• Contes du temps passé (1843) - Le Chat botté

     

    Contes du temps passé (1843) - Le Chat botté

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    10me Série

     

     

     

    Il était une fois un gentilhomme nommé Gentil-Aymar qui était resté veuf et faisait son bonheur d’élever une petite fille qu’il chérissait.

    Cette petite fille s’appelait Belle-Orange parce qu’elle avait la beauté et la douceur de ce fruit.

     

     

     

     

     

    Gentil-Aymar avait encore sa vieille mère, excellente femme qui l’aidait à élever Belle-Orange.

    Aussi, grâce aux bons soins de son père et de sa grand’mère, Belle-Orange, qui était très gentille, grandissait-elle en attraits, en talents et en bons sentiments.

     

    Or il arriva qu’un jour une dame très laide et richement parée vint demander à parler en particulier à Gentil-Aymar. — Cette dame n’était autre que la fée Rousse. Elle était très éprise de Gentil-Aymar et voulait à toute force l’épouser. Mais sur le refus de celui-ci elle l’enleva pour l’enfermer dans la tour de cristal qui dépendait du château du sommeil.

     

     

     

     

    Belle-Orange et sa grand’mère ne voyant pas reparaitre Gentil-Aymar, et remplies d’inquiétudes, pénétrèrent dans son cabinet au moyen d’une double clef. Trouvant le cabinet vide, elles coururent au balcon : mais quelle ne fut pas leur cruelle surprise en apercevant le malheureux gentilhomme qui, entrainé par la fée, leur faisait ses adieux.

     

    Au bout de quelques jours comme Belle-Orange et sa grand’mère gémissaient au bord d’un étang, elles virent un brochet qui s’approcha d’elles et leur dit : « Belle-Orange, la fée Rousse a enfermé ton père dans le palais du sommeil, tous ceux qui en approchent sont endormis : à toi seule appartient le pouvoir de faire tomber l’enchantement, prends courage et va délivrer ton père. »

     

     

     

    Fière de savoir qu’elle seule peut sauver son père, Belle-Orange prit son bâton et son chapeau et partit après s’être fait indiquer la vallée des Brouillards où était le château du sommeil. Mais à peine était elle arrivée qu'elle vit tous les gens endormis au pied des murailles. — Craignant de succomber aussi, elle se retira, se promettant bien de revenir.

     

     

    De retour à la maison elle raconta à sa grand’mère ce qu’elle avait vu, puis prenant ses vêtements elle y attacha une grande quantité de grelots, et s’étant munie de deux petits bâtons garnis de sonnettes, ainsi équipée, elle reprit le chemin du château en agitant ces bâtons : Tique, tique tac…. tique, tique tac….

     

     

     

    Arrivée au pied de la tour Belle-Orange aperçut à travers le mur de cristal, son père que tourmentait la fée Rousse. — Cette méchante femme cherchait par toutes sortes de moyens à se faire aimer. Mais Gentil-Aymar restait insensible à ses séductions. Belle-Orange envoya mille baisers à son père, et craignant le sommeil, elle agita ses bâtons et se retira.

     

     

    Le lendemain comme elle retournait à la tour de cristal, elle vit un charmant petit garçon qui en jouant était tombé au fond d’un puits. Elle poussa un cri de frayeur, mais n’écoutant que son courage, elle saisit la corde et le retira sain et sauf. Le pauvre petit la regarda avec ses grands yeux bleus et lui sauta au cou pour lui témoigner sa joie.

     

     

     

    Belle-Orange le prit par la main et le reconduisit à sa maman. Par le plus heureux hasard, celle-ci qui était fée lui demanda ce qu’elle pouvait pour elle pour lui prouver sa reconnaissance. Belle-Orange lui raconta son aventure : Alors la fée pour lui faciliter le moyen de voir plus facilement son père, la changea en une jolie petite hirondelle.

     

     

    Ravie d’être hirondelle, Belle-Orange s’envola bien vite vers la tour ; agitant ses ailes auprès du créneau de la chambre où gémissait son père, elle se fit reconnaître et lui fit mille caresses : Mais tout-à-coup la fée Rousse parut et elle allait s’emparer d’elle sans Gentil-Aymar qui l’en empêcha.

     

     

     

     

    La fée furieuse contre l’hirondelle, lança après elle un énorme dragon ailé. — Ce monstre allait atteindre la pauvre mignonne, lorsque dans sa détresse elle s’écria, mon père ! mon père ! Aussitôt l’enchantement disparut, et le dragon tomba raide mort.

     

     

    Le lendemain Belle-Orange revint voir son père ; mais cette fois la fée Rousse qui la guettait la surprit encore et envoya à sa poursuite une grande couleuvre ailée qui vomissait des flammes. — La pauvre hirondelle allait être brûlée lorsqu’elle appela encore trois fois son père ! la couleuvre foudroyée à l’instant mourut comme le dragon.

     

     

     

    Alors la méchante fée voyant que ses artifices et ses moyens de vengeance étaient inutiles s’embusqua elle-même avec une carabine qui portait à cinquante lieues. La cruelle apercevant l’hirondelle allait tirer, lorsque Belle-Orange, qui avait cette fois pris une pierre dans ses pattes, la laissa tomber du haut des airs sur la tour de cristal.

     

     

    Belle Orange suivit le char qui emportait son père, laissant la fée Rousse furieuse et occupée à rebâtir son palais. Dès qu’elle fut rentrée elle reprit sa première forme et courut se jeter dans les bras de son père qui l’attendait. Depuis elle a conservé ses grelots et les petits bâtons qui lui rappelaient la peine que lui avait coûté sa tendresse filiale dont elle resta le modèle.

     

     

     

    A l’instant l’enchantement fut détruit et la tour du palais de cristal brisée en mille morceaux. La bonne fée qui avait vu de loin la lutte des monstres avec Belle-Orange accourut dans un char de diamants, et y reçut Gentil-Aymar qui, sans ce secours, fut resté enseveli sous les débris de la tour.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    LES CONTES DES FÉES.

    PELLERIN à ÉPINAL.

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  • Ali-Baba et les quarante voleurs
    Imagerie merveilleuse de l'enfance, 1945 
     
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    ALI-BABA

    et les Quarante Voleurs

    ─────*─────

     

    Il y avait une fois, dans une ville de Perse, deux frères nommés Kassim et Ali-Baba. Kassim était riche tandis qu’Ali-Baba était pauvre. Pour gagner sa vie et celle de ses enfants, il allait couper du bois dans la forêt voisine, et le ramenait à la ville, pour le vendre, chargé sur trois ânes qui constituaient toute sa fortune.

    Un jour Ali-Baba achevait de couper sa charge de bois lorsqu’il distingua une troupe de cavaliers qui s’avançaient dans sa direction. Craignant d’avoir affaire à des voleurs, il abandonna ses ânes et monta sur un gros arbre touffu.

    Les cavaliers mirent pied à terre, ils étaient quarante. Le chef de la bande se dirigea vers un rocher situé près du gros arbre où Ali-Baba s’était réfugié, écarta les broussailles et prononça :

    « Sésame, ouvre-toi ! » Aussitôt, une porte s’ouvrit, les brigands s’y engouffrèrent, le chef entra le dernier et la porte se referma sur lui.  

    Après un bon moment, la porte se rouvrit, livrant passage aux quarante voleurs. Quand ils eurent tous défilé, le chef dit solennellement : « Sésame, referme-toi ! » Et la porte se referma.

    Sur ce, chacun enfourcha son cheval, et la bande disparut. Aussitôt Ali-Baba quitta sa cachette, écarta les broussailles et découvrit une porte. Il se rappelait la phrase magique :

    « Sésame, ouvre-toi ! » prononça-t-il.

    Instantanément, la porte s’ouvrit et Ali-Baba aperçut une immense grotte, emplie de marchandises et surtout de pièces d’or et d’argent empilées dans de grands sacs de cuir. Sans perdre de temps, il réunit autant de sacs d’or que pouvaient en porter ses trois ânes. Quand ils furent chargés, il prononça la formule magique :

    « Sésame, referme-toi ! « Et la porte obéit.

    Content de son aubaine, Ali-Baba revint chez lui et, devant sa femme, vida le contenu des sacs, qui fit un gros tas d’or. Celle-ci désireuse d’évaluer ce trésor, alla demander à la femme de Kassim de lui prêter une mesure ; mais cette dernière désireuse de savoir quelle sorte de grain la femme d’Ali-Baba entendait mesurer, enduisit le dessous de la mesure d’une légère couche de suif.

    En rentrant chez elle, la femme d’Ali-Baba posa la mesure sur le tas d’or, qu’elle se mit en devoir d’évaluer, puis, reporta celle-ci à sa belle-sœur. Le premier soin de la femme de Kassim fut de regarder le dessous de la mesure ; et quelle ne fut pas sa surprise en voyant une pièce d’or attachée à la couche de suif. Son mari ne fut pas plus tôt auprès d’elle qu’elle le mit au courant de sa découverte. Aussitôt Kassim alla trouver son frère qui, cédant à son bon naturel, l’instruisit des paroles indispensables pour pénétrer dans la grotte et pour en sortir.

    Le lendemain, de bon matin, Kassim quitta sa maison avec toute une troupe de mulets chargés de grands coffres pour s’emparer du trésor. « Sésame, ouvre-toi ! » prononça-t-il quand il eut trouvé la porte. Elle s’ouvrit, puis se referma dès qu’il fut entré.

    Kassim tomba dans une profonde admiration, en face des richesses accumulées en ce lieu. Puis s’emparant d’autant de sacs d’or monnayé qu’il put en porter, il se dirigea vers la porte pour sortir, mais il ne se souvint plus de la phrase exacte et dit : « Orge, ouvre-toi ! »

    La porte ne s’ouvrit pas. Kassim en conçut un tel effroi qu’il lui fut impossible de retrouver le mot magique. Soudain, il perçut le bruit d’un galop de chevaux. Il s’avança tout près de la porte et, dès qu’elle s’ouvrit, sortit si brusquement qu’il renversa le chef des voleurs ; mais les brigands se jetèrent sur lui, et l’exterminèrent sans pitié. Ils pénétrèrent ensuite dans leur repaire et remirent en place les sacs abandonnés par Kassim, sans s’apercevoir qu’il  en manquait d’autres. Puis, ils coupèrent en quatre le cadavre et retournèrent à leurs exploits.

    Dans cette grotte étaient entassées des quantités de marchandises et des montagnes de pièces d’or…

    Cependant, à la nuit close, la femme de Kassim, ne voyant pas revenir son mari, s’alarma et alla chez Ali-Baba qui partit immédiatement avec ses trois ânes. En arrivant près du rocher, il aperçut une large tache de sang devant la porte. Il prononça les paroles miraculeuses, la porte s’ouvrit et il vit le corps de son frère affreusement dépecé. Il réunit ses restes en deux paquets, qu’il chargea sur un de ses ânes, en les dissimulant avec du bois. Sur les deux autres bêtes, il mit des sacs pleins d’or, et reprit le chemin de la ville.

    Il laissa à sa femme le soin de décharger les deux ânes qui portaient l’or et conduisit le troisième chez sa belle-sœur. Il fut reçu par Morgiane, une

    esclave adroite et ingénieuse. 

    Ali-Baba, devant sa femme, vida le contenu des sacs.

    — Morgiane, lui dit-il, ces deux paquets renferment le corps de ton maître, et cependant il faut que nous le fassions enterrer comme s’il était mort de sa belle mort.

    L’esclave alla aussitôt chez un apothicaire, pour chercher une certaine tablette au pouvoir souverain dans les maladies les plus dangereuses.

    — Qui donc est souffrant chez votre maître ? demanda l’apothicaire.

    — Hélas, répondit-elle, en soupirant profondément, c’est mon bon maître, Kassim lui-même, il ne parle plus, ne mange plus, et personne ne comprend rien à sa maladie !

    Le lendemain, Morgiane revint chez ce même apothicaire et demanda un remède qu’on ne donne qu’aux mourants. D’autre part, on vit Ali-Baba et sa femme aller et venir de leur maison à la maison de Kassim, et leur attitude décelait une grande affliction. On ne fut donc pas surpris outre mesure, vers le soir, en entendant les cris lamentables de la femme de Kassim et surtout de Morgiane, qui faisaient connaître ainsi la mort de leur maître.

    À l’aube du jour suivant, l’esclave alla trouver un vieux savetier, Baba-Mustafa, dont la boutique était toujours ouverte avant toutes les autres, et le conduisit chez Kassim, après lui avoir bandé les yeux à mi-chemin. Elle ne retira le mouchoir que dans la chambre où gisait la dépouille de

    son maître. 

    La femme d’Ali-Baba se mit en devoir d’évaluer le tas d’or.

    — Baba-Mustafa, dit-elle alors, je vous ai amené ici pour coudre les quatre pièces que voilà. Dépêchez-vous, quand vous aurez terminé, je vous donnerai trois pièces d’or.

    Quand le travail fut achevé, elle recommanda à Baba-Mustafa de garder le secret, lui rebanda les yeux et l’accompagna jusqu’à l’endroit où elle lui avait mis le mouchoir en l’amenant. Là, elle ôta le bandeau et laissa aller le vieillard.

    Le corps de Kassim fut enseveli avec le cérémonial habituel et, quelques jours plus tard, Ali-Baba s’installa dans la maison de son frère.

    Une pièce d’or était attachée à la couche de suif.

    Quand les quarante voleurs revinrent à leur repaire, ils furent désagréablement surpris en s’apercevant que le corps de Kassim avait disparu et que le nombre de leurs sacs avait sensiblement diminué.

    — Le voleur que nous avons châtié n’était pas le seul à connaître notre secret, dit le chef des brigands. Il faut donc qu’après avoir exécuté l’un nous exécutions l’autre. La mort étrange de celui que nous avons exterminé n’a pas dû passer inaperçue dans la ville, il faudrait donc recueillir les bruits qui circulent à ce sujets, savoir le nom de notre victime et connaître sa demeure. Celui de vous qui se chargera de cette tâche délicate devra se soumettre à la peine de mort, dans le cas où il commettrait une erreur capable de causer notre ruine à tous.  

    Aussitôt l’un des brigands s’avança et se déclara prêt à entreprendre cette enquête. Il se déguisa et gagna la ville, où il entra au petit jour. Une seule boutique était ouverte, celle de Baba-Mustafa ; il s’y présenta à tout hasard.

    — Brave homme, dit-il après lui avoir souhaité le bonjour, vous vous mettez au travail de bien bonne heure… Cependant vos yeux ne doivent plus être assez bons pour que vous puissiez coudre !

    — Il n’y a pas bien longtemps, répondit le savetier, j’ai cousu un mort en un endroit où il ne faisait pas beaucoup plus clair qu’en ce moment-ci !

    Persuadé qu’il était en bonne voie, le voleur tira une pièce d’or de sa poche et, la remettant à Baba-Mustafa, le pria de lui indiquer dans quelle maison il avait cousu le mort.

    — Cela m’est impossible, dit Baba-Mustafa, pour la bonne raison qu’on m’a bandé les yeux, à un certain endroit du chemin ; de là on m’a conduit dans la maison, et l’on m’en a ramené de la même manière.

    Les bandits exterminèrent Kassim sans pitié.

    — Écoutez, reprit le voleur ; venez avec moi jusqu’à l’endroit où l’on vous a bandé les yeux. Je vous les banderai à mon tour, et sans nul doute, vous  vous souviendrez alors des tours et des détours qu’on vous fit prendre. Voici d’ores et déjà une autre pièce d’or.

    Morgiane alla trouver un vieux savetier.

    Baba-Mustafa ne put résister à la tentation et conduisit le voleur devant la maison de Kassim, qui appartenait maintenant à Ali-Baba. Le brigand traça hâtivement une marque à la craie sur la porte, puis, retirant le mouchoir qui bandait les yeux du savetier :

    — Sais-tu qui habite en cette maison ?

    — Je ne suis pas du quartier, répondit Baba-Mustafa, et ne puis par conséquent vous renseigner…

    Le voleur remercia le vieillard et ils se séparèrent. Presque aussitôt, Morgiane sortit de la demeure d’Ali-Baba. Elle aperçut la marque tracée sur la porte.

    — Qu’est-ce que cela signifie ? pensa-t-elle. Dans quel but a-t-on fait cette marque ? En tout cas on ne saurait prendre trop de précautions.

    Toujours avisée, elle marqua de la même façon et au même endroit, avec de la craie, les deux ou trois portes qui précédaient et suivaient celle de la maison d’Ali-Baba, et qui étaient absolument semblables. Elle n’en parla ni à son maître, ni à sa maîtresse.

    Pendant ce temps, le voleur avait rejoint sa troupe dans la forêt et sans 

    Quand les quarante voleurs revinrent à leur repaire, ils furent désagréablement surpris…


     perdre de temps ils entrèrent dans la ville. Le chef des voleurs, guidé par celui qui avait dirigé l’enquête, arriva devant la première porte marquée par Morgiane.

    — C’est ici ! dit-il à son maître.

    Mais comme ils continuaient à chevaucher, afin de ne pas attirer l’attention sur eux, le chef fit remarquer à son sous-ordre que les quatre ou cinq portes suivantes portaient la même marque.

    …Venez avec moi jusqu’à l’endroit où l’on vous a bandé les yeux.

    — Pourtant, capitaine, je n’en ai marqué qu’une seule ! Malheureusement, il m’est impossible de la distinguer des autres.

    L’entreprise ayant avorté, les quarante voleurs revinrent dans la forêt ; séance tenante, le conducteur de l’enquête eut la tête tranchée. Aussitôt l’un d’eux proposa de reprendre la tâche de celui qui venait de périr, et il s’en fut à la ville.

    Tout se passa de la même manière que la première fois : il corrompit Baba-Mustafa, qui le conduisit à la demeure d’Ali-Baba. Comme son prédécesseur, il fit une marque à la porte mais, au lieu d’employer de la craie, il la traça au crayon rouge et dans un endroit moins apparent.

    Comme la veille, Morgiane sortit de la maison quelques instants après et, quand elle y rentra, la marque rouge frappa sa vue. Elle s’empressa d’aller marquer les portes voisines.

    La tentative des brigands échoua de nouveau, et ils se retirèrent dans la forêt où le voleur qui avait commis la méprise subit le même châtiment que son camarade.

    Le chef de la bande résolut alors de conduire lui-même l’enquête. Quand Baba-Mustafa l’eut amené devant la maison d’Ali-Baba, il l’examina si minutieusement qu’il fut bien sûr de la reconnaître.

    Ses hommes l’attendaient dans la grotte. Il les chargea d’acheter dix-neuf mulets et trente-huit outres dont une seule remplie d’huile. Dans chacune des trente-sept outres vides frottées d’huile à l’extérieur, afin que personne ne doutât qu’elles ne fussent pleines, le chef fit entrer un des voleurs et conduisit  le convoi tout droit à la maison d’Ali-Baba. Justement celui-ci prenait le frais à sa porte, après le dîner.

    — Seigneur, lui dit-il, j’arrive de bien loin avec ce chargement d’huile que j’irai vendre demain au marché. Il est tard, je ne sais où me loger et je vous serais très obligé, si cela ne vous dérange pas trop, de vouloir bien me recevoir chez vous !

    Le brigand traça hâtivement une marque sur la porte.

    — Entrez ! répondit Ali-Baba sans hésitation, soyez le bienvenu.

    Il commanda à un de ses esclaves de mettre les mulets à l’abri. Ensuite, il pria Morgiane de préparer à souper pour son hôte, et lui tint même compagnie tout le long du repas. Le dîner terminé, Ali-Baba alla à la cuisine et dit à Morgiane :

    — Demain j’irai au bain avant le jour, fais-moi donc un bon bouillon, que je prendrai à mon retour !

    Pendant ce temps, le chef des brigands s’était glissé dans la cour.

    — Lorsque je jetterai des petites pierres de la chambre où je suis logé, dit-il tout bas à chacun, vous fendrez l’outre du haut en bas avec le couteau dont vous êtes armés. Vous en sortirez aussitôt…

    Quant à Morgiane, elle mit le pot-au-feu pour faire le bouillon. Elle était en train de l’écumer, quand la lampe s’éteignit ; elle s’aperçut que sa provision d’huile était épuisée, ainsi que la chandelle. Elle résolut de prendre un peu d’huile dans l’une des outres de l’hôte de son maître.

    Elle alla dans la cour et s’approcha du premier récipient ; mais elle demeura stupéfaite en entendant une voix étouffée qui demandait :

    « Est-ce le moment ? »

    Morgiane s’aperçut que cette question partait de l’intérieur de l’outre ; et, sans perdre sa présence d’esprit, elle répondit tout bas : « Non, pas encore… mais bientôt ! » À chaque outre elle reçut la même question et fit la même réponse. Quand elle fut à la dernière — la seule qui fût pleine d’huile — elle en emplit son vase et revint à la cuisine, persuadée que son maître avait donné asile à trente-huit voleurs.

    Elle ralluma sa lampe, prit une grande chaudière et retourna dans la cour pour l’emplir d’huile à son tour. Puis elle la mit sur un grand feu, afin  que le liquide bouillît rapidement et, dans chacune des outres contenant un voleur, elle versa l’huile toute bouillante, leur enlevant ainsi la vie sans qu’ils eussent le temps de se défendre.

    Elle accomplit cela sans faire le moindre bruit, après quoi elle éteignit sa lampe et se posta à la fenêtre de la cuisine, pour observer ce qui allait se passer. Elle n’était pas là depuis un quart d’heure que le chef des voleurs donna le signal convenu en jetant des petites pierres. Ne percevant aucun bruit, il se précipita dans la cour, et, approchant des outres, une odeur d’huile chaude et de brûlé lui saisit les narines. Il comprit que son entreprise venait d’échouer une fois encore et qu’il n’avait plus qu’à fuir.

    Au retour du bain, Ali-Baba ne manqua pas de se trouver surpris en voyant les outres d’huile dans la cour. Morgiane raconta alors à son maître ce qu’elle avait fait pendant la nuit, et le mit au courant des marques tracées sur la porte.

    — Tout ceci, dit-elle en terminant, est l’œuvre des brigands de la forêt… Ce que je ne m’explique pas, c’est qu’il en manquait deux… Il faut donc vous méfier encore…

    — Morgiane, répartit Ali-Baba, je n’oublierai jamais que je te dois la vie… Et, en attendant, je t’affranchis de l’esclavage !

    — Seigneur, dit-il, j’arrive de bien loin avec ce chargement d’huile.

    Aidé par Morgiane, Ali-Baba creusa au bout de son jardin une fosse immense, dans laquelle il enterra les corps des trente-sept voleurs, afin de ne pas éveiller l’attention de ses voisins ; puis il cacha les outres et les armes et fit vendre les mulets sur divers marchés.

    Morgiane versa de l’huile bouillante dans chacune des outres.

    Cependant le chef des voleurs ne se tint pas pour battu, et, de retour à la grotte, songea aux nouveaux moyens qu’il allait employer pour se débarrasser d’Ali-Baba. Dès le lendemain, il revint à la ville et se logea dans un khan (bazar), où il transporta de riches étoffes et des toiles fines qu’il trouva dans son repaire de la forêt. Puis il loua une boutique vis-à-vis de celle occupée naguère par Kassim et actuellement par le fils d’Ali-Baba.

    Le chef des voleurs qui se faisait appeler Khodjah Houssain, ne tarda pas à se lier avec le jeune homme. Il poussa l’amabilité jusqu’à lui faire des cadeaux et des invitations. Le fils d’Ali-Baba se crut naturellement obligé de lui rendre ses politesses. Il consulta son père, qui lui dit de s’arranger pour faire le lendemain une promenade avec Khodjah Houssain et, au retour, de l’inviter à prendre place à sa table, ce qu’il fit, mais Houssain refusa de rester à souper, prétextant qu’il ne mangeait aucun mets salé.  

    — Qu’à cela ne tienne, reprit Ali-Baba, je vais donner les ordres nécessaires. Et il s’esquiva pour donner de nouveaux ordres à Morgiane.

    Celle-ci ne cacha pas son mécontentement et se promit bien de connaître cet homme qui ne mangeait pas de sel. Dans ce but, elle aida Abdallah, l’esclave d’Ali-Baba, à porter les plats sur la table et elle reconnut tout de suite, malgré son déguisement, le chef des quarante voleurs, qui dissimulait un poignard sous son habit.

    Le chef des voleurs ne tarda pas à se lier avec le fils d’Ali-Baba.

    Je m’explique, maintenant, pourquoi le misérable ne veut pas manger de sel avec mon maître [1], il médite quelque mauvais coup… Heureusement, je suis là pour l’empêcher d’accomplir son dessein ! se dit Morgiane.

    Elle se vêtit d’un costume de danseuse, et noua autour de sa taille une ceinture d’argent doré, où elle passa un poignard et, accompagnée d’Abdallah avec son tambour basque, pénétra dans la salle et exécuta plusieurs danses. Pour terminer, elle tira le poignard de sa ceinture et imagina des figures d’une diversité surprenante, feignant tour à tour de vouloir frapper un invisible spectateur.  

    Enfin, elle prit de la main gauche le tambour de basque des mains d’Abdallah, et le présenta à Khodjah tandis que, dans sa main droite, elle tenait le poignard. Khodjah Houssain avait déjà tiré sa bourse et se préparait à l’ouvrir quand Morgiane, en possession de tout son courage lui enfonça le poignard dans le cœur, si profondément que la mort fut instantanée.

    Morgiane lui enfonça le poignard dans le cœur.

    Dégrafant l’habit de Khodjah Houssain, elle montra à Ali-Baba le poignard dont il était armé.

    — Comprenez-vous, maintenant, pourquoi votre hôte refusa de manger du sel avec vous ? Et ne reconnaissez-vous pas en lui le faux marchand d’huile, le chef des quarante voleurs ?

    — Morgiane, répliqua Ali-Baba, je t’ai promis une récompense digne de tes bienfaits : je te choisis pour belle-fille !

    Le fils d’Ali-Baba consentit volontiers à épouser Morgiane, et leurs noces furent célébrées quelques jours après.  

    Le faux Khodjah Houssain fut enterré secrètement dans la fosse qui contenait les corps de ses trente-sept complices.

    Ali-Baba, ignorant toujours ce qu’étaient devenus les deux voleurs qui complétaient la bande, se garda de retourner à la grotte enchantée. Cependant, au bout d’un an, il entreprit le voyage en s’entourant de mille précautions. Il se présenta devant la porte et prononça le : « Sésame, ouvre-toi » ; aussitôt la porte s’ouvrit et un coup d’œil lui suffit pour se rendre compte que personne n’était entré depuis la mort du chef des brigands.

    Et c’est ainsi que, de père en fils, dans la famille d’Ali-Baba, on se transmit le secret de ce fabuleux trésor, grâce auquel lui et ses descendants vécurent dans le luxe et la splendeur.

    FIN

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    1. Aller En effet, il est une tradition chez les Arabes et les Musulmans qui veut qu’on ne mange pas de sel avec ses ennemis.
     
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  • La Barbe-Bleue

    Barbebleue.jpg


    Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderies, et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était personne qui ne s’enfuît de devant lui.

    Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles. Il lui en demanda une en mariage. Elles n’en voulaient point toutes deux, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

    La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis était un fort honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut.

    Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu’il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu’elle fît venir ses bonnes amies ; qu’elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fît bonne chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà  celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le défends de telle sorte que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère. »

    Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être ordonné, et lui monte dans son carrosse, et part pour son voyage.

    Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur. Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds jusqu’à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues. Elles ne cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui, cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet de l’appartement bas.

    Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu’elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois. Étant arrivée à la porte du cabinet, elle s’y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pourrait lui arriver malheur d’avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet. 

    D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que, dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c’était toutes les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre. Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet qu’elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main.

    Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue.

    Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s’en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre.

    La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son prompt retour.

    Le lendemain, il lui demanda les clefs ; et elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il devina sans peine tout ce qui s’était passé. « D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est point avec les autres ? — Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table. — Ne manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tantôt. »

    Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue, l’ayant considérée, dit à sa femme : Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? — Je n’en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort. — Vous n’en savez rien ! reprit la Barbe-Bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues.

    Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui  demandant pardon, avec toutes les marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, affligée comme elle était ; mais la Barbe-Bleue avait le cœur plus dur qu’un rocher. « Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l’heure. — Puisqu’il faut mourir, répondit-elle, en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. — Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage. »

    Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit : Ma sœur Anne, car elle s’appelait ainsi, monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point ; ils m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui ; et, si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. — La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Et la sœur Anne lui répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.

    Cependant la Barbe Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme : Descends vite, où je monterai là-haut. — Encore un moment, s’il vous plaît, lui répondait sa femme ; et aussitôt elle criait tout bas : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Et la sœur Anne répondait : Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l’herbe qui verdoie.

    Descends donc vite, criait la Barbe-Bleue, ou je monterai là-haut. — Je m’en vais, répondait la femme ; et puis elle criait : Anne, ma sœur Anne ne vois-tu rien venir ? — Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci… — Sont-ce mes frères ? — Hélas ! non, ma sœur : c’est un troupeau de moutons…

    Ne veux tu pas descendre ? criait la Barbe-Bleue — Encore un moment, répondait sa femme ; et puis elle criait : Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? — Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté-ci, mais ils sont bien loin encore… Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment après ; ce sont mes frères. Je leur fais signe tant que je puis de se hâter.

    La Barbe-Bleue se mit à crier si fort que toute la maison  en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée. « Cela ne sert de rien, dit la Barbe-Bleue ; il faut mourir. » Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir. « Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu ; » et, levant son bras…

    Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue. Il reconnut que c’était les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire, de sorte qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près qu’ils l’attrapèrent avant qu’il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort.

    La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

    Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers et qu’ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur avec un gentilhomme, une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.

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  • Le maître Chat ou le Chat Botté

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    Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son chat. Les partages furent bientôt faits ; ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le chat.

    Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot : « Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

    Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : « Ne vous affligez point, mon maître ; vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

    Quoique le maître du chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans sa misère.

    Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des  ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis.

    À peine fut-il couché, qu’il eut contentement ; un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

    Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler. On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit : « Voilà, sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il lui prit l’idée de donner à son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part. — Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir. »

    Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et, lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne. Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner pour boire.

    Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître. Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, il dit à son maître : « Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »

    Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon. Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute sa force : « Au secours ! au secours ! voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! » À ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.

    Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse et dit au roi que, dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu’il eût crié au voleur ! de toute sa force ; le drôle les avait cachés sous une grosse pierre. 

    Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas. Le roi lui fit mille caresses, et, comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade. Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et, ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit : « Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

    Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’ils fauchaient : « C’est à monsieur le marquis de Carabas, » dirent-ils tous ensemble ; car la menace du Chat leur avait fait peur.

    « Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas. — Vous voyez, sire, répondit le marquis ; c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »

    Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit : « Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. » Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait. « C’est à monsieur le marquis de Carabas, » répondirent les moissonneurs ; et le roi s’en réjouit encore avec le marquis. Le Chat, qui allait au devant du carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

    Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château. Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre et le fit reposer. « On m’a  assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant. — Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. » Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

    Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur. « On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris : je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible. — Impossible ! reprit l’ogre ; vous allez voir ; » et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.

    Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans. Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi : « Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de Carabas ! — Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent ; voyons les dedans, s’il vous plaît. »

    Le marquis et le roi, qui montait le premier, entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était. Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : « Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. » Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse. Le Chat devint grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

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  • Les Fées

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    Il était une fois une veuve qui avait deux filles : l’aînée lui ressemblait si fort d’humeur et de visage, que, qui la voyait, voyait la mère. Elles étaient toutes deux si désagréables et si orgueilleuses, qu’on ne pouvait vivre avec elles. La cadette était le vrai portrait de son père pour la douceur et l’honnêteté. Comme on aime naturellement son semblable, cette mère était folle de sa fille aînée et, en même temps, avait une aversion effroyable pour la cadette. Elle la faisait manger à la cuisine et travailler sans cesse.

    Il fallait, entre autres choses, que cette pauvre enfant allât, deux fois le jour, puiser de l’eau à une grande demi-lieue du logis, et qu’elle en rapportât plein une grande cruche. Un jour qu’elle était à cette fontaine, il vint à elle une pauvre femme qui la pria de lui donner à boire.

    « Oui dà, ma bonne mère, » lui dit la jeune fille ; et, rinçant aussitôt sa cruche, elle puisa de l’eau au plus bel endroit de la fontaine et la lui présenta, soutenant toujours la cruche, afin qu’elle bût plus aisément. La bonne femme, ayant bu, lui dit : « Vous êtes si bonne et si honnête, que je ne puis m’empêcher de vous faire un don ; car c’était une fée qui avait pris la forme d’une pauvre femme de village, pour voir jusqu’où irait l’honnêteté de cette jeune fille. Je vous donne pour don, poursuivit la fée, qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou une fleur, ou une pierre précieuse. »

    Lorsque cette fille arriva au logis, sa mère la gronda de revenir si tard de la fontaine. — « Je vous demande pardon, ma mère, dit cette pauvre fille, d’avoir tardé si longtemps ; »  — et, en disant ces mots, il lui sortit de la bouche deux roses, deux perles et deux gros diamants. — « Que vois-je là ! dit sa mère tout étonnée ; je crois qu’il lui sort de la bouche des perles et des diamants. D’où vient cela, ma fille ? » (Ce fut là la première fois qu’elle l’appela sa fille). — La pauvre enfant lui raconta naïvement tout ce qui lui était arrivé, non sans jeter une infinité de diamants. — « Vraiment, dit la mère, il faut que j’y envoie ma fille. Tenez, Fanchon, voyez ce qui sort de la bouche de votre sœur, quand elle parle ; ne seriez-vous pas bien aise d’avoir le même don ? Vous n’avez qu’à aller puiser de l’eau à la fontaine, et, quand une pauvre femme vous demandera à boire, lui en donner bien honnêtement. — Il me ferait beau voir, répondit la brutale, aller à la fontaine ! — Je veux que vous y alliez, reprit la mère, et tout à l’heure. »

    Elle y alla, mais toujours en grondant. Elle prit le plus beau flacon d’argent qui fût dans le logis. Elle ne fut pas plus tôt arrivée à la fontaine, qu’elle vit sortir du bois une dame magnifiquement vêtue, qui vint lui demander à boire. C’était la même fée qui avait apparu à sa sœur, mais qui avait pris l’air et les habits d’une princesse, pour voir jusqu’où irait la malhonnêteté de cette fille. — Est-ce que je suis ici venue, lui dit cette brutale orgueilleuse, pour vous donner à boire ! Justement j’ai apporté un flacon d’argent tout exprès pour donner à boire à Madame ? J’en suis d’avis : buvez à même si vous voulez. — Vous n’êtes guère honnête, reprit la fée, sans se mettre en colère. Eh bien ! puisque vous êtes si peu obligeante, je vous donne pour don qu’à chaque parole que vous direz, il vous sortira de la bouche ou un serpent, ou un crapaud. »

    D’abord que sa mère l’aperçut, elle lui cria : Eh bien ! ma fille ! — Eh bien ! ma mère ! lui répondit la brutale, en jetant deux vipères et deux crapauds. — Ô ciel, s’écria la mère, que vois-je là ? C’est sa sœur qui en est cause : elle me le paiera ; et aussitôt elle courut pour la battre. La pauvre enfant s’enfuit et alla se sauver dans la forêt prochaine.

    Le fils du roi, qui revenait de la chasse, la rencontra et, la voyant si triste, lui demanda ce qu’elle faisait là toute seule et ce qu’elle avait à pleurer ! — « Hélas ! Monsieur, c’est ma  mère qui m’a chassée du logis. » — Le fils du roi, qui vit sortir de sa bouche cinq ou six perles et autant de diamants, la pria de lui dire d’où cela lui venait. Elle lui conta toute son aventure. Le fils du roi considérant qu’un tel don valait mieux que tout ce qu’on pouvait donner en mariage à une autre, l’emmena au palais du roi son père, où il l’épousa.

    Pour sa sœur, elle se fit tant haïr, que sa propre mère la chassa de chez elle ; et la malheureuse, après avoir bien couru sans trouver personne qui voulût la recevoir, alla mourir au coin d’un bois.

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  • Cendrillon ou la petite Pantoufle de verre

    Illustration par Gustave Doré

     

    Il était une fois un gentilhomme qui épousa, en secondes noces, une femme, la plus hautaine et la plus fière qu’on eût jamais vue. Elle avait deux filles de son humeur, et qui lui ressemblaient en toutes choses. Le mari avait, de son côté, une jeune fille, mais d’une douceur et d’une bonté sans exemple : elle tenait cela de sa mère, qui était la meilleure personne du monde.

    Les noces ne furent pas plus tôt faites que la belle-mère fit éclater sa mauvaise humeur : elle ne put souffrir les bonnes qualités de cette jeune enfant, qui rendaient ses filles encore plus haïssables. Elle la chargea des plus viles occupations de la maison : c’était elle qui nettoyait la vaisselle et les montées, qui frottait la chambre de madame et celles de mesmoiselles ses filles ; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une méchante paillasse, pendant que ses sœurs étaient dans des chambres parquetées où elles avaient des lits des plus à la mode, et des miroirs où elles se voyaient depuis les pieds jusqu’à la tête. La pauvre fille souffrait tout avec patience et n’osait s’en plaindre à son père, qui l’aurait grondée, parce que sa femme le gouvernait entièrement.

    Lorsqu’elle avait fait son ouvrage, elle s’allait mettre au coin de la cheminée, et s’asseoir dans les cendres, ce qui faisait qu’on l’appelait communément dans le logis Cendrillon. Cependant Cendrillon, avec ses méchants habits, ne laissait pas d’être cent fois plus digne que ses sœurs, quoique vêtues très magnifiquement.

    Il arriva que le fils du roi donna un bal et qu’il en pria  toutes les personnes de qualité. Nos deux demoiselles en furent aussi priées, car elles faisaient grande figure dans le pays. Les voilà bien aises et bien occupées à choisir les habits et les coiffures qui leur siéraient le mieux. Nouvelle peine pour Cendrillon, car c’était elle qui repassait le linge de ses sœurs et qui godronnait leurs manchettes. On ne parlait que de la manière dont on s’habillerait. — Moi, dit l’aînée, je mettrai mon habit de velours rouge et ma garniture d’Angleterre. — Moi, dit la cadette, je n’aurai que ma jupe ordinaire ; mais, en récompense, je mettrai mon manteau à fleurs d’or et ma barrière de diamants, qui n’est pas des plus indifférentes. — On envoya quérir la bonne coiffeuse pour dresser les cornettes à deux rangs, et on fit acheter des mouches de la bonne faiseuse.

    Elles appelèrent Cendrillon pour lui demander son avis, car elle avait le goût bon. Cendrillon les conseilla le mieux du monde, et s’offrit même à les coiffer ; ce qu’elles voulurent bien. En les coiffant, elles lui disaient : « Cendrillon, serais-tu bien aise d’aller au bal ? — Hélas ! mesdemoiselles, vous vous moquez de moi ; ce n’est pas là ce qu’il me faut. — Tu as raison, on rirait bien, si on voyait un Cendrillon aller au bal. — Une autre que Cendrillon les aurait coiffées de travers ; mais elle était bonne, et elle les coiffa parfaitement bien.

    Elles furent près de deux jours sans manger, tant elles étaient transportées de joie. On rompit plus de douze lacets, à force de les serrer pour leur rendre la taille plus menue, et elles étaient toujours devant le miroir. Enfin l’heureux jour arriva ; on partit, et Cendrillon les suivit des yeux, le plus longtemps qu’elle put.

    Lorsqu’elle ne les vit plus, elle se mit à pleurer. Sa marraine, qui la vit tout en pleurs, lui demanda ce qu’elle avait, « Je voudrais bien… je voudrais bien… » Elle pleurait si fort qu’elle ne put achever. Sa marraine, qui était fée, lui dit : « Tu voudrais bien aller au bal, n’est-ce pas ? — Hélas ! oui, dit Cendrillon en soupirant. — Eh bien ! seras-tu bonne fille ? dit sa marraine, je t’y ferai aller. » — Elle la mena dans sa chambre, et lui dit : Va dans le jardin, et apporte-moi une citrouille. » — Cendrillon alla aussitôt cueillir la  plus belle qu’elle put trouver, et la porta à sa marraine, ne pouvant deviner comment cette citrouille la pourrait faire aller au bal. Sa marraine la creusa et, n’ayant laissé que l’écorce, la frappa de sa baguette, et la citrouille fut aussitôt changée en un beau carrosse tout doré.

    Ensuite elle alla regarder dans la souricière, où elle trouva six souris toutes en vie. Elle dit à Cendrillon de lever un peu la trappe de la souricière, et, à chaque souris qui sortait, elle lui donnait un coup de sa baguette, et la souris était aussitôt changée en un beau cheval : ce qui fit un bel attelage de six chevaux, d’un beau gris de souris pommelé.

    Comme elle était en peine de quoi elle ferait un cocher : « Je vais voir, dit Cendrillon, s’il n’y a pas quelque rat dans la ratière, nous en ferons un cocher. — Tu as raison, dit sa marraine, va voir. » — Cendrillon lui apporta la ratière, où il y avait trois gros rats. La fée en prit un d’entre les trois, à cause de sa maîtresse barbe, et, l’ayant touché, il fut changé en un gros cocher, qui avait une des plus belles moustaches qu’on ait jamais vues.

    Ensuite elle lui dit : « Va dans le jardin, tu y trouveras six lézards derrière l’arrosoir ; apporte-les-moi. » — Elle ne les eut pas plus tôt apportés, que sa marraine les changea en six laquais, qui montèrent aussitôt derrière le carrosse, avec leurs habits chamarrés, et qui s’y tenaient attachés comme s’ils n’eussent fait autre chose de toute leur vie.

    La fée dit alors à Cendrillon : « Eh bien ! voilà de quoi aller au bal : n’es-tu pas bien aise ? — Oui, mais est-ce que j’irai comme cela, avec mes vilains habits ? » — Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette, et en même temps ses habits furent changés en des habits d’or et d’argent, tout chamarrés de pierreries ; elle lui donna ensuite une paire de pantoufles de verre, les plus jolies du monde. Quand elle fut ainsi parée, elle monta en carrosse ; mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l’avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme.

    Elle promit à sa marraine qu’elle ne manquerait pas de  sortir du bal avant minuit. Elle part, ne se sentant pas de joie. Le fils du roi, qu’on alla avertir qu’il venait d’arriver une grande princesse qu’on ne connaissait point, courut la recevoir. Il lui donna la main à la descente du carrosse, et la mena dans la salle où était la compagnie. Il se fit alors un grand silence ; on cessa de danser, et les violons ne jouèrent plus, tant on était attentif à contempler cette inconnue. Le roi même, tout vieux qu’il était, ne laissait pas de la regarder, et de dire tout bas à la reine qu’il y avait longtemps qu’il n’avait vu une si aimable personne. Toutes les dames étaient attentives à considérer sa coiffure et ses habits, pour en avoir, dès le lendemain, des semblables, pourvu qu’il se trouvât des étoffes assez belles, et des ouvriers assez habiles.

    Le fils du roi la mit à la place la plus honorable, et ensuite la prit pour la mener danser. Elle dansa avec tant de grâce, qu’on l’admira encore davantage. Elle alla s’asseoir auprès de ses sœurs et leur fit mille honnêtetés ; elle leur fit part des oranges et des citrons que le prince lui avait donnés, ce qui les étonna fort car elles ne la connaissaient point.

    Lorsqu’elles causaient ainsi, Cendrillon entendit sonner onze heures trois quarts ; elle fit aussitôt une grande révérence à la compagnie, et s’en alla le plus vite qu’elle put. Dès qu’elle fut arrivée, elle alla trouver sa marraine, et, après l’avoir remerciée, elle lui dit qu’elle souhaiterait bien aller encore le lendemain au bal.

    Comme elle était occupée à raconter à sa marraine tout ce qui s’était passé au bal, les deux sœurs heurtèrent à la porte ; Cendrillon leur alla ouvrir. « Que vous êtes longtemps à revenir ! » leur dit-elle en baillant, en se frottant les yeux, et en s’étendant comme si elle n’eût fait que de se réveiller ; elle n’avait cependant pas eu envie de dormir, depuis qu’elles s’étaient quittées. — « Si tu étais venue au bal, lui dit une de ses sœurs, tu ne t’y serais pas ennuyée ; il est venu la plus gentille princesse, la plus gentille qu’on puisse jamais voir ; elle nous a fait mille civilités ; elle nous a donné des oranges et des citrons. » — Cendrillon ne se sentait pas de joie ; elle leur demanda le nom de cette princesse ; mais elles lui répondirent qu’on ne la connaissait pas, que le fils du roi donnerait toutes choses au monde pour savoir qui elle était.  Cendrillon sourit et leur dit : « Elle était donc bien gentille ? Mon Dieu ! que vous êtes heureuses ? ne pourrais-je point la voir ? Hélas ! mademoiselle Javotte, prêtez-moi votre habit jaune que vous mettez tous les jours. — Vraiment, dit mademoiselle Javotte, je suis de cet avis ! Prêter mon habit à un vilain Cendrillon comme cela ! il faudrait que je fusse bien folle. » — Cendrillon s’attendait bien à ce refus, et elle en fut bien aise, car elle aurait été grandement embarrassée, si sa sœur eût bien voulu lui prêter son habit.

    Le lendemain, les deux sœurs furent au bal, et Cendrillon aussi, mais encore plus parée que la première fois. La jeune demoiselle ne s’ennuyait point et oublia ce que sa marraine lui avait recommandé ; de sorte qu’elle entendit sonner le premier coup de minuit, lorsqu’elle ne croyait point qu’il fût encore onze heures ; elle se leva, et s’enfuit aussi légèrement qu’aurait fait une biche. Le prince la suivit. Elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le prince ramassa bien soigneusement. Cendrillon arriva chez elle, bien essoufflée, sans carrosse, sans laquais, et avec ses méchants habits ; rien ne lui étant resté de sa magnificence, qu’une de ses petites pantoufles, la pareille de celle qu’elle avait laissée tomber.

    On demanda aux gardes de la porte du palais s’ils n’avaient point vu sortir une princesse : ils dirent qu’ils n’avaient vu sortir personne qu’une jeune fille fort mal vêtue, et qui avait plus l’air d’une paysanne que d’une demoiselle.

    Quand les deux sœurs revinrent du bal, Cendrillon leur demanda si elles s’étaient encore bien diverties, et si la belle dame y avait été ; elles lui dirent que oui, mais qu’elle s’était enfuie, lorsque minuit avait sonné, et si promptement qu’elle avait laissé tomber une de ses petites pantoufles de verre, la plus jolie du monde ; que le fils du roi l’avait ramassée, et qu’assurément il était fort désireux de connaître la personne à qui appartenait la petite pantoufle.

    Elles dirent vrai ; car, peu de jours après, le fils du roi fit publier, à son de trompe, qu’il épouserait celle dont le pied serait bien juste à la pantoufle. On commença à l’essayer aux princesses, ensuite aux duchesses et à toute la cour, mais inutilement. On l’apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle,  mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon, qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant : « Que je voie si elle ne me serait pas bonne ! » Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d’elle. Le gentilhomme qui faisait l’essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, dit que cela était très juste, et qu’il avait l’ordre de l’essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et, approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu’il y entrait sans peine, et qu’elle y était juste comme de cire. L’étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l’autre petite pantoufle, qu’elle mit à son pied. Là-dessus arriva la marraine, qui, ayant donné un coup de baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.

    Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la personne qu’elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu’elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva et leur dit, en les embrassant, qu’elle leur pardonnait de bon cœur, et qu’elle les priait de l’aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle était, et, peu de jours après, il l’épousa. Cendrillon, qui était bonne, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria, dès le jour même, à deux grands seigneurs de la cour.

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  • Le Petit Poucet

    Le Petit Poucet......Charles Perrault

    Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons.

    Ils étaient fort pauvres, et leurs sept enfants les incommodaient beaucoup, parce qu’aucun d’eux ne pouvait encore gagner sa vie. Ce qui les chagrinait encore, c’est que le plus jeune était fort délicat et ne disait mot : prenant pour bêtise ce qui était une marque de la bonté de son esprit. Il était fort petit, et, quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce, ce qui fit qu’on l’appela le Petit Poucet.

    Ce pauvre enfant était le souffre-douleurs de la maison, et on lui donnait toujours le tort. Cependant il était le plus fin et le plus avisé de tous ses frères, et, s’il parlait peu, il écoutait beaucoup.

    Il vint une année très fâcheuse, et la famine fut si grande que ces pauvres gens résolurent de se défaire de leurs enfants. Un soir que ces enfants étaient couchés, et que le bûcheron était auprès du feu avec sa femme, il lui dit, le cœur serré de douleur : « Tu vois bien que nous ne pouvons plus nourrir nos enfants ; je ne saurais les voir mourir de faim devant mes yeux, et je suis résolu de les mener perdre demain au bois, ce qui sera bien aisé, car, tandis qu’ils s’amuseront à fagoter, nous n’avons qu’à nous enfuir sans qu’ils nous voient. — Ah ! s’écria la bûcheronne, pourrais-tu toi-même mener perdre tes enfants ! » Son mari avait beau lui représenter leur grande pauvreté, elle ne pouvait y consentir ; elle était pauvre, mais elle était leur mère. Cependant, ayant considéré quelle douleur ce lui serait de les voir mourir de faim, elle y consentit, et alla se coucher en pleurant. 

    Le Petit Poucet ouït tout ce qu’ils dirent, car, ayant entendu, de dedans son lit, qu’ils parlaient d’affaires, il s’était levé doucement et s’était glissé sous l’escabelle de son père, pour les écouter sans être vu. Il alla se recoucher et ne dormit point du reste de la nuit, songeant à ce qu’il avait à faire. Il se leva de bon matin, et alla au bord d’un ruisseau, où il emplit ses poches de petits cailloux blancs, et ensuite revint à la maison. On partit, et le Petit Poucet ne découvrit rien de tout ce qu’il savait à ses frères.

    Ils allèrent dans une forêt fort épaisse, où, à dix pas de distance, on ne se voyait pas l’un l’autre. Le bûcheron se mit à couper du bois, et ses enfants à ramasser des broutilles pour faire des fagots. Le père et la mère, les voyant occupés à travailler, s’éloignèrent d’eux insensiblement, et puis s’enfuirent tout à coup par un petit sentier détourné.

    Lorsque ces enfants se virent seuls, ils se mirent à crier et à pleurer de toute leur force. Le Petit Poucet les laissait crier, sachant bien par où il reviendrait à la maison, car en marchant il avait laisser tomber le long du chemin les petits cailloux blancs qu’il avait dans ses poches. Il leur dit donc : « Ne craignez point, mes frères ; mon père et ma mère nous ont laissés ici, mais je vous ramènerai bien au logis : suivezmoi seulement. » Ils le suivirent, et il les mena jusqu’à leur maison, par le même chemin qu’ils étaient venus dans la forêt. Ils n’osèrent d’abord entrer, mais ils se mirent tous contre la porte, pour écouter ce que disaient leur père et leur mère.

    Dans le moment que le bûcheron et la bûcheronne arrivèrent chez eux, le seigneur du village leur envoya dix écus, qu’il leur devait il y avait longtemps, et dont ils n’espéraient plus rien. Cela leur redonna la vie, car les pauvres gens mouraient de faim. Le bûcheron envoya sur l’heure sa femme à la boucherie. Comme il y avait longtemps qu’elle n’avait mangé, elle acheta trois fois plus de viande qu’il n’en fallait pour le souper de deux personnes. Lorsqu’ils furent rassasiés, la bûcheronne dit : « Hélas ! où sont maintenant nos pauvres enfants ! Ils feraient bonne chère de ce qui nous reste là. Mais aussi, Guillaume, c’est toi qui les a voulu perdre ; j’avais bien dit que nous nous en repentirions. Que font-ils maintenant  dans cette forêt ? Hélas ! mon Dieu, les loups les ont peut-être déjà mangés ! Tu es bien inhumain d’avoir perdu ainsi tes enfants ! »

    Le bûcheron s’impatienta à la fin ; car elle redit plus de vingt fois qu’ils s’en repentiraient, et qu’elle l’avait bien dit. Il la menaça de la battre, si elle ne se taisait. Ce n’est pas que le bûcheron ne fût peut-être encore plus fâché que sa femme, mais c’est qu’elle lui rompait la tête, et qu’il était de l’humeur de beaucoup d’autres gens, qui aiment fort que les femmes disent bien, mais qui trouvent très-importunes celles qui ont toujours bien dit.

    La bûcheronne était tout en pleurs : « Hélas ! où sont maintenant mes enfants, mes pauvres enfants ! » — Elle le dit une fois si haut, que les enfants, qui étaient à la porte, l’ayant entendu, se mirent à crier tous ensemble : « Nous voilà ! nous voilà ! » — Elle courut vite leur ouvrir la porte, et leur dit en les embrassant : « Que je suis aise de vous revoir, mes chers enfants ! Vous êtes bien las, et vous avez bien faim ; et toi. Pierrot, comme te voilà crotté, viens que je te débarbouille w — Ce Pierrot était son fils aîné, qu’elle aimait plus que tous les autres, parce qu’il était un peu rousseau, et qu’elle était un peu rousse. Ils se mirent à table, et mangèrent d’un appétit qui faisait plaisir au père et à la mère, à qui ils racontaient la peur qu’ils avaient eue dans la forêt, en parlant presque toujours tous ensemble. Ces bonnes gens étaient ravis de revoir leurs enfants avec eux, et cette joie dura tant que les dix écus durèrent.

    Mais, lorsque l’argent fut dépensé, ils retombèrent dans leur premier chagrin, et résolurent de les perdre encore ; et, pour ne pas manquer leur coup, de les mener bien plus loin que la première fois.

    Ils ne purent parler de cela si secrètement qu’ils ne fussent entendus par le Petit Poucet, qui fit son compte de sortir d’affaire comme il avait déjà fait ; mais, quoiqu’il se fût levé de grand matin pour aller ramasser de petits cailloux, il ne put en venir à bout, car il trouva la porte de la maison fermée à double tour. Il ne savait que faire, lorsque, la bûcheronne leur ayant donné à chacun un morceau de pain pour leur déjeuner, il songea qu’il pourrait se servir de son pain au lieu de cailloux, en le jetant par miettes le long des chemins où ils passeraient : il le serra donc dans sa poche.

    Le père et la mère les menèrent dans l’endroit de la forêt le plus épais et le plus obscur ; et, dès qu’ils y furent, ils gagnèrent un faux-fuyant, et les laissèrent là. Le Petit Poucet ne s’en chagrina pas beaucoup, parce qu’il croyait retrouver aisément son chemin, par le moyen de son pain qu’il avait semé partout où il avait passé ; mais il fut bien surpris lorsqu’il ne put en retrouver une seule miette : les oiseaux étaient venus qui avaient tout mangé.

    Les voilà donc bien affligés ; car, plus ils marchaient, plus ils s’égaraient, et s’enfonçaient dans la forêt. La nuit vint, et il s’éleva un grand vent qui leur faisait des peurs épouvantables. Ils croyaient n’entendre de tous côtés que les hurlements de loups qui venaient à eux pour les manger. Ils n’osaient presque se parler, ni tourner la tête. Il survint une grosse pluie, qui les perça jusqu’aux os ; ils glissaient à chaque pas, et tombaient dans la boue, d’où ils se relevaient tout crottés, ne sachant que faire de leurs mains.

    Le Petit Poucet grimpa au haut d’un arbre, pour voir s’il ne découvrirait rien ; ayant tourné la tête de tous côtés, il vit une petite lueur comme d’une chandelle, mais qui était bien loin, par delà la forêt. Il descendit de l’arbre, et, lorsqu’il fut à terre, il ne vit plus rien : cela le désola. Cependant, ayant marché quelque temps, avec ses frères, du côté qu’il avait vu la lumière, il la revit en sortant du bois.

    Ils arrivèrent enfin à la maison où était cette chandelle, non sans bien des frayeurs : car souvent ils la perdaient de vue ; ce qui leur arrivait toutes les fois qu’ils descendaient dans quelques fonds. Ils heurtèrent à la porte, et une bonne femme vint leur ouvrir. Elle leur demanda ce qu’ils voulaient. Le petit Poucet lui dit qu’ils étaient de pauvres enfants qui s’étaient perdus dans la forêt, et qui demandaient à coucher par charité. Cette femme, les voyant tous si jolis, se mit à pleurer, et leur dit : « Hélas ! mes pauvres enfants, où êtes-vous venus ? Savez-vous bien que c’est ici la maison d’un Ogre qui mange les petits enfants ? — Hélas ! madame, lui répondit le Petit Poucet, qui tremblait de toute sa force, aussi bien que ses frères, que ferons-nous ? Il est bien sûr que les loups  de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit si vous ne voulez pas nous retirer chez vous, et, cela étant, nous aimons mieux que ce soit Monsieur qui nous mange ; peut-être qu’il aura pitié de nous si vous voulez bien l’en prier. » La femme de l’Ogre, qui crut qu’elle pourrait les cacher à son mari jusqu’au lendemain matin, les laissa entrer, et les mena se chauffer auprès d’un bon feu ; car il y avait un mouton tout entier à la broche, pour le souper de l’Ogre.

    Comme ils commençaient à se chauffer, ils entendirent heurter trois ou quatre grands coups à la porte : c’était l’Ogre qui revenait. Aussitôt sa femme les fit cacher sous le lit, et alla ouvrir la porte. L’Ogre demanda d’abord si le souper était prêt, et si on avait tiré du vin, et aussitôt se mit à table. Le mouton était encore tout sanglant, mais il ne lui en sembla que meilleur. Il flairait à droite et à gauche, disant qu’il sentait la chair fraîche. « Il faut, lui dit sa femme, que ce soit ce veau que je viens d’habiller, que vous sentez — Je sens la chair fraîche, te dis-je encore une fois, reprit l’Ogre, en regardant sa femme de travers ; et il y a ici quelque chose que je n’entends pas. » En disant ces mots, il se leva de table, et alla droit au lit. « Ah ! dit-il, voilà donc comme tu veux me tromper, maudite femme ! Je ne sais à quoi il tient que je ne te mange aussi : bien t’en prend d’être une vieille bête. Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci. »

    Il les tira de dessous le lit, l’un après l’autre. Ces pauvres enfants se mirent à genoux, en lui demandant pardon ; mais ils avaient affaire au plus cruel de tous les ogres, qui, bien loin d’avoir de la pitié, les dévorait déjà des yeux, et disait à sa femme que ce seraient là de friands morceaux, lorsqu’elle leur aurait fait une bonne sauce.

    Il alla prendre un grand couteau ; et en approchant de ces pauvres enfants, il l’aiguisait sur une longue pierre, qu’il tenait à sa main gauche. Il en avait déjà empoigné un, lorsque sa femme lui dit : « Que voulez-vous faire à l’heure qu’il est ? n’aurez-vous pas assez de temps demain ? — Tais-toi, reprit l’Ogre, ils en seront plus mortifiés. — Mais vous avez encore là tant de viande, reprit sa femme : voilà un veau, deux  moutons et la moitié d’un cochon ! — Tu as raison, dit l’Ogre : donne leur bien à souper, afin qu’ils ne maigrissent pas, et va les mener coucher. »

    La bonne femme fut ravie de joie, et leur porta bien à souper ! mais ils ne purent manger, tant ils étaient saisis de peur. Pour l’Ogre, il se remit à boire, ravi d’avoir de quoi si bien régaler ses amis. Il but une douzaine de coups de plus qu’à l’ordinaire : ce qui lui donna un peu dans la tête, et l’obligea de s’aller coucher.

    L’Ogre avait sept filles, qui n’étaient encore que des enfants. Ces petites ogresses avaient toutes le teint fort beau, parce qu’elles mangeaient de la chair fraîche, comme leur père ; mais elles avaient de petits yeux gris et tout ronds, le nez crochu, et une fort grande bouche, avec de longues dents fort aiguës et fort éloignées l’une de l’autre. Elles n’étaient pas encore fort méchantes ; mais elles promettaient beaucoup, car elles mordaient déjà les petits enfants pour en sucer le sang. On les avait fait coucher de bonne heure, et elles étaient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une couronne d’or sur la tête.

    Il y avait dans la même chambre un autre lit de la même grandeur : ce fut dans ce lit que la femme de l’Ogre mit coucher les sept petits garçons ; après quoi, elle s’alla coucher elle-même dans son lit.

    Le Petit Poucet, qui avait remarqué que les filles de l’Ogre avaient des couronnes d’or sur la tête, et qui craignait qu’il ne prît à l’Ogre quelque remords de ne les avoir pas égorgés dès le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, et prenant les bonnets de ses frères et le sien, il alla tout doucement les mettre sur la tête des sept filles de l’Ogre, après leur avoir ôté leurs couronnes d’or, qu’il mit sur la tête de ses frères et sur la sienne, afin que l’Ogre les prît pour ses filles, et ses filles pour les garçons qu’il voulait égorger. La chose réussit comme il l’avait pensé : car l’Ogre, s’étant éveillé sur le minuit, eut regret d’avoir différé au lendemain ce qu’il pouvait exécuter la veille. Il se jeta donc brusquement hors du lit, et, prenant son grand couteau : « Allons voir, dit-il, comment se portent nos petits drôles ; n’en faisons pas à deux fois. » 

    Il monta donc à tâtons à la chambre de ses filles, et s’approcha du lit où étaient les petits garçons, qui dormaient tous, excepté le Petit Poucet, qui eut bien peur lorsqu’il sentit la main de l’Ogre qui lui tâtait la tête, comme il avait tâté celles de tous ses frères. L’Ogre, qui sentit les couronnes d’or : « Vraiment, dit-il, j’allais faire là un bel ouvrage ; je vois bien que je bus trop hier soir. » Il alla ensuite au lit de ses filles, où, ayant senti les petits bonnets des garçons : « Ah ! les voilà, dit-il, nos gaillards ; travaillons hardiment. » En disant ces mots, il coupa, sans balancer, la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expédition, il alla se recoucher dans sa chambre.

    Aussitôt que le Petit Poucet entendit ronfler l’Ogre, il réveilla ses frères, et leur dit de s’habiller promptement et de le suivre. Ils descendirent doucement dans le jardin et sautèrent par-dessus la muraille. Ils coururent presque toute la nuit, toujours en tremblant, et sans savoir où ils allaient. L’Ogre, s’étant réveillé, dit à sa femme : « Va-t’en là-haut habiller ces petits drôles d’hier au soir. » L’Ogresse fut fort étonnée de la bonté de son mari, ne se doutant point de la manière qu’il entendait qu’elle les habillât, et croyant qu’il lui ordonnait de les aller vêtir. Elle monta en haut, où elle fut bien surprise, lorsqu’elle aperçut ses sept filles égorgées et nageant dans leur sang. »

    Elle commença par s’évanouir, car c’est le premier expédient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres. L’Ogre, craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besogne dont il l’avait chargée, monta en haut pour lui aider. Il ne fut pas moins étonné que sa femme, lorsqu’il vit cet affreux spectacle. « Ah ! qu’ai-je fait là ? s’écria-t-il. Ils me le payeront, les malheureux, et tout à l’heure. »

    Il jeta aussitôt une potée d’eau dans le nez de sa femme ; et, l’ayant fait revenir : « Donne-moi vite mes bottes de sept lieues, lui dit-il, afin que j’aille les attraper. » Il se mit en campagne, et, après avoir couru bien loin de tous les côtés, enfin il entra dans le chemin où marchaient ces pauvres enfants, qui n’étaient plus qu’à cent pas du logis de leur père. Ils virent l’Ogre qui allait de montagne en montagne, et qui  traversait des rivières aussi aisément qu’il aurait fait le moindre ruisseau. Le Petit Poucet, qui vit un rocher creux proche du lieu où ils étaient, y fit cacher ses six frères et s’y fourra aussi, regardant toujours ce que l’Ogre deviendrait. L’Ogre, qui se trouvait fort las du long chemin qu’il avait fait inutilement (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme), voulut se reposer ; et, par hasard, il alla s’asseoir sur la roche où les petits garçons s’était cachés.

    Comme il n’en pouvait plus de fatigue, il s’endormit après s’être reposé quelque temps, et vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfants n’eurent pas moins de peur que quand il tenait son grand couteau pour leur couper la gorge. Le Petit Poucet en eut moins de peur, et dit à ses frères de s’enfuir promptement à la maison pendant que l’Ogre dormait bien fort, et qu’ils ne se missent point en peine de lui. Ils crurent son conseil, et gagnèrent vite la maison.

    Le Petit Poucet, s’étant approché de l’Ogre, lui tira doucement ses bottes, et les mit aussitôt. Les bottes étaient fort grandes et fort larges ; mais, comme elles étaient fées, elles avaient le don de s’agrandir et de s’appetisser selon la jambe de celui qui les chaussait ; de sorte qu’elles se trouvèrent aussi justes à ses pieds et à ses jambes que si elles eussent été faites pour lui.

    Il alla droit à la maison de l’Ogre, où il trouva sa femme qui pleurait auprès de ses filles égorgées. « Votre mari, lui dit le Petit Poucet, est en grand danger ; car il a été pris par une troupe de voleurs, qui ont juré de le tuer s’il ne leur donne tout son or et tout son argent. Dans le moment qu’ils lui tenaient le poignard sur la gorge, il m’a aperçu et m’a prié de vous venir avertir de l’état où il est, et de vous dire de me donner tout ce qu’il a de vaillant, sans en rien retenir, parce qu’autrement ils le tueront sans miséricorde. Comme la chose presse beaucoup il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieues que voilà, pour faire diligence, et aussi afin que vous ne croyiez pas que je suis un affronteur. »

    La bonne femme, fort effrayée, lui donna aussitôt tout ce qu’elle avait ; car cet Ogre ne laissait pas d’être fort bon mari,  quoiqu’il mangeât les petits enfants. Le Petit Poucet, étant donc chargé de toutes les richesses de l’Ogre, s’en revint au logis de son père, où il fut reçu avec bien de la joie.

    Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d’accord de cette dernière circonstance, et qui prétendent que le Petit Poucet n’a jamais fait ce vol à l’Ogre ; qu’à la vérité il n’avait pas fait conscience de lui prendre ses bottes de sept lieues, parce qu’il ne s’en servait que pour courir après les petits enfants. Ces gens-là assurent le savoir de bonne part, et même pour avoir bu et mangé dans la maison du bûcheron. Ils assurent que lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de l’Ogre, il s’en alla à la cour, où il savait qu’on était fort en peine d’une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d’une bataille qu’on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s’il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d’argent s’il en venait à bout. Le Petit Poucet rapporta des nouvelles, dès le soir même ; et, cette première course l’ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu’il voulait ; car le roi le payait parfaitement bien pour porter ses ordres à l’armée ; et après avoir fait pendant quelque temps le métier de courrier, et y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son père, où il n’est pas possible d’imaginer la joie qu’on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il acheta des offices de nouvelle création pour son père et pour ses frères ; et par là il les établit tous, et fit parfaitement bien sa cour en même temps.

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  • Peau d’Âne[1]

    Illustration de Gustave Doré

     

    Il était une fois un roi,
    Le plus grand qui fût sur la terre,
    Aimable en paix, terrible en guerre,
    Seul enfin comparable à soi :
    Ses voisins le craignaient, ses états étaient calmes,
    Et l’on voyait de toutes parts
    Fleurir à l’ombre de ses palmes
    Et les vertus et les beaux arts.

    Dans un vaste et riche palais,
    Ce n’était que magnificence ;
    Partout y fourmillait une vive abondance
    De courtisans et de valets ;
    Il avait dans son écurie
    Grands et petits chevaux de toutes les façons.
    Couverts de beaux caparaçons,
    Roides d’or et de broderie ;
    Mais ce qui surprenait tout le monde en entrant,
    C’est qu’au lieu le plus apparent,
    Un maître âne étalait ses deux grandes oreilles.
    Cette injustice vous surprend ;
    Mais, lorsque vous saurez ses vertus non-pareilles.
    Vous ne trouverez pas que l’honneur fût trop grand.
    Tel et si net le forma la nature.
    Qu’il ne faisait jamais d’ordure,
    Mais bien beaux écus au soleil.
    Et louis de toute manière,
    Qu’on allait recueillir sur la blonde litière,
    Tous les matins à son réveil.

     


    Or le ciel, qui parfois se lasse
    De rendre les hommes contents,
    Qui toujours à ses biens mêle quelque disgrâce,
    Ainsi que la pluie au beau temps,
    Permit qu’une âpre maladie
    Tout à coup de la reine attaquât les beaux jours.
    Partout on cherche du secours ;
    Mais ni la faculté qui le grec étudie,
    Ni les charlatans ayant cours,
    Ne purent tous ensemble arrêter l’incendie
    Que la fièvre allumait en s’augmentant toujours.

    Arrivée à sa dernière heure,
    Elle dit au roi son époux :
    « Trouvez bon qu’avant que je meure,
    J’exige une chose de vous ;
    C’est que, s’il vous prenait envie
    De vous remarier quand je n’y serais plus… »

    — Ha ! dit le roi, ces soins sont superflus,
    Je n’y songerai de ma vie.
    Soyez en repos là-dessus.
    — Je le crois bien, reprit la reine,
    Si j’en prends à témoin votre cœur véhément ;
    Mais pour m’en rendre plus certaine,
    Je veux avoir votre serment.
    Le prince jura donc, les yeux baignés de larmes,
    Tout ce que la reine voulut.
    La reine entre ses bras mourut,
    Et jamais un mari ne fit tant de vacarmes.
    Mais sa douleur fut courte ; au bout de quelques mois,
    Il voulut procéder à faire un nouveau choix ;
    Le choix du roi tomba sur une humble bergère ;
    Cette enfant, par son ordre, arrachée à sa mère,
    De force amenée à la cour
    Se lamentait et pleurait nuit et jour.

    De mille chagrins l’âme pleine,
    Elle alla trouver sa marraine,
    Loin, dans une grotte à l’écart,
    De nacre et de corail richement étoffée,

     

    C’était une admirable fée,
    Qui n’eut jamais de pareille en son art.
    Il ne faut pas dire, j’espère,
    Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps,
    Car je suis sûr que votre mère
    Vous l’aura dit dès vos plus jeunes ans.

    « Je sais, dit-elle, en voyant la bergère,
    Ce qui vous fait venir ici ;
    Je sais de votre sort la profonde misère,
    Mais avec moi n’ayez plus de souci.
    Il n’est rien qui vous puisse nuire,
    Pourvu qu’à mes conseils vous vous laissiez conduire.
    Votre prince, il est vrai, voudrait vous épouser :
    Écouter sa folle demande
    Serait une faute bien grande ;
    Mais, sans le contredire, on le peut refuser.
    Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne.
    Pour rendre vos désirs contents,
    Avant qu’à son désir votre cœur s’abandonne.
    Une robe qui soit de la couleur du temps.
    Malgré tout son pouvoir et toute sa richesse,
    Quoique le ciel en tout favorise ses vœux,
    Il ne pourra jamais accomplir sa promesse. »

    Aussitôt la jeune princesse
    L’alla dire en tremblant au prince impérieux,
    Qui dans le moment fit entendre
    Aux tailleurs les plus importants
    Que, s’ils ne lui faisaient, sans trop le faire attendre,
    Une robe qui fût de la couleur du temps,
    Ils pouvaient s’assurer qu’il les ferait tous pendre.

    Le second jour ne luisait pas encor,
    Qu’on apporta la robe désirée :
    Le plus beau bleu de l’empyrée
    N’est pas, lorsqu’il est ceint de gros nuages d’or,
    D’une couleur plus azurée.
    De joie et de douleur la fille pénétrée,
    Ne sait que dire, ni comment
    Se dérober à son engagement.

     

    « Ma fille, demandez-en une,
    Lui dit sa marraine tout bas,
    Qui, plus brillante et moins commune,
    Soit de la couleur de la lune ;
    Il ne vous la donnera pas. »

    A peine la princesse en eut fait la demande,
    Que le roi dit à son brodeur :
    « Que l’astre de la nuit n’ait pas plus de splendeur,
    Et que dans quatre jours, sans faute, on me la rende ».

    Le riche habillement fut fait au jour marqué,
    Tel que le roi s’en était expliqué.
    Dans les cieux où la nuit a déployé ses voiles,
    La lune est moins pompeuse en sa robe d’argent,
    Lors même qu’au milieu de son cours diligent
    Sa plus vive clarté fait pâlir les étoiles.

    La princesse, admirant ce merveilleux habit,
    Était à consentir presque délibérée ;
    Mais, par sa marraine inspirée.
    Au prince importun elle dit :
    « Je ne saurais être contente,
    Que je n’aie une robe encore plus brillante
    Et de la couleur du soleil. »

    Le prince après avoir assemblé son conseil,
    Fit venir aussitôt un riche lapidaire.
    Et lui commanda de la faire
    D’un superbe tissu d’or et de diamants,
    Disant que, s’il manquait à le bien satisfaire.
    Il le ferait mourir au milieu des tourments.
    Le prince fut exempt de s’en donner la peine ;
    Car l’ouvrier industrieux,
    Avant la fin de la semaine,
    Fit apporter l’ouvrage précieux.
    Si beau, si vif, si radieux.
    Que le blond époux de Climène,
    Lorsque sur la voûte des cieux
    Dans son char d’or il se promène,
    D’un plus brillant éclat n’éblouit pas les yeux.

     

     
    La fille, que ces dons achèvent de confondre,
    A son prince, à son roi ne sait plus que répondre.
    Sa marraine aussitôt la prenant par la main :
    « Il ne faut pas, lui dit-elle à l’oreille,
    Demeurer en si beau chemin.
    Est-ce une si grande merveille
    Que tous ces dons que vous en recevez,
    Tant qu’il aura l’âne que vous savez.
    Qui d’écus d’or sans cesse emplit sa bourse !
    Demandez-lui la peau de ce rare animal ;
    Comme il est toute sa ressource,
    Vous ne l’obtiendrez pas, ou je raisonne mal. »

    Cette fée était bien savante.
    Et cependant elle ignorait encor
    Que toute passion, pourvu qu’on la contente.
    Compte pour rien l’argent et l’or.
    La peau fut galamment aussitôt accordée
    Que la fille l’eut demandée.

    Cette peau, quand on l’apporta.
    Terriblement l’épouvanta,
    Et la fit de son sort amèrement se plaindre.
    Sa marraine survint et lui représenta
    Que, quand on fait le bien, on ne doit jamais craindre ;
    Qu’il faut laisser penser au roi
    Qu’elle est tout à fait disposée
    A subir avec lui la conjugale loi ;
    Mais qu’au même moment, seule et bien déguisée,
    Il faut qu’elle s’en aille en quelque État lointain,
    Pour éviter un mal si proche et si certain.

    « Voici, poursuivit-elle, une grande cassette
    Où nous mettrons tous vos habits.
    Votre miroir, votre toilette,
    Vos diamants et vos rubis.
    Je vous donne encor ma baguette ;
    En la tenant en votre main,
    La cassette suivra votre même chemin,
    Toujours sous la terre cachée ;
    Et, lorsque vous voudrez l’ouvrir,

     

    A peine mon bâton la terre aura touchée,
    Qu’aussitôt à vos yeux elle viendra s’offrir.

    Pour vous rendre méconnaissable,
    La dépouille de l’âne est un masque admirable :
    Cachez-vous bien dans cette peau.
    On ne croira jamais, tant elle est effroyable,
    Qu’elle renferme rien de beau. »

    La princesse, ainsi travestie,
    De chez la sage fée à peine fut sortie
    Pendant la fraîcheur du matin,
    Que le prince, qui pour la fête
    De son heureux hymen s’apprête,
    Apprend, tout effrayé, son funeste destin.
    Il n’est point de maison, de chemin, d’avenue,
    Qu’on ne parcoure promptement ;
    Mais on s’agite vainement,
    On ne peut deviner ce qu’elle est devenue.

    Partout se répandit un triste et noir chagrin ;
    Plus de noces, plus de festin,
    Plus de tarte, plus de dragées :
    Les dames de la cour, toutes découragées,
    N’en dînèrent point la plupart ;
    Mais du curé, surtout, la tristesse fut grande,
    Car il en déjeuna fort tard
    Et, qui pis est, n’eut point d’offrande.

    La fille cependant poursuivait son chemin,
    Le visage couvert d’une vilaine crasse ;
    A tous passants elle tendait la main.
    Et tâchait, pour servir, de trouver une place ;
    Mais les moins délicats et les plus malheureux,
    La voyant si maussade et si pleine d’ordure,
    Ne voulaient écouter ni retirer chez eux
    Une si sale créature.
    Elle alla donc bien loin, bien loin, encor plus loin ;
    Enfin elle arriva dans une métairie
    Où la fermière avait besoin
    D’une souillon, dont l’industrie

     

    Allât jusqu’à savoir bien laver des torchons
    Et nettoyer l’auge aux cochons.

    On la mit dans un coin, au fond de la cuisine,
    Où les valets, insolente vermine,
    Ne faisaient que la tirailler,
    La contredire et la railler :
    Ils ne savaient quelle pièce lui faire,
    La harcelant à tout propos ;
    Elle était la butte ordinaire
    De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots.

    Elle avait le dimanche un peu plus de repos ;
    Car, ayant du matin fait sa petite affaire,
    Elle entrait dans sa chambre, et, tenant son huis clos,
    Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette,
    Mettait proprement sa toilette,
    Rangeait dessus ses petits pots.
    Devant son grand miroir, contente et satisfaite,
    De la lune tantôt la robe elle mettait.
    Tantôt celle où le feu du soleil éclatait.
    Tantôt la belle robe bleue
    Que tout l’azur des cieux ne saurait égaler ;
    Avec ce chagrin seul que leur traînante queue
    Sur le plancher trop court ne pouvait s’étaler.
    Elle aimait à se voir jeune, vermeille et blanche
    Et plus brave cent fois que nulle autre n’était.
    Ce doux plaisir la sustentait
    Et la menait jusqu’à l’autre dimanche.

    J’oubliais à dire en passant
    Qu’en cette grande métairie,
    D’un roi magnifique et puissant
    Se faisait la ménagerie ;
    Que là, poules de Barbarie,
    Râles, pintades, cormorans,
    Oisons musqués, canepetières,
    Et mille autres oiseaux de bizarres manières,
    Entre eux presque tous différents,
    Remplissaient à l’envi dix cours toutes entières.

     

    Le fils du roi dans ce charmant séjour
    Venait souvent, au retour de la chasse,
    Se reposer, boire à la glace
    Avec les seigneurs de sa cour.

    Un jour, le jeune prince, errant à l’aventure
    De basse-cour en basse-cour,
    Passa dans une allée obscure
    Où de Peau d’Ane était l’humble séjour.
    Par hasard il mit l’œil au trou de la serrure.
    Comme il était fête ce jour,
    Elle avait pris une riche parure
    Et ses superbes vêtements.
    Qui, tissus de fin or et de gros diamants,
    Égalait du soleil la clarté la plus pure.

    Il s’enquit quelle était cette nymphe admirable
    Qui demeurait dans une basse-cour,
    Au fond d’une allée effroyable.
    Où l’on ne voit goutte en plein jour.
    C’est, lui dit-on, Peau d’Ane, en rien nymphe ni belle.
    Et que Peau d’Ane l’on appelle
    A cause de la peau qu’elle met sur son cou,
    A la passion vrai remède,
    La bête en un mot la plus laide
    Qu’on puisse voir après le loup.
    On a beau dire, il ne saurait le croire ;
    Les traits dans son esprit tracés,
    Toujours présents à sa mémoire.
    N’en seront jamais effacés.

    Cependant la reine sa mère.
    Qui n’a que lui d’enfant, pleure et se désespère ;
    De déclarer son mal elle le presse en vain ;
    Il gémit, il pleure, il soupire ;
    Il ne dit rien, si ce n’est qu’il désire
    Que Peau d’Ane lui fasse un gâteau de sa main ;
    Et la mère ne sait ce que son fils veut dire.
    « ciel ! madame, lui dit-on.
    Cette Peau d’Ane est une noire taupe.
    Plus vilaine encore et plus gaupe

     

     
    Que le plus sale marmiton.
    — N’importe, dit la reine, il le faut satisfaire,
    Et c’est à cela seul que nous devons songer. »
    Il aurait eu de l’or, tant l’aimait cette mère,
    S’il en avait voulu manger.

    Peau d’Ane donc prend sa farine,
    Qu’elle avait fait bluter exprès
    Pour rendre sa pâte plus fine,
    Son sel, son beurre et ses œufs frais ;
    Et, pour bien faire sa galette.
    S’enferme seule en sa chambrette.
    D’abord elle se décrassa
    Les mains, les bras et le visage.
    Et prit un corps d’argent, que vite elle laça,
    Pour dignement faire l’ouvrage,
    Qu’aussitôt elle commença.

    On dit qu’en travaillant un peu trop à la hâte,
    De son doigt, par hasard, il tomba dans la pâte
    Un de ses anneaux de grand prix ;
    Mais ceux qu’on tient savoir le fin de cette histoire
    Assurent que par elle exprès il y fut mis ;
    Et pour moi, franchement, je l’oserais bien croire.

    On ne pétrit jamais un si friand morceau ;
    Et le prince trouva la galette si bonne,
    Qu’il ne s’en fallut rien que, d’une faim gloutonne,
    Il n’avalât aussi l’anneau.
    Quand il en vit l’émeraude admirable,
    Et du jonc d’or le cercle étroit,
    Qui marquait la forme du doigt.
    Le prince fut touché d’une joie incroyable ;
    Sous son chevet il le mit à l’instant ;

    Mais on voulut le marier.
    Il s’en fit quelque temps prier ;
    Puis dit : « Je le veux bien, pourvu que l’on me donne
    En mariage la personne
    Pour qui cet anneau sera bon. »
    A cette bizarre demande,

     

    De la reine et du roi la surprise fut grande ;
    Mais au désir du prince on n’osa dire non.
    Voilà donc qu’on se met en quête
    De celle que l’anneau, sans nul égard du sang,
    Doit placer dans un si haut rang.
    Il n’en est point qui ne s’apprête
    A venir présenter son doigt,
    Ni qui veuille céder son droit.

    Le bruit ayant couru que, pour prétendre au prince,
    Il faut avoir le doigt bien mince ,
    Tout charlatan, pour être bien venu.
    Dit qu’il a le secret de le rendre menu ;
    L’une, en suivant son bizarre caprice,
    Comme une rave le ratisse ;
    L’autre en coupe un petit morceau ;
    Une autre, en le pressant, croit qu’elle l’apetisse ;
    Et l’autre, avec de certaine eau,
    Pour le rendre moins gros, en fait tomber la peau.
    Il n’est enfin point de manœuvre
    Qu’une dame ne mette en œuvre
    Pour faire que son doigt cadre bien à l’anneau.

    L’essai fut commencé par les jeunes princesses,
    Les marquises et les duchesses ;
    Mais leurs doigts, quoique délicats,
    Étaient trop gros, et n’entraient pas.
    Les comtesses et les baronnes,
    Et toutes les nobles personnes,
    Comme elles tour à tour présentèrent leur main,
    Et la présentèrent en vain.

    Il fallut en venir enfin
    Aux servantes, aux cuisinières,
    Aux tortillons, aux dindonnières,
    En un mot, à tout le fretin,
    Dont les rouges et noires pattes,
    Non moins que les mains délicates,
    Espéraient un heureux destin.
    Il s’y présenta mainte fille
    Dont le doigt, gros et ramassé,

     

     
    Dans la bague du prince eût aussi peu passé
    Qu’un câble au travers d’une aiguille.

    On crut enfin que c’était fait ;
    Car il ne restait, en effet,
    Que la pauvre Peau d’Ane au fond de la cuisine.
    Mais, comment croire, disait-on.
    Qu’à régner le ciel la destine !
    Le prince dit : « Et pourquoi non ?
    Qu’on la fasse venir ! » — Chacun se prit à rire.
    Criant tout haut : « Que veut-on dire,
    De faire entrer ici cette sale guenon ! »
    Mais lorsqu’elle tira de dessous sa peau noire
    Une petite main qui semblait de l’ivoire
    Qu’un peu de pourpre a coloré.
    Et que de la bague fatale.
    D’une justesse sans égale,
    Son petit doigt fut entouré,
    La cour fut dans une surprise
    Qui ne peut pas être comprise.

    On la menait au roi dans ce transport subit ;
    Mais elle demanda qu’avant de paraître
    Devant son seigneur et son maître,
    On lui donnât le temps de prendre un autre habit.
    De cet habit, pour la vérité dire,
    De tous côtés on s’apprêtait à rire ;
    Mais lorsqu’elle arriva dans les appartements,
    Et qu’elle eut traversé les salles
    Avec ses pompeux vêtements
    Dont les riches beautés n’eurent jamais d’égales ;
    Des dames de la cour et de leurs ornements
    Tombèrent tous les agréments.

    Dans la joie et le bruit de toute l’assemblée,
    Le bon roi ne se sentait pas
    De voir sa bru posséder tant d’appâts ;
    La reine en était affolée,
    Et le prince, leur cher enfant,
    De cent plaisirs l’âme comblée.
    Ne pouvait revenir de son ravissement.

     

    Pour l’hymen aussitôt chacun prit ses mesures ;
    Le monarque en pria tous les rois d’alentour,
    Qui, tous brillants de diverses parures,
    Quittèrent leurs États pour être à ce grand jour.
    On en vit arriver des climats de l’aurore,
    Montés sur de grands éléphants ;
    Il en vint du rivage more,
    Qui, plus noirs et plus laids encore,
    Faisaient peur aux petits enfants ;
    Enfin, de tous les coins du monde
    Il en débarque, et la cour en abonde.

    Mais nul prince, nul potentat
    N’y parut avec tant d’éclat
    Que celui qui voulait naguère,
    Épouser la pauvre bergère.

    Dans ce moment, la marraine arriva,
    Qui raconta toute l’histoire,
    Et par son récit acheva
    De combler Peau d’Ane de gloire.

    Il n’est pas malaisé de voir
    Que le but de ce conte est qu’un enfant apprenne
    Qu’il vaut mieux s’exposer à la plus rude peine
    Que de manquer à son devoir ;

    Que la vertu peut être infortunée.
    Mais qu’elle est toujours couronnée,

    Le conte de Peau d’Ane est difficile à croire.
    Mais, tant que dans le monde on aura des enfants,
    Des mères et des mères-grands,
    On en gardera la mémoire.

     

     

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