• Le Glouton

    La Légende Du Glouton (Légende Micmac)

    Qu’on l’appelle le glouton ou le carcajou, voilà une bête peu sympathique qu’on n’aime pas voir rôder près de nous. Le glouton est un animal charognard en voie de disparition aujourd’hui, mais il n’en a pas toujours été ainsi.

    *********


    Les Micmacs appellent cette bête Kek-oua-gou. Selon eux, le principal plaisir du glouton n’est pas de manger, mais plutôt de jouer des tours. Il y a plusieurs années, deux vieilles femmes l’ont appris à leurs dépens. Elles étaient parties faire de la cueillette en forêt. À la nuit tombée, elles s’installèrent près d’un abri qu’elles avaient construit, dans une clairière. L’automne était déjà bien avancé, il faisait froid, et les vieilles décidèrent de faire un feu pour se réchauffer. Elles s’endormirent rapidement, blotties l’une près de l’autre, au bord du feu, toutes vêtues et leurs mocassins aux pieds.

    Le glouton ne tarda pas à surgir près d’elles… En ricanant, il prit une branche et poussa la braise vers le mocassin de l’une des dormeuses. Un tison s’enflamma. La vieille se réveilla en hurlant de douleur. Elle plongea son pied dans une marmite d’eau posée près du feu et se mit à crier contre sa compagne. « Tu devrais avoir honte! Tu ne sais donc pas dormir ? Tu as failli causer ma mort ! » Pendant que son amie, mal éveillée, tentait en vain de se défendre, le glouton ricanait dans son coin…

    Après une longue dispute, les deux femmes finirent par se rendormir. Le glouton bondit sur l’occasion ! Il revint près du feu, joua de nouveau dans la braise et poussa cette fois un gros tison vers le pied de la deuxième femme. Tout comme son amie peu de temps avant, celle-ci se réveilla sous le coup de la douleur et se mit à hurler ! Elle plongea son pied dans l’eau de la marmite et manifesta sa colère contre sa compagne... « C’est bien la peine de m’insulter! C’est toi qui ne sais pas dormir! Tu m’as blessée… Tu aurais pu me tuer ! » L’autre vieille, encore ensommeillée, protesta mollement d’abord, puis plus férocement. Dans la forêt, on n’entendait plus que les cris des vieilles femmes. Elles étaient si fâchées qu’elles en vinrent même aux coups, l’une frappant l’épaule de l’autre, l’autre ripostant en lui tirant les cheveux. Le glouton regardait la scène, enchanté, et il riait, il riait… Il était si fier de son coup qu’il n’arrivait plus à arrêter de rire. Et il rit tant et si bien que la peau recouvrant ses côtes se déchira soudain. La bête se mit à crier de douleur à son tour. Les deux vieilles femmes cessèrent leur dispute et aperçurent le glouton… Elles comprirent rapidement quel vilain tour on leur avait joué. Elles se précipitèrent sur lui et le frappèrent si fort qu’il tomba à leurs pieds. Le croyant mort, elles décidèrent de le faire cuire pour le manger et de l’écorcher pour suspendre sa peau dans leur campement. La peau leur rappellerait toujours qu’on doit avoir des preuves avant d’accuser qui que ce soit.

    La chaleur de l’eau bouillante ranima le glouton, qui recouvra ses forces maléfiques et réussit à sortir de la marmite. Il se précipita sur sa peau, qu’il décrocha à toute vitesse, et s’enfuit dans la forêt en courant le plus longtemps possible. Quand il s’arrêta enfin, il voulut enfiler sa peau. Il s’aperçut que sa chair était devenue plus foncée, à cause de la chaleur du feu, et aussi que son corps avait rétréci. La peau ne lui allait plus tout à fait. Elle formait ici et là des plis hideux.

    Depuis ce jour, l’homme n’a cessé de persécuter cette redoutable bête et les Micmacs demeurent méfiants quand d’étranges événements se produisent en forêt… Leurs soupçons vont toujours d’abord vers le glouton.

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  • La Légende Du Jour...La Dame Blanche...

    La Légende Du Jour...La Dame Blanche...

    Source  : L’appellation dame blanche est donnée à des mythes ou à des apparitions de natures diverses. Il peut s’agir soit d’entités surnaturelles tenant les rôles de fées, de sorcières, de lavandières de la nuit ou d’annonciatrices de mort prochaine, soit de fantômes de femmes décédées lorsqu’il s’agit de spectreshantant des châteaux ou d’auto-stoppeuses fantômes.

    Quelles que soient leurs formes, les légendes des dames blanches se retrouvent un peu partout en Europe et en Amérique du Nord.

    **************

    Voici La Légende De la Dame Blanche

    Connaissez-vous la chute Montmorency, sur la Côte-de-Beaupré, tout près de Québec ? Au fil des ans, plusieurs personnes ont juré y avoir vu, quand la nuit tombe, une silhouette féminine, fine et blanche. C’est celle de Mathilde Robin, morte en 1759. Ou plutôt, celle du fantôme de cette femme qu’on appelle désormais : la Dame blanche…

    Remontons le fil du temps jusqu’en 1759 : Mathilde vit sur la Côte-de-Beaupré. Elle est pleinement heureuse : à la fin de l’été, elle épousera le beau Louis, celui qui fait battre son cœur. Mathilde a cousu elle-même sa robe de mariée, blanche, comme il se doit. Quelques rumeurs planent sur Québec, comme quoi les Anglais voudraient s’emparer de la ville, mais Mathilde n’y prête pas trop attention. Rien ne peut assombrir son bonheur… Rien, sauf la guerre. Car le 31 juillet, tout bascule. Des cris retentissent soudain : les Anglais sont là, au pied de la chute ! Ils veulent prendre Québec aux mains de la France ! Les femmes et les enfants se réfugient dans la forêt pour attendre la fin des combats. Les hommes vont prêter main-forte aux soldats français. Le courageux Louis embrasse Mathilde et promet de revenir rapidement.

    La Bataille de la chute Montmorency dure quelques jours. Quand elle cesse enfin, malgré le triste tableau des soldats des deux camps morts ici et là, des cris de joie montent dans le ciel de Québec... Les Français ont gagné ! Victoire ! Les hommes regagnent la forêt pour retrouver leurs proches. Le cœur serré, Mathilde attend. Louis ne revient pas. Presque tous sont de retour, maintenant… et Mathilde attend, encore et encore.

    Un commandant lui apprend la terrible nouvelle: Louis est mort au combat. Il ne reviendra pas. Folle de douleur, elle court vers sa maison, enfile sa robe de mariée blanche, pose son voile sur ses cheveux. Mathilde Robin se dirige ensuite vers la chute où son fiancé et elle aimaient tant se promener.

    Cette chute au pied de laquelle Louis a péri. La pleine lune éclaire sa silhouette fragile. Mathilde ouvre largement les bras en croix. Dans un dernier gémissement de douleur, elle se laisse tomber dans les eaux tumultueuses de la chute Montmorency. On dit que son voile fut emporté par le vent et qu’il se déposa sur les rochers. Quand les gens de la Côte-de-Beaupré passèrent devant, le lendemain, une nouvelle cascade était apparue. On l’appela le Voile de la mariée. Elle est toujours là, juste à gauche de la chute.

    Aujourd’hui, deux siècles et demi plus tard, si vous passez par la chute Montmorency, la nuit, vous apercevrez sans doute une frêle jeune fille vêtue d’une longue robe blanche. C’est le fantôme de Mathilde, la Dame blanche. Il arrive même qu’on l’entende gémir jusque sur l’île d’Orléans. Si vous la voyez, ne l’approchez pas trop… On raconte que tous ceux qui ont tenté de toucher à la robe de la belle Mathilde ont connu une mort brutale quelques jours plus tard… Alors contentez-vous de regarder, de loin, le Voile de la mariée et cette Dame blanche, qui pleure pour toujours la mort de son fiancé.

     

     

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  • La princesse de lumière resplendissante

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    Kaguya-hime «princesse de lumière resplendissante»), est un personnage d'un conte folklorique japonais datant du X e siècle, appelé également Taketori no Monogatari, Le conte du coupeur de bambou) ou Kaguya-hime no Monogatari , Le conte de la princesse Kaguya). Ce conte est considéré comme le narratif japonais le plus ancien. Le texte, en prose, est écrit entièrement en kana, dans une langue très simple et il est en réalité composé de sept contes. L'-auteur est anonyme mais on date sa rédaction entre 850 et 950. Cette ancienne légende est également illustrée dans un emakimono par Kose Ômi et calligraphiée par Ki no- Tsurayuki.

    Un jour un vieux coupeur de bambou sans descendants, Taketori-no-Okina , «le vieillard qui récolte le bambou»), trouve une mystérieuse plante de bambou reluisante. La coupant, il trouve à l'intérieur un bébé de la taille de son pouce. Heureux de trouver une si belle petite fille, lui et sa femme l'élèvent comme si elle était leur propre enfant, l'appelant Kaguya-hime , « princesse lumineuse»). Depuis, quand il coupe un bambou il trouve une pépite d'or. Il devient vite riche, et Kaguyahime grandit d'un bébé minuscule à une femme de taille normale et de beauté resplendissante. Au début Taketori-no-Okina essaie de la cacher des autres, mais avec le temps les nouvelles de sa beauté se répandent.

    Finalement, cinq princes viennent chez Taketori no Okina pour demander Kaguya-hime en mariage. Ces princes convainquent Taketori-no-Okina de demander à la réticente Kaguya-hime de choisir parmi eux. Pour ce faire, Kaguyahime donne des tâches impossibles aux princes. Elle épousera celui qui peut lui apporter un objet précis.

    La même nuit, Taketori-no-Okina dit à chacun des cinq princes ce qu'ils doivent rapporter. Le premier doit rapporter le bol en pierre utilisé par le Bouddha pendant qu'il mendiait; le second, une branche à joyaux de l'Île de Hôrai; le troisième, la robe légendaire du rat qui habite Le montagne de Chine; le quatrième, un joyau coloré du cou d'un dragon; et le cinquième, le cypraea de hirondelle.
    Se rendant compte que la tâche était impossible, le premier prince revient avec un bol très cher, mais Kaguya-hime se rend compte de sa supercherie quand elle voit que le bol ne luit pas d'une lueur sainte. Deux autres princes essaient également de la tromper avec des faux et échouent. Le quatrième renonce pendant un orage, et le cinquième meurt en essayant de prendre l'objet.
    Ensuite, l'empereur du Japon, mikado, vient voir l'étrangement belle Kaguya-hime et en tombe amoureux; il propose de l'épouser. Bien qu'il ne soit pas soumis aux tâches impossibles des princes, Kaguya-hime refuse sa demande en mariage, lui disant qu'elle n'est pas de ce pays et ne peut donc pas aller au palais avec lui. Elle reste en contact avec l'empereur mais continue à refuser ses demandes de mariage.

    Cet été-là, elle pleure à chaque fois qu'elle voit la pleine lune. Elle n'est pas capable de dire à ses parents adoptifs ce qui ne va pas, malgré tout leur amour pour elle. Son comportement devient de plus en plus erratique jusqu'à ce qu'elle révèle qu'elle n'est pas de ce monde et qu'elle doit retourner parmi les siens sur la Lune. Dans certaines versions du conte elle fut envoyée sur Terre comme punition temporaire pour un crime qu'elle aurait commis, tandis que dans d'autres elle y fut envoyée pour la maintenir en sécurité pendant une guerre céleste.

    Le jour de son retour approchant, l'empereur envoie des gardes patrouiller autour de chez elle pour la protéger du peuple de la Lune, mais quand une ambassade d'« êtres célestes» arrive à la porte de la maison de Taketori-no-Okino, les gardes sont aveuglés par une étrange lumière. Kaguya-hime annonce que, bien qu'elle aime ses amis sur Terre, elle doit retourner sur la Lune avec les siens. Elle écrit des mots tristes pleins de regrets à ses parents et à l'empereur, puis donne à ses parents sa robe en souvenir. Elle goûte un peu d'élixir d'immortalité, l'attache à sa lettre à l'empereur, et le donne à un garde. En la lui donnant, on lui met une robe de plumes et toute sa tristesse et compassion pour le peuple de la Terre disparaît.

    Son entourage céleste ramène Kaguya-hime à Tsuki-no-Mitako contre son gré, laissant ses parents adoptifs en pleurs. Ses parents adoptifs deviennent très tristes et tombent bientôt malades. Le garde retourne chez l'empereur avec les objets que Kaguya-hime lui a laissé dans son dernier acte mortel et raconte ce qui s'est passé. L'empereur lit sa lettre et en est ému. Il demande à ses domestiques quel est le mont le plus près du Ciel; l'un d'eux répond le Grand Mont de la province de Suruga. L'empereur ordonne à ses hommes d'apporter la lettre au sommet du mont et l'y incinérer, avec l'espoir que son message parviendrait à la princesse lointaine. Les hommes sont aussi commandés de brûler le pot d'élixir d'immortalité parce qu'il ne désire pas vivre éternellement sans pouvoir la voir. La légende dit que le mot pour « immortalité », fushi ou fUji devint le nom de la montagne, le mont Fuji. Il est dit aussi que les kanji du mont, littéralement « montagne abondante en guerriers », dérive de l'armée de l'empereur gravissant le mont pour faire ce qu'il avait commandé. Il est dit que la fumée de l'incinération des objets continue aujourd'hui (bien que le mont Fuji ne soit plus aussi actif de nos jours).

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  • Les souhaits ridicules

    Les souhaits ridicules........Les Contes de Perrault (1697)

     

    Il était une fois un pauvre bûcheron
    Qui, las de sa pénible vie,
    Avait, disait-il, grand envie
    De s’aller reposer aux bords de l’Achéron :
    Représentant, dans sa douleur profonde,
    Que, depuis qu’il était au monde,
    Le ciel cruel n’avait jamais
    Voulu remplir un seul de ses souhaits.

    Un jour que, dans le bois, il se mit à se plaindre,
    A lui, la foudre en main, Jupiter apparut ;
    On aurait peine à bien dépeindre
    La peur que le bonhomme en eut.
    Je ne veux rien, dit-il, en se jetant par terre ;
    Point de souhaits, point de tonnerre,
    Seigneur, demeurons but à but.

    — Cesse d’avoir aucune crainte ;
    Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte,
    Te faire voir le tort que tu me fais.
    Écoute donc : je te promets,
    Moi qui du monde entier suis le souverain maître,
    D’exaucer pleinement les trois premiers souhaits
    Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être ;
    Vois ce qui peut te rendre heureux,
    Vois ce qui peut te satisfaire ;
    Et, comme ton bonheur dépend tout de tes vœux,
    Songes-y bien avant que de les faire. »

    A ces mots, Jupiter dans les cieux remonta ;
    Et le gai bûcheron, embrassant sa falourde.
    Pour retourner chez lui sur son dos la jeta.
    Cette charge jamais ne lui parut moins lourde.

     

    « Il ne faut pas, disait-il en trottant,
    Dans tout ceci rien faire à la légère ;
    Il faut, le cas est important,
    En prendre avis de notre ménagère.

    Çà, dit-il, en entrant sous son toit de fougère,
    Faisons, Fanchon, grand feu, grand chère,
    Nous sommes riches à jamais.
    Et nous n’avons qu’à faire des souhaits. »
    Là-dessus, tout au long, le fait il lui raconte.
    A ce récit, l’épouse, vive et prompte,
    Forma dans son esprit mille vastes projets ;
    Mais, considérant l’importance
    De s’y conduire avec prudence :
    « Biaise, mon cher ami, dit-elle à son époux,
    Ne gâtons rien par notre impatience ,
    Examinons bien entre nous
    Ce qu’il faut faire en pareille occurrence ;
    Remettons à demain notre premier souhait.
    Et consultons notre chevet.
    — Je l’entends bien ainsi, dit le bonhomme Biaise ;
    Mais, va tirer du vin derrière ces fagots. »
    A son retour, il but ; et, goûtant à son aise,
    Près d’un grand feu, la douceur du repos,
    Il dit, en s’appuyant sur le dos de sa chaise :
    « Pendant que nous avons une si bonne braise,
    Qu’une aune de boudin viendrait bien à propos ! »

    A peine acheva-t-il de prononcer ces mots.
    Que sa femme aperçut, grandement étonnée,
    Un boudin fort long, qui, partant
    D’un des coins de la cheminée.
    S’approchait d’elle en serpentant.
    Elle fit un cri dans l’instant ;
    Mais, jugeant que cette aventure
    Avait pour cause le souhait
    Que, par bêtise toute pure,
    Son homme imprudent avait fait.
    Il n’est point de pouille et d’injure
    Que, de dépit et de courroux,
    Elle ne dit au pauvre époux.

     

    « Quand on peut, disait-elle, obtenir un empire,
    De l’or, des perles, des rubis,
    Des diamants, de beaux habits.
    Est-ce alors du boudin qu’il faut que l’on désire ?
    — Eh bien ! j’ai tort, dit-il ; j’ai mal placé mon choix,
    J’ai commis une faute énorme,
    Je ferai mieux une autre fois.
    — Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l’orme.
    Pour faire un tel souhait, il faut être bien bœuf ! »
    L’époux, plus d’une fois, emporté de colère,
    Pensa faire tout bas le souhait d’être veuf.
    Et peut-être, entre nous, ne pouvait-il mieux faire.
    « Les hommes, disait-il, pour souffrir sont bien nés !
    Peste soit du boudin, et du boudin encore !
    Plût à Dieu, maudite pécore,
    Qu’il te pendît au bout du nez » !

    La prière aussitôt du ciel fut écoutée ;
    Et, dès que le mari la parole lâcha,
    Au nez de l’épouse irritée
    L’aune de boudin s’attacha.
    Ce prodige imprévu grandement le fâcha.
    Fanchon n’était pas laide ; elle avait bonne grâce,
    Et, pour dire sans fard la vérité du fait,
    Cet ornement en cette place
    Ne faisait pas un bon effet,
    Si ce n’est qu’en pendant sur le bas du visage,
    Il l’empêchait de parler aisément ;
    Pour un époux, merveilleux avantage,
    Et si grand, qu’il pensa, dans cet heureux moment,
    Ne souhaiter rien davantage !

    « Je pourrais bien, disait-il à part soi,
    Après un malheur si funeste,
    Avec le souhait qui me reste,
    Tout d’un plein saut me faire roi.
    Rien n’égale, il est vrai, la grandeur souveraine ;
    Mais encore faut il songer
    Comment serait faite la reine,
    Et dans quelle douleur ce serait la plonger,

     

    De l’aller placer sur un trône
    Avec un nez plus long qu’une aune.
    Il faut l’écouter sur cela,
    Et qu’elle-même elle soit la maîtresse
    De devenir une grande princesse,
    En conservant l’horrible nez qu’elle a,
    Ou de demeurer bûcheronne
    Avec un nez comme une autre personne,
    Et tel qu’elle l’avait avant ce malheur-là. »

    La chose bien examinée,
    Quoiqu’elle sût d’un sceptre et la force et l’effet,
    Et que, quand on est couronnée,
    On a toujours le nez bien fait ;
    Comme au désir de plaire il n’est rien qui ne cède,
    Elle aima mieux garder son bavolet
    Que d’être reine et d’être laide.

    Ainsi le bûcheron ne changea point d’état.
    Ne devint point grand potentat,
    D’écus ne remplit point sa bourse ;
    Trop heureux d’employer son souhait qui restait,
    Faible bonheur, pauvre ressource !
    A remettre sa femme en l’état qu’elle était.

    Bien est donc vrai qu’aux hommes misérables,
    Aveugles, imprudents, inquiets, variables,
    Pas n’appartient de faire des souhaits ;
    Et que peu d’entre eux sont capables
    De bien user des dons que le ciel leur a faits.

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  • "La Grenade" conte Zen ?...

    "La Grenade" conte Zen ?...


    Comme je vivais jadis dans le cœur d’une grenade, j’entendis une graine dire :
    « Un jour je deviendrai un arbre, et le vent chantera dans mes
    branches, et le soleil dansera sur mes feuilles, et je serai un arbre
    puissant et beau durant toutes les saisons. »

    Puis une autre graine dit : » Quand j’étais aussi jeune que vous, je
    nourrissais des rêves semblables. Mais maintenant que je suis à même de
    peser et de mesurer toute chose, je me rends compte que tous mes espoirs
    étaient vains. »

    Et une troisième graine dit aussi : « Je ne vois rien en nous qui promette un avenir brillant ; »

    Et une quatrième graine dit : « Sans un grand avenir, piètre vie que la nôtre. »

    Et une cinquième dit : « Pourquoi nous disputer sur ce que nous serons, alors que nous ignorons même ce qui nous sommes. »

    Mais une sixième répliqua : « Quoi que nous soyons, nous continuerons d’être ! »

    Et une septième dit : « Je forme des idées claires sur l’avenir, mais je ne peux les exprimer par des mots. »

    Puis une huitième parla et une neuvième et une dixième et toutes les autres
    graines parlèrent à la fois, et je ne pouvais plus rien comprendre dans
    cette confusion de voix.

    Et ainsi, je déménageai ce jour-là dans le cœur d’un coing, où les graines étaient peu nombreuses et presque silencieuses.

    Khalil Gibran.
    -------
    Conte Zen, c'est "ma participation ajoutée" à ce texte remarquable de Khalil Gibran.

    « Sois zen » est devenu synonyme de « Calme-toi; une sorte de  « Lâche prise »...

    Lâcher prise, c'est comprendre que rien n'est permanent ou solide et que tout est en perpétuel changement.

    L'auteur est né à Bcharré au Liban en 1883 ; poète et peintre libanais il est décédé en 1931 à New York,
    il est surtout connu pour son livre "Le prophète".
    On a comparé Gibran à William Blake et il est appelé par l’écrivain Alexandre Najjar le « Victor Hugo libanais ».
    Il était chrétien catholique de rite maronite.

    Ses dernières années furent marquées par la maladie et les sollicitations
    mondaines suscitées par sa gloire, car Gibran le Libanais était devenu
    un écrivain américain exprimant des intérêts universels. Outre la
    rencontre de l’Orient et de l’Occident, ce poète incarne surtout
    l’acharnement d’un homme à être un vivant.

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  • légende des cigognes:



    Dans l'antique Égypte, la cigogne était sacrée et quiconque l'attaquait
    était puni de mort. En Grèce, jadis, on appela « loi cigogne » l'édit
    qui obligeait les enfants à nourrir leurs vieux parents dans la
    détresse.

    Aujourd'hui, en Orient et en Alsace, ce respect et cette vénération traditionnels
    survivent encore. Des légendes racontent que la cigogne est avant tout
    un porte-bonheur. Lorsqu'une jeune fille voit une cigogne à terre faire
    quelques pas à sa rencontre, c'est, dit-on, signe de mariage dans l'année.

     
    Une très vieille légende féodale du Bas-Rhin raconte que les cigognes
    incarnaient la survivance des trépassés et avaient la mission d'aller
    quérir au fonds du puits l'âme destinée au bébé qui devait venir sur
    terre. De nos jours, c'est la cigogne qui apporte les bébés....  
     

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  • Le Trésor..

    Le Trésor.........Johanna Marin Coles ; Lydia Marin Ross.

    Le meunier était malheureux et lui-même n’aurait su dire pourquoi.
    Jamais personne ne l’avait vu sourire, ou entendu rire, puisque rien ne
    lui procurait de joie.

    Et voilà maintenant qu’il se mettait à faire ce rêve étrange : il longeait vers
    le sud la rivière où se tenait son moulin et, à trois jours de marche,
    il arrivait devant une ville entourée de remparts.

    Au cœur de cette ville, se dressait le palais du roi et pour y accéder, il fallait
    passer sur un pont. Le meunier rêvait qu’en creusant sous ce pont, il
    trouvait un trésor inestimable.

    Un matin, il se réveilla après avoir fait le même songe. Il prit une pelle avec une besace contenant un peu de nourriture et ferma le moulin. L’homme marcha pendant trois jours et tandis qu’il cheminait, il s’imaginait tout ce
    qu’il pourrait faire grâce à ce trésor ; oh ! comme il serait heureux !

    À l’aube du troisième jour, il arriva devant la grande ville. Il trouva facilement le palais du roi et là, sous le pont qui y menait, à l’aide de sa pelle,
    se mit à creuser.

    Le meunier fouillait la terre depuis une bonne heure, lorsque les gardes du palais le surprirent en pleine besogne. Ils s’emparèrent de lui et l’amenèrent
    devant leur capitaine.

    — Nous avons trouvé cet homme en train de creuser devant le palais, lui dirent-ils, c’est un espion, sans aucun doute !

    — Ah non, protesta le meunier, je ne suis pas un espion. Je cherchais un trésor caché sous le pont.

    — Et pourquoi pensais-tu y découvrir un trésor ? lui demanda le capitaine soupçonneux.

    — Eh bien, répliqua le meunier un peu gêné, j’ai fait plusieurs fois un rêve et
    dans ce rêve, je déterrais un trésor enfoui sous ce pont.

    Le capitaine partit d’un grand éclat de rire :

    — Comment peux-tu être aussi bête pour suivre tes rêves ? Si j’écoutais les miens, je marcherais vers le nord pendant trois jours en suivant la rivière et
    je trouverais un moulin. Il faudrait que je creuse au cœur de ce moulin
    pour trouver un trésor qui ferait de moi un homme immensément riche.
    Mais je ne suis pas fou !

    Et il ordonna à ses gardes d’escorter l’homme aux portes de la ville et lui en interdit désormais l’accès.

    Le meunier, songeur, se hâta de retourner chez lui.

    Là, il creusa au beau milieu de son moulin et déterra un petit coffre vermoulu. Il contenait seulement un vieux parchemin. En le déroulant, le meunier put y lire inscrit en lettres d’or :
    « Ce qu’il y a de plus précieux au monde est à l’intérieur de toi. »

    Le meunier se mit à rire en comprenant le message.

    Il était allé bien loin chercher le trésor qu’il portait en lui depuis toujours.

    Ce trésor était son cœur et tout le bonheur du monde y était contenu.

    Johanna Marin Coles ; Lydia Marin Ross.
    L’Alphabet de la Sagesse Paris, Albin Michel Jeunesse, 1999

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  • LA BELLE ET LA BÊTE.

    LA BELLE ET LA BÊTE...Jeanne Marie Leprince de Beaumont...écrivain française (1711 – 1780)

     

    Il y avait une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfans, trois garçons et trois filles ; et, comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient  très-belles ; mais la cadette, sur-tout, se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que La belle enfant ; en sorte que le nom lui en resta ; ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches ; elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands ; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle (car je vous ai dit que c’était le  nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser ; mais elle leur dit : qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait de tenir compagnie à son père pendant quelques années. Tout d’un coup le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville.

    Il dit en pleurant, à ses enfans, qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et, qu’en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient plusieurs amans qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune : les bonnes demoiselles se trompaient ; leurs amans ne voulurent plus les regarder, quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait à cause de leur fierté, on disait : « elles ne méritent pas qu’on les plaigne, nous sommes bien aises de voir leur orgueil  abaissé ; qu’elles aillent faire les dames en gardant les moutons ». Mais en même tems, tout le monde disait : « pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur ; c’est une si bonne fille ; elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté ; elle était si douce, si honnête ». Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eut pas un sou ; mais elle leur dit : qu’elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne, pour le consoler et lui aider à travailler. La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune ; mais elle s’était dit à elle-même : quand je pleurerai bien fort, mes larmes ne me rendront pas mon bien ; il faut tâcher d’être heureuse sans fortune.

    Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin,  et se dépêchait de nétoyer la maison et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante ; mais, au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à la mort ; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et les compagnies. Voyez notre cadette, disaient-elles entr’elles, elle a l’âme basse, et est si stupide qu’elle est contente de sa malheureuse situation. Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller dans les compagnies. Il admirait la vertu de cette jeune fille, et sur-tout sa patience ; car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

    Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui marquait qu’un vaisseau, sur lequel il avait des marchandises, venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle pensa tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin elles pourraient quitter cette campagne, où elles s’ennuyaient tant ; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même, que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient. Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose, lui dit son père. Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici. Ce n’est pas que la Belle se souciât d’une rose ; mais elle ne voulait  pas condamner, par son exemple, la conduite de ses sœurs, qui auraient dit, que c’était pour se distinguer qu’elle ne demandait rien. Le bon homme partit ; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et, après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfans ; mais, comme il fallait passer un grand bois, avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était si grand, qu’il le jeta deux fois en bas de son cheval, et, la nuit étant venue, il pensa qu’il mourrait de faim ou de froid, ou qu’il serait mangé des loups, qu’il entendait hurler autour de lui. Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais qui était tout illuminé.  Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans ; et, ayant trouvé du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité. Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne ; mais, étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu, et une table chargée de viande, où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même : le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. Il attendit pendant un tems considérable ; mais onze heures ayant sonné, sans qu’il vit personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet qu’il mangea en deux bouchées, et en tremblant. Il but aussi quelques coups de vin, et, devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartemens, magnifiquement meublés. À la fin il trouva une chambre où il y avait un bon lit, et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte et de se coucher.

    Il était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien qui était tout gâté. Assurément, dit-il, en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne Fée qui a eu pitié de ma situation. Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige ; mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat. Je vous remercie, madame la Fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. Le bon homme, après  avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval, et, comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. En même tems, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une Bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir. « Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une voix terrible ; je vous ai sauvé la vie, en vous recevant dans mon château, et, pour ma peine, vous me volez mes roses que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu. Le marchand se jeta à genoux, et dit à la bête, en joignant les mains : — Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé. — Je ne m’appelle point monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime point les  complimens, moi, je veux qu’on dise ce que l’on pense ; ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries ; mais vous m’avez dit que vous aviez des filles ; je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place : ne me raisonnez pas ; partez, et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. Le bon homme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre ; mais il pensa, au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait ; mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide ; tu peux y mettre tout ce qui te plaira ; je le ferai porter chez toi. En même tems, la Bête se retira, et le bon homme dit en lui-même ; s’il faut que je meure, j’aurai la  consolation de laisser du pain à mes pauvres enfans.

    Il retourna dans la chambre où il avait couché, et, y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre, dont la Bête lui avait parlé, le ferma, et, ayant repris son cheval qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait, lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures, le bon homme arriva dans sa petite maison. Ses enfans se rassemblèrent autour de lui ; mais, au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses, qu’il apportait à la Belle : il la lui donna, et lui dit : la Belle, prenez ces roses ; elles coûteront bien cher à votre malheureux père ; et tout de suite, il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et  dirent des injures à la Belle qui ne pleurait point. Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles ; que ne demandait-elle des ajustements comme nous ? mais non, mademoiselle voulait se distinguer ; elle va causer la mort de notre père et elle ne pleure pas. Cela serait fort inutile, reprit la Belle, pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant j’aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse. Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas, nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer. Ne l’espérez pas, mes enfans, leur dit le marchand, la puissance de cette Bête est si grande, qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la  mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre ; ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfans. Je vous assure, mon père, lui dit la Belle, que vous n’irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or ; mais, aussitôt qu’il se fut renfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfans qu’il était devenu si riche, parce  que ses filles auraient voulu retourner à la ville ; qu’il était résolu de mourir dans cette campagne ; mais il confia ce secret à la Belle qui lui apprit qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier ; car elle était si bonne qu’elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait. Ces deux méchantes filles se frottaient les yeux avec un oignon, pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand : il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais, et sur le soir ils l’aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval fut tout seul à l’écurie, et le bon homme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger ; mais Belle s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit ; puis elle disait en elle-même : la Bête veut m’engraisser avant de me manger, puisqu’elle me fait si bonne chère. Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant ; car il pensait que c’était la Bête. Belle ne put s’empêcher de frémir en voyant cette horrible figure ; mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue ; elle lui dit, en tremblant, qu’oui. Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligé. Bon homme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu, la Belle. Adieu, la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira. Ah ! ma fille, lui dit le marchand, en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur. Croyez-moi, laissez-moi ici ; non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté,  vous partirez demain matin, et vous m’abandonnerez au secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. Ils furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit ; mais à peine furent-ils dans leurs lits que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit : « Je suis contente de votre bon cœur, la Belle ; la bonne action que vous faites, en donnant votre vie, pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense ». La Belle, en s’éveillant, raconta ce songe à son père, et, quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris, quand il fallut se séparer de sa chère fille.

    Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi ; mais, comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne point se chagriner, pour le peu de temps qu’elle avait à vivre ; car elle croyait fermement que la Bête la  mangerait le soir. Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait ; mais ce qui frappa le plus sa vue fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique. On ne veut pas que je m’ennuie, dit-elle, tout bas ; elle pensa ensuite, si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque, et vit un livre où il y avait écrit en lettres d’or :Souhaitez, commandez ; vous êtes ici la reine et la maîtresse. Hélas ! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de voir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent : elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise ! en jetant les yeux  sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui, et, malgré les grimaces qu’elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. À midi, elle trouva la table mise, et, pendant son dîner elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir. La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ? — Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. — Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller si je vous ennuie ; je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que  vous me trouvez bien laid ? — Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes fort bon. — Vous avez raison, dit le monstre, mais, outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit : je sais bien que je ne suis qu’une Bête. — On n’est pas Bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit : un sot n’a jamais su cela. — Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre ; et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison, car tout ceci est à vous ; et j’aurais du chagrin, si vous n’étiez pas contente. — Vous avez bien de la bonté, lui dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur ; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid. — Oh dame, oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre. — Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle ; et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d’hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat. — Si  j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier ; mais je suis un stupide, et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.

    La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre ; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit : « La Belle, voulez-vous être ma femme ? » Elle fut quelque tems sans répondre : elle avait peur d’exciter la colère du monstre, en le refusant : elle lui dit pourtant en tremblant : non la Bête. Dans ce moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit ; mais Belle fut bientôt rassurée, car la Bête lui ayant dit tristement : Adieu donc la Belle, sortit de la chambre, en se retournant de tems en tems pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête : Hélas ! disait-elle,  c’est bien dommage qu’elle soit si laide, elle est si bonne !

    Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper, avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit, dans le monde. Chaque jour, Belle découvrait de nouvelles bontés dans ce monstre. L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur ; et, loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait souvent à sa montre, pour voir s’il était bientôt neuf heures ; car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur lorsqu’elle lui disait que non. Elle dit un jour : « Vous me chagrinez, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour  vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie ; tâchez de vous contenter de cela. — Il le faut bien, reprit la Bête ; je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible ; mais je vous aime beaucoup ; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais ». La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de l’avoir perdue ; et elle souhaitait de le revoir. « Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout-à-fait ; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir. — J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père ; vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur. — Non, lui dit la Belle en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours.  Vous m’avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l’armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine. — Vous y serez demain au matin, dit la Bête ; mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu, la Belle ». La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père ; et, ayant sonné une clochette qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante qui fit un grand cri en la voyant. Le bon homme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie en revoyant sa chère fille ; et ils se tinrent embrassés plus d’un quart-d’heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever ; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein  de robes toutes d’or, garnies de diamans. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs ; mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle ; et aussitôt les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s’habilla ; et, pendant ce temps on fut avertir ses sœurs qui accoururent avec leurs maris ; elles étaient toutes deux fort malheureuses. L’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme le jour ; mais il était si amoureux de sa propre figure, qu’il n’était occupé que de cela, depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme qui avait beaucoup d’esprit ; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première. Les sœurs de la Belle manquèrent de mourir de douleur,  quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin pour y pleurer tout à leur aise, et elles se disaient : « Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle ? — Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une pensée ; tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours ; sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera. — Vous avez raison, ma sœur, répondit l’autre. Pour cela, il lui faut faire de grandes caresses ; et, ayant pris cette résolution, elles remontèrent, et firent tant d’amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de  rester encore huit jours chez son père.

    Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur, et elle s’ennuyait de ne plus la voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête couchée sur l’herbe et près de mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes. — Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête qui a pour moi tant de complaisance ? Est-ce sa faute si elle est si laide, et si elle a peu d’esprit ? Elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser ? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est ni la beauté, ni l’esprit d’un mari qui rendent une femme contente : c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance ; et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n’ai point d’amour pour elle, mais j’ai de  l’estime, de l’amitié, de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse : je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. À ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. À peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit ; et, quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête. Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle alors craignit d’avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris ; elle était au désespoir. Après avoir cherché par-tout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure ; et, sentant que son cœur battait encore, elle  prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux, et dit à la Belle : « avez oublié votre promesse ; le chagrin de vous avoir perdue m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois. — Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux ; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas ! je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous ; mais la douleur que je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles qu’elle vit le château brillant de lumière ; les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête ; mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue : elle se retourna vers sa chère Bête, dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise ! la Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’Amour,  qui la remerciait d’avoir fini son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête. — Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure, jusqu’à ce qu’une belle fille consentit à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n’y avait que vous dans le monde, assez bonne pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère ; et, en vous offrant ma couronne, je ne puis m’acquitter des obligations que je vous ai. La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie en trouvant, dans la grande salle, son père et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportée au château. — Belle, lui dit cette dame qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez  préféré la vertu à la beauté et à l’esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine : j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus. — Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur et toute la malice qu’il renferme. Devenez deux statues ; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d’autre peine que d’être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes ; mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse : mais c’est une espèce de miracle que la conversion d’un cœur méchant et envieux. Dans le moment, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle, dans le royaume  du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle qui vécut avec lui fort long-tems, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

     

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  • La Veuve et ses deux filles

    La Veuve et ses deux filles..Jeanne Marie Leprince de Beaumont

    Il y avait une veuve, assez bonne femme, qui avait deux filles, toutes deux fort aimables ; l’aînée se nommait Blanche, la seconde Vermeille. On leur avait donné ces noms, parce qu’elles avaient, l’une le plus beau teint du monde, et la seconde des joues et des lèvres vermeilles comme du corail. Un jour la bonne femme, étant près de sa porte, à filer, vit une pauvre vieille, qui avait bien de la peine à se traîner avec son bâton.

    « Vous êtes bien fatiguée, dit la bonne femme à la vieille. Asseyez-vous un moment pour vous reposer » ; et aussitôt, elle dit à ses filles de donner une chaise à cette femme. Elles se levèrent toutes les deux ; mais Vermeille courut plus fort que sa sœur, et apporta la chaise. « Voulez-vous boire un coup ? dit la bonne femme à la vieille.

    — De tout mon cœur, répondit-elle ; il me semble même, que je mangerais bien un morceau, si vous pouviez me donner quelque chose pour me ragoûter.

    — Je vous donnerai tout ce qui est en mon pouvoir, dit la bonne femme ; mais, comme je suis pauvre, ce ne sera pas grand-chose. »

    En même temps, elle dit à ses filles de servir la bonne vieille, qui se mit à table : et la bonne femme commanda à l’aînée d’aller cueillir quelques prunes qu’elle avait planté elle-même et qu’elle aimait beaucoup. Blanche, au lieu d’obéir de bonne grâce à sa mère, murmura contre cet ordre, et dit en elle- même : Ce n’est pas pour cette vieille gourmande que j’ai eu tant de soin de mon prunier. Elle n’osa pourtant pas refuser quelques prunes, mais elle les donna de mauvaise grâce et à contrecœur.

    " Et vous, Vermeille dit la bonne femme, à la seconde de ses filles, vous n’avez pas de fruit à donner à cette bonne dame, car vos raisins ne sont pas mûrs.

    — Il est vrai, dit Vermeille, mais j’entends ma poule qui chante, elle vient de pondre un œuf, et si madame veut l’avaler tout chaud, je le lui offre de tout mon cœur. "

    En même temps, sans attendre la réponse de la vieille, elle courut chercher son œuf ; mais dans le moment qu’elle le présentait à cette femme, elle disparut, et l’on vit à sa place une belle dame, qui dit à la mère :

    « Je vais récompenser vos deux filles selon leur mérite. L’aînée deviendra une grande reine, et la seconde une fermière » ; et en même temps, ayant frappé la maison de son bâton, elle disparut, et l’on vit à la place une jolie ferme. « Voilà votre partage, dit-elle à Vermeille. Je sais que je vous donne à chacune ce que vous aimez le mieux. »

    La fée s’éloigna, en disant ces paroles ; et la mère, aussi bien que les deux filles, restèrent fort étonnées. Elles entrèrent dans la ferme, et furent charmées de la propreté des meubles. Les chaises n’étaient que de bois ; mais elles étaient si propres, qu’on s’y voyait comme dans un miroir. Les lits étaient de toiles, blanches comme la neige. Il y avait dans les étables vingt moutons, autant de brebis, quatre bœufs, quatre vaches ; et dans la cour, toutes sortes d’animaux ; comme des poules, des canards, des pigeons et autres. Il y avait aussi un joli jardin, rempli de fleurs et de fruits. Blanche voyait sans jalousie le don qu’on avait fait à sa sœur, et elle n’était occupée que du plaisir qu’elle aurait d’être reine. Tout d’un coup, elle entendit passer des chasseurs, et étant allée sur la porte pour les voir, elle parut si belle aux yeux du roi, qu’il résolut de l’épouser. Blanche, étant devenue reine, dit à sa sœur Vermeille :

    « Je ne veux pas que vous soyez fermière ; venez avec moi, ma sœur, je vous ferai épouser un grand seigneur.

    — Je vous suis bien obligée, ma sœur, répondit Vermeille ; je suis accoutumée à la campagne, et je veux y rester. »

    La reine Blanche partit donc, et elle était si contente, qu’elle passa plusieurs nuits sans dormir de joie. Les premiers mois, elle fut si occupée de ses beaux habits, des bals, des comédies, qu’elle ne pensait à autre chose. Mais bientôt elle s’accoutuma à tout cela, et rien ne la divertissait plus ; au contraire, elle eut de grands chagrins. Toutes les dames de la cour lui rendaient de grands respects, quand elles étaient devant elle ; mais elle savait qu’elles ne l’aimaient pas, et qu’elles disaient, « voyez cette petite paysanne, comme elle fait la grande dame ; le roi a le cœur bien bas, d’avoir pris telle femme ». Ce discours fit faire des réflexions au roi. Il pensa qu’il avait eu tort d’épouser Blanche ; et comme son amour pour elle était passé, il eut un grand nombre de maîtresses. Quand on vit que le roi n’aimait plus sa femme, on commença à ne plus lui rendre aucun devoir. Elle était très malheureuse, car elle n’avait pas une seule bonne amie, à qui elle pût conter ses chagrins. Elle voyait que c’était la mode, à la cour, de trahir ses amis par intérêt ; de faire bonne mine à ceux que l’on haïssait, et de mentir à tout moment. Il fallait être sérieuse, parce qu’on lui disait qu’une reine doit avoir un air grave et majestueux. Elle eut plusieurs enfants ; et pendant tout ce temps, elle avait un médecin auprès d’elle, qui examinait tout ce qu’elle mangeait, et lui ôtait toutes les choses qu’elle aimait. On ne mettait point de sel dans ses bouillons ; on lui défendait de se promener, quand elle en avait envie ; en un mot, elle était contredite depuis le matin jusqu’au soir. On donna des gouvernantes à ses enfants, qui les élevaient tout de travers, sans qu’elle eût la liberté d’y trouver à redire. La pauvre Blanche se mourait de chagrin, et elle devint si maigre, qu’elle faisait pitié à tout le monde. Elle n’avait pas vu sa sœur, depuis trois ans qu’elle était reine, parce qu’elle pensait qu’une personne de son rang serait déshonorée, d’aller rendre visite à une fermière ; mais, se voyant accablée de mélancolie, elle résolut d’aller passer quelques jours à la campagne, pour se désennuyer. Elle en demanda la permission au roi, qui la lui accorda de bon cœur, parce qu’il pensait qu’il serait débarrassé d’elle pendant quelque temps. Elle arriva sur le soir à la ferme de Vermeille, et elle vit de loin, devant la porte, une troupe de bergers et de bergères, qui dansaient et se divertissaient de tout leur cœur.

    « Hélas ! dit la reine, en soupirant, où est le temps que je me divertissais comme ces pauvres gens ? Personne n’y trouvait à redire. »

    D’abord qu’elle parut, sa sœur accourut pour l’embrasser. Elle avait un air si content, elle était si fort engraissée, que la reine ne put s’empêcher de pleurer en la regardant. Vermeille avait épousé un jeune paysan, qui n’avait pas de fortune, mais il se souvenait toujours que sa femme lui avait donné tout ce qu’il avait, et il cherchait par ses manières complaisantes à lui en marquer sa reconnaissance. Vermeille n’avait pas beaucoup de domestiques, mais ils l’aimaient, comme s’ils eussent été ses enfants, parce qu’elle les traitaient bien. Tous ses voisins l’aimaient aussi, et chacun s’empressait à lui en donner des preuves. Elle n’avait pas beaucoup d’argent, mais elle n’en avait pas besoin ; car elle recueillait dans ses terres, du blé, du vin et de l’huile. Ses troupeaux lui fournissaient du lait, dont elle faisait du beurre et du fromage. Elle filait la laine de ses moutons pour se faire des habits, aussi bien qu’à son mari, et à deux enfants qu’elle avait. Ils se portaient à merveille, et le soir, quand le temps du travail était passé, ils se divertissaient à toutes sortes de jeux.

    « Hélas ! s’écria la reine, la fée m’a fait un mauvais présent, en me donnant une couronne. On ne trouve point la joie dans les palais magnifiques, mais dans les occupations innocentes de la campagne. » A peine eut-elle dit ces paroles, que la fée parut.

    « Je n’ai pas prétendu vous récompenser, en vous faisant reine, lui dit la fée, mais vous punir, parce que vous m’aviez donné vos prunes à contrecœur. Pour être heureux, il faut comme votre sœur, ne posséder que les choses nécessaires, et n’en point souhaiter davantage.

    — Ah ! madame, s’écria Blanche, vous vous êtes assez vengée ; finissez mon malheur.

    — Il est fini, reprit la fée. Le roi, qui ne vous aime plus, vient d’épouser une autre femme ; et demain, ses officiers viendront vous ordonner de sa part, de ne point retourner à son palais. »

    Cela arriva comme la fée l’avait prédit : Blanche passa le reste de ses jours avec sa sœur Vermeille, avec toutes sortes de contentements et de plaisirs ; et elle ne pensa jamais à la cour, que pour remercier la fée de l’avoir ramenée dans son village.

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