• L’Ourse

    L’Ourse..........Charles Deulin.

    Il était une fois le roi de l’Apre-Roche qui avait pour femme l’idéal de la beauté [1]. Or, au milieu de la carrière de l’âge, la reine tomba de la cavale de la santé et se cassa les reins. Au moment où l’éteignoir des ans allait être posé sur la chandelle de l’existence, elle fit appeler son mari et lui dit :

    — Je sais que tu m’as toujours aimée de tout ton cœur ; c’est pourquoi, à l’approche de ma fin, je désire que tu me montres le dessus du panier de ton amour. Promets-moi donc de ne pas te remarier, si tu ne trouves une femme aussi belle que je l’étais, sinon je te laisse ma malédiction la plus terrible[2], et je te poursuivrai de ma haine jusque dans l’autre monde.

    En apprenant cette volonté dernière, le roi, qui l’aimait par-dessus les toits, éclata en sanglots et, pendant quelque temps, ne put accoucher d’une  parole. À la fin, comme la reine trépassait, il lui dit : — Si je voulais encore tâter de la femme, qu’auparavant la goutte m’agrippe, qu’auparavant j’attrape un coup de couteau catalan, qu’on me fasse comme à Starace[3] ; ne crois pas, mon trésor, que je puisse mettre mon amour sur une autre femme ; tu as eu l’étrenne de mes affections, tu emporteras le dernier de mes désirs.

    Tandis qu’il prononçait ces mots, la pauvre femme qui râlait, roula les prunelles et étendit les pieds. Le roi, qui vit la patrie perdue[4], ouvrit le robinet de ses yeux, hurlant et se débattant au point d’assembler la cour entière. Tous se prirent à crier le nom de la bonne âme, à injurier la Fortune qui l’avait enlevée, à s’arracher la barbe et à maudire les astres qui avaient envoyé cette catastrophe. Tout cela uniquement pour faire comme lui, — deuil d’ivrogne et de femme ; beaucoup de plaintes, peu de durée ; deux bons moments : à la fosse et à la noce [5].

    La Nuit n’avait pas encore quitté la place d’armes du ciel pour passer la revue des chauves-souris, quand le roi commença de faire le compte avec ses doigts :  

    — Voici que ma femme est morte et je reste veuf et désolé, sans espérance de me voir d’autre progéniture que cette malheureuse fille qu’elle m’a laissée. Il sera nécessaire que je trouve moyen d’avoir un enfant mâle. Mais où donner de la tête ? Où prendre une femme aussi brillante de toutes les beautés que la mienne, si, en comparaison d’elle, toutes les autres ressemblent à des harpies : voilà le hic !

    Si je n’en trouve pas une autre avec la baguette[6], si je n’en cherche pas une autre avec la sonnette, si la nature a formé Nardella (puisse-t-elle être avec les anges !), puis a brisé le moule, hélas ! dans quel mauvais pas me suis-je fourré ! Que le diable emporte la promesse que je lui ai faite !

    Mais quoi ! je n’ai pas encore vu le loup et voilà que je me sauve. Cherchons, voyons, entendons-nous. Est-il possible qu’il n’y ait pas à l’étable d’autre ânesse que Nardella ? Est-il possible que le monde veuille être perdu pour moi ? L’espèce féminine est-elle donc à ce point dégénérée que la semence en soit perdue ?

    Ayant ainsi parlé, il fit aussitôt publier un ban et commander, de la part de maître Ghiommiento[7] que toutes les belles femmes du monde entier  vinssent concourir pour la beauté, car il voulait épouser la plus belle et lui faire partager son trône.

    Quand la chose eut été répandue, il n’y eut pas dans tout l’univers une seule femme qui ne voulût tenter la fortune ; il n’y eut pas de harpie, si ratatinée qu’elle fût, qui ne se mît en douze. C’est qu’aussitôt qu’on touche cette corde, il n’est point de monstre qui s’avoue vaincu, il n’est point d’orque marine qui cède ; chacune se pique d’être la plus belle, et, si le miroir leur dit la vérité, elles accusent le cristal de tromper et le vif-argent d’être posé de travers. Donc, le monde étant plein de belles femmes, le roi ordonna qu’on les mît en rang, et les passa en revue, ainsi que fait le Grand Turc, quand il traverse le sérail[8]. Il allait, il venait d’un bout à l’autre, comme un singe qui ne s’arrête jamais, lorgnant celle-ci, reluquant celle-là.

    Il trouvait à l’une le front mal fait, à l’autre le nez long ; celle-ci avait la bouche large, celle-là les lèvres épaisses ; l’une était boulotte, l’autre courte et mal tournée, celle-ci trop rembourrée de graisse, celle-là trop dépouillée de chair.

    L’Espagnole ne lui plaisait guère à cause de son teint basané ; la Napolitaine lui déplaisait tout autant pour sa façon de marcher comme avec des béquilles ; l’Allemande lui semblait froide et glacée, la Française trop écervelée, la Vénitienne n’était qu’une quenouille garnie de filasse en guise de cheveux ; à la fin des fins, qui pour une cause, qui pour une autre, il les renvoya toutes une main devant, l’autre derrière[9].

    Voyant que tant de beautés s’en étaient allées en fumée, il résolut de s’étrangler, puis il tourna les yeux vers sa propre fille et dit :

    « Je vais cherchant Marie pour Ravenne. Si Prétiosa, ma fille, a été faite dans le même moule que sa mère, j’ai à la maison la beauté qu’il me faut. Pourquoi la chercher au bout du monde ? »

    Il communiqua son idée à sa fille, mais elle entra dans une colère que nulle parole humaine ne saurait exprimer. Le monarque furieux lui dit :

    — Baisse la voix et retiens ta langue[10]. J’ai résolu de former ce soir avec toi le nœud du mariage ; si tu refuses, je te coupe en si menus morceaux que le plus grand sera l’oreille !

    Sur cette menace, Prétiosa se retira dans sa chambre ; elle se mit à déplorer son sort et à se torturer la cervelle. Comme elle était à faire cette triste figure, il arriva une vieille qui lui servait à distribuer ses aumônes. Celle-ci lui trouvant un  air de l’autre monde et ayant appris la cause de sa douleur, lui dit :

    — Courage, ma fille, ne te désespère pas, car à tous maux il y a remède, sauf à la mort. Écoute : quand ton père viendra ce soir pour se livrer à sa passion, mets ce petit morceau de bois dans ta bouche. Aussitôt tu deviendras une ourse et tu te sauveras, car il aura peur et te laissera fuir. Tu t’en iras droit à la forêt où, depuis le jour de ta naissance, le ciel te garde ta destinée. Lorsque tu voudras redevenir femme, tu le pourras toujours : tu n’auras qu’à ôter le bâtonnet de ta bouche et tu retourneras à ta forme première.

    Prétiosa embrassa la vieille, lui donna un plein tablier de farine, une tranche de jambon, un morceau de lard et la renvoya. Quand le soleil, comme une courtisane qui a fait faillite, commença de changer de quartier, le roi appela ses cuisiniers et invita tous les seigneurs ses vassaux à une grande fête. Ils dansèrent cinq ou six heures durant, puis s’attablèrent et mangèrent plus que leur saoûl. Le roi alors alla se coucher et commanda à la nouvelle mariée de lui apporter le registre pour solder les comptes de l’amour[11].

    Prétiosa mit le bâtonnet dans sa bouche, prit la figure d’une ourse terrible et courut à lui. Épouvanté  de ce prodige, le monarque se cacha dans ses matelas d’où il n’osa pas même le lendemain sortir le bout du nez.

    Cependant la jeune fille s’élança dehors et parvint bientôt au bord de la forêt où l’ombre régnait seule, comme si elle avait eu la prétention de faire en vingt-quatre heures quelque tort au soleil[12]. Tandis que l’ourse s’entretenait doucement avec les autres animaux, arriva en cet endroit le fils du roi de l’Eau-Courante. À l’aspect de cette ourse, il faillit mourir de frayeur, mais voyant qu’elle tournait autour de lui en balançant sa tête et en remuant sa queue, comme une petite chienne, il prit courage, se risqua à la caresser, et, tout en disant : « Couche, couche là, minette, minette, doucement, doucement ! » il la mena au palais et donna ordre qu’on la traitât comme lui-même : on l’installa dans le jardin afin qu’il pût la regarder à son aise par la fenêtre.


    Lorsque tous les gens de la maison furent partis et que le prince se vit seul, il se mit à la fenêtre pour contempler son ourse ; il s’aperçut que Prétiosa, qui avait ôté le bâtonnet de sa bouche, s’occupait de peigner ses tresses d’or.

    À l’aspect de cette beauté qui sortait de sa sauvage enveloppe, il fut frappé de stupeur : il dégringola  l’escalier et courut au jardin. Prétiosa flaira le danger, remit le petit bâton dans sa bouche et reprit sa forme de bête. Arrivé en bas, le prince ne trouva plus celle qu’il avait vue de la fenêtre et en fut si affecté qu’il se plongea dans une profonde mélancolie. Au bout de quatre jours, il tomba malade ; il répétait sans cesse : « Mon ourse, mon ourse ! » Quand sa mère l’entendit se plaindre ainsi, elle s’imagina que l’ourse lui avait fait quelque mal et elle donna ordre de la tuer.

    L’ourse était si bonne qu’elle se serait fait aimer des pierres du chemin. Charmés de sa douceur, les serviteurs n’eurent pas le courage de l’abattre ; ils la conduisirent au bois et rapportèrent à la reine qu’ils y avaient lâché la pauvre petite bête. La nouvelle en vint aux oreilles du prince et il s’abandonna à des folies incroyables. Quoique malade, il se leva et voulut qu’on mît les serviteurs en hachis. Lorsqu’il apprit d’eux comment la chose s’était passée, il monta presque mourant à cheval, et tant chercha et tant tourna qu’il finit par retrouver l’ourse. Il la ramena à la maison, l’enferma dans une chambre et dit :

    — Ô beau morceau de roi qui es caché dans Cette peau, ô chandelle d’amour qui es enclose dans cette lanterne velue ! Pourquoi me tromper ainsi ? Est-ce pour me voir vivre dans l’angoisse et dépérir peu à peu de consomption ? Je meurs  alangui, affamé d’amour, halluciné par ta beauté et tu ne vois pas ce qui frappe tous les yeux, que je suis réduit au tiers, comme du vin cuit, que je n’ai plus que la peau et les os, et que la fièvre est cousue à mes veines avec du fil double !

    Dépouille donc cette fourrure et dévoile-moi la splendeur de tes beautés ; ôte les feuilles qui couvrent ce panier de jonc[13] et montre-m’en les beaux fruits ; lève cette portière et permets à mes yeux de contempler la pompe des merveilles. Qui a logé dans une prison tissue de poils un objet aussi joli ? Qui a serré dans un écrin de cuir un aussi beau trésor ? Fais-moi voir ce prodige de grâce et pour prix prends toutes mes volontés. Ô mon bien, c’est la graisse de cette ourse qui seule peut calmer l’irritation de mes nerfs !

    Quand il eut tout dit et redit, il s’aperçut qu’il avait perdu ses paroles. Il se retourna dans son lit et eut une crise si violente que les médecins n’en augurèrent rien de bon. Sa mère, qui n’avait pas d’autre bien au monde, s’assit à son chevet et lui dit :

    — Mon fils, d’où te viennent ces tourments ? Quelle sombre mélancolie s’est emparée de toi ! Toi si jeune, toi si chéri, toi si grand, toi si riche, que te manque-t-il, ô mon fils ? parle : mendiant honteux  porte besace vide. Tu veux une épouse, choisis-la ; je donne les arrhes. Prends et je paye. Ne vois-tu pas que ton mal est mon mal ? Chez toi bat le pouls, chez moi le cœur ; tu as la fièvre dans le sang, moi j’ai le feu au cerveau, n’ayant pas d’autre bâton de vieillesse que toi. Donc, reprenons courage : on peut encore être heureux et ne pas voir ce royaume en noir, cette maison en poussière et cette mère comme une pauvre misérable !

    À ces paroles le prince répondit :

    — Je ne connais qu’une chose qui me puisse consoler, la vue de l’ourse. Si vous voulez que je guérisse, amenez-la dans cette chambre. Je ne souffrirai pas qu’une autre me soigne et fasse mon lit, ainsi que ma cuisine. Sans qu’il soit besoin d’aucun remède, son agréable présence me guérira en quatre secondes.

    La maman trouvait ridicule que l’ourse eût à jouer le rôle de cuisinière et de camériste ; elle se demandait si son fils n’avait pas le délire. Néanmoins, pour le contenter, elle envoya quérir la bête. Celle-ci s’approcha du lit, leva la patte et tâta le pouls du malade, ce qui effraya la reine, qui croyait à chaque instant qu’elle allait lui griffer le nez.

    Mais le prince dit à l’ourse :

    — Ma chérie, ne veux-tu pas me faire la cuisine, me donner à manger et prendre soin de moi ?  

    Elle baissa la tête en signe de consentement. Aussitôt la reine ordonna d’apporter une couple de poules, d’allumer le feu dans le foyer de la chambre et de faire bouillir de l’eau. L’ourse prit une poule, l’échauda, la pluma dextrement et, l’ayant étripée, la mit à la broche. Elle apprêta, en outre, un bon petit gratin dont le prince, qui pourtant ne pouvait sentir le sucré, se lécha les doigts. Quand il eut assez mangé, elle lui donna à boire avec tant de grâce que la reine voulut la baiser au front.

    Le prince alors descendit du lit pour faire ce qui sert de pierre de touche au jugement des médecins. L’ourse aussitôt dressa le lit, courut au jardin, y cueillit une brassée de roses et de feuilles d’oranger et les sema sur la couche, si bien que la reine dit que l’ourse valait un trésor et que son fils avait mille raisons de lui vouloir du bien.

    Voyant qu’elle le servait si gentiment, le prince remit du bois dans son feu. Si d’abord il s’était consumé par drachmes, maintenant il s’en allait par rotoli[14]. Il dit à la reine :

    — Ma bonne mère, si je ne donne pas un baiser à l’ourse, le souffle va me manquer.

    La reine, qui le vit près de s’évanouir, dit :

    — Baise-le, baise-le, mon bel animal : je ne veux pas voir mourir mon pauvre fils.  

    Le prince s’approcha de l’ourse et l’embrassa à pincettes. Il ne se rassasiait pas de l’embrasser, et, tandis qu’ils étaient museau à museau, le petit bâton tomba, je ne sais comment, de la bouche de Prétiosa et il resta dans les bras du prince le plus bel objet du monde.

    Il l’étreignit avec les tenailles amoureuses de ses bras et dit :

    — Mon gentil prisonnier, ne me fuis plus sans raison.

    À sa beauté naturelle Prétiosa ajouta le coloris de la pudeur et répondit :

    — Me voici en tes mains ; je te recommande mon honneur ; coupe, rogne et tourne-moi comme tu veux.

    La reine demanda qui était cette belle jeune fille et quel accident l’avait réduite à cette vie sauvage. Celle-ci lui conta de point en point toute l’histoire de ses malheurs. La reine en loua et en honora davantage la demoiselle et dit à son fils qu’elle serait heureuse de la lui voir épouser.

    Le prince, qui ne désirait rien d’autre en ce monde, lui donna aussitôt sa foi. La reine bénit le jeune couple, fit ce beau mariage avec grandes fêtes et illuminations, et Prétiosa justifia le proverbe qui dit que

    Qui fait bien bien attende.

     

     

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  • Peau-de·Toutes·Bêtes

    Peau-de·Toutes·Bêtes..............

    ALLERLEIRAUHContes des Enfants et du Foyer, des frères Grimm, n°65.

    Il était une fois un roi qui avait une femme aux cheveux d’or. Cette chevelure était si belle qu’on n’eût pas trouvé sa pareille par toute la terre. Or, il arriva que la reine tomba malade ; Lorsqu’elle se sentit près de sa fin, elle appela le roi et dit :

    — Si, moi morte, tu veux te remarier, que ce ne soit qu’avec une femme aussi belle que moi et qui ait des cheveux d’or. Promets-le-moi.

    Quand le roi le lui eut promis, elle ferma les yeux et mourut.

    Longtemps le monarque resta inconsolable ; il ne songeait pas à prendre une autre femme. À la fin, ses conseillers furent d’avis que le roi devait se remarier pour donner une reine à ses sujets.

    On expédia alors aux quatre coins de l’horizon des gens pour chercher une fiancée qui égalât la feue reine en beauté, mais on n’en put trouver une sur toute la terre, et l’eût-on trouvée, quelle n’aurait pas eu des cheveux d’or. Les émissaires revinrent donc comme ils étaient partis.  

    Le roi avait une fille qui n’était pas moins belle que sa défunte mère et qui avait, elle aussi, des cheveux d’or. Quand elle fut en âge, il la regarda et, s’apercevant qu’elle ressemblait en tout à sa mère, il conçut pour elle un violent amour. Alors il dit à ses conseillers :

    — Je veux épouser ma fille, car elle est le vivant portrait de ma femme morte, et je ne trouve nulle part une fiancée qui lui ressemble.

    Ces paroles effrayèrent les conseillers.

    — Dieu, dirent-ils, a défendu que le père épouse sa fille. D’un péché il ne peut rien sortir de bon. Le royaume s’en irait en ruine.

    Lorsque la jeune fille apprit ce qu’avait résolu son père, elle fut prise d’une terreur encore plus grande : elle espéra pourtant le faire changer d’idée.

    — Avant que j’accède à votre désir, lui dit-elle alors, il me faut trois robes, la première dorée comme le soleil, la seconde argentée comme la lune, la troisième aussi scintillante que les étoiles et de plus un manteau de mille sortes de poils et de fourrures pour lequel, dans votre royaume, chaque animal devra fournir un morceau de sa peau.

    Elle croyait que jamais on ne viendrait à bout de la satisfaire et qu’ainsi elle forcerait son père à abandonner son funeste projet ; mais le roi persista et les plus habiles ouvrières de ses États furent  chargées de tisser les trois robes, l’une dorée comme le soleil, l’autre argentée comme la lune et la troisième aussi scintillante que les étoiles. Ses chasseurs durent aussi attraper tous les animaux et leur couper un morceau de leur peau. On en fit un manteau de mille fourrures.

    Quand le travail fut terminé, le monarque voulut qu’on apportât le manteau, l’étala devant sa fille et lui dit :

    — À demain la noce.

    Voyant qu’il n’y avait pas moyen de changer le cœur de son père, la pauvre fille résolut de s’enfuir. Durant la nuit, quand tout dormait, elle se leva et s’en fut à l’endroit où étaient enfermés ses bijoux ; elle en prit trois : une bague d’or, un rouet d’argent et un petit dévidoir en or.

    Les trois robes couleur de soleil, de lune et d’étoiles, elle les serra dans une coquille de noix ; elle revêtit le manteau de mille fourrures et se noircit la figure et les mains avec de la suie. Alors elle se recommanda à Dieu et partit.

    Elle marcha toute la nuit, jusqu’à ce qu’elle rencontrât une grande forêt. Comme elle était exténuée de fatigue, elle se blottit dans un arbre creux et s’y endormit.

    Le soleil se levait qu’elle dormait encore. Or, il se trouva que le roi, à qui était cette forêt, vint y chasser.  

    En arrivant près de l’arbre, ses chiens se mirent aie flairer et à courir tout autour en hurlant.

    — Voyez donc quel gibier se cache là, dit le roi à ses veneurs.

    Ils obéirent et revinrent dire au monarque :

    — Il y a dans le creux de l’arbre un animal si bizarre que jamais nous n’en avons vu de pareil : sa robe est ornée de mille sortes de fourrures. Du reste il est couché et il dort.

    — Tâchez de l’attraper vivant, fit le roi, attachez le sur la voiture et emmenez-le.

    Aussitôt que’les chasseurs l’eurent touchée, la jeune fille se réveilla et leur cria tout épouvantée :

    — Je suis une pauvre enfant abandonnée de ses père et mère. Ayez pitié de moi et emmenez-moi avec vous.

    — Peau-de-toutes-Bêtes, lui dirent-ils, tu n’es guère bonne que pour la cuisine, mais viens toujours, tu balayeras les cendres.

    Ils la mirent alors sur la voiture et retournèrent au château royal. Là, ils lui montrèrent sous l’escalier une petite niche où jamais n’avait pénétré la lumière du jour, et lui dirent :

    — Petit animal sauvage, c’est là que tu te tiendras pour dormir.

    On l’envoya alors dans la cuisine pour porter le bois et l’eau, entretenir le feu, plumer la volaille,  éplucher les légumes, balayer les cendres et faire tous les gros ouvrages.

    Peau-de-toutes-Bêtes vécut là longtemps et misérablement. Ah ! belle fille de roi, que vas-tu devenir ?

    Il arriva qu’on donna une grande fête au château. Peau-de-toutes-Bêtes dit au cuisinier :

    — Ne puis-je monter un instant pour voir la fête ? Je me tiendrai à la porte.

    — Va, répondit le cuisinier, mais reviens dans une demi-heure balayer les cendres.

    La jeune fille prit sa petite lampe et s’en fut à sa niche. Elle mit bas son manteau de fourrures, et ôta la suie de sa figure et de ses mains, afin que sa beauté reparût. Elle ouvrit ensuite la noix et revêtit sa robe couleur de soleil.

    Cela fait elle monta dans les salons, et tous lui livrèrent passage, car personne ne la reconnut. On la prenait pour une princesse.

    Le roi alla à sa rencontre, lui offrit la main et dansa avec elle. Il se disait que jamais ses yeux n’avaient vu pareille beauté.

    Après la danse, la jeune fille fit la révérence au roi et, pendant qu’il se retournait, elle disparut si vite que personne ne sut où elle avait passé. Il envoya chercher les gardes du château et les interrogea, mais nul n’avait aperçu la fugitive.

    Elle était rentrée dans sa niche, avait vivement  retiré sa robe, noirci sa figure et ses mains, revêtu son manteau de fourrures et était redevenue Peau-de-toutes-Bêtes.

    Quand elle retourna à la cuisine et commença de balayer les cendres le cuisinier lui dit :

    — Remets cela à demain et fais-moi une soupe pour le roi. Moi aussi, je veux voir un peu ce qui se passe là-haut. Surtout ne laisse pas tomber de cheveux dans la soupe ; car si tu as ce malheur, je ne te donne plus à manger.

    Le cuisinier parti, Peau-de-toutes-Bêtess’occupa de la soupe ; c’était une soupe au pain qu’elle fit aussi bonne que possible. Lorsqu’elle eut fini, elle s’en fut à sa niche chercher sa bague d’or et la mit dans la soupière.

    Après le bal le roi se fit servir la soupe et la mangea. Elle lui parut si bonne qu’il crut n’en avoir jamais mangé de meilleure. En arrivant au fond de la soupière, il trouva une bague d’or et ne put comprendre comment elle était là.

    Alors il commanda qu’on allât quérir le cuisinier. À cet ordre celui-ci fut fort effrayé et dit à Peau-de-toutes-Bêtes :

    — Tu as laissé tomber un cheveu dans la soupe, c’est sûr. S’il en est ainsi, tu seras punie.

    Quand il fut devant le roi, ce dernier lui demanda qui avait fait la soupe.

    — C’est moi, répondit le cuisinier.  

    — Ce n’est pas vrai, répliqua le monarque. Elle n’était pas comme les tiennes ; elle était beaucoup meilleure.

    — J’avoue, dit alors le cuisinier, que ce n’est pas moi. C’est la petite bête sauvage.

    — Va la chercher, dit le roi.

    Peau-de-toutes-Bêtes arriva.

    — Qui es-tu ? lui demanda le souverain.

    — Je suis une pauvre enfant qui n’a ni père ni mère.

    — Que fais-tu dans mon château ?

    — Je ne suis bonne à rien qu’à recevoir les bottes à la tête.

    — D’où te vient cette bague qui s’est trouvée dans la soupe ?

    — De cette bague, répondit Peau-de-toutes-Bêtes, je ne saurais rien dire.

    Le roi n’en put tirer un mot de plus et il la renvoya. Quelque temps après il y eut une autre fête, et Peau-de-toutes-Bêtes demanda encore au cuisinier la permission d’aller la voir. Il répondit :

    — J’y consens, mais reviens dans une demi-heure faire la soupe au pain que le roi aime tant.

    Elle courut à sa niche, se débarbouilla vivement, retira de la noix la robe couleur de lune et s’en para. Elle monta dans les salons, pareille à la fille d’un prince, et le roi vint à sa rencontre et fut enchanté  de la revoir. Comme on commençait une danse, il l’invita.

    La danse finie, elle disparut encore si rapidement que le roi ne put deviner ou elle avait passé. D’un saut elle fut dans sa niche, se transforma derechef en petit animal sauvage et alla à la cuisine faire la soupe au pain.

    Quand le cuisinier monta à son tour, elle s’en fut quérir le rouet d’argent et le mit dans la soupière.

    On porte la soupe au roi, il la mange, la trouve aussi bonne que la première et mande le cuisinier, lequel est forcé d’avouer que c’est Peau-de-toutes-Bêtes qui a fait la soupe. Peau-de-toutes-Bêtes revient devant le roi, mais toujours elle répond qu’elle n’est là que pour recevoir les bottes à la tête et qu’elle ne sait rien du rouet d’argent.

    Lorsque pour la troisième fois le roi donna une fête, tout se passa de la même façon. Le cuisinier dit :

    — Tu es une sorcière, petite bête sauvage ; tu mets toujours dans ta soupe je ne sais quoi d’où lui vient un si bon goût, que le roi la trouve meilleure que les miennes.

    Elle supplia de nouveau qu’il la laissât monter un moment. Elle revêtit la robe qui brillait comme les étoiles, et parut dans la salle. Le roi dansa encore avec la belle jeune fille et trouva qu’elle n’avait jamais été aussi belle.  

    Cependant, sans qu’elle s’en aperçût, il lui glissa au doigt une bague en or et ordonna qu’on fit durer la danse très-longtemps. Quand elle fut terminée, il voulut retenir la jeune fille par les mains ; elle se débarrassa de lui et se perdit si prestement dans la foule qu’elle disparut à ses yeux.

    Elle courut aussi rapidement qu’elle put à la niche de l’escalier, mais comme elle avait été plus d’une demi-heure absente, elle n’eut pas le temps de retirer sa belle robe ; elle mit par-dessus le manteau de fourrures et, dans sa précipitation, elle ne se noircit pas entièrement. Un doigt resta blanc.

    Peau-de-toutes-Bêtes courut alors à la cuisine, fit la soupe au pain du roi et, lorsque le cuisinier fut parti, elle jeta le dévidoir en or dans la soupière. Le roi trouva le dévidoir au fond et fit venir Peau-de-toutes-Bêtes. Il aperçut alors le doigt blanc et vit la bague qu’il y avait glissée pendant la danse.

    Il prit la main de la jeune fille et la tint serrée. Celle-ci voulut se dégager et se sauver, mais le manteau de fourrures s’entr’ouvrit et la robe d’étoiles étincela.

    Le roi prit le manteau et l’ôta. Soudain apparurent les cheveux d’or et, sans pouvoir se cacher plus longtemps, la jeune fille rayonna dans toute sa splendeur. Quand elle eut ôté la suie et les  cendres, sa figure sembla la plus jolie qu’on eût encore vue sur la terre, et le roi lui dit :

    — Tu es ma fiancée bien-aimée et nous ne nous séparerons plus jamais.

    On fit la noce et ils vécurent contents et heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

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  • Martin et Martine

    Martin et Martine..Charles Deulin

    Au temps jadis, il y avait bien loin d’ici, au pays des Mores, un petit prince qui était merveilleusement beau. Il était si beau qu’avant sa naissance on avait prédit que, si jamais le roi, son père, venait à le voir il en perdrait la vue.

    Le monarque, qui tenait à ses yeux, fit élever son fils au fond d’un vieux château dans un lieu désert ; mais l’enfant atteignait à peine sa dixième année, qu’ennuyé de sa solitude, il trompa la vigilance de ses gardiens et s’échappa.

    Il fut recueilli par un de ces campénaires qui promènent leur baudet aux quatre coins du monde, en criant : « Marchand de blanc sable ! » ou : « A cerises pour du vieux fer ! »

    Ce campénaire avait une dévotion particulière à saint Martin. Il donna au petit prince le nom du patron des francs buveurs et l’emmena partout avec lui. Il voyagea encore quelques années de ce côté, après quoi il fut pris du désir de revenir au pays de la bonne bière et des grandes pintes.

    Ce n’était point l’affaire du jeune Martin. Le gars trouvait notre ciel trop gris, les gens de chez nous trop rouvelêmes, je veux dire trop vermeils, et il se dépitait de les voir ricaner à l’aspect de sa figure bronzée.

    Son père adoptif entrait d’ailleurs plus souvent que par le passé dans les chapelles dédiées à son patron, et, quand il avait récité trop de prières, autrement dit quand il avait bu trop de pintes, il lui arrivait parfois de caresser à coups de fouet les épaules du pauvre petit prince. Cela fit qu’un beau jour, entre chien et loup Martin le planta là devers Cambrai et s’enfuit dans la forêt de Proville.

    Il marcha jusqu’à nuit close, tant que, rompu de fatigue et mourant de faim, il avisa une maison isolée. Il y cogna, et une jeune fille vint lui ouvrir.

    « Serait-ce un effet de votre bonté, dit-il poliment, de me loger pour cette nuit ? Je tombe de faim et de lassitude.

    — Comment vous appelez-vous ? demanda doucement la jeune fille.

    — Martin, pour vous servir.

    — Comme cela se trouve ! moi, je m’appelle Martine.

    — Eh bien ! ma jolie Martine, ne souffrez point qu’un pauvre abandonné passe la nuit au soleil des loups.

    — Je ne suis point jolie, répondit Martine, mais j’ai bon cœur et je voudrais vous le prouver. Malheureusement, mon père est un ogre et il va revenir tout à l’heure. »

    Le garçonnet fit un pas en arrière. Martine ajouta vivement :

    « Bah ! entrez toujours. Ma mère est charitable et nous verrons à vous cacher. »

    Martin avait une telle fringale qu’il jugea que le plus pressé était de satisfaire son appétit, quitte à risquer plus tard d’assouvir celui de son hôte. Il entra résolument.

    II[modifier]

    La mère de Martine l’accueillit fort bien, lui donna à souper et lui fit raconter son histoire. Il finissait à peine son récit qu’on entendit heurter violemment à l’huis. C’était l’ogre qui revenait. Aussitôt sa femme ouvrit la caisse de l’horloge et Martin s’y blottit.

    L’ogre se mit à table et mangea la moitié d’un veau qu’il arrosa de trois grands brocs de bière brune. Quand il en fut au dessert, il flaira à droite, à gauche, et se tournant vers l’horloge :

    « Tiens ! dit-il, la patraque est arrêtée !

    — Ne vous dérangez point, mon père, s’écria Martine. Je vais la remonter à l’instant. »

    Mais l’ogre était un homme d’ordre. Il se leva et alla ouvrir la caisse :

    « Oh ! fit-il, le joli moricaud ! C’est donc cela que je sentais la chair fraîche ! »

    Martine se jeta à son cou.

    « Mon bon père, épargnez-le, je vous en prie. Il est si gentil !

    — Il sera mieux encore, accommodé aux pruneaux ! » répondit l’ogre.

    Il saisit son grand couteau et commença de l’aiguiser.

    « Je vous reconnais bien là, dit alors sa femme. Notre fille est tantôt en âge de se marier, et, à cause de vos goûts dépravés, personne n’en voudra que le grand Guillaume. Il nous tombe du ciel un fils de roi dont nous pourrions faire un gendre. Monsieur n’a rien de plus pressé que de le mettre à la broche. On n’est pas plus mauvais père. »

    L’ogre qui, au fond, n’était point un méchant homme, fut sensible à ce reproche. D’ailleurs, la perspective d’avoir un prince pour gendre lui souriait fort.

    « Ah ! c’est le fils d’un roi, dit-il. Eh bien ! s’il s’engage à épouser Martine, je consens à m’en passer, bien qu’il semble déjà tout rissolé. »

    Martin n’avait nullement envie de se marier. Il regarda Martine. La pauvre fille n’était point belle, mais sa figure exprimait tant de bonté qu’elle vous gagnait le cœur.

    Le gars jugea qu’il devait être moins désagréable de faire le bonheur de la fille que celui du père. « Je l’épouserai, » dit-il, et le visage de Martine rayonna.

    Le jeune prince lui avait plu tout de suite, et elle détestait profondément le grand Guillaume, un vieux célibataire, qui la recherchait à cause de sa dot.

    Mais l’ogre était pétri d’amour-propre. Il trouva la réponse bien froide et que le prince avait été long à se décider.

    « Ce n’est pas tout de dire : « Je l’épouserai, » reprit-il, il faut voir si tu es digne de posséder un beau-père tel que moi. Qu’est- ce que tu sais faire ? »

    Martin fut fort embarrassé. Il ne savait rien faire du tout, et, à ce point de vue, le campénaire l’avait véritablement élevé comme un prince. Il résolut de payer d’audace, et répondit bravement :

    « Commandez, j’obéirai.

    — Eh bien ! demain, au petit jour, nous irons dans la forêt et tu m’abattras cent mencaudées de bois. En attendant, va te coucher, dors bien et ne fais pas de mauvais rêves. »

    III[modifier]

    Je ne sais quels furent les rêves de Martin, mais Martine se retourna vingt fois dans son lit, sans que grand-mère au sable vînt lui fermer les yeux.

    « Jamais, se disait-elle, le pauvre garçon ne pourra se tirer d’une pareille entreprise ! Si encore mon parrain était ici, il nous aiderait à sortir d’embarras. »

    Elle avait pour parrain Cambrinus, duc de Brabant, comte de Flandre, roi de la bière et fondateur de la ville de Cambrai.

    A l’époque où Cambrinus apporta la brune liqueur de ce côté, l’ogre qui buvait sec, fut le premier qui reconnut et proclama l’excellence du vin d’orge. Il en advint que Cambrinus se lia avec lui, malgré sa mauvaise réputation. Il voulut même être le parrain de sa fille et choisit pour commère la fée des Houblons.

    N’ayant pas son parrain sous la main, Martine hasarda d’invoquer sa marraine. « Bonne marraine, fit-elle, venez-nous en aide et sauvez mon futur époux, je vous en conjure. »

    La fée parut, couronnée de feuilles et de fleurs de son nom.

    « Es-tu bien sûre qu’il t’aime, ma pauvre enfant ?

    — Sauvez-le toujours, marraine. Je l’aimerai tant, qu’il faudra bien qu’il me le rende.

    — Soit, voici ma baguette. Elle accomplira sur-le-champ toutes tes volontés ; mais garde-toi de la perdre et surtout ne la laisse prendre à personne. »

    Martine remercia chaudement sa marraine, s’endormit rassurée et, à son réveil, alla tout confier à sa mère.

    IV[modifier]

    Le lendemain, l’ogre conduisit Martin devant un épais fourré, à cent pas de la maison, et, l’armant d’une cognée :

    « A l’œuvre, mon gars, lui dit-il ; je te donne trois heures pour me faire place nette. »

    Et il le quitta en riant dans sa barbe.

    Il alluma sa pipe, descendit à la cave, y chargea son épaule d’un baril de bière, se rendit ensuite à la salle à manger, choisit dans le dressoir une pinte de la contenance d’un pot, puis monta à son belvédère pour voir comment allait s’en tirer le pauvre Martin.

    Martin n’essaya même point de donner le premier coup de cognée. Il songeait à s’enfuir, quand Martine vint le rejoindre, en se glissant d’arbre en arbre.

    « Tenez-vous derrière moi, dit-elle, et cachez-moi bien, que mon père ne me voie. »

    Et, sur-le-champ, elle toucha les arbres de sa baguette, et les aulnes, les charmes, les trembles, les platanes, les hêtres touffus, les frênes aux rameaux élancés, les pâles peupliers, les bouleaux à la robe d’argent, les chênes centenaires, les châtaigniers, les érables, les merisiers, les cornouillers tombèrent tour à tour avec un fracas épouvantable.

    Les oiseaux s’envolaient par bandes en jetant des cris d’effroi, et aussi s’enfuyaient, affolés de peur, les chevreuils, les daims, les cerfs, les renards, les loups et les sangliers.

    Du haut de son belvédère, l’ogre contemplait cet immense abattage. Il ouvrait des yeux grands comme des roues de charrette et ne pouvait en croire ses yeux. Sa surprise était telle, qu’il en oubliait de boire et laissait sa pipe s’éteindre. Il avait pourtant trop d’amour-propre pour montrer son étonnement, et, quand le petit boquillon revint avec sa cognée, il lui dit d’un air railleur :

    « Tu ne t’entends point trop mal à mettre les écureuils à pied, mais tu ne m’as fait qu’un quart de jour. Il s’agit maintenant de me creuser un vivier à l’endroit que tu viens de nettoyer. Voici une bêche, nous verrons si tu en joues aussi bien que de la cognée. »

    Puis il ajouta en s’adressant à sa fille :

    « Quant à vous, mademoiselle, vous allez me suivre et vous me direz vos plus belles chansons, pour me tenir éveillé pendant que ce beau lapin fera son trou.

    Il avait cru apercevoir une robe blanche dans le grand massacre des arbres, et il soupçonnait vaguement sa fille.

    V[modifier]

    Martin retourna à la clairière, et, comptant sur Martine, il commença de bêcher, comme s’il ne s’était agi que de faire une fosse pour un frêne.

    Martine chanta d’abord ses chansons les plus gaies ; puis peu à peu elle ralentit la mesure, tant qu’enfin l’ogre laissa tomber sa pipe à terre, sa tête sur l’épaule et tomba lui-même dans un profond sommeil.

    La petite fée accourut alors, légère comme une hirondelle. En quelques coups de baguette, elle déblaya la place, creusa le sol, fit jaillir toutes les sources et remplit le bassin d’une belle nappe d’eau, qui resplendit comme une immense plaque d’acier aux rayons du soleil. L’ogre, à son réveil, en fut tout ébloui.

    Il descendit en grommelant et on ne peut plus mortifié. Comme midi venait de sonner, il trouva son monde à table. Il se plaignit de ce que la soupe était trop froide, le rôt brûlé, la bière sur le bas, et chercha tout le temps un prétexte de quereller le pauvre Martin.

    A la fin, il lui vint une idée.

    « Quel poisson as-tu mis, dit-il, dans ton vivier ? »

    Du poisson ! Martin, qui n’était pas pêcheur, avait justement oublié de recommander ce point à Martine. Il ne sut que répondre.

    « Ah ! ah ! mon gaillard, fit l’ogre, enchanté de le prendre sans vert. On te commande un vivier, et tu oublies de l’approvisionner ! Tu es tout juste aussi malin qu’une marmotte, toi !

    — Il va réparer sa faute, dit Martine.

    — Qu’on porte mon café et ma bouteille de brandevin au belvédère ! Nous allons voir ça. »

    Et l’ogre y monta en se frottant les mains. Sa fille l’y suivit, et c’est à peine si cette fois elle eut besoin de dire une seule chanson. Son père s’endormait régulièrement après le dîner : il ne tarda pas à ronfler.

    En deux sauts Martine fut auprès de Martin. Malheureusement il lui fallut plus de temps pour peupler le vivier. On comprend qu’il est moins facile, même pour la baguette d’une fée, de créer des poissons que de couper des arbres ou de fouir la terre. Longtemps elle battit l’eau sans faire éclore le moindre barbillon.

    Enfin, au bout d’une heure, les carpes dorées, les perches aux nageoires de pourpre, les brochets gloutons, les anguilles roulées en verts anneaux, les goujons, les ablettes, les loches ou guerliches commencèrent de s’y jouer. Martin s’oubliait à les regarder, et Martine à regarder Martin, quand tout à coup :

    « Ah ! je vous y prends, coquin ! » cria un voix formidable, la voix de l’ogre qui était arrivé à pas de loup. Il les saisit chacun par une oreille et les ramena à la maison.

    « Donne-moi mon couteau, dit-il à sa femme, que j’habille tout de suite ce jeune coq d’Inde. »

    Sa femme vit qu’il ne fallait point le heurter de front.

    « Vous feriez bien mieux, répondit-elle, d’attendre jusqu’à demain. C’est dimanche la ducasse et nous avons à dîner deux ogres de vos amis. On n’a pas tous les jours un prince à se mettre sous la dent.

    — Au fait ! ce sera vraiment ce qui s’appelle un morceau de roi. »

    Et il le serra dans son garde-manger. Je veux dire qu’il enferma Martin dans une chambre, tout au haut de la maison.

    VI[modifier]

    Le soir, après le souper. Martine, comme d’habitude, resta la dernière pour couvrir le feu. Elle prit son rouet, le plaça dans le cendrier, et, le touchant de sa baguette :

    « Rouet, rouet, dit-elle, mon joli rouet, quand on m’appellera, n’oublie point de répondre pour moi. »

    Elle posa en outre sa quenouille sur la première marche de l’escalier, monta à sa chambre, mit son fuseau sur son lit et leur fit la même recommandation ; après quoi elle fut à la chambre du jeune prince. Elle toucha la porte de sa baguette, et la porte s’ouvrit sur-le-champ.

    « Je viens vous sauver, dit-elle à Martin, mais il est nécessaire que nous nous évadions ensemble. Vous ne sauriez sans moi échapper à mon père. »

    Elle le prit par la main, et tous deux s’enfuirent de la maison.

    Un peu après l’heure du couvre-feu, l’ogre s’éveilla, et, voulant s’assurer que sa fille était dans son lit, il cria :

    « Martine ! Martine !

    — Voilà, mon père ! répondit le rouet. Je couvre le feu, je vais me coucher. »

    Une heure plus tard, il s’éveilla de nouveau et cria :

    « Martine ! Martine !

    — Voilà, mon père ! répondit la quenouille. Je monte l’escalier. »

    L’heure d’ensuite, il s’éveilla encore une fois :

    « Martine ! Martine !

    — Je suis dans mon lit, je dors, bonne nuit ! » répondit le fuseau.

    « Tout va bien, se dit l’ogre. Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles. » Et il ronfla comme un orgue.

    Qui fut penaud ? Ce fut le mangeur d’enfants, lorsqu’il vit, le lendemain matin, que sa fille avait pris la poudre d’escampette avec le morceau de roi qu’il destinait à sa table. Vite, il commande à sa femme de lui apporter ses bottes de sept lieues et se met à la poursuite des fugitifs.

    Ils avaient fait beaucoup de chemin, mais les bottes de sept lieues vont d’un tel pas que, bien qu’il eût perdu du temps à chercher leur trace, l’ogre les rejoignit bientôt.

    Martine le vit venir de loin et, au détour de la route, d’un coup de sa baguette, elle changea Martin en chapelle. Elle-même revêtit la figure d’une de ces fillettes qui, aux fêtes carillonnées, dressent de petits autels au coin des rues, et poursuivent les gens, un plateau à la main, en criant : « Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge ! »

    « Tu n’as pas vu passer un jeune garçon et une jeune fille ? interrogea le voyageur.

    — Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge ! fit la fillette.

    — Je te demande si tu as vu passer un jeune gars et une jeune fille.

    — Pour l’autel de la Vierge ! Pour l’autel de la Vierge !

    — Au diable ! je n’ai rien à donner ! » gronda l’ogre impatienté.

    Il continua sa route, battit vainement les environs et finit par reprendre le chemin de sa maison. Sa femme, qui s’attendait à le voir revenir bredouille, ne fut point fâchée de se moquer de lui un brin.

    « Tu ne les as point rencontrés ? lui demanda-t-elle.

    — J’avais bien cru les apercevoir, mais ils ont disparu au tournant d’une route, et je n’ai plus trouvé qu’une chapelle où une garcette m’a demanda l’aumône.

    — Que tu es bête, mon homme ! Eh ! parbleu ! la chapelle, c’était le petit prince, et la fillette était ta fille.

    — J’y retourne ! s’écria l’ogre, et si je les attrape, je jure Dieu que je fricasse l’un et que je marie l’autre au grand Guillaume. Ce ne sera pas la moins punie des deux ! »

    Il repartit et ne revit point la chapelle ; mais plus loin il rencontra un magnifique rosier qui portait une belle rose blanche. Il se baissait pour la cueillir et la rapporter à sa ménagère, quand il réfléchit que la fleur aurait le temps de se faner et que mieux valait la prendre en repassant.

    Il voyagea longtemps, longtemps, sans découvrir les fugitifs. Enfin, las de courir, il revint sur ses pas et ne pensa plus à la rose. Il ne s’en souvint qu’en contant la chose à sa moitié.

    « C’est trop fort, dit-elle en lui riant au nez. Quoi ! tu ne t’es point avisé que le rosier, c’était Martin et que la rose était Martine !

    — Je les attraperai, fit l’ogre, quand je devrais arracher tous les rosiers à cent lieues à la ronde ! »

    VII[modifier]

    Il se remit une troisième fois en campagne et détruisit tous les rosiers de la route, mais déjà les fugitifs étaient revenus à leur première forme. Ils gagnaient du terrain ; pourtant, leur persécuteur arriva presque aussi vite qu’eux au bord d’un grand lac. Martine n’eut que le temps de changer Martin en bateau et elle-même en batelière.

    « Est-ce que vous n’avez pas vu par ici un jeune homme à la peau brune et une jeune fille vêtue de blanc ? demanda l’ogre.

    — Si fait, répondit la batelière. Ils ont suivi quelque temps le bord, ensuite ils ont pris par la saulaie. » Et, repoussant le rivage de sa rame, elle gagna le large.

    L’ogre enfila le chemin qu’on lui indiquait et n’y trouva personne. Le soir tombait et notre homme était outré de fatigue. Il retourna chez lui par Cambrai et s’arrêta au Grand Saint-Hubert, pour boire une pinte et jouer une partie de cartes avec son compère Cambrinus.

    On a beau être père, on n’en est pas moins homme, et un homme rangé ne se couche point sans avoir vidé sa demi-douzaine de canettes. L’ogre en buvait quarante, c’était son ordinaire.

    En trinquant il conta sa mésaventure à son compère, qui le consola de son mieux.

    « Ne te fais pas de bile, lui dit-il. Ma filleule ramènera un jour ou l’autre son petit prince par le bout du nez.

    — Tu crois ?

    — Parbleu ! … C’est ta faute, aussi ! Pourquoi as-tu la mauvaise habitude de manger les moutards ? Sans ce malheureux défaut, il y a longtemps que je t’aurais fait une proposition.

    — Laquelle ?

    — Voici, fieu. Ma bonne ville de Cambrai est en pleine prospérité et peut se passer de mes services. J’ai donné aux Camberlots la bière et le carillon : rien ne manque à leur félicité, et c’est pourquoi j’ai envie d’aller planter mes choux à Fresnes, mon pays natal. Pour lors, il me faudrait ici un brave homme qui pût me remplacer en qualité de bourgmestre. »

    L’ogre avait toujours rêvé les honneurs. Il vit tout de suite où voulait en venir son compère, et fut si flatté dans son amour-propre qu’il en oublia complètement les fugitifs.

    « Et tu as songé à moi ? dit-il.

    — Oui, mais le diable, c’est ta passion pour la chair fraîche ; on n’osera plus se marier, et cela nuira à la population.

    — Qu’à cela ne tienne, fieu. Je m’engagerai, s’il le faut, à respecter la marmaille.

    — Ta parole ?

    — J’en crache mon filet ! s’écria l’ogre en se pinçant sous le menton, ce qui est, pour les gens de chez nous, le serment le plus solennel.

    — Eh bien ! tope là, fit Cambrinus. Viens manger la soupe dimanche prochain : j’invite les notables et je t’installe entre la poire et le fromage. »

    VIII[modifier]

    L’ogre ne tarda point à faire un excellent bourgmestre. Sa méthode était toute simple. Elle consistait, comme celle du gros mayeur d’Erchin, à laisser chacun vivre à sa guise et le monde rouler sa bosse à la volonté de Dieu.

    Il avait d’ailleurs choisi pour aide de camp le grand Guillaume, l’ancien soupirant de Martine et l’ex-greffier du gros mayeur. C’était un vieux routier qui savait le train des affaires et qui les menait de routine, comme une rosse aveugle tourne la meule d’une brasserie.

    Un seul souci tracassait M. le bourgmestre. Engourdis par la brune liqueur de Cambrinus, les mynheers de Cambrai ne démarraient de l’estaminet non plus que des bélandes engravées, et, le soir, il n’eût fallu rien de moins que des crics et des treuils pour remuer ces vivants tonneaux de bière.

    On avait beau les prévenir que l’heure du couvre-feu était sonnée, plongés dans une douce somnolence, les mynheers vous regardaient en dodelinant de la tête et faisaient la sourde oreille.

    « Ils n’entendent non plus que des morts, disait le gognat Vasse, le valet de ville.

    — Je leur ferai un si beau bruit qu’ils l’orront, fussent-ils au fin fond de la bière, » s’écria l’ogre, et, tout heureux de son calembour, il commanda au meilleur horloger de Cambrai une magnique horloge qu’on plaça, avec une cloche énorme, sous le dôme de l’hôtel de ville.

    L’horloge marquait l’heure aussi juste que le ventre d’un Fresnois. Il ne s’agissait que de choisir quelqu’un pour sonner la cloche. Par malheur, cette fonction parut si monotone que personne ne voulut s’en charger, à quelque prix que ce fût.

    C’est en vain que M. le bourgmestre et son greffier cherchaient un moyen de se tirer d’embarras. Pour y rêver à son aise, l’ogre prit sa canardière et alla se mettre à l’affût dans les clairs ou, si vous l’aimez mieux, les marais de Palluel.

    IX[modifier]

    Caché par une immense futaille entourée de roseaux, il était là depuis trois heures, la gibecière aussi vide que la cervelle, quand il aperçut, au bout de l’horizon, un point noir qui grossit peu à peu et devint, sous ses yeux ébahis, un cygne de si grande envergure qu’il n’en avait jamais vu de pareil.

    La tête sous son tonneau, il attendit le gibier, puis soudain il se démasqua et le coucha en joue.

    « Ne tirez pas ! ne tirez pas ! » cria l’oiseau.

    L’ogre, au comble de la surprise, laissa retomber son arme. Il avait bien entendu dire que les cygnes chantaient à l’article de la mort, mais personne, à sa connaissance, ne les avait jamais ouïs parler.

    Il reconnut enfin, sur le dos du cygne, devinez qui… sa fille elle-même. La robe blanche de Martine se confondait avec les blanches ailes, et c’est pourquoi l’ogre ne l’avait point distinguée tout d’abord.

    Ignorant les événements survenus en son absence, Martine avait choisi ce mode de transport pour se réfugier à Cambrai, chez son parrain Cambrinus.

    « Descends, ou je casse une aile à ta monture ! » cria le chasseur.

    L’oiseau s’abattit à quelques pas.

    « D’où viens-tu ? continua l’ogre d’un ton sévère. Est-ce une conduite pour une jeune fille bien élevée que de se promener en l’air sur le dos d’un cygne ? »

    La voyageuse, à ce discours, baissait la tête sans répondre.

    « Et ton prince, qu’est-ce que tu en as fait ? Je l’avais bien dit qu’il te planterait là !

    — Mais c’est lui, mon père ! s’écria Martine en montrant l’oiseau. C’est Martin.

    — Ah ! c’est Martin ! Eh bien ! j’ai juré de ne plus manger les enfants, mais je n’ai rien promis pour les cygnes ! »

    Il saisit sa canardière. C’était fait du pauvre garçon si, plus prompte que l’éclair, Martine ne lui avait rendu sa première forme.

    Son père, furieux, lui arracha des mains sa baguette. Celle-ci disparut sur-le-champ, et Martine, désolée, se rappela la recommandation de sa marraine. La pauvre fille était désormais sans arme pour protéger celui qu’elle aimait. L’ogre leur ordonna de marcher devant, et il rentra à Cambrai de fort méchante humeur.

    X[modifier]

    Son dépit venait surtout de ce qu’il ne savait à quel dessein s’arrêter. Un père sensé n’eût point balancé une minute il eût marié au plus vite les coupables ; mais l’ogre n’était pas homme à pardonner le tour que lui avait joué sa fille.

    Ils rencontrèrent sur la place le grand Guillaume qui bayait aux corneilles, en quête d’une idée. Les yeux fixés sur l’horloge, il sentait, comme toujours, chercher midi à quatorze heures.

    Le grand Guillaume était ainsi nommé de ce qu’il avait de grands pieds, de grandes mains, une grande bouche, un grand nez et de grandes oreilles. Bref, tout chez lui était grand, hors l’esprit et le cœur.

    L’ogre lui conta son cas en deux mots. Le vieux garçon entrevit là un biais d’épouser Martine : il se gratta le genou… je veux dire la tête, et, pour la première fois de sa vie, il parvint à en extraire une idée.

    « Vous avez besoin, dit-il, d’un sonneur. Eh bien ! mais en voilà un tout trouvé !

    — Au fait ! je vais le planter là-haut. Ça lui apprendra à courir. »

    Et l’ogre donna sur-le-champ l’ordre de faire monter Martin près de la cloche. Hélas ! pauvre Martine ! Que n’avait-elle encore sa baguette !

    On enchaîna le petit prince à l’une des colonnes, on lui mit en main un lourd maillet et on lui enjoignit de sonner l’heure exactement, sous peine de mourir de faim.

    Le grand Guillaume chargea un ex-garde-chiourme de ses amis, qui avait nom Riboulet, de lui jeter sa nourriture et surtout de le surveiller jour et nuit pour l’empêcher de s’endormir.

    « Quant à cette belle enfant, dit-il ensuite à l’oreille de l’ogre, si vous en êtes embarrassé, je connais un honnête garçon qui s’en arrangera bien tout de même. »

    Au clin d’œil que lui fit son greffier, le bourgmestre comprit de qui l’honnête garçon entendait parler, et il en fut humilié jusqu’au fond de l’âme.

    Il enferma Martine à triples verrous et, content, en somme, de sa journée, il s’en alla boire sa pinte au Grand Saint-Hubert.

    Martin sonna le couvre-feu à dix heures précises, mais M. le bourgmestre ne rentra que passé minuit et, bien qu’il fît clair de lune, il avait la joue empourprée d’un magnifique coup de soleil.

    Le lendemain, il s’éveilla fort tard et fut visiter la prisonnière. Il trouva la cage ouverte et l’oiseau envolé. Il demanda à sa femme ce qu’était devenue sa fille.

    « Est-ce que vous me l’avez donné à garder ? » répondit celle-ci en haussant les épaules.

    Il se douta que la mère et la fille étaient de connivence, mais comme il n’aimait point les querelles de ménage, il ne souffla mot et sortit pour dissiper sa colère.

    En traversant la place, il avisa une foule de gens qui se tenaient le bec en l’air et les yeux fixés sur l’horloge. Il leva le nez comme les autres, et que vit-il ? Martine auprès de Martin.

    Il fut pris d’un terrible accès de fureur. S’il avait eu sa canardière sous la main, nul doute qu’il n’eût descendu sa fille comme une sarcelle. Quand il put recouvrer la parole, il s’écria :

    « Puisque la coquine se trouve bien là, qu’elle y reste ! »

    Et, sans vouloir entendre à rien, il commanda qu’on l’enchaînât de l’autre côté de la cloche.

    XI[modifier]

    Martin et Martine passèrent une année ainsi, exposés à toutes les injures de l’air. Sous les feux du soleil, le visage de la jeune fille finit par devenir presque aussi brun que celui de son compagnon. On remarqua, comme une chose merveilleuse, qu’au fur et à mesure que son teint se bronzait, ses traits paraissaient plus fins et plus réguliers. Son âme montait, pour ainsi dire, à fleur de peau et s’épanouissait sur sa figure. La douce majesté du sacrifice rayonnait à son front comme une auréole.

    La pauvre fille souffrait bien moins de son dur supplice que de la souffrance de Martin. Séparée de lui par l’énorme cloche, elle ne pouvait le voir ni même lui parler. A peine les infortunés essayaient-ils d’échanger un mot, qu’apparaissait la face patibulaire de Riboulet.

    Le dévouement de Martine avait profondément touché le jeune prince, et maintenant il l’aimait autant qu’il en était aimé. Peut-être aussi leur éternelle séparation y entrait-elle pour quelque chose.

    Les mynheers de Cambrai contemplaient les deux victimes en fumant leur pipe et, bien qu’épaissis par la bière, ils se sentaient émus de pitié et ne pouvaient s’empêcher de les plaindre. Ils tentaient même quelquefois d’implorer la grâce des coupables, mais M. le bourgmestre répondait invariablement par ces mots, que lui avait soufflés son greffier :

    « Ma fille est libre. Qu’elle consente à revenir chez son père et sur-le-champ je brise ses chaînes ! »

    Bientôt on s’habitua tellement à ce spectacle qu’on cessa d’y prendre garde, et le plus clair résultat de la jalousie du grand Guillaume fut qu’à dix heures précises tous les cabarets se vidaient, comme par enchantement, au son du couvre-feu.

    Seule, la mère de Martine ne pouvait s’accoutumer au supplice de sa fille, et, tout ogre qu’il était, son mari aurait fini par céder à ses pleurs, sans la détestable influence qu’il subissait. Mais un jour vient où tout se paye, et le grand Guillaume ne devait point le porter en paradis.

    Il prit, un beau matin, fantaisie à Cambrinus de rendre visite à sa bonne ville de Cambrai. En passant sur la place, il entendit sonner la cloche et leva la tête. Il fut très étonné d’apercevoir sa filleule.

    « Qu’est-ce que tu fais donc là ? lui dit-il.

    — Hélas ! mon parrain, vous avez devant vos yeux deux bien malheureuses créatures ! »

    Et la pauvre fille fondit en larmes.

    Connaissant, pour les avoir éprouvés, les tourments de l’amour, il alla sur-le-champ trouver son ami.

    « Est-ce que tu perds la boule, lui dit-il, de donner ainsi ta fille en spectacle ? Puisque ces enfants s’aiment tout de bon, que ne les maries-tu, plutôt que de les faire mourir à petit feu ? »

    « Tu vas déranger toutes nos habitudes, finit par dire le bourgmestre. Ils sonnent si bien la cloche ! C’est seulement depuis qu’ils sont là que je peux avoir la paix et tout le monde couché à dix heures.

    Si c’est là que le bât te blesse, répondit Cambrinus, rappelle-toi que le roi de la bière est aussi l’inventeur du carillon. Je me fais fort de te fabriquer deux sonneurs mécaniques qui ressembleront comme deux gouttes d’encre à ces pauvres martyrs. Que le couvre-feu soit sonné par Jacques ou Martin, que t’importe, pourvu que tes jaquemarts le sonnent exactement !

    — Mais que dira le grand Guillaume ?

    — Qui ça ? ton grand niquedoule de greffier ? Il n’en a que trop dit et, d’ailleurs, il radote. Le mayeur d’Erchin l’avait bien jugé : décidément il n’est plus bon qu’à mettre aux Vieux-Hommes !

    Et il mit aux Vieux-Hommes le grand Guillaume et son ami Riboulet. Ils y sont toujours.

    XII[modifier]

    Cambrinus fabriqua les deux jaquemarts de bronze qu’on voit encore aujourd’hui sonner l’heure sous le dôme de l’hôtel de ville de Cambrai. Ils prirent le nom comme ils avaient pris la figure et la place de Martin et de Martine.

    Le jour même où on les installa, leurs prédécesseurs se marièrent en grande pompe et prouvèrent ainsi que, malgré la vanité et la jalousie des sots, l’esprit et la confiance trouvent parfois ici-bas leur récompense.

    On fit un superbe festin, que présidèrent le roi de la bière et la fée des Houblons. En souvenir de son ancien métier, Martin y invita les campénaires de Quevaucamps, Grandglise, Stambruges et autres lieux. Ils y furent tous à baudet et superbement culottés de velours vert bouteille.

    Les gens de Cambrai racontent d’une autre façon l’histoire de Martin et de Martine. Cela vient de ce que les Cambraisiens sont férus du cerveau et qu’ils ont perdu la mémoire du passé ; et c’est pourquoi on dit en commun proverbe que « tous les Camberlots ont reçu de Martin un coup de marteau ».

     

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  • Le Roi Dagobert

    Le Roi Dagobert............

    Les moines du moyen âge, dans le silence de leurs couvents, ont recueilli la plupart des vieilles légendes et des vieilles chansons qui, avant eux et jusqu’à eux, rappelaient le souvenir des anciens personnages célèbres de cette Gaule franque qui devait devenir la France. Ces légendes et ces chansons, altérées par le temps comme une monnaie par l’usage, ne laissaient guère deviner que quelques-uns des traits de ces rois, de ces guerriers, de ces évêques d’autrefois ; mais les moines qui, en ce temps-là, ne savaient pas ce que c’est que la critique, acceptaient cela pour de l’histoire. Ainsi ont été écrites lesGrandes chroniques de Saint-Denis ; ainsi ont été composées les Gesta Dagoberti ou les Faits et gestes de Dagobert, qui sont les deux principales sources de la présente légende.

     

    Les moines que Dagobert a protégés et enrichis (ceux de Saint-Denis particulièrement), lui ont gardé quelque reconnaissance. Ils ont eu soin de ne pas le traiter plus mal que les chansons ne le traitaient ; ils ont même ajouté quelque chose à ces chansons. Par exemple, les miracles qui ont une couleur religieuse et que nous n’avons pas dû négliger.

     

    Nous aurions voulu paraphraser plus largement la chanson  populaire ; mais il aurait fallu pour cela sortir tout à fait de l’histoire vraisemblable, et nous ne voulions pas faire ce sacrifice à des couplets qui ne datent pas de plus d’un siècle, et qui, privés de leur air, ne sont pas un chef-d’œuvre d’espièglerie[1]

    Nous nous en sommes donc tenu, à peu de chose près, au texte des deux ouvrages que nous indiquions tout à l’heure. Si nous avons emprunté un ou deux traits ailleurs, ç’a été pour que le tableau des mœurs du temps, même en une fable historique, eût une couleur plus marquée.

    Il eût été facile de se laisser entraîner, si on eût voulu, à propos de saint Éloi ou de saint Ouen, à analyser et à fondre en un même récit toutes les historiettes que les écrivains religieux ont de tout temps composées en leur honneur. C’est par douzaines que se comptent les biographies, latines ou françaises, de ces bienheureux évêques. Nous n’avons pas été séduit par le luxe des merveilleuses actions qui s’y trouvent décrites et nous en avons cru l’exposition trop monotone. On remarquera peut-être dans ce récit un épisode ingénieux dont l’idée première ne nous appartient pas et qui a été mis en scène par un maître en l’art de conter (Alexandre Dumas : Impressions de voyage en Suisse) : nous aurions bien voulu lui prendre aussi son style et nous lui offrons ici nos  remerciements pour la gracieuse façon qu’il a de permettre aux gens d’entrer dans son pré.

    Peut-être doutera-t-on de l’authenticité de quelques-uns des événements que nous disons puisés dans des vieilles chroniques ? Nous ne nous opposons pas à ce qu’on en doute, et nous demandons seulement qu’on ait quelque indulgence pour une légende qui est écrite ici pour la première fois.

     

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    LE ROI DAGOBERT

    I[modifier]

    La chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi.

     

    Tout le monde connaît la chanson du bon roi Dagobert et du grand saint Éloi. Cette chanson rappelle  le souvenir d’un roi qui fut un chasseur sans pareil et d’un grand saint qui a fait quelques actions mémorables ; il n’y a pas en France d’ancien roi et de saint plus populaires. Le bon roi Dagobert est l’ami des petits enfants, et le grand saint Éloi voit briller son image sur l’enseigne de tôle de tous les maréchaux ferrants des campagnes.

    Lorsque le cor de chasse, au fond des bois, entonne l’air joyeux de la chanson, l’imagination se met bien vite en train. Tous les couplets défilent, l’un après l’autre, comme une procession de mascarade. On croit voir le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi qui se promènent familièrement ; on sourit à l’aspect de la culotte du monarque ; on aperçoit bientôt son bel habit vert percé au coude, ses bas qui laissent voir les mollets, sa barbe mal faite, sa perruque ébouriffée, son manteau court, son chapeau mis de travers ; on suit le roi lorsqu’il va chasser « dans la plaine d’Anvers » et qu’un lapin lui fait peur ; lorsqu’il demande un grand sabre de bois à la place de son grand sabre de fer ; lorsqu’il envoie au lavoir ses chiens galeux, et en bien d’autres circonstances que la chanson aurait pu laisser de côté. Mais ces images singulières ne sont pas tout à fait d’accord avec la vérité. Ce bon roi Dagobert, si étourdi, si peu soigneux de sa personne, mangeur si avide, buveur si infatigable, chasseur si effarouché, guerrier si timide, si pacifique ami de saint Éloi,  si prompt à la riposte enjouée, ce Dagobert-là ne ressemble guère au véritable Dagobert Ier, fils du cruel Chlother II, petit-fils de la cruelle Frédégonde, roi des Franks de Neustrie, d’Austrasie, de Bourgogne et d’Aquitaine.

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    Si l’on en croit la chanson, la France n’a jamais eu de roi plus débonnaire ; si l’on interroge l’histoire, peu de princes ont été plus terribles. Adieu donc, petite chanson mensongère ; va réjouir les échos des forêts ; va faire trembler les petits oiseaux dans leurs nids. Voici l’histoire véridique du roi Dagobert.

    II[modifier]

    Enfance de Dagobert, fils du roi Chlother et de la reine Berthetrude.Bertall Légendes pour les enfants 3.png

    Dagobert, à un an, était un enfant joufflu, déjà très-vif, très-impatient, qui courait à merveille, sans  se soucier des chutes, et qui s’occupait beaucoup moins de sa nourrice, de sa mère et de son père que des chiens qu’il rencontrait. Aussitôt qu’il en voyait un, si laid qu’il fût, il le prenait dans ses bras, le couvrait de caresses, et lui parlait un petit langage que le chien comprenait très-bien. Les gens habitués à tirer de tout des pronostics, jugeaient par la qu’il aimerait avec passion l’exercice de la chasse. Mais il suffisait de voir le bambin trépigner, remuer les bras, pousser des cris lorsqu’on avait le malheur de lui refuser quelque chose qu’il convoitait, une grappe de raisin doré ou une galette de blé noir, pour conjecturer que son humeur ne serait pas toujours des plus accommodantes. Il aimait les vêtements éclatants, tels que pouvaient alors les porter les enfants des rois. Il est inutile de dire que Dagobert avait la longue chevelure et le grand pied, le pied formidable, le pied monumental des Mé rovingiens. Ce pied était son arme favorite ; et ceux qui en avaient pu connaître la solidité et la vivacité ne s’exposaient plus au mécontentement de l’enfant royal.

    Chlother II, père de Dagobert, avait d’abord confié l’éducation de son fils à l’Austrasien Arnulph qui était le plus sage des hommes ; mais Arnulph, élu évêque de Metz, se retira bientôt de la cour et alla dans son évêché où il vécut dans la pratique de toutes les vertus. L’Église le vénère sous le nom de saint Arnould. Assurément, si Dagobert avait pu suivre jusqu’au bout les leçons d’un tel maître, il ne les aurait jamais oubliées ; mais ce fut un très-méchant homme, nommé Sadragésile, qui fut choisi par Chlother pour succéder à Arnulph dans les fonctions de gouverneur du jeune prince. On avait réuni autour de Dagobert une dizaine d’enfants de son âge, les uns fils de quelques officiers du roi, les autres simples petits bergers. Toute cette bande vivait en plein air, dans les cours du palais, qu’elle faisait retentir de ses cris et de ses jeux bruyants. Dagobert s’était lié plus particulièrement avec les petits bergers, qui le respectaient par crainte de son grand pied, et il les employait à battre leurs camarades lorsque ceux-ci s’avisaient de lui déplaire.

    En ce temps-là on était beaucoup moins savant qu’aujourd’hui. Les leçons que reçut Dagobert se ré  duisirent donc à fort peu de chose ; il apprit seulement à chanter au lutrin, à lire ses prières, à écrire un peu et à compter à la romaine ; mais, quoiqu’il ne fût ni docile ni laborieux, il se faisait remarquer par une intelligence vive et claire. Pour ce qui est des exercices du corps, aucun de ses jeunes compagnons n’avait plus d’agilité et plus de force. Il montait à cheval dès l’âge de quatre ans ; à sept ans, il chassait seul ; à dix ans, d’un coup d’épieu il tuait net un sanglier. Son embonpoint précoce ne l’empêchait nullement de courir, de sauter les fossés, de monter dans les arbres.

    Quand il se promenait dans les villages qui entouraient les métairies royales, il s’arrêtait où bon lui semblait et vivait sans façon sous le toit de chaume du paysan ; mais il ne fallait pas que les gens, le voyant si familier, s’oubliassent et lui manquassent de respect. Il se faisait, dans ce cas, prompte justice.

    Un jour qu’il avait tendu un piége à un loup et pris la bête, passa par là un grand vaurien qui, voyant la fosse et entendant le loup, voulut le tuer et l’emporter. Il ne savait pas que les trois petits chasseurs qui étaient là étaient Dagobert et deux de ses amis, et, quand il les aurait connus, il ne pensait pas que trois enfants de cet âge pussent l’empêcher d’en faire à sa tête. « Je te défends d’y toucher, » dit Dagobert dès qu’il vit quelle était son  intention. « Tiens ! le beau donneur d’ordres ! » répondit le grand rustre. « Si tu y touches, tu auras affaire à moi. — Voilà qui m’effraye ! Est-ce que tes camarades n’ont rien, non plus, à me dire ? — Vois ce que tu veux faire. »

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    Le rustre allait tuer le loup ; mais Dagobert, prenant sa petite hache de chasse qui était cachée dans l’herbe, s’élança sur lui et lui porta un coup qui le fit tomber. On accourut aux cris, on reconnut Dagobert, et on fut étonné de voir quel homme il avait mis à la raison. C’était l’un des plus redoutés coureurs de bois, un voleur de grands chemins, que l’on cherchait depuis tantôt un an, et une récompense considérable avait été promise à celui qui parviendrait à se saisir de lui. Dagobert reçut la récompense et fut grandement loué par le roi Chlother.

    D’autres fois on le voyait couché sur le fumier avec les poules, prenant dans sa main les petits poulets,  leur donnant du grain, du pain trempé, et, lorsqu’ils piaulaient trop, les plaçant dans sa robe. C’était alors le plus doux et le plus gai des enfants.

    Cependant Sadragésile ne l’aimait pas : il disait que sa douceur était de la paresse et sa valeur de la férocité.

    III[modifier]

    Commencement de l’histoire du grand saint Éloi.

    Avec le temps, Dagobert grandissait et se fortifiait ; mais laissons-le grandir, et, sans raconter minutieusement tous les détails de son adolescence, parlons tout de suite de saint Éloi qui arriva vers cette époque à la cour du roi Chlother II et qui devait jouer un si grand rôle sous le règne de son fils.

    Eligius (c’est le nom en latin de messire Éloi) était un petit paysan du Limousin, né à Cadaillac, à ce qu’on croit, un enfant de la vieille Gaule, plein d’esprit et en même temps d’une fort belle humeur. Sa gentillesse l’avait fait prendre en amitié par un orfévre de Limoges qui l’instruisit dans son métier et lui fit faire des progrès si rapides qu’en peu de temps il n’eut plus rien à lui apprendre.

    Ce qui prouve qu’il y a ressource à tout mal et que tel qui a commencé par être d’un naturel  présomptueux s’amende à la fin, c’est l’exemple de saint Éloi qui, en sa jeunesse, avait beaucoup d’orgueil. Voici à quelle occasion et de quelle éclatante manière il fut remis dans les voies de la sagesse.

    Éloi venait de quitter l’orfévre son maître ; mais comme il n’avait pas assez d’argent pour ouvrir une boutique d’orfévrerie, en attendant mieux, il se fit maréchal ferrant.

    Jamais on n’avait vu maréchal qui fût digne de dénouer les cordons de ses souliers.

    Avec son marteau, sa tenaille et son enclume, il faisait des merveilles incomparables. Les fers qu’il forgeait (et il les forgeait sans les chauffer plus de trois fois) avaient exactement le brillant de l’argent poli et ils étaient d’un dessin plein d’élégance. Les clous qu’il préparait pour clouer ses fers étaient taillés comme des diamants. Un fer à cheval fabriqué et placé par Éloi était un véritable bijou qu’on admirait dans toute l’étendue des divers royaumes des Francs. L’orgueil le saisit lorsqu’il vit que son nom jouissait d’une si grande renommée ; il se fit peindre sur sa porte ferrant un cheval et il fit écrire au-dessus de l’enseigne : Eloi, maître sur maître, maître sur tous.

    On fut bien étonné un beau matin de voir cette enseigne ; peu après on s’en plaignit ; les maréchaux ferrants de toute l’Europe murmurèrent ; enfin  le bruit de ces plaintes et de ces murmures monta jusqu’au ciel. Dieu n’aime pas les gens qui ne savent pas dominer leur orgueil, et il se plaît souvent à les humilier.

    Un matin, pendant que saint Éloi achevait un fer, le plus élégant et le plus brillant de tous ceux qu’il avait fabriqués, il vit un jeune homme, vêtu d’un costume d’ouvrier, qui se tenait sur le seuil de sa porte et le regardait travailler. La matinée était belle et fraîche ; le soleil éclairait de grandes pièces d’avoine devant la maison de saint Éloi ; il y avait encore un peu de rosée dans les touffes d’herbes qui couvraient la chaussée. Tout cela fit que saint Éloi se trouva de bonne humeur et demanda à l’inconnu d’un ton assez aimable ce qu’il voulait de lui. « Je voudrais voir si tu es un maître sans égal, comme le disent ta renommée et ton enseigne.

    — A quoi te servira de le savoir ?

    — A cela que, si je vois que tu es plus habile que moi, je me mettrai à ton école.

    — Tu es donc bien habile ?

    — Je le suis assez pour croire qu’on ne peut l’être davantage.

    — Tu n’as donc jamais vu ce que je fais ?

    — Je viens ici pour te voir à l’œuvre.

    — Alors c’est un défi ?

    — Sans doute.

    — Et  combien de fois chaufferas-tu un fer comme
    

    celui-ci ? Tu sais que je n’ai besoin que de trois chaudes.

    — Trois chaudes ! c’est deux de trop.

    — Pour le coup, mon ami, je crois que tu es un peu fou.

    — Eh bien, laisse-moi entrer. »

    L’inconnu prend un morceau de fer, le met dans la forge, souffle le feu, tourne et retourne son fer, l’arrose, le retourne encore, le retire, le porte sur l’enclume. C’est un morceau d’argent irisé de veines bleues, de veines jaunes, de veines roses, doux et souple comme une cire ; il le prend, et, de la main, du marteau, il le façonne sans le remettre dans la forge. En un instant le fer à cheval est achevé et cambré, ciselé comme un bracelet.

    Éloi n’en peut croire ses yeux.

    « Il y a, dit-il, quelque sortilége.

    — Non ; mais je suis, comme tu le vois, passé maître dans le métier.

    — Mais ce fer ne peut être solide.

    — Examine-le. »

    Éloi prit le fer et l’examina ; il n’y vit aucun défaut.

    « Allons, dit-il, je n’y comprends plus rien, mais sais-tu ferrer la bête ?

    — Donne-moi un cheval. »

    Éloi  appela un charretier du voisinage qui amena son cheval, et le voulut, comme c’est la coutume, placer au travail, c’est-à-dire dans l’appareil de bois qui retient le cheval pendant qu’on le ferre.

    « A quoi bon ? dit le jeune maréchal.

    — Comment ! à quoi bon ? mais l’animal ne se laissera pas faire sans cela.

    — Je sais le moyen de le ferrer proprement et promptement. »

    Éloi, au comble de l’étonnement, ne savait que dire ; son rival s’approcha de la bête, lui prit la jambe gauche de derrière, la coupa d’un coup de couteau sans qu’aucune goutte de sang fût versée, mit le pied coupé dans l’étau, y cloua le fer en une seconde, desserra le pied ferré, le rapprocha de la jambe, le recolla d’un souffle, fit la même opération pour la jambe droite, et la fit encore pour les deux jambes de devant. Tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

    « Tu vois, dit-il en finissant, que je m’en tire bien.

    — Oui ; mais je connaissais ce moyen-là ; seulement....

    — Seulement ?

    — Je préférais la méthode ordinaire.

    — Tu avais tort, » ajouta en riant l’inconnu.

    Éloi ne pouvant se résoudre à s’avouer vaincu, dit à ce singulier maréchal de passage : « Reste avec moi ; je t’apprendrai quelque chose tout de même. »

    L’  autre consentit. Éloi, l’ayant installé, l’envoya presque aussitôt dans un village voisin sous prétexte de le charger d’un message, et attendit qu’il passât un cheval à ferrer pour faire ce qu’il avait vu faire et soutenir sa renommée.

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    Cinq minutes après, un cavalier armé de toutes  pièces s’arrêta devant la boutique et dit à Éloi de ferrer son cheval, qui s’était déferré d’un pied de derrière. Éloi, au comble de la joie, s’approcha du cheval après avoir affilé son couteau. Le cavalier sourit ; mais Eloi ne s’en aperçut pas ; il prit la jambe déferrée et la coupa. La bête pousse sur-le-champ des hennissements pleins de douleur, le sang coule à flots, le cavalier s’emporte. Éloi, bien que surpris, ne voulut pas montrer sa honte. « Attendez, dit-il, cela ne sera pas long, et c’est la méthode la meilleure. »

    Puis il mit le pied coupé dans l’étau, cloua le fer, et voulut recoller le pied ferré.

    Le cheval était en fureur ; le sang coulait toujours ; déjà l’on voyait que la pauvre bête allait mourir.

    « Ah ! s’écriait le cavalier en colère, voilà une plaisante enseigne : Eloi, maître sur maître, maître sur tous. Si c’est là ta science, elle ne vaut pas grand chose et te coûtera cher. »

    Éloi, désespéré, ne savait à quel saint se vouer, lorsque son nouveau compagnon revint du village où il l’avait envoyé.

    « Vois, lui dit-il d’un ton triste, vois la besogne que j’ai faite. Je suis puni pour m’être cru aussi habile que toi.

    — Ce n’est rien, répondit l’autre ; je vais réparer le mal. »

    En un instant, la jambe coupée fut remise en bon  état, et le cheval rétabli. Ce que voyant, Éloi avait pris une échelle et un marteau ; sur l’échelle il monta jusqu’à son enseigne ; avec le marteau, il la brisa en mille pièces et dit : « Je ne suis pas maître sur maître ; je ne suis plus qu’un compagnon. »

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    Le cavalier était à cheval ; l’ouvrier inconnu, transfiguré  soudainement, jeune, beau, brillant, la tête ceinte d’une auréole, monta en croupe, et dit à Éloi d’une voix qui répandait des parfums dans les airs et chantait comme la douce musique des orgues : « Éloi, tu t’es humilié ; je te pardonne. Dieu seul est le maître des maîtres. Marche dans les sentiers de l’Évangile ; sois doux et juste ; je ne t’abandonnerai pas. »

    Éloi voulut se jeter à genoux. L’ange et saint Georges, qui était le cavalier armé de toutes pièces, avaient déjà disparu.

    A partir de ce jour, Eloi n’eut plus d’orgueil.

     

    IV[modifier]

    Suite de l’histoire de saint Éloi.


    Éloi, devenu orfévre au bout de peu de temps imagina et fabriqua, comme par enchantement, les plus belles parures. Dieu, qui l’avait corrigé, guidait et faisait réussir ses efforts. En même temps qu’il étonnait tout le monde par son habileté, Éloi consacrait une grande part de son temps à des œuvres de piété et de charité. Dans tous le pays du Limousin on ne parlait que de ses vertus, de sa générosité, de sa patience et aussi de sa douce gaieté qui, plus que tout le reste, consolait les malheureux.

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    Un officier du roi Chlother II, émerveillé de ce  qu’il lui voyait faire, parla de lui et le décida à se rendre dans le nord de la Gaule franque. Il avait alors vingt-neuf ou trente ans. Eloi partit et fut présenté au roi, qui l’employa d’abord à la fabrication de ses monnaies. Chlother eut un jour envie d’un fauteuil d’orfévrerie fine ; il fit appeler Éloi et fit peser devant lui une grande quantité d’or à côté duquel on plaça un grand nombre de pierres précieuses. Éloi emporta ces riches matières dans son atelier. Au bout d’un mois il demanda à Chlother la permission de lui montrer ce qu’il avait fait. « Si vite ! dit le roi ; il paraît que tu ne t’es pas fort appliqué à ton ouvrage et que tu as oublié que c’est pour moi que tu travaillais. Enfin, voyons cela. » Un fauteuil, d’un travail très-ingénieux, est alors dépouillé de son enveloppe ; tout le monde pousse des cris d’admiration ; le roi est ravi. « Seigneur, dit Éloi, ne ferez-vous point peser le fauteuil, afin de savoir si j’ai employé toute la matière ? — Oh ! dit Chlother, je vois bien que tu as une bonne conscience et que tu n’as rien gardé pour toi. » Sur un signe d’Eloi, deux ouvriers apportent un second fauteuil aussi beau, si ce n’est plus beau que le premier. « Voilà, dit Eloi, ce que votre serviteur a pu faire avec l’or et les pierreries qui lui restaient. » Les Francs qui étaient là n’en voulaient pas croire leurs yeux ; le roi lui prit la main en disant : « Mon ami, à partir de ce jour tu logeras avec moi. Fais venir à Rueil [2] tes outils et tes serviteurs : j’irai de temps en temps m’amuser à voir comment tu t’y prends pour créer toutes ces merveilles. » En effet, à partir de ce jour, Éloi fut l’ami de Chlother II, de sa femme, de son fils Dagobert et généralement de tout le monde.

     

    V[modifier]

     Comment Dagobert aimait la chasse passionnément.

    Il n’est pas difficile d’imaginer quelle fut la première jeunesse de Dagobert. La vie des grands personnages du septième siècle ne ressemblait pas beaucoup à la nôtre. Ils passaient la moitié de leur journée à la chasse, accompagnés d’une foule de serviteurs qui leur faisaient comme une armée, et le reste du temps devant leur table, sur laquelle fumaient à la fois les grands quartiers de venaison rôtis et les larges vases pleins de cervoise et d’hydromel. Dagobert, de très-bonne heure, prit goût à ces longs repas et à ces robustes exercices. Il n’était encore qu’un jeune enfant qu’il montait à cheval et suivait son père à la poursuite des daims, des élans, des sangliers et des cerfs qui remplissaient nos forêts.

    Avec les années les forces lui vinrent vite et ce fut l’un des plus déterminés chasseurs parmi les Francs. Les plus lointaines retraites de la grande forêt de Cuisy, qu’on appelle aujourd’hui la forêt de Compiègne, retentissaient du matin au soir du bruit qu’il y faisait en chassant. Il avait un bon chien qui se nommait Souillart comme le chien de saint Hubert. Ce chien-là, Dagobert l’estimait grandement parce que c’était l’animal à la fois le plus hardi  et le plus sage. Si jamais il y eut bête à laquelle il ne manquât que la parole pour qu’on la pût considérer comme l’égale de l’homme, ce fut bien ce bon chien-là, qui d’avance, le matin, indiquait le temps qu’il allait faire, et par des signes non équivoques disait : « Il fera chaud » ou « Il pleuvra » ou même « il y aura défaut ». Pour dire « Il fera chaud, » il tirait la langue longue d’un demi-pied et regardait Dagobert fixement ; pour dire : « Il pleuvra, » il se courbait en pliant les jambes et les cachait sous lui ; pour dire : « Il y aura défaut, » c’est-à-dire « les chiens perdront la trace du gibier, » il courait dix ou douze fois autour de la chambre en changeant de direction à chaque tour. C’était un ami précieux, d’autant qu’il avait une valeur grande et ne craignait pas le danger.

     

    VI[modifier]

    Comment Dagobert se vengea de Sadragésile.

    Sadragésile ne cessait de dire à Chlother que son fils perdait tout son temps à la chasse et qu’il fallait l’empêcher de vivre dans les forêts. Si le gouverneur de Dagobert n’avait eu, en parlant ainsi, que le désir de ramener son élève à l’étude, il ne serait pas trop coupable ; mais c’était, de tout point, une fort vilaine et fort méchante personne. Il ne manquait  pas d’esprit toutefois, et, né dans un rang peu élevé, il avait su faire vite son chemin. Sadragésile était évêque lorsque le roi lui fit quitter l’Église, ainsi que cela se pratiquait quelquefois en ce temps-là, et lui confia l’éducation de son fils en lui recommandant bien de lui enseigner tout ce qu’il convient que sache un grand prince. Sadragésile, afin d’avoir plus de crédit, s’était fait investir du duché d’Aquitaine. Cette élévation rapide lui avait tourné la tête, et il nourrissait en soi le désir de renverser du trône le  roi son maître, ou tout au moins, lorsque l’heure en serait venue, le jeune prince son élève.

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    Il cachait bien ses secrètes pensées devant le roi, mais il n’épargnait pas à Dagobert les marques de sa haine ; il imaginait chaque jour quelque mauvais traitement, sous le prétexte qu’il fallait humilier sa jeunesse orgueilleuse ; il le punissait durement dès qu’il le surprenait en péché de paresse ou d’intempérance. Ce personnage à double face accablait le roi Chlother de flatteries continuelles : il vantait son courage, sa générosité, même sa rudesse, et il finissait toujours ses compliments par un soupir. Le roi lui demandait régulièrement quelle était la raison pour laquelle il soupirait, et il disait que c’était parce qu’il ne voyait que trop visiblement l’inutilité de ses soins pour lui assurer un digne successeur. Chlother II aimait assez ce genre de discours et il donnait à Sadragésile maintes preuves de son affection. C’est ce qui le rendit assez osé pour enfermer Dagobert lorsqu’il faisait de beaux temps de chasse. Sa méchanceté alla même jusqu’à blesser le bon chien Souillart pour que Dagobert fût bien malheureux. Celui-ci supportait son mal sans se plaindre haut, parce que l’amitié que Chlother avait pour le duc d’Aquitaine l’intimidait ; mais il sentait qu’il ne pourrait pas toujours contenir sa colère.

    Un jour que Chlother était allé au loin à la chasse et que Dagobert était resté au logis avec son gouverneur,  Sadragésile, voyant le roi parti, accabla Dagobert des plus sanglants reproches, l’appelant méchant garçon et détestable écolier ; il lui ordonna de s’accuser à haute voix de toutes ses fautes devant quelques domestiques de la maison royale et lui défendit de s’asseoir sur un siége aussi élevé que le sien. Dagobert, à l’âge qu’il avait alors, n’était plus un adolescent ; c’était presque un homme ; il sentit son sang bouillir dans ses veines, il se rappela ce qu’il avait enduré de mauvais traitements, il ne put cacher entièrement son émotion. Comme il ne quittait pas son siége, Sadragésile voulut le prendre par un bras ; Dagobert se lève, prompt comme l’éclair, menaçant comme la foudre, et, marchant vers Sadragésile, se jette sur lui. Sadragésile, pâle de surprise et de rage, fit un faux pas et tomba. Comme il était grand et fort, il se releva, saisit Dagobert et fut sur le point de le renverser. A ce moment, le bon chien Souillart, qui était accouru au bruit de la voix de son maître, entra dans la salle. Il saute à la gorge du gouverneur. Dagobert, profitant de la diversion faite par son chien, se redresse entre les bras de Sadragésile, le maîtrise à son tour, lui lie les mains derrière le dos, et lui coupe les cheveux et la barbe ; c’était la plus grande honte qu’il lui pût faire en ce temps-là. Puis il ordonne qu’on le fouette comme un esclave et se retire.  

    VII[modifier]

    Où il est question de Chlother II et de son humeur farouche.

    Chacun était frappé d’épouvante en songeant à ce que Chlother allait dire lorsqu’il serait de retour. On savait que Sadragésile jouissait de toute sa faveur et on avait tout à redouter de sa colère. Chlother II était en effet un roi sans miséricorde. C’est ici le lieu de rappeler deux traits de son histoire. Quelle ne fut pas sa fureur le jour où il apprit que ses lieutenants avaient été battus du côté de la forêt Noire par le farouche Acrol, roi des Boiares ou Bavarois ! Jamais tempête ne se leva plus impétueuse. En un instant les jeux sont suspendus dans la métairie royale à Clichy ; la corne appelle cavaliers et fantassins ; on part ; sur toute la route l’armée remuante et bruyante voit ses rangs se grossir : bientôt l’ennemi est atteint, il est vaincu. Ivre de joie, Chlother oublie Dieu qui lui a permis de vaincre ; il n’a qu’une pensée, il veut que le bruit de sa vengeance retentisse à jamais dans la postérité. On amène devant lui trente mille prisonniers ; il leur annonce qu’ils méritent la mort et qu’il ne fera grâce qu’à ceux d’entre eux dont la tête ne s’élèvera pas au-dessus de son épée.

    Sur un signe du roi, les prisonniers sont amenés un à  un devant l’épée terrible, que maintient à sa droite un des principaux leudes. Le chef de l’armée vaincue s’avance le premier ; il est d’une taille élevée ; sa belle tête attire les yeux ; son regard plonge fièrement dans les rangs de ses vainqueurs ; il va, d’un bond rapide, se placer à côté de l’épée qui, haute de cinq pieds six pouces, n’atteint guère que ses lèvres : il sourit ; un soldat lui tranche la tête et Chlother reste immobile. Un à un, mille prisonniers  passent ; trois cents vaincus sont décapités. Quand la nuit vint, dix mille prisonniers avaient été mesurés ; trois mille vaincus, d’une taille élevée, avaient été frappés de la hache.

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    Un seul, entre tous, arrivé devant l’épée, s’agenouilla. Chlother, avec un sourire de mépris, accorda la vie à cet homme sans cœur.

    Le lendemain, la fête sanglante se prolonge. Dès la première heure du jour, les vingt mille prisonniers qui restaient défilèrent un à un, le front haut, devant Chlother et devant l’épée. Six mille têtes tombèrent, pas un homme ne fut lâche. Voilà quelles étaient, après la victoire, les réjouissances du fils de Frédégonde. On sait aussi quelle est la manière dont il punit Brunehauld, reine d’Austrasie fille, femme, mère, aïeule de tant de rois, du crime d’avoir été la rivale et l’ennemie de Frédégonde sa mère. Brunehauld fuyait devant son armée. On la découvre, on l’arrête, on l’amène devant lui. Ni les soixante-treize ans de cette reine, ni ses cheveux blancs, ni sa faiblesse, ni son courage, ni sa gloire n’obtiennent grâce. Trois jours durant, placée sur un chameau venu d’Asie, on la promène dans son camp au milieu des huées et des outrages. Trois jours entiers la vieille Brunehauld supporte sans murmurer son supplice. Au matin du quatrième jour, Chlother fait amener un cheval fougueux : par son ordre on saisit la malheureuse reine d’Austrasie ; on l’attache à  la queue du cheval par les cheveux, par un bras et par un pied. Puis, d’un coup de fouet, Chlother chasse le cheval dans la plaine. Il part traînant le fardeau qui l’irrite, et, dans sa course furieuse, il traverse bientôt les champs ; il franchit les buissons qui l’arrêtent, il disparaît. C’est ainsi que Brunehauld avait péri. Chlother n’avait cessé de suivre de l’oeil son cadavre ensanglanté que lorsque le cheval avait disparu entièrement. On se rappelait ce tableau terrible, et on tremblait.

     

    VIII[modifier]

    L’asile des saints.

    Chlother, étant revenu de la chasse, vit à la porte de sa maison Sadragésile qui, les mains jointes et les yeux mouillés de larmes, demandait justice. Comme on craignait d’être victime de sa malignité, les témoins de son châtiment n’osèrent le démentir lorsqu’il eut raconté, à sa manière, tout ce qui venait de se passer. Chlother, transporté de fureur, déclara qu’il tirerait de son fils une éclatante vengeance, et ordonna à ses gens de le lui amener.

    Éloi, qui avait assisté à la punition de Sadragésile et au retour du roi, s’empressa de prévenir Dagobert de ce qui le menaçait, et, le faisant monter sur-le-champ à cheval, il le conjura de se dérober à  la colère paternelle. Dagobert, l’ayant remercié, se mit en route précipitamment. C’était à Rueil que tout ce qui vient d’être raconté avait eu lieu. Où aller ? de quel côté chercher un asile sûr ? Éloi, qui l’aimait beaucoup, courut derrière lui et lui cria de loin le nom de saint Denis. Dagobert songe aussitôt au hameau de Cattuliac qui n’était qu’une petite réunion de chaumières. Là se trouvait une humble chapelle que sainte Geneviève avait fait construire pour honorer le tombeau de saint Denis et de ses compagnons Rustique et Éleuthère, martyrs du temps de l’empereur Domitien. La chapelette tombait en ruine ; on y entrait comme dans un bois ; les ronces et le lierre couvraient l’autel. Dagobert connaissait cette chapelle.

    En peu de temps il eut franchi la rivière à Chatou et, par Argenteuil, tout le long de la Seine, il arriva à Cattuliac. Ceux qui le poursuivaient étaient sur le point de l’atteindre lorsqu’il arrêta son cheval au bas de l’escalier ruiné qui conduisait à la vieille chapelle.

    Dagobert n’eut pas plutôt mis le pied sur le sol sacré, qu’il sentit une sérénité délicieuse qui se répandait dans toute sa personne. Je ne sais quel instinct le poussait vers les tombes couvertes de lierre et lui donnait le conseil de se coucher sur ces tombes comme sur un lit de doux repos. Les satellites de Chlother, sur les degrés de l’escalier, voyaient ce spectacle : ils  s’élancent ; une barrière invisible les arrête ; ils veulent pousser des cris de fureur ; leur voix s’éteint avant d’arriver à leurs lèvres. Vingt efforts furent inutiles. La même force empêcha ces hommes avides de saisir celui qu’ils étaient venus chercher ; ils ne pouvaient s’avancer d’un pas dans le sanctuaire, et tous leurs efforts se brisaient contre une muraille qu’ils n’apercevaient point. Dagobert, couché sur les tombeaux, remerciait Dieu dans son cœur et ne s’occupait pas de ses ennemis. Ceux-ci revinrent à Rueil et racontèrent au roi ce qui leur était arrivé. Dagobert s’endormit d’un doux sommeil.

    Comme il dormait, il vit trois hommes s’élever devant lui dans les airs, vêtus de robes resplendissantes, couronnés d’une auréole et tenant à la main de longues palmes vertes. Celui qui était au milieu lui dit : « Jeune homme, sache que nous sommes ceux dont tu as entendu parler, Denis, Rustique et Éleuthère, qui avons souffert le martyre pour l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ et avons prêché la foi chrétienne en ce pays. Nos corps gisent dans le sépulcre sur lequel tu t’es couché, et c’est nous qui protégeons ton repos. Vois l’abandon dans lequel on a laissé cette sépulture ; regarde en quelle misère est humiliée cette chapelle ; si tu veux nous promettre de la restaurer, de l’embellir et de prendre soin de nos tombes, nous te sauverons du péril où tu es tombé, et nous aurons  soin de rendre ta vie et ta mort agréables à Dieu. »

    Cette vision réveilla Dagobert, qui se promit de ne pas oublier ce que les saints lui avaient dit.

    Chlother II, pendant ce temps, s’était mis en route sur le récit des amis de Sadragésile, et il s’approchait avec une grande multitude de cavaliers. Il arrive au pied de l’escalier ; il s’élance à son tour : la même force l’arrête. Sa fureur veut éclater en menaces : les menaces meurent dans son gosier. Cependant Dagobert se tenait à genoux au pied des tombes et priait. Chlother recule de quelques pas, appelle à lui les plus braves de ses satellites et ordonne de mettre le feu à la chapelle. Ainsi Chlother Ier avait fait périr son fils Chramm dans les flammes. Mais aucune torche ne s’allume. Chlother saisit un javelot et le lance : le javelot tombe inoffensif aux pieds de Dagobert qui se retourne, voit son père et sourit doucement. A la fin le cœur du roi s’apaisa ; il comprit que son fils était placé sous le patronage de saints redoutables, et lui accorda son pardon. Sadragésile fut écarté de Rueil et Dagobert y revint, songeant dès lors à restaurer la chapelle des saints auxquels il devait son salut. 

    IX[modifier]

    Dagobert sur le champ de bataille.


    Délivré d’un mauvais maître, conseillé par Éloi, et sans cesse soutenu par les paroles de saint Denis, Dagobert fit commencer les travaux nécessaires à la restauration de la chapelle, et montra, par toutes ses actions, qu’il avait une âme royale. Chlother détacha de ses États le royaume d’Austrasie et le lui donna, après l’avoir marié à Gomantrude, cousine de sa seconde femme Sichilde. Les noces, faites à Clichy, furent célébrées par tous les poëtes gallo-romains.

    Mais Dagobert était tout jeune encore. Il ne tarda pas à prouver qu’il était digne du trône. Les Saxons, le croyant timide, franchirent l’Elbe et le Véser, pour s’emparer de ses meilleures villes de Germanie. Sans hésiter, Dagobert réunit à Metz une petite armée, franchit le Rhin et marche à l’ennemi. Il était à la tête de ses soldats. L’armée austrasienne, trop peu nombreuse, fut forcée à la retraite ; mais Dagobert se signala par son indomptable courage : l’épée nue à la main, il enfonçait le poitrail de son cheval dans les rangs les plus épais de l’ennemi et les rompait. Un des soldats saxons, s’approchant de lui pendant qu’il repoussait les attaques de tout un escadron, lui dé  chargea sur la tête un coup retentissant : l’épée du soldat fendit le casque ; la peau fut atteinte, et une boucle de cheveux tomba sous le fer. Dagobert se retourne, fond sur le soldat, le saisit d’une main que la colère faisait forte, le place derrière lui sur son cheval et rentre avec son prisonnier dans les rangs de son armée. En un instant sa colère s’était apaisée : « C’est toi, dit-il au prisonnier, qui auras soin désormais de ma barbe et de ma chevelure. » Et il le retint pour son service.

    La boucle de cheveux, envoyée aussitôt à Chlother, l’avertit et du danger où était l’armée d’Austrasie et du courage de son fils. Il accourt, il trouve les deux armées ennemies placées chacune sur une rive du Rhin. A son arrivée, les soldats de Dagobert font retentir les airs de joyeuses clameurs. Berthoald, le chef des Saxons, s’avance et cherche à deviner la cause de cette fête. On lui crie : « C’est que le roi Chlother est avec nous. » Berthoald, pour encourager les Saxons, avait dit que Chlother était mort ; il se sentit le cœur mordu par la rage et affecta de rire en regardant ses soldats. Mais Chlother arrive à cheval, il ôte son casque de dessus sa tête ; ses cheveux blanchis avant l’âge et ses traits bien connus apparaissent aux yeux des Saxons. Berthoald lui lance de loin une grossière injure. Chlother pousse son cheval dans le fleuve, le traverse, atteint son ennemi et combat. Dagobert le  suit à la tête des plus intrépides cavaliers franks ; mais déjà Chlother a mis à mort Berthoald, et Dagobert n’a qu’à fondre sur les Saxons pour les mettre en pleine déroute.

    X[modifier]

    Dagobert est roi des Franks et bon justicier.

    Ce fut sa première victoire. Deux années après, Chlother mourait et lui laissait la Neustrie et la Bourgogne. Haribert, frère de Dagobert, héritait du royaume d’Orléans et de l’Aquitaine. C’était un prince d’un esprit très-simple.

    Dagobert, investi du pouvoir, s’occupa tout de suite de l’avancement des travaux entrepris à Saint-Denis, et aussi du soin de visiter ses États et d’y faire fleurir lui-même la justice. Les rois ne savent pas, d’ordinaire, combien ils auraient de facilité, s’ils le voulaient, à gagner le cœur de leurs peuples. Il ne s’agit pour eux que de ne pas se croire d’une autre essence que le reste des hommes, de comprendre qu’ils ont reçu du hasard le rang qu’ils occupent, et que celui qui est né roi doit toute sa vie aux fonctions tutélaires du trône. Il faut qu’il ne plaigne pas sa peine, qu’il aille par les chemins, qu’il voie les choses par ses yeux, qu’il s’assure par soi-même de tout ce que ses émissaires lui  racontent, et qu’il écoute parler les plus humbles de ses sujets. Ainsi faisait Dagobert, aidé des conseils de l’évêque Arnoul, de saint Éloi et de saint Ouen, l’ami de saint Éloi. La simplicité sied bien aux chefs des peuples. C’est pour donner un prétexte à leurs goûts de luxe, qu’ils parlent quelquefois de la nécessité où ils sont d’avoir autour d’eux une cour pompeuse. La vérité est que les rois qu’on aime et qui sont vraiment puissants, se passent bien de tous ces colifichets. Dagobert fut d’abord un roi tout simple. Sa force éclatait dans sa colère, lorsqu’il avait à punir un rebelle ou à réprimer les injustices de quelque officier qui avait vexé les populations.

    XI[modifier]

    Portrait du roi Dagobert.

    Le bon roi Dagobert, qu’il ne faut pas nous figurer sous les traits d’un vieillard à cheveux blancs, était, vers sa trentième année, un haut et gros gaillard plein de la plus florissante santé. Grand cavalier, grand jouteur, grand chasseur, grand nageur, grand buveur, grand mangeur, grand rieur, il avait les joues pleines et richement enluminées, la barbe rouge, les cheveux longs, si longs même qu’ils lui couvraient le dos jusqu’à la ceinture. Sa bouche é  Boiteau - Légendes pour les enfants (Hachette 1861), figure page 0059.png  tait large et bordée de deux lèvres épaisses ; sa moustache retroussée formait deux panaches sur les coins de cette bouche formidable. Son visage n’était éclairé que par deux petits yeux gris qui ne connaissaient que deux manières de traduire aux gens sa pensée : par d’impétueux éclairs de fureur ou par de longs rires de gaieté.

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    Quant au costume, les jours de fête, c’était celui des Franks qu’il portait. Et ce costume, un historien du vieux temps, le moine de Saint-Gall, l’a décrit à peu près de cette manière : les ornements des anciens Franks, quand ils se paraient, étaient des brodequins dorés, garnis de courroies longues de trois coudées. Des bandelettes de plusieurs morceaux leur couvraient les jambes. Sous ces brodequins ils portaient des chaussettes et des hauts-de-chausses de lin d’une même couleur, mais d’un travail précieux et varié. Par-dessus les chausses et les bandelettes, les longues courroies des brodequins se croisaient et serraient la jambe de tous côtés. Sur le corps se plaçait une chemise de toile très-fine. Un baudrier soutenait l’épée qui était placée dans un fourreau et entourée d’une lanière et d’une toile très-blanche qu’on fortifiait en la frottant de cire. Le vêtement que les Franks mettaient le dernier, et par-dessus tous les autres, était un manteau blanc ou bleu de saphir, à quatre coins, double, et tellement taillé que, quand on le plaçait sur  ses épaules, il tombait par devant et par derrière jusqu’aux pieds, tandis que sur les côtés il s’arrêtait au-dessus du genou. Dans la main droite se portait un bâton de pommier à nœuds symétriques, droit, et garni d’une pomme d’or ciselée avec art et enrichie de pierres précieuses.

    J’oublie les bracelets, les colliers, le bonnet et le manteau de fourrure pour l’hiver.

    Mais Dagobert, qui aimait ses aises, ne s’affublait de ces vêtements que pour les cérémonies ; d’ordinaire il avait de grandes bottes, la braie ou culotte gauloise, et une veste plastronnée de cuir velu ; une ceinture de peau de daim, bouclée par devant, et à laquelle s’attachait son épée, retenait cette veste ; un chapeau fourré lui couvrait la tête. Ainsi vêtu, il montait à cheval et allait à l’église, à la chasse, à la guerre. Il chantait volontiers, et même sur les grands chemins, à la tête de ses compagnons. Saint Éloi ne le quittait guère. On pense bien que lorsque le roi entonnait sa chanson, les hôteliers, les cabaretiers, les cuisiniers et autres gens sortaient de leurs maisons et lui offraient le vin du seigneur. Dagobert vidait lestement son verre, et continuait son chemin. Il n’avait de gardes ni visibles, ni invisibles, et quelqu’un lui ayant dit qu’il ferait bien de placer sous sa veste de buffle une fine cotte de maille d’acier, il répondit en frappant sur sa poitrine : « Crois-tu donc qu’il y ait un bras  assez solide pour traverser cela d’un coup d’épée ? Va, mon ami, on ne peut pas me tuer tout entier en un seul jour. »

    Si ce n’était pas retarder la marche de cette histoire, il faudrait citer ici quelques-uns des mots de Dagobert. Les mots peignent les hommes. Nous n’en rappellerons qu’un ou deux. On lui apprit un jour qu’un des principaux chefs de bandes franques, retiré dans ses domaines, y faisait de la fausse monnaie. C’était un homme qui devait de l’argent à tout le monde. « Je sais, dit Dagobert à ceux qui lui en parlaient, ce qu’il fabrique là-bas ; il ne fait que ce qu’il doit. »

    Souvent il avait de belles paroles pour enflammer le courage de ses soldats. Dans un combat d’avant-garde, il se trouva tout à coup environné par un grand nombre d’ennemis ; on l’entoure, on l’arrête, on lui montre le long de toutes les collines des flots de soldats, qui descendent et marchent contre lui. « Nous sommes ici, s’écria-t-il d’une voix tonnante, non pour les compter, mais pour les vaincre, » et aussitôt il s’élance sur l’ennemi, qui est vaincu.

    Tant il y a que par ses victoires, ses bonnes manières de vivre, sa gaieté et sa sévère justice, il devint promptement populaire.

    Le roi Dagobert était surtout cher aux Parisiens auprès desquels il vivait et qu’il visitait souvent.  

    Il demeurait le plus souvent à Clichy, le pauvre sire, et s’y ennuyait volontiers de temps en temps. Clichy avait alors un nom latin : Clippiacum[3]. Je parle de Clichy-la-Garenne, de ce vilain village qui, aujourd’hui, grille au soleil dans une plaine blanche et nue, le long de la Seine, entre Neuilly et Saint-Denis, de Clichy qui est en face d’Asnières et qu’entourent à perte de vue des plantations de betteraves. Dagobert y vivait donc.

    Pour ne pas mentir, son Clichy à lui était alors un peu moins laid que le Clichy qui nous appartient. Les chemins de fer qui passent par là n’envoyaient pas leur fumée dans les arbres et ne faisaient tousser personne sur les bords de la rivière ; la plaine, moins exclusivement couverte de betteraves, ne s’arrêtait pas court devant les maisonnettes de Batignolles ; elle s’élevait peu à peu et formait un plateau boisé qui descendait en collines du côté de Paris. De la Seine à la Seine il y avait une forêt touffue ; les prés l’entouraient d’un tapis moelleux qu’émaillaient les pâquerettes et les fleurs de la luzerne. Là où est la chaussée d’Antin et où piaffent dans leurs écuries de marbre les chevaux des banquiers, il se trouvait un délicieux ruisseau bordé de cresson, abrité par les saules et les osiers, çà et là  paré de touffes de myosotis. Les biches erraient sur la rive. Du côté de Montmartre, de plus grands arbres élevaient leurs rameaux ; les buttes, ces affreux amas de plâtre dont l’aspect aujourd’hui blesse les yeux, ces buttes-là étaient toutes vertes : les lièvres y faisaient leurs gambades dans le thym. Il fallait aller jusqu’aux coteaux de Saint-Chaumont, où est Belleville, pour trouver un petit village. Tout le reste du pays était prairie et bois, bois et prairie, et la plaine de Saint-Denis, qui a dix fois plus de choux que la plaine de Clichy n’a de betteraves, était encore bois et prairie, prairie et bois jusqu’à Aubervilliers et bien au delà.

    Il y a aujourd’hui près de Clichy, toujours sur la rivière et en suivant le cours de l’eau, un village qui s’appelle Saint-Ouen. On y a devant soi une île assez gentille, quelque peu ombragée, pourvue de cabarets, et fréquentée par les gens qui aiment à attendre trois heures, la ligne à la main, un barbillon de Seine. Voilà le vrai pays de Dagobert du temps de sa simplicité. Le village de Saint-Ouen n’existait pas ; mais le saint homme dont le nom a été donné à ce village était l’ami intime de saint Éloi, et, par conséquent l’un des amis intimes de Dagobert. La métairie du roi s’étendait de Clichy à Saint-Ouen, tout le long du fleuve. Oui, la métairie ; de palais, de château, pas même l’ombre.

    Une porte telle quelle, comme il y en a à l’entrée  de toutes nos fermes. Point de fossés, point de tourelles, pas de pont-levis, pas de créneaux, de mâchicoulis, de fauconneaux ; à peine une sentinelle. Dagobert, il faut l’avouer, ne s’arrangea pas longtemps de la simple métairie de ses pères.

    XII[modifier]

    Dagobert devient gourmand, orgueilleux et cruel.

    On parlait de Dagobert dans toute la Germanie, en Italie et en Espagne. Sa renommée était allée bien plus loin : on parlait de lui à Constantinople comme du modérateur suprême des destinées du monde ; on lui envoyait, par respect, mille présents venus de l’Orient, de la Chine et de l’Inde : de l’or en poudre, du corail, des étoffes de crêpe, des châles, de l’ivoire, du baume, du thé, des perles et des éléphants.

    Le bruit de sa renommée l’enivra, la splendeur des tributs qu’on lui envoyait l’éblouit. Dagobert tomba tout à coup dans le vice. Il oublia les grands saints Denis, Rustique et Éleuthère ; il ne donna plus d’argent pour la continuation des travaux de leur chapelle, que les ronces et le lierre envahirent de nouveau. Il n’écouta ni Arnoul, ni Éloi, ni Ouen. Il prit goût aux étoffes d’or, aux pierres précieuses, aux animaux rares, aux luxueuses curiosité  s de l’Orient. Tout l’argent du trésor servit à l’achat de marbres et d’ivoire, pour qu’il y eût un palais magnifique à la place de la métairie de Clichy. Dagobert équipa des vaisseaux qui allèrent chercher en Syrie des soieries et des parfums ; il changea son costume et celui de ses officiers ; il n’employa plus saint Éloi au règlement des affaires de l’État, mais à la fabrication des meubles les plus  riches. Ses mœurs se corrompirent : il devint très-gros mangeur, puis mangeur insatiable ; il s’adonna enfin à l’ivrognerie ; il prit plusieurs femmes ; il cessa d’aller visiter les églises ; il passa presque toutes ses journées à la chasse avec trois chiens favoris, qui étaient fils du bon chien Souillart et qui s’appelaient César, Hercule et Bellérophon. Pour peu qu’on lui eût déplu, il ne parlait que de fers, de cachot et de décollation. Ce qui lui restait de belle humeur ne reparaissait qu’au milieu des festins, et lorsqu’il avait à sa table quelque pauvre hère.

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    Aussi entra-t-il dans le chemin des iniquités. Il commença par envahir les États de son frère, le simple Haribert, qui mourut ; puis il s’arrangea pour que Hilpérik, fils de Haribert, disparût tout à coup. Un pareil crime excita l’indignation de saint Éloi, qui se retira dès lors à Rueil. Saint Ouen alla à Rouen, sur l’ordre du roi.

    Une guerre s’étant élevée vers les frontières de l’Est, Dagobert fut vaincu par les Vénèdes, qui avaient pour roi un ancien marchand frank, nommé Samo. Cette défaite enflamma son courroux et le poussa à commettre la plus criminelle de ses mauvaises actions. Neuf mille familles bulgares, chassées de l’Orient par les Avares, s’étaient réfugiées en Germanie et avaient demandé asile à Dagobert. Il leur avait assigné pour résidence le pays des Bavarois,  et ces neuf mille familles, s’y étant disséminées, y vivaient tranquillement de l’agriculture. Vaincu par les Vénèdes, Dagobert se rappela que les Bulgares avaient la même origine que ses vainqueurs, et quoiqu’il n’eût pas même un soupçon à concevoir sur leur conduite, dans un moment d’ivresse, il donna l’ordre de les faire tous massacrer. On reconnaissait là le petit-fils de Frédégonde. L’ordre épouvante ceux qui le reçoivent ; ils se le font répéter avant de le transmettre. La stupeur peinte dans les yeux de tous ceux qui l’environnaient ne détourna pas Dagobert de sa résolution effroyable. Un corps de cavalerie envahit le pays des Bavarois, et fondit à l’improviste sur les villages des Bulgares. Il ne s’échappa que sept cents personnes de ce carnage.

     

    XIII[modifier]

    Le dernier festin joyeux de Dagobert.

    Pour ne plus s’exposer à un échec semblable à celui que les Vénèdes lui avaient fait subir, Dagobert redoubla de sévérité dans son royaume ; il rendit la discipline de ses troupes aussi rigoureuse qu’il le put, et il se décida à réduire à l’obéissance deux contrées des Gaules, qui dans leurs âpres retraites avaient conservé leur indépendance. Les Bretons,  conduits par Judicaël, et les Vascons des Pyrénées, sous divers chefs, ne reconnaissaient pas son autorité, et, de temps en temps, lorsque les moissons étaient mûres ou que la vendange était prête, ils fondaient, pour les dépouiller, sur les plaines de l’Anjou et de la Touraine, ou dans les vallées de la Garonne. Dagobert lance deux armées ; les Bretons et les Vascons, après une lutte opiniâtre, passent sous le joug du vainqueur. Dagobert ordonne que Judicaël et les chefs des Pyrénées viennent dans son palais neuf de Clichy, et il leur fixe un même jour pour les y recevoir en suppliants.

    C’était à l’heure la plus chaude du jour. Une grande table est dressée, couverte de nappes de pourpre et de vaisselle d’or, dans une salle de marbre. Les mets fument ; le gibier même du roi repose sur un grand plat d’émeraude, les vins les plus fameux étincellent dans des vases de cristal. Les murs sont tapissés de peaux de lion ; des parfums choisis sont allumés dans des réchauds ; des guirlandes de roses s’enlacent autour des colonnes. Judicaël et les chefs vascons, dans une humble posture, attendent à la porte de la salle la venue de Dagobert. Il entre suivi de sa cour. Éloi et Ouen, rappelés, l’accompagnent ; ses trois chiens favoris, César, Hercule et Bellérophon, aboient autour de lui. Dans la foule des courtisans on aperçoit un pauvre  paysan, que le roi a depuis quelques jours fait son commensal.

    Judicaël et les Vascons se prosternent. D’une voix de tonnerre le roi leur dit : « Ah ! ah ! vous voici à mes pieds ; nous verrons tout à l’heure ce que nous ferons de vous. Cependant mettons-nous à table ? » Certes, Judicaël était brave ; il n’osa pourtant pas se placer à la droite de Dagobert, sur le siége qu’on lui avait préparé, et il alla s’asseoir à l’extrémité de la table. Dagobert, tout glorieux, fit commencer le repas, qui fut long et bruyant. L’ivresse s’étant emparée de lui, il se mit à chanter et à railler les convives. Toutefois il était ce soir-là d’une humeur assez joyeuse, et il dit qu’il recevait la soumission des Vascons et de Judicaël, et que les reconnaissant pour de braves capitaines, il les chargeait de gouverner leur pays sous son nom. Puis, s’adressant à Babolein, son commensal, qui était vis-à-vis de lui : « Et toi, dit-il, l’homme aux discours simples, voyons si tu es digne que je te confie aussi quelque gouvernement. » Tout le monde fit silence, parce qu’on attendait avec beaucoup d’anxiété les questions de Dagobert et les réponses de Babolein. Babolein, il faut le dire, était un paysan sans finesse qui, plein de bon sens, disait toujours tranquillement sa pensée, et dont Dagobert paraissait entiché depuis quelque temps. Voici quel fut leur dialogue.

    « Le  Roi : De quoi les peuples ont-ils le plus grand besoin ?

    Babolein. De la paix.

    — Et que pensent-ils de la gloire ?

    — Ils pensent que, s’ils l’aiment, ils la payent trop cher !

    — Ils n’estiment donc pas les grands guerriers ?

    — Ils les craignent. D’ailleurs si l’on se battait la nuit, il n’y aurait pas tant de grands guerriers.

    — Quel est pour eux le plus grand des maux ?

    — La guerre.

    — Mais quand la guerre est juste....

    — Il n’y a pas souvent de juste guerre.

    — Allons, petit Babolein, vous ne savez ce que vous dites.

    — Je sais que ce que je dis n’entre pas loin dans une oreille royale.

    — Eh quoi ! ne respecterais-tu pas tes maîtres ?

    — Je n’ai de maître que Dieu.

    — Et le roi ?

    — Le roi fait son métier, moi le mien ; je lui obéis avec plaisir quand il m’ordonne d’être heureux.

    — Ce Babolein, dit Dagobert en se tournant vers saint Éloi, a la langue bien pendue. »

    Saint Eloi crut que Dagobert allait se mettre en colère ; il jugea prudent d’intervenir.

    « Mais, mon ami, dit-il à Babolein, n’y a-t-il pas quelque distance entre le roi et toi ?

    — Il  y a en ce moment entre lui et moi la largeur d’une table.

    — Bien, dit Dagobert. Voilà un gaillard qui fait peu de cas de ma puissance et de moi-même. Babolein, que ferais-tu si tu étais roi ?

    — Je ferais bonne justice et bonne chère.

    — Aurais-tu une belle cour ?

    — J’aurais une basse-cour seulement.

    — Aurais-tu des ministres ?

    — J’épouserais une femme douce, active et jolie.

    — Des favoris ?

    — Mon favori serait le plus habile cuisinier.

    — Et voilà ton rêve ?

    — C’est le rêve du bonheur universel. Je ferais la paix partout. Dès que les hommes n’auront plus la guerre à craindre, ils seront heureux tout seuls. »

    Dagobert se leva brusquement et dit : « Babolein, tu as des idées qui me conviennent tout de même, quoiqu’elles soient absurdes. Je veux faire quelque chose pour toi ; buvons ensemble. »

    Toute l’assemblée enviait l’heureuse fortune du pauvre Babolein. Il faut dire que ce n’était pas seulement à cause de ses discours que le roi l’estimait ; il faisait aussi le plus grand cas de la manière aisée et toute naturelle avec laquelle cet homme des champs buvait sans sourciller une dizaine de grandes mesures de vin. Dagobert, quand il était ivre, faisait  un bruit de diable ; Babolein ne rougissait même pas et ne remuait pas sur sa chaise.

    « A la mémoire de l’empereur Probus ! dit Dagobert. Voilà un prince qui a eu soin de ce pays-ci ! Il a planté les vignes de Bourgogne. Allons, Babolein, et vous autres tous, encore une belle coupe en l’honneur de Probus, l’empereur de Rome ! »

    A ce moment, il n’y avait plus guère qu’une dizaine de Franks assez braves en boisson pour tenir tête au roi et accompagner Babolein ; les autres étaient déjà vaincus par l’ivresse et restaient silencieux. « Qui sera roi du festin aujourd’hui ? s’écrie Dagobert. Qui est-ce qui a encore soif ? » Babolein seul, sans un geste inutile, montra qu’il pouvait boire. « Et quel vin veux-tu ? » Babolein, du doigt, montra une jarre de grès qui contenait bien trois bons litres, et qui était pleine d’un vin de Narbonne parfumé d’une odeur de violette. On mit la jarre près de lui, et, à petits coups, sans mot dire, il la vida.

    « C’est toi, dit Dagobert, qui es le roi. » Et se relevant avec effort : « Cet homme-là, je le proclame roi ; je lui donne le pays d’Yvetot en Neustrie ; il y fera fleurir les préceptes de sa sagesse ; on verra dans quelques siècles ce que la postérité en pensera. » Voilà comment Babolein 1er devint roi d’Yvetot.

    La postérité n’a pas dit de mal de ce monarque.

    « Et  maintenant, ajouta Dagobert, que justice a été rendue à messire Babolein, enlevez ces plats et apportez le vin de Chypre. De toute la nuit nul ne sortira de cette salle. Le roi ordonne de grandes libations. »

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    Les grandes libations commencent. Sur l’ordre du roi, on réveille ceux qui dorment, on force à se tenir droits ceux qui sont tombés à terre ; ce n’est  plus une fête, ce n’est pas même une débauche, c’est un supplice que Dagobert inflige à ses amis. Saint Éloi et saint Ouen se promènent avec anxiété à l’un des bouts de la salle ; leur visage est empreint d’un sentiment de tristesse extraordinaire. Autour du roi cinq ou six leudes à peine font mine de comprendre ce qu’ils font, de parler, de chanter et de choquer des verres vides. Le vin ruisselle sur la table. Dagobert lui-même ferme déjà les yeux. Judicaël frémit de colère et d’indignation sur son siége reculé.

    L’air est comme chargé de vapeurs pesantes.

    « Qu’on ouvre les fenêtres, dit le roi en balbutiant ; qu’on les ouvre, ou nous périrons étouffés. » Les fenêtres sont ouvertes ; mais quel spectacle ! De toutes parts le ciel est envahi par des nuages noirs ; on dirait qu’un voile épais en cache la figure ; des torrents de pluie tombent, comme des cascades, sur toute la campagne. Les vents hurlent dans les bois ; les ruisseaux, débordés, heurtent les arbres et les renversent ; le ciel noir est à chaque instant traversé par les flèches rapides de la foudre. Un bruit de tonnerre formidable et incessant domine tous ces fracas. Jamais plus horrible tempête n’est venue fondre sur la terre ; il est impossible qu’on tienne ses yeux ouverts en face de ces éclairs qui les pénètrent et les déchirent.

    Dagobert et les siens se réveillent ; l’effroi a chassé  l’ivresse ; le roi fait un signe pour qu’on ferme les fenêtres, mais tous les efforts sont impuissants : le vent brise les volets qui volent en éclats. L’eau de cette pluie affreuse entre dans la salle. Tout à coup un coup de tonnerre gigantesque retentit : les plus émus se mettent à genoux ; tous gardent le silence.

    Trois coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s’ouvre comme d’elle-même. C’est un ermite à longue chevelure et à longue barbe blanche. Il s’avance vers le roi, que sa vue étonne et qui reste muet. Ses vêtements sont déchirés par les ronces ; le sang coule de ses mains déchirées ; de ses cheveux coule l’eau de la pluie ; il s’avance encore, il arrive au pied du trône. Une crainte involontaire a saisi toutes les âmes. Cependant l’orage s’est calmé, et il s’est fait dans les airs un silence qui va donner à la voix de l’ermite une vibration terrible.

    A la fin, le voyant si près venu et se croyant obligé à parler en roi, Dagobert lui dit : « Qui es-tu et que viens-tu faire ici ?

    — Je suis un humble ermite des bois ; je viens t’avertir....

    — Tu choisis mal ton temps pour te mettre en route.

    — Ne ris pas de ton serviteur ; la colère de Dieu t’en ferait repentir vite.

    — Tu as la voix bien fière et bien sonore.  

    — Je t’ai dit que je suis le clairon de la justice de Dieu.

    — Que viens-tu donc faire ici ?

    — T’avertir de tes iniquités.

    — Reviens un autre jour.

    — Eh quoi ! tu me chasseras de ton palais par cette nuit d’orage ?

    — L’orage a fui loin de nous. Prête l’oreille, ermite des bois ; entends-tu comme l’eau tombe maintenant goutte à goutte ; les feuillages mouillés se redressent ; dans un quart d’heure la lune éclairera ta route. Tu t’es trompé ; tu as peur de tout ce vacarme ; tu as pris ce tapage pour la voix de Dieu.

    — Non, je ne me suis pas trompé ; je viens de loin. Sulpice, évêque de Bourges, m’envoie pour que je te dise que tu es coupable. J’ai mis cinq jours à venir ; mais je te parlerai. Tu dépouilles les églises, tu fais gémir le peuple sous les impôts. Sulpice espère que tu écouteras sa prière et que tu feras cesser ces maux. O roi ! reviens aux voies de la justice par lesquelles tu es entré dans ta puissance et dans ta renommée ; soulage le peuple et ne dépouille plus l’Église, qui a besoin d’être riche pour les pauvres.

    — Voilà un beau parleur, décidément, dit Dagobert, et qui vient dans un moment choisi à merveille. Puisqu’il ne veut pas s’en aller, mettez-le dehors ; les chemins s’essuieront bientôt. »  

    On chasse l’ermite, on referme à demi les fenêtres qui ont gardé leurs volets, et le vin coule de nouveau dans les coupes. Mais Éloi, Ouen et Babolein ne cachent pas le pressentiment qu’ils ont de quelque vengeance divine.

    A peine cinq minutes se sont écoulées que les fenêtres s’ouvrent avec fracas ; le toit même gémit ; les murs tremblent. L’orage, avec plus de fureur encore, est venu s’abattre sur la maison royale, sur les jardins, sur les forêts qui l’entourent. Un éclair siffle dans la salle ; en même temps le fracas de la foudre retentit ; la foudre passe, tonne, renverse les coupes, brûle les lambris dorés, et s’échappe. Trois nouveaux coups frappés sur la porte se font entendre ; la porte s’ouvre. C’est saint Amand, l’évêque des campagnes, le pieux et vénéré Amand, qui, en robe blanche, le crucifix à la main, s’avance vers le roi et, au milieu d’un silence effrayant, lui dit : « Roi Dagobert, la fin de ta vie approche. Tu as été juste : pourquoi as-tu cessé de l’être ? Rappelle-toi Haribert ton frère, Hilpérick ton neveu, et les Bulgares, les hôtes désarmés. Quel compte rendras-tu à Dieu de leur mort ? Roi Dagobert, tu bois aujourd’hui pour la dernière fois le vin de la prospérité. Saint Denis te parle et te condamne par ma bouche. » Et saint Amand se retire sans que personne ait fait un geste, ni soufflé un mot.

    Mais Dagobert se réveille de son étonnement,  remplit son verre et, avant de boire : « Allons, allons, dit-il ; je mettrai demain tous ces gens-là à la raison. Vous autres, vous avez donc eu peur ? Ne voyez-vous pas que c’est une scène de comédie que j’ai montée pour éprouver vos esprits ? »

    Babolein osa l’interrompre.

    « Et l’orage, dit-il, est-il aussi de votre invention ?

    — Babolein, mon compère, va régner à Yvetot et ne te mêle plus de ce qui se passe ici. L’orage est venu parce que j’en avais besoin. Or çà, buvons bien. » Et il but toute la nuit.

    XIV[modifier]

    Repentir de Dagobert.

    Le lendemain, couché sur son lit, Dagobert gémissait. Une fièvre ardente s’était emparée de lui. Dans ses rêves agités il avait revu saint Amand ; il avait entendu, une fois encore, l’implacable arrêt qui l’avait frappé. Le repentir entra peu à peu dans son âme. Saint Éloi, averti de l’état du roi, demanda à être admis auprès de lui, et, ayant été reçu, lui tint les discours les mieux faits pour le ramener au bien.

    Dagobert écouta en silence son fidèle ami ; puis il jura devant lui de renoncer à ses chasses et à ses banquets, de reprendre le chemin qu’il avait suivi  d’abord, d’être roi paternel et bon justicier. Saint Éloi lui promit que Dieu n’appesantirait pas sa main sur sa tête, s’il avouait ainsi et réparait ses fautes.

    A partir de cette heure, Dagobert changea de vie ; il aima moins la chasse ; il songea à se placer, contre les colères de Dieu, sous le patronage du grand saint Denis. Néanmoins sa gaieté, pour devenir plus douce, n’en fut pas moins agréable à ses sujets. Les grâces du roi se répandirent sur ceux qui les méritaient ; les bénédictions de la multitude montèrent au ciel pour désarmer Dieu.

    XV[modifier]

    La basilique de Saint-Denis.

    Nous avons vu comment, dès les premiers jours de son règne, Dagobert avait voulu commencer les travaux qu’il avait promis d’exécuter pour la gloire de saint Denis ; mais il n’avait été fait jusque-là que fort peu de réparations dans la chapelle. L’activité des ouvriers ne dut plus désormais se ralentir.

    Il orna, dit la chronique, d’or pur et de pierres précieuses les monuments des martyrs, et, après avoir merveilleusement décoré le dedans de l’église, il couvrit aussi d’argent pur l’extérieur de la voûte sous laquelle étaient déposés les corps de saint Denis et ses compagnons. Il assigna pour les luminaires  de l’église cent sous d’or, pris sur les droits de douane que lui payait chaque année la ville de Marseille. Les agents du roi, à mesure que le payement se faisait, devaient acheter de l’huile et la remettre aux envoyés de l’église. Il fit placer, en face de l’autel, une cassette d’argent pour recevoir les aumônes offertes par les fidèles, et qui devaient être ensuite distribuées aux pauvres de la main même des prêtres, afin que, selon le précepte de l’Évangile, ces aumônes demeurassent secrètes, et que le Dieu tout-puissant, qui voit toutes les choses cachées, les rendît au centuple dans le ciel. Il ordonna qu’annuellement, d’un mois de septembre à l’autre, il enverrait lui-même à cette cassette cent sous d’or, et voulut que ses fils et tous les rois francs ses successeurs n’oubliassent jamais d’y faire porter chaque année le même nombre de sous d’or. C’était aux pauvres seuls que ces cent sous devaient être distribués, et nul n’en devait rien détourner ; car il voulait que, tant que durerait le royaume, moyennant cette offrande des rois et ce qu’il plairait à Dieu d’y faire ajouter par d’autres personnes, les pauvres et les voyageurs trouvassent toujours là de quoi se soulager. Outre de nombreux et riches domaines qu’il donna à la basilique des bienheureux martyrs, il concéda aux moines qui priaient Dieu dans cette église le tribut annuel de cent vaches que lui payait le duché du Mans, afin qu’ils prissent plaisir à invoquer pour lui le Seigneur et les saints martyrs.

    Il commanda en même temps à saint Éloi qu’il forgeât une grande croix pour mettre derrière le maître autel de l’église, la plus riche et la plus habilement faite qu’il pût l’imaginer. Le saint homme la fit telle, avec l’aide de Dieu, de pur or et de pierres précieuses, que l’œuvre fut regardée comme la plus rare des merveilles.

    Saint Éloi qui, dit toujours la chronique, était entouré de mendiants comme une ruche de mouches, ne s’était jamais éloigné des voies du Seigneur ; mais il avait quelquefois sacrifié au monde : dans les derniers temps de la vie de Dagobert, il s’était tout à fait séparé, et saint Ouen aussi, de ce monde si dangereux. Ils vivaient dans la retraite en attendant qu’ils devinssent, saint Éloi, évêque de Noyon, et saint Ouen, évêque de Rouen, ce qui arriva après la mort de Dagobert. Saint Éloi, en cette retraite, vit son habileté croître chaque jour, et il en consacra toutes les ressources aux travaux de l’orfévrerie religieuse. C’est par ce moyen qu’il donna à la basilique de Saint-Denis une parure sans pareille. Il faut voir dans les livres de ceux qui ont raconté l’histoire de la basilique quelles furent les belles choses qu’il imagina, comme le tombeau des saints, un dôme à colonnes, tout de marbre, d’or et de pierreries, comme l’autel avec sa boiserie rehaussée de feuillage d’or, et décorée de fruits de perles.

     

    XVI[modifier]

    Mort de Dagobert.

    Dagobert avait trois fils qui, tous les trois, après lui, sont montés sur le trône : Sigebert, né en 630, Chlodowig II, né en 634, et Thierry III. Le nom de Dagobert, en langue franque, signifie brillant comme le jour ; Sigebert signifie brillant par la victoire ; Chlodowig signifie illustre guerrier, et Thierry brave parmi le peuple.

    A la suite du grand festin durant lequel l’ermite et saint Amand avaient parlé, une maladie de langueur s’était emparée de Dagobert ; mais les soins de ses amis prolongèrent sa vie de quelques années. Il était rentré tout à fait dans les chemins de sagesse et de justice. Le royaume était heureux. Tout à coup on vit dépérir le roi : il s’arrêta, à cause de sa faiblesse, dans sa métairie d’Épinay-sur-Seine, et, le 19 janvier 638, il rendit l’âme à Saint-Denis où il s’était fait transporter.

    Un peu avant de mourir, lorsqu’il eut congédié ses amis, Dagobert avait fait venir ses chiens et les avait caressés doucement : « Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte, » leur dit-il. Par un article de son testament, Dagobert les léguait à saint Éloi,  avec prière de les soigner toute leur vie et de ne les plus mener à la chasse. Saint Éloi accomplit religieusement la volonté du roi.

     

    XVII[modifier]

    Funérailles de Dagobert.

    Aussitôt que le roi fut mort, commença la cérémonie des funérailles. On avait coutume, en ce temps-là, de tenir prête pour l’heure de la mort une statue du roi, faite de bois et de cire, parfaitement bien peinte, de grandeur naturelle, et vêtue de la même manière que le roi s’habillait en santé. Cette effigie, pendant trois jours et trois nuits, représentait le roi défunt et recevait les hommages de ses serviteurs. On prit donc la statue royale, on la leva le matin, on la mit dans la chambre du Conseil, on la promena dans le chariot du roi, et on lui servit les plats qu’aimait Dagobert.

    César, Hercule et Bellérophon, qui se faisaient vieux, mais qui portaient bien leur vieillesse, furent induits en erreur lorsqu’ils virent cette effigie de leur maître ; ils jappèrent joyeusement. Ce spectacle fit pleurer les serviteurs du roi.

    A quoi bon essayer de peindre la douleur des Parisiens lorsqu’ils apprirent la mort du roi, la douleur des moines de Saint-Denis, et celle des  porteurs de sel qui, suivant le droit de leur corporation, portèrent le corps du roi de son lit de mort jusqu’en sa tombe ? Sur cette tombe, on a longtemps admiré un bas-relief qui représentait une scène miraculeuse. C’est ici le lieu de rappeler ce qui se passa peu de temps après la mort de Dagobert, et d’invoquer le témoignage des Grandes Chroniques de France, conservées avec l’oriflamme dans le trésor de la basilique de Saint-Denis.

     

    XVIII[modifier]

    La vision de messire Jean le solitaire.

    En ce temps-là Ansouald, évêque de Poitiers, était allé en Sicile. Sur sa route, il rencontra une île qu’habitait un saint homme nommé Jean. Ce saint homme le reçut avec une grande charité. Quand ils eurent longtemps parlé de la joie du paradis, le saint homme ermite lui demanda, puisqu’il venait de France, de l’instruire de la vie et des mœurs de Dagobert, roi des Franks. Quand le bon vieillard eut entendu ce que l’évêque lui dit, il commença à témoigner une grande joie, disant que ce n’était donc pas une folle vision qu’il avait eue, et il lui raconta la merveilleuse scène dont il avait été témoin. « Un jour, dit-il, que je m’étais couché sur le bord de la mer, à côté d’un tamarin, pour reposer  mes membres fatigués par l’âge et le travail, un homme qui avait une chevelure blanche vint à moi, me dit de me lever sur-le-champ et d’implorer la miséricorde de Notre-Seigneur Dieu pour l’âme de Dagobert, roi des Franks, qui, à cette heure même, trépassait. Comme je me préparais à lui obéir, je vis en la mer, assez près de moi, une troupe tumultueuse de diables qui emmenaient dans une nacelle l’âme du roi Dagobert qui venait de trépasser ; ils la battaient, la tourmentaient et la menaient droit vers la chaudière qui est cachée dans les flancs sulfureux du mont Etna. L’âme criait et appelait sans cesse trois saints du Paradis : saint Denis de France, saint Maurice et saint Martin. Presque aussitôt je vis des foudres jaillir du ciel, et descendre les trois glorieux saints, vêtus de robes blanches.

    « Je leur demandai avec grand’peur qui ils étaient ; et ils me répondirent qu’ils étaient ceux que Dagobert avait appelés, Denis, Martin et Maurice, qu’ils venaient pour le délivrer des tourments de l’enfer et qu’ils allaient le porter dans le sein d’Abraham. En effet, ils se jetèrent sur les démons qui disparurent ; ils prirent l’âme délivrée et la portèrent dans le royaume de la joie éternelle. »

    Ainsi fut accomplie la promesse de monseigneur saint Denis le martyr.

    Nous croyons sans peine que si saint Denis a fait une promesse à Dagobert, il l’a tenue ; et, ravi de  savoir l’âme du roi en jouissance des voluptés du ciel autant que désireux de clore cette histoire qui, aujourd’hui encore, est attestée par les vieilles chroniques, par la sculpture du tombeau de Dagobert à Saint-Denis et par un fauteuil du Musée des Souverains, nous dirons seulement ce qui suit :

    Dagobert, de noble mémoire,
    Était un prince généreux.
    C’est quelque chose pour sa gloire
    Que son nom, qui se fait si vieux,
    Reste si jeune, et que l’on chante
    Encore aujourd’hui ses exploits.

    D’où vient cette gloire éclatante ?
    D’où vient que Franks et que Gaulois
    De ce monarque redoutable
    Ont conservé bon souvenir ?
    Il aimait la chasse et la table
    Et ne pouvait se soutenir
    Le soir, au sortir de l’orgie.
    Il fut impie et fut cruel.

    Est-ce que c’est déplaire au ciel
    Que de boire de l’eau rougie ?
    Que d’être sobre en ses festins
    Et de n’aller tous les matins
    Chasser le cerf ou bien la biche ?
    Faut-il enfin, pour être riche
    De renommée en l’avenir,
    Dans les mêmes erreurs venir,
    Imiter en tout ce sauvage

    Et très-emporté Dagobert ?

     


    Non ; mais il faut être assez sage
    Quand on est roi (ce qui vous perd)
    Pour croire qu’un prince peut rire
    En même temps que gouverner,
    Qu’on double souvent son empire
    Lorsqu’en riant l’on sait régner,
    Qu’un sceptre rude par soi-même
    Sur les petits frappe trop tôt,

    Et que tout roi qui veut qu’on l’aime
    Doit être un peu roi d’Yvetot.

    Le peuple vous en tient grand compte
    Et sa voix jusques au ciel monte.

    Et puis Dagobert eut l’esprit
    (Voyez un peu comme il finit)
    De faire à temps sa pénitence.
    Le tout n’est pas comme on commence ;

    Le principal est de finir.
    C’est ainsi que le repentir
    Est la vertu par excellence
    Et celle qui dans la balance
    Doit le plus de place tenir.

     

    **************

    1. Note 2 : Il y a comme cela cinq ou six chansons très-fameuses qu’il ne faut pas regarder de trop près si l’on ne veut pas qu’elles perdent leur charme. La chanson dubon roi Dagobert et du grand saint Éloi est peut-être celle qu’il faut se rappeler du plus loin. On ne s’explique même pas bien la fortune de ces couplets que le premier venu a écrits sans rimes ni raison et sans beaucoup d’esprit. Il faut que l’air sur lequel on les chante soit très-ancien et qu’il retentisse depuis quelques centaines d’années, matinal et sonore comme un chant de cor de chasse, dans la mémoire des générations. C’est l’air qui est gai et qui parle un langage ; la chanson, sauf votre respect, est assez bête.
    2. Aller Note 3 : Rueil est un des plus anciens villages des environs de Paris. Grégoire de Tours en a parlé. On l’appela successivement Rotolajum, Rotolajensis Villa, puis Riolium ou Ruoilum et enfin Ruellium. Les rois de la première race y avaient une grande métairie et des ateliers de toute sorte.
    3. Aller Note 4 : Il faut se rappeler que les Franks n’étaient pas installés dans les Gaules depuis plus de cent cinquante ans, et que la langue latine n’était pas encore tout à fait morte.

     

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