aide d’un nom consacré, et d’accord avec Carloman, il éleva sur le trône un prince du sang de Clovis, Childéric III, surnommé l’Insensé. A l’abri de ce fantôme royal, il exigea une soumission qu’il aurait alors vainement réclamée pour lui-même.

    Pépin le Bref (751-768)
    Pépin le Bref (751-768)

    Les Allemands, les Bavarois, les Gascons, qui s’étaient révoltés, furent vaincus, promirent fidélité, et se révoltèrent encore, étant encouragés par des seigneurs français qui voulaient aussi se rendre indépendants, et même par un frère de Pépin, nommé Griffon, qui se plaignait de n’avoir eu qu’une part trop faible dans l’usurpation du royaume. Pépin passa donc sa vie à la tête des armées, et comme la petitesse de sa taille le livrait aux railleries des guerriers, dans un temps où le courage reposait tout entier sur la force corporelle, il fit des actes de bravoure qui mériteraient d’être taxés de témérité s’ils n’avaient pas eu pour but de lui attirer le respect des soldats.

    Quoique Childéric III ne prêtât que son nom au gouvernement, ce nom gênait l’ambition de Pépin, et lorsque Carloman, son frère, abandonnant ses Etats pour se consacrer à la vie monastique, l’eut rendu seul maître de la France, il résolut d’achever l’usurpation méditée depuis un siècle par sa ramille. Son premier soin fut d’apaiser le clergé, qui avait été dépouillé d’une grande partie de ses biens par Charles Martel ; il eut besoin de beaucoup d’adresse pour réussir, parce que ces biens avaient été donnés aux guerriers, auxquels on ne pouvait les reprendre sans exciter un mécontentement nouveau.

    Quand il eut mis les évêques dans son parti, il flatta le pape par une soumission si grande qu’on aurait peine à le concevoir si le motif n’en était connu. Le pape voulait se soustraire aux caprices des empereurs de Constantinople et sauver Rome de la domination des Lombards, maîtres de l’Italie ; il n’avait d’espérance que dans les Français, dont il sollicitait les secours depuis longtemps : cette position du chef de la chrétienté bien établie, on sentira pourquoi Pépin trouva prudent de se faire un cas de conscience de l’usurpation et de la soumettre au pape. Ayant obtenu une réponse telle qu’il la désirait, il enferma Childéric III dans un monastère, monta sur le trône en 751, et fut sacré à Soissons par saint Boniface, évêque de Mayence, du consentement des seigneurs et du clergé, qui prit alors un rang politique dans l’Etat.

    Le titre de roi, si désiré par Pépin, n’accrut pas son pouvoir : on peut même affirmer qu’il le diminua ; car la royauté, qui, sous la première dynastie, était un droit attaché à la naissance, une succession transmise de Clovis conquérant à ses descendants, devint élective comme la mairie du palais, et resta de plus à la merci des évêques, par l’influence desquels elle venait d’être accordée.

    Le pouvoir du monarque fut d’autant plus faible que depuis longtemps les maires du palais, pour se faire des partisans, avaient laissé les seigneurs changer en propriétés personnelles les domaines sur lesquels reposaient la solde de l’armée, les récompenses dues aux braves, et préparé le morcellement de la France tel qu’on le vit sous le régime féodal. Sans doute, cette diminution du pouvoir se fit peu remarquer pendant le règne de Pépin le Bref et celui de Charlemagne ; mais elle ne cessa de se faire sentir sous leurs faibles successeurs, jusqu’à l’élévation de la troisième dynastie.

    En 754, le pape Etienne II vint lui-même solliciter en France les secours dont il avait le plus pressant besoin ; il sacra de nouveau Pépin le Bref, qui, par reconnaissance, passa en Italie à la tête d’une armée nombreuse pour combattre Astolphe, roi des Lombards. Cette première expédition ne fut pas décisive : Pépin ne se rebuta point, et la seconde fois qu’il passa en Italie, il dicta la paix en vainqueur et donna en propriété l’exarchat de Ravenne au saint-siège.

    Ainsi ce roi établit le premier le pouvoir temporel des papes, comme il avait le premier reconnu en eux le droit d’interpréter la volonté du ciel sur la disposition des couronnes. Au reste, Pépin ne s’appauvrissait pas en élevant les papes jusqu’à la souveraineté ; car il disposait en leur faveur d’une principauté qui appartenait aux empereurs de Constantinople, et c’est ainsi que tous les États de l’Europe moderne se sont formés des débris de l’empire.

    Il n’est pas sans intérêt de remarquer qu’au moment où le pape devenait souverain en Italie aux dépens de l’empire, les Sarrasins commençaient à s’approcher de Constantinople dans le dessein de s’en emparer. De son côté, Pépin était attaqué par les barbares du Nord, qui cherchaient dans des climats plus heureux les richesses que leur refusait la nature, et se battaient pour le pillage, en attendant qu’ils trouvassent l’occasion de former des établissements ; on les verra reparaître sous Charlemagne et ses successeurs, assiéger Paris, occuper les plus belles provinces, sans que les Français, éclairés par tant de désastres, s’aperçoivent qu’ils ne sont faibles contre des ennemis qu’ils méprisaient autrefois qu’à proportion de l’affaiblissement du pouvoir royal.

    Pépin, toujours vainqueur et toujours agité, mourut d’hydropisie à Saint-Denis, où il fut enterré le 23 septembre 768, à l’âge de 54 ans. Il partagea la France entre ses deux fils, Carloman et Charles, depuis appelé Charlemagne ; mais les dispositions qu’il avait faites furent modifiées par les seigneurs, dont le consentement était nécessaire en tout depuis que l’usurpation avait anéanti les coutumes apportées dans les Gaules par les Francs ; aussi ne doit-on pas s’étonner si les assemblées de la nation vont toujours en se multipliant jusqu’au triomphe du régime féodal : là ou il n’y a plus ni lois réputées ni coutumes établies, il faut bien faire parler les hommes.

    Un bel esprit du temps de saint Louis a trouvé admirable de mettre sur le tombeau du fondateur de la seconde dynastie des rois de France : Pépin, père de Charlemagne ; c’est son moindre titre à la gloire. Il fut brave, libéral, actif comme l’avaient été ses aïeux ; mais il l’emporta sur tous les rois de sa dynastie par l’art de connaître les hommes, de juger les circonstances ; et par cette souplesse d’esprit qui, chez les ambitieux, s’unit naturellement au besoin de dominer, Charles Martel fut plus grand que lui, parce qu’il méprisa des grandeurs tout ce qui ne s’obtient pas par le courage et la fermeté du caractère : Charlemagne crut nécessaire d’imiter la politique de Pépin, et peut-être ne s’aperçut-il pas que les moyens par lesquels on fonde un empire ne sont pas toujours ceux qui aident à le conserver.

     

     
     
     
     
     
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  • Charles Martel
    (né vers 688, mort le 22 octobre 741)
    (Maire du Palais d’Austrasie : 717-741. Maire du Palais de Neustrie : 719-741.
    Gouverne toute la France (sous Thierry IV, roi symbolique) : 721-737.
    Gouverne toute la France sans roi : 737-741)
     
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    Duc d’Austrasie, à qui le titre de roi a été donné par quelques historiens, par l’auteur de son épitaphe, et qui le fut réellement par l’autorité dont il s’empara et dont il jouit pendant plus de vingt-cinq ans, il était fils de Pépin d’Héristal, autrement appelé Pépin le Gros, et père de Pépin le Bref, qui fonda la seconde dynastie des rois de France.

    C’est un des plus grands héros dont les Français puissent s’honorer. Charles Martel venait d’avoir 25 ans lorsque son père mourut (714). La légitimité de sa naissance pouvait être contestée, puisqu’il n’était pas né de Plectrude, femme de Pépin le Gros (Pépin d’Héristal), mais d’une concubine de ce prince, nommée Alpaïde. Le mot concubine n’avait pas alors la signification qu’il a reçue depuis. Plectrude avait été répudiée par Pépin le Gros, qui la reprit dans sa vieillesse ; on conçoit aisément la haine que lui inspirait un fils né de son époux pendant sa disgrâce.

    Charles Martel
    Charles Martel

     

    Au moment où elle devint veuve, elle s’empara du gouvernement, dans l’espoir de conserver l’autorité à ses petits-fils, se saisit de Charles Martel, le retint prisonnier à Cologne, où elle faisait sa résidence. Dans les mœurs de cette époque, c’était, pour une femme, une entreprise bien hardie que celle d’exercer le pouvoir de maire du palais. Les Neustriens méprisèrent les premiers l’autorité de Plectrude, en élevant Chilpéric II sur le trône, et Charles Martel, s’étant échappé de sa prison, fut reçu comme un libérateur par les Austrasiens (715), qui l’aidèrent à assiéger dans Cologne la veuve de son père, trop heureuse de se tirer d’embarras en abandonnant à son ennemi les trésors de Pépin et ses trois petite-fils (717).

    Ainsi Charles, traité d’abord nomme en enfant illégitime, parvint, sans autre droit que son courage, à être reconnu pour l’unique héritier des biens, des titres et des projets de sa famille : tels furent les exploits de sa jeunesse. Pour arrêter les partis qu’il craignait de voir s’élever contre son autorité naissante, il prit un enfant du sang royal, nommé Clotaire IV, et lui donna le titre de roi d’Austrasie, afin de régner plus commodément sous son nom.

    Mais des seigneurs du royaume de Neustrie et de Bourgogne, qui avaient formé le dessein de rappeler les héritiers de Clovis à leur ancienne dignité, ne se méprirent point sur son ambition ; ils déclarèrent la guerre à Charles Martel, qui les battit complètement près de Soissons, en 719. Après cette victoire, il se fit livrer Chilpéric II, se créa maire du palais de Neustrie, et ne s’occupa plus, ensuite, de donner un roi particulier à l’Austrasie, lorsque la mort le débarrassa de Clotaire IV.

    Sous l’influence de Charles Martel, Chilpéric II n’était effectivement qu’un fantôme de roi ; mais, en suivant l’usurpation depuis si longtemps méditée par les Pépin, Charles Martel dut se résoudre à ne jamais poser les armes ; car les grands méditaient, de leur côté, le projet de se rendre indépendants, et les Saxons, les Frisons, les Bavarois, tributaires des rois de France, trouvaient, dans la confusion, des intérêts, beaucoup de facilités pour secouer le joug, et des ressources pour se faire craindre, même après avoir été vaincus.

    Attaqué, dès la première année de sa puissance, par Radbod, duc des Frisons ligué avec Chilpéric, roi de Neustrie, Charles avait été battu près de Cologne, et obligé de se réfugier, avec une troupe de cinq cents hommes, dans les Ardennes. Vers le même temps, les Saxons avaient fait en France une irruption, dont Charles tira, trois ans après, une éclatante vengeance, en portant le fer et le feu jusque dans leur pays.

    Il se vengea plus tard de l’audace des Frisons, et ce ne fut qu’en 735 qu’il porta la guerre dans leur pays, par terre et par mer ; il les défit alors dans plusieurs combats et tua de sa propre main Poppon, leur duc. L’autorité royale était le point auquel la force des événements et le balancement des partis ramenaient toujours : aussi Charles Martel, après la mort de Chilpéric II, se vit-il réduit à proclamer Thierry IV, jeune enfant qui prit le nom de roi, et ne reçut pas même les honneurs de forme qui appartiennent à ce rang.

    Les agressions de différents peuples de l’Allemagne obligèrent Charles à passer le Rhin, en 725, avec une nombreuse armée. Il parcourut cette contrée, dompta les Bavarois, et revint chargé de butins, emmenant avec lui la reine Bilitrude, avec sa nièce Ferischilde, qu’il épousa. Trois ans après, ces peuples supportant impatiemment le joug, il fut obligé de marcher encore une fois pour les soumettre, et il était occupé de cette expédition, lorsque les Sarrasins, après avoir pris et pillé Bordeaux, s’avancèrent jusqu’à sur la Loire, ayant à leur tête Abdérame, guerrier auquel la victoire avait toujours été fidèle.

    Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732
    Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732

     

    Il fallait lui opposer une armée nombreuse, et il ne restait rien à offrir aux soldats français, les maires du palais ayant laissé envahir les domaines royaux, les fiefs sur lesquels reposait la solde de armée, et prodigué les trésors de l’Etat pour se faire des partisans. Dans la cruelle alternative de perdre la France ou de renoncer à la couronne, en mécontentant les évêques, Charles Martel n’hésita pas ; il dépouilla le clergé pour enrichir les guerriers, marcha droit aux Sarrasins, qu’il rencontra près de Poitiers, le 25 octobre 732, et après un combat qui dura un jour entier, il remporta une victoire complète ; les chroniques du temps portent la perte des Sarrasins à 375 000 hommes, en ajoutant qu’Abdérame, leur chef, y perdit la vie, et que ceux qui échappèrent au carnage ne purent rien emporter du butin qu’ils avaient fait depuis leur entrée en France.

    On a répété mille fois que Charles reçut de cette bataille le surnom de Martel, comme s’il se fût servi d’un marteau pour écraser les barbares : c’est un de ces contes populaires que les historiens adoptent sans examen, parce qu’il a l’air d’une explication. Martel et Martin sont un même nom, et l’on sait le respect que les Francs avaient pour saint Martin ; Martel était d’ailleurs un nom particulier dans la famille des Pépin, puisque les deux premiers ducs auxquels les Austrasiens confièrent le soin de les gouverner, lorsqu’ils essayèrent de se séparer du royaume, étaient parents, et que l’un se nommait Pépin, l’autre Martel.

    Cette mémorable victoire, à laquelle l’Europe entière dut son salut, ne détruisit pas toute la puissance des Sarrasins en France ; en 737, Charles fut encore obligé d’envoyer contre eux son frère Childebrand, et bientôt il fut lui-même forcé de marcher contre un de leurs rois, nommé Mauronte, qui avait établi en Provence le siège d’un nouvel empire. Après avoir pris d’assaut Avignon, et l’avoir réduit en cendre, il livra une sanglante bataille aux infidèles, sur les bords de la Berre en Languedoc, et mit en fuite Amor, un de leurs chefs, accouru d’Espagne avec de nouveaux renforts. Mais Mauronte occupait encore Marseille, et ce ne fut que l’année suivante (739) que Charles s’empara de cette ville, d’où Mauronte s’enfuit pour ne plus reparaître.

    Durant ces glorieuses expéditions, Thierry IV était mort, et Charles Martel, qui ne se faisait point illusion sur le mécontentement qui avait excité la spoliation du clergé, dont les biens alors étaient véritablement le patrimoine des pauvres, n’osa prendre le titre de roi ; il se contenta de n’en point nommer, et gouverna seul, avec une autorité absolue, depuis 737 jusqu’à sa mort, arrivée à Quierzy-sur-Oise, le 22 octobre 741.

    Cette époque de l’histoire de France s’appelle interrègne. Quelques mois avant de mourir, Charles Martel avait reçu deux nonces du pape Grégoire III (ce sont les premiers qu’on ait vus en France) ; ils lui apportèrent les clefs du sépulcre de saint Pierre, avec d’autres présents, et lui demandèrent, contre Luitprand, roi des Lombards, des secours qu’il leur promit, mais que la mort ne lui permit pas d’envoyer.

    N’ayant pas de titre avoué, Charles Martel en a reçu plusieurs, et les historiens le désignent comme maire du palais, lieutenant du royaume, patrice, duc, prince, consul des Français. D’accord avec le pape Grégoire II, il pensait sérieusement à rétablir en sa faveur l’empire d’Occident ; la mort les surprit l’un et l’autre occupés de ce grand projet, qui fut exécuté par Charlemagne. On ignore l’année de la naissance de Charles Martel ; il se sauva de la prison où le tenait Plectrude, en 715 ; ce qui autorise à croire qu’il vécut à peine cinquante ans. Il fut enterré à Saint-Denis.

    Grand entre les héros de sa race, pour avoir méprisé les petites ruses si chères aux ambitieux, il ne voulut rien que par son courage ; il eut toujours les armes à la main, et ne livra jamais une bataille qu’avec des troupes moins nombreuses que celles de ses ennemis. Disposant, à sa mort, de la France comme d’un bien qui lui était acquis, il partagea le royaume entre ses trois fils, Carloman, Griffon et Pépin le Bref, mais sans leur donner un titre qu’il n’avait pas cru devoir prendre lui-même ; aussi y eut-il encore un roi du sang de Clovis, Childéric III.

     

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  • Clotaire III
    (né en 652, mort en 673)
    (Roi de Neustrie et de Bourgogne : règne 657-673)
     
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    Aîné des fils de Clovis II, il eut en partage les royaumes de Neustrie et de Bourgogne, et commença à régner en 657 ; son frère, Childéric, eut le royaume d’Austrasie ; Thierry, qui était encore au berceau, ne reçut aucune part de l’héritage de Clovis II ; et comme Clotaire et Childéric se trouvaient trop jeunes pour agir par eux-mêmes, il est évident que cette violation des lois constitutionnelles fut l’ouvrage des seigneurs, qui voyaient dans la réunion des royaumes un moyen assuré d’arriver à l’indépendance, à laquelle ils tendaient tous.

    Clotaire III (657-673)
    Clotaire III (657-673)

    En effet, la Neustrie et la Bourgogne pouvaient bien être gouvernées par le même prince, mais sans cesser de faire des États séparés. Or, dans les royaumes que le monarque n’habitait pas, la puissance restait entière au maire du palais, élu par les grands, et conséquemment obligé de servir leurs prétentions pour s’en faire un appui contre l’autorité légitime. C’est ainsi que se préparait de loin le morcellement de la France en autant de petites souverainetés qu’on pouvait y compter de châteaux, morcellement qu’on a pris l’habitude de désigner sous le nom de régime féodal, quoiqu’il ne soit réellement que la dégénérescence de la vraie féodalité.

    La reine Batilde, mère des trois héritiers de Clovis II, dut voir avec chagrin l’injustice commise à l’égard du plus jeune de ses fils ; elle ne put l’empêcher, malgré l’ascendant que lui donnaient ses vertus, et cela prouve en faveur des historiens qui ont annoncé qu’elle fut obligée, quelques années après, de quitter la cour, contre ceux qui pensent que sa retraite fut volontaire et uniquement décidée par sa piété.

    Batilde, avec l’assistance des évêques, maintint pendant dix ans les États de Clotaire III sans troubles ; elle diminua les charges publiques, abolit de vieilles coutumes qui perpétuaient l’usage des esclaves parmi les Français chrétiens, fit le bien avec persévérance au milieu d’une cour que la minorité du roi disposait aux factions ; et surtout elle contraignit le maire du palais Ebroïn à cacher sous les plus séduisants dehors son ambition, sa cruauté et son avarice ; mais cet homme étonnant, par les ressources de son génie et sa prodigieuse activité, sut la réduire elle-même à quitter le gouvernement, à se retirer dans un monastère, en lui laissant l’honneur d’une démarche sur laquelle elle n’était plus libre d’hésiter.

    Dès ce moment, il gouverna en maître jusqu’à la mort de Clotaire III, qui arriva peu d’années après la retraite de sa mère. Ce prince n’avait pas d’enfants ; mais on remarque qu’il était en âge d’en avoir, puisqu’il avait 18 ans lorsqu’il mourut. Cette observation est d’autant plus importante qu’Ebroïn lui supposa quelque temps un fils. On peut se faire une idée du singulier état où plusieurs minorités avaient réduit la famille royale, puisqu’on osa impunément supposer un fils (Clovis III) à Clotaire III, qui n’avait jamais cessé de vivre au milieu de ses sujets, et peut-être même d’habiter sa capitale.

     

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  • Clovis II
    (né en 634, mort en 657)
    (Roi de Bourgogne et de Neustrie : règne 639-657
    Roi des Francs : règne 657)
     
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    Second fils de Dagobert, il eut en partage les royaumes de Neustrie et de Bourgogne, en 639 ; comme il était encore en bas âge, le gouvernement fut confié à la reine Nantilde, sa mère, et surtout à Ega, puis à Erchinoald ou Archambaud, tous deux successivement maires du palais. Avec le même titre, Pépin le Vieux gouvernait l’Austrasie pendant la minorité du roi Sigebert, frère de Clovis II, et les Bourguignons, qui avaient renoncé à avoir un maire du palais depuis Clotaire II, ayant exigé le rétablissement de cette charge dans le royaume de Bourgogne, la France entière se trouva soumise au pouvoir de ces tuteurs des rois, d’autant plus dangereux qu’ils commandaient l’armée, qu’ils étaient élus par les grands, et que leur naissance ou les alliances qu’ils contractaient les rapprochaient encore du trône.

    Clovis II (639-657)
    Clovis II (639-657)

    En effet, la reine Nantilde ayant fait obtenir la mairie du palais du royaume de Bourgogne à Flaochat, autrement appelé Flavade, seigneur qui lui était fort attaché, elle lui donna sa nièce en mariage. Nantilde vécut trop peu pour le bonheur de la France ; son ascendant était assez fort pour contenir les prétentions toujours si actives pendant les minorités, surtout à une époque où l’obéissance n’était pas dans les mœurs de la nation française. Elle donna une grande preuve de sa justice en consentant, sur la demande des seigneurs d’Austrasie, au partage égal des trésors du roi mort entre les deux fils qu’il avait laissés ; car les trésors d’un monarque de la première dynastie étaient un des plus forts moyens de sa puissance, et Nantilde, qui ne gouvernait que les Etats de Clovis II, eut assez de générosité pour se dessaisir de la moitié des richesses de Dagobert en faveur de Sigebert, sur les Etats duquel elle était sans influence, parce qu’il n’était pas son fils.

    Le désordre qui règne dans les chroniques de ce temps annonce la confusion qui s’était introduite dans le royaume ; on n’y tient plus compte des faits qui intéressent la gloire de la France ; à peine prend-on soin de marquer les dates, que l’histoire réclame à défaut d’autres renseignements ; on ne sait des rois que leur nom ; leur autorité appartient au plus habile, et les mêmes hommes sont loués ou condamnés avec si peu de mesure, qu’il est impossible de se prononcer aujourd’hui sur la probabilité des accusations et la valeur des éloges.

    Tout ce qu’on sait de Clovis II, c’est que les révolutions contre la famille royale d’Austrasie le rendirent seul possesseur de l’héritage du grand Clovis ; qu’après avoir prodigué des trésors pour nourrir les pauvres dans un temps de famine, il employa au même usage les lames d’argent dont le roi Dagobert avait couvert le faîte de l’abbaye de Saint-Denis, ce qui, suivant quelques historiens, en le faisant chérir du peuple, indisposa fort les moines contre lui ; qu’il épousa en 651 Bathilde, jeune Anglaise d’une grande beauté, enlevée par des pirates, et vendue comme esclave à Erchinoald, son maire du palais ; que, sujet à de fréquentes convulsions qui affaiblissaient son esprit, il mourut en 657, laissant trois fils mineurs, Clotaire III, Childéric II et Thierry III, ce dernier encore au berceau.

    Il passe pour être le premier roi de France qui se soit servi d’une voiture, jusque-là réservée pour les reines, et dont Boileau a si bien représenté la marche :

    Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent,
    Promenaient dans Paris le monarque indolent.

    Il ne serait pas extraordinaire que Clovis II, dont la santé était faible, se fût servi de cet équipage dans un temps où l’on n’en connaissait pas d’autre ; car ce n’est pas pour s’être fait traîner lentement par des bœufs que ce prince a été déclaré fainéant, mais pour s’être montré en voiture à une époque où les rois ne paraissaient en public qu’à cheval.

    Lorsqu’en 657 Grimoald est exécuté par Clovis II, Childebert l’Adopté règne sur l’Austrasie. Fut-il tué également, Clovis II réunissant alors la Neustrie et l’Austrasie dont le gouvernement fut assuré par le maire du Palais Archinoald ? Conserva-t-il le trône d’Austrasie avant d’être tué en 662 ? On ne peut le déterminer avec certitude. Quoi qu’il en soit, Clovis II mourant peu de temps après l’exécution de Grimoald en laissant trois fils en bas âge, c’est son épouse, la reine Bathilde, qui assura la régence.

     

     
     
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