• Qui était Marie-Antoinette ?

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  • Qui était Louis XVIII, le Roi du compromis ?

    Qui était Louis XVIII, le Roi du compromis ?Par Esther Buitekant

    Lors de son accession au trône en 1814, Louis XVIII doit composer avec l’héritage de l’Empire et les acquis de la Révolution. Un règne chahuté qui sera même interrompu par le retour de Napoléon lors des Cent-Jours. Qui était Louis XVIII et quel est son héritage ? Les explications de Florent Vandepitte, professeur agrégé d’histoire.

    Nommé Louis Stanislas Xavier à sa naissance en 1755, Louis XVIII est le petit-fils de Louis XV, et le frère de Louis XVI. Comte de Provence, il est l'héritier naturel au trône de France depuis la mort en 1795 de Louis XVII, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

    Louis XVIII, qui était-il ?

    "Il est reconnu par les autres monarchies comme le souverain légitime du trône de France de 1795, même s'il ne prend officiellement ses fonctions que 19 ans plus tard", explique Florent Vandepitte. Après la chute de Napoléon, la restauration des Bourbons sur le trône de France est alors imposée par les couronnes européennes qui entendent réorganiser le continent. L'achèvement de l'Empire est cependant réalisé en deux temps, à la faveur des deux abdications de Napoléon en avril 1814 puis en juin 1815 après la période des 100 jours. Légitime certes, mais suscitant pour autant la méfiance, Louis XVIII était loin de faire l’unanimité parmi les grandes puissances européennes de l'époque et en particulier l'Autriche qui n'avait pas pleinement confiance en ses capacités. "Le chancelier autrichien Metternich, homme fort du Congrès de Vienne, qualifiait ainsi les Bourbons de "race éteinte et sans sujet"", rappelle l’historien. Faute de véritable alternative, les souverains européens se sont donc entendus sur la restauration du pouvoir monarchique, bien décidés à refermer la parenthèse révolutionnaire et à mettre fin à la tutelle exercée sur le reste de l'Europe par la France au cours de l'Empire.

    La France lors de l’accession au trône de Louis XVIII : une situation complexe

    Le retour de la monarchie en France n'a pas lieu sous les meilleurs auspices. La France subit l'occupation de plus de 500 000 soldats étrangers au début de l'année 1814, un nombre qui dépasse même le million après Waterloo. Dans le même temps, la France vient de perdre 1,3 million d'hommes au cours des guerres impériales. Même si le pays demeure le plus peuplé d'Europe, la situation économique est donc préoccupante dans les premiers temps de la restauration. "Plusieurs régions de France souffrent encore de disette en 1816, en raison de mauvaises récoltes, des réquisitions des armées d'occupation et de la déstabilisation des circuits commerciaux. Ces armées d'occupation imposent de surcroît une nouvelle terreur à l'encontre des soutiens de l'empereur après Waterloo", détaille Florent Vandepitte.

    "Suite à la défaite de l'Empire, la France a perdu son aura et doit se contenter d'approuver les décisions prises par ses anciens ennemis", ajoute-t-il. Lors du Congrès de Vienne qui se tient entre septembre 1814 et juin 1815, les principales puissances européennes se réunissent dans la capitale autrichienne pour effacer les traces de la domination française, laver l'affront de la révolution et restaurer l'Europe des Princes. La France est occupée et ramenée dans ses frontières de 1792. Sans réseau, exilé pendant de longues années, Louis XVIII apparaît alors comme l’incarnation idéale de cette nouvelle France, affaiblie et sous contrôle.

    Les faits marquants du règne de Louis XVIII : un retour à l’ordre ancien

    Louis XVIII reste une figure très critiquée. Intransigeant, il prôna le retour à l’ordre ancien. En témoigne notamment une loi qu’il fit adopter dès son accession au trône et destinée à indemniser les nobles contraints d'émigrer pour fuir la Révolution. Il n’en fallu évidemment pas plus pour raviver les tensions au sein de la société française. Mais, comme le rappelle Florent Vandepitte, "le règne de Louis XVIII est aussi considéré comme celui du compromis". Il faut se souvenir qu’avant 1820, les assemblées sont dominées par les libéraux, défenseurs de l'héritage révolutionnaire. La Marseillaise ainsi que le drapeau tricolore demeurent même en vigueur jusqu'à cette date.

    Symbole de cette culture du compromis, la charte de 1814 qui cherche l’équilibre entre l’héritage de la monarchie et les acquis de la révolution. "Louis XVIII choisit, certes, le terme de charte qui renvoie à l'héritage monarchique et refuse celui de constitution, jugé trop connoté. Cependant, ce texte garantit l'égalité devant la loi, la liberté de culte et le Code civil. Le droit de vote est maintenu, même s'il n'est accordé qu'aux 110 000 hommes les plus riches. Le droit divin disparaît et il est remplacé par la Divine Providence. Le roi possède seul l'initiative des lois, ses actes doivent être signés par un ministre, choisis au sein des deux chambres", détaille l’historien.

    Louis XVIII, une fin de règne marquée par la maladie

    A partir de 1820 et l’assassinat du duc de Berry, Louis XVIII appelle au gouvernement l'ultra royaliste comte de Villèle. Ce dernier dissout finalement la Chambre en décembre 1823 et la proportion d’opposants libéraux se réduit comme peau de chagrin. Dès le début de l’année 1824, Louis XVIII est très affaibli par une gangrène infectieuse et peine à se déplacer. Il n’est plus que l’ombre de lui même et dans l’incapacité d’exercer ses fonctions. Il meurt le 16 septembre 1824. Sans descendance, c’est son frère le comte d’Artois qui lui succède sous le nom de Charles X (lui-même remplacé par Louis-Philippe, le dernier roi de France).

    Merci à M. Florent Vandepitte, professeur agrégé d’histoire. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont 100 fiches d'actualité pour les Nuls (Éditions First) et Les grands discours politiques pour les nuls paru en juillet 2020 chez le même éditeur.

     

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  • Qui était Louis-Philippe, le dernier roi de France ?

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  • Louis XIV : qui était le Roi Soleil ?

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  • La suite de St Louis 2ème partie

     

    La suite de St Louis 2ème partie

    Arbitre du christianisme

    À partir de 1241, les nouvelles d'Europe de l'Est et de Terre Sainte se sont aggravées. L'invasion mongole a frappé la Pologne, la Hongrie et la Roumanie après avoir dévasté la Russie et l'Ukraine.

    Le chef mongol Subedei visait le cœur de l'Europe, mais après avoir écrasé le roi de Hongrie à Mohi, il est rentré en Asie à la hâte pour des raisons peu claires.

    La courageuse Reine Blanche avait très peur, mais São Luís semblait être le seul à avoir l'intuition que l'invasion ne prospérerait pas.

    «Lorsqu'il a vu l'Europe menacée par les Tatars - dit Pourrat -, São Luís a dit:« Prenez courage, ma mère; soit nous les placerons aux portes de l'enfer, soit ils nous ouvriront les portes du ciel ».


    Le saint était un fin stratège et un homme de foi: soit il les battait et ils iraient en enfer comme des païens horriblement criminels, soit il mourrait et irait au paradis. Rien ne serait perdu en les combattant.

    L'une des situations les plus houleuses à arbitrer a été la Bretagne, un duché gêné par la France mais presque indépendant du point de vue gouvernemental, culturel, ethnique et linguistique.

    Là, Pierre de Dreux, un parent de Saint Louis, est devenu duc. Audacieux chef de guerre, mais seigneur féodal turbulent, Pierre a mérité le surnom de «Mauclerc» (mauvais clerc) pour ses exactions à l'Église.

    Ses frictions avec les évêques britanniques lui ont valu plusieurs excommunications. Les papes ont peu réussi avec cet homme qui a divisé la noblesse avec des conflits de toutes sortes.

    Après d'innombrables troubles, Saint Louis est entré militairement en Bretagne et l'a dépouillé du duché pour crime. "Mauclerc" se lève, mais l'armée royale, soutenue par une grande partie de la noblesse britannique, éteint la révolte.

    Pierre de Dreux se soumet au jeune roi de Paris en 1234. Saint Louis ne l'humilie pas, mais fait en sorte que la Bretagne soit en possession de son fils, Jean, qui, à son tour, prête allégeance au roi de France avec le nobles rebelles.

    Le saint monarque accorda à Pierre de Dreux la petite querelle de Braine. Ainsi, "Mauclerc" devint "Braine" et accompagna le roi lors de la Croisade en Egypte, où il fut grièvement blessé et mourut à son retour, recevant une tombe digne dans la nécropole familiale de Dreux.

     

    Arbitre entre papes et empereur

    La suite de St Louis 2ème partie

    La lutte laïque entre le pouvoir temporel maximal de la chrétienté - l'empereur du Saint-Empire - et le pouvoir spirituel suprême et indirectement temporel des papes était beaucoup plus compliquée.

    L'empereur Frédéric II Hohenstaufen a attaqué les pontifes Grégoire IX et Innocent IV, après avoir été excommunié deux fois. Grégoire IX l'a appelé «Antéchrist».

    Innocent IV, un an seulement après son élection, a fui l'Italie poursuivi par lui. Des partisans nobles de l'un et de l'autre étaient en situation de guerre civile et religieuse en Allemagne et en Italie.

    Dans cette confrontation, le saint roi, qui était déjà le plus respecté des princes chrétiens, aurait pu faire prévaloir son influence sur le pape et l'empereur.

    Cependant, il a refusé de le faire car il voulait les réconcilier tout en respectant leur supériorité. La France prospérait tellement qu'elle pouvait supporter seule le poids de la croisade.

    Mais Luís voulait les rejoindre dans cette sainte compagnie. Grégoire IX offrit la couronne impériale au comte Roberto de Artois, frère de São Luís, mais le roi ne l'accepta pas, car il pouvait sembler usurper et manquer de respect à l'empereur.

    Le 3 mai 1241, les archevêques français assistant à un concile convoqué par Grégoire IX sont arrêtés par Frédéric II. Saint Louis IX lui a demandé des explications, auxquelles il a répondu sèchement:

    "Que votre majesté royale ne s'étonne pas quand César tient ceux qui sont venus créer l'angoisse pour César sous l'emprise et l'angoisse".


    Saint Louis IX a répondu avec une telle habileté que les archevêques ont été libérés.

    Banni d'Italie, Innocent IV s'installe à Lyon et fixe à 1245 un Conseil qui jugera l'empereur. Ce dernier a réuni une armée à Turin pour empêcher l'assemblée.

    Saint Louis IX lui a dit, avec tact et force: «Ne touchez pas au Souverain Pontife, de peur que vous n'encouriez la colère de Dieu».

    La suite de St Louis 2ème partie

    Médiateur de Sao Luis entre le + roi d'Angleterre et ses barons Georges Rouget (1783-1869), Versailles

    L'Empereur comprit: il envoya un juriste au Conseil pour le défendre, il annonça qu'il irait à la Croisade contre les Mongols et les Sarrasins, et qu'il indemniserait le Saint-Siège.

    Mais il n'a pas tenu sa promesse, retournant aux abus. Il a ensuite été excommunié. Abandonné par une bonne partie de ses partisans, il demande l'intercession de Louis IX. Cela a marqué une rencontre secrète avec Innocent IV à l'abbaye de Cluny.

    Saint-Louis implore le pape d'accepter la proposition de l'empereur en échange de l'obligation d'aller à la croisade. Le différend ne s'est terminé qu'avec la mort de l'empereur.

    À la fin de l'affaire, São Luís a été consolidé en tant qu'arbitre du christianisme, lui faisant confiance papes, empereurs, épiscopats et noblesse, en plus des corporations professionnelles, des étudiants et des villes libres.

    Les croisades

    La suite de St Louis 2ème partie

    São Luis se lance dans la croisade

     

    Saint Louis était sûr que Dieu voulait qu'il délivre Jérusalem. Et il a répété qu'il souhaitait sauver les âmes des musulmans en les convertissant.

    Joinville, cependant, pour qui le salut de ces méchants passa par l'extermination, il fut étonné d'entendre les intentions d'un si grand chef d'armes.

    En 1240, afin de se débarrasser des puissances maritimes italiennes dont la politique avait endommagé les croisades précédentes, Saint-Louis IX ordonna la construction d'une immense forteresse et d'un port en Méditerranée.

    Une route a été ouverte entre les marais, l'eau a été canalisée, des murs de défense et de stockage ont été érigés.

    La population locale, qui vivait jusque-là sur pilotis, se sentait protégée par l'émergence de la ville d'Aigues-Mortes, véritable merveille architecturale à partir de laquelle le saint monarque s'embarqua pour les croisades - tant pour le septième, le 25 août. 1248, qui dura six ans, comme pour le huitième, en 1270.

    Dans la VII Croisade, le roi débarque devant Damiette, une forteresse qui contrôle l'accès au Caire, siège du sultan, le chef des islamistes en Egypte.

    São Luís a conçu le plan d'attaque. Les cavaliers les plus expérimentés descendraient en premier et établiraient une tête de pont pour repousser les contre-attaques maures. La majeure partie de l'armée atterrira plus tard.

    Cependant, de nombreux navires ne se sont pas présentés le jour convenu, déviés par les vents. Le Saint a ordonné l'attaque avant que les musulmans concentrent plus de troupes.

    La flotte royale et celle des grands seigneurs impressionnés par leur splendeur. Dès que le fer de lance de la cavalerie a frappé la terre, il a été assiégé par un grand nombre de Maures, rapides et qualifiés.

    La confusion sur la plage était générale. São Luís a ensuite sauté dans l'eau - comme Joinville le décrit - tous armés, magnifiques, avec un casque brillant et une armure en or; et a marché sur le sol avec ses hommes les plus fidèles.

    La panique a repris les islamistes, qui ont abandonné l'imposante forteresse. Le saint craint une embuscade et envoie des observateurs au château qui confirment la défection générale.

    La suite de St Louis 2ème partie

    São Luís attaque Damiette

     

    À Damiette, São Luís a attendu la partie manquante de l'armée, envoyé des patrouilles de reconnaissance et payé des informateurs pour obtenir des données sur la route du Caire et l'état d'esprit des opposants. Le Caire était plus peuplé que n'importe quelle ville d'Europe.

    Le seul obstacle sur le chemin était la forteresse de Mansurah. Pour l'attaquer, il fallait traverser un bras du Nil sans pont. Un Bédouin a dénoncé un pas que la cavalerie a franchi, la moitié des chevaux nageant et l'autre touchant le fond.

    L'ordre royal devait se lever pendant que le reste de l'armée traversait la rivière. Les musulmans ont harcelé la cavalerie et se sont enfuis quand elle a réagi. Le comte d'Artois, frère du roi, perdit patience et poursuivit les disciples d'Allah qui entrèrent dans la forteresse en laissant les portes ouvertes.

    Lorsque le comte entra avec le sien, les portes se refermèrent: c'était un piège. Le fer de lance de la milice royale, composée de nobles et de chevaliers des ordres militaires, a été massacré pour désobéissance à São Luís.

    Le roi, qui était malade et commandait de l'arrière, réalisa l'ampleur du désastre. Après plusieurs affrontements, les croisés ont été démantelés et le saint est fait prisonnier.

    Prisonnier de Saint Louis en Egypte
    Prisonnier de Saint Louis en Egypte
    Les musulmans ont exigé une rançon élevée et la reddition de la ville de Damiette en échange de la liberté du monarque.

    Alors que la reine Margarida a fourni cet argent à Damiette, São Luís est resté dans une prison où des événements singuliers se sont produits.

    La suite de St Louis 2ème partie

    Un prisonnier de Sao Luis pas l'Egypte

     

    Le sultan Almoadam était ivre de fierté de la victoire, mais les Mamelouks, qui constituaient sa garde personnelle, décidèrent de l'assassiner à l'issue du banquet de la victoire.

    Almoadam a été blessé, il s'est enfui au sommet d'une tour, d'où il est tombé offrant en larmes son propre trône en échange de la vie. Octai, chef des Mamelouks et des siens, le transperça d'innombrables coups.

    Peu après, Octai est allé à la tente Saint-Louis avec sa main sanglante, en disant:

    «Almoadam n'existe plus. Que me donnerez-vous pour vous libérer d'un ennemi qui a prémédité votre ruine et la nôtre?

    São Luís n'a rien répondu. L'infidèle pointa son épée sur lui et s'exclama avec colère:

    «Tu ne sais pas que je suis ton maître? Fais de moi un chevalier, sinon tu seras tué! Saint Louis a répondu: "Faites-vous chrétien, et je ferai de vous un chevalier". Octai a baissé son épée et est parti sans lui faire de mal. (8)

     

    Réorganise le Royaume de Jérusalem

    La suite de St Louis 2ème partie

    La reine Marguerite de Provence a sauvé Damiette avec une poignée de chevaliers et a rassemblé l'immense sauvetage de 400 000 Byzantins en or, libérant ainsi le roi, la plupart des chevaliers et une grande partie de l'armée des prisonniers.

    São Luís a déménagé à São João d'Acre, où il a consulté les barons du Royaume pour savoir s'il fallait ou non rester en Terre Sainte.

    La Mère Blanche Reine de Castille avait rapporté que le roi d'Angleterre complotait d'envahir la France et que le royaume était en grand danger.

    Selon Joinville, São Luís a expliqué:

    «Je n'ai ni paix ni trêve avec le roi d'Angleterre. Mais les habitants de Terre Sainte veulent m'empêcher de partir. Ils disent que si je pars, leur terre sera perdue et détruite et qu'ils préfèrent sortir avec moi. Je vous prie d'y penser et de me répondre dans huit jours ».


    Les nobles, dont les deux frères du roi et les grands seigneurs, pensaient que l'état de l'armée exigeait leur retour en France pour se réorganiser.

    La suite de St Louis 2ème partie

    Statue de São Luis. Contexte: rue médiévale de Jaffa

     

    Le comte de Jaffa, seigneur féodal de Terre Sainte, défendit l'idée de rester, soutenu par Joinville. São Luís a décidé:

    «Je suis venu pour protéger le Royaume de Jérusalem et non pour le perdre. Que ceux qui souhaitent rester avec moi parlent avec audace ».


    Louis IX autorise les autres à partir. Et il a passé quatre ans à essayer de mettre fin aux désaccords entre princes chrétiens dans le royaume de Jérusalem diminué.

    Le monarque a fortifié les points stratégiques et il a lui-même porté des pierres pour construire des châteaux. Selon l'historien Bordonove, Saint Louis a assumé la mission d'un roi de Jérusalem sans en avoir le titre.

    Dans son esprit, l'objectif de regagner la Terre Sainte n'avait pas changé. Il revient en France en 1254, à la mort de sa mère.

    À mon retour, je voulais être le dernier à monter sur le navire. Son frère s'est plaint d'être en retard. Le roi a répondu:

    «Comte d'Anjou, si je suis lourd avec vous, débarrassez-vous de moi; mais je n'abandonnerai jamais mon peuple ».


    L'esprit médiéval exigeait que le grand chef soit le premier à avancer et le dernier à se retirer.

     

    Jérusalem! Nous irons à Jérusalem! ”

    Pour Louis IX, l'échec de la croisade était une punition pour ses péchés, ses nobles et le peuple français en général.

    Le Royaume devrait affiner la justice de son ordre hiérarchique et sacré avec piété et humilité.

    La France entière et lui-même doivent s'offrir à Dieu. Cependant, l'héroïsme religieux, la générosité de l'âme et la soumission totale à Notre-Seigneur Jésus-Christ languissaient en Europe.

    Le roi n'a trouvé aucun soutien et sa santé se détériorait. Mais, soutenu par la promesse divine, il partit d'Aigues-Mortes vers l'Afrique le 2 juillet 1270

    La suite de St Louis 2ème partie

    São Luis a fait construire Aigues Mortes comme base et port pour les croisades

     

    Marchant sur le sol mauresque, il «a ordonné à son aumônier de lancer la proclamation de guerre de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Louis, roi de France, son sergent», contre la Tunisie, comme le raconte Henri Pourrat.

    L'été de cette année était brûlant et les puits d'eau étaient contaminés. L'armée a été frappée par le typhus, dont le roi, qui avait donné à Philippe son testament spirituel au dauphin.

    Rédigé avant de partir, ce fut une œuvre sublime d'union entre Religion et politique, Foi et monarchie, Christ et France.

    La suite de St Louis 2ème partie

    La mort de Saint-Louis

    «Mon bon fils, la première chose que je vous enseigne est d'engager votre cœur dans l'amour de Dieu. Il soutient les bonnes coutumes du royaume et détruit les méchants. Travaillez pour que tous les méchants pécheurs soient éliminés de la Terre et, surtout, faites tout votre possible pour tuer les hérésies et les blasphèmes. »(9)


    Ses amis les plus proches l'ont entendu murmurer avec insistance: «Jérusalem! Nous irons à Jérusalem! ” C'était son dernier souhait.

    Allongé sur un lit de frêne en forme de croix, les mains croisées sur la poitrine et regardant le ciel, il entre au paradis et à l'histoire le 25 août 1270, à l'âge de 56 ans.

    Carlos de Anjou, son frère, a infligé une défaite dissuasive aux Sarrasins; le sultan de Tunis a accepté un traité favorable aux chrétiens et la croisade a pris fin.

    Le corps du monarque a été déplacé en Sicile, où Carlos a régné, et enterré dans la cathédrale de Monreale, près de Palerme.

    Leurs ossements ont été déposés à la cathédrale Notre-Dame de Paris, et leur différend sur les reliques était si grand qu'ils sont désormais dispersés dans les endroits les plus variés de France.

     

    "Une sorte de roi éternel"

    La suite de St Louis 2ème partie

    Saint Louis IX a atteint la perfection de la France. Il incarnait le pays de l'harmonie, de la gentillesse, de la générosité de l'âme et de la soumission entière à Notre-Dame.

    Il semble être présent à Sainte-Chapelle et dans d'autres lieux qui chantent la gloire de Notre-Seigneur et de sa Sainte Mère.

    Il était un saint après l'âme de la France, comme Saint Fernando III de Castille, son cousin-frère, il était le saint que l'Espagne attendait, ou Saint Henri l'empereur était le chef de file de l'Allemagne.

    Il a contribué à faire du Moyen Âge une Jérusalem terrestre, une image du céleste.

    En Allemagne, quand quelqu'un a demandé: "Comment ça va?" et l'autre se débrouillait très bien en disant: "Je m'en vais comme le bon Dieu fait en France".

    Car, sous le saint homme d'État, la France a imprimé en Europe l'équilibre idéal entre seigneurs féodaux, royauté et peuple, entre le pape et l'empereur, entre les souverains voisins.

    Le souverain sans sagesse perd son peuple et le sage roi le sauve. Sans sagesse, le pouvoir civil ou ecclésiastique devient un instrument de malheur.

    Pour cette raison, Dom Guéranger, le grand abbé de Solesmes, a fait l'éloge poli du saint: «La sagesse éternelle est descendue un jour de son trône au Ciel et a atterri sur Saint-Louis».

     

    La suite de St Louis 2ème partie

    Grades:


    (*) São Luís devint alors l'arbitre du christianisme, en remplaçant et à titre exceptionnel, exerçant sa propre fonction auprès de l'empereur - en l'occurrence le méchant Frédéric II, devenu incapable de l'exercer; et jouant également le rôle de médiateur entre l'empereur et les papes Grégoire IX et Innocent IV, puisque son autorité morale dépassait celle des détenteurs suprêmes du temporel et du spirituel.
    1) Dom Prosper Guéranger O.S.B., L’anné liturgique, http://www.abbaye-saint-benoit.ch/gueranger/anneliturgique/pentecote/pentecote05/003.htm.
    2) Georges Bordonove, Saint Louis, prononcé à Paris le 16-12-92 à la Fondation Dosne-Thiers.
    3) Henri Pourrat, Les Saints de France, Editions Contemporaines Boivin, 1951.
    4) Henri Pourrat, Id. Ibid.
    5) A l'époque de São Luís, la livre tournois a été inventée par l'abbaye de Tours, qui lui a donné son nom. Il contenait 6,74 grammes d'or, ou 80,88 grammes d'argent. En reais, le livre d'or tournois vaudrait: 6,74 grammes X 93,00 R $ = 626,82 R $. Cfr.: Http://fr.wikipedia.org/wiki/Livre_tournois; http://ourohoje.com/.
    6) Cathédrale Notre-Dame de Paris, La Couronne d’Épines, Association Maurice de Sully, Montligeon, 2014, pp. 29 et art.
    7) Id. Ibid.
    8) René Grousset, Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, Plon, Paris 1936, vol. III, p. 489; J. F. Michaud, History of the Crusades, éditeur des Amériques, São Paulo, vol. V, pp. 87/88.
    9) Georges Bordonove, Saint Louis, col. Les roi qui ont fait la France, Ed. Pygmalion, Paris, 1984, p. 314.
    10) Georges Bordonove, Saint Louis, id. ibid., p.319.

     

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  • Saint Louis IX, roi de France

    Saint Louis IX, roi de France

    São Luis: statue de la chapelle inférieure de Sainte Chapelle.
    En bas: chapelle supérieure. Couronne d'épines dans le reliquaire actuel.

     

    lionceau: aucun
    São Luís, homme d'État du christianisme

    Le 25 avril 1214, un garçon est né au château de Poissy, près de Paris.

    Il y a maintenant un monastère sur le site pour honorer cet enfant, que nous connaissons sous le nom de Saint Louis IX, roi de France.

    L'heureux événement s'est déroulé au milieu d'une tempête politique.

    Cette année-là, son grand-père, le roi Felipe Augusto, bat à la bataille de Bouvines une coalition de princes et de nobles français révoltés, soutenue par le roi d'Angleterre, João Sem-Terra, soutenue par l'empereur Othon IV et aidée par les troupes flamandes de Hollande et Lorena.

    Sans terre, João convoitait la couronne française et l'empereur allemand Othon IV avait été excommunié par le pape.

    La victoire de Bouvines était considérée comme un «jugement authentique de Dieu» qui sauva le trône pour être occupé un jour par le petit prince.

    Quand il a appris à écrire, il a signé Louis de Poissy, il aimait chanter à l'église et écouter les actes de guerre de Bouvines de la bouche de son grand-père.

    Alors qu'il montait sur le trône, les conseils du vieux monarque l'ont inspiré à exercer le pouvoir royal.

    lionceau

    Son père, Louis VIII, le Lion, est décédé à son retour d'une croisade contre les hérétiques albigeois. Sa mort prématurée a consterné.

    Le royaume de France était loin d'être la structure politique respectée que Saint-Louis légua plus tard à ses descendants.

    Au sud, la révolte de l'hérésie cathare, panthéiste et immorale, qui corrompait les coutumes même au-delà des Pyrénées crépitait encore.

     

    Saint Louis IX, roi de France

    Invasions + des + Mongols + en + Europe + centrale

     

    Saint Louis IX, roi de France

    Margarida de Provence

    à l'est, après sa défaite à Bouvines, Othon IV avait renoncé à la couronne impériale, s'éloignant de la politique.

    Cependant, les partisans de l'erreur, qui ont nié le pouvoir du pape de renverser les empereurs, les souverains, les évêques et les abbés, ont toujours déclenché des crises, des abus et des guerres.

    Les papes ont été absorbés par ce conflit théologique et politique.

    En France, le pouvoir de la famille royale est faible par rapport à celui du roi d'Angleterre, également duc de Normandie et d'Aquitaine et dont les terres s'étendent de la Manche à la Méditerranée.

    De plus, les seigneurs féodaux turbulents ont généré désordre, frictions et guerres locales.

    En Espagne et en Méditerranée, les musulmans ont encouragé les raids, infesté la mer de piraterie et menacé les ports chrétiens.

    Les nouvelles du christianisme oriental étaient alarmantes: les Mongols avaient ravagé les pays baptisés il n'y a pas si longtemps et il semblait que personne n'arrêterait leur marche infernale vers l'Occident.

    Margarida de Provence, épouse de Saint-Louis
    Margarida de Provence, épouse de Saint-Louis
    De l'Empire décadent et schismatique de Byzance sont venues de nombreuses intrigues et appels désespérés dus au progrès des hordes de l'Islam en Terre Sainte et en Asie Mineure.

    Le petit «Louis de Poissy» est chargé de sauver le royaume et d'équilibrer l'Europe qui s'effondre.

    Sa mère, la pieuse Reine Blanche de Castille, était constituée de la matière première des vrais chefs d'État.

    Énergique et diplomate, elle est nommée régente pendant la minorité du roi, héritière de sa piété et de son caractère.

    Saint Louis a été consacré à l'âge de 12 ans, le 29 novembre 1226, dans la cathédrale de Reims, mais il n'a pris le pouvoir royal qu'en 1234.

    Il a épousé une princesse au nom poétique, Margarida de Provence, qui a emmené avec elle le Grand-Duché de son père, renforçant le pouvoir de la maison royale et apportant stabilité et sécurité.

     

    Roi aussi saint et saint que le roi

    Saint Louis IX, roi de France

    Sao Luis a reçu des envoyés de Velho da Montanha, ou Prince of Assassins, une secte islamique Guy-Nicolas Brenet

     

    São Luís aurait préféré vivre dans un monastère, dans l'abstinence et la méditation, a expliqué le célèbre historien Georges Bordonove lors d'une conférence. (2)

    Cependant, il est né dans un berceau d'or remué par l'histoire et avec une mission divine: gouverner la fille aînée de l'Église et devenir l'arbitre du christianisme au XIIIe siècle.

    Son aspiration à la sainteté a été réalisée sous la responsabilité énorme d'un monarque et homme d'État européen.

     

    «Il a su apparaître en grande pompe, accueillir généreusement, organiser des fêtes et des fêtes en cas de besoin. Il a hautement respecté son statut de roi.

    «Mais dans la vie privée, j'ai ignoré le luxe, mélangé beaucoup d'eau dans le vin et les sauces pour en emporter le goût. Quand je suis allée aux processions, j'ai pris des chaussures sans semelles pour cacher que je marchais pieds nus, dans la boue ou sur le rocher, car les rues de Paris n'étaient pas pavées », a expliqué Bordonove.

    Selon l'historien Henri Pourrat, São Luís était «blond, mince, avec des épaules légèrement incurvées, grands et avec une physionomie sereine. Joinville a dit de lui: «Je vous assure que vous n'avez jamais vu un homme d'une si belle apparence armé. Et, de plus, il était le chrétien le plus hautain que les païens n'aient jamais connu ». (3)


    L'aspect physique exprimait sa valeur morale. Saint Louis IX était l'un des hommes les plus extraordinairement bien présentés de son royaume. Et la France, comme toujours, le pivot du bon goût et de l'élégance!

     

    Mais il était aussi «un soldat intrépide, capable de mener une charge de cavalerie, mettant sa personne en danger en premier lieu, portant un casque doré qui se démarquait surtout des barons du royaume et qui faisait de lui une cible naturelle pour les tirs. .

    Entre-temps, il a été horrifié par le sang versé et après la bataille, il s'est efforcé de soigner les blessés et de sauver les prisonniers des mauvais traitements », ajoute l'historien Bordonove.

     

    Saint Louis IX, roi de France

    São Luís dérange même ses aumôniers, qui craignent pour sa santé. Il a laissé ses extases ou méditations presque épuisées, sur le point de s'évanouir.

    Mais il savait être le plus brillant à la cour, distingué, généreux et gai, dans le protocole officiel et dans la vie privée. Il riait à l'aise, parfois riait, mais jamais au détriment de personne et ne permettant jamais une expression grossière ou offensante.

    Dans ce document, le chef de guerre était l'autre côté du mystique. L'homme pieux et amoureux de la vertu de la pauvreté était l'autre visage du monarque le plus brillant d'Europe.

    Le tact du diplomate est revenu à la charité de l'aumône, et la douceur du saint à l'habileté sagace du diplomate.

    Il est devenu l'arbitre des conflits de l'Europe et du christianisme au XIIIe siècle parce qu'il était un saint, et il était un saint parce qu'il pratiquait héroïquement des vertus dans l'exercice politique du plus beau trône d'Europe et de la plus terrible des armées de la chrétienté.

    Une chose était contenue dans l'autre et elles étaient parfaitement inséparables, au point que s'il avait échoué dans la fonction monarchique, il n'aurait pas été un saint, et vice versa.

    C'était un roi très chrétien comme aucun de ses successeurs. Et les fidèles par excellence de la papauté même quand il a dit, avec une logique intransigeante et un immense respect, quelques vérités au pape lui-même et aux évêques de divers duchés du royaume.

    Saint Louis IX, roi de France

    São Luís na batalha de Taillebourg.
    Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix 1798-1863, Galerie des Batailles, Versailles

     

    En 1237, le nouveau roi investit son frère Afonso comme comte de Poitiers, fief très riche, brillant et peuplé. Mais, malheureusement, un nid de révoltes de la noblesse locale!

    Attirés par le roi Henri III d'Angleterre, qui rêvait d'être roi de France, les seigneurs féodaux n'ont cessé d'intriguer. La discorde qui s'ensuivrait lors de la guerre de Cent Ans germait déjà.

    Les intrigues avaient qualifié le jeune monarque de "roi des moines", de "dévot" incapable de défendre son héritage.

    Saint Louis IX voulait donner à l'investiture de son frère un caractère officiel et solennel.

    Les fêtes comprenaient un célèbre banquet au château de Saumur et ont été décrites par Joinville, auteur d'une biographie inégalée du saint roi et sorte de Premier ministre du comte de Champagne, l'un des seigneurs les plus puissants, riches et autonomes de France.

    - «Le roi a réuni une grande cour en Anjou. J'étais là et je témoigne que c'était le meilleur salaire que j'aie jamais vu ».


    Et après avoir décrit les grands hommes du royaume assis à la table dans leurs vêtements brillants, il continue:

    «Derrière eux, il y avait bien plus de 30 chevaliers vêtus de tuniques en soie qui les protégeaient. Et, derrière les chevaliers, un grand nombre de laquais aux bras du comte de Poitiers brodés de taffetas.

    «Le roi était vêtu d'une tunique en soie brodée bleue, avec une robe en soie rouge brodée et de l'hermine dessus, avec un chapeau en coton sur la tête, qui, soit dit en passant, n'avait pas l'air trop mal !! ! parce qu'il était jeune ».


    C'est ainsi qu'apparut le troisième franciscain, qui marchait pieds nus dans les processions, car c'était ce qu'exigeait le bien de l'ordre politique et social, l'harmonie de l'ordre chrétien, la vocation et la position que Dieu lui donnait.

    Saint Louis IX, roi de France

    Derrière la fête éblouissante, le drame crépitait. Avec les cérémonies, São Luís a voulu montrer son pouvoir suprême sur le fief.

    Mais les seigneurs locaux insoumis l'ont pris comme une provocation et ont pris le prétexte de la révolte.

    Le chef des dissidents était Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui, comme Iscariot à la table avec Jésus à la dernière Cène, était assis à la table du roi. Et son suzerain était le roi d'Angleterre, Henri III.

    Le murmure a couru comme une traînée de poudre: São Luís a voulu usurper les droits du roi anglais.

    Approuve?

    La fête et la nomination de votre frère comte de Poitou!

    Fou de rage, Hugues de Lusignan quitte précipitamment Saumur, promet de répudier la vassalité du roi de France et crée une ligue militaire contre la couronne.

    Le roi d'Angleterre lui a assuré que les troupes viendraient par mer. Les mutins attendaient des renforts d'Espagne et l'attaque de l'empereur allemand, qui surprendrait le roi français par derrière.

    São Luís n'a pas été négligé: il a été parfaitement informé des plans, des négociations et des réunions secrètes des opposants. Et avant le débarquement des troupes anglaises, il est passé à l'offensive!

    Les châteaux d'Hugues de Lusignan capitulent les uns après les autres. Et quand le roi d'Angleterre a mis le pied à terre avec son armée, il était trop tard.

    Cependant, il a osé affronter le "roi pieux". Le choc s'est produit à Taillebourg, en 1242, bataille terminée à Saintes.

    La charge de cavalerie portée par le saint sur un superbe cheval blanc décida de la bataille et changea le cours de l'Europe féodale.

    Saint Louis IX, roi de France

    Saint Luis  Taillebourg Paul Lehugueur

    Luís - raconte l'historien Henri Pourrat (4) -, à la tête de seulement huit hommes d'armes, s'est lancé sur le pont de Chernete et a soutenu le choc de mille Anglais, jusqu'au moment où son peuple est arrivé, enthousiaste à propos de l'exploit Du roi ".


    Des siècles plus tard, le peintre Delacroix a immortalisé l'exploit. Il ne restait plus grand-chose au roi anglais pour qu'il devienne prisonnier. De Taillebourg, l'Europe a appris que ce roi des moines maniait l'épée avec une maîtrise implacable.

    Magnifique vainqueur, São Luís a fait preuve de magnanimité, d'intelligence, de tact politique et de vision historique qui ont impressionné l'Europe féodale. Ses conseillers ont voulu le convaincre de dépouiller les perdants.

    Le saint a réaffirmé que c'était à sa droite, mais il n'a demandé que ce qu'il jugeait politiquement intelligent.

    Le roi anglais vaincu abandonne les régions françaises du Limousin, du Périgord, de l'Agenais, de la Saintonge et d'une partie du Quercy, à la condition de devenir son vassal par le serment sacré de vassalité.

    Louis IX voulait établir des liens d'amour entre les enfants des deux couronnes. Le roi d'Angleterre a commencé à rendre hommage à un subordonné.

    Ce faisant, la guerre de Cent Ans a été reportée d'un siècle. Au comte Hugues de Lusignan, chef des rebelles, le roi a pardonné un tiers des biens. Retraité sur ses terres, il est mort de chagrin.

     

    La couronne d'épines et la Sainte-Chapelle

    Saint Louis IX, roi de France

    Tout en mettant de l'ordre en France et en préparant la Croisade, São Luís a mené un projet qui marque la France jusqu'à aujourd'hui.

    En 1239, l'Empire byzantin a consigné la couronne d'épines aux banquiers vénitiens en gage d'une dette de 135 000 livres tournois. (5)

    Le montant équivalait à la moitié des entrées du royaume français en un an! Cependant, par rapport aux budgets de plusieurs milliards de dollars du gouvernement actuel, il semble faible: environ 84 620 700 R $.

    São Luís a assumé la dette, à condition que la relique reste sous la garde de la maison royale française, dans une négociation qui pourrait être comparée aux prêts en cours impliquant le FMI et les banques multinationales.

    Une fois les accords signés et l'authenticité de la relique vérifiée, elle a été ramenée en France par des religieux dominicains.

    Le 10 août 1239, le saint monarque, son frère le prince Roberto Ier d'Artois et l'archevêque de Sens ont reçu la Sainte Couronne, vérifié leurs documents d'authenticité et sont entrés en procession dans la ville de Villeneuve-l'Archevêque, France .

    Pieds nus et vêtus de tuniques de pénitents, le roi et le prince ont déplacé le reliquaire d'or et sa boîte d'argent à la cathédrale de Sens.

    Saint Louis IX, roi de France

    Saint Louis porte la couronne d'épines à Notre dans la procession. Dame
    Jules David, Paris, 1861

    Le 11, ils se rendirent en bateau au château royal de Vincennes, hors des murs de Paris, et le 18 août, portant le symbole incomparable du roi des rois, le souverain et prince pénitent entra solennellement dans la capitale au milieu de la acclamation populaire.

    Le lendemain, Saint-Louis a organisé la construction de la Sainte-Chapelle, pour garder en permanence la relique sacrée, qui est restée entre-temps dans la basilique de Saint-Denis. (6)

    Et il a arrangé l'acquisition de sept reliques supplémentaires de la Crucifixion, y compris celle du Très Saint Sang du Christ, de la Pierre qui a fermé le Saint-Sépulcre, des parties de la Sainte Lance et de la Sainte Éponge.

    La construction de la Sainte-Chapelle a coûté 35 000 livres tournois et le reliquaire de la Couronne d'épines et d'autres reliques de la Passion en a consommé 135 000 autres, en raison de l'or et des pierres précieuses utilisés.

    La Sainte-Chapelle a été conçue comme un reliquaire géant en cristal et pierre.

    Le mouvement de la lumière à travers l'immense vitrail change la couleur interne et crée une atmosphère irréelle, vraiment surnaturelle, où l'art le plus délicat et la spiritualité la plus élevée fusionnent en une seule, selon Bordonove.

    Saint Louis IX, roi de France

    Saint Louis a fait construire la Sainte-Chapelle pour être un reliquaire de la couronne d'épines

     

    L'impondérable nous fait oublier les formidables colonnes de pierre et les immenses portes du meilleur bois, invitant l'âme pour un vol mystique.

    La pensée se détache de la matière épaisse comme si elle était spiritualisée par l'art, pour partir comme une fusée vers le Ciel. A Sainte-Chapelle, les valeurs culturelles et spirituelles assument la pierre et la matière au fur et à mesure que l'âme rejoint le corps.

    Que personne ne se trompe, conclut l'historien précité: São Luís est présent à Sainte-Chapelle non pas parce que la fleur de lis de France et les châteaux de Castille - symboles de ses armoiries - remplissent les murs, mais parce qu'à Sainte-Chapelle son propre élan âme du saint homme d'État.

    Sainte-Chapelle [photo] est la chapelle du Palais Royal et, avec ses reliques, appartenait à la Couronne, et non à l'Église, établissant une alliance entre le Roi du Ciel et le Roi de France.

    La Couronne du Christ a légitimé la Couronne de France, son vassal par excellence sur cette Terre, et les deux ont été unis comme les deux faces d'une même médaille.

    «Dans la langue des liturgistes, la couronne d'épines est devenue un gage de Dieu confié au peuple français. Dieu avait promis sa couronne au roi de France jusqu'au jour du Jugement dernier, quand Jésus-Christ lui-même viendrait frapper à la porte du Palais Royal de Paris pour reprendre possession de la couronne de son royaume. »(7)


    Jusqu'à la fin du monde, la monarchie française serait la gardienne de la Couronne avec laquelle le Rédempteur jugera l'humanité et clôturera l'histoire. Les reliques sont définitivement installées et la chapelle est consacrée le 26 avril 1248.

    À la demande de Saint-Louis, une fête liturgique a été instituée le 11 août pour commémorer l'arrivée de la Sainte Couronne en France. Deux mois après la consécration, le Saint Roi part pour sa plus grande campagne militaire: les Croisades.

     


    «Résurrection» et croisade

    Saint Louis IX, roi de France

    Sao  Luis  réveille  et  annonce  la  décision  de  partir dans  la  Cruzada

     

    Luís n'est pas revenu de Taillebourg souffrant d'une dysenterie qui s'est rapidement aggravée. Cela avait été la cause de la mort de son père, Louis VIII.

    La reine mère, Branca de Castille, a demandé à l'abbé de Saint-Denis - abbaye où reposent les restes des rois de France - d'exposer à la vénération publique le corps du glorieux saint Dionysos, protecteur du royaume, ainsi que les reliques de saint Eleuterio et São Rustico, ses compagnons de martyre. São Luís avait déjà fait son testament et murmura à voix basse:

    - "Regarde moi. J'étais l'homme le plus riche et le plus noble du monde, le plus puissant de tous pour les trésors, pour mon pouvoir et pour mes amis, et voici, je ne peux même pas obtenir une trêve ou une heure de maladie de la mort. Que valait tout cela? "


    Lorsqu'il a perdu ses connaissances, les médecins ont annoncé sa disparition imminente. Le Palais Royal était rempli de lamentations, de soupirs et de larmes. Le clergé reçut l'ordre de préparer les funérailles.

    À un moment donné, le héros sacré était mort. Joinville compte:

    «Il est arrivé au point où l'une des dames autour a voulu passer le tissu sur son visage, disant qu'il était mort. Un autre ne voulait pas. Et pendant qu'ils se disputaient, Notre Seigneur a agi sur lui et l'a rétabli en santé.

    «Dès qu'il a pu parler, il a demandé que la croix lui soit imposée, et cela a été fait. Puis, en entendant qu'il a dit qu'il avait parlé, la reine mère a exprimé autant de joie qu'elle le pouvait.

    "Mais quand elle a appris que son fils avait traversé [a décidé d'aller à la Croisade], comme il l'a dit, elle était dans un état de deuil comme si elle l'avait vu mort."

    Saint Louis IX, roi de France

    Vitral da catedral Notre Dame
    representando a São Luís

    Saint Louis IX a expliqué que Notre-Seigneur l'avait enlevé des morts pour qu'il puisse adopter la croix, constituer une armée et regagner Jérusalem, qui gémissait depuis 1187 sous la tyrannie musulmane.

    Les reines Branca et Margarida, les conseillers royaux et les hautes autorités ecclésiastiques ont tout essayé pour le dissuader. Mais en vain.

    Il était sûr qu'il avait été sauvé des sources de la mort pour accomplir cette mission, et non d'une simple miséricorde de Dieu. De l'ancien royaume de Jérusalem, il ne restait que São João d'Acre et quelques autres ports tremblants.

    L'esprit surnaturel de la Croisade était mort. Saint Louis IX le ressusciterait avec la ferveur du temps de Godofredo de Bouillon et de ses compagnons d'expédition.

    Réformateur sage et prudent

    Prédisant une absence longue ou définitive, Louis IX a voulu, avant de se lancer dans la Croisade, ressentir l'état du royaume, protéger les plus faibles et réconcilier les puissants.

    En 1247, les inspecteurs ont visité le royaume comme le faisaient les missi dominici de Charlemagne. Dominicains et Franciscains, Ordres qui ont vécu un moment de ferveur et de sérieux, sont allés deux à deux écrire les plaintes des pauvres dans les champs et dans les villes, sans prendre contact avec les huissiers de justice (gouverneurs de province, à la fois juges, chefs militaires et collecteurs d'impôts) ).

    L'enquête a permis à São Luís de modifier le Conseil royal, d'échanger les trois quarts des huissiers de justice et de définir les limites précises de ses pouvoirs.

    Il a également modéré les pouvoirs judiciaires de la haute noblesse, afin que tout le royaume puisse faire appel au roi en tant que juge suprême.

    Saint Louis IX, roi de France

    Saint Louis 122, bouclier doré

    São Luís a également établi une réglementation concernant les coutumes des corporations professionnelles - les «syndicats» de l'époque - leur accordant autonomie et stabilité.

    Il réorganise la Mairie de Paris et crée une monnaie: le bouclier d'or et le grand denier d'argent pour faciliter les échanges, mettre fin à la fraude et moraliser l'activité économique.

    Un souverain moderne qui interférait tellement dans les coutumes du pays serait détesté, mais le charisme royal et la lumière de la sainteté du monarque brillaient dans ces réformes et il était béni par le peuple.

    Le bouclier d'or était la première pièce, au sens moderne, émise par un roi. En elle était protégé le bouclier - d'où le nom - avec les armoiries fleurdelisées du saint roi.

    Le bouclier de São Luís était standard jusqu'à l'ère moderne, étant réédité par ses successeurs et imité par les évêques, les princes et les seigneurs qui émettaient de la monnaie, et même par les papes, car il était digne de foi et exempt de fraude.

    La pièce a été conservée par beaucoup comme médaille religieuse! Ainsi, un plébiscite silencieux approuve la confiance des Français en leur roi.

     

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  • Louis XVII
    (né le 27 mars 1785, mort le 8 juin 1795)
    (Roi de France (considéré alors comme tel aux yeux des royalistes,
    de l’Europe et des Etats-Unis d’Amérique) : règne 1793-1795)
     
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    Ce prince, dont l’existence devait être si courte et si malheureuse, ce roi sans couronne dont les jours étaient destinés à s’éteindre dans la plus abjecte captivité, annonça par une enfance pleine de grâces et de séductions les qualités les plus propres à orner et même à honorer le rang suprême

    Second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il naquit au château de Versailles le 27 mars 1785. Il eut pour parrain Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, son oncle, et pour marraine Marie-Caroline de Lorraine, archiduchesse d’Autriche, reine des Deux-Siciles. Louis-Charles reçut d’abord le titre de duc de Normandie, et plus tard (4 juin 1789), celui de dauphin, que portait son frère aîné.

    « Sa taille, dit son principal biographe, était fine, svelte et cambrée, sa démarche pleine de grâce, son front large et découvert, ses sourcils arqués ; rien ne rendrait l’angélique beauté de ses grands yeux bleus frangés de longs cils châtains... On retrouvait dans sa physionomie, à la fois noble et douce, quelque chose de la dignité de Marie-Antoinette et de la bonté de Louis XVI ; tous ses mouvements étaient pleins de charme et de vivacité ; il y avait dans ses manières, dans son maintien une distinction exquise, et je ne sais quelle loyauté enfantine qui séduisait tous ceux qui l’approchaient. Sa bouche ne s’ouvrait que pour faire entendre les naïvetés les plus aimables ». Sa première enfance fut confiée à la duchesse de Polignac, amie personnelle de la reine, à laquelle succéda quelques années plus tard la marquise de Tourzel. Par un rapprochement étrange, il apprit à lire dans la Vie du duc de Bourgogne, frère aîné de son père, de cet héroïqueenfant dont la mort prématurée avait ravi à la France un roi destiné peut-être à conjurer toutes les calamités qui menaçaient son avenir. Les heureuses inclinations du jeune dauphin se révélaient par une foule de traits que les écrits du temps ont recueillis, et dont nous reproduirons quelques-uns.

    Louis XVII (1793-1795), par Jacques-Louis David
    Louis XVII (1793-1795), par Jacques-Louis David

     

    Un soir, à Saint-Cloud, sa mère chantait en s’accompagnant la romance si connue de Berquin : Dors, mon enfant, clos ta paupière... Ces paroles, chantées avec âme, avaient remué vivement le cœur du dauphin qui se tenait silencieux et recueilli auprès du clavecin ; surprise de le voir si tranquille, Madame Elisabeth dit en riant : « Ah ! pour le coup, voilà Charles qui dort ! » Levant soudain sa tête, l’enfant repartit d’un ton pénétré : « Ah ! ma chère tante, peut-on dormir quand on entend maman reine ! » Comme un jour, à Bagatelle, il allait se jeter dans un buisson de ronces, M. Hue, valet de chambre du roi, lui représentant le danger de ce chemin épineux : « Les chemins épineux, répondit-il d’un air résolu, mènent à la gloire ! » Un seigneur de la cour lui reprochait de prendre la peine de bêcher lui-même la plate-bande de son petit jardin ; un jardinier, ajoutait-il, vous fera cette besogne en un tour de main. « C’est possible, repartit l’enfant, mais ces fleurs je veux les faire croître moi-même, pour qu’elles soient plus agréables à maman qui les aime beaucoup ».

    Sans être volontaire dans l’acception ordinaire du terme, le jeune Charles-Louis annonçait un caractère décidé, et se montrait généralement rétif aux avertissements des femmes qui prenaient soin de lui ; mais toute résistance s’évanouissait devant un mot, devant un simple geste de sa mère. Toujours attentif à lui complaire, il épiait instinctivement toutes les traces d’inquiétude ou d’ennui que la marche déjà menaçante des événements commençait à imprimer sur son front. Un jour que, par distraction, l’aimable enfant avait mêlé quelques soucis aux fleurs dont il composait son bouquet habituel, il s’en aperçut au moment même de le présenter, et les arracha aussitôt en disant : « Ah ! maman, vous en avez bien assez d’ailleurs ! »

    L’horizon politique de la France s’obscurcissait en effet rapidement. Les sanglantes journées des 5 et 6 octobre avaient ramené à Paris la famille royale, et le jeune prince commençait à participer aux malheurs de ses parents ; réduit à l’étroite enceinte des Tuileries, il regrettait amèrement le parc de Versailles ; sa seule distraction était de se promener quelquefois en voiture accompagné de sa gouvernante, madame de Tourzel, avec qui l’abbé Davaux, déjà précepteur de sa sœur Marie-Thérèse, partageait l’œuvre délicate de son éducation. On lui enseignait, sous la direction éclairée de Louis XVI, la religion, l’histoire, la géographie, l’arithmétique et la botanique, et on l’exerçait à tous les jeux du corps.

    La grammaire, qui n’était pas négligée dans cet ensemble d’études, fournit un jour au jeune élève l’occasion d’un rapprochement plein de grâce. Interrogé sur la différence entre le comparatif et le superlatif, « le comparatif, répondit-il, est quand je dis : Mon abbé est meilleur qu’un autre abbé ; le superlatif, c’est quand je dis : maman est la plus aimable et la plus aimée de toutes les mamans. » On le conduisait régulièrement chaque jeudi chez la marquise de Leyde, qui possédait au faubourg Saint-Germain un bel hôtel avec un vaste jardin, où il jouait en liberté avec un ou deux enfants de son âge.

    Plus tard, on lui consacra un petit arpent de terrain dans le jardin des Tuileries, à l’extrémité de la terrasse du Bord de l’eau ; il cultiva des fleurs et éleva des lapins dans ce petit parterre qui a appartenu plus tard au roi de Rome, au duc de Bordeaux et au comte de Paris. Avant de sortir des Tuileries, le dauphin s’exerçait au maniement d’un fusil. Un jour, au moment du départ, l’officier qui commandait le peloton de garde nationale chargé de l’accompagner lui ayant demandé de lui rendre son fusil, Louis-Charles s’y refusa brusquement ; madame de Tourzel l’ayant repris à ce sujet : « Si monsieur m’eût dit de le lui donner, répondit l’enfant, à la bonne heure ; mais le lui rendre !... »

    Ce jeune prince, en qui l’instinct de la bienfaisance avait devancé l’âge, économisait sur ses épargnes une petite somme pour secourir les enfants trouvés. Son père, le voyant un jour occupé à renfermer des écus par piles dans son coffret, le taxa d’avarice. « Oui, mon père, répondit-il, je suis avare, mais c’est pour les enfants trouvés. Ah ! si vous les voyiez, ils sont bien nommés ; ils font vraiment pitié ! » Louis XVI serra son fils dans ses bras et combla le coffret. Les progrès de plus en plus formidables de l’ouragan révolutionnaire, la dépendance toujours plus étroite dans laquelle la famille royale était tenue aux Tuileries, précipitèrent cette tentative désespérée qui vint échouer misérablement à Varennes.

    Le dauphin, alors âgé de six ans, garda un secret absolu sur ces mystérieux apprêts dont il ne pouvait comprendre le but. Quand, après plusieurs semaines d’une captivité sévère, il put descendre avec sa mère dans le jardin des Tuileries : « Maman, s’écria-t-il en bondissant, que je plains les malheureux qui sont toujours renfermés ! » Dans la journée du 20 juin, cette préface menaçante du 10 août, M. Hue pourvut à la sûreté du jeune prince en l’emportant, à travers ses sanglots, dans la chambre de sa sœur, où plusieurs membres de l’assemblée législative vinrent l’entourer. L’un d’eux se prit à lui adresser quelques questions sur l’histoire de France et prononça le nom de la Saint-Barthélemy. « Pourquoi parler de cela ? dit un autre, il n’y a point ici de Charles IX. - Ni de Catherine de Médicis ! » ajouta l’enfant.

    Quelques attroupements s’étant encore formés le lendemain autour du château : « Maman, est-ce encore hier ? » dit-il à la reine avec une triste et touchante ingénuité. La captivité de la famille royale devint plus intolérable encore après cette journée, et le malheureux enfant, le visage collé contre les vitres de sa chambre, fut réduit à envier le sort des rares promeneurs qui, errant, dit M. de Beauchesne, autour de son parterre abandonné, respiraient librement l’air dans le jardin de ses aïeux.

    Au 10 août, lorsque, cédant au conseil de Rœderer épouvanté, la malheureuse famille alla chercher un asile au sein de l’assemblée, ce fut dans les bras de sa mère, qui voulut elle seule lui servir de rempart, que le jeune prince traversa le jardin des Tuileries. A son arrivée dans la salle, un homme à figure repoussante portant l’uniforme de sapeur, le nommé Rocher, qui depuis fut établi guichetier du Temple, s’empara de lui et le déposa sur le bureau du président. Dès que l’enfant se sentit libre, il courut dans les bras de sa mère d’où on l’arracha de nouveau ; puis la famille déchue fut réunie tout entière dans la loge de logographe. Le dauphin échappait par son âge au sentiment des infortunes sans limites que présageaient trop ces terribles épreuves : « Maman m’a promis de me coucher dans sa chambre, s’écria-t-il avec une joie naïve, parce que j’ai été bien sage avec ces vilains hommes ! »

    Les augustes captifs vinrent bientôt inaugurer à la tour du Temple cette ère indescriptible d’outrages et de tortures qui ne devait avoir pour terme que la mort. L’étroite surveillance à laquelle ils furent graduellement condamnés n’interrompit point les études et les exercices religieux du fils de Louis XVI. Ce prince allégeait les pesantes heures de la captivité en enseignant au dauphin la géographie, l’histoire et le calcul ; mais la langue des chiffres ayant inspiré de l’ombrage à un municipal de service, le conseil de la commune proscrivit l’arithmétique.

    Chaque soir Charles-Louis récitait une prière pour sa famille, pour la princesse de Lamballe et pour sa gouvernante. Ce régime dura jusqu’au 26 octobre, jour où le dauphin fut retiré des mains de la reine pour être remis dans celles de son père. Cette séparation si cruelle pour le cœur aimant du jeune prince n’amortit point la vivacité naturelle de son esprit. Un municipal nommé Mercereau, maçon de son état, lui dit : « Sais-tu bien que la liberté nous a rendus tous libres et que nous sommes tous égal ! - Egal tant que vous voudrez, répliqua l’enfant royal, mais ce n’est pas ici que vous nous persuaderez que la liberté nous a rendus libres ».

    D’autres épreuves plus déchirantes étaient réservées à cette innocente victime. Le jour funèbre du 21 janvier se leva, et l’escalier de la tour du Temple retentissait encore des pas du roi martyr, lorsqu’on vit le malheureux enfant courir éperdu vers les municipaux et les gardes, prenant leurs mains, embrassant leurs genoux, les conjurant tous de le laisser passer pour parler au peuple afin qu’il ne fît pas mourir son père.

    Quand de sinistres détonations annoncèrent l’accomplissement du forfait suprême de la révolution, l’infortuné fondit en larmes et ne suspendit ses sanglots que pour essayer sur sa mère éplorée la consolation de ses caresses. Un moment courbée sous l’étreinte puissante du malheur, la grande âme de Marie-Antoinette se releva sous l’empire de cette foi religieuse qui avait marqué d’un éclat impérissable les derniers moments de Louis XVI ; elle rappela avec onction à son fils les vœux d’un père mourant et l’exhorta à penser à Dieu : « Maman, lui répondit-il, quand j’appelle le bon Dieu, c’est toujours mon père qui descend devant moi ».

    Quelques jours plus tard, la reine recueillit la douloureuse jouissance d’entendre chanter par son fils, qu’accompagnait Madame Royale sur le clavecin, la touchante romance intitulée la Piété filiale, que le bon et compatissant Lepitre, l’un des surveillants du Temple, avait composée sur la mort du roi. Hélas ! l’amère satisfaction de pleurer ensemble, cette dernière consolation des infortunés, devait leur être bientôt ravie. Plus impitoyable encore que la sanguinaire Convention, la commune de Paris ordonna que le dauphin serait séparé de sa mère et de sa famille, et cet ordre barbare s’accomplit le 3 juillet, au milieu d’une scène de désolation et de désespoir qu’il faut renoncer à dépeindre.

    Rassemblant toute son énergie dans un suprême effort, la reine exhorta son fils à se souvenir de ses devoirs quand elle ne serait plus auprès de lui pour les lui rappeler ; elle lui recommanda d’être sage, patient et honnête, et de songer à son père qui le bénissait du haut du ciel, et tout fut dit. Des mains de Marie-Antoinette, la jeune victime avait passé dans celles du cordonnier Simon ! A cette phase nouvelle de la vie du dauphin se rattachait une combinaison dont l’histoire a été lente à surprendre le secret.

    Louis XVII et le cordonnier Antoine Simon
    Louis XVII et le cordonnier Antoine Simon

     

    Cette combinaison vraiment infernale et dont Chaumette, procureur de la commune, paraît avoir été le principal promoteur, consistait à conduire à la mort par un abrutissement graduel l’héritier du sang royal, à s’en défaire, en un mot, par un moyen qui ne fût ni l’assassinat, ni la déportation, ni l’empoisonnement. Ce calcul que Simon, jacobin stupide autant que féroce, ne comprit point d’abord, il le servit bientôt avec une brutalité dont la protection systématique est demeurée un des crimes les plus odieux du régime révolutionnaire.

    Son premier soin fut, comme il le disait, de museler le louveteau, c’est-à-dire de réduire au silence, à force de menaces et de mauvais traitements, le jeune captif qui n’avait cessé de réclamer sa mère. Il lui parut piquant de faire porter au fils de France le deuil de Marat, qui venait de périr sous le poignard de Charlotte Corday, et d’assujettir aux plus viles fonctions de son service personnel cette main qui avait cueilli les plus belles fleurs de Versailles pour la plus tendre des mères et la plus majestueuse des reines. Le petit Capet dut bientôt revêtir la carmagnole républicaine ; son élégante chevelure disparut sous l’impitoyable ciseau de la femme Simon, et sa longue résistance à coiffer le bonnet rouge fléchit devant des obsessions et des tortures auxquelles son affreux geôlier ne craignit pas de mêler le secours d’une abrutissante ivresse.

    C’est dans cette situation abjecte que la condescendance d’un de ses gardiens procura, hélas ! à la malheureuse reine la fatale satisfaction de l’entrevoir secrètement une dernière fois ! Marie-Antoinette avait ignoré jusqu’alors le déplorable état de son fils ; aucune illusion ne lui fut désormais permise ; et lorsque, quelques jours plus tard, on l’entraîna à la Conciergerie pour y subir la dernière épreuve de son long calvaire, elle emporta, dit un de ses historiens, « la source la plus amère de tourments, d’inquiétudes et de larmes plus cuisantes encore que celles qu’elle avait jusque-là répandues » (Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort. Liv. 2, par de Beauchesne).

    Les accusations manquaient contre l’irréprochable reine ; ce fut au Temple qu’on songea pour combler cette lacune, et l’industrie révolutionnaire ne recula pas devant l’idée de faire déshonorer une mère par son propre fils. Le 6 octobre, Pache et Chaumette entrent dans la chambre de Simon, qui avait pris soin d’égarer l’imagination de son captif par ses procédés habituels. Un administrateur de police lit un interrogatoire écrit d’avance, dans lequel l’enfant répond comme on voulait qu’il répondît, on le fait signer ensuite comme on voulait qu’il signât.

    La signature du jeune prince est en effet articulée d’une main débile et mal assurée, et ne rappelle, ni pour la correction, ni pour la netteté, des lignes d’écriture tracées par lui deux ou trois ans auparavant, et dont on trouve un fac-similé dans le livre de M. de Beauchesne, son biographe. Dans ces circonstances, Hébert, le véritable instigateur de cette infamie, survient et triomphe.

    Cependant ce témoignage solitaire, malgré sa monstrueuse précision, ne suffit point aux ennemis de la reine ; ils espèrent, à l’aide de questions ambiguës et captieuses, arracher à la fille et à la sœur de Louis XVI quelques mots qui, habilement interprétés, pourront les rendre complices de toutes les calomnies accumulées contre Marie-Antoinette. Le lendemain, après avoir été séparément interrogées, la tante et la sœur du jeune prisonnier subissent l’épreuve d’une ignominieuse confrontation, qui se prolonge pendant près de trois heures. L’angélique pureté de l’une et la présence d’esprit de l’autre déjouent l’abominable calcul d’Hébert et de Chaumette ; mais le procès-verbal du Temple, ce monument sans exemple peut-être de la perversité humaine, n’en fut pas moins produit aux débats.

    Tout le monde sait le beau mouvement que cet incident inspira à l’auguste accusée et la confusion dont il couvrit ses accusateurs ; l’impression fut telle, que Robespierre alla jusqu’à voir dans l’imputation calomnieuse d’Hébert un moyen employé pour exciter l’intérêt populaire en sa faveur.

    Retournons au Temple, où nous attendent des scènes plus lugubres, sinon plus déchirantes que celles que nous avons esquissées. L’ignoble tyrannie de Simon, rarement adoucie par la compatissance de certains municipaux de service, dura trois mois encore ; pendant ce temps, l’intelligence de son élève acheva graduellement de s’éteindre sous l’empire des menaces, des mauvais traitements et des obsessions employés pour en extorquer quelques lambeaux de révélations propres à compromettre sa tante, dont on instruisait le procès.

    Au milieu de cette lamentable décadence, le fils de Louis XVI avait conservé le sentiment de la gratitude. Un savant estimable, M. Naudin, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, ayant été appelé pour donner des soins à la femme Simon, son mari voulut en sa présence contraindre le jeune prince à chanter d’infâmes couplets contre la reine ; l’enfant s’y refusa avec larmes, puis avec énergie. « S.... vipère, s’écrie Simon en le saisissant par les cheveux, il me prend envie de t’écraser contre le mur ! - Scélérat, que vas-tu faire ? s’écria M. Naudin avec indignation. Et le geôlier resta muet. »

    Le lendemain, M. Naudin étant revenu visiter la malade, il se sentit arrêter dans le passage d’une chambre à l’autre par le jeune prisonnier : « Hier, lui dit-il, vous m’avez prouvé que vous vous intéressiez à moi, je n’ai que ceci pour vous en témoigner ma reconnaissance, vous me feriez bien plaisir de l’accepter. » Et il présenta au docteur, vivement ému, deux poires qu’on lui avait données la veille pour son goûter. Un sentiment plus respectable encore, la foi religieuse, avait survécu au dépérissement de ses facultés intellectuelles, et le royal orphelin n’avait jamais oublié les dernières recommandations de sa mère.

    De Beauchesne nous apprend qu’une nuit du mois de janvier, le geôlier de Louis XVII surprit l’enfant les mains jointes et à genoux, priant Dieu dans un songe plein de ferveur. Il se leva aussitôt, et, sans s’inquiéter de l’effet de cette ablution glaciale dans une nuit d’hiver, versa sur la tête de l’enfant une cruche remplie d’eau ; l’enfant, réveillé en sursaut, se hâta de chercher en tremblotant un refuge sur son oreiller ; mais l’implacable bourreau courut sur lui et le secouant avec violence : « Je t’apprendrai, lui dit-il, à faire tes patenôtres et à te lever la nuit comme un trappiste. » Puis, s’armant de son soulier à gros clous, il se rua furieux sur sa victime qui, parant de ses deux bras les coups qu’il allait lui porter : « Que vous ai-je donc fait pour vouloir me tuer ? - Te tuer, louveteau ! comme si je le voulais, comme si je l’avais jamais voulu ! Oh ! la vipère ! elle ne sait donc pas que si je la prenais une fois par le cou, elle ne crierait plus ! » Et il renversa violemment sur son lit glacé le malheureux enfant, qui s’y blottit en silence, tressaillant de froid et d’épouvante.

    Le 19 janvier 1794, Simon, rappelé à ses fonctions de municipal, quitta ainsi que sa femme la tour du Temple, prédisant à sa douce victime, par forme d’adieux, « que le crapaud ne sortirait pas de la crapaudière, quand bien même tous les capucins du ciel se mêleraient de l’enlever ». A noter que Simon périt sur le même échafaud que Robespierre, le 28 juillet 1794. Quant à la femme Simon, elle mourut le 10 juin 1819 aux Incurables de la rue de Sèvres, où son indigence était assistée par une petite pension que lui versait madame la duchesse d’Angoulême.

    Loin d’adoucir le sort du petit prisonnier, la retraite de Simon ne fut que le signal d’une aggravation de sa captivité. Les six mois qui suivirent constituent la période la plus lamentable de cette vie si jeune encore et déjà vouée à tant de germe d’infortune. Les comités révolutionnaires décidèrent qu’il n’y aurait plus désormais d’intermédiaire entre la tour du Temple et la municipalité ; le logement de l’enfant captif fut restreint à une pièce ; ce fut celle qu’avait occupée le fidèle Cléry, ce dernier serviteur de son père. On pratiqua dans la porte de cette chambre un guichet fermé par des barreaux mobiles que fixait un énorme cadenas, avec une tablette pour recevoir les grossiers aliments destinés à soutenir cette misérable existence.

    Le jeune captif fut privé de feu et de lumière, et ne reçut de chaleur que par le tuyau d’un poêle placé dans l’antichambre, de lumière que celle d’un réverbère suspendu en face des barreaux ; l’unique croisée de sa chambre demeura constamment fermée ; il n’entendit plus d’autre bruit que celui des verrous, d’autre voix que celle du gardien qui l’avertissait de se coucher à la tombée de la nuit, ou des cerbères à face humaine qui troublaient à plusieurs reprises son repos nocturne par ces cris sinistres : « Capet ! Capet ! dors-tu ? où, es-tu donc ? Race de vipère, lève-toi ! » Et quand l’enfant avait comparu, tremblant, haletant, glacé.... « C’est bon, va te coucher, housse ! décanille ! »

    Dans cette vie sépulcrale, au milieu de tant de barbaries accumulées contre une frêle et innocente créature, de ces longues nuits pleines de fantômes et de tortures, de ces longues journées sans emploi et sans distraction, ses forces s’épuisèrent rapidement ; les tortures de la solitude dévorèrent les restes de cette intelligence si vive et si lumineuse ; son cœur se dessécha, il devint insensible à tout ce qui se passait autour de lui, et négligea les soins les plus vulgaires de la vie matérielle. Ses mains débiles refusèrent de remuer la paillasse de son lit, de renouveler ses draps sales, sa couverture qui tombait en lambeaux ; il s’étendait tout habillé sur son grabat durci, et se préparait ainsi par une journée de somnolence aux insomnies cruelles que venaient encore troubler les visites de ses gardiens.

    Ce déplorable état de choses, plus soupçonné encore que connu au dehors, émut quelques âmes compatissantes. Le dernier médecin de Louis XVI, M. Lemonnier, homme de talent et de cœur, vint de sa retraite de Montreuil solliciter le dangereux honneur de visiter et soigner le malheureux enfant. Les régicides méprisèrent ces propositions, « bien résolus à ne laisser pénétrer dans la tour un homme de l’art que lorsqu’ils pourraient l’y admettre impunément » (Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort. Liv. 13, par de Beauchesne).

    Le 9 thermidor, qui fit respirer la France, étendit son action modératrice jusque dans la douloureuse enceinte du Temple. Un homme en qui les opinions révolutionnaires n’avaient point étouffé les sentiments de l’humanité, le nommé Laurent, fut donné pour gardien au jeune prince. Il se rendit à la tour dans la soirée du 29 juillet, et se présenta, accompagné de plusieurs municipaux, au guichet de son cachot. Appelée à plusieurs reprises, la victime répondit un faible oui, mais il fut impossible de la déterminer à se lever et à comparaître au tour.

    En présence de ce mutisme et du spectacle hideux, repoussant, qu’entrevirent ses regards, Laurent comprit qu’il lui importait de faire constater l’état dans lequel il recevait son prisonnier ; il provoqua une enquête du comité de sûreté générale, et, dès le lendemain, plusieurs membres du comité et quelques municipaux se rendirent au Temple. Appelé comme la veille, l’enfant ne répondit pas ; les barreaux furent écartés, la porte enlevée ; les visiteurs entrèrent.

    « Alors, dit de Beauchesne dans son Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort - liv. 14, apparut le spectacle le plus horrible qu’il soit donné à l’homme de concevoir, spectacle hideux que ne présenteront jamais deux fois les annales d’un peuple civilisé, et que les meurtriers mêmes de Louis XVI ne purent contempler sans une pitié douloureuse, mêlée d’effroi. Dans une chambre ténébreuse, d’où il ne s’exhalait qu’une odeur de mort et de corruption, sur un lit défait et sale, un enfant de neuf ans, à demi enveloppé d’un linge crasseux et d’un pantalon en guenilles, gisait, immobile, le dos voûté, le visage hâve et ravagé par la misère, dépourvu aujourd’hui de ce rayon de vive intelligence qui l’éclairait naguère ; sur ses traits si délicats, on ne voyait plus que la plus morne apathie, que l’inertie la plus sauvage et qui semblait attester la plus profonde insensibilité. Ses lèvres décolorées et ses joues creuses avaient dans leur pâleur quelque chose de vert et de blafard ; ses yeux bleus eux-mêmes, agrandis par la maigreur du visage, mais dans lesquels toute flamme était éteinte, semblaient, depuis qu’ils ne reflétaient plus l’azur du ciel, avoir pris dans leur terne immobilité une teinte grise et verdâtre.

    La Prison du Temple en 1792
    La Prison du Temple en 1792

     

    « Sa tête et son cou étaient rongés par des plaies purulentes ; ses jambes, ses cuisses et ses bras, grêles et anguleux, étaient démesurément allongés aux dépens du buste ; ses poignets et ses genoux étaient chargés de tumeurs bleues et jaunâtres ; ses pieds et ses mains, qui ne ressemblaient plus à une chair humaine, étaient armés d’ongles excessivement longs et ayant la dureté de la corne. Une crasse invétérée collait comme une poix sur ses petites tempes, ces beaux cheveux blonds que devait toucher un jour la couronne de France, et aujourd’hui livrés à la honte de la vermine ; la vermine lui couvrait aussi le corps ; la vermine et les punaises étaient entassées dans chaque pli de ses draps et de sa couverture en lambeaux, sur lesquels couraient de grosses araignées noires, hôtes immondes des cachots... Tel était l’aspect de cette enfance exténuée, qui n’avait plus de quoi loger un cœur - cœur si noble et si aimant ! - et qui s’éteignait dans l’atmosphère pestilentielle de cette chambre. »

    L’humanité courageuse de Laurent pourvut aux premiers besoins du prisonnier ; il fit laver et panser ses plaies, rafraîchir, éclairer et purifier sa chambre : l’odieux guichet disparut, et il obtint des commissaires du Temple la permission de conduire quelquefois sur la plate-forme de la tour le languissant captif qui, d’abord surpris de rencontrer sous une forme humaine une pitié qu’il avait depuis si longtemps cessé d’inspirer, s’abandonna par degrés à son nouveau gardien. L’infortuné ignorait la déplorable fin de sa mère et de sa tante. Un jour qu’il avait obtenu la faveur de se promener sur la tour, on le vit ramasser avec soin quelques fleurettes jaunes qui croissaient dans les interstices des créneaux dont elle était surmontée, et les laisser silencieusement tomber à la porte de la chambre qu’occupait sa mère...

    Au bout de trois mois, le 8 novembre, le comité de sûreté générale adjoignit à Laurent, sur sa demande, un homme qui s’était tenu en dehors de toutes les luttes des partis, et qui, sous une enveloppe timide, nourrissait une sensibilité exquise. Gomin, c’était son nom, provoqua de nouveaux allégement au sort du jeune orphelin, conquit des commissaires l’autorisation de faire allumer à la tombée de la nuit le réverbère qui lui mesurait une chétive lueur, et de diminuer la rigueur de sa solitude.

    Ces égards sympathiques parvinrent graduellement à triompher du mutisme presque absolu dans lequel le timide enfant s’était concentré depuis tant de mois, et à fléchir la fierté méfiante et opiniâtre qui était devenue le fond de son caractère, mais sa puissance ne put aller au delà. L’existence de ce frêle débris de la royauté de Louis XVI inquiétait trop de mauvaises consciences, elle inspirait trop d’espoir aux amis renaissants de la monarchie, pour que le pouvoir révolutionnaire songeât à adoucir sérieusement sa captivité.

    Mathieu, Cambacérès et Lequinio insistèrent pour qu’il continuât à être soumis à une étroite surveillance ; et la séparation complète entre le frère et la sœur, qui ne s’étaient pas vus depuis leur confrontation du 7 octobre 1793, fut maintenue. Cette affreuse situation était de temps à autre rendue plus amère par les propos farouches ou les prédictions sinistres des commissaires de service. L’un d’eux, appelé Cazeaux, laissa dans l’âme du prisonnier, observateur silencieux, une impression durable et funeste ; un autre, le nommé Collot, eut la barbarie de prophétiser, après avoir envisagé attentivement le jeune prince « qu’avant six décades il serait fou, idiot ou crevé. »

    Demeuré seul avec la douce victime, Gomin s’efforça d’atténuer l’effet de cette cruelle sentence. Une larme brilla dans les yeux de l’enfant ému : « Et pourtant, soupira-t-il avec une angélique résignation, je n’ai fait de mal à personne ! » Laurent se retira, et fut le 31 mars remplacé par Antoine Lasne, ancien militaire, honnête homme, moins expansif, mais d’un caractère plus décidé que Gomin.

    Il se dévoua sans partage au service du royal détenu, et parvint à l’intéresser en lui rappelant quelques scènes de sa première enfance auxquelles il avait assisté comme garde-française. Lasne chantait et Gomin jouait du violon ; tous deux réussirent à charmer par leur talent, bien que médiocre, les longues heures de leur solitude, et ces courtes joies furent les dernières que le jeune orphelin dut goûter dans ce monde, où ses plus belles années lui avaient été mesurées par la douleur.

    Depuis l’interrogatoire de Chaumette et surtout depuis sa barbare séquestration, ses maux avaient subi une progression lente, mais continue. Une première visite, ordonnée par le comité de sûreté générale, avait eu lieu le 25 janvier sans amener aucun adoucissement dans son état. Dans les premiers jours de mai, les symptômes du mal devinrent plus intenses et plus menaçants. Vaincu par des avertissements réitérés, le comité invita M. Desault à donner ses soins au malade.

    Le célèbre chirurgien vint, examina attentivement le malheureux enfant, dont il ne put tirer aucune réponse, et se borna à ordonner une potion dont l’effet fut absolument nul. Desault ne dissimula pas qu’on avait trop tardé à l’appeler ; il constata l’existence d’une affection scrofuleuse aggravée par l’épuisement et le marasme, et proposa d’essayer sur cette fleur étiolée l’air pur et vivifiant de la campagne ; mais il ne fut point écouté. Desault, par son exactitude et son intérêt, commençait à conquérir la docilité et la confiance du jeune malade, lorsqu’il fut brusquement enlevé, le 1er juin, par une fièvre ataxique dont il avait puisé le germe dans un court emprisonnement sous le régime de la Terreur.

    Pelletan, qui le remplaça conjointement avec Dumangin, médecin en chef de l’hospice de l’Unité, jugea dès l’abord l’état désespéré du prince, et insista pour qu’il fût transporté dans une pièce où l’air et la lumière lui arrivassent librement, et où le bruit incessant des verrous n’attristât pas ses derniers moments. Il réclama pour le rejeton royal le secours, désormais superflu, d’une garde-malade, qui lui avait toujours été refusé. Comme il élevait la voix en formulant ces demandes : « Parlez plus bas, je vous en prie, dit le patient, j’ai peur qu’elles ne vous entendent là-haut, et je serais fâché qu’elles apprissent que je suis malade. »

    Le transport s’effectua péniblement, et il se trouva, le croirait-on, un commissaire civil du nom d’Hébert pour se plaindre que le louveteau eût déménagé sans l’ordre de la commune ! Le 8 juin 1795, dès le matin, Gomin entra dans sa chambre solitaire, et profita d’un instant de calme pour l’entretenir de l’arrestation d’un commissaire dont ils avaient eu à se plaindre « J’en suis fâché, répondit l’aimable enfant ; il est plus malheureux que nous, il mérite son malheur ! » Ses dernières pensées furent pour sa mère absente, dont il ne cessait d’être occupé.

    Vers l’approche du moment suprême, Gomin fut frappé de l’immobilité soudaine de ses traits et de l’éclat inusité de son regard : « Je souffre beaucoup moins, lui dit le jeune mourant ; la musique est si belle !... Ecoutez, écoutez, reprit-il en tressaillant, au milieu de toutes ces voix j’ai reconnu celle de ma mère !... » Le sensible gardien parut se prêter à cette illusion touchante : elle durait encore quand, quelques minutes après, Lasne vint remplacer son camarade au lit du mourant... A dix heures un quart, le jeune ange avait pris son vol vers les cieux !

    Les restes mortels de Louis XVII furent portés le surlendemain 10 juin, à sept heures du soir, en présence d’une foule considérable et d’un cortège nombreux, au cimetière de Sainte-Marguerite où ils furent inhumés dans la fosse commune ; mais il paraît probable que, soit par un sentiment pieux, soit par un calcul intéressé, la nuit suivante ou celle d’après, le cercueil qui les contenait fut enlevé secrètement et déposé dans une autre partie du même cimetière. Une ordonnance royale rendue le 14 février 1816, en suite d’une loi dont M. de Chateaubriand avait été le promoteur, prescrivit l’érection d’un monument expiatoire à la mémoire du jeune roi ; mais on dut renoncer à son exécution par l’impossibilité de retrouver ces tristes débris. Le cœur de l’enfant du Temple, soustrait furtivement par Pelletan lors de l’autopsie cadavérique, fut placé dans un vase en vermeil qui demeura plus tard en dépôt à l’archevêché de Paris. Ce vase devint, le 29 juillet 1830, la proie des insurgés qui pillèrent l’archevêché : ce qu’il en advint alors fait encore l’objet de nombreuses polémiques.

    Les circonstances généralement peu connues qui accompagnèrent la fin de Louis XVII, le mystère impénétré qui couvre encore l’emplacement de son inhumation définitive, ont longtemps accrédité l’idée que la jeune victime était sortie vivante de sa prison, cette idée expliquant l’apparition, avant et depuis la restauration de la monarchie des Bourbons, d’hommes prétendant au trône sous le nom de Louis XVII.

    Jean-Marie Hervagault, le premier par ordre de date, fils d’un tailleur de Saint-Lô, personnage sans instruction, mais d’une rare effronterie, après avoir fait de nombreuses dupes en Normandie, en Bourgogne et en Champagne, fut condamné par le tribunal de Reims, le 3 avril 1802, à trois années d’emprisonnement, et mourut à Bicêtre en 1812. Mathurin Bruneau, fils d’un sabotier de Vezins, où il était né en 1784, fut condamné à cinq ans d’emprisonnement et à 3 000 francs d’amende le 18 février 1818, par un jugement du tribunal correctionnel de Rouen dont il n’appela point.

    Charles-Guillaume Naundorf séduisit un grand nombre de personnes par la distinction de ses traits et une certaine conformité de sa figure avec le type de la famille des Bourbons. Encouragé par ce premier succès, il s’adressa aux chambres, mais s’attira des poursuites juridiques qui se terminèrent, le 23 février 1836, par une sentence d’acquittement au tribunal correctionnel de la Seine. Il disparut depuis lors du territoire français, pour s’installer aux Pays-Bas, où les autorités lui manifestèrent le plus grand respect. Lorsqu’il tomba malade, le roi se tint informé de son état par son médecin personnel.

    Il mourut à Delft le 10 août 1845, les plus grands honneurs étant rendus à sa dépouille, avec la participation des forces armées néerlandaises. Un examen post-mortem fut réalisé le 12 août par trois médecins militaires en présence du notaire Scholten, qui en dressa le procès-verbal, du fils aîné Charles-Édouard, de l’avocat Van Buren et du major d’artillerie Van Meurs, témoins. On peut notamment y trouver quatre signes caractéristiques connus de Louis XVII (cicatrices, caractéristiques des dents). L’acte de décès fut établi au nom de Louis XVII.

    En France, une attention plus considérable et plus prolongée se fixa sur un faux baron de Richemont, qui avait été condamné, le 4 novembre 1834, à dix années de réclusion par la cour d’assises de la Seine, sous le nom de François-Henri Hébert, pour délit d’escroquerie et d’usurpation de titres et pour crime de complot contre la sûreté de l’État. Après l’expiration de sa peine, Hébert dépaysa la police par un changement de nom, et prit plus tard celui de Richemont, à la faveur duquel il fit un grand nombre de dupes dans les châteaux et même parmi les ecclésiastiques des environs de Lyon.

     
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  • Louis XVI
    (né le 23 août 1754,
    mort le 21 janvier 1793)
    (Roi de France : règne 1774-1791. Roi des Français : règne 1791-1792)
     
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    Né à Versailles le 23 août 1754, il était le second fils de Louis, dauphin de France, et de Marie-Josèphe de Saxe. Il reçut en naissant le titre de duc de Berry. Son âme franche et sans déguisement s’ouvrit de bonne heure à tous les sentiments vertueux, et son esprit droit et sérieux à toutes les connaissances utiles. Mais la fermeté et une juste confiance en lui-même manquèrent à son caractère, et ce défaut rendit inutile ou funeste tout ce qu’il avait reçu ou acquis pour sa gloire et pour le bonheur de ses peuples.

    Louis XVI (1774-1792)
    Louis XVI (1774-1792)

    Son éducation fut celle des rois dont les instituteurs oubliaient trop souvent que la même doctrine qui leur enseigne à modérer leur pouvoir, leur commande surtout de le maintenir. En 1765 il perdit son père, qui laissait tant de regrets, et bientôt après sa mère qui ne put survivre à son époux. La douleur du jeune prince fut extrême : il refusa longtemps de sortir ; et lorsqu’en traversant les appartements il entendit dire pour la première fois : « Place à Monsieur le dauphin », des pleurs inondèrent son visage et il s’évanouit.

    Le premier événement de sa vie fut son mariage avec la fille de l’immortelle Marie-Thérèse, Marie-Antoinette d’Autriche, qui devait partager son trône et ses malheurs. Les fêtes données à l’occasion de ce mariage (16 mai 1770), mal ordonnées par la police, coûtèrent la vie à un grand nombre de spectateurs ; triste présage du sort qui attendait ces époux infortunés. Bientôt la mort de Louis XV (10 mai 1774) lui imposa un fardeau qu’il n’accepta qu’en tremblant. La faveur publique s’attache d’ordinaire aux jeunes rois : Louis XVI, âgé de vingt ans, la méritait à bien d’autres titres, et il en reçut à son avènement au trône les témoignages les moins équivoques.

    Son premier soin avait été d’appeler au ministère M. de Machault, digne de cet honneur et capable de diriger la jeunesse du monarque dans les circonstances difficiles où se trouvait l’État. Une intrigue de cour l’écarta et mit à sa place le comte de Maurepas, courtisan profond dans l’art de l’intrigue, superficiel dans tout le reste, et dont le grand âge n’avait pu guérir l’incurable frivolité. Trop vieux pour un roi de vingt ans, et qui avait besoin d’être enhardi, il intimida sa jeunesse sans guider son inexpérience.

    Louis XVI avait de la bonté dans le cœur, mais quelque rudesse dans les manières ; et ses premiers mouvements contre tout ce qui s’écartait de l’ordre, se ressentaient de la franchise de son caractère et de l’austérité de ses vertus. M. de Maurepas qui se jouait des choses les plus sérieuses et voyait tout avec indifférence, adoucit beaucoup trop cette disposition qui ressemble quelquefois à de la force de caractère, et peut du moins en dissimuler l’excessive débonnaireté. Dès lors Louis XVI n’agit que sous l’inspiration de ses ministres ; il appela successivement ceux que lui désignaient d’une part Maurepas, et de l’autre, une prétendue opinion publique, que l’intrigue et les intérêts personnels font parler à leur gré, et qui malheureusement est la seule que les rois soient condamnés à entendre.

    Ce furent : Turgot, partisan fanatique de cette politique matérialiste, qui ne voit dans le gouvernement des peuples que de l’argent, du commerce, du blé et des impôts, fier de se croire le chef d’une secte dont il n’était que l’instrument ; Malesherbes, ami de Turgot, qui avait à la fois des vertus antiques et des opinions nouvelles ; Saint-Germain, élevé dans les minuties de la tactique allemande qui détruisit le plus ferme rempart de la royauté, la maison du roi, dont la bravoure et l’incorruptible fidélité ne pouvaient racheter aux yeux des faiseurs militaires ce qui lui manquait en précision dans les manœuvres et en rigidité dans la discipline ; Necker enfin, banquier protestant et Genevois, et à ce double titre, imbu de cette politique rétrécie qui veut régler un royaume sur le système dune petite démocratie et les finances d’un grand État comme les registres d’une maison de banque ; qui s’irrite contre toute distinction autre que celle de la fortune, et ne voit dans le dépositaire du pouvoir monarchique que le président d’une assemblée délibérante, ou le chef d’une association commerciale, révocable au gré des actionnaires.

    Aucun de ces hommes ne comprenait la monarchie française, et il eût suffi de l’un d’eux pour la renverser. Louis XVI, naturellement porté à l’économie, commença son règne par des retranchements sur ses dépenses ; réductions qui honorent la modération d’un souverain quand elles ne coûtent à la royauté aucun sacrifice sur ses droits et sa dignité. Il remit au peuple le droit de joyeux avènement ; il établit pour Paris le mont de piété et la caisse d’escompte ; il fit cesser les craintes d’une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l’hôtel de ville ; il abolit les corvées, qu’il convertit en impôt pécuniaire, et il abolit aussi dans la Franche-Comté un reste de servitude territoriale, dont n’avaient peut-être jamais entendu parier ceux qui firent de cet affranchissement un texte aux plus emphatiques éloges ; il supprima la torture, ou question judiciaire avant la condamnation à mort, sévérité à peu près tombée en désuétude, mais dont la menace importunait les conspirateurs.

    Louis XVI rendit plus tard aux protestants la plénitude des droits civils (1787), en imprimant à leurs mariages un caractère légal : bienfait immense, n’eût-il été qu’un acte de justice, et trop mal reconnu. Enfin, il essaya des administrations provinciales, formées par Necker dans des vues et sur un plan assez peu monarchiques. Cette nouveauté était d’une extrême conséquence : avec l’esprit qui régnait alors, c’était faire un changement de front sous le feu de l’ennemi.

    Louis XVI, en montant sur le trône, avait rappelé les compagnies de magistrature, remplacées sous son prédécesseur par des juges sans dignité et sans influence politique. La cour, qui depuis longtemps croyait gouverner toute seule, quand elle ne faisait qu’administrer, oubliait que la France n’avait jamais été et même ne pouvait dans les temps difficiles être régie que par l’autorité de la justice, qui rendait la royauté présente aux peuples dans toute sa force et sa majesté. Renfermés, sous les rois forts et les règnes tranquilles, dans les fonctions modestes de la justice distributive, ces grands corps en sortaient par nécessité sous les règnes faibles et dans les temps orageux, pour exercer à la place du roi un pouvoir qui, échappé de ses mains, serait tombé dans celles d’un ministre ou d’un favori.

    Sous les rois forts comme sous les rois faibles, instruments des uns ou appui des autres, ils avaient fait la royauté dépendante des lois et indépendante des sujets, et rendu la législation imposante, l’obéissance honorable : puissants à servir le pouvoir, ou à le suppléer, incapables de l’usurper eux-mêmes, et opposant à toute autre usurpation un obstacle insurmontable : tels avaient été jusqu’à ces derniers temps les parlements de France, heureux tempérament d’aristocratie et de démocratie, confondus dans une magistrature véritablement royale et qui, seule en Europe, avait donné à la haute police, à la police des révolutions, ces formes augustes et solennelles qui dans l’exercice de l’autorité ne laissaient voir que la justice, et dans l’emploi de la force qu’un jugement.

    Le premier événement politique du règne de Louis XVI fut la guerre d’Amérique, guerre que repoussait le cœur droit du monarque. Mais on fit parler l’opinion publique, surtout celle de la capitale, avide de nouveautés et d’émotions ; et la guerre fut décidée. Ce fut une grande faute : il eût fallu laisser l’Angleterre s’épuiser sans soumettre les colonies, ou les épuiser pour les soumettre. Dès lors, il s’élevait entre les deux peuples une haine irréconciliable, que les Anglais tournèrent contre nous, et dont l’équivoque amitié des Américains ne pouvait empêcher ou compenser les effets. Nous fûmes heureux dans cette guerre comme auxiliaires : l’Amérique fut affranchie du joug des Anglais ; mais notre marine et celle de l’Espagne, notre alliée, essuyèrent de grandes pertes.

    Le vent de liberté et d’égalité démocratique se communiqua à nos jeunes guerriers ; et nous la répandîmes dans toute l’Europe, qui ne fut pas assez alarmée d’une révolte contre le pouvoir légitime, soutenue à force ouverte par un pouvoir légitime, qui avait eu l’imprudence de dire dans une de ses déclarations : « Les Américains sont devenus libres du jour où ils ont déclaré leur indépendance. » Cependant cette guerre releva, aux yeux de l’Europe, l’honneur de notre pavillon : nous combattîmes souvent avec avantage ; et quand nous succombâmes, ce fut toujours avec gloire. Malgré de nombreux échecs, nos forces navales étaient sur un pied respectable à la paix de 1783 ; et peu d’années après, en 1789, elles étaient tout à fait rétablies, et l’on pouvait les comparer à leur état le plus florissant sous Louis XIV.

    Après la guerre d’Amérique, la France fut près d’en entreprendre une autre du même genre, en soutenant les patriotes hollandais contre la Prusse et contre leur souverain. Louis XVI avait eu en 1781 son premier fils, et cet événement avait été célébré dans tout le royaume avec beaucoup de joie et de solennité. A Paris, la ville donna un banquet auquel le roi assista avec sa famille. Tous les vœux des Parisiens furent comblés, et l’ivresse de la joie publique fut excessive. C’était le 21 janvier 1782 : onze ans plus tard et le même jour, Louis fut conduit à l’échafaud dans la même ville !

    La guerre d’Amérique avait épuisé nos finances, que Necker soutenait à force d’emprunts : il fallait rétablir l’équilibre depuis longtemps dérangé entre les recettes et les dépenses. Les notables furent appelés par Calonne, nouveau ministre des finances, pas plus homme d’Etat que Necker, mais plus homme de cour. Une assemblée de notables se trouvait dans notre histoire plutôt que dans notre constitution ; et ce qui pouvait arriver de plus heureux pour la France, quand elle cherchait des remèdes hors de ses lois, c’était qu’ils fussent inutiles.

    Les notables proposèrent quelques projets salutaires, mais ils hasardèrent des opinions dangereuses ; et telle était la disposition des esprits, que les opinions furent plus remarquées que les projets. Les notables délibérèrent sans pouvoir conclure, ce qui est toujours dangereux de la part d’une assemblée publique ; et il n’en resta qu’une dispute sur les finances entre Necker et Calonne, à la fin inintelligible pour le public, et peut-être pour eux-mêmes. Le cardinal de Brienne, bel esprit sans vues et sans fermeté, pris au dépourvu pour être ministre, proposa l’impôt du timbre.

    Le parlement refusa l’enregistrement, et se déclara incompétent pour ajouter à des impôts, déjà trop onéreux, un impôt nouveau et inusité. C’était demander les états généraux. Ces grandes convocations avaient toujours paru un dernier remède à des maux désespérés, moins par le soulagement que les peuples en obtenaient que par celui qu’ils en espéraient ; car les peuples souffrent bien plus des maux qu’ils craignent que de ceux qu’ils éprouvent. Ainsi, de même que la nature veille à la conservation de son ouvrage, la France, qui avait déjà tant de moyens de force, s’était ménagé dans ses états généraux, comme l’Église dans ses conciles, un moyen de perpétuité.

    Ces grandes assemblées légales, mais heureusement rares et jamais périodiques, visitaient de loin en loin les fondements de la société pour arrêter et réparer l’influence destructive du temps et des hommes, et empêcher les fautes de l’administration de devenir des plaies à la constitution. Tel était l’objet de ces convocations solennelles, mal représentées par des historiens qui leur ont demandé compte du bien qu’elles n’étaient pas destinées à faire, et n’ont pas assez considéré les maux qu’elles étaient appelées à prévenir. Avec la succession masculine, elles ont peut-être été la principale cause de la stabilité de la France et de la permanence de ses lois.

    En un mot, les états généraux étaient le corps de réserve destiné à venir au secours de la société dans les extrêmes dangers et les besoins extraordinaires, comme la captivité d’un roi, les disputes sur la succession au trône, ou même sa vacance ; et l’histoire en fournit des exemples ; ainsi tout était prévu dans cette constitution si méconnue, et même ce qu’on ne peut pas prévoir. Mais le parlement de Paris avait demandé les états généraux et non l’assemblée nationale, et moins encore l’assemblée constituante. Dès le premier pas, ses intentions et celles de la nation furent trompées. Les notables furent appelés une seconde fois pour déterminer le forme de cette grande convocation ; et le ministre invita tous les écrivains à donner leur avis.

    C’était là une bien dangereuse ineptie. Tout à cet égard était réglé depuis longtemps par la sagesse de nos pères qui, ne s’embarrassant pas dans des minuties de nombre total ou respectif, ou de costumes et d’étiquettes, dessinant à grands traits ces majestueuses assemblées, n’y avaient jamais vu que trois ordres, comptant chacun pour une voix, quel que fût le nombre de ses membres, et délibérant à part dans la plénitude de leur liberté et de leur égalité constitutionnelles. Si l’on s’en fût tenu à cette antique et sage simplicité, il est permis de croire, vu la disposition des esprits et le progrès des connaissances en administration, que les états généraux auraient fait un grand bien, ou n’auraient produit aucun mal.

    Le parlement de Paris, les princes du sang, dans leur prophétique mémoire au roi, insistèrent pour qu’on suivît les formes usitées aux derniers états généraux de 1614. Mais l’engouement des nouveautés, la vanité de Necker revenu au ministère, l’ignorance des beaux esprits, les intrigues des factieux, en ordonnèrent autrement. Le tiers état fut nommé en nombre double de chacun des deux autres ordres ; mesure inutile, si l’on devait délibérer par ordre, mortelle, si l’on délibérait par tête.

    Cette question fondamentale, objet de toutes les espérances des factieux, de toutes les craintes des gens de bien, et sur laquelle reposaient les plus grands intérêts de la monarchie, fut la première agitée dans cette assemblée des états généraux, qui se réunit à Versailles le 5 mai 1789. L’autorité la plus respectable, celle des vœux exprimés par la généralité des cahiers, derniers soupirs de l’esprit public en France, ne fut pas même écoutée par ces hommes qui se vantaient de ne rien faire que pour les intérêts et par la volonté de la nation. Le tiers état, loin d’être touché du sacrifice que firent les deux premiers ordres en offrant de concourir aux charges publiques, les somma audacieusement de se réunir à lui, et sur leur refus il se déclara constitué en assemblée nationale.

    Ce fut en vain que la noblesse et le clergé réclamèrent et protestèrent contre des actes aussi contraires aux bases de l’ancienne monarchie, et que le roi, après avoir ordonné la délibération par ordre, fit suspendre les séances et fermer les portes de l’assemblée du tiers. On donna pour prétexte à cette mesure la nécessité de préparer la salle pour la tenue d’une séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin, et qui fut renvoyée au 23. Les députés de cet ordre se réunirent dans la salle du Jeu de Paume, et ils y prêtèrent entre eux le serment de ne pas se séparer avant d’avoir achevé la constitution et la régénération publiques.

    Quatre jours plus tard, le roi convoqua tous les ordres pour une séance royale à laquelle il se rendit. Après les avoir conjurés de mettre fin à leurs divisions, et de s’entendre pour accepter ses bienfaits, il leur déclara que, s’ils ne voulaient pas concourir à ses projets, il ferait seul le bien de ses peuples et se considérerait seul comme leur représentant. Il leur fit ensuite lire une déclaration par laquelle il faisait aux circonstances des concessions et des sacrifices, tels que dans tout autre temps les vœux des plus ardents révolutionnaires en eussent été comblés.

    Par cette déclaration royale, aucun impôt ni emprunt ne devait être établi sans le consentement des états généraux ; le compte des revenus et des dépenses de l’Etat devait être publié chaque année ; la dette publique était garantie ; les contributions étaient réparties également entre les trois ordres ; la taille, les corvées et les droits de franc fief et de mainmorte abolis, la liberté de la presse reconnue, la milice, la gabelle et les aides réformées ou adoucies ; enfin le roi donnait sa promesse de ne rien changer à de telles dispositions sans le consentement des trois ordres.

    Le monarque termina en ordonnant à tous les députés de se séparer et de se rendre le lendemain dans leurs chambres respectives, ce qui ne fut exécuté que par la noblesse et le clergé. Le tiers continua de délibérer malgré l’injonction positive de sortir de la salle de ses séances que le roi lui fit réitérer par M. de Brézé. Plusieurs orateurs s’y livrèrent aux déclamations les plus violentes contre l’autorité royale, et ils rejetèrent avec dédain toutes les concessions du monarque.

    Détail du Serment du Jeu de Paume prononcé le 20 juin 1789. Peinture de Davi
    Détail du Serment du Jeu de Paume prononcé
    le 20 juin 1789. Peinture de David.

    Pendant ce temps, la majorité des deux premiers ordres décidait qu’elle resterait soumise à ses mandats, aux lois de la monarchie et à la volonté du roi ; mais les membres de chaque minorité se rendaient successivement dans la salle du tiers. Alarmé de ces défections, et craignant une sédition générale, le 20 juin 1789 Louis XVI invita et pressa même la majorité des deux premiers ordres de se réunir au troisième. Lorsque le duc de Luxembourg lui fit, au nom de la chambre de la noblesse, des objections contre la réunion, ce prince répondit : « Toutes mes réflexions sont faites ; dites à la noblesse que je la prie de se réunir : si ce n’est pas assez de ma prière, je le lui ordonne. Quant à moi. je suis décidé à tous les sacrifices. A Dieu ne plaise qu’un seul homme périsse jamais pour ma querelle ! »

    Un sentiment aussi louable en apparence fut la règle de sa conduite pendant toute sa vie, et il fut aussi la cause de ses malheurs. Ainsi, les trois ordres se réunirent, ou plutôt ils furent confondus, et ils quittèrent le nom d’états généraux pour prendre celui d’assemblée nationale et constituante. Dès ce moment, l’antique monarchie française fut détruite, la révolution consommée, et tout ce qu’elle devait enfanter n’en fut que la conséquence inévitable. L’assemblée fut divisée et subdivisée en partis qui ne suivirent point du tout la distinction des ordres. Des nobles se réunirent à la majorité du tiers ; beaucoup de membres du tiers se réunirent à la majorité de la noblesse ; le clergé, qui tenait aux uns et aux autres, se partagea entre eux. Quelques membres, pris dans tous les ordres, essayèrent de rester au milieu, appelant modération et conviction, ce que d’autres nommaient faiblesse et irrésolution. Les divisions s’envenimèrent et devinrent des haines, les opinions combattues devinrent des passions, les erreurs impatientes du succès enfantèrent des crimes.

    Le temps était venu où la France devait, pour l’instruction de l’Europe, expier un siècle de doctrines impies et séditieuses, tolérées ou même secrètement encouragées par la frivolité des cours et la corruption des grandes cités. Le malheureux roi n’avait pas entièrement échappé à leur influence ; trompé par ses propres vertus, il n’avait vu dans les déclamations des philosophes qu’un tendre intérêt pour la cause des peuples et que l’horreur de l’oppression ; et sa belle âme s’était ouverte à de chimériques espérances.

    Peut-être aussi que, secrètement irrité de quelques résistances de la part des deux premiers ordres, ou des corps de magistrature, il n’en avait pas assez apprécié le motif et l’effet ; il n’avait pas vu que cette opposition aux volontés ministérielles était le plus solide rempart de l’autorité royale, et qu’elle ne peut s’appuyer sur des institutions ou des hommes qui plient au moindre choc. Peu de jours après la réunion des trois ordres, il parut cependant avoir adopté un système d’énergie et de fermeté qui, s’il eût été soutenu, pouvait encore sauver la monarchie. Necker fut renvoyé, et le ministère, entièrement renouvelé, annonça la résolution de faire respecter l’autorité royale. Le maréchal de Broglie, qui eut la direction de la guerre, fit marcher des troupes vers la capitale, et 36 000 hommes dévoués et bien disciplinés pouvaient encore y réprimer la sédition ; mais les mouvements de ces troupes ne se firent point avec assez de rapidité ; le baron de Besenval, qui commandait un corps de Suisses, abandonna son poste, et en se retirant livra aux révoltés les dépôts des Invalides et de l’École militaire.

    En un moment toute la populace de Paris fut armée, et, conduite par les soldats des gardes-françaises, elle s’empara des arsenaux, incendia les barrières, s’empara de la Bastille (14 juillet), et massacra quelques sujets fidèles. A ces nouvelles, Louis XVI, saisi d’épouvante et cédant aux plaintes et aux menaces de l’assemblée, ordonna au maréchal de Broglie de dissoudre une armée réunie pour défendre le trône, et qui ne servit ainsi que de prétexte pour le renverser. Le maréchal, frémissant alors des périls qu’il entrevoyait pour le monarque, lui proposa de le conduire à Metz au milieu des troupes fidèles.

    Le départ fut arrêté pour le lendemain ; mais environné de conseillers perfides, et ne pouvant jamais suivre avec fermeté une résolution importante, Louis y renonça pendant la nuit ; et le lendemain il se rendit à l’assemblée à pied, sans suite. Là, au milieu de la salle, debout et la tête découverte, il conjura les députés de l’aider à rétablir l’ordre. « Je sais qu’on cherche à élever contre moi des préventions ; je sais qu’on a osé publier que vos personnes n’étaient pas en sûreté. Ces récits ne sont-ils pas démentis par mon caractère connu ? Eh bien ! c’est moi qui me fie à vous. »

    Cette confiance et cet abandon firent taire un instant les factieux. Entraînés par l’enthousiasme général, tous voulurent servir de gardes au monarque, et ils le reconduisirent eux-mêmes dans son palais au milieu d’applaudissements. Dans la même journée ce prince rappela Necker au ministère, et ne voulant point laisser de prétexte aux plaintes et aux méfiances, il engagea des princes de sa famille qui avaient montré le plus de zèle pour la défense du trône, à sortir du royaume afin de se mettre à l’abri des fureurs populaires.

    D’autres sujets, aussi distingués par leur courage que par leur fidélité, furent obligés de les suivre ; enfin, le monarque décidé à tous les sacrifices, comme il l’avait dit, et voulant avant tout rétablir le calme dans la capitale, s’y rendit le 17 juillet. Les séditieux qui l’attendaient à la barrière empêchèrent ses gardes de le suivre ; et le nouveau maire, Bailly, lui adressa ce singulier compliment : « Votre aïeul Henri IV avait conquis son peuple ; aujourd’hui le peuple a conquis son roi. »

    Louis XVI traversa lentement les flots silencieux de ce peuple fier de sa conquête et encore dans l’ivresse du succès de sa rébellion. Arrivé à l’hôtel de ville, il y reçut la cocarde nationale et fut accueilli par des applaudissements unanimes lorsqu’il parut à la fenêtre avec cette cocarde à son chapeau. Il revint le même jour à Versailles et crut son repos assuré au moins pour quelque temps ; mais les factieux que rien ne pouvait apaiser ni détourner de leurs projets, parvinrent bientôt à soulever encore la populace de la capitale par les absurdes calomnies qu’ils répandirent sur un repas des gardes du corps donné au régiment de Flandre. Un attroupement immense partit de Paris pour se rendre à Versailles : dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789 le palais du roi fut envahi, et la reine fut près d’être égorgée dans son lit.

    Le résultat de cette audacieuse révolte, qui éclata sous les yeux de l’assemblée restée impassible, fut qu’on entraîna ce jour-là même à Paris Louis XVI et sa famille. Il y fut conduit au milieu d’une populace ivre de sang et de vin ; il était précédé par les têtes de deux de ses gardes fidèles égorgés sous ses yeux, et, ce qui est plus déplorable, escorté par une troupe disciplinée qui protégeait de sa présence et de ses armes cet horrible cortège. L’assemblée avait voulu, pour éprouver moins de retard dans ses plans de destruction, se mettre sous la protection de la capitale sans se séparer du monarque.

    Les forfaits de cette nuit fatale qui, pour lui et son auguste épouse, devait être la dernière, l’arrachèrent donc de Versailles ; et sa longue détention commença aux Tuileries, pour ne finir que dans la tour du Temple. Si son défaut de liberté personnelle avait eu besoin d’être constaté, il l’aurait été par l’obstacle que mit la garde nationale, le 18 avril 1791, à son départ pour Saint-Cloud ; obstacle dont il vint le lendemain se plaindre, mais inutilement, à l’assemblée nationale.

    Les projets des factieux se développaient rapidement dans cette assemblée sans frein et sans contrepoids, qui avait au dedans des tribunes pour applaudir, et au dehors des bras pour exécuter. Les parlements, le clergé, la noblesse, l’armée, les finances, les propriétés publiques et particulières, tout fut détruit ou envahi par l’assemblée nationale, et toujours au nom du roi, réduit à joindre aux décrets une sanction, tardive quelquefois, mais toujours obtenue de son horreur pour le désordre et la violence à force de massacres et d’insurrections.

    Le malheureux prince accordait tout, espérant sauver quelque chose, et sacrifiait l’État par compassion pour les particuliers menacés ou poursuivis sur tous les points de la France. Dès lors, il prit ou renvoya ses ministres sous le bon plaisir de l’assemblée, et ces ministres, choisis presque tous parmi ses ennemis, étaient forcés d’admirer la bonté de son cœur, la justesse de ses vues, l’étendue de ses connaissances. La religion toute seule l’aurait sauvé, si, renfermé dans l’asile inviolable de sa conscience, assuré qu’il était d’être soutenu par un peuple encore chrétien, il eût refusé sa sanction aux décrets spoliateurs de l’Église et à la constitution civile du clergé. Mais deux ministres d’État, et même ecclésiastiques, lui cachèrent les lettres du souverain pontife, qui condamnaient toutes ces innovations.

    Enfin, éclairé trop tard sur les projets des factieux, et enhardi par ses plus fidèles serviteurs, il prit le parti de fuir sa capitale et de chercher un asile sur la frontière d’où il pût traiter avec son peuple. Ce fut à Montmédy où M. de Bouillé avait réuni un petit nombre de troupes considérées encore comme fidèles, que le monarque voulut s’établir. Avant son départ il laissa à l’assemblée une déclaration qui renfermait des plaintes trop fondées et les motifs de son éloignement (21 juin 1791).

    Mais trahi par ses précautions mêmes, surveillé par les factieux, poursuivi par la fatalité qui s’attachait à toutes ses démarches, il fut reconnu à Varennes, arrêté et ramené à Paris au milieu de tous les outrages et de toutes les violences. Toutefois, cet événement qui semblait devoir être le terme de sa malheureuse existence, intimida ses persécuteurs, et même lui en gagna quelques-uns. Effrayés de leurs propres succès et tremblant d’être ensevelis sous les débris de l’édifice dont ils avaient sapé les fondements, ils se hâtèrent de clore une assemblée discréditée et que menaçait l’indignation publique.

    Cette orgueilleuse Constituante, devenue honteuse et presque ridicule, disparut sans bruit, ne laissant après elle que des ruines, et la plus vaste de toutes, sa constitution. L’assemblée législative qui lui succéda (1er octobre 1791), ne trouva debout rien de nos antiques institutions qu’elle pût détruire. La royauté avait été renversée par la Constituante. Le 20 juin 1792 lui vit prodiguer des outrages qui surpassent tout ce que l’histoire raconte des fureurs des peuples et des malheurs des rois. Dans cette journée commencée avec les plus horribles desseins, Louis XVI, la reine et Madame Elisabeth, montrèrent le seul courage qui convint à leur position, et imposèrent aux factieux par la sérénité de leur âme et la dignité de leur douleur.

    Vingt mille hommes armés de piques avaient pénétré dans le château des Tulleries. Les canonniers avaient traîné une de leurs pièces jusque dans le haut du grand escalier, et la tinrent pointée sur les appartements avec la mèche allumée, tandis que d’autres rompaient à coups de pique et de hache tout ce qui s’opposait à leur passage. Bientôt ils ne furent séparés de la famille royale éplorée et sans secours que par une dernière porte : Louis ouvre lui-même cette porte ; seul, sans armes, il se présente aux brigands, et dans une aussi terrible circonstance, conservant toute sa dignité et tout le calme de la vertu, il leur dit : « Je crois n’avoir rien à craindre de la part des Français. »

    Tant de fermeté étonna ces furieux, et ils hésitèrent un moment devant la majesté royale ; excités par leurs chefs ils s’approchent du monarque, et n’osant pas encore attenter à sa personne, ils l’insultent de leurs paroles et de leurs gestes. L’un lui tend insolemment une bouteille, en lui disant de boire à la santé de la nation ; l’autre, armé d’un pistolet et d’un sabre nu crie à ses oreilles : « A bas le veto ! »

    Enfin, un troisième place sur sa tête sacrée un bonnet rouge et lui ordonne de jurer qu’il ne trahira plus Français. « Nous savons, ajoute cet audacieux, que tu es un honnête homme ; mais ta femme te donne de mauvais conseils. » Le monarque lui répond froidement : « Le peuple peut compter sur mon amour comme sur celui de ma famille. » Dans ce moment le maire Péthion se montre ; et placé sur une estrade, il s’écrie : « Sire, vous n’avez rien à craindre. - L’homme de bien qui a la conscience pure, ne tremble jamais, reprit aussitôt le roi avec dignité ; il n’y a que ceux qui ont quelque chose à se reprocher qui peuvent avoir peur. » Et prenant la main d’un grenadier, qu’il place sur son cœur : « Dites à cet homme s’il bat plus vite qu’à l’ordinaire. »

    Cette journée devait encore être la dernière de sa vie, et toute la famille royale était vouée aux poignards : les chefs des conjurés l’avaient décidé ; mais le courage et la fermeté de Louis XVI furent plus grands que l’audace des assassins. Ces chefs étaient à la tête de toutes les autorités, et surtout dans l’assemblée nationale : ainsi l’attentat resta impuni. Quelques pétitions et quelques adresses des gens de bien qui demandèrent vengeance, ne servirent un peu plus tard qu’à étendre les listes de proscription ; pour lors les factieux continuèrent impunément leurs trames.

    Dès cet instant l’infortuné monarque ne se flatta plus de leur résister, et se résignant à une mort prochaine, on prétend même qu’il fit son testament. Un peu moins de deux mois après cette première tentative, les mêmes hommes, aidés d’un grand nombre d’autres accourus de toutes les contrées, et plus particulièrement de Marseille, menant à leur suite la populace des faubourgs de Paris, se présentent devant le château et tournent leurs canons contre la demeure du roi. Une troupe de serviteurs fidèles, plusieurs bataillons de la garde nationale et surtout les gardes suisses voulaient résister. Leur dévouement offrait encore une chance de succès, et quelques hommes courageux conseillèrent au monarque de s’y abandonner. La reine surtout montra une grande résolution, et cette princesse fut ce jour-là en tout point la digne fille de Marie-Thérèse.

    Louis XVI hésitait, lorsque le procureur syndic du département vint lui dire que le seul moyen de sauver sa famille était de se réfugier au milieu de l’assemblée nationale. Ce fut au moment où le combat allait commencer entre les révoltés et les Suisses, et lorsque ces derniers venaient de mettre en fuite les premières colonnes, que le roi entra dans la salle des séances. L’issue du combat était encore douteuse ; on entendait de tous côtés le bruit du canon et de la mousqueterie, et la plupart des députés tremblaient de se voir assaillis par les troupes.

    Ce fut dans une telle conjoncture que Louis XVI consentit à les rassurer en ordonnant aux Suisses et à tous ses fidèles sujets de déposer les armes. Cette condescendance fut le dernier acte de son autorité. Dans la même journée, les députés revenus de leurs terreurs prononcèrent sa déchéance ; et trois jours après, on le conduisit avec sa famille à la prison du Temple.

    Telle fut la révolution du 10 août 1791, que dirigèrent principalement le maire de Paris et les plus féroces démagogues. Ce fut sous ces tristes auspices que se forma la Convention. Sa convocation fut le dernier acte de la législative, où quelques bonnes intentions et même quelques talents furent perdus dans l’immense nullité de cette assemblée, qui finit à son tour avilie et méprisée, et qu’ont fait oublier depuis longtemps les extravagances de l’assemblée qui l’avait précédée et les fureurs de celle qui lui succéda.

    Tous les sacrifices publics ou personnels que Louis XVI avait faits à son amour pour la paix, toutes les concessions arrachées à sa faiblesse, n’avaient servi qu’à exciter la rage des factieux et accroître leur audace. Des respects dérisoires ne lui avaient été prodigués que pour lui faire mieux sentir l’amertume de sa position et l’avilissement du pouvoir royal. Il n’était plus ce gage sacré d’ordre et de bonheur : livré aux conspirateurs qui se partageaient leur proie, il était devenu dans leurs mains un instrument d’oppression et de désordre.

    Les frères du monarque avaient dû se réserver pour des temps plus heureux et dérober leurs têtes aux poignards des assassins ; ses plus fidèles serviteurs, partout persécutés, partout poursuivis, rendus au droit naturel de leur conservation, étaient allés demander à l’étranger un asile ; et il n’était resté auprès du roi, jusqu’à sa détention au Temple, qu’un petit nombre d’amis dévoués à sa personne, dont les conseils souvent contradictoires toujours demandés, jamais suivis, étaient aussitôt éventés par l’ombrageuse surveillance des geôliers de la royauté. La reine, ses enfants, Madame Elizabeth, partageaient la prison du monarque et en augmentaient l’amertume par leurs souffrances.

    Cependant Louis XVI, calme au milieu de tant de dangers, inaccessible à tant d’outrages, opposait la tranquillité de son âme et le courage de souffrir que lui inspirait sa foi religieuse. Heureusement encore, moins alarmé sur le sort de sa femme, de sa sœur, de ses enfants, il ne prévoyait pas que tant de bonté, de vertu, d’innocence, ne pourrait les sauver de la rage des factieux. L’Europe, cependant, inutilement avertie par d’habiles et courageux étrangers, Burke et Manet du Pan, avait laissé consommer ce grand scandale, qui lui préparait plus tard de cruelles humiliations.

    Forcée à la guerre par les séditieux qui regardaient la guerre comme un moyen de salut et même de puissance, elle avait armé, mais faiblement et sans concert. Après quelques tentatives heureuses d’abord, et bientôt arrêtées par des intrigues dont on n’a jamais pénétré le fond et les moyens, l’armée coalisée s’était retirée du territoire français, où son apparition n’avait fait que redoubler la fureur de ses ennemis et aggraver la position du roi et les malheurs de la France.

    Dès lors, Louis XVI fut perdu, et n’eut d’autre couronne à attendre que celle du martyre. Le premier acte de la Convention (22 septembre 1792), fut d’abolir la royauté en France. C’était frapper un cadavre, et la Constituante l’avait précédée dans cette grande destruction. Mais le monarque vivait encore ; et les factieux croyaient n’avoir rien fait tant qu’ils ne l’avaient pas déclaré justiciable du peuple souverain et qu’ils n’avaient pas offert cette illustre victime en holocauste à leur nouvelle divinité. Louis XVI s’était ôté le moyen de vivre en roi ; il voulut mourir en saint, et ne pouvant plus rien pour la France, il lui laissa de grands exemples religieux.

    Une commission fut nommée pour rechercher les crimes de l’homme qui n’avait voulu faire que du bien, et n’avait montré que des vertus. Pour faire juger la conduite de la Convention, remarquons que la motion de Marat qui, par distraction sans doute, demandait que les chefs d’accusation antérieurs à l’acceptation de la constitution fussent supprimés comme ayant été couverts par l’amnistie, ne fut pas même discutée ; quoique cette motion ne présentât aucun danger, protégée qu’elle était par le nom de son auteur, et qu’en réduisant à rien les chefs d’accusation, elle pût servir puissamment à ceux qui auraient eu l’intention de sauver le roi.

    Louis XVI fut mandé à la barre pour entendre la lecture de l’acte d’accusation, et être interrogé. La Convention était avide de cet aveu de sa compétence à juger un roi ; et il eût peut-être dû la récuser. Il avait été auparavant séparé de son fils ; il le fut plus tard de sa femme, de sa fille et de sa sœur, triste prélude du sort qui l’attendait. Les réponses de Louis XVI furent simples, claires, précises, pleines de vérité et de dignité ; et s’il n’eût été qu’un particulier il eût été absous ; mais il était roi, et le peuple souverain jugeait un compétiteur.

    L’assemblée voulut donner à la condamnation une forme légale ; elle permit à Louis XVI de se faire assister par un conseil : mission périlleuse et la plus honorable dont des sujets puissent être revêtus, qu’acceptèrent avec joie Malesherbes, Desèze et Tronchet, noms immortels que l’histoire a déjà associés au plus mémorable événement des temps modernes. Leur éloquence fut inutile ; Louis XVI, condamné avant d’être jugé, le fut contre toutes les formes des jugements criminels : la sentence fatale fut prononcée le 17 janvier 1793.

    Une première décision presque unanime l’avait déclaré coupable de conspiration et d’attentat à la sûreté publique ; une seconde le priva de l’appel au peuple ; une troisième lui infligea la peine de mort, à la majorité de cinq voix. La Convention était alors formée de sept cent quarante-huit membres ; un d’eux était mort, et onze se trouvaient absents ; ainsi, si la condamnation fut décidée à la majorité des votants, elle ne le fut pas à celle des membres de l’assemblée.

    Ce fut en vain que les défenseurs réclamèrent contre l’illégalité de cette décision. Un quatrième appel nominal prononça la nullité d’une nouvelle demande de l’appel au peuple que Louis XVI avait interjeté ; et un cinquième ordonna l’exécution dans les vingt-quatre heures. L’infortuné prince avait prévu ce résultat ; il avait repoussé les motifs d’espérance que ses défenseurs cherchaient à lui donner. Résigné à son sort, il l’attendit avec tout le calme et toute la sérénité d’une conscience pure. C’est dans le journal de Malesherbes qu’il faut voir les circonstances de la longue agonie qu’on lui fit subir.

    « Dès que j’eus la permission, dit Malesherbes, d’entrer dans la chambre du roi, j’y courus : à peine m’eut-il aperçu, qu’il quitta un Tacite ouvert devant lui sur une petite table ; il me serra entre ses bras, ses yeux devinrent humides, et il me dit : Votre sacrifice est d’autant plus généreux, que vous exposez votre vie, et que vous ne sauvez pas la mienne. Je lui représentai qu’il ne pouvait pas y avoir de danger pour moi, et qu’il était trop facile de le défendre victorieusement, pour qu’il y en eût pour lui.

    « Il reprit : J’en suis sûr, ils me feront périr ; ils en ont le pouvoir et la volonté. N’importe ; occupons-nous de mon procès comme si je devais le gagner, et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache. Mais, quand viendront les deux avocats ? Il avait vu Tronchet à l’assemblée constituante ; il ne connaissait pas Desèze. Il me fit plusieurs questions sur son compte, et fut très satisfait des éclaircissements que je lui donnai. Chaque jour il travaillait avec nous à l’analyse des pièces, à l’exposition des moyens, à la réfutation des griefs, avec une présence d’esprit et une sérénité que ses défenseurs admiraient ainsi que moi : ils en profitaient pour prendre des notes et éclairer leur ouvrage... Ses conseils et moi, nous nous crûmes fondés à espérer sa déportation ; nous lui fîmes part de cette idée, nous l’appuyâmes : elle parut adoucir ses peines ; il s ’en occupa pendant plusieurs jours, mais la lecture des papiers publics la lui enleva, et il nous prouva qu’il fallait y renoncer.

    « Quand Desèze eut finit son plaidoyer, il nous le lut : je n’ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison. Nous fûmes touchés jusqu’aux larmes. Le roi lui dit : Il faut la supprimer, je ne veux pas les attendrir. Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit : J’ai une grande peine ! Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie : comment reconnaître un tel service ? Je n’ai plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l’acquitterait pas. - Sire, leur conscience et la postérité se chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. - Laquelle ? - Embrassez-les ! Le lendemain il les pressa contre son cœur ; tous deux fondirent en larmes.

    « Nous approchions du jugement ; il me dit un matin : Ma sœur m’a indiqué un bon prêtre qui n’a pas prêté serment, et que son obscurité pourra soustraire dans la suite à la persécution : voici son adresse. Je vous prie d’aller chez lui, de lui parler et de le préparer à venir lorsqu’on m’aura accordé la permission de le voir. Il ajouta : Voilà une commission bien étrange pour un philosophe ! car je sais que vous l’êtes ; mais si vous souffriez autant que moi, et que vous dussiez mourir comme je vais le faire, je vous souhaiterais les mêmes sentiments de religion, qui vous consoleraient bien plus que la philosophie.

    « Après la séance où ses défenseurs et lui avaient été entendus à la barre, il me dit : Vous êtes certainement bien convaincu actuellement que, dès le premier instant, je ne m’étais pas trompé, et que ma condamnation avait été prononcée avant que j’eusse été entendu. Lorsque je revins de l’assemblée, où nous avions tous les trois demandé l’appel au peuple, je lui rapportai qu’en sortant j’avais été entouré d’un grand nombre de personnes, qui toutes m’avaient assuré qu’il ne périrait pas, ou au moins que ce ne serait qu’après eux et leurs amis. Il changea de couleur et me dit : Les connaissez-vous ? Retournez à l’assemblée, tâchez de les rejoindre, d’en découvrir quelques-uns ; déclarez-leur que je ne leur pardonnerais pas s’il y avait une seule goutte de sang versé pour moi ; je n’ai pas voulu qu’il en fût répandu, quand peut-être il aurait pu me conserver le trône et la vie ; je ne m’en repens pas.

    « Ce fut moi qui le premier annonçai au roi le décret de mort : il était dans l’obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains ; le bruit que je fis le tira de sa méditation ; il me fixa, se leva et me dit : Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le cours de mon règne j’ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche : eh bien ! monsieur de Malesherbes, je vous le jure dans toute la vérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j’ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n’ai formé un vœu qui lui fût contraire. Je revis encore une fois cet infortuné monarque ; deux officiers municipaux étaient débout à ses côtés : il était debout aussi et lisait. L’un des officiers municipaux me dit : Causez avec lui, nous n’écouterons pas. Alors, j’assurai le roi que le prêtre qu’il avait désiré allait venir. Il m’embrassa et me dit : La mort ne m’effraye pas, et j’ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu. »

    Empruntons maintenant les expressions et le témoignage de celui qui fut son dernier consolateur, de celui qui eut le courage de l’accompagner jusqu’à l’échafaud, l’abbé de Firmont.

    « Louis avait vu la veille sa femme et ses enfants, et lui-même leur avait annoncé sa condamnation. Cette séparation avait été si douloureuse pour tous, surtout pour la reine, qu’il ne put se décider à la revoir le lendemain, malgré la promesse qu’il lui en avait faite. En traversant la cour de la prison à neuf heures pour aller au supplice, il se tourna deux fois vers la tour où était sa famille, comme pour dire un dernier adieu à ce qu’il avait de plus cher. A l’entrée de la seconde cour se trouvait une voiture de place ; deux gendarmes tenaient la portière. A l’approche du roi, l’un y entra, et se plaça sur le devant. Le roi monta ensuite, et mit à côté de lui son confesseur dans le fond ; l’autre gendarme entra le dernier, et ferma la portière.

    « Le roi, ajoute l’abbé de Firmont, se trouvant resserré dans une voiture où il ne pouvait parler ni m’entendre sans témoins, prit le parti du silence. Je lui présentai aussitôt mon bréviaire, le seul livre que j’eusse sur moi, et il parut l’accepter avec plaisir. Il témoigna même désirer que je lui indiquasse les psaumes qui convenaient le mieux à sa situation, et il les récitait alternativement avec moi. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés et confondus tout ensemble de la piété tranquille d’un monarque qu’ils n’avaient jamais vu sans doute d’aussi près.

    « La marche dura près de deux heures. Toutes les rues étaient bordées de plusieurs rangs de citoyens, armés tantôt de piques, tantôt de fusils. En outre, la voiture elle-même était entourée d’un corps de troupes imposant, et formé sans doute de ce qu’il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précautions, on avait placé, en avant des chevaux, une multitude de tambours, afin d’étouffer par ce bruit les cris qui auraient pu se taire entendre en faveur du roi. Mais comment en aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres ; et on ne voyait dans les rues que des citoyens armés, c’est-à-dire des citoyens qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à un crime qu’ils détestaient peut-être dans le cœur.

    Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793
    Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793

    « La voiture parvint ainsi dans le plus profond silence à la place Louis XV, et s’arrêta au milieu d’un grand espace vide qu’on avait laissé autour de l’échafaud. Cet espace était bordé de canons ; et au delà, tant que la vue pouvait s’étendre, on apercevait une multitude en armes. Dès que le roi sentit que la voiture n’allait plus, il se retourna vers moi et me dit à l’oreille : Nous voilà arrivés, si je ne me trompe. Mon silence lui répondit que oui. Un des bourreaux vint aussitôt ouvrir la portière, et les gendarmes voulurent descendre ; mais le roi les arrêta, et appuyant sa main sur mon genou : Messieurs, leur dit-il d’un ton de maître, je vous recommande monsieur que voilà ; ayez soin qu’après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte. Je vous charge d’y veiller Ces deux hommes ne répondant rien, le roi voulut reprendre d’un ton plus haut ; mais l’un d’eux lui coupa la parole : Oui, oui, lui répondit-il, nous en aurons soin ; laissez-nous faire.

    « Et je dois ajouter que ces mots furent dits d’un ton de voix qui aurait dû me glacer, si dans un moment tel que celui-là il m’eût été possible de me replier sur moi-même. Dès que le roi fut descendu de voiture, trois bourreaux l’entourèrent et voulurent lui ôter ses habits ; mais il les repoussa avec fierté et se déshabilla lui-même. Il défit également son col, ouvrit sa chemise, et s’arrangea de ses propres mains. Les bourreaux, que la contenance fière du roi avait déconcertés un moment, semblèrent alors reprendre de l’audace.

    « Ils l’entourèrent de nouveau et voulurent lui prendre les mains. Que prétendez-vous ? leur dit le prince en retirant ses mains avec vivacité - Vous lier, répondit un des bourreaux. - Me lier ! repartit le roi d’un air d’indignation. Je n’y consentirai jamais ; faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas : renoncez à ce projet. Les bourreaux insistèrent, ils élevèrent la voix et semblaient déjà appeler du secours pour le faire de vive force. C’est ici, peut-être, le moment le plus affreux de cette désolante matinée : une minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous les yeux de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insupportable que la mort, par la violence qu’on semblait vouloir y mettre.

    « Il parut le craindre lui-même et se retournant vers moi, il me regarda fixement, comme pour me demander conseil, Hélas ! il m’était impossible de lui en donner un, et je ne lui répondis d’abord que par mon silence. Mais comme il continuait de me regarder : Sire, lui dis-je avec larmes, dans ce nouvel outrage je ne vois qu’un dernier trait de ressemblance entre Votre majesté et le Dieu qui va être sa récompense. A ces mots, il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais rendre. Assurément, me dit-il, il ne me faudra rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront. Et se tournant vers les bourreaux : Faites ce que vous voudrez, leur dit-il ; je boirai le calice jusqu’à la lie.

    L'un des bourreaux saisissant la tête et la montrant au peuple
    L’un des bourreaux saisissant la tête
    et la montrant au peuple

    « Les marches qui conduisaient à l’échafaud étaient extrêmement raides à monter : le roi fut obligé de s’appuyer sur mon bras ; et, à la peine qu’il semblait prendre, je craignis un moment que son courage ne commençât à fléchir. Mais, quel fut mon étonnement lorsque, parvenu à la dernière marche, je le vis s’échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d’un pied ferme toute la largeur de l’échafaud, imposer silence par son seul regard à quinze ou vingt tambours qui étaient placés vis-à-vis de lui, et, d’une voix si forte qu’elle dut être entendue du pont Tournant, prononcer distinctement ces paroles à jamais mémorables : Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute ; je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que ce sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France.

    « Il allait continuer ; mais un homme à cheval, en uniforme national, fondant tout à coup l’épée à la main, et avec des cris féroces, sur les tambours, les obligea de rouler. Plusieurs voix se firent entendre en même temps pour encourager les bourreaux : ils parurent s’animer eux-mêmes, et, saisissant avec effort le plus vertueux des rois, ils le traînèrent sous la hache qui d’un seul coup fit tomber sa tête. Tout cela fut l’ouvrage de peu d’instants ; le plus jeune des bourreaux (il ne semblait pas avoir plus de dix-huit ans) saisit aussitôt la tête et la montra au peuple, en faisant le tour de l’échafaud : il accompagnait cette cérémonie monstrueuse des cris les plus atroces et des gestes les plus indécents. Le plus morne silence régna d’abord : bientôt quelques cris de Vive la république ! se firent entendre. Peu à peu les voix se multiplièrent ; et, dans moins de dix minutes, ce cri devint celui de la multitude, et tous les chapeaux furent en l’air. »

    Ainsi mourut Louis XVI, le 21 janvier 1793, à l’âge de 38 ans 6 mois et 18 jours, après environ dix-neuf ans de règne, laissant de grandes leçons au monde, et un testament immortel, modèle de foi religieuse, de bonté paternelle, éternel entretien de douleur et de regret. Son corps fut transporté au cimetière de la Madeleine, où les bourreaux le couvrirent de chaux vive pour qu’il n’en restât aucune trace. Cependant les recherches que l’on a faites en 1814 en ont découvert une partie ; et ces restes précieux ont été transférés solennellement à Saint-Denis, dans le mois de janvier 1815, avec ceux de Marie-Antoinette. Louis XVI eut trois enfants : Louis, dauphin, mort en 1789 ; Louis XVII, connu d’abord sous le nom de Louis-Charles, duc de Normandie ; et Marie-Thérèse-Charlotte, depuis duchesse d’Angoulême.

     

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  • Louis XV le Bien-Aimé
    (né le 15 février 1710,
    mort le 10 mai 1774)
    (Roi de France : règne 1715-1774)
     
    *********
     

    Arrière-petit-fils de Louis XIV, et fils du vertueux élève de Fénelon, il naquit à Fontainebleau, le 15 février 1710 ; il porta d’abord le nom de duc de Bretagne, et fut déclaré roi le 1er septembre 1715.

    Louis XV fut doué de tous les dons extérieurs : il surpassait son bisaïeul pour la beauté des traits et l’égalait presque en majesté. Des circonstances fatales à sa famille l’avaient rendu, dès ses plus tendres années, l’espoir et l’amour de la nation. Après la mort presque simultanée de sa mère, de son père, de son frère aîné, et la maladie dont lui-même avait été attaqué, on voulait voir une sorte de miracle dans sa conservation.

    Louis XV le Bien Aimé (1710-1774)
    Louis XV le Bien Aimé (1710-1774)

    Quoique la vie de ce jeune prince semblât un témoignage suffisant pour confondre les atroces calomnies répandues contre le duc d’Orléans, les alarmes subsistèrent jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de la majorité. Il y touchait, lorsqu’une nouvelle maladie l’atteignit encore et réveilla les soupçons, les terreurs. C’était à l’époque où une banqueroute de l’État venait de guérir la nation de sa folle confiance dans les promesses de Law. La haine publique favorisait la calomnie. On désespérait ou l’on affectait de désespérer des jours du monarque enfant. Une saignée qu’ordonna courageusement le médecin Helvétius, malgré l’avis de ses confrères, sauva les jours de Louis.

    Cette nouvelle fut reçue avec transport. Chacun voulait s’assurer par ses yeux de cette guérison. Le duc d’Orléans, heureux de voir la plus cruelle méchanceté encore une fois confondue, présenta le jeune roi au peuple assemblé. L’allégresse publique se manifesta pendant plusieurs jours, et fut signalée par des banquets de famille que chacun prenait devant sa porte, à la faveur des belles nuits d’été. Ces scènes cordiales disposèrent Louis à chérir un peuple dont il était si tendrement aimé. Quoique l’auteur de ses jours lui eût été si promptement enlevé, on peut croire que le duc de Bourgogne avait déjà déposé dans l’âme de son fils des semences de bonté que le précepteur de celui-ci, l’aimable et bienveillant évêque de Fréjus sut cultiver avec succès.

    Louis dut tout ce que son règne offre de doux et de vraiment glorieux à sa tendre reconnaissance pour cet instituteur. L’esprit formaliste, le ton imposant, mystérieux et chagrin du maréchal de Villeroi, son gouverneur, ne firent pas naître en lui une si profonde affection. Un événement manifesta la différence qu’il avait mise entre ces deux instituteurs. Villeroi, après avoir bravé l’autorité du régent dans la personne de son ministre le cardinal Dubois, fut séparé de son élève et conduit en exil. L’évêque de Fréjus sembla se faire un point d’honneur de partager cette disgrâce et de se vouer lui-même à la retraite.

    Le roi ne laissa éclater son désespoir que lorsqu’il se vit privé de la présence de l’évêque de Fleury. Il ne cessait de le redemander par ses pleurs, par ses cris. Le régent n’eut pas de peine à retirer ce prélat d’une retraite qu’il n’avait cherchée que par bienséance ; et le roi ne donna plus aucun regret à la disgrâce de son gouverneur. Les manières aimables du régent, le ton tout à la fois aisé et respectueux avec lequel il initiait son neveu aux affaires, en ayant l’air de les lui soumettre, semblaient le flatter agréablement.

    Ce fut peut-être à cette école que Louis prit un tour d’esprit vif et piquant, que la froide dignité du trône contenait souvent, mais qui échappa plus d’une fois par des saillies originales. Malheureusement personne n’enseignait à Louis un secret plus précieux, celui de vouloir avec fermeté. Le régent, qui était tombé sous le joug du plus méprisable de ses familiers, connaissait trop peu lui-même un tel secret, et se fût bien gardé d’en donner des leçons à son royal pupille.

    Quant à Fleury, une domination paisible lui était promise par l’attachement sans bornes du monarque ; et il aiguillonnait faiblement une timidité, une indolence, appuis et garants de son pouvoir prochain. L’humeur du roi parut s’attrister lorsque, peu de temps après sa majorité, une mort subite lui enleva le régent, devenu son premier ministre, et qu’il se vit forcé de confier le même emploi au duc de Bourbon, prince aussi faible qu’altier.

    Les cris du peuple, des remontrances sévères que le parlement porta jusqu’au trône, enfin des révoltes fréquentes, apprirent à Louis XV que son parent n’était point aimé, et vinrent dissiper ces rêves de bonheur qui s’offrent facilement à l’imagination d’un jeune monarque. Il en gémissait avec le seul confident de ses pensées, l’évêque de Fréjus. Celui-ci attendait pour se déclarer contre le prince du sang que le signal lui en fût donné par la haine publique.

    Cependant le roi fournit une grande preuve de docilité, en recevant une épouse des mains d’un parent et d’un ministre qu’il n’aimait pas. Le duc d’Orléans, longtemps brouillé avec la cour d’Espagne, avait scellé sa réconciliation avec ce gouvernement en arrêtant le mariage du roi avec une infante. La princesse n’avait alors que quatre ans. Cette union restait donc en projet. L’infante n’en fut pas moins envoyée à la cour de France (janvier 1722). Louis, parvenu à l’adolescence, se sentit humilié d’être associé aux jeux d’une enfant. Le duc de Bourbon, soit pour complaire aux vœux secrets de son jeune maître, soit pour s’assurer dans l’épouse du roi un appui permanent pour sa puissance, prit le parti d’une rupture avec la cour d Espagne, et osa lui renvoyer l’infante (avril 1725).

    Après beaucoup d’hésitations sur le choix entre plusieurs princesses de l’Europe, il se détermina pour la fille d’un roi détrôné, fugitif et proscrit, de Stanislas Leczinski, roi de Pologne. Marie Leczinska avait près de vingt ans ; le roi n’en comptait que quinze. L’extérieur de cette princesse était agréable, sans être séduisant. Le plus grand charme de sa figure était de reproduire toute la bonté de son âme, et d’exprimer des vertus qu’elle devait au malheur ainsi qu’à la religion. Le roi la reçut avec transport, et parut fait pour goûter sur le trône tout le bonheur de la vie domestique. Les intrigues des courtisans les plus corrompus et de toutes les ambitieuses coquettes de la cour échouaient devant la pureté calme de cet amour conjugal.

    Six ans après son mariage, le roi avait encore l’habitude, lorsqu’on lui vantait à dessein la beauté de quelque dame, de répondre par cette adroite et noble question : « Est-elle plus belle que la reine ? » Cependant, elle ne put, malgré la sincérité de sa reconnaissance, vaincre la répugnance de Louis pour le duc de Bourbon, ni affaiblir son attachement pour l’évêque de Fréjus. L’État dépérissait sous une administration désordonnée. Il tardait à Fleury d’appliquer à ce corps languissant les remèdes que sa sagesse avait conçus.

    Le duc de Bourbon voyait avec épouvante s’augmenter le crédit et percer l’ambition d’un prélat septuagénaire. Il entreprit de séparer le roi de son tuteur, et ne souffrit plus que ce dernier assistât au travail sur les affaires de l’État. Fleury recommença l’épreuve d’une retraite simulée. Louis XV montra du désespoir et quelque emportement. Le duc de Bourbon fut obligé d’aller chercher lui-même son heureux rival à Issy, maison de campagne des sulpiciens, et de le ramener à la cour.

    Le modeste Fleury sembla se soustraire à l’éclat d’un triomphe ; mais il en assurait chaque jour la réalité. Malheureusement il l’acheta en donnant à son élève de funestes conseils de dissimulation. Le roi était parti pour Rambouillet et il avait dit au duc de Bourbon : « Prenez garde de vous faire attendre ». Tandis que le premier ministre, charmé d’un retour apparent d’affection, préparait son départ, il reçut du souverain cette lettre foudroyante : « Je vous ordonne, sous peine de désobéissance, de vous rendre à Chantilly et d’y demeurer jusqu’à nouvel ordre. » La reine en même temps recevait cette lettre sévère : « Je vous prie, madame, et, s’il le faut, je vous l’ordonne, de faire tout ce que l’évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c’était moi-même. »

    On vit dès lors s’établir, dans une cour si longtemps fastueuse et prodigue, un ordre exact et minutieux. La France éprouva, comme sous Louis XII, que la plus utile bienfaisance d’un monarque consiste dans l’économie. Le roi se montrait aussi modeste, aussi régulier que son ministre. La cour ne se piquait pas d’un grand scrupule pour suivre cet exemple ; mais du moins les scandales éclatants cessèrent.

    Les nouveaux impôts qu’avait levés le duc de Bourbon furent d’abord modérés, puis supprimés entièrement. Le sage vieillard s’occupa ensuite d’une réduction sur les tailles, et chaque année il offrait ce genre de soulagement aux Français. De judicieuses épargnes aidaient à réparer les calamités locales. Plus de projets aventureux dans les finances, plus de ces spéculations que l’on nomme hardies et que l’événement montre souvent ruineuses ou infâmes. La vivacité française se trouvait amortie, ou ne se produisait plus que par des jeux frivoles. On se reposait des travaux du génie en se livrant un peu trop aux recherches du bel esprit, aux inventions de la mollesse, aux inquiétudes de la pensée.

    La sagesse du mentor du roi, le cardinal de Fleury, était mêlée de quelques teintes d’égoïsme. C’était en effet le Fontenelle des ministres. Il eut à lutter contre un parti qui, par ses intrigues, ses écrits, ses miracles, ses convulsions, mettait le trouble dans l’État comme dans l’Église. Le parlement prit feu pour les appelants, sous prétexte de maintenir les libertés de l’Église gallicane. De là, quelques actes d’opposition où le parlement essayait ses forces contre le trône. Louis XV, dans le commencement de ces querelles, montra un sentiment très vif de son autorité.

    Au milieu de remontrances que le parlement était venu lui présenter en corps, il arrêta le premier président pas ces seuls mots : « Taisez-vous ! » Des lettres de cachet furent souvent expédiées contre les conseillers obstinés. Mais le monarque et son ministre, par un esprit de douceur et de modération qui leur était commun, mettaient un terme assez prompt à ces rigueurs. Les Français marchaient alors d’un pas bien inégal vers les nouvelles lumières qui étaient annoncées. Les prétendus miracles opérés sur la tombe du diacre Paris amusaient des dévots crédules par esprit de parti, tandis qu’un public plus nombreux et plus jeune était bien près du moment où il allait applaudir aux Lettres philosophiques de Voltaire.

    Ce public railleur intervint à son tour dans l’affaire des convulsions, et le ridicule vint fort à propos seconder le pouvoir royal. Malheureusement, de si petites et de si étranges agitations entretenaient l’esprit d’inquiétude parmi les Français, qui n’appréciaient pas tout le bonheur de leur situation nouvelle.

    Louis XV s’impatientait quelquefois du régime un peu monotone auquel il était soumis par son instituteur. Il en fit un jour des plaintes à deux de ses jeunes compagnons, les ducs d’Épernon et de Gesvres. Très peu de temps après, ceux-ci lui présentèrent un mémoire dirigé contre le cardinal. Le roi l’eut à peine en sa possession qu’il trembla, et se fit mille reproches de son ingratitude. Il remit à ce ministre une pièce dont le secret devait être garanti par le sceau de la parole royale. Fleury, qui n’aimait point les vengeances à la Richelieu, se contenta de renvoyer les deus étourdis à leurs parents ; et bientôt ils purent reparaître à la cour. Cette intrigue fut appelée la conspiration des marmousets.

    Le calme de l’administration du cardinal fut traversé par la guerre de 1733 ; mais cette guerre fut courte, entremêlée d’assez brillants succès et terminée par une paix avantageuse. Les Français n’y furent entraînés qu’à la suite de débats très vifs, allumés entre les puissances du Nord. Dans cette guerre où la France eut surtout à se mesurer contre l’Autriche, ni le prince Eugène, ni Villars, son vainqueur à Denain, ne firent plus rien de digne de leur haute réputation. Le maréchal de Berwick, digne émule de ces deux grands guerriers, fut tué sous les murs de Philisbourg. Cette ville fut prise après un siège mémorable.

    En Italie, les Français, sous la conduite des maréchaux de Coigny et de Broglie, remportèrent les victoires de Parme et de Guastalla. Comme le cardinal de Fleury ne se piquait point de l’orgueil de paraître à la tête des armées, le roi, dans tout le feu de l’âge, ne prit aucune part à ses exploits. Une petite expédition qui avait pour objet de soutenir dans le Nord une seconde élection de Stanislas au trône de Pologne n’eut qu’un résultait déplorable, et fit accuser le ministre de parcimonie et de pusillanimité. Il répondit à ce reproche en signant, en 1735, la paix de Vienne, par laquelle la Lorraine fut enfin cédée à la France ; c’était là un glorieux et utile complément des victoires et des conquêtes de Louis XIV.

    Cette gloire militaire achetée sans de trop fortes dépenses jeta un nouvel éclat sur ce règne jusqu-là si doux et si bien ordonné. Les plaisirs s’animèrent ; les impôts continuèrent à décroître. Fleury s’occupa de maintenir une paix solide dans l’Europe. Il fit entre les diverses puissances plusieurs actes de médiation, qui rappelaient les plus beaux jours du règne de Saint-Louis et de celui de Henri IV.

    Le ciel avait béni le mariage de Louis XV : un dauphin avait comblé l’espoir des Français et le bonheur du roi. Ce jeune prince, dès son enfance, annonçait les plus heureuses qualités. On aimait à le comparer à ce duc de Bourgogne dont tous les vieillards parlaient avec des regrets profonds et touchants. La cour était égayée par quatre jeunes princesses, filles du roi. Rien de si modeste et de si respectable que les dépenses de la reine. Son zèle charitable s’occupait, nuit et jour, des besoins des pauvres ; et, si elle se plaignait de la stricte économie du cardinal, c’est qu il prescrivait des bornes trop étroites à ses judicieuses aumônes. Elle se montrait accessible, familière, et savait concilier une gaieté facile avec la piété la plus régulière et la plus tendre.

    Louis XV n’avait point cet heureux don : mais si ses paroles étaient rares et brèves, on croyait à tout ce qu’exprimait son aimable figure. Fleury, peu sensible aux productions dispendieuses des beaux-arts, et n’appréciant guère dans les productions de l’esprit que le mérite de la grâce, protégeait les sciences avec un goût plus éclairé et plus magnifique. Sa paisible administration fut illustrée par les voyages des savants, qui allèrent, les uns sous l’équateur, les autres près du cercle polaire, vérifier par des mesures exactes l’hypothèse de Newton sur la figure de la terre.

    Il semblait que Louis, déjà sorti de l’âge où les passions s’annoncent dans toute leur violence, où des faiblesses trouvent le plus d’excuses, n’avait plus à craindre aucune révolution fâcheuse dans ses goûts ni dans son caractère. Mais l’extrême vieillesse du cardinal n’invitait que trop ce prince à sortir d’une réserve qui prouvait plus sa docilité que l’énergie de ses résolutions. La cour insultait à l’excessive économie du ministre, et plus encore à son esprit pacifique. Les jeunes seigneurs imaginaient que hors des conquêtes, il n’y avait plus de dignité pour un roi de France.

    Deux petits-fils de Fouquet, ambitieux, avec un esprit romanesque, réchauffaient l’esprit militaire par des intrigues, des déclamations et des promesses fastueuses. Ils n’avaient déjà que trop pris d’ascendant sur l’esprit du monarque, lorsqu’à la fin de l’année 1740 la mort de l’empereur Charles VI vint exciter l’ambition de plusieurs cabinets, pour le partage de la succession d’Autriche. L’empereur ne laissait qu’une fille, Marie-Thérèse, mariée depuis quelque temps au duc de Lorraine. Chartes VI, en prévoyant sa fin, n’avait occupé ses dernières années qu’à obtenir des principales puissances une garantie solennelle qu’elles laisseraient sa fille recueillir tout son héritage.

    Cette considération avait dicté la paix de Vienne, si avantageuse pour la France. Le cardinal de Fleury voulait rester fidèle à la foi des traités, et plaidait pour l’auguste orpheline, au nom de l’honneur, de la justice et même de la prudence. Louis fut, pour la première fois, indocile aux vœux de son sage instituteur ; il écouta le comte de Belle-Isle, oublia les conseils que son bisaïeul lui avait donnés au lit de la mort, et bientôt entreprit une guerre beaucoup plus injuste que toutes celles qui avaient troublés la conscience de Louis XIV.

    Le roi de Prusse, Frédéric II, s’était déclaré le premier par la conquête de la Silésie. La France favorisa son ambition et celle de l’électeur de Bavière, qui, pour son malheur, fut élevé à l’empire. Nos armées s’avancèrent jusque dans la Bohême. Le comte de Saxe et son lieutenant Chevert emportèrent la ville de Prague par un des plus brillants assauts dont nos fastes militaires fassent mention. Fleury secondait à regret ces mouvements guerriers.

    On vit s’établir entre les généraux français de fatales mésintelligences ; genre de malheur et de honte qu’on avait ignoré sous les règnes absolus du cardinal de Richelieu et de Louis XIV. Le comte de Belle-Isle, provocateur de cette guerre, se vit bientôt enfermé dans la ville de Prague. Mal secouru par le maréchal de Maillebois, il prit le parti de sortir de cette ville pendant l’extrême rigueur de l’hiver. Sa petite armée éprouva d’horribles souffrances. Sur 13 000 hommes qu’il avait ramenés, 4 000 périrent ; et cependant la flatterie contemporaine compara cette retraite à celle des Dix-mille.

    Bientôt il fallut évacuer la Bavière, et abandonner le malheureux électeur au juste et rigoureux châtiment de son ambition. Frédéric II ne se fit pas scrupule de trahir la cause des Français, dès qu’il put par ses négociations s’assurer la possession de la Silésie, dont la conquête lui avait coûté quatre sanglantes victoires. L’Angleterre et la Hollande s’était déclarées contre la France. On vit encore une fois des armées française et anglaise se mesurer dans l’Allemagne. Le maréchal de Noailles conduisait la première, et le roi d’Angleterre, George II, la seconde : l’indocilité du duc de Grammont, neveu du maréchal de Noailles, précipita une attaque qui rompait tous les plans du général.

    L’armée française était perdue, si la maison du roi n’avait rétabli le combat en perçant quatre fois la cavalerie des vainqueurs. Cette journée de Dettingen (27 juin 1743), quoique signalée par des exploits éclatants, eut les résultats d’une défaite. Le cardinal de Fleury venait d’expirer dans le pouvoir, à l’âge de 90 ans. Louis essaya un moment de régner par lui-même, mais le cardinal ne l’avait point habitué à l’activité, au travail, et il laissa bientôt retomber un fardeau qui était trop au-dessus de ses forces. La perspective de quelques exploits guerriers paraissait le séduire, et il avait résolu de se montrer à la tête de ses armées.

    C’était sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, qui lui avait inspiré cet amour de la gloire. Louis XV n’avait pas tout à fait attendu la mort du cardinal pour s’affranchir des devoirs du lien conjugal. Déjà, pendant la décrépitude de son instituteur, il avait aimé, mais avec quelque ombre de mystère, madame de Mailly, aînée de la maison de Nesle. Cette favorite, qui était fort loin d’offrir tous les charmes de madame de la Vallière, la rappelait au moins par la sincérité de sa tendresse.

    Bientôt le roi, emporté dans ses nouveaux goûts, lui préféra une de ses sœurs, madame de Vintimille. Celle-ci ne jouit que peu de temps de son indigne triomphe : elle mourut en couche ; et Louis tourna ses regards sur la jeune sœur de ses deux maîtresses, la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de Châteauroux). Sa beauté était éblouissante ; son esprit était aimable et vif, son caractère ambitieux ; elle croyait pouvoir se faire pardonner sa faiblesse en conduisant son amant au combat : l’un et l’autre partirent pour la Flandre ; les soldats reçurent le roi avec transport, et la favorite avec les plus durs témoignages de mépris.

    Il emporta successivement les villes de Menin, Ypres, Furne, et fit célébrer ses faibles succès par autant de Te Deum. L’Alsace fut menacée ; il s’y rendit : la duchesse de Châteauroux continua de le suivre. A peine était-il arrivé à Metz, le 4 août 1744, qu’il fut atteint d’une maladie dangereuse ; toute la France reçut cette nouvelle avec saisissement : dix-sept ans de bonheur se retraçaient vivement à l’imagination du peuple ; le péril que courait Louis le rendait plus cher aux Français ; on y voyait le résultat de ses fatigues militaires.

    Mais, pendant que le peuple gémissait et remplissait les églises des vœux les plus sincères, une piété justement sévère, écartant le scandale, veillait auprès du lit du roi. Avant qu’on lui administrât les derniers sacrements, on lui prescrivit de renvoyer la duchesse ; il fit ce sacrifice. La reine, le dauphin et ses sœurs, s’étaient rendus à Metz. La vue de ce jeune prince produisit sur le cœur du monarque une impression aussi fâcheuse qu’inattendue : dans les sollicitudes de la piété filiale, il crut voir l’empressement d’un successeur.

    On sait quelle fut l’ivresse des Français quand ils apprirent la guérison du roi : à aucune époque la monarchie ne se produisit sous des couleurs plus aimables. On crut sentir alors que l’amour en était le principal ressort. Louis, en apprenant les transports qu’avait fait naître et que prolongeait la nouvelle de sa guérison, s’écria : « Qu’ai-je donc fait pour être aimé ainsi ? » Ce mot naïf toucha les Français. On y répondit en lui donnant le délicieux surnom de Bien-aimé.

    Il voulut illustrer son retour en prenant part à quelques travaux guerriers, et il vit la prise de Fribourg. Cependant il conservait contre les courtisans qui, durant sa maladie, lui avaient fait entendre des exhortations sévères et bannir sa maîtresse, plus de ressentiment que l’on n’en devait craindre de cette âme faible et douce. Son premier aumônier, l’évêque de Soissons, et le duc de Châtillon, gouverneur du dauphin, furent exilés : ces vengeances assuraient le triomphe de la favorite ; à peine Louis le Bien-aiméfut-il rendu aux vœux des Parisiens, qu’il céda au désir de la revoir : la duchesse de Châteauroux était malade quand elle reçut l’ordre tant désiré de reparaître devant le roi.

    Soit qu’elle cédât à la vivacité de sa passion, soit quelle eût des pensées d’orgueil et de vengeance, elle ne voulut pas différer un moment si précieux : la mort suivit de près son imprudent triomphe. Louis parut plongé dans un désespoir profond, mais bientôt il ne sut plus combattre sa douleur que par l’ivresse des plaisirs. Madame Le Normant d’Étioles s’offrit à ses regards : dans les fêtes de la cour déjà depuis deux ans, elle avait essayé sur le roi le pouvoir de sa beauté, de sa coquetterie, en suivant la chasse royale dans la forêt de Senart. L’obscurité de sa naissance était un peu couverte par la brillante fortune de son mari, Le Normant d’Étioles. Des intrigues subalternes lui avaient appris l’art de subjuguer un caractère faible : elle domina le roi, sans lui inspirer une vive passion ; et son crédit surpassa bientôt celui des ministres, des courtisans les plus habiles, des généraux les plus renommés.

    Elle laissa Louis XV partir pour l’armée, et l’y suivit. Le maréchal de Saxe venait de soutenir en Flandre deux habiles campagnes où il avait rappelé l’art de Turenne. Il investissait la ville de Tournai. On s’attendait que les armées hollandaise et anglaise, réunies sous les ordres du duc de Cumberland, tenteraient la fortune du combat pour délivrer cette place importante. En effet, on les vit s’avancer près du village de Fontenoy : le duc de Cumberland, repoussé dans toutes ses attaques par les savantes dispositions du maréchal, prît, par désespoir ou par nécessité, le parti de s’avancer entre deux flancs garnis de redoutes : le terrain resserré augmenta la force de cette colonne qui, déjà vaincue, semblait poursuivre une victoire.

    Une vive inquiétude pour les jours du roi et du Dauphin troubla un moment tous les officiers : l’infanterie ne pouvait parvenir à ébranler la colonne. Quatre pièces de canon et la maison du roi restaient pour protéger sa retraite : le cri de l’honneur se fit entendre ; on parla d’opposer cette réserve à la redoutable colonne anglaise. Louis suivit ce conseil magnanime : la colonne, entamée par le feu de l’artillerie, résista mal aux attaques d’une brillante cavalerie qui combattait sous les yeux du monarque et à l’effort de la brigade irlandaise.

    La victoire fut complète : ce moment éleva l’âme de Louis, et parut l’égaler jusqu’à ses plus illustres aïeux, Saint-Louis et Henri IV. Tandis que tout se livrait autour de lui à l’allégresse, il eut le courage de visiter pendant la nuit, avec le Dauphin, un champ de bataille jonché de morts, et il adressa ces paroles à son fils : « Méditez sur cet affreux spectacle ; apprenez à ne pas vous jouer de la vie de vos sujets, et ne prodiguez pas leur sang dans des guerres injustes. »

    L’année suivante, le roi assista à la prise d’Anvers ; le maréchal de Saxe gagna sans lui la victoire de Raucoux, et sous ses yeux la bataille de Lawfeld. L’armée française occupait la plus grande partie des Pays-Bas : elle s’ouvrit, par la prise de Berg-op-Zoom, l’entrée de la Hollande. Le prince de Conti avait gagné dans le Piémont la bataille de Coni ; et cet exploit avait été précédé d’un passage des Alpes digne d’être célébré, mais non d’être comparé comme il le fut au passage d’Annibal. La fortune en Italie ne fut jamais longtemps fidèle à nos drapeaux ; les généraux successeurs du prince de Conti se divisèrent, furent battus, et les Autrichiens pénétrèrent jusque dans la Provence.

    Les Français, dans le cours de cette guerre, avaient constamment éprouvé des désastres maritimes. A peine nous restait-il un vaisseau capable de tenir la mer. Il y avait déjà trois années que Louis, dont les armes avaient toujours été victorieuses, au moins sur le principal théâtre des combats, offrait la paix à ses ennemis ; peut-être laissa-t-il trop deviner sa lassitude et pressentir sa modération. La paix d’Aix-la-Chapelle, conclue en 1748, fut semblable à cette paix de Ryswick où Louis XIV avait montré un désintéressement qui étonna et chagrina ses sujets.

    Louis, sans hésiter, rendit un grand nombre de forteresses et de riches provinces. Il stipula seulement pour ses alliés ; et tout le résultat d’une guerre injuste et mêlée de brillantes victoires fut d’établir une branche de la maison de Bourbon dans les petits duchés de Parme et de Plaisance.

    C’est ici que Louis XV semble disparaître de son règne. La nation persévérait dans de molles habitudes ; mais le mouvement des esprits était d’une audace et d’une vivacité sans bornes : ce monarque fut spectateur inquiet, mais inactif, d’un mouvement qui devait opérer tant de révolutions. Cependant on s’occupait plus que jamais des débats relatifs à la discipline ecclésiastique. Le parlement luttait contre l’archevêque de Paris dans l’affaire des billets de confession que ce prélat exigeait des jansénistes, pour leur accorder les sacrements ou la sépulture ; et les magistrats montrèrent encore plus de zèle en cette occasion que lors des miracles du diacre Pâris.

    L’autorité royale y intervint sans dignité, sans direction uniforme. Les deux ministres principaux, Machault et le comte d’Argenson, favorisaient, l’un le parlement, l’autre le clergé, Madame de Pompadour tenant entre eux la balance au gré de ses caprices. La capitale vit alors s’élever dans son sein plusieurs monuments utiles et splendides, tels que l’École militaire, la promenade des Champs-Élysées, la belle église de Sainte-Geneviève. La Seine à Paris fut bordée en partie de quais magnifiques ; les ponts et les canaux furent bien entretenus.

    On créa des routes plus commodes et plus spacieuses ; une belle manufacture de porcelaine, établie à Sèvres, dut ses progrès à la munificence royale. L’émulation des villes et le luxe des seigneurs embellirent Paris, Lyon, Nantes, Rennes, Bordeaux, Montpellier, Reims et Dijon, de plusieurs beaux édifices. Malheureusement les arts dégénéraient à cette époque, et obéissaient trop aux volontés d’une favorite qui les protégeait avec plus d’ardeur que de goût. Le trésor royal, épuisé par la dernière guerre, l’était beaucoup plus par les aveugles et futiles prodigalités d’un roi qui avait commplètement oublié les leçons et les exemples du cardinal de Fleury.

    La paix ne servait en rien au soulagement du peuple. Le roi ne fut plus nommé que dans les almanachs Louis le Bien-aimé. Une petite révolte dirigée contre des agents de police l’irrita si fortement, qu’il prit le parti de ne plus venir dans sa capitale. Enfermé dans son palais, Louis, comme les despotes de l’Orient, eut avec eux une autre conformité, celle de s’établir une espèce de harem dans le Parc-aux-Cerfs. Peut-être exagéra-t-on ce genre de scandale ; mais les mœurs françaises en furent vivement et légitimement offensées. Cette disposition des esprits entretenait dans le parlement l’ambition de résister à l’autorité absolue.

    L’Angleterre était déjà lasse de la paix, parce que la guerre avait accru la force de sa marine. Ce gouvernement ne chercha aucun prétexte à ses agressions. Les Français se virent inopinément attaqués dans le Canada par l’assassinat d’un envoyé de paix, Jumonville. Bientôt tous nos vaisseaux furent enlevés. C’était beaucoup pour la France que d’avoir à se défendre contre une puissance maritime qui, depuis un demi-siècle, s’élevait sur les débris de toutes les autres. Le cabinet de Versailles commit la faute d’aller exciter sur le continent d’autres ennemis.

    L’impératrice Marie-Thérèse, préoccupée du désir de reconquérir la Silésie sur le roi de Prusse, avait flatté la marquise de Pompadour. Cette favorite crut ne pouvoir reconnaître les bontés d’une souveraine magnanime, qui daignait rappeler son amie, qu’en mettant à sa disposition les armées de la France. Voilà quelle fut la double origine de la guerre de Sept ans. Elle s’ouvrit pour nous avec éclat par la prise de Minorque, due à la brillante valeur du maréchal de Richelieu et à l’enthousiasme dont il avait rempli ses troupes. Un combat naval avait précédé cet exploit et semblait fournir aux Français les plus heureux présages. Le marquis de la Gallissonnière avait combattu l’amiral Bing, et l’avait empêché de secourir Minorque.

    Vers ce temps, le parlement de Paris avait excité une assez vive fermentation dans le peuple, en refusant d’enregistrer un édit qui créait un impôt de deux vingtièmes pour les besoins de la guerre. L’autorité royale supprima toutes les chambres, hormis une seule dont on ne put obtenir que de faibles soumissions. Ce coup d’État avait fait naître une fermentation sourde : le 5 janvier 1757, le roi montait en voiture pour se rendre de Versailles à Trianon. Le Dauphin et plusieurs officiers de la couronne étaient à ses côtés. La nuit commençait. Un homme s’avance entre les gardes, frappe le roi d’un coup de canif au-dessus de la cinquième côte, et rentre au milieu des spectateurs. Louis reconnaît l’assassin, qui avait conservé son chapeau sur la tête, et lui dit : « C’est cet homme qui m’a frappé ; qu’on l’arrête, qu’on ne lui fasse point de mal ».

    On crut d’abord l’arme empoisonnée et la blessure mortelle. Le roi, vivement alarmé, se laissa, comme à Metz, prescrire plusieurs actes de repentir, tels que le renvoi de la marquise de Pompadour. L’assassin était un homme obscur, fanatique ou plutôt fou. Les jansénistes et les jésuites s’accusèrent réciproquement d’avoir armé le régicide. Le Dauphin, à qui toute l’autorité avait passé pendant la maladie du roi, montra toute l’étendue de son jugement et toute la noblesse de son âme, en s’abstenant de soupçons calomnieux contre les jansénistes qu’il n’aimait pas. Le parlement, rappelé par ses soins, instruisit le procès du régicide : on n’en obtint aucune nouvelle lumière ; il subit un affreux supplice.

    Le roi, guéri de sa blessure légère, reprit ou parut reprendre les rênes de l’État. Son premier soin fut de renvoyer les deux ministres rivaux, Machault et d’Argenson, qui se battaient, disait-on, à coups de parlement et de clergé. L’abbé, depuis cardinal de Bernis, scella une imprudente alliance avec la maison d’Autriche. On vit avec admiration la manière dont Frédéric II, roi de Prusse, se défendit seul contre les forces de l’Autriche, du corps germanique, de la Russie et de la Suède. Il avait su prévenir ses ennemis par la conquête de la Saxe, et par une invasion dans la Bohême : mais la fortune enfin lui devint contraire.

    Après la bataille de Kollin il fut chassé de la Bohême, et presque réduit à se former une armée nouvelle. Les Français, à la bataille de Hastenbeck, battirent un corps d’Anglais et d’Hanovriens, seuls alliés du roi de Prusse. Le maréchal d’Estrées avait remporté cette victoire ; et par une fantaisie de la marquise de Pompadour, ce fut le maréchal de Richelieu qui eut à en recueillir les fruits. Il poursuivit le duc de Cumberland jusqu’à la mer, et força une armée fugitive depuis trois mois à capituler ; mais il ne lui imposa d’autre condition que celle de ne plus porter les armes ; et six mois après ils rentrèrent en campagne.

    La situation du roi de Prusse paraissait désespérée, et lui-même la jugeait telle, lorsqu’il rencontra près de Rosbach l’armée française commandée par le prince de Soubise, unie à l’armée des cercles de l’Allemagne. Ces troupes alliées ne mirent aucun concert dans leurs opérations : leurs généraux eurent à se reprocher plusieurs fautes grossières ; et elles furent vaincues presque sans combat. Ce qu’il y eut de pis que cette déroute, ce fut la gaieté maligne avec laquelle en France on en apprit la nouvelle. Les ressorts généreux semblaient épuisés ; la discipline était perdue : l’armée avait à peine le temps de connaître ses généraux ; les colonels manquaient souvent au poste du devoir et de l’honneur. L’abbé de Bernis sut juger toute la profondeur du mal, et il eut le patriotisme de diriger ses vues vers la paix ; mais la marquise de Pompadour sacrifia le ministre pacifique aux ombrages et au ressentiment du cabinet d’Autriche.

    Cette déplorable guerre fut continuée. Les Français éprouvèrent une nouvelle déroute à Crévelt, sous les ordres du comte de Clermont, et bientôt après une défaite plus sanglante a Minden, sous M. de Contades. Le maréchal de Broglie répara seul l’honneur de nos armes à Bergen. Ces revers sur le continent étaient loin d’égaler nos désastres maritimes. Malgré les exploits par lesquels le brave Montcalm avait ouvert la campagne dans le Canada et vengé la patrie, l’honneur et l’humanité de l’assassinat de Jumonville, les Français avaient fini par perdre cette colonie, objet de tant de dépenses et cause fatale de cette guerre.

    La prise de Pondichéry. malgré les efforts de Lally qui ne fut point secondé, les avait fait également chasser des Indes orientales, ou Labourdonnaye et Dupleix s’étaient avancés en conquérants. Ils avaient perdu deux grandes batailles navales, l’une à la sortie du port de Toulon, l’autre à celle du port de Brest. Les deux escadres furent presque anéanties. Le duc de Choiseul, qui exerçait alors l’autorité d’un premier ministre, ne résista ni sans courage, ni sans habileté, à des revers si accablants. Il invoqua l’appui de l’Espagne, et cette puissance eut la générosité de se déclarer pour les vaincus. Les deux branches de la maison de Bourbon s’unirent par un traité qui porta le nom de pacte de famille, et qui réalisait les vœux de Louis XIV.

    Alors la puissance de la Russie pesait de tout son poids sur le roi de Prusse, vainqueur de l’Autriche, de la France, de la Suède et des cercles d’Allemagne. Les armées, qu’il avait rendues si savantes, si légères et si intrépides, périssaient dans des combats où les Russes, par le seul effet de leur immobilité, faisaient échouer tous les efforts du génie et d’une bravoure désespérée. Grâce à cette imposante diversion, les Français soutinrent avec un peu plus d’honneur les derniers combats dans la guerre de Sept ans. Il fut permis au prince de Soubise de réparer, quoique imparfaitement, la honte de sa défaite à Rosbach par une petite victoire.

    Le duc de Castries en remporta une plus éclatante, quoique peu décisive, à Clostercamp, illustré par le dévouement du Décius français. Le prince de Condé eut la gloire de se mesurer avec quelque avantage contre le prince héréditaire de Brunswick, l’un des célèbres lieutenants du roi de Prusse. La mort de l’impératrice de Russie, Élisabeth, mit fin à une guerre qui, contraire à tous les vœux de la politique, féconde en froids massacres, contrastait si cruellement avec l’esprit d’humanité dont plusieurs éloquents écrivains voulaient faire l’heureux partage de ce siècle.

    Le tsar Pierre III, à peine monté sur le trône, mit son bonheur et sa gloire à relever la fortune de Frédéric II, qui lui avait inspiré une admiration presque fanatique. On parla de paix ; elle fut signée à Paris au mois de février 1763. Après avoir sacrifié 1 500 hommes, les puissances rentrèrent dans leurs limites, excepté l’Angleterre, dont la force maritime s’accrut aux dépens de la France et de l’Espagne, et qu’on n’espéra plus troubler dans l’empire des mers.

    A peine avons-nous eu à nommer Louis XV dans le cours de cette guerre, entreprise dans le seul but de satisfaire la vanité de sa favorite, et dont il lui laissa conduire tous les événements. Voici cependant un fait qui prouve que sa mollesse et son asservissement à une femme n’avaient point éteint en lui cet amour de l’humanité qui semblait devoir être le précieux attribut de son caractère, et qui du moins vient servir d’excuse à ses fautes nombreuses.

    Pendant que les Anglais dispersaient et anéantissaient nos vaisseaux, un Dauphinois, nommé Dupré, inventa un feu plus dévorant que le feu grégeois, et qui, alimenté par l’eau même, pouvait brûler la flotte la plus considérable ; les expériences en furent faites dans plusieurs de nos ports et parurent répondre aux promesses de l’inventeur. Dès que Louis XV se fut convaincu de l’effet désastreux de cette invention, il craignit d’ajouter un tel moyen de destruction à tous les fléaux de la guerre. Il acheta le secret, et fit défense à Dupré de le communiquer, sous les peines les plus sévères.

    Les débats du parlement et du clergé avaient un peu troublé les goûts et les amusements frivoles de la France et surtout ceux de la cour, pendant une guerre aussi longue que funeste. Les jésuites enfin étaient près de succomber : ce fut du Portugal et de l’Espagne, les deux royaumes les plus religieux de l’Europe, que partirent les premiers et les plus terribles coups qui leur furent portés.

    La marquise de Pompadour avait longtemps flotté entre eux et les parlements : le duc de Choiseul, qui prenait un grand empire sur l’esprit de cette dame, la persuada qu’il était essentiel pour le repos du roi et pour celui de la France de faire cesser une lutte qui affaiblissait l’autorité royale. La marquise crut pouvoir désarmer une opinion dont elle éprouvait les trop justes rigueurs, en sacrifiant les jésuites aux jansénistes parlementaires, et à un parti déjà beaucoup plus nombreux, celui des philosophes.

    D’abord, il ne fallut que laisser agir les parlementaires, qui rendaient arrêt sur arrêt contre des ennemis étourdis des attaques nouvelles qu’ils recevaient dans toutes les parties de leur empire. Lorsque le duc de Choiseul proposa dans le conseil du roi l’abolition de cette société en France, les jésuites ne manquèrent ni d’apologistes ni de défenseurs ; plusieurs même de ceux qui condamnaient leurs principes et criaient sans cesse contre leur morale et leurs esprit de domination, craignaient que les jansénistes vainqueurs ne succombassent à leur tour sous le ridicule lancé par les philosophes, contre les deux parties et contre la religion elle-même.

    Louis XV, habitué à la fois à dissimuler ses pensées et à les sacrifier à celles d’une femme légère, n’exprima sa volonté que par ce mot si peu digne d’un roi : « Il sera plaisant de voir en abbé le P. Pérusseau ! » c’était son confesseur. L’ordonnance royale parut enfin. Les biens des jésuites, consumés par des procès et des séquestres, purent à peine suffire à payer la pension alimentaire qui était assignée à chacun d’eux.

    Le triomphe que venait de remporter le duc de Choiseul sur des hommes qui avaient dominé pendant vingt ans le fier Louis XIV, fut célébré par les philosophes et leurs nombreux adeptes. Mais, quant à la marquise de Pompadour, on ne lui sut aucun gré d’avoir concouru à cette mesure ; et ceux qui s’en réjouissaient le plus ne purent y voir une compensation pour tous les fléaux de la guerre de Sept ans, son ouvrage. L’opinion publique se plaisait à lui opposer un ministre qui avait consenti d’abord à paraître son protégé : la jalousie du duc de Choiseul et celle de la favorite, formaient à la cour deux puissantes cabales, entre lesquelles le roi affectait la neutralité.

    Depuis quelque temps la marquise était atteinte d’une maladie de langueur, causée peut-être et certainement accrue par le chagrin de se voir haïe des Français. Elle n’éprouva plus dans ses derniers moments que de l’indifférence de la part du roi : seulement, pour en adoucir l’horreur, il lui permit de continuer de donner ses ordres jusqu’à son heure suprême. Elle mourut en reine, et ses restes furent transportés hors du château, comme ceux d’une obscure courtisane.

    Le duc de Choiseul put alors régner sans partage. Ce ministre avait conçu une profonde inimitié contre le dauphin. Louis, depuis plusieurs années, éprouvait un secret déplaisir en écoutant les éloges qu’on donnait à son fils. On connaissait l’attachement de ce prince pour les jésuites, et ce fut peut-être la principale raison qui décida le roi, la marquise de Pompadour et le duc de Choiseul à prononcer l’abolition de cette société religieuse. Le duc de Choiseul s’emporta un jour contre ce prince au point de lui dire : « Monsieur, je puis être condamné au malheur d’être votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur ». Des études littéraires, les soins d’une épouse distinguée par les plus heureuses qualités de l’esprit et de l’âme, l’éducation de ses enfants, consolaient le dauphin, délaissé à la cour.

    Sa santé, longtemps florissante, avait subi depuis deux ans une altération manifeste. Il voulut, malgré sa langueur, se rendre à un camp de plaisance qu’on avait établi à Compiègne ; de là il suivit le roi à Fontainebleau. Bientôt on le vit succomber à des fatigues que sa constitution affaiblie ne pouvait plus supporter (20 décembre 1765). Louis XV, qui n’avait pas voulu s’absenter de Fontainebleau pendant la maladie de son fils, fut vivement ému de sa mort, et surtout par la manière dont il l’apprit. Le duc de la Vauguyon vint présenter au roi l’aîné des princes, ses élèves, et l’on annonça Monsieur le dauphin.

    En voyant paraître son petit-fils, au lieu d’un fils qui pouvait si glorieusement le remplacer sur le trône, il se troubla et dit en soupirant : « Pauvre France ! un roi âgé de cinquante-cinq ans, et un dauphin de onze ! » Ce dauphin était Louis XVI. Cette douloureuse exclamation semble faire croire que Louis XV reconnaissait combien la monarchie était fortement ébranlée, et quels orages attendaient son petit-fils. Il lui arriva plusieurs fois d’exprimer le même pressentiment avec plus de clarté, mais non avec le même accent d’intérêt et de douleur.

    Cependant, l’impression qu’il avait reçue de la mort du dauphin le rapprocha pour quelque temps de la dauphine, de la reine et de ses filles. Toutes ces princesses conspiraient entre elles pour arracher le roi à l’ivresse des voluptés. La dauphine, surtout, prenait de l’ascendant sur son esprit ; mais le chagrin de survivre à son époux la poursuivait toujours. A sa langueur succéda, au bout de deux ans, une maladie mortelle. La reine suivit de près au tombeau la dauphine, sa belle-fille et son amie. La tendresse de Louis XV se réveilla vivement pendant la maladie extrêmement douloureuse de son excellente et malheureuse compagne. Il la pleura plusieurs jours au milieu de ses filles. La mort venait de lui ravir coup sur coup les seules personnes qui pussent rendre de la vigueur à son caractère et de la pureté à ses pensées.

    Cependant, le peuple ne recevait aucun soulagement de la paix. Louis XV s’était abandonné à la malheureuse facilité de signer des acquits au comptant, qui étaient devenus la proie d’une foule de personnages avides ou corrompus. Il conservait dans son palais la magnificence de Louis XIV, mais n’y mêlait aucun caractère de grandeur. Il subissait, comme un esclave résigné, l’ennui d’étiquettes qu’il n’avait point inventées et qui n’étaient de nul usage pour sa politique : l’insupportable ennui qu’il en ressentait irritait son goût pour les plaisirs clandestins. Tout son bonheur était de se réfugier dans ses petits appartements et d’échapper furtivement à son rôle de roi.

    Ce goût devint en lui si vif, ou du moins si habituel, qu’il en vint presque à se considérer comme un particulier dispensé de tout devoir envers l’État. De là, ce trésor particulier qu’il aimait à se former, et qu’il grossissait par des spéculations sur les grains ; de là, ces bizarres distractions qu’il portait jusque dans le conseil ; la déplorable promptitude avec laquelle il abandonnait un avis qu’il avait judicieusement énoncé ; enfin, cet égoïsme paresseux qui lui faisait dire beaucoup de mots, tels que ceux-ci : « Si j’étais lieutenant de police, je défendrais les cabriolets. »

    En public, son maintien était froid, son esprit un peu sec. Dans le commerce privé, c’était un homme aimable ; un maître obligeant, facile, plein de compassion ; un Français habitué à observer envers les femmes les prévenances de la galanterie les plus délicates, et richement doué de l’esprit vif de sa nation.

    On cite de lui plusieurs bons mots. « Qu’avez-vous fait en Angleterre ? » disait-il au comte de Lauraguais, qui se piquait un peu de la philosophie à la mode. « Sire, répondit le courtisan, j’y ai appris à penser. - Des chevaux », reprit le roi, importuné de cette ostentation. Le peintre Latour, en faisant son portrait, se mit un jour à disserter sur les affaires de l’Etat, et dans sa franchise étourdie, il en vint jusqu’à dire : « Il faut convenir que nous n’avons point de marine. - N’avez-vous pas Vernet ? » reprit le roi, en ramenant le peintre à son métier.

    Le duc de Choiseul s’étudiait à modérer l’opposition du parlement de Paris ; mais le pouvoir et l’ambition de ce corps s’accroissaient par des concessions tacites. Le parlement, vainqueur des jésuites, voulut réprimer l’audace des philosophes. Le duc de Choiseul parut un moment montrer l’intention d’arrêter la licence ; mais peu après il s’arrangea pour rester à la fois et le courtisan et le protecteur du parlement et des philosophes. Le parlement sévit avec une incroyable rigueur dans l’affaire du chevalier de la Barre. Mais comme il se voyait à la fois abandonné par la cour et désavoué par le public, il se borna bientôt à quelques arrêts insignifiants qui accréditaient des ouvrages en voulant les noter d’infamie.

    Louis XV ne tentait rien pour arrêter ce prodigieux mouvement des esprits qui allait donner une face nouvelle aux institutions sociales. On peut présumer que la douceur de son caractère arrêta souvent des persécutions commencées contre d’illustres écrivains. On croit surtout qu’il eut quelque part à cet arrêt du conseil qui couronna le plus noble des travaux de Voltaire et réhabilita la mémoire de l’infortuné Calas. L’administration du duc de Choiseul rendit un peu d’honneur à la couronne de France par plusieurs actes d’une médiation imposante.

    La possession de la Corse, qu’il fallut acheter aux Génois et conquérir ensuite, fit oublier aux Français les conditions ignominieuses du traité de Paris. Louis XV cependant montrait une jalousie secrète contre son ministre principal. A l’aide d’agents particuliers et clandestins, il épiait et contrariait ses opérations. Ce qu’il y eut de pis, c’est que ces agents du roi furent sacrifiés au ressentiment du ministre dès qu’il fut instruit de leur correspondance.

    Un magistrat éloquent et intrépide, La Charolais, procureur général du parlement de Rennes, soutenait, avec l’appui de tous les parlements de France, une lutte opiniâtre contre le duc d’Aiguillon, qu’il accusait d’actes violents, arbitraires et même de concussion dans son gouvernement de la Bretagne. Le duc de Choiseul, qui se rangeait toujours de l’avis des parlements, sentait sa haine animée contre le duc d’Aiguillon par la protection secrète, mais évidente, que celui-ci obtenait du monarque.

    Le parlement de Paris, formé en cour des pairs, rendit un arrêt par lequel le duc d’Aiguillon était entaché dans son honneur. Le duc de Choiseul triomphait ; mais le roi cherchait tous les moyens d’échapper à la double tutelle de son parlement et de son ministre. On doutait à la cour qu’il en eût le courage. Une femme dont la jeunesse avait été souillée par une prostitution publique, madame du Barry, apprit au roi qu’il pouvait encore vouloir. L’apparition de cette femme à la cour fut un scandale au-dessus de ceux de la régence.

    Le duc de Choiseul, sa sœur la duchesse de Grammont et bientôt la plupart des femmes s’éloignèrent avec indignation d’une telle favorite. Louis s’étonna, mais ne s’offensa pas beaucoup que son ignominieux caprice ne fût pas respecté par sa cour. La nouvelle favorite savait avec art répéter les leçons que lui donnaient le duc d’Aiguillon, le chancelier Maupeou et l’abbé Terray. Le duc de Choiseul fut exilé. Presque toute la cour parut vouloir s’unir à sa disgrâce : on abandonnait le roi pour aller visiter le duc à Chanteloup et se purifier auprès de lui, disait-on, de l’air de Versailles.

    Ce qu’il y eut de remarquable, c’est que le monarque sembla respecter dans ses courtisans des démonstrations si nouvelles de dévouement pour un ministre disgracié. Les parlements ne devaient pas survivre longtemps à leur ambitieux protecteur. Le chancelier Maupeou avait concerté avec ses deux collègues l’abolition de ces grands corps de magistrature. Louis doutait fort que ses nouveaux ministres pussent réussir dans un coup d’autorité qu’on avait vainement essayé à différentes reprises sous son règne. Il consentit seulement à les laisser agir, résolu à mêler ses railleries à celles du public s’ils venaient à échouer.

    En peu de mois, une nouvelle cour royale fut substituée à cette importante et antique puissance du parlement de Paris. Les lettres de cachet furent multipliées ; mais on n’eut pas besoin de dresser des échafauds. On prit soin de donner une satisfaction apparente à l’un des vœux des philosophes en abolissant la vénalité des charges. D’abord les princes avaient fait cause commune avec le parlement de Paris : le prince de Conti persévéra seul dans sa résistance. Les avocats s’étaient ligués pour ne point exercer leurs fonctions devant une cour qui paraissait avilie dès sa naissance ; mais plusieurs d’entre eux cédèrent aux conseils de la crainte et de la nécessité.

    Les membres de l’ancien parlement sortirent par degrés de l’exil ; le gouvernement mit de l’orgueil à montrer qu’ils n’étaient plus à redouter. Le même coup frappa tous les parlements de province. L’obstacle partout fut moins sérieux et moins prolongé qu’on n’avait lieu de s’y attendre. Cette opération était à peine terminée, que le gouvernement se hâta d’en recueillir les fruits par une banqueroute partielle. L’autorité royale fut avilie au dehors par le partage de la Pologne, dont la France resta spectatrice immobile.

    Ces deux événements ajoutaient beaucoup au mépris et à la haine publique, qui ne cessaient de se prononcer contre le triumvirat. La nouvelle cour était journellement insultée jusque dans l’exercice de ses fonctions. Trop de scènes abjectes s’étaient mêlées à ces coups violents de l’autorité pour ne pas éveiller un esprit de satire, d’inquiétude, de malaise, qui pouvait par degrés devenir un esprit général de rébellion.

    Ce fut dans un tel état du royaume que Louis XV, atteint subitement pour la seconde fois de la petite vérole, mourut le 10 mai 1774 dans sa 64e année, après un règne de cinquante-neuf ans. Ses obsèques furent troublées par de sanglants outrages que la multitude proféra contre sa mémoire. Les vingt et surtout les trois dernières années de son règne, avaient permis d’oublier le bonheur, le calme et la judicieuse économie de sa première administration. La nation était profondément humiliée d’avoir fait des pas rétrogrades vers le despotisme. L’exemple de Louis XV prouva que, chez un monarque, la paresse peut triompher de toutes les qualités heureuses qui n’ont point la force des vertus. Cependant l’histoire lui doit un éloge sans restriction : il fut humain.

     

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