• Brocéliande et la porte du temps.

    Brocéliande et la porte du temps............ Gwen Le Tallec - Dès  10 ans16 minutes de lecture

    — Quand est-ce qu’on arrive Papa ?
    — Bientôt les enfants ! Nous allons passer un week-end formidable, vous verrez ! J’ai loué une petite maison au bord d’un grand lac, au cœur de la forêt de Brocéliande ! 
    — Vous voulez votre goûter les enfants ? propose Maud, la maman de Pablo. 
    — Oui !! s’exclament les enfants.
    Pablo et Zoé sont dans la même classe de CM1 à Thorigné Fouillard à côté de Rennes.
    Ils se connaissent depuis la maternelle et leurs parents sont amis.
    Le papa de Pablo a proposé aux enfants de passer deux jours à la campagne dans la forêt de Brocéliande. Les parents de Zoé les rejoignent demain midi pour le repas. Nous sommes le samedi 19 décembre 2015. 
    Vers 16 heures, la voiture arrive sur le site des résidences touristiques situées au cœur d’une forêt de pins. Une jeune femme les accompagne jusqu’à leur maisonnette. Ils ont une vue magnifique sur le lac de Tremelin. 
    — Ouah ! C’est génial ici !
    — Tu m’étonnes Zoé ! On va pouvoir explorer les lieux !
    — Tu crois qu’il y a des druides ou des gnomes dans le coin Pablo ?
    — Non ça n’existe pas ! Mais, ici, nous sommes au pays des légendes ! Alors on ne se sait jamais !
    Leurs affaires à peine déposées dans la petite maison, les enfants s’enfuient pour une balade à vélo.
    — Vous revenez pour le dîner, vers 19h30, les enfants ! crie Maud.
    Pablo et Zoé ne répondent même pas… Ils sont déjà partis à la chasse aux monstres et aux sorcières.
    Ils arrivent au bord du lac de Tremelin. Les promeneurs se font rares en cette saison. L’endroit est presque désert et le restaurant qui borde le lac est fermé jusqu’à ce soir. 
    — Regarde Pablo, on dirait qu’il y a une épée enfoncée dans un rocher là-bas !
    — Ouah, c’est Excalibur !
    — Extralidur ?
    — Ex-ca-li-bur !! L’épée magique du Roi Arthur ! C’est Merlin, le druide qui l’avait placée dans un rocher avec une inscription qui disait que celui qui arriverait à l’extraire du rocher serait le roi des bretons ! Et c’est Arthur qui a retiré l’épée ! Il est devenu le Roi !
    — Excellent ! Je vais essayer de l’enlever ! 
    Zoé escalade le rocher et tire désespérément sur l’épée en métal scellée avec du béton. Pablo vient l’aider mais l’épée ne bouge pas d’un pouce… Dans leur effort, ils glissent et s’étalent un mètre plus bas sur un tapis d’épines de pins.
    — Aïe !! C’est vraiment un truc de touriste ça… Et puis, je n’aurais pas aimé devenir la Reine…
    — Bonjour les enfants…
    Surpris, les enfants poussent un petit cri de frayeur en voyant une vieille femme en haillons. Elle a les cheveux longs et noirs et des yeux qui font peur ! Et elle porte des chaussettes jaunes qui lui montent jusqu’aux genoux !
    — Bonjour Madame… répondent les enfants tout penauds.
    — Je suis la sorcière du lac… Enfin c’est comme ça que les gens m’appelaient quand je n’étais pas invisible... En fait je m’appelle Marinette ! Oui, je sais c’est ridicule… Vous n’auriez pas une petite pièce ?
    — Non… Mais j’ai des Chocos, si vous voulez… propose Pablo, pas rassuré.
    — Très bien, j’accepte ! Et pour vous remercier, je vais vous raconter la légende de ce lac. Vous êtes d’accord ? 
    — Euh… Ben, on doit y aller, Madame…
    — Restez là, j’vous dis, ou je vous transforme en crotte d’écureuil ! 
    Zoé regarde Pablo affolée.
    — Mais non, mes mignons ! Je rigole ! Installez-vous sur ce rocher, je vais commencer mon histoire…
    Les deux enfants, un peu inquiets, s’installent par terre et écoutent cette dame étrange… 
    — Savez-vous depuis combien de temps ce lac existe ?
    — Depuis la préhistoire ! lance Pablo.
    — Non ! Nul ! Et toi petite fille ?
    — Je ne sais pas moi… 
    — Nuls tous les deux ! C’est désespérant… Bon, ce magnifique lac s’est constitué au Moyen-Âge… La légende raconte que dans cette vallée encaissée, au XIVème siècle, l’armée anglaise a été engloutie par les flots. Elle combattait les chevaliers français, trois fois moins nombreux qu’elle et commandés par le capitaine Bertrand Du Guesclin. Les Anglais sont passés par la vallée encaissée qui existait à l’époque et qui se situe aujourd’hui sous le lac. Au moment où ils étaient au fond de la vallée, la pluie est tombée très violemment. L’eau est montée rapidement et les soldats alourdis par leurs armures sont morts noyés ! L’eau est restée à ce niveau, depuis cet événement. Les anglais n’ont jamais réussi à s’emparer de Brocéliande…
    — Elle est terrible cette histoire… susurre Zoé.
    — Encore aujourd’hui, certains jours de brouillard, on voit des lances anglaises qui remontent à la surface du lac… poursuit la sorcière, en prenant une voix étrange.
    — Ouah !! Ça fout la frousse ! s’écrie Pablo. 
    — Oui… C’est le but ! Bon allez ouste les enfants, j’ai une soupe de crapaud à faire pour ce soir !
    — Beurk !! s’exclame Zoé.
    — Vous êtes navrants les enfants ! Vous croyez tout ce que je dis !! Ahahahahahahaha !! Bon, je tiens quand même à vous prévenir que nous sommes un jour de pleine lune…
    — Et alors Madame Marinette ? questionne Pablo.
    — Marinette tout court ! Et alors ? Les jours de pleine lune, dans ce lieu magique, les mondes se croisent… 
    — Quels mondes ?
    — Le nôtre et les autres ! Nom d’un pet de sanglier ! Il existe plusieurs mondes et ce soir ils vont se croiser, s’entremêler… Cela veut dire que si vous ne faites pas attention, vous passerez d’un monde à un autre sans vous en rendre compte… Prenez garde car il est difficile de revenir d’un monde parallèle… Ce serait dommage de louper ma bonne soupe de crapaud ! Ahahahahahahahah !
    — Bon ben, au revoir Madame la sorcière… 
    — Au revoir les enfants… Passez le bonjour à Kolof, si vous l’apercevez.
    — Ko… quoi ?
    — Kolof ! Le roi des Korrigans du Monde d’Argane. Il traîne souvent par ici les soirs de pleine lune.
    Les deux enfants montent sur leur vélo et s’éloignent en rigolant.
    — KOLOF !! Elle est complètement folle cette sorcière !!!
    Ils décident de faire le tour du lac. Un panneau d’information précise qu’en vélo, cela prend une heure. Ils devraient pouvoir rentrer à temps pour le dîner, sans se faire gronder.
    — Il ne faut pas traîner Zoé ! 
    Il est dix-sept heures. En ce mois de décembre, le soleil se voile et la pénombre s’invite déjà dans ce lieu magique…
    — Regarde Zoé, on voit la pleine lune !
    — Comme c’est beau !
    Ils passent à travers deux arbres centenaires et soudain…!
    — Halte là ! Vous avez failli m’écraser, les géants !
    Les deux enfants s’arrêtent… Ils sont au milieu de la forêt qui entoure le lac.
    — C’est toi qui as parlé, Pablo ? 
    — Non ! C’est bizarre… 
    — Ici ! Je suis en bas !
    Les deux enfants regardent au sol et découvrent un petit lutin. Il est habillé tout en vert. Il porte des bottes en cuir et un gros ceinturon pour tenir le pantalon qui enveloppe son gros ventre… Il a un gros nez de cochon et des yeux minuscules. Une touffe de poil sort de son chapeau pointu. 
    — Pablo ! J’ai peur ! Un crapaud géant !
    — Ben non je ne suis pas un crapaud ! Je suis Kolof le roi des Korrigans, nom d’une épine dans les fesses !
    Pablo se penche vers l’être étrange et constate qu’il parle… 
    — Vous dites quoi Monsieur ? 
    — Bon, je n’ai pas le choix ! Je vais vous donner une taille de Korrigan !
    Avant qu’ils n’aient le temps de comprendre, Kolof sort d’une bourse en cuir, de la poussière d’étoile. Il souffle dans le creux de sa main pour la faire s’envoler. Un éclair de lumière éblouit les enfants !
    En ouvrant les yeux, Pablo et Zoé se retrouvent nez à groin avec l’énorme Kolof.
    — Ouaaaaaahhhhhhhhhhh !
    — Quoi ? s’écrie Kolof effrayé.
    Les enfants veulent s’enfuir mais se prennent les pieds dans une racine d’arbre. Ils tombent tous les deux la tête dans la mousse soyeuse.
    — Vous avez vu les sorcières vampires, c’est ça ?
    — Non !! C’est vous ? Vous êtes horriblement… moche ! dit Pablo.
    — Moi ? Vous rigolez, je suis tout propre de ce matin ! C’est vous qui êtes étranges ! Vous n’êtes pas des Korrigans ! Vous êtes des géants, c’est ça ! 
    — Oui, si vous voulez… Monsieur…
    — Kolof !
    — Kolof ?! Vous connaissez la Sorcière Marinette, alors ? demande Pablo.
    — Cette vieille folle avec ses chaussettes jaunes ! Elle vient du monde des géants… Comme vous, bien sûr !
    — Oui, c’est ça Monsieur Kolof ! C’est normal que les arbres soient plus hauts que la tour Eiffel, Pablo ? s’exclame Zoé.
    — Zoé… J’ai l’impression que nous sommes devenus minuscules… Comme Kolof. Tu as vu ce gland ? Il est aussi grand que nous, ou c’est plutôt nous qui sommes aussi petits que lui !
    — J’ai peur Pablo…
    — Bon ! Ce n’est pas vous qui allez m’aider… Quelle tristesse… marmonne Kolof en versant une larme de couleur verte.
    — Vous avez des ennuis Kolof ? demande Pablo.
    — Oui… Mon peuple est en danger… La Sorcière Maranne a enlevé mes meilleurs soldats Korrigans. Ils sont enfermés sur une plateforme au milieu du lac… Il ne reste plus, dans notre communauté, que les femmes, les enfants… et moi. Les sorcières vampires vont nous attaquer et nous ne pourrons pas nous défendre… 
    — Les sorcières vampires !
    — Oui, ce sont les soldats de Maranne. Elles ont des ailes et deux dents immenses qui vous transpercent le cou pour vous sucer le sang ensuite !
    — Beurk ! C’est dégoûtant ! s’écrie Zoé.
    — Elles attaqueront dans une heure quand la nuit sera totalement tombée sur le lac…
    — Mon Dieu, c’est horrible ! Il faut faire quelque chose Krobof !!!
    — Kolof, jeune fille… 
    — Heu, oui, Kolof ! Pourquoi n’allez-vous pas sauver vos fidèles soldats là-bas ? 
    — Les Korrigans ne savent pas nager, vous devriez le savoir ! répond le gnome, vexé.
    — On ne savait pas, on vient d’arriver ! On ne connaît pas les légendes de Brocéliande, avoue Pablo.
    — Quelle légende ? Ici, c’est la réalité ! Alors si vous avez une idée, n’hésitez pas.
    — Zoé ! Nous allons délivrer les Korrigans !
    — Comment Pablo ?
    — En nageant, bien sûr ! 
    — Mais elle doit être vachement froide !
    — Tu vois une autre solution pour aider les Korrigans ?
    — Euh, non… Tout ça est très étrange quand même… Après la sorcière aux chaussettes jaunes… Voilà les gnomes verts… Et pourquoi pas des éléphants roses ensuite ?!
    — Non, ne vous inquiétez pas, les éléphants roses ont disparu depuis des milliers d’années dans le Monde d’Argane ! s’écrie Kolof.
    — C’est pas vrai… se lamente Zoé.
    Pablo et Zoé ont décidé de nager jusqu’à la plateforme. Elle n’est pas gardée car la sorcière Maranne sait que les Korrigans ont horreur de l’eau. Ils ne risqueraient pas de tremper, ne serait-ce qu’un doigt de pied !
    Ils se déshabillent pendant que Kolof surveille les alentours. Ils ont décidé d’emporter avec eux une longue corde que le roi des Korrigans avait dans son sac. Elle sera fixée de manière à ce que les prisonniers puissent traverser le lac au sec. Les petits lutins sont de piètres nageurs mais de très bons équilibristes ! 
    En slip, au bord du lac, ils distinguent la plateforme. S’ils étaient restés géants, il aurait suffi de se pencher pour l’attraper. Mais là, à l’échelle d’un gnome, elle doit bien être à cent mètres de la rive.
    Ils s’avancent dans l’eau noire…
    — Elle est glacée ! peste Zoé.
    — Courage !
    Ils ont de l’eau jusqu’à la taille... Les premières brasses sont difficiles mais ils s’habituent vite à la température de l’eau. Pablo et Zoé sont d’excellents nageurs, ils prennent des cours à la piscine municipale Saint-Georges à Rennes. 
    En quelques minutes, ils arrivent à proximité de la plateforme. Pablo s’accroche et monte sur l’île flottante. Il hisse Zoé. 
    Une dizaine de Korrigans se serrent les uns contre les autres, apeurés de voir ces êtres étranges sortir de l’eau…
    — Où sont les autres ? demande Pablo.
    — Quels autres ? répond le plus âgé des Korrigans qui doit avoir environ cent ans.
    — Vous n’êtes que dix ?
    — Oui, Êtres étranges ! Et alors ? Qui êtes-vous ?
    — Voici Zoé et je suis Pablo ! Nous venons vous sauver ! Kolof est là-bas sur la rive. Il vous attend pour sauver votre village des sorcières vampires !
    — Oh, merci à vous ! Je suis Catcar ! Et voici Panard, Slibard, Costard, Cafard, Bavard, Bobard, Mouchard, Loubard et Malabar.
    — Quels drôles de prénoms ! s’exclame Zoé en rigolant.
    — Vous ne trouvez pas que Pablo et Zoé, c’est aussi bizarre ?
    — Ben, non… C’est courant chez nous…
    — Chez nous aussi ! Comment allons-nous nous échapper d’ici ? demande Catcar.
    — Je vais fixer cette corde à la plateforme et vous pourrez rejoindre la berge en marchant dessus !
    Pablo s’exécute et bientôt, avec l’aide des Korrigans, la corde est suffisamment tendue pour la traversée du lac. 
    Très agiles, les Korrigans sautent et courent sur la corde. Pablo et Zoé sont très impressionnés !
    La moitié d’entre eux est déjà sur la rive avec Kolof quand une nuée de sorcières vampires surgit dans le ciel éclairé par la lune, en poussant des cris effroyables !!
    — Mon Dieu Pablo ! Regarde ! Elles arrivent !!
    Les sorcières vampires ont des corps de chauves-souris et des têtes de sorcières avec deux crocs crochus, comme les vipères…
    Catcar, Cafard et Bobard sont encore sur la corde. Ils courent désespérément mais les sorcières volantes se ruent sur eux. Ils n’ont pas d’autre choix que de plonger dans l’eau noire… Ils ne savent pas nager… Ils vont mourir, c’est sûr ! 
    Sur l’autre rive, les Korrigans armés de leur arc ou de leur fronde tentent de chasser les sorcières maléfiques. Méfiant, Kolof avait prévu une attaque et emporté les armes de ses compagnons dans son sac.
    Pablo et Zoé n’hésitent pas. Ils plongent pour sauver leurs nouveaux amis. Ils distinguent les trois têtes des Korrigans qui se débattent pour ne pas se noyer. Ils sont à quelques centimètres. Catcar coule. Les sorcières les attaquent sans répit et il faut se méfier de leurs griffes acérées qui lacèrent la surface de l’eau. Pablo attrape Cafard et Zoé remonte Bobard à la surface. Les deux enfants ont toutes les peines du monde pour rejoindre la rive. 
    Kolof et les Korrigans tirent leurs deux amis et les enfants sur le bord du lac…
    — Vous nous avez sauvés ! Merci à vous Poiro et Zoumbé ! s’exclame Bobard.
    — De rien, moi c’est Pablo et elle, Zoé ! Nous n’avons pas pu sauver Catcar… Il a coulé comme une pierre… Je suis désolé.
    — Vous avez été très courageux mes amis… Catcar était un valeureux soldat… Il est mort en héros ! 
    — Je dois vous laisser. J’ai une dernière chose à faire avec ces satanées sorcières.
    Kolof s’éloigne. Pendant que les enfants traversaient le lac, il a mis au point une sorte de catapulte. 
    — Les sorcières vampires reviennent ! crie Bobard.
    Kolof pousse alors un bâton et instantanément, un filet est projeté dans les airs. En se déployant, il emprisonne le nuage de sorcières et les entraine dans l’eau.
    Leurs griffes empêtrées dans les mailles du filet, les sorcières vampires disparaissent à jamais au fond du lac en poussant d’ultimes cris stridents.
    — Victoire !!
    Les Korrigans dansent autour des deux enfants ! La communauté de Kolof est sauvée !
    — Quand elle apprendra ce qui vient de se passer, la sorcière Maranne disparaîtra au fond de sa grotte pendant au moins cent ans ! s’écrie Kolof.
    — Alors, on fait la fête sans moi ?
    Tout le monde se retourne surpris.
    — Catcar ? Tu n’es pas mort ! s’écrie Pablo.
    — Non ! J’ai coulé à pic mais quelque chose de très pointu m’a piqué les fesses ! La douleur m’a poussé vers la surface. Subitement, j’ai réussi à nager sous l’eau ! Trop content de respirer, j’ai fait la planche. Le vent a fait le reste. Je viens d’accoster sur la rive !
    — C’est certainement une lance anglaise qui t’a piqué les fesses Catcar ! dit Zoé.
    — Une quoi ?
    — Non rien, c’est une vieille histoire !
    — En parlant de vieille, cela me fait penser à Marinette ! Et cela me fait penser qu’il faut partir car c’est bientôt l’heure du dîner, Zoé ! Ma mère va nous gronder si on est en retard ! La nuit est tombée…
    Un nuage passe devant la pleine lune…
    — Comment pouvons-nous repartir d’ici, Kolof ?
    — Je vais appeler le gardien des portes du temps, Ceinwenn ! C’est un magicien !
    Et soudain, le temps s’arrête… Les Korrigans restent figés comme des statues. Seuls Kolof, Pablo et Zoé bougent encore !
    — Bonjour Kolof ! 
    — Bonjour Ceinwenn ! J’ai deux enfants du monde des géants qui souhaitent repartir chez eux ! Vous pouvez les aider ?
    — Bien sûr Kolof ! Ils ont été courageux et ils méritent bien cela. Pablo, Zoé, vous êtes arrivés en passant entre deux arbres centenaires. Empruntez à nouveau ce chemin, mais dans l’autre sens et vous retrouverez votre maison… Souvenez-vous que votre monde est parsemé de portes du temps et qu’un jour peut-être, vous repasserez dans un autre monde… Vous êtes initiés maintenant, c’est rare et précieux… Peu d’êtres humains ont cette chance… Ce n’est qu’un début… Adieu !
    — Merci, Ceinwenn… disent Pablo et Zoé.
    — C’est un vrai magicien ? demande Zoé toute éberluée.
    — Oui et c’est le meilleur ! Même Merlin ne lui arrive pas à la cheville !
    Le temps reprend sa course et les Korrigans reprennent leurs activités. Ils ont découvert les chocos dans le sac de Pablo et ils se goinfrent !
    Pablo et Zoé embrassent tous les Korrigans qui se sont rangés à la queue leu leu.
    — Au revoir Catcar, Bobard, Slibard, Loubard, Cafard, Mouchard, Bavard, Costard, Malabar, Panard… Aïe ! Panard… Tu marches sur mon pied…
    — Oups ! Pardon Zoé…
    — Au revoir Kolof. 
    — Au revoir Pablo, au revoir Zoé… Merci pour votre aide ! La communauté des Korrigans ne vous oubliera jamais.
    — Au fait Kolof, qu’a voulu dire Ceinwenn par : « Vous êtes initiés maintenant, c’est rare et précieux… » ?
    — Passer d’un monde à l’autre est une chance, les enfants… Vous avez été choisis certainement grâce à vos qualités et vos valeurs… Vos voyages dans les mondes parallèles ne font que commencer ! Au revoir mes amis.
    Et soudain, les enfants retrouvent leur taille initiale. 
    Sans se poser de question, ils enfourchent leur vélo et foncent en direction des deux arbres. Dans un éclair de lumière, ils plongent dans les méandres du temps.

    Quelques instants plus tard…
    — Oh ! Les marmots ! Réveillez-vous !
    Pablo, ouvre un œil.
    — Aaaaaah !!
    — Quoi ? J’ai l’air d’une sorcière ou quoi ? s’exclame Marinette en rigolant.
    — Désolé Madame… Je vous ai pris pour une sorcière vampire !
    — Eh bien merci, mon garçon ! Ces vieilles peaux volantes n’ont pas ma classe… 
    — Vous avez le bonjour de Kolof et des Korrigans du Monde d’Argane, Madame, dit Zoé.
    — Merci ma petite. J’espère qu’ils n’ont pas d’ennuis ?
    — Non, Madame. Ils vont bien maintenant…
    — Parfait ! J’ai préparé de la soupe d’asticots finalement ! Vous êtes partants ?
    — Beurk !! Non merci, Madame ! On doit rentrer…
    — Si vous revenez par ici, passez me dire bonjour ! J’aime bien voir des passagers du temps !
    — Des passagers du temps ? s’exclame Pablo.
    — Oui ! Les passagers du temps sont les seules personnes qui sont capables de me voir et de me parler : cela faisait quarante ans que je n’avais pas parlé à quelqu’un dans ce monde. Cela me fait chaud au cœur… 
    Pablo et Zoé, médusés par ce qu’ils viennent d’entendre, rentrent à la maison des vacances retrouver leurs parents.

    Maud a préparé des spaghettis. 
    — Alors les enfants, cette première journée ? Vous ne vous êtes pas ennuyés j’espère ! 
    — Non Papa ! Zoé et moi, on s’est même fait des amis… On pourra les revoir demain si c’est la pleine lune !
    — Pourquoi la pleine lune ? 
    — Parce que ce sont des Korrigans et qu’on ne peut les rejoindre dans leur monde qu’à la pleine lune, Papa !
    — Mon Dieu ! Quelle imagination ces enfants !!! C’est incroyable !

    Et au même moment, dans le monde d’Argane…
    — Catcar !
    — Oui, Kolof ?
    — On ne t’a jamais dit que tu avais une tronche de cake ?
    — Non, pourquoi ?
    — Pour rien, Catcar… C’est Pablo qui m’a dit ça en partant. Je n’ai pas compris…
    — Peut être que Bobard sais, lui !
    — Non, ce n’est pas la peine… Souffle sur la bougie et dormons.
    — Pffffffff !!
    — Merci pour les postillons, Catcar… Bonne nuit.



    _______

    Illustration de Magali Martinie

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  • Un Noël à la préhistoire.

    Un Noël à la préhistoire.......... Tanguy Mandias-   Dès  10 ans 16 minutes de lecture

    hapitre 1 - Le Noël de Petite Griffe

    — Ça y est, ça y est ! s’égosille Petite Griffe en déboulant dans la chambre de ses parents.

    Elle saute sur le lit, soulève la couette en peau de mammouth, roule sur le gros ventre rond de Papa et se perd dans l’abondante chevelure cuivrée de Maman.

    — Ho, mais qu’est-ce qu’il y a Petite Griffe ? demande Maman en s’éveillant.
    — Les Poils Gris ont parlé, regardez !

    Elle ouvre grand le rideau et laisse le froid soleil hivernal pénétrer. Dehors s’étend un ciel d’un blanc laiteux.

    — Ouma-Ouma va pleurer ! dit Petite Griffe en arborant un grand sourire auquel il manque une dent, récemment tombée.

    Les Larmes d’Ouma-Ouma !
    Pour la tribu des Hirsutes, de la Vallée Ma-Crognon, c’est un grand événement ! Le plus important de l’année. Car quand ses larmes scintillantes et brillantes tombent du ciel et recouvrent de neige la vallée, une grande fête est donnée en l’honneur du renouveau : la fin de l’année et le début d’une nouvelle !

    Et Petite Griffe, fille de Patte d’Ours et de Fleur Pensive, est toute excitée d’y participer, cette année encore plus que les autres. Elle va enfin pouvoir prétendre au statut de guerrière de la tribu. Enfin, si elle arrive à faire ses preuves…

    ***

    Réunie au sommet du Mont Trognon, toute la tribu des Hirsutes attend l’heureux événement : on s’est fait beau, bien coiffé, tout propre et tout apprêté ! Petite Griffe, quant à elle, a mis son plus beau trésor : une jolie petite clochette, un objet précieux et mystérieux, qui tinte à chacun de ses mouvements !

    Soudain, un doux baiser glacé se pose sur sa joue… Elle l’essuie d’une main. C’est une larme d’Ouma-Ouma : un flocon ! Ça y est, il neige !

    — Il neige ! Il neige ! crie Petite Griffe. Regardez les flocons !
    — Oui, je les vois ! dit un homme de la tribu. Là-haut, le beau flocon blanc !
    — Et là-bas, un autre !
    — Et là, et là ! Oh, comme c’est beau !


    Rapidement, le ciel est envahi de flocons, blancs, légers comme les pétales des fleurs de pommiers. 
    Petite Griffe lève à son tour le doigt vers le ciel.
    — Et là-bas, un beau flocon rouge !


    Tous sursautent. Un flocon rouge ? Que raconte-t-elle ? Mais non, c’est bien ça ! C’est bien un flocon rouge… et plutôt de bonne taille ! Qui tombe, tombe à toute vitesse, en poussant un grand cri ! Boum ! Il s’écrase dans un bosquet de géraniums.

    Prudemment, la tribu s’approche… Et voilà le flocon qui se relève, s’agite et époussette son pantalon !

    — Où… Où suis-je ? demande ce dernier l’air éberlué…

    Car, en fait de flocon, il s’agit plutôt d’un jeune garçon, tout de rouge vêtu ! La chevelure ébouriffée, parsemée de flocons, il caresse doucement sa longue barbe blanche…



    Chapitre 2 - Le Garçon Flocon

    — Peut-être est-ce le dieu Soleil qui descend du ciel ?
    — Quels drôles de vêtements il porte… Serait-ce la toison d’un animal ?
    — Et cette barbe ! Comment peut-on être si jeune… et avoir une barbe !
    — Silence ! tonne Grand-mère Sans Dents, chef de la tribu.

    Dans la Grotte Totem, le silence se fait. Le garçon, au centre du conseil des Poils Gris, les anciens de la tribu, regarde avec étonnement tous ces gens étranges, vêtus de peaux et de fleurs.

    — Quel est ton nom, mon enfant ? demande gentiment Grand-mère Sans Dents.
    — Je m’appelle… Je… J’ai oublié ! dit le garçon les yeux écarquillés.
    — Oublié ! Hum… Peut-être le choc sur ta tête, réfléchit Grand-mère Sans Dents. En tout cas, il te faut un nom ! Voyons voir… Tu es arrivé avec la neige et tu es un garçon, alors nous t’appellerons… Garçon Flocon !

    Et tout le monde d’acquiescer à cette idée.

    — Alors dis-moi, Garçon Flocon, continue Grand-mère, d’où viens-tu ?
    — De… De la ville, je viens de la ville !

    Chacun des membres du conseil émet un hoquet de surprise !
    La Ville, la Ville existe bien ! Tout le monde a entendu parler de la Ville, mais elle est au-delà des montagnes, derrière le Bout du Monde !… C’est impossible d’y aller !

    — J’allais rendre visite à Ouma-Ouma pour les fêtes de fin d’année, continue Garçon Flocon, et ensuite… Ensuite j’ai oublié…

    Un nouveau concert de hoquets traverse la grotte. On dirait un concert de grenouilles ! Rendre visite à Ouma-Ouma, la Déesse en personne ! Non, c’est impossible ! Mensonges, calomnies !
    — Silence ! Silence ! tonne Grand-mère Sans Dents.
    — Pouvez-vous m’aider ? Pourriez-vous me raccompagner chez moi ? s’inquiète Garçon Flocon.
    — Hum, la route est très dangereuse. Il faut traverser les plaines, gravir la Montagne Rouillée, échapper à son Gardien, et là seulement, tu arrives au Bout du Monde… Que personne n’a pu franchir ! Il faudrait un guerrier bien courageux pour t’accompagner… Mais qui donc ici le serait assez pour relever ce défi ?

    À ces mots, des regards inquiets s’échangent dans la grotte. Les guerriers sont courageux, certes : pour chasser le tigre à dent de sabre ou le mammouth à grandes défenses !
    Mais pour braver la Montagne Rouillée et son Gardien, sans parler de la Ville ! Son bruit, son tumulte, ses étranges machines !

    Dans la grotte, le silence est palpable, les plus grands guerriers observent le plafond ou se grattent le menton…
    Soudain, brisant le silence, une petite voix s’élève.

    — Moi, je veux bien !

    Tous les regards se tournent vers le guerrier courageux, ou suffisamment fou pour accepter une telle requête. Qui est donc ce grand héros ?

    — C’est moi, Petite Griffe ! dit la petite fille à la clochette. Je veux bien accompagner Garçon Flocon !
    — Mais…, commence Patte d’Ours, son papa.
    — Ma décision est prise ! Ne suis-je pas en âge de faire mes preuves ? Maman n’avait-elle pas vaincu un mammouth à mon âge ? Je prouverai que je suis aussi forte qu’elle !


    Dans la grotte, des murmures approbateurs s’élèvent. Petite Griffe fait preuve d’un courage exemplaire !
    Le jeune garçon est lui aussi impressionné par la fougue qui émane de la fillette ! 
    Grand-Mère Sans Dents sourit.
    — Qu’il en soit ainsi ! Petite Griffe, tu accompagneras notre ami Garçon Flocon jusque chez lui, à la Ville au Bout du Monde. Ainsi, vous éluciderez peut-être ensemble le mystère de ses origines ! Qu’Ouma-Ouma te protège, courageuse héroïne !



    Chapitre 3 - Les Plaines Hirsutes

    — Dépêche-toi un peu ! Nous n’arriverons jamais à la Montagne Rouillée à ce rythme-là ! dit Petite Griffe en foulant hardiment la neige.
    — Tu marches drôlement vite ! Sommes-nous bientôt arrivés ?
    —Tu vois ces affleurements rocheux, là-bas, en lisière des collines ? Ce sont les racines de la Montagne. Nous devrions y arriver dans la soirée, si nous ne faisons pas de mauvaises rencontres… dit Petite Griffe en scrutant le paysage.
    — De mauvaises rencontres ? demande Garçon Flocon soudain inquiet. Comme quoi par exemple ?
    — Comme le tigre à dent de sabre, le cerf au nez rouge, ou l’ours géant des collines ! De terribles bêtes !
    — Hum, et ce cerf au nez rouge… À quoi ressemble-t-il ?
    — Eh bien, à un cerf… avec un nez rouge !
    — Hum, un peu comme… ça ? dit Garçon Flocon en pointant quelque chose dans le dos de la guerrière.
    — Comme quoi ? demande Petite Griffe en se retournant…

    Et la courageuse guerrière hurle soudain ! Derrière elle, se trouve le terrible cerf au nez rouge !

    Aussitôt, Petite Griffe prend ses jambes à son cou et grimpe au sommet d’un arbre !

    — Dépêche-toi, Garçon Flocon, crie-t-elle ! Fais comme moi ! Que fais-tu ?

    Derrière elle, Garçon Flocon est assis dans la neige, et rit à gorge déployée tandis que le cerf, qui s’est approché de lui, le renifle bruyamment !
    — Hahaha, du calme mon gros, du calme ! dit Garçon Flocon en lui caressant le flanc. Tu vas encore en avoir, n’aie crainte.

    Il tient dans sa main un paquet de friandises et en donne quelques-unes au cerf au nez rouge.

    — C’est bon Petite Griffe, dit-il en se retournant, il n’est pas méchant. Il aime juste les bonbons !

    Petite Griffe descend prudemment. Le cerf brame, s’approche d’elle et lui donne un gros coup de langue sur le visage !

    — Beurk ! C’est tout collant ! Qu’est-ce que tu lui donnes à manger ?
    — Des sucres d’orge ! Tout le monde mange ça pour les fêtes à la Ville !
    — Ah oui ? Quelle drôle d’idée ! Nous, pour les fêtes, on mange de la viande crue et des baies gelées !
    — Hum, c’est tout aussi étrange. Mais bon, toutes les coutumes se valent, je pense !

    À ces mots, le cerf, qui a fini de déguster ses sucres d’orge, s’approche. A l’aide de ses bois, il attrape les enfants et les place sur son dos !

    — Que fait-il ? demande Petite Griffe pas très rassurée.
    — On dirait qu’il veut nous remercier pour les sucreries !


    Le cerf se tourne vers la montagne et brame.

    — Oh ! s’exclame Garçon Flocon, on dirait qu’il veut nous emmener jusqu’à la Montagne Rouillée !
    — Alors ne perdons pas de temps, dit Petite Griffe. En avant, Cerf au nez rouge !



    Chapitre 4 - La Montagne Rouillée

    Le cerf au nez rouge, baptisé Rodolphe par Petite Griffe, s’arrête devant d’énormes roches pourpres jaillissant du sol.

    Ils sont aux pieds de la Montagne Rouillée. Devant eux, l’impressionnante masse rocheuse s’élève jusqu’au ciel et disparaît dans les nuages.

    — Brrr… Alors, nous y sommes ? demande Garçon Flocon.
    — Oui, répond Petite Griffe. Voici la Montagne Rouillée. Nous allons devoir la traverser pour arriver au Bout du Monde, et enfin à la Ville. Au revoir Rodolphe, tu as été un valeureux compagnon !

    Le cerf brame, s’ébroue et leur lèche une dernière fois le visage avant de s’en retourner vers ses plaines paisibles et ses forêts protectrices.

    — Bon, dit Garçon Flocon en se tournant vers les cimes imposantes. Eh bien, allons-y !

    Pour nos deux héros, l’ascension est très pénible. La Montagne Rouillée est en effet composée d’un immense pierrier. D’étranges cailloux, rouillés, entassés les uns sur les autres rendent la marche difficile.

    Au bout d’une heure de pénible avancée, Garçon Flocon s’arrête, exténué. Il se sent mal à l’aise, comme si une présence hostile les observait, dissimulée…

    — Ha ! Je n’en peux plus ! Cette montagne est bien trop difficile à franchir ! dit Garçon Flocon en s’écroulant à même le sol.
    — Je t’avais prévenu ! dit Petite Griffe, fatiguée elle aussi. Mais il ne faut pas traîner. Nous risquons de tomber sur le Gardien… et lui, mieux vaut l’éviter ! dit-elle en jetant des coups d’œil inquiets aux alentours.
    — Qui est ce gardien, exactement ? demande Garçon Flocon en ramassant un caillou rouillé au sol.
    — Une entité terrible et vorace, qui se saisit de ceux qui s’égarent dans la Montagne. On ne les revoit plus jamais !
    — C’est terrible, il faut… Eh ! Attends un peu ! s’exclame notre héros en observant le caillou avec lequel il jouait. Regarde, ce n’est pas un caillou, c’est un camion de pompier !
    — Un quoi ?
    — Un camion de… Un jouet si tu préfères ! Mais il est tout rouillé !

    Curieux, le garçon ramasse un autre caillou de la montagne. Cette fois, c’est une poupée ! Et là, un robot boxeur ! Encore un autre : un dinosaure mécanique !
    — La montagne, commence Garçon Flocon… Toute la montagne n’est composée que de jouets rouillés !



    Chapitre 5 - Le Gardien Multiple

    La montagne, toute la Montagne Rouillée n’est composée que de vieux jouets ! C’est pour cela qu’elle rouillait !

    — Mais d’où viennent-ils ? s’interroge Garçon Flocon. D’où viennent tous ces jouets ?
    — Je l’ignore, dit Petite Griffe en regardant avec méfiance une poupée. Peut-être tombent-ils du ciel, comme toi… ?

    Soudain, un tremblement fait vibrer la montagne. La poupée que tient Petite Griffe dans la main se met à s’agiter… et la mord !

    — Hé ! crie Petite Griffe en lâchant la poupée.

    Alors que la montagne continue à trembler, la poupée, tombée au sol, se redresse sur ses petites jambes. D’autres jouets vieux et rouillés s’agitent, se regroupent et s’entassent jusqu’à former une immense colline humanoïde : une énorme tête, de longs membres articulés, et une gigantesque bouche ! Un véritable géant de jouets !

    — Graaaaaouh ! grogne le géant en crachant des jouets. Je suis le Gardien Multiple, protecteur des jouets abandonnés ! Qui ose venir nous déranger dans notre sommeil ?

    Tremblant comme une feuille, Garçon Flocon s’avance.

    — Ce n’est que moi, dit-il d’une petite voix, Garçon Flocon ! Et voici mon amie, Petite Griffe ! Nous désirons juste traverser ta montagne, ô grand géant des jouets !

    — Requête refusée ! dit le Gardien Multiple d’une voix de stentor.
    — Mais pourquoi ? s’offusque Petite Griffe.
    — Regardez-nous ! Nous sommes cassés, vieux et inutiles ! Nous sommes des jouets abandonnés, plus personne ne veut de nous ! Où est passé l’amour que nous avons un jour reçu ? Où sont les attentions qui nous ont été un jour portées ? Envolées, disparues comme la neige après l’hiver ! Et maintenant nous sommes seuls, plus personne ne se soucie de nous ! Pourquoi devrions-nous nous soucier de vous ? Alors non ! dit le Gardien. Vous ne passerez pas la Montagne Rouillée !
    — Attendez une seconde ! dit Garçon Flocon dans l’ombre du géant. Vous n’êtes pas inutiles !
    — Je t’écoute, petit.
    — Il y a plein d’enfants en bas, dans la vallée ! continue le Garçon Flocon. Vous pourriez y descendre, vivre ensemble ! Construire… le Village des Jouets !
    — Le Village des Jouets ? gronde le Gardien.
    — Ça sonne bien, dit une peluche écureuil à qui il manque une patte.
    — Je pourrais ouvrir un commerce ! dit une dînette fêlée.
    — Et moi je serai chef d’orchestre ! J’en ai toujours rêvé ! ajoute le singe à cymbales.
    — Alors c’est décidé, dit le Gardien Multiple. Nous descendrons dans la vallée et nous fonderons le Village des Jouets !
    — Excellente décision ! s’exclama Garçon Flocon.
    — J’ai hâte de venir vous saluer, chers nouveaux voisins ! se réjouit Petite Griffe. Un murmure de gratitude parcourait la masse de jouets.
    — Auparavant, dit la poupée, nous allons vous aider à franchir la Montagne, pour vous remercier de cette belle idée. Jouets, rassemblez-vous !

    Et, dans un grondement, les jouets s’écartent, formant un immense tunnel qui traverse la Montagne !

    — Avancez tout droit, indiqua la poupée, marchez jusqu’à ce que le soleil affleure l’horizon, et vous trouverez la sortie pour le Bout du Monde… Et après, peut-être, la Ville !



    Chapitre 6 - Bénie soit la Ville

    Un vent froid accueille Petite Griffe et Garçon Flocon à la sortie du tunnel. Derrière eux, les jouets de la montagne s’agitent et leur disent au revoir. Petite Griffe et Garçon Flocon saluent leurs nouveaux amis et se tournent vers le Bout du Monde. Devant eux s’étend une mer de nuages.

    — Et voilà, dit Petite Griffe, nous sommes arrivés.
    — Où est la Ville ? Je ne vois rien…
    — Patience, ça va se lever…, dit Petite Griffe en scrutant les nuages.

    Effectivement, quelques instants plus tard, un vent chaud se lève, chassant tous les nuages. Nos deux héros contemplent ébahis la Ville au Bout du Monde ! La Ville ressemble étrangement à… un hôpital ! Bruyant et tumultueux.
    Les gens courent en tous sens, des brancards passent à toute vitesse dans les couloirs aux lumières froides, des machines mystérieuses ronronnent et soupirent dans leur sommeil mécanique… Une infirmière passe la tête et jette un œil dans la chambre où ils viennent d’arriver. Elle vérifie que tout va bien, sourit et referme la porte.

    — Madame, s’il vous plaît ! l’appelle Garçon Flocon.

    Mais la porte claque, l’infirmière ne l’a pas entendu.

    — Attendez ! dit Garçon Flocon en s’élançant vers la porte.

    Mais aussitôt, il se cogne, quelque chose l’empêche d’avancer ! C’est une épaisse paroi de verre qui se dresse, abrupte, devant lui. Le Bout du Monde…

    — Je te l’avais dit, dit Petite Griffe. Personne ne peut aller plus loin…

    Déboussolé, notre héros se tourne vers le reste de la chambre.
    Au centre de la pièce, une vieille dame est endormie dans un grand lit, sous une fenêtre où une chatte blanche observe la neige tomber. La vieille dame tient la main d’un petit garçon, endormi lui aussi. La tête posée sur le lit, tout de rouge vêtu, il porte une longue barbe blanche…

    — Mais… Mais c’est moi ! s’exclame Garçon Flocon en reconnaissant le petit garçon. Et cette vieille dame, c’est ma grand-mère ! Ouma-Ouma ! Ça y est, je me souviens ! Je venais lui rendre visite, déguisé en Père Noël. J’ai dû m’endormir sur son lit en attendant qu’elle se réveille. Quelle drôle d’histoire ! Grand-mère, grand-mère c’est moi, Jérémy ! Tu m’entends ?

    Mais pas de réaction : Ouma-Ouma ne l’entend pas. Arrivé au Bout du Monde, la paroi de verre bloque toute communication. Soudain, il comprend !

    — Une paroi de verre, la tribu des Hirsutes, des flocons dans une vallée… Ça y est, j’ai compris !
    — Comment cela ? s’étonne Petite Griffe.
    — Nous sommes dans une des boules à neige de Grand-mère ! Elle en a toute une collection, dont elle ne se sépare jamais ! Elle me les montre toujours quand je viens la voir à Noël ! Elle en prend une sur son étagère, la secoue devant moi, et alors que la neige tombe sur le paysage, Grand-mère me raconte l’histoire de la boule… Son étagère…

    Les yeux de Garçon Flocon s’écarquillent.

    — Petite Griffe, aide-moi à pousser !

    Dans la chambre, la chatte quitte le rebord de la fenêtre et saute sur l’étagère. Son collier à clochette tinte lorsqu’elle atterrit.

    — À pousser ? questionne Petite Griffe en s’approchant, aux tintements de sa clochette.
    — Pousse avec moi, pousse sur le verre, si nous arrivons suffisamment à faire osciller la boule, nous pourrons la faire tomber et en sortir !

    Et tous deux se mettent à pousser, à sauter et à remuer en tous sens dans cette boule à neige aux décors de conte de fées !

    Et la voici qui tangue, qui oscille, qui vacille, qui bascule…
    Et qui chute ! À toute vitesse vers la tête du garçon endormi !



    Chapitre 7 - Le Noël du Garçon Flocon

    — Aïe ! dit Jérémy en se frottant le crâne.

    Il ouvre les yeux. Une boule à neige vient de lui tomber dessus ! Sur son socle, il déchiffre l’inscription « Un Noël Préhistorique ». Au-dessus de lui, sur l’étagère à boules à neige, Petite Griffe, la chatte blanche, le contemple de ses grands yeux verts.

    — Petite Griffe, rouspète-t-il, que fais-tu là-haut ? C’est toi qui as poussé la boule à neige ?

    Soudain tout s’éclaire ! La vallée Ma-Crognon, la tribu des Hirsutes, Grand-mère Sans Dents, le Cerf au nez rouge !

    Jérémy se saisit de la boule à la neige et l’observe attentivement. 
    Tout est là ! Dans les moindres détails ! Les habitants du village, la vallée, la montagne !

    Prudemment, Jérémy remet la boule sur l’étagère. La neige retombe à l’intérieur et blanchit petit à petit le décor. Les larmes d’Ouma-Ouma recouvrent à nouveau le paysage paisible. Et une petite figurine, celle d’une courageuse guerrière, lui fait un dernier petit signe depuis le sommet d’une montagne autrefois rouillée. La boule à neige retrouve sa place sur l’étagère. À ses côtés, Jérémy en découvre une nouvelle. « Le Village des Jouets » annonce l’étiquette.

    — Alors, mon petit Jérémy, résonne doucement la voix de sa grand-mère, comme c’est gentil de me rendre visite pour les fêtes. Oh, quel beau déguisement de Père Noël ! Tu as même pensé à la barbe !
    — Grand-mère Ouma-Ouma ! crie Jérémy en se jetant dans ses bras.
    — Du calme, mon petit hirsute, du calme… Tu sembles tout excité et ton cœur bat la chamade… Viendrais-tu par hasard de vivre une aventure ? demande-t-elle avec un clin d’œil complice.
    — Grand-mère, c’était super, laisse-moi te raconter ! Ça se passait à la préhistoire, dans une vallée lointaine, où les habitants prenaient la neige pour les larmes d’une déesse ! Et un jour, tombe du ciel un petit garçon tout vêtu de rouge avec une longue barbe blanche…

    Et la voix de Jérémy s’emballe alors qu’il raconte son incroyable aventure à sa grand-mère, sous l’œil de Petite Griffe, qui bien au chaud au-dessus du radiateur, fait sa toilette sur l’étagère des boules à neige aux mille histoires.

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    Illustration de Loric Garriguenc

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  • Le voisin d'Hector .

    Le voisin d'Hector ................Céline Santran -Dès  10 ans 3 minutes de lecture

    Un jour, Hector se débarrassera de son voisin ! C’est sûr.

    Il lui suffit de fermer les yeux pour imaginer tout ce qu’il lui fera subir, pour se venger. Non mais, c’est vrai quoi, il était très bien, Hector, avant que ce maudit voisin n’arrive ! Non seulement il lui a piqué son meilleur copain dès qu’il a débarqué dans sa classe, mais en plus, EN PLUS, il lui a aussi volé son amoureuse ! La belle, la merveilleuse, la splendide, la douce Sarah, qui jusque-là, n’avait d’yeux que pour lui… Et cerise sur le gâteau, il a emménagé juste en face de la maison d’Hector ! HORREUR ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? avait hurlé Hector sous sa couette.

    Pourtant, Hector n’est pas un méchant garçon. Un peu farceur parfois, comme tous les enfants de son âge. Mais méchant-mauvais-vilain, non. Bon, une fois seulement, il a fait une très très vilaine blague à la vieille tante Aglaé. Mais elle ronflait si fort, aussi, que la première nuit, Hector avait cru qu’un avion à réaction jouait à cache-cache dans sa maison avec un troupeau de mammouths surexcités. Alors il avait eu une idée rigolote. Il avait saupoudré l’intérieur du lit de la brave tantine de poil à gratter. Le résultat ne s’était pas fait attendre. La pauvre Aglaé avait commencé par se gratter furieusement, et avait fini aux urgences de l’hôpital avec une réaction allergique carabinée. Oups ! Depuis, Hector avait compris la leçon et s’était juré qu’il ne ferait plus jamais de mauvaises blagues.

    Sauf à son voisin. Lui, il allait l’anéantir. Il n’avait pas encore échafaudé de plan précis, mais l’idée mûrissait peu à peu dans son esprit. Il le gaverait d’épinards au chocolat ou de tripes de bœuf au vinaigre. Peut-être même de foie de veau farci à la confiture de fraise. Miam. Ou alors il le pendrait par les pieds sur le séchoir à linge et lui chatouillerait les narines avec une plume d’autruche. Sûr qu’il battrait le record du monde du nombre d’éternuements, sûr aussi qu’à force, son nez gonflerait comme une citrouille trop mûre et lui ferait une tête globuleuse de poivron cramoisi ! Ha ha ha !

    A moins qu’il n’appelle la brigade des fourmis rouges à la rescousse…C’est vrai, c’est redoutable, une horde de fourmis rouges chatouillées par une faim de loup ! Et Hector avait dans l’idée que son voisin saucissonné comme une andouillette et tartiné de sauce tomate aux petits oignons n’aurait rien pour déplaire aux milliers de petits insectes affamés !

    Restait un problème de taille : oui, parce que c’est bien beau de vouloir réduire son voisin en purée de chou fleur, mais comment Hector allait-il se débrouiller pour échapper à la police ? Hein ? Excellente question !

    Après réflexion, il n’y avait pas trente-six solutions : il pourrait aller voir le professeur Tronchamax pour subir une opération de chirurgie esthétique et changer de tête. Ou bien s’exiler en Papouasie Nouvelle-Guinée, c’est-à-dire en gros à l’autre bout du monde, dans une jungle peuplée de serpents siffleurs, de tigres têtus et de ouistitis riquiquis. Pas bête, comme idée ! Vous avez déjà vu, vous, un serpent aller siffloter gaiement à la police que sa jungle abrite un dangereux tueur de voisin ?

    Du coup, Hector réfléchit. 

    Pas simple comme dilemme.

    Mais ce n’est pas tous les jours qu’on décide de ratatigeler son voisin (c'était une nouvelle idée d'Hector, qui consistait à ratatiner puis congeler son ennemi juré, ouais, pas mal comme idée !).

    Bon. Hector réfléchit encore, et à force de réfléchir, il trouve.

    Ça y est, il sait.

    Il va commettre le crime parfait.

    Hector va neutraliser son voisin, c'est sûr.

    Dans un livre, oui, c'est ça…

    A grands coups de descriptions sanguinolentes, de mots tranchants et de phrases assassines.

    Oui, il le supprimera comme ça.

    Tchac !

    Et ça sera un best-seller.

    Satisfait de sa géniale idée, Hector prit une feuille blanche et un stylo… 

    _______

    Illustration de Rimbow
     

     

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  • Quel charabia ! .

    Quel charabia ! ...................de Céline Santran.........

    Je m’appelle Alex, et je dois vous l’avouer : ma famille n’est pas une famille comme les autres. Je dirais même qu’elle est souvent très, très bizarre !

    Je vais vous raconter la dernière histoire qui m’est arrivée et vous allez comprendre tout de suite ! Mercredi dernier, après l’école, j’ai déjeuné chez mon copain Max et l’après-midi, nous sommes allés ensemble à notre entraînement de foot. J’adore le football, ça me dérouille les jambes, ça me vide la tête et ça fait du bien aux articulations !

    Quand je suis rentré, j’étais tellement fatigué que j’avais un peu de fumée qui s’échappait de mes oreilles. Je devais être en mode « surchauffe ». Pourvu que Papa ne me fasse pas encore avaler cette huile infecte censée tout dérouiller à l’intérieur !

    Maman m’attendait, debout dans le salon, les poings sur les hanches, l’œil sévère. J’ai tout de suite pensé que ce n’était pas le moment de lui annoncer la mauvaise note que j’avais eue le matin même au contrôle de français. J’ai voulu filer dans ma chambre pour me changer, mais elle m’a barré le passage :

    — Mon gléri, est-ce que tu as vu l’état de ta glambre ?

    D’ordinaire, je ne fais pas trop attention aux excentricités de ma mère, mais là, il y avait un hic. Quelque chose d’inhabituel, qui clochait. Et ma mère ne s’est pas arrêtée là. Elle a poursuivi :

    — C’est glaque fois la même glose : je suis obligée d’aller à la pêgle aux glaussettes niglées jusque sous ton lit et je fais la glasse aux pyjamas sales abandonnés sur les glaises du salon ! Tu pourrais gloisir un endroit plus approprié ! Ou alors les mettre directement dans le panier à linge sale !

    Je vous l’ai dit, j’ai l’habitude des fantaisies de ma mère, mais là, j’ai ouvert des yeux grands comme le Stade de France. J’ai même eu peur que les fils s’embrouillent dans ma tête !

    Pendant que je mettais de l’ordre dans mon cerveau comme un fou, elle a continué à s’énerver :

    — Enfin, tu ne réponds rien ? On dirait vraiment que je parle en glinois !

    — Euh… oui c’est ça… j’ai tenté.

    — Quoi ? Je parle en glinois ? Et en plus, tu te moques de moi ? Mais c’est un cauglemar !

    Houlalalala ! Mais qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

    À moins que….

    Ce glarabia… oui, c’est ça ! J’ai compris ! Et j’ai aussi réalisé que c’était peut-être un peu de ma faute, tout ce gloubiboulga de mots ! La veille, j’avais demandé à Maman de m’aider à apprendre ma poésie, Chiens et Chats :

    Chiens et chats cherchent à jouer à cache-cache

    Chiens et chats louchent sur la chantilly

    Chiens et chats affichent un air bravache

    Chiens et chats rechignent à se coucher tôt

    Chiens et chats chantent, chapardent et chahutent

    Chiens et chats se chamaillent, les chenapans !

    Et voilà ! Maman avait fait une overdose de « ch » !

    Histoire de vérifier que mon hypothèse était la bonne, j’ai réfléchi à toute vitesse et j’ai dit à maman :

    — Glut ! Ne crie pas ! Tu vas réveiller le glat ! Et tu sais qu’il est méglant si on lui glatouille les moustagles !

    Ouf ! Qu’est-ce que c’était dur ! Je suis sûr que la maîtresse aurait été fière de moi ! En attendant, j’étais à court de mots en « ch » !

    Heureusement, Papa est rentré à la maison juste à ce moment-là.

    — Papa, Papa ! j’ai hurlé. Maman a encore un problème ! Ça doit être des connexions dans sa tête, elle dit « gl » au lieu de « ch »!

    Papa s’est précipité sur Maman et a ouvert sa boîte crânienne. En quelques secondes, il a trouvé les fils qui s’étaient emmêlés et il a tout remis en ordre.

    Je pensais pas, moi, que la poésie pouvait détraquer un cerveau de robot !

     

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  • Faustine, la Belle et la Bête

    Faustine, la Belle et la Bête ..................Elisa Houot

    Faustine a douze ans, des parents un peu trop absents et pas de frères et sœurs avec qui passer du temps. Elle a bien des copines, au collège, mais elles ne la comprennent pas vraiment. Quand elles rentrent chez elle le soir, elles peuvent raconter leur journée à leurs parents, regarder la télé avec eux. Faustine, elle, ne peut pas. Son papa et sa maman passent toute la journée au travail et quand ils rentrent, ils sont trop fatigués pour s'intéresser à elle. Ils lui disent sans cesse qu'ils sont pressés mais que, la semaine prochaine, ils passeront une journée rien que tous les trois. Mais ça n'arrive jamais.
    Depuis quelques semaines, Faustine s'est inscrite sur un site internet : « Féerie ». Elle y a rencontré Amélia, une fille de onze ans qui, comme elle, adore les contes, comme ceux que lui lisaient ses parents quand elle était petite. Tous les soirs, les deux filles s'écrivent, et ce soir ne déroge pas à la règle.

    — Qu'est-ce que tu fais ce soir ? demande Faustine.
    — Mes parents veulent qu'on regarde un film « en famille », comme ils disent, mais ça ne m'intéresse pas, je préférerais discuter avec toi... répond Amélia quelques secondes plus tard.

    Les parents d'Amélia sont tout le contraire de ceux de Faustine et pourtant, les deux filles se comprennent. Amélia a quatre frères et sœurs : deux jumeaux de cinq ans, et deux sœurs de trois et un an. Ses parents sont toujours sur son dos et elle ne demande qu'un peu de liberté, mais ils lui répètent qu'ils « sont une famille et qu'une famille, ça fait des choses ensemble ». Faustine se dit qu'Amélia a drôlement de la chance d'avoir des parents prêts à passer du temps avec elle.

    — Tu as de la chance que tes parents travaillent toute la journée. Au moins, ils ne sont pas toujours à te surveiller, écrit Amélia.
    — De la chance ? J'aimerais juste qu'ils s'occupent un peu plus de moi, tu sais. Qu'on fasse quelque chose rien que tous les trois de temps en temps.
    Si seulement Faustine pouvait avoir une famille comme celle de son amie...
    — Si ça se trouve, on habite tout près l'une de l'autre et on ne le sait pas, commence Faustine.
    Elle espère qu'un jour, elle pourra voir Amélia et qu’elles pourront être amies dans la vraie vie, pas seulement derrière l'écran de leurs ordinateurs.
    — Je ne pense pas, j'habite dans un endroit... magique. Je suis sûre que ça te plairait, ma maison est immense et j'ai même une salle de bain rien que pour moi. Et toi, tu habites où ?
    — J'habite dans un petit village près de Nancy, dans un appartement. Tu as de la chance, ma chambre est minuscule !

    Ce soir-là, Amélia ne répond pas, même pas pour lui dire au revoir. En allant se coucher, Faustine est déçue. Elle se dit que les parents de son amie ont dû lui confisquer son ordinateur pour la forcer à les rejoindre. Faustine est jalouse, son amie a tout ce qu'elle souhaite et n'en profite même pas. C'est injuste.
    Le lendemain, toujours aucune nouvelle d'Amélia.
    Trois jours plus tard, Faustine commence à s'inquiéter. Elle lui envoie des messages tous les jours mais ne reçoit aucune réponse.

    Le samedi suivant, Faustine regarde son Disney favori, La Belle et la Bête. Quand son moment préféré — la danse de la Belle avec la Bête –, commence, un léger « ding » retentit. Faustine se lève en sursaut, espérant que ce soit un message d'Amélia.
    C'est bien elle, enfin !

    — Ça te dirait, qu'on échange nos places ? Tu serais moi, je serais toi. Tu aurais enfin la grande famille que tu veux et moi, ma liberté. Qu'est-ce que tu en penses ?
    C'est tout. Amélia disparaît pendant une semaine et même pas un « bonjour ». En lisant le message que son amie lui a envoyé, Faustine pense qu'elle plaisante.
    — On ne se ressemble pas du tout, ça ne marchera jamais. Je suis sûre que même mes parents s'en rendraient compte, alors les tiens...
    — J'ai tout prévu. Tu auras juste à mettre mes vêtements et détacher tes cheveux, tu verras. Fais-moi confiance, ils n'y verront que du feu. Allez, ça sera marrant ! C'est juste pour un jour ou deux, le temps qu'on s'amuse un peu !
    Après tout, pourquoi pas ? Elle pourrait avoir un petit aperçu de la vie dont elle rêve. Faustine réfléchit quelques minutes puis appuie sur le bouton « Envoyer » :
    — D'accord.
    La réponse d'Amélia est toute aussi brève.
    — Retrouve-moi demain, à la lisière de la forêt de Haye à 11 heures, du côté de la route.

    De toute la soirée, Amélia ne répond plus aux messages de son amie. La forêt de Haye n'est pas loin de chez Faustine, elle n'aura qu'à prendre un bus.

    Le lendemain matin, le ciel est couvert. Faustine a sorti sa valise et y a mis tout ce qu'elle voulait emporter pour ces quelques jours. En fait, elle n’emporte que ses biens les plus précieux, comme une photo d'elle avec ses parents et la tirelire en forme de cochon que son papa lui a ramené de Paris, puisqu'elle aura tout ce dont elle a besoin sur place. Elle range sa chambre en vitesse et laisse un mot pour Amélia sur son lit. Elle lui explique comment aller à l'école et qui sont ses copines. Elle ajoute quelques précisions sur les horaires de la maison et lui explique comment utiliser le four.
    Faustine prend sa carte de bus, sa valise ses clés et s'en va. À l'instant où elle monte dans le bus en direction de la forêt de Haye, le ciel s'assombrit et une pluie torrentielle s'abat sur la ville. Heureusement qu'elle a pris ses chaussures de pluie !
    — Ils avaient pourtant annoncé du soleil aujourd'hui, marmonne la conductrice. 
    Un quart d'heure plus tard, Faustine descend du bus, sa valise dans une main et son parapluie dans l'autre. Il y a tellement de vent que le parapluie s'envole dès qu'elle l'ouvre. Faustine s'aventure à la lisière de la forêt pour attendre Amélia. C'est le déluge ! L'orage arrive, le tonnerre gronde. Faustine s'accroche à sa valise en espérant qu'Amélia arrive rapidement et en se demandant pourquoi son amie lui a donné rendez-vous à cet endroit. 
    Faustine est déjà venue ici.
    Pour le dernier jour d'école l'année dernière, la maîtresse avait emmené sa classe au sentier pieds nus un peu plus loin dans la forêt. Mais elle a l'impression qu'aujourd'hui, la forêt est plus sombre, plus menaçante. Elle commence à avoir peur. Elle est même presque prête à rentrer chez elle. Tant pis pour l'échange, la famille parfaite, elle donnera rendez-vous à Amélia un autre jour. Comme si elle avait lu dans ses pensées, Amélia approche. Elle semble sortir du beau milieu de la forêt. L'orage se déchaîne, il doit être juste à côté. Mais son amie n'est pas toute seule. Un très grand homme avec un chapeau ridicule la suit. 
    Plus Amélia approche et plus Faustine comprend qu'elle aurait dû réfléchir avant de s'aventurer dans cette histoire, et que ça ne va pas marcher du tout ! Le grand homme a le visage parsemé de cicatrices... et Amélia a l'air d'avoir dix-sept ans, au moins. Ils arrivent rapidement à sa hauteur, l'homme reste légèrement en retrait.

    — Salut ! crie Amélia pour couvrir le bruit de l'orage. 
    Faustine ne répond pas, intriguée. Comment son amie comptait faire croire à ses parents qu'elle s'était soudainement transformée en une fille de douze ans ? Il ne leur faudra même pas deux secondes pour s’apercevoir de la supercherie.
    — Ne panique pas, continue Amélia. Tout va bien se passer, ils n'y verront que du feu. Faustine, je te présente Lucien. Lucien est un très bon ami de mes parents, il t'aidera à t'adapter à mon monde. Mais ne t'inquiète pas, il ne leur dira rien, il a une dette envers moi, n'est-ce pas Lucien ? Je ne te remercierai jamais assez pour ce que tu fais pour moi. Je n'en peux plus de vivre avec mes parents, ils sont toujours sur mon dos ! Un peu de liberté ne me fera pas de mal, et j'ai hâte de voir ce que je vais bien pouvoir faire de ton monde.
    — De quoi est-ce que tu parles ?
    — On va bien s'amuser, toutes les deux !

    Faustine ne comprend pas grand-chose et n'est plus si sûre de vouloir s'engager là-dedans. Après tout, elles ne se connaissent pas. Et puis, elles ne se ressemblent pas !
    L'homme à l'étrange chapeau s'approche d'elles et marmonne quelques mots que Faustine n'arrive pas à entendre.
    Amélia attrape la main de son amie. Un grand sourire flotte sur ses lèvres. À cet instant, la foudre s'abat à seulement quelques mètres de là ! Faustine sursaute mais Amélia ne lâche pas sa main.

    — Ah, j'ai dû oublier de te prévenir, dit Amélia... Une fois là-bas, tu ne pourras pas revenir. Jamais. Merci encore, Faustine, et bonne chance !
    — Quoi ?!

    Au même moment, Faustine lâche la main d'Amélia. L'homme cesse de parler et l'orage s'arrête soudainement.
    Faustine regarde son amie, mais tout ce qu'elle voit, c'est... elle-même. Son sosie !
    Qu'est-ce qu'il s'est passé ? L'homme au chapeau a... échangé leurs corps ? C'est impossible !

    — Tu vois Faustine, je t'avais dit que ça ne serait pas un problème. Lucien, à toi de jouer maintenant. Au revoir.

    Amélia leur tourne le dos et sort de la forêt.
    Comment Faustine a-t-elle pu se mettre dans une situation pareille ?
    Et surtout, comment va-t-elle en sortir ?

    — Mais qu'est-ce que vous avez fait ? s'exclame Faustine à l'intention de Lucien.
    — À partir de maintenant, vous êtes Amélia. Je vous préviens, l'endroit où nous allons pourra vous paraître... un peu déroutant.

    Lucien l'emmène au cœur de la forêt et reprend ses incantations.
    Ils arrivent aux abords d'un puits. L'eau à la surface tourbillonne, puis devient verte.

    — Vous verrez, vous ne regretterez pas ce petit voyage. J'ai cru comprendre que vous vouliez une famille. Là-bas vous en trouverez une. Vous pouvez aussi choisir de ne pas y aller. Vous pouvez rester ici et commencer une nouvelle vie dans un nouveau corps, mais vous serez seule. Si vous me suivez, vous rencontrerez votre nouvelle famille. Mais il faudra que vous fassiez un effort d'intégration ! N'oubliez pas que vous avez dix-sept ans et que vous êtes Amélia.

    Après tout, se dit Faustine, quitte à être coincée dans le corps d'une autre, autant en profiter un peu, non ? Lucien la regarde et plonge dans le puits, droit comme un « i ». Faustine hésite une seconde puis l'imite.

    — Aïe !

    Faustine est tombée sur le sol dur. Lucien enlève la poussière de ses vêtements et l'aide à se relever. C'est à ce moment qu'elle prend conscience de l'endroit où elle se trouve. Elle a l'impression de ne pas avoir bougé. La forêt est exactement la même, le puits est toujours là. Les arbres sont peut-être un peu plus verts, c'est tout...

    — Ça n'a pas marché ? s'étonne Faustine.
    — Bien sûr que si ! Ça marche toujours. Bienvenue chez vous, Princesse.
    — Princesse ?
    — Vous comprendrez, ne vous inquiétez pas. Si vous le voulez bien, laissez-moi vous conduire chez vous.

    Faustine hoche la tête, perturbée. Elle ne comprend pas comment tout cela est possible. Lucien agite sa main en grommelant des mots dans une langue qu'elle ne connaît pas. La jeune fille cligne des yeux et quand elle les rouvre, tout a changé autour d'elle. La voilà dans une chambre qu'elle devine être celle d'Amélia. Les murs peints en beige sont couverts de posters de groupes de rock, des restes de pizza jonchent la moquette et des magazines sont posés sur le lit.

    — Lucien ? appelle Faustine en remarquant l'absence du magicien. Lucien ! Où êtes-vous ? Je ne sais pas quoi faire, moi ! Je ne sais même pas où je suis ! Vous ne pouvez pas me laisser comme ça !
    — Amélia ! appelle une femme. Amélia, s’il te plaît, ouvre la porte. Je te promets que personne ne se moquera de toi.

    Une magnifique femme brune qui doit être la mère d’Amélia entre en poussant la porte. Elle porte une grande robe de bal jaune qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de la Belle dans La Belle et la Bête.

    — Comment ? Tu n'es pas encore prête ? Et comment es-tu habillée, enfin ! Tu sais bien que ce dîner est très important pour ton père, fais un effort ! Pourquoi ne mettrais-tu pas ta robe bleue ? Dépêche-toi, il nous reste une demi-heure avant que nos invités arrivent, tes frères et sœurs sont déjà prêts. Et je te préviens, nous ne laisserons pas passer une nouvelle de tes farces ! Pas ce soir.
    — Mais...
    — C'est assez ! Nous n'en pouvons plus. Quand comprendras-tu que tu fais partie de notre famille et qu'il est temps que tu te comportes comme tel ? Quand tu as transformé le cuisinier en chauve-souris, nous avons laissé passer, tu étais jeune. Mais voler la baguette de Marraine la Bonne Fée et rendre Blanche-Neige muette, c'était trop ! Tu as eu beaucoup de chance que nous ayons pu régler tout ça ! Tu as dix-sept ans, Amélia ! Il est temps que tu grandisses !

    Elle quitte la pièce en claquant la porte, laissant Faustine sans voix. Marraine la Bonne Fée ? Blanche-Neige ? Mais ce ne sont que des contes, non ? Apparemment, ces personnages sont bien réels. Ce qui voudrait dire qu'Amélia est en réalité la fille de... Belle ? Sans réfléchir, Faustine décroche la robe bleue de son cintre et l'enfile. Elle se regarde dans le miroir... Elle a vraiment l'air d'une princesse. Elle prend des boucles d'oreilles dans la boîte à bijoux posée sur le bureau et sort de la chambre. Heureusement pour Faustine, elle n'a pas le choix entre plusieurs chemins et descend le grand escalier en pierre. Au bas des marches, la mère d'Amélia l'attend.

    — Enfin ! Oh, tu as mis ta robe ?
    — Je n'aurais pas dû ?
    — Si, bien sûr. Viens, je vais t'expliquer comment va se dérouler le repas. Nous attendons les représentants du monde des humains, le porte-parole des elfes et la dirigeante des fées.
    Ça veut dire que des personnes de son monde sont au courant pour le monde magique ?
    — C'est un dîner très important. À ce sujet, j'ai une confidence à te faire : le portail vers le monde des humains a été utilisé deux fois ce matin. Nous pensons qu'un magicien a découvert l'existence du portail... Nous espérons seulement qu'il n'est pas resté là-bas. Il ne faut surtout pas que la nouvelle s'ébruite, ça pourrait causer beaucoup de dégâts. Je veux que tu saches que nous sommes soulagés de t'avoir mise au courant, je sais que nous pouvons te faire confiance. Après tout, c'est toi qui dirigeras le pays quand ton père ne pourra plus.
    Et sans lui laisser le temps de répondre, elle poursuit :
    — Allons-y, nos invités doivent déjà être installés.

    Faustine suit la mère d'Amélia jusqu'à une grande salle à manger où une belle table est dressée, avec de nombreux plats et boissons. Les convives prennent place et Faustine est invitée à s'asseoir entre sa mère et la dirigeante des fées.

    — Nous allons devoir commencer sans les humains, ils auront un peu de retard. Leur fille a disparu.
    Puis, elle poursuit avec solennité : 
    — Nous vous avons réunis ce soir pour évoquer un problème tout à fait nouveau ! Depuis la création de notre monde, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour le protéger de celui des humains : pour eux, nous ne sommes que des personnages de contes, ils n'imaginent même pas que nous puissions être réels. Jusqu'à aujourd'hui, tout a fonctionné comme nous l'espérions mais ce matin, nous avons eu la preuve que notre système n'est pas infaillible. Si les magiciens apprennent l'existence du portail, cela pourrait avoir des conséquences irréversibles sur les humains. Ils pourraient être envahis, réduits en esclavage par nos sorciers et nos magiciens !
    — Mais que pouvons-nous faire de plus ? réplique la dirigeante des fées. Nous ne pouvons pas condamner le portail, nous en avons besoin. Il faut absolument retrouver ce magicien et espérer qu'il ait gardé sa découverte pour lui seul. Peut-être a-t-il simplement voulu explorer le monde des humains ? Mademoiselle Amélia, qu'en pensez-vous ?

    Oh non ! On demande son avis à Faustine et elle ne peut rien dire sans se compromettre. Elle n'a aucune idée de ce que les parents d'Amélia ont pu lui dire auparavant... Lucien l'avait bien prévenue... Elle doit essayer de s’intégrer !
    Ouf ! Les représentants des humains font enfin leur entrée, sauvant Faustine d'une situation délicate.
    À sa grande surprise, la jeune fille constate qu'elle les connaît bien...

    — Papa ? Maman ?
    Tous les invités se tournent vers elle, interrogatifs. Faustine se souvient alors qu'elle est censée être Amélia.
    — Euh... Je me disais justement que nous n'avions pas été présentés. Je suis Amélia. 
    Les parents de Faustine s'inclinent devant elle. 
    — Princesse Amélia, nous sommes enchantés de faire enfin votre connaissance, nous avons tellement entendu parler de vous ! dit l'humain en souriant. Je suis Fabien, et voici ma femme Sylvie. Veuillez nous excuser pour notre retard, notre fille est rentrée tard à la maison.
    — Votre fille ? Vous... Vous aviez remarqué qu'elle n'était pas là ? 
    Faustine a toujours le sentiment d'être seule quand elle rentre du collège... Alors elle est étonnée qu'ils se soient aperçus qu'Amélia avait disparu. 
    — Mais bien sûr ! Nous avons chacun des métiers qui nous demandent beaucoup de temps... Mais nous nous efforçons de savoir où est notre fille. Même si nous reconnaissons que nous ne passons pas beaucoup de temps avec elle... poursuit-il l'air triste.

    Le repas se poursuit, les plats arrivent sur la table les uns après les autres, et Faustine cherche discrètement une solution pour rentrer chez elle et renvoyer Amélia dans son monde. Maintenant qu'elle sait que ses parents s'intéressent à elle, elle n'a pas l'intention de rester ici et de les inquiéter encore plus.
    Une fois dans sa chambre – ou plutôt, dans la chambre d'Amélia –, Faustine réfléchit. Comment faire pour retrouver Lucien et rentrer chez elle ? En y repensant, elle a bien entendu une phrase que le sorcier a prononcée et qui semble avoir eu l'effet de la parachuter dans ce monde.
    Faustine ferme les yeux et se concentre. Elle marmonne les huit mots qu'elle avait retenus puis ouvre un œil, méfiante.
    Soudain, une fumée bleue tourbillonne au milieu de la pièce et... Lucien apparaît.
    Sauf qu'il a l'air très en colère et beaucoup moins gentil que lors de leur premier contact.

    — Êtes-vous inconsciente ? Vous voulez que tout le château découvre votre imposture ? Vous avez eu beaucoup de chance ! À une syllabe près vous transportiez tout notre monde dans le monde des humains ! Vous avez une idée des dégâts que vous auriez pu causer ? 
    Faustine ne se laisse pas impressionner. 
    — Ramenez-moi jusque chez moi ou j'informe tout le monde de ce que vous avez fait ! Vous avez envoyé la Princesse dans un autre monde et vous avez introduit une étrangère, une terrienne ici. Je crains que le Roi et la Reine ne voient pas cela d'un très bon œil...
    À la surprise de Faustine, Lucien mord à l'hameçon et prend peur. 
    — C'est d'accord, ne faites surtout pas ça ! Prenez ma main ! Il faut retourner au puits avant qu'ils ne découvrent que vous êtes partie.

    Il marmonne quelque chose dans une langue qu'elle ne comprend toujours pas et quelques secondes plus tard, ils se retrouvent devant le puits.

    — Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?
    — Faites comme la dernière fois et sautez. C'est trop risqué pour moi de venir avec vous, je vais ramener Amélia d'ici. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

    Quelques jours plus tard, Faustine a mis de l’ordre dans ses esprits et s’est remise de son voyage. Elle espère avoir l’occasion de revoir Amélia. Après tout, grâce à elle, Faustine a compris que ses parents avaient beaucoup de responsabilités et que, même s’ils ne le montraient pas toujours, ils tenaient à elle.

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  • Eh bien mon cochon !

    Eh bien mon cochon !................... Philippe Gourdin     Dès  10 ans 9 minutes de lecture

    Bernard est un homme heureux. Avec ses cent cinquante cochons, il travaille dur. C’est un sacré  que d’élever un tel troupeau ! Il travaille tous les jours, dix heures par jour.
    Bernard habite un petit village de Bretagne et possède une ferme ancienne. Derrière celle-ci, un long hangar abrite les animaux. Et comme il est homme à prendre soin de ses cochons, un grand champ est à leur disposition, au fond duquel on aperçoit une petite forêt. 
    Bernard aime bien bichonner ses bêtes et en particulier les mères et leurs bébés qui tètent. Il aime également brosser les animaux pour qu’ils soient moins sales. Il en prend soin comme personne et en est fier. Souvent, il donne des noms aux petits porcelets qui viennent au monde. Les derniers ont été baptisés Constantine, Mirandole, Lustucru, Terminator, Cheyenne et Louisiane. Tout ce qui lui passe par la tête est possible et cette liberté l’amuse. Et il a de quoi en inventer, puisqu’il assiste à des naissances tous les mois.
    Ce qu’il déteste, c’est compter son troupeau. Cent cinquante têtes, c’est un peu compliqué. Entre ceux qui se déplacent, ceux qui lui tournent autour, ceux qui sortent et ceux qui rentrent du hangar, ceux qui sont au fond du grand champ et ceux qui n’y sont plus, ceux qui partent pour l’abattoir et les petits qui grandissent, c’est un véritable casse-tête !
    Bernard ne le sait pas encore, mais cette journée ne va pas être une journée comme les autres…

    Il commence à être sur les nerfs. À cinq cents mètres de chez lui s’est installé un festival de musique électro. Ce grand rassemblement de jeunes consiste à écouter de la musique assourdissante vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ce pendant trois jours ! Ce boum-boum incessant lui est vite devenu insupportable. Il n’a quasiment pas fermé l’œil de la nuit. Il est fatigué et irritable. 
    Et puis, il a vu quelques-uns de ses porcelets dodeliner de la tête au rythme du boum-boum. Et ça, ça ne lui plaît pas ! 
    Il a hâte que ces jeunes venus de nulle part avec leur musique ahurissante partent au plus vite et que le calme revienne dans sa campagne paisible.

    Tout à coup, une angoisse monte en lui.

    Il connaît tellement son troupeau par cœur qu’il sent, sans même les avoir comptées, qu’il manque des bêtes. 
    Un coup de chaud lui monte à la tête.
    Immédiatement, il entreprend l’exercice qu’il déteste faire.
    1, 2, 3…76, 77, 78… 104, 105, 106… 132, 133, 134… 140 !
    — Bon sang ! Cette fois c’est sûr ! Il en manque dix ! Je devrais en avoir cent cinquante tout rond !

    D’abord, comme bien d’autres le feraient, il accuse sans raison cette troupe de jeunes qui a débarqué depuis peu sur le territoire de la commune. C’est un peu facile et déraisonnable, mais en quelques secondes il s’est persuadé qu’il n’y a pas de doute possible. Et quand Bernard s’est mis une idée dans le crâne, il n’aime pas en démordre et… il sait très bien faire sa  !
    Il fonce dans sa maison et saisit son téléphone pour appeler la gendarmerie. C’est ce gros bêta de Paterne qui décroche. 
    Bernard l’appelle ainsi depuis leur plus tendre enfance. Ils ont grandi dans le même village et se connaissent depuis toujours. Plus précisément depuis les bancs de l’école maternelle. À l’époque, on peut même dire qu’ils étaient 
    — Qu’est-ce qu’il se passe, Bernard ?
    — On m’a volé dix bêtes !
    — C’est pas vrai ?
    — Mais si !
    — Qui t’a fait ça ?
    — Mais gros bêta, si j’appelle la gendarmerie, c’est pour que tu mènes l’enquête !
    — Ah oui ! J’arrive !

    Paterne se lève promptement de sa chaise et interpelle sa collègue 
    Myrtille : 
    — Viens ! On a une enquête à mener ! 
    — Chez qui ? 
    — Chez ce gros bêta de Bernard, répond Paterne en ricanant, parce que ça l’amuse toujours d’appeler son vieil ami ainsi.
    Comme il s’agit d’une affaire de la plus haute importance, le gendarme Paterne n’hésite pas à mettre le gyrophare et à faire crisser les pneus dans les virages. 
    En moins de cinq minutes, les deux gendarmes sont sur place.

    Bernard les accueille. Très vite, Myrtille est  par l’odeur saisissante des cochons. 
    — Il faut affronter la réalité du terrain ! assène Paterne à sa collègue.
    L’œil contrarié, Bernard les emmène au hangar qui abrite son troupeau de 140 têtes… et 560 pieds. 
    Lorsqu’il voit la quantité de bêtes, Paterne est épaté par la réussite de son ami et ne peut s’empêcher de dire : 
    — Eh bien mon cochon !
    Tel un  très expérimenté (ce qu’il n’est pas…), le gendarme Paterne commence son enquête de terrain, tandis que les boums-boums continuent au loin et que la gendarmette pose mille questions à celui que son chef appelle « ce gros bêta de Bernard ». 
    Guidé par un flair un peu hésitant, l’officier s’avance seul en direction du champ, au milieu duquel errent quelques dizaines de cochons, le groin au sol, à la recherche de quelque chose à avaler.
    Le grand champ se finit dans un sous-bois et très vite, Paterne découvre un élément qui pourrait bien faire avancer significativement son enquête !
    Le vieil enclos a été poussé et a cédé : il y a un trou par laquelle un cochon pourrait facilement passer.
    Très concentré, il prend son talkie-walkie et prévient sa partenaire de l’avancée de l’enquête, alors qu’elle était en train de regarder avec un grand étonnement des porcelets qui dodelinaient de la tête au rythme du boum-boum lointain.
    Paterne regarde ses bottes en cuir réglementaires, qu’il a cirées avec application le matin même. Dès les premiers mètres parcourus sur le chemin qui commence au fond du champ, elles se retrouvent couvertes de boue. Il a beaucoup plu la veille et chaque pas fait des vrouic-vrouic évoquant le bruit d’une ventouse. 
    Il progresse néanmoins peu à peu sur ce passage , sous , qui mène au champ occupé par le festival électro. Le cœur de Paterne bat bien fort. Il sait qu’il est sur la bonne piste parce qu’au sol il y a des traces de pattes de cochons. Il va bientôt tomber sur les kidnappeurs !
    Un grouïck ! venant de la forêt le fait sursauter. Il vacille un peu sur ses jambes et tourne la tête vers la droite. Il aperçoit alors un sanglier qui s’enfuit. Ce n’est pas le type de cochon qu’il recherche. Mais quel suspense ! 
    Il avance et avance encore jusqu’au hangar au bout du chemin. Le boum-boum assourdissant le dérange. Il est aux aguets et prudent, pose la main sur son arme de service encore dans son fourreau. 
    Il croit défaillir lorsque le boum-boum s’arrête une poignée de secondes. Quelqu’un prend la parole au micro. S’ensuivent des cris qui pourraient bien être ceux de cochons qu’on effraie ! 
    Il continue doucement pour ne pas se faire repérer, mais ses souliers font toujours vrouic-vrouic à cause de cette boue collante.
    Alors qu’il arrive tout près du hangar, son petit cœur de gendarme bat bien fort dans sa cage thoracique. Va-t-il tomber sur des tueurs de cochons qui se seraient servis dans l’exploitation de son ami ?
    Avec précaution, il entrouvre la porte arrière du hangar et là, il a une sacrée surprise ! 
    C’est l’endroit que les jeunes danseurs ont choisi pour regrouper les ordures. Trois cochons sont en train d’éventrer et de dévorer goulûment le contenu des poubelles ! 
    Le gendarme demande à un garçon appuyé à l’encadrement de la porte principale ce que ces bêtes font là… Apparemment épuisé d’avoir trop dansé et trop peu dormi, ce dernier lui répond mollement « qu’ils devaient tout simplement avoir envie d’un peu de liberté » ! Et que « la vie devrait être plus cool pour ces pauvres bêtes » ! 
    Sur le seuil de la grange, le jeune homme continue à fixer avec nonchalance le champ d’où vient tout le raffut. 
    Intrigué, et toujours pas satisfait du dénouement de son enquête puisqu’il n’a retrouvé que trois cochons sur dix, Paterne rejoint le gaillard un peu déjanté. De nouveau, il croit défaillir. 
    Sept cochons, à qui on a mis des casques de musique, se balancent au rythme du boum-boum émis par les gigantesques enceintes ! Les danseurs démarrent une sorte de « chenille » géante en se tenant tous par la taille. Et les cochons, de manière inattendue, se positionnent l’un derrière l’autre, les pattes avant sur le dos de celui qui les précède. Le gendarme n’en croit pas ses yeux ! En équilibre instable, ils se dandinent et remuent la tête au rythme du boum-boum
    Est-il devenu fou ? Ce qu’il voit est-il une hallucination ? Ces cochons sont-ils des mutants ? 
    Paterne, sur le point de tomber dans les pommes, réalise néanmoins que son enquête est bouclée ! Il saisit son talkie-walkie et raconte le surprenant spectacle à sa collègue. Myrtille lui demande ce que les membres disparus du troupeau font sur la piste de danse. Il lui répond le ton las et avec des yeux fatigués qu’ils « devaient tout simplement avoir envie d’un peu de liberté ! » Et que « la vie devrait être plus cool pour ces bêtes ! » 
    La gendarmette n’en croit pas ses oreilles ! Elle cherche à comprendre ce que ses propos signifient, mais son collègue ne répond plus. Il s’est évanoui. C’était trop d’émotions pour lui.
    Elle avertit Bernard qui, rassuré qu’on ait retrouvé ses bêtes, pousse un ouf de soulagement ! Puis il décide qu’il faut aller les chercher et qu’ils ne seront pas trop de trois pour les ramener à bon port. Il indique à Myrtille le chemin boueux. Cela réjouit peu la gendarmette… elle a ciré ses bottes le matin même ! 
    Mais il lui faut impérativement rejoindre son collègue qui ne répond plus au talkie-walkie. Alors elle avance avec l’agriculteur, très déterminée à retrouver ses cochons fugueurs.
    Le temps d’arriver, la musique s’est arrêtée. 
    Bernard et Myrtille voient venir à leur rencontre les dix cochons sur le chemin du retour, le gendarme Paterne, à moitié inconscient, à plat ventre sur le dos de l’un d’eux. Les cochons « électro », pour leur part, semblent heureux de retrouver leur enclos, après avoir passé un très bon moment de transe musicale...

     

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  • Grand-Mamie a des origines

    Grand-Mamie a des origines ................Gérard Sogliano

    Quand leur Maman a proposé d'aller rendre visite à leur arrière-grand-mère, Camille, Louise et Emma ont fait la moue. Une maison de retraite, ce n'est pas très amusant pour des petites filles.  
    Une fois sur place, comme d’habitude, Mamie leur a offert des biscuits – ceux qu’elle range dans une boîte en fer, qui sont tout mous et ont un drôle de goût. Alors qu’elles en grignotaient un du bout des dents, Emma a lancé tout d’un coup :
    — Tu sais Grand-Mamie, lundi prochain, il y aura deux nouveaux à l'école...
    — Des réfugiés syriens, Anas et Yana, précise Camille. 
    Grand-Mamie les a regardées d'un air pensif.
    — Soyez très gentilles avec eux, leur a-t-elle dit. Ce n'est pas facile l’école quand on ne comprend pas bien le français… Lorsque j'y suis allée pour la première fois, les autres se sont moqués de moi. Et le soir, sur le chemin du retour, j'en ai pleuré de rage. 
    — Mais Grand-Mamie, tu ne parlais pas français ? s'étonnent les filles. 
    — Tu étais une réfugiée ! s’exclame Louise. 
    Les yeux de Grand-Mamie se troublent, et on devine même une petite larme au coin de sa paupière. 
    — Je n’étais pas réfugiée mais il n’y avait pas très longtemps que mes parents étaient venus de Pologne quand je suis née, leur dit-elle.
    — Ah bon ? Comment ils s'appelaient ? demande Louise. 
    — Antonina et Szczepan. 
    — C'est un drôle de nom « Szczepan », dit Emma en essayant de le prononcer… Tssêpanne, Tchêpanne… 
    — Ils sont venus comment ? demande Camille.
    — C'était à cause de la guerre comme en Syrie ? ajoute Louise. 
    — La maîtresse nous a dit que, pour venir, Anas et Yana avaient fait un voyage très long et très dangereux, reprend Emma. Ils auraient pu mourir. 
    — Tes parents ont traversé la mer comme eux ? s'inquiète Louise. 
    — Hé les filles, lance alors Maman, c'est bientôt l'heure de votre goûter et il faut qu’on rentre tôt. On va peut-être laisser Grand-Mamie se reposer.
    Mais les trois sœurs ne l’entendent pas de cette oreille. L’histoire de leur arrière-grand-mère est bien trop intéressante ! 
    — Restez encore un peu, dit Grand-Mamie. Je ne suis pas si fatiguée et puis la curiosité est une très bonne maladie pour des enfants ! Vos petits camarades Anas et Yana ont fait un terrible voyage. À la télévision, on voit tous ces gens dont les maisons ont été détruites par les bombes. Ils sont obligés de s'enfuir, et souvent sans pouvoir rien emporter. Ils ont faim et soif. Certains même sont blessés. Ils étouffent de chaleur, ou bien ils grelottent sous des tentes de fortune. 
    — On reçoit un journal à l'école, dit alors Emma. On a vu dessus la photo des chaussures d'une petite fille. Elle ne pouvait pas les enfiler parce qu'elles étaient gelées. 
    — Parfois mes souliers gelaient aussi, répond Grand-Mamie. L'hiver, je m'enfonçais dans la neige jusqu'aux genoux sur le sentier qui menait de notre baraque à la route de l’école. Et mes pieds restaient trempés toute la journée. Mais en Pologne, c’était pire encore. Ma maman m’a raconté qu’elle pouvait courir sur les étangs tant la glace était épaisse. Et certains soirs, elle entendait hurler des loups que la faim poussait hors de la forêt.
    Une nuit, la masure où ils habitaient… 
    — C'est quoi une masure ? lui demande Louise. 
    — Chut ! C'est une maison toute pourrie, lui répond Camille. 
    — C'est une maison délabrée, la reprend Grand-Mamie. Mes parents y vivaient à la dure. Il n’y avait qu’une pièce où ronflait un poêle à bois sur lequel on cuisait la soupe. Ils travaillaient aux champs toute la journée mais ils ne possédaient pas grand-chose. Une nuit, un incendie terrible a tout détruit en un rien de temps. Ils ont pu s’échapper en hâte, pieds nus et en chemise. 
    — C'est pour cela qu'ils sont venus en France alors ? demande Camille. 
    — Ils espéraient y trouver du travail et s’y installer. La « grande guerre » venait de finir et tout était à reconstruire. Mes parents savaient qu’on manquait de bras. Alors, ils se sont mis en chemin. Leur voyage a duré plus d'une année entière. Ils devaient trouver de quoi se nourrir en route. Ils ont d'abord traversé l'Allemagne où mon papa a aidé dans les champs pour les moissons, les fenaisons, ou encore pour la récolte des patates et les vendanges. Ma maman faisait ce qu’elle pouvait mais pour elle c’était plus compliqué. Elle attendait son premier bébé, mon grand frère. 
    — Il est né en Allemagne ton frère ? s’exclame Emma. 
    — Oui, répond Grand-Mamie, dans un village près de la frontière. Mes parents s’y sont arrêtés quelques semaines. Ils ont même songé à s’y installer. 
    — Tu aurais été allemande alors ? demande Louise. 
    — Et nous aussi ! ajoute Camille. 
    — Peut-être mes chéries. Mais finalement, mes parents ont repris leur route et quand je suis née, c’était en France. On habitait une baraque en bois, isolée au fond d’une prairie, tout au bord de la forêt. Mes parents ne nous parlaient que polonais et c’est pour cela que je ne savais pas le français quand je suis allée à l’école la première fois. 
    — Mais qu’est-ce que vous faisiez toute la journée ? s’inquiète Emma. 
    — On aidait Maman à s’occuper de la maison et puis des poules, et même des oies ! On allait avec mon frère et ma sœur chercher l'eau à la source au cœur de la forêt. Je n'étais pas très hardie d’ailleurs quand il commençait à faire nuit… 
    — Dites-moi les filles, s’impatiente Maman qui vient de consulter sa montre. On va tout de même rentrer à présent. Vous avez encore quelques devoirs à finir avant la douche ! 
    — Tu nous raconteras la suite Grand-Mamie ? 
    — Quand vous reviendrez mes chéries. Mais n'oubliez pas d'être très gentilles avec vos petits camarades syriens. 
     
    Sur le chemin du retour, les trois sœurs sont excitées. Elles ne savaient pas que leur arrière-grand-mère était venue d’un autre pays que la France ni que c’était à l’école qu’elle avait appris le français. 
    — Si Grand-Mamie était polonaise, s’étonne Emma, on est un peu polonaises aussi alors ? 
    — Vous êtes françaises avec un peu d'origine polonaise, répond Maman.  
    — Et Papa, il a des origines ? demande Louise.
    — Tout le monde a des origines ma chérie, lui répond Maman en riant. Tout le monde a un papa et une maman qui eux-mêmes ont chacun un papa et une maman etc. Ceux de Grand-Mamie par exemple étaient polonais. Mais peut-être avaient-ils aussi des origines russes, ou des origines allemandes, ou même… des origines françaises. 
    — Ça ne se peut pas qu'ils aient des origines françaises, s’exclame Camille, puisqu’ils sont venus quand ils étaient déjà grands ! 
    — Cela se peut pourtant, réplique Maman d’un ton docte. Il y a eu pendant si longtemps tant de guerres que des soldats et des réfugiés ont traversé des régions et des pays dans tous les sens et, parfois, certains d’entre eux s'y sont arrêtés. 
    Il y a sûrement des soldats de Napoléon qui se sont installés il y a très longtemps en Pologne. L’un d’eux pourrait être l'arrière-grand-père du grand-père de votre arrière-grand-père… Mais, qu’est-ce que tu fais Louloute ? 
    Louise s’est mise à danser sur le trottoir en rigolant et elle chante à tue-tête toute une litanie d’arrière-grand-père du grand-père de l'arrière-grand-père du grand-père de l’arrière-grand-père... 
    — Ça se peut aussi qu’on ait des origines syriennes ? demande Emma.
    — Pourquoi pas ? Mais elles nous viendraient du temps d’Astérix et Cléopâtre alors ! sourit Maman.
    Le chemin du retour passe devant l'école et les trois sœurs se mettent à courir jusqu’aux affichettes d'information collées sur les carreaux de la grande porte d’entrée. 
    Sur une feuille de carton blanc, la directrice a écrit en grosses lettres de couleurs : « Bienvenue Anas et Yana ! ».
    C’est Emma qui se retourne alors la première vers sa maman. 
    — Dis, on pourra les inviter samedi, pour notre anniversaire ? 
    — Qui ? Anas et Yana ? 
    — Oh oui ! renchérit Camille. 
    — Mais vous ne les connaissez pas encore, s'étonne Maman. 
    — Oui mais Grand-Mamie a dit qu'il fallait être gentilles avec eux... et puis peut-être qu'ils ont des origines comme nous, conclut alors Louise. 

    _______

    Illustration de Pablo Vasquez

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  • Ariane aux doigts d'or

    Ariane aux doigts d'or Blandine Butelle..............Blandine Butelle.

     

    La bataille a été rude, les pertes sont considérables. Raph le Valeureux, Robin des Forêts et moi, Ariane aux doigts d’or, sommes les derniers survivants de notre clan. Mais nous n’avons pas le temps de nous apitoyer sur le sort de nos amis. Nous devons reprendre la route. 
    Nous traversons la vallée des corbeaux où les mages noirs nous lancent des sorts. Grâce à mes réflexes, je leur renvoie pour les exterminer. 
    Dans la forêt, il nous faut craindre les trolls. Mais Robin sait les vaincre en les criblant de flèches empoisonnées. 
    Le château de Wintersfall, la demeure de l’impitoyable Lord Wladym, est enfin en vue. C’est là que notre roi est retenu prisonnier. Raph abat la porte de trois coups d’épée. Nous avançons, groupés, l’épée à la main, prêts à intervenir en cas d’attaque. Il nous faut être prudents. Le château de Wintersfall est truffé de pièges issus de l’imagination diabolique de Darius, l’architecte de Lord Wladym. Un seul faux pas et une lame viendra nous trancher la tête. À moins que des flèches ne nous transpercent le corps… 
    Soudain, j’entends une voix. Elle prononce mon nom. Mes compagnons ne semblent pas l’entendre. Quel mirage est-ce encore ? Quelles étranges créatures cherchent à me dévier de mon chemin. Les Érinyes ? À moins que ce ne soit une ruse des démoniaques gobelins…
    « Ariane ! »
    La voix se fait de plus en plus forte. Nous y sommes presque. Notre roi se trouve derrière cette porte. Après avoir déjoué tant de périls, voilà que notre quête touche à sa fin. Mais soudain tout devient noir. L’obscurité totale. Que se passe-t-il ? M’a-t-on lancé un sort pour me faire perdre la vue ? Mes compagnons ont disparu. Je ne suis plus au château de Wintersfall. Et je sais à qui je dois ce vilain tour… Pire que les sorcières des marais, les sirènes des mers du sud, les gnomes et les gobelins réunis. Ce monstre s’appelle :
    — Maman !
    Elle apparaît dans l’embrasure de la porte de ma chambre.
    — Maman, tu n’as pas vraiment fait ce que je crois que tu as fait ?
    — Si, me répond-elle, j’ai coupé le courant.
    — Mais j’allais sauver le roi de l’affreux Lord Wladym !
    — Et moi, j’ai sauvé mon gratin de la carbonisation ! Ça fait dix minutes que je t’appelle pour passer à table ! Et si dans trois minutes tu n’es pas sagement assise à manger le délicieux gratin que je t’ai préparé, tu es de corvée de vaisselle pour tout le mois. C’est clair, Ariane aux doigts d’or ?

     

    Illustration de Pablo Vasquez

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  • Les Trois Fées.

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    es étoiles pâlissent lentement. La forêt s’emplit de bruits mystérieux. Une lumière se fait au qui sème d’or le feuillage. C’est le premier reflet empourpré de l’aube qui se montre à l’horizon et se découpe sur le profil des arbres. Le soleil se lève ! Il lance ses flèches d’or sur le ciel et la terre qu’il embrase. Il monte, dorant les cimes et tirant de chaque goutte de rosée une étincelle de feu. Place au dieu du jour !

    Les oiseaux s’éveillent. Avant toute chose, ils chantent l’hymne au matin, tandis que l’angélus sonne à la chapelle voisine. L’eau, courant sur les cailloux, dit sa chanson d’aurore. Les peupliers secouent dans l’azur leurs panaches flexibles, ils soupirent de lentes mélopées et réveillent les moucherons qui s’en vont danser une ronde effrénée dans un gai rayon de soleil.

    Tout est lumière, fraîcheur, verdure, parfum. Le tapis de serpolet est émaillé de boutons d’or. La table est mise pour le déjeuner de Jeannot Lapin. Un écureuil saute de branche en branche. Il va se désaltérer à la source limpide et cristalline.

    Trois femmes arrivent, par des chemins différents, à la clairière. L’une d’elles est la fée Richesse ; l’autre, la fée Médiocrité ; la troisième, la fée Misère. 

    Richesse porte un vêtement constellé de pierreries. Les diamants, les saphirs, les émeraudes, les topazes ruissellent sur toute sa personne. Sur sa tête altière, un oiseau au plumage multicolore, aux yeux de rubis, semble prêt à s’envoler pour aller rejoindre ceux qui l’appellent, l’ayant pris pour l’un d’eux. Elle est belle !

    La fée Médiocrité est plus modeste dans ses allures. Elle porte une robe de soie grise, ses cheveux lisses ne supportent aucun ornement. Ses bijoux sont en similor. Elle tient à la main un volume dans lequel un poète fait son éloge. Elle est jolie !

    Misère est drapée dans des haillons de couleur indécise. Ses cheveux courts tombent en désordre sur son front et voilent ses yeux. Ses mains, qui ont dû être fines et blanches, sont rugueuses et abîmées par le travail. Est-elle bien, est-elle mal ? Elle est pauvre !

    Arrivées en même temps au milieu du rond-point, les trois fées jettent chacune un cri de surprise.

    — Que fais-tu ici, mignonne ? dit Richesse à Médiocrité.

    — Je viens voir passer la chasse. Et toi, Richesse, comment es-tu au point du jour dans la forêt ?

    — Pour voir passer le Roi ! Mais toi, Misère, est-ce pour la chasse ou pour le Roi que tu rôdes ainsi dans le bois en cet accoutrement ?

    — Ni pour la chasse, ni pour le Roi. Tu as un palais, Richesse ; une maison, Médiocrité. Misère a une cabane, et elle cherche du bois pour se chauffer.

    — Pauvre Misère ! exclamèrent les deux fées. Viens avec nous.

    — Pas si pauvre que vous le croyez. Cette forêt m’appartient tout entière. J’y trouve l’ombre, la fraîcheur, le repos. Ses bruits mystérieux chantent dans mon cœur. Tout est à moi : l’arbre, la mousse, les fleurs. Les petits musiciens ambulants perchés au-dessus de ma tête me donnent gratuitement des aubades que j’entends enveloppée de mes haillons, mollement couchée sur un lit de bruyères aux fleurs rosées, en cueillant autour de moi des fraises parfumées, jouissant ainsi des sublimes et grandioses beautés que la nature offre au pauvre comme au riche.

    — Sois heureuse à ta manière, moi je ne changerais pas mon sort contre le tien, dit Richesse.

    — Ni moi non plus, confirma Médiocrité.

    — Si tu n’étais pas fée, tu parlerais autrement.

    — Eh bien, dit Misère, adoptons chacune une fillette d’une dizaine d’années, élevons-la selon notre condition, et, dans dix ans, nous nous réunirons ici, à pareil jour, avec nos pupilles, et nous verrons laquelle sera laplus satisfaite de son sort. 

    Les fées acceptèrent cette épreuve et les échos du bois retentirent de frais éclats de rire, provoqués par cette singulière idée. Richesse prit sa baguette d’or ; Médiocrité, sa baguette d’argent ; Misère, sa baguette de frêne, et la dirigeant chacune vers le chemin par lequel elles étaient venues, on vit bientôt paraître dans la clairière, les trois fillettes qu’elles avaient évoquées. Richesse choisit Lucile, la plus belle ; Médiocrité, Léa, la plus jolie ; Misère se contenta de Lucette, la moins agréable.

    Le cor retentit, des cris tumultueux s’élèvent de toute part. Les sangliers, les chevreuils affolés quittent les fourrés et se livrent à des courses désordonnées. Les oiseaux volent et se heurtent dans l’air. Les cavaliers, couverts de splendides vêtements ; les nobles dames dans leur costume de brocart, la toque ornée de longues plumes blanches qu’agite le vent, passent rapidement, s’enfoncent dans la forêt, suivis des piqueurs portant la livrée, des veneurs vêtus de cuir, la trompe en sautoir, le fouet à la main, et des chiens, accouplés et hardés en grappes.

    Le bois retentit de joyeuses fanfares !

    C’est la chasse royale qui passe !

    — Au revoir, dit Misère à ses deux sœurs : dans dix ans, jour pour jour, toutes au rendez-vous !

    — C’est convenu, répondirent Richesse et Médiocrité.

    Et chacune reprit le même chemin qu’en arrivant, accompagnée de sa fillette : Richesse semant la route de ses pierreries, dont les petits oiseaux ne voulaient pas ; Médiocrité, cueillant des fleurs ; Misère, ramassant le bois mort.

    Et, la curée finie, le silence se fit dans la forêt !…

    Dix ans se sont écoulés. Les trois fées arrivent en même temps à la clairière. Misère seule est accompagnée de sa pupille dont la figure est un peu pâle et maigre. Richesse a vieilli, ses diamants se sont transformés en strass.

    Elle craint de perdre ses biens qu’on lui convoite. Médiocrité, parée encore de similor, en est toujours au régime débilitant des poètes chantant ses louanges. Seule, la fée Misère n’a pas changé. Elle dit, s’adressant à Richesse :

    — Où est Lucile ?

    — Je lui avais tout donné. Sa vie était une fête perpétuelle ; mais blasée de tout, sans plaisir et sans joie, elle s’est éteinte à dix-huit ans.

    — Et Léa ?

    — L’ingrate m’a abandonnée ; fatiguée du monde, elle s’est retirée dans un cloître. En vain, j’ai cherché à lui démontrer  que la forêt avec ses hautes et majestueuses colonnades de chênes et d’ormes, ses voûtes de verdure, ses élégantes arcatures enguirlandées des fleurs d’églantine et de chèvrefeuille, ses chantres ailés comme les anges, les harmonies aériennes pour orgue, se rapprochait bien plus du ciel que les voûtes sombres d’un cloître. Elle m’a quittée sans retour.

    Et les deux fées pleurèrent !

    — Mais toi, Misère, comment as-tu fait, plus habile que nous, pour garder ta pupille ?

    — En la rendant heureuse.

    — Heureuse : peut-on l’être dans la pauvreté ?

    — Ceux qui n’ont pas de besoins ne sont pas malheureux.

    Un vieux bûcheron, couronné de cheveux blancs, appuyé à un tronc d’arbre, avait entendu ses derniers mots. Il s’avança et dit d’un ton prophétique :

    — Un temps viendra peut-être où il n’y aura plus de riches, où la médiocrité ne sera plus même vantée dans les livres. Mais il y aura toujours des pauvres en ce monde.

    Puis il tira quelques sons aigus d’une trompe suspendue à sa ceinture. Alors apparut un beau et robuste gars bronzé par le hâle, en veste de chasse, la carnassière sur l’épaule, le fusil en bandoulière.

    Le vieux fit signe à Lucette d’approcher, mit sa petite main dans celle de l’homme et leur dit :

    — Allez ensemble de par le monde ! Il vous appartient.

    Caroline Popp.

    Bruges, le 7 novembre 1886.

     

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