• Rêverie d'un passant a propos d'un roi.........Victor Hugo (1802 - 1885)....

    Rêverie d'un passant a propos d'un roi

    Rêverie d'un passant a propos d'un roi

    Voitures et chevaux à grand bruit, l'autre jour.

    Menaient le roi de
    Naple au gala de la cour2.

    J'étais au
    Carrousel, passant, avec la foule

    Qui par ses trois guichets incessamment s'écoule

    Et traverse ce lieu quatre cents fois par an

    Pour regarder un prince ou voir l'heure au cadran.

    Je suivais lentement, comme l'onde suit l'onde.

    Tout ce peuple, songeant qu'il était dans le monde.

    Certes, le fils aîné du vieux peuple romain.

    Et qu'il avait un jour, d'un revers de sa main.

    Déraciné du sol les tours de la
    Bastille.

    Je m'arrêtai : le suisse avait fermé la grille.

    Et le ïambour battait, et parmi les bravos
    Passait chaque voiture avec ses huit chevaux.
    La fanfare emplissait la vaste cour, jonchée
    D'officiers redressant leur tête empanachée;
    Et les royaux coursiers marchaient sans s'étonner.
    Fiers de voir devant eux des drapeaux s'incliner.



    Or, attentive au bruit, une femme, une vieille.

    En haillons, et portant au bras quelque corbeille.

    Branlant son chef ridé, disait à haute voix :


    Un roi! sous l'empereur, j'en ai tant vu, des rois!

    Alors je ne vis plus des voitures dorées
    La haute impériale et les rouges livrées.
    Et, tandis que passait et repassait cent fois
    Tout ce peuple inquiet, plein de confuses voix,
    Je rêvai.
    Cependant la vieille vers la
    Grève1
    Poursuivait son chemin en me laissant mon rêve.
    Comme l'oiseau qui va, dans la forêt lâché,
    Laisse trembler la feuille où son aile a touché.

    Oh! disais-je, la main sur mon front étendue,

    Philosophie, au bas du peuple descendue
    I

    Des petits sur les grands grave et hautain regard !

    Où ce peuple est venu, le peuple arrive tard;

    Mais il est arrivé.
    Le voilà qui dédaigne !

    Il n'est rien qu'il admire, ou qu'il aime, ou qu'il craigne.

    Il sait tirer de tout d'austères jugements,

    Tant le marteau de fer des grands événements

    A, dans ces durs cerveaux qu'il façonnait sans cesse,

    Comme un coin dans le chêne enfoncé la sagesse !



    Il s'est dit tant de fois : —
    Où le monde en est-il?
    Que font les rois? à qui le trône? à qui l'exil? —
    Qu'il médite aujourd'hui, comme un juge suprême,
    Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même
    Assez fort pour tout voir et pour tout épargner.
    Lui qu'on n'exile pas et qui laisse régner!



    La cour est en gala! pendant qu'au-dessous d'elle.
    Comme sous le vaisseau l'océan qui chancelle.
    Sans cesse remué, gronde un peuple profond
    Dont nul regard dé roi ne peut sonder le fond.
    Démence et trahison qui disent sans relâche : —
    O rois, vous êtes rois ! confiez votre tâche
    Aux mille bras dorés qui soutiennent vos pas.
    Dormez, n'apprenez point et ne méditez pas
    De peur que votre front, qu'un prestige environne.
    Fasse en s'élargissant éclater la couronne ! —

    O rois, veillez, veillez ! tâchez d'avoir régné.
    Ne nous reprenez pas ce qu'on avait gagné;
    Ne faites point, des coups d'une bride rebelle.
    Cabrer la liberté qui vous porte avec elle1;
    Soyez de votre temps, écoutez ce qu'on dit.
    Et tâchez d'être grands, car le peuple grandit.

    Ecoutez ! écoutez, à l'horizon immense,

    Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence.

    Ce murmure confus, ce sourd frémissement

    Qui roule, et qui s'accroît de moment en moment.

    C'est le peuple qui vient, c'est la haute marée

    Qui monte incessamment, par son astre attirée.

    Chaque siècle, à son tour, qu'il soit d'or ou de fer,

    Dévoré comme un cap sur qui monte la mer,

    Avec ses lois, ses moeurs, les monuments qu'il fonde.

    Vains obstacles qui font à peine écumer l'onde.

    Avec tout ce qu'on vit et qu'on ne verra plus.

    Disparaît sous ce flot qui n'a pas de reflux.

    Le sol toujours s'en va, le flot toujours s'élève.

    Malheur à qui le soir s'attarde sur la grève,



    Et ne demande pas au pêcheur qui s'enfuit

    D'où vient qu'à l'horizon l'on entend ce grand bruit!

    Rois, hâtez-vous ! rentrez dans le siècle où nous sommes.

    Quittez l'ancien rivage! —
    A cette mer des hommes

    Faites place, ou voyez si vous voulez périr

    Sur le siècle passé que son flot doit couvrir!

    Ainsi ce qu'en passant avait dit cette femme

    Remuait mes pensers dans le fond de mon âme.

    Quand un soldat soudain, du poste détaché,

    Me cria : —
    Compagnon, le soleil est couché.

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