• Louis XVII
    (né le 27 mars 1785, mort le 8 juin 1795)
    (Roi de France (considéré alors comme tel aux yeux des royalistes,
    de l’Europe et des Etats-Unis d’Amérique) : règne 1793-1795)
     
    ******
     
    Ce prince, dont l’existence devait être si courte et si malheureuse, ce roi sans couronne dont les jours étaient destinés à s’éteindre dans la plus abjecte captivité, annonça par une enfance pleine de grâces et de séductions les qualités les plus propres à orner et même à honorer le rang suprême

    Second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il naquit au château de Versailles le 27 mars 1785. Il eut pour parrain Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, son oncle, et pour marraine Marie-Caroline de Lorraine, archiduchesse d’Autriche, reine des Deux-Siciles. Louis-Charles reçut d’abord le titre de duc de Normandie, et plus tard (4 juin 1789), celui de dauphin, que portait son frère aîné.

    « Sa taille, dit son principal biographe, était fine, svelte et cambrée, sa démarche pleine de grâce, son front large et découvert, ses sourcils arqués ; rien ne rendrait l’angélique beauté de ses grands yeux bleus frangés de longs cils châtains... On retrouvait dans sa physionomie, à la fois noble et douce, quelque chose de la dignité de Marie-Antoinette et de la bonté de Louis XVI ; tous ses mouvements étaient pleins de charme et de vivacité ; il y avait dans ses manières, dans son maintien une distinction exquise, et je ne sais quelle loyauté enfantine qui séduisait tous ceux qui l’approchaient. Sa bouche ne s’ouvrait que pour faire entendre les naïvetés les plus aimables ». Sa première enfance fut confiée à la duchesse de Polignac, amie personnelle de la reine, à laquelle succéda quelques années plus tard la marquise de Tourzel. Par un rapprochement étrange, il apprit à lire dans la Vie du duc de Bourgogne, frère aîné de son père, de cet héroïqueenfant dont la mort prématurée avait ravi à la France un roi destiné peut-être à conjurer toutes les calamités qui menaçaient son avenir. Les heureuses inclinations du jeune dauphin se révélaient par une foule de traits que les écrits du temps ont recueillis, et dont nous reproduirons quelques-uns.

    Louis XVII (1793-1795), par Jacques-Louis David
    Louis XVII (1793-1795), par Jacques-Louis David

     

    Un soir, à Saint-Cloud, sa mère chantait en s’accompagnant la romance si connue de Berquin : Dors, mon enfant, clos ta paupière... Ces paroles, chantées avec âme, avaient remué vivement le cœur du dauphin qui se tenait silencieux et recueilli auprès du clavecin ; surprise de le voir si tranquille, Madame Elisabeth dit en riant : « Ah ! pour le coup, voilà Charles qui dort ! » Levant soudain sa tête, l’enfant repartit d’un ton pénétré : « Ah ! ma chère tante, peut-on dormir quand on entend maman reine ! » Comme un jour, à Bagatelle, il allait se jeter dans un buisson de ronces, M. Hue, valet de chambre du roi, lui représentant le danger de ce chemin épineux : « Les chemins épineux, répondit-il d’un air résolu, mènent à la gloire ! » Un seigneur de la cour lui reprochait de prendre la peine de bêcher lui-même la plate-bande de son petit jardin ; un jardinier, ajoutait-il, vous fera cette besogne en un tour de main. « C’est possible, repartit l’enfant, mais ces fleurs je veux les faire croître moi-même, pour qu’elles soient plus agréables à maman qui les aime beaucoup ».

    Sans être volontaire dans l’acception ordinaire du terme, le jeune Charles-Louis annonçait un caractère décidé, et se montrait généralement rétif aux avertissements des femmes qui prenaient soin de lui ; mais toute résistance s’évanouissait devant un mot, devant un simple geste de sa mère. Toujours attentif à lui complaire, il épiait instinctivement toutes les traces d’inquiétude ou d’ennui que la marche déjà menaçante des événements commençait à imprimer sur son front. Un jour que, par distraction, l’aimable enfant avait mêlé quelques soucis aux fleurs dont il composait son bouquet habituel, il s’en aperçut au moment même de le présenter, et les arracha aussitôt en disant : « Ah ! maman, vous en avez bien assez d’ailleurs ! »

    L’horizon politique de la France s’obscurcissait en effet rapidement. Les sanglantes journées des 5 et 6 octobre avaient ramené à Paris la famille royale, et le jeune prince commençait à participer aux malheurs de ses parents ; réduit à l’étroite enceinte des Tuileries, il regrettait amèrement le parc de Versailles ; sa seule distraction était de se promener quelquefois en voiture accompagné de sa gouvernante, madame de Tourzel, avec qui l’abbé Davaux, déjà précepteur de sa sœur Marie-Thérèse, partageait l’œuvre délicate de son éducation. On lui enseignait, sous la direction éclairée de Louis XVI, la religion, l’histoire, la géographie, l’arithmétique et la botanique, et on l’exerçait à tous les jeux du corps.

    La grammaire, qui n’était pas négligée dans cet ensemble d’études, fournit un jour au jeune élève l’occasion d’un rapprochement plein de grâce. Interrogé sur la différence entre le comparatif et le superlatif, « le comparatif, répondit-il, est quand je dis : Mon abbé est meilleur qu’un autre abbé ; le superlatif, c’est quand je dis : maman est la plus aimable et la plus aimée de toutes les mamans. » On le conduisait régulièrement chaque jeudi chez la marquise de Leyde, qui possédait au faubourg Saint-Germain un bel hôtel avec un vaste jardin, où il jouait en liberté avec un ou deux enfants de son âge.

    Plus tard, on lui consacra un petit arpent de terrain dans le jardin des Tuileries, à l’extrémité de la terrasse du Bord de l’eau ; il cultiva des fleurs et éleva des lapins dans ce petit parterre qui a appartenu plus tard au roi de Rome, au duc de Bordeaux et au comte de Paris. Avant de sortir des Tuileries, le dauphin s’exerçait au maniement d’un fusil. Un jour, au moment du départ, l’officier qui commandait le peloton de garde nationale chargé de l’accompagner lui ayant demandé de lui rendre son fusil, Louis-Charles s’y refusa brusquement ; madame de Tourzel l’ayant repris à ce sujet : « Si monsieur m’eût dit de le lui donner, répondit l’enfant, à la bonne heure ; mais le lui rendre !... »

    Ce jeune prince, en qui l’instinct de la bienfaisance avait devancé l’âge, économisait sur ses épargnes une petite somme pour secourir les enfants trouvés. Son père, le voyant un jour occupé à renfermer des écus par piles dans son coffret, le taxa d’avarice. « Oui, mon père, répondit-il, je suis avare, mais c’est pour les enfants trouvés. Ah ! si vous les voyiez, ils sont bien nommés ; ils font vraiment pitié ! » Louis XVI serra son fils dans ses bras et combla le coffret. Les progrès de plus en plus formidables de l’ouragan révolutionnaire, la dépendance toujours plus étroite dans laquelle la famille royale était tenue aux Tuileries, précipitèrent cette tentative désespérée qui vint échouer misérablement à Varennes.

    Le dauphin, alors âgé de six ans, garda un secret absolu sur ces mystérieux apprêts dont il ne pouvait comprendre le but. Quand, après plusieurs semaines d’une captivité sévère, il put descendre avec sa mère dans le jardin des Tuileries : « Maman, s’écria-t-il en bondissant, que je plains les malheureux qui sont toujours renfermés ! » Dans la journée du 20 juin, cette préface menaçante du 10 août, M. Hue pourvut à la sûreté du jeune prince en l’emportant, à travers ses sanglots, dans la chambre de sa sœur, où plusieurs membres de l’assemblée législative vinrent l’entourer. L’un d’eux se prit à lui adresser quelques questions sur l’histoire de France et prononça le nom de la Saint-Barthélemy. « Pourquoi parler de cela ? dit un autre, il n’y a point ici de Charles IX. - Ni de Catherine de Médicis ! » ajouta l’enfant.

    Quelques attroupements s’étant encore formés le lendemain autour du château : « Maman, est-ce encore hier ? » dit-il à la reine avec une triste et touchante ingénuité. La captivité de la famille royale devint plus intolérable encore après cette journée, et le malheureux enfant, le visage collé contre les vitres de sa chambre, fut réduit à envier le sort des rares promeneurs qui, errant, dit M. de Beauchesne, autour de son parterre abandonné, respiraient librement l’air dans le jardin de ses aïeux.

    Au 10 août, lorsque, cédant au conseil de Rœderer épouvanté, la malheureuse famille alla chercher un asile au sein de l’assemblée, ce fut dans les bras de sa mère, qui voulut elle seule lui servir de rempart, que le jeune prince traversa le jardin des Tuileries. A son arrivée dans la salle, un homme à figure repoussante portant l’uniforme de sapeur, le nommé Rocher, qui depuis fut établi guichetier du Temple, s’empara de lui et le déposa sur le bureau du président. Dès que l’enfant se sentit libre, il courut dans les bras de sa mère d’où on l’arracha de nouveau ; puis la famille déchue fut réunie tout entière dans la loge de logographe. Le dauphin échappait par son âge au sentiment des infortunes sans limites que présageaient trop ces terribles épreuves : « Maman m’a promis de me coucher dans sa chambre, s’écria-t-il avec une joie naïve, parce que j’ai été bien sage avec ces vilains hommes ! »

    Les augustes captifs vinrent bientôt inaugurer à la tour du Temple cette ère indescriptible d’outrages et de tortures qui ne devait avoir pour terme que la mort. L’étroite surveillance à laquelle ils furent graduellement condamnés n’interrompit point les études et les exercices religieux du fils de Louis XVI. Ce prince allégeait les pesantes heures de la captivité en enseignant au dauphin la géographie, l’histoire et le calcul ; mais la langue des chiffres ayant inspiré de l’ombrage à un municipal de service, le conseil de la commune proscrivit l’arithmétique.

    Chaque soir Charles-Louis récitait une prière pour sa famille, pour la princesse de Lamballe et pour sa gouvernante. Ce régime dura jusqu’au 26 octobre, jour où le dauphin fut retiré des mains de la reine pour être remis dans celles de son père. Cette séparation si cruelle pour le cœur aimant du jeune prince n’amortit point la vivacité naturelle de son esprit. Un municipal nommé Mercereau, maçon de son état, lui dit : « Sais-tu bien que la liberté nous a rendus tous libres et que nous sommes tous égal ! - Egal tant que vous voudrez, répliqua l’enfant royal, mais ce n’est pas ici que vous nous persuaderez que la liberté nous a rendus libres ».

    D’autres épreuves plus déchirantes étaient réservées à cette innocente victime. Le jour funèbre du 21 janvier se leva, et l’escalier de la tour du Temple retentissait encore des pas du roi martyr, lorsqu’on vit le malheureux enfant courir éperdu vers les municipaux et les gardes, prenant leurs mains, embrassant leurs genoux, les conjurant tous de le laisser passer pour parler au peuple afin qu’il ne fît pas mourir son père.

    Quand de sinistres détonations annoncèrent l’accomplissement du forfait suprême de la révolution, l’infortuné fondit en larmes et ne suspendit ses sanglots que pour essayer sur sa mère éplorée la consolation de ses caresses. Un moment courbée sous l’étreinte puissante du malheur, la grande âme de Marie-Antoinette se releva sous l’empire de cette foi religieuse qui avait marqué d’un éclat impérissable les derniers moments de Louis XVI ; elle rappela avec onction à son fils les vœux d’un père mourant et l’exhorta à penser à Dieu : « Maman, lui répondit-il, quand j’appelle le bon Dieu, c’est toujours mon père qui descend devant moi ».

    Quelques jours plus tard, la reine recueillit la douloureuse jouissance d’entendre chanter par son fils, qu’accompagnait Madame Royale sur le clavecin, la touchante romance intitulée la Piété filiale, que le bon et compatissant Lepitre, l’un des surveillants du Temple, avait composée sur la mort du roi. Hélas ! l’amère satisfaction de pleurer ensemble, cette dernière consolation des infortunés, devait leur être bientôt ravie. Plus impitoyable encore que la sanguinaire Convention, la commune de Paris ordonna que le dauphin serait séparé de sa mère et de sa famille, et cet ordre barbare s’accomplit le 3 juillet, au milieu d’une scène de désolation et de désespoir qu’il faut renoncer à dépeindre.

    Rassemblant toute son énergie dans un suprême effort, la reine exhorta son fils à se souvenir de ses devoirs quand elle ne serait plus auprès de lui pour les lui rappeler ; elle lui recommanda d’être sage, patient et honnête, et de songer à son père qui le bénissait du haut du ciel, et tout fut dit. Des mains de Marie-Antoinette, la jeune victime avait passé dans celles du cordonnier Simon ! A cette phase nouvelle de la vie du dauphin se rattachait une combinaison dont l’histoire a été lente à surprendre le secret.

    Louis XVII et le cordonnier Antoine Simon
    Louis XVII et le cordonnier Antoine Simon

     

    Cette combinaison vraiment infernale et dont Chaumette, procureur de la commune, paraît avoir été le principal promoteur, consistait à conduire à la mort par un abrutissement graduel l’héritier du sang royal, à s’en défaire, en un mot, par un moyen qui ne fût ni l’assassinat, ni la déportation, ni l’empoisonnement. Ce calcul que Simon, jacobin stupide autant que féroce, ne comprit point d’abord, il le servit bientôt avec une brutalité dont la protection systématique est demeurée un des crimes les plus odieux du régime révolutionnaire.

    Son premier soin fut, comme il le disait, de museler le louveteau, c’est-à-dire de réduire au silence, à force de menaces et de mauvais traitements, le jeune captif qui n’avait cessé de réclamer sa mère. Il lui parut piquant de faire porter au fils de France le deuil de Marat, qui venait de périr sous le poignard de Charlotte Corday, et d’assujettir aux plus viles fonctions de son service personnel cette main qui avait cueilli les plus belles fleurs de Versailles pour la plus tendre des mères et la plus majestueuse des reines. Le petit Capet dut bientôt revêtir la carmagnole républicaine ; son élégante chevelure disparut sous l’impitoyable ciseau de la femme Simon, et sa longue résistance à coiffer le bonnet rouge fléchit devant des obsessions et des tortures auxquelles son affreux geôlier ne craignit pas de mêler le secours d’une abrutissante ivresse.

    C’est dans cette situation abjecte que la condescendance d’un de ses gardiens procura, hélas ! à la malheureuse reine la fatale satisfaction de l’entrevoir secrètement une dernière fois ! Marie-Antoinette avait ignoré jusqu’alors le déplorable état de son fils ; aucune illusion ne lui fut désormais permise ; et lorsque, quelques jours plus tard, on l’entraîna à la Conciergerie pour y subir la dernière épreuve de son long calvaire, elle emporta, dit un de ses historiens, « la source la plus amère de tourments, d’inquiétudes et de larmes plus cuisantes encore que celles qu’elle avait jusque-là répandues » (Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort. Liv. 2, par de Beauchesne).

    Les accusations manquaient contre l’irréprochable reine ; ce fut au Temple qu’on songea pour combler cette lacune, et l’industrie révolutionnaire ne recula pas devant l’idée de faire déshonorer une mère par son propre fils. Le 6 octobre, Pache et Chaumette entrent dans la chambre de Simon, qui avait pris soin d’égarer l’imagination de son captif par ses procédés habituels. Un administrateur de police lit un interrogatoire écrit d’avance, dans lequel l’enfant répond comme on voulait qu’il répondît, on le fait signer ensuite comme on voulait qu’il signât.

    La signature du jeune prince est en effet articulée d’une main débile et mal assurée, et ne rappelle, ni pour la correction, ni pour la netteté, des lignes d’écriture tracées par lui deux ou trois ans auparavant, et dont on trouve un fac-similé dans le livre de M. de Beauchesne, son biographe. Dans ces circonstances, Hébert, le véritable instigateur de cette infamie, survient et triomphe.

    Cependant ce témoignage solitaire, malgré sa monstrueuse précision, ne suffit point aux ennemis de la reine ; ils espèrent, à l’aide de questions ambiguës et captieuses, arracher à la fille et à la sœur de Louis XVI quelques mots qui, habilement interprétés, pourront les rendre complices de toutes les calomnies accumulées contre Marie-Antoinette. Le lendemain, après avoir été séparément interrogées, la tante et la sœur du jeune prisonnier subissent l’épreuve d’une ignominieuse confrontation, qui se prolonge pendant près de trois heures. L’angélique pureté de l’une et la présence d’esprit de l’autre déjouent l’abominable calcul d’Hébert et de Chaumette ; mais le procès-verbal du Temple, ce monument sans exemple peut-être de la perversité humaine, n’en fut pas moins produit aux débats.

    Tout le monde sait le beau mouvement que cet incident inspira à l’auguste accusée et la confusion dont il couvrit ses accusateurs ; l’impression fut telle, que Robespierre alla jusqu’à voir dans l’imputation calomnieuse d’Hébert un moyen employé pour exciter l’intérêt populaire en sa faveur.

    Retournons au Temple, où nous attendent des scènes plus lugubres, sinon plus déchirantes que celles que nous avons esquissées. L’ignoble tyrannie de Simon, rarement adoucie par la compatissance de certains municipaux de service, dura trois mois encore ; pendant ce temps, l’intelligence de son élève acheva graduellement de s’éteindre sous l’empire des menaces, des mauvais traitements et des obsessions employés pour en extorquer quelques lambeaux de révélations propres à compromettre sa tante, dont on instruisait le procès.

    Au milieu de cette lamentable décadence, le fils de Louis XVI avait conservé le sentiment de la gratitude. Un savant estimable, M. Naudin, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, ayant été appelé pour donner des soins à la femme Simon, son mari voulut en sa présence contraindre le jeune prince à chanter d’infâmes couplets contre la reine ; l’enfant s’y refusa avec larmes, puis avec énergie. « S.... vipère, s’écrie Simon en le saisissant par les cheveux, il me prend envie de t’écraser contre le mur ! - Scélérat, que vas-tu faire ? s’écria M. Naudin avec indignation. Et le geôlier resta muet. »

    Le lendemain, M. Naudin étant revenu visiter la malade, il se sentit arrêter dans le passage d’une chambre à l’autre par le jeune prisonnier : « Hier, lui dit-il, vous m’avez prouvé que vous vous intéressiez à moi, je n’ai que ceci pour vous en témoigner ma reconnaissance, vous me feriez bien plaisir de l’accepter. » Et il présenta au docteur, vivement ému, deux poires qu’on lui avait données la veille pour son goûter. Un sentiment plus respectable encore, la foi religieuse, avait survécu au dépérissement de ses facultés intellectuelles, et le royal orphelin n’avait jamais oublié les dernières recommandations de sa mère.

    De Beauchesne nous apprend qu’une nuit du mois de janvier, le geôlier de Louis XVII surprit l’enfant les mains jointes et à genoux, priant Dieu dans un songe plein de ferveur. Il se leva aussitôt, et, sans s’inquiéter de l’effet de cette ablution glaciale dans une nuit d’hiver, versa sur la tête de l’enfant une cruche remplie d’eau ; l’enfant, réveillé en sursaut, se hâta de chercher en tremblotant un refuge sur son oreiller ; mais l’implacable bourreau courut sur lui et le secouant avec violence : « Je t’apprendrai, lui dit-il, à faire tes patenôtres et à te lever la nuit comme un trappiste. » Puis, s’armant de son soulier à gros clous, il se rua furieux sur sa victime qui, parant de ses deux bras les coups qu’il allait lui porter : « Que vous ai-je donc fait pour vouloir me tuer ? - Te tuer, louveteau ! comme si je le voulais, comme si je l’avais jamais voulu ! Oh ! la vipère ! elle ne sait donc pas que si je la prenais une fois par le cou, elle ne crierait plus ! » Et il renversa violemment sur son lit glacé le malheureux enfant, qui s’y blottit en silence, tressaillant de froid et d’épouvante.

    Le 19 janvier 1794, Simon, rappelé à ses fonctions de municipal, quitta ainsi que sa femme la tour du Temple, prédisant à sa douce victime, par forme d’adieux, « que le crapaud ne sortirait pas de la crapaudière, quand bien même tous les capucins du ciel se mêleraient de l’enlever ». A noter que Simon périt sur le même échafaud que Robespierre, le 28 juillet 1794. Quant à la femme Simon, elle mourut le 10 juin 1819 aux Incurables de la rue de Sèvres, où son indigence était assistée par une petite pension que lui versait madame la duchesse d’Angoulême.

    Loin d’adoucir le sort du petit prisonnier, la retraite de Simon ne fut que le signal d’une aggravation de sa captivité. Les six mois qui suivirent constituent la période la plus lamentable de cette vie si jeune encore et déjà vouée à tant de germe d’infortune. Les comités révolutionnaires décidèrent qu’il n’y aurait plus désormais d’intermédiaire entre la tour du Temple et la municipalité ; le logement de l’enfant captif fut restreint à une pièce ; ce fut celle qu’avait occupée le fidèle Cléry, ce dernier serviteur de son père. On pratiqua dans la porte de cette chambre un guichet fermé par des barreaux mobiles que fixait un énorme cadenas, avec une tablette pour recevoir les grossiers aliments destinés à soutenir cette misérable existence.

    Le jeune captif fut privé de feu et de lumière, et ne reçut de chaleur que par le tuyau d’un poêle placé dans l’antichambre, de lumière que celle d’un réverbère suspendu en face des barreaux ; l’unique croisée de sa chambre demeura constamment fermée ; il n’entendit plus d’autre bruit que celui des verrous, d’autre voix que celle du gardien qui l’avertissait de se coucher à la tombée de la nuit, ou des cerbères à face humaine qui troublaient à plusieurs reprises son repos nocturne par ces cris sinistres : « Capet ! Capet ! dors-tu ? où, es-tu donc ? Race de vipère, lève-toi ! » Et quand l’enfant avait comparu, tremblant, haletant, glacé.... « C’est bon, va te coucher, housse ! décanille ! »

    Dans cette vie sépulcrale, au milieu de tant de barbaries accumulées contre une frêle et innocente créature, de ces longues nuits pleines de fantômes et de tortures, de ces longues journées sans emploi et sans distraction, ses forces s’épuisèrent rapidement ; les tortures de la solitude dévorèrent les restes de cette intelligence si vive et si lumineuse ; son cœur se dessécha, il devint insensible à tout ce qui se passait autour de lui, et négligea les soins les plus vulgaires de la vie matérielle. Ses mains débiles refusèrent de remuer la paillasse de son lit, de renouveler ses draps sales, sa couverture qui tombait en lambeaux ; il s’étendait tout habillé sur son grabat durci, et se préparait ainsi par une journée de somnolence aux insomnies cruelles que venaient encore troubler les visites de ses gardiens.

    Ce déplorable état de choses, plus soupçonné encore que connu au dehors, émut quelques âmes compatissantes. Le dernier médecin de Louis XVI, M. Lemonnier, homme de talent et de cœur, vint de sa retraite de Montreuil solliciter le dangereux honneur de visiter et soigner le malheureux enfant. Les régicides méprisèrent ces propositions, « bien résolus à ne laisser pénétrer dans la tour un homme de l’art que lorsqu’ils pourraient l’y admettre impunément » (Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort. Liv. 13, par de Beauchesne).

    Le 9 thermidor, qui fit respirer la France, étendit son action modératrice jusque dans la douloureuse enceinte du Temple. Un homme en qui les opinions révolutionnaires n’avaient point étouffé les sentiments de l’humanité, le nommé Laurent, fut donné pour gardien au jeune prince. Il se rendit à la tour dans la soirée du 29 juillet, et se présenta, accompagné de plusieurs municipaux, au guichet de son cachot. Appelée à plusieurs reprises, la victime répondit un faible oui, mais il fut impossible de la déterminer à se lever et à comparaître au tour.

    En présence de ce mutisme et du spectacle hideux, repoussant, qu’entrevirent ses regards, Laurent comprit qu’il lui importait de faire constater l’état dans lequel il recevait son prisonnier ; il provoqua une enquête du comité de sûreté générale, et, dès le lendemain, plusieurs membres du comité et quelques municipaux se rendirent au Temple. Appelé comme la veille, l’enfant ne répondit pas ; les barreaux furent écartés, la porte enlevée ; les visiteurs entrèrent.

    « Alors, dit de Beauchesne dans son Louis XVII, sa vie, son agonie, sa mort - liv. 14, apparut le spectacle le plus horrible qu’il soit donné à l’homme de concevoir, spectacle hideux que ne présenteront jamais deux fois les annales d’un peuple civilisé, et que les meurtriers mêmes de Louis XVI ne purent contempler sans une pitié douloureuse, mêlée d’effroi. Dans une chambre ténébreuse, d’où il ne s’exhalait qu’une odeur de mort et de corruption, sur un lit défait et sale, un enfant de neuf ans, à demi enveloppé d’un linge crasseux et d’un pantalon en guenilles, gisait, immobile, le dos voûté, le visage hâve et ravagé par la misère, dépourvu aujourd’hui de ce rayon de vive intelligence qui l’éclairait naguère ; sur ses traits si délicats, on ne voyait plus que la plus morne apathie, que l’inertie la plus sauvage et qui semblait attester la plus profonde insensibilité. Ses lèvres décolorées et ses joues creuses avaient dans leur pâleur quelque chose de vert et de blafard ; ses yeux bleus eux-mêmes, agrandis par la maigreur du visage, mais dans lesquels toute flamme était éteinte, semblaient, depuis qu’ils ne reflétaient plus l’azur du ciel, avoir pris dans leur terne immobilité une teinte grise et verdâtre.

    La Prison du Temple en 1792
    La Prison du Temple en 1792

     

    « Sa tête et son cou étaient rongés par des plaies purulentes ; ses jambes, ses cuisses et ses bras, grêles et anguleux, étaient démesurément allongés aux dépens du buste ; ses poignets et ses genoux étaient chargés de tumeurs bleues et jaunâtres ; ses pieds et ses mains, qui ne ressemblaient plus à une chair humaine, étaient armés d’ongles excessivement longs et ayant la dureté de la corne. Une crasse invétérée collait comme une poix sur ses petites tempes, ces beaux cheveux blonds que devait toucher un jour la couronne de France, et aujourd’hui livrés à la honte de la vermine ; la vermine lui couvrait aussi le corps ; la vermine et les punaises étaient entassées dans chaque pli de ses draps et de sa couverture en lambeaux, sur lesquels couraient de grosses araignées noires, hôtes immondes des cachots... Tel était l’aspect de cette enfance exténuée, qui n’avait plus de quoi loger un cœur - cœur si noble et si aimant ! - et qui s’éteignait dans l’atmosphère pestilentielle de cette chambre. »

    L’humanité courageuse de Laurent pourvut aux premiers besoins du prisonnier ; il fit laver et panser ses plaies, rafraîchir, éclairer et purifier sa chambre : l’odieux guichet disparut, et il obtint des commissaires du Temple la permission de conduire quelquefois sur la plate-forme de la tour le languissant captif qui, d’abord surpris de rencontrer sous une forme humaine une pitié qu’il avait depuis si longtemps cessé d’inspirer, s’abandonna par degrés à son nouveau gardien. L’infortuné ignorait la déplorable fin de sa mère et de sa tante. Un jour qu’il avait obtenu la faveur de se promener sur la tour, on le vit ramasser avec soin quelques fleurettes jaunes qui croissaient dans les interstices des créneaux dont elle était surmontée, et les laisser silencieusement tomber à la porte de la chambre qu’occupait sa mère...

    Au bout de trois mois, le 8 novembre, le comité de sûreté générale adjoignit à Laurent, sur sa demande, un homme qui s’était tenu en dehors de toutes les luttes des partis, et qui, sous une enveloppe timide, nourrissait une sensibilité exquise. Gomin, c’était son nom, provoqua de nouveaux allégement au sort du jeune orphelin, conquit des commissaires l’autorisation de faire allumer à la tombée de la nuit le réverbère qui lui mesurait une chétive lueur, et de diminuer la rigueur de sa solitude.

    Ces égards sympathiques parvinrent graduellement à triompher du mutisme presque absolu dans lequel le timide enfant s’était concentré depuis tant de mois, et à fléchir la fierté méfiante et opiniâtre qui était devenue le fond de son caractère, mais sa puissance ne put aller au delà. L’existence de ce frêle débris de la royauté de Louis XVI inquiétait trop de mauvaises consciences, elle inspirait trop d’espoir aux amis renaissants de la monarchie, pour que le pouvoir révolutionnaire songeât à adoucir sérieusement sa captivité.

    Mathieu, Cambacérès et Lequinio insistèrent pour qu’il continuât à être soumis à une étroite surveillance ; et la séparation complète entre le frère et la sœur, qui ne s’étaient pas vus depuis leur confrontation du 7 octobre 1793, fut maintenue. Cette affreuse situation était de temps à autre rendue plus amère par les propos farouches ou les prédictions sinistres des commissaires de service. L’un d’eux, appelé Cazeaux, laissa dans l’âme du prisonnier, observateur silencieux, une impression durable et funeste ; un autre, le nommé Collot, eut la barbarie de prophétiser, après avoir envisagé attentivement le jeune prince « qu’avant six décades il serait fou, idiot ou crevé. »

    Demeuré seul avec la douce victime, Gomin s’efforça d’atténuer l’effet de cette cruelle sentence. Une larme brilla dans les yeux de l’enfant ému : « Et pourtant, soupira-t-il avec une angélique résignation, je n’ai fait de mal à personne ! » Laurent se retira, et fut le 31 mars remplacé par Antoine Lasne, ancien militaire, honnête homme, moins expansif, mais d’un caractère plus décidé que Gomin.

    Il se dévoua sans partage au service du royal détenu, et parvint à l’intéresser en lui rappelant quelques scènes de sa première enfance auxquelles il avait assisté comme garde-française. Lasne chantait et Gomin jouait du violon ; tous deux réussirent à charmer par leur talent, bien que médiocre, les longues heures de leur solitude, et ces courtes joies furent les dernières que le jeune orphelin dut goûter dans ce monde, où ses plus belles années lui avaient été mesurées par la douleur.

    Depuis l’interrogatoire de Chaumette et surtout depuis sa barbare séquestration, ses maux avaient subi une progression lente, mais continue. Une première visite, ordonnée par le comité de sûreté générale, avait eu lieu le 25 janvier sans amener aucun adoucissement dans son état. Dans les premiers jours de mai, les symptômes du mal devinrent plus intenses et plus menaçants. Vaincu par des avertissements réitérés, le comité invita M. Desault à donner ses soins au malade.

    Le célèbre chirurgien vint, examina attentivement le malheureux enfant, dont il ne put tirer aucune réponse, et se borna à ordonner une potion dont l’effet fut absolument nul. Desault ne dissimula pas qu’on avait trop tardé à l’appeler ; il constata l’existence d’une affection scrofuleuse aggravée par l’épuisement et le marasme, et proposa d’essayer sur cette fleur étiolée l’air pur et vivifiant de la campagne ; mais il ne fut point écouté. Desault, par son exactitude et son intérêt, commençait à conquérir la docilité et la confiance du jeune malade, lorsqu’il fut brusquement enlevé, le 1er juin, par une fièvre ataxique dont il avait puisé le germe dans un court emprisonnement sous le régime de la Terreur.

    Pelletan, qui le remplaça conjointement avec Dumangin, médecin en chef de l’hospice de l’Unité, jugea dès l’abord l’état désespéré du prince, et insista pour qu’il fût transporté dans une pièce où l’air et la lumière lui arrivassent librement, et où le bruit incessant des verrous n’attristât pas ses derniers moments. Il réclama pour le rejeton royal le secours, désormais superflu, d’une garde-malade, qui lui avait toujours été refusé. Comme il élevait la voix en formulant ces demandes : « Parlez plus bas, je vous en prie, dit le patient, j’ai peur qu’elles ne vous entendent là-haut, et je serais fâché qu’elles apprissent que je suis malade. »

    Le transport s’effectua péniblement, et il se trouva, le croirait-on, un commissaire civil du nom d’Hébert pour se plaindre que le louveteau eût déménagé sans l’ordre de la commune ! Le 8 juin 1795, dès le matin, Gomin entra dans sa chambre solitaire, et profita d’un instant de calme pour l’entretenir de l’arrestation d’un commissaire dont ils avaient eu à se plaindre « J’en suis fâché, répondit l’aimable enfant ; il est plus malheureux que nous, il mérite son malheur ! » Ses dernières pensées furent pour sa mère absente, dont il ne cessait d’être occupé.

    Vers l’approche du moment suprême, Gomin fut frappé de l’immobilité soudaine de ses traits et de l’éclat inusité de son regard : « Je souffre beaucoup moins, lui dit le jeune mourant ; la musique est si belle !... Ecoutez, écoutez, reprit-il en tressaillant, au milieu de toutes ces voix j’ai reconnu celle de ma mère !... » Le sensible gardien parut se prêter à cette illusion touchante : elle durait encore quand, quelques minutes après, Lasne vint remplacer son camarade au lit du mourant... A dix heures un quart, le jeune ange avait pris son vol vers les cieux !

    Les restes mortels de Louis XVII furent portés le surlendemain 10 juin, à sept heures du soir, en présence d’une foule considérable et d’un cortège nombreux, au cimetière de Sainte-Marguerite où ils furent inhumés dans la fosse commune ; mais il paraît probable que, soit par un sentiment pieux, soit par un calcul intéressé, la nuit suivante ou celle d’après, le cercueil qui les contenait fut enlevé secrètement et déposé dans une autre partie du même cimetière. Une ordonnance royale rendue le 14 février 1816, en suite d’une loi dont M. de Chateaubriand avait été le promoteur, prescrivit l’érection d’un monument expiatoire à la mémoire du jeune roi ; mais on dut renoncer à son exécution par l’impossibilité de retrouver ces tristes débris. Le cœur de l’enfant du Temple, soustrait furtivement par Pelletan lors de l’autopsie cadavérique, fut placé dans un vase en vermeil qui demeura plus tard en dépôt à l’archevêché de Paris. Ce vase devint, le 29 juillet 1830, la proie des insurgés qui pillèrent l’archevêché : ce qu’il en advint alors fait encore l’objet de nombreuses polémiques.

    Les circonstances généralement peu connues qui accompagnèrent la fin de Louis XVII, le mystère impénétré qui couvre encore l’emplacement de son inhumation définitive, ont longtemps accrédité l’idée que la jeune victime était sortie vivante de sa prison, cette idée expliquant l’apparition, avant et depuis la restauration de la monarchie des Bourbons, d’hommes prétendant au trône sous le nom de Louis XVII.

    Jean-Marie Hervagault, le premier par ordre de date, fils d’un tailleur de Saint-Lô, personnage sans instruction, mais d’une rare effronterie, après avoir fait de nombreuses dupes en Normandie, en Bourgogne et en Champagne, fut condamné par le tribunal de Reims, le 3 avril 1802, à trois années d’emprisonnement, et mourut à Bicêtre en 1812. Mathurin Bruneau, fils d’un sabotier de Vezins, où il était né en 1784, fut condamné à cinq ans d’emprisonnement et à 3 000 francs d’amende le 18 février 1818, par un jugement du tribunal correctionnel de Rouen dont il n’appela point.

    Charles-Guillaume Naundorf séduisit un grand nombre de personnes par la distinction de ses traits et une certaine conformité de sa figure avec le type de la famille des Bourbons. Encouragé par ce premier succès, il s’adressa aux chambres, mais s’attira des poursuites juridiques qui se terminèrent, le 23 février 1836, par une sentence d’acquittement au tribunal correctionnel de la Seine. Il disparut depuis lors du territoire français, pour s’installer aux Pays-Bas, où les autorités lui manifestèrent le plus grand respect. Lorsqu’il tomba malade, le roi se tint informé de son état par son médecin personnel.

    Il mourut à Delft le 10 août 1845, les plus grands honneurs étant rendus à sa dépouille, avec la participation des forces armées néerlandaises. Un examen post-mortem fut réalisé le 12 août par trois médecins militaires en présence du notaire Scholten, qui en dressa le procès-verbal, du fils aîné Charles-Édouard, de l’avocat Van Buren et du major d’artillerie Van Meurs, témoins. On peut notamment y trouver quatre signes caractéristiques connus de Louis XVII (cicatrices, caractéristiques des dents). L’acte de décès fut établi au nom de Louis XVII.

    En France, une attention plus considérable et plus prolongée se fixa sur un faux baron de Richemont, qui avait été condamné, le 4 novembre 1834, à dix années de réclusion par la cour d’assises de la Seine, sous le nom de François-Henri Hébert, pour délit d’escroquerie et d’usurpation de titres et pour crime de complot contre la sûreté de l’État. Après l’expiration de sa peine, Hébert dépaysa la police par un changement de nom, et prit plus tard celui de Richemont, à la faveur duquel il fit un grand nombre de dupes dans les châteaux et même parmi les ecclésiastiques des environs de Lyon.

     
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Louis XVI
    (né le 23 août 1754,
    mort le 21 janvier 1793)
    (Roi de France : règne 1774-1791. Roi des Français : règne 1791-1792)
     
    *********
     

    Né à Versailles le 23 août 1754, il était le second fils de Louis, dauphin de France, et de Marie-Josèphe de Saxe. Il reçut en naissant le titre de duc de Berry. Son âme franche et sans déguisement s’ouvrit de bonne heure à tous les sentiments vertueux, et son esprit droit et sérieux à toutes les connaissances utiles. Mais la fermeté et une juste confiance en lui-même manquèrent à son caractère, et ce défaut rendit inutile ou funeste tout ce qu’il avait reçu ou acquis pour sa gloire et pour le bonheur de ses peuples.

    Louis XVI (1774-1792)
    Louis XVI (1774-1792)

    Son éducation fut celle des rois dont les instituteurs oubliaient trop souvent que la même doctrine qui leur enseigne à modérer leur pouvoir, leur commande surtout de le maintenir. En 1765 il perdit son père, qui laissait tant de regrets, et bientôt après sa mère qui ne put survivre à son époux. La douleur du jeune prince fut extrême : il refusa longtemps de sortir ; et lorsqu’en traversant les appartements il entendit dire pour la première fois : « Place à Monsieur le dauphin », des pleurs inondèrent son visage et il s’évanouit.

    Le premier événement de sa vie fut son mariage avec la fille de l’immortelle Marie-Thérèse, Marie-Antoinette d’Autriche, qui devait partager son trône et ses malheurs. Les fêtes données à l’occasion de ce mariage (16 mai 1770), mal ordonnées par la police, coûtèrent la vie à un grand nombre de spectateurs ; triste présage du sort qui attendait ces époux infortunés. Bientôt la mort de Louis XV (10 mai 1774) lui imposa un fardeau qu’il n’accepta qu’en tremblant. La faveur publique s’attache d’ordinaire aux jeunes rois : Louis XVI, âgé de vingt ans, la méritait à bien d’autres titres, et il en reçut à son avènement au trône les témoignages les moins équivoques.

    Son premier soin avait été d’appeler au ministère M. de Machault, digne de cet honneur et capable de diriger la jeunesse du monarque dans les circonstances difficiles où se trouvait l’État. Une intrigue de cour l’écarta et mit à sa place le comte de Maurepas, courtisan profond dans l’art de l’intrigue, superficiel dans tout le reste, et dont le grand âge n’avait pu guérir l’incurable frivolité. Trop vieux pour un roi de vingt ans, et qui avait besoin d’être enhardi, il intimida sa jeunesse sans guider son inexpérience.

    Louis XVI avait de la bonté dans le cœur, mais quelque rudesse dans les manières ; et ses premiers mouvements contre tout ce qui s’écartait de l’ordre, se ressentaient de la franchise de son caractère et de l’austérité de ses vertus. M. de Maurepas qui se jouait des choses les plus sérieuses et voyait tout avec indifférence, adoucit beaucoup trop cette disposition qui ressemble quelquefois à de la force de caractère, et peut du moins en dissimuler l’excessive débonnaireté. Dès lors Louis XVI n’agit que sous l’inspiration de ses ministres ; il appela successivement ceux que lui désignaient d’une part Maurepas, et de l’autre, une prétendue opinion publique, que l’intrigue et les intérêts personnels font parler à leur gré, et qui malheureusement est la seule que les rois soient condamnés à entendre.

    Ce furent : Turgot, partisan fanatique de cette politique matérialiste, qui ne voit dans le gouvernement des peuples que de l’argent, du commerce, du blé et des impôts, fier de se croire le chef d’une secte dont il n’était que l’instrument ; Malesherbes, ami de Turgot, qui avait à la fois des vertus antiques et des opinions nouvelles ; Saint-Germain, élevé dans les minuties de la tactique allemande qui détruisit le plus ferme rempart de la royauté, la maison du roi, dont la bravoure et l’incorruptible fidélité ne pouvaient racheter aux yeux des faiseurs militaires ce qui lui manquait en précision dans les manœuvres et en rigidité dans la discipline ; Necker enfin, banquier protestant et Genevois, et à ce double titre, imbu de cette politique rétrécie qui veut régler un royaume sur le système dune petite démocratie et les finances d’un grand État comme les registres d’une maison de banque ; qui s’irrite contre toute distinction autre que celle de la fortune, et ne voit dans le dépositaire du pouvoir monarchique que le président d’une assemblée délibérante, ou le chef d’une association commerciale, révocable au gré des actionnaires.

    Aucun de ces hommes ne comprenait la monarchie française, et il eût suffi de l’un d’eux pour la renverser. Louis XVI, naturellement porté à l’économie, commença son règne par des retranchements sur ses dépenses ; réductions qui honorent la modération d’un souverain quand elles ne coûtent à la royauté aucun sacrifice sur ses droits et sa dignité. Il remit au peuple le droit de joyeux avènement ; il établit pour Paris le mont de piété et la caisse d’escompte ; il fit cesser les craintes d’une banqueroute en assurant le payement des rentes sur l’hôtel de ville ; il abolit les corvées, qu’il convertit en impôt pécuniaire, et il abolit aussi dans la Franche-Comté un reste de servitude territoriale, dont n’avaient peut-être jamais entendu parier ceux qui firent de cet affranchissement un texte aux plus emphatiques éloges ; il supprima la torture, ou question judiciaire avant la condamnation à mort, sévérité à peu près tombée en désuétude, mais dont la menace importunait les conspirateurs.

    Louis XVI rendit plus tard aux protestants la plénitude des droits civils (1787), en imprimant à leurs mariages un caractère légal : bienfait immense, n’eût-il été qu’un acte de justice, et trop mal reconnu. Enfin, il essaya des administrations provinciales, formées par Necker dans des vues et sur un plan assez peu monarchiques. Cette nouveauté était d’une extrême conséquence : avec l’esprit qui régnait alors, c’était faire un changement de front sous le feu de l’ennemi.

    Louis XVI, en montant sur le trône, avait rappelé les compagnies de magistrature, remplacées sous son prédécesseur par des juges sans dignité et sans influence politique. La cour, qui depuis longtemps croyait gouverner toute seule, quand elle ne faisait qu’administrer, oubliait que la France n’avait jamais été et même ne pouvait dans les temps difficiles être régie que par l’autorité de la justice, qui rendait la royauté présente aux peuples dans toute sa force et sa majesté. Renfermés, sous les rois forts et les règnes tranquilles, dans les fonctions modestes de la justice distributive, ces grands corps en sortaient par nécessité sous les règnes faibles et dans les temps orageux, pour exercer à la place du roi un pouvoir qui, échappé de ses mains, serait tombé dans celles d’un ministre ou d’un favori.

    Sous les rois forts comme sous les rois faibles, instruments des uns ou appui des autres, ils avaient fait la royauté dépendante des lois et indépendante des sujets, et rendu la législation imposante, l’obéissance honorable : puissants à servir le pouvoir, ou à le suppléer, incapables de l’usurper eux-mêmes, et opposant à toute autre usurpation un obstacle insurmontable : tels avaient été jusqu’à ces derniers temps les parlements de France, heureux tempérament d’aristocratie et de démocratie, confondus dans une magistrature véritablement royale et qui, seule en Europe, avait donné à la haute police, à la police des révolutions, ces formes augustes et solennelles qui dans l’exercice de l’autorité ne laissaient voir que la justice, et dans l’emploi de la force qu’un jugement.

    Le premier événement politique du règne de Louis XVI fut la guerre d’Amérique, guerre que repoussait le cœur droit du monarque. Mais on fit parler l’opinion publique, surtout celle de la capitale, avide de nouveautés et d’émotions ; et la guerre fut décidée. Ce fut une grande faute : il eût fallu laisser l’Angleterre s’épuiser sans soumettre les colonies, ou les épuiser pour les soumettre. Dès lors, il s’élevait entre les deux peuples une haine irréconciliable, que les Anglais tournèrent contre nous, et dont l’équivoque amitié des Américains ne pouvait empêcher ou compenser les effets. Nous fûmes heureux dans cette guerre comme auxiliaires : l’Amérique fut affranchie du joug des Anglais ; mais notre marine et celle de l’Espagne, notre alliée, essuyèrent de grandes pertes.

    Le vent de liberté et d’égalité démocratique se communiqua à nos jeunes guerriers ; et nous la répandîmes dans toute l’Europe, qui ne fut pas assez alarmée d’une révolte contre le pouvoir légitime, soutenue à force ouverte par un pouvoir légitime, qui avait eu l’imprudence de dire dans une de ses déclarations : « Les Américains sont devenus libres du jour où ils ont déclaré leur indépendance. » Cependant cette guerre releva, aux yeux de l’Europe, l’honneur de notre pavillon : nous combattîmes souvent avec avantage ; et quand nous succombâmes, ce fut toujours avec gloire. Malgré de nombreux échecs, nos forces navales étaient sur un pied respectable à la paix de 1783 ; et peu d’années après, en 1789, elles étaient tout à fait rétablies, et l’on pouvait les comparer à leur état le plus florissant sous Louis XIV.

    Après la guerre d’Amérique, la France fut près d’en entreprendre une autre du même genre, en soutenant les patriotes hollandais contre la Prusse et contre leur souverain. Louis XVI avait eu en 1781 son premier fils, et cet événement avait été célébré dans tout le royaume avec beaucoup de joie et de solennité. A Paris, la ville donna un banquet auquel le roi assista avec sa famille. Tous les vœux des Parisiens furent comblés, et l’ivresse de la joie publique fut excessive. C’était le 21 janvier 1782 : onze ans plus tard et le même jour, Louis fut conduit à l’échafaud dans la même ville !

    La guerre d’Amérique avait épuisé nos finances, que Necker soutenait à force d’emprunts : il fallait rétablir l’équilibre depuis longtemps dérangé entre les recettes et les dépenses. Les notables furent appelés par Calonne, nouveau ministre des finances, pas plus homme d’Etat que Necker, mais plus homme de cour. Une assemblée de notables se trouvait dans notre histoire plutôt que dans notre constitution ; et ce qui pouvait arriver de plus heureux pour la France, quand elle cherchait des remèdes hors de ses lois, c’était qu’ils fussent inutiles.

    Les notables proposèrent quelques projets salutaires, mais ils hasardèrent des opinions dangereuses ; et telle était la disposition des esprits, que les opinions furent plus remarquées que les projets. Les notables délibérèrent sans pouvoir conclure, ce qui est toujours dangereux de la part d’une assemblée publique ; et il n’en resta qu’une dispute sur les finances entre Necker et Calonne, à la fin inintelligible pour le public, et peut-être pour eux-mêmes. Le cardinal de Brienne, bel esprit sans vues et sans fermeté, pris au dépourvu pour être ministre, proposa l’impôt du timbre.

    Le parlement refusa l’enregistrement, et se déclara incompétent pour ajouter à des impôts, déjà trop onéreux, un impôt nouveau et inusité. C’était demander les états généraux. Ces grandes convocations avaient toujours paru un dernier remède à des maux désespérés, moins par le soulagement que les peuples en obtenaient que par celui qu’ils en espéraient ; car les peuples souffrent bien plus des maux qu’ils craignent que de ceux qu’ils éprouvent. Ainsi, de même que la nature veille à la conservation de son ouvrage, la France, qui avait déjà tant de moyens de force, s’était ménagé dans ses états généraux, comme l’Église dans ses conciles, un moyen de perpétuité.

    Ces grandes assemblées légales, mais heureusement rares et jamais périodiques, visitaient de loin en loin les fondements de la société pour arrêter et réparer l’influence destructive du temps et des hommes, et empêcher les fautes de l’administration de devenir des plaies à la constitution. Tel était l’objet de ces convocations solennelles, mal représentées par des historiens qui leur ont demandé compte du bien qu’elles n’étaient pas destinées à faire, et n’ont pas assez considéré les maux qu’elles étaient appelées à prévenir. Avec la succession masculine, elles ont peut-être été la principale cause de la stabilité de la France et de la permanence de ses lois.

    En un mot, les états généraux étaient le corps de réserve destiné à venir au secours de la société dans les extrêmes dangers et les besoins extraordinaires, comme la captivité d’un roi, les disputes sur la succession au trône, ou même sa vacance ; et l’histoire en fournit des exemples ; ainsi tout était prévu dans cette constitution si méconnue, et même ce qu’on ne peut pas prévoir. Mais le parlement de Paris avait demandé les états généraux et non l’assemblée nationale, et moins encore l’assemblée constituante. Dès le premier pas, ses intentions et celles de la nation furent trompées. Les notables furent appelés une seconde fois pour déterminer le forme de cette grande convocation ; et le ministre invita tous les écrivains à donner leur avis.

    C’était là une bien dangereuse ineptie. Tout à cet égard était réglé depuis longtemps par la sagesse de nos pères qui, ne s’embarrassant pas dans des minuties de nombre total ou respectif, ou de costumes et d’étiquettes, dessinant à grands traits ces majestueuses assemblées, n’y avaient jamais vu que trois ordres, comptant chacun pour une voix, quel que fût le nombre de ses membres, et délibérant à part dans la plénitude de leur liberté et de leur égalité constitutionnelles. Si l’on s’en fût tenu à cette antique et sage simplicité, il est permis de croire, vu la disposition des esprits et le progrès des connaissances en administration, que les états généraux auraient fait un grand bien, ou n’auraient produit aucun mal.

    Le parlement de Paris, les princes du sang, dans leur prophétique mémoire au roi, insistèrent pour qu’on suivît les formes usitées aux derniers états généraux de 1614. Mais l’engouement des nouveautés, la vanité de Necker revenu au ministère, l’ignorance des beaux esprits, les intrigues des factieux, en ordonnèrent autrement. Le tiers état fut nommé en nombre double de chacun des deux autres ordres ; mesure inutile, si l’on devait délibérer par ordre, mortelle, si l’on délibérait par tête.

    Cette question fondamentale, objet de toutes les espérances des factieux, de toutes les craintes des gens de bien, et sur laquelle reposaient les plus grands intérêts de la monarchie, fut la première agitée dans cette assemblée des états généraux, qui se réunit à Versailles le 5 mai 1789. L’autorité la plus respectable, celle des vœux exprimés par la généralité des cahiers, derniers soupirs de l’esprit public en France, ne fut pas même écoutée par ces hommes qui se vantaient de ne rien faire que pour les intérêts et par la volonté de la nation. Le tiers état, loin d’être touché du sacrifice que firent les deux premiers ordres en offrant de concourir aux charges publiques, les somma audacieusement de se réunir à lui, et sur leur refus il se déclara constitué en assemblée nationale.

    Ce fut en vain que la noblesse et le clergé réclamèrent et protestèrent contre des actes aussi contraires aux bases de l’ancienne monarchie, et que le roi, après avoir ordonné la délibération par ordre, fit suspendre les séances et fermer les portes de l’assemblée du tiers. On donna pour prétexte à cette mesure la nécessité de préparer la salle pour la tenue d’une séance royale qui devait avoir lieu le 22 juin, et qui fut renvoyée au 23. Les députés de cet ordre se réunirent dans la salle du Jeu de Paume, et ils y prêtèrent entre eux le serment de ne pas se séparer avant d’avoir achevé la constitution et la régénération publiques.

    Quatre jours plus tard, le roi convoqua tous les ordres pour une séance royale à laquelle il se rendit. Après les avoir conjurés de mettre fin à leurs divisions, et de s’entendre pour accepter ses bienfaits, il leur déclara que, s’ils ne voulaient pas concourir à ses projets, il ferait seul le bien de ses peuples et se considérerait seul comme leur représentant. Il leur fit ensuite lire une déclaration par laquelle il faisait aux circonstances des concessions et des sacrifices, tels que dans tout autre temps les vœux des plus ardents révolutionnaires en eussent été comblés.

    Par cette déclaration royale, aucun impôt ni emprunt ne devait être établi sans le consentement des états généraux ; le compte des revenus et des dépenses de l’Etat devait être publié chaque année ; la dette publique était garantie ; les contributions étaient réparties également entre les trois ordres ; la taille, les corvées et les droits de franc fief et de mainmorte abolis, la liberté de la presse reconnue, la milice, la gabelle et les aides réformées ou adoucies ; enfin le roi donnait sa promesse de ne rien changer à de telles dispositions sans le consentement des trois ordres.

    Le monarque termina en ordonnant à tous les députés de se séparer et de se rendre le lendemain dans leurs chambres respectives, ce qui ne fut exécuté que par la noblesse et le clergé. Le tiers continua de délibérer malgré l’injonction positive de sortir de la salle de ses séances que le roi lui fit réitérer par M. de Brézé. Plusieurs orateurs s’y livrèrent aux déclamations les plus violentes contre l’autorité royale, et ils rejetèrent avec dédain toutes les concessions du monarque.

    Détail du Serment du Jeu de Paume prononcé le 20 juin 1789. Peinture de Davi
    Détail du Serment du Jeu de Paume prononcé
    le 20 juin 1789. Peinture de David.

    Pendant ce temps, la majorité des deux premiers ordres décidait qu’elle resterait soumise à ses mandats, aux lois de la monarchie et à la volonté du roi ; mais les membres de chaque minorité se rendaient successivement dans la salle du tiers. Alarmé de ces défections, et craignant une sédition générale, le 20 juin 1789 Louis XVI invita et pressa même la majorité des deux premiers ordres de se réunir au troisième. Lorsque le duc de Luxembourg lui fit, au nom de la chambre de la noblesse, des objections contre la réunion, ce prince répondit : « Toutes mes réflexions sont faites ; dites à la noblesse que je la prie de se réunir : si ce n’est pas assez de ma prière, je le lui ordonne. Quant à moi. je suis décidé à tous les sacrifices. A Dieu ne plaise qu’un seul homme périsse jamais pour ma querelle ! »

    Un sentiment aussi louable en apparence fut la règle de sa conduite pendant toute sa vie, et il fut aussi la cause de ses malheurs. Ainsi, les trois ordres se réunirent, ou plutôt ils furent confondus, et ils quittèrent le nom d’états généraux pour prendre celui d’assemblée nationale et constituante. Dès ce moment, l’antique monarchie française fut détruite, la révolution consommée, et tout ce qu’elle devait enfanter n’en fut que la conséquence inévitable. L’assemblée fut divisée et subdivisée en partis qui ne suivirent point du tout la distinction des ordres. Des nobles se réunirent à la majorité du tiers ; beaucoup de membres du tiers se réunirent à la majorité de la noblesse ; le clergé, qui tenait aux uns et aux autres, se partagea entre eux. Quelques membres, pris dans tous les ordres, essayèrent de rester au milieu, appelant modération et conviction, ce que d’autres nommaient faiblesse et irrésolution. Les divisions s’envenimèrent et devinrent des haines, les opinions combattues devinrent des passions, les erreurs impatientes du succès enfantèrent des crimes.

    Le temps était venu où la France devait, pour l’instruction de l’Europe, expier un siècle de doctrines impies et séditieuses, tolérées ou même secrètement encouragées par la frivolité des cours et la corruption des grandes cités. Le malheureux roi n’avait pas entièrement échappé à leur influence ; trompé par ses propres vertus, il n’avait vu dans les déclamations des philosophes qu’un tendre intérêt pour la cause des peuples et que l’horreur de l’oppression ; et sa belle âme s’était ouverte à de chimériques espérances.

    Peut-être aussi que, secrètement irrité de quelques résistances de la part des deux premiers ordres, ou des corps de magistrature, il n’en avait pas assez apprécié le motif et l’effet ; il n’avait pas vu que cette opposition aux volontés ministérielles était le plus solide rempart de l’autorité royale, et qu’elle ne peut s’appuyer sur des institutions ou des hommes qui plient au moindre choc. Peu de jours après la réunion des trois ordres, il parut cependant avoir adopté un système d’énergie et de fermeté qui, s’il eût été soutenu, pouvait encore sauver la monarchie. Necker fut renvoyé, et le ministère, entièrement renouvelé, annonça la résolution de faire respecter l’autorité royale. Le maréchal de Broglie, qui eut la direction de la guerre, fit marcher des troupes vers la capitale, et 36 000 hommes dévoués et bien disciplinés pouvaient encore y réprimer la sédition ; mais les mouvements de ces troupes ne se firent point avec assez de rapidité ; le baron de Besenval, qui commandait un corps de Suisses, abandonna son poste, et en se retirant livra aux révoltés les dépôts des Invalides et de l’École militaire.

    En un moment toute la populace de Paris fut armée, et, conduite par les soldats des gardes-françaises, elle s’empara des arsenaux, incendia les barrières, s’empara de la Bastille (14 juillet), et massacra quelques sujets fidèles. A ces nouvelles, Louis XVI, saisi d’épouvante et cédant aux plaintes et aux menaces de l’assemblée, ordonna au maréchal de Broglie de dissoudre une armée réunie pour défendre le trône, et qui ne servit ainsi que de prétexte pour le renverser. Le maréchal, frémissant alors des périls qu’il entrevoyait pour le monarque, lui proposa de le conduire à Metz au milieu des troupes fidèles.

    Le départ fut arrêté pour le lendemain ; mais environné de conseillers perfides, et ne pouvant jamais suivre avec fermeté une résolution importante, Louis y renonça pendant la nuit ; et le lendemain il se rendit à l’assemblée à pied, sans suite. Là, au milieu de la salle, debout et la tête découverte, il conjura les députés de l’aider à rétablir l’ordre. « Je sais qu’on cherche à élever contre moi des préventions ; je sais qu’on a osé publier que vos personnes n’étaient pas en sûreté. Ces récits ne sont-ils pas démentis par mon caractère connu ? Eh bien ! c’est moi qui me fie à vous. »

    Cette confiance et cet abandon firent taire un instant les factieux. Entraînés par l’enthousiasme général, tous voulurent servir de gardes au monarque, et ils le reconduisirent eux-mêmes dans son palais au milieu d’applaudissements. Dans la même journée ce prince rappela Necker au ministère, et ne voulant point laisser de prétexte aux plaintes et aux méfiances, il engagea des princes de sa famille qui avaient montré le plus de zèle pour la défense du trône, à sortir du royaume afin de se mettre à l’abri des fureurs populaires.

    D’autres sujets, aussi distingués par leur courage que par leur fidélité, furent obligés de les suivre ; enfin, le monarque décidé à tous les sacrifices, comme il l’avait dit, et voulant avant tout rétablir le calme dans la capitale, s’y rendit le 17 juillet. Les séditieux qui l’attendaient à la barrière empêchèrent ses gardes de le suivre ; et le nouveau maire, Bailly, lui adressa ce singulier compliment : « Votre aïeul Henri IV avait conquis son peuple ; aujourd’hui le peuple a conquis son roi. »

    Louis XVI traversa lentement les flots silencieux de ce peuple fier de sa conquête et encore dans l’ivresse du succès de sa rébellion. Arrivé à l’hôtel de ville, il y reçut la cocarde nationale et fut accueilli par des applaudissements unanimes lorsqu’il parut à la fenêtre avec cette cocarde à son chapeau. Il revint le même jour à Versailles et crut son repos assuré au moins pour quelque temps ; mais les factieux que rien ne pouvait apaiser ni détourner de leurs projets, parvinrent bientôt à soulever encore la populace de la capitale par les absurdes calomnies qu’ils répandirent sur un repas des gardes du corps donné au régiment de Flandre. Un attroupement immense partit de Paris pour se rendre à Versailles : dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789 le palais du roi fut envahi, et la reine fut près d’être égorgée dans son lit.

    Le résultat de cette audacieuse révolte, qui éclata sous les yeux de l’assemblée restée impassible, fut qu’on entraîna ce jour-là même à Paris Louis XVI et sa famille. Il y fut conduit au milieu d’une populace ivre de sang et de vin ; il était précédé par les têtes de deux de ses gardes fidèles égorgés sous ses yeux, et, ce qui est plus déplorable, escorté par une troupe disciplinée qui protégeait de sa présence et de ses armes cet horrible cortège. L’assemblée avait voulu, pour éprouver moins de retard dans ses plans de destruction, se mettre sous la protection de la capitale sans se séparer du monarque.

    Les forfaits de cette nuit fatale qui, pour lui et son auguste épouse, devait être la dernière, l’arrachèrent donc de Versailles ; et sa longue détention commença aux Tuileries, pour ne finir que dans la tour du Temple. Si son défaut de liberté personnelle avait eu besoin d’être constaté, il l’aurait été par l’obstacle que mit la garde nationale, le 18 avril 1791, à son départ pour Saint-Cloud ; obstacle dont il vint le lendemain se plaindre, mais inutilement, à l’assemblée nationale.

    Les projets des factieux se développaient rapidement dans cette assemblée sans frein et sans contrepoids, qui avait au dedans des tribunes pour applaudir, et au dehors des bras pour exécuter. Les parlements, le clergé, la noblesse, l’armée, les finances, les propriétés publiques et particulières, tout fut détruit ou envahi par l’assemblée nationale, et toujours au nom du roi, réduit à joindre aux décrets une sanction, tardive quelquefois, mais toujours obtenue de son horreur pour le désordre et la violence à force de massacres et d’insurrections.

    Le malheureux prince accordait tout, espérant sauver quelque chose, et sacrifiait l’État par compassion pour les particuliers menacés ou poursuivis sur tous les points de la France. Dès lors, il prit ou renvoya ses ministres sous le bon plaisir de l’assemblée, et ces ministres, choisis presque tous parmi ses ennemis, étaient forcés d’admirer la bonté de son cœur, la justesse de ses vues, l’étendue de ses connaissances. La religion toute seule l’aurait sauvé, si, renfermé dans l’asile inviolable de sa conscience, assuré qu’il était d’être soutenu par un peuple encore chrétien, il eût refusé sa sanction aux décrets spoliateurs de l’Église et à la constitution civile du clergé. Mais deux ministres d’État, et même ecclésiastiques, lui cachèrent les lettres du souverain pontife, qui condamnaient toutes ces innovations.

    Enfin, éclairé trop tard sur les projets des factieux, et enhardi par ses plus fidèles serviteurs, il prit le parti de fuir sa capitale et de chercher un asile sur la frontière d’où il pût traiter avec son peuple. Ce fut à Montmédy où M. de Bouillé avait réuni un petit nombre de troupes considérées encore comme fidèles, que le monarque voulut s’établir. Avant son départ il laissa à l’assemblée une déclaration qui renfermait des plaintes trop fondées et les motifs de son éloignement (21 juin 1791).

    Mais trahi par ses précautions mêmes, surveillé par les factieux, poursuivi par la fatalité qui s’attachait à toutes ses démarches, il fut reconnu à Varennes, arrêté et ramené à Paris au milieu de tous les outrages et de toutes les violences. Toutefois, cet événement qui semblait devoir être le terme de sa malheureuse existence, intimida ses persécuteurs, et même lui en gagna quelques-uns. Effrayés de leurs propres succès et tremblant d’être ensevelis sous les débris de l’édifice dont ils avaient sapé les fondements, ils se hâtèrent de clore une assemblée discréditée et que menaçait l’indignation publique.

    Cette orgueilleuse Constituante, devenue honteuse et presque ridicule, disparut sans bruit, ne laissant après elle que des ruines, et la plus vaste de toutes, sa constitution. L’assemblée législative qui lui succéda (1er octobre 1791), ne trouva debout rien de nos antiques institutions qu’elle pût détruire. La royauté avait été renversée par la Constituante. Le 20 juin 1792 lui vit prodiguer des outrages qui surpassent tout ce que l’histoire raconte des fureurs des peuples et des malheurs des rois. Dans cette journée commencée avec les plus horribles desseins, Louis XVI, la reine et Madame Elisabeth, montrèrent le seul courage qui convint à leur position, et imposèrent aux factieux par la sérénité de leur âme et la dignité de leur douleur.

    Vingt mille hommes armés de piques avaient pénétré dans le château des Tulleries. Les canonniers avaient traîné une de leurs pièces jusque dans le haut du grand escalier, et la tinrent pointée sur les appartements avec la mèche allumée, tandis que d’autres rompaient à coups de pique et de hache tout ce qui s’opposait à leur passage. Bientôt ils ne furent séparés de la famille royale éplorée et sans secours que par une dernière porte : Louis ouvre lui-même cette porte ; seul, sans armes, il se présente aux brigands, et dans une aussi terrible circonstance, conservant toute sa dignité et tout le calme de la vertu, il leur dit : « Je crois n’avoir rien à craindre de la part des Français. »

    Tant de fermeté étonna ces furieux, et ils hésitèrent un moment devant la majesté royale ; excités par leurs chefs ils s’approchent du monarque, et n’osant pas encore attenter à sa personne, ils l’insultent de leurs paroles et de leurs gestes. L’un lui tend insolemment une bouteille, en lui disant de boire à la santé de la nation ; l’autre, armé d’un pistolet et d’un sabre nu crie à ses oreilles : « A bas le veto ! »

    Enfin, un troisième place sur sa tête sacrée un bonnet rouge et lui ordonne de jurer qu’il ne trahira plus Français. « Nous savons, ajoute cet audacieux, que tu es un honnête homme ; mais ta femme te donne de mauvais conseils. » Le monarque lui répond froidement : « Le peuple peut compter sur mon amour comme sur celui de ma famille. » Dans ce moment le maire Péthion se montre ; et placé sur une estrade, il s’écrie : « Sire, vous n’avez rien à craindre. - L’homme de bien qui a la conscience pure, ne tremble jamais, reprit aussitôt le roi avec dignité ; il n’y a que ceux qui ont quelque chose à se reprocher qui peuvent avoir peur. » Et prenant la main d’un grenadier, qu’il place sur son cœur : « Dites à cet homme s’il bat plus vite qu’à l’ordinaire. »

    Cette journée devait encore être la dernière de sa vie, et toute la famille royale était vouée aux poignards : les chefs des conjurés l’avaient décidé ; mais le courage et la fermeté de Louis XVI furent plus grands que l’audace des assassins. Ces chefs étaient à la tête de toutes les autorités, et surtout dans l’assemblée nationale : ainsi l’attentat resta impuni. Quelques pétitions et quelques adresses des gens de bien qui demandèrent vengeance, ne servirent un peu plus tard qu’à étendre les listes de proscription ; pour lors les factieux continuèrent impunément leurs trames.

    Dès cet instant l’infortuné monarque ne se flatta plus de leur résister, et se résignant à une mort prochaine, on prétend même qu’il fit son testament. Un peu moins de deux mois après cette première tentative, les mêmes hommes, aidés d’un grand nombre d’autres accourus de toutes les contrées, et plus particulièrement de Marseille, menant à leur suite la populace des faubourgs de Paris, se présentent devant le château et tournent leurs canons contre la demeure du roi. Une troupe de serviteurs fidèles, plusieurs bataillons de la garde nationale et surtout les gardes suisses voulaient résister. Leur dévouement offrait encore une chance de succès, et quelques hommes courageux conseillèrent au monarque de s’y abandonner. La reine surtout montra une grande résolution, et cette princesse fut ce jour-là en tout point la digne fille de Marie-Thérèse.

    Louis XVI hésitait, lorsque le procureur syndic du département vint lui dire que le seul moyen de sauver sa famille était de se réfugier au milieu de l’assemblée nationale. Ce fut au moment où le combat allait commencer entre les révoltés et les Suisses, et lorsque ces derniers venaient de mettre en fuite les premières colonnes, que le roi entra dans la salle des séances. L’issue du combat était encore douteuse ; on entendait de tous côtés le bruit du canon et de la mousqueterie, et la plupart des députés tremblaient de se voir assaillis par les troupes.

    Ce fut dans une telle conjoncture que Louis XVI consentit à les rassurer en ordonnant aux Suisses et à tous ses fidèles sujets de déposer les armes. Cette condescendance fut le dernier acte de son autorité. Dans la même journée, les députés revenus de leurs terreurs prononcèrent sa déchéance ; et trois jours après, on le conduisit avec sa famille à la prison du Temple.

    Telle fut la révolution du 10 août 1791, que dirigèrent principalement le maire de Paris et les plus féroces démagogues. Ce fut sous ces tristes auspices que se forma la Convention. Sa convocation fut le dernier acte de la législative, où quelques bonnes intentions et même quelques talents furent perdus dans l’immense nullité de cette assemblée, qui finit à son tour avilie et méprisée, et qu’ont fait oublier depuis longtemps les extravagances de l’assemblée qui l’avait précédée et les fureurs de celle qui lui succéda.

    Tous les sacrifices publics ou personnels que Louis XVI avait faits à son amour pour la paix, toutes les concessions arrachées à sa faiblesse, n’avaient servi qu’à exciter la rage des factieux et accroître leur audace. Des respects dérisoires ne lui avaient été prodigués que pour lui faire mieux sentir l’amertume de sa position et l’avilissement du pouvoir royal. Il n’était plus ce gage sacré d’ordre et de bonheur : livré aux conspirateurs qui se partageaient leur proie, il était devenu dans leurs mains un instrument d’oppression et de désordre.

    Les frères du monarque avaient dû se réserver pour des temps plus heureux et dérober leurs têtes aux poignards des assassins ; ses plus fidèles serviteurs, partout persécutés, partout poursuivis, rendus au droit naturel de leur conservation, étaient allés demander à l’étranger un asile ; et il n’était resté auprès du roi, jusqu’à sa détention au Temple, qu’un petit nombre d’amis dévoués à sa personne, dont les conseils souvent contradictoires toujours demandés, jamais suivis, étaient aussitôt éventés par l’ombrageuse surveillance des geôliers de la royauté. La reine, ses enfants, Madame Elizabeth, partageaient la prison du monarque et en augmentaient l’amertume par leurs souffrances.

    Cependant Louis XVI, calme au milieu de tant de dangers, inaccessible à tant d’outrages, opposait la tranquillité de son âme et le courage de souffrir que lui inspirait sa foi religieuse. Heureusement encore, moins alarmé sur le sort de sa femme, de sa sœur, de ses enfants, il ne prévoyait pas que tant de bonté, de vertu, d’innocence, ne pourrait les sauver de la rage des factieux. L’Europe, cependant, inutilement avertie par d’habiles et courageux étrangers, Burke et Manet du Pan, avait laissé consommer ce grand scandale, qui lui préparait plus tard de cruelles humiliations.

    Forcée à la guerre par les séditieux qui regardaient la guerre comme un moyen de salut et même de puissance, elle avait armé, mais faiblement et sans concert. Après quelques tentatives heureuses d’abord, et bientôt arrêtées par des intrigues dont on n’a jamais pénétré le fond et les moyens, l’armée coalisée s’était retirée du territoire français, où son apparition n’avait fait que redoubler la fureur de ses ennemis et aggraver la position du roi et les malheurs de la France.

    Dès lors, Louis XVI fut perdu, et n’eut d’autre couronne à attendre que celle du martyre. Le premier acte de la Convention (22 septembre 1792), fut d’abolir la royauté en France. C’était frapper un cadavre, et la Constituante l’avait précédée dans cette grande destruction. Mais le monarque vivait encore ; et les factieux croyaient n’avoir rien fait tant qu’ils ne l’avaient pas déclaré justiciable du peuple souverain et qu’ils n’avaient pas offert cette illustre victime en holocauste à leur nouvelle divinité. Louis XVI s’était ôté le moyen de vivre en roi ; il voulut mourir en saint, et ne pouvant plus rien pour la France, il lui laissa de grands exemples religieux.

    Une commission fut nommée pour rechercher les crimes de l’homme qui n’avait voulu faire que du bien, et n’avait montré que des vertus. Pour faire juger la conduite de la Convention, remarquons que la motion de Marat qui, par distraction sans doute, demandait que les chefs d’accusation antérieurs à l’acceptation de la constitution fussent supprimés comme ayant été couverts par l’amnistie, ne fut pas même discutée ; quoique cette motion ne présentât aucun danger, protégée qu’elle était par le nom de son auteur, et qu’en réduisant à rien les chefs d’accusation, elle pût servir puissamment à ceux qui auraient eu l’intention de sauver le roi.

    Louis XVI fut mandé à la barre pour entendre la lecture de l’acte d’accusation, et être interrogé. La Convention était avide de cet aveu de sa compétence à juger un roi ; et il eût peut-être dû la récuser. Il avait été auparavant séparé de son fils ; il le fut plus tard de sa femme, de sa fille et de sa sœur, triste prélude du sort qui l’attendait. Les réponses de Louis XVI furent simples, claires, précises, pleines de vérité et de dignité ; et s’il n’eût été qu’un particulier il eût été absous ; mais il était roi, et le peuple souverain jugeait un compétiteur.

    L’assemblée voulut donner à la condamnation une forme légale ; elle permit à Louis XVI de se faire assister par un conseil : mission périlleuse et la plus honorable dont des sujets puissent être revêtus, qu’acceptèrent avec joie Malesherbes, Desèze et Tronchet, noms immortels que l’histoire a déjà associés au plus mémorable événement des temps modernes. Leur éloquence fut inutile ; Louis XVI, condamné avant d’être jugé, le fut contre toutes les formes des jugements criminels : la sentence fatale fut prononcée le 17 janvier 1793.

    Une première décision presque unanime l’avait déclaré coupable de conspiration et d’attentat à la sûreté publique ; une seconde le priva de l’appel au peuple ; une troisième lui infligea la peine de mort, à la majorité de cinq voix. La Convention était alors formée de sept cent quarante-huit membres ; un d’eux était mort, et onze se trouvaient absents ; ainsi, si la condamnation fut décidée à la majorité des votants, elle ne le fut pas à celle des membres de l’assemblée.

    Ce fut en vain que les défenseurs réclamèrent contre l’illégalité de cette décision. Un quatrième appel nominal prononça la nullité d’une nouvelle demande de l’appel au peuple que Louis XVI avait interjeté ; et un cinquième ordonna l’exécution dans les vingt-quatre heures. L’infortuné prince avait prévu ce résultat ; il avait repoussé les motifs d’espérance que ses défenseurs cherchaient à lui donner. Résigné à son sort, il l’attendit avec tout le calme et toute la sérénité d’une conscience pure. C’est dans le journal de Malesherbes qu’il faut voir les circonstances de la longue agonie qu’on lui fit subir.

    « Dès que j’eus la permission, dit Malesherbes, d’entrer dans la chambre du roi, j’y courus : à peine m’eut-il aperçu, qu’il quitta un Tacite ouvert devant lui sur une petite table ; il me serra entre ses bras, ses yeux devinrent humides, et il me dit : Votre sacrifice est d’autant plus généreux, que vous exposez votre vie, et que vous ne sauvez pas la mienne. Je lui représentai qu’il ne pouvait pas y avoir de danger pour moi, et qu’il était trop facile de le défendre victorieusement, pour qu’il y en eût pour lui.

    « Il reprit : J’en suis sûr, ils me feront périr ; ils en ont le pouvoir et la volonté. N’importe ; occupons-nous de mon procès comme si je devais le gagner, et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache. Mais, quand viendront les deux avocats ? Il avait vu Tronchet à l’assemblée constituante ; il ne connaissait pas Desèze. Il me fit plusieurs questions sur son compte, et fut très satisfait des éclaircissements que je lui donnai. Chaque jour il travaillait avec nous à l’analyse des pièces, à l’exposition des moyens, à la réfutation des griefs, avec une présence d’esprit et une sérénité que ses défenseurs admiraient ainsi que moi : ils en profitaient pour prendre des notes et éclairer leur ouvrage... Ses conseils et moi, nous nous crûmes fondés à espérer sa déportation ; nous lui fîmes part de cette idée, nous l’appuyâmes : elle parut adoucir ses peines ; il s ’en occupa pendant plusieurs jours, mais la lecture des papiers publics la lui enleva, et il nous prouva qu’il fallait y renoncer.

    « Quand Desèze eut finit son plaidoyer, il nous le lut : je n’ai rien entendu de plus pathétique que sa péroraison. Nous fûmes touchés jusqu’aux larmes. Le roi lui dit : Il faut la supprimer, je ne veux pas les attendrir. Une fois que nous étions seuls, ce prince me dit : J’ai une grande peine ! Desèze et Tronchet ne me doivent rien ; ils me donnent leur temps, leur travail, peut-être leur vie : comment reconnaître un tel service ? Je n’ai plus rien, et quand je leur ferais un legs, on ne l’acquitterait pas. - Sire, leur conscience et la postérité se chargent de leur récompense. Vous pouvez déjà leur en accorder une qui les comblera. - Laquelle ? - Embrassez-les ! Le lendemain il les pressa contre son cœur ; tous deux fondirent en larmes.

    « Nous approchions du jugement ; il me dit un matin : Ma sœur m’a indiqué un bon prêtre qui n’a pas prêté serment, et que son obscurité pourra soustraire dans la suite à la persécution : voici son adresse. Je vous prie d’aller chez lui, de lui parler et de le préparer à venir lorsqu’on m’aura accordé la permission de le voir. Il ajouta : Voilà une commission bien étrange pour un philosophe ! car je sais que vous l’êtes ; mais si vous souffriez autant que moi, et que vous dussiez mourir comme je vais le faire, je vous souhaiterais les mêmes sentiments de religion, qui vous consoleraient bien plus que la philosophie.

    « Après la séance où ses défenseurs et lui avaient été entendus à la barre, il me dit : Vous êtes certainement bien convaincu actuellement que, dès le premier instant, je ne m’étais pas trompé, et que ma condamnation avait été prononcée avant que j’eusse été entendu. Lorsque je revins de l’assemblée, où nous avions tous les trois demandé l’appel au peuple, je lui rapportai qu’en sortant j’avais été entouré d’un grand nombre de personnes, qui toutes m’avaient assuré qu’il ne périrait pas, ou au moins que ce ne serait qu’après eux et leurs amis. Il changea de couleur et me dit : Les connaissez-vous ? Retournez à l’assemblée, tâchez de les rejoindre, d’en découvrir quelques-uns ; déclarez-leur que je ne leur pardonnerais pas s’il y avait une seule goutte de sang versé pour moi ; je n’ai pas voulu qu’il en fût répandu, quand peut-être il aurait pu me conserver le trône et la vie ; je ne m’en repens pas.

    « Ce fut moi qui le premier annonçai au roi le décret de mort : il était dans l’obscurité, le dos tourné à une lampe placée sur la cheminée, les coudes appuyés sur la table, le visage couvert de ses mains ; le bruit que je fis le tira de sa méditation ; il me fixa, se leva et me dit : Depuis deux heures, je suis occupé à rechercher si, dans le cours de mon règne j’ai pu mériter de mes sujets le plus léger reproche : eh bien ! monsieur de Malesherbes, je vous le jure dans toute la vérité de mon cœur, comme un homme qui va paraître devant Dieu, j’ai constamment voulu le bonheur du peuple, et jamais je n’ai formé un vœu qui lui fût contraire. Je revis encore une fois cet infortuné monarque ; deux officiers municipaux étaient débout à ses côtés : il était debout aussi et lisait. L’un des officiers municipaux me dit : Causez avec lui, nous n’écouterons pas. Alors, j’assurai le roi que le prêtre qu’il avait désiré allait venir. Il m’embrassa et me dit : La mort ne m’effraye pas, et j’ai la plus grande confiance dans la miséricorde de Dieu. »

    Empruntons maintenant les expressions et le témoignage de celui qui fut son dernier consolateur, de celui qui eut le courage de l’accompagner jusqu’à l’échafaud, l’abbé de Firmont.

    « Louis avait vu la veille sa femme et ses enfants, et lui-même leur avait annoncé sa condamnation. Cette séparation avait été si douloureuse pour tous, surtout pour la reine, qu’il ne put se décider à la revoir le lendemain, malgré la promesse qu’il lui en avait faite. En traversant la cour de la prison à neuf heures pour aller au supplice, il se tourna deux fois vers la tour où était sa famille, comme pour dire un dernier adieu à ce qu’il avait de plus cher. A l’entrée de la seconde cour se trouvait une voiture de place ; deux gendarmes tenaient la portière. A l’approche du roi, l’un y entra, et se plaça sur le devant. Le roi monta ensuite, et mit à côté de lui son confesseur dans le fond ; l’autre gendarme entra le dernier, et ferma la portière.

    « Le roi, ajoute l’abbé de Firmont, se trouvant resserré dans une voiture où il ne pouvait parler ni m’entendre sans témoins, prit le parti du silence. Je lui présentai aussitôt mon bréviaire, le seul livre que j’eusse sur moi, et il parut l’accepter avec plaisir. Il témoigna même désirer que je lui indiquasse les psaumes qui convenaient le mieux à sa situation, et il les récitait alternativement avec moi. Les gendarmes, sans ouvrir la bouche, paraissaient extasiés et confondus tout ensemble de la piété tranquille d’un monarque qu’ils n’avaient jamais vu sans doute d’aussi près.

    « La marche dura près de deux heures. Toutes les rues étaient bordées de plusieurs rangs de citoyens, armés tantôt de piques, tantôt de fusils. En outre, la voiture elle-même était entourée d’un corps de troupes imposant, et formé sans doute de ce qu’il y avait de plus corrompu dans Paris. Pour comble de précautions, on avait placé, en avant des chevaux, une multitude de tambours, afin d’étouffer par ce bruit les cris qui auraient pu se taire entendre en faveur du roi. Mais comment en aurait-on entendu ? Personne ne paraissait ni aux portes ni aux fenêtres ; et on ne voyait dans les rues que des citoyens armés, c’est-à-dire des citoyens qui, tout au moins par faiblesse, concouraient à un crime qu’ils détestaient peut-être dans le cœur.

    Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793
    Exécution de Louis XVI, le 21 janvier 1793

    « La voiture parvint ainsi dans le plus profond silence à la place Louis XV, et s’arrêta au milieu d’un grand espace vide qu’on avait laissé autour de l’échafaud. Cet espace était bordé de canons ; et au delà, tant que la vue pouvait s’étendre, on apercevait une multitude en armes. Dès que le roi sentit que la voiture n’allait plus, il se retourna vers moi et me dit à l’oreille : Nous voilà arrivés, si je ne me trompe. Mon silence lui répondit que oui. Un des bourreaux vint aussitôt ouvrir la portière, et les gendarmes voulurent descendre ; mais le roi les arrêta, et appuyant sa main sur mon genou : Messieurs, leur dit-il d’un ton de maître, je vous recommande monsieur que voilà ; ayez soin qu’après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte. Je vous charge d’y veiller Ces deux hommes ne répondant rien, le roi voulut reprendre d’un ton plus haut ; mais l’un d’eux lui coupa la parole : Oui, oui, lui répondit-il, nous en aurons soin ; laissez-nous faire.

    « Et je dois ajouter que ces mots furent dits d’un ton de voix qui aurait dû me glacer, si dans un moment tel que celui-là il m’eût été possible de me replier sur moi-même. Dès que le roi fut descendu de voiture, trois bourreaux l’entourèrent et voulurent lui ôter ses habits ; mais il les repoussa avec fierté et se déshabilla lui-même. Il défit également son col, ouvrit sa chemise, et s’arrangea de ses propres mains. Les bourreaux, que la contenance fière du roi avait déconcertés un moment, semblèrent alors reprendre de l’audace.

    « Ils l’entourèrent de nouveau et voulurent lui prendre les mains. Que prétendez-vous ? leur dit le prince en retirant ses mains avec vivacité - Vous lier, répondit un des bourreaux. - Me lier ! repartit le roi d’un air d’indignation. Je n’y consentirai jamais ; faites ce qui vous est commandé, mais vous ne me lierez pas : renoncez à ce projet. Les bourreaux insistèrent, ils élevèrent la voix et semblaient déjà appeler du secours pour le faire de vive force. C’est ici, peut-être, le moment le plus affreux de cette désolante matinée : une minute de plus, et le meilleur des rois recevait, sous les yeux de ses sujets rebelles, un outrage mille fois plus insupportable que la mort, par la violence qu’on semblait vouloir y mettre.

    « Il parut le craindre lui-même et se retournant vers moi, il me regarda fixement, comme pour me demander conseil, Hélas ! il m’était impossible de lui en donner un, et je ne lui répondis d’abord que par mon silence. Mais comme il continuait de me regarder : Sire, lui dis-je avec larmes, dans ce nouvel outrage je ne vois qu’un dernier trait de ressemblance entre Votre majesté et le Dieu qui va être sa récompense. A ces mots, il leva les yeux au ciel avec une expression de douleur que je ne saurais jamais rendre. Assurément, me dit-il, il ne me faudra rien moins que son exemple pour que je me soumette à un pareil affront. Et se tournant vers les bourreaux : Faites ce que vous voudrez, leur dit-il ; je boirai le calice jusqu’à la lie.

    L'un des bourreaux saisissant la tête et la montrant au peuple
    L’un des bourreaux saisissant la tête
    et la montrant au peuple

    « Les marches qui conduisaient à l’échafaud étaient extrêmement raides à monter : le roi fut obligé de s’appuyer sur mon bras ; et, à la peine qu’il semblait prendre, je craignis un moment que son courage ne commençât à fléchir. Mais, quel fut mon étonnement lorsque, parvenu à la dernière marche, je le vis s’échapper pour ainsi dire de mes mains, traverser d’un pied ferme toute la largeur de l’échafaud, imposer silence par son seul regard à quinze ou vingt tambours qui étaient placés vis-à-vis de lui, et, d’une voix si forte qu’elle dut être entendue du pont Tournant, prononcer distinctement ces paroles à jamais mémorables : Je meurs innocent de tous les crimes qu’on m’impute ; je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que ce sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France.

    « Il allait continuer ; mais un homme à cheval, en uniforme national, fondant tout à coup l’épée à la main, et avec des cris féroces, sur les tambours, les obligea de rouler. Plusieurs voix se firent entendre en même temps pour encourager les bourreaux : ils parurent s’animer eux-mêmes, et, saisissant avec effort le plus vertueux des rois, ils le traînèrent sous la hache qui d’un seul coup fit tomber sa tête. Tout cela fut l’ouvrage de peu d’instants ; le plus jeune des bourreaux (il ne semblait pas avoir plus de dix-huit ans) saisit aussitôt la tête et la montra au peuple, en faisant le tour de l’échafaud : il accompagnait cette cérémonie monstrueuse des cris les plus atroces et des gestes les plus indécents. Le plus morne silence régna d’abord : bientôt quelques cris de Vive la république ! se firent entendre. Peu à peu les voix se multiplièrent ; et, dans moins de dix minutes, ce cri devint celui de la multitude, et tous les chapeaux furent en l’air. »

    Ainsi mourut Louis XVI, le 21 janvier 1793, à l’âge de 38 ans 6 mois et 18 jours, après environ dix-neuf ans de règne, laissant de grandes leçons au monde, et un testament immortel, modèle de foi religieuse, de bonté paternelle, éternel entretien de douleur et de regret. Son corps fut transporté au cimetière de la Madeleine, où les bourreaux le couvrirent de chaux vive pour qu’il n’en restât aucune trace. Cependant les recherches que l’on a faites en 1814 en ont découvert une partie ; et ces restes précieux ont été transférés solennellement à Saint-Denis, dans le mois de janvier 1815, avec ceux de Marie-Antoinette. Louis XVI eut trois enfants : Louis, dauphin, mort en 1789 ; Louis XVII, connu d’abord sous le nom de Louis-Charles, duc de Normandie ; et Marie-Thérèse-Charlotte, depuis duchesse d’Angoulême.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Louis XV le Bien-Aimé
    (né le 15 février 1710,
    mort le 10 mai 1774)
    (Roi de France : règne 1715-1774)
     
    *********
     

    Arrière-petit-fils de Louis XIV, et fils du vertueux élève de Fénelon, il naquit à Fontainebleau, le 15 février 1710 ; il porta d’abord le nom de duc de Bretagne, et fut déclaré roi le 1er septembre 1715.

    Louis XV fut doué de tous les dons extérieurs : il surpassait son bisaïeul pour la beauté des traits et l’égalait presque en majesté. Des circonstances fatales à sa famille l’avaient rendu, dès ses plus tendres années, l’espoir et l’amour de la nation. Après la mort presque simultanée de sa mère, de son père, de son frère aîné, et la maladie dont lui-même avait été attaqué, on voulait voir une sorte de miracle dans sa conservation.

    Louis XV le Bien Aimé (1710-1774)
    Louis XV le Bien Aimé (1710-1774)

    Quoique la vie de ce jeune prince semblât un témoignage suffisant pour confondre les atroces calomnies répandues contre le duc d’Orléans, les alarmes subsistèrent jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de la majorité. Il y touchait, lorsqu’une nouvelle maladie l’atteignit encore et réveilla les soupçons, les terreurs. C’était à l’époque où une banqueroute de l’État venait de guérir la nation de sa folle confiance dans les promesses de Law. La haine publique favorisait la calomnie. On désespérait ou l’on affectait de désespérer des jours du monarque enfant. Une saignée qu’ordonna courageusement le médecin Helvétius, malgré l’avis de ses confrères, sauva les jours de Louis.

    Cette nouvelle fut reçue avec transport. Chacun voulait s’assurer par ses yeux de cette guérison. Le duc d’Orléans, heureux de voir la plus cruelle méchanceté encore une fois confondue, présenta le jeune roi au peuple assemblé. L’allégresse publique se manifesta pendant plusieurs jours, et fut signalée par des banquets de famille que chacun prenait devant sa porte, à la faveur des belles nuits d’été. Ces scènes cordiales disposèrent Louis à chérir un peuple dont il était si tendrement aimé. Quoique l’auteur de ses jours lui eût été si promptement enlevé, on peut croire que le duc de Bourgogne avait déjà déposé dans l’âme de son fils des semences de bonté que le précepteur de celui-ci, l’aimable et bienveillant évêque de Fréjus sut cultiver avec succès.

    Louis dut tout ce que son règne offre de doux et de vraiment glorieux à sa tendre reconnaissance pour cet instituteur. L’esprit formaliste, le ton imposant, mystérieux et chagrin du maréchal de Villeroi, son gouverneur, ne firent pas naître en lui une si profonde affection. Un événement manifesta la différence qu’il avait mise entre ces deux instituteurs. Villeroi, après avoir bravé l’autorité du régent dans la personne de son ministre le cardinal Dubois, fut séparé de son élève et conduit en exil. L’évêque de Fréjus sembla se faire un point d’honneur de partager cette disgrâce et de se vouer lui-même à la retraite.

    Le roi ne laissa éclater son désespoir que lorsqu’il se vit privé de la présence de l’évêque de Fleury. Il ne cessait de le redemander par ses pleurs, par ses cris. Le régent n’eut pas de peine à retirer ce prélat d’une retraite qu’il n’avait cherchée que par bienséance ; et le roi ne donna plus aucun regret à la disgrâce de son gouverneur. Les manières aimables du régent, le ton tout à la fois aisé et respectueux avec lequel il initiait son neveu aux affaires, en ayant l’air de les lui soumettre, semblaient le flatter agréablement.

    Ce fut peut-être à cette école que Louis prit un tour d’esprit vif et piquant, que la froide dignité du trône contenait souvent, mais qui échappa plus d’une fois par des saillies originales. Malheureusement personne n’enseignait à Louis un secret plus précieux, celui de vouloir avec fermeté. Le régent, qui était tombé sous le joug du plus méprisable de ses familiers, connaissait trop peu lui-même un tel secret, et se fût bien gardé d’en donner des leçons à son royal pupille.

    Quant à Fleury, une domination paisible lui était promise par l’attachement sans bornes du monarque ; et il aiguillonnait faiblement une timidité, une indolence, appuis et garants de son pouvoir prochain. L’humeur du roi parut s’attrister lorsque, peu de temps après sa majorité, une mort subite lui enleva le régent, devenu son premier ministre, et qu’il se vit forcé de confier le même emploi au duc de Bourbon, prince aussi faible qu’altier.

    Les cris du peuple, des remontrances sévères que le parlement porta jusqu’au trône, enfin des révoltes fréquentes, apprirent à Louis XV que son parent n’était point aimé, et vinrent dissiper ces rêves de bonheur qui s’offrent facilement à l’imagination d’un jeune monarque. Il en gémissait avec le seul confident de ses pensées, l’évêque de Fréjus. Celui-ci attendait pour se déclarer contre le prince du sang que le signal lui en fût donné par la haine publique.

    Cependant le roi fournit une grande preuve de docilité, en recevant une épouse des mains d’un parent et d’un ministre qu’il n’aimait pas. Le duc d’Orléans, longtemps brouillé avec la cour d’Espagne, avait scellé sa réconciliation avec ce gouvernement en arrêtant le mariage du roi avec une infante. La princesse n’avait alors que quatre ans. Cette union restait donc en projet. L’infante n’en fut pas moins envoyée à la cour de France (janvier 1722). Louis, parvenu à l’adolescence, se sentit humilié d’être associé aux jeux d’une enfant. Le duc de Bourbon, soit pour complaire aux vœux secrets de son jeune maître, soit pour s’assurer dans l’épouse du roi un appui permanent pour sa puissance, prit le parti d’une rupture avec la cour d Espagne, et osa lui renvoyer l’infante (avril 1725).

    Après beaucoup d’hésitations sur le choix entre plusieurs princesses de l’Europe, il se détermina pour la fille d’un roi détrôné, fugitif et proscrit, de Stanislas Leczinski, roi de Pologne. Marie Leczinska avait près de vingt ans ; le roi n’en comptait que quinze. L’extérieur de cette princesse était agréable, sans être séduisant. Le plus grand charme de sa figure était de reproduire toute la bonté de son âme, et d’exprimer des vertus qu’elle devait au malheur ainsi qu’à la religion. Le roi la reçut avec transport, et parut fait pour goûter sur le trône tout le bonheur de la vie domestique. Les intrigues des courtisans les plus corrompus et de toutes les ambitieuses coquettes de la cour échouaient devant la pureté calme de cet amour conjugal.

    Six ans après son mariage, le roi avait encore l’habitude, lorsqu’on lui vantait à dessein la beauté de quelque dame, de répondre par cette adroite et noble question : « Est-elle plus belle que la reine ? » Cependant, elle ne put, malgré la sincérité de sa reconnaissance, vaincre la répugnance de Louis pour le duc de Bourbon, ni affaiblir son attachement pour l’évêque de Fréjus. L’État dépérissait sous une administration désordonnée. Il tardait à Fleury d’appliquer à ce corps languissant les remèdes que sa sagesse avait conçus.

    Le duc de Bourbon voyait avec épouvante s’augmenter le crédit et percer l’ambition d’un prélat septuagénaire. Il entreprit de séparer le roi de son tuteur, et ne souffrit plus que ce dernier assistât au travail sur les affaires de l’État. Fleury recommença l’épreuve d’une retraite simulée. Louis XV montra du désespoir et quelque emportement. Le duc de Bourbon fut obligé d’aller chercher lui-même son heureux rival à Issy, maison de campagne des sulpiciens, et de le ramener à la cour.

    Le modeste Fleury sembla se soustraire à l’éclat d’un triomphe ; mais il en assurait chaque jour la réalité. Malheureusement il l’acheta en donnant à son élève de funestes conseils de dissimulation. Le roi était parti pour Rambouillet et il avait dit au duc de Bourbon : « Prenez garde de vous faire attendre ». Tandis que le premier ministre, charmé d’un retour apparent d’affection, préparait son départ, il reçut du souverain cette lettre foudroyante : « Je vous ordonne, sous peine de désobéissance, de vous rendre à Chantilly et d’y demeurer jusqu’à nouvel ordre. » La reine en même temps recevait cette lettre sévère : « Je vous prie, madame, et, s’il le faut, je vous l’ordonne, de faire tout ce que l’évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c’était moi-même. »

    On vit dès lors s’établir, dans une cour si longtemps fastueuse et prodigue, un ordre exact et minutieux. La France éprouva, comme sous Louis XII, que la plus utile bienfaisance d’un monarque consiste dans l’économie. Le roi se montrait aussi modeste, aussi régulier que son ministre. La cour ne se piquait pas d’un grand scrupule pour suivre cet exemple ; mais du moins les scandales éclatants cessèrent.

    Les nouveaux impôts qu’avait levés le duc de Bourbon furent d’abord modérés, puis supprimés entièrement. Le sage vieillard s’occupa ensuite d’une réduction sur les tailles, et chaque année il offrait ce genre de soulagement aux Français. De judicieuses épargnes aidaient à réparer les calamités locales. Plus de projets aventureux dans les finances, plus de ces spéculations que l’on nomme hardies et que l’événement montre souvent ruineuses ou infâmes. La vivacité française se trouvait amortie, ou ne se produisait plus que par des jeux frivoles. On se reposait des travaux du génie en se livrant un peu trop aux recherches du bel esprit, aux inventions de la mollesse, aux inquiétudes de la pensée.

    La sagesse du mentor du roi, le cardinal de Fleury, était mêlée de quelques teintes d’égoïsme. C’était en effet le Fontenelle des ministres. Il eut à lutter contre un parti qui, par ses intrigues, ses écrits, ses miracles, ses convulsions, mettait le trouble dans l’État comme dans l’Église. Le parlement prit feu pour les appelants, sous prétexte de maintenir les libertés de l’Église gallicane. De là, quelques actes d’opposition où le parlement essayait ses forces contre le trône. Louis XV, dans le commencement de ces querelles, montra un sentiment très vif de son autorité.

    Au milieu de remontrances que le parlement était venu lui présenter en corps, il arrêta le premier président pas ces seuls mots : « Taisez-vous ! » Des lettres de cachet furent souvent expédiées contre les conseillers obstinés. Mais le monarque et son ministre, par un esprit de douceur et de modération qui leur était commun, mettaient un terme assez prompt à ces rigueurs. Les Français marchaient alors d’un pas bien inégal vers les nouvelles lumières qui étaient annoncées. Les prétendus miracles opérés sur la tombe du diacre Paris amusaient des dévots crédules par esprit de parti, tandis qu’un public plus nombreux et plus jeune était bien près du moment où il allait applaudir aux Lettres philosophiques de Voltaire.

    Ce public railleur intervint à son tour dans l’affaire des convulsions, et le ridicule vint fort à propos seconder le pouvoir royal. Malheureusement, de si petites et de si étranges agitations entretenaient l’esprit d’inquiétude parmi les Français, qui n’appréciaient pas tout le bonheur de leur situation nouvelle.

    Louis XV s’impatientait quelquefois du régime un peu monotone auquel il était soumis par son instituteur. Il en fit un jour des plaintes à deux de ses jeunes compagnons, les ducs d’Épernon et de Gesvres. Très peu de temps après, ceux-ci lui présentèrent un mémoire dirigé contre le cardinal. Le roi l’eut à peine en sa possession qu’il trembla, et se fit mille reproches de son ingratitude. Il remit à ce ministre une pièce dont le secret devait être garanti par le sceau de la parole royale. Fleury, qui n’aimait point les vengeances à la Richelieu, se contenta de renvoyer les deus étourdis à leurs parents ; et bientôt ils purent reparaître à la cour. Cette intrigue fut appelée la conspiration des marmousets.

    Le calme de l’administration du cardinal fut traversé par la guerre de 1733 ; mais cette guerre fut courte, entremêlée d’assez brillants succès et terminée par une paix avantageuse. Les Français n’y furent entraînés qu’à la suite de débats très vifs, allumés entre les puissances du Nord. Dans cette guerre où la France eut surtout à se mesurer contre l’Autriche, ni le prince Eugène, ni Villars, son vainqueur à Denain, ne firent plus rien de digne de leur haute réputation. Le maréchal de Berwick, digne émule de ces deux grands guerriers, fut tué sous les murs de Philisbourg. Cette ville fut prise après un siège mémorable.

    En Italie, les Français, sous la conduite des maréchaux de Coigny et de Broglie, remportèrent les victoires de Parme et de Guastalla. Comme le cardinal de Fleury ne se piquait point de l’orgueil de paraître à la tête des armées, le roi, dans tout le feu de l’âge, ne prit aucune part à ses exploits. Une petite expédition qui avait pour objet de soutenir dans le Nord une seconde élection de Stanislas au trône de Pologne n’eut qu’un résultait déplorable, et fit accuser le ministre de parcimonie et de pusillanimité. Il répondit à ce reproche en signant, en 1735, la paix de Vienne, par laquelle la Lorraine fut enfin cédée à la France ; c’était là un glorieux et utile complément des victoires et des conquêtes de Louis XIV.

    Cette gloire militaire achetée sans de trop fortes dépenses jeta un nouvel éclat sur ce règne jusqu-là si doux et si bien ordonné. Les plaisirs s’animèrent ; les impôts continuèrent à décroître. Fleury s’occupa de maintenir une paix solide dans l’Europe. Il fit entre les diverses puissances plusieurs actes de médiation, qui rappelaient les plus beaux jours du règne de Saint-Louis et de celui de Henri IV.

    Le ciel avait béni le mariage de Louis XV : un dauphin avait comblé l’espoir des Français et le bonheur du roi. Ce jeune prince, dès son enfance, annonçait les plus heureuses qualités. On aimait à le comparer à ce duc de Bourgogne dont tous les vieillards parlaient avec des regrets profonds et touchants. La cour était égayée par quatre jeunes princesses, filles du roi. Rien de si modeste et de si respectable que les dépenses de la reine. Son zèle charitable s’occupait, nuit et jour, des besoins des pauvres ; et, si elle se plaignait de la stricte économie du cardinal, c’est qu il prescrivait des bornes trop étroites à ses judicieuses aumônes. Elle se montrait accessible, familière, et savait concilier une gaieté facile avec la piété la plus régulière et la plus tendre.

    Louis XV n’avait point cet heureux don : mais si ses paroles étaient rares et brèves, on croyait à tout ce qu’exprimait son aimable figure. Fleury, peu sensible aux productions dispendieuses des beaux-arts, et n’appréciant guère dans les productions de l’esprit que le mérite de la grâce, protégeait les sciences avec un goût plus éclairé et plus magnifique. Sa paisible administration fut illustrée par les voyages des savants, qui allèrent, les uns sous l’équateur, les autres près du cercle polaire, vérifier par des mesures exactes l’hypothèse de Newton sur la figure de la terre.

    Il semblait que Louis, déjà sorti de l’âge où les passions s’annoncent dans toute leur violence, où des faiblesses trouvent le plus d’excuses, n’avait plus à craindre aucune révolution fâcheuse dans ses goûts ni dans son caractère. Mais l’extrême vieillesse du cardinal n’invitait que trop ce prince à sortir d’une réserve qui prouvait plus sa docilité que l’énergie de ses résolutions. La cour insultait à l’excessive économie du ministre, et plus encore à son esprit pacifique. Les jeunes seigneurs imaginaient que hors des conquêtes, il n’y avait plus de dignité pour un roi de France.

    Deux petits-fils de Fouquet, ambitieux, avec un esprit romanesque, réchauffaient l’esprit militaire par des intrigues, des déclamations et des promesses fastueuses. Ils n’avaient déjà que trop pris d’ascendant sur l’esprit du monarque, lorsqu’à la fin de l’année 1740 la mort de l’empereur Charles VI vint exciter l’ambition de plusieurs cabinets, pour le partage de la succession d’Autriche. L’empereur ne laissait qu’une fille, Marie-Thérèse, mariée depuis quelque temps au duc de Lorraine. Chartes VI, en prévoyant sa fin, n’avait occupé ses dernières années qu’à obtenir des principales puissances une garantie solennelle qu’elles laisseraient sa fille recueillir tout son héritage.

    Cette considération avait dicté la paix de Vienne, si avantageuse pour la France. Le cardinal de Fleury voulait rester fidèle à la foi des traités, et plaidait pour l’auguste orpheline, au nom de l’honneur, de la justice et même de la prudence. Louis fut, pour la première fois, indocile aux vœux de son sage instituteur ; il écouta le comte de Belle-Isle, oublia les conseils que son bisaïeul lui avait donnés au lit de la mort, et bientôt entreprit une guerre beaucoup plus injuste que toutes celles qui avaient troublés la conscience de Louis XIV.

    Le roi de Prusse, Frédéric II, s’était déclaré le premier par la conquête de la Silésie. La France favorisa son ambition et celle de l’électeur de Bavière, qui, pour son malheur, fut élevé à l’empire. Nos armées s’avancèrent jusque dans la Bohême. Le comte de Saxe et son lieutenant Chevert emportèrent la ville de Prague par un des plus brillants assauts dont nos fastes militaires fassent mention. Fleury secondait à regret ces mouvements guerriers.

    On vit s’établir entre les généraux français de fatales mésintelligences ; genre de malheur et de honte qu’on avait ignoré sous les règnes absolus du cardinal de Richelieu et de Louis XIV. Le comte de Belle-Isle, provocateur de cette guerre, se vit bientôt enfermé dans la ville de Prague. Mal secouru par le maréchal de Maillebois, il prit le parti de sortir de cette ville pendant l’extrême rigueur de l’hiver. Sa petite armée éprouva d’horribles souffrances. Sur 13 000 hommes qu’il avait ramenés, 4 000 périrent ; et cependant la flatterie contemporaine compara cette retraite à celle des Dix-mille.

    Bientôt il fallut évacuer la Bavière, et abandonner le malheureux électeur au juste et rigoureux châtiment de son ambition. Frédéric II ne se fit pas scrupule de trahir la cause des Français, dès qu’il put par ses négociations s’assurer la possession de la Silésie, dont la conquête lui avait coûté quatre sanglantes victoires. L’Angleterre et la Hollande s’était déclarées contre la France. On vit encore une fois des armées française et anglaise se mesurer dans l’Allemagne. Le maréchal de Noailles conduisait la première, et le roi d’Angleterre, George II, la seconde : l’indocilité du duc de Grammont, neveu du maréchal de Noailles, précipita une attaque qui rompait tous les plans du général.

    L’armée française était perdue, si la maison du roi n’avait rétabli le combat en perçant quatre fois la cavalerie des vainqueurs. Cette journée de Dettingen (27 juin 1743), quoique signalée par des exploits éclatants, eut les résultats d’une défaite. Le cardinal de Fleury venait d’expirer dans le pouvoir, à l’âge de 90 ans. Louis essaya un moment de régner par lui-même, mais le cardinal ne l’avait point habitué à l’activité, au travail, et il laissa bientôt retomber un fardeau qui était trop au-dessus de ses forces. La perspective de quelques exploits guerriers paraissait le séduire, et il avait résolu de se montrer à la tête de ses armées.

    C’était sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, qui lui avait inspiré cet amour de la gloire. Louis XV n’avait pas tout à fait attendu la mort du cardinal pour s’affranchir des devoirs du lien conjugal. Déjà, pendant la décrépitude de son instituteur, il avait aimé, mais avec quelque ombre de mystère, madame de Mailly, aînée de la maison de Nesle. Cette favorite, qui était fort loin d’offrir tous les charmes de madame de la Vallière, la rappelait au moins par la sincérité de sa tendresse.

    Bientôt le roi, emporté dans ses nouveaux goûts, lui préféra une de ses sœurs, madame de Vintimille. Celle-ci ne jouit que peu de temps de son indigne triomphe : elle mourut en couche ; et Louis tourna ses regards sur la jeune sœur de ses deux maîtresses, la marquise de la Tournelle (depuis duchesse de Châteauroux). Sa beauté était éblouissante ; son esprit était aimable et vif, son caractère ambitieux ; elle croyait pouvoir se faire pardonner sa faiblesse en conduisant son amant au combat : l’un et l’autre partirent pour la Flandre ; les soldats reçurent le roi avec transport, et la favorite avec les plus durs témoignages de mépris.

    Il emporta successivement les villes de Menin, Ypres, Furne, et fit célébrer ses faibles succès par autant de Te Deum. L’Alsace fut menacée ; il s’y rendit : la duchesse de Châteauroux continua de le suivre. A peine était-il arrivé à Metz, le 4 août 1744, qu’il fut atteint d’une maladie dangereuse ; toute la France reçut cette nouvelle avec saisissement : dix-sept ans de bonheur se retraçaient vivement à l’imagination du peuple ; le péril que courait Louis le rendait plus cher aux Français ; on y voyait le résultat de ses fatigues militaires.

    Mais, pendant que le peuple gémissait et remplissait les églises des vœux les plus sincères, une piété justement sévère, écartant le scandale, veillait auprès du lit du roi. Avant qu’on lui administrât les derniers sacrements, on lui prescrivit de renvoyer la duchesse ; il fit ce sacrifice. La reine, le dauphin et ses sœurs, s’étaient rendus à Metz. La vue de ce jeune prince produisit sur le cœur du monarque une impression aussi fâcheuse qu’inattendue : dans les sollicitudes de la piété filiale, il crut voir l’empressement d’un successeur.

    On sait quelle fut l’ivresse des Français quand ils apprirent la guérison du roi : à aucune époque la monarchie ne se produisit sous des couleurs plus aimables. On crut sentir alors que l’amour en était le principal ressort. Louis, en apprenant les transports qu’avait fait naître et que prolongeait la nouvelle de sa guérison, s’écria : « Qu’ai-je donc fait pour être aimé ainsi ? » Ce mot naïf toucha les Français. On y répondit en lui donnant le délicieux surnom de Bien-aimé.

    Il voulut illustrer son retour en prenant part à quelques travaux guerriers, et il vit la prise de Fribourg. Cependant il conservait contre les courtisans qui, durant sa maladie, lui avaient fait entendre des exhortations sévères et bannir sa maîtresse, plus de ressentiment que l’on n’en devait craindre de cette âme faible et douce. Son premier aumônier, l’évêque de Soissons, et le duc de Châtillon, gouverneur du dauphin, furent exilés : ces vengeances assuraient le triomphe de la favorite ; à peine Louis le Bien-aiméfut-il rendu aux vœux des Parisiens, qu’il céda au désir de la revoir : la duchesse de Châteauroux était malade quand elle reçut l’ordre tant désiré de reparaître devant le roi.

    Soit qu’elle cédât à la vivacité de sa passion, soit quelle eût des pensées d’orgueil et de vengeance, elle ne voulut pas différer un moment si précieux : la mort suivit de près son imprudent triomphe. Louis parut plongé dans un désespoir profond, mais bientôt il ne sut plus combattre sa douleur que par l’ivresse des plaisirs. Madame Le Normant d’Étioles s’offrit à ses regards : dans les fêtes de la cour déjà depuis deux ans, elle avait essayé sur le roi le pouvoir de sa beauté, de sa coquetterie, en suivant la chasse royale dans la forêt de Senart. L’obscurité de sa naissance était un peu couverte par la brillante fortune de son mari, Le Normant d’Étioles. Des intrigues subalternes lui avaient appris l’art de subjuguer un caractère faible : elle domina le roi, sans lui inspirer une vive passion ; et son crédit surpassa bientôt celui des ministres, des courtisans les plus habiles, des généraux les plus renommés.

    Elle laissa Louis XV partir pour l’armée, et l’y suivit. Le maréchal de Saxe venait de soutenir en Flandre deux habiles campagnes où il avait rappelé l’art de Turenne. Il investissait la ville de Tournai. On s’attendait que les armées hollandaise et anglaise, réunies sous les ordres du duc de Cumberland, tenteraient la fortune du combat pour délivrer cette place importante. En effet, on les vit s’avancer près du village de Fontenoy : le duc de Cumberland, repoussé dans toutes ses attaques par les savantes dispositions du maréchal, prît, par désespoir ou par nécessité, le parti de s’avancer entre deux flancs garnis de redoutes : le terrain resserré augmenta la force de cette colonne qui, déjà vaincue, semblait poursuivre une victoire.

    Une vive inquiétude pour les jours du roi et du Dauphin troubla un moment tous les officiers : l’infanterie ne pouvait parvenir à ébranler la colonne. Quatre pièces de canon et la maison du roi restaient pour protéger sa retraite : le cri de l’honneur se fit entendre ; on parla d’opposer cette réserve à la redoutable colonne anglaise. Louis suivit ce conseil magnanime : la colonne, entamée par le feu de l’artillerie, résista mal aux attaques d’une brillante cavalerie qui combattait sous les yeux du monarque et à l’effort de la brigade irlandaise.

    La victoire fut complète : ce moment éleva l’âme de Louis, et parut l’égaler jusqu’à ses plus illustres aïeux, Saint-Louis et Henri IV. Tandis que tout se livrait autour de lui à l’allégresse, il eut le courage de visiter pendant la nuit, avec le Dauphin, un champ de bataille jonché de morts, et il adressa ces paroles à son fils : « Méditez sur cet affreux spectacle ; apprenez à ne pas vous jouer de la vie de vos sujets, et ne prodiguez pas leur sang dans des guerres injustes. »

    L’année suivante, le roi assista à la prise d’Anvers ; le maréchal de Saxe gagna sans lui la victoire de Raucoux, et sous ses yeux la bataille de Lawfeld. L’armée française occupait la plus grande partie des Pays-Bas : elle s’ouvrit, par la prise de Berg-op-Zoom, l’entrée de la Hollande. Le prince de Conti avait gagné dans le Piémont la bataille de Coni ; et cet exploit avait été précédé d’un passage des Alpes digne d’être célébré, mais non d’être comparé comme il le fut au passage d’Annibal. La fortune en Italie ne fut jamais longtemps fidèle à nos drapeaux ; les généraux successeurs du prince de Conti se divisèrent, furent battus, et les Autrichiens pénétrèrent jusque dans la Provence.

    Les Français, dans le cours de cette guerre, avaient constamment éprouvé des désastres maritimes. A peine nous restait-il un vaisseau capable de tenir la mer. Il y avait déjà trois années que Louis, dont les armes avaient toujours été victorieuses, au moins sur le principal théâtre des combats, offrait la paix à ses ennemis ; peut-être laissa-t-il trop deviner sa lassitude et pressentir sa modération. La paix d’Aix-la-Chapelle, conclue en 1748, fut semblable à cette paix de Ryswick où Louis XIV avait montré un désintéressement qui étonna et chagrina ses sujets.

    Louis, sans hésiter, rendit un grand nombre de forteresses et de riches provinces. Il stipula seulement pour ses alliés ; et tout le résultat d’une guerre injuste et mêlée de brillantes victoires fut d’établir une branche de la maison de Bourbon dans les petits duchés de Parme et de Plaisance.

    C’est ici que Louis XV semble disparaître de son règne. La nation persévérait dans de molles habitudes ; mais le mouvement des esprits était d’une audace et d’une vivacité sans bornes : ce monarque fut spectateur inquiet, mais inactif, d’un mouvement qui devait opérer tant de révolutions. Cependant on s’occupait plus que jamais des débats relatifs à la discipline ecclésiastique. Le parlement luttait contre l’archevêque de Paris dans l’affaire des billets de confession que ce prélat exigeait des jansénistes, pour leur accorder les sacrements ou la sépulture ; et les magistrats montrèrent encore plus de zèle en cette occasion que lors des miracles du diacre Pâris.

    L’autorité royale y intervint sans dignité, sans direction uniforme. Les deux ministres principaux, Machault et le comte d’Argenson, favorisaient, l’un le parlement, l’autre le clergé, Madame de Pompadour tenant entre eux la balance au gré de ses caprices. La capitale vit alors s’élever dans son sein plusieurs monuments utiles et splendides, tels que l’École militaire, la promenade des Champs-Élysées, la belle église de Sainte-Geneviève. La Seine à Paris fut bordée en partie de quais magnifiques ; les ponts et les canaux furent bien entretenus.

    On créa des routes plus commodes et plus spacieuses ; une belle manufacture de porcelaine, établie à Sèvres, dut ses progrès à la munificence royale. L’émulation des villes et le luxe des seigneurs embellirent Paris, Lyon, Nantes, Rennes, Bordeaux, Montpellier, Reims et Dijon, de plusieurs beaux édifices. Malheureusement les arts dégénéraient à cette époque, et obéissaient trop aux volontés d’une favorite qui les protégeait avec plus d’ardeur que de goût. Le trésor royal, épuisé par la dernière guerre, l’était beaucoup plus par les aveugles et futiles prodigalités d’un roi qui avait commplètement oublié les leçons et les exemples du cardinal de Fleury.

    La paix ne servait en rien au soulagement du peuple. Le roi ne fut plus nommé que dans les almanachs Louis le Bien-aimé. Une petite révolte dirigée contre des agents de police l’irrita si fortement, qu’il prit le parti de ne plus venir dans sa capitale. Enfermé dans son palais, Louis, comme les despotes de l’Orient, eut avec eux une autre conformité, celle de s’établir une espèce de harem dans le Parc-aux-Cerfs. Peut-être exagéra-t-on ce genre de scandale ; mais les mœurs françaises en furent vivement et légitimement offensées. Cette disposition des esprits entretenait dans le parlement l’ambition de résister à l’autorité absolue.

    L’Angleterre était déjà lasse de la paix, parce que la guerre avait accru la force de sa marine. Ce gouvernement ne chercha aucun prétexte à ses agressions. Les Français se virent inopinément attaqués dans le Canada par l’assassinat d’un envoyé de paix, Jumonville. Bientôt tous nos vaisseaux furent enlevés. C’était beaucoup pour la France que d’avoir à se défendre contre une puissance maritime qui, depuis un demi-siècle, s’élevait sur les débris de toutes les autres. Le cabinet de Versailles commit la faute d’aller exciter sur le continent d’autres ennemis.

    L’impératrice Marie-Thérèse, préoccupée du désir de reconquérir la Silésie sur le roi de Prusse, avait flatté la marquise de Pompadour. Cette favorite crut ne pouvoir reconnaître les bontés d’une souveraine magnanime, qui daignait rappeler son amie, qu’en mettant à sa disposition les armées de la France. Voilà quelle fut la double origine de la guerre de Sept ans. Elle s’ouvrit pour nous avec éclat par la prise de Minorque, due à la brillante valeur du maréchal de Richelieu et à l’enthousiasme dont il avait rempli ses troupes. Un combat naval avait précédé cet exploit et semblait fournir aux Français les plus heureux présages. Le marquis de la Gallissonnière avait combattu l’amiral Bing, et l’avait empêché de secourir Minorque.

    Vers ce temps, le parlement de Paris avait excité une assez vive fermentation dans le peuple, en refusant d’enregistrer un édit qui créait un impôt de deux vingtièmes pour les besoins de la guerre. L’autorité royale supprima toutes les chambres, hormis une seule dont on ne put obtenir que de faibles soumissions. Ce coup d’État avait fait naître une fermentation sourde : le 5 janvier 1757, le roi montait en voiture pour se rendre de Versailles à Trianon. Le Dauphin et plusieurs officiers de la couronne étaient à ses côtés. La nuit commençait. Un homme s’avance entre les gardes, frappe le roi d’un coup de canif au-dessus de la cinquième côte, et rentre au milieu des spectateurs. Louis reconnaît l’assassin, qui avait conservé son chapeau sur la tête, et lui dit : « C’est cet homme qui m’a frappé ; qu’on l’arrête, qu’on ne lui fasse point de mal ».

    On crut d’abord l’arme empoisonnée et la blessure mortelle. Le roi, vivement alarmé, se laissa, comme à Metz, prescrire plusieurs actes de repentir, tels que le renvoi de la marquise de Pompadour. L’assassin était un homme obscur, fanatique ou plutôt fou. Les jansénistes et les jésuites s’accusèrent réciproquement d’avoir armé le régicide. Le Dauphin, à qui toute l’autorité avait passé pendant la maladie du roi, montra toute l’étendue de son jugement et toute la noblesse de son âme, en s’abstenant de soupçons calomnieux contre les jansénistes qu’il n’aimait pas. Le parlement, rappelé par ses soins, instruisit le procès du régicide : on n’en obtint aucune nouvelle lumière ; il subit un affreux supplice.

    Le roi, guéri de sa blessure légère, reprit ou parut reprendre les rênes de l’État. Son premier soin fut de renvoyer les deux ministres rivaux, Machault et d’Argenson, qui se battaient, disait-on, à coups de parlement et de clergé. L’abbé, depuis cardinal de Bernis, scella une imprudente alliance avec la maison d’Autriche. On vit avec admiration la manière dont Frédéric II, roi de Prusse, se défendit seul contre les forces de l’Autriche, du corps germanique, de la Russie et de la Suède. Il avait su prévenir ses ennemis par la conquête de la Saxe, et par une invasion dans la Bohême : mais la fortune enfin lui devint contraire.

    Après la bataille de Kollin il fut chassé de la Bohême, et presque réduit à se former une armée nouvelle. Les Français, à la bataille de Hastenbeck, battirent un corps d’Anglais et d’Hanovriens, seuls alliés du roi de Prusse. Le maréchal d’Estrées avait remporté cette victoire ; et par une fantaisie de la marquise de Pompadour, ce fut le maréchal de Richelieu qui eut à en recueillir les fruits. Il poursuivit le duc de Cumberland jusqu’à la mer, et força une armée fugitive depuis trois mois à capituler ; mais il ne lui imposa d’autre condition que celle de ne plus porter les armes ; et six mois après ils rentrèrent en campagne.

    La situation du roi de Prusse paraissait désespérée, et lui-même la jugeait telle, lorsqu’il rencontra près de Rosbach l’armée française commandée par le prince de Soubise, unie à l’armée des cercles de l’Allemagne. Ces troupes alliées ne mirent aucun concert dans leurs opérations : leurs généraux eurent à se reprocher plusieurs fautes grossières ; et elles furent vaincues presque sans combat. Ce qu’il y eut de pis que cette déroute, ce fut la gaieté maligne avec laquelle en France on en apprit la nouvelle. Les ressorts généreux semblaient épuisés ; la discipline était perdue : l’armée avait à peine le temps de connaître ses généraux ; les colonels manquaient souvent au poste du devoir et de l’honneur. L’abbé de Bernis sut juger toute la profondeur du mal, et il eut le patriotisme de diriger ses vues vers la paix ; mais la marquise de Pompadour sacrifia le ministre pacifique aux ombrages et au ressentiment du cabinet d’Autriche.

    Cette déplorable guerre fut continuée. Les Français éprouvèrent une nouvelle déroute à Crévelt, sous les ordres du comte de Clermont, et bientôt après une défaite plus sanglante a Minden, sous M. de Contades. Le maréchal de Broglie répara seul l’honneur de nos armes à Bergen. Ces revers sur le continent étaient loin d’égaler nos désastres maritimes. Malgré les exploits par lesquels le brave Montcalm avait ouvert la campagne dans le Canada et vengé la patrie, l’honneur et l’humanité de l’assassinat de Jumonville, les Français avaient fini par perdre cette colonie, objet de tant de dépenses et cause fatale de cette guerre.

    La prise de Pondichéry. malgré les efforts de Lally qui ne fut point secondé, les avait fait également chasser des Indes orientales, ou Labourdonnaye et Dupleix s’étaient avancés en conquérants. Ils avaient perdu deux grandes batailles navales, l’une à la sortie du port de Toulon, l’autre à celle du port de Brest. Les deux escadres furent presque anéanties. Le duc de Choiseul, qui exerçait alors l’autorité d’un premier ministre, ne résista ni sans courage, ni sans habileté, à des revers si accablants. Il invoqua l’appui de l’Espagne, et cette puissance eut la générosité de se déclarer pour les vaincus. Les deux branches de la maison de Bourbon s’unirent par un traité qui porta le nom de pacte de famille, et qui réalisait les vœux de Louis XIV.

    Alors la puissance de la Russie pesait de tout son poids sur le roi de Prusse, vainqueur de l’Autriche, de la France, de la Suède et des cercles d’Allemagne. Les armées, qu’il avait rendues si savantes, si légères et si intrépides, périssaient dans des combats où les Russes, par le seul effet de leur immobilité, faisaient échouer tous les efforts du génie et d’une bravoure désespérée. Grâce à cette imposante diversion, les Français soutinrent avec un peu plus d’honneur les derniers combats dans la guerre de Sept ans. Il fut permis au prince de Soubise de réparer, quoique imparfaitement, la honte de sa défaite à Rosbach par une petite victoire.

    Le duc de Castries en remporta une plus éclatante, quoique peu décisive, à Clostercamp, illustré par le dévouement du Décius français. Le prince de Condé eut la gloire de se mesurer avec quelque avantage contre le prince héréditaire de Brunswick, l’un des célèbres lieutenants du roi de Prusse. La mort de l’impératrice de Russie, Élisabeth, mit fin à une guerre qui, contraire à tous les vœux de la politique, féconde en froids massacres, contrastait si cruellement avec l’esprit d’humanité dont plusieurs éloquents écrivains voulaient faire l’heureux partage de ce siècle.

    Le tsar Pierre III, à peine monté sur le trône, mit son bonheur et sa gloire à relever la fortune de Frédéric II, qui lui avait inspiré une admiration presque fanatique. On parla de paix ; elle fut signée à Paris au mois de février 1763. Après avoir sacrifié 1 500 hommes, les puissances rentrèrent dans leurs limites, excepté l’Angleterre, dont la force maritime s’accrut aux dépens de la France et de l’Espagne, et qu’on n’espéra plus troubler dans l’empire des mers.

    A peine avons-nous eu à nommer Louis XV dans le cours de cette guerre, entreprise dans le seul but de satisfaire la vanité de sa favorite, et dont il lui laissa conduire tous les événements. Voici cependant un fait qui prouve que sa mollesse et son asservissement à une femme n’avaient point éteint en lui cet amour de l’humanité qui semblait devoir être le précieux attribut de son caractère, et qui du moins vient servir d’excuse à ses fautes nombreuses.

    Pendant que les Anglais dispersaient et anéantissaient nos vaisseaux, un Dauphinois, nommé Dupré, inventa un feu plus dévorant que le feu grégeois, et qui, alimenté par l’eau même, pouvait brûler la flotte la plus considérable ; les expériences en furent faites dans plusieurs de nos ports et parurent répondre aux promesses de l’inventeur. Dès que Louis XV se fut convaincu de l’effet désastreux de cette invention, il craignit d’ajouter un tel moyen de destruction à tous les fléaux de la guerre. Il acheta le secret, et fit défense à Dupré de le communiquer, sous les peines les plus sévères.

    Les débats du parlement et du clergé avaient un peu troublé les goûts et les amusements frivoles de la France et surtout ceux de la cour, pendant une guerre aussi longue que funeste. Les jésuites enfin étaient près de succomber : ce fut du Portugal et de l’Espagne, les deux royaumes les plus religieux de l’Europe, que partirent les premiers et les plus terribles coups qui leur furent portés.

    La marquise de Pompadour avait longtemps flotté entre eux et les parlements : le duc de Choiseul, qui prenait un grand empire sur l’esprit de cette dame, la persuada qu’il était essentiel pour le repos du roi et pour celui de la France de faire cesser une lutte qui affaiblissait l’autorité royale. La marquise crut pouvoir désarmer une opinion dont elle éprouvait les trop justes rigueurs, en sacrifiant les jésuites aux jansénistes parlementaires, et à un parti déjà beaucoup plus nombreux, celui des philosophes.

    D’abord, il ne fallut que laisser agir les parlementaires, qui rendaient arrêt sur arrêt contre des ennemis étourdis des attaques nouvelles qu’ils recevaient dans toutes les parties de leur empire. Lorsque le duc de Choiseul proposa dans le conseil du roi l’abolition de cette société en France, les jésuites ne manquèrent ni d’apologistes ni de défenseurs ; plusieurs même de ceux qui condamnaient leurs principes et criaient sans cesse contre leur morale et leurs esprit de domination, craignaient que les jansénistes vainqueurs ne succombassent à leur tour sous le ridicule lancé par les philosophes, contre les deux parties et contre la religion elle-même.

    Louis XV, habitué à la fois à dissimuler ses pensées et à les sacrifier à celles d’une femme légère, n’exprima sa volonté que par ce mot si peu digne d’un roi : « Il sera plaisant de voir en abbé le P. Pérusseau ! » c’était son confesseur. L’ordonnance royale parut enfin. Les biens des jésuites, consumés par des procès et des séquestres, purent à peine suffire à payer la pension alimentaire qui était assignée à chacun d’eux.

    Le triomphe que venait de remporter le duc de Choiseul sur des hommes qui avaient dominé pendant vingt ans le fier Louis XIV, fut célébré par les philosophes et leurs nombreux adeptes. Mais, quant à la marquise de Pompadour, on ne lui sut aucun gré d’avoir concouru à cette mesure ; et ceux qui s’en réjouissaient le plus ne purent y voir une compensation pour tous les fléaux de la guerre de Sept ans, son ouvrage. L’opinion publique se plaisait à lui opposer un ministre qui avait consenti d’abord à paraître son protégé : la jalousie du duc de Choiseul et celle de la favorite, formaient à la cour deux puissantes cabales, entre lesquelles le roi affectait la neutralité.

    Depuis quelque temps la marquise était atteinte d’une maladie de langueur, causée peut-être et certainement accrue par le chagrin de se voir haïe des Français. Elle n’éprouva plus dans ses derniers moments que de l’indifférence de la part du roi : seulement, pour en adoucir l’horreur, il lui permit de continuer de donner ses ordres jusqu’à son heure suprême. Elle mourut en reine, et ses restes furent transportés hors du château, comme ceux d’une obscure courtisane.

    Le duc de Choiseul put alors régner sans partage. Ce ministre avait conçu une profonde inimitié contre le dauphin. Louis, depuis plusieurs années, éprouvait un secret déplaisir en écoutant les éloges qu’on donnait à son fils. On connaissait l’attachement de ce prince pour les jésuites, et ce fut peut-être la principale raison qui décida le roi, la marquise de Pompadour et le duc de Choiseul à prononcer l’abolition de cette société religieuse. Le duc de Choiseul s’emporta un jour contre ce prince au point de lui dire : « Monsieur, je puis être condamné au malheur d’être votre sujet, mais je ne serai jamais votre serviteur ». Des études littéraires, les soins d’une épouse distinguée par les plus heureuses qualités de l’esprit et de l’âme, l’éducation de ses enfants, consolaient le dauphin, délaissé à la cour.

    Sa santé, longtemps florissante, avait subi depuis deux ans une altération manifeste. Il voulut, malgré sa langueur, se rendre à un camp de plaisance qu’on avait établi à Compiègne ; de là il suivit le roi à Fontainebleau. Bientôt on le vit succomber à des fatigues que sa constitution affaiblie ne pouvait plus supporter (20 décembre 1765). Louis XV, qui n’avait pas voulu s’absenter de Fontainebleau pendant la maladie de son fils, fut vivement ému de sa mort, et surtout par la manière dont il l’apprit. Le duc de la Vauguyon vint présenter au roi l’aîné des princes, ses élèves, et l’on annonça Monsieur le dauphin.

    En voyant paraître son petit-fils, au lieu d’un fils qui pouvait si glorieusement le remplacer sur le trône, il se troubla et dit en soupirant : « Pauvre France ! un roi âgé de cinquante-cinq ans, et un dauphin de onze ! » Ce dauphin était Louis XVI. Cette douloureuse exclamation semble faire croire que Louis XV reconnaissait combien la monarchie était fortement ébranlée, et quels orages attendaient son petit-fils. Il lui arriva plusieurs fois d’exprimer le même pressentiment avec plus de clarté, mais non avec le même accent d’intérêt et de douleur.

    Cependant, l’impression qu’il avait reçue de la mort du dauphin le rapprocha pour quelque temps de la dauphine, de la reine et de ses filles. Toutes ces princesses conspiraient entre elles pour arracher le roi à l’ivresse des voluptés. La dauphine, surtout, prenait de l’ascendant sur son esprit ; mais le chagrin de survivre à son époux la poursuivait toujours. A sa langueur succéda, au bout de deux ans, une maladie mortelle. La reine suivit de près au tombeau la dauphine, sa belle-fille et son amie. La tendresse de Louis XV se réveilla vivement pendant la maladie extrêmement douloureuse de son excellente et malheureuse compagne. Il la pleura plusieurs jours au milieu de ses filles. La mort venait de lui ravir coup sur coup les seules personnes qui pussent rendre de la vigueur à son caractère et de la pureté à ses pensées.

    Cependant, le peuple ne recevait aucun soulagement de la paix. Louis XV s’était abandonné à la malheureuse facilité de signer des acquits au comptant, qui étaient devenus la proie d’une foule de personnages avides ou corrompus. Il conservait dans son palais la magnificence de Louis XIV, mais n’y mêlait aucun caractère de grandeur. Il subissait, comme un esclave résigné, l’ennui d’étiquettes qu’il n’avait point inventées et qui n’étaient de nul usage pour sa politique : l’insupportable ennui qu’il en ressentait irritait son goût pour les plaisirs clandestins. Tout son bonheur était de se réfugier dans ses petits appartements et d’échapper furtivement à son rôle de roi.

    Ce goût devint en lui si vif, ou du moins si habituel, qu’il en vint presque à se considérer comme un particulier dispensé de tout devoir envers l’État. De là, ce trésor particulier qu’il aimait à se former, et qu’il grossissait par des spéculations sur les grains ; de là, ces bizarres distractions qu’il portait jusque dans le conseil ; la déplorable promptitude avec laquelle il abandonnait un avis qu’il avait judicieusement énoncé ; enfin, cet égoïsme paresseux qui lui faisait dire beaucoup de mots, tels que ceux-ci : « Si j’étais lieutenant de police, je défendrais les cabriolets. »

    En public, son maintien était froid, son esprit un peu sec. Dans le commerce privé, c’était un homme aimable ; un maître obligeant, facile, plein de compassion ; un Français habitué à observer envers les femmes les prévenances de la galanterie les plus délicates, et richement doué de l’esprit vif de sa nation.

    On cite de lui plusieurs bons mots. « Qu’avez-vous fait en Angleterre ? » disait-il au comte de Lauraguais, qui se piquait un peu de la philosophie à la mode. « Sire, répondit le courtisan, j’y ai appris à penser. - Des chevaux », reprit le roi, importuné de cette ostentation. Le peintre Latour, en faisant son portrait, se mit un jour à disserter sur les affaires de l’Etat, et dans sa franchise étourdie, il en vint jusqu’à dire : « Il faut convenir que nous n’avons point de marine. - N’avez-vous pas Vernet ? » reprit le roi, en ramenant le peintre à son métier.

    Le duc de Choiseul s’étudiait à modérer l’opposition du parlement de Paris ; mais le pouvoir et l’ambition de ce corps s’accroissaient par des concessions tacites. Le parlement, vainqueur des jésuites, voulut réprimer l’audace des philosophes. Le duc de Choiseul parut un moment montrer l’intention d’arrêter la licence ; mais peu après il s’arrangea pour rester à la fois et le courtisan et le protecteur du parlement et des philosophes. Le parlement sévit avec une incroyable rigueur dans l’affaire du chevalier de la Barre. Mais comme il se voyait à la fois abandonné par la cour et désavoué par le public, il se borna bientôt à quelques arrêts insignifiants qui accréditaient des ouvrages en voulant les noter d’infamie.

    Louis XV ne tentait rien pour arrêter ce prodigieux mouvement des esprits qui allait donner une face nouvelle aux institutions sociales. On peut présumer que la douceur de son caractère arrêta souvent des persécutions commencées contre d’illustres écrivains. On croit surtout qu’il eut quelque part à cet arrêt du conseil qui couronna le plus noble des travaux de Voltaire et réhabilita la mémoire de l’infortuné Calas. L’administration du duc de Choiseul rendit un peu d’honneur à la couronne de France par plusieurs actes d’une médiation imposante.

    La possession de la Corse, qu’il fallut acheter aux Génois et conquérir ensuite, fit oublier aux Français les conditions ignominieuses du traité de Paris. Louis XV cependant montrait une jalousie secrète contre son ministre principal. A l’aide d’agents particuliers et clandestins, il épiait et contrariait ses opérations. Ce qu’il y eut de pis, c’est que ces agents du roi furent sacrifiés au ressentiment du ministre dès qu’il fut instruit de leur correspondance.

    Un magistrat éloquent et intrépide, La Charolais, procureur général du parlement de Rennes, soutenait, avec l’appui de tous les parlements de France, une lutte opiniâtre contre le duc d’Aiguillon, qu’il accusait d’actes violents, arbitraires et même de concussion dans son gouvernement de la Bretagne. Le duc de Choiseul, qui se rangeait toujours de l’avis des parlements, sentait sa haine animée contre le duc d’Aiguillon par la protection secrète, mais évidente, que celui-ci obtenait du monarque.

    Le parlement de Paris, formé en cour des pairs, rendit un arrêt par lequel le duc d’Aiguillon était entaché dans son honneur. Le duc de Choiseul triomphait ; mais le roi cherchait tous les moyens d’échapper à la double tutelle de son parlement et de son ministre. On doutait à la cour qu’il en eût le courage. Une femme dont la jeunesse avait été souillée par une prostitution publique, madame du Barry, apprit au roi qu’il pouvait encore vouloir. L’apparition de cette femme à la cour fut un scandale au-dessus de ceux de la régence.

    Le duc de Choiseul, sa sœur la duchesse de Grammont et bientôt la plupart des femmes s’éloignèrent avec indignation d’une telle favorite. Louis s’étonna, mais ne s’offensa pas beaucoup que son ignominieux caprice ne fût pas respecté par sa cour. La nouvelle favorite savait avec art répéter les leçons que lui donnaient le duc d’Aiguillon, le chancelier Maupeou et l’abbé Terray. Le duc de Choiseul fut exilé. Presque toute la cour parut vouloir s’unir à sa disgrâce : on abandonnait le roi pour aller visiter le duc à Chanteloup et se purifier auprès de lui, disait-on, de l’air de Versailles.

    Ce qu’il y eut de remarquable, c’est que le monarque sembla respecter dans ses courtisans des démonstrations si nouvelles de dévouement pour un ministre disgracié. Les parlements ne devaient pas survivre longtemps à leur ambitieux protecteur. Le chancelier Maupeou avait concerté avec ses deux collègues l’abolition de ces grands corps de magistrature. Louis doutait fort que ses nouveaux ministres pussent réussir dans un coup d’autorité qu’on avait vainement essayé à différentes reprises sous son règne. Il consentit seulement à les laisser agir, résolu à mêler ses railleries à celles du public s’ils venaient à échouer.

    En peu de mois, une nouvelle cour royale fut substituée à cette importante et antique puissance du parlement de Paris. Les lettres de cachet furent multipliées ; mais on n’eut pas besoin de dresser des échafauds. On prit soin de donner une satisfaction apparente à l’un des vœux des philosophes en abolissant la vénalité des charges. D’abord les princes avaient fait cause commune avec le parlement de Paris : le prince de Conti persévéra seul dans sa résistance. Les avocats s’étaient ligués pour ne point exercer leurs fonctions devant une cour qui paraissait avilie dès sa naissance ; mais plusieurs d’entre eux cédèrent aux conseils de la crainte et de la nécessité.

    Les membres de l’ancien parlement sortirent par degrés de l’exil ; le gouvernement mit de l’orgueil à montrer qu’ils n’étaient plus à redouter. Le même coup frappa tous les parlements de province. L’obstacle partout fut moins sérieux et moins prolongé qu’on n’avait lieu de s’y attendre. Cette opération était à peine terminée, que le gouvernement se hâta d’en recueillir les fruits par une banqueroute partielle. L’autorité royale fut avilie au dehors par le partage de la Pologne, dont la France resta spectatrice immobile.

    Ces deux événements ajoutaient beaucoup au mépris et à la haine publique, qui ne cessaient de se prononcer contre le triumvirat. La nouvelle cour était journellement insultée jusque dans l’exercice de ses fonctions. Trop de scènes abjectes s’étaient mêlées à ces coups violents de l’autorité pour ne pas éveiller un esprit de satire, d’inquiétude, de malaise, qui pouvait par degrés devenir un esprit général de rébellion.

    Ce fut dans un tel état du royaume que Louis XV, atteint subitement pour la seconde fois de la petite vérole, mourut le 10 mai 1774 dans sa 64e année, après un règne de cinquante-neuf ans. Ses obsèques furent troublées par de sanglants outrages que la multitude proféra contre sa mémoire. Les vingt et surtout les trois dernières années de son règne, avaient permis d’oublier le bonheur, le calme et la judicieuse économie de sa première administration. La nation était profondément humiliée d’avoir fait des pas rétrogrades vers le despotisme. L’exemple de Louis XV prouva que, chez un monarque, la paresse peut triompher de toutes les qualités heureuses qui n’ont point la force des vertus. Cependant l’histoire lui doit un éloge sans restriction : il fut humain.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Louis XIV le Grand ou le Roi-Soleil
    (né le 5 septembre 1638,
    mort le 1er septembre 1715)
    (Roi de France : règne 1643-1715)
     
    ***********
     

    Fils de Louis XIII, il naquit le 16 septembre 1638, après vingt-trois années d’un mariage stérile. Cette circonstance lui fit donner le surnom de Dieudonné, qu’on oublia pendant la guerre civile de la Fronde et qu’il fit oublier encore plus quand il rechercha et obtint le nom de Grand.

    Il n’avait que cinq ans lorsque la mort de Louis XIII l’appela sur le trône, en 1643. Les troubles de la minorité sont liés à Anne d’Autriche, la duchesse de Longueville, Mazarin, le cardinal de Retz, Turenne, etc. Nous ne parlerons ici de ces troubles que pour observer leur influence sur le caractère d’un roi qui, par l’action de sa volonté, sut prendre tant d’empire sur les événements du siècle le plus illustre et se montra comme le bon sens qui commande au génie.

    Louis XIV (1643-1715)
    Louis XIV (1643-1715)

    On a beaucoup dit que son éducation fut négligée à dessein et qu’il manqua des éléments de l’instruction la plus commune. Cette opinion mérite d’être examinée. On lui avait donné pour précepteur l’un des hommes les plus distingués de ce temps, Péréfixe, évêque de Rodez : ce prélat écrivit pour son royal élève cette Vie de Henri IV qui, par l’intérêt merveilleux du sujet, la candeur et la facilité de la narration et le parfum de vertu qui s’y fait sentir, est regardée comme un des chefs-d’œuvre de la biographie moderne. Il n’est point à présumer que ce digne prélat pût être infidèle à ses devoirs d’instituteur ; et n’était-ce pas en remplir les devoirs que de rendre familiers à son élève les exemples du meilleur et du plus grand des rois de sa dynastie ?

    Le jeune Louis, doué d’un tempérament actif et vigoureux, de toutes les grâces et de tous les dons extérieurs, réussissant à merveille dans l’équitation, dans les armes, aux jeux du mail et de la paume, se montra moins appliqué aux études sérieuses. Il apprit cependant le latin et il parlait avec facilité l’italien et l’espagnol. Les sociétés polies, les cercles brillants où la reine sa mère introduisit les agréments et la galanterie du fameux hôtel de Rambouillet, avec moins d’instruction et de pédanterie, durent l’habituer de bonne heure à un tact délicat et à ce sentiment des convenances que depuis il unit si bien à l’art de régner. Sérieux, timide, docile et bienveillant, il apprit à écouter, sans dédaigner de plaire ; et la conversation devint pour lui un utile supplément à des études fort imparfaites.

    La guerre de la Fronde, qui contraria ses études, servit beaucoup à son caractère. Dès son adolescence, il ne vit autour de lui que les périls du trône. Combien de fois n’entendit-il pas la reine sa mère déplorer les intrigues des courtisans qu’elle avait comblés de ses dons, des favorites auxquelles elle avait confié ses pensées les plus intimes ! Quelle source continuelle d’étonnement et d’instruction pour cette jeune âme qu’une guerre civile conduite par les dépositaires des lois, que des séditions et de nouvelles barricades commandées par un prélat ! Combien de fois ne fut-il pas troublé dans ses exercices, dans ses jeux, par des périls imminents, par des fuites précipitées ! Que de mauvais gîtes ! que d’asiles peu sûrs !

    Le sort de ses jeunes années semblait le même que celui de l’enfance de Charles IX. On ne parlait que de l’arracher à la reine sa mère. L’événement d’un combat pouvait le rendre prisonnier de courtisans rebelles qui lui auraient dicté des ordonnances pour proscrire sa mère. Il avait près de dix ans quand la guerre de la Fronde commença ; il en jugeait les divers événements avec une sagacité d’esprit assez remarquable.

    Lorsque, au commencement des troubles parlementaires, la cour reçut la nouvelle de la victoire de Lens remportée par le grand Condé sur l’armée espagnole : « Voilà, s’écria le jeune roi, une victoire qui va bien chagriner MM. du parlement de Paris. » Cependant la France pouvait citer, même alors, quelques succès extérieurs. Comme pour donner le présage d’un règne orné et surchargé de gloire militaire, cinq jours après l’avènement de Louis XIV au trône, le grand Condé, alors duc d’Enghien, remportait à vingt-deux ans la victoire de Rocroy, la plus glorieuse des journées qui eussent signalé les armes françaises depuis les batailles de Bovines et de Marignan. Les victoires de Fribourg, de Nordlingen et de Lens, dues au même héros, le présentaient comme l’héritier du génie, de la fortune et de la valeur de Gustave-Adolphe.

    S’il avait un rival, c’était dans les rangs de l’armée française qu’il fallait le chercher. Le vicomte de Turenne, avec des succès moins brillants et moins constants, perfectionnait encore plus la tactique militaire et donnait à la France le plus sûr boulevard des empires, une excellente infanterie. La fortune voulut que ces deux héros, qui avaient épouvanté et accablé les deux branches de la maison d’Autriche par des succès noblement combinés, fussent opposés l’un à l’autre sans inimitié dans la guerre civile et changeassent de rôle et de parti, comme afin de pouvoir mesurer encore leurs talents militaires.

    La guerre de la Fronde fut tristement illustrée par la rivalité de ces deux grands capitaines, et n’eut pour ainsi dire d’autre résultat que d’entretenir dans la nation un esprit guerrier, déjà trop enflammé par les succès précédents de ces mêmes héros. Au milieu de ces troubles, Mazarin eut la gloire de fonder le droit public de l’Europe, par le traité de Munster et par la paix de Westphalie, sur les bases les plus nobles que la politique pût se proposer ; car le seul but de ces deux traités semblait être de protéger les petits États contre l’ambition des grandes monarchies.

    Les coups que le cardinal de Richelieu, que le héros suédois, que les protestants d’Allemagne, que Turenne, Condé et le cardinal Mazarin lui-même avaient portés à l’ambition et à la puissance de la maison d’Autriche, avertissaient tout autre souverain qu’il n’était plus temps de songer à la monarchie universelle. Mais la France s’élevait et la possession de l’Alsace, que l’heureux Mazarin lui avait assurée, ne semblait être que le premier essai de ses forces nouvelles.

    Tandis que l’empereur d’Allemagne se félicitait d’échapper par divers sacrifices et d’humiliantes concessions à une vaste ruine, la branche autrichienne d’Espagne, plus fière, moins abattue, refusait d’entrer dans le traité de Westphalie, continuait la guerre et nous opposait ce même prince de Condé qui, dans quatre victoires, avait si cruellement châtié son orgueil. Mazarin jouissait alors d’une puissance absolue. La guerre civile cessa quand le parlement ouvrit les yeux sur le crime d’avoir appelé les Espagnols à son secours contre le roi, quand il sut apprécier le repentir lucratif des courtisans ; enfin, lorsque Condé, bien peu digne alors du surnom de Grand, commanda ou laissa exécuter l’incendie de l’hôtel de ville et le meurtre de quelques échevins signalés par leur esprit de modération.

    Les bourgeois de Paris, qui s’étaient habitués à de funestes combats, eurent assez d’honneur et de bon sens pour s’indigner et s’épouvanter des excès de la multitude. Dans l’étourdissement général et la lassitude commune, personne ne s’avisa de songer à des stipulations pour la liberté publique. Le cardinal n’eut qu’à faire semblant de subir un nouvel exil pour désarmer les Parisiens ; et bientôt ils le virent rentrer au Louvre sans étonnement comme sans terreur. La Fronde finit par rire d’elle-même et de ses héros. Mazarin ne se vengea qu’en mettant tout doucement la France au pillage, non au profit du roi, mais au sien : il parut ne regretter que d’avoir été jusque-là trop désintéressé. La reine Anne trembla devant le favori qu’elle avait protégé avec une constance si opiniâtre et si périlleuse.

    Mazarin sut habilement se servir des vertus naissantes et de l’esprit judicieux du jeune roi pour contenir son ardeur de gouverner. Louis XIV, attribuant au génie de son ministre l’heureux dénouement de la guerre civile, crut que l’autorité absolue dont il devait recueillir l’héritage avait été transmise par Richelieu à Mazarin. Il considéra celui-ci comme un père, à l’autorité duquel il ne pouvait succéder qu’après sa mort, et se prépara par des études secrètes aux grands devoirs qui lui seraient alors imposés. Mazarin voulut, à l’exemple de Richelieu, essayer de la gloire militaire. Il se rendit aux armées et s’y fit suivre par le monarque : mais c’étaient encore Turenne et Condé que l’on voyait en présence ; et l’Europe s’aperçut à peine du voyage militaire du cardinal et du roi.

    Entre les deux illustres rivaux, la fortune semblait toujours s’attacher à celui qui soutenait la cause du devoir et de la patrie. Condé, général de l’armée espagnole, mais subordonné aux ordres d’un archiduc, fut réduit à la gloire de sauver quelquefois une armée qu’il ne pouvait rendre victorieuse. Il vit les lignes de son camp forcées par Turenne devant Arras, les Espagnols battus une seconde fois devant les Dunes (1654) ; et cependant il parvint un peu à balancer les avantages de la campagne. Le parlement de Paris, dans cet intervalle, avait manifesté le désir de se relever de l’humiliation où il était tombé. Il refusait l’enregistrement de quelques édits bursaux.

    Louis, âgé de dix-sept ans, se chargea d’aller intimider des magistrats qui l’avaient si souvent réduit à la fuite. Il n’eut point recours à l’appareil des lits de justice. Soit qu’il suivît les instructions du cardinal, soit qu’il se livrât à l’emportement d’un jeune prince enivré de son pouvoir, il se rendit au parlement précédé de plusieurs compagnies de ses gardes, en équipage de chasse, un fouet à la main, et commanda l’enregistrement avec des paroles hautaines et menaçantes. Le parlement obéit et dévora en silence cet affront. Louis sut depuis s’abstenir de ces bravades despotiques.

    Le cardinal Mazarin
    Le cardinal Mazarin

    Du reste, il se montrait ou paraissait encore entièrement livré aux goûts de son âge. Les filles d’honneur de la reine mère étaient les objets de ses intrigues galantes. La duchesse de Navailles, chargée de veiller sur leur conduite, fit murer une porte par laquelle le roi avait été quelquefois furtivement introduit. Le respect filial le fit renoncer à des entreprises que la reine condamnait avec sévérité.

    Mais bientôt un amour plus sérieux, et qui menaçait de plus près la dignité du trône, alarma cette reine fière et prudente. Marie Mancini, la seule des nièces du cardinal qui fût dépourvue d’attraits, toucha le cœur de Louis par une conversation vive, spirituelle, et par toute l’exaltation d’un esprit romanesque. Dans de fréquents entretiens, que le cardinal favorisait et dirigeait peut-être, elle réussit à subjuguer le roi, au point qu’il annonça, sinon la volonté, au moins le désir d’épouser la nièce du cardinal.

    La reine mère fut indignée de voir jusqu’où s’était élevée l’ambition d’un ministre ingrat. Son imagination lui montra dans cette indigne alliance beaucoup de périls vraisemblables et un opprobre certain. La fermeté avec laquelle elle parla au cardinal fit réfléchir ce vieux courtisan. Il prit le parti de se donner auprès d’un monarque judicieux et reconnaissant le mérite d’avoir généreusement combattu sa passion. Ses remontrances obtinrent un succès plus prompt et plus facile qu’il ne l’avait espéré peut-être. Il ordonna lui-même l’exil de sa nièce. Marie Mancini eut la permission de voir encore une fois le roi dont elle se croyait tendrement aimée : elle lui laissa pour adieux ces mots touchants : « Vous êtes roi, vous pleurez, et cependant je pars. »

    La paix des Pyrénées se conclut peu de temps après le dénouement de cette légère intrigue (1659). La France fut loin d’obtenir dans ce traité les avantages qui semblaient devoir être le résultat de tant de victoires éclatantes : elle garda le Roussillon et l’Artois, mais rendit ses conquêtes dans la Flandre. La clause la plus importante avait été le mariage du roi avec l’infante, fille de Philippe IV. Le cardinal Mazarin, dont on loua beaucoup depuis la haute prévoyance, avait regardé comme le chef-d’œuvre de la politique de transporter à la couronne de France des droits éventuels, soit sur la couronne d’Espagne, soit sur quelque partie de ses vastes Etats.

    Ces droits existaient déjà par le mariage d’Anne d’Autriche avec Louis XIII. A la vérité, on exigeait une renonciation formelle de la part de l’infante et du roi ; mais la politique européenne, et surtout celle du cardinal, regardait ces renonciations comme la plus vaine des formalités diplomatiques. Un grand appareil avait eu lieu dans les conférences qui se tinrent pour cet objet à l’île des Faisans entre le cardinal et don Louis de Haro, qui gouvernait la monarchie espagnole. De plus grandes magnificences signalèrent la célébration du mariage. Louis, qui était allé chercher son épouse sur la frontière des Pyrénées, la conduisit avec le plus beau cortège. Pendant une grande partie de la route, on le vit suivre ou précéder la voiture de la nouvelle reine de France, à cheval, le chapeau bas.

    Ce fut ainsi qu’il lui fit faire son entrée à Paris. Tout dans cette fête brillait de grâce, de fraîcheur ; tout eût brillé d’espérance et de joie, si le cardinal Mazarin n’avait attristé les regards par la pompe insolente qu’il s’avisa de déployer. Entouré de ses gardes et d’une compagnie de mousquetaires, il semblait au bout de six ans, triompher encore de la Fronde et montrer aux Français les dépouilles que, depuis cette époque, il avait levées sur le royaume. Le moment du réveil de Louis n’était point encore arrivé.

    Enfin, au commencement de l’année 1661, il vit dépérir ce ministre et montra une douleur exempte d’affectation. Le 9 mars 1661, jour de la mort du cardinal, les ministres s’approchèrent du roi et lui dirent avec assez de légèreté : « A qui nous adresserons-nous ? - A moi », reprit Louis XIV. Ce mot fut une révolution : la cour et le peuple également lassés du règne des favoris, regardèrent comme une sorte de liberté de ne plus recevoir des ordres que du monarque, et de n’être plus avilis par leur obéissance.

    Cependant on se défiait encore des résolutions d’un jeune roi assailli de flatteurs, et fort susceptible des séductions de l’amour et de la volupté ; mais on le vit bientôt prendre des heures réglées et invariables pour le travail, lire toute requête avec une attention vraie, s’exprimer avec précision, énergie, démêler les affaires les plus difficiles, soumettre à l’ascendant de son caractère, encore plus qu’à son autorité absolue, des hommes éclatants de gloire, de talent et de génie ; vaincre toute pensée de rébellion, jusque dans le cœur des anciens héros de la Fronde et de ce grand Condé que la paix des Pyrénées lui avait rendu : on le vit noble et mesuré dans ses paroles, absolu dans ses ordres, sans rudesse et sans colère, obligeant dans son langage, fidèle à ses affections, à ses promesses ; plus heureux dans ses choix (et ce bonheur dura quarante années) que ne le fut jamais aucun prince souverain, aucun sénat ; exempt de superstition dans son zèle religieux, mais toujours rendant à la religion et à ses ministres l’hommage d’un chrétien soumis et d’un roi ; se jouant de toutes les fatigues, et les cherchant à plaisir, pour signaler l’ardeur de son âge et la force de son tempérament.

    Amoureux des fêtes, sans en être ébloui ; plein de grâce dans tous les exercices, mais d’une grâce toujours royale, toujours auguste ; éminemment doué du talent d’unir les plus petits détails aux plus grandes vues de la politique ; sensible aux plus heureuses productions des belles-lettres et des beaux-arts, et les appréciant par des inspirations soudaines : que dirons-nous enfin ? Toujours roi, sans distraction, sans contrainte, sans fatigue ; tellement roi, que tout son caractère était entré dans son rôle.

    Jeune et plein d’ambition, il maintint pendant six ans la paix qu’il trouva établie par le traité des Pyrénées ; et la vigueur de son administration prépara les succès militaires qu’il devait obtenir. On peut juger combien il les désirait par la manière dont il fit respecter l’honneur de sa couronne. Vers la fin de l’année 1661, le baron de Watteville, ambassadeur d’Espagne à la cour de Londres, disputa le pas au comte d’Estrade, ambassadeur de France, dans une cérémonie qui avait pour objet l’entrée d’un ambassadeur de Suède.

    Ces deux ministres rivaux s’étaient préparés à cette lutte. D’Estrade avait réuni à son cortège cinq cents Français armés ; Watteville avait gagné la populace de Londres : le comte d’Estrade fut insulté, son cortège mis en fuite ; quelques Français furent blessés. L’Espagnol poursuivit sa marche, et jouit insolemment de celte lâche victoire. Louis XIV fit à l’instant sortir de ses États l’ambassadeur d’Espagne, rappela le sien, fit des préparatifs de guerre. L’Espagne, intimidée, se prêta aux satisfactions exigées par la France ; et le petit-fils de Philipe II céda le pas au petit-fils de Henri IV.

    L’année suivante, Louis eut une autre occasion de venger l’honneur de sa couronne. Le duc de Créqui, ambassadeur à la cour de Rome, avait toléré la licence de ses gens, qui insultèrent et meurtrirent une compagnie corse de la garde du pape. La réparation d’un tel attentat n’eût pu être ni éludée ni différée par la cour de France ; mais le cardinal Chigi, frère du pontife régnant, voulut ou souffrit que les Corses se vengeassent par eux-mêmes. Ceux-ci se réunirent pour assaillir l’ambassadeur dans son hôtel ; ils tirèrent sur le carrosse de l’ambassadrice, tuèrent un page et blessèrent quelques domestiques. Le duc de Créqui se hâta de partir de Rome. Louis fit saisir le comtat d’Avignon, et écrivit au pape que son armée était prête à passer les Alpes, pour marcher sur Rome, s’il n’obtenait une réparation éclatante.

    Le pape, après avoir vainement imploré les secours des princes de la chrétienté, fut obligé de se soumettre à d’humiliantes excuses, que le cardinal Chigi vint présenter lui-même. Une pyramide élevée dans Rome consacra le souvenir du plus sanglant affront qu’eut reçu le Vatican et que lui avait infligé le fils aîné de l’Église. Le courage des Français ne manqua point d’occupation pendant la paix. Louis envoya noblement du secours à l’empereur contre les Turcs, qui venaient de se répandre dans la Hongrie, et pouvaient mettre Vienne en danger.

    Six mille Français remplis d’une ardeur chevaleresque partirent sous les ordres du comte de Coligny. Ils eurent la gloire d’opérer la délivrance de l’Allemagne, et obtinrent le principal honneur dans la victoire de Saint-Gothard. En même temps, ce duc de Beaufort, qui, par sa popularité et sa valeur, bien plus que par ses talents, s’était rendu si dangereux à l’autorité royale dans la guerre civile de la Fronde, portait, par les ordres du roi, du secours aux Vénitiens, également menacés par les Turcs ; et, monté sur un petit nombre de galères royales, il réprimait les brigandages si longtemps impunis des Barbaresques.

    Louis s’était engagé, par la paix des Pyrénées, à ne pas prêter de secours à la maison de Bragance, qui, par la révolution de 1640, avait arraché le Portugal à la domination de l’Espagne, et qui, depuis ce temps, soutenait avec des succès une guerre d’indépendance. Comme les Espagnols n’avaient pas rempli scrupuleusement les conditions de ce traité, Louis n’eut aucun scrupule de l’éluder, et de faire éprouver à l’Espagne quelques représailles de la part odieuse qu’elle avait prise aux guerres civiles de la Ligue et de la Fronde.

    Au moment où les grands coups allaient se porter sur les frontières du Portugal, le comte de Schomberg, ami et élève de Turenne, s’embarqua pour Lisbonne, avec quatre mille Français qui passaient pour être uniquement à sa solde ; et nommé général de l’armée portugaise, il gagna la bataille de Villaviciosia, qui affranchit pour jamais le Portugal du joug de ses voisins. Mazarin avait tellement fait de l’intérêt de l’Etat la seule religion des traités, qu’il avait acheté l’alliance du régicide Cromwell, par la cession de Dunkerque.

    Il semblait que Louis XIV lui-même eût oublié le crime du Protecteur en faveur de l’autorité absolue que celui-ci exerçait sur un peuple révolté. Quand le repentir des Anglais, ou les dégoûts qu’ils montrèrent pour la domination peu ferme du fils de Cromwell, et ensuite pour la domination renaissante mais fort affaiblie du long parlement, eurent appelé Charles II sur un trône ensanglanté, Louis mit tous ses soins à discerner le caractère de ce monarque, sut profiter de ses embarras et de son naturel prodigue.

    Dans une négociation qu’il suivit avec autant d’activité que de mystère, il parvint à racheter la ville de Dunkerque pour une somme de quatre millions. Les Anglais s’indignèrent lorsqu’ils eurent connaissance du marché honteux souscrit par leur roi. En vain le parlement fit offrir à Charles II une somme équivalente à celle qu’il allait recevoir du roi de France. Le traité reçut son exécution, parce que Charles II essayait tous les moyens de dépendre moins de son parlement.

    La guerre s’alluma bientôt entre l’Angleterre et la Hollande. Louis, qui se livrait avec ardeur au projet de rendre enfin la France puissance maritime, vit avec intérêt le dommage qu’allaient se causer ces deux marines rivales. Son pavillon ne put d’abord se distinguer ni presque se faire apercevoir dans ce conflit entre deux puissances qui couvraient les mers de trois cents vaisseaux ; mais, en secourant les Hollandais contre un voisin inquiet, l’évêque de Munster, il parut montrer à ces républicains une amitié qui était loin de son cœur et qu’il devait bientôt cruellement démentir.

    Vers le même temps, il achetait de l’imprudent Charles IV, duc de Lorraine, Marsal, la meilleure des forteresses de cette province : il s’était même flatté d’avoir réuni la Lorraine à la couronne de France, par un testament qu’il dicta et qu’il paya à ce prince aventurier. L’agrandissement auquel visait Louis XIV pouvait se voiler par l’intérêt commun que prenait encore l’Europe à l’apaisement de la maison d’Autriche. La plupart de ces petites entreprises offraient quelque chose de chevaleresque, puisque leur but était de porter du secours aux faibles. Louis occupait ainsi au dehors une noblesse inquiète et cette foule d’aventuriers mercenaires qu’avait dû multiplier soit la guerre civile, soit la mauvaise administration intérieure du cardinal Mazarin.

    Mais il voulait des conquêtes. La mort de Philippe IV, son beau-père, lui en fournit l’occasion et le prétexte. Puissant, ambitieux, muni d’un bon trésor, soutenu par une armée longtemps victorieuse que commandaient encore Turenne et Condé, il ne fut point arrêté par le scrupule de respecter les droits de Charles II, faible enfant qui montait sur le trône d’Espagne. En échange d’une dot de 500 000 francs promise à la reine son épouse, que la cour d’Espagne avait négligé de payer, et que celle de France s’était bien gardée de réclamer, il demanda la Flandre et la Franche-Comté.

    Après quelques délais, commandés par la nécessité de former d’amples magasins, il marcha sur la Flandre, emmenant avec lui Turenne, Louvois et Vauban, la meilleure infanterie, les plus habiles ingénieurs et la plus redoutable artillerie de l’Europe. Point de place renommée qui ne tombât devant lui. Lille elle-même ne lui demanda que neuf jours de siège. Il lui suffit de se présenter devant Douai, Armentières, Charleroi, Tournai, Courtrai et vingt autres places. L’armée espagnole n’osait porter du secours à aucune de ces forteresses.

    La conquête de la Franche-Comté fut encore plus facile : les villes ouvraient leurs portes au grand Condé presque à la première sommation ; la soumission de plusieurs commandants et de plusieurs magistrats avait été payée par l’or de la France. Quelque diligence que fît Louis pour trouver encore quelque occasion de gloire dans cette province, il n’arriva que pour presser le siège de Dôle, qui seule osa se défendre pendant quatre jours. L’Autriche allemande s’était tenue immobile pendant ces coups portés à l’Autriche espagnole.

    On vit avec étonnement la Hollande venir au secours du petit-fils de Philippe II. Le grand pensionnaire de Witt craignit pour son pays un voisin plus dangereux que l’Espagne affaiblie : il fallut négocier. Louis, irrité de cette intervention inattendue, mais cachant alors son ressentiment, prit le parti de rendre une de ces deux conquêtes pour s’assurer l’autre. Il restitua la Franche-Comté, bien déterminé à la reprendre à la première occasion, et se fit céder, par le traité d’Aix-la-Chapelle (1668), plusieurs de ces villes florissantes qui forment aujourd’hui la Flandre française.

    Jean-Baptiste Colbert
    Jean-Baptiste Colbert

    Il est temps de le suivre dans des travaux d’une gloire plus pure et d’un ordre encore plus imposant. Un sens exquis lui avait suggéré comme le premier de ses devoirs celui de travailler à la réforme de l’administration, et les succès qu’il avait obtenus se manifestent par les négociations diverses où nous venons de le voir, l’or à la main, dicter ses lois à des gouvernements obérés. Soit que le cardinal Mazarin rougît de son immense fortune de quarante millions, soit qu’il tentât sur le cœur du roi une épreuve dont il se tenait assuré, il lui en fit une entière donation, que Louis refusa dans son aveugle gratitude ; et un trésor bien supérieur à celui qu’avait laissé Charles V et comparable à celui de Henri IV alla s’engloutir en peu d’années dans les folles et vaniteuses dépenses du fantasque époux de l’une des nièces du cardinal.

    Mais tout trésor qu’on se fait par l’économie vaut mieux que celui qu’on a reçu en héritage. Louis le prouva par son exemple ; il montra une ardeur sans égale pour s’initier dans les secrets de l’administration. Il y avait, sous Mazarin, comme deux ministres des finances : l’un qui présidait aux siennes, c’était Colbert, son intendant ; l’autre, à celles de l’État, c’était Fouquet.

    Les premières étant aussi florissantes que les secondes étaient désordonnées, Mazarin vantait Colbert au roi, et lui faisait peut-être soupçonner Fouquet, afin de n’être pas soupçonné lui-même. A la mort du cardinal, Fouquet crut pouvoir continuer des désordres que son faste rendait manifestes. Cependant Louis observait son surintendant. Irrité d’avoir vu que cet opulent séducteur des plus belles personnes de la cour avait osé porter ses vues jusque sur mademoiselle de la Vallière, il se sentit animé contre lui d’une haine que Colbert enflamma.

    Louis regarda comme un témoignage des déprédations du surintendant l’étalage indiscret de son opulence. Après l’avoir fait arrêter par le capitaine de ses gardes, et transférer de prison en prison, il le poursuivit par des abus de pouvoir qui rappelaient le temps de Richelieu, le fit juger par une commission, non seulement pour les déprédations qu’il avait pu commettre, mais pour le délit chimérique d’une tentative de rébellion. Il montra dans cette circonstance, et devait montrer dans des circonstances plus grandes, combien la force d’une prévention reçue pouvait altérer la justesse de son esprit et l’équité de son caractère.

    On le vit avec surprise, peu de jours après la disgrâce de Fouquet, s’imposer à lui-même tout le travail d’un surintendant des finances. Il est vrai qu’il s’associa, pour cet emploi, Colbert, qu’il nomma contrôleur général ; mais s’il reçut de lui une instruction difficile, tout prouve qu’il étendit, par des conceptions hautes et judicieuses, l’esprit exact, habile et vigilant de l’intendant de Mazarin. Colbert, sous un prince indolent et dissipé, eût pu n’être qu’un homme à ressources ; inspiré par le grand cœur de Louis XIV, il fut un homme de génie.

    L’imagination s’étonne des travaux qu’ils accomplirent en quelques années de paix, et même au milieu de plusieurs guerres qu’il fallut soutenir contre la plupart des États de l’Europe. On vit l’impôt des tailles réduit successivement d’un cinquième, l’intérêt de la dette publique diminué de près de vingt millions, le revenu de l’État considérablement augmenté par la prospérité du commerce : ouvrage commun du roi et de son ministre.

    L’Europe vit avec étonnement l’industrie française, dès son premier essor, surpasser celle des Pays-Bas, des villes commerçantes d’Italie, et des villes hanséatiques. De nobles avances faites par Louis sollicitèrent d’abord l’activité des particuliers. Le luxe justifia toutes ces inventions en leur donnant un caractère de grandeur et de solidité. Les manufactures de draps d’Abbeville, de Sedan, de Louviers et d’Elbeuf, celles des étoffes de soie de Lyon et de Tours, furent dès leur naissance sans rivales en Europe.

    Les secrets des manufactures de glaces et de plusieurs autres genres d’industrie furent enlevés aux Vénitiens, aux Pisans, aux Génois. Les tapisseries des Gobelins se montrèrent dignes de retracer les faits d’un règne héroïque, et les tapis de la Savonnerie surpassèrent la magnificence du luxe oriental. Une foule de jeunes paysannes furent habilement dirigées dans le travail des dentelles. Des manufactures de chapeaux, de bas, d’étoffes communes, de divers ustensiles de fer et de cuir, l’invention de beaux carrosses substitués à des voitures grossières fournissaient encore plus aux riches exportations de la France.

    L’intérêt de l’argent diminua : les capitaux s’accrurent. On fut étonné du petit nombre de faillites parmi tant de nouveaux établissements. On eût dit qu’il était formé un Colbert dans chaque manufacture. L’agriculture reçut des soulagements par la diminution des tailles ; mais Colbert commit la faute de la subordonner trop aux besoins des manufactures en défendant presque toujours l’exportation des blés, qui avait produit tant de trésors sous l’administration de Henri IV et de Sully.

    L’esprit de règlement donna une impulsion et des règles communes à tant d’établissements qui naissaient à la fois ; et tout ce qui émana de Colbert joignit la rigueur du bon sens à une prévoyance étendue. Bordeaux, Nantes, Saint-Malo et Dunkerque firent connaître et respecter les vaisseaux français dans les Indes et le nouveau monde. Le commerce de Marseille s’étendit dans les échelles du Levant. Colbert reçut, comme un juste prix de ses soins, un nouveau département, celui de la marine, et il fut pour elle un admirable législateur.

    Bientôt s’élevèrent les magnifiques constructions des ports de Toulon, de Brest et de Rochefort. Louis, en même temps qu’il délivrait son peuple des concussions des traitants, s’occupait de mettre un frein aux vexations des gens de justice. En 1667 parut l’ordonnance sur la procédure civile dont la précision et la clarté, épouvantant le génie de la chicane, l’embarrassèrent longtemps, mais sans pouvoir le vaincre.

    Les grands actes de la législation se multiplièrent. En peu de temps parurent un Code pour le commerce (1673), un autre pour la marine (1681), un autre pour les eaux et forets (1669), où brille le génie de la conservation ; un autre pour les colonies, connu sous le nom de Code noir, et où perçaient quelques lueurs d’humanité. L’ordonnance pour l’instruction de la procédure criminelle (1670), est de tous ces codes celui qui a encouru les plus légitimes censures. On sait qu’un homme dur, Pussort, oncle de Colbert, réussit à conserver les principes d’une jurisprudence gothique et cruelle que Lamoignon voulut sagement modifier. A l’exception de ce dernier code, tous les autres, opérant des améliorations faciles, devaient un jour inviter les esprits à s’occuper d’améliorations plus importantes.

    Louis prenait beaucoup d’ombrage des innovations politiques ; et ce qu’il y eut d’étonnant, c’est que tous les Français partagèrent alors la même défiance. L’amour de l’ordre était devenu la passion du siècle ; mais on voulait un ordre plein de vigueur et de majesté, fécond en résultats, en créations ; et l’on trouva le secret d’être original sans bizarrerie et sans témérité. Il parut à la fois une foule d’excellents magistrats, d’hommes signalés par des vertus antiques dans ces mêmes parlements qui n’avaient pu éviter le ridicule en conduisant une guerre civile. Louis se gardait bien de montrer aucun ressentiment et cachait sa défiance sous des formes polies.

    Dans le progrès de son autorité absolue, il en vint jusqu’à supprimer le droit de remontrance ou du moins jusqu’à le rendre illusoire, en ne le permettant plus que huit jours après l’enregistrement des édits. Le clergé surpassait alors en éclat et en renommée l’honorable magistrature dont on a parlé. De grands exemples de piété brillaient dans la capitale : Saint-Vincent de Paul avait donné à son siècle la plus heureuse impulsion, et des établissements de charité et de bienfaisance s’étaient élevés de toutes parts à sa voix.

    De nouveaux Pères de l’Église, dignes rivaux par leurs talents des plus fameux orateurs de l’antiquité, animaient le zèle religieux dans un siècle poli. L’incrédulité naissante fut déconcertée à la vue de ces puissants athlètes de la foi, et se réfugia dans les plaisirs d’un indolent épicurisme ou dans les futilités du bel esprit. Les différentes sortes de la religion réformée trouvèrent de redoutables contradicteurs. Louis XIV, ennemi des innovations religieuses et les redoutant pour son autorité comme pour le repos de la France, montra de fortes préventions contre le jansénisme, que la reine sa mère avait déjà en aversion.

    Cependant les hommes religieux, austères, éloquents, qu’on désignait sous le nom de solitaires de Port-Royal, ont contribué à l’éclat de ce beau siècle de l’Église qui fut en même temps le beau siècle des lettres. L’auteur des Lettres provinciales, enlevé par une mort prématurée, avait laissé la sublime esquisse du plus grand ouvrage qui eût été entrepris pour la défense de la religion chrétienne. Le docteur Arnauld, trop ardent sur d’autres objets, défendait avec succès la religion catholique contre les attaques d’un puissant controversiste, Claude, ministre protestant. Les Bossuet, les Fléchier, les Fénelon, les Bourdaloue, faisaient des conversions auxquelles aidait parfois la sagesse de Louis XIV.

    Heureux ce monarque, s’il eût pris plus de confiance dans le zèle et le talent de ces redoutables adversaires de l’hérésie, et s’il n’eût voulu depuis avancer les œuvres de la foi par la force de l’autorité ! Les dignités ecclésiastiques ne furent jamais conférées avec plus de scrupule. Aucun évêque n’osa sortir de la sphère de ses devoirs, et jamais l’épiscopat ne fut plus illustré. On ne vit point, comme dans les cinquante années précédentes, les prélats gouverner l’empire, commander les armées en personne ou marcher à la tête des factions. Il n’y eut que le métier de courtisan auquel tous les évêques ne renoncèrent pas.

    Pendant la première moitié de ce règne, ce clergé, qui élevait de nouveaux boulevards autour de la religion catholique, se montra plein de zèle à défendre les libertés de l’Église gallicane et à repousser les prétentions ultramontaines. Louis XIV, dans sa fierté royale, donnait cette impulsion que Bossuet secondait par son éloquence, par l’étendue et la pureté de sa doctrine. La cour de Rome s’étonna et s’irrita d’une résistance habile, respectueuse et ferme, qui produisit en 1682 les quatre fameuses propositions du clergé, lesquelles ont été depuis désavouées par un clergé devenu ultramontain.

    Car Louis maintint mal son ouvrage ; le clergé changea de principes : le parlement seul conserva les siens. La condition des nobles déchut sans qu’ils s’en aperçussent. Il n’y eut plus de ces grands seigneurs qui, soit à la cour soit dans leur gouvernement, rappelaient les grands vassaux d’autrefois, levaient des armées et marchaient toujours entourés de trois ou quatre cents gentilshommes. Le titre de gouverneur perdit beaucoup de son autorité ; elle fut transférée en partie à des commandants moins dangereux par leur crédit et leur naissance.

    Ce que Louis XI et le cardinal de Richelieu avaient opéré avec des échafauds, Louis XIV sut le consommer avec des pensions, des rubans, avec des regards bienveillants ou sévères, avec des paroles flatteuses, presque toujours brillantes d’à-propos, de grâce et de justesse, avec les étiquettes de son palais, avec le privilège des grandes et des petites entrées, avec la compagnie qu’il nommait pour le suivre à l’armée ou dans ses voyages de Marly, de Compiègne, de Fontainebleau ; enfin avec tous ces signes commodes et variés qui annoncent la faveur, en excitent le désir et font servir la jalousie des grands à la sécurité et au pouvoir du prince.

    Ce genre de prestige était nouveau : Louis XIII n’eût jamais pu le créer avec son caractère sombre et sauvage. Henri IV, dans sa grandeur et sa bonté, avait une manière plus vive et plus impétueuse de déclarer ses sentiments. Cet art était tout fait pour le caractère, l’esprit et la situation de Louis XIV. Il put s’amuser longtemps de ces petites inventions qui opéraient de grands résultats ; mais quand ce régime fut établi dans toute son uniformité, il n’en éprouva plus que la contrainte et l’ennui.

    Né en quelque sorte sur le trône, il n’eut pas comme son aïeul le bonheur de connaître l’amitié, mais il se conduisait envers ses courtisans comme l’ami le plus judicieux. Arbitre de leurs discordes, il était aussi le confident de leurs peines domestiques. Souvent il sut prévenir de grands désordres, étouffer d’horribles scandales. La cour ne se ressentait que trop des souillures des mœurs italiennes contractées sous la régence des deux Médicis.

    Louis lui rendit des mœurs françaises, c’est-à-dire des mœurs plus aimables que régulières. De jeunes courtisans qui avaient bravé les lois et le mépris public, juste et faible châtiment de leurs excès, furent enfin contenus par les sévères remontrances du prince et par la crainte d’une disgrâce éternelle. L’adultère, trop encouragé par les exemples du monarque, fut souvent expié par des repentirs profonds ; et le cloître ne cessa de s’ouvrir à d’illustres pécheresses. Toutes les passions, assujetties à des bienséances qui n’étaient point encore de l’hypocrisie, eurent plus de profondeur et plus de délicatesse.

    Partout le langage devint plus noble parce que les sentiments l’étaient davantage, et fut en même temps naturel parce que les grandes choses et les grandes idées devenaient plus familières. La vertu sans tache obtenait des honneurs constants dans une cour galante. Quel sort plus heureux l’imagination peut-elle souhaiter à des femmes brillantes d’esprit, d’agrément et distinguées davantage encore par les qualités du cœur, que le sort de mesdames de Sévigné, de la Fayette, du Grignan, de Villars, et que celui même de madame de Maintenon, si elle ne fût devenue reine ?

    Nul héros des temps anciens ne surpasse Turenne en modestie, en désintéressement, en délicatesse. Le duc de Montausier, gouverneur du Dauphin, ne fut point un inutile censeur des mœurs de son temps : il fut égalé dans ses vertus par les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, les amis de Fénelon. La sévérité des ordonnances de Louis contre les duels ne put abolir, mais diminua beaucoup cet usage barbare.

    Pour qu’on ne nous reproche pas de laisser rien d’idéal dans un tel tableau, nous avouerons que ceux des courtisans qui persévéraient dans des mœurs dissolues se livraient à plusieurs genres d’excès ou de turpitude devenus bien plus rares dans le XVIIIe siècle même chez des hommes corrompus, tels que les friponneries au jeu, divers genres d’escroqueries, les sociétés de prétendus devins et les plus grossiers excès de la table.

    Nous avouerons encore qu’il y eut des empoisonnements présumés, d’autres constatés ; mais quelques exemples d’immoralité et de scélératesse n’ont jamais rien prouvé contre l’esprit général d’une nation, d’une société, d’une cour. Louis XIV ne sépara jamais son estime de sa faveur. Le maréchal de Vivonne s’en montra digne par de brillants succès sur terre et sur mer, par sa probité délicate et par son goût pour les lettres. Le duc de la Feuillade avait déployé des qualités chevaleresques dans la brillante expédition des Français envoyés au secours de l’empereur contre les Turcs.

    Il fit ériger à ses frais le monument trop fastueux de la place des Victoires : ce fut un tort à Louis de le souffrir ; mais on ne voit pas que la vanité de ce monarque ait reconnu un si brillant et si dangereux hommage par d’immenses largesses. Lauzun avait séduit le roi par l’ingénieuse vivacité et l’air passionné qu’il portait dans son rôle de courtisan ; mais il dut vivement l’irriter par son arrogance, par des incartades irrespectueuses et par le trop heureux succès de ses artifices auprès de Mademoiselle, fille de Gaston d’Orléans.

    On sait qu’un jour où il avait poussé le roi à bout par une indiscrétion impardonnable, Louis jeta sa canne par les fenêtres en disant : « Dieu me préserve du malheur de frapper un gentilhomme ! » Il était beau d’exprimer et de réprimer ainsi sa colère ; mais Louis usa moins modérément de son autorité despotique en faisant enfermer pendant dix ans à Pignerol ce même duc de Lauzun devenu, par un mariage secret, l’époux de Mademoiselle. Par une bizarrerie qui dénote les vices de son caractère, le duc se conduisit au sortir de cette prison comme le tyran de la princesse qu’il avait subjuguée et comme l’adorateur le plus passionné du roi, qui lui avait témoigné un si long et si cruel ressentiment.

    Le duc de la Rochefoucauld, fils de l’auteur des Maximes, fut le plus discret de tous les favoris. La faveur du maréchal de Villeroi devint, beaucoup plus tard, fatale aux armes françaises : c’était cependant un guerrier plein d’honneur et de vaillance, mais d’un talent médiocre et d’un caractère faible, qu’il tâchait de rehausser par des dehors glorieux.

    Louis XIV fut encore moins dominé par ses maîtresses que par ses favoris. Ce monarque n’affranchit point sa famille des lois de l’étiquette qu’il imposait à tous ses courtisans : il rendit cependant tous les soins d’un fils tendre et respectueux à la reine Anne d’Autriche, qui mourut en 1666 après une maladie longue et douloureuse. Il parut prendre un soin continuel d’intimider, mais sans rudesse et sans emportement, son frère, Monsieur, qui, livré comme Gaston d’Orléans, à des favoris tracassiers et pervers, eût pu, étant moins surveillé, renouveler les troubles du règne de Louis XIII. L’épouse de ce prince, immortalisée par l’éloquence et les regrets pathétiques de Bossuet, avait paru inspirer au roi, son beau-père, des sentiments que le public et la cour même n’auraient vus qu’avec horreur.

    Louis eut la force de faire taire une passion naissante. La mort subite et prématurée de cette princesse aimable frappa les esprits du soupçon d’un grand crime : le roi, dans sa douleur, sut s’abstenir de commencer des recherches odieuses, et de sacrifier la sûreté de l’État et la paix de sa famille à des bruits populaires. Plusieurs lettres de Louis indiquent qu’il aimait tendrement le Dauphin ; mais peut-être fit-il trop souvent sentir à son fils la froide autorité du monarque.

    Ce prince, timide et inappliqué, répondait faiblement aux espérances qu’avaient fait concevoir deux instituteurs tels que le duc de Montausier et Bossuet. L’épouse de Louis XIV, modeste, réservée, constante et douce dans sa piété, semblait se faire une crainte égale de déplaire à Dieu ou de déplaire à son époux. Louis, en l’environnant de respects et de quelques témoignages d’affection, n’exerça que trop la patience de la pieuse reine par l’éclat et la multiplicité de ses amours adultères.

    D’abord il parut se les reprocher, en rougir, et ne céder qu’à le force de la passion ; mais dès qu’il se crut assez grand pour se faire pardonner un genre de fautes que la nation française a toujours trop faiblement reproché à ses rois, il déclara sans contrainte et avec une sorte de faste les liaisons les plus coupables. Accessible aux remords avant d’avoir atteint l’âge qui émousse les désirs, il parut, dès sa quarante-deuxième année, préférer des sentiments épurés à des plaisirs enivrants qui troublaient sa conscience.

    La Vallière, dans le secret d’une passion qu’elle s’efforça vainement de combattre et se reprocha sans cesse, craignait des honneurs indices de sa faiblesse ; elle les reçut en rougissant, adora toutes les volontés de Louis, lui sacrifia deux fois un repentir ou de justes alarmes qui la portaient à la retraite, trembla toujours de l’affliger, et, après l’avoir vu inconstant, attendit avec la crédulité des âmes tendres que sa patience et la sincérité de son amour lui ramenassent un roi dont les passions voulaient être irritées par les obstacles. Ses longues douleurs furent respectées par les courtisans. On sentait que le cœur du monarque ne pouvait subir un plus aimable et plus doux esclavage. Bientôt elle se créa des droits à l’estime et à la vénération des personnes les plus austères, Il n’y en eut aucune qui ne la suivît de ses pleurs au couvent des Carmélites, dans le moment solennel où, sous les yeux de la reine, elle consomma un religieux sacrifice auquel l’éloquence de Bossuet prêtait encore plus d’intérêt et de pompe.

    Madame de Montespan, douée d’une beauté éblouissante, armée d’un esprit vif et piquant, régna par des artifices et des défauts qui eussent peut-être prolongé l’empire de sa rivale. D’abord, elle s’inquiéta, ou parut s’inquiéter des premiers hommages du roi, et engagea son mari de l’emmener loin de la cour : celui-ci ne crut pas alors devoir faire le sacrifice de son ambition personnelle à des craintes qui pouvaient être chimériques ; mais son épouse lui fit cruellement expier son incrédulité. Elle plaça bientôt son orgueil dans un scandale éclatant, rechercha les indignes honneurs d’une maîtresse déclarée, et livra un mari qui l’obsédait de ses plaintes, quelquefois de ses fureurs, à la colère du roi.

    Louis, en sacrifiant mademoiselle de la Vallière à cette maîtresse arrogante, perdit ce bonheur si rarement goûté des rois, celui d’être aimé pour lui-même : mais s’il soumit à madame de Montespan une cour qu’il avait pliée à toutes les formes de l’idolâtrie, il se garda bien de lui soumettre aucune opération de son cabinet. L’esprit de madame de Montespan était d’ailleurs peu fait pour de tels soins, et ne se manifestait que par des saillies malignes et mordantes. Louis y souriait gravement, et quoique dominé par ses sens, quoique réveillé dans sa passion par des orages perpétuels et toutes les contrariétés d’un caractère hautain et capricieux, il sentait le besoin d’entretiens plus solides, plus calmes, d’un commerce plus doux et plus mêlé de confiance.

    Ces entretiens, il les trouva bientôt auprès de la veuve de Scarron, à qui son indigence avait fait accepter l’emploi de gouvernante des enfants que le roi avait eus de madame de Montespan. D’abord, il avait craint en elle, et fort mal à propos, cette espèce de gêne que fait souvent éprouver le bel esprit ; mais chaque jour il sentit mieux l’aimable ascendant d’un esprit naturel, mêlé de mille agréments que rehaussaient toujours le bon sens, la vertu, la piété modeste.

    Madame de Maintenon
    Madame de Maintenon

    Madame Scarron, qu’il faut dès à présent nommer madame de Maintenon, était belle encore ; mais elle se garda bien de compter sur ses attraits pour balancer ou pour ruiner l’empire de madame de Montespan. Ce fut en ne prétendant qu’à l’amitié du roi qu’elle fit, par degrés, naître un amour profond. Cette amie cependant était sévère : elle réveillait ou nourrissait dans le cœur de Louis XIV des scrupules auxquels il se proposait de satisfaire plus tard. Il venait tous les soirs rêver auprès de madame de Maintenon à sa conversion future, qu’il différait beaucoup. Bossuet secondait avec un zèle un peu timide les pieux avis de madame de Maintenon.

    L’un et l’autre crurent souvent avoir vaincu la faiblesse du roi, mais ne firent que procurer à madame de Montespan la joie et le triomphe d’une réconciliation passionnée. Cependant Louis lui donna pour rivale mademoiselle de Fontanges, regardée à la cour comme un prodige de beauté, mais de beauté seulement. Le règne si court de cette favorite ne servit qu’à éteindre l’amour du monarque pour madame de Montespan, et lui fit sentir encore mieux le charme plus puissant et plus durable des entretiens de madame de Maintenon. Lorsque celle-ci régna seule sur le cœur du roi, elle n’obtint, et ne rechercha peut-être qu’une influence très restreinte sur les résolutions politiques.

    Il faut maintenant parler de la direction que Louis XIV donna aux sciences, aux lettres, aux beaux-arts. Descartes n’était plus : mais ce philosophe régnait, après sa mort, par la clarté et la nouveauté hardie de sa méthode, la noblesse sévère de son style, l’étendue de ses découvertes, l’ensemble et l’audace de ses hypothèses. Le premier des modernes, il avait remplacé Aristote dans une sorte de monarchie universelle sur le monde savant, surtout le monde penseur.

    C’était principalement par ses méditations métaphysiques qu’il semblait avoir soufflé aux esprits quelque chose de divin que l’on reconnaît dans l’éloquence de Bossuet, dans les hautes pensées de Pascal, dans la doctrine d’Arnauld, dans celle de Bourdaloue, dans la philosophie aussi élevée que tendre de Fénelon, dans la philosophie fière et mesurée de la Bruyère, dans cette philosophie si profonde, que Malebranche, le continuateur de Descartes, exprima d’un style si limpide.

    Si ce grand siècle littéraire fut appelé le siècle de Louis XIV, c’est qu’il y eut une époque brillante où tout parut entrer dans la sphère de ce monarque. Notre imagination nous dit que Bossuet eût été moins sublime en foudroyant les grandeurs humaines, s’il ne les avait vues étalées dans la plus grande pompe quelles eussent jamais reçue ; que Racine, loin d’une telle cour, ne fût point parvenu à peindre avec un charme si puissant, ni Quinault avec une grâce si séduisante, les faiblesses du cœur ; que Massillon ne les eût pas pénétrées avec tant de profondeur, combattues avec tant d’onction ; que les fables de la Fontaine devaient s’écrire en même temps que les lettres de madame de Sévigné ; que le génie observateur de Molière dut être singulièrement secondé par le passage de mœurs encore incultes à des mœurs si polies.

    Il n’est point d’homme d’un goût exercé qui ne sente que le canal qui joint les deux mers, la colonnade du Louvre, l’arc de triomphe de Saint-Denis, le dôme des Invalides, les beaux ouvrages sortis du ciseau de Girardon et de Puget, les tableaux de Lebrun et de Lesueur, les jardins de Lenôtre ; que tous ces monuments resplendissants de majestédevaient être contemporains des tragédies de Corneille et de Racine, des oraisons funèbres de Bossuet. Les vertus de Turenne élevaient l’esprit de Fléchier.

    L’admiration pour Louis XIV fut un sentiment commun à tous ces hommes de génie. Presque tous furent récompensés par lui avec discernement, avec grâce, et quelques-uns avec magnificence. Ils s’entraidaient ; s’échauffaient par la simultanéité des merveilles qu’ils avaient à s’offrir, et semblaient, dans des genres si divers, puiser à une même source du beau. Le grand Condé, le duc de la Rochefoucauld, le maréchal de Vivonne, le président de Lamoignon, le duc de Montausier, partagèrent sans doute avec Louis le mérite d’avoir été les bienfaiteurs des lettres.

    Mais n’a-t-il pas dû obtenir le premier rang, ce monarque qui protégea la représentation du Tartuffe contre les ressentiments des faux dévots et les scrupules de beaucoup d’âmes timorées ; qui permit à Molière de soumettre la cour elle-même à ses tableaux ; qui rendit le sort de Racine et de Boileau plus doux encore que n’avait été celui de Virgile et d’Horace ; qui, dans sa jeunesse, reçut si bien un avertissement sévère que lui donna l’auteur de Britannicus ; qui trouva bon que Boileau cassât ses arrêts en matière de goût ; enfin qui fut remercié avec tant de feu par Corneille vieillissant d’avoir ranimé l’enthousiasme du public et de la cour pour les anciens chefs-d’œuvre qu’allait proscrire l’inconstance de la mode ?

    Il est vrai que ce même Corneille et que la Fontaine n’eurent qu’une part modique à ses libéralités ; mais les rois oublient facilement ceux qui ne s’offrent point à leurs regards, surtout quand ils ont le malheur d’être, comme Louis XIV, guerriers et conquérants. Cependant, les leçons des grands orateurs et des grands écrivains ne furent pas tout à fait perdues pour lui. Corneille, dans des vers composés pour un divertissement ; Boileau, dans ses belles épîtres ; Bossuet, dans quelques passages de ses oraisons funèbres et de ses sermons ; Racine, dans un mémoire dont le destin fut, comme on le sait, si fatal pour son auteur ; la Bruyère, dans quelques pages éloquentes ; Fénelon et Massillon, avec un zèle plus courageux que tous les autres, semblaient avoir conspiré pour sauver ce monarque de l’abîme presque inévitable où tombent les conquérants, et où ils entraînent leurs peuples.

    Vers la dixième année de son règne, c’est-à-dire de l’époque où il régna par lui-même, Louis conçut la noble pensée d’écrire des instructions pour le Dauphin, en mettant sous les yeux de ce jeune prince le détail de ses plus importantes opérations, les secrets de sa politique et ceux de sa conscience comme roi. Cette occupation, qui lui rappelait des souvenirs glorieux, ennoblit ses loisirs pendant quelques années. Pour mettre en ordre les pensées qui lui échappaient, ou pour les rédiger avec plus de correction et d’élégance, il eut recours à la plume de Pélisson. Les ébauches de ce travail sont parvenues à la postérité ; rien n’est plus facile que d’y démêler ce qui appartient au royal écrivain, et ce qui a été embelli par l’habile rédacteur.

    L’âme de Louis XIV s’y montre à découvert dans les épanchements mêmes de son orgueil. Il se propose toujours pour modèle à son fils : mais ce genre d’égoïsme n’a rien de repoussant, parce que le style a toujours de la simplicité, souvent de l’énergie, quelquefois de la profondeur, et surtout parce qu’on reconnaît dans une confession si superbe les sentiments d’un honnête homme, ceux d’une âme ardente et forte, plus ou moins altérés par les maximes de l’autorité absolue et par les séductions de la fortune.

    Louis XIV donna un nouveau lustre à l’Académie française par des distinctions honorables. Il fonda, en peu d’années, l’Académie de peinture et de sculpture (1648), celle des inscriptions et belles-lettres (1663), celle des sciences (1666), l’Académie des élèves de Rome (1667), fit construire l’Observatoire de Paris, et s’occupa du Jardin de botanique ; magnifiques et solides établissements qui ont porté si loin la gloire du nom français.

    Il donna des pensions à plusieurs savants étrangers, tels que Heinsius, Vossius, Huyghens, et depuis appela en France les Cassini, les Bernoulli, commanda les beaux voyages de Tournefort, fit mesurer la méridienne de Paris, fondement du plus beau travail géodésique connu dans l’histoire ; continua le Louvre sur un plan magnifique, et fit élever par le génie d’un Français, Charles Perrault, l’admirable façade du plus beau palais du monde.

    Louis XIV ne pouvait pardonner aux Hollandais l’intervention par laquelle ils avaient borné ses conquêtes et modéré ses avantages dans la paix d’Aix-la-Chapelle, ni les bravades arrogantes de quelques-uns de leurs magistrats, ni les traits amers que les journaux de cette république lançaient contre lui. Surtout il brûlait du désir d’essayer encore une fois ses forces, et d’annoncer par un début éclatant la puissante marine qu’il venait de créer par les soins de Colbert.

    Il s’unit avec le roi d’Angleterre, par l’entremise de Madame. Le prodigue Charles II reçut avec joie les subsides qui lui furent offerts. Louis n’eut point de peine à séduire par le même appât deux petits souverains, les évêques de Munster et de Cologne, animés de la haine la plus vive contre la république, leur voisine. Le dernier lui ouvrit le passage le plus commode pour frapper les Hollandais de coups aussi terribles qu’inattendus. Wesel, Rheinberg et d’autres petites villes sur le Rhin furent prises par le roi dès l’ouverture de la campagne.

    Bientôt la fortune lui offrit l’occasion d’accomplir un de ces faits qui étonnent l’imagination des peuples, et qui ont un attrait tout particulier pour les Français. Le comte de Guiche annonça que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, et qu’en nageant pendant l’espace de vingt pas, la cavalerie française pourrait franchir un fleuve si renommé. Il était dans le génie du grand Condé de tenter un tel moyen ; il n’eut pas de peine à le faire goûter au roi.

    Deux mille hommes, qui gardaient l’autre rive, furent interdits à la vue de cette cavalerie qui passait le fleuve. L’armée n’eut presque à regretter que le jeune duc de Longueville. Le grand Condé eut un poignet fracassé en détournant un pistolet qui lui fut tiré à bout portant. Louis, qui s’était exposé sur la tranchée dans quelques sièges, et particulièrement à celui de Lille, eut pourtant la prudence de passer le Rhin sur un pont de bateaux avec son infanterie. Cette circonstance diminuait un peu l’éclat de cette journée. Le talent d’un de nos premiers postes n’a pas peu contribué à rendre immortel ce passage du Rhin, que l’on comparait dans le temps à celui du Granique.

    La Hollande était surprise ; une terreur panique avait saisi tous ses chefs militaires. Les forts les plus vantés se rendaient après quelques jours de siège, et souvent à la première sommation. Les bras de mer n’étaient plus que des barrières inutiles. Le roi aidait au prestige et à la facilité de cette conquête par l’excellente discipline qu’il faisait observer à ses troupes.

    On eût dit qu’il prenait possession de l’une de ses provinces. Celles d’Utrecht, d’Over-Yssel et de Gueldre étaient soumises. Amsterdam n’avait presque plus pour défense que le désespoir de ses habitants et le souvenir des longs et glorieux combats soutenus autrefois pour la liberté. Quelques historiens prétendent que Louis XIV, avec plus d’audace et de célérité, eût pu prévenir le réveil de ce peuple ; mais des républiques animées de l’esprit qui a présidé à leur naissance ne succombent pas ainsi d’un seul coup.

    On peut présumer que ce prince eut un juste pressentiment du nouveau genre d’obstacles que susciterait contre lui le patriotisme républicain. Sur le chemin d’Amsterdam, il quitta son armée pour reprendre celui de la capitale : peut-être aussi voulait-il être plus à portée de surveiller les mouvements politiques des cabinets que la jalousie et l’inquiétude allaient armer contre lui. L’ivresse des Français était au comble ; elle éclata dans un triomphe que Louis eut la faiblesse de se décerner à lui-même.

    Les fêtes n’en avaient point encore cessé, quand on apprit que la Hollande était sauvée de sa ruine, qu’une révolution avait éclaté à Amsterdam ; que le prince d’Orange, âgé de vingt-deux ans, venait dans le péril de la patrie de se créer une sorte de dictature ; qu’il avait excité les fureurs de la populace contre le grand pensionnaire de Witt, contre le frère de cet illustre républicain, et quelques autres magistrats coupables à ses yeux du tort d’avoir voulu réprimer les projets de son ambition, coupables aux yeux du peuple des torts de la fortune ; que les cruautés commises sur leurs cadavres avaient été le prétexte d’un terrible engagement pour les auteurs de cette révolution à la fois féroce et patriotique ; que les ordres du stathouder avaient fait percer des digues et environner d’une mer nouvelle Amsterdam, Leyde et leurs environs ; enfin qu’une victoire remportée par l’amiral Ruyter sur les escadres combinées d’Angleterre et de France avait mis les côtes de la Hollande à l’abri de toute invasion.

    On vit avec étonnement l’Empire et l’Espagne s’armer pour la défense d’une république si longtemps ennemie de la maison d’Autriche. Le roi d’Angleterre était désavoué dans ses entreprises par son parlement, par le cri de la nation. Le prince d’Orange remuait tout contre Louis XIV, et lui faisait expier l’injustice de son agression, le stérile éclat de ses victoires et l’orgueil indiscret de ses triomphes.

    Toute l’Europe insultait à la grandeur théâtrale du nouveau conquérant ; mais bientôt il la força d’admirer la grandeur véritable d’un roi. L’armée française tint peu dans la Hollande ; cependant, comme l’hiver avait glacé les inondations, le maréchal de Luxembourg lança sur cette mer de glace douze mille Français : ils avancèrent avec intrépidité ; mais un dégel qui survint les obligea de repasser à la hâte sur une digue étroite et fangeuse ; beaucoup y périrent ; tous étaient perdus si le commandant d’un fort avait inquiété leur retraite. Ils l’achevèrent et la souillèrent par d’indignes cruautés.

    Mais bientôt le roi changea le théâtre de ses opérations ; et se portant sur la Franche-Comté, il soumit cette province, non pas tout à fait avec autant de rapidité que la première fois, mais avec plus de gloire. Rien ne put tenir devant le génie de Vauban et l’audace des troupes que Louis enflammait par sa présence, quelquefois par ses périls. Pendant ce temps Turenne défendait l’Alsace avec vingt-quatre mille hommes, contre une armée de soixante-dix mille Impériaux.

    On ne vit jamais une campagne défensive conduite avec un savoir plus profond, avec plus d’éclat et de succès. Les troupes allemandes ne purent se prévaloir de leur immense supériorité. Le génie d’un seul homme semblait avoir triplé le nombre de ses soldats. L’armée victorieuse n’éprouvait que des pertes légères ; et le soldat français aimait des marches pénibles et savantes, dont il devinait le but avec une sagacité qu’il tenait de son général et de ses victoires.

    Malheureusement, cette campagne, où l’art de la guerre obtenait son plus beau résultat, celui de sauver les frontières du royaume en ménageant le sang de ses défenseurs, fut souillée par l’incendie de deux villes et de vingt-cinq beaux villages du Palatinat ; rigueur barbare, indigne des temps modernes et d’un siècle à la fois éclairé et chrétien. Cette dévastation n’avait pas pour excuse la nécessité, puisqu’elle ne couvrait qu’un médiocre espace de terrain, et ne succédait point à un grand revers. Turenne, sans doute, obéissait à des ordres de Louvois.

    Mais il devait être assez grand pour désobéir, même au risque d’une disgrâce. Dans la campagne suivante, les Impériaux opposèrent à Turenne un tacticien renommé, Montecuculli. L’habileté de leurs campements et de leurs manœuvres balança l’admiration de l’Europe. On s’attendait à une action décisive, lorsqu’un coup de canon enleva Turenne au moment où il marquait la place pour une batterie. Que dirons-nous sur les regrets que la France donna à la perte de Turenne ?

    L’éloquence naïve de madame de Sévigné nous l’apprend encore mieux que la haute éloquence de Fléchier. Louis ordonna que les restes du héros fussent déposés avec ceux des rois : pendant quinze ans il l’avait défendu contre la haine de Louvois. La mort de ce grand homme de guerre était une cruelle épreuve pour la fortune du roi.

    Les événements accrurent encore de si justes regrets. Le maréchal de Créqui fut battu à Consarbrück, avec le reste de cette même armée que Turenne avait rendue si redoutable. Forcé de se retirer dans Trèves avec de faibles débris, Créqui se préparait à une belle défense ; mais une trahison livra la ville, le général et l’armée. Le prince de Condé venait de remporter dans la Flandre une victoire inutile et meurtrière. Louis le fit partir pour l’Alsace ; et l’habile Montecuculli se vit arrêté dans ses progrès, et forcé de lever le siège de Haguenau.

    Peu de temps après, le maréchal de Créqui, racheté de sa prison, répara son imprudence et son malheur par une suite d’avantages obtenus sur les deux rives du Rhin, de concert avec le maréchal de Lorges. Des succès plus brillants et plus utiles étaient réservés à Louis dans la Flandre. Aidé de Vauban, il prit en personne Condé, Bouchain, Cambrai, après des sièges mémorables qui laissaient les Français sans rivaux dans cet art.

    Quant à la prise de Valenciennes, exécutée également sous les yeux du roi, la bravoure française n’a point à citer un prodige plus éclatant. Après quelques jours de siège, on avait résolu d’attaquer le grand ouvrage à cornes ; il est enlevé : les mousquetaires cèdent à leur ardeur, poursuivent les assiégés de retranchement en retranchement, arrivent avec eux aux portes de la ville, baissent le pont-levis, gagnent du terrain de maison en maison, reçoivent des renforts, et font capituler trois mille hommes qui défendent l’une des plus fortes places de l’Europe.

    Un peu après cet exploit, Monsieur, prince efféminé, timide à la cour, se montra dans les combats digne petit-fils de Henri IV, et il obtint à Mont-Cassel une victoire signalée sur le prince d’Orange. L’éclat en fut tel, que le roi résolut de ne plus laisser à son frère une telle occasion de gloire. En même temps les Espagnols se voyaient pressés par nos armées jusque dans la Sicile.

    Pour que rien ne manquât à ce vaste développement de puissance, notre marine naissante, conduite par Duquesne, s’était mesurée avec avantage contre les flottes combinées des Anglais, des Hollandais et des Espagnols, commandées par Ruyter, que les Français eux-mêmes nommaient le Turenne des armées navales. Notre pavillon dominait sur les mers, tandis que sur le continent Louis accablait ses ennemis par des succès dignes des plus grands capitaines et des plus grands peuples de l’antiquité.

    Il mit le comble à sa gloire en offrant la paix aux vaincus, et put se montrer à la fois superbe et généreux. Il rendit aux Hollandais l’importante place de Maëstricht ; aux Espagnols, un grand nombre de villes dans les Pays-Bas, en se réservant Condé, Bouchain, Ypres, Valenciennes, Cambrai, Maubeuge, Saint-Omer, Cassel, Charlemont et toute la Franche-Comté. De toutes ses conquêtes sur les Impériaux, il ne gardait que Fribourg. Il resta maître de la Lorraine, qui ne lui était point cédée, mais qu’il ne rendit pas.

    Telle fut la glorieuse paix de Nimègue, signée le 10 août 1678. Ce fut alors que la France et l’Europe lui donnèrent à la fois le nom de Grand, surnom presque toujours fatal aux peuples qui le décernent et même aux princes auxquels il est décerné, parce qu’étant, par un malheureux préjugé, le prix des exploits guerriers, il en perpétue l’ivresse. Cette guerre n’avait point épuisé le trésor royal. Les bénéfices du commerce, soutenus par une marine puissante, avaient beaucoup augmenté les richesses de la France.

    Magnifique pendant la guerre, Louis XIV le fut encore plus après la paix. Bientôt commencèrent les fastueuses constructions de Versailles, modeste château de Louis XIII, érigé dans l’une de ses façades en palais du soleil et conservant dans l’autre sa simplicité peu élégante ; de Trianon, dont un caprice royal fit un palais des fées ; des aqueducs de Maintenon, des rouages hydrauliques de Marly, défis splendides portés à la nature par l’orgueil du monarque ; de ces parcs, de ces jardins renfermant mille stériles richesses dans des enclos démesurés.

    Ces dispendieuses merveilles pervertissaient un luxe jusque-là si grand et si judicieux, et cependant elles ne détournaient ni Louis ni ses sujets de travaux vraiment utiles. Riquet avait achevé le canal des deux mers, qui eût suffi pour immortaliser un règne. La navigation intérieure tirait un nouveau secours du canal de Briare. Toutes les villes principales étaient enrichies de monuments dont l’énumération serait immense.

    Enfin, le grand cœur de Louis XIV respirait dans le magnifique établissement des Invalides, où sont empreints tous les plus beaux sentiments de l’homme, c’est-à-dire la piété, la reconnaissance, le respect pour la vieillesse, pour le malheur et la bravoure. Colbert gémissait des dépenses qui n’avaient pas cette utilité pour objet ; mais timide dans ses remontrances, il était faiblement écouté. L’ascendant de Louvois prévalut. Ce ministre, qui s’attribuait le principal honneur d’une guerre si heureusement conduite et terminée, rendait la paix pleine de menaces et d’agressions contre divers États.

    Par ses conseils, le roi n’avait presque rien retranché de son état militaire ; tandis que les puissances vaincues, cédant à la nécessité, s’empressaient de licencier leurs troupes. Louis se vit ainsi dans une position fatale, celle où l’on croit pouvoir tout oser. Strasbourg, après la conquête de l’Alsace, avait conservé l’existence d’une ville libre impériale. L’or de la France suscitait depuis longtemps des troubles dans cette petite république. Les magistrats étaient inquiétés par des menaces séditieuses. La crainte, la vengeance et la cupidité les portèrent à livrer leur patrie.

    Bientôt on eut à se plaindre de quelques retards apportés par les Espagnols à l’exécution du dernier traité. On s’empara de la formidable place de Luxembourg, après un long blocus et un bombardement. Mais ce qui rendait cette conquête odieuse, c’est que l’Empire, dont Louis XIV envahissait les possessions, était alors exposé à une nouvelle invasion des Turcs. L’empereur Léopold appelait à son secours tous les princes de la chrétienté.

    L’Autriche espagnole, que le roi venait d’accabler encore par la prise de Trèves, de Courtrai et de Dixmude, ne put envoyer de secours à l’Autriche allemande. Mais deux héros, Sobieski, roi de Pologne, et le prince Charles de Lorraine, dépouillé de ses états, méritèrent toutes les louanges et toutes les bénédictions de l’Europe, en délivrant Vienne et en repoussant les Turcs jusque sur leur frontière. Le monarque français fut arrêté par des scrupules tardifs. Il ne donna plus de suite à la facile invasion de la Flandre.

    La paix de Nimègue fut convertie en une trêve de vingt ans, et Louis se fit payer d’une modération suspecte en gardant la possession de Luxembourg. Lui-même, une année auparavant, s’était présenté comme un vengeur de la chrétienté. Les puissances barbaresques ayant fait d’indignes outrages à son pavillon, le roi irrité envoya contre ces pirates le héros de la marine française. Duquesne, avec une flotte puissante. Alger, bombardé deux fois, Tunis et Tripoli, qui craignirent le même sort, se soumirent à toutes les réparations qu’exigea l’impérieux monarque. Il reprocha aux Génois d’avoir vendu quelques secours aux Algériens.

    Pour punir ces républicains de cette déloyale avidité, il les soumit au même châtiment qu’il venait d’infliger à des barbares. Gênes la magnifique fut foudroyée par les galères du roi de France, et des palais de marbre enrichis des plus précieuses productions des beaux-arts s’écroulèrent sous des bombes. Gênes témoigna son repentir par les plus humbles soumissions. Le doge et quatre principaux sénateurs vinrent à Versailles demander grâce pour leur république.

    Cette excessive fierté du roi lui nuisait encore plus que son ambition. Il n’était ni assez insensé, ni assez inhumain pour aspirer à la monarchie universelle : néanmoins l’Europe le crut capable d’un tel dessein, parce que son orgueil semblait arriver au même point que s’il l’eût obtenue. L’ambassade qu’imagina d’envoyer un usurpateur du trône de Siam à ce prince, qui ne possédait qu’un comptoir dans les Indes, flatta singulièrement la vanité des Français en amusant leur curiosité ; mais les puissances maritimes dont le pavillon dominait sur les mers sourirent d’une pompe si vaine, des projets chimériques qu’elle enfanta, et du mauvais succès d’une expédition chargée à la fois de secourir le roi de Siam et de convertir le peuple indien.

    Tandis que le roi au sein d’une paix trop agitée commettait des fautes que deux ligues successives, et surtout la dernière, devaient lui faire cruellement expier, il couvrait nos frontières et nos ports de ces admirables fortifications, où Vauban déploya toute l’étendue de son génie, et Louis toute l’étendue de sa prévoyance royale. La triple enceinte de places fortes élevées ou réparées sur la frontière du nord, et qui se prolongeaient sur celle de l’est, semblait annoncer que Louis XIV, en assurant ses conquêtes, consentait à imposer des limites.

    Mais l’Europe, choquée de son orgueil, ne crut pas à ce signe de modération. De toutes les grandes constructions de ce prince il n’en est point qui doive rendre sa mémoire plus chère et plus respectable aux Français. Cependant la mort de Colbert venait d’augmenter le crédit de Louvois. Ce ministre obsédait Louis de projets despotiques, et se rendait plus dangereux pour lui que n’eût pu l’être tout un peuple de flatteurs. Le roi, quoique encore éloigné de la vieillesse, commençait à montrer une régularité sévère dans ses mœurs.

    Sa cour, plus splendide que jamais, ne retraçait presque plus rien de la gaieté brillante des premières années de ce règne. On ne savait si l’on devait bénir ou accuser madame de Maintenon d’une réforme trop chagrine. Le monarque ne se plaisait plus qu’auprès d’elle. Une tendre amitié lui fit faire ce que jamais la passion n’eût obtenu de lui : peu de temps après la mort de la reine il épousa madame de Maintenon.

    Son orgueil cependant ne put admettre qu’un mariage clandestin, dont l’existence n’est pas douteuse, mais dont l’époque est restée incertaine. Mais Louis compromit toute la gloire de son règne et en affaiblit les plus puissants ressorts par la révocation de l’édit de Nantes, ou plutôt par les violences qu’on exerça en son nom dans l’exécution de cette mesure. Louvois haïssait dans les protestants les protégés de Colbert : tandis que la France jouissait du plus brillant essor de leur industrie, il leur faisait un crime de leurs richesses, et ne tenait aucun compte de l’esprit de paix auquel ils avaient été amenés par le travail, encore plus que par le malheur.

    Le roi, dès le commencement de son règne, s’était proposé de les exclure de tous les emplois. Cette précaution, secondée par le zèle de plusieurs prélats, avait déjà détaché de cette religion tous les nobles qui lui avaient prêté autrefois un si redoutable appui. Que pouvait-on craindre des protestants, lorsqu’ils perdaient par cette défection toute ombre de puissance politique et militaire ? Louvois chercha tous les moyens de les irriter, afin de leur arracher quelques murmures dont le roi fût offensé.

    Depuis 1670, tous les ans il paraissait quelque édit qui restreignait la tolérance. Des soldats et surtout des dragons se répandirent dans les provinces où le protestantisme était encore professé ; ils appuyaient par leurs armes les prédications des évêques, des curés et les menaces des intendants. Les protestants, troublés perpétuellement dans leur asile, rançonnés et ne pouvant défendre leurs femmes et leurs filles de l’insolente soldatesque, cédaient pour la plupart à l’orage. On vit partout des conversions subites et promptement rétractées. Par ces mesures, Louvois n’avait fait que préparer le coup le plus cruel et le plus aveugle du despotisme : Louis se résolut à le frapper (octobre 1685).

    Le culte de l’Église réformée fut interdit dans toutes les provinces, excepté en Alsace, où il était protégé par une capitulation récente. Les ministres de cette religion reçurent l’ordre de sortir du royaume sous peine de mort : quinze mille familles protestantes qui les suivirent en exil se vengèrent de leur ingrate patrie, ou plutôt de leur cruel gouvernement, en répandant en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, les secrets les plus précieux de nos manufactures.

    La persécution n’en fut que plus implacable contre ceux auxquels leur misère interdisait ce douloureux exil ; le désespoir fit prendre les armes à de malheureux paysans des Cévennes, qui s’aguerrirent au point de pouvoir vingt ans plus tard se défendre avec quelque succès contre les armes de deux maréchaux de France. La plupart des évêques du royaume crurent devoir applaudir au résultat d’une mesure qu’aucun d’eux n’avait provoquée ; les magistrats, les courtisans et même les gens de lettres célébrèrent l’exil de soixante mille Français. Les protestants fugitifs allèrent partout réveiller contre Louis XIV des haines que l’éclat de sa gloire avait au moins rendues muettes.

    Le prince d’Orange se flatta pour cette fois de diriger avec plus de succès une ligue qui depuis la paix de Nimègue lui reprochait ses pertes et ses humiliations. Les liens de cette ligue étaient déjà resserrés, lorsqu’une nouvelle révolution, excitée ou du moins secondée par lui-même en Angleterre, précipita du trône l’imprudent frère du prodigue Charles II. Louis XIV n’eut que trop à se reprocher les malheurs de Jacques II, dont il n’avait cessé d’exciter les volontés despotiques, qui ne firent que révolter les esprits tout disposés à éclater quand le prince d’Orange, gendre de Jacques II, entreprit son expédition parricide.

    A peine sa puissante flotte fut-elle signalée sur les côtes d’Angleterre, que la conspiration se déclara. Le roi Jacques, malgré sa bravoure personnelle, ne put tenter la fortune d’un combat : trahi par les siens jusque dans sa fuite, il fut ramené à Londres. Mais Guillaume craignit de joindre au nom d’usurpateur un nom plus odieux encore : il fut permis à Jacques II de se rendre avec sa famille à la cour de France.

    L’Europe ne vit jamais une scène plus auguste d’hospitalité : le roi vint au-devant des illustres fugitifs, leur tint le langage le plus noble, le plus touchant ; voulut que Jacques II jouît à Saint-Germain de tous les honneurs que dans des jours plus prospères il eût pu recevoir dans ses propres États ; il lui donna une partie de ses gardes, pourvut à ses dépenses par une pension de 800 000 francs, et embellit ses présents multipliés par une délicatesse dont la cour de France offrait seule encore le modèle.

    Il ne se bornait pas à ces soins magnifiques : un armement formidable était destiné à faire remonter Jacques II sur le trône ; c’était à qui briguerait l’honneur de monter sur les vaisseaux chargés d’une si honorable mission. Les Français avaient été révoltés de l’action de Guillaume et de son épouse ; son crime était éloquemment dénoncé par nos grands écrivains. Louis, quoiqu’il eût commis la plupart des fautes auxquelles on doit imputer les malheurs du déclin de son règne, était encore aimé.

    La douleur avait été presque universelle dans le royaume, lorsque dans l’année 1686 on apprit que sa santé était altérée et qu’il avait subi l’opération, dangereuse alors, de la fistule. Dès qu’on fut assuré de sa guérison, les églises et toutes les assemblées publiques retentirent d’actions de grâces qui étaient répétées même dans l’intérieur des familles. On ne fut saisi d’aucune épouvante lorsque l’on vit l’année 1688, l’Espagne, le duc de Savoie, plusieurs autres princes d’Italie, l’Angleterre, la Hollande, l’Autriche, la plupart des princes et villes de l’Allemagne, enfin jusqu’au roi de Suède, déclarer la guerre à la France.

    L’esprit militaire de la cour entraînait encore la nation ; la grandeur du monarque semblait augmenter par le nombre de ses ennemis : il était encore aidé par Louvois, mais non plus par ce Colbert qui avait trouvé le secret de rendre la France florissante au milieu de guerres vives et prolongées. Ses flottes et cinq armées de terre, tout fut prêt à la fois, tout s’émut avec de brillantes espérances de victoire. Le début de la campagne maritime surpassa tous les exploits par lesquels nos armées navales s’étaient annoncées : nos vaisseaux portèrent Jacques II sur les côtes de l’Irlande, où il débarqua, secondé par un parti assez puissant, et lui firent parvenir successivement divers renforts.

    Les flottes anglaise et hollandaise se présentèrent enfin ; Tourville et d’Estrées vinrent à leur rencontre avec 72 grands vaisseaux, et remportèrent une victoire complète : 17 vaisseaux ennemis furent détruits ou démâtés. Pendant ce temps une armée française, conduite par le Dauphin, faisait en Allemagne de rapides conquêtes ; le siège de Philisbourg, dirigé par Vauban, avait rappelé les sièges si glorieux de Lille et de Valenciennes. Manheim, Spire, Worms et plusieurs villes du Palatinat avaient ouvert leurs portes à l’armée victorieuse ; mais plût à Dieu que nos armées eussent été repoussées de ce Palatinat, qui devait être le théâtre d’une seconde barbarie de Louvois. L’électeur palatin n’était entré qu’à regret dans la ligue d’Augsbourg ; son peuple n’avait pris aucune part aux opérations militaires.

    On était au cœur de l’hiver, et voilà que Louis, malheureusement trop docile aux conseils de son ministre, signe l’ordre d’incendier l’un des pays les plus florissants de l’Europe : Manheim, Heidelberg, d’autres petites villes et plus de cinquante villages furent la proie des flammes. Louis XIV, par l’horreur qu’excita cette odieuse exécution, donna lui-même un lien de plus à la ligue formée contre lui. De nouveaux généraux, élèves de Turenne et de Condé, parurent sur la scène ; mais la France fut cette fois accablée d’un luxe de victoires stériles. Catinat était de tous ces généraux celui qui rappelait le plus le génie, la prudence et la modestie de Turenne ; le roi lui avait confié le soin de la guerre d’Italie.

    Les Français trouvèrent sur ce point un prince aussi habile à la guerre que versé dans tous les secrets d’une politique astucieuse : c’était Victor-Amédée, duc de Savoie. Catinat par son activité triompha de tous les efforts de ce prince, et le battit dans les deux journées de Staffarde et de Marseille ; mais tandis qu’il pénétrait en vainqueur dans le Piémont, Victor-Amédée se jeta sur le Dauphiné : cette diversion imprévue arrêta les progrès de Catinat. Le maréchal de Noailles ne se bornait point à une guerre défensive sur la frontière des Pyrénées ; après avoir remporté sur les Espagnols la bataille d’Outer, il prit Gironne.

    Mais son armée était trop faible pour s’engager dans de nouvelles conquêtes : les regards se portaient principalement sur la guerre des Pays-Bas, ou le maréchal de Luxembourg avait en tête le roi Guillaume. Ce dernier venait de se mesurer contre son beau-père dans les plaines de l’Irlande, avait remporté sur lui la victoire décisive de la Boyne, et pour la seconde fois l’avait forcé à la fuite.

    Jacques II, de retour en France, y trouva les mêmes égards que s’il y fût revenu victorieux et vengé. Louis XIV, malheureusement pour notre marine, n’avait point encore renoncé à l’espoir de faire rentrer les Anglais sous le joug de ce prince : la funeste bataille de la Hague fut le résultat de cette obstination. Tourville et d’Estrées, qui s’étaient si bien secondés jusque-là, furent séparés dans leurs opérations, soit par la fortune, soit par quelque secrète mésintelligence. L’amiral Russel, qui commandait les flottes anglaise et hollandaise, brûla 14 de nos vaisseaux, et mit en fuite tout le reste.

    L’amiral anglais ne mit pas notre flotte en déroute. Quarante vaisseaux français soutinrent pendant dix-sept heures le combat contre quatre-vingt-huit vaisseaux anglo-hollandais : à la fin de cette lutte prodigieuse, pas un vaisseau français n’était pris ou coulé, tandis que trois vaisseaux ennemis avaient été obligés d’amener leur pavillon. Jusque-là cette bataille était, bien qu’indécise dans ses résultats matériels, une grande victoire au point de vue de l’effet moral. Mais notre flotte avait beaucoup souffert, et nous n’avions pas un seul port sur la Manche où nos vaisseaux pussent se réfugier. Les treize vaisseaux les plus maltraités se retirèrent de la rade de la Hague et à Cherbourg, où, par la faute du maréchal de Bellefond et du roi Jacques II, qui ne firent aucune résistance, les Anglais vinrent brûler nos navires. Le reste de la flotte trouva un abri dans le port de Brest.

    La fortune sembla d’abord abandonner Guillaume dans les combats qu’il soutint contre les Français pour la défense des Pays-Bas ; mais il sut tout réparer par la prodigieuse constance de son âme. Déjà, dans les campagnes précédentes, on avait remarqué les talents du maréchal de Luxembourg : mais, pendant la paix, il avait conspiré lui-même contre sa gloire par d’indignes liaisons et de déplorables faiblesses. On l’avait vu compromis dans des poursuites qui furent dirigées contre une devineresse nommée la Voisin, qu’on accusait de plusieurs crimes.

    Sur le bruit des accusations portées contre lui, il vint se présenter au roi, et demander que la Bastille lui fût ouverte. Le roi l’y laissa languir quelque temps ; mais enfin il sauva un des héros de l’armée française de l’ignominie d’être associé avec de vils malfaiteurs, fanfarons de sorcellerie. Luxembourg sentait vivement le besoin de se faire une gloire nouvelle. On ne vit jamais les troupes françaises conduites avec plus d’ardeur mais à peine cinq ou six villes furent-elles le prix des victoires tant célébrées de Fleurus, de Leuse, de Steinkerque et de Nerwinde : elles excitèrent vivement l’enthousiasme des Français, et ne prolongèrent que trop leur passion et celle de leur roi pour la guerre.

    A chacune de ces batailles Guillaume put se retirer en bon ordre ; et les Français étaient trop affaiblis par leurs victoires pour oser le poursuivre. Il n’y en eut point de plus disputée et de plus meurtrière que celle de Steinkerque. Cinq princes français y firent des prodiges de valeur. C’était Philippe, duc d’Orléans, depuis régent de France ; c’était Louis, duc de Bourbon, petit-fils du grand Condé ; c’était le prince de Conti, le plus brillant, le plus spirituel et le plus aimé de tous ces jeunes héros ; c’étaient enfin deux petits-fils de Henri IV, le duc de Vendôme, destiné a une grande gloire militaire, et son frère, le grand prieur, voluptueux tous les deux, mais terribles dans un jour de bataille.

    On ne suffirait pas à nombrer les beaux faits d’armes de ces princes, et surtout ceux des maréchaux de Luxembourg et de Boufflers. L’ordre royal de Saint-Louis, institué en 1693, fut la récompense de la valeur. Les églises se tapissaient de drapeaux ; mais les armées de Guillaume n’avaient presque point changé de position. Louis XIV n’avait pas pris à cette guerre une part aussi active que dans les campagnes précédentes. Louvois avait arrangé, pour l’orgueil du roi, le siège de Namur.

    On réussit à prendre cette forteresse à la vue d’une armée ennemie ; mais, l’année suivante, Guillaume vint à bout de la reprendre, quoiqu’elle eût reçu des fortifications de Vauban. Cependant Louis, malgré des succès si peu décisifs, n’avait fait la guerre que sur le terrain ennemi. Il occupait encore beaucoup de places et de forteresses, quand l’intolérable fatigue des Français, la misère faisait d’affreux progrès dans le royaume, l’épuisement des finances et le poids d’une dette horriblement accrue, le décidèrent à signer la première paix qui n’ajouta rien à ses possessions (1697).

    On rendit à l’Espagne Mons, Ath, Courtrai ; à l’Empire, Fribourg, Brisach, Kehl, Philisbourg : précédemment, on avait rendu au duc de Savoie les villes conquises sur lui pour le détacher de la coalition. Tout le but de la plus puissante ligue que l’Europe eût vue jusque-là se trouvait manqué. Du reste, la puissance de Louis n’avait souffert aucun échec. La gloire du nom français était encore accrue par un nombre de victoires qui eussent suffi pour illustrer cinq ou six des règnes précédents : mais la France et l’Europe purent à peine respirer pendant près de trois années.

    Durant les négociations de la paix de Ryswyck, les puissances alliées ne s’étaient point fait scrupule de régler le partage des États d’un prince encore vivant et même encore jeune, du monarque le plus puissant qui fût à la tête de cette ligue, c’est-à-dire de Charles II, roi d’Espagne. Ce prince dépérissait lentement, et ne laissait aucun héritier dans la branche espagnole de l’Autriche. Le roi d’Angleterre, Guillaume, avait proposé un partage favorable à chacun des alliés, et surtout à la branche allemande d’Autriche, qui était appelée au trône de l’Espagne et des Indes occidentales.

    On consentit, dans le cours des négociations, à laisser Naples et la Sicile au fils de Louis XIV. Celui-ci semblait content de son partage ; il reprit cette négociation avec ardeur après la paix. Mais l’empereur, qui espérait pour son fils l’archiduc toute l’étendue de la succession, refusa de signer. Charles II mourut le 1er novembre 1700. Quel fut l’étonnement de l’Europe, quelles furent ses alarmes, en apprenant que ce roi, qui venait de soutenir deux guerres très vives contre la France, dont les ancêtres s’étaient montrés si avides d’envahir nos plus belles provinces, abandonnait, par son testament, la totalité de ses États au duc d’Anjou, second fils du Dauphin !

    Le détail des intrigues qui amenèrent ce testament nous conduirait trop loin, et ne pourrait d’ailleurs nous amener à aucune certitude historique. Un si prodigieux coup de fortune étourdit Louis XIV, et ranima un orgueil qui n’avait pas encore plié, mais qui paraissait se modérer. Par la mort de Louvois, son maître s’était vu délivré d’un cruel instigateur de guerres. Ce ministre, qui avait travaillé avec un art si funeste à se rendre indispensable, s’était enfin rendu odieux au roi.

    Dans le cours de la guerre précédente, il avait osé lui proposer de renouveler dans le pays de Trèves l’exécrable exemple des deux incendies du Palatinat. Louis, dont le cœur était sans doute poursuivi par ce fatal souvenir, se leva furieux, et fut près de se livrer à la dernière violence contre son ministre. Louvois tomba malade, pendant un conseil où le roi lui avait adressé de sévères reproches, et mourut dans la nuit même.

    Louis XIV apprit sa mort, non avec des signes de joie, mais avec ceux d’une profonde indifférence. La France, malgré toutes les pompes de Versailles, était encore languissante, exténuée, à la suite des efforts héroïques qu’elle venait de soutenir contre toute l’Europe. La funeste passion des succès militaires dominait beaucoup moins à la cour. Un prélat, modèle de vertu, de génie et de piété tendre, attaquait, en chrétien autant qu’en homme d’État, la frénésie militaire : c’était Fénelon, archevêque de Cambrai, et précepteur du duc de Bourgogne.

    Par l’infidélité d’un de ses domestiques, le Télémaque avait paru ; et Fénelon expiait par un exil dans son diocèse et par une éternelle séparation d’avec son royal élève la composition de ce beau livre, où Louis XIV crut voir une satire de son gouvernement. Le duc de Bourgogne, dont les vertus naissantes et déjà fortes inspiraient du respect à son aïeul, se montrait attaché aux principes de la politique toute morale de son instituteur. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, le maréchal de Catinat, quoique heureux à la guerre, et quelques magistrats éclairés, inclinèrent fortement pour la paix, et proposèrent de renoncer au testament de Charles II, pour s’en tenir au traité de partage déjà consenti par le roi.

    Louis avait soixante-deux ans, et pouvait difficilement supporter les fatigues de la guerre. Madame de Maintenon, dans ses sollicitudes pour la santé du monarque, ne devait lui donner et ne lui donna sans doute que des conseils de paix. De toutes les fautes de Louis XIV, celle qui lui fut le plus entièrement personnelle, celle dont la France et lui-même portèrent le plus cruellement la peine, ce fut d’avoir repoussé tant de sages conseils, et de s’être exposé encore une fois aux chances de la fortune. Il accepta le testament de Charles II.

    L’Europe frémit, et s’arma. Louis parvint cette fois à s’assurer deux alliés, les électeurs de Bavière et de Cologne. Il comptait également sur le duc de Savoie, qui, un peu avant la paix de Ryswyck, avait marié l’une de ses filles au duc de Bourgogne, et qui scella bientôt un nouveau lien avec la France par l’union de sa seconde fille avec ce même duc d’Anjou, appelé au trône de l’Espagne. Mais le duc de Savoie fut un des premiers à entrer dans la ligue opposée, en calculant d’avance les avantages que la cour de France lui ferait pour l’en détacher.

    De toutes les possessions de Charles II il n’y eut que l’Espagne où les Français furent reçus avec quelque faveur. Dans la plupart des provinces de ce royaume, la noblesse et le clergé s’étaient déclarés pour le petit-fils de Louis XIV. Le nouveau roi, Philippe V, dut sans doute cet avantage aux admirables instructions écrites que lui donna son aïeul. Elles nous ont été conservées et l’on peut y voir la profondeur et l’habileté de sa politique. Le style en est plein de noblesse et de fermeté.

    Louis en avait su renfermer tout le fonds dans une parole sublime, que l’histoire répétera toujours : « Partez, mon fils ; il n’y a plus de Pyrénées ». La Catalogne, jalouse de recouvrer des privilèges depuis longtemps envahis par l’autorité despotique des rois d’Espagne, annonçait seule un mouvement contraire aux vues de Louis XIV et aux intérêts de son petit-fils ; mouvement redoutable, puisqu’il avait la liberté pour mobile.

    L’Italie se souvenait trop de nos anciens combats pour recevoir les Français sans défiance. Durant trois années, les événements militaires parurent encore assez dignes de l’ancienne gloire de Louis XIV. A la vérité, le maréchal de Villeroi se laissa surprendre et faire prisonnier dans Crémone ; mais les Français, indignés, repoussèrent l’ennemi et restèrent maîtres de la place, sans pouvoir délivrer leur général.

    Louis dut certainement regarder comme le plus heureux présage pour cette guerre la mort de Guillaume, roi d’Angleterre, et stathouder de Hollande, de cet ennemi opiniâtre et froidement intrépide. Mais la fortune lui suscitait deux ennemis plus dangereux encore, dont les talents avaient plus d’éclat et la haine plus de profondeur : c’étaient le prince Eugène et Marlborough.

    Le premier était, par sa mère, petit-neveu du cardinal Mazarin. Déjà il s’était distingué dans les guerres de l’Autriche contre les Turcs ; il s’annonça en Italie par le savant passage de l’Oglio et la victoire de Chiari. Le duc de Vendôme ne se montra point indigne d’un si puissant adversaire. Pendant deux ans, ils se firent une guerre savante et peu décisive.

    Marlborough était animé d’une haine encore plus vive contre la France. Courtisan de Jacques II, il avait abandonné ce prince dans son malheur, et s’était rangé parmi ses plus implacables ennemis. Il sentait le besoin de couvrir le tort de cette défection par une grande démonstration de zèle pour la liberté, et surtout par la gloire. On le voyait à la fois diriger par ses intrigues les deux chambres du parlement d’Angleterre, la cour aimable et polie de la reine Anne, et les cabinets de l’Europe. Bientôt il sut conduire des armées, et suppléer, par sa bravoure, par son impétuosité et la vivacité de son coup d’œil, à l’étude profonde de l’art militaire.

    Les Français venaient de célébrer trois victoires nouvelles, celles de Friedlingen et de Hochstett, dues au maréchal de Villars, et celle de Spire, due au maréchal de Tallard. De la Bavière qui leur était ouverte, ils étaient prêts à s’élancer sur l’Autriche, lorsque Eugène et Marlborough vinrent se concerter pour la défense de l’empereur. Les Français n’étaient plus commandés par Villars, et se trouvaient dans la même ville d’Hochstett, que ce général avait illustrée par une victoire. Ils combattaient avec les Bavarois : mais l’armée de Marlborough et Eugène parvint par ses manœuvres à les séparer de leurs auxiliaires. Tallard ne sut se défendre qu’avec un aveugle courage.

    Tourné dans toutes ses positions, il est fait prisonnier ; vingt-deux de ses bataillons ont posé les armes ; le champ de bataille est couvert de 12 000 Français. L’électeur de Bavière fuit en désordre ; ses États sont envahis, mis au pillage : les Français sont chassés et poursuivis jusque dans l’Alsace. La fortune de Louis XIV n’avait encore été traversée que par de légers échecs promptement réparés. Il ne parut point abattu de ce grand désastre ; mais l’âge, sans avoir affaibli la vigueur de son caractère, ne lui laissait plus cette activité qui avait été un si puissant aiguillon pour ses armées.

    Du fond de Versailles, et de concert avec quelques vieux généraux, quelquefois même avec des commis, il traçait des plans de campagne, et se flattait de pouvoir diriger à la fois des opérations sur le Tage, sur le Pô, sur le Danube et sur la Meuse. Tout le système militaire auquel il avait dû l’éclat de ses armes était rompu, parce que les Français agissaient trop loin de leurs magasins. Louis occupait le maréchal de Villars à combattre des paysans dans les Cévennes, tandis qu’il confiait une nouvelle armée à Villeroi, dont le nom, depuis la surprise de Crémone, était devenu un objet de dérision pour l’armée : aussi les Pays-Bas échappèrent-ils bientôt à ce monarque. Villeroi y perdit la bataille de Ramillies, journée plus sanglante, plus honteuse et plus décisive que celle de Hochstett.

    Louis XIV avait à se reprocher un choix imprudent ; il le sentit, et il eut la noblesse d’âme de ne point faire de reproches à Villeroi. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, on n’est pas heureux à notre âge ». On éprouva encore dans les Pays-Bas un échec à Oudenarde, quoique le duc de Vendôme y commandât, et que le duc de Bourgogne y fût présent. Enhardi par ses succès, le prince Eugène mit le siège devant Lille, qui, après dix mois de la plus héroïque défense, ne se rendit que par l’épuisement des vivres et des munitions.

    Vers le même temps nous perdions l’Italie. Le prince Eugène força les Français dans les lignes qu’ils occupaient devant Turin (1708), et il osa faire des incursions dans la Provence et le Dauphiné. En Espagne, on avait aussi essuyé des revers : Philippe V avait été forcé de fuir de Madrid, à l’approche de l’archiduc, secondé par les Catalans. Mais le maréchal de Berwick était parvenu à y ramener le roi, en gagnant la bataille d’Almanza.

    Le désordre des finances était au comble. Louis ajoutait encore au chagrin de sa vieillesse, aux ennuis de sa cour, l’accablant ennui des controverses religieuses. Enfin la nature semblait aussi se déchaîner contre la France : une seule nuit de l’hiver de 1709 fit périr les oliviers, les vignes, beaucoup d’arbres fruitiers : et, pour comble de désastre, une grande partie des blés fut gelée.

    Louis vit la misère de son peuple et demanda la paix, résigné à subir des conditions rigoureuses ; mais on se fit un plaisir de lui en présenter d’avilissantes ; on alla jusqu’à exiger qu’il envoyât une armée en Espagne pour détrôner son petit-fils. « Puisqu’on veut, reprit Louis XIV, que je continue la guerre, j’aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants. »

    La France oublia ses propres malheurs pour compatir à ceux de son roi. Les défaites des armées françaises furent réparées. La famine elle-même faisait voler sous les drapeaux des milliers d’hommes qui n’espéraient plus d’aliments qu’à la guerre : la bataille de Malplaquet annonçait à l’Europe ce que pouvait être le désespoir des Français ; les maréchaux de Villars et de Boufflers l’engagèrent près des murs de Mons contre Eugène et Marlborough : ils furent repoussés, mais les ennemis durent désespérer de la conquête de la France.

    Cette victoire leur avait coûté 20 000 hommes tués ou blessés, la perte des Français n’avait été que de 8 000 ; sans la blessure du maréchal de Villars ils étaient triomphants : Boufflers avait conduit la retraite en bon ordre. Louis ne s’occupa plus qu’à négocier avec ses ennemis séparément ; toutes les mesures furent prises avec vigueur. Les flottes françaises osèrent s’approcher encore une fois des côtes de l’Angleterre.

    Deux intrépides armateurs, Duguay-Trouin et Jean Bart désolèrent le commerce de l’Angleterre, de la Hollande, de l’Espagne et du Portugal ; la prise de Rio de Janeiro, capitale du Brésil, immortalisa Duguay-Trouin, et réveilla le goût des brillantes aventures. Le duc de Vendôme fut envoyé en Espagne au moment où les Français venaient d’être battus devant Saragosse ; avec les débris d’une armée fugitive, il obtint bientôt la victoire de Villa-Viciosa ; et ce petit-fils de Henri IV établit les Bourbons sur le trône d’Espagne.

    L’année 1711 s’annonça dans la Flandre sous de tristes auspices. Le prince Eugène avait redoublé de confiance et d’impétuosité ; il s’empara de Bouchain, du Quesnoy, de Douai, et poussa des partis jusque dans la Champagne. Ce fut alors que Louis XIV proféra ces belles paroles : « Si je ne puis obtenir une paix équitable, je me mettrai à la tête de ma brave noblesse et j’irai m’ensevelir sous les débris de mon trône. »

    Villars trouva d’autres ressources que celles du désespoir. Cet habile et heureux guerrier, qu’on opposait enfin au prince Eugène, feignit l’inaction. Pendant ce temps, la politique de Louis XIV agissait ; il était parvenu à détacher la reine Anne de la ligue victorieuse. et avait signé avec elle une suspension d’armes, en lui laissant Dunkerque pour gage. Eugène, qui s’occupait du siège de Landrecies, avait mal établi les communications entre les quartiers de son armée : Villars profita de cette faute avec autant d’habileté que d’héroïsme ; et le seul combat de Denain répara l’effet de six grandes batailles perdues.

    L’armée hollandaise y fut entièrement détruite ; Landrecies fut délivrée ; Douai, le Quesnoy furent repris en peu de temps. Dès lors, le Hollande cessa de mettre obstacle à la paix que voulait l’Angleterre. Les conférences s’ouvrirent à Utrecht ; les négociateurs français, parmi lesquels surtout il faut distinguer Torey, firent des prodiges d’habileté ; l’Angleterre et l’Europe consentirent (qui l’aurait cru ?) à laisser le petit-fils de Louis XIV sur le trône d’Espagne.

    L’empereur se refusait encore à traiter sur une telle base ; Villars, pour l’y décider, vint à la rencontre du prince Eugène sur un autre champ de bataille, força ses lignes devant Fribourg, et fit sous ses yeux de rapides conquêtes en Allemagne. L’empereur craignit de laisser écouler le temps où il pouvait encore recueillir quelques fruits de ses précédentes victoires. Eugène et Villars passèrent alors du rôle de généraux à celui de négociateurs.

    Louis XIV, par la paix d’Utrecht (1713), n’eut aucun sacrifice important à faire, si ce n’est la démolition du port de Dunkerque ; Lille rentra sous la domination française. Les alliés s’indemnisèrent par le partage des diverses possessions excentriques de l’Espagne. Une telle paix était infiniment plus utile que celle de Ryswick, qui avait suivi tant de victoires. Louis XIV avait déployé une véritable grandeur dans ses adversités ; qu’on examine toute sa conduite depuis 1709, on y verra toutes les ressources d’un grand et profond caractère.

    L’art avec lequel il sépara ses ennemis triomphants doit être considéré comme le chef-d’œuvre de la politique. Mais ce roi, qui était ainsi parvenu à dompter la fortune, était alors le plus malheureux des pères. Trois générations sorties de son sang avaient disparu dans l’espace de quelques mois ; le dauphin, élève de Bossuet et de Montausier, mourut en 1711 à l’âge de 10 ans. Quoiqu’il fût certain que la petite vérole avait causé la mort de ce prince, il y eut quelque rumeur d’emprisonnement, et l’on affecta de diriger des soupçons sur le duc d’Orléans, neveu du roi, prince d’un courage brillant, d’un esprit aimable, mais de mœurs corrompues.

    Au mois de février 1712, un mal qui avait tous les effets d’une épidémie et que l’on nommait rougeole pourprée, frappa et enleva plus de cinq cents personnes, dont quelques-unes étaient du rang le plus distingué ; la duchesse de Bourgogne en fut atteinte : cette princesse avait seule le privilège d’égayer et d’embellir une cour attristée par l’âge et par les malheurs du monarque. Louis XIV et madame de Maintenon, également séduits par ses grâces divines, son enjouement et ses manières caressantes, en avaient fait leur fille chérie. Les progrès du mal furent rapides ; le duc de Bourgogne, qu’on nommait alors le dauphin, rendait à la duchesse les plus tendres soins, et déjà il portait sur son visage les symptômes de cette cruelle maladie.

    La dauphine expira le 12 février. Le roi s’était retiré avec madame de Maintenon à Marly, pour alléger, par des méditations religieuses, le poids de sa profonde affliction. Le dauphin eut la force de venir se présenter devant son aïeul : mais il le glaça d’effroi par l’expression concentrée de sa douleur, et par les signes trop caractérisés d’une maladie prochaine. Le roi lui parla avec la plus vive émotion ; il n’était personne qui pût contenir ses larmes. Le prince que Fénelon avait si bien formé d’après sa belle âme et son brillant génie, mourut le 18 février. L’aîné de ses deux fils, le duc de Bretagne, ne lui survécut que deux jours ; le second, le duc d’Anjou (depuis Louis XV) était dangereusement malade. Une même cérémonie funèbre réunit l’époux, l’épouse et leur fils.

    A la vue de ce déplorable spectacle, le peuple fut éperdu dans sa douleur, et injuste dans ses soupçons. On parlait d’empoisonnement ; le duc d’Orléans entendit de son palais les cris publics qui le nommaient empoisonneur : la cour l’accusait avec moins d’animosité et plus de perfidie. Toutes ces rumeurs sinistres semblaient autorisées par la déclaration des médecins, qui, à l’ouverture des trois cadavres, avaient cru reconnaître les effets du poison.

    Le roi fut ébranlé, mais il eut la force de résister à ses propres préventions contre un neveu dont il connaissait les principes dissolus et irréligieux. Le duc d’Orléans, désespéré, vint demander au roi que la Bastille lui fût ouverte. Louis craignit un éclat qui pouvait ajouter beaucoup aux malheurs de la France ; le chimiste Homberg, que l’on accusait d’avoir fourni les poisons employés par le duc d’Orléans, demandait vivement de prouver son innocence par une instruction juridique.

    Le roi avait paru d’abord consentir à l’offre généreuse du savant calomnié ; mais lorsque celui-ci vint se présenter à la Bastille, elle lui fut fermée. Depuis, Louis XIV ne se permit jamais un mot, un geste qui pût autoriser ou réveiller les injustes soupçons élevés contre le duc d’Orléans. Il lui restait encore une nouvelle perte, un nouveau coup à supporter : les fêtes par lesquelles on célébrait une paix qui allait réparer un si long cours de fléaux, ces fêtes n’étaient pas terminées, lorsqu’on apprit la mort subite du duc de Berry, troisième petit-fils du roi. Il avait épousé la fille du duc d’Orléans, et cette princesse l’avait continuellement désolé par les emportements de son caractère et l’éclat scandaleux de ses intrigues.

    Ce prince, en expirant, déclara qu’il était la seule cause de sa mort. Il avait fait une chute à la chasse quelques mois auparavant ; il l’avait dissimulée, et s’était livré depuis à des excès d’intempérance. Le roi, par sa conduite envers la duchesse de Berry et envers le duc d’Orléans, ferma, autant qu’il put, l’accès à de nouveaux soupçons. Louis goûtait bien mal les douceurs de la paix.

    La plaie faite à ses finances par les deux guerres terminées l’une à Ryswick et l’autre a Utrecht, semblait incurable. Le poids des impôts était excessif ; et, malgré tous les soins de l’habile contrôleur général Desmarets, il fallait encore, comme pendant la guerre, subir la loi des traitants. La destruction de Port-Royal, en 1709, avait excité les plaintes légitimes des nombreux amis de ces pieux solitaires. L’affaire de la bulle Unigenituséchauffa encore davantage les esprits : on attribua la conduite du roi, dans ces deux circonstances, aux conseils de son confesseur.

    Le parlement et quelques évêques osaient, pour la première fois, résister aux volontés de Louis XIV. Son âge et ses derniers revers encourageaient une opposition qui entrevoyait un esprit bien différent sous un régent dont les opinions étaient connues. Les jeunes gens se lassaient d’une cour qui n’était plus égayée par les illusions de la gloire et par l’éclat des fêtes.

    Le roi, plus renfermé dans son intérieur, n’imposait plus autant à un peuple accoutumé à tant de prospérités. Lui-même il semblait démentir la rigidité nouvelle de ses principes par les honneurs excessifs dont il comblait les princes légitimés, c’est-à-dire le duc du Maine et le comte de Toulouse, nés d’un double adultère. Ces deux princes, par des qualités plus aimables que brillantes, méritaient l’affection de leur père ; mais la morale, la religion et le droit public des Français furent enfreints par la déclaration du 25 mai 1715, qui les appelait à la couronne au défaut de princes du sang.

    Le peuple souffrait beaucoup de la fin de ce long règne, dont les prospérités l’avaient ébloui pendant plus de quarante années. Le 25 août 1715, jour de la Saint-Louis, le roi, au milieu des hommages qu’il recevait, se sentit grièvement indisposé. Le lendemain, en visitant une plaie que ce prince avait à la jambe, le chirurgien Maréchal découvrit la gangrène ; son émotion frappa le monarque. « Soyez franc, dit-il à Maréchal, combien de jours ai-je encore à vivre ? - Sire, répondit Maréchal, nous pouvons espérer jusqu’à mercredi. - Voilà donc mon arrêt prononcé pour mercredi », reprit Louis sans témoigner la moindre émotion. Il s’entretint avec le duc d’Orléans qui allait être appelé à présider le conseil de régence.

    Le lendemain il se fit amener le duc d’Anjou, son arrière-petit-fils, âgé de cinq ans, et lui adressa ces paroles qui caractérisent bien ce monarque : Admirable en sa vie et plus grand dans sa mort. « Mon enfant, lui dit-il, vous allez être un grand roi. Ne m’imitez pas dans le goût que j’ai eu pour la guerre. Tachez d’avoir la paix avec vos voisins. Rendez à Dieu ce que vous lui devez ; faites-le honorer par vos sujets. Suivez toujours les bons conseils ; tâchez de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux de n’avoir pu faire. N’oubliez jamais la reconnaissance que vous devez à madame de Ventadour. »

    Et se tournant vers elle : « Je ne puis assez vous témoigner la mienne. - Mon enfant, je vous donne ma bénédiction de tout mon cœur. Madame, que je l’embrasse. » On approcha de ses bras cet enfant qui fondait en larmes, et il lui donna de nouveau sa bénédiction. Dans la même journée, Louis XIV s’adressa en ces termes à tous ses officiers rassemblés autour de lui : « Messieurs, vous m’avez fidèlement servi. Je suis fâché de ne vous avoir pas mieux récompensés que je n’ai fait ; les derniers temps ne me l’ont pas permis. Je vous quitte avec regret. Servez le Dauphin avec la même affection que vous m’avez servi. C’est un enfant de cinq ans, qui peut essuyer bien des traverses ; car je me souviens d’en avoir beaucoup essuyé dans mon jeune âge. Je m’en vais ; mais l’État demeurera toujours ; soyez-y fidèlement attachés, et que votre exemple en soit un pour mes autres sujets. Suivez les ordres que mon neveu vous donnera ; il va gouverner le royaume : j’espère qu’il le fera bien. J’espère aussi que vous ferez votre devoir, et que vous vous souviendrez quelquefois de moi ».

    A ces paroles, des pleurs coulèrent de tous les yeux. Peu d’heures après, Louis ayant témoigné qu’il avait besoin de repos, la cour fut comme déserte. Madame de Maintenon, loin d’abandonner le roi, comme le lui reproche Saint-Simon, passa cinq jours dans la ruelle de son lit, presque toujours en prières. Il eut avec elle un entretien touchant, où il lui répéta plusieurs fois : « Qu’allez-vous devenir ? Vous n’avez rien. »

    Elle ne partit pour Saint-Cyr, le vendredi 30 août, à cinq heures du soir, que lorsqu’il eut tout à fait perdu connaissance. « Pourquoi pleurez-vous, disait-il à ses domestiques ; m’avez-vous cru immortel ? » Il nomma le Dauphin, le jeune roi ; il lui échappa de dire : « Quand j’étais roi ». Il mourut à Versailles le 1er septembre 1715, âgé de 77 ans ; il en avait régné 72.

    Ce monarque suppléa par un grand caractère aux dons d’un grand génie ; tout ce qu’il conçut, tout ce qu’il exécuta de plus heureux, de plus habile, pendant les années triomphantes de son règne, fut un développement et une amélioration des plans et des actes du cardinal de Richelieu. Celui-ci, inquiet sur une autorité précaire et en quelque sorte usurpée, fut souvent sanguinaire : Louis XIV fonda bien moins sur la terreur que sur l’admiration l’autorité absolue dont il avait reçu l’héritage ; mais, par l’inévitable danger d’un pouvoir sans limites, il fut souvent dur ; les préjugés de son rang et de son siècle le rendirent quelquefois injuste sans remords.

    Il ajouta mille séductions à l’art de régner ; il le purgea des froides scélératesses du machiavélisme. On dirait que le mot de majesté fut créé pour lui. On a eu tort de le juger d’après deux ou trois anecdotes assez suspectes. Quand il lui serait arrivé d’admirer et d’envier le gouvernement turc, ce qu’il y a de certain c’est qu’il n’eut jamais la stupide maladresse de l’imiter. Il trouva le secret de tout subordonner sans avilir aucun ordre de l’État, sans dégrader aucun caractère. Il permit à plusieurs hommes d’être grands et même plus grands que lui. Le tiers état ne reçut pas moins de lui que de ses prédécesseurs ; car il n’y eut pas sous son règne un seul grand emploi auquel des plébéiens ne parvinssent ; tout vint figurer sur le vaste théâtre de gloire ouvert par Louis XIV.

    L’industrie, les richesses et surtout le génie élevèrent par degrés le tiers état jusqu’à la puissance foudroyante qu’il développa sur la fin du XVIIIe siècle. Nous nous garderons bien de donner des éloges trop absolus à un roi qui s’est déclaré coupable d’avoir trop aimé la guerre ; mais quelles que soient ses fautes, la nation française ne peut pas oublier qu’elle lui doit sur tous les points, hormis en ce qui concerne la liberté politique, le rang qu’elle occupa ensuite dans le monde.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Louis XIII le Juste
    (né le 27 septembre 1601,
    mort le 14 mai 1643)
    (Roi de France : règne 1610-1643)
     
    *******
     

    Surnommé le Juste, fils de Henri IV et de Marie de Médicis, Louis XIII naquit à Fontainebleau le 27 septembre 1601. Appelé le 14 mai 1610 au trône de son père sous la tutelle et la régence de sa mère, il fut sacré à Reims le 17 octobre de la même année, déclaré majeur en 1614, et il épousa Anne d’Autriche en 1615.


    Louis XIII le Juste (1610-1643)

    La fin tragique du bon Henri avait fait sur le monarque enfant une impression si vive et si profonde, que dans la nuit qui suivit cette catastrophe il fut agité par les songes les plus effrayants, « rêvant, dit l’Etoile, qu’on voulait aussi lui donner la mort ; de sorte que pour le calmer on fut obligé de le transporter dans le lit de la reine. » Peu d’années après, recevant l’annonce d’une visite du connétable de Castille, ambassadeur d’Espagne, qui marchait accompagné d’une grande suite de seigneurs du même pays, il demanda son épée avec une intention très marquée. On eût dit que la nature lui inspirait une forte antipathie pour une nation qui avait ourdi tant de trames contre les rois auxquels il succédait, et mis la France à deux doigts de sa perte.

    A l’avènement de Louis XIII le royaume était encore agité par les factions composées, soit des débris de la ligue, soit du corps des protestants : les princes du sang, mécontents, s’étaient retirés de la cour ; mais le traité de Sainte-Menehould conclu le 16 mai 1614 et le succès des conférences de Loudun rétablirent le calme, qui toutefois ne fut pas de longue durée. On assembla les états généraux, qui n’eurent d’autre résultat que beaucoup de discours sur tous les abus anciens et nouveaux, sans qu’on parvînt à en réformer un seul.

    Le jeune roi resta pendant toute son adolescence étranger aux affaires, ne s’occupant que de chasse et de plaisirs, d’exercices guerriers. Le premier acte politique auquel il s’associa fut l’arrestation du prince de Condé le 1er septembre 1616 ; il aida sa mère dans l’exécution de ce projet hardi, distribua lui-même des armes aux gardes. Mais, inspiré par les conseils de son favori Charles d’Albert de Luynes, Louis commença à songer sérieusement à la situation déplorable des affaires. Luynes, trouvant devant lui la reine mère, dont l’humeur altière et grondeuse fatiguait le roi, fit entendre à celui-ci qu’il devait sortir de la tutelle honteuse dans laquelle il était tenu au Louvre.

    Il lui proposa de se soustraire à cet état de dépendance en se réfugiant soit dans l’armée des princes révoltés, soit dans le château d’Amboise, dont lui, de Luynes, avait obtenu le gouvernement, ou en se défaisant du maréchal d’Ancre, le ministre et l’âme des projets de Marie de Médicis. Louis adopta ce dernier parti. Le meurtre du favori fut décidé par lui, et il choisit lui-même le lieu de l’exécution. Quelques hommes obscurs et de mauvais renom y prêtèrent leur concours ; et quand l’assassinat eut été accompli, le baron de Vitry, chef des meurtriers, porta les dépouilles du malheureux au roi, qui leur en fit don. Louis se mit alors à la fenêtre du Louvre, dans la cour duquel retentissaient des acclamations, et se faisant porter par le colonel des Corses d’Ornano qui était dans le complot : « Grand merci à vous, mes amis s’écria-t-il. Maintenant je suis roi ».

    Puis il donna l’ordre qu’on allât lui chercher les vieux conseillers de son père. Sur la nouvelle de ce qui venait de se passer, le duc d’Anjou, frère du roi, le comte de Soissons, le cardinal de Guise et d’autres seigneurs se rendirent à la cour pour le complimenter. La reine mère eut ordre de rester dans ses appartements. L’évêque de Luçon (Richelieu) se glissa aussi dans cette foule intéressée, cherchant à se maintenir en faveur, regrettant peu d’ailleurs le maréchal d’Ancre. Le roi Louis XIII distribua de nouveau les charges. Le coup d’État ayant réussi, il n’y eut pas assez de malédictions contre Concini ; le roi fut proclamé grand, généreux, magnanime. C’est ainsi que ce prince, qui n’avait pas encore atteint sa seizième année, commença de régner. Les hostilités qui avaient éclaté entre les seigneurs furent suspendues.

    L’éloignement de Marie de Médicis, au joug de laquelle son fils était pressé de se soustraire, contribua aussi au retour de la tranquillité publique. Privée de ses gardes, et retenue prisonnière dans son appartement, cette princesse finit par être exilée à Blois. C’était un des résultats de la faveur subite de Charles d’Albert, duc de Luynes, depuis connétable, faveur qui causait beaucoup d’ombrage aux plus grands seigneurs du royaume : ils saisirent ce nouveau prétexte pour soulever plusieurs provinces, se rendirent auprès de la reine mère, qui avait été tirée audacieusement du château de Blois par le duc d’Epernon, et ils épousèrent sa querelle.

    Ayant échoué dans leurs projets au Pont-de-Cé, où ils furent taillés en pièces, ils demandèrent et obtinrent leur pardon. Marie de Médicis, grâce à l’habileté de Richelieu, alors évêque de Luçon, eut part au traité de paix signé le 9 août 1620. Un peu plus tard, Louis XIII voulut réunir le Béarn à la couronne et contraindre les protestants à restituer les biens ecclésiastiques qu’ils avaient usurpés avant le règne de Henri IV : ils se révoltèrent.

    Le roi marcha contre eux : Saumur, Sancerre, Nérac, Pons, Castillon, Sainte-Foi, Bergerac et diverses autres places de la Guyenne et du Languedoc lui ouvrirent leurs portes. Saint-Jean d’Angely ayant refusé d’en faire autant, ses remparts furent démolis. Montauban, qui était défendu par le maréchal de la Force, arrêta le cours des succès du roi ; et il fut obligé, à son grand mécontentement, que partagea bientôt toute la France, de lever le siège, pendant lequel un grand nombre de personnes de distinction avaient péri. Le duc de Mayenne fut tué dans la tranchée.

    Le connétable mourut la même année 1621, et fut remplacé dans la confiance du monarque par le cardinal de Richelieu, qui, ayant eu l’adresse de captiver Louis, devint son premier ministre et l’excita à continuer la guerre. Ce prince donna une preuve remarquable de courage, lorsqu’à la tête de ses gardes il passa dans l’île de Riès, séparée du Poitou par un petit bras de mer, et en chassa le duc de Soubise, un des chefs des factieux.

    Mais un des faits les plus mémorables de son règne fut le siège de la Rochelle, boulevard des calvinistes, qui étaient soutenus par l’Angleterre. Cette place résista plus d’un an, et elle aurait pu tenir encore davantage sans la fameuse digue ordonnée par Richelieu, et exécutée par Métezeau, qui rendit les secours des Anglais impossibles. Le roi, qui assista au siège, depuis le mois de mars 1628 jusqu’à la reddition de cette ville, y fit son entrée le 1er novembre et signala sa clémence, après avoir montré la plus grande intrépidité.

    A la suite de cette brillante campagne, Richelieu qui s’intéressait à la gloire du prince, et qui, en même temps, voulait l’enlever aux cabales que la reine et son conseil excitaient contre son ministère, le persuada d’aller lui-même secourir le duc de Nevers, nouveau duc de Mantoue, et le défendre contre les prétentions que le duc de Savoie manifestait sur le Montferrat-Montouan. Louis XIII part de Paris au milieu d’un hiver rigoureux, force, en personne, le Pas de Suze (7 mars 1629), bat la petite armée du duc de Savoie, chasse les Espagnols de Casal, s’empare de Pignerol, et, par le traité de Querasque, conclu en 1631, met son allié en possession du duché qu’il revendiquait.

    Ce traité acquit au monarque français le titre de libérateur de l’Italie. Revenu dans sa capitale avec Richelieu, il y trouva plus d’intrigues qu’il n’en avait laissé au delà des Alpes entre l’Empire, l’Espagne, Venise, la Savoie, Rome et la France. Gaston, duc d’Orléans, frère du roi, s’étant révolté par jalousie de l’autorité du cardinal, plusieurs seigneurs embrassèrent son parti, notamment le duc de Montmorency, qui aspirait à en devenir le chef : celui-ci souleva le bas Languedoc, dont il était gouverneur ; mais il fut pris les armes à la main au combat de Castelnaudary, et Richelieu lui fit trancher la tête à Toulouse le 30 octobre 1632.

    En vain les Espagnols et les Allemands, irrités de nos succès guerriers, s’unirent-ils pour en arrêter le cours : leur ligue fut dissipée, grâce à l’alliance contractée par Louis XIII avec Gustave-Adolphe, roi de Suède, et plus encore grâce au courage de nos troupes. Les ennemis battus sur plusieurs points, l’orgueil de la maison d’Autriche abaissé, la conquête de la Lorraine effectuée, ainsi que celle d’une grande partie de la Catalogne, la réduction du Roussillon, tels furent pour la France les fruits de cette coalition formée contre elle.

    Louis XIII ne jouit pas longtemps de ses triomphes, troublés par des murmures de l’intérieur de la France, qui à la vérité, n’arrivaient pas toujours jusqu’à lui : il n’eut même pas la satisfaction de voir la guerre terminée ; il mourut à Saint-Germain en Laye le 14 mai 1643, dans le moment où il espérait conclure une paix avantageuse ; il était alors âgé de 42 ans. Richelieu l’avait précédé de quelques mois au tombeau.

    Nous avons un Mémoire fidèle des choses qui se sont passées à la mort de Louis XIII, par Dubois, l’un des valets de chambre de Sa Majesté. L’exactitude de ce journal, écrit d’un style naïf et vraiment touchant, ne permet pas d’admettre les récits qu’une foule d’écrivains ont copiés, les uns d’après les autres, sur les derniers moments de ce monarque. Dubois passe sous silence le dialogue qui est supposé avoir eu lieu, trois semaines avant la mort du roi entre lui et le Dauphin, âgé de quatre ans et demi, à la suite de la cérémonie du baptême de ce prince, qui eut pour parrain le cardinal Mazarin et pour marraine la mère du grand Condé.

    Certes, il n’a pas dû répondre à son père qui lui demandait quel nom il portait maintenant : Je m’appelle Louis XIV ; mais Louis XIII aurait eu raison de repartir : Pas encore, mon fils ; au surplus, ce sera bientôt si telle est la volonté de Dieu. Le jeune Dauphin témoigna au contraire, dans les derniers jours de la vie du roi, une vive douleur à l’idée seule de le perdre. Il est également prouvé que Louis XIII mourant ne fut point abandonné ; qu’il reçut même pendant sa maladie, de la reine et de toute sa maison, les soins les plus assidus ; enfin, que, s’il exprima, une fois entre autres, le désir que l’on se dérangeât afin qu’il pût voir le jour par les fenêtres de sa chambre à coucher, c’est parce qu’il y avait toujours trop de monde autour de lui.

    On a remarqué que ce prince termina sa carrière le même jour (14 mai) où il était monté sur le trône et presque à la même heure où avait eu lieu l’assassinat de son père. Il n’avait pas été aimé pendant sa vie : il ne fut pas regretté après sa mort. Louis XIII ne possédait aucune des qualités brillantes qui distinguent les grands rois ; il était d’un caractère timide et un peu sauvage. Naturellement triste, se défiant toujours de lui-même, et presque continuellement malade, il ne goûta ni les plaisirs de la grandeur ni les douceurs de la vie privée. Il craignait la représentation, excepté dans les cérémonies, qu’il aimait beaucoup. Il était essentiellement juste et religieux ; ses intentions étaient pures, son esprit droit, et il ne manquait pas de discernement. Quand il jugeait d’après lui, il jugeait bien ; et on ne le gouvernait guère qu’en le persuadant.

    Les hommes, plutôt que les femmes, eurent de l’empire sur lui, et sous son règne, le titre de favori, selon l’expression du président Hénault, fut comme une charge dans l’État : mais ses favoris le trahissaient. Bassompierre, le voyant un jour fort en colère contre celui que lui-même appelait le roi Luynes, lui dit : « Sire, vous êtes bien à plaindre de vous mettre toutes ces fantaisies dans la tête. Le connétable l’est bien aussi de ce que vous prenez ces ombrages de lui ; et moi, je le suis encore plus de ce que vous me les avez découverts, car un de ces jours vous vous querellerez ensemble ; ensuite vous vous apaiserez, et c’est moi qui serai sacrifié, de même que les maris et femmes chassent les valets auxquels ils ont confié la mauvaise volonté qu’ils avaient l’un contre l’autre. » Le roi lui promit un secret inviolable vis-à-vis de Luynes, et l’assura qu’il n’en avait encore parlé qu’à son confesseur, le P. Arnoux.

    Si Louis XIII avait eu des vertus éminentes, il aurait manqué de moyens pour les faire paraître au grand jour. Il n’était ni assez éclairé ni d’un caractère assez ferme pour opérer par lui-même le bien de son peuple ; mais il le désirait de bonne foi. Incapable de vastes projets, il en connaissait du moins le prix, et il les appuyait de toute son autorité. Du reste, dégoûté de la lecture dès sa plus tendre jeunesse, il ne perfectionna point par l’étude ce que la nature avait commencé en lui. Il ne montra aucun goût pour les lettres, quoique Corneille eût déjà enfanté sa tragédie du Cid, et quoique Richelieu, sous le nom de son maître, établît, en 1637, l’Académie française, en triomphant de la résistance du parlement de Paris.

    Ce prince ne contribua en rien aux progrès que commençaient à faire, depuis qu’il était sur le trône, la politesse et les arts. Sobre, chaste, ennemi du faste, il ne se permettait guère d’autres amusements que la chasse, pour laquelle il était passionné, sans que cependant elle l’entraînât jamais à oublier ses devoirs de roi. Il tirait au vol si parfaitement, qu’un plaisant, faisant allusion au surnom de Juste, disait : « Juste... à tirer de l’arquebuse. »

    Il cultivait aussi avec succès la musique et la peinture. Sa piété sincère n’était pas exempte de scrupules excessifs, qui décelaient en lui la faiblesse de l’âme plus encore qu’un défaut de lumières. Les obstacles le rebutaient ; et il abandonnait aisément, si ce n’est sur le champ de bataille, les entreprises pour lesquelles il avait montré d’abord le plus d’empressement.

    Peu semblable à son père, qui, dans les temps de détresse, payait ses officiers de bonnes paroles, Louis XIII avait avec eux, et il en convenait lui-même, une sécheresse qu’il semblait tenir de sa mère. Malgré l’assertion de quelques écrivains du temps, il est constant que ce monarque aimait la guerre, et l’entendait bien, surtout pour ce qui concerne le commandement de l’infanterie, les fortifications et l’artillerie. Il se plaisait aux travaux d’un siège ; et, quoique son faible tempérament ne lui permît pas d’être constamment à la tête de ses armées, il donna des preuves non équivoques d’un grand courage dans toutes les occasions où il se trouva en personne. « Et cependant, dit l’auteur de l’Abrégé chronologique de l’histoire de France, sa valeur était sans chaleur et sans éclat ; elle n’eût pas été bonne, comme celle de Henri IV, pour conquérir un royaume. »

    Au siège de Royan (1622) il s’exposa plus d’une fois de manière à faire craindre pour sa vie. Un jour, plusieurs des chefs de l’armée confièrent leur sollicitude à Lachau, premier aumônier du roi, qui lui dit : « Tous vos officiers, sire, seront enfin obligés de vous adresser la même prière que les capitaines de David lui firent autrefois : Vous ne viendrez plus à la guerre avec nous, de peur que la lumière d’Israël ne s’éteigne avec vous ». Louis XIII, presque toujours victorieux, se montra clément, par calcul peut-être plus que par sentiment ; il le fut surtout dans la guerre qu’il fit à ses sujets de la religion réformée.

    Après la prise de Saint-Jean d’Angely (1621), le duc de Soubise, qui était à la tête des rebelles, vint se jeter à ses pieds et lui faire des protestations de fidélité à venir. « Je serai bien aise, lui dit le roi en lui mettant la main sur l’épaule, que dorénavant vous me donniez lieu d’être plus satisfait de vous que je n’en ai eu de sujet par le passé. Levez-vous, et me servez mieux désormais. »

    Ainsi qu’il a été observé plus haut, Louis était scrupuleux en matière de religion ; on ne dissipait ses doutes qu’en étayant les arguments qu’on lui opposait d’exemples frappants ou de citations tirées des Écritures. Les habitants de Nègrepelisse, petite ville calviniste du Quercy, s’étant révoltés (1622), et ayant égorgé pendant la nuit un bataillon de troupes du roi, logées dans leurs murs, Louis XIII marcha contre eux pour les punir.

    Malgré son juste ressentiment, il était disposé à pardonner à ces malheureux, qui, après la vive résistance, lui demandaient grâce, se voyant sur le point d’être forcés par un assaut général : mais l’animosité de l’armée royale était à son comble. Le prince de Condé, qui, dans ces circonstances, se trouvait auprès du roi, prit un bréviaire, l’ouvrit, et lui fit remarquer que, dans les leçons du jour, tirées de l’Ancien Testament, le prophète Samuel reprochait à Saül d’avoir épargné les Amalécites : il n’en fallut pas davantage pour décider du sort de Nègrepelisse.

    Louis XIII n’aimait pas le cardinal de Richelieu, qui sut étendre et faire respecter le pouvoir du souverain sous le nom duquel il gouvernait l’État comme son chef. Par une connaissance de sa propre faiblesse, bien rare, surtout dans un roi, Louis sentait qu’il ne pouvait se passer de l’appui d’un pareil ministre : c’était un besoin pour le timide monarque d’être dominé ; et trouvant le poids de l’autorité au-dessus de ses forces, il se livrait sans réserve à Richelieu : cependant, il éprouvait souvent le désir de secouer le joug ; mais il n’en eut jamais la force.

    Enfin, comme le dit Voltaire, il voulait être maître et se donnait toujours un maître. Il ne pardonnait pas intérieurement au cardinal l’impossibilité où il était de régner sans lui. Du reste, tout en le brusquant de temps en temps, comme pour reprendre ses droits, il le soutint dans presque toutes les occasions, malgré l’espèce d’éloignement qu’il éprouvait pour lui, contre les attaques réitérées des courtisans, parce qu’il le croyait utile au bien de L’État.

    Dans une telle conduite, à laquelle il ne manquait que plus de suite, ne doit-on pas reconnaître de la sagesse, de la grandeur d’âme, beaucoup de jugement et même de générosité ? Et certes, le cardinal, entraîné par l’ascendant d’un caractère impérieux, ne gardait pas toujours avec Louis XIII, au moins de première impulsion, la mesure convenable.

    Un soir, le roi venait de lever le conseil ; le ministre parlait à quelqu’un devant la porte du cabinet, sans s’apercevoir du mouvement qui se faisait derrière lui. Tout à coup les battants s’ouvrent. Richelieu, averti alors seulement, veut se ranger ; le roi était déjà tout près, et le poussant avec un ton d’humeur : « Eh ! passez, monsieur, passez, lui dit-il ; ne sait-on pas bien que c’est vous qui êtes le maître ici ? » Obéir et désobéir semblait également difficile ; le cardinal n’hésita pas : « Je passerai, sire, puisque votre Majesté me l’ordonne, reprit-il d’un air très soumis, mais ce sera comme le moindre de vos serviteurs ».

    En même temps, il saisit le flambeau d’un des pages, et marche devant le monarque, comme pour l’éclairer. Cette ingénieuse présence d’esprit, cette preuve de souplesse donnée par un courtisan consommé, finirent, dit-on, par mettre Louis XIII en gaieté. Ce grand homme d’État, sur son lit de mort, entendant le roi se plaindre de perdre son principal appui dans le moment où il en avait le plus besoin, lui dit : « Sire, je vous laisse de bons ministres. Vous ne devez rien appréhender de vos ennemis du dehors, si vous suivez les conseils de ceux que j’ai mis dans les affaires. C’est uniquement votre petit coucher que vous avez à craindre ; il m’a donné plus de peine que tous les étrangers ensemble. »

    Après la mort du cardinal, on crut que Louis allait ordonner l’élargissement de toutes les personnes que le ministre tout puissant avait fait enfermer ; mais il tint la même conduite que s’il eût été l’auteur de leur emprisonnement ; il fut sourd à toutes les sollicitations, de sorte que pour obtenir la liberté de ces malheureux on fut obligé de le prendre par le faible qu’on lui connaissait pour l’économie : quelques courtisans lui représentèrent qu’il pouvait épargner des sommes considérables en laissant sortir ceux qui étaient détenus à la Bastille. Frappé de ce raisonnement plus que de tout autre, le roi permit qu’on renvoyait les prisonniers, parmi lesquels figuraient Vitry, Cramail et Bassompierre.

    Tous les auteurs contemporains ont beaucoup parlé de la chasteté de Louis XIII. Il paraît certain que la vue d’une belle femme le ravissait ; il aimait à se trouver avec elle, à la regarder, à l’entendre. On craignait que celle qu’on lui avait donnée pour épouse n’aspirât tôt ou tard à le gouverner, ne fût-ce qu’en gagnant sa confiance : en conséquence, Richelieu, en cela d’accord avec la reine mère, commença par lui inspirer de l’éloignement pour Anne d’Autriche ; et ce prince offrit bientôt le singulier spectacle d’un mari ne se souciant plus de sa femme, sans même penser à lui être infidèle.

    Trop religieux pour avoir ce qu’on appelle une maîtresse, il voulait au moins se faire une amie. Mademoiselle d’Hautefort n’apprécia pas assez cette distinction : et ses indiscrétions multipliées lui en firent perdre les avantages. Il appartenait à l’aimable et vertueuse la Fayette de captiver le monarque et de fixer son attachement : « mais les amours de Louis XIII, dit un écrivain de cette époque, étaient purement spirituels, d’âme à âme, et les jouissances en étaient vierges. »

    La reine ayant un jour reçu un billet dont elle avait probablement à faire mystère pour de bonnes raisons, Louis entra dans l’instant même où elle achevait de le lire, et où elle le confiait à la garde de mademoiselle d’Hautefort. Le roi témoigna un vif désir d’avoir ce billet entre ses mains ; mais le refus étant formel, ils se débattirent assez longtemps sur le ton du badinage ; à la fin, mademoiselle d’Hautefort, qui ne pouvait plus se défendre, mit le papier dans son sein, et le jeu en resta là, Louis n’ayant pas osé pousser sa curiosité plus loin.

    En général, il traitait ses maîtresses comme ses favoris ; il en était jaloux, et c’était là que se bornait la démonstration, peut-être aussi la réalité de ses sentiments. Sa jalousie du pouvoir que lui-même avait donné ou laissé prendre porta principalement sur son premier ministre ; mais il avait éprouvé de bonne heure le même sentiment pour le connétable de Luynes, qu’il regretta fort peu lorsqu’il le perdit, en 1621.

    Il montra encore moins de regrets de la mort de son cher ami Cinq-Mars. Malheureux par caractère, malheureux au milieu des succès de ses armes, il redouta sa mère, qu’il laissa mourir dans l’exil et dans la pauvreté, n’osant pas à cette occasion essayer de résister au cardinal ; il redouta sa femme, son frère, enfin ceux qui jouissaient plus spécialement de sa confiance et même de sa faveur.

    La longue stérilité de la reine et plusieurs circonstances de la naissance de Louis XIV ont donné lieu à bien des commentaires fâcheux, surtout de la part des écrivains protestants. Voici comment s’expliquent à cette occasion quelques historiens. Richelieu, alarmé des entretiens fréquents que le roi avait avec mademoiselle de la Fayette, dont il connaissait l’esprit vif et pénétrant, employa tous les moyens imaginables pour que ce prince se dégoûtât d’elle. A la fin, il en vint à bout. Mademoiselle de la Fayette sollicita et obtint la permission de se retirer au couvent de la Visitation, à Paris.

    Louis, qui se défiait de quelque intrigue de la part de son ministre, voulut s’expliquer avec son amie, et convint d’un rendez-vous ; il annonça qu’il irait à la chasse du côté de Grosbois ; mais s’étant dérobé à sa suite, il se dirigea aussitôt vers la Visitation. L’entretien qu’il y eut sans témoins dura quatre heures ; on était alors au mois de décembre, et il n’y avait pas moyen de retourner à Grosbois. Le roi fut donc obligé de passer la nuit à Paris ; et il ne se trouva, dit-on, pour lui, au Louvre, ni table, ni lit ; ce qui paraît assez extraordinaire : la reine lui proposa à souper et à coucher. A ce moment Louis XIII, grâce aux avis de son confesseur, le P. Sirmond, peut-être même à ceux de mademoiselle de la Fayette, et aux sentiments de religion qu’il n’avait jamais cessé d’avoir dans le cœur, était disposé à se rapprocher de sa femme, pour laquelle on avait travaillé de longue main à entretenir son indifférence naturelle.

    Cette indifférence s’était même changée en aversion depuis qu’on avait persuadé ce prince crédule et défiant qu’Anne d’Autriche était entrée dans la conjuration de Chalais. L’embarras où il se trouvait fut cause qu’il accepta de bonne grâce la proposition qui lui était faite ; et c’est par cette chaîne d’événements que la reine, après vingt-deux ans de mariage, devint enceinte de Louis XIV, qui naquit dans les neuf mois précis, à compter de cette nuit.

    En 1638, Louis XIII choisit le 15 août pour mettre sa personne, sa couronne et la France sous la protection spéciale de la Vierge ; et il ordonna par une déclaration du 10 février suivant que tous les ans on fît une procession solennelle à Notre-Dame de Paris et dans tout le royaume, en mémoire de cette consécration.

    L’histoire de son règne n’est le plus souvent que celle du cardinal de Richelieu, qui, rapportant tout à sa personne, exerça comme ministre l’autorité du monarque le plus absolu, et qui éclipse son maître aux yeux de la postérité. On connaît l’inscription relative au monument que Richelieu avait fait ériger sur la place Royale, plutôt à sa propre gloire qu’en l’honneur de Louis XIII. Mais est-il juste d’attribuer exclusivement à ce grand personnage tout ce qui a illustré l’époque pendant laquelle il a tenu les rênes de l’Etat ?

    On ne peut pas dire qu’on méconnaissait en tous points dans Louis XIII le fils de Henri IV. Jamais il n’avait cessé entièrement de s’occuper du soin des affaires principales de son royaume ; seulement son imagination et sa conscience étaient trop facilement effrayées des détails du gouvernement. Au surplus, il se montrait parfois avec avantage dans le cabinet et au conseil, quoiqu’il fût encore mieux, c’est-à-dire plus ferme et plus résolu, à la tête de ses armées. Dès qu’il s’agissait de ce qui intéressait véritablement la gloire de la France, il cessait de se laisser conduire par ses favoris.

    Lors de la perte de Corbie, en 1636, événement qui consterna Paris et la cour, Louis XIII lutta fortement dans le conseil, et, en donnant d’excellentes raisons contre Richelieu, qui lui proposait de se retirer au delà de la Seine, il commanda qu’on fût prêt à le suivre le lendemain matin. Cette ville ne se rendit, le 14 novembre, qu’après un mois de blocus et huit jours de tranchée ouverte.

    Ce qui manquait principalement à ce prince, et qu’on regrette toujours de voir manquer au chef d’un grand royaume, c’était d’avoir autant de courage dans l’esprit qu’il en avait dans le cœur. Cependant rien ne prouverait plus le courage de l’esprit, et même l’élévation de l’âme, que la réponse qu’il fit étant en Savoie, dans une circonstance où l’on voulut l’effrayer d’une maladie qu’on croyait être la peste. Tout à coup on vient lui annoncer que la maîtresse même de la maison où il passait la nuit, est atteinte de cette maladie. « Retirez-vous, dit-il d’un ton calme, et priez Dieu que vos hôtesses ne soient pas attaquées de la peste, comme la mienne. Qu’on tire les rideaux de mon lit : je tâcherai de reposer, et nous partirons demain de bon matin. »

    Il a souvent été peint avec une sévérité que la justice de la postérité ne doit pas adopter aveuglément ; le malheur de son caractère et de sa vie privée s’est trop attaché à sa mémoire. On nous l’a montré comme mauvais fils et mauvais frère, comme ami faible et peu sûr, époux inquiet et soupçonneux ; ne pardonnant qu’à regret, dissimulé par faiblesse et par défiance, plutôt que par cette politique fine d’un souverain qui cache ses desseins, afin de les mieux accomplir ; incapable enfin de faire de grandes choses, et ne se sentant pas même l’énergie nécessaire pour envisager d’abord un parti à prendre, s’il était important, loin d’oser l’approfondir et en suivre lui-même l’exécution.

    Le président Hénault paraît avoir bien jugé lorsqu’il dit de Louis XIII : « Père et fils de deux grands rois, la Providence l’avait fait naître dans le moment qui lui était propre ; plus tôt il eût été trop faible, plus tard trop circonspect. » La couronne acquit sous son règne une force que celui de Henri IV n’avait pas assez consolidée ; et au moment de sa mort, la France se trouva toute préparée aux merveilles du règne de Louis XIV.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Berthe de Hollande (née vers 1055, morte le 30 juillet 1094)
     
    ********
     
    Roi à huit ans sous la tutelle de Baudouin, comte de Flandre, Philippe Ier épousa à dix-neuf ans une princesse assez belle, Berthe de Hollande, fille du comte de Hollande Florent Ier et de Gertrude de Saxe. C’était en 1072 ; le mariage répondait à des nécessités politiques. Cinq ans plus tôt, Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, avait conquis (...)
     
    ****
    Le titre proprement dit de reine de France ne devrait pas, à la rigueur, remonter au-delà de sainte Clotilde femme de Clovis, puisque c'est sous le règne de ce prince que la Gaule fut identifiée au royaume des Francs, et que ce Clovis est le véritable fondateur de la monarchie française
     
     

    Avant lui, on le sait, les Francs élisaient leurs chefs en les plaçant sur un bouclier, après les avoir choisis parmi la plus illustre famille de la tribu. Ce n'était pas, certes, le pouvoir absolu que possédaient ces hommes à longue chevelure, ainsi proclamés librement, puisque Clovis lui-même n'était pas investi de la domination à ce point ; mais c'était le plus haut grade, la dignité par excellence, la souveraineté en principe, la royauté sans le nom de roi. Encore quelques historiens le leur confèrent-ils.

    Puisqu'il en est ainsi et que l'histoire nous a laissé, d'une façon un peu confuse peut-être, mais fort vraisemblable, les noms de certains de ces chefs appartenant aux Francs Saliens, pourquoi ne parlerions-nous pas de leurs compagnes ? En ce temps, la femme était fort peu considérée par l'homme et partout où ne régnait pas le christianisme, elle était réduite au rang d'esclave, courbée sur la terre qu'elle avait seule la mission de cultiver.

    Certaines femmes étaient
    destinées à grandir
    dans la vie guerrière

     

     

     

     

    Mais elle était aussi, dit un historien autorisé, destinée à grandir dans la vie guerrière, car elle avait alors la force plus que la grâce ; sa taille colossale lui permettait, vierge encore, de manier le javelot. Elle devait donc devenir la compagne des dangers de l'homme, unie à son destin, dans la vie, dans la mort. « Elle ne s'éloigne pas, ajoute-t il, du champ de bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des combats, la walkirie charmante et terrible, qui cueille, comme une fleur, l'âme du guerrier expirant qu'elle va chercher jusque sur la plaine funèbre ».

    Ces femmes sont avec l'or, l'objet des guerres, le but des courses héroïques ; on craint souvent de leur désobéir, témoin cet épisode de la guerre des Huns, pendant laquelle certain marhgraf du nom de Rüdiger se voit obligé de combattre les Burgondes qu'il aime, pour complaire à l'épouse d'Attila, Chriemhild, qui le lui ordonne. C'est avec les larmes aux yeux que l'intrépide guerrier s'avance vers son ami Hagen, dont on le force à faire un ennemi. Il lui prête son bouclier et voudrait lui en faire présent ; mais il en est empêché par cette même femme et s'écrie alors :

     

    Je te donnerais volontiers mon bouclier.
    Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
    N'importe ! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
    Ah ! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgondes.

     

    Elles méritent donc de prendre place près de leurs époux, ces personnalités qui auraient pu devenir si envahissantes que l'on trouvait bon, dès cette époque, de promulguer une loi pour les éloigner du trône. Cette loi, que l'on appela la loi salique du nom des Francs Saliens eux-mêmes, est le plus généralement attribuée à Pharamond qui, selon l'abbé Trithème, serait fils de Marcomir V, un des princes les plus renommés de cette peuplade salienne qui, dès la fin du IVe siècle, avait pénétré dans l'île des Bataves (aujourd'hui la Hollande), entre les embouchures du Rhin et de la Meuse. Pharamond est dit le premier de nos rois, son histoire est peu connue puisqu'un écrivain a pu la résumer en un distique assez facile.

     

    En l'an quatre cent vingt, Pharamond, premier roi,
    Est connu seulement par la salique loi.

     

    Quoi qu'il en soit, sa femme doit être appelée la première de nos reines. Elle passe pour être fille du roi des Cimbres et aurait porté le nom d'Argote.

    NOTE : Sous les Mérovingiens et les Carolingiens, les fils du roi défunt se partagent son royaume. À partir de la dynastie capétienne, cette règle change, un seul héritier de la couronne étant désigné. La liste des épouses de souverains rassemblées ici comporte des reines ayant régné sur :

    • une ou plusieurs division(s) de la France d'alors (vert clair) :
      • Austrasie ; Neustrie ; Bourgogne (ces 3 régions sont issues du partage du royaume en 561)
      • Aquitaine ; Lotharingie ; Empire d'Occident
    • la totalité du royaume de France (vert foncé)
    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Clotilde
    (née en 475, morte en 545)
    (Épouse Clovis Ier (roi des Francs) en 493)
     
    *******
     

    Clotilde était jeune et belle ; la pureté de sa foi l’avait mise en renom parmi les populations chrétiennes de la Gaule. Cependant sa vie s’écoulait dans les larmes ; car elle et sa sœur Chrona restaient seules de toute leur famille, et là où elles avaient vu régner leur père elles étaient prisonnières. Les exercices pieux étaient la seule consolation qui leur fût laissée : Chrona avait pris le voile des vierges consacrées à Dieu ; Clotilde se livrait au soin des pauvres, heureuse de n’être pas persécutée dans sa foi ; car elle était catholique, et Gondebaud, son oncle, était arien.

    Sainte Clotilde. Sculpture de Jean-Baptiste-Jules Klagmann (Jardin du Luwembourg, Paris)
    Sainte Clotilde. Sculpture de
    Jean-Baptiste-Jules Klagmann
    (Jardin du Luwembourg, Paris)

    A la mort de Gondeuch, troisième roi des Burgondes, les fils de ce roi s’étaient partagé son héritage. Chilpéric et Godomar avaient eu les cités de Vienne et de Valence, Godégisile régnait sur Genève, et Gondebaud sur Dijon ; mais Gondebaud voulait tout posséder. Peu de temps après le partage, tandis que Chilpéric et Godomar se livraient à la joie des festins qu’ils se donnaient mutuellement à Vienne, Gondebaud les surprit avec ses burgondes. Chilpéric fut saisi le premier, il eut la tête coupée ; sa femme fut noyée dans l’Isère ; ses enfants, massacrés. Godomar qui avait eu le temps de se réfugier dans la tour de Vienne s’y défendait en désespéré ; Gondebaud fit mettre le feu à la tour ; toute la famille de Godomar périt dans les flammes. Gondebaud ne laissa survivre à ce massacre de ses frères et de ses neveux que les deux filles de Chilpéric, que, selon la coutume des rois barbares, il fit élever sous ses yeux.

    Clotilde, nourrie dans le palais de son oncle, avait conservé dans toute sa vivacité le souvenir des scènes d’horreur dont son enfance avait été témoin. Son inimitié se fortifiait de la différence de religion et de la terreur qu’inspiraient aux catholiques les progrès de l’arianisme dans les Gaules. C’est dans de telles dispositions que vivait Clotilde, prisonnière, mais élevée comme la fille d’un roi, et libre à certains égards, car elle pouvait distribuer régulièrement des aumônes, et on ne la cachait point aux yeux des étrangers.

    Gondebaud ayant reçu une ambassade de Clovis, Clotilde fut remarquée des députés. Ils rendirent témoignage au roi franc de la beauté de la jeune Clotilde, de la sagesse et de l’intelligence qui paraissaient en elle, et lui apprirent qu’elle était de sang royal. Toutes ces choses s’alliaient merveilleusement aux idées du roi, qui s’annonçait comme le fondateur de la puissance des Francs, et qui voulait la faire dominer dans la Gaule sur la puissance des autres nations barbares. Clotilde était catholique, et, comme telle, elle devait être aimée des populations gauloises que Clovis venait de soumettre. Les évêques, dont le roi désirait se concilier les suffrages, ne pouvaient voir cette alliance qu’avec plaisir.

    Le moine moine Aimoin écrivait en l’an 1000 que le gaulois Aurélien, de race sénatoriale, chrétien de mœurs polies, fut chargé d’obtenir le double consentement de Clotilde et de Gondebaud. Il s’adressa d’abord à Clotilde. A l’heure où elle distribuait des aumônes à la porte intérieure du palais, elle remarqua un mendiant qui, s’étant approché d’elle, baisa le bas de sa robe, et la tira légèrement en lui disant à voix basse « Maîtresse, j’ai à vous parler. - Parle, dit Clotilde en s’inclinant. - Le roi Clovis désire vous épouser, et m’envoie ici pour demander votre consentement. En témoignage de la vérité de ma mission, voici l’anneau du roi. - Donne, répondit Clotilde ; dis à ton maître qu’il me fasse promptement demander à Gondebaud, et je serai sa femme. »

    La basterne vide, abandonnée par Clotilde
    La basterne vide, abandonnée par Clotilde

    En retour de l’anneau, Clotilde donna à l’ambassadeur une pièce de monnaie. Aurélien, sans perdre de temps, alla à Genève trouver Gondebaud, qui, surpris et mécontent, mais n’osant irriter Clovis par son refus, dit à Aurélien : « Ma nièce consentira-t-elle à ce que tu demandes ? - Elle est prévenue, et elle y consent ; si tu consens aussi, je la mènerai au roi. - Mène-la, répondit Gondebaud tout à fait désappointé. » Aurélien retourna vers Clotilde. Des chars furent chargés des trésors qui formaient la dot.

    Mais à peine Clotilde était-elle en route, qu’elle fut avertie que Gondebaud faisait courir à sa poursuite ; aussitôt elle quitte sa lourde basterne (char couvert qui était ordinairement tiré par des bœufs) et monte à cheval ; en peu de temps, elle a franchi les limites qui la mettent à l’abri des émissaires de son oncle. Aridius, qui avait conseillé au roi des burgondes de retirer malencontreusement son consentement après l’avoir donné, ne put saisir et rapporter au palais que les trésors de Clotilde, affirme Aimoin.

    Le récit de Grégoire de Tours est plus simple. Selon lui, Clovis envoyant souvent des députés en Bourgogne, ceux-ci virent Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa sagesse, et ayant appris qu’elle était du sang royal, ils dirent ces choses au roi Clovis. Celui-ci envoya aussitôt des députés à Gondebaud pour la lui demander en mariage. Gondebaud, craignant de le refuser, la remit entre les mains des députés, qui, recevant la jeune fille, se hâtèrent de la mener au roi. Clovis, transporté de joie à sa vue, en fit sa femme.

    Signalons que les torts de Gondebaud, l’exil de Clotilde, la rancune qu’elle lui garde, sont, comme les négociations et les aventures d’Aurélien, du domaine de la poésie épique. On ne saurait les accepter pour le seul motif qu’ils présentent quelque vraisemblance (voir avertissement). L’histoire, d’ailleurs, vient ici à l’aide de la critique, en opposant un démenti formel à la tradition contestée. Il ressort en effet que ni Chilpéric, père de Clotilde, ni sa femme n’ont péri victimes de Gondebaud, et que par conséquent Clotilde n’avait aucune vengeance à tirer de son oncle. Non seulement aucun écrivain contemporain ne connaît ce prétendu meurtre, mais le témoignage de saint Avitus de Vienne, qui écrivit une lettre à Gondebaud, l’exclut formellement.

    Le mariage se fit à Soissons en 493, et dès lors Clotilde ne cessa d’offrir ses prières à Dieu pour que son mari devînt chrétien. « Les dieux que vous adorez ne sont rien, répétait-elle souvent au roi ; car ils sont de pierre, de bois ou de métal ; les noms que vous leur avez donnés ne sont que des noms d’hommes et non de dieux ; ils possèdent plutôt la magie que la puissance divine, et ils sont souillés de vices à l’exemple de Jupiter même, qui avait épousé sa propre sœur, puisque Junon disait : Je suis la sœur et la femme de Jupiter. Le Dieu qu’on doit adorer est celui qui, par sa parole, a tiré du néant le ciel, la terre, la mer, et toutes les choses qui y sont contenues ; qui a fait briller le soleil, et qui a semé le ciel d’étoiles ; qui a rempli les eaux de poissons et les airs d’oiseaux ; à l’ordre duquel la terre se couvre de plantes, les arbres de fruits et les vignes de raisins ; qui a donné enfin à l’homme, son image, toutes les créatures pour lui obéir et pour le servir. »

    Mais Clovis répondait : « C’est par l’ordre de nos dieux que toutes choses ont été créées et produites ; il est clair que votre Dieu ne peut rien ; bien plus, loin d’être Dieu, il est prouvé qu’il n’est pas même de la race des dieux. » Pour complaire à Clotilde, Clovis consentit cependant à laisser baptiser un fils qu’elle lui donna. La reine présenta elle-même au baptême son enfant premier-né ; pour que la majesté de la pompe religieuse touchât le roi, elle eut soin de faire orner l’église de voiles et de tapisseries ; mais dans la semaine même l’enfant tomba malade et mourut. « Si cet enfant avait été consacré au nom de mes dieux, dit Clovis, il serait vivant ; mais comme il a été baptisé au nom de votre Dieu, il n’a pu vivre. »

    La reine ne se troubla pas ; elle répondit : « Je rends grâces au puissant créateur de toutes choses, de ce qu’il a ne m’a pas jugée indigne de voir associer à son royaume l’enfant né de mon sein ; car je sais que les enfants que Dieu retire du monde pendant qu’ils sont encore dans les aubes [vêtus de blancs], sont nourris de sa vue. » La colère de Clovis se calma peu à peu, et peu à peu aussi l’influence de Clotilde s’accrut ; la supériorité de son intelligence, nourrie par les méditations et les instructions religieuses, l’avaient rendue assez maîtresse du cœur de son époux pour que les chrétiens qui l’entouraient espérassent voir triompher sa persévérance.

    Cet ascendant se manifesta à la naissance d’un second enfant ; car le roi céda aux nouvelles instances de la reine, et permit que celui-ci fût aussi baptisé. Mais l’enfant tomba encore malade après la cérémonie du baptême, et Clovis entra de nouveau en fureur. « Que peut-il lui arriver, sinon ce qui est arrivé à son frère, répétait-il, c’est-à-dire qu’il meure après avoir été baptisé au nom de votre Christ ? » Clodomir ne mourut pas ; le Seigneur accorda la santé de l’enfant aux prières de la mère.

    Vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac. Fragment d'une peinture de Paul-Joseph Blanc
    Vœu de Clovis à la bataille de Tolbiac.
    Fragment d’une peinture
    de Paul-Joseph Blanc

    Cependant un peuple que Grégoire de Tours nomme les Allemands (ce nom est resté à toutes les nations de Germanie), peuple voisin des sources de l’Elbe et des Francs saliens, passa le Rhin au-dessous de Cologne et envahit la plaine. Clovis courut avec ses Francs à leur rencontre, et les arrêta à Zulpich (Tolbiac) près de Cologne. Là, dans un combat où l’avantage tournait en faveur de l’ennemi, le roi se souvint tout à coup du Dieu de Clotilde, et, debout, en présence de son armée, les mains élevées vers le ciel, il s’écria à haute voix : « Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le fils du Dieu vivant, qui, dit-on, donnes du secours à qui espèrent en toi, si tu m’accordes la victoire, et que je fasse l’épreuve de cette puissance dont le peuple consacré à ton nom dit avoir relu tant de témoignages, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom, car j’ai invoqué mes dieux, et ils ont éloigné de moi leurs secours ; je t’invoque donc, et je désire croire en toi ; fais seulement que j’échappe à mes ennemis ».

    A peine Clovis achevait cette prière, il voit les Allemands courir comme des gens en déroute : leur roi venait d’être frappé d’un trait mortel. Clovis vole à leur poursuite ; les ennemis se retournent et se rendent au roi des Francs. « Nous te supplions de ne pas faire périr notre peuple, disent-ils ; nous sommes à toi. » Clovis reçut la soumission des Allemands, et, revenant en paix dans son royaume, son premier soin fut de raconter à la reine comment il avait obtenu la victoire en invoquant le nom du Christ.

    Dans sa joie, Clotilde s’adressa à saint Remi, évêque de Reims, et le pria de parler fortement au roi, afin de faire pénétrer dans son cœur les paroles du saint Évangile. « Très-saint Père, dit Clovis, je t’écouterai volontiers ; mais il reste une chose, c’est que le peuple qui m’obéit ne veut pas quitter ses dieux ; j’irai à eux et je leur parlerai d’après tes paroles. » Lorsque le roi eut assemblé ses sujets, tous le saluèrent de leurs acclamations, et, avant même qu’il eût parlé, s’écrièrent d’une voix unanime : « Pieux roi, nous rejetons les dieux mortels et nous sommes prêts à obéir au Dieu immortel que prêche saint Remi ».

    Baptême de Clovis, le 25 dédembre 496 (ou 498, ou 499)
    Baptême de Clovis, le
    25 dédembre 496 (ou 498, ou 499)

    L’évêque alors hâte les instructions et prépare tout pour le baptême. Par son ordre on couvre de tapisseries le portique intérieur de l’église, on pare les fonts baptismaux ; on brûle des parfums ; les cierges brillent de clarté ; les rues sont décorées, on effeuille des fleurs sur le pavé, et des voiles de couleur sont jetés d’une maison à l’autre. L’affluence était prodigieuse. L’évêque, en habits pontificaux, marchant à côté du roi, l’appelait son fils, et le roi barbare disait à l’évêque : « Mon père, est-ce là le royaume où tu as promis de me conduire ? - Non, mon fils, ce n’est que le chemin. »

    La reine suivait la pompe pieuse ; le peuple venait après elle. Les sœurs du roi étaient présentes. Lorsque la cérémonie commença, et que le roi inclina la tête sur les fonts baptismaux : « Sicambre, lui dit Remi, abaisse humblement ton cou : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré ! » Clovis baptisé reçut comme roi l’onction du saint chrême : trois mille hommes de son armée se firent baptiser ; les deux sœurs du roi se sentirent aussi touchées : Lantéchilde, qui était arienne, abjura ; Alboflède, encore païenne, se convertit ; saint Remi les baptisa toutes les deux le même jour. Quelque temps après, Alboflède étant morte, et le roi témoignant une grande douleur de sa perte, le saint évêque lui écrivit : « Seigneur, je m’afflige de votre tristesse ; mais votre sœur Alboflède est aujourd’hui plus digne d’envie que de pleurs. »

    Clotilde dut jouir de son ouvrage, car depuis lors Clovis protégea en toute occasion la religion chrétienne. Par ses victoires et par sa politique il affermit le pouvoir des Francs, ruina celui des Bourguignons et des Visigoths, et amena la destruction de l’arianisme. Sa religion était sincère, mais mal éclairée. Un jour, pendant une guerre contre Alaric, il avait défendu de ravager les terres dépendantes de l’église et du tombeau de saint Martin ; la formule de la défense portait l’ordre de ne rien prendre, « sinon de l’herbe et de l’eau ». Un soldat coupe la valeur d’une botte de foin dans un pré et la donne à ses chevaux : « Ceci est de l’herbe, dit-il. » Dès que Clovis est averti de cette infraction à ses ordres, il ordonne la mort du soldat en disant : « Si nous offensons saint Martin, qui nous défendra ?... » Une autre fois, comme saint Remi lisait la Passion, il s’écria : « Que n’étais-je là avec mes Francs ! »

    Mais pour satisfaire son ambition, il ne recula jamais devant un meurtre ou une perfidie. C’est ainsi qu’il fit périr un à un tous les rois francs dont il convoitait les états. Sa politique savait merveilleusement se couvrir du prétexte de la religion. S’il veut conquérir le midi de la Gaule gouvernée par les Visigoths : « Je ne puis souffrir, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure part des Gaules. Marchons, avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, réduisons le pays en notre pouvoir. »

    Il est vrai que Clovis obéissait au vœu des Gaulois en étendant sa domination. « Beaucoup de gens dans toutes les Gaules, dit Grégoire de Tours, désiraient alors extrêmement être soumis à la domination des Francs. » La fin de cette lutte fut le succès de Clovis à la bataille de Vouillé, succès qui porta un coup terrible et décisif à l’autorité des Goths dans la Gaule ; ainsi, Clotiilde vit de toutes parts triompher la vraie religion qu’elle avait eu le bonheur de faire asseoir sur le trône de son époux.

    Quand Clovis mourut, la Bourgogne était affaiblie, toutes les villes chrétiennes des Gaules étaient soumises aux Francs ; la majeure partie du royaume des Visigoths était conquise ; des lois empruntées aux Burgondes (la fameuse loi gombette, attribuée à Gombaud, successeur de Gundicar), aux Saliens et aux Gaulois, établissaient les droits des Francs et ceux des Gaulois : ces lois prouvent que, malgré son respect pour la religion des vaincus, qu’il avait embrassée, Clovis mettait une grande différence dans la manière dont il entendait que fussent traités les deux peuples. Clotilde, après la mort de son mari, vint à Tours, et, là, s’établissant dans la basilique de saint Martin, « elle vécut, nous dit Grégoire de Tours, pleine de vertus et de bonté et visitant rarement Paris. »

    Gondebaud était mort ; Sigismond, son fils, lui avait succédé. Ce jeune prince avait renoncé à l’arianisme et édifié avec une soigneuse industrie le monastère de Saint-Maurice, dans la belle vallée de Sion, au pied du Saint-Bernard. Il était sincère dans sa piété, et cependant il se rendit coupable d’un crime, et d’un de ces crimes qu’une longue vie de douleur ne peut expier. La seconde femme de Sigismond n’avait jamais pu souffrir l’affection de son mari pour le fils d’une première épouse, qui était fille du grand Théodoric, roi des Goths. Un jour que la nouvelle reine paraissait en public parée des vêtements de la fille de Théodoric, Sigeric, les reconnaissant, s’écria : « Femme ! tu n’es pas digne de porter sur tes épaules ces habits que l’on sait avoir appartenu à la reine, ma mère, ta maîtresse. »

    Depuis lors la marâtre avait juré la perte du jeune homme. « Ce méchant, disait-elle à Sigismond, ce méchant aspire à posséder ton royaume, et, quand il t’aura tué, il compte l’étendre en Italie, pour régner à la fois sur celui de Théodoric, son aïeul, et sur celui-ci. Il sait bien que tant que tu vivras il ne peut accomplir ce dessein, et que si tu ne tombes il ne peut s’élever. »

    Sigismond, troublé par ces accusations réitérées, finit par y ajouter foi. Un jour, voyant son fils appesanti par les fumées du vin, il l’engage à dormir, et, pendant ce sommeil, il le fait étrangler sous ses yeux... Mais à peine le crime est-il commis que les sentiments paternels se réveillent dans le cœur de Sigismond ; comme il ne cessait de pleurer, un vieillard lui dit : « Pleure désormais sur toi, qui, par de perfides conseils, es devenu un détestable parricide ; car pour celui que tu as fait périr innocent, il n’a pas besoin qu’on le pleure. »

    Rien ne réussit au roi depuis ce malheur, rien ne put lui plaire ; la vie lui était devenue odieuse : il se souvint du monastère de Saint-Maurice, et espéra que Dieu lui serait favorable dans ce lieu qu’il s’était plu à dédier à la piété. Il s’y rendit, y passa de longs jours dans le jeûne et dans les larmes ; mais ces expiations ne calmèrent pas sa douleur. Il ordonna qu’on fondât dans cette église un chant perpétuel, avec des prières pour son fils et pour lui ; et il quitta Saint-Maurice sans avoir été consolé.

    Pierres tombales de Clovis et de sainte Clotilde
    Pierres tombales de Clovis
    et de sainte Clotilde

    Cependant le bruit de ce meurtre avait eu un grand retentissement dans les royaumes des Francs. Il réveilla les anciens ressentiments de Clotilde contre toute la maison de Bourgogne. Elle fit venir ses enfants, et, s’adressant surtout à Clodomir l’aîné, elle dit : « Vous voyez, mes fils, les crimes qui se multiplient dans la postérité de Gondebaud ; les fils marchent sur les errements du père. Que je n’aie pas à me repentir, mes très chers enfants, de vous avoir nourris avec tendresse ; soyez, je vous prie, indignés de mon injure, et mettez vos soins à venger la mort de mon père et de ma mère. »

    Gondemar et Sigismond virent la Bourgogne envahie ; Gondemar vaincu prit la fuite ; Sigismond, qui cherchait à gagner par les montagnes de la Savoie la vallée de Sion et le monastère de Saint-Maurice, fut pris par Clodomir avec sa femme et ses enfants, et emmené à Orléans. Cependant l’éloignement des ennemis ayant opéré un effet salutaire en Bourgogne, Gondemar reprit courage, et reconquit le territoire que les Francs venaient de lui enlever. Clodomir se prépara de nouveau à marcher contre lui ; mais avant de partir il médita la mort des prisonniers qu’il avait entre les mains.

    Avitus, abbé de Saint-Mesmin, l’en détournait par de pieuses instances : « Si, dans la crainte de Dieu, tu te ranges à de meilleurs conseils, répétait le saint homme, et si tu ne souffres pas qu’on tue ces gens-là, Dieu sera avec toi, et là où tu vas tu seras victorieux ; mais si tu les fais périr, tu périras de même, livré entre les mains de tes ennemis, et il en sera fait de ta femme et de tes fils comme tu auras ordonné de la femme et des enfants de Sigismond. - Il est d’un insensé, répliqua le roi, de marcher contre un ennemi en en laissant un autre derrière soi. » Et il donna l’ordre de précipiter dans un puits non seulement Sigismond, mais encore la femme et les fils de ce malheureux roi. L’horreur de la mort de Sigismond fit absoudre ce malheureux prince de son crime. Les peuples plaignirent sa mémoire ; le puits où sa famille fut ensevelie avec lui près de Coulmiers, à la porte d’Orléans, porta longtemps le nom de Puits de Sigismond.

    Cependant la parole d’Avitus devait recevoir un accomplissement littéral. Clodomir, le fils chéri de Clotilde, courait à sa perte. Uni à Théodoric, roi des Goths, dont il rejoignit l’armée à Viserence, sur le territoire de la cité de Vienne, il attaqua Gondemar. D’abord la victoire se décida pour lui ; mais, tandis qu’il s’acharnait à la poursuite de son ennemi, la rapidité de sa course le sépara de ses Francs ; comme il cherchait à les rejoindre, il aperçut des guerriers qui lui criaient : « A nous ! viens par ici, nous sommes des tiens ! » Clodomir court : c’était un corps de Burgondes qui l’avaient trompé par un faux signal. Il est tué, sa tête est portée en triomphe. Ses guerriers vengent sa mort, mais la conquête de la Bourgogne est retardée.

    Clotaire épousa sans délai la veuve de Clodomir : elle se nommait Gontheuque (ou Gondioque, ou Godinque). Les jours tristes venaient de commencer pour Clotilde : elle avait toujours aimé d’un amour de préférence son fils Clodomir, et « les jours de deuil finis, nous dit Grégoire de Tours, elle prit et garda avec elle ses trois petits-fils qu’elle éleva à Paris dans les États et sous les yeux de leur oncle Childebert. »

    Elle ne voyait dans sa famille aucun sujet de consolation. D’une part ses fils se faisaient la guerre, de l’autre elle avait marié sa fille Clotilde à Amalaric, roi des Visigoths, qui ne cessa de persécuter sa femme à cause de sa fidélité au culte catholique. Quand la fille des Francs se rendait à l’église, elle était insultée publiquement par l’ordre du roi, recevait de la boue et des immondices ; à son retour au palais, si elle se plaignait, le roi la frappait de sa propre main. Dans une expédition que Childebert fit en Auvergne, Clotilde lui apprit ses malheurs en lui envoyant un mouchoir teint de son sang.

    Il rencontra près de Narbonne les armées d’Amalaric, les défit, força le roi des Goths à fuir jusqu’à Barcelone, et emmena sa sœur ; cette princesse se réjouissait de la pensée de revoir son pays natal, et de se consoler auprès de sa mère des maux qu’elle avait soufferts ; celte consolation ne lui fut pas accordée, elle mourut pendant la route. Childebert revenait de cette expédition ; sa sœur était morte entre ses bras ; il venait de déposer ses restes avec une grande solennité dans la basilique de Sainte-Geneviève, à côté de ceux de Clovis ; il avait vu les larmes de sa mère, et il méditait un crime.

    Toute l’affection que Clotilde avait eue pour Clodomir semblait se reporter sur les trois enfants de ce roi, Gontaire, Chlodoaire, Chlodoald. Childebert voyant les enfants grandir, craignait que la faveur de la reine ne leur donnât plus tard une part au royaume, et qu’ils ne vinssent à réclamer les droits de leur père, et il adressa ce message secret à Clotaire : « Notre mère garde avec elle les fils de notre frère, et veut leur donner le royaume : viens promptement à Paris, et, tous deux réunis en conseil, nous déterminerons ce qu’il convient de faire d’eux, savoir : si on leur coupera les cheveux comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués, nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère. »

    Fort réjoui de ces paroles, Clotaire ne perdit pas un moment pour venir rejoindre son frère à Paris, et les deux rois envoyèrent à Clotilde un messager porteur de ces paroles : « Reine, envoie-nous les enfants, afin que nous les élevions sur le trône. » Clotilde embrassa ses petits-fils, les para de riches habits, et, après les avoir fait boire et manger une dernière fois dans sa demeure, elle les remit à l’envoyé : « Allez, mes enfants, leur dit-elle, je croirai n’avoir pas perdu votre père, si je vous vois succéder à son royaume. »

    Meurtre des enfants de Clodomir
    Meurtre des enfants de Clodomir

    Le trajet était court d’une maison royale à l’autre ; quand les enfants sont arrivés au palais de Childebert, au lieu de les mener à leurs oncles, on les sépare de ceux qui les avaient amenés : on enferme les enfants d’un côté, les gouverneurs de l’autre, et pendant que les petits princes attendaient dans l’anxiété et que Clotilde se réjouissait, cette malheureuse mère vit tout à coup entrer chez elle Arcadius, une épée nue dans une main et des ciseaux dans l’autre. Se tenant debout devant Clotilde, il lui dit : « Tes fils, nos seigneurs, ô très glorieuse reine, attendent que tu leur fasses savoir ta volonté. Comment veux-tu qu’on traite tes enfants ? Ordonne qu’ils vivent les cheveux coupés, ou qu’ils soient égorgés. - Ah ! s’écria Clotilde dans sa douleur, si on ne les élève sur le trône, j’aime mieux les voir morts que tondus ! » A ce propos, peut-on raisonnablement croire que des princes dévorés d’ambition aient fait dépendre la vie de leurs neveux de la réponse d’une mère qui n’avait pas le droit de prononcer dans une circonstance aussi importante ?

    L’envoyé courut reporter cette réponse aux princes : « Vous pouvez, leur dit-il, achever ce que vous avez commencé ; la reine votre mère approuve votre projet. » Les deux oncles font ouvrir la prison ; Clotaire, prenant l’aîné des enfants par le bras, le jette à terre, et lui enfonce un couteau sous l’aisselle. Le second court à Childebert : « O mon père, mon très bon père ! secours-moi, lui crie-t-il ; ne me laisse pas tuer comme mon frère », et il tenait embrassés les genoux de son oncle. Childebert se sentit ému, des larmes coulèrent sur ses joues : « Je te prie, mon frère, dit-il, accorde-moi la vie de celui-ci. - Quoi s’écria Clotaire, c’est toi qui m’as poussé à cette affaire, et tu es si prompt à reprendre ta foi !... repousse l’enfant loin de toi, ou tu mourras certainement à sa place ! »

    Le courage de Childebert n’alla pas plus loin ; il se dégagea de l’enfant, le poussa vers Clotaire, qui le reçut, et l’étreignant de ses rudes mains, le rendit immobile, dit Grégoire de Tours, et le tua comme son frère. Les deux frères cherchèrent le troisième fils de Clodomir : il avait disparu ; un fidèle serviteur l’avait enlevé par une fenêtre, et l’avait caché dans un monastère. Les rois firent mettre à mort les gouverneurs. « Ensuite, comme s’ils n’avaient rien fait, continue la chronique, ils montèrent à cheval et parcoururent les faubourgs. » Clotilde, tout en larmes, recueillit les deux petits corps, et les ayant embrassés, elle les fit poser sur un brancard et les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et une immense douleur, à l’église de Saint-Pierre, où le clergé les enterra à côté l’un de l’autre avec le même deuil et les mêmes cérémonies. L’un avait dix ans et l’autre sept. Les deux rois se partagèrent ensuite le royaume de Clodomir.

    Après un si grand malheur, Clotilde vécut plus que jamais dans la retraite ; elle déploya, dit Grégoire de Tours, « tant et de si grandes vertus, qu’elle se fit honorer de tous. » On la vit, assidue à l’aumône, traverser les nuits de ses veilles, et demeurer pure par sa fidélité à toutes les choses honnêtes ; elle ornait les temples, veillait avec largesse au soin des monastères et des églises : le peuple la révérait moins comme une reine que comme une servante de Dieu.

    Sainte Clotilde assidue à l'aumône
    Sainte Clotilde
    assidue à l’aumône

    Elle ne chercha point à punir sur ses fils le meurtre des enfants de Clodomir. Elle tenta plusieurs fois d’apaiser leurs querelles. On nous raconte que Théodebert, fils de Théodoric, s’étant uni contre Clotaire avec son oncle Childebert, la reine, pour obtenir leur réconciliation, passa toute une nuit prosternée en oraison sur le tombeau de saint Martin ; le lendemain un orage effroyable éclata sur le camp de Childebert. Les rois y virent un avertissement du ciel ; ils envoyèrent des messagers à Clotaire en lui faisant demander de vivre en paix et en union. La réconciliation faite, ils retournèrent chez eux, et personne, dit le pieux évêque de Tours, ne put douter que cette bienheureuse pacification ne fût due à l’intercession de la reine.

    Clotilde mourut à Tours, en 545, sous le pontificat de l’évêque Injuriosus. Ses fils la firent transporter à Paris, afin qu’elle pût y être inhumée à côté de Clovis dans la basilique de Saint-Pierre, où reposaient déjà les restes de sainte Geneviève. Les cantiques sacrés chantés par des chœurs nombreux et répétés par une grande affluence de peuple, de guerriers, de pauvres et de simples femmes, attestaient le respect que les contemporains de Clotilde portaient à son caractère et à ses vertus.

    Clotilde fut mère de cinq enfants dont Ingomer en 494, mort dans les aubes du baptême, et Clotilde (née en 500 et morte en 531) qui épousa en 517 Amalaric le roi des Visigoths. Les trois autres régnèrent après la mort de leur père : Clodomir (né en 495 et mort en 524) sur le royaume d’Orléans, Childebert (né vers 497 et mort en 558) sur le royaume de Paris sous le nom de Childebert Ier, Clotaire (né en 497 et mort en 561) sur le royaume de Soissons, puis sur les Francs, sous le nom de Clotaire Ier.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Ingeburge de Danemark
    (née vers 1175, morte le 27 juillet 1236)
    (Épouse Philippe-Auguste le 14 août 1193)
     
     
    ********
     

    A son retour de croisade, l’ennui du veuvage, les exhortations des évêques et l’inquiétude générale qu’avait causée en son absence la maladie qui avait failli enlever son fils, le futur Louis VIII, engagèrent Philippe-Auguste à choisir une seconde épouse. Tandis qu’il hésitait sur les divers rapports qu’on lui envoyait de toutes parts, l’évêque de Hambourg lui fit un portrait séduisant d’Ingeburge, princesse de Danemark, fille de Waldemar le Grand et de la reine Sophie de Russie ; l’ancienne inimitié des Danois et des Saxons était un motif de politique, car Philippe se fortifiait contre l’Angleterre par une alliance avec le Danemark.

    Depuis 1182, le trône danois était occupé par Kanut VI, frère d’Ingeburge, lequel répondit à l’évêque de Noyon et aux comtes de Nevers et de Montmorency, députés pour demander la main de la princesse : « Je confierai volontiers ma sœur à vos soins pour être conduite au roi, mais il faut que votre Seigneur s’engage à l’épouser, à ne jamais la renvoyer, et que, pour garants de sa promesse, il laisse en otage plusieurs barons et évêques ». En outre, il préféra s’acquitter d’une dot de dix mille marks d’argent, à l’aide que les ambassadeurs de Philippe promettaient au Danemark contre Henri VI d’Allemagne dit le Cruel, fils et successeur de Frédéric Barberousse. Les plénipotentiaires crurent pouvoir accéder aux conditions exigées par Kanut, et signèrent une charte ; c’est sur ces assurances qu’lngeburge, escortée de chevaliers danois, partit sous la protection des évêques et des nobles barons de France.

    Ingeburge de Danemark Plaque de bronze du tombeau, fondue à la Révolution
    Ingeburge de Danemark
    Plaque de bronze du tombeau,
    fondue à la Révolution

    Philippe était allé l’attendre à Amiens, dont les maisons furent aussitôt décorées de draps brodés et de guirlandes de fleurs. Ce 14 août 1193, dès qu’elle eut franchi la dernière frontière de France, le roi, monté sur son cheval de bataille, le casque-en tête et revêtu d’une cotte d’armes à mailles d’argent, courut avec empressement au-devant de sa fiancée ; il l’accueillit avec honneur et parut la trouver telle qu’on la lui avait annoncée, belle avec ses cheveux blonds, sa taille élevée et sa main d’une éclatante blancheur, car elle était la plus belle des sœurs du prince du Danemark, « embellie encore, dit un chroniqueur, par sa jeunesse, par la sainteté et l’innocence de ses mœurs ». A l’arrivée de la princesse dans la cité d’Amiens, on célébra le mariage à la cathédrale où tout le peuple suivit et où un prélat avait été mandé d’urgence.

    Après la bénédiction nuptiale, et pendant que toutes les cloches d’Amiens carillonnaient, le roi annonça que le couronnement de la nouvelle reine aurait lieu le lendemain. Le soir, tandis que le peuple amiénois célébrait joyeusement le mariage du souverain, Philippe-Auguste alla retrouver Ingeburge qui l’attendait dans un lit parfumé, et se montra empressé tant qu’il fallait, avant de se relever au bout d’un instant. La jeune fille le considéra sans comprendre. Le roi arpenta nerveusement la chambre avant de se remettre au lit, se mettant de nouveau debout quelques minutes plus tard, les mains agitées par un furieux tremblement. Trois fois encore, le roi remonta dans le lit. Trois fois il prit son épouse dans ses bras. Trois fois il se releva pour marcher en serrant les poings. Pris de tremblements, il s’allongea près d’Ingeburge, qui se réveilla le lendemain aussi pure que la veille.

    Au petit matin, on vint chercher les souverains pour les conduire à la cathédrale où devait avoir lieu le couronnement de la reine. Pendant la cérémonie, on vit le roi pâlir, s’éloigner de sa nouvelle épouse. Lorsque l’archevêque de Reims commença à accomplir les rites du sacre, une onction devant être faite sur la poitrine de la reine, le prélat dénoua la tunique et traça une croix avec le saint chrême sur la peau d’Ingeburge. A ce moment, un léger cri fit se retourner l’archevêque, qui s’immobilisa d’effroi en voyant le roi en proie à une véritable crise de nerfs. Tremblant, frissonnant, les yeux écarquillés, Philippe-Auguste agitait ses mains. Quelques ecclésiastiques s’approchèrent du souverain pour le cacher aux yeux de la foule, et le sacre de la reine se termina, le peuple se répandant dans la ville en fête.

    Philippe avoua alors à l’archevêque sa soudaine et violente répulsion pour Ingeburge, affirmant que « moult elle lui déplaisoit », et qu’il ne pouvait supporter sa présence. « Cette femme est ensorcelée, disait-il, elle a fait de moi un impuissant. Il faut qu’elle retourne au Danemark ». Ce brusque changement surprit toute la cour ; Ingeburge délaissée devint le sujet de tous les entretiens. Elle est si belle, disait-on, qui peut en elle déplaire à notre sire ? Quelques-uns disaient que cette beauté froide, ce rude accent du nord qui déparait ses lèvres suffisaient pour motiver l’éloignement du roi ; mais le plus grand nombre attribua cette aversion si soudaine et si forte à l’œuvre de Satan : « Il est certain, dit Rigord, le moine de Saint-Denis, que dès ce moment le démon ouvra en notre sire ».

    De vieux chevaliers engagèrent le roi à vaincre cette répugnance et à prendre avec lui la femme qu’il venait d’épouser. Déjà le roi l’avait reléguée dans un couvent, à Saint-Maur-des-Fossés, où Ingeburge attendait avec anxiété ce qu’il allait advenir ; c’est là qu’elle reçut le roi comme son seigneur et son époux, venu la voir pour tenter une dernière fois d’en faire sa femme, sur le conseil de son oncle l’archevêque de Reims. Mais Philippe sentit croître auprès d’elle cette invincible répugnance, et fut encore une fois la proie de tremblements, son visage livide ruisselant de sueur.

    Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton écrit que lorsque Philippe quitta le couvent, il se laissa aller à un violent mouvement de colère en remontant à cheval, criant : « Rien à faire ! Rien à faire ! Cette femme est vraiment ensorcelée... ». Le lendemain, le nouvel échec du roi était connu de tout Paris, chacun y allant de ses commentaires.

    - Pour que le roi ne puisse point, disaient les uns, il faut que la reine ait quelque défaut caché. Peut-être bien une peau de lézard...

    - Ou des écailles de poisson sur le ventre, comme cela s’est déjà vu, disaient les autres

    - Ouais ! Ouais ! ricanaient les commères. A moins que notre gentil souverain n’ait eu quelques mauvaise surprise en voulant dépuceler la reine...

    - Et quoi donc par exemple ?

    - Par exemple ? Eh bien ! de voir que sa virginité était restée au Danemark...

    Cette dernière supposition, que l’on répéta bientôt, fut un jour émise sur la montagne Sainte-Geneviève où elle suscita la colère des étudiants danois. Des bagarres s’ensuivirent entre ceux qui croyaient à la virginité de la reine et ceux qui la disaient envolée depuis longtemps. L’hypothèse d’une déclaration de guerre du Danemark à la France n’était plus écartée.

    Le jour de son ultime tentative auprès de la reine qui se solda par un échec, Philippe réunit ses clercs, et, après leur avoir déclaré qu’il ne pouvait supporter la pensée d’avoir Ingeburge pour femme, il leur enjoignit de chercher des moyens de dissoudre le mariage. Les clercs, dans le plus grand embarras, ne savent que résoudre ; on cherche des motifs de parenté, et on trouve fort à propos que la reine Ingeburge était petite nièce d’Anne de Kiev, femme du roi de France Henri Ier et bisaïeule de l’actuel roi. Cette affinité ne pouvait motiver la séparation, car elle formait dix-huit degrés, mais les clercs ne trouvèrent pas dans leur conscience assez de courage pour résister à la volonté du roi ; tout lui paraissait supportable au prix de cette alliance.

    C’était le 5 novembre 1193. Le cardinal de Champagne consentit à présider l’assemblée réunie à Compiègne et à laquelle on appela la reine, mais sans lui donner de défenseur, et en la séparant de ses serviteurs ; en sorte que la malheureuse princesse assista à la discussion, sans savoir ce qu’on disait et ce qu’on allait faire ; à !a fin de la séance un interprète lui expliqua la sentence de répudiation. Alors elle fondit en larmes et s’écria : « Mala Francia [Mauvaise France !] » Puis elle se leva et dit avec énergie : « Roma ! Roma ! », pour faire comprendre qu’elle en appelait au pape. Le légat du pape, qui était présent et avait accepté de prononcer l’annulation en pensant qu’Ingeburge s’y soumettrait sans protester, craignit que le pape n’exigeât une enquête sérieuse.

    Après ce jugement inique et précipité, Philippe, conseillé par le légat, se hâta d’ordonner le départ de la reine ; mais Ingeburge se refusa positivement à retourner dans sa patrie, préférant l’abaissement où la retenait son époux, à la honte d’une démarche après laquelle elle sentait que nul retour ne serait possible. Le roi se montra cruel envers une femme qui n’avait d’autre tort que d’avoir eu le malheur de lui déplaire ; il la fit enfermer de tourelle en tourelle, sans veiller même à ce qu’elle eût un honnête entretien ; elle fut à la fin confinée à Cysoing, dans un château où elle ne voyait presque que le seul évêque de Tournai, Étienne, que son malheur toucha. « Mon père, lui faisait-elle dire par ses interprètes, mon père, ayez pitié de ma misère ; ma confiance est en Dieu seul, car mes amis et mes proches m’ont abandonnée, et si ce n’était monseigneur de Reims qui m’a fortifiée et consolée, et qui m’a nourrie libéralement depuis mon adversité, j’aurais souffert de la pauvreté autant que les plus malheureux de ceux qui y sont nés ».

    L’évêque écrivait en sa faveur au cardinal de Champagne : « Je dirais presque que la reine est mieux faite que Sara, plus sage que Rebecca, plus dévote qu’Anne, plus chaste que Suzanne ; ceux qui disputent de la beauté des femmes assurent que la reine n’est pas moins belle qu’Hélène ni moins noble que Polixène. Son occupation journalière est la prière, la lecture ou le travail des mains. Elle ignore ce que sont les jeux et les amusements : depuis le matin jusqu’à neuf heures, elle prie, agenouillée dans son oratoire ; elle répand devant le seigneur des larmes et des gémissements, moins pour elle que pour son époux. Oh ! si notre Assuérus connaissait le mérite de son Esther, il lui rendrait bientôt ses bonnes grâces, son amour, sa confiance et le trône qu’il lui ôte. Hélas ! cette reine, fille de rois, petite-fille de saints martyrs, est réduite par l’indigence où elle se trouve, à vendre ses meubles, ses habits même, pour pourvoir à sa nourriture. Je l’ai vue pleurer, et j’ai pleuré moi-même avec elle... »

    Du fond de sa cellule, Ingeburge continuait à aimer passionnément cet homme dont elle avait rêvé en venant l’épouser, et pensait à lui avec une infinie tendresse. « Je suis sa femme », pensait-elle avec un grand trouble. On saura en effet plus tard, de source ecclésiastique, que l’inocente jeune femme avait été abusée par les outrages insignifiants que lui avait fait subir Philippe-Auguste, et pensait réellement le mariage consommé.

    Étienne de Tournai ne se borna pas à écrire en faveur de la reine ; il alla à Rome pour supplier le pape Célestin III de prendre en main la cause d’lngeburge. Kanut avait envoyé aussi deux légats dès qu’il avait appris l’outrage fait à sa sœur. Mélior, prêtre-cardinal, et Cenci, son diacre, vinrent déclarer au roi que la cour de Rome devait décider de cette grande affaire, et que la sentence était irrégulière, démontrant clairement que les liens de parenté invoqués par le concile tenu à Compiègne étaient une grossière invention. « La sentence est valable, dit Philippe fort irrité, et vous n’avez rien à voir dans cette affaire ». Mais les deux prélats répliquèrent : « Tu te trompes ; il appartient à nous seuls, comme délégués du souverain pontife, de te délier du serment que tu as fait envers ton épouse Ingeburge ».

    Ils annoncèrent l’intention d’assembler un concile ; mais les menaces du roi empêchèrent l’exécution de ce dessein, car les clercs et les abbés, dit Rigord en sa chronique, « furent tous comme des chiens muets, et nul n’osa japper, tant ils craignaient pour leur peau ! » Cependant le souverain pontife, attendri par les lettres d’Ingeburge, cassa le 13 mars 1195 la sentence de divorce, et les prélats danois s’en retournaient au Danemark lorsque le roi de France, tenu au courant de leurs négociations, les fit arrêter à Dijon, dépouiller, et jeter en prison. La protestation de Kanut et le mécontentement de Célestin à la nouvelle de ce qui s’était passé, ne purent faire lancer l’excommunication par ce dernier, parce que Philippe n’avait pas rompu le dernier lien de l’obéissance, et que, s’il persistait à éloigner sa femme, du moins il n’avait pas recherché une autre épouse.

    Le roi brava enfin ouvertement les foudres de l’Église. Il fit chercher une femme par toute l’Europe ; mais ses premières tentatives ne furent pas heureuses : les trouvères faisaient des malheurs d’Ingeburge le sujet de leurs chants, ils en composaient des complaintes, et les nobles suzeraines pleuraient sur la princesse du Danemark, reléguée de château en château, quelquefois privée de la lumière du jour, quelquefois abandonnée aux soins de gardiens infidèles qui oubliaient de veiller à sa nourriture ; car il était arrivé, et cela était notoire, que la reine avait passé un jour sans manger.

    Aussi, malgré les lettres du roi de France et les prières de ses envoyés, les nobles dames craignaient ou d’être répudiées ou de se voir ignominieusement renvoyées ; Clémence en Thuringe, et Alix, fille d’un prince palatin, refusèrent. Philippe écrivit à une princesse de Flandre : « Je jure que je vous épouserai, à moins que vous ne soyez laide à faire peur », nous apprend Guillaume Le Breton dans ses Chroniques. Cette promesse ne parut pas suffisante pour faire agréer la demande. Mais à la fin, Agnès, fille de Berthold IV duc de Méranie, après avoir bien demandé si le roi de France était libre et si son divorce était valable, consentit à devenir sa femme.

    Le mariage, qui eut lieu en juin 1196, faisait le bonheur de Philippe, lorsque le successeur de Célestin III, Innocent III élu le 8 janvier 1198, déclara que le roi ne pouvait garder Agnès avant que la parenté d’Ingeburge ne fût mieux prouvée qu’elle ne l’avait été jusque-là, et qu’il fallait préalablement cesser tout rapport avec Agnès. Philippe dédaigna cette réprimande et ne répondit même pas. Innocent lui envoya un légat avec une seconde lettre. Philippe reçut le légat, lut la missive, et dit : « Agnès est mon épouse, personne ne pourra m’en séparer ». Le cardinal, Pierre de Sainte-Marie, avait le pouvoir et l’ordre de mettre le roi en interdit, mais il n’osa aller plus loin avant d’en avoir écrit au pape qui ordonna de jeter l’interdit sur le royaume de France le 15 janvier 1200, persuadé que la voix du peuple forcerait le roi à céder.

    Le pape Innocent III
    Le pape Innocent III

    En effet le peuple murmura fort, prit hautement parti contre le roi. En septembre, dans certains endroits, les cadavres, que l’on n’avait pas le droit d’enterrer, dégageaient une telle puanteur que des villages entiers étaient incommodés. Le roi savait quels graves ennuis devaient supporter ses sujets, mais ne voulait pas céder. Pourtant, il finit par s’incliner, et envoya des émissaires à Rome supplier le pape de lever l’interdit et de réunir, pour étudier la validité de son union avec Ingeburge, un concile auquel il s’engageait par avance à se soumettre. Le pape exigea avant toute chose le renvoi d’Agnès et le rappel d’Ingeburge. Philippe-Auguste dut céder. La rencontre pour le retour en grâce de la reine emprisonnée eut lieu à Rambouillet le 7 septembre 1200.

    Agnès vint à cette assemblée composée de tous les tenanciers de la Couronne de France ; mais sa tristesse, ses vêtements de deuil, les inquiétudes mortelles que décelait sa pâleur, ne purent entrer en balance avec le malheur de l’interdit ; aucun chevalier ne prit sa défense ; l’avis unanime du parlement fut que le roi renvoyât Agnès de Méranie, et reprit Ingeburge jusqu’à ce que le pape eût fait revoir la sentence. Alors Philippe, s’adressant à l’archevêque de Reims : « Il est donc vrai, lui dit-il, que cette sentence de divorce a été annulée par le Saint-Siège ? - Cela est vrai, monseigneur, répondit le prélat. - Eh bien ! sire archevêque, vous qui l’avez prononcée, vous ne saviez donc ce que vous faisiez ? » L’archevêque ne répondit pas un mot, et le roi sortit. Après avoir fait conduire Agnès au château de Poissy, il fit installer la reine répudiée dans le château de Saint-Léger-en-Yvelines, près de Paris. L’interdit fut aussitôt levé.

    Quelque temps plus tard, les deux époux virent arriver un légat chargé d’assembler un concile. Le cardinal Octavien, revêtu de cette mission, ayant convoqué le concile à Soissons, la reine Ingeburge y fut mandée ; on lui prépara un siège à côté de celui du roi, et le légat prenant la parole, demanda à Philippe s’il voulait promettre de reprendre sa femme Ingeburge et de renvoyer Agnès de son palais et de son royaume, jusqu’à ce que la sentence de parenté fût de nouveau examinée et résolue. Le roi promit, mais il ne pouvait retenir les pleurs que le dépit lui arrachait.

    Le concile avait fixé à six mois et deux semaines la réunion de l’assemblée qui devait enfin décider la question du divorce, question bien simplifiée par la mort d’Agnès le 20 juillet 1201. L’intérêt qui s’attache à un amour partagé ne peut pallier la dureté du roi à l’égard d’Ingeburge, répudiée, humiliée et maltraitée. Cette princesse fut reçue comme reine à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons, où sa conduite parut pleine de sagesse et de modestie. Le concile tint six séances dans l’espace de quinze jours.

    A la dernière, un jeune homme inconnu, remarquablement beau, s’étant levé du milieu de l’assemblée, parla en faveur d’Ingeburge avec une éloquence, une convenance, une douceur qui frappèrent tous les assistants, et qui parut faire impression sur le roi. Cependant rien encore n’annonçait la fin de la décision les examens se prolongeaient, les envoyés du roi de Danemark arrivaient, le royaume était en suspens : tout à coup le roi fait dire aux prélats et aux clercs qu’il consent à reprendre sa femme, et qu’ainsi leur réunion devient inutile. Les Pères assemblés, en recevant la missive royale, apprennent que Philippe vient d’aller enlever sa femme à l’abbaye de Notre-Dame de Soissons ; qu’il l’a mise en croupe sur son cheval, et qu’il l’emmène à la demeure royale.

    Cette brusque obéissance qui dispersa le concile, ne fut point un gage de bonheur pour les deux époux. La répugnance du roi pour Ingeburge s’était accrue de toutes les amertumes et de tous les chagrins qu’il avait subis à cause d’elle ; Ingeburge lui inspirait une aversion qu’il disait insurmontable, et dont jamais il ne fit connaître la cause ; quand il s’en expliquait, il disait qu’il fallait qu’il y eût « sortilèges et maléfices ». Au bout de quelques semaines, il relégua de nouveau la reine loin de lui ; elle passa de longues années renvoyée de château en château, de monastère en monastère sans que les remontrances du pape, les conseils des évêques triomphassent de l’aversion de Philippe.

    Rendant Ingeburge responsable de la mort d’Agnès, Philippe donna des ordres pour que la prisonnière, désormais enfermée à Étampes dans la tour de Guinette, fût traitée avec la dernière sévérité. Il pensa qu’en lui rendant la vie intenable, il l’amènerait peut-être à demander elle-même la dissolution du mariage, et organisa une persécution de tous les instants qu’Ingeburge endura sans se plaindre. Un jour de 1203 pourtant, les souffrances étant trop vives, elle écrivit au pape cette lettre émouvante :

    « Je suis persécutée par mon seigneur et mari Philippe qui, non seulement ne me traite pas comme sa femme, mais me fait abreuver d’outrages et de calomnies. Dans cette prison il n’y a aucune consolation pour moi, mais de continuelles et intolérables souffrances. Personne n’a le droit de venir me voir, ni ne l’ose. Aucun religieux n’est admis à réconforter mon âme en m’apportant la parole divine. On empêche les gens de mon pays natal de m’apporter des lettres et de causer avec moi. La nourriture que l’on me donne est à peine suffisante ; on me prive même des soins médicaux les plus nécessaires à ma santé. Je ne peux pas me baigner. Si j’ai besoin d’une saignée, je n’ai personne pour y recourir. Et, à cause de cela, je crains que ma vue n’en souffre et que d’autres infirmités plus graves encores ne surviennent. Je n’ai pas non plus assez de vêtements et ceux que je mets ne sont pas dignes d’une reine. Enfin, ce qui rend ma misère plus insupportable, ce sont les femmes acariâtres que le roi m’a données comme société. Elles me parlent d’une façon railleuse et offensante. Je n’entends que des grossièretés ou des insultes.

    « Les lettres que Votre Sainteté m’a envoyées, je n’ai pu les recevoir. Découragée et incertaine de ce que je ferai dans l’état où je suis, dégoûtée de vivre, je tourne les yeux vers vous, Saint-Père. Je pense à mon âme, pas à mon corps. Je meurs chaque jour pour garder entièrement le droit au mariage. Si mon seigneur Philippe, célèbre roi des Français, trompé par les ruses du diable, voulait encore une fois plaider sa cause contre moi, je désirerais être conduite dans un endroit où je puisse m’expliquer librement et, remise en liberté, obtenir Votre Miséricorde Apostolique d’être relevée des déclarations qui auraient pu m’être arrachées par la contrainte ».

    Cette lettre émut le pape qui adressa de sérieuses remontrances à Philippe-Auguste, lequel fit adoucir la détention d’Ingeburge. Le souverain pensa alors à se remarier pour la quatrième fois, mais s’il avait bien une liaison avec une jeune personne que les chroniqueurs nomment « la demoiselle d’Arras » (qui lui donna un fils devenu archevêque de Noyon), Philippe voulait une femme légitime. Il caressait cet espoir sachant désormais le pape disposé à reprendre la procédure de dissolution de son mariage avec Ingeburge en tenant compte de l’accusation de sorcellerie portée contre elle.

    Mais les événements politiques bouleversèrent les desseins du roi de France et le portèrent à se rapprocher d’Ingeburge. En reprenant au roi d’Angleterre Jean sans Terre la Normandie, l’Anjou et le Poitou en 1204-1205, il suscita l’inquiétude chez ses voisins les comtes de Flandre, de Boulogne et l’empereur Othon IV de Brunswick, qui s’allièrent avec Jean pour mettre fin aux ambitions du souverain. Comprenant la menace, Philippe-Auguste fit fortifier Paris et les principales villes du domaine royal : Reims, Châlons-sur-Marne ou encore Péronne. Jugeant nécessaire une flotte pour tenir tête à l’Angleterre, il songea au Danemark, dont les navires étaient les plus beaux d’Occident.

    Cette réflexion ne fut certainement pas étrangère à sa décision de reprendre en 1208 Ingeburge à ses côtés, bien que, suivant la chronique, il le fit « pour en finir avec les remontrances de l’apostole de Rome ». La libération d’Ingeburge était en effet nécessaire pour espérer négocier une alliance avec la cour danoise. La nouvelle situation de la reine fut confortée quelques années plus tard, en 1212, lorsque las de l’attitude de Jean sans Terre, le pape Innocent III le déposa de son trône et appela les princes chrétiens à une croisade contre lui. Si Jean se soumit au pape l’année suivante, il se prépara à prendre en tenaille le royaume de France, en lançant une attaque depuis la Guyenne, seule partie de l’Aquitaine lui appartenant encore, tandis que ses alliés lanceraient une attaque au nord. L’appui du royaume de Danemark apparaissait désormais comme étant primordial.

    Ingeburge était une compagne reconnue lorsque le roi de France atteignit, par la victoire de Bouvines (27 juillet 1214) la plénitude de sa majesté. Elle survécut à Philippe-Auguste, dont elle ferma les yeux quand il mourut (1223), et qui lui réserva dans son testament des terres et des biens. Ingeburge se retira près de Corbeil, dans une île de l’Essonne, au prieuré de Saint-Jean-en-l’Ile qu’elle avait fondé. Devenue une reine douairière fort discrète, elle traversa le règne de Louis VIII et de Blanche de Castille, s’éteignant le 27 juillet 1236, dix ans après l’arrivée au trône de Saint-Louis.

    Ingeburge n’eut aucun enfant avec Philippe-Auguste.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Blanche de Castille
    (née le 4 mars 1188,
    morte le 27 novembre 1252)
    (Épouse Louis VIII le 23 mai 1200)
     
     
    ********
     

    Fille d’Alphonse VIII le Noble, roi de Castille, et d’Aliénor d’Angleterre, elle-même fille du roi Henri II d’Angleterre et d’Aliénor d’Aquitaine, Blanche de Castille est donc la petite-fille de celle qui fut, par son mariage avec Louis VII le Jeune, reine de France, puis reine d’Angleterre en épousant le Plantagenêt.

    L’idée de marier Blanche avec le futur Louis VIII (Philippe-Auguste régnait alors sur le royaume de France) vint d’Aliénor d’Aquitaine, qui voyait ainsi ses descendants occuper trois trônes : Angleterre, France, Castille. La négociation du mariage du fils de de Philippe-Auguste avec Blanche de Castille fut le dernier acte politique de la vie d’Aliénor, qui voulut elle-même se charger d’aller à la cour d’Alphonse le Noble, conclure cette union et ramener la jeune princesse.

    On cite quant au choix de Blanche une anecdote : Alphonse roi de Castille avait trois filles, dont l’aînée était mariée au roi Léon. Les deux plus jeunes, célèbres par leur mérite et par leur beauté, furent vantées devant Philippe-Auguste, qui envoya à Alphonse une brillante ambassade pour y demander la main d’une de ses filles. Les ambassadeurs voyant les deux princesses également belles, également bien douées, ne pouvaient se résoudre à faire un choix. Ils allaient s’en remettre au hasard, quand ils firent la remarque que la plus jeune nommée Blanche avait un nom plus doux à prononcer que celui de sa sœur, qui s’appelait Uracca, et ils se décidèrent en sa faveur.

    Qui aurait prévu, à l’heure du divorce de Louis le Jeune en 1152, qu’un jour la France devrait la mère de Saint-Louis aux soins d’Aliénor d’Aquitaine ! Lorsque la vieille reine traverse en plein hiver 1200 la France en tenant par la main Blanche de Castille, à la voir, appuyée sur cette jeune tige destinée dans les décrets de la Providence à pousser de si nobles rejetons, ne semble-t-il pas qu’elle vient militer son pardon, et qu’en donnant à la France cette reine excellente et cette mère accomplie, elle demande à la postérité d’oublier sa propre faute !

    Blanche de Castille
    Blanche de Castille

    Le 23 mai 1200, l’archevêque de Bordeaux reçut le consentement matrimonial de Louis, âgé de treize ans et fils aîné de Philippe-Auguste, et de Blanche, âgée de douze ans. La cérémonie du mariage eut lieu en Normandie, fief du roi d’Angleterre, car le royaume de France avait été placé sous interdit par le pape Innocent III depuis le début de l’année (Philippe-Auguste ne voulant pas répudier Agnès de Méranie pour reprendre son épouse légitime, Ingeburge de Danemark qu’il tenait emprisonnée depuis 1193). Les chroniques de Saint-Denis qualifient Blanche de « très sage, très belle, très bonne et très franche ».

    Les peuples de France virent encore une fois la reine Aliénor assise dans les lieux où elle avait régné ; elle y servait de mère à la jeune épouse, et elle y appelait son fils ce roi Dieudonné (Philippe-Auguste) accordé aux prières de Louis le Jeune. Ce n’était pas la première fois qu’Aliénor paraissait à la cour de Philippe-Auguste ; elle y était venue en 1199 pour lui prêter hommage comme duchesse d’Aquitaine ; elle n’y reparut point depuis les noces de Blanche.

    Philippe-Auguste s’attacha à cette jeune princesse dont l’agrément et la grâce animaient sa cour et égayaient son humeur. L’âge développa les qualités de Blanche ; Philippe put remarquer en elle un esprit si juste, que souvent il prit plaisir à la consulter. Quelquefois elle le fit revenir sur des décisions qui paraissaient irrévocables. En septembre 1216 les Anglais, las de Jean sans Terre, avaient offert la couronne au futur Louis VIII. Mais lorsque Jean sans Terre mourut le 18 octobre 1216, les Anglais reconnurent le fils de ce prince, Henri III, enfant âgé d’à peine dix ans ; et le futur souverain français, qu’ils avaient appelé et qui n’avait gardé que six semaines un trône dont l’esprit national l’aurait banni, lors même que la mort de Jean ne fût pas survenue, se trouva en difficulté lorsqu’il voulut résister.

    Manquant de secours, il en demanda à son père Philippe qui ne voulut point lui en donner. Blanche se présente à son beau-père, et le supplie en faveur de son mari : « Comment, Sire, vous laisseriez votre fils mourir en terre étrangère ? Il sera votre héritier, envoyez-lui ce dont il a besoin ou tout au moins les revenus de son apanage », à quoi le monarque répondit qu’il n’en ferait rien. Aussi Blanche rétorqua-t-elle : « Alors, je sais ce que je ferai ». Le roi l’interrogeant sur ses desseins, elle répondit : « Par la benoîte mère de Dieu, j’ai biaux enfans de Monseigneur, et si vous me voulez éconduire, je les mettrai en gage et je trouverai bien quelque haut seigneur qui me baillera hommes et argent sur eux ». Philippe céda.

    Sans avoir eu besoin de recourir à ce moyen, Blanche se rendit à Calais et, en compagnie du célèbre pirate Eustache le Moine, organisa une flotte de secours pour son époux, ce qui constitua sa première manifestation d’énergie et d’autorité. Cependant Eustache le Moine fut battu par la marine anglaise, et Louis dut revenir en France, abandonnant l’espoir de régner sur l’Angleterre.

    Mère de très bonne heure, Blanche remplit les devoirs de la maternité dans toute leur étendue. Le troisième de ses fils fut saint Louis. Comme elle venait de le mettre au monde (25 avril 1214), elle s’étonna de ne pas entendre les cloches. « Dame, lui dit-on, les gens d’église ont eu peur que le bruit des cloches ne vous fît mal ! » La jeune mère s’écria : « N’est-ce que cela ? Mettez-moi vitement hors d’ici, et que les cloches tintent pour inviter tout le peuple à se réjouir, et pour remercier Dieu de ce qu’il m’a envoyé un beau fils » Et elle se fit transporter dans une grange éloignée. Elle avait pris soin de faire baptiser immédiatement son fils. Le lieu où il avait été fait chrétien demeura cher à saint Louis, qui aimait à en reproduire le souvenir dans ses lettres à ses amis, en signant : Louis de Poissy.

    Blanche nourrissait elle-même ses enfants. Un jour qu’elle accompagnait son époux dans une partie de chasse, une dame du palais donna son propre lait au futur saint Louis, pensant se rendre agréable à la reine ; mais Blanche, à son retour, fit rendre à l’enfant tout le lait étranger qu’il avait sucé : « Je suis sa mère, dit-elle, et nulle autre femme ne doit le nourrir ». Elle apportait la plus grande vigilance aux progrès intellectuels de ses fils. Le soir, avant de faire retirer ses enfants, la bonne mère les prenait sur ses genoux, leur faisait les plus tendres caresses ; puis, les rendant attentifs par mille petites industries maternelles, elle leur racontait quelque trait de vertu et leur demandait ce qu’ils en pensaient. Quelquefois, mettant en parallèle deux personnages fameux, elle leur disait : « Auquel voudriez-vous ressembler ? »

    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris
    Entrée de la reine Blanche de Castille à Paris

    Louis le Lion avait trente-sept ans quand il monta sur le trône (1223). Le 6 août, l’archevêque de Reims, Guillaume de Joinville, présida le sacre du roi et son couronnement, ainsi que celui de son épouse. Presque aussitôt Louis prit les armes contre les Albigeois : Philippe-Auguste l’avait prévu et on lui avait entendu dire, dans ses derniers jours, ces paroles devenues prophétiques : « Les gens d’église entraîneront mon fils dans la croisade contre les Albigeois ; il y mourra, et le royaume restera entre les mains d’une femme et d’un enfant ». Louis VIII, cependant, ne prit aucun engagement en partant : « J’irai, dit-il, en la guerre, et je viendrai comme il me plaira ».

    Les documents royaux de l’époque citent peu la reine qui ne participa pas à l’expédition mais suivit, de Paris, les événements, et organisa prières et processions en vue de la victoire. Dans le même temps, les chroniques de l’ennemi la présentent comme la maîtresse du royaume. En fait Blanche soutint son époux, le réconfortant et le conseillant, sans détenir la réalité du pouvoir. C’est au cours de cette guerre que commencèrent les révoltes des seigneurs, qui devaient plus tard amener les troubles de la régence de Blanche. Thibaut IV, comte de Champagne, fut le premier à manifester ouvertement son indépendance.

    On a dit cependant qu’il aimait la reine Blanche ; il l’avait nommée sa dame et il portait ses couleurs. Chaque chevalier avait une dame de ses pensées, et il n’était point de noble châtelaine distinguée par la beauté ou par l’esprit, qui ne vît plusieurs chevaliers briguer l’honneur de porter ses couleurs. Thibaut avait vingt-six ans, la reine en avait près de quarante, mais le comte se plaisait en la science des trouvères, la renommée de ses poésies lui a laissé le surnom de Chansonnier, et c’est à Blanche qu’il adressait ses plus tendres complaintes :

    Hé Blanche ! claire et vermeille, Par vos sont mi grief soupir !
    Empereur ni roi n’ont nul pouvoir
    Envers amour : de ce m’ose bien vanter.
    Ils peuvent bien donner de leur avoir,
    Terres et fiefs, et fourbes pardonner ;
    Mais amour peut homme de mort garder,
    Et donner joie qui dure
    Pleine de bonne aventure.

     

    Tout en faisant ces jolis vers, Thibaut ne partageait pas moins les inquiétudes des grands vassaux sur l’accroissement de l’autorité royale depuis Philippe-Auguste. Engagé, dit-on, avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne et avec Hugues de Lusignan, il manifesta sa mauvaise volonté, en refusant de rester à l’armée au-delà de quarante jours de service féodal. « Beau cousin, lui dit le roi, vous voyez qu’il s’agit du service de l’église et que j’ai besoin de vous et de vos gens ; je ne puis vous bailler congé de partir ». Le comte répondit : « Beau sire roi, j’en suis fâché, mais mes gens sont las et repus, et je ne puis plus longuement rester ».

    La campagne ne réussit pas moins. Le roi prit Avignon ; Nîmes et Beaucaire lui remirent leurs clefs ; partout on se soumettait, et Louis VIII, après avoir confié le gouvernement de la province à Humbert de Beaujeu, jugea la guerre finie et voulut s’acheminer vers Paris. Blanche l’y avait devancé : elle l’avait suivi au commencement de cette campagne, faisant toujours dresser sa tente à côté de celle du roi. Les germes d’une maladie épidémique, qui avait déjà frappé un grand nombre de victimes au camp d’Avignon, se développèrent dans l’armée à l’entrée de l’Auvergne. Le 29 octobre, en traversant Montpensier, le roi se sentit atteint, et fut forcé de s’arrêter. Le 3 novembre il appela autour de son lit les seigneurs qui l’avaient accompagné.

    C’étaient son frère, Philippe dit de Hurepel (que Philippe-Auguste avait eu avec sa troisième épouse, Agnès de Méranie), comte de Boulogne, les archevêques de Bourges, de Senlis, de Noyon et de Chartres, Enguerrand, comte de Blois, Archambaud de Bourbon, le sire de Nesle. Il leur fit jurer qu’ils demeureraient fidèles à son fils ; qu’ils le feraient couronner sans délai et qu’ils lui prêteraient hommage ; par son testament, il laissa la tutelle à sa femme Blanche de Castille. Le roi mourant recueillit toutes ses forces et fit les plus pressantes instances pour s’assurer de l’obéissance des seigneurs à sa femme et à son fils.

    Siège d'Avignon en 1226
    Siège d’Avignon en 1226

    Il mourut le 8 novembre 1226 avec le courage et la foi d’un héros chrétien. La pureté de ses mœurs l’avait distingué ; la bonté de son cœur jointe à son amour pour la guerre lui mérita le surnom de Lion-Pacifique que ses contemporains lui donnèrent, en voyant dans sa mort la réalisation d’une prophétie de Merlin : « Le lion mourra dans Montpensier ». Une médaille frappée sous son règne représentait un lion paisible, avec cette exergue : Non furit, sed dominatur (Non pas furieux, mais dominateur).

    Blanche eut douze enfants avec Louis VIII : une fille, née en 1205, qui vécut quelques jours seulement ; Philippe, né le 9 septembre 1209 et mort en 1218 ; des jumeaux, Alphonse et Jean, le 26 janvier 1213, qui décèdent aussitôt ; Louis, né le 25 avril 1214, qui deviendra roi sous le nom de Louis IX ou Saint-Louis ; Robert, né en 1216 et tué à la bataille de Mansourah en 1250, qui fut comte d’Artois et épousa Mahaut de Brabant ; Jean, né en 1219 et mort en 1232, comte du Maine et d’Anjou ; Alphonse, né en 1220 et mort en 1271, comte de Poitiers et de Toulouse ; Philippe-Dagobert, né en 1222 et mort à l’âge de dix ans ; Isabelle, née en 1224 et morte en 1268, fondatrice du monastère de Longchamp et sœur préférée de saint Louis, qui fut honorée du titre de bienheureuse ; Étienne, né en 1225 vivant seulement quelques jours ; Charles, né en 1227 et mort en 1285, à l’égard duquel Blanche fit preuve de faiblesse, roi de Sicile, roi de Naples, roi de Jérusalem et comte de Provence.

    Blanche, après la pompe des obsèques qui eurent lieu le 15 novembre 1226, conduisit son fils à Reims pour y être sacré. Les seigneurs, qui avaient prêté serment au lit de mort de Louis VIII, invitèrent les pairs et le baronnage de France à la solennité du sacre. Le 29 novembre, le dimanche avant la saint André, était le jour fixé pour la solennité. C’était sagesse d’en avoir hâté le terme, car mille réclamations s’élevèrent sur cette lettre de convocation. Il fallait d’abord remettre en liberté les pairs et les barons retenus prisonniers depuis la bataille de Bouvines. On ne pouvait se passer de la présence de Ferrand, comte de Flandre, de Renaud, comte de Boulogne. Il fallait plus de temps pour s’assembler et appeler les seigneurs éloignés. Il fallait, pour chaque baron, une garantie que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ses biens, et privé de ses droits, que par jugement des pairs.

    Blanche était seule pour faire face à l’orage ; car sa régence n’était encore agréée d’aucun seigneur. Toutefois Philippe de Hurepel, seul fils survivant de Philippe-Auguste et frère du défunt Louis VIII, n’osait la revendiquer ouvertement à cause de l’irrégularité de sa naissance (bien que reconnu fils légitime de Philippe-Auguste par le pape en 1201, il était issu d’un mariage dissous par ce même pape en 1200) ; le comte de Champagne ne parut point ; le comte de Bretagne et le comte d’Angoulême étaient trop loin pour prendre un parti.

    La reine n’avait auprès d’elle d’autre conseil que celui du légat du pape le cardinal romain de Saint-Ange ; mais c’était un homme habile et tout dévoué à la reine ; il l’engagea à ne pas se préoccuper des obstacles, et Blanche partit. Elle fit armer son fils chevalier à Soissons, et elle arriva avec lui à Reims le 29 novembre. Quoique incomplète, l’assemblée des seigneurs se trouvait néanmoins nombreuse et imposante, et le sacre se fit avec solennité. On y voyait le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, Philippe de Hurepel, oncle du roi, Hugues IV, duc de Bourgogne (il était le seul pair présent et n’avait pas quatorze ans), les comtes de Dreux, de Blois, de Bar, trois frères de l’illustre maison de Coucy, et un nombre considérable d’évêques.

    Mort de Louis VIII en 1226
    Mort de Louis VIII en 1226

    La comtesse de Flandre y représentait son mari prisonnier, et la comtesse douairière de Champagne y était venue à la place de son fils ; car, dans le souvenir de sa résistance à Louis VIII, on avait cru prudent de refuser à ce seigneur l’entrée de Reims ; d’ailleurs un bruit odieux courait sur lui : on l’accusait d’avoir empoisonné le roi. Son absence donna lieu à un débat assez singulier. Sa mère qui le représentait voulait tenir l’épée devant le roi ; Jeanne de Flandre, présente pour son mari, élevait la même prétention, et on eut beaucoup de peine à faire consentir les deux nobles dames à laisser le comte de Boulogne tenir l’épée à leur place.

    Louis IX n’avait que douze ans et demi : tout le temps de la solennité on vit sur son visage l’impression du recueillement le plus profond, et le sire de Joinville nous apprend qu’au fond de son cœur il répétait ces paroles de David : « Mon Dieu ! J’ai élevé mon âme vers vous et c’est en vous que j’ai mis toute ma confiance ». Au sortir du temple, Blanche ayant embrassé tendrement son fils, se prépara à maintenir les droits du nouveau roi.

    Il fallait déjouer la ligue formidable qui se formait, car le comte de Champagne, doublement aigri et de la calomnie qui le flétrissait et de l’affront qu’il avait reçu au sacre, venait de se joindre à cette ligue : ceux qui y étaient déjà entrés étaient le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc ; Lusignan, comte de la Marche, et sa femme Isabelle (veuve de Jean sans Terre), comtesse d’Angoulême ; le vicomte de Thouars et Savary de Mauléon. Dans un si grand embarras, Blanche devait chercher à s’attacher par des bienfaits ceux qui avaient embrassé ses intérêts ; aussi récompensa-t-elle tous les vassaux qui avaient assisté au couronnement ; elle remit le comte Ferrand en liberté et se contenta d’une rançon beaucoup moindre que celle qu’avait refusée Louis VIII.

    Pour s’attacher Philippe de Hurepel, elle resserra la prison de Renaud, comte de Boulogne (c’est depuis la captivité de Renaud que le comté de Boulogne avait été donné à Philippe de Hurepel), qui aurait pu disputer son héritage au fils de Philippe-Auguste, et assura à ce même Philippe, son beau-frère, le château de Mortain et de Lillebonne. Tant que la ligue ne donna pas le signal de la guerre, Blanche se borna à donner des témoignages de bienveillance à ceux dont elle espérait se faire des amis ; mais quand elle apprit que Thibaut assemblait des armes et des vivres, elle fit un appel à tous les vassaux de la couronne, leur annonçant que chaque chevalier eût à amener des hommes d’armes à Tours, où le jeune roi se trouverait et les commanderait en personne.

    En même temps elle écrivit à tous les seigneurs confédérés pour qu’ils vinssent prêter hommage. Thibaut répondit le premier à cet appel ; le 20 février 1227, il vint à Tours où la reine et son fils étaient avec le légat et les comtes de Boulogne et de Dreux. Elle le reçut avec une bienveillance marquée, comme s’il avait toujours été le sujet le plus fidèle : le roi lui fit aussi un accueil très gracieux. C’est à la passion de Thibaut pour la reine qu’on a attribué ce prompt retour. Voici le gracieux récit du chroniqueur : « A donc, dit-il, le comte, regardant la reine qui tant étoit belle et sage, s’écria, tout ébahi de sa grande beauté : Par ma foi ! Madame, mon cœur et toute ma terre sont à votre commandement ; ce n’est rien qui vous fît plaisir que ne fisse volontiers ; et jamais, si Dieu plaît, contre vous ni les vôtres ne n’irai ».

    A une seconde sommation du roi, plusieurs autres seigneurs quittèrent la ligue ; le comte de Bar avait prêté l’hommage, d’autres s’étaient joints à la reine ; enfin, sans qu’on eût combattu, la ligue se trouva dissipée. Le 27 mars 1227, le comte de Bretagne et le comte de la Marche comparurent à Vendôme, et y signèrent un traité. Le duc promit à la reine sa fille Yolande pour un des frères du roi , et la reine eut la satisfaction d’amener son fils à Orléans après avoir triomphé de la mauvaise volonté des seigneurs et les avoir forcés à reconnaître sa régence.

    Mais elle avait un nouvel ennemi en Philippe de Hurepel qui, depuis l’hommage de Thibaut, ne cessait d’appeler à la vengeance ; il publiait que sa belle-sœur oubliait son mari avec le traître qui avait empoisonné Louis VIII, et que le devoir des seigneurs était d’enlever au plus tôt le jeune roi à une tutelle pernicieuse. Quand on lui objectait que le comte était absent lors de la maladie de Louis VIII, il répondait : « Si ce n’est par poison véritable, c’est par ses maléfices qu’il a fait périr son seigneur ». La calomnie croît rapidement. Il se trouva assez d’esprits mal disposés contre la régente pour accueillir celle-ci : elle servait d’ailleurs bien des ambitions. II se forma une conjuration dont le plan était bien ourdi : les conjurés enlèveraient le roi à Orléans, feraient la reine prisonnière, et disposeraient ensuite de la régence.

    Heureusement la reine est avertie ; elle quitte Orléans pour conduire son fils à Paris ; mais à Montlhéry, elle apprend que l’armée des confédérés est réunie à Corbeil et prête à fondre sur le peu de personnes qui formaient la suite du roi. Blanche s’enferme au château-fort de Montlhéry, et de là elle écrit aux bourgeois de Paris, en les conjurant de venir la délivrer, elle et son fils. La reine était aimée à Paris, les bourgeois s’arment, et viennent en foule chercher le jeune roi qu’ils ramènent en triomphe sans que les rebelles osent troubler son retour. Dans la suite de son règne, le bon roi se complaisait à rappeler ce témoignage de l’amour de ses sujets. « Et me conta le saint roi, dit Joinville, que il, ni sa mère qui étoient à Montlhéri, ne bougèrent jusques à tant que ceux de Paris les vinrent quérir avec armes ; et me conta que dès là, armes et sans armes, le conduisit jusques à Paris, et le défendit la bourgeoisie et garda de ses ennemis ».

    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de la reine Blanche, l'avertit du danger qu'elle court
    Thibaut, comte de Champagne, aux pieds de
    la reine Blanche, l’avertit du danger qu’elle court

    Cependant les confédérés s’étaient séparés en se prêtant mutuellement le serment de n’amener que deux chevaliers chacun, quand ils viendraient faire le service de leur fief auprès du roi. La reine ignorait ce pacte secret ; au printemps 1228, le roi (car tous les actes se faisaient en son nom, Blanche évitant d’y mettre le sien) convoque l’arrière-ban contre le duc de Bretagne qui se révoltait de nouveau, et Blanche s’avance avec son fils jusqu’aux frontières de la Bretagne ; mais quel est son effroi, lorsqu’au lieu de la pompe féodale que les seigneurs déployaient ordinairement dans leurs armements, elle voit chaque baron se présenter comme un pauvre gentilhomme, avec le moins de vassaux que le permettait la coutume. Thibaut la sauva ; il amenait trois cents chevaliers : ce fut assez pour rendre l’espérance aux barons qui accompagnaient la reine ; mais encore cette fois les armées se séparèrent sans avoir bataillé.

    Cependant la ligue ne cessait de travailler à détacher Thibaut de la cause de la reine, et le comte se laissa séduire par l’alliance que lui offrait le comte de Bretagne, en lui promettant sa fille Yolande (naguère presque promise à un frère de Louis) ; déjà Yolande, amenée par ses parents à Château-Thierry, y attendait le comte, lorsqu’une lettre de la reine rompit le mariage. « Sire comte de Champagne, dit-elle, le roi a entendu que vous avez convenanté au comte Pierre de Bretagne, que vous prendrez sa fille en mariage ; si cher que vous avez que tous tant vous avez au royaume de France, ne le faites pas. Si vous mande le roi que si ne voulez perdre quelconque que vous avez au royaume de France, que vous ne le faites ; car vous savez que le comte a pis fait au roi que nul homme qui vive ».

    Thibaut ne savait point résister à une prière de Blanche ; il renonça à son alliance avec la Bretagne, et de nouveau les barons perdant, dit la chronique, l’espérance de « fouler la reine qui étrange femme étoit », renouvelèrent leurs calomnies. C’étaient de toutes parts des invectives contre Blanche et contre le comte de Champagne qu’on nommait l’empoisonneur du roi. Philippe de Hurepel s’étant déclaré derechef le vengeur de son frère, menaça les terres du comte de Champagne, tandis que le comte de Bretagne menaçait la ville de Bellême, dans le Perche, et faisait dire à Louis : « Je ne suis plus votre homme et je vous défie ».

    Au milieu de l’hiver de 1229, la reine, accompagnée du comte de Champagne, et toujours conduisant le jeune roi, vint assiéger Bellême, qui capitula au bout de quatre-vingt-dix-neuf jours. Dans ses Histoires d’amour de l’Histoire de France, Guy Breton rapporte que quelques jours plus tard, Blanche ayant amené Thibaut au Louvre, les habitués remarquèrent dans l’attitude de la reine un changement qui les étonna. On fit courir des plaisanteries grivoises dont tout le palais se régala. Les ennemis de la Couronne profitèrent de l’occasion pour salir Blanche de Castille. Des pamphlets coururent le pays. On traita la reine de débauchée et de sournoise. Des poètes allèrent jusqu’à la baptiser Dame Hersent, du nom de l’impudique et dévote femelle d’Ysengrin (le loup) dans le Roman de Renart. Puis un trouvère à la solde des barons, Hues de la Ferté, cousin d’Enguerrand de Coucy, composa des chansons pleines de fiel que tout Paris sut bientôt. Sans preuve, il accusait Thibaut de Champagne d’ingérence dans les affaires de l’État, et soupirait :

    La France est bien abâtardie.
    Entendez-vous, seigneurs barons,
    Quand une femme la tient en sa puissance
    Et une femme telle que vous savez. Lui et elle côte à côte,
    La conduisent de compagnie.
    Celui qui est depuis peu couronné
    N’a de roi que le nom...

     

    Le service qu’avaient rendu des barons fidèles en apparence, n’était pas fait de bon cœur ; nul ne voulait obéir à la régente : quand ils eurent accordé au roi les quarante jours qu’ils lui devaient, ils le quittèrent presque tous, et, n’osant guerroyer contre la régente et son fils, ils attaquèrent Thibaut, et entrèrent en Champagne par tous les points à la fois. Blanche n’abandonna pas son allié dans ce péril ; elle lui amena tous les chevaliers du domaine royal et les bourgeois des communes de France, réunies au nom du roi.

    L’arrivée de l’armée royale déconcertait les alliés, car ils ne voulaient pas faire ouvertement la guerre à leur suzerain ; Louis IX les ayant sommés de lever le siège de Troyes, de quitter la Champagne, et de se séparer, ils répondirent : « Plaise au sire roi, notre seigneur, être bien assuré que nous ne voulons nous attaquer à lui, car nous sommes ses hommes ; mais il connaît notre dessein, il doit l’approuver ; chacun sait que le comte Thibaut, par ses maléfices et sortilèges, a été cause de la mort de notre cher sire le roi Louis de glorieuse mémoire, et nous voulons punir le crime. Nous sommes si sûrs de la protection divine, que si le roi, notre seigneur, le veut, et que, sans combattre, il soit juge de la bataille, nous attaquerons ce félon Thibaut avec trois cents chevaliers de moins que les siens, et nous aurons la victoire ».

    Ce thème d’accusation était le prétexte de tous les barons ; c’était Blanche qu’ils voulaient flétrir en attaquant le comte. Louis IX répondit à leur députation : « Que, à ses gens, ne se combattroient jà, que son corps ne fût avec ». Les barons finirent par évacuer la province. Mais la guerre contre les vassaux n’était pas encore éteinte ; cette « reine qui étrange femme étoit », et qu’ils ne pouvaient fouler, veillait avec une prudente vigilance à empêcher l’effet de leurs menées. Le roi d’Angleterre devait unir ses armes à celles du duc de Bretagne ; heureusement Henri III d’Angleterre, âgé seulement de quelques années de plus que Louis IX, était faible, incapable, dominé par ses favoris.

    Blanche sut déjouer ses desseins. Elle porta la guerre en Bretagne avant que le roi d’Angleterre y pût venir ; au printemps de 1230, elle prit les deux châteaux d’Adon et de Chantoceaux ; elle ne chercha pas à retenir les seigneurs quand le temps de leur service féodal fut achevé, mais quand elle apprit que Henri III, débarqué à Saint-Malo, était reçu à la cour de Bretagne avec une grande somptuosité, elle convoqua de nouveau les seigneurs à Angers, pour les y engager à prendre la défense du roi. Le jeune monarque à leur tête s’empara d’Ancenis, et, de là, somma le comte de Bretagne de comparaître devant ses pairs ; sur son refus, les seigneurs assemblés pour le juger le déclarèrent privé de son fief de Bretagne. La sentence rendue maintenait le droit du roi, mais la guerre n’eut pas lieu. Henri se contenta d’attaquer Saintes (ce qu’il fit sans succès) et de prendre la petite ville de Mirebeau. Content de ce facile avantage, il se reposa à Nantes, où il passa l’hiver en fêtes.

    Encore cette année, les vassaux ne finirent leur temps de service que pour se jeter sur la Champagne et la ravager de manière à n’y plus laisser ni vignes, ni vergers. Thibaut, qui avait été obligé de chercher un refuge à Paris, finit par donner une sorte de satisfaction à ses ennemis en promettant de se croiser avec cent chevaliers pour la Terre-Sainte. C’était une expiation brillante qui satisfaisait à tout : Philippe de Hurepel, qui prétendait n’avoir à cœur que la vengeance de la mort du roi, son frère, promettait, à ce prix, de rester tranquille ; tous les seigneurs jurèrent de respecter désormais l’autorité du roi, et se contentèrent de la promesse de la reine et de son fils, qu’ils observeraient les droits et les privilèges du royaume, droits et privilèges qu’on ne spécifia même pas ; mais tous les troubles de la régence de Blanche furent apaisés par cette paix, jurée en septembre 1230.

    Le roi d’Angleterre quitta la France n’ayant ni la volonté, ni le pouvoir de porter le poids de la guerre. Pierre Mauclerc était le seul qui ne fût pas entré dans la pacification ; mais enfin le roi étant parvenu à l’âge de seize ans, la résistance ayant été jusque là onéreuse, Pierre consentit à négocier. Les plénipotentiaires de Henri III et de Louis IX réglèrent, à Saint-Aubin des Cormiers, la trêve qui consomma tous les travaux de Blanche. Cette trêve, conclue pour trois ans avec la clause de la renouveler, fut signée 4 juillet 1231. Philippe de Hurepel en fut nommé conservateur. La reine s’attacha ensuite à contenter par des dons les seigneurs qui l’avaient le mieux servie, et, tranquille à Paris, ou dans les divers domaines royaux, elle administra en paix le royaume.

    Cinq années de bonheur s’écoulèrent sous la fin paisible de sa régence ; car nous n’appellerons pas du nom de troubles une reprise d’armes à l’expiration de la trêve de Saint-Aubin, reprise qui fut suivie immédiatement d’un traité de paix définitif, signé à Paris, entre le comte de Bretagne et la reine, et qui mit fin à toutes les guerres que la régente avait eu à soutenir contre les vassaux de la couronne.

    Son administration éclairée et vigilante s’étendit à tout, autant que le pouvait la royauté faible encore du Moyen Age ; car trop souvent, dans ce temps de force brutale, où le sang coulait sur de frivoles prétextes, la répression du désordre devenait un autre mal. En 1229, à la fin du carnaval, quelques écoliers de l’Université prirent querelle avec un marchand de vin du faubourg Saint-Marcel. Les bourgeois ayant donné raison au marchand, des ouvriers de leur parti maltraitèrent les écoliers. L’Université se composait alors de quarante-deux mille étudiants de tout âge ; car les hommes faits venaient y suivre des cours, et il s’en trouvait depuis l’âge de quinze ans, jusqu’à l’âge de cinquante ans. La querelle avait eu lieu le lundi gras ; le lendemain les écoliers revinrent en force, faisant main-basse sur tous les cabarets, enfonçant les portes, brisant les tonneaux, et ne jugeant leur vengeance satisfaite que lorsqu’ils eurent frappé tous les bourgeois qu’ils rencontrèrent.

    Combat des écoliers
    Combat des écoliers

    Plainte fut portée à la reine par tout le faubourg Saint-Marcel. Les rois n’avaient point encore de milice réglée, ils attachaient à leur service des hommes de bonne volonté qui, sous le nom de routiers, obéissaient, pour un temps, à celui qui voulait les employer ; mais ces routiers étaient pour la plupart des hommes sans aveu, des vagabonds, qui ne cherchaient que le pillage ; c’est à eux que Blanche confia le soin de la punition : elle leur avait fait donner l’ordre de « châtier les écoliers de l’Université » : ils virent dans les champs une troupe de jeunes gens occupés à se divertir ; sans examen, sans délai, ils les attaquent, en blessent plusieurs, en tuent deux de grande naissance, l’un Flamand, l’autre Normand, et ne s’en vont qu’après avoir dépouillé tous les autres.

    Or, il se trouvait que ceux-ci, en congé pour les vacances du carnaval, n’avaient aucune connaissance de ce qui s’était passé au faubourg Saint-Marcel. L’Université était trop jalouse de ses privilèges, pour laisser passer sans réparation un outrage aussi grand : elle déclara qu’elle ne resterait pas dans un lieu où ses écoliers n’étaient pas en sûreté, et, se dispersant, les professeurs emmenèrent leurs écoliers à Angers, à Poitiers, et dans d’autres villes où ils recommencèrent leurs cours. Il fallut la médiation du pape Grégoire IX pour apaiser ce différend. Encore la reine se vit-elle obligée de faire les premières avances pour obtenir le retour de l’Université, qui ne consentit à rentrer à Paris qu’après avoir obtenu réparation des habitants du faubourg Saint-Marcel, où s’était passée la première querelle.

    Si l’on excepte cet incident, aucun événement ne vint troubler l’État. Les chroniqueurs ne nous parlent en détail que de l’inquiétude causée à la cour et parmi le peuple par la disparition du clou miraculeux, relique déposée à Saint-Denis, et dont la perte fut pleurée comme un malheur public ; quand, au bout de cinq jours, on eut retrouvé la sainte relique, le roi lui-même voulut la porter processionnellement, et la joie fut égale à la douleur.

    Saint Louis avait presque vingt ans ; aucune faute n’était échappée à ses jeunes années ; on citait les traits de sa charité, son aptitude à étudier tout ce qui est utile à un roi ; le temps était venu où il allait tenir les rênes du gouvernement. Pourtant des accusateurs calomnieux lui prêtaient des maîtresses, l’accusant « de s’abandonner avec elles aux plaisirs les plus criminels », écrit dom Bévy dans son Histoire des inaugurations des rois. Quelques personnes se prétendant bien renseignées fournirent amples détails, déclenchant un scandale, tout Paris ne parlant que des orgies du roi. On raconta que Blanche, non seulement approuvait ces désordres, mais encore en était l’instigatrice. Un religieux faisant de vives réprimandes à la reine à ce sujet, s’entendit répondre qu’elle aimerait mieux voir mourir son fils, malgré toute la tendresse qu’elle avait pour lui, que de le voir encourir la disgrâce de son Créateur par un seul péché mortel ; paroles répétées de siècle en siècle à la louange de Blanche de Castille.

    Blanche résolut de marier son fils, et envoya des religieux à la recherche de princesses nubiles qui devaient, écrit Guy Breton, remplir deux conditions : être vertueuses et n’être point trop jolies. Blanche, en effet, désirait que le jeune roi ne s’attachât pas excessivement à sa nouvelle épouse et qu’il ne tombât pas, à cause d’un minois trop gentil, dans les pièges de l’amour sensuel, c’est-à-dire dans le péché... La reine craignait en outre qu’une jolie femme ne prît sur le roi trop d’ascendant. Or elle voulait continuer à régner sur le cœur et l’esprit de son fils comme par le passé. Elle jeta les yeux sur Marguerite, l’aînée des quatre filles de Raymond Bérenger IV, comte de Provence. Son ambassadeur Flagens put lui dire ce que déjà la renommée racontait du mérite et de la modestie de la jeune princesse. Un poète provençal ayant composé, en l’honneur de celle-ci, des vers trop passionnés qu’il avait osé lire devant elle, elle s’était montrée sévère et avait demandé à son père l’exil du poète, qui avait été relégué à Hyères (il ne fut rappelé qu’après le mariage de Marguerite). Ce fait, raconté à la cour de France, n’y déplut pas.

    Blanche fit faire la demande en mariage par l’archevêque de Sens, Gautier, qui amena Marguerite en France et bénit l’union des époux dans la cathédrale de Sens, le 27 mai 1234. La jeune reine, âgée de treize ans et que Blanche trouvait trop ravissante, avait pris pour devise une guirlande entrelacée de lys et de marguerites, guirlande qui se retrouvait sur l’anneau nuptial, avec ces mots gravés sur la pierre en saphir : Hors Dieu et cest anel, n’ay point aultre amor ! La même devise était répétée sur l’agrafe du manteau royal. Ce mariage mit fin aux malheurs de Raymond, comte de Toulouse, car la reine-mère prit à tâche de le réconcilier à la fois avec Raymond Bérenger, qui lui faisait la guerre, et avec le pape Grégoire IX, qui consentit à rendre à Raymond VII le comtat Venaissin et le marquisat de Provence.

    Guy Breton rapporte les surprenantes premières nuits de noces des mariés. Conduite en grande pompe jusqu’à sa chambre, Marguerite de Provence se coucha et attendit son époux avec une impatience non dissimulée. Louis n’étant pas encore là deux heures plus tard, la jeune reine envoya une dame de sa suite s’enquérir de cette absence, qui lui apprit que le roi était à la chapelle, en prière. A l’aube, Louis n’étant pas venu, Marguerite s’endormit en pleurant. Le lendemain soir, nouvelle attente vaine. Le roi priait toujours. Le surlendemain, même chose.

    Enfin, le quatrième soir, Louis reçut de Blanche l’autorisation d’aller remplir ses devoirs d’époux : « Allez, dit-elle d’un ton aigre, et songez à votre descendance ! » Puis elle se plaça dans le couloir et attendit en faisant les cent pas. Quand les choses lui semblèrent terminées, elle entra dans la chambre nuptiale. « En voilà assez pour ce soir ! dit-elle. Maintenant, Louis, relevez-vous ! ». Et, sans un mot pour Marguerite, elle ordonna au roi d’aller finir la nuit tout seul dans une pièce voisine.

    Blanche vit Marguerite devenir peu à peu une femme éclatante de beauté, cultivée et fort gaie, dont Louis IX était très épris. Cette union fut une des plus heureuses et des plus illustres que célèbrent nos annales : Marguerite de Provence a été la femme respectée et chérie du saint roi ; elle a partagé ses périls ; elle a assisté à ses conseils ; elle s’est instruite à sa vertu et à sa piété ; son courage dans l’adversité a des droits à notre admiration.

    L’influence de Blanche de Castille se prolongeait au-delà de sa régence ; dans une occasion où le faible Thibaut se laissait encore entraîner à la révolte, il suffit d’un mot de la reine pour le faire rentrer dans le devoir : « Ah ! comte, lui dit-elle, il est mal à vous de guerroyer contre le roi ; il doit vous souvenir qu’il est venu lui-même pour vous défendre contre vos ennemis ». Le comte répondit : « Ah ! madame, je vous ai dit que ma terre et mon cœur sont à votre commandement, et ne puis faire autrement sinon comme vous voulez » Pierre Mauclerc même se vit forcé de rendre hommage à la reine-mère, et en signant une nouvelle trêve de cinq ans, il s’engagea « à une soumission entière envers le roi, son très cher seigneur, et envers madame Blanche, reine de France ».

    La cour de saint Louis, pour être plus sévère que celle de Philippe-Auguste, n’était pas moins splendide. Le mariage de Robert, comte d’Artois, frère du roi, avec Mathilde de Brabant, attira plus de deux cents chevaliers, avec un nombre proportionné d’écuyers et de servants d’armes. A ces fêtes royales, succéda la solennité religieuse qui eut lieu pour la réception de la sainte couronne d’épines qui était alors entre les mains de Baudouin, empereur de Constantinople, et que Louis avait obtenue. C’est un jeudi, 18 août 1239, que le roi, les pieds nus, vêtu d’une simple tunique, alla recevoir la sainte relique à une demi-lieue de Vincennes, au milieu d’un immense concours de peuple, et d’un grand nombre de prélats et de seigneurs qui marchaient la tête découverte et les pieds nus. Le roi et son frère Robert portèrent la précieuse relique, d’abord à Notre-Dame où priaient les reines et le clergé, et de Notre-Dame à la chapelle de Saint-Nicolas, qui depuis, rebâtie et enrichie de dons et d’ornements par les soins de Louis et de sa mère, prit le nom de Sainte-Chapelle.

    Douce sécurité ! Heureux règne que celui où les solennités religieuses semblaient être devenues les seules affaires de l’État. Une terreur subite menaça cependant tette paix : le neveu d’Octaï-Khan, Batou, venait de remettre en cendres Moscou et Kiev, de dévaster la Pologne, depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire, et on avait vu ses cavaliers courir à travers les plaines de l’Allemagne et de la Hongrie. Dans son effroi, Frédéric II écrivit à tous les rois de l’Europe pour les engager à se réunir à lui, car le péril regardait la chrétienté entière. A la lecture de cette lettre, la reine se jeta dans les bras de Louis IX : « O mon fils ! s’écria-t-elle, voici l’heure où tous les chrétiens vont tomber sous te tranchant du fer !... ». Et le roi de répondre à Blanche en essuyant les larmes de sa mère : « Prends courage, ma mère ; ces Tartares, venus de l’enfer, nous les y renverrons, ou ils nous mettront tous en paradis ».

    Mais les conquêtes de Baton et d’Octaï s’arrêtèrent aux rives du Dnièpre, et cette même année 1241, saint Louis, de concert avec sa mère, put s’occuper de soins plus paisibles. Jeanne, comtesse de Toulouse, élevée depuis 1229 sous les yeux de la reine-mère, était fiancée à Alphonse ; la majorité de son frère venue, saint Louis se fit un bonheur de le mettre en possession des états qu’il lui réservait, et tint à cette occasion une magnifique cour plénière à Saumur (juin 1241). C’est après ces fêtes, que le refus que fit le comte de la Marche (Hugues de Lusignan), de prêter hommage au nouveau comte de Poitiers, amena la campagne dans laquelle saint Louis défit, à Taillebourg et à Saintes, le roi Henri III ; on sait aussi quelle fut la modération du roi après la victoire.

    Tout ce qui regarde cette expédition (1242), et les deux années qui suivirent, ne laisse paraître le nom de la reine Blanche que dans les actes où son fils s’autorise toujours de l’avis de sa dame et mère chérie, l’illustre reine des François. Ce sont toujours des actes d’équité, une médiation, un règlement utile. Ces éloges sont dus à Blanche de Castille ; mais il faut également rapporter ce que nous dit le bon sénéchal Joinville de son inquiète surveillance sur le couple royal.

    Les hostilités entre Blanche et Marguerite prirent une véritable ampleur cette même année, à la naissance d’une seconde fille, Isabelle. Jalouse du cœur de son fils, la reine-mère avait dès leur mariage mis un soin étrange à empêcher les époux d’être ensemble. C’est en se cachant de sa mère, que saint Louis pouvait voir sa femme ; quand la sévère Blanche les surprenait : « Que faites-vous ? disait-elle à son fils, vous employez mal le temps, sortez ! » et le roi, accoutumé à obéir aux moindres désirs de sa mère, n’alléguait ni sa puissance ni son autorité : il sortait ; mais, pour tromper cette surveillance importune, il avait accoutumé un petit chien à l’avertir quand la reine-mère arrivait, et dès qu’il entendait le chien japper, il se retirait.

    Le lieu qu’il préférait habiter était son hôtel de Pontoise, parce que là sa chambre était au-dessus de celle de Marguerite, et toutes deux éloignées de l’appartement de la reine-mère. Des officiers annonçaient, par un bruit de verges, l’arrivée de Blanche, et le roi avait ordinairement le temps de remonter dans son appartement avant d’être surpris ; mais un jour, écrit Joinville, la reine-mère entra subitement, et trouvant le roi assis auprès du lit, les deux mains de la reine dans les siennes, elle se montra fort courroucée, et ordonna à son fils de se retirer ; la jeune reine alors fondit en larmes : « Ah ! s’écria-t-elle, ne me laissera-t-on voir mon seigneur ni en la vie ni en la mort ? » et elle s’évanouit. Le roi rentra aussitôt, plein d’émotion ; car en entendant la voix de la reine et en la voyant retomber sur ses oreillers, il crut qu’elle allait mourir. Il la consola, et, dit l’historien, « on eut bien de la peine à la remettre en point ».

    Le sire de Joinville peint, avec la même naïveté, ces troubles entre Blanche et Marguerite, la déférence, la tendresse de Louis pour toutes deux, et les sentiments de droiture de la jeune reine qui, sans aimer sa belle-mère, rendait hommage à ses talents, et respectait l’amour que son fils lui portait. Louis, de son côté, avait pour Marguerite une tendresse véritable, et lui faisait rendre, en toute occasion, ce qu’on devait à son rang. Lorsqu’elle l’eut rendu père (par la naissance de Louis, son fils aîné, le 24 février 1244), il donna des fêtes et reçut avec de grands honneurs la comtesse Béatrice de Savoie, mère de Marguerite, venue de Provence pour assister aux couches de sa fille. Béatrice passa l’été tout entier à la cour de France, et se trouva si bien de l’accueil qu’elle y reçut, que les fêtes données par saint Louis à la comtesse devinrent pour Henri III d’Angleterre un motif d’émulation ; et quand il reçut sa belle-mère à son tour (car il avait épousé une sœur de Marguerite), il se crut obligé à lui rendre les mêmes honneurs ; mais il le fit sans mesure, et les dépenses qui en résultèrent déplurent aux Anglais.

    Le temps devait bientôt venir où Blanche de Castille allait entrer dans une seconde régence, temps de douloureuses épreuves pour son cœur maternel. La santé du roi avait beaucoup souffert depuis l’expédition du Poitou ; dans les premiers jours de l’Avent (1244), il fut atteint d’une maladie qui le mit aux portes du tombeau. Les deux reines, en prières autour de son lit, demandaient à Dieu sa guérison, et, dans toute la France, les églises se remplissaient d’une affluence éplorée qui demandait au Seigneur la vie d’un si bon roi, rapporte Guillaume de Nangis. On avait découvert toutes les châsses, et placé les corps des saints sur les autels, « pour ce que le peuple, qui n’a pas accoutumé à les voir hors de leurs caveaux, priât plus dévotement Notre-Seigneur pour le roi », écrit le chroniqueur.

    Tant de prières, cependant, n’avaient pas paru exaucées ; tout espoir semblait perdu : « Il fut, si, comme il le disoit, raconte Joinville, à tel méchef, que l’une des dames qui le gardoient lui vouloient traire [tirer] le drap sur le visage, et disoit qu’il étoit mort ; et une autre dame qui étoit à l’autre part du lit, ne le souffrit mie, aimais [mais] disoit qu’il avoit encore l’âme au corps. Comme il ouït le discors [discord, dispute] de ces deux dames, Notre-Seigneur opéra en lui, et lui envoya santé tantôt, car il ne pouvoit parler. Sitôt qu’il fut en état, il requit qu’on lui donnât la croix, et ainsi fit-on. Lors la reine, sa mère, ouïr que la parole lui étoit revenue, et elle en fit si grande joie comme plus elle put ». Le roi lui apprit alors que, tandis qu’on le tenait pour mort il avait conservé toute sa connaissance, et que dans le fond de son cœur, il avait promis à Dieu de se croiser si la santé lui était rendue.

    Mais la reine-mère se sentit presque défaillir à cette nouvelle, « et quand elle sut qu’il s’étoit croisé, continue Joinville, ainsi, comme lui-même le contoit, elle mena aussi grand deuil comme si elle le vit mort ». Elle embrassa les genoux de son fils, et le supplia avec larmes de renoncer à ce projet : « Dieu ne peut demander que tu quittes ton peuple ; c’est dans la faiblesse de ton mal que tu as fait ce vœu dont l’Église peut te relever ». Mais le roi persista dans son dessein. Les souffrances de ses frères opprimés en Orient, appelaient toute sa sollicitude vers leur délivrance. « J’ai promis au Seigneur, disait-il, et dès l’heure même je me suis senti guéri ; je ne puis manquer à mon Seigneur ».

    L’évêque de Paris s’approcha de son lit, il lui parla des besoins de son peuple, des difficultés de l’entreprise, et essaya de rassurer sa conscience en lui disant : « Cher sire, le vœu que vous avez fait, comment vous engageroit-il, puisque vous étiez comme mort et anéanti dans la maladie et la souffrance, lorsque, sans le savoir, vous le formâtes. - Je l’ai fait dans mon cœur sans prononciation de parole, mais de mon libre consentement », répondit le roi. Il fallut céder à une volonté si formelle ; mais la reine-mère n’eut plus un moment de bonheur.

    Avant son départ, Louis célébra en 1246 le mariage de son frère, Charles, comte d’Anjou, avec Béatrice de Provence, la quatrième fille de Raymond Bérenger IV. Béatrice, reconnue par le testament de son père (mort l’année précédente) seule héritière de la Provence, donnait cette riche contrée au frère de saint Louis. L’habileté de Blanche concourut encore à cette alliance : « Jà furent présents à son mariage la mère à la demoiselle et ses nobles oncles... Je ne saurois vous dire ni raconter l’honneur, la joie, ni la fête que l’on fit aux noces... Le jour de la Pentecôte en suivant, le roi tint grand cour de barons et de chevaliers et d’autres gens, au château de Melun sur Seine, fit son frère Charles chevalier, et lui donna le comté d’Anjou et du Maine ».

    Le temps s’écoulait, près de quatre ans s’étaient écoulés depuis le jour où Louis avait prononcé son vœu ; la reine-mère essaya encore de le détourner de sa résolution ; elle lui représentait la faiblesse de santé, elle le suppliait de ne point la laisser chargée de nouveau du soin de l’État. L’évêque de Paris la secondait : « Ce vœu que vous avez fait, répétait-il au roi, ne peut être valable ; votre esprit était absorbé par le mal quand vous l’avez formé. - Eh bien, dit un jour saint Louis d’une voix ferme, puisque vous croyez que je n’étais pas en moi-même quand j’ai prononcé ce vœu, voilà ma croix : je vous la rends. Mais à présent vous ne pouvez nier que je ne sois dans la pleine jouissance de mes facultés ; rendez-moi donc cette croix, car celui qui sait toutes choses sait qu’aucun aliment n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que j’aie été de nouveau marqué de son signe ». On était à la fin de 1247.

    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248
    Embarquement de Saint-Louis pour la croisade en 1248

    Le 12 juin 1248, premier vendredi après la Pentecôte, les préparatifs militaires achevés, les affaires du royaume réglées, tous les seigneurs ayant prêté serment de fidélité, « foi et loyauté au roi et à ses enfants, si aucune chose advenoit dans ce voyage », le roi, entouré de ses frères, alla à Saint-Denis prendre le bourdon, signe du pèlerin ; il emporta l’oriflamme sacrée, se recommanda, lui, son entreprise, et tous les siens, aux prières des religieux, et, dans un équipage solennel et pieux, le cœur plein d’une joie paisible, dans le sentiment qu’il accomplissait un grand devoir, mais accompagné des larmes de tous ceux qui restaient, Louis quitta Paris avec les deux reines.

    De grandes processions « le convoyèrent jusqu’au bourg Saint-Antoine. De celui jour en avant, dit Joinville, il ne voulut plus vêtir robe d’écarlate, ni de brunette, ni de vair : plutôt vêtait robe de camelin de noire couleur ou de pers [bleu foncé], et il n’eut plus éperons d’or, ni étriers, ni selle dorée, mais simples choses blanches voulut avoir et user dès lors pour sa chevauchure ». Le bon roi cheminait lentement, en la compagnie de sa mère dont la crainte de voir partir son fils en croisade n’avait d’égale que la joie d’un retour aux affaires. Après avoir traversé Corbeil, Saint-Benoît-sur-Loire et Pontigny, le pieux cortège arriva à Cluny, et c’est là qu’eut lieu la séparation. Blanche était tombée dans les bras de son fils, en versant un torrent de larmes ; elle se tenait pour assurée de ne pas le revoir. Il fallut se dire adieu ; et tandis que le roi continuait sa route vers le sud avec la reine Marguerite, Blanche retourna tristement à Paris, où l’attendait son fils Alphonse, qui devait rester quelques mois avec elle, pour consoler sa douleur et l’aider à porter le poids des affaires.

    Louis IX avait en effet remis à sa mère le gouvernement du royaume avec les pleins pouvoirs, mais avait emporté avec lui le sceau royal, interdisant ainsi toute décision importante. Les lettres patentes datées de Corbeil, au moment du départ du roi, donnaient à la reine plein pouvoir « de distribuer, instituer, déposer, de recevoir les hommages des prélats et des barons, de conférer les dignités et bénéfices, etc. » Ce pouvoir royal était tel, qu’au mois de mai 1249, on donna cours à une nouvelle monnaie qui, sous le nom de Reine d’or, représentait Blanche tenant une couronne.

    Blanche de Castille gouverna sans inquiétude, défendant les possessions poitevines et l’héritage toulousain. Lorsque le vaisseau portant la nouvelle de la prise de Damiette qui avait eu lieu le 6 juin 1249 arriva en France, ce fut une joie immense : le jour, des chants religieux dans les églises ; le soir, des illuminations dans toutes les rues ; la gaieté, la confiance, la persuasion que le roi protégé de Dieu relèverait la sainte cité, avaient changé l’aspect de toutes les villes qui, depuis le départ du roi, flottaient entre la crainte et l’espérance.

    Mais la nouvelle de la capture du roi de France (survenue le 7 avril 1250 à Mansourah) arriva à son tour. La douleur rendit Blanche injuste, car elle accusa le premier courrier d’imposture, et permit qu’il fût pendu ; mais bientôt la vérité se confirmant, la douleur de Blanche devint celle de toute la chrétienté. Alphonse, frère du roi, prit la croix pour aller au secours de Louis ; Blanche mit tout en œuvre pour procurer à son fils des secours d’hommes et d’argent. Un homme dont le nom n’est pas connu, mais qu’on dit Hongrois d’origine et qui se fit appeler Jacob, se dit inspiré, et apparut au peuple sous les dehors de la piété. Ses paroles éloquentes assemblèrent autour de lui les bergers et les laboureurs : « Dieu a été offensé du luxe des prélats, de l’orgueil des chevaliers, et il lui a plu choisir les plus humbles sur la terre pour confondre les plus forts ; c’est pourquoi la Vierge elle-même est apparue à son serviteur (c’était ce même Jacob), et lui a commandé d’appeler à lui les bergers qui délivreront le roi de la captivité, et les lieux saints de la domination sarrasine ».

    Cette imposture trouva créance ; on répétait, sur toute la terre de France, que le saint homme avait reçu de la Vierge une lettre qu’il tenait toujours enfermée dans sa main droite ; les bruits populaires enchérirent les uns sur les autres, et les Pastoureaux en foule se pressèrent autour de Jacob. Blanche crut pouvoir tirer parti de ce dévouement ; il ne lui semblait pas impossible que Dieu daignât sauver son fils par un miracle ; elle laissa agir le zèle des Pastoureaux, mais bientôt elle apprit que des bandes d’enfants qui s’étaient jointe à eux avaient péri de fatigue et de misère, et que les Pastoureaux commençaient leur mission par des désordres affreux.

    Ce n’étaient plus de simples bergers, c’étaient les ribauds et les vagabonds qui s’assemblaient pour cette nouvelle croisade, et leurs apôtres précisaient des doctrines incendiaires et hérétiques. A Orléans, l’un d’eux s’étant mis à prêcher, un étudiant l’apostropha en lui disant : « Tais-toi, menteur, hérétique et méchant, tu trompes ne peuple et tu as menti par la gorge ». Ce fut le signal d’un massacre : un ribaud frappa de sa hache le malheureux étudiant ; les Pastoureaux coururent aux prêtres et en massacrèrent vingt-cinq. Une excommunication lancée à la fois sur tous les Pastoureaux arrêta l’élan des populations ; leur chef fut tué à Paris au milieu d’une prédication et la reste se dissipa.

    Cependant, on avait appris promptement la délivrance du roi ; Blanche n’en était pas restée moins empressée de lui envoyer ce qu’elle put de secours à Césarée où il était. Elle vit avec douleur que, pendant ce temps, le pape Innocent IV, tout entier à son inimitié contre la maison de Souabe, faisait prêcher une croisade contre Conrad, successeur de Frédéric II ; c’est avec empressement qu’elle accueillit la demande des seigneurs français, qui la prièrent de confisquer les biens de ceux qui s’enrôleraient dans cette guerre ; elle rendit cette ordonnance pour ses domaines, et les principaux seigneurs en firent autant pour leurs fiefs ; pas un Français ne prit part à la guerre contre l’Allemagne, mais saint Louis n’en vit presque aucun accourir en Palestine. Parmi les bonnes gens de la campagne que les paroles de Jacob avaient séduits, il s’en serait trouvé que la simplicité de leur zèle aurait conduite auprès de leur roi ; mais il leur manquait une direction.

    La fermeté prudente et vigilante de Blanche, qui formait le trait le plus remarquable de son caractère, ne connaissait pas d’obstacle ; en 1252, la reine est avertie que les habitants de la commune de Châtenay, n’ayant pas acquitté leurs redevances envers le chapitre de Notre-Dame dont ils relevaient, ont tous été enfermés dans la prison du chapitre près le cloître Notre-Dame ; on lui dit que les cachots sont si étroits, la nourriture si malsaine, et la multitude de prisonniers si grande, que plusieurs ont péri faute d’air et d’aliments. La reine, émue à la pensée de leurs souffrances, envoie prier les religieux du Chapitre de relâcher les victimes sur sa parole royale ; mais le Chapitre répond « que personne n’avoit rien à voir sur ses sujets » ; et, comme pour combler l’injustice et l’insolence, il fait enlever les femmes et les enfants des prisonniers, il les entasse avec leurs pères et leurs époux dans ces cachots fétides, où la place et l’air manquaient déjà avant leur arrivée.

    Blanche de Castille délivre les serfs de Châtenay
    Blanche de Castille délivre
    les serfs de Châtenay

    A cette nouvelle la reine, entourée de ses gardes, accourt à la prison du Chapitre et ordonne de l’ouvrir ; et comme la crainte de l’excommunication rendait ses serviteurs incertains et timides, elle-même, de la canne d’ivoire qu’elle portait, donna le premier coup. Alors, au milieu des cris d’enthousiasme, c’est à qui disputera de zèle pour achever son œuvre. Les prisons sont ouvertes ; les prisonniers se précipitent aux genoux de la reine, et la supplient de les prendre sous sa protection, pour achever ce qu’elle avait commencé, car il fallait les soustraire à la vengeance du Chapitre. Blanche remplit tous leurs vœux, en contraignant le Chapitre à reconnaître moyennant une redevance l’affranchissement de toutes les terres de Châtenay.

    Blanche s’affligeait de l’absence de son fils ; le retour d’Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, de Charles, comte d’Anjou, ne pouvait la consoler ni de la mort de Robert d’Artois, tué à la Mansourah, ni de l’éloignement du roi ; elle tenait d’une main habile les rênes de l’État, qu’elle voulait remettre à saint Louis comme il le lui avait laissé, mais elle craignait de ne plus le revoir. Toujours ferme, elle sut refuser à Henri III le passage par la Normandie, que ce prince lui demandait pour aller réprimer les troubles de ses provinces de France ; ce refus de la régente préserva les peuples des désordres qui accompagnent la route des armées et qui, au Moyen Age surtout, étaient redoutables.

    Ce fut à peu près le dernier acte important de l’administration de Blanche de Castille. Elle fut surprise à Melun d’une fièvre violente, qui lui fit juger que sa dernière heure était venue : il fallut la transporter à Paris. Là elle reçut les derniers sacrements des mains de l’archevêque de Paris ; elle se fit coucher sur un lit de cendres, voulut, selon un usage pieux de ce temps, recevoir l’habit religieux que lui donna l’abbesse de Maubuisson, et, après avoir langui cinq ou six jours, elle mourut le 27 novembre 1252.

    Le sire de Joinville raconte ainsi la douleur du roi. « Si grand deuil mena, dit le sénéchal, que de deux jours on ne put oncques parler à lui. Après ce, m’envoya quérir par un valet de sa chambre, là où il étoit tout seul ; quand il me vit, il étendit ses bras et me dit : Ah ! sénéchal, j’ai perdu ma mère ! - Sire, je ne m’en émerveille pas, fis-je, que à mourir avoit-elle, mais je m’émerveille que vous, qui êtes un sage homme, avez mené si grand deuil ; car vous savez que le Sage dit que mésaise que l’homme ait au cœur ne lui doit parer au visage. Car celui qui le fait en fait joyeux ses ennemis et en fait tristes ses amis. Moult de beaux services en fit faire Outremer, et après envoya en France un sommier chargé de lettres de prières aux églises, pour ce qu’elles priassent pour elle. Madame Marie de Vertus, moult bonne dame, et moult sainte femme, me vint dire que la reine [Marguerite] menoit moult grand deuil, et me pria que j’allasse vers elle pour la réconforter. Et quand je vins là je trouvai qu’elle pleuroit, et je lui dis que vrai dit celui qui dit que l’on ne doit femme croire à pleurer ; car c’étoit la femme que plus vous haïssiez, lui dis-je, et vous en menez tel deuil ! et elle me dit que ce n’étoit pas pour elle qu’elle pleuroit, mais pour le mésaise que le roi avoit, et pour sa fille (qui puis fut reine de Navarre), qui étoit demeurée seule en la garde des hommes ».

    Ce deuil, si profond et si vrai, ne fut point tel que saint Louis ne donnât l’exemple de la plus haute résignation. Son premier mouvement en apprenant son malheur avait été de se jeter à genoux, en s’écriant : « Seigneur mon Dieu, que votre volonté soit faite ! Vous savez que je n’ai jamais aimé aucune créature plus que cette mère qui étoit si aimable, et il me sembloit qu’elle en étoit digne ; je vous rends grâce, ô mon Dieu ! de me l’avoir conservée si longtemps, et je me soumets à votre volonté ! » Puis, se relevant et demeurant avec son aumônier, il voulut dire à haute voix, au milieu des larmes qui altéraient sa parole, l’office des morts pour le repos de l’âme de sa mère, « et, dit le religieux à qui on doit cette relation, il n’en omit pas un verset ». Après trois jours donnés à sa douleur, il fit faire les préparatifs du départ.

    Blanche fut inhumée à l’abbaye de Maubuisson, revêtue des vêtements royaux par dessus l’habit religieux, portée à visage découvert sur un trône d’or soutenu par les premiers seigneurs de la cour. Le tombeau, érigé au milieu du chœur, portait une inscription en huit vers latins. La reine avait fondé cette abbaye en 1241. Une charte de la même année atteste qu’elle a bâti ce monastère de filles de l’ordre de Cîteaux, afin d’y faire prier pour l’âme du roi Alphonse, son père, de la reine de Castille, Aliénor d’Angleterre, sa mère, et de Louis VIII, son époux.

    Quatre de ses enfants survécurent à Blanche : saint Louis ; Alphonse, comte de Poitiers, qui lui dut son mariage avec l’héritière de Toulouse, Jeanne, et qui mourut au retour de la dernière croisade, en 1271 ; Charles, duc d’Anjou, devenu, par sa femme Béatrice, comte de Provence ; Isabelle, qui fonda l’abbaye de Longchamp.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique