• Ingeburge de Danemark
    (née vers 1175, morte le 27 juillet 1236)
    (Épouse Philippe-Auguste le 14 août 1193)
     
     
    ********
     

    A son retour de croisade, l’ennui du veuvage, les exhortations des évêques et l’inquiétude générale qu’avait causée en son absence la maladie qui avait failli enlever son fils, le futur Louis VIII, engagèrent Philippe-Auguste à choisir une seconde épouse. Tandis qu’il hésitait sur les divers rapports qu’on lui envoyait de toutes parts, l’évêque de Hambourg lui fit un portrait séduisant d’Ingeburge, princesse de Danemark, fille de Waldemar le Grand et de la reine Sophie de Russie ; l’ancienne inimitié des Danois et des Saxons était un motif de politique, car Philippe se fortifiait contre l’Angleterre par une alliance avec le Danemark.

    Depuis 1182, le trône danois était occupé par Kanut VI, frère d’Ingeburge, lequel répondit à l’évêque de Noyon et aux comtes de Nevers et de Montmorency, députés pour demander la main de la princesse : « Je confierai volontiers ma sœur à vos soins pour être conduite au roi, mais il faut que votre Seigneur s’engage à l’épouser, à ne jamais la renvoyer, et que, pour garants de sa promesse, il laisse en otage plusieurs barons et évêques ». En outre, il préféra s’acquitter d’une dot de dix mille marks d’argent, à l’aide que les ambassadeurs de Philippe promettaient au Danemark contre Henri VI d’Allemagne dit le Cruel, fils et successeur de Frédéric Barberousse. Les plénipotentiaires crurent pouvoir accéder aux conditions exigées par Kanut, et signèrent une charte ; c’est sur ces assurances qu’lngeburge, escortée de chevaliers danois, partit sous la protection des évêques et des nobles barons de France.

    Ingeburge de Danemark Plaque de bronze du tombeau, fondue à la Révolution
    Ingeburge de Danemark
    Plaque de bronze du tombeau,
    fondue à la Révolution

    Philippe était allé l’attendre à Amiens, dont les maisons furent aussitôt décorées de draps brodés et de guirlandes de fleurs. Ce 14 août 1193, dès qu’elle eut franchi la dernière frontière de France, le roi, monté sur son cheval de bataille, le casque-en tête et revêtu d’une cotte d’armes à mailles d’argent, courut avec empressement au-devant de sa fiancée ; il l’accueillit avec honneur et parut la trouver telle qu’on la lui avait annoncée, belle avec ses cheveux blonds, sa taille élevée et sa main d’une éclatante blancheur, car elle était la plus belle des sœurs du prince du Danemark, « embellie encore, dit un chroniqueur, par sa jeunesse, par la sainteté et l’innocence de ses mœurs ». A l’arrivée de la princesse dans la cité d’Amiens, on célébra le mariage à la cathédrale où tout le peuple suivit et où un prélat avait été mandé d’urgence.

    Après la bénédiction nuptiale, et pendant que toutes les cloches d’Amiens carillonnaient, le roi annonça que le couronnement de la nouvelle reine aurait lieu le lendemain. Le soir, tandis que le peuple amiénois célébrait joyeusement le mariage du souverain, Philippe-Auguste alla retrouver Ingeburge qui l’attendait dans un lit parfumé, et se montra empressé tant qu’il fallait, avant de se relever au bout d’un instant. La jeune fille le considéra sans comprendre. Le roi arpenta nerveusement la chambre avant de se remettre au lit, se mettant de nouveau debout quelques minutes plus tard, les mains agitées par un furieux tremblement. Trois fois encore, le roi remonta dans le lit. Trois fois il prit son épouse dans ses bras. Trois fois il se releva pour marcher en serrant les poings. Pris de tremblements, il s’allongea près d’Ingeburge, qui se réveilla le lendemain aussi pure que la veille.

    Au petit matin, on vint chercher les souverains pour les conduire à la cathédrale où devait avoir lieu le couronnement de la reine. Pendant la cérémonie, on vit le roi pâlir, s’éloigner de sa nouvelle épouse. Lorsque l’archevêque de Reims commença à accomplir les rites du sacre, une onction devant être faite sur la poitrine de la reine, le prélat dénoua la tunique et traça une croix avec le saint chrême sur la peau d’Ingeburge. A ce moment, un léger cri fit se retourner l’archevêque, qui s’immobilisa d’effroi en voyant le roi en proie à une véritable crise de nerfs. Tremblant, frissonnant, les yeux écarquillés, Philippe-Auguste agitait ses mains. Quelques ecclésiastiques s’approchèrent du souverain pour le cacher aux yeux de la foule, et le sacre de la reine se termina, le peuple se répandant dans la ville en fête.

    Philippe avoua alors à l’archevêque sa soudaine et violente répulsion pour Ingeburge, affirmant que « moult elle lui déplaisoit », et qu’il ne pouvait supporter sa présence. « Cette femme est ensorcelée, disait-il, elle a fait de moi un impuissant. Il faut qu’elle retourne au Danemark ». Ce brusque changement surprit toute la cour ; Ingeburge délaissée devint le sujet de tous les entretiens. Elle est si belle, disait-on, qui peut en elle déplaire à notre sire ? Quelques-uns disaient que cette beauté froide, ce rude accent du nord qui déparait ses lèvres suffisaient pour motiver l’éloignement du roi ; mais le plus grand nombre attribua cette aversion si soudaine et si forte à l’œuvre de Satan : « Il est certain, dit Rigord, le moine de Saint-Denis, que dès ce moment le démon ouvra en notre sire ».

    De vieux chevaliers engagèrent le roi à vaincre cette répugnance et à prendre avec lui la femme qu’il venait d’épouser. Déjà le roi l’avait reléguée dans un couvent, à Saint-Maur-des-Fossés, où Ingeburge attendait avec anxiété ce qu’il allait advenir ; c’est là qu’elle reçut le roi comme son seigneur et son époux, venu la voir pour tenter une dernière fois d’en faire sa femme, sur le conseil de son oncle l’archevêque de Reims. Mais Philippe sentit croître auprès d’elle cette invincible répugnance, et fut encore une fois la proie de tremblements, son visage livide ruisselant de sueur.

    Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton écrit que lorsque Philippe quitta le couvent, il se laissa aller à un violent mouvement de colère en remontant à cheval, criant : « Rien à faire ! Rien à faire ! Cette femme est vraiment ensorcelée... ». Le lendemain, le nouvel échec du roi était connu de tout Paris, chacun y allant de ses commentaires.

    - Pour que le roi ne puisse point, disaient les uns, il faut que la reine ait quelque défaut caché. Peut-être bien une peau de lézard...

    - Ou des écailles de poisson sur le ventre, comme cela s’est déjà vu, disaient les autres

    - Ouais ! Ouais ! ricanaient les commères. A moins que notre gentil souverain n’ait eu quelques mauvaise surprise en voulant dépuceler la reine...

    - Et quoi donc par exemple ?

    - Par exemple ? Eh bien ! de voir que sa virginité était restée au Danemark...

    Cette dernière supposition, que l’on répéta bientôt, fut un jour émise sur la montagne Sainte-Geneviève où elle suscita la colère des étudiants danois. Des bagarres s’ensuivirent entre ceux qui croyaient à la virginité de la reine et ceux qui la disaient envolée depuis longtemps. L’hypothèse d’une déclaration de guerre du Danemark à la France n’était plus écartée.

    Le jour de son ultime tentative auprès de la reine qui se solda par un échec, Philippe réunit ses clercs, et, après leur avoir déclaré qu’il ne pouvait supporter la pensée d’avoir Ingeburge pour femme, il leur enjoignit de chercher des moyens de dissoudre le mariage. Les clercs, dans le plus grand embarras, ne savent que résoudre ; on cherche des motifs de parenté, et on trouve fort à propos que la reine Ingeburge était petite nièce d’Anne de Kiev, femme du roi de France Henri Ier et bisaïeule de l’actuel roi. Cette affinité ne pouvait motiver la séparation, car elle formait dix-huit degrés, mais les clercs ne trouvèrent pas dans leur conscience assez de courage pour résister à la volonté du roi ; tout lui paraissait supportable au prix de cette alliance.

    C’était le 5 novembre 1193. Le cardinal de Champagne consentit à présider l’assemblée réunie à Compiègne et à laquelle on appela la reine, mais sans lui donner de défenseur, et en la séparant de ses serviteurs ; en sorte que la malheureuse princesse assista à la discussion, sans savoir ce qu’on disait et ce qu’on allait faire ; à !a fin de la séance un interprète lui expliqua la sentence de répudiation. Alors elle fondit en larmes et s’écria : « Mala Francia [Mauvaise France !] » Puis elle se leva et dit avec énergie : « Roma ! Roma ! », pour faire comprendre qu’elle en appelait au pape. Le légat du pape, qui était présent et avait accepté de prononcer l’annulation en pensant qu’Ingeburge s’y soumettrait sans protester, craignit que le pape n’exigeât une enquête sérieuse.

    Après ce jugement inique et précipité, Philippe, conseillé par le légat, se hâta d’ordonner le départ de la reine ; mais Ingeburge se refusa positivement à retourner dans sa patrie, préférant l’abaissement où la retenait son époux, à la honte d’une démarche après laquelle elle sentait que nul retour ne serait possible. Le roi se montra cruel envers une femme qui n’avait d’autre tort que d’avoir eu le malheur de lui déplaire ; il la fit enfermer de tourelle en tourelle, sans veiller même à ce qu’elle eût un honnête entretien ; elle fut à la fin confinée à Cysoing, dans un château où elle ne voyait presque que le seul évêque de Tournai, Étienne, que son malheur toucha. « Mon père, lui faisait-elle dire par ses interprètes, mon père, ayez pitié de ma misère ; ma confiance est en Dieu seul, car mes amis et mes proches m’ont abandonnée, et si ce n’était monseigneur de Reims qui m’a fortifiée et consolée, et qui m’a nourrie libéralement depuis mon adversité, j’aurais souffert de la pauvreté autant que les plus malheureux de ceux qui y sont nés ».

    L’évêque écrivait en sa faveur au cardinal de Champagne : « Je dirais presque que la reine est mieux faite que Sara, plus sage que Rebecca, plus dévote qu’Anne, plus chaste que Suzanne ; ceux qui disputent de la beauté des femmes assurent que la reine n’est pas moins belle qu’Hélène ni moins noble que Polixène. Son occupation journalière est la prière, la lecture ou le travail des mains. Elle ignore ce que sont les jeux et les amusements : depuis le matin jusqu’à neuf heures, elle prie, agenouillée dans son oratoire ; elle répand devant le seigneur des larmes et des gémissements, moins pour elle que pour son époux. Oh ! si notre Assuérus connaissait le mérite de son Esther, il lui rendrait bientôt ses bonnes grâces, son amour, sa confiance et le trône qu’il lui ôte. Hélas ! cette reine, fille de rois, petite-fille de saints martyrs, est réduite par l’indigence où elle se trouve, à vendre ses meubles, ses habits même, pour pourvoir à sa nourriture. Je l’ai vue pleurer, et j’ai pleuré moi-même avec elle... »

    Du fond de sa cellule, Ingeburge continuait à aimer passionnément cet homme dont elle avait rêvé en venant l’épouser, et pensait à lui avec une infinie tendresse. « Je suis sa femme », pensait-elle avec un grand trouble. On saura en effet plus tard, de source ecclésiastique, que l’inocente jeune femme avait été abusée par les outrages insignifiants que lui avait fait subir Philippe-Auguste, et pensait réellement le mariage consommé.

    Étienne de Tournai ne se borna pas à écrire en faveur de la reine ; il alla à Rome pour supplier le pape Célestin III de prendre en main la cause d’lngeburge. Kanut avait envoyé aussi deux légats dès qu’il avait appris l’outrage fait à sa sœur. Mélior, prêtre-cardinal, et Cenci, son diacre, vinrent déclarer au roi que la cour de Rome devait décider de cette grande affaire, et que la sentence était irrégulière, démontrant clairement que les liens de parenté invoqués par le concile tenu à Compiègne étaient une grossière invention. « La sentence est valable, dit Philippe fort irrité, et vous n’avez rien à voir dans cette affaire ». Mais les deux prélats répliquèrent : « Tu te trompes ; il appartient à nous seuls, comme délégués du souverain pontife, de te délier du serment que tu as fait envers ton épouse Ingeburge ».

    Ils annoncèrent l’intention d’assembler un concile ; mais les menaces du roi empêchèrent l’exécution de ce dessein, car les clercs et les abbés, dit Rigord en sa chronique, « furent tous comme des chiens muets, et nul n’osa japper, tant ils craignaient pour leur peau ! » Cependant le souverain pontife, attendri par les lettres d’Ingeburge, cassa le 13 mars 1195 la sentence de divorce, et les prélats danois s’en retournaient au Danemark lorsque le roi de France, tenu au courant de leurs négociations, les fit arrêter à Dijon, dépouiller, et jeter en prison. La protestation de Kanut et le mécontentement de Célestin à la nouvelle de ce qui s’était passé, ne purent faire lancer l’excommunication par ce dernier, parce que Philippe n’avait pas rompu le dernier lien de l’obéissance, et que, s’il persistait à éloigner sa femme, du moins il n’avait pas recherché une autre épouse.

    Le roi brava enfin ouvertement les foudres de l’Église. Il fit chercher une femme par toute l’Europe ; mais ses premières tentatives ne furent pas heureuses : les trouvères faisaient des malheurs d’Ingeburge le sujet de leurs chants, ils en composaient des complaintes, et les nobles suzeraines pleuraient sur la princesse du Danemark, reléguée de château en château, quelquefois privée de la lumière du jour, quelquefois abandonnée aux soins de gardiens infidèles qui oubliaient de veiller à sa nourriture ; car il était arrivé, et cela était notoire, que la reine avait passé un jour sans manger.

    Aussi, malgré les lettres du roi de France et les prières de ses envoyés, les nobles dames craignaient ou d’être répudiées ou de se voir ignominieusement renvoyées ; Clémence en Thuringe, et Alix, fille d’un prince palatin, refusèrent. Philippe écrivit à une princesse de Flandre : « Je jure que je vous épouserai, à moins que vous ne soyez laide à faire peur », nous apprend Guillaume Le Breton dans ses Chroniques. Cette promesse ne parut pas suffisante pour faire agréer la demande. Mais à la fin, Agnès, fille de Berthold IV duc de Méranie, après avoir bien demandé si le roi de France était libre et si son divorce était valable, consentit à devenir sa femme.

    Le mariage, qui eut lieu en juin 1196, faisait le bonheur de Philippe, lorsque le successeur de Célestin III, Innocent III élu le 8 janvier 1198, déclara que le roi ne pouvait garder Agnès avant que la parenté d’Ingeburge ne fût mieux prouvée qu’elle ne l’avait été jusque-là, et qu’il fallait préalablement cesser tout rapport avec Agnès. Philippe dédaigna cette réprimande et ne répondit même pas. Innocent lui envoya un légat avec une seconde lettre. Philippe reçut le légat, lut la missive, et dit : « Agnès est mon épouse, personne ne pourra m’en séparer ». Le cardinal, Pierre de Sainte-Marie, avait le pouvoir et l’ordre de mettre le roi en interdit, mais il n’osa aller plus loin avant d’en avoir écrit au pape qui ordonna de jeter l’interdit sur le royaume de France le 15 janvier 1200, persuadé que la voix du peuple forcerait le roi à céder.

    Le pape Innocent III
    Le pape Innocent III

    En effet le peuple murmura fort, prit hautement parti contre le roi. En septembre, dans certains endroits, les cadavres, que l’on n’avait pas le droit d’enterrer, dégageaient une telle puanteur que des villages entiers étaient incommodés. Le roi savait quels graves ennuis devaient supporter ses sujets, mais ne voulait pas céder. Pourtant, il finit par s’incliner, et envoya des émissaires à Rome supplier le pape de lever l’interdit et de réunir, pour étudier la validité de son union avec Ingeburge, un concile auquel il s’engageait par avance à se soumettre. Le pape exigea avant toute chose le renvoi d’Agnès et le rappel d’Ingeburge. Philippe-Auguste dut céder. La rencontre pour le retour en grâce de la reine emprisonnée eut lieu à Rambouillet le 7 septembre 1200.

    Agnès vint à cette assemblée composée de tous les tenanciers de la Couronne de France ; mais sa tristesse, ses vêtements de deuil, les inquiétudes mortelles que décelait sa pâleur, ne purent entrer en balance avec le malheur de l’interdit ; aucun chevalier ne prit sa défense ; l’avis unanime du parlement fut que le roi renvoyât Agnès de Méranie, et reprit Ingeburge jusqu’à ce que le pape eût fait revoir la sentence. Alors Philippe, s’adressant à l’archevêque de Reims : « Il est donc vrai, lui dit-il, que cette sentence de divorce a été annulée par le Saint-Siège ? - Cela est vrai, monseigneur, répondit le prélat. - Eh bien ! sire archevêque, vous qui l’avez prononcée, vous ne saviez donc ce que vous faisiez ? » L’archevêque ne répondit pas un mot, et le roi sortit. Après avoir fait conduire Agnès au château de Poissy, il fit installer la reine répudiée dans le château de Saint-Léger-en-Yvelines, près de Paris. L’interdit fut aussitôt levé.

    Quelque temps plus tard, les deux époux virent arriver un légat chargé d’assembler un concile. Le cardinal Octavien, revêtu de cette mission, ayant convoqué le concile à Soissons, la reine Ingeburge y fut mandée ; on lui prépara un siège à côté de celui du roi, et le légat prenant la parole, demanda à Philippe s’il voulait promettre de reprendre sa femme Ingeburge et de renvoyer Agnès de son palais et de son royaume, jusqu’à ce que la sentence de parenté fût de nouveau examinée et résolue. Le roi promit, mais il ne pouvait retenir les pleurs que le dépit lui arrachait.

    Le concile avait fixé à six mois et deux semaines la réunion de l’assemblée qui devait enfin décider la question du divorce, question bien simplifiée par la mort d’Agnès le 20 juillet 1201. L’intérêt qui s’attache à un amour partagé ne peut pallier la dureté du roi à l’égard d’Ingeburge, répudiée, humiliée et maltraitée. Cette princesse fut reçue comme reine à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons, où sa conduite parut pleine de sagesse et de modestie. Le concile tint six séances dans l’espace de quinze jours.

    A la dernière, un jeune homme inconnu, remarquablement beau, s’étant levé du milieu de l’assemblée, parla en faveur d’Ingeburge avec une éloquence, une convenance, une douceur qui frappèrent tous les assistants, et qui parut faire impression sur le roi. Cependant rien encore n’annonçait la fin de la décision les examens se prolongeaient, les envoyés du roi de Danemark arrivaient, le royaume était en suspens : tout à coup le roi fait dire aux prélats et aux clercs qu’il consent à reprendre sa femme, et qu’ainsi leur réunion devient inutile. Les Pères assemblés, en recevant la missive royale, apprennent que Philippe vient d’aller enlever sa femme à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons ; qu’il l’a mise en croupe sur son cheval, et qu’il l’emmène à la demeure royale.

    Cette brusque obéissance qui dispersa le concile, ne fut point un gage de bonheur pour les deux époux. La répugnance du roi pour Ingeburge s’était accrue de toutes les amertumes et de tous les chagrins qu’il avait subis à cause d’elle ; Ingeburge lui inspirait une aversion qu’il disait insurmontable, et dont jamais il ne fit connaître la cause ; quand il s’en expliquait, il disait qu’il fallait qu’il y eût « sortilèges et maléfices ». Au bout de quelques semaines, il relégua de nouveau la reine loin de lui ; elle passa de longues années renvoyée de château en château, de monastère en monastère sans que les remontrances du pape, les conseils des évêques triomphassent de l’aversion de Philippe.

    Rendant Ingeburge responsable de la mort d’Agnès, Philippe donna des ordres pour que la prisonnière, désormais enfermée à Étampes dans la tour de Guinette, fût traitée avec la dernière sévérité. Il pensa qu’en lui rendant la vie intenable, il l’amènerait peut-être à demander elle-même la dissolution du mariage, et organisa une persécution de tous les instants qu’Ingeburge endura sans se plaindre. Un jour de 1203 pourtant, les souffrances étant trop vives, elle écrivit au pape cette lettre émouvante :

    « Je suis persécutée par mon seigneur et mari Philippe qui, non seulement ne me traite pas comme sa femme, mais me fait abreuver d’outrages et de calomnies. Dans cette prison il n’y a aucune consolation pour moi, mais de continuelles et intolérables souffrances. Personne n’a le droit de venir me voir, ni ne l’ose. Aucun religieux n’est admis à réconforter mon âme en m’apportant la parole divine. On empêche les gens de mon pays natal de m’apporter des lettres et de causer avec moi. La nourriture que l’on me donne est à peine suffisante ; on me prive même des soins médicaux les plus nécessaires à ma santé. Je ne peux pas me baigner. Si j’ai besoin d’une saignée, je n’ai personne pour y recourir. Et, à cause de cela, je crains que ma vue n’en souffre et que d’autres infirmités plus graves encores ne surviennent. Je n’ai pas non plus assez de vêtements et ceux que je mets ne sont pas dignes d’une reine. Enfin, ce qui rend ma misère plus insupportable, ce sont les femmes acariâtres que le roi m’a données comme société. Elles me parlent d’une façon railleuse et offensante. Je n’entends que des grossièretés ou des insultes.

    « Les lettres que Votre Sainteté m’a envoyées, je n’ai pu les recevoir. Découragée et incertaine de ce que je ferai dans l’état où je suis, dégoûtée de vivre, je tourne les yeux vers vous, Saint-Père. Je pense à mon âme, pas à mon corps. Je meurs chaque jour pour garder entièrement le droit au mariage. Si mon seigneur Philippe, célèbre roi des Français, trompé par les ruses du diable, voulait encore une fois plaider sa cause contre moi, je désirerais être conduite dans un endroit où je puisse m’expliquer librement et, remise en liberté, obtenir Votre Miséricorde Apostolique d’être relevée des déclarations qui auraient pu m’être arrachées par la contrainte ».

    Cette lettre émut le pape qui adressa de sérieuses remontrances à Philippe-Auguste, lequel fit adoucir la détention d’Ingeburge. Le souverain pensa alors à se remarier pour la quatrième fois, mais s’il avait bien une liaison avec une jeune personne que les chroniqueurs nomment « la demoiselle d’Arras » (qui lui donna un fils devenu archevêque de Noyon), Philippe voulait une femme légitime. Il caressait cet espoir sachant désormais le pape disposé à reprendre la procédure de dissolution de son mariage avec Ingeburge en tenant compte de l’accusation de sorcellerie portée contre elle.

    Mais les événements politiques bouleversèrent les desseins du roi de France et le portèrent à se rapprocher d’Ingeburge. En reprenant au roi d’Angleterre Jean sans Terre la Normandie, l’Anjou et le Poitou en 1204-1205, il suscita l’inquiétude chez ses voisins les comtes de Flandre, de Boulogne et l’empereur Othon IV de Brunswick, qui s’allièrent avec Jean pour mettre fin aux ambitions du souverain. Comprenant la menace, Philippe-Auguste fit fortifier Paris et les principales villes du domaine royal : Reims, Châlons-sur-Marne ou encore Péronne. Jugeant nécessaire une flotte pour tenir tête à l’Angleterre, il songea au Danemark, dont les navires étaient les plus beaux d’Occident.

    Cette réflexion ne fut certainement pas étrangère à sa décision de reprendre en 1208 Ingeburge à ses côtés, bien que, suivant la chronique, il le fit « pour en finir avec les remontrances de l’apostole de Rome ». La libération d’Ingeburge était en effet nécessaire pour espérer négocier une alliance avec la cour danoise. La nouvelle situation de la reine fut confortée quelques années plus tard, en 1212, lorsque las de l’attitude de Jean sans Terre, le pape Innocent III le déposa de son trône et appela les princes chrétiens à une croisade contre lui. Si Jean se soumit au pape l’année suivante, il se prépara à prendre en tenaille le royaume de France, en lançant une attaque depuis la Guyenne, seule partie de l’Aquitaine lui appartenant encore, tandis que ses alliés lanceraient une attaque au nord. L’appui du royaume de Danemark apparaissait désormais comme étant primordial.

    Ingeburge était une compagne reconnue lorsque le roi de France atteignit, par la victoire de Bouvines (27 juillet 1214) la plénitude de sa majesté. Elle survécut à Philippe-Auguste, dont elle ferma les yeux quand il mourut (1223), et qui lui réserva dans son testament des terres et des biens. Ingeburge se retira près de Corbeil, dans une île de l’Essonne, au prieuré de Saint-Jean-en-l’Ile qu’elle avait fondé. Devenue une reine douairière fort discrète, elle traversa le règne de Louis VIII et de Blanche de Castille, s’éteignant le 27 juillet 1236, dix ans après l’arrivée au trône de Saint-Louis.

    Ingeburge n’eut aucun enfant avec Philippe-Auguste.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Blanche de Castille
    (née le 4 mars 1188,
    morte le 27 novembre 1252)
    (Épouse Louis VIII le 23 mai 1200)
     
     
    ********
     

    Fille d’Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, et d’Aliénor d’Angleterre, elle-même fille du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille est donc la petite-fille de celle qui fut, par son mariage avec Louis VII le Jeune, reine de France, puis reine d’Angleterre en épousant le Plantagenêt.

    L’idée de marier Blanche avec le futur Louis VIII (Philippe-Auguste régnait alors sur le royaume de France) vint d’Aliénor d’Aquitaine, qui voyait ainsi ses descendants occuper trois trônes : Angleterre, France, Castille. La négociation du mariage du fils de de Philippe-Auguste avec Blanche de Castille fut le dernier acte politique de la vie d’Aliénor, qui voulut elle-même se charger d’aller à la cour d’Alphonse le Noble, conclure cette union et ramener la jeune princesse.

    On cite quant au choix de Blanche une anecdote : Alphonse roi de Castille avait trois filles, dont l’aînée était mariée au roi Léon. Les deux plus jeunes, célèbres par leur mérite et par leur beauté, furent vantées devant Philippe-Auguste, qui envoya à Alphonse une brillante ambassade pour y demander la main d’une de ses filles. Les ambassadeurs voyant les deux princesses également belles, également bien douées, ne pouvaient se résoudre à faire un choix. Ils allaient s’en remettre au hasard, quand ils firent la remarque que la plus jeune nommée Blanche avait un nom plus doux à prononcer que celui de sa sœur, qui s’appelait Uracca, et ils se décidèrent en sa faveur.

    Qui aurait prévu, à l’heure du divorce de Louis le Jeune en 1152, qu’un jour la France devrait la mère de Saint-Louis aux soins d’Aliénor d’Aquitaine ! Lorsque la vieille reine traverse en plein hiver 1200 la France en tenant par la main Blanche de Castille, à la voir, appuyée sur cette jeune tige destinée dans les décrets de la Providence à pousser de si nobles rejetons, ne semble-t-il pas qu’elle vient militer son pardon, et qu’en donnant à la France cette reine excellente et cette mère accomplie, elle demande à la postérité d’oublier sa propre faute !

    Blanche de Castille
    Blanche de Castille

    Le 23 mai 1200, l’archevêque de Bordeaux reçut le consentement matrimonial de Louis, âgé de treize ans et fils aîné de Philippe-Auguste, et de Blanche, âgée de douze ans. La cérémonie du mariage eut lieu en Normandie, fief du roi d’Angleterre, car le royaume de France avait été placé sous interdit par le pape Innocent III depuis le début de l’année (Philippe-Auguste ne voulant pas répudier Agnès de Méranie pour reprendre son épouse légitime, Ingeburge de Danemark qu’il tenait emprisonnée depuis 1193). Les chroniques de Saint-Denis qualifient Blanche de « très sage, très belle, très bonne et très franche ».

    Les peuples de France virent encore une fois la reine Aliénor assise dans les lieux où elle avait régné ; elle y servait de mère à la jeune épouse, et elle y appelait son fils ce roi Dieudonné (Philippe-Auguste) accordé aux prières de Louis le Jeune. Ce n’était pas la première fois qu’Aliénor paraissait à la cour de Philippe-Auguste ; elle y était venue en 1199 pour lui prêter hommage comme duchesse d’Aquitaine ; elle n’y reparut point depuis les noces de Blanche.

    Philippe-Auguste s’attacha à cette jeune princesse dont l’agrément et la grâce animaient sa cour et égayaient son humeur. L’âge développa les qualités de Blanche ; Philippe put remarquer en elle un esprit si juste, que souvent il prit plaisir à la consulter. Quelquefois elle le fit revenir sur des décisions qui paraissaient irrévocables. En septembre 1216 les Anglais, las de Jean sans Terre, avaient offert la couronne au futur Louis VIII. Mais lorsque Jean sans Terre mourut le 18 octobre 1216, les Anglais reconnurent le fils de ce prince, Henri III, enfant âgé d’à peine dix ans ; et le futur souverain français, qu’ils avaient appelé et qui n’avait gardé que six semaines un trône dont l’esprit national l’aurait banni, lors même que la mort de Jean ne fût pas survenue, se trouva en difficulté lorsqu’il voulut résister.

    Manquant de secours, il en demanda à son père Philippe qui ne voulut point lui en donner. Blanche se présente à son beau-père, et le supplie en faveur de son mari : « Comment, Sire, vous laisseriez votre fils mourir en terre étrangère ? Il sera votre héritier, envoyez-lui ce dont il a besoin ou tout au moins les revenus de son apanage », à quoi le monarque répondit qu’il n’en ferait rien. Aussi Blanche rétorqua-t-elle : « Alors, je sais ce que je ferai ». Le roi l’interrogeant sur ses desseins, elle répondit : « Par la benoîte mère de Dieu, j’ai biaux enfans de Monseigneur, et si vous me voulez éconduire, je les mettrai en gage et je trouverai bien quelque haut seigneur qui me baillera hommes et argent sur eux ». Philippe céda.

    Sans avoir eu besoin de recourir à ce moyen, Blanche se rendit à Calais et, en compagnie du célèbre pirate Eustache le Moine, organisa une flotte de secours pour son époux, ce qui constitua sa première manifestation d’énergie et d’autorité. Cependant Eustache le Moine fut battu par la marine anglaise, et Louis dut revenir en France, abandonnant l’espoir de régner sur l’Angleterre.

    Mère de très bonne heure, Blanche remplit les devoirs de la maternité dans toute leur étendue. Le troisième de ses fils fut saint Louis. Comme elle venait de le mettre au monde (25 avril 1214), elle s’étonna de ne pas entendre les cloches. « Dame, lui dit-on, les gens d’église ont eu peur que le bruit des cloches ne vous fît mal ! » La jeune mère s’écria : « N’est-ce que cela ? Mettez-moi vitement hors d’ici, et que les cloches tintent pour inviter tout le peuple à se réjouir, et pour remercier Dieu de ce qu’il m’a envoyé un beau fils » Et elle se fit transporter dans une grange éloignée. Elle avait pris soin de faire baptiser immédiatement son fils. Le lieu où il avait été fait chrétien demeura cher à saint Louis, qui aimait à en reproduire le souvenir dans ses lettres à ses amis, en signant : Louis de Poissy.

    Blanche nourrissait elle-même ses enfants. Un jour qu’elle accompagnait son époux dans une partie de chasse, une dame du palais donna son propre lait au futur saint Louis, pensant se rendre agréable à la reine ; mais Blanche, à son retour, fit rendre à l’enfant tout le lait étranger qu’il avait sucé : « Je suis sa mère, dit-elle, et nulle autre femme ne doit le nourrir ». Elle apportait la plus grande vigilance aux progrès intellectuels de ses fils. Le soir, avant de faire retirer ses enfants, la bonne mère les prenait sur ses genoux, leur faisait les plus tendres caresses ; puis, les rendant attentifs par mille petites industries maternelles, elle leur racontait quelque trait de vertu et leur demandait ce qu’ils en pensaient. Quelquefois, mettant en parallèle deux personnages fameux, elle leur disait : « Auquel voudriez-vous ressembler ? »

    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris
    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris

    Louis le Lion avait trente-sept ans quand il monta sur le trône (1223). Le 6 août, l’archevêque de Reims, Guillaume de Joinville, présida le sacre du roi et son couronnement, ainsi que celui de son épouse. Presque aussitôt Louis prit les armes contre les Albigeois : Philippe-Auguste l’avait prévu et on lui avait entendu dire, dans ses derniers jours, ces paroles devenues prophétiques : « Les gens d’église entraîneront mon fils dans la croisade contre les Albigeois ; il y mourra, et le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant ». Louis VIII, cependant, ne prit aucun engagement en partant : « J’irai, dit-il, en la guerre, et je viendrai comme il me plaira ».

    Les documents royaux de l’époque citent peu la reine qui ne participa pas à l’expédition mais suivit, de Paris, les événements, et organisa prières et processions en vue de la victoire. Dans le même temps, les chroniques de l’ennemi la présentent comme la maîtresse du royaume. En fait Blanche soutint son époux, le réconfortant et le conseillant, sans détenir la réalité du pouvoir. C’est au cours de cette guerre que commencèrent les révoltes des seigneurs, qui devaient plus tard amener les troubles de la régence de Blanche. Thibaut IV, comte de Champagne, fut le premier à manifester ouvertement son indépendance.

    On a dit cependant qu’il aimait la reine Blanche ; il l’avait nommée sa dame et il portait ses couleurs. Chaque chevalier avait une dame de ses pensées, et il n’était point de noble châtelaine distinguée par la beauté ou par l’esprit, qui ne vît plusieurs chevaliers briguer l’honneur de porter ses couleurs. Thibaut avait vingt-six ans, la reine en avait près de quarante, mais le comte se plaisait en la science des trouvères, la renommée de ses poésies lui a laissé le surnom de Chansonnier, et c’est à Blanche qu’il adressait ses plus tendres complaintes :

    Hé Blanche ! claire et vermeille, Par vos sont mi grief soupir !
    Empereur ni roi n’ont nul pouvoir
    Envers amour : de ce m’ose bien vanter.
    Ils peuvent bien donner de leur avoir,
    Terres et fiefs, et fourbes pardonner ;
    Mais amour peut homme de mort garder,
    Et donner joie qui dure
    Pleine de bonne aventure.

     

    Tout en faisant ces jolis vers, Thibaut ne partageait pas moins les inquiétudes des grands vassaux sur l’accroissement de l’autorité royale depuis Philippe-Auguste. Engagé, dit-on, avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne et avec Hugues de Lusignan, il manifesta sa mauvaise volonté, en refusant de rester à l’armée au-delà de quarante jours de service féodal. « Beau cousin, lui dit le roi, vous voyez qu’il s’agit du service de l’église et que j’ai besoin de vous et de vos gens ; je ne puis vous bailler congé de partir ». Le comte répondit : « Beau sire roi, j’en suis fâché, mais mes gens sont las et repus, et je ne puis plus longuement rester ».

    La campagne ne réussit pas moins. Le roi prit Avignon ; Nîmes et Beaucaire lui remirent leurs clefs ; partout on se soumettait, et Louis VIII, après avoir confié le gouvernement de la province à Humbert de Beaujeu, jugea la guerre finie et voulut s’acheminer vers Paris. Blanche l’y avait devancé : elle l’avait suivi au commencement de cette campagne, faisant toujours dresser sa tente à côté de celle du roi. Les germes d’une maladie épidémique, qui avait déjà frappé un grand nombre de victimes au camp d’Avignon, se développèrent dans l’armée à l’entrée de l’Auvergne. Le 29 octobre, en traversant Montpensier, le roi se sentit atteint, et fut forcé de s’arrêter. Le 3 novembre il appela autour de son lit les seigneurs qui l’avaient accompagné.

    C’étaient son frère, Philippe dit de Hurepel (que Philippe-Auguste avait eu avec sa troisième épouse, Agnès de Méranie), comte de Boulogne, les archevêques de Bourges, de Senlis, de Noyon et de Chartres, Enguerrand, comte de Blois, Archambaud de Bourbon, le sire de Nesle. Il leur fit jurer qu’ils demeureraient fidèles à son fils ; qu’ils le feraient couronner sans délai et qu’ils lui prêteraient hommage ; par son testament, il laissa la tutelle à sa femme Blanche de Castille. Le roi mourant recueillit toutes ses forces et fit les plus pressantes instances pour s’assurer de l’obéissance des seigneurs à sa femme et à son fils.

    Siège d'Avignon en 1226
    Siège d’Avignon en 1226

    Il mourut le 8 novembre 1226 avec le courage et la foi d’un héros chrétien. La pureté de ses mœurs l’avait distingué ; la bonté de son cœur jointe à son amour pour la guerre lui mérita le surnom de Lion-Pacifique que ses contemporains lui donnèrent, en voyant dans sa mort la réalisation d’une prophétie de Merlin : « Le lion mourra dans Montpensier ». Une médaille frappée sous son règne représentait un lion paisible, avec cette exergue : Non furit, sed dominatur (Non pas furieux, mais dominateur).

    Blanche eut douze enfants avec Louis VIII : une fille, née en 1205, qui vécut quelques jours seulement ; Philippe, né le 9 septembre 1209 et mort en 1218 ; des jumeaux, Alphonse et Jean, le 26 janvier 1213, qui décèdent aussitôt ; Louis, né le 25 avril 1214, qui deviendra roi sous le nom de Louis IX ou Saint-Louis ; Robert, né en 1216 et tué à la bataille de Mansourah en 1250, qui fut comte d’Artois et épousa Mahaut de Brabant ; Jean, né en 1219 et mort en 1232, comte du Maine et d’Anjou ; Alphonse, né en 1220 et mort en 1271, comte de Poitiers et de Toulouse ; Philippe-Dagobert, né en 1222 et mort à l’âge de dix ans ; Isabelle, née en 1224 et morte en 1268, fondatrice du monastère de Longchamp et sœur préférée de saint Louis, qui fut honorée du titre de bienheureuse ; Étienne, né en 1225 vivant seulement quelques jours ; Charles, né en 1227 et mort en 1285, à l’égard duquel Blanche fit preuve de faiblesse, roi de Sicile, roi de Naples, roi de Jérusalem et comte de Provence.

    Blanche, après la pompe des obsèques qui eurent lieu le 15 novembre 1226, conduisit son fils à Reims pour y être sacré. Les seigneurs, qui avaient prêté serment au lit de mort de Louis VIII, invitèrent les pairs et le baronnage de France à la solennité du sacre. Le 29 novembre, le dimanche avant la saint André, était le jour fixé pour la solennité. C’était sagesse d’en avoir hâté le terme, car mille réclamations s’élevèrent sur cette lettre de convocation. Il fallait d’abord remettre en liberté les pairs et les barons retenus prisonniers depuis la bataille de Bouvines. On ne pouvait se passer de la présence de Ferrand, comte de Flandre, de Renaud, comte de Boulogne. Il fallait plus de temps pour s’assembler et appeler les seigneurs éloignés. Il fallait, pour chaque baron, une garantie que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ses biens, et privé de ses droits, que par jugement des pairs.

    Blanche était seule pour faire face à l’orage ; car sa régence n’était encore agréée d’aucun seigneur. Toutefois Philippe de Hurepel, seul fils survivant de Philippe-Auguste et frère du défunt Louis VIII, n’osait la revendiquer ouvertement à cause de l’irrégularité de sa naissance (bien que reconnu fils légitime de Philippe-Auguste par le pape en 1201, il était issu d’un mariage dissous par ce même pape en 1200) ; le comte de Champagne ne parut point ; le comte de Bretagne et le comte d’Angoulême étaient trop loin pour prendre un parti.

    La reine n’avait auprès d’elle d’autre conseil que celui du légat du pape le cardinal romain de Saint-Ange ; mais c’était un homme habile et tout dévoué à la reine ; il l’engagea à ne pas se préoccuper des obstacles, et Blanche partit. Elle fit armer son fils chevalier à Soissons, et elle arriva avec lui à Reims le 29 novembre. Quoique incomplète, l’assemblée des seigneurs se trouvait néanmoins nombreuse et imposante, et le sacre se fit avec solennité. On y voyait le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, Philippe de Hurepel, oncle du roi, Hugues IV, duc de Bourgogne (il était le seul pair présent et n’avait pas quatorze ans), les comtes de Dreux, de Blois, de Bar, trois frères de l’illustre maison de Coucy, et un nombre considérable d’évêques.

    Mort de Louis VIII en 1226
    Mort de Louis VIII en 1226

    La comtesse de Flandre y représentait son mari prisonnier, et la comtesse douairière de Champagne y était venue à la place de son fils ; car, dans le souvenir de sa résistance à Louis VIII, on avait cru prudent de refuser à ce seigneur l’entrée de Reims ; d’ailleurs un bruit odieux courait sur lui : on l’accusait d’avoir empoisonné le roi. Son absence donna lieu à un débat assez singulier. Sa mère qui le représentait voulait tenir l’épée devant le roi ; Jeanne de Flandre, présente pour son mari, élevait la même prétention, et on eut beaucoup de peine à faire consentir les deux nobles dames à laisser le comte de Boulogne tenir l’épée à leur place.

    Louis IX n’avait que douze ans et demi : tout le temps de la solennité on vit sur son visage l’impression du recueillement le plus profond, et le sire de Joinville nous apprend qu’au fond de son cœur il répétait ces paroles de David : « Mon Dieu ! J’ai élevé mon âme vers vous et c’est en vous que j’ai mis toute ma confiance ». Au sortir du temple, Blanche ayant embrassé tendrement son fils, se prépara à maintenir les droits du nouveau roi.

    Il fallait déjouer la ligue formidable qui se formait, car le comte de Champagne, doublement aigri et de la calomnie qui le flétrissait et de l’affront qu’il avait reçu au sacre, venait de se joindre à cette ligue : ceux qui y étaient déjà entrés étaient le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc ; Lusignan, comte de la Marche, et sa femme Isabelle (veuve de Jean sans Terre), comtesse d’Angoulême ; le vicomte de Thouars et Savary de Mauléon. Dans un si grand embarras, Blanche devait chercher à s’attacher par des bienfaits ceux qui avaient embrassé ses intérêts ; aussi récompensa-t-elle tous les vassaux qui avaient assisté au couronnement ; elle remit le comte Ferrand en liberté et se contenta d’une rançon beaucoup moindre que celle qu’avait refusée Louis VIII.

    Pour s’attacher Philippe de Hurepel, elle resserra la prison de Renaud, comte de Boulogne (c’est depuis la captivité de Renaud que le comté de Boulogne avait été donné à Philippe de Hurepel), qui aurait pu disputer son héritage au fils de Philippe-Auguste, et assura à ce même Philippe, son beau-frère, le château de Mortain et de Lillebonne. Tant que la ligue ne donna pas le signal de la guerre, Blanche se borna à donner des témoignages de bienveillance à ceux dont elle espérait se faire des amis ; mais quand elle apprit que Thibaut assemblait des armes et des vivres, elle fit un appel à tous les vassaux de la couronne, leur annonçant que chaque chevalier eût à amener des hommes d’armes à Tours, où le jeune roi se trouverait et les commanderait en personne.

    En même temps elle écrivit à tous les seigneurs confédérés pour qu’ils vinssent prêter hommage. Thibaut répondit le premier à cet appel ; le 20 février 1227, il vint à Tours où la reine et son fils étaient avec le légat et les comtes de Boulogne et de Dreux. Elle le reçut avec une bienveillance marquée, comme s’il avait toujours été le sujet le plus fidèle : le roi lui fit aussi un accueil très gracieux. C’est à la passion de Thibaut pour la reine qu’on a attribué ce prompt retour. Voici le gracieux récit du chroniqueur : « A donc, dit-il, le comte, regardant la reine qui tant étoit belle et sage, s’écria, tout ébahi de sa grande beauté : Par ma foi ! Madame, mon cœur et toute ma terre sont à votre commandement ; ce n’est rien qui vous fît plaisir que ne fisse volontiers ; et jamais, si Dieu plaît, contre vous ni les vôtres ne n’irai ».

    A une seconde sommation du roi, plusieurs autres seigneurs quittèrent la ligue ; le comte de Bar avait prêté l’hommage, d’autres s’étaient joints à la reine ; enfin, sans qu’on eût combattu, la ligue se trouva dissipée. Le 27 mars 1227, le comte de Bretagne et le comte de la Marche comparurent à Vendôme, et y signèrent un traité. Le duc promit à la reine sa fille Yolande pour un des frères du roi , et la reine eut la satisfaction d’amener son fils à Orléans après avoir triomphé de la mauvaise volonté des seigneurs et les avoir forcés à reconnaître sa régence.

    Mais elle avait un nouvel ennemi en Philippe de Hurepel qui, depuis l’hommage de Thibaut, ne cessait d’appeler à la vengeance ; il publiait que sa belle-sœur oubliait son mari avec le traître qui avait empoisonné Louis VIII, et que le devoir des seigneurs était d’enlever au plus tôt le jeune roi à une tutelle pernicieuse. Quand on lui objectait que le comte était absent lors de la maladie de Louis VIII, il répondait : « Si ce n’est par poison véritable, c’est par ses maléfices qu’il a fait périr son seigneur ». La calomnie croît rapidement. Il se trouva assez d’esprits mal disposés contre la régente pour accueillir celle-ci : elle servait d’ailleurs bien des ambitions. II se forma une conjuration dont le plan était bien ourdi : les conjurés enlèveraient le roi à Orléans, feraient la reine prisonnière, et disposeraient ensuite de la régence.

    Heureusement la reine est avertie ; elle quitte Orléans pour conduire son fils à Paris ; mais à Montlhéry, elle apprend que l’armée des confédérés est réunie à Corbeil et prête à fondre sur le peu de personnes qui formaient la suite du roi. Blanche s’enferme au château-fort de Montlhéry, et de là elle écrit aux bourgeois de Paris, en les conjurant de venir la délivrer, elle et son fils. La reine était aimée à Paris, les bourgeois s’arment, et viennent en foule chercher le jeune roi qu’ils ramènent en triomphe sans que les rebelles osent troubler son retour. Dans la suite de son règne, le bon roi se complaisait à rappeler ce témoignage de l’amour de ses sujets. « Et me conta le saint roi, dit Joinville, que il, ni sa mère qui étoient à Montlhéri, ne bougèrent jusques à tant que ceux de Paris les vinrent quérir avec armes ; et me conta que dès là, armes et sans armes, le conduisit jusques à Paris, et le défendit la bourgeoisie et garda de ses ennemis ».

    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de la reine Blanche, l'avertit du danger qu'elle court
    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de
    la reine Blanche, l’avertit du danger qu’elle court

    Cependant les confédérés s’étaient séparés en se prêtant mutuellement le serment de n’amener que deux chevaliers chacun, quand ils viendraient faire le service de leur fief auprès du roi. La reine ignorait ce pacte secret ; au printemps 1228, le roi (car tous les actes se faisaient en son nom, Blanche évitant d’y mettre le sien) convoque l’arrière-ban contre le duc de Bretagne qui se révoltait de nouveau, et Blanche s’avance avec son fils jusqu’aux frontières de la Bretagne ; mais quel est son effroi, lorsqu’au lieu de la pompe féodale que les seigneurs déployaient ordinairement dans leurs armements, elle voit chaque baron se présenter comme un pauvre gentilhomme, avec le moins de vassaux que le permettait la coutume. Thibaut la sauva ; il amenait trois cents chevaliers : ce fut assez pour rendre l’espérance aux barons qui accompagnaient la reine ; mais encore cette fois les armées se séparèrent sans avoir bataillé.

    Cependant la ligue ne cessait de travailler à détacher Thibaut de la cause de la reine, et le comte se laissa séduire par l’alliance que lui offrait le comte de Bretagne, en lui promettant sa fille Yolande (naguère presque promise à un frère de Louis) ; déjà Yolande, amenée par ses parents à Château-Thierry, y attendait le comte, lorsqu’une lettre de la reine rompit le mariage. « Sire comte de Champagne, dit-elle, le roi a entendu que vous avez convenanté au comte Pierre de Bretagne, que vous prendrez sa fille en mariage ; si cher que vous avez que tous tant vous avez au royaume de France, ne le faites pas. Si vous mande le roi que si ne voulez perdre quelconque que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites ; car vous savez que le comte a pis fait au roi que nul homme qui vive ».

    Thibaut ne savait point résister à une prière de Blanche ; il renonça à son alliance avec la Bretagne, et de nouveau les barons perdant, dit la chronique, l’espérance de « fouler la reine qui étrange femme étoit », renouvelèrent leurs calomnies. C’étaient de toutes parts des invectives contre Blanche et contre le comte de Champagne qu’on nommait l’empoisonneur du roi. Philippe de Hurepel s’étant déclaré derechef le vengeur de son frère, menaça les terres du comte de Champagne, tandis que le comte de Bretagne menaçait la ville de Bellême, dans le Perche, et faisait dire à Louis : « Je ne suis plus votre homme et je vous défie ».

    Au milieu de l’hiver de 1229, la reine, accompagnée du comte de Champagne, et toujours conduisant le jeune roi, vint assiéger Bellême, qui capitula au bout de quatre-vingt-dix-neuf jours. Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton rapporte que quelques jours plus tard, Blanche ayant amené Thibaut au Louvre, les habitués remarquèrent dans l’attitude de la reine un changement qui les étonna. On fit courir des plaisanteries grivoises dont tout le palais se régala. Les ennemis de la Couronne profitèrent de l’occasion pour salir Blanche de Castille. Des pamphlets coururent le pays. On traita la reine de débauchée et de sournoise. Des poètes allèrent jusqu’à la baptiser Dame Hersent, du nom de l’impudique et dévote femelle d’Ysengrin (le loup) dans le Roman de Renart. Puis un trouvère à la solde des barons, Hues de la Ferté, cousin d’Enguerrand de Coucy, composa des chansons pleines de fiel que tout Paris sut bientôt. Sans preuve, il accusait Thibaut de Champagne d’ingérence dans les affaires de l’État, et soupirait :

    La France est bien abâtardie.
    Entendez-vous, seigneurs barons,
    Quand une femme la tient en sa puissance
    Et une femme telle que vous savez. Lui et elle côte à côte,
    La conduisent de compagnie.
    Celui qui est depuis peu couronné
    N’a de roi que le nom...

     

    Le service qu’avaient rendu des barons fidèles en apparence, n’était pas fait de bon cœur ; nul ne voulait obéir à la régente : quand ils eurent accordé au roi les quarante jours qu’ils lui devaient, ils le quittèrent presque tous, et, n’osant guerroyer contre la régente et son fils, ils attaquèrent Thibaut, et entrèrent en Champagne par tous les points à la fois. Blanche n’abandonna pas son allié dans ce péril ; elle lui amena tous les chevaliers du domaine royal et les bourgeois des communes de France, réunies au nom du roi.

    L’arrivée de l’armée royale déconcertait les alliés, car ils ne voulaient pas faire ouvertement la guerre à leur suzerain ; Louis IX les ayant sommés de lever le siège de Troyes, de quitter la Champagne, et de se séparer, ils répondirent : « Plaise au sire roi, notre seigneur, être bien assuré que nous ne voulons nous attaquer à lui, car nous sommes ses hommes ; mais il connaît notre dessein, il doit l’approuver ; chacun sait que le comte Thibaut, par ses maléfices et sortilèges, a été cause de la mort de notre cher sire le roi Louis de glorieuse mémoire, et nous voulons punir le crime. Nous sommes si sûrs de la protection divine, que si le roi, notre seigneur, le veut, et que, sans combattre, il soit juge de la bataille, nous attaquerons ce félon Thibaut avec trois cents chevaliers de moins que les siens, et nous aurons la victoire ».

    Ce thème d’accusation était le prétexte de tous les barons ; c’était Blanche qu’ils voulaient flétrir en attaquant le comte. Louis IX répondit à leur députation : « Que, à ses gens, ne se combattroient jà, que son corps ne fût avec ». Les barons finirent par évacuer la province. Mais la guerre contre les vassaux n’était pas encore éteinte ; cette « reine qui étrange femme étoit », et qu’ils ne pouvaient fouler, veillait avec une prudente vigilance à empêcher l’effet de leurs menées. Le roi d’Angleterre devait unir ses armes à celles du duc de Bretagne ; heureusement Henri III d’Angleterre, âgé seulement de quelques années de plus que Louis IX, était faible, incapable, dominé par ses favoris.

    Blanche sut déjouer ses desseins. Elle porta la guerre en Bretagne avant que le roi d’Angleterre y pût venir ; au printemps de 1230, elle prit les deux châteaux d’Adon et de Chantoceaux ; elle ne chercha pas à retenir les seigneurs quand le temps de leur service féodal fut achevé, mais quand elle apprit que Henri III, débarqué à Saint-Malo, était reçu à la cour de Bretagne avec une grande somptuosité, elle convoqua de nouveau les seigneurs à Angers, pour les y engager à prendre la défense du roi. Le jeune monarque à leur tête s’empara d’Ancenis, et, de là, somma le comte de Bretagne de comparaître devant ses pairs ; sur son refus, les seigneurs assemblés pour le juger le déclarèrent privé de son fief de Bretagne. La sentence rendue maintenait le droit du roi, mais la guerre n’eut pas lieu. Henri se contenta d’attaquer Saintes (ce qu’il fit sans succès) et de prendre la petite ville de Mirebeau. Content de ce facile avantage, il se reposa à Nantes, où il passa l’hiver en fêtes.

    Encore cette année, les vassaux ne finirent leur temps de service que pour se jeter sur la Champagne et la ravager de manière à n’y plus laisser ni vignes, ni vergers. Thibaut, qui avait été obligé de chercher un refuge à Paris, finit par donner une sorte de satisfaction à ses ennemis en promettant de se croiser avec cent chevaliers pour la Terre-Sainte. C’était une expiation brillante qui satisfaisait à tout : Philippe de Hurepel, qui prétendait n’avoir à cœur que la vengeance de la mort du roi, son frère, promettait, à ce prix, de rester tranquille ; tous les seigneurs jurèrent de respecter désormais l’autorité du roi, et se contentèrent de la promesse de la reine et de son fils, qu’ils observeraient les droits et les privilèges du royaume, droits et privilèges qu’on ne spécifia même pas ; mais tous les troubles de la régence de Blanche furent apaisés par cette paix, jurée en septembre 1230.

    Le roi d’Angleterre quitta la France n’ayant ni la volonté, ni le pouvoir de porter le poids de la guerre. Pierre Mauclerc était le seul qui ne fût pas entré dans la pacification ; mais enfin le roi étant parvenu à l’âge de seize ans, la résistance ayant été jusque là onéreuse, Pierre consentit à négocier. Les plénipotentiaires de Henri III et de Louis IX réglèrent, à Saint-Aubin des Cormiers, la trêve qui consomma tous les travaux de Blanche. Cette trêve, conclue pour trois ans avec la clause de la renouveler, fut signée 4 juillet 1231. Philippe de Hurepel en fut nommé conservateur. La reine s’attacha ensuite à contenter par des dons les seigneurs qui l’avaient le mieux servie, et, tranquille à Paris, ou dans les divers domaines royaux, elle administra en paix le royaume.

    Cinq années de bonheur s’écoulèrent sous la fin paisible de sa régence ; car nous n’appellerons pas du nom de troubles une reprise d’armes à l’expiration de la trêve de Saint-Aubin, reprise qui fut suivie immédiatement d’un traité de paix définitif, signé à Paris, entre le comte de Bretagne et la reine, et qui mit fin à toutes les guerres que la régente avait eu à soutenir contre les vassaux de la couronne.

    Son administration éclairée et vigilante s’étendit à tout, autant que le pouvait la royauté faible encore du Moyen Age ; car trop souvent, dans ce temps de force brutale, où le sang coulait sur de frivoles prétextes, la répression du désordre devenait un autre mal. En 1229, à la fin du carnaval, quelques écoliers de l’Université prirent querelle avec un marchand de vin du faubourg Saint-Marcel. Les bourgeois ayant donné raison au marchand, des ouvriers de leur parti maltraitèrent les écoliers. L’Université se composait alors de quarante-deux mille étudiants de tout âge ; car les hommes faits venaient y suivre des cours, et il s’en trouvait depuis l’âge de quinze ans, jusqu’à l’âge de cinquante ans. La querelle avait eu lieu le lundi gras ; le lendemain les écoliers revinrent en force, faisant main-basse sur tous les cabarets, enfonçant les portes, brisant les tonneaux, et ne jugeant leur vengeance satisfaite que lorsqu’ils eurent frappé tous les bourgeois qu’ils rencontrèrent.

    Combat des écoliers
    Combat des écoliers

    Plainte fut portée à la reine par tout le faubourg Saint-Marcel. Les rois n’avaient point encore de milice réglée, ils attachaient à leur service des hommes de bonne volonté qui, sous le nom de routiers, obéissaient, pour un temps, à celui qui voulait les employer ; mais ces routiers étaient pour la plupart des hommes sans aveu, des vagabonds, qui ne cherchaient que le pillage ; c’est à eux que Blanche confia le soin de la punition : elle leur avait fait donner l’ordre de « châtier les écoliers de l’Université » : ils virent dans les champs une troupe de jeunes gens occupés à se divertir ; sans examen, sans délai, ils les attaquent, en blessent plusieurs, en tuent deux de grande naissance, l’un Flamand, l’autre Normand, et ne s’en vont qu’après avoir dépouillé tous les autres.

    Or, il se trouvait que ceux-ci, en congé pour les vacances du carnaval, n’avaient aucune connaissance de ce qui s’était passé au faubourg Saint-Marcel. L’Université était trop jalouse de ses privilèges, pour laisser passer sans réparation un outrage aussi grand : elle déclara qu’elle ne resterait pas dans un lieu où ses écoliers n’étaient pas en sûreté, et, se dispersant, les professeurs emmenèrent leurs écoliers à Angers, à Poitiers, et dans d’autres villes où ils recommencèrent leurs cours. Il fallut la médiation du pape Grégoire IX pour apaiser ce différend. Encore la reine se vit-elle obligée de faire les premières avances pour obtenir le retour de l’Université, qui ne consentit à rentrer à Paris qu’après avoir obtenu réparation des habitants du faubourg Saint-Marcel, où s’était passée la première querelle.

    Si l’on excepte cet incident, aucun événement ne vint troubler l’État. Les chroniqueurs ne nous parlent en détail que de l’inquiétude causée à la cour et parmi le peuple par la disparition du clou miraculeux, relique déposée à Saint-Denis, et dont la perte fut pleurée comme un malheur public ; quand, au bout de cinq jours, on eut retrouvé la sainte relique, le roi lui-même voulut la porter processionnellement, et la joie fut égale à la douleur.

    Saint Louis avait presque vingt ans ; aucune faute n’était échappée à ses jeunes années ; on citait les traits de sa charité, son aptitude à étudier tout ce qui est utile à un roi ; le temps était venu où il allait tenir les rênes du gouvernement. Pourtant des accusateurs calomnieux lui prêtaient des maîtresses, l’accusant « de s’abandonner avec elles aux plaisirs les plus criminels », écrit dom Bévy dans son Histoire des inaugurations des rois. Quelques personnes se prétendant bien renseignées fournirent amples détails, déclenchant un scandale, tout Paris ne parlant que des orgies du roi. On raconta que Blanche, non seulement approuvait ces désordres, mais encore en était l’instigatrice. Un religieux faisant de vives réprimandes à la reine à ce sujet, s’entendit répondre qu’elle aimerait mieux voir mourir son fils, malgré toute la tendresse qu’elle avait pour lui, que de le voir encourir la disgrâce de son Créateur par un seul péché mortel ; paroles répétées de siècle en siècle à la louange de Blanche de Castille.

    Blanche résolut de marier son fils, et envoya des religieux à la recherche de princesses nubiles qui devaient, écrit Guy Breton, remplir deux conditions : être vertueuses et n’être point trop jolies. Blanche, en effet, désirait que le jeune roi ne s’attachât pas excessivement à sa nouvelle épouse et qu’il ne tombât pas, à cause d’un minois trop gentil, dans les pièges de l’amour sensuel, c’est-à-dire dans le péché... La reine craignait en outre qu’une jolie femme ne prît sur le roi trop d’ascendant. Or elle voulait continuer à régner sur le cœur et l’esprit de son fils comme par le passé. Elle jeta les yeux sur Marguerite, l’aînée des quatre filles de Raymond Bérenger IV, comte de Provence. Son ambassadeur Flagens put lui dire ce que déjà la renommée racontait du mérite et de la modestie de la jeune princesse. Un poète provençal ayant composé, en l’honneur de celle-ci, des vers trop passionnés qu’il avait osé lire devant elle, elle s’était montrée sévère et avait demandé à son père l’exil du poète, qui avait été relégué à Hyères (il ne fut rappelé qu’après le mariage de Marguerite). Ce fait, raconté à la cour de France, n’y déplut pas.

    Blanche fit faire la demande en mariage par l’archevêque de Sens, Gautier, qui amena Marguerite en France et bénit l’union des époux dans la cathédrale de Sens, le 27 mai 1234. La jeune reine, âgée de treize ans et que Blanche trouvait trop ravissante, avait pris pour devise une guirlande entrelacée de lys et de marguerites, guirlande qui se retrouvait sur l’anneau nuptial, avec ces mots gravés sur la pierre en saphir : Hors Dieu et cest anel, n’ay point aultre amor ! La même devise était répétée sur l’agrafe du manteau royal. Ce mariage mit fin aux malheurs de Raymond, comte de Toulouse, car la reine-mère prit à tâche de le réconcilier à la fois avec Raymond Bérenger, qui lui faisait la guerre, et avec le pape Grégoire IX, qui consentit à rendre à Raymond VII le comtat Venaissin et le marquisat de Provence.

    Guy Breton rapporte les surprenantes premières nuits de noces des mariés. Conduite en grande pompe jusqu’à sa chambre, Marguerite de Provence se coucha et attendit son époux avec une impatience non dissimulée. Louis n’étant pas encore là deux heures plus tard, la jeune reine envoya une dame de sa suite s’enquérir de cette absence, qui lui apprit que le roi était à la chapelle, en prière. A l’aube, Louis n’étant pas venu, Marguerite s’endormit en pleurant. Le lendemain soir, nouvelle attente vaine. Le roi priait toujours. Le surlendemain, même chose.

    Enfin, le quatrième soir, Louis reçut de Blanche l’autorisation d’aller remplir ses devoirs d’époux : « Allez, dit-elle d’un ton aigre, et songez à votre descendance ! » Puis elle se plaça dans le couloir et attendit en faisant les cent pas. Quand les choses lui semblèrent terminées, elle entra dans la chambre nuptiale. « En voilà assez pour ce soir ! dit-elle. Maintenant, Louis, relevez-vous ! ». Et, sans un mot pour Marguerite, elle ordonna au roi d’aller finir la nuit tout seul dans une pièce voisine.

    Blanche vit Marguerite devenir peu à peu une femme éclatante de beauté, cultivée et fort gaie, dont Louis IX était très épris. Cette union fut une des plus heureuses et des plus illustres que célèbrent nos annales : Marguerite de Provence a été la femme respectée et chérie du saint roi ; elle a partagé ses périls ; elle a assisté à ses conseils ; elle s’est instruite à sa vertu et à sa piété ; son courage dans l’adversité a des droits à notre admiration.

    L’influence de Blanche de Castille se prolongeait au-delà de sa régence ; dans une occasion où le faible Thibaut se laissait encore entraîner à la révolte, il suffit d’un mot de la reine pour le faire rentrer dans le devoir : « Ah ! comte, lui dit-elle, il est mal à vous de guerroyer contre le roi ; il doit vous souvenir qu’il est venu lui-même pour vous défendre contre vos ennemis ». Le comte répondit : « Ah ! madame, je vous ai dit que ma terre et mon cœur sont à votre commandement, et ne puis faire autrement sinon comme vous voulez » Pierre Mauclerc même se vit forcé de rendre hommage à la reine-mère, et en signant une nouvelle trêve de cinq ans, il s’engagea « à une soumission entière envers le roi, son très cher seigneur, et envers madame Blanche, reine de France ».

    La cour de saint Louis, pour être plus sévère que celle de Philippe-Auguste, n’était pas moins splendide. Le mariage de Robert, comte d’Artois, frère du roi, avec Mathilde de Brabant, attira plus de deux cents chevaliers, avec un nombre proportionné d’écuyers et de servants d’armes. A ces fêtes royales, succéda la solennité religieuse qui eut lieu pour la réception de la sainte couronne d’épines qui était alors entre les mains de Baudouin, empereur de Constantinople, et que Louis avait obtenue. C’est un jeudi, 18 août 1239, que le roi, les pieds nus, vêtu d’une simple tunique, alla recevoir la sainte relique à une demi-lieue de Vincennes, au milieu d’un immense concours de peuple, et d’un grand nombre de prélats et de seigneurs qui marchaient la tête découverte et les pieds nus. Le roi et son frère Robert portèrent la précieuse relique, d’abord à Notre-Dame où priaient les reines et le clergé, et de Notre-Dame à la chapelle de Saint-Nicolas, qui depuis, rebâtie et enrichie de dons et d’ornements par les soins de Louis et de sa mère, prit le nom de Sainte-Chapelle.

    Douce sécurité ! Heureux règne que celui où les solennités religieuses semblaient être devenues les seules affaires de l’État. Une terreur subite menaça cependant tette paix : le neveu d’Octaï-Khan, Batou, venait de remettre en cendres Moscou et Kiev, de dévaster la Pologne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, et on avait vu ses cavaliers courir à travers les plaines de l’Allemagne et de la Hongrie. Dans son effroi, Frédéric II écrivit à tous les rois de l’Europe pour les engager à se réunir à lui, car le péril regardait la chrétienté entière. A la lecture de cette lettre, la reine se jeta dans les bras de Louis IX : « O mon fils ! s’écria-t-elle, voici l’heure où tous les chrétiens vont tomber sous te tranchant du fer !... ». Et le roi de répondre à Blanche en essuyant les larmes de sa mère : « Prends courage, ma mère ; ces Tartares, venus de l’enfer, nous les y renverrons, ou ils nous mettront tous en paradis ».

    Mais les conquêtes de Baton et d’Octaï s’arrêtèrent aux rives du Dnièpre, et cette même année 1241, saint Louis, de concert avec sa mère, put s’occuper de soins plus paisibles. Jeanne, comtesse de Toulouse, élevée depuis 1229 sous les yeux de la reine-mère, était fiancée à Alphonse ; la majorité de son frère venue, saint Louis se fit un bonheur de le mettre en possession des états qu’il lui réservait, et tint à cette occasion une magnifique cour plénière à Saumur (juin 1241). C’est après ces fêtes, que le refus que fit le comte de la Marche (Hugues de Lusignan), de prêter hommage au nouveau comte de Poitiers, amena la campagne dans laquelle saint Louis défit, à Taillebourg et à Saintes, le roi Henri III ; on sait aussi quelle fut la modération du roi après la victoire.

    Tout ce qui regarde cette expédition (1242), et les deux années qui suivirent, ne laisse paraître le nom de la reine Blanche que dans les actes où son fils s’autorise toujours de l’avis de sa dame et mère chérie, l’illustre reine des François. Ce sont toujours des actes d’équité, une médiation, un règlement utile. Ces éloges sont dus à Blanche de Castille ; mais il faut également rapporter ce que nous dit le bon sénéchal Joinville de son inquiète surveillance sur le couple royal.

    Les hostilités entre Blanche et Marguerite prirent une véritable ampleur cette même année, à la naissance d’une seconde fille, Isabelle. Jalouse du cœur de son fils, la reine-mère avait dès leur mariage mis un soin étrange à empêcher les époux d’être ensemble. C’est en se cachant de sa mère, que saint Louis pouvait voir sa femme ; quand la sévère Blanche les surprenait : « Que faites-vous ? disait-elle à son fils, vous employez mal le temps, sortez ! » et le roi, accoutumé à obéir aux moindres désirs de sa mère, n’alléguait ni sa puissance ni son autorité : il sortait ; mais, pour tromper cette surveillance importune, il avait accoutumé un petit chien à l’avertir quand la reine-mère arrivait, et dès qu’il entendait le chien japper, il se retirait.

    Le lieu qu’il préférait habiter était son hôtel de Pontoise, parce que là sa chambre était au-dessus de celle de Marguerite, et toutes deux éloignées de l’appartement de la reine-mère. Des officiers annonçaient, par un bruit de verges, l’arrivée de Blanche, et le roi avait ordinairement le temps de remonter dans son appartement avant d’être surpris ; mais un jour, écrit Joinville, la reine-mère entra subitement, et trouvant le roi assis auprès du lit, les deux mains de la reine dans les siennes, elle se montra fort courroucée, et ordonna à son fils de se retirer ; la jeune reine alors fondit en larmes : « Ah ! s’écria-t-elle, ne me laissera-t-on voir mon seigneur ni en la vie ni en la mort ? » et elle s’évanouit. Le roi rentra aussitôt, plein d’émotion ; car en entendant la voix de la reine et en la voyant retomber sur ses oreillers, il crut qu’elle allait mourir. Il la consola, et, dit l’historien, « on eut bien de la peine à la remettre en point ».

    Le sire de Joinville peint, avec la même naïveté, ces troubles entre Blanche et Marguerite, la déférence, la tendresse de Louis pour toutes deux, et les sentiments de droiture de la jeune reine qui, sans aimer sa belle-mère, rendait hommage à ses talents, et respectait l’amour que son fils lui portait. Louis, de son côté, avait pour Marguerite une tendresse véritable, et lui faisait rendre, en toute occasion, ce qu’on devait à son rang. Lorsqu’elle l’eut rendu père (par la naissance de Louis, son fils aîné, le 24 février 1244), il donna des fêtes et reçut avec de grands honneurs la comtesse Béatrice de Savoie, mère de Marguerite, venue de Provence pour assister aux couches de sa fille. Béatrice passa l’été tout entier à la cour de France, et se trouva si bien de l’accueil qu’elle y reçut, que les fêtes données par saint Louis à la comtesse devinrent pour Henri III d’Angleterre un motif d’émulation ; et quand il reçut sa belle-mère à son tour (car il avait épousé une sœur de Marguerite), il se crut obligé à lui rendre les mêmes honneurs ; mais il le fit sans mesure, et les dépenses qui en résultèrent déplurent aux Anglais.

    Le temps devait bientôt venir où Blanche de Castille allait entrer dans une seconde régence, temps de douloureuses épreuves pour son cœur maternel. La santé du roi avait beaucoup souffert depuis l’expédition du Poitou ; dans les premiers jours de l’Avent (1244), il fut atteint d’une maladie qui le mit aux portes du tombeau. Les deux reines, en prières autour de son lit, demandaient à Dieu sa guérison, et, dans toute la France, les églises se remplissaient d’une affluence éplorée qui demandait au Seigneur la vie d’un si bon roi, rapporte Guillaume de Nangis. On avait découvert toutes les châsses, et placé les corps des saints sur les autels, « pour ce que le peuple, qui n’a pas accoutumé à les voir hors de leurs caveaux, priât plus dévotement Notre-Seigneur pour le roi », écrit le chroniqueur.

    Tant de prières, cependant, n’avaient pas paru exaucées ; tout espoir semblait perdu : « Il fut, si, comme il le disoit, raconte Joinville, à tel méchef, que l’une des dames qui le gardoient lui vouloient traire [tirer] le drap sur le visage, et disoit qu’il étoit mort ; et une autre dame qui étoit à l’autre part du lit, ne le souffrit mie, aimais [mais] disoit qu’il avoit encore l’âme au corps. Comme il ouït le discors [discord, dispute] de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en lui, et lui envoya santé tantôt, car il ne pouvoit parler. Sitôt qu’il fut en état, il requit qu’on lui donnât la croix, et ainsi fit-on. Lors la reine, sa mère, ouïr que la parole lui étoit revenue, et elle en fit si grande joie comme plus elle put ». Le roi lui apprit alors que, tandis qu’on le tenait pour mort il avait conservé toute sa connaissance, et que dans le fond de son cœur, il avait promis à Dieu de se croiser si la santé lui était rendue.

    Mais la reine-mère se sentit presque défaillir à cette nouvelle, « et quand elle sut qu’il s’étoit croisé, continue Joinville, ainsi, comme lui-même le contoit, elle mena aussi grand deuil comme si elle le vit mort ». Elle embrassa les genoux de son fils, et le supplia avec larmes de renoncer à ce projet : « Dieu ne peut demander que tu quittes ton peuple ; c’est dans la faiblesse de ton mal que tu as fait ce vœu dont l’Église peut te relever ». Mais le roi persista dans son dessein. Les souffrances de ses frères opprimés en Orient, appelaient toute sa sollicitude vers leur délivrance. « J’ai promis au Seigneur, disait-il, et dès l’heure même je me suis senti guéri ; je ne puis manquer à mon Seigneur ».

    L’évêque de Paris s’approcha de son lit, il lui parla des besoins de son peuple, des difficultés de l’entreprise, et essaya de rassurer sa conscience en lui disant : « Cher sire, le vœu que vous avez fait, comment vous engageroit-il, puisque vous étiez comme mort et anéanti dans la maladie et la souffrance, lorsque, sans le savoir, vous le formâtes. - Je l’ai fait dans mon cœur sans prononciation de parole, mais de mon libre consentement », répondit le roi. Il fallut céder à une volonté si formelle ; mais la reine-mère n’eut plus un moment de bonheur.

    Avant son départ, Louis célébra en 1246 le mariage de son frère, Charles, comte d’Anjou, avec Béatrice de Provence, la quatrième fille de Raymond Bérenger IV. Béatrice, reconnue par le testament de son père (mort l’année précédente) seule héritière de la Provence, donnait cette riche contrée au frère de saint Louis. L’habileté de Blanche concourut encore à cette alliance : « Jà furent présents à son mariage la mère à la demoiselle et ses nobles oncles... Je ne saurois vous dire ni raconter l’honneur, la joie, ni la fête que l’on fit aux noces... Le jour de la Pentecôte en suivant, le roi tint grand cour de barons et de chevaliers et d’autres gens, au château de Melun sur Seine, fit son frère Charles chevalier, et lui donna le comté d’Anjou et du Maine ».

    Le temps s’écoulait, près de quatre ans s’étaient écoulés depuis le jour où Louis avait prononcé son vœu ; la reine-mère essaya encore de le détourner de sa résolution ; elle lui représentait la faiblesse de santé, elle le suppliait de ne point la laisser chargée de nouveau du soin de l’État. L’évêque de Paris la secondait : « Ce vœu que vous avez fait, répétait-il au roi, ne peut être valable ; votre esprit était absorbé par le mal quand vous l’avez formé. - Eh bien, dit un jour saint Louis d’une voix ferme, puisque vous croyez que je n’étais pas en moi-même quand j’ai prononcé ce vœu, voilà ma croix : je vous la rends. Mais à présent vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine jouissance de mes facultés ; rendez-moi donc cette croix, car celui qui sait toutes choses sait qu’aucun aliment n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que j’aie été de nouveau marqué de son signe ». On était à la fin de 1247.

    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248
    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248

    Le 12 juin 1248, premier vendredi après la Pentecôte, les préparatifs militaires achevés, les affaires du royaume réglées, tous les seigneurs ayant prêté serment de fidélité, « foi et loyauté au roi et à ses enfants, si aucune chose advenoit dans ce voyage », le roi, entouré de ses frères, alla à Saint-Denis prendre le bourdon, signe du pèlerin ; il emporta l’oriflamme sacrée, se recommanda, lui, son entreprise, et tous les siens, aux prières des religieux, et, dans un équipage solennel et pieux, le cœur plein d’une joie paisible, dans le sentiment qu’il accomplissait un grand devoir, mais accompagné des larmes de tous ceux qui restaient, Louis quitta Paris avec les deux reines.

    De grandes processions « le convoyèrent jusqu’au bourg Saint-Antoine. De celui jour en avant, dit Joinville, il ne voulut plus vêtir robe d’écarlate, ni de brunette, ni de vair : plutôt vêtait robe de camelin de noire couleur ou de pers [bleu foncé], et il n’eut plus éperons d’or, ni étriers, ni selle dorée, mais simples choses blanches voulut avoir et user dès lors pour sa chevauchure ». Le bon roi cheminait lentement, en la compagnie de sa mère dont la crainte de voir partir son fils en croisade n’avait d’égale que la joie d’un retour aux affaires. Après avoir traversé Corbeil, Saint-Benoît-sur-Loire et Pontigny, le pieux cortège arriva à Cluny, et c’est là qu’eut lieu la séparation. Blanche était tombée dans les bras de son fils, en versant un torrent de larmes ; elle se tenait pour assurée de ne pas le revoir. Il fallut se dire adieu ; et tandis que le roi continuait sa route vers le sud avec la reine Marguerite, Blanche retourna tristement à Paris, où l’attendait son fils Alphonse, qui devait rester quelques mois avec elle, pour consoler sa douleur et l’aider à porter le poids des affaires.

    Louis IX avait en effet remis à sa mère le gouvernement du royaume avec les pleins pouvoirs, mais avait emporté avec lui le sceau royal, interdisant ainsi toute décision importante. Les lettres patentes datées de Corbeil, au moment du départ du roi, donnaient à la reine plein pouvoir « de distribuer, instituer, déposer, de recevoir les hommages des prélats et des barons, de conférer les dignités et bénéfices, etc. » Ce pouvoir royal était tel, qu’au mois de mai 1249, on donna cours à une nouvelle monnaie qui, sous le nom de Reine d’or, représentait Blanche tenant une couronne.

    Blanche de Castille gouverna sans inquiétude, défendant les possessions poitevines et l’héritage toulousain. Lorsque le vaisseau portant la nouvelle de la prise de Damiette qui avait eu lieu le 6 juin 1249 arriva en France, ce fut une joie immense : le jour, des chants religieux dans les églises ; le soir, des illuminations dans toutes les rues ; la gaieté, la confiance, la persuasion que le roi protégé de Dieu relèverait la sainte cité, avaient changé l’aspect de toutes les villes qui, depuis le départ du roi, flottaient entre la crainte et l’espérance.

    Mais la nouvelle de la capture du roi de France (survenue le 7 avril 1250 à Mansourah) arriva à son tour. La douleur rendit Blanche injuste, car elle accusa le premier courrier d’imposture, et permit qu’il fût pendu ; mais bientôt la vérité se confirmant, la douleur de Blanche devint celle de toute la chrétienté. Alphonse, frère du roi, prit la croix pour aller au secours de Louis ; Blanche mit tout en œuvre pour procurer à son fils des secours d’hommes et d’argent. Un homme dont le nom n’est pas connu, mais qu’on dit Hongrois d’origine et qui se fit appeler Jacob, se dit inspiré, et apparut au peuple sous les dehors de la piété. Ses paroles éloquentes assemblèrent autour de lui les bergers et les laboureurs : « Dieu a été offensé du luxe des prélats, de l’orgueil des chevaliers, et il lui a plu choisir les plus humbles sur la terre pour confondre les plus forts ; c’est pourquoi la Vierge elle-même est apparue à son serviteur (c’était ce même Jacob), et lui a commandé d’appeler à lui les bergers qui délivreront le roi de la captivité, et les lieux saints de la domination sarrasine ».

    Cette imposture trouva créance ; on répétait, sur toute la terre de France, que le saint homme avait reçu de la Vierge une lettre qu’il tenait toujours enfermée dans sa main droite ; les bruits populaires enchérirent les uns sur les autres, et les Pastoureaux en foule se pressèrent autour de Jacob. Blanche crut pouvoir tirer parti de ce dévouement ; il ne lui semblait pas impossible que Dieu daignât sauver son fils par un miracle ; elle laissa agir le zèle des Pastoureaux, mais bientôt elle apprit que des bandes d’enfants qui s’étaient jointe à eux avaient péri de fatigue et de misère, et que les Pastoureaux commençaient leur mission par des désordres affreux.

    Ce n’étaient plus de simples bergers, c’étaient les ribauds et les vagabonds qui s’assemblaient pour cette nouvelle croisade, et leurs apôtres précisaient des doctrines incendiaires et hérétiques. A Orléans, l’un d’eux s’étant mis à prêcher, un étudiant l’apostropha en lui disant : « Tais-toi, menteur, hérétique et méchant, tu trompes ne peuple et tu as menti par la gorge ». Ce fut le signal d’un massacre : un ribaud frappa de sa hache le malheureux étudiant ; les Pastoureaux coururent aux prêtres et en massacrèrent vingt-cinq. Une excommunication lancée à la fois sur tous les Pastoureaux arrêta l’élan des populations ; leur chef fut tué à Paris au milieu d’une prédication et la reste se dissipa.

    Cependant, on avait appris promptement la délivrance du roi ; Blanche n’en était pas restée moins empressée de lui envoyer ce qu’elle put de secours à Césarée où il était. Elle vit avec douleur que, pendant ce temps, le pape Innocent IV, tout entier à son inimitié contre la maison de Souabe, faisait prêcher une croisade contre Conrad, successeur de Frédéric II ; c’est avec empressement qu’elle accueillit la demande des seigneurs français, qui la prièrent de confisquer les biens de ceux qui s’enrôleraient dans cette guerre ; elle rendit cette ordonnance pour ses domaines, et les principaux seigneurs en firent autant pour leurs fiefs ; pas un Français ne prit part à la guerre contre l’Allemagne, mais saint Louis n’en vit presque aucun accourir en Palestine. Parmi les bonnes gens de la campagne que les paroles de Jacob avaient séduits, il s’en serait trouvé que la simplicité de leur zèle aurait conduite auprès de leur roi ; mais il leur manquait une direction.

    La fermeté prudente et vigilante de Blanche, qui formait le trait le plus remarquable de son caractère, ne connaissait pas d’obstacle ; en 1252, la reine est avertie que les habitants de la commune de Châtenay, n’ayant pas acquitté leurs redevances envers le chapitre de Notre-Dame dont ils relevaient, ont tous été enfermés dans la prison du chapitre près le cloître Notre-Dame ; on lui dit que les cachots sont si étroits, la nourriture si malsaine, et la multitude de prisonniers si grande, que plusieurs ont péri faute d’air et d’aliments. La reine, émue à la pensée de leurs souffrances, envoie prier les religieux du Chapitre de relâcher les victimes sur sa parole royale ; mais le Chapitre répond « que personne n’avoit rien à voir sur ses sujets » ; et, comme pour combler l’injustice et l’insolence, il fait enlever les femmes et les enfants des prisonniers, il les entasse avec leurs pères et leurs époux dans ces cachots fétides, où la place et l’air manquaient déjà avant leur arrivée.

    Blanche de Castille délivre les serfs de Châtenay
    Blanche de Castille délivre
    les serfs de Châtenay

    A cette nouvelle la reine, entourée de ses gardes, accourt à la prison du Chapitre et ordonne de l’ouvrir ; et comme la crainte de l’excommunication rendait ses serviteurs incertains et timides, elle-même, de la canne d’ivoire qu’elle portait, donna le premier coup. Alors, au milieu des cris d’enthousiasme, c’est à qui disputera de zèle pour achever son œuvre. Les prisons sont ouvertes ; les prisonniers se précipitent aux genoux de la reine, et la supplient de les prendre sous sa protection, pour achever ce qu’elle avait commencé, car il fallait les soustraire à la vengeance du Chapitre. Blanche remplit tous leurs vœux, en contraignant le Chapitre à reconnaître moyennant une redevance l’affranchissement de toutes les terres de Châtenay.

    Blanche s’affligeait de l’absence de son fils ; le retour d’Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, de Charles, comte d’Anjou, ne pouvait la consoler ni de la mort de Robert d’Artois, tué à la Mansourah, ni de l’éloignement du roi ; elle tenait d’une main habile les rênes de l’État, qu’elle voulait remettre à saint Louis comme il le lui avait laissé, mais elle craignait de ne plus le revoir. Toujours ferme, elle sut refuser à Henri III le passage par la Normandie, que ce prince lui demandait pour aller réprimer les troubles de ses provinces de France ; ce refus de la régente préserva les peuples des désordres qui accompagnent la route des armées et qui, au Moyen Age surtout, étaient redoutables.

    Ce fut à peu près le dernier acte important de l’administration de Blanche de Castille. Elle fut surprise à Melun d’une fièvre violente, qui lui fit juger que sa dernière heure était venue : il fallut la transporter à Paris. Là elle reçut les derniers sacrements des mains de l’archevêque de Paris ; elle se fit coucher sur un lit de cendres, voulut, selon un usage pieux de ce temps, recevoir l’habit religieux que lui donna l’abbesse de Maubuisson, et, après avoir langui cinq ou six jours, elle mourut le 27 novembre 1252.

    Le sire de Joinville raconte ainsi la douleur du roi. « Si grand deuil mena, dit le sénéchal, que de deux jours on ne put oncques parler à lui. Après ce, m’envoya quérir par un valet de sa chambre, là où il étoit tout seul ; quand il me vit, il étendit ses bras et me dit : Ah ! sénéchal, j’ai perdu ma mère ! - Sire, je ne m’en émerveille pas, fis-je, que à mourir avoit-elle, mais je m’émerveille que vous, qui êtes un sage homme, avez mené si grand deuil ; car vous savez que le Sage dit que mésaise que l’homme ait au cœur ne lui doit parer au visage. Car celui qui le fait en fait joyeux ses ennemis et en fait tristes ses amis. Moult de beaux services en fit faire Outremer, et après envoya en France un sommier chargé de lettres de prières aux églises, pour ce qu’elles priassent pour elle. Madame Marie de Vertus, moult bonne dame, et moult sainte femme, me vint dire que la reine [Marguerite] menoit moult grand deuil, et me pria que j’allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins là je trouvai qu’elle pleuroit, et je lui dis que vrai dit celui qui dit que l’on ne doit femme croire à pleurer ; car c’étoit la femme que plus vous haïssiez, lui dis-je, et vous en menez tel deuil ! et elle me dit que ce n’étoit pas pour elle qu’elle pleuroit, mais pour le mésaise que le roi avoit, et pour sa fille (qui puis fut reine de Navarre), qui étoit demeurée seule en la garde des hommes ».

    Ce deuil, si profond et si vrai, ne fut point tel que saint Louis ne donnât l’exemple de la plus haute résignation. Son premier mouvement en apprenant son malheur avait été de se jeter à genoux, en s’écriant : « Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Vous savez que je n’ai jamais aimé aucune créature plus que cette mère qui étoit si aimable, et il me sembloit qu’elle en étoit digne ; je vous rends grâce, ô mon Dieu ! de me l’avoir conservée si longtemps, et je me soumets à votre volonté ! » Puis, se relevant et demeurant avec son aumônier, il voulut dire à haute voix, au milieu des larmes qui altéraient sa parole, l’office des morts pour le repos de l’âme de sa mère, « et, dit le religieux à qui on doit cette relation, il n’en omit pas un verset ». Après trois jours donnés à sa douleur, il fit faire les préparatifs du départ.

    Blanche fut inhumée à l’abbaye de Maubuisson, revêtue des vêtements royaux par dessus l’habit religieux, portée à visage découvert sur un trône d’or soutenu par les premiers seigneurs de la cour. Le tombeau, érigé au milieu du chœur, portait une inscription en huit vers latins. La reine avait fondé cette abbaye en 1241. Une charte de la même année atteste qu’elle a bâti ce monastère de filles de l’ordre de Cîteaux, afin d’y faire prier pour l’âme du roi Alphonse, son père, de la reine de Castille, Aliénor d’Angleterre, sa mère, et de Louis VIII, son époux.

    Quatre de ses enfants survécurent à Blanche : saint Louis ; Alphonse, comte de Poitiers, qui lui dut son mariage avec l’héritière de Toulouse, Jeanne, et qui mourut au retour de la dernière croisade, en 1271 ; Charles, duc d’Anjou, devenu, par sa femme Béatrice, comte de Provence ; Isabelle, qui fonda l’abbaye de Longchamp.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Anne de Bretagne

    (née le 25 janvier 1477,
    morte le 9 janvier 1514)
    deux fois reine de France
    (Épouse Charles VIII le 6 décembre 1491, Louis XII le 7 janvier 1499)
     
    ***********
     
    Orpheline à 11 ans, Anne est à peine duchesse de Bretagne que déjà, elle doit s’imposer, en butte aux conseillers qui intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains, traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient de Charles VIII. Jeune et remarquablement belle, talentueuse et instruite, elle laissera aux chroniqueurs de son temps l’image d’une femme au caractère affirmé et maintiendra, autour d’elle et sur le trône de France, la gravité et la modestie nécessaires à un pouvoir ferme mais juste.
     

    Sur les bords de la Loire, dans ce joli château d’Amboise, d’où la vue s’étend sur les îles du fleuve et sur les coteaux chargés de vigne, Jeanne de France, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, vit s’écouler tristement les jours de son enfance, car elle était un objet de déplaisance pour son père.

    On dit même que lorsqu’elle accompagnait sa sœur aînée, on la tenait cachée derrière sa gouvernante, pour que le roi n’eût pas le désagrément de voir les épaules voûtées de sa fille et la pose désagréable que donnait à l’enfant une jambe plus courte que l’autre. La princesse cependant développait en grandissant des qualités aimables ; elle annonçait de l’esprit, le goût de l’étude, une bonté que ses malheurs rendirent plus touchante ; il paraît même que ses traits n’étaient pas tout à fait dépourvus d’agrément. Quand elle eut atteint l’âge de douze ans, son père la maria au duc d’Orléans, âgé de quatorze ans, Louis, fils de Marie de Clèves et de ce Charles prisonnier trente ans en Angleterre, fils de l’infortuné duc d’Orléans tué par Jean sans Peur.

    Anne de Bretagne recevant des mains d'Antoine Dufour un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres
    Anne de Bretagne recevant des mains d’Antoine Dufour
    un manuscrit retraçant la vie de femmes célèbres

    L’année de cette union, 1476, voyait naître Anne de Bretagne. Michel Baudier (Histoire du cardinal d’Amboise, 1634) et Jean Bouchet (Annales d’Aquitaine) ont prétendu qu’avant de contracter le mariage, le duc d’Orléans fit une protestation secrète contre l’alliance qui lui était imposée. Saint-Gelais, historien panégyrique de Louis XII, affirme que le mariage se conclut contre le gré de la duchesse douairière d’Orléans, qui n’osa résister à Louis XI, « vu l’homme que c’était. »

    Louis d’Orléans ne témoigna jamais d’amour à sa femme ; mais il lui rendait justice. Un jour cependant qu’il parlait ironiquement de la beauté de Jeanne en présence de Louis XI : « Mon gendre, lui dit le roi, vous oubliez que votre femme est sage et vertueuse, et de plus qu’elle est fille d’une mère dont la sagesse n’a jamais été soupçonnée. » C’était un reproche indirect adressé à Marie de Clèves, mère du duc, laquelle s’était mariée secrètement avec Ribaudages, son maître d’hôtel.

    Après la mort de Louis XI, sa fille aînée Anne de Beaujeu (Anne de France) ménagea d’abord extrêmement le duc d’Orléans, qui voyait avec peine le pouvoir entre les mains de la régente. Elle le fit nommer président du conseil ; mais elle ne tarda pas à voir que ce n’était pas assez pour lui. Louis d’Orléans voulait la régence et non une place au conseil ; il manifesta son mécontentement en mille manières, et affecta de manquer à ce qu’il devait à la sœur du roi. Un jour qu’il jouait à la paume, Anne de Beaujeu, appelée à juger un coup douteux, prononça contre lui : « Quiconque me condamne, dit le duc à demi-voix, si c’est un homme, en a menti ; si c’est une femme, est une... »

    Le conseil décréta qu’après une telle injure il fallait arrêter le duc : il avait déjà pris la fuite. Il se joignit au duc d’Alençon, au comte Dunois, entraîna dans son parti le comte d’Angoulême son cousin (père de François Ier), les seigneurs de Foix et d’Albret, et même le duc de Bourbon, frère du duc de Beaujeu et connétable de France. Mais Anne de Beaujeu envoie à Orléans des troupes qui intimident les bourgeois, et, quand le duc se montre à leurs portes, ils refusent de le recevoir, en alléguant l’obéissance qu’ils doivent au roi. Il ne restait de ressource au duc que la place de Beaugency. Madame de Beaujeu y conduisit le roi. En même temps elle envoyait le sire de Graville en Bourbonnais, et le maréchal de Gié contre les comtes d’Albret et de Foix au midi.

    Il fallut céder. Louis d’Orléans demanda à traiter : « Après ce qu’il a fait, dit Anne de Beaujeu, le seul parti qui lui reste à prendre est de recourir à la clémence du roi. » Le conseil confirma la sentence, et Louis dut se contenter de la parole royale, d’être traité à la cour comme par le passé. Mais quoi de durable entre des esprits mutuellement prévenus ? Le duc d’Orléans se lassa de nouveau d’obéir ; sous le prétexte d’une chasse, il passe à Blois, puis à Fontevrault, dont sa sœur était abbesse, et, de Fontevrault, il se rend en Bretagne, où le duc François l’accueille, et où Dunois vient le retrouver. C’est là que, pour la première fois, Louis vit Anne de Bretagne, fille du duc souverain de Bretagne François&nsp;II et de Marguerite de Foix, princesse de Navarre.

    Jolie châtelaine au château de son père, Anne de Bretagne, enfant de neuf ans, y recevait déjà les hommages d’un grand nombre de princes ; car elle était héritière d’un beau duché. Le premier de ces prétendants, Édouard, prince de Galles, auquel elle avait été fiancée dès l’âge de cinq ans, venait de mourir à onze ans, victime du comte de Gloucester, roi, par ce meurtre, sous le nom de Richard III.

    Quand le duc d’Orléans parut à la cour du duc François, il put remarquer la jolie enfant ; élevée avec une distinction conforme à son rang, sous les yeux de la dame de Laval et de Chateaubriand, Françoise de Dinan, Anne excellait à tous les travaux de son sexe, tandis que son intelligence s’élevait à de hautes études, et qu’elle apprenait, dit-on, le grec et le latin. Sa physionomie annonçait les qualités qui ont distingué sa jeunesse et son âge mûr, et qui brillaient déjà en elle avec la naïveté de l’enfance. Elle y mêlait déjà une certaine fierté qui ne se démentit jamais.

    On prétend que dès lors s’alluma dans le cœur de Louis la première étincelle de l’amour qui l’unit plus tard à l’héritière de la Bretagne. Il n’en pouvait être question alors ; la guerre continuait, et le duc fut fait prisonnier à Saint-Aubin par la Trémouille. Madame de Beaujeu le fit conduire à Bourges. Vainement Jeanne de France pressa-t-elle son frère et sa sœur de faire cesser cette prison ; vainement envoya-t-elle deux gentilshommes à la cour, l’amiral de Graville et Saint-Gelais de Montlieu : Anne de Beaujeu, devenue duchesse de Bourbon par la mort de son beau-frère, ne fit rien pour le duc. « La nouvelle duchesse et son mari nous dirent de très belles et bonnes paroles, écrit Saint-Gelais, mais ce fut tout ; car n’y eut nul effet. »

    Louis d’Orléans resta dans la grosse tour de Bourges, jusqu’en 1491. Jeanne de France allait sans cesse de la prison où elle consolait son mari, à la cour, où elle intercédait pour lui. « Ma sœur, écrivait-elle à la duchesse de Bourbon, je vous prie qu’ayez le fait de monsieur mon mari pour recommandé, et qu’en veuillez écrire à mon frère, nonobstant qu’il s’en acquitte bien ; dont recours sommes bien obligés à lui et à vous. » Elle sollicitait de vive voix d’une manière encore plus pressante. Le roi Charles VIII (fils de Louis XI) avait vingt-un ans, et se montrait d’une affabilité si aimable, « que jamais, dit Comines, il ne sut dire un mot qui fît peine à quelqu’un. » Il était ému de compassion en voyant la tendresse de Jeanne pour un mari qui ne la payait pas de retour : « Ma sœur, lui dit-il un jour, je vous rendrai ce cher mari ; oui, je le rendrai à votre sollicitation et à vos pleurs, mais j’ai peur que vous n’ayez à vous repentir de votre bonté. »

    Tandis que Jeanne de France demandait avec tant d’instance la liberté de son mari, et que, toujours désolée, soit qu’elle souffrît par lui ou à cause de lui, elle passait sa vie dans la douleur, Anne de Bretagne, de dix ans plus jeune, voyait les souverains à ses pieds. Ce n’était pas sans souci cependant qu’elle attendait la couronne ducale ; son père paraissait accueillir les prétentions d’Alain d’Albret. A l’âge de quarante ans accomplis, et père de nombreux enfants, Alain d’Albret osait aspirer à la main de l’aimable suzeraine, qui n’avait pas quinze ans. Le visage bourgeonné et la rudesse des manières du prétendant ajoutaient au dégoût que la jeune princesse devait éprouver pour lui ; mais la dame de Laval appuyait de tout son crédit le sire d’Albret, dont elle était la sœur : Anne tremblait de se voir contrainte à cette alliance lorsqu’un traité conclu entre Charles VIII et le duc François II, obligea ce dernier à ne marier sa fille que du consentement du roi.

    Trois semaines (7 ou 8 septembre 1488) après le traité qui soumettait son futur mariage au bon plaisir du roi de France, la mort de François II laissa Anne de Bretagne orpheline et duchesse. Voici comme en parle un poète du temps :

    Madame Anne était la successeresse,
    Et commença à penser nuit et jour
    A ses affaires comme vraie princesse.
    Tout le monde parlait de sa hautesse ;
    Nul ne pouvoit à droit l’apercevoir ;
    Et sa grande et très haute noblesse
    Est un abîme à concevoir.

     

    Ce qui était un abîme, si la Providence n’eût conduit les choses à bien pour la France et pour la Bretagne, c’était l’état de division et de guerre qui semblait devoir partager cette belle province, et menacer le bonheur de la suzeraine. A peine était-elle sur le trône, ses conseillers intriguent avec le roi de Castille et le roi des Romains (Maximilien), traitent avec le roi d’Angleterre, et se défient surtout de Charles VIII. En même temps, le vicomte de Rohan se met sur les rangs, prétendant non seulement à la main de la duchesse, mais à la province même, à titre d’héritage ; comme il n’était pas le plus fort, il céda, moyennant la cession de quelques domaines – le comté de Montfort, érigé en baronnie de Fougères, et plusieurs autres domaines de moindre importance. Ses descendants se consolèrent des prétentions de leur maison, par cette devise : « Duc ne daigne, Roi, ne puis, Rohan suis. »

    Charles VIII
    Charles VIII

    Alain d’Albret renouvelait ses poursuites ; la gouvernante sollicitait la procuration de sa maîtresse pour obtenir la dispense de Rome (car il y avait parenté), mais comme Anne se refusait à la donner, on en fabriqua une. La duchesse protesta contre, rétracta les promesses sur lesquelles se fondait Alain. « Ces promesses m’ont été arrachées, dit-elle, à l’âge de douze ans, par l’obéissance et crainte que je devais à monseigneur mon père ; je les rétracte et les révoque autant que de besoin est. » Sur cette protestation, le maréchal de Rieux, tuteur d’Anne de Bretagne, se retire en jetant feu et flamme. Il protégeait le comte d’Albret, et les Français profitent de cette division pour tenter d’enlever la princesse, qui trouva un protecteur dans le comte de Dunois : cet ami du duc d’Orléans s’était retiré en Bretagne après la bataille de Saint-Aubin, et n’en était pas sorti depuis ; il se déclara le champion de la duchesse.

    Les Français menacent Redon, Alain occupe Nantes dont il ne veut donner l’entrée à la duchesse que si elle consent à l’épouser. Anne déclarait en pleurant qu’elle se ferait religieuse plutôt que de devenir la femme d’Alain d’Albret. La Providence vint à son secours. Les habitants de la ville de Rennes lui envoyèrent des députés pour la presser de venir parmi eux. Mais à Rennes nouvelles alarmes. Six mille Anglais envoyés par Henri VII, et deux mille Castillans, par le roi de Castille, viennent à son secours, disent-ils. Funeste secours ! La Bretagne est déchirée ; les Français occupent Redon, Fougères, Saint-Malo. Le comte d’Albret et le comte de Rieux retiennent Nantes ; les Anglais guerroient contre les Français, les Espagnols contre le sire d’Albret ; les paysans bretons se révoltent dans le pays de Quimper ; il faut porter la guerre dans leurs cantons, une guerre d’extermination comme la Jacquerie. Pour comble de maux, la jeune duchesse apprend que Henri VII favorise secrètement le sire d’Albret et qu’elle court le risque de se voir enlevée par les Anglais.

    On dit qu’au milieu de tant de troubles Anne recueillait par écrit les événements de cette période difficile de sa vie ; monument précieux s’il a existé, et dont il faut déplorer la perte, car la princesse était ferme et courageuse ; dans une jeunesse aussi tendre, elle démêlait avec assez d’habileté ce qu’il convenait de faire ; elle ne voulait dépendre ni du roi d’Angleterre, ni du roi de France, encore moins du sire d’Albret et de la dame de Laval. Par le conseil de ses amis, Dunois et Montauban, elle accepta la médiation d’un prince étranger en apparence aux questions qui divisaient la Bretagne ; c’était le roi des Romains, Maximilien, fils de l’empereur Frédéric III. Ce prince venait d’attaquer la Flandre ; il traita avec Charles VIII, et, quand il eut réglé ce qui le regardait pour son propre compte, on signa à Francfort, sous sa médiation, un traité par lequel il fut stipulé que le roi de France retirerait ses troupes de la Bretagne, que la duchesse renverrait les étrangers, Anglais et Castillans, et qu’on tiendrait à Tournai un congrès qui fixerait les droits de Charles VIII et ceux d’Anne de Bretagne. Alain, trop faible, se retira pour un temps. Le maréchal de Rieux se soumit, et les actes de la Bretagne disent « que la duchesse récompensa la soumission de son tuteur comme elle eût fait des services. » (Daru, Histoire de Bretagne)

    Mais elle n’était pas délivrée des sollicitations que ce seigneur continuait de faire en faveur d’Alain d’Albret. Or, les amis de la princesse lui firent comprendre qu’il fallait avant tout qu’elle cherchât un appui contre tant de persécutions : le roi des Romains leur parut réunir toutes les qualités qui pouvaient rassurer la Bretagne sur la conservation de ses privilèges ; la politique de l’Angleterre approuvait cette alliance, et, pour que la France n’y mît pas d’obstacle, on résolut de rendre l’union indissoluble avant qu’elle fût connue ; le mariage se fit par procuration. On lit dans l’Art de vérifier les datesqu’il se fit avec tant de mystère que les domestiques même de la princesse n’en eurent aucune connaissance, et que, jusqu’à ce jour, on n’a pu en découvrir la date précise. Les actes de Bretagne rendent compte cependant des détails de la cérémonie après laquelle l’ambassadeur du roi des Romains qui avait répondu à la place de l’époux, en grande solennité et en présence de témoins, mit, selon l’usage, sa jambe nue jusqu’au genou dans la couche nuptiale.

    Mais madame de Beaujeu entreprend de rompre une alliance aussi préjudiciable à la France. Charles VIII envoie une nouvelle armée en Bretagne : tandis que ses théologiens affirment que le mariage ne peut être regardé comme valable et n’implique qu’une promesse, ses ambassadeurs vont proposer sa main à la duchesse : la royauté de France était, disent-ils, incomparablement plus glorieuse que le vain titre de reine des Romains. Anne cependant paraissait résolue à rester l’épouse de Maximilien. Si ce fiancé préféré était venu à son secours, nul doute qu’il ne l’eût épousée ; mais Maximilien n’eut jamais d’argent et ne sut rien faire à temps. Deux mille écus lui avaient manqué pour un voyage en Bretagne, et quand Charles y entra maniant à la fois les armes et les négociations, le roi des Romains était en Hongrie occupé à résister à Mathias Corvin ; il recevait les plaisanteries qu’on lui faisait sur son mariage, se laissait enlever sa femme, renvoyer sa fille – Marguerite, âgée de deux ans, fiancée à Charles VIII et élevée par Anne de Beaujeu – et arracher la perspective du duché.

    Tout est singulier ici ; Charles VIII trouva auprès de la belle héritière un négociateur sur lequel il n’aurait guère cru pouvoir compter. Tandis que madame de Beaujeu cherchait les moyens d’assurer la main d’Anne de Bretagne au roi, elle avait défendu au commandant de la tour de Bourges d’ouvrir les portes de la prison du duc d’Orléans (et cette prison avait été sans ménagement). Or, Anne de Beaujeu étant pour quelque temps dans son duché de Bourbon, le roi au Plessis-les-Tours, la pieuse Jeanne pressant incessamment son frère, deux jeunes favoris de Charles lui rappellent qu’il est roi, qu’il est majeur, qu’il est temps pour lui de sortir de tutelle et qu’il lui est honteux de laisser si longuement en prison son beau-frère et son cousin, parce qu’il plaît à madame Anne de Beaujeu que cela soit ainsi.

    Un soir, au mois de mai, Charles VIII part comme pour une chasse, couche à Montrichard ; de là, montant en voiture avec sa sœur, il s’avance jusqu’à Bourges, envoie au commandant de la tour l’ordre de délivrer le prisonnier et l’attend aux portes de la ville : il le reçoit dans ses bras, lui fait partager sa chambre et son équipage. Louis, à son tour, proteste de sa reconnaissance et de sa fidélité, et, pour en donner au roi un témoignage immédiat, il s’engage à négocier le mariage avec Anne de Bretagne, et réussit si bien que la duchesse renvoie les soldats allemands, bretons, espagnols, anglais, et consent à une entrevue. Un pèlerinage à Notre-Dame près Rennes, servit de prétexte, « et le roi, sa dévotion faite, accompagné de cent hommes d’armes et de cinquante archers de sa garde, entra dedans Rennes, salua la duchesse, et parlementa longuement avec elle ; trois jours après se trouvèrent en une chapelle, où, en présence du duc d’Orléans, de la dame de Beaujeu, du prince d’Orange (oncle maternel d’Anne), du chancelier de Bretagne et d’autres, le roi fiança ladite duchesse. »

    Les délégués de Maximilien n’eurent aucune connaissance de cette cérémonie ; mais, quinze jours après, la duchesse, bien accompagnée, vint trouver le roi à Langeais en Touraine, et le mariage de Charles VIII et d’Anne de Bretagne y fut célébré solennellement le 6 décembre 1491. Elle n’avait voulu épouser qu’un roi. « Je suis mariée au roi des Romains, et s’il allait de vie à trépas, et que je fusse résolue de me remarier, si n’aurais-je d’autre mari que roi ou fils de roi », disait-elle. Le contrat portait que les époux se cédaient réciproquement leurs droits, et que la Bretagne resterait au survivant dans le cas où il n’y aurait pas d’enfants ; mais on y mit cette clause « que ladite dame ne convolera à d’autres noces, fors avec le roi futur, si faire se peut, ou un autre plus présomptif futur héritier de la couronne. »

    A l’entrée solennelle à Paris, la joie et l’affluence du peuple étaient telles, que de longtemps on n’en avait vu de si grandes. Sans les précautions les plus sévères, le cortège n’aurait pu percer la foule. La reine-duchesse, comme on l’appelait, était charmante. « Il la faisait bon voir, dit Saint-Gelais, car elle était belle, jeune, et pleine de si bonne grâce que l’on prenait plaisir à la regarder. » Au sacre, elle était assise sur une estrade, au milieu du chœur, coiffée en cheveux, et vêtue d’une robe de satin blanc.

    Femme de Charles VIII, en rivalité de pouvoir avec la duchesse de Bourbon, Anne ne prit pas un grand ascendant sur son époux. Cependant aucun nuage ne troubla leur union : Anne tenait sa cour avec beaucoup de dignité ; c’est elle qui introduisit les dames d’honneur auprès des reines ; jeune et remarquablement belle, elle sut maintenir autour d’elle la gravité et la modestie. Lire, travailler en commun, en commun vaquer à la prière, telles étaient les occupations des filles de la reine, sous les yeux de leur maîtresse. Pendant la guerre d’Italie, elle ne fut pas régente ; madame de Beaujeu prit encore les rênes de l’État ; mais, pour ne pas offenser la reine, on donna l’administration au duc de Bourbon et non à la duchesse : « Si voulait-elle toujours mettre « le nez où elle pouvoit, dit Brantôme en parlant d’Anne « de Beaujeu ; certes, c’étoit une maîtresse femme, un petit « pourtant brouillonne. »

    Louis XII
    Louis XII

    Anne de Bretagne eut quatre enfants de son union avec Charles VIII ; l’aîné mourut à trois ans ; la reine en fut inconsolable. La cour était alors à Lyon ; le roi donna des tournois pour distraire sa femme ; mais de pareils divertissements calment peu la douleur d’une mère. Le duc d’Orléans ayant dansé un ballet devant elle, Anne s’en montra fort mécontente : « Comment pouvez-vous danser, monsieur, « dit-elle, quand vous me voyez si affligée ? » Puis elle accueillit l’idée, suggérée peut-être par les ennemis du duc, que la mort d’un dauphin le réjouissait, parce qu’elle le rapprochait du trône, et elle lui montra tant de froideur qu’il quitta la cour pour aller à Blois.

    Charles VIII mourut subitement la même année, ou d’une apoplexie, ou d’un coup qu’il s’était donné en passant sous une porte basse, en allant assister au jeu de paume, dans une galerie de son palais d’Amboise. La France entière le pleura. Ses serviteurs se montrèrent inconsolables ; deux d’entre eux moururent de douleur. La reine, pendant plusieurs jours, ne prit ni nourriture ni repos : « J’ai perdu ma vie et mon bonheur ! » s’écriait-elle avec amertume. C’est la première de nos reines qui ait porté le deuil en noir – jusque là les reines avaient porté le deuil en blanc. Elle se retira en Bretagne. Par la mort de Charles VIII, Louis d’Orléans était roi (Louis XII).

    Cet article s’est ouvert par le nom de Jeanne de France, et à peine ce nom a-t-il été prononcé. La même année avait vu son mariage et la naissance d’Anne de Bretagne ; rarement Jeanne avait goûté quelque consolation dans son union : ses soins n’avaient pas réussi à le rendre plus agréable ; sa douleur, pendant la longue captivité du duc, ses démarches multipliées pour le délivrer, avaient pu exciter en lui quelque reconnaissance, mais non bannir le dégoût. Quand il monta sur le trône, et que Jeanne se vit reine, son cœur ne put s’ouvrir à l’espérance, car cette couronne ne lui rendait pas le cœur d’un époux, et Jeanne aurait donné tous les trônes de la terre pour un mot ami, pour un mouvement de tendresse de celui que, depuis vingt-quatre ans, elle avait aimé d’un amour sans partage. Toutefois, en recevant sans joie le titre de reine, elle était loin de prévoir à quelle humiliation nouvelle il allait la soumettre.

    Quelle douleur quand on vint lui dire que le roi demandait son consentement pour se séparer d’elle, et qu’il alléguait les motifs de parenté et la nullité d’un mariage auquel il avait été, disait-il, forcé ! Jeanne se sentit brisée ; elle chercha dans sa piété la force de supporter un coup si rude ; mais la délicatesse même de sa conscience s’opposait au mensonge qu’on exigeait d’elle : elle ne pouvait reconnaître la nullité d’un mariage sous les lois duquel elle avait vécu fidèlement pendant vingt-quatre ans, à la face de l’Église et du monde. « Je laisse le roi disposer de mon sort, dit-elle, mais je ne puis me reconnaître que sa fidèle et soumise compagne. »

    Louis XII se vit alors obligé d’ordonner l’instruction du procès le plus douloureux pour un cœur délicat comme celui de Jeanne. Les juges étaient au nombre de trois, préposés comme commissaires par le pape Alexandre VI : Philippe de Luxembourg, évêque du Mans ; Louis d’Amboise, évêque d’Albi, et Pierre, évêque de Ceuta, de la domination du roi de Portugal. Ce triste procès s’instruisait à Tours.

    La dignité de Jeanne augmenta l’estime qu’on avait pour elle. Elle récusa tous les motifs de Louis : la parenté : on avait eu la dispense ; la violence pour faire le mariage : elle n’en avait jamais eu connaissance, et ne pouvait supposer qu’il se fût passé tant d’années sans que son mari l’eût alléguée : « Je ne suis pas, dit-elle, sortie de si bas lieu qu’il fût besoin de violence pour me trouver un époux. » Pour le troisième point, elle dit avec beaucoup de simplicité : « Je sais que je ne suis si belle ni si bien faite que beaucoup d’autres ; mais je ne m’en crois pas moins propre à devenir mère. » Et sur la nullité qu’alléguait le roi, elle répondit constamment : « De ce je m’en rapporte à sa conscience, et à ce qu’il dira ; il le sait et il est mon seigneur. »

    L’humiliation la plus grande dut être pour Louis XII, qui se vit forcé au serment par la noble résistance de la reine. La nullité fut prononcée par les juges et reconnue par Alexandre VI. Jeanne se soumit. Seulement elle demanda à revoir encore une fois celui qu’elle avait uniquement aimé ; à sa vue elle laissa couler ses larmes, Louis XII ne put retenir les siennes. « Monseigneur, dit-elle, je n’ai pas fait ce que vous souhaitiez de moi, et je vous ai fait de la peine ; mais j’ai bien souffert aussi. » Retirée à Bourges, et maîtresse du duché dont elle porta désormais le titre, Jeanne de France n’eut plus d’autre ambition que celle de sauver son âme, et de croître devant son Dieu en perfections et en bonnes œuvres. Elle appela auprès d’elle cent filles nobles, qui prirent le voile et formèrent un ordre nouveau, sous le nom des religieuses de l’Annonciade. Elle y mourut à quarante ans, en odeur de sainteté, et a été cacnonisée en 1950. Brantôme en parle ainsi : « Jeanne de France, fille du roi Louis XI, fut bien spirituelle, mais si bonne qu’après sa mort on la tenait comme sainte, et sainte quasi faisant miracles. »

    Anne de Bretagne n’eut-elle aucun scrupule en prenant la place d’une reine vertueuse et répudiée ? Ses historiens ne nous font pas connaître ses sentiments à cet égard. Sans doute elle se crut suffisamment autorisée par la décision du procès dont l’issue avait paru si peu douteuse qu’on n’en avait pas attendu la fin pour presser les négociations. Anne disait familièrement à ses dames qu’elle « ne doutait pas tant de sa bonne fortune qu’elle n’espérât encore être reine de France régnante, comme elle l’avait été. » « Ses anciennes amours lui faisaient dire ce mot », rapporte Brantôme ; sa politique et son ambition le lui faisaient dire aussi. Elle épousa Louis XII, le 7 janvier 1499, neuf mois, jour pour jour, après la mort de Charles VIII. Nul reproche à la régularité de la conduite de la reine, à sa tendresse pour son mari, à ses soins pour ses enfants ; elle fit gloire d’une vertu sévère et d’une grande dévotion ; mais elle s’est montrée fière et vindicative, et voici une circonstance où elle poussa loin la vengeance.

    Jeanne de France (de Valois)
    Jeanne de France (de Valois), fille de Louis XI

    En 1505, le roi ayant fait à Blois une grande maladie, la reine passait auprès de lui les jours et les nuits ; sa douleur cependant ne l’empêcha pas de songer à ses intérêts ; elle n’avait point de fils, et elle savait que si François d’Angoulême montait sur le trône, elle avait tout à redouter, non de lui, mais de Louise de Savoie ; elle pensa donc à assurer sa retraite en Bretagne, dans le cas où elle viendrait à perdre son mari, et elle chargea quatre bateaux de meubles précieux qu’elle envoya à Nantes. Le maréchal de Gié, gouverneur d’Angers, osa les faire arrêter. Si le roi fût mort, Gié conservait par là de grandes richesses à l’État ; mais Anne ne le lui pardonna jamais : elle le fit exiler de la cour, dès que Louis XII fut guéri. Le maréchal se croyait quitte par cette disgrâce ; il se consolait dans une charmante habitation, nommée le Verger, où il prit cette devise : « A la bonne heure m’a pris la pluie. »

    Mais Anne n’avait pas assez fait pour sa vengeance ; elle fit intenter au maréchal un procès qui dura deux ans. Le parlement de Toulouse, qui ne trouva d’autre charge contre l’accusé que d’avoir employé à son service particulier quinze hommes à la solde du roi, ne put motiver une condamnation à mort, et ne prononça que la confiscation des biens du maréchal. La reine, en apprenant que Gié n’était pas condamné à mort, s’écria : « Je suis bien aise qu’il vive, pour sentir plus longuement sa peine. » Ce mot circula dans toutes les bouches ; le maréchal était regardé comme une victime sacrifiée à la vengeance de la reine, et on joua sur le théâtre une farce dans laquelle il était dit « qu’un maréchal ayant voulu ferrer un âne (Anne), en avait reçu un coup de pied qui l’avait jeté de la cour dans le verger » (par allusion à la maison de campagne du maréchal).

    Rien ne triomphait en la reine de ce penchant à la vengeance. Parce qu’elle haïssait Louise de Savoie, mère de François d’Angoulême, héritier présomptif de la couronne, elle ne voulait pas consentir au mariage de Claude, sa fille aînée, avec ce jeune prince. Elle préférait l’alliance de Charles d’Autriche, qui fut depuis Charles-Quint. Cette union, d’abord imprudemment consentie, venait d’être rompue ; Anne la voulait maintenir. « Vous voulez donc, Madame, faire une alliance des chats avec les souris ! » lui dit le roi. Dans la guerre de Louis XII contre Jules II, les craintes de la reine sur la légitimité d’une entreprise contre le saint-siège, ne furent pas tellement apaisées par la décision des théologiens, qu’elle ne pressât le roi de cesser la guerre ; les courtisans s’étonnaient de la patience de Louis XII à supporter les représentations de la reine : « Quand une femme aime son honneur et son mari, leur répondait-il, il faut bien lui passer quelque chose. »

    Toutefois il lui disait : « Vous croyez-vous, Madame, plus savante que les universités, et vos confesseurs ne vous ont-ils pas appris que les femmes n’ont point de voix dans l’église ? » Mais la conscience d’Anne était troublée sur ce point. A l’assemblée des évêques qui se tint à Tours, elle fit protester par les députés du clergé de Bretagne ; elle-même, séparant sa cause de celle du roi, sollicita à Rome une absolution pour elle, et continua de se montrer opposée à la guerre : « Voulez-vous dominer et gouverner ? lui répétait le roi ; souvenez-vous de cet apologue : Autrefois les biches étaient armées de cornes comme les cerfs ; elles furent tentées de s’en prévaloir pour dominer. Le ciel les en punit en les privant de leurs armes. »

    Mais Louis n’était jamais sérieusement mécontent, et plaisantait sur l’humeur de sa femme, en l’appelant ma petite brette, ou ma bretonne. La vie qu’aimait à mener le bon roi était une vie de famille ; on montre au château de Blois le balcon sur lequel il venait le soir causer familièrement avec son ministre Georges d’Amboise ; il aimait la modestie et le bon ordre que la reine entretenait autour d’elle, le zèle qu’elle montrait pour le bien de l’État ; plus d’une fois elle s’associa aux entreprises de son mari ; souvent elle lui fournit de l’argent. Dans la guerre avec l’Angleterre, en 1512, elle arma, dans le port de Brest, une flotte dont le vaisseau principal portait, dit-on, cent canons et douze cents hommes. Ce vaisseau s’appelait la Cordelière. La reine avait ajouté une cordelière aux armes de Bretagne, par attachement pour l’ordre de Saint-François ; elle avait fait bâtir un couvent de Cordeliers à Lyon, et elle créa un ordre de chevalerie dont le collier était le cordon de Saint-Français. La vie d’Anne de Bretagne se recommande par le respect de cette reine pour les bonnes mœurs, et par le soin qu’elle eut de régler celles de sa cour.

    Ses talents, son instruction, l’étendue de son esprit lui font honneur ; elle y mettait peut-être un peu de vanité : on raconte que voulant passer pour savoir plusieurs langues, elle se faisait apprendre quelques mots de chacune, afin de pouvoir s’en servir avec les ambassadeurs. Un jour, un étranger osa faire une plaisanterie assez hors de sa place, au lieu du compliment d’usage. La reine ne s’en aperçut pas ; mais quand elle sut ce qui était arrivé, on eut bien de la peine à apaiser son mécontentement. On prétend qu’elle travaillait à réprimer cette humeur vindicative dont nous avons vu le maréchal de Gié victime. « Tancez-moi, et m’imposez des pénitences, disait-elle à ses confesseurs, tant qu’à la fin je sois corrigée. »

    Saint-Gelais nous rapporte naïvement ces paroles, que souvent, dit-il, Anne avait à la bouche et prononçait de cœur, s’affligeant grandement et se fâchant contre elle-même. On a blâmé la fermeté de son zèle pour les privilèges de la Bretagne ; ceci semblerait une matière à l’éloge plutôt qu’au blâme. Il aurait fallu qu’Anne de Bretagne devançât de plus d’un siècle les idées de son temps pour considérer le bien de sa province dans une réunion à la couronne ; l’esprit de féodalité était encore trop vivant dans le cœur de la noblesse. Elle était toujours la reine-duchesse, suzeraine de son duché ; elle aimait sa chère Bretagne, elle le témoignait en toute occasion ; des fenêtres du château de Blois, elle aimait à voir renouveler sa garde bretonne, sur le lieu dit depuis le perche aux Bretons. « Voilà, disait-elle avec une sorte de complaisance, voilà mes chers Bretons ! » et eux la voyant se découvraient, et saluaient avec amour une princesse qui gardait si bien le souvenir de son pays.

    Elle mourut à Blois, âgée de 39 ans, le 9 janvier 1514, après une maladie de sept jours seulement. Depuis la naissance de Renée de France, elle avait toujours été languissante. Des funérailles magnifiques attestèrent les regrets de Louis XII ; on porta le corps de la reine à Saint-Denis, et son cœur au couvent des Chartreux de Nantes. Elle avait eu quatre enfants de son mariage avec Charles VIII : Charles-Orland, l’aîné, nommé au baptême par saint François-de-Paule, auquel la reine donna une maison pour le couvent dit des Bons-Hommes – nom venant de ce que Louis XI qui, comme on sait, fit venir de la Calabre François de Paule pour l’exhorter à ses derniers moments, appelait ce saint religieux, bonhomme. Ce premier dauphin mourut à trois ans. Charles et François ne vécurent pas un mois ; Anne mourut enfant.

    De son mariage avec Louis XII, Anne eut aussi quatre enfants : deux princes morts jeunes ; Claude, épouse de Francois Ier, et Renée, mariée à Hercule d’Est, duc de Ferrare. Louis XII avait répudié Jeanne de France comme ne lui donnant pas d’héritier, et il n’en laissa pas d’Anne de Bretagne.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Hugues Capet ou à la Chape
    (né en 941, mort le 24 octobre 996)
    (Duc des Francs : règne 960-987. Roi des Francs : règne 987-996)
     
    ********
     

    Hugues Capet ou à la Chape devrait son surnom, soit au mot latin capito signifiant grosse tête, soit à l’espèce de chaperon que ce prince porta le premier. L’origine de sa famille se perd dans la nuit des temps, au rapport de Glaber, historien contemporain. D’anciens historiens le font descendre de saint Arnoul, et même d’une fille de Clotaire Ier, fils de Clovis le Grand ; d’autres le font arrière-petit-fils du Saxon Witikind ; d’autres encore le font descendre des rois de Lombardie.

    Hugues Capet (987-996)
    Hugues Capet (987-996)

    Chef de la troisième dynastie qui a donné trente-deux rois à la France, Hugues Capet était le plus puissant seigneur du royaume lorsque, la couronne lui ayant été déférée dans une assemblée tenue à Noyon, il fut sacré par Adalberon, archevêque de Reims, le 3 juillet 987.

    Cette assemblée ne devait pas être nombreuse : depuis le triomphe de la féodalité, il ne pouvait plus y avoir d’assemblées de la nation, puisque les hommes libres étaient peu à peu tombés en servitude, et que les nobles relevaient, pour leurs fiefs, de quelques grands propriétaires qui seuls exerçaient le pouvoir politique et qu’on désignait par le titre de

    vassaux de la couronne. Le nombre des grands vassaux n’allait pas alors au delà de huit, à savoir : le duc de Gascogne, le duc d’Aquitaine, le comte de Toulouse, le duc de France, le comte de Flandre, le duc de Bourgogne, le comte de Champagne et le duc de Normandie, duquel la Bretagne relevait encore à cette époque.

    Peu nombreux étaient les seigneurs qui avaient un intérêt réel au choix du monarque, parce que seuls ils traitaient directement avec lui : les autres Français n’étaient plus les sujets du roi, mais les hommes des grands vassaux, et s’inquiétaient fort peu à qui serait offerte une royauté qui ne s’étendait plus jusqu’à eux. Si l’ordre de succession au trône eût été établi sous la seconde dynastie, Charles, duc de la basse Lorraine, second fils de Louis IV d’Outremer et frère de Lothaire, aurait succédé à son neveu Louis V ; mais on ne manqua pas de raisons pour l’exclure : on l’accusa de s’être fait vassal du roi de Germanie, d’avoir le cœur plus allemand que français ; en un mot, il fut en butte à mille reproches, parmi lesquels on oublia le véritable : c’est qu’étant issu de Charlemagne, il croirait ne régner qu’en vertu de sa naissance.

    Or, on voulait un roi complice du morcellement de la France en plusieurs souverainetés à peu près indépendantes, afin que, n’ayant aucun prétexte pour essayer de revenir sur le passé, il ne songeât qu’à maintenir ce que le temps avait consacré. Hugues Capet, qui comptait déjà parmi ses aïeux deux rois élus par le suffrage des grands, qui possédait le duché de France et disposait par son frère du duché de Bourgogne, fut préféré dans l’assemblée de Noyon, où se trouvaient aussi les chefs du clergé, non comme le plus capable de rendre au trône son éclat, mais comme entièrement désintéressé dans le rétablissement de la monarchie telle qu’elle était sous Clovis et sous Charlemagne.

    C’est ainsi que souvent les princes libres de l’empire, auxquels les grands vassaux de France ressemblaient en tous points, choisissaient pour empereur celui qui, par sa position et ses intérêts, ne leur laissait appréhender aucune tentative contre leur indépendance. La famille de Hugues était depuis longtemps à la tête du parti opposé au pouvoir royal des Carolingiens ; et l’on peut dire qu’il reçut la royauté telle que ses ancêtres l’avaient faite : c’était bien peu de chose à cette époque.

    On est si porté à croire que le fondateur d’une dynastie qui a régné pendant huit siècles était un homme extraordinaire, que les historiens qui n’ont pas remonté jusqu’à l’esprit du temps ont attribué à Hugues Capet des établissements admirables, des lois profondes dont ils faisaient honneur à son génie.

    Il ne tenta rien, n’établit rien, ne porta aucune loi ; son plus grand mérite est d’avoir senti qu’une extrême modération de sa part pouvait seule accoutumer les grands à voir la royauté se perpétuer dans sa famille. Six mois après son couronnement, il obtint en effet la permission d’associer au trône son fils unique Robert, qui fut sacré à Orléans le 1er janvier 988.

    Ce prince donna à son père quelques légers regrets de s’être tant pressé ; mais si Hugues Capet eût attendu plus tard, peut-être n’aurait-il pas trouvé les seigneurs dans des dispositions aussi favorables, car Charles de Lorraine était entré en France à la tête d’une armée, pour soutenir les droits qu’il prétendait avoir à la couronne. Le duc de Guyenne combattait pour lui ; plusieurs évêques soutenaient sa cause, et le comte de Champagne menaçait pour se faire acheter.

    Hugues Capet n’était pas puissant parce qu’il était roi, mais parce qu’il avait fortifié le trône par ses immenses domaines, qu’il pouvait compter sur le duché de Bourgogne que possédait son frère, et que ses alliances avec plusieurs autres grands vassaux lui garantissaient leur secours.

    Sacre de Hugues Capet
    Sacre de Hugues Capet

    Il battit le duc de Guyenne et fut battu à son tour par Charles, qui, après lui avoir enlevé de vive force la ville de Laon, seul véritable domaine de la couronne, s’empara par surprise de la ville de Reims. Un jeune homme nommé Arnoul, neveu de Charles, fils naturel du roi Lothaire, et par conséquent de la famille carolingienne, joua un grand rôle dans la prise de Laon et de Reims : il trahit Charles pour être fait archevêque de Reims par Hugues Capet, et trahit ensuite Hugues Capet en faveur de Charles, qu’il voyait vainqueur.

    Un archevêché donnait à cette époque une souveraineté réelle sur une grande étendue de pays ; et, comme le pape intervenait en sa qualité de chef de l’Eglise, dans l’élection et la déposition des évêques, il se trouvait arbitre du gouvernement féodal pour ce qui concernait les fiefs ecclésiastiques ; tout s’accordait alors pour restreindre le pouvoir des rois.

     

    En rentrant en vainqueur dans la ville de Laon, Hugues Capet fit prisonniers Charles et l’archevêque Arnoul ; il les fit conduire à Orléans, où le premier mourut deux ans après : ce n’était qu’un prince souverain ; il ne trouva personne pour le protéger ; mais le second était un prélat, on ne pouvait disposer de son sort sans le consentement des évêques.

    Il fallut assembler un concile, qui ne prononça la déposition du coupable qu’à condition qu’il ne perdrait pas la vie, restriction d’autant plus désagréable à Hugues Capet qu’Arnoul était de la famille de Charlemagne. Le pape trouva mauvais qu’un archevêque eût été condamné sans l’aveu de la cour de Rome. Cette affaire devint si considérable qu’elle occupa le reste du règne de ce monarque, qui mourut de la variole sans la voir terminée, le 24 octobre 996, la dixième année de son règne.

    Ce prince, dont l’autorité n’était point supérieure à celle des grands vassaux, dont il avait été l’égal, sut tirer de ses forces tout le parti que lui permirent les circonstances : les alliances qu’il contracta ne laissent aucun doute sur la connaissance profonde qu’il avait des intérêts de l’Europe ; il fixa son séjour à Paris et fit de son palais une église (c’était celle de Saint-Barthélemy, dans la cité). Il fit fortifier, contre les irruptions des Danois et des Normands, une métairie qu’il avait comme abbé de Saint-Riquier (Abbatis villa), et qui le rendait maître du cours de la Somme : telle fut l’origine d’Abbeville.

    Hugues Capet joignit au courage l’art de ménager les esprits, et se fit, par son zèle pour la religion, des amis assez sincères parmi les évêques pour qu’ils ne balançassent pas à se commettre avec le pape dans la déposition d’Arnoul. Blessé de voir les biens de l’Église envahis par les hommes de guerre, il renonça aux riches abbayes qu’il possédait par héritage comme duc de France ; et, dans l’impossibilité où il était de donner une loi à cet égard, il offrit au moins aux seigneurs un bel exemple à suivre.

    Plusieurs de ses successeurs l’ont imité en établissant dans leurs domaines des usages si favorables à l’ordre qu’ils s’étendirent ensuite sur toute la France. Les actions des rois suppléaient ainsi à leur autorité, et préparaient le retour de leur puissance en fixant tous les regards sur le trône.

    Hugues Capet était si peu maître hors de ses domaines, qu’ayant voulu empêcher Audebert, comte de la Marche, de poursuivre une guerre injuste, le gentilhomme qu’il lui députa, piqué de la résistance qu’il trouvait, s’emporta jusqu’à lui demander qui l’avait fait comte : « Ce sont, répondit Audebert, ceux-là mêmes qui ont fait rois Hugues et son fils Robert » ; et il continua son entreprise, sûr que l’intérêt de tous les seigneurs justifierait sa réponse ; il ne se trompa point.

    La couronne, qui avait été élective sous la seconde dynastie, parce qu’elle s’était unie, dans la personne de Pépin, la mairie du palais, qui ne s’obtenait que par le suffrage des grands, redevint héréditaire sous la troisième dynastie, parce qu’elle se confondit dans la personne de Hugues Capet avec les grands fiefs qu’il possédait, et que les fiefs alors étaient incontestablement héréditaires. On peut même assurer qu’il ne fut élu que pour consacrer l’usurpation des fiefs, déjà sanctionnée par une longue possession ; et l’on ne peut s’empêcher d’admirer par quels secrets ressorts, d’une mesure prise contre le pouvoir des rois, sortirent avec le temps l’hérédité et l’individualité de la couronne, les deux bases fondamentales de toute véritable monarchie.

    On croit que Hugues avait épousé Blanche, veuve de Louis le Fainéant, dont il n’eut point d’enfants. De sa deuxième femme, Adélaïde, fille du duc de Guyenne, il eut un fils, Robert, qui régna seul après lui, et trois filles, Adwige, Adélaïde et Gisèle.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Louis V le Fainéant
    (né vers 967, mort le 21 mai 987)
    (Roi de France (Francie occidentale) : règne 986-987)
     
    **********

    Fils de Lothaire III et de la reine Emma, il a été surnommé le Fainéant, suivant l’usage des flatteurs d’une dynastie régnante à l’égard des derniers rois de celle qu’elle a détrônée. Il mérite d’autant moins ce honteux surnom qu’il donna des preuves de courage et d’activité au siège de Reims, et que pendant la courte durée de son règne il n’eut pas un seul instant de repos.

    Louis V le Fainéant (986-987)
    Louis V le Fainéant (986-987)

    Son père l’avait associé à la couronne ; précaution fort sage, et que Lothaire avait d’autant plus de raison de prendre qu’il connaissait toute l’ambition de Hugues Capet. A la mort de Lothaire, arrivée le 2 mars 986, Louis fut salué roi par une partie des seigneurs à l’âge de vingt ans et couronné à Compiègne. La reine mère n’ignorait pas les projets suivis depuis longtemps par la famille de Hugues Capet, et le crédit dont jouissait ce seigneur ne pouvait que l’alarmer ; elle forma la résolution de se faire un appui de la veuve de l’empereur Othon Ier, son aïeule, princesse si respectée de ses contemporains qu’ils l’appelaient la mère des rois.

     

    Emma conçut même le dessein d’emmener le jeune Louis à la cour impériale, pour le soustraire entièrement aux entreprises de ses ennemis ; mais, soit que Louis crût au bruit répandu à l’occasion de l’empoisonnement de son père, dont les ennemis de la famille royale accusaient Emma, soit qu’il fût assez faible pour craindre cette vertueuse princesse, il s’en sépara brusquement ; et, par cette division, il fournit à ses ennemis secrets le plus grand avantage qu’ils pussent désirer.

    Il mourut le 21 mai 987, après un règne d’un an et quelques mois, empoisonné par la reine Blanche, sa femme, disent quelques historiens. Cette assertion n’est pas prouvée, ni celle qui affirme que cette princesse avait de l’aversion pour son mari. Blanche était fille d’un seigneur du midi de la France que l’on croit être un comte d’Auvergne. Louis l’avait épousée n’étant encore âgé que de quinze ans.

    Louis ne laissa pas d’enfants, et le trône aurait appartenu à Charles, son oncle, fils de Louis d’Outre-mer et duc de la basse Lorraine, s’il y avait eu à cette époque d’autres droits que ceux de la force ou de l’adresse. Les voix se réunirent en faveur de Hugues Capet, le plus puissant seigneur du royaume : et en lui commença la troisième dynastie.

    Sous les derniers rois carolingiens, la France, dont la domination s’était étendue jusqu’à la mer Baltique et à la Dalmatie, perdit une grande partie de son ancien territoire ; le trône fut avili, toutes les provinces devinrent des souverainetés, et la tyrannie la plus odieuse s’établit sous le nom de féodalité. Ces princes ne manquèrent cependant ni de courage ni de capacité : mais l’usurpation de Pépin avait rendu le trône électif, donné au clergé une influence sans bornes sur les grands intérêts de l’État.

    Charlemagne n’ayant en outre pas lié la couronne impériale à la couronne de France, ayant laissé ses conquêtes se diviser à l’infini par héritages, il résulta de toutes ces causes un désordre qui s’étendit sur l’Europe entière, et qui ne cessa en France qu’au moment où, la faiblesse des domaines royaux n’en permettant plus le partage, l’indivisibilité du royaume s’établit au profit d’une dynastie nouvelle.

    La famille des Carolingiens a régné en France deux cent trente-sept ans, et a fini, dans les trois parties de l’empire de Charlemagne, par trois princes portant le nom de Louis, à savoir : Louis II, empereur en Italie ; Louis III, roi de Germanie ; Louis V, en France.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Charlemagne ou Charles Ier
    (né le 2 avril 742 ou 747 ou 748,
    mort le 28 janvier 814)
    (Roi des Francs : règne 768-800. Empereur d’Occident : règne 800-814)
     
    **********

    Roi de France, empereur d’Occident, il naquit en 742 ou 747 ou 748. Fils de la reine Bertrade (Berthe au Grand Pied) et de Pépin le Bref (Berthe n’était alors que la maîtresse de Pépin), il fut couronné roi après la mort de ce prince survenue en 768, et partagea la France avec Carloman, son jeune frère ; mais les conditions du partage furent changées plusieurs fois, sans pouvoir l’être à leur satisfaction réciproque ; et les grands de l’Etat, qui aspiraient depuis longtemps à affaiblir l’autorité royale, auraient sans doute profité de l’animosité qui régnait entre ces deux princes, si la mort de Carloman, qui eut lieu en 771, n’avait offert à Charlemagne l’occasion de devenir seul roi de France, en s’emparant de la succession de ses neveux.

    Leur mère s’enfuit avec eux en Italie, et trouva un protecteur dans Didier, roi des Lombards ; ils tombèrent dans la suite entre les mains de Charlemagne, lorsqu’il se rendit maître de Vérone ; l’histoire, depuis, ne fait plus mention de ces jeunes princes. Si Pépin avait eu besoin de courage, d’activité et d’une extrême prudence pour fonder une domination nouvelle, Charlemagne se trouva dans une nécessité plus grande encore de frapper les esprits de crainte et d’admiration ; car les moyens employés pour accompagner l’usurpation avaient affaibli le pouvoir souverain.

    Roi et empereur Charlemagne (768-814)
    Roi et empereur Charlemagne (768-814)

    Les peuples d’Aquitaine furent les premiers qui essayèrent de se rendre indépendants. Charlemagne marcha contre eux avec une armée peu nombreuse ; mais il comptait sur Carloman son frère, auquel l’Aquitaine appartenait en partie, et qui, par conséquent, était obligé de s’unir à lui. Carloman se trouva en effet au rendez-vous, à la tête de ses troupes ; les soupçons qu’il avait conçus de l’ambition de Charlemagne lui faisant craindre de tomber en sa puissance avec l’élite de ses guerriers, il rebroussa chemin.

    Dans cet abandon imprévu, qui ne pouvait qu’exciter les peuples à la révolte, Charlemagne n’hésita pas un moment ; sans compter le nombre

    de ses soldats, ni celui de ses ennemis, il poursuivit sa route, livra bataille, remporta une victoire complète (770), mit ordre aux affaires de l’Aquitaine avec une promptitude, une prévoyance qui révélèrent le grand homme et le politique habile, et déconcertèrent les princes tributaires de la France, qui croyaient pouvoir profiter de la jeunesse du monarque pour se dégager de la foi jurée.

    Quand le caractère de Charlemagne ne l’aurait point porté à faire des conquêtes, la disposition des grands de l’Etat lui aurait appris que le seul moyen de conserver la paix de son royaume était de les occuper sans cesse de la grandeur du trône, afin qu’ils n’eussent pas le loisir de se lier pour leurs propres intérêts. Lorsqu’il se trouva seul maître de la France, il forma le projet de soumettre les Saxons. Ces peuples, encore païens, occupaient une grande partie de l’Allemagne, et, comme tous les barbares pour qui l’indépendance est le premier des biens, ils préféraient le pillage à des établissements fixes, avaient plusieurs chefs, et formaient plusieurs tribus rarement disposées à s’unir pour le même intérêt.

    Charlemagne commença à leur faire la guerre en 772, et n’acheva de les soumettre qu’en 804 ; ils résistèrent trente-deux ans à un vainqueur qui, quelquefois indulgent jusqu’à l’imprudence, souvent sévère jusqu’à la cruauté, aussi empressé de les convertir que de les subjuguer, ne fut réellement maître de leur pays qu’après l’avoir changé en solitude. Qu’on juge de ce que les Saxons auraient pu faire pour se maintenir, s’ils n’avaient formé qu’un seul peuple conduit par un seul chef ; les deux plus célèbres furent Witikind et Alboin, qui finirent par embrasser le christianisme.

    Pour comprendre la longue résistance des Saxons, il ne faut pas oublier que la manière dont les armées se composaient alors mettait chaque année un intervalle de repos entre les hostilités ; que Charlemagne avait de plus à combattre les Lombards, les Huns, les Sarrasins, les Bretons, les Danois, et que, la grandeur de ses Etats rendant les révoltes faciles, il lui fallait faire autant d’efforts pour conserver que pour acquérir. Sa cruauté envers les Saxons ressemble au désespoir ; son indulgence à leur égard prouve que, pressé par d’autres affaires, il trouvait bonne toute conciliation qui lui permettait de s’éloigner avec honneur.

    En effet, tandis qu’il se battait sur les bords du Weser, le pape Adrien implorait son secours contre Didier, roi des Lombards, qui venait de reprendre l’exarchat de Ravenne, cédé au saint-siège par Pépin le Bref, et qui pressait le pape de couronner les fils de Carloman, afin de montrer Charlemagne comme l’usurpateur du royaume de ses neveux, et de soulever par ce moyen une grande partie de la France contre lui. Le danger était pressant ; il accourt, et, toujours servi par la victoire, il se saisit de la personne de Didier, l’envoie finir ses jours dans un monastère, et se fait couronner roi de Lombardie (774).

    Ce fut la fin de ce royaume, qui reprit, peu de temps après, son ancien nom d’Italie, mais qui conserva les lois qu’il avait reçues des Lombards. Charlemagne passa bientôt en Espagne (778) au secours d’un des chefs sarrasins qui se disputaient l’empire de ces belles contrées ; il assiégea et prit Pampelune, se rendit maître du comté de Barcelone ; mais ses troupes, à leur retour, furent écrasées dans la vallée de Roncevaux, par un parti de Sarrasins, et par les Gascons montagnards, sujets tributaires et ennemis mortels de Charlemagne, si difficiles à contenir, que, plus de trente années après, il fut encore obligé de porter ses armes contre eux.

    Cette déroute a fait dire à quelques auteurs espagnols que leurs ancêtres avaient battu Charlemagne et ses douze pairs, prétention qui n’a pas besoin d’être réfutée ; mais on ne peut s’empêcher de remarquer que la célébrité de cette bataille est moins due aux historiens qu’aux romanciers, qui en ont fait un sujet de gloire particulière au fameux Roland, tué à Roncevaux, quoique les chroniques du temps ne le distinguent pas des autres généraux qui périrent comme lui dans cette fatale journée.

    Les mauvaises dispositions des peuples d’Aquitaine ayant décidé Charlemagne à leur donner un roi particulier, il choisit le plus jeune de ses fils, Louis, si connu sous le nom de Louis le Débonnaire ; de même, les efforts continuels des Lombards et même des Grecs pour reconquérir l’Italie, et le peu de fidélité qu’il trouvait dans les grands auxquels il avait confié le pouvoir, lui firent sentir la nécessité de les rallier autour du trône, et il leur donna pour roi Pepin, le second de ses fils : l’aîné, qui portait le nom de Charles, resta près de lui pour le seconder dans ses expéditions.

    Il avait un autre fils, qui se nommait aussi Pépin : c’était le premier de ses enfants. Soit qu’il eût pour lui une partie de l’aversion qui l’avait décidé à répudier sa mère, soit qu’en effet ce jeune prince, mal fait de corps, mais d’une belle figure et d’un esprit actif, eût mérité la haine de son père, il n’eut aucune part dans le gouvernement ; les mécontents s’unirent à lui, le mêlèrent dans une conspiration qui fut découverte, et il ne conserva la vie qu’en se consacrant à Dieu dans un monastère.

    A son retour d’Espagne, Charlemagne eut encore besoin d’aller combattre les Saxons : chaque année cette expédition se renouvelait. Ils portèrent tout le poids de l’humeur que lui avait donnée la journée de Roncevaux ; car il fit trancher la tête à 4 500 d’entre eux : vengeance terrible qui ne servit qu’à multiplier les résistances. De là il passa à Rome pour faire couronner par le pape ses deux fils, Pépin et Louis (780), confirmant ainsi lui-même les peuples dans la croyance que le chef de la religion pouvait seul rendre le pouvoir royal légitime et sacré.

    Il est impossible de suivre ce prince dans toutes ses expéditions militaires, dans toutes les courses qu’il entreprit pour apaiser des révoltes qui se renouvelaient sans cesse ; il suffira de remarquer que l’année 790, la vingt-deuxième de son règne, fut la première qu’il passa sans prendre les armes, et que cette paix ne dura que jusqu’au printemps de l’année suivante. Plus sa puissance s’étendait, plus il devait penser à reprendre le projet formé par son aïeul Charles Martel de rétablir l’empire d’Occident ; aussi l’impératrice Irène, qui régnait à Constantinople, afin de prévenir le partage de l’empire, fit proposer à Charlemagne d’unir leurs enfants, ce qui aurait mis de nouveau le monde sous une seule domination.

    Sa proposition fut acceptée ; mais lorsque l’ambition eut conduit Irène à détrôner son fils et à s’emparer du pouvoir, elle fit offrir sa main à Charlemagne. Cette union bizarre, que l’ambition seule pouvait concevoir et accueillir, aurait présenté un nouveau spectacle au monde, si l’impératrice n’eût été renversée du trône. Charlemagne se fit couronner empereur d’Occident, l’an 800, par le pape Léon III ; et, quoique son voyage à Rome n’eût pas alors d’autre but, il affecta une grande surprise des honneurs dont on l’accablait.

    Ce couronnement se fit le jour de Noël. Charlemagne fut déclaré César et Auguste ; on lui décerna les ornements des anciens empereurs romains ; toutes les formes consacrées furent suivies ; on oublia seulement qu’il était impossible que l’empire se conservât dans une famille où le pouvoir se partageait entre les enfants du monarque décédé. Charlemagne, après avoir fait un de ses fils moine, eut le malheur de perdre, en 810, Pépin, qu’il avait créé roi d’Italie ; l’année suivante, Charles, l’aîné, suivit son frère au tombeau ; il ne lui resta de fils légitime que Louis, roi d’Aquitaine, qu’il associa à l’empire en 813, son grand âge et ses infirmités lui faisant pressentir que le terme de sa carrière approchait.

    Sacre de Charlemagne le 25 décembre 800
    Sacre de Charlemagne le 25 décembre 800 ’extrait des Grandes Chroniques de France)

     

    En effet, il mourut le 28 janvier 814, dans la 71e année de son âge, et la 47e de son règne. Par son testament, fait en 806, confirmé par les seigneurs français assemblés à Thionville, et signé par le pape Léon, Charlemagne partagea ses États entre ses trois fils. « Ce qui est à remarquer, dit le président Hénault, c’est que ce prince laissa à ses peuples la liberté de se choisir un maître après la mort des princes, pourvu qu’il fût du sang royal. »

    Mais ce qui est plus singulier encore, c’est la disposition portant que, s’il s’élève quelque différend entre les trois successeurs, ils auront recours, non à la bataille ou la preuve par duel, mais au jugement de la croix. Ce jugement consistait, dans les affaires douteuses, à conduire à l’église deux hommes qui s’y tenaient debout, les bras biens en croix, pendant la célébration de l’office divin, et gain de cause était donné à celui des deux partis dont le champion était resté le plus longtemps immobile dans cette attitude. C’est ce qu’on appelait encore le jugement de Dieu.

    Ce prince, toujours victorieux, versait des larmes en pensant au mal que les peuples du Nord feraient un jour à la France : « Si, malgré ma vigilance, disait-il, ils insultent les côtes de mes Etats, que sera-ce donc après ma mort ? » Il sentait trop tard que ces mêmes Saxons, qu’il avait réduits à chercher un asile dans les climats les plus âpres, reviendraient exercer contre son royaume de cruelles représailles, et entraîneraient à leur suite d’autres barbares, toujours faciles à exciter par l’appât du butin : l’avenir ne justifia que trop ses craintes.

    Aucun monarque n’a été plus loué que Charlemagne ; il a réuni en sa faveur les guerriers, les évêques, les hommes de loi et les gens de lettres ; les politiques lui ont reproché d’avoir tout réglé dans l’Etat, excepté la succession au trône, qu’il laissa à la merci des factions, et d’avoir multiplié ces assemblées où le pouvoir royal s’affaiblit nécessairement, ce qui ne s’accordait pas avec l’étendue donnée à l’empire. Il surmonta tous les obstacles par son génie, son courage, son activité, et l’art de distribuer les récompenses ; mais il ne consolida rien ; et, pour lui succéder avec la même gloire, la même sûreté pour le trône et pour la France, il aurait fallu lui ressembler.

    Malheureusement il fut le dernier héros de sa race. En parvenant à rétablir l’empire d’Occident, il avait accompli le dernier projet formé par sa famille ; il ne restait plus qu’à conserver. La politique de Pépin n’ayant jamais eu d’autre but que celui d’acquérir, l’héritier de Charlemagne se trouva sans règle pour se diriger.

    Suivant les historiens contemporains, Charlemagne était l’homme le plus haut de taille et le plus fort de son temps : « Il ne portait en hiver, dit Eginhard, qu’un simple pourpoint fait de peau de loutre, sur une tunique de laine bordée de soie. Il mettait sur ses épaules un sayon de couleur bleue, et il se servait pour chaussures de bandes de diverses couleurs. » Suivant le même historien, Charlemagne fut enterré à Aix-la-Chapelle. On le descendit dans un caveau, où il fut assis sur un trône d’or, revêtu des habits impériaux, du manteau royal et du grand chaperon de pèlerin qu’il portait dans tous ses voyages de Rome ; il avait la couronne sur la tête ; il était ceint de son épée, tenait un calice à la main, avait son livre d’Évangiles sur les genoux, son sceptre et son bouclier d’or à ses pieds.

    Le sépulcre ayant été rempli de pièces d’or et parfumé d’odeurs, on le scella, et par-dessus fut élevée un superbe arc de triomphe, sur lequel on grava cette épitaphe : « Ici repose le corps de Charles, grand et orthodoxe empereur, qui étendit glorieusement le royaume des Français, et le gouverna heureusement pendant quarante-sept ans. » Charlemagne mérita le titre de restaurateur des lettres ; il attira en France, par ses libéralités, les savants les plus distingués de l’Europe, entre autres Alcuin, dont il se fit le disciple ; Pierre de Pise, qui prenait le titre de grammairien de Charlemagne, et Paul Warnefrid, connu sous le nom de Paul Diacre, qui lui enseigne la littérature grecque et latine.

    Ce fut par les conseils d’Alcuin que Charles établit une académie dans son palais. Il assistait aux séances avec tous les savants et les beaux esprits de sa cour, Leidrade, Théodulphe, les archevêques de Trèves et de Mayence, et l’abbé de Corbie. On lit dans les lettres d’Alcuin, que tous les membres de cette académie avaient pris des noms particuliers, analogues à leurs talents ou à leur goût pour quelque ancien auteur : l’un s’appelait Damétas, l’autre Homère, un troisième Candidus ; Charlemagne avait choisi le nom de David. Il se faisait honneur d’être membre de cette société littéraire, la première qu’on eût vue dans les Gaules, et donnait son avis sur les sujets qu’on y discutait.

    Charlemagne avait amené d’Italie des maîtres de grammaire et d’arithmétique ; il les établit dans les principales villes de ses États, et fit ouvrir des écoles de théologie et d’humanités dans les cathédrales et dans les monastères. Il écrivit à Lulle, disciple de saint Boniface, apôtre de l’Allemagne, et son successeur sur le siège de Mayence : « Disposez-vous, vénérable père, à instruire vos enfants dans les arts libéraux, afin qu’en cela vous satisfassiez nos ardents désirs, etc. »

    Alcuin, Paul Diacre et Pierre de Pise composaient des pièces de vers latins, de différents mètres et sur divers sujets, pour amuser ou instruire le monarque. Dans une de ces pièces en vers trochaïques, Charlemagne dit à Paul Warnefrid : « En grec, vous êtes un Homère ; en latin, un Virgile ; en hébreu, un Philon ; dans les arts, un Tertulle... nuit et jour vous vous occupez à m’enrichir l’esprit de littérature, tant latine que grecque. Nous vous faisons de grands remerciements de ce que vous entreprenez de former dans la science du grec ceux que nous vous avons confiés. C’est une gloire pour nos États : Nunc surrexit gloria. »

    Lebeuf attribue cette pièce à Pierre le grammairien, et, si elle n’est pas de Charlemagne lui-même, on voit qu’elle a dû être écrite, en quelque sorte, sous sa dictée. Ce prince était en correspondance avec Paulin, patriarche d’Aquilée, qui lui dédia plusieurs de ses ouvrages. Il ne dédaignait pas de proposer ou de deviner des énigmes, selon l’usage de son temps.

    Charlemagne assis (Lettre historiée d'une édition de La Vie de Charlemagne, par Éginhard)
    Charlemagne assis (Lettre historiée d’une édition
    de la Vie de Charlemagne, par Éginhard)

    On a de lui une lettre toute énigmatique, adressée à Paul Warnefrid. Cependant plusieurs historiens modernes ont avancé que Charlemagne, qui montra tant de goût pour les sciences, et qui parlait plusieurs langues, ne savait pas écrire, pas même signer son nom, et ils s’appuient de ce passage d’Eginhard : Tentabat et scribere, tabulasque et codicillos ad hoc in lectulo, sub cervicalibus, circumferre solebat, ut quum tempus vacuum esset, manum effingendis litteris assuefaceret. Mais suivant Ceillier, le texte d’Eginhard signifie seulement que Charlemagne essayait d’imiter les beaux caractères des manuscrits de sa bibliothèque, et qu’il ne put y réussir, s’étant exercé à ce travail dans un âge trop avancé.

    Ce prince consacrait tous ses loisirs d’hiver à la lecture. Il faisait mettre sous le chevet de son lit la Cité de Dieu de saint Augustin. On lui lisait à table les ouvrages des Pères, ou les

    vies des rois, ses prédécesseurs. Toute la belle saison était consacrée à des voyages ou à des expéditions militaires.

    Saint Grégoire avait réglé le chant religieux qui avait été introduit en Occident par saint Ambroise. En France, ce chant n’était qu’une psalmodie pesante et monotone. Charlemagne fit venir des chantres de Rome. Il y avait dès lors des notes pour le chant ; des écoles furent ouvertes, et un capitulaire ordonna que le chant grégorien serait reçu dans toutes les églises de France. Charlemagne voulu aussi introduire dans ses États la liturgie romaine. Le clergé qui tenait aux anciennes coutumes, montra quelque résistance. Plusieurs églises cédèrent à l’autorité du monarque ; d’autres firent un mélange des deux liturgies romaine et gallicane.

    Charlemagne prescrivit, mais sans pouvoir l’établir, l’uniformité des poids et des mesures. C’est à lui qu’est due la manière de compter par livres, sous et deniers. Ce grand prince avait conçu le projet de joindre le Rhin au Danube, et l’Océan au Pont-Euxin. Ce projet ne paraissait pas d’une exécution bien difficile ; toute l’armée fut employée à creuser un canal. Les travaux avaient été conduits jusqu’à 2 000 pas, lorsque les pluies, l’éboulement des terres, et le défaut de connaissances qu’on a depuis acquises, firent d’abord interrompre, et ensuite abandonner cette noble entreprise.

    Mais les arts, protégés par Charlemagne, élevèrent d’autres monuments. La ville d’Aix-la-Chapelle, devenue le siège de l’empire, dut à ce prince son origine et son éclat ; elle prit son nom d’une chapelle magnifique qu’il avait fait construire avec les plus beaux marbres transportée à grands frais de Rome et de Ravenne. Les portes de ce temple étaient de bronze, et son dôme surmonté d’un globe d’or massif.

    Rien n’égalait, à celle époque, en grandeur et en magnificence, le palais de Charlemagne. On y voyait, disent Eginhard et le moine de Saint-Gall, d’immenses portiques, de superbes galeries, des salles pour les diètes des grands vassaux, pour la tenue des parlements, des conciles et des synodes ; des appartements pour tous les officiers de l’empire, pour les députés des provinces et les ambassadeurs : tout le palais était tellement disposé, que, de sa chambre, Charles pouvait voir tous ceux qui entraient dans les autres appartements.

    Mais ce qu’on admirait le plus était le riche portique qui conduisait du palais à la basilique. L’art y déploya toute son industrie, et le prince toute sa magnificence. Charlemagne fit aussi construire des thermes, ouvrage admirable de la nature et de l’art. Ils étaient si spacieux et si abondants en eaux chaudes, que plus de cent personnes pouvaient y nager ensemble. C’était l’un des exercices les plus ordinaires du monarque ; il le prenait, non seulement avec les rois ses enfants, mais souvent avec ses officiers et les seigneurs de sa cour ; quelquefois même avec ses soldats, et l’auteur de sa vie remarque qu’il y excellait par-dessus tous.

    Il avait aussi à Seltz, en Alsace, un palais non moins magnifique, et ce fut là qu’il reçut les ambassadeurs de Nicéphore avec un appareil dont les Orientaux eux-mêmes n’avaient point d’exemple. Ce fut à Charlemagne que la France dut ses premiers progrès dans la marine. Il releva le phare de Boulogne, et fit creuser plusieurs ports ; il favorisa l’agriculture, et s’immortalisa par la sagesse de ses lois.

    Sa renommée remplissait l’Orient. Il recevait les députés du patriarche de Jérusalem, les ambassadeurs des empereurs Nicéphore et Michel, et les deux ambassades que lui envoya Aaron Al-Rachyd, le plus célèbre des califes abbassides. Il assemblait des conciles, des parlements, publiait les Capitulaires, les Livres Carolins, et faisait admirer en lui le conquérant et le législateur.

    Son empire comprenait toute la France, la plus grande partie de la Catalogne, la Navarre et l’Aragon ; la Flandre, la Hollande et la Frise ; les provinces de la Westphalie et de la Saxe jusqu’à l’Elbe ; la Franconie, la Souabe, la Thuringe et la Suisse ; les deux Pannonies, c’est-à-dire l’Autriche et la Hongrie, la Dacie, la Bohême, l’Istrie, la Liburnie, la Dalmatie, et différents cantons de l’Escalvonie ; enfin toute l’Italie jusqu’à la Calabre inférieure ; car Charlemagne ne s’était pas dépouillé de ses droits sur la ville et sur le duché de Rome, sur l’exarchat de Ravenne et sur les autres provinces de l’ancien État ecclésiastique.

    Ces diverses provinces étaient divisées en duchés et comtés ; chacune de ces divisions territoriales avait des magistrats sédentaires. Les provinces étaient surveillées par des légats voyageurs (missi dominici), commissaires impériaux qui étendaient sur tous les points de ce vaste empire l’influence directe du maître.

    Les ouvrages de Charlemagne sont :
    1° Ses Capitulaires, recueillis par Ansegise, abbé de Saint-Wandrille, mort en 822, et par Benoît le lévite, ou diacre de Mayence, mort en 845. Ces Capitulaires furent dressés, pour la plupart, à Aix-la-Chapelle, en 805 et 806. Ils sont remarquables en ce que plusieurs ont été renouvelés par Louis XIV.
    2° Des lettres ; nous citerons : celle qu’il écrivit ad Frastradam reginam de victoria Avarica, anno 791 : elle est dans le recueil des historiens de Duchesne, et celle qu’il adressa à Pepin, son fils, roi d’Italie ; la Lettre à Élipand et aux autres évêques d’Espagne : Charlemagne les conjure de s’en tenir à la foi de l’Eglise catholique, et de ne pas se croire plus savants qu’elle ; la Lettre à Alcuin : cette lettre prouve que Charlemagne connaissait bien les rites ecclésiastiques.
    3° Une Grammaire.
    4° Son testament.
    5° On attribue à Charlemagne quelques poésies latines, telles que l’Épitaphe du pape Adrien, le Chant de Roland, etc.
    6° Les Livres Carolins ; Charlemagne n’en est point l’auteur, mais il permit qu’on les publiât sous son nom ; ils furent composés contre le second concile de Nicée, qui décida la question des images.

    Charlemagne fut mis au nombre des saints par l’antipape Pascal III, l’an 1165 ou 1166. Le décret de sa canonisation n’ayant point été rapporté par les papes légitimes, et aucune réclamation ne s’étant élevé contre lui, plusieurs églises d’Allemagne honorent la mémoire de cet empereur ; mais ce culte n’a jamais été consacré par l’autorité de l’église universelle. Louis XI fixa sa fête au 28 janvier. L’université de Paris le choisit pour son patron, en 1661, sans le désigner cependant sous le nom de saint, et l’église de Metz, au lieu de le reconnaître en cette qualité, célébrait tous les ans un service pour le repos de son âme. Il est appelé saint Charles dans toutes les cérémonies de l’élection de Maximilien, roi des Romains, et dans celles de son couronnement.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Pépin III le Bref
    (né vers 715, mort le 23 septembre 768)
    (Maire du palais de Neustrie en 741, et d’Austrasie en 747.
    Roi des Francs : règne 751-768)
     
    *************
     

    Second fils de Charles Martel, il partagea la France avec son frère aîné Carloman en 741, et prit sous son gouvernement la Neustrie, la Bourgogne, l’Aquitaine et quelques autres provinces, sans se donner et sans recevoir le titre de roi.

    La mort de Charles Martel ayant paru aux grands de l’Etat et aux peuples tributaires de la France une occasion favorable pour secouer le joug de l’autorité, Pépin, dont la politique a mérité de passer en proverbe, sentit qu’il fallait raffermir le pouvoir à l’aide d’un nom consacré, et d’accord avec Carloman, il éleva sur le trône un prince du sang de Clovis, Childéric III, surnommé l’Insensé. A l’abri de ce fantôme royal, il exigea une soumission qu’il aurait alors vainement réclamée pour lui-même.

    Pépin le Bref (751-768)
    Pépin le Bref (751-768)

    Les Allemands, les Bavarois, les Gascons, qui s’étaient révoltés, furent vaincus, promirent fidélité, et se révoltèrent encore, étant encouragés par des seigneurs français qui voulaient aussi se rendre indépendants, et même par un frère de Pépin, nommé Griffon, qui se plaignait de n’avoir eu qu’une part trop faible dans l’usurpation du royaume. Pépin passa donc sa vie à la tête des armées, et comme la petitesse de sa taille le livrait aux railleries des guerriers, dans un temps où le courage reposait tout entier sur la force corporelle, il fit des actes de bravoure qui mériteraient d’être taxés de témérité s’ils n’avaient pas eu pour but de lui attirer le respect des soldats.

    Quoique Childéric III ne prêtât que son nom au gouvernement, ce nom gênait l’ambition de Pépin, et lorsque Carloman, son frère, abandonnant ses Etats pour se consacrer à la vie monastique, l’eut rendu seul maître de la France, il résolut d’achever l’usurpation méditée depuis un siècle par sa ramille. Son premier soin fut d’apaiser le clergé, qui avait été dépouillé d’une grande partie de ses biens par Charles Martel ; il eut besoin de beaucoup d’adresse pour réussir, parce que ces biens avaient été donnés aux guerriers, auxquels on ne pouvait les reprendre sans exciter un mécontentement nouveau.

    Quand il eut mis les évêques dans son parti, il flatta le pape par une soumission si grande qu’on aurait peine à le concevoir si le motif n’en était connu. Le pape voulait se soustraire aux caprices des empereurs de Constantinople et sauver Rome de la domination des Lombards, maîtres de l’Italie ; il n’avait d’espérance que dans les Français, dont il sollicitait les secours depuis longtemps : cette position du chef de la chrétienté bien établie, on sentira pourquoi Pépin trouva prudent de se faire un cas de conscience de l’usurpation et de la soumettre au pape. Ayant obtenu une réponse telle qu’il la désirait, il enferma Childéric III dans un monastère, monta sur le trône en 751, et fut sacré à Soissons par saint Boniface, évêque de Mayence, du consentement des seigneurs et du clergé, qui prit alors un rang politique dans l’Etat.

    Le titre de roi, si désiré par Pépin, n’accrut pas son pouvoir : on peut même affirmer qu’il le diminua ; car la royauté, qui, sous la première dynastie, était un droit attaché à la naissance, une succession transmise de Clovis conquérant à ses descendants, devint élective comme la mairie du palais, et resta de plus à la merci des évêques, par l’influence desquels elle venait d’être accordée.

    Le pouvoir du monarque fut d’autant plus faible que depuis longtemps les maires du palais, pour se faire des partisans, avaient laissé les seigneurs changer en propriétés personnelles les domaines sur lesquels reposaient la solde de l’armée, les récompenses dues aux braves, et préparé le morcellement de la France tel qu’on le vit sous le régime féodal. Sans doute, cette diminution du pouvoir se fit peu remarquer pendant le règne de Pépin le Bref et celui de Charlemagne ; mais elle ne cessa de se faire sentir sous leurs faibles successeurs, jusqu’à l’élévation de la troisième dynastie.

    En 754, le pape Etienne II vint lui-même solliciter en France les secours dont il avait le plus pressant besoin ; il sacra de nouveau Pépin le Bref, qui, par reconnaissance, passa en Italie à la tête d’une armée nombreuse pour combattre Astolphe, roi des Lombards. Cette première expédition ne fut pas décisive : Pépin ne se rebuta point, et la seconde fois qu’il passa en Italie, il dicta la paix en vainqueur et donna en propriété l’exarchat de Ravenne au saint-siège.

    Ainsi ce roi établit le premier le pouvoir temporel des papes, comme il avait le premier reconnu en eux le droit d’interpréter la volonté du ciel sur la disposition des couronnes. Au reste, Pépin ne s’appauvrissait pas en élevant les papes jusqu’à la souveraineté ; car il disposait en leur faveur d’une principauté qui appartenait aux empereurs de Constantinople, et c’est ainsi que tous les États de l’Europe moderne se sont formés des débris de l’empire.

    Il n’est pas sans intérêt de remarquer qu’au moment où le pape devenait souverain en Italie aux dépens de l’empire, les Sarrasins commençaient à s’approcher de Constantinople dans le dessein de s’en emparer. De son côté, Pépin était attaqué par les barbares du Nord, qui cherchaient dans des climats plus heureux les richesses que leur refusait la nature, et se battaient pour le pillage, en attendant qu’ils trouvassent l’occasion de former des établissements ; on les verra reparaître sous Charlemagne et ses successeurs, assiéger Paris, occuper les plus belles provinces, sans que les Français, éclairés par tant de désastres, s’aperçoivent qu’ils ne sont faibles contre des ennemis qu’ils méprisaient autrefois qu’à proportion de l’affaiblissement du pouvoir royal.

    Pépin, toujours vainqueur et toujours agité, mourut d’hydropisie à Saint-Denis, où il fut enterré le 23 septembre 768, à l’âge de 54 ans. Il partagea la France entre ses deux fils, Carloman et Charles, depuis appelé Charlemagne ; mais les dispositions qu’il avait faites furent modifiées par les seigneurs, dont le consentement était nécessaire en tout depuis que l’usurpation avait anéanti les coutumes apportées dans les Gaules par les Francs ; aussi ne doit-on pas s’étonner si les assemblées de la nation vont toujours en se multipliant jusqu’au triomphe du régime féodal : là ou il n’y a plus ni lois réputées ni coutumes établies, il faut bien faire parler les hommes.

    Un bel esprit du temps de saint Louis a trouvé admirable de mettre sur le tombeau du fondateur de la seconde dynastie des rois de France : Pépin, père de Charlemagne ; c’est son moindre titre à la gloire. Il fut brave, libéral, actif comme l’avaient été ses aïeux ; mais il l’emporta sur tous les rois de sa dynastie par l’art de connaître les hommes, de juger les circonstances ; et par cette souplesse d’esprit qui, chez les ambitieux, s’unit naturellement au besoin de dominer, Charles Martel fut plus grand que lui, parce qu’il méprisa des grandeurs tout ce qui ne s’obtient pas par le courage et la fermeté du caractère : Charlemagne crut nécessaire d’imiter la politique de Pépin, et peut-être ne s’aperçut-il pas que les moyens par lesquels on fonde un empire ne sont pas toujours ceux qui aident à le conserver.

     

     
     
     
     
     
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Charles Martel
    (né vers 688, mort le 22 octobre 741)
    (Maire du Palais d’Austrasie : 717-741. Maire du Palais de Neustrie : 719-741.
    Gouverne toute la France (sous Thierry IV, roi symbolique) : 721-737.
    Gouverne toute la France sans roi : 737-741)
     
    ******
     

    Duc d’Austrasie, à qui le titre de roi a été donné par quelques historiens, par l’auteur de son épitaphe, et qui le fut réellement par l’autorité dont il s’empara et dont il jouit pendant plus de vingt-cinq ans, il était fils de Pépin d’Héristal, autrement appelé Pépin le Gros, et père de Pépin le Bref, qui fonda la seconde dynastie des rois de France.

    C’est un des plus grands héros dont les Français puissent s’honorer. Charles Martel venait d’avoir 25 ans lorsque son père mourut (714). La légitimité de sa naissance pouvait être contestée, puisqu’il n’était pas né de Plectrude, femme de Pépin le Gros (Pépin d’Héristal), mais d’une concubine de ce prince, nommée Alpaïde. Le mot concubine n’avait pas alors la signification qu’il a reçue depuis. Plectrude avait été répudiée par Pépin le Gros, qui la reprit dans sa vieillesse ; on conçoit aisément la haine que lui inspirait un fils né de son époux pendant sa disgrâce.

    Charles Martel
    Charles Martel

     

    Au moment où elle devint veuve, elle s’empara du gouvernement, dans l’espoir de conserver l’autorité à ses petits-fils, se saisit de Charles Martel, le retint prisonnier à Cologne, où elle faisait sa résidence. Dans les mœurs de cette époque, c’était, pour une femme, une entreprise bien hardie que celle d’exercer le pouvoir de maire du palais. Les Neustriens méprisèrent les premiers l’autorité de Plectrude, en élevant Chilpéric II sur le trône, et Charles Martel, s’étant échappé de sa prison, fut reçu comme un libérateur par les Austrasiens (715), qui l’aidèrent à assiéger dans Cologne la veuve de son père, trop heureuse de se tirer d’embarras en abandonnant à son ennemi les trésors de Pépin et ses trois petite-fils (717).

    Ainsi Charles, traité d’abord nomme en enfant illégitime, parvint, sans autre droit que son courage, à être reconnu pour l’unique héritier des biens, des titres et des projets de sa famille : tels furent les exploits de sa jeunesse. Pour arrêter les partis qu’il craignait de voir s’élever contre son autorité naissante, il prit un enfant du sang royal, nommé Clotaire IV, et lui donna le titre de roi d’Austrasie, afin de régner plus commodément sous son nom.

    Mais des seigneurs du royaume de Neustrie et de Bourgogne, qui avaient formé le dessein de rappeler les héritiers de Clovis à leur ancienne dignité, ne se méprirent point sur son ambition ; ils déclarèrent la guerre à Charles Martel, qui les battit complètement près de Soissons, en 719. Après cette victoire, il se fit livrer Chilpéric II, se créa maire du palais de Neustrie, et ne s’occupa plus, ensuite, de donner un roi particulier à l’Austrasie, lorsque la mort le débarrassa de Clotaire IV.

    Sous l’influence de Charles Martel, Chilpéric II n’était effectivement qu’un fantôme de roi ; mais, en suivant l’usurpation depuis si longtemps méditée par les Pépin, Charles Martel dut se résoudre à ne jamais poser les armes ; car les grands méditaient, de leur côté, le projet de se rendre indépendants, et les Saxons, les Frisons, les Bavarois, tributaires des rois de France, trouvaient, dans la confusion, des intérêts, beaucoup de facilités pour secouer le joug, et des ressources pour se faire craindre, même après avoir été vaincus.

    Attaqué, dès la première année de sa puissance, par Radbod, duc des Frisons ligué avec Chilpéric, roi de Neustrie, Charles avait été battu près de Cologne, et obligé de se réfugier, avec une troupe de cinq cents hommes, dans les Ardennes. Vers le même temps, les Saxons avaient fait en France une irruption, dont Charles tira, trois ans après, une éclatante vengeance, en portant le fer et le feu jusque dans leur pays.

    Il se vengea plus tard de l’audace des Frisons, et ce ne fut qu’en 735 qu’il porta la guerre dans leur pays, par terre et par mer ; il les défit alors dans plusieurs combats et tua de sa propre main Poppon, leur duc. L’autorité royale était le point auquel la force des événements et le balancement des partis ramenaient toujours : aussi Charles Martel, après la mort de Chilpéric II, se vit-il réduit à proclamer Thierry IV, jeune enfant qui prit le nom de roi, et ne reçut pas même les honneurs de forme qui appartiennent à ce rang.

    Les agressions de différents peuples de l’Allemagne obligèrent Charles à passer le Rhin, en 725, avec une nombreuse armée. Il parcourut cette contrée, dompta les Bavarois, et revint chargé de butins, emmenant avec lui la reine Bilitrude, avec sa nièce Ferischilde, qu’il épousa. Trois ans après, ces peuples supportant impatiemment le joug, il fut obligé de marcher encore une fois pour les soumettre, et il était occupé de cette expédition, lorsque les Sarrasins, après avoir pris et pillé Bordeaux, s’avancèrent jusqu’à sur la Loire, ayant à leur tête Abdérame, guerrier auquel la victoire avait toujours été fidèle.

    Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732
    Charles Martel à la bataille de Poitiers en 732

     

    Il fallait lui opposer une armée nombreuse, et il ne restait rien à offrir aux soldats français, les maires du palais ayant laissé envahir les domaines royaux, les fiefs sur lesquels reposait la solde de armée, et prodigué les trésors de l’Etat pour se faire des partisans. Dans la cruelle alternative de perdre la France ou de renoncer à la couronne, en mécontentant les évêques, Charles Martel n’hésita pas ; il dépouilla le clergé pour enrichir les guerriers, marcha droit aux Sarrasins, qu’il rencontra près de Poitiers, le 25 octobre 732, et après un combat qui dura un jour entier, il remporta une victoire complète ; les chroniques du temps portent la perte des Sarrasins à 375 000 hommes, en ajoutant qu’Abdérame, leur chef, y perdit la vie, et que ceux qui échappèrent au carnage ne purent rien emporter du butin qu’ils avaient fait depuis leur entrée en France.

    On a répété mille fois que Charles reçut de cette bataille le surnom de Martel, comme s’il se fût servi d’un marteau pour écraser les barbares : c’est un de ces contes populaires que les historiens adoptent sans examen, parce qu’il a l’air d’une explication. Martel et Martin sont un même nom, et l’on sait le respect que les Francs avaient pour saint Martin ; Martel était d’ailleurs un nom particulier dans la famille des Pépin, puisque les deux premiers ducs auxquels les Austrasiens confièrent le soin de les gouverner, lorsqu’ils essayèrent de se séparer du royaume, étaient parents, et que l’un se nommait Pépin, l’autre Martel.

    Cette mémorable victoire, à laquelle l’Europe entière dut son salut, ne détruisit pas toute la puissance des Sarrasins en France ; en 737, Charles fut encore obligé d’envoyer contre eux son frère Childebrand, et bientôt il fut lui-même forcé de marcher contre un de leurs rois, nommé Mauronte, qui avait établi en Provence le siège d’un nouvel empire. Après avoir pris d’assaut Avignon, et l’avoir réduit en cendre, il livra une sanglante bataille aux infidèles, sur les bords de la Berre en Languedoc, et mit en fuite Amor, un de leurs chefs, accouru d’Espagne avec de nouveaux renforts. Mais Mauronte occupait encore Marseille, et ce ne fut que l’année suivante (739) que Charles s’empara de cette ville, d’où Mauronte s’enfuit pour ne plus reparaître.

    Durant ces glorieuses expéditions, Thierry IV était mort, et Charles Martel, qui ne se faisait point illusion sur le mécontentement qui avait excité la spoliation du clergé, dont les biens alors étaient véritablement le patrimoine des pauvres, n’osa prendre le titre de roi ; il se contenta de n’en point nommer, et gouverna seul, avec une autorité absolue, depuis 737 jusqu’à sa mort, arrivée à Quierzy-sur-Oise, le 22 octobre 741.

    Cette époque de l’histoire de France s’appelle interrègne. Quelques mois avant de mourir, Charles Martel avait reçu deux nonces du pape Grégoire III (ce sont les premiers qu’on ait vus en France) ; ils lui apportèrent les clefs du sépulcre de saint Pierre, avec d’autres présents, et lui demandèrent, contre Luitprand, roi des Lombards, des secours qu’il leur promit, mais que la mort ne lui permit pas d’envoyer.

    N’ayant pas de titre avoué, Charles Martel en a reçu plusieurs, et les historiens le désignent comme maire du palais, lieutenant du royaume, patrice, duc, prince, consul des Français. D’accord avec le pape Grégoire II, il pensait sérieusement à rétablir en sa faveur l’empire d’Occident ; la mort les surprit l’un et l’autre occupés de ce grand projet, qui fut exécuté par Charlemagne. On ignore l’année de la naissance de Charles Martel ; il se sauva de la prison où le tenait Plectrude, en 715 ; ce qui autorise à croire qu’il vécut à peine cinquante ans. Il fut enterré à Saint-Denis.

    Grand entre les héros de sa race, pour avoir méprisé les petites ruses si chères aux ambitieux, il ne voulut rien que par son courage ; il eut toujours les armes à la main, et ne livra jamais une bataille qu’avec des troupes moins nombreuses que celles de ses ennemis. Disposant, à sa mort, de la France comme d’un bien qui lui était acquis, il partagea le royaume entre ses trois fils, Carloman, Griffon et Pépin le Bref, mais sans leur donner un titre qu’il n’avait pas cru devoir prendre lui-même ; aussi y eut-il encore un roi du sang de Clovis, Childéric III.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Clotaire III
    (né en 652, mort en 673)
    (Roi de Neustrie et de Bourgogne : règne 657-673)
     
    *********
     

    Aîné des fils de Clovis II, il eut en partage les royaumes de Neustrie et de Bourgogne, et commença à régner en 657 ; son frère, Childéric, eut le royaume d’Austrasie ; Thierry, qui était encore au berceau, ne reçut aucune part de l’héritage de Clovis II ; et comme Clotaire et Childéric se trouvaient trop jeunes pour agir par eux-mêmes, il est évident que cette violation des lois constitutionnelles fut l’ouvrage des seigneurs, qui voyaient dans la réunion des royaumes un moyen assuré d’arriver à l’indépendance, à laquelle ils tendaient tous.

    Clotaire III (657-673)
    Clotaire III (657-673)

    En effet, la Neustrie et la Bourgogne pouvaient bien être gouvernées par le même prince, mais sans cesser de faire des États séparés. Or, dans les royaumes que le monarque n’habitait pas, la puissance restait entière au maire du palais, élu par les grands, et conséquemment obligé de servir leurs prétentions pour s’en faire un appui contre l’autorité légitime. C’est ainsi que se préparait de loin le morcellement de la France en autant de petites souverainetés qu’on pouvait y compter de châteaux, morcellement qu’on a pris l’habitude de désigner sous le nom de régime féodal, quoiqu’il ne soit réellement que la dégénérescence de la vraie féodalité.

    La reine Batilde, mère des trois héritiers de Clovis II, dut voir avec chagrin l’injustice commise à l’égard du plus jeune de ses fils ; elle ne put l’empêcher, malgré l’ascendant que lui donnaient ses vertus, et cela prouve en faveur des historiens qui ont annoncé qu’elle fut obligée, quelques années après, de quitter la cour, contre ceux qui pensent que sa retraite fut volontaire et uniquement décidée par sa piété.

    Batilde, avec l’assistance des évêques, maintint pendant dix ans les États de Clotaire III sans troubles ; elle diminua les charges publiques, abolit de vieilles coutumes qui perpétuaient l’usage des esclaves parmi les Français chrétiens, fit le bien avec persévérance au milieu d’une cour que la minorité du roi disposait aux factions ; et surtout elle contraignit le maire du palais Ebroïn à cacher sous les plus séduisants dehors son ambition, sa cruauté et son avarice ; mais cet homme étonnant, par les ressources de son génie et sa prodigieuse activité, sut la réduire elle-même à quitter le gouvernement, à se retirer dans un monastère, en lui laissant l’honneur d’une démarche sur laquelle elle n’était plus libre d’hésiter.

    Dès ce moment, il gouverna en maître jusqu’à la mort de Clotaire III, qui arriva peu d’années après la retraite de sa mère. Ce prince n’avait pas d’enfants ; mais on remarque qu’il était en âge d’en avoir, puisqu’il avait 18 ans lorsqu’il mourut. Cette observation est d’autant plus importante qu’Ebroïn lui supposa quelque temps un fils. On peut se faire une idée du singulier état où plusieurs minorités avaient réduit la famille royale, puisqu’on osa impunément supposer un fils (Clovis III) à Clotaire III, qui n’avait jamais cessé de vivre au milieu de ses sujets, et peut-être même d’habiter sa capitale.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique