• Madame Sourdis.

    Madame Sourdis..........Émile Zola......romancier français (1840 – 1902)

    Tous les samedis, régulièrement, Ferdinand Sourdis venait renouveler sa provision de couleurs et de pinceaux dans la boutique du père Morand, un rez-de-chaussée noir et humide, qui dormait sur une étroite place de Mercoeur, à l’ombre d’un ancien couvent transformé en collège communal. Ferdinand, qui arrivait de Lille, disait-on, et qui depuis un an était « pion » au collège, s’occupait de peinture avec passion, s’enfermant, donnant toutes ses heures libres à des études qu’il ne montrait pas.

    Le plus souvent, il tombait sur Mlle Adèle, la fille du père Morand, qui peignait elle-même de fines aquarelles, dont on parlait beaucoup à Mercoeur. Il faisait sa commande.

    « Trois tubes de blanc, je vous prie, un d’ocre jaune, deux de vert Véronèse. »

    Adèle, très au courant du petit commerce de son père, servait le jeune homme, en demandant chaque fois :

    « Et avec ça ?

    — C’est tout pour aujourd’hui, mademoiselle. »

    Ferdinand glissait son petit paquet dans sa poche, payait avec une gaucherie de pauvre qui craint toujours de rester en affront, puis s’en allait. Cela durait depuis une année, sans autre événement.

    La clientèle du père Morand se composait bien d’une douzaine de personnes. Mercoeur, qui comptait huit mille âmes, avait une grande réputation pour ses tanneries ; mais les beaux-arts y végétaient. Il y avait quatre ou cinq galopins qui barbouillaient, sous l’œil pâle d’un Polonais, un homme sec au profil d’oiseau malade ; puis, les demoiselles Lévêque, les filles du notaire, s’étaient mises « à l’huile », mais cela causait un scandale. Un seul client comptait, le célèbre Rennequin, un enfant du pays qui avait eu de grands succès de peintre dans la capitale, des médailles, des commandes, et qu’on venait même de décorer. Quand il passait un mois à Mercoeur, au beau temps, cela bouleversait l’étroite boutique de la place du Collège. Morand faisait venir exprès des couleurs de Paris, et il se mettait lui-même en quatre, et il recevait Rennequin découvert, en l’interrogeant respectueusement sur ses nouveaux triomphes. Le peintre, un gros homme bon diable, finissait par accepter à dîner et regardait les aquarelles de la petite Adèle, qu’il déclarait un peu pâlottes, mais d’une fraîcheur de rose.

    « Autant ça que de la tapisserie, disait-il en lui pinçant l’oreille. Et ce n’est pas bête, il y a là-dedans une petite sécheresse, une obstination qui arrive au style… Hein ! travaille, et ne te retiens pas, fais ce que tu sens. »

    Certes, le père Morand ne vivait pas de son commerce. C’était chez lui une manie ancienne, un coin d’art qui n’avait pas abouti, et qui perçait aujourd’hui chez sa fille. La maison lui appartenait, des héritages successifs l’avaient enrichi, on lui donnait de six à huit mille francs de rente. Mais il n’en tenait pas moins sa boutique de couleurs, dans son petit salon du rez-de-chaussée, dont la fenêtre servait de vitrine : un étroit étalage, où il y avait des tubes, des bâtons d’encre de Chine, des pinceaux, et où de temps à autre paraissaient des aquarelles d’Adèle, entre des petits tableaux de sainteté, œuvres du Polonais. Des journées se passaient, sans qu’on vît un acheteur. Le père Morand vivait quand même heureux, dans l’odeur de l’essence, et lorsque Mme Morand, une vieille femme languissante, presque toujours couchée, lui conseillait de se débarrasser du « magasin », il s’emportait, en homme qui a la vague conscience de remplir une mission. Bourgeois et réactionnaire, au fond, d’une grande rigidité dévote, un instinct d’artiste manqué le clouait au milieu de ses quatre toiles. Où la ville aurait-elle acheté des couleurs ? À la vérité, personne n’en achetait, mais des gens pouvaient en avoir envie. Et il ne désertait pas.

    C’était dans ce milieu que Mlle Adèle avait grandi. Elle venait d’avoir vingt-deux ans. De petite taille, un peu forte, elle avait une figure ronde agréable, avec des yeux minces ; mais elle était si pâle et si jaune, qu’on ne la trouvait pas jolie. On aurait dit une petite vieille, elle avait déjà le teint fatigué d’une institutrice vieillie dans la sourde irritation du célibat. Pourtant, Adèle ne souhaitait pas le mariage. Des partis s’étaient présentés, qu’elle avait refusés. On la jugeait fière, elle attendait un prince, sans doute ; et de vilaines histoires couraient sur les familiarités paternelles que Rennequin, un vieux garçon débauché, se permettait avec elle. Adèle, très fermée, comme on dit, silencieuse et réfléchie d’habitude, paraissait ignorer ces calomnies. Elle vivait sans révolte, habituée à l’humidité blême de la place du Collège, voyant à toutes heures devant elle, depuis son enfance, le même pavé moussu, le même carrefour sombre où personne ne passait ; deux fois par jour seulement, les galopins de la ville se bousculaient à la porte du collège ; et c’était là son unique récréation. Mais elle ne s’ennuyait jamais, comme si elle eût suivi, sans un écart, un plan d’existence arrêté en elle depuis longtemps. Elle avait beaucoup de volonté et beaucoup d’ambition, avec une patience que rien ne lassait, ce qui trompait les gens sur son véritable caractère. Peu à peu, on la traitait en vieille fille. Elle semblait vouée pour toujours à ses aquarelles. Cependant, quand le célèbre Rennequin arrivait et parlait de Paris, elle l’écoutait, muette, toute blanche, et ses minces yeux noirs flambaient.

    « Pourquoi n’envoies-tu pas tes aquarelles au Salon ? lui demanda un jour le peintre, qui continuait à la tutoyer en vieil ami. Je te les ferai recevoir. »

    Mais elle eut un haussement d’épaules et dit avec une modestie sincère, gâtée pourtant par une pointe d’amertume :

    « Oh ! de la peinture de femme, ça ne vaut pas la peine. »

    La venue de Ferdinand Sourdis fut toute une grosse affaire pour le père Morand. C’était un client de plus, et un client très sérieux, car jamais personne à Mercoeur n’avait fait une telle consommation de tubes. Pendant le premier mois, Morand s’occupa beaucoup du jeune homme, surpris de cette belle passion artistique chez un de ces « pions », qu’il méprisait pour leur saleté et leur oisiveté, depuis près de cinquante ans qu’il les voyait passer devant sa porte. Mais celui-ci, à ce qu’on lui raconta, appartenait à une grande famille ruinée ; et il avait dû, à la mort de ses parents, accepter une situation quelconque, pour ne pas mourir de faim. Il continuait ses études de peinture, il rêvait d’être libre, d’aller à Paris, de tenter la gloire. Une année se passa. Ferdinand semblait s’être résigné, cloué à Mercoeur par la nécessité du pain quotidien. Le père Morand avait fini par le mettre dans ses habitudes, et il ne s’intéressait plus autrement à lui.

    Un soir, cependant, une question de sa fille lui causa un étonnement. Elle dessinait sous la lampe, s’appliquant à reproduire avec une exactitude mathématique une photographie d’après un Raphaël, lorsque, sans lever la tête, elle dit, après un long silence :

    « Papa, pourquoi ne demandes-tu pas une de ses toiles à M. Sourdis ?… On la mettrait dans la vitrine.

    — Tiens ! c’est vrai, s’écria Morand. C’est une idée… Je n’ai jamais songé à voir ce qu’il faisait. Est-ce qu’il t’a montré quelque chose ?

    — Non, répondit-elle. Je dis ça en l’air… Nous verrons au moins la couleur de sa peinture. »

    Ferdinand avait fini par préoccuper Adèle. Il la frappait vivement par sa beauté de jeune blond, les cheveux coupés ras, mais la barbe longue, une barbe d’or, fine et légère, qui laissait voir sa peau rose. Ses yeux bleus avaient une grande douceur, tandis que ses petites mains souples, sa physionomie tendre et noyée, indiquaient toute une nature mollement voluptueuse. Il ne devait avoir que des crises de volonté. En effet, à deux reprises, il était resté trois semaines sans paraître ; la peinture était lâchée, et le bruit courait que le jeune homme menait une conduite déplorable, dans une maison qui faisait la honte de Mercoeur. Comme il avait découché deux nuits, et qu’un soir il était rentré ivre mort, on avait parlé même un instant de le renvoyer du collège ; mais, à jeun, il se montrait si séduisant, qu’on le gardait, malgré ses abandons. Le père Morand évitait de parler de ces choses devant sa fille. Décidément, tous ces « pions » se valaient, des êtres sans moralité aucune ; et il avait pris devant celui-ci une attitude rogue de bourgeois scandalisé, tout en gardant une tendresse sourde pour l’artiste.

    Adèle n’en connaissait pas moins les débauches de Ferdinand, grâce aux bavardages de la bonne. Elle se taisait, elle aussi. Mais elle avait réfléchi à ces choses, et s’était senti une colère contre le jeune homme, au point que, pendant trois semaines, elle avait évité de le servir, se retirant dès qu’elle le voyait se diriger vers la boutique. Ce fut alors qu’elle s’occupa beaucoup de lui et que toutes sortes d’idées vagues commencèrent à germer en elle. Il était devenu intéressant. Quant il passait, elle le suivait des yeux ; puis, réfléchissait, penchée sur ses aquarelles, du matin au soir.

    « Eh bien ! demanda-t-elle le dimanche à son père, est-ce qu’il t’apportera un tableau ? »

    La veille, elle avait manœuvré de façon à ce que son père se trouvât à la boutique, lorsque Ferdinand s’était présenté.

    « Oui, dit Morand, mais il s’est fait joliment prier… Je ne sais pas si c’est de la pose ou de la modestie. Il s’excusait, il disait que ça ne valait pas la peine d’être montré… Nous aurons le tableau demain. »

    Le lendemain, comme Adèle rentrait le soir d’une promenade aux ruines du vieux château de Mercoeur, où elle était allée prendre un croquis, elle s’arrêta, muette et absorbée, devant une toile sans cadre, posée sur un chevalet, au milieu de la boutique. C’était le tableau de Ferdinand Sourdis. Il représentait le fond d’un large fossé, avec un grand talus vert, dont la ligne horizontale coupait le ciel bleu ; et là une bande de collégiens en promenade s’ébattait, tandis que le « pion » lisait, allongé dans l’herbe : un motif que le peintre avait dû dessiner sur nature. Mais Adèle était toute déconcertée par certaines vibrations de la couleur et certaines audaces de dessin, qu’elle n’aurait jamais osées elle-même. Elle montrait dans ses propres travaux une habileté extraordinaire, au point qu’elle s’était approprié le métier compliqué de Rennequin et de quelques autres artistes dont elle aimait les œuvres. Seulement, il y avait dans ce nouveau tempérament qu’elle ne connaissait pas, un accent personnel qui la surprenait.

    « Eh bien ! demanda le père Morand, debout derrière elle, attendant sa décision. Qu’en penses-tu ? »

    Elle regardait toujours. Enfin, elle murmura, hésitante et prise pourtant :

    « C’est drôle… C’est très joli… »

    Elle revint plusieurs fois devant la toile, l’air sérieux. Le lendemain, comme elle l’examinait encore, Rennequin, qui se trouvait justement à Mercoeur, entra dans la boutique et poussa une légère exclamation :

    « Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ? »

    Il regardait, stupéfait. Puis, attirant une chaise, s’asseyant devant la toile, il détailla le tableau, il s’enthousiasma peu à peu.

    « Mais c’est très curieux !… Le ton est d’une finesse et d’une vérité… Voyez donc les blancs des chemises qui se détachent sur le vert… Et original ! une vraie note !… Dis donc, fillette, ce n’est pas toi qui as peint ça ? »

    Adèle écoutait, rougissant, comme si on lui avait fait à elle-même ces compliments. Elle se hâta de répondre :

    « Non, non. C’est ce jeune homme, vous savez, celui qui est au collège.

    — Vrai, ça te ressemble, continuait le peintre. C’est toi, avec de la puissance… Ah ! c’est de ce jeune homme ; eh bien ! il a du talent, et beaucoup. Un tableau pareil aurait un grand succès au Salon. »

    Rennequin dînait le soir avec les Morand, honneur qu’il leur faisait à chacun de ses voyages. Il parla peinture toute la soirée, revenant plusieurs fois sur Ferdinand Sourdis, qu’il se promettait de voir et d’encourager. Adèle, silencieuse, l’écoutait parler de Paris, de la vie qu’il y menait, des triomphes qu’il y obtenait ; et, sur son front pâle de jeune fille réfléchie, une ride profonde se creusait, comme si une pensée entrait et se fixait là, pour n’en plus sortir. Le tableau de Ferdinand fut encadré et exposé dans la vitrine, où les demoiselles Lévêque vinrent le voir ; mais elles ne le trouvèrent pas assez fini et le Polonais, très inquiet, répandit dans la ville que c’était de la peinture d’une nouvelle école, qui niait Raphaël. Pourtant, le tableau eut du succès ; on trouvait ça joli, les familles venaient en procession reconnaître les collégiens qui avaient posé. La situation de Ferdinand au collège n’en fut pas meilleure. Des professeurs se scandalisaient du bruit fait autour de ce « pion », assez peu moral pour prendre comme modèles les enfants dont on lui confiait la surveillance. On le garda cependant, en lui faisant promettre d’être plus sérieux à l’avenir. Quand Rennequin l’alla voir pour le complimenter, il le trouva pris de découragement, pleurant presque, parlant de lâcher la peinture.

    « Laissez donc ! lui dit-il avec sa brusque bonhomie. Vous avez assez de talent pour vous moquer de tous ces cocos-là… Et ne vous inquiétez pas, votre jour viendra, vous arriverez bien à vous tirer de la misère comme les camarades. J’ai servi les maçons, moi qui vous parle… En attendant, travaillez ; tout est là. »

    Alors, une nouvelle vie commença pour Ferdinand. Il entra peu à peu dans l’intimité des Morand. Adèle s’était mise à copier son tableau : La Promenade. Elle abandonnait ses aquarelles et se risquait dans la peinture à l’huile. Rennequin avait dit un mot très juste : elle avait, comme artiste, les grâces du jeune peintre, sans en avoir les virilités, ou du moins elle possédait déjà sa facture, même d’une habileté et d’une souplesse plus grandes, se jouant des difficultés. Cette copie, lentement et soigneusement faite, les rapprocha davantage. Adèle démonta Ferdinand, pour ainsi dire, posséda bientôt son procédé, au point qu’il restait très étonné de se voir dédoublé ainsi, interprété et reproduit littéralement, avec une discrétion toute féminine. C’était lui, sans accent, mais plein de charme. À Mercoeur, la copie d’Adèle eut beaucoup plus de succès que l’original de Ferdinand. Seulement, on commençait à chuchoter d’abominables histoires.

    À la vérité, Ferdinand ne songeait guère à ces choses. Adèle ne le tentait pas du tout. Il avait des habitudes de vices qu’il contentait ailleurs et très largement, ce qui le laissait très froid près de cette petite bourgeoise, dont l’embonpoint jaune lui était même désagréable. Il la traitait simplement en artiste, en camarade. Quand ils causaient, ce n’était jamais que sur la peinture. Il s’enflammait, il rêvait tout haut de Paris, s’emportant contre la misère qui le clouait à Mercoeur. Ah ! s’il avait eu de quoi vivre, comme il aurait planté là le collège ! Le succès lui semblait certain. Cette misérable question de l’argent, de la vie quotidienne à gagner, le jetait dans des rages. Et elle l’écoutait, très grave, ayant l’air, elle aussi, d’étudier la question, de peser les chances du succès. Puis, sans jamais s’expliquer davantage, elle lui disait d’espérer.

    Brusquement, un matin, on trouva le père Morand mort dans sa boutique. Une attaque d’apoplexie l’avait foudroyé, comme il déballait une caisse de couleurs et de pinceaux. Quinze jours se passèrent. Ferdinand avait évité de troubler la douleur de la fille et de la mère. Quand il se présenta de nouveau, rien n’avait changé. Adèle peignait, en robe noire ; Mme Morand restait dans sa chambre, à sommeiller. Et les habitudes reprirent, les causeries sur l’art, les rêves de triomphe à Paris. Seulement, l’intimité des jeunes gens était plus grande. Mais jamais une familiarité tendre, jamais une parole d’amour ne les troublaient, dans leur amitié purement intellectuelle.

    Un soir, Adèle, plus grave que de coutume, s’expliqua avec netteté après avoir regardé longuement Ferdinand de son clair regard. Elle l’avait sans doute assez étudié, l’heure était venue de prendre une résolution.

    « Écoutez, dit-elle. Il y a longtemps que je veux vous parler d’un projet… Aujourd’hui, je suis seule. Ma mère ne compte guère. Et vous me pardonnerez, si je vous parle directement… »

    Il attendait, surpris. Alors, sans un embarras, avec une grande simplicité, elle lui montra sa position, elle revint sur les plaintes continuelles qu’il laissait échapper. L’argent seul lui manquait. Il serait célèbre dans quelques années, s’il avait eu les premières avances nécessaires pour travailler librement et se produire à Paris.

    « Eh bien ! conclut-elle, permettez-moi de venir à votre aide. Mon père m’a laissé cinq mille francs de rente, et je puis en disposer tout de suite, car le sort de ma mère est également assuré. Elle n’a aucun besoin de moi. »

    Mais Ferdinand se récriait. Jamais il n’accepterait un pareil sacrifice, jamais il ne la dépouillerait. Elle le regardait fixement, voyant qu’il n’avait pas compris.

    « Nous irions à Paris, reprit-elle avec lenteur, l’avenir serait à nous… »

    Puis, comme il restait effaré, elle eut un sourire, elle lui tendit la main, en lui disant d’un air de bonne camaraderie :

    « Voulez-vous m’épouser, Ferdinand ?… C’est encore moi qui serai votre obligée, car vous savez que je suis une ambitieuse ; oui, j’ai toujours rêvé la gloire, et c’est vous qui me la donnerez. »

    Il balbutiait, ne se remettait pas de cette offre brusque ; tandis que, tranquillement, elle achevait de lui exposer son projet, longtemps mûri. Puis, elle se fit maternelle, en exigeant de lui un seul serment : celui de se bien conduire. Le génie ne pouvait aller sans l’ordre. Et elle lui donna à entendre qu’elle connaissait ses débordements, que cela ne l’arrêtait pas, mais qu’elle entendait le corriger. Ferdinand comprit parfaitement quel marché elle lui offrait : elle apportait l’argent, il devait apporter la gloire. Il ne l’aimait pas, il éprouvait même à ce moment un véritable malaise, à l’idée de la posséder. Cependant, il tomba à genoux, il la remercia, et il ne trouva que cette phrase, qui sonna faux à ses oreilles :

    « Vous serez mon bon ange. »

    Alors, dans sa froideur, elle fut emportée par un grand élan ; elle le prit dans une étreinte et le baisa au visage, car elle l’aimait, séduite par sa beauté de jeune blond. Sa passion endormie se réveillait. Elle faisait là une affaire où ses désirs longtemps refoulés trouvaient leur compte.

    Trois semaines plus tard, Ferdinand Sourdis était marié. Il avait cédé moins à un calcul qu’à des nécessités et à une série de faits dont il n’avait su comment sortir. On avait vendu le fonds de tubes et de pinceaux à un petit papetier du voisinage. Mme Morand ne s’était pas émue le moins du monde, habituée à la solitude. Et le jeune ménage venait de partir tout de suite pour Paris, emportant La Promenade dans une malle, laissant Mercoeur bouleversé par un dénouement si prompt. Les demoiselles Lévêque disaient que Mme Sourdis n’avait que juste le temps d’aller faire ses couches dans la capitale.

     

    II[modifier]

    Mme Sourdis s’occupa de l’installation. C’était rue d’Assas, dans un atelier dont la grande baie vitrée donnait sur les arbres du Luxembourg. Comme les ressources du ménage étaient modestes, Adèle fit des miracles pour avoir un intérieur confortable sans trop dépenser. Elle voulait retenir Ferdinand près d’elle, lui faire aimer son atelier. Et, dans les premiers temps, la vie à deux, au milieu de ce grand Paris, fut vraiment charmante.

    L’hiver finissait. Les premières belles journées de mars avaient une grande douceur. Dès qu’il apprit l’arrivée du jeune peintre et de sa femme, Rennequin accourut. Le mariage ne l’avait pas étonné, bien qu’il s’emportât d’ordinaire contre les unions entre artistes ; selon lui, ça tournait toujours mal, il fallait que l’un des deux mangeât l’autre. Ferdinand mangerait Adèle, voilà tout ; et c’était tant mieux pour lui, puisque ce garçon avait besoin d’argent. Autant mettre dans son lit une fille peu appétissante, que de vivre de vache enragée dans les restaurants à quatorze sous.

    Lorsque Rennequin entra, il aperçut La Promenade, richement encadrée, posée sur un chevalet, au beau milieu de l’atelier.

    « Ah ! ah ! dit-il gaiement, vous avez apporté le chef-d’œuvre. »

    Il s’était assis, il se récriait de nouveau sur la finesse du ton, sur l’originalité spirituelle de l’œuvre. Puis, brusquement :

    « J’espère que vous envoyez ça au Salon. C’est un triomphe certain… Vous arrivez juste à temps.

    — C’est ce que je lui conseille, dit Adèle avec douceur. Mais il hésite, il voudrait débuter par quelque chose de plus grand, de plus complet. »

    Alors Rennequin s’emporta. Les œuvres de jeunesse étaient bénies. Jamais peut-être Ferdinand ne retrouverait cette fleur d’impression, ces naïves hardiesses du début. Il fallait être un âne bâté pour ne pas sentir ça. Adèle souriait de cette violence. Certes, son mari irait plus loin, elle espérait bien qu’il ferait mieux, mais elle était heureuse de voir Rennequin combattre les étranges inquiétudes qui agitaient Ferdinand à la dernière heure. Il fut convenu que, dès le lendemain, on enverrait La Promenade au Salon ; les délais expiraient dans trois jours. Quant à la réception, elle était certaine, Rennequin faisant partie du jury, sur lequel il exerçait une influence considérable.

    Au Salon, La Promenade eut un succès énorme. Pendant six semaines, la foule se pressa devant la toile. Ferdinand eut ce coup de foudre de la célébrité, tel qu’il se produit souvent à Paris, d’un jour à l’autre. Même la chance voulut qu’il fût discuté, ce qui doubla son succès. On ne l’attaquait pas brutalement, certains le chicanaient seulement sur des détails que d’autres défendaient avec passion. En somme, La Promenade fut déclarée un petit chef-d’œuvre, et l’Administration en offrit tout de suite six mille francs. Cela avait la pointe d’originalité nécessaire pour piquer le goût blasé du plus grand nombre, sans que pourtant le tempérament du peintre débordât au point de blesser les gens : en somme tout juste ce qu’il fallait au public de nouveauté et de puissance. On cria à la venue d’un maître, tant cet aimable équilibre enchantait.

    Pendant que son mari triomphait ainsi bruyamment parmi la foule et dans la presse, Adèle, qui avait envoyé elle aussi ses essais de Mercoeur, des aquarelles très fines, ne trouvait son nom nulle part, ni dans la bouche des visiteurs, ni dans les articles des journaux. Mais elle était sans envie, sa vanité d’artiste ne souffrait même aucunement. Elle avait mis tout son orgueil dans son beau Ferdinand. Chez cette fille silencieuse, qui avait comme moisi pendant vingt-deux ans dans l’ombre humide de la province, chez cette bourgeoise froide et jaunie, une passion de cœur et de tête avait éclaté, avec une violence extraordinaire. Elle aimait Ferdinand pour la couleur d’or de sa barbe, pour sa peau rose, pour le charme et la grâce de toute sa personne ; et cela au point d’être jalouse, de souffrir de ses plus courtes absences, de le surveiller continuellement, avec la peur qu’une autre femme ne le lui volât. Lorsqu’elle se regardait dans une glace, elle avait bien conscience de son infériorité, de sa taille épaisse et de son visage déjà plombé. Ce n’était pas elle, c’était lui qui avait apporté la beauté dans le ménage ; et elle lui devait même ce qu’elle aurait dû avoir. Son cœur se fondait à cette pensée que tout venait de lui. Puis, sa tête travaillait, elle l’admirait comme un maître. Alors, une reconnaissance infinie l’emplissait, elle se mettait de moitié dans son talent, dans ses victoires, dans cette célébrité qui allait la hausser elle-même au milieu d’une apothéose. Tout ce qu’elle avait rêvé se réalisait, non plus par elle-même, mais par un autre elle-même, qu’elle aimait à la fois en disciple, en mère et en épouse. Au fond, dans son orgueil, Ferdinand serait son œuvre, et il n’y avait qu’elle là-dedans, après tout.

    Ce fut pendant ces premiers mois qu’un enchantement perpétuel embellit l’atelier de la rue d’Assas. Adèle, malgré cette idée que tout lui venait de Ferdinand, n’avait aucune humilité ; car la pensée qu’elle avait fait ces choses lui suffisait. Elle assistait avec un sourire attendri à l’épanouissement du bonheur qu’elle voulait et qu’elle cultivait. Sans que cette idée eût rien de bas, elle se disait que sa fortune avait seule pu réaliser ce bonheur. Aussi tenait-elle sa place, en se sentant nécessaire. Il n’y avait, dans son admiration et dans son adoration, que le tribut volontaire d’une personnalité qui consent à se laisser absorber, au profit d’une œuvre qu’elle regarde comme sienne et dont elle entend vivre. Les grands arbres du Luxembourg verdissaient, des chants d’oiseaux entraient dans l’atelier, avec les souffles tièdes des belles journées. Chaque matin, de nouveaux journaux arrivaient, avec des éloges ; on publiait le portrait de Ferdinand, on reproduisait son tableau par tous les procédés et dans tous les formats. Et les deux jeunes mariés buvaient cette publicité bruyante, sentaient avec une joie d’enfants l’énorme et éclatant Paris s’occuper d’eux, tandis qu’ils déjeunaient sur leur petite table, dans le silence délicieux de leur retraite.

    Cependant, Ferdinand ne s’était pas remis au travail. Il vivait dans la fièvre, dans une surexcitation qui lui ôtait, disait-il, toute la sûreté de la main. Trois mois avaient passé, il renvoyait toujours au lendemain les études d’un grand tableau auquel il songeait depuis longtemps : une toile qu’il intitulait Le Lac, une allée du bois de Boulogne, à l’heure où la queue des équipages roule lentement, dans la lumière blonde du couchant. Déjà, il était allé prendre quelques croquis ; mais il n’avait plus la belle flamme de ses jours de misère. Le bien-être où il vivait semblait l’endormir ; puis, il jouissait de son brusque triomphe, en homme qui tremblait de le gâter par une œuvre nouvelle. Maintenant, il était toujours dehors. Souvent, il disparaissait le matin pour ne reparaître que le soir ; à deux ou trois reprises, il rentra fort tard. C’étaient de continuels prétextes à sorties et à absences : une visite à un atelier, une présentation à un maître contemporain, des documents à rassembler pour l’œuvre future, surtout des dîners d’amis. Il avait retrouvé plusieurs de ses camarades de Lille, il faisait déjà partie de diverses sociétés d’artistes, ce qui le lançait dans de continuels plaisirs, dont il revenait échauffé, fiévreux, parlant fort, avec des yeux brillants.

    Adèle ne s’était pas encore permis un seul reproche. Elle souffrait beaucoup de cette dissipation croissante, qui lui prenait son mari et la laissait seule pendant de longues heures. Mais elle plaidait elle-même contre sa jalousie et ses craintes : il fallait bien que Ferdinand fit ses affaires ; un artiste n’était pas un bourgeois qui pouvait garder le coin de son feu ; il avait besoin de connaître le monde, il se devait à son succès. Et elle éprouvait presque un remords de ses sourdes révoltes, lorsque Ferdinand lui jouait la comédie de l’homme excédé par ses obligations mondaines, en lui jurant qu’il avait de tout cela « plein le dos » et qu’il aurait tout donné pour ne jamais quitter sa petite femme. Une fois même, ce fut elle qui le mit dehors, comme il faisait mine de ne pas vouloir se rendre à un déjeuner de garçons, où l’on devait l’aboucher avec un très riche amateur. Puis, quand elle était seule, Adèle pleurait. Elle voulait être forte ; et toujours elle voyait son mari avec d’autres femmes, elle avait le sentiment qu’il la trompait, ce qui la rendait si malade, qu’elle devait parfois se mettre au lit, dès qu’il l’avait quittée.

    Souvent Rennequin venait chercher Ferdinand. Alors, elle tâchait de plaisanter.

    « Vous serez sages, n’est-ce pas ? Vous savez, je vous le confie.

    — N’aie donc pas peur ! répondait le peintre en riant. Si on l’enlève, je serai là… Je te rapporterai toujours son chapeau et sa canne. »

    Elle avait confiance en Rennequin. Puisque lui aussi emmenait Ferdinand, c’était qu’il le fallait. Elle se ferait à cette existence. Mais elle soupirait, en songeant à leurs premières semaines de Paris, avant le tapage du Salon, lorsqu’ils passaient tous les deux des journées si heureuses, dans la solitude de l’atelier. Maintenant, elle était seule à y travailler, elle avait repris ses aquarelles avec acharnement, pour tuer les heures. Dès que Ferdinand avait tourné le coin de la rue en lui envoyant un dernier adieu, elle refermait la fenêtre et se mettait à la besogne. Lui, courait les rues, allait Dieu savait où, s’attardait dans les endroits louches, revenait brisé de fatigue et les yeux rougis. Elle, patiente, entêtée, restait les journées entières devant sa petite table, à reproduire continuellement les études qu’elle avait apportées de Mercoeur, des bouts de paysages attendris, qu’elle traitait avec une habileté de plus en plus étonnante. C’était sa tapisserie, comme elle le disait avec un sourire pincé.

    Un soir, elle veillait en attendant Ferdinand, très absorbée dans la copie d’une gravure qu’elle exécutait à la mine de plomb, lorsque le bruit sourd d’une chute, à la porte même de l’atelier, la fit tressaillir. Elle appela, se décida à ouvrir et se trouva en présence de son mari, qui tâchait de se relever, en riant d’un rire épais. Il était ivre.

    Adèle, toute blanche, le remit sur pieds, le soutint en le poussant vers leur chambre. Il s’excusait, bégayait des mots sans suite. Elle, sans une parole, l’aida à se déshabiller. Puis, quand il fut dans le lit, ronflant, assommé par l’ivresse, elle ne se coucha pas, elle passa la nuit dans un fauteuil, les yeux ouverts, à réfléchir. Une ride coupait son front pâle. Le lendemain, elle ne parla pas à Ferdinand de la scène honteuse de la veille. Il était fort gêné, encore étourdi, les yeux gros et la bouche amère. Ce silence absolu de sa femme redoubla son embarras ; et il ne sortit pas de deux jours, il se fit très humble, il se remit au travail avec un empressement d’écolier qui a une faute à se faire pardonner. Il se décida à établir les grandes lignes de son tableau, consultant Adèle, s’appliquant à lui montrer en quelle estime il la tenait. Elle était d’abord restée silencieuse et très froide, comme un reproche vivant, toujours sans se permettre la moindre allusion. Puis, devant le repentir de Ferdinand, elle redevint naturelle et bonne ; tout fut tacitement pardonné et oublié. Mais, le troisième jour, Rennequin étant venu prendre son jeune ami pour le faire dîner avec un critique d’art célèbre, au Café Anglais, Adèle dut attendre son mari jusqu’à quatre heures du matin ; et, quand il reparut, il avait une plaie sanglante au-dessus de l’oeil gauche, quelque coup de bouteille attrapé dans une querelle de mauvais lieu. Elle le coucha et le pansa. Rennequin l’avait quitté sur le boulevard, à onze heures.

    Alors ce fut réglé. Ferdinand ne put accepter un dîner, se rendre à une soirée, s’absenter le soir sous un prétexte quelconque, sans rentrer chez lui dans un état abominable. Il revenait affreusement gris, avec des noirs sur la peau, rapportant dans ses vêtements défaits des odeurs infâmes, l’âcreté de l’alcool et le musc des filles. C’étaient des vices monstrueux où il retombait toujours, par une lâcheté de tempérament. Et Adèle ne sortait pas de son silence, le soignait chaque fois avec une rigidité de statue, sans le questionner, sans le souffleter de sa conduite. Elle lui faisait du thé, lui tenait la cuvette, nettoyait tout, ne voulant pas réveiller la bonne et cachant son état comme une honte que la pudeur lui défendait de montrer. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-elle interrogé ? Chaque fois, elle reconstruisait aisément le drame, la pointe d’ivresse prise avec des amis, puis les courses enragées dans le Paris nocturne, la débauche crapuleuse, avec des inconnus emmenés de cabaret en cabaret, avec des femmes rencontrées au coin d’un trottoir, disputées à des soldats et brutalisées dans la saleté de quelque taudis. Parfois, elle retrouvait au fond de ses poches des adresses étranges, des débris ignobles, toutes sortes de preuves qu’elle se hâtait de brûler, pour ne rien savoir de ces choses. Quand il était égratigné par des ongles de femme, quand il lui revenait blessé et sali, elle se raidissait davantage, elle le lavait, dans un silence hautain, qu’il n’osait rompre. Puis, le lendemain, après le drame de ces nuits de débauche, lorsqu’il se réveillait et qu’il la trouvait muette devant lui, ils n’en parlaient ni l’un ni l’autre, ils semblaient avoir fait tous les deux un cauchemar, et le train de leur vie reprenait.

    Une seule fois, Ferdinand, en une crise d’attendrissement involontaire, s’était au réveil jeté à son cou, avec des sanglots, en balbutiant :

    « Pardonne-moi, pardonne-moi ! »

    Mais elle l’avait repoussé, mécontente, feignant d’être surprise.

    « Comment ! te pardonner ?… Tu n’as rien fait. Je ne me plains pas. »

    Et cet entêtement à paraître ignorer ses fautes, cette supériorité d’une femme qui se possédait au point de commander à ses passions, avait rendu Ferdinand tout petit.

    À la vérité, Adèle agonisait de dégoût et de colère, dans l’attitude qu’elle avait prise. La conduite de Ferdinand révoltait en elle toute une éducation dévote, tout un sentiment de correction et de dignité. Son cœur se soulevait, quand il rentrait empoisonnant le vice, et qu’elle devait le toucher de ses mains et passer le reste de la nuit dans son haleine. Elle le méprisait. Mais, au fond de ce mépris, il y avait une jalousie atroce contre les amis, contre les femmes qui le lui renvoyaient ainsi souillé, dégradé. Ces femmes, elle aurait voulu les voir râler sur le trottoir, elle s’en faisait des monstres, ne comprenant pas comment la police n’en débarrassait pas les rues à coups de fusil. Son amour n’avait pas diminué. Quand l’homme la dégoûtait, certains soirs, elle se réfugiait dans son admiration pour l’artiste ; et cette admiration restait comme épurée, à ce point que, parfois, en bourgeoise pleine de légendes sur les désordres nécessaires du génie, elle finissait par accepter l’inconduite de Ferdinand ainsi que le fumier fatal des grandes œuvres. D’ailleurs, si ses délicatesses de femme, si ses tendresses d’épouse étaient blessées par les trahisons dont il la récompensait si mal, elle lui reprochait peut-être plus amèrement de ne pas tenir ses engagements de travail, de briser le contrat qu’ils avaient fait, elle en apportant la vie matérielle, lui en apportant la gloire. Il y avait là un manque de parole qui l’indignait, et elle en arrivait à chercher un moyen de sauver au moins l’artiste, dans ce désastre de l’homme. Elle voulait être très forte, car il fallait qu’elle fût le maître.

    En moins d’une année, Ferdinand se sentit redevenir un enfant. Adèle le dominait de toute sa volonté. C’était elle le mâle, dans cette bataille de la vie. À chacune de ses fautes, chaque fois qu’elle l’avait soigné sans un reproche, avec une pitié sévère, il était devenu plus humble, devinant son mépris, courbant la tête. Entre eux, aucun mensonge n’était possible ; elle était la raison, l’honnêteté, la force, tandis qu’il roulait à toutes les faiblesses, à toutes les déchéances ; et ce dont il souffrait le plus, ce qui l’anéantissait devant elle, c’était cette froideur de juge qui n’ignore rien, qui pousse le dédain jusqu’au pardon, sans croire même devoir sermonner le coupable, comme si la moindre explication devait porter atteinte à la dignité du ménage. Elle ne parlait pas, pour rester haute, pour ne pas descendre elle-même et se salir à cette ordure. Si elle s’était emportée, si elle lui avait jeté à la face ses amours d’une nuit, en femme que la jalousie enrage, il aurait certainement moins souffert. En s’abaissant, elle l’aurait redressé. Comme il était petit, et quel sentiment d’infériorité, lorsqu’il s’éveillait, brisé de honte, avec la certitude qu’elle savait tout et qu’elle ne daignait se plaindre de rien !

    Cependant, son tableau marchait, il avait compris que son talent restait sa seule supériorité. Quand il travaillait, Adèle retrouvait pour lui ses tendresses de femme ; elle redevenait petite à son tour, étudiait respectueusement son œuvre, debout derrière lui, et se montrait d’autant plus soumise que la besogne de la journée était meilleure. Il était son maître, c’était le mâle qui reprenait sa place dans le ménage. Mais d’invincibles paresses le tenaient maintenant. Quand il était rentré brisé, comme vidé par la vie qu’il menait, ses mains gardaient des mollesses, il hésitait, n’avait plus l’exécution franche. Certains matins, une impuissance radicale engourdissait tout son être. Alors, il se traînait la journée entière, devant sa toile, prenant sa palette pour la rejeter bientôt, n’arrivant à rien et s’enrageant ; ou bien il s’endormait sur un canapé d’un sommeil de plomb, dont il ne se réveillait que le soir, avec des migraines atroces. Adèle, ces jours-là, le regardait en silence. Elle marchait sur la pointe des pieds, pour ne pas l’énerver et ne pas effaroucher l’inspiration, qui allait venir sans doute ; car elle croyait à l’inspiration, à une flamme invisible qui entrait par la fenêtre ouverte et se posait sur le front de l’artiste élu. Puis, des découragements la lassaient elle-même, elle était prise d’une inquiétude, à la pensée encore vague que Ferdinand pouvait faire banqueroute, en associé infidèle.

    On était en février, l’époque du Salon approchait. Et Le Lac ne s’achevait pas. Le gros travail était fait, la toile se trouvait entièrement couverte ; seulement, à part certaines parties très avancées, le reste restait brouillé et incomplet. On ne pouvait envoyer la toile ainsi, à l’état d’ébauche. Il y manquait cet ordre dernier, ces lumières, ce fini qui décident d’une œuvre ; et Ferdinand n’avançait plus, il se perdait dans les détails, détruisait le soir ce qu’il avait fait le matin, tournant sur lui-même, se dévorant dans son impuissance. Un soir, à la tombée du crépuscule, comme Adèle rentrait d’une course lointaine, elle entendit, dans l’atelier plein d’ombre, un bruit de sanglots. Devant sa toile, affaissé sur une chaise, elle aperçut son mari immobile.

    « Mais tu pleures ! dit-elle très émue. Qu’as-tu donc ?

    — Non, non, je n’ai rien », bégaya-t-il.

    Depuis une heure, il était tombé là, à regarder stupidement cette toile, où il ne voyait plus rien. Tout dansait devant ses regards troubles. Son œuvre était un chaos qui lui semblait absurde et lamentable ; et il se sentait paralysé, faible comme un enfant, d’une impuissance absolue à mettre de l’ordre dans ce gâchis de couleurs. Puis, quand l’ombre avait peu à peu effacé la toile, quand tout, jusqu’aux notes vives, avait sombré dans le noir comme dans un néant, il s’était senti mourir, étranglé par une tristesse immense. Et il avait éclaté en sanglots.

    « Mais tu pleures, je le sens, répéta la jeune femme qui venait de porter les mains à son visage trempé de larmes chaudes. Est-ce que tu souffres ? »

    Cette fois, il ne put répondre. Une nouvelle crise de sanglots l’étranglait. Alors, oubliant sa sourde rancune, cédant à une pitié pour ce pauvre homme insolvable, elle le baisa maternellement dans les ténèbres. C’était la faillite.

     

    III[modifier]

    Le lendemain, Ferdinand fut obligé de sortir après le déjeuner. Lorsqu’il revint, deux heures plus tard, et qu’il se fut absorbé comme à son habitude devant sa toile, il eut une légère exclamation.

    « Tiens, on a donc touché à mon tableau ! »

    À gauche, on avait terminé un coin du ciel et un bouquet de feuillages. Adèle, penchée sur sa table, s’appliquant à une de ses aquarelles, ne répondit pas tout de suite.

    « Qui est-ce qui s’est permis de faire ça ? reprit-il plus étonné que fâché. Est-ce que Rennequin est venu ?

    — Non, dit enfin Adèle sans lever la tête. C’est moi qui me suis amusée… C’est dans les fonds, ça n’a pas d’importance. »

    Ferdinand se mit à rire d’un rire gêné.

    « Tu collabores donc, maintenant ? Le ton est très juste, seulement il y a là une lumière qu’il faut atténuer.

    — Où donc ? demanda-t-elle en quittant sa table. Ah ! oui, cette branche. »

    Elle avait pris un pinceau et elle fit la correction. Lui, la regardait. Au bout d’un silence, il se remit à lui donner des conseils, comme à une élève, tandis qu’elle continuait le ciel. Sans qu’une explication plus nette eût lieu, il fut entendu qu’elle se chargerait de finir les fonds. Le temps pressait, il fallait se hâter. Et il mentait, il se disait malade, ce qu’elle acceptait d’un air naturel.

    « Puisque je suis malade, répétait-il à chaque instant, ton aide me soulagera beaucoup… Les fonds n’ont pas d’importance. »

    Dès lors, il s’habitua à la voir devant son chevalet. De temps à autre, il quittait le canapé, s’approchait en bâillant, jugeait d’un mot sa besogne, parfois lui faisait recommencer un morceau. Il était très raide comme professeur. Le second jour, se disant de plus en plus souffrant, il avait décidé qu’elle avancerait d’abord les fonds, avant qu’il terminât lui-même les premiers plans ; cela, d’après lui, devait faciliter le travail ; on verrait plus clair, on irait plus vite. Et ce fut toute une semaine de paresse absolue, de longs sommeils sur le canapé, pendant que sa femme, silencieuse, passait la journée debout devant le tableau. Ensuite, il se secoua, il attaqua les premiers plans. Mais il la garda près de lui ; et, quand il s’impatientait, elle le calmait, elle achevait les détails qu’il lui indiquait. Souvent, elle le renvoyait, en lui conseillant d’aller prendre l’air dans le jardin du Luxembourg. Puisqu’il n’était pas bien portant, il devait se ménager ; ça ne lui valait rien de s’échauffer la tête ainsi ; et elle se faisait très affectueuse. Puis, restée seule, elle se dépêchait, travaillait avec une obstination de femme, ne se gênant pas pour pousser les premiers plans le plus possible. Lui, en était à une telle lassitude, qu’il ne s’apercevait pas de la besogne faite en son absence, ou du moins il n’en parlait pas, il semblait croire que son tableau avançait tout seul. En quinze jours, Le Lac fut terminé. Mais Adèle elle-même n’était pas contente. Elle sentait bien que quelque chose manquait. Lorsque Ferdinand, soulagé, déclarait le tableau très bien, elle restait froide et hochait la tête.

    « Que veux-tu donc ? disait-il avec colère. Nous ne pouvons pas nous tuer là-dessus. »

    Ce qu’elle voulait, c’était qu’il signât le tableau de sa personnalité. Et, par des miracles de patience et de volonté, elle lui en donna l’énergie. Pendant une semaine encore, elle le tourmenta, elle l’enflamma. Il ne sortait plus, elle le chauffait de ses caresses, le grisait de ses admirations. Puis, quand elle le sentait vibrant, elle lui mettait les pinceaux à la main et le tenait des heures devant le tableau, à causer, à discuter, à le jeter dans une excitation qui lui rendait sa force. Et ce fut ainsi qu’il retravailla la toile, qu’il revint sur le travail d’Adèle, en lui donnant les vigueurs de touche et les notes originales qui manquaient. C’était peu de chose et ce fut tout. L’œuvre vivait maintenant.

    La joie de la jeune femme fut grande. L’avenir de nouveau était souriant. Elle aiderait son mari, puisque les longs travaux le fatiguaient. Ce serait une mission plus intime, dont les bonheurs secrets l’emplissaient d’espoir. Mais, en plaisantant, elle lui fit jurer de ne pas révéler sa part de travail ; ça ne valait pas la peine, ça la gênerait. Ferdinand promit en s’étonnant. Il n’avait pas de jalousie artistique contre Adèle, il répétait partout qu’elle savait son métier de peintre beaucoup mieux que lui, ce qui était vrai.

    Quand Rennequin vint voir Le Lac, il resta longtemps silencieux. Puis, très sincèrement, il fit de grands compliments à son jeune ami.

    « C’est à coup sûr plus complet que La Promenade, dit-il, les fonds ont une légèreté et une finesse incroyables et les premiers plans s’enlèvent avec beaucoup de vigueur… Oui, oui, très bien, très original… »

    Il était visiblement étonné, mais il ne parla pas de la véritable cause de sa surprise. Ce diable de Ferdinand le déroutait, car jamais il ne l’aurait cru si habile, et il trouvait dans le tableau quelque chose de nouveau qu’il n’attendait pas. Pourtant, sans le dire, il préférait La Promenade, certainement plus lâchée, plus rude, mais plus personnelle. Dans Le Lac, le talent s’était affermi et élargi, et l’œuvre toutefois le séduisait moins, parce qu’il y sentait un équilibre plus banal, un commencement au joli et à l’entortillé. Cela ne l’empêcha pas de s’en aller, en répétant :

    « Étonnant, mon cher… Vous allez avoir un succès fou. »

    Et il avait prédit juste. Le succès du Lac fut encore plus grand que celui deLa Promenade. Les femmes surtout se pâmèrent. Cela était exquis. Les voitures filant dans le soleil avec l’éclair de leurs roues, les petites figures en toilette, des taches claires qui s’enlevaient au milieu des verdures du Bois, charmèrent les visiteurs qui regardent de la peinture comme on regarde de l’orfèvrerie. Et les gens les plus sévères, ceux qui exigent de la force et de la logique dans une œuvre d’art, étaient pris, eux aussi, par un métier savant, une entente très grande de l’effet, des qualités de facture rares. Mais ce qui dominait, ce qui achevait la conquête du grand public, c’était la grâce un peu mièvre de la personnalité. Tous les critiques furent d’accord pour déclarer que Ferdinand Sourdis était en progrès. Un seul, mais un homme brutal, qui se faisait exécrer par sa façon tranquille de dire la vérité, osa écrire que, si le peintre continuait à compliquer et à amollir sa facture, il ne lui donnait pas cinq ans pour gâter les précieux dons de son originalité.

    Rue d’Assas, on était bien heureux. Ce n’était plus le coup de surprise du premier succès, mais comme une consécration définitive, un classement parmi les maîtres du jour. En outre, la fortune arrivait, des commandes se produisaient de tous côtés, les quelques bouts de toile que le peintre avait chez lui furent disputés à coups de billets de banque ; et il fallut se mettre au travail.

    Adèle garda toute sa tête, dans cette fortune. Elle n’était pas avare, mais elle avait été élevée à cette école de l’économie provinciale, qui connaît le prix de l’argent, comme on dit. Aussi se montra-t-elle sévère et tint-elle la main à ce que Ferdinand ne manquât jamais aux engagements qu’il prenait. Elle inscrivait les commandes, veillait aux livraisons, plaçait l’argent. Et son action, surtout, s’exerçait sur son mari, qu’elle menait à coups de férule.

    Elle avait réglé sa vie, tant d’heures de travail par jour, puis des récréations. Jamais d’ailleurs elle ne se fâchait, c’était toujours la même femme silencieuse et digne ; mais il s’était si mal conduit, il lui avait laissé prendre une telle autorité, que, maintenant, il tremblait devant elle. Certainement, elle lui rendit alors le plus grand service ; car, sans cette volonté qui le maintenait, il se serait abandonné, il n’aurait pas produit les œuvres qu’il donna pendant plusieurs années. Elle était le meilleur de sa force, son guide et son soutien. Sans doute, cette crainte qu’elle lui inspirait ne l’empêchait pas de retomber parfois dans ses anciens désordres ; comme elle ne satisfaisait pas ses vices, il s’échappait, courait les basses débauches, revenait malade, hébété pour trois ou quatre jours. Mais, chaque fois, c’était une arme nouvelle qu’il lui donnait, elle montrait un mépris plus haut, l’écrasait de ses regards froids, et pendant une semaine alors il ne quittait plus son chevalet. Elle souffrait trop comme femme, lorsqu’il la trahissait, pour désirer une de ces escapades, qui le lui ramenaient si repentant et si obéissant. Cependant, quand elle voyait la crise se déclarer, lorsqu’elle le sentait travaillé de désirs, les yeux pâles, les gestes fiévreux, elle éprouvait une hâte furieuse à ce que la rue le lui rendît souple et inerte, comme une pâte molle qu’elle travaillait à sa guise, de ses mains courtes de femme volontaire et sans beauté. Elle se savait peu plaisante, avec son teint plombé, sa peau dure et ses gros os ; et elle se vengeait sourdement sur ce joli homme, qui redevenait à elle, quand les belles filles l’avaient anéanti. D’ailleurs, Ferdinand vieillissait vite ; des rhumatismes l’avaient pris ; à quarante ans, des excès de toutes sortes faisaient déjà de lui un vieillard. L’âge allait forcément le calmer.

    Dès Le Lac, ce fut une chose convenue, le mari et la femme travaillèrent ensemble. Ils s’en cachaient encore, il est vrai ; mais, les portes fermées, ils se mettaient au même tableau, poussaient la besogne en commun. Ferdinand, le talent mâle, restait l’inspirateur, le constructeur ; c’était lui qui choisissait les sujets et qui les jetait d’un trait large, en établissant chaque partie. Puis, pour l’exécution, il cédait la place à Adèle, au talent femelle, en se réservant toutefois la facture de certains morceaux de vigueur. Dans les premiers temps, il gardait pour lui la grosse part ; il tenait à honneur de ne se faire aider par sa femme que pour les coins, les épisodes ; mais sa faiblesse s’aggravait, il était de jour en jour moins courageux à la besogne, et il s’abandonna, il laissa Adèle l’envahir. À chaque œuvre nouvelle, elle collabora davantage, par la force des choses, sans qu’elle-même eût le plan arrêté de substituer ainsi son travail à celui de son mari. Ce qu’elle voulait, c’était d’abord que ce nom de Sourdis, qui était le sien, ne fit pas faillite à la gloire, c’était de maintenir au sommet cette célébrité, qui avait été tout son rêve de jeune fille laide et cloîtrée ; ensuite, ce qu’elle voulait, c’était de ne pas manquer de parole aux acheteurs, de livrer les tableaux aux jours promis, en commerçante honnête qui n’a qu’une parole. Et alors elle se trouvait bien obligée de terminer en hâte la besogne, de boucher tous les trous laissés par Ferdinand, de finir les toiles, lorsqu’elle le voyait s’enrager d’impuissance, les doigts tremblants, incapables de tenir un pinceau. Jamais d’ailleurs elle ne triomphait, elle affectait de rester l’élève, de se borner à une pure besogne de manœuvre, sous ses ordres. Elle le respectait encore comme artiste, elle l’admirait réellement, avertie par son instinct qu’il restait jusque-là le mâle, malgré sa déchéance. Sans lui, elle n’aurait pu faire de si larges toiles.

    Rennequin, dont le ménage se cachait comme des autres peintres, suivait avec une surprise croissante la lente substitution de ce tempérament femelle à ce tempérament mâle, sans pouvoir comprendre. Pour lui, Ferdinand n’était pas précisément dans une mauvaise voie, puisqu’il produisait et qu’il se soutenait ; mais il se développait dans un sens de facture qu’il n’avait pas semblé apporter d’abord. Son premier tableau, La Promenade, était plein d’une personnalité vive et spirituelle, qui, peu à peu, avait disparu dans les œuvres suivantes, qui maintenant se noyait au milieu d’une coulée de pâte molle et fluide, très agréable à l’œil, mais de plus en plus banale. Pourtant, c’était la même main, ou du moins Rennequin l’aurait juré, tant Adèle, avec son adresse, avait pris la facture de son mari. Elle avait ce génie de démonter le métier des autres et de s’y glisser. D’autre part, les tableaux de Ferdinand prenaient une odeur vague de puritanisme, une correction bourgeoise qui blessait le vieux maître. Lui qui avait salué dans son jeune ami un talent libre, il était irrité de ses raideurs nouvelles, du certain air pudibond et pincé qu’affectait maintenant sa peinture. Un soir, dans une réunion d’artistes, il s’emporta, en criant :

    « Ce diable de Sourdis tourne au calotin… Avez-vous vu sa dernière toile ? Il n’a donc pas de sang dans les veines, ce bougre-là ! Les filles l’ont vidé. Eh ! oui, c’est l’éternelle histoire, on se laisse manger le cerveau par quelque bête de femme… Vous ne savez pas ce qui m’embête, moi ? c’est qu’il fasse toujours bien. Parfaitement ! vous avez beau rire ! Je m’étais imaginé que, s’il tournait mal, il finirait dans un gâchis absolu, vous savez, un gâchis superbe d’homme foudroyé. Et pas du tout, il semble avoir trouvé une mécanique qui se règle de jour en jour et qui le mène à faire plat, couramment… C’est désastreux. Il est fini, il est incapable du mauvais. »

    On était habitué aux sorties paradoxales de Rennequin, et l’on s’égaya. Mais lui se comprenait ; et, comme il aimait Ferdinand, il éprouvait une réelle tristesse.

    Le lendemain, il se rendit rue d’Assas. Trouvant la clé sur la porte, et s’étant permis d’entrer sans frapper, il resta stupéfait. Ferdinand n’y était pas. Devant un chevalet, Adèle terminait vivement un tableau dont les journaux s’occupaient déjà. Elle était si absorbée qu’elle n’avait pas entendu la porte s’ouvrir, ne se doutant pas d’ailleurs que la bonne venait, en rentrant, d’oublier sa clé dans la serrure. Et Rennequin, immobile, put la regarder une grande minute. Elle abattait la besogne avec une sûreté de main qui indiquait une grande pratique. Elle avait sa facture adroite, courante, cette mécanique bien réglée dont justement il parlait ta veille. Tout d’un coup, il comprit, et son saisissement fut tel, il sentit si bien son indiscrétion, qu’il essaya de sortir pour frapper. Mais, brusquement, Adèle tourna la tête.

    « Tiens ! c’est vous, cria-t-elle. Vous étiez là, comment êtes-vous entré ? »

    Et elle devint très rouge. Rennequin, embarrassé lui-même, répondit qu’il arrivait à peine. Puis, il eut conscience que, s’il ne parlait pas de ce qu’il venait de voir, la situation serait plus gênante encore.

    « Hein ? la besogne presse, dit-il de son air le plus bonhomme. Tu donnes un petit coup de main à Ferdinand. »

    Elle avait repris sa pâleur de cire. Elle répondit tranquillement :

    « Oui, ce tableau devrait être livré depuis lundi, et comme Ferdinand a eu ses douleurs… Oh ! quelques glacis sans importance. »

    Mais elle ne s’abusait pas, on ne pouvait tromper un homme comme Rennequin. Pourtant, elle restait immobile, sa palette et ses pinceaux aux mains. Alors, il dut lui dire :

    « Il ne faut pas que je te gêne. Continue. »

    Elle le regarda fixement quelques secondes. Enfin, elle se décida. Maintenant, il savait tout, à quoi bon feindre davantage ? Et, comme elle avait formellement promis le tableau pour le soir, elle se remit à la besogne, abattant l’ouvrage avec une carrure toute masculine. Il s’était assis et suivait son travail, lorsque Ferdinand rentra. D’abord, il éprouva un saisissement, à trouver ainsi Rennequin installé derrière Adèle, et la regardant faire son tableau. Mais il paraissait très las, incapable d’un sentiment fort. Il vint se laisser tomber près du vieux maître, en poussant le soupir d’un homme qui n’a plus qu’un besoin de sommeil. Puis, un silence régna, il ne sentait pas la nécessité d’expliquer les choses. C’était ainsi, il n’en souffrait pas. Au bout d’un instant il se pencha seulement vers Rennequin, tandis qu’Adèle, haussée sur les pieds, sabrait largement son ciel de grands coups de lumière ; et il lui dit, avec un véritable orgueil :

    « Vous savez, mon cher, elle est plus forte que moi !… Oh ! un métier ! une facture ! »

    Lorsque Rennequin descendit l’escalier, remué, hors de lui, il parla tout haut, dans le silence.

    « Encore un de nettoyé !… Elle l’empêchera de descendre trop bas, mais jamais elle ne le laissera s’élever très haut. Il est foutu ! »

     

    IV[modifier]

    Des années se passèrent. Les Sourdis avaient acheté à Mercoeur une petite maison dont le jardin donnait sur la promenade du Mail. D’abord, ils étaient venus vivre là quelques mois de l’été, pour échapper, pendant les chaleurs de juillet et d’août, à l’étouffement de Paris. C’était comme une retraite toujours prête. Mais, peu à peu, ils y vécurent davantage ; et, à mesure qu’ils s’y installaient, Paris leur devenait moins nécessaire. Comme la maison était très étroite, ils firent bâtir dans le jardin un vaste atelier, qui s’augmenta bientôt de tout un corps de bâtiment. Maintenant, c’était à Paris qu’ils allaient en vacances, l’hiver, pendant deux ou trois mois au plus. Ils vivaient à Mercoeur, ils n’avaient plus qu’un pied-à-terre, dans une maison de la rue de Clichy, qui leur appartenait.

    Cette retraite en province avait donc eu lieu petit à petit, sans plan arrêté. Lorsqu’on s’étonnait devant elle, Adèle parlait de la santé de Ferdinand, qui était fort mauvaise, et, à l’entendre, il semblait qu’elle eût cédé au besoin de mettre son mari dans un milieu de paix et de grand air. Mais la vérité était qu’elle-même avait obéi à d’anciens désirs, réalisant ainsi son dernier rêve. Lorsque, jeune fille, elle regardait pendant des heures les pavés humides de la place du Collège, elle se voyait bien, à Paris, dans un avenir de gloire, avec des applaudissements tumultueux autour d’elle, un grand éclat rayonnant sur son nom ; seulement, le songe s’achevait toujours à Mercoeur, dans un coin mort de la petite ville, au milieu du respect étonné des habitants. C’était là qu’elle était née, c’était là qu’elle avait eu la continuelle ambition de triompher, à ce point que la stupeur des bonnes femmes de Mercoeur, plantées sur les portes, lorsqu’elle passait au bras de son mari, l’emplissait davantage du sentiment de sa célébrité, que les hommages délicats des salons de Paris. Au fond, elle était restée bourgeoise et provinciale, s’inquiétant de ce que pensait sa petite ville, à chaque nouvelle victoire, y revenant avec des battements de cœur, y goûtant tout l’épanouissement de sa personnalité, depuis l’obscurité d’où elle était partie, jusqu’à la renommée où elle vivait. Sa mère était morte, il y avait dix ans déjà, et elle revenait simplement chercher sa jeunesse, cette vie glacée dont elle avait dormi.

    À cette heure, le nom de Ferdinand Sourdis ne pouvait plus grandir. Le peintre, à cinquante ans, avait obtenu toutes les récompenses et toutes les dignités, les médailles réglementaires, les croix et les titres. Il était commandeur de la Légion d’honneur, il faisait partie de l’Institut depuis plusieurs années. Sa fortune seule s’élargissait encore, car les journaux avaient épuisé les éloges. Il y avait des formules toutes faites qui servaient couramment pour le louer : on l’appelait le maître fécond, le charmeur exquis auquel toutes les âmes appartenaient. Mais cela ne semblait plus le toucher, il devenait indifférent, portant sa gloire comme un vieil habit auquel il était habitué. Lorsque les gens de Mercoeur le voyaient passer, voûté déjà, avec ses regards vagues qui ne se fixaient sur rien, il entrait beaucoup de surprise dans leur respect, car ils s’imaginaient difficilement que ce monsieur, si tranquille et si las, pût faire tant de bruit dans la capitale.

    D’ailleurs, tout le monde à présent savait que Mme Sourdis aidait son mari dans sa peinture. Elle passait pour une maîtresse femme, bien qu’elle fût petite et très grosse. C’était même un autre étonnement, dans le pays, qu’une dame si corpulente pût piétiner devant des tableaux toute la journée, sans avoir le soir les jambes cassées. Affaire d’habitude, disaient les bourgeois. Cette collaboration de sa femme ne jetait aucune déconsidération sur Ferdinand ; au contraire. Adèle, avec un tact supérieur, avait compris qu’elle ne devait pas supprimer son mari ouvertement ; il gardait la signature, il était comme un roi constitutionnel qui régnait sans gouverner. Les œuvres de Mme Sourdis n’auraient pris personne, tandis que les œuvres de Ferdinand Sourdis conservaient toute leur force sur la critique et le public. Aussi montrait-elle toujours la plus grande admiration pour son mari, et le singulier était que cette admiration restait sincère. Bien que, peu à peu, il ne touchât que de loin en loin un pinceau, elle le considérait comme le créateur véritable des œuvres qu’elle peignait presque entièrement. Dans cette substitution de leurs tempéraments c’était elle qui avait envahi l’œuvre commune, au point d’y dominer et de l’en chasser ; mais elle ne se sentait pas moins dépendante encore de l’impulsion première, elle l’avait remplacé en se l’incorporant, en prenant pour ainsi dire de son sexe. Le résultat était un monstre. À tous les visiteurs, lorsqu’elle montrait leurs œuvres, elle disait toujours : « Ferdinand a fait ceci, Ferdinand va faire cela », lors même que Ferdinand n’avait pas donné et ne devait pas donner un seul coup de pinceau. Puis, à la moindre critique, elle se fâchait, n’admettait pas qu’on pût discuter le génie de Ferdinand. En cela, elle se montrait superbe, dans un élan de croyance extraordinaire ; jamais ses colères de femme trompée, jamais ses dégoûts ni ses mépris n’avaient détruit en elle la haute figure qu’elle s’était faite du grand artiste qu’elle avait aimé dans son mari, même lorsque cet artiste avait décliné et qu’elle avait dû se substituer à lui, pour éviter la faillite. C’était un coin d’une naïveté charmante, d’un aveuglement tendre et orgueilleux à la fois, qui aidait Ferdinand à porter le sentiment sourd de son impuissance. Il ne souffrait pas de sa déchéance, il disait également : « mon tableau, mon œuvre », sans songer combien peu il travaillait aux toiles qu’il signait. Et tout cela était si naturel entre eux, il jalousait si peu cette femme qui lui avait pris jusqu’à sa personnalité, qu’il ne pouvait causer deux minutes sans la vanter. Toujours, il répétait ce qu’il avait dit un soir à Rennequin :

    « Je vous jure, elle a plus de talent que moi… Le dessin me donne un mal du diable, tandis qu’elle, naturellement, vous plante une figure d’un trait… Oh ! une adresse dont vous n’avez pas l’idée ! Décidément, on a ça ou l’on n’a pas ça dans les veines. C’est un don. »

    On souriait discrètement, en ne voyant là que la galanterie d’un mari amoureux. Mais, si l’on avait le malheur de montrer qu’on estimait beaucoup Mme Sourdis, mais qu’on ne croyait pas à son talent d’artiste, il s’emportait, il entrait dans de grandes théories sur les tempéraments et le mécanisme de la production ; discussions qu’il terminait toujours par ce cri :

    « Quand je vous dis qu’elle est plus forte que moi ! Est-ce étonnant que personne ne veuille me croire ! »

    Le ménage était très uni. Sur le tard, l’âge et sa mauvaise santé avaient beaucoup calmé Ferdinand. Il ne pouvait plus boire, tellement son estomac se détraquait au moindre excès. Les femmes seules l’emportaient encore dans des coups de folie qui duraient deux ou trois jours. Mais, quand le ménage vint s’installer complètement à Mercoeur, le manque d’occasions le força à une fidélité presque absolue. Adèle n’eut plus à craindre que de brusques bordées avec les bonnes qui la servaient. Elle s’était bien résignée à n’en prendre que de très laides ; seulement, cela n’empêchait pas Ferdinand de s’oublier avec elles, si elles y consentaient. C’étaient, chez lui, par certains jours d’énervement physique, des perversions, des besoins qu’il aurait contentés, au risque de tout détruire. Elle en était quitte pour changer de domestique, chaque fois qu’elle croyait s’apercevoir d’une intimité trop grande avec Monsieur. Alors, Ferdinand restait honteux pendant une semaine. Cela, jusque dans le vieil âge, rallumait la flamme de leur amour. Adèle adorait toujours son mari, avec cette jalousie contenue qu’elle n’avait jamais laissé éclater devant lui ; et lui, lorsqu’il la voyait dans un de ces silences terribles, après le renvoi d’une bonne, il tâchait d’obtenir son pardon par toutes sortes de soumissions tendres. Elle le possédait alors comme un enfant. Il était très ravagé, le teint jauni, le visage creusé de rides profondes ; mais il avait gardé sa barbe d’or, qui pâlissait sans blanchir, et qui le faisait ressembler à quelque dieu vieilli, doré encore du charme de sa jeunesse.

    Un jour vint où il eut, dans leur atelier de Mercoeur, le dégoût de la peinture. C’était comme une répugnance physique ; l’odeur de l’essence, la sensation grasse du pinceau sur la toile lui causaient une exaspération nerveuse ; ses mains se mettaient à trembler, il avait des vertiges. Sans doute il y avait là une conséquence de son impuissance elle-même, un résultat du long détraquement de ses facultés d’artiste, arrivé à la période aiguë. Il devait finir par cette impossibilité matérielle. Adèle se montra très bonne, le réconfortant, lui jurant que c’était une mauvaise disposition passagère dont il guérirait ; et elle le força à se reposer. Comme il ne travaillait absolument plus aux tableaux, il s’inquiéta, devint sombre. Mais elle trouva un arrangement : ce serait lui qui ferait les compositions à la mine de plomb, puis elle les reporterait sur les toiles, où elle les mettrait au carreau et les peindrait, sous ses ordres. Dès lors, les choses marchèrent ainsi, il n’y eut plus un seul coup de pinceau donné par lui dans les œuvres qu’il signait. Adèle exécutait tout le travail matériel, et il restait simplement l’inspirateur, il fournissait les idées, des crayonnages, parfois incomplets et incorrects, qu’elle était obligée de corriger, sans le lui dire. Depuis longtemps, le ménage travaillait surtout pour l’exportation. Après le grand succès remporté en France, des commandes étaient venues, surtout de Russie et d’Amérique ; et, comme les amateurs de ces pays lointains ne se montraient pas difficiles, comme il suffisait d’expédier des caisses de tableaux et de toucher l’argent, sans avoir jamais un ennui, les Sourdis s’étaient peu à peu entièrement donnés à cette production commode. D’ailleurs, en France, la vente avait baissé. Lorsque, de loin en loin, Ferdinand envoyait un tableau au Salon, la critique l’accueillait avec les mêmes éloges : c’était un talent classé, consacré, pour lequel on ne se battait plus, et qui avait pu glisser peu à peu à une production abondante et médiocre, sans déranger les habitudes du public et des critiques. Le peintre était resté le même pour le plus grand nombre, il avait simplement vieilli et cédé la place à des réputations plus turbulentes. Seulement, les acheteurs finissaient par se déshabituer de sa peinture. On le saluait encore comme un des maîtres contemporains, mais on ne l’achetait presque plus. L’étranger enlevait tout.

    Cette année-là pourtant, une toile de Ferdinand Sourdis fit encore un effet considérable au Salon. C’était comme un pendant à son premier tableau : La Promenade. Dans une salle froide, aux murs blanchis, des élèves travaillaient, regardaient voler les mouches, riaient sournoisement, tandis que le « pion », enfoncé dans la lecture d’un roman, semblait avoir oublié le monde entier ; et la toile avait pour titre : L’Étude. On trouva cela charmant, et des critiques, comparant les deux œuvres, peintes à trente ans de distance, parlèrent même du chemin parcouru, des inexpériences de La Promenade et de la science parfaite de L’Étude. Presque tous s’ingéniaient à voir dans ce dernier tableau des finesses extraordinaires, un raffinement d’art exquis, une facture parfaite que personne ne dépasserait jamais. Cependant, la grande majorité des artistes protestait, et Rennequin se montrait parmi les plus violents. Il était très vieux, vert encore pour ses soixante-quinze ans, toujours passionné de vérité.

    « Laissez donc ! criait-il. J’aime Ferdinand comme un fils, mais c’est trop bête, à la fin, de préférer ses œuvres actuelles aux œuvres de sa jeunesse ! Cela n’a plus ni flamme, ni saveur, ni originalité d’aucune sorte. Oh ! c’est joli, c’est facile, cela je vous l’accorde ! Mais il faut vendre de la chandelle pour avoir le goût de cette facture banale, relevée par je ne sais quelle sauce compliquée, où il y a de tous les styles, et même de toutes les pourritures de style… Ce n’est plus mon Ferdinand qui peint ces machines-là… »

    Pourtant, il s’arrêtait. Lui, savait à quoi s’en tenir, et l’on sentait dans son amertume une sourde colère qu’il avait toujours professée contre les femmes, ces animaux nuisibles, comme il les nommait parfois. Il se contentait seulement de répéter en se fâchant :

    « Non, ce n’est plus lui… Non, ce n’est plus lui… »

    Il avait suivi le lent travail d’envahissement d’Adèle, avec une curiosité d’observateur et d’analyste. À chaque œuvre nouvelle, il s’était aperçu des moindres modifications, reconnaissant les morceaux du mari et ceux de la femme, constatant que ceux-là diminuaient au profit de ceux-ci dans une progression régulière et constante. Le cas lui paraissait si intéressant, qu’il oubliait de se fâcher pour jouir uniquement de ce jeu des tempéraments, en homme qui adorait le spectacle de la vie. Il avait donc noté les plus légères nuances de la substitution, et à cette heure, il sentait bien que ce drame physiologique et psychologique était accompli. Le dénouement, ce tableau deL’Étude, était là devant ses yeux. Pour lui, Adèle avait mangé Ferdinand, c’était fini.

    Alors, comme toutes les années, au mois de juillet, il eut l’idée d’aller passer quelques jours à Mercoeur. Depuis le Salon, d’ailleurs, il éprouvait la plus violente envie de revoir le ménage. C’était pour lui l’occasion de constater sur les faits s’il avait raisonné juste.

    Quand il se présenta chez les Sourdis, par une brûlante après-midi, le jardin dormait sous ses ombrages. La maison, et jusqu’aux plates-bandes, avaient une propreté, une régularité bourgeoise, qui annonçaient beaucoup d’ordre et de calme. Aucun bruit de la petite ville n’arrivait dans ce coin écarté, les rosiers grimpants étaient pleins d’un bourdonnement d’abeilles. La bonne dit au visiteur que Madame était à l’atelier.

    Quand Rennequin ouvrit la porte, il aperçut Adèle peignant debout, dans cette attitude où il l’avait surprise une première fois, bien des années auparavant. Mais, aujourd’hui, elle ne se cachait plus. Elle eut une légère exclamation de joie, et voulut lâcher sa palette. Mais Rennequin se récria :

    « Je m’en vais si tu te déranges… Que diable ! traite-moi en ami. Travaille, travaille ! »

    Elle se laissa faire violence, en femme qui connaît le prix du temps.

    « Eh bien ! puisque vous le permettez !… Vous savez, on n’a jamais une heure de repos. »

    Malgré l’âge qui venait, malgré l’obésité dont elle était de plus en plus envahie, elle menait toujours rudement la besogne, avec une sûreté de main extraordinaire. Rennequin la regardait depuis un instant, lorsqu’il demanda :

    « Et Ferdinand ? il est sorti ?

    — Mais non, il est là », répondit Adèle en désignant un coin de l’atelier, du bout de son pinceau.

    Ferdinand était là, en effet, allongé sur un divan, où il sommeillait. La voix de Rennequin l’avait réveillé ; mais il ne le reconnaissait pas, la pensée lente, très affaibli.

    « Ah ! c’est vous, quelle bonne surprise ! » dit-il enfin.

    Et il donna une molle poignée de main, en faisant un effort pour se mettre sur son séant. La veille, sa femme l’avait encore surpris avec une petite fille, qui venait laver la vaisselle ; et il était très humble, la mine effarée, accablé et ne sachant que faire pour gagner sa grâce. Rennequin le trouva plus vidé, plus écrasé qu’il ne s’y attendait. Cette fois, l’anéantissement était complet, et il éprouva une grande pitié pour le pauvre homme. Voulant voir s’il réveillerait en lui un peu de la flamme d’autrefois, il lui parla du beau succès de L’Étude, au dernier Salon.

    « Ah ! mon gaillard, vous remuez encore les masses… On parle de vous là-bas, comme aux premiers jours. »

    Ferdinand le regardait d’un air hébété. Puis, pour dire quelque chose :

    « Oui, je sais, Adèle m’a lu des journaux. Mon tableau est très bien, n’est-ce pas ?… Oh ! je travaille, je travaille toujours beaucoup… Mais, je vous assure, elle est plus forte que moi, elle a un métier épatant ! »

    Et il clignait les yeux, en désignant sa femme avec un pâle sourire. Elle s’était approchée, elle haussait les épaules, d’un air de bonne femme, en disant :

    « Ne l’écoutez donc pas ! Vous connaissez sa toquade… Si l’on voulait le croire, ce serait moi le grand peintre… Je l’aide, et encore très mal. Enfin, puisque ça l’amuse ! »

    Rennequin restait muet devant cette comédie qu’ils se jouaient à eux-mêmes, de bonne foi sans doute. Il sentait nettement, dans cet atelier, la suppression totale de Ferdinand. Celui-ci ne crayonnait même plus des bouts d’esquisse, tombé au point de ne pas sentir le besoin de sauvegarder son orgueil par un mensonge ; il lui suffisait maintenant d’être le mari. C’était Adèle qui composait, qui dessinait et peignait, sans lui demander un conseil, entrée d’ailleurs si complètement dans sa peau d’artiste, qu’elle le continuait, sans que rien pût indiquer la minute où la rupture avait été complète. Elle était seule à cette heure, et il ne restait, dans cette individualité femelle, que l’empreinte ancienne d’une individualité mâle.

    Ferdinand bâillait :

    « Vous restez à dîner, n’est-ce pas ? dit-il. Oh ! je suis éreinté… Comprenez-vous ça, Rennequin ? Je n’ai rien fait aujourd’hui et je suis éreinté.

    — Il ne fait rien, mais il travaille du matin au soir, dit Adèle. Jamais il ne veut m’écouter et se reposer une bonne fois.

    — C’est vrai, reprit-il, le repos me rend malade, il faut que je m’occupe. »

    Il s’était levé, s’était traîné un instant, puis avait [mi par se rasseoir devant la petite table, sur laquelle anciennement sa femme faisait des aquarelles. Et il examinait une feuille de papier, où justement les premiers tons d’une aquarelle se trouvaient jetés. C’était une de ces œuvres de pensionnaire, un ruisseau faisant tourner les roues d’un moulin, avec un rideau de peupliers et un vieux saule. Rennequin, qui se penchait derrière lui, se mit à sourire, devant la maladresse enfantine du dessin et des teintes, un barbouillage presque comique.

    « C’est drôle », murmura-t-il.

    Mais il se tut, en voyant Adèle le regarder fixement. D’un bras solide, sans appui-main, elle venait d’ébaucher toute une figure, enlevant du coup le morceau, avec une carrure magistrale :

    « N’est-ce pas que c’est joli, ce moulin ? dit complaisamment Ferdinand, toujours penché sur la feuille de papier, bien sage à cette place de petit garçon. Oh ! vous savez, j’étudie, pas davantage. »

    Et Rennequin resta saisi. Maintenant, c’était Ferdinand qui faisait les aquarelles.

     

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Train 081

     

    Le Train 081.......Marcel Schwob

    Du bosquet où j’écris, la grande terreur de ma vie me paraît lointaine. Je suis un vieux retraité qui se repose les jambes sur la pelouse de sa maisonnette ; et je me demande souvent si c’est bien moi — le même moi — qui ait fait le dur service de mécanicien sur la ligne P.-L.-M., — et je m’étonne de n’être pas mort sur le coup, la nuit du 22 septembre 1865.

    Je peux dire que je le connais, ce service de Paris à Marseille. Je mènerais la machine les yeux fermés, par les descentes et les montées, les entrecroisements de voies, les embranchements et aiguillages, les courbes et les ponts de fer. De chauffeur de troisième classe j’étais arrivé mécanicien de première, et l’avancement est bien long. Si j’avais eu plus  d’instruction, je serais sous-chef de dépôt. Mais quoi ! sur les machines on s’abêtit ; on peine la nuit, on dort le jour. De notre temps la mobilisation n’était pas réglée, comme maintenant ; les équipes de mécaniciens n’étaient pas formées : nous n’avions pas de tour régulier. Comment étudier ? Et moi surtout : il fallait avoir la tête solide pour résister à la secousse que j’ai eue.

    Mon frère, lui, avait pris la flotte. Il était dans les machines des transports. Il était entré là-dedans avant 1860, la campagne de Chine. Et la guerre finie, je ne sais comment il était resté dans le pays jaune, vers une ville qu’on nomme Canton. Les Yeux-Tirés l’avaient gardé pour leur mener des machines à vapeur. Sur une lettre que j’avais reçue de lui en 1862, il me disait qu’il était marié, et qu’il avait une petite fille. Je l’aimais bien mon frère, et cela me faisait deuil ne ne plus le voir ; et nos vieux aussi n’en étaient point contents. Ils étaient trop seuls, dans leur petite cahute, en campagne, tirant sur Dijon ; et, leurs deux gars partis, ils dormaient tristement l’hiver, à petits coups, au coin du feu.

    Vers le moi de mai 1865, on a commencé à s’inquiéter à Marseille de ce qui se passait au Levant. Les paquebots qui arrivaient apportaient de mauvaises nouvelles de la mer Rouge. On disait que le choléra avait éclaté à La Mecque. Les pèlerins mouraient par milliers. Et puis la maladie avait gagné Suez, Alexandrie ; elle avait sauté jusqu’à Constantinople. On  savait que c’était le choléra asiatique : les navires restaient en quarantaine au lazaret ; tout le monde était dans une crainte vague.

    Je n’avais pas grande responsabilité là-dessus ; mais je peux dire que l’idée de voiturer la maladie me tourmentait beaucoup. Sûr, elle devait gagner Marseille ; elle arriverait à Paris par le rapide. Dans ce temps-là, nous n’avions pas de boutons d’appel pour les voyageurs. Maintenant, je sais qu’on a installé des mécanismes fort ingénieux. Il y a un déclenchement qui serre le frein automatique, et au même moment une plaque blanche se lève en travers du wagon comme une main, pour montrer où est le danger. Mais rien de semblable n’existait alors. Et je savais que si un voyageur était pris de cette peste d’Asie qui vous étouffe en une heure, il mourrait sans secours, et que je ramènerais à Paris, en gare de Lyon, son cadavre bleu.

    Le mois de juin commence, et le choléra est à Marseille. On disait que les gens y crevaient comme des mouches. Ils tombaient dans la rue, sur le port, n’importe où. Le mal était terrible ; deux ou trois convulsions, un hoquet sanglant, et c’était fini. Dès la première attaque, on devenait froid comme un morceau de glace ; et les figures des gens morts étaient marbrées de taches larges comme des pièces de cent sous. Les voyageurs sortaient de la salle aux fumigations avec un brouillard de vapeur puante autour de leurs vêtements. Les agents de la Compagnie  ouvraient l’œil ; et dans notre triste métier nous avions une inquiétude de plus.

    Juillet, août, la mi-septembre se passent ; la ville était désolée, — mais nous reprenions confiance. Rien à Paris jusqu’à présent. Le 22 septembre au soir, je prends la machine du train 180 avec mon chauffeur Graslepoix.

    Les voyageurs dorment dans leurs wagons, la nuit, — mais notre service, à nous, c’est de veiller, les yeux ouverts, tout le long de la voie. Le jour, pour le soleil, nous avons de grosses lunettes à cage, encastrées dans nos casquettes. On les appelle des lunettes mistraliennes. Les coques de verre bleu nous garantissent de la poussière. La nuit, nous les relevons sur notre front ; et avec nos foulards, les oreilles de nos casquettes rabattues et nos gros cabans, nous avons l’air de diables montés sur des bêtes aux yeux rouges. La lumière de la fournaise nous éclaire et nous chauffe le ventre ; la bise nous coupe les joues ; la pluie nous fouette la figure. Et la trépidation nous secoue les tripes à nous faire perdre haleine. Ainsi caparaçonnés, nous nous tirons les yeux dans l’obscurité à chercher les signaux rouges. Vous en trouverez bien de vieillis dans le métier que le Rouge a rendus fous. Encore maintenant, cette couleur me saisit et m’étreint d’une angoisse inexprimable. La nuit souvent je me réveille en sursaut, avec un éblouissement rouge dans les yeux : effrayé, je regarde dans le noir — il me semble  que tout craque autour de moi, — et d’un jet le sang me monte à la tête ; puis je pense que je suis dans mon lit, et je me renfonce entre mes draps.

    Cette nuit-là, nous étions abattus par la chaleur humide. Il pleuvotait à gouttes tièdes ; le copain Graslepoix enfournait son charbon par pelletées régulières ; la locomotive ballait et tanguait dans les courbes fortes. Nous marchions 65 à l’heure, bonne vitesse. Il faisait noir comme dans un four. Passé la gare de Nuits, et roulant sur Dijon, il était une heure du matin. Je pensais à nos deux vieux qui devaient dormir tranquillement, quand tout à coup j’entends souffler une machine sur la double voie. Nous n’attendions entre Nuits et Dijon, à une heure, ni train montant, ni train descendant.

    « Qu’est-ce que c’est que ça, Graslepoix ? dis-je au chauffeur. Nous ne pouvons pas renverser la vapeur.

    — Pas de pétard, dit Graslepoix : c’est sur la double voie. On peut baisser la pression. »

    Si nous avions eu, comme aujourd’hui, un frein à air comprimé… lorsque soudain, avec un élan subit, le train de la double voie rattrapa le nôtre et roula de front avec lui. Les cheveux m’en dressent quand j’y pense.

    Il était tout enveloppé d’un brouillard rougeâtre. Les cuivres de la machine brillaient. La vapeur fusait sans bruit sur le timbre. Deux hommes noirs dans la brume s’agitaient sur la plate-forme. Ils nous faisaient face et répondaient à nos gestes. Nous  avions sur une ardoise le numéro du train, marqué à la craie : 180. — Vis-à-vis de nous, à la même place, un grand tableau blanc s’étalait, avec ces chiffres en noir : 081. La file des wagons se perdait dans la nuit, et toutes les vitres des quatre portières étaient sombres.

    « En voilà, d’une histoire ! dit Graslepoix. Si jamais j’aurais cru… Attends, tu vas voir. »

    Il se baissa, prit une pelletée de charbon, et le jeta au feu. — En face, un des hommes noirs se baissa de même et enfonça sa pelle dans la fournaise. Sur la brume rouge, je vis ainsi se détacher l’ombre de Graslepoix.

    Alors une lumière étrange se fit dans ma tête, et mes idées disparurent pour faire place à une imagination extraordinaire. J’élevai le bras droit, — et l’autre homme noir éleva le sien ; je lui fis un signe de tête, — et il me répondit. Puis aussitôt je le vis se glisser jusqu’au marchepied, et je sus que j’en faisais autant. Nous longeâmes le train en marche, et devant nous la portière du wagon A. A. F. 2551 s’ouvrit d’elle-même. Le spectacle d’en face frappa seul mes yeux, — et pourtant je sentais que la même scène se produisait dans mon train. Dans ce wagon, un homme était couché, la figure recouverte d’un tissu de poil blanc ; une femme et une petite fille, enveloppées de soieries brodées de fleurs jaunes et rouges, gisaient inanimées sur les coussins. Je me vis aller à cet homme et le découvrir. Il  avait la poitrine nue. Des plaques bleuâtres tachaient sa peau ; ses doigts, crispés, étaient ridés et ses ongles livides ; ses yeux étaient entourés de cercles bleus. Tout cela, je l’aperçus d’un coup d’œil, et je reconnus aussi que j’avais devant moi mon frère et qu’il était mort du choléra.

    Quand je repris connaissance, j’étais en gare de Dijon. Graslepoix me tamponnait le front ; — et il m’a souvent soutenu que je n’avais pas quitté la machine — mais je sais le contraire. Je criai aussitôt : « Courez au A. A. F. 2551 ! » — et je me traînai jusqu’au wagon, — et je vis mon frère mort comme je l’avais vu avant. Les employés fuirent épouvantés. Dans la gare on n’entendait que ces mots : « Le choléra bleu ! »

    Alors Graslepoix emporta la femme et la petite, qui n’étaient évanouies que de peur, — et, comme personne ne voulait les prendre, il les coucha sur la machine, dans le poussier doux du charbon, avec leurs pièces de soie brodée.

    Le lendemain, 23 septembre, le choléra s’est abattu sur Paris, après l’arrivée du rapide de Marseille.

    ...........................

    La femme de mon frère est chinoise ; elle a les yeux fendus en amande et la peau jaune. J’ai eu du mal à l’aimer : cela paraît drôle, une personne d’une autre race. Mais la petite ressemblait tant à mon frère ! Maintenant que je suis vieux et que les trépidations  des machines m’ont rendu infirme, elles vivent avec moi, — et nous vivons tranquilles, sauf que nous nous souvenons de cette terrible nuit du 22 septembre 1865, où le choléra bleu est venu de Marseille à Paris par le train 081.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les Trois Gabelous.

    Les Trois Gabelous........Marcel Schwob

    « Ho, Pen-Bras, n’entends-tu pas un bruit de rames ? » dit le Vieux en secouent le tas de foin où ronflait un des trois douaniers gardes-côtes. La grosse figure du dormeur était à demi-cachée par son caban, et des brins d’herbe sèche se dressaient sur ses sourcils. Dans l’angle rentrant de la porte de planches clouées, le Vieux éclairait de sa lanterne à flamme vacillante le bat-flane sur lequel il était étendu. Le vent susurrait entre les pierres du mur, mal noyées dans la boue durci. Pen-Bras se retourna en grommelant, et continua à dormir. Mais le Vieux le poussa si rudement qu’il dégringola du bat-flanc debout sous la fourchette du toit, les jambes écarquillées, les yeux bêtes.

    « Qu’est-ce qu’il y a, Vieux ? demanda-t-il.

    — Chut ! écoute… » dit l’autre.

    Ils écoutèrent, silencieux, en regardant de toutes  leurs forces dans la bruine noire. Parmi les accalmies du vent qui portait d’ouest on entendait un doux clapotis régulier.

    « Enfoncés ! dit Pen-Bras. Faut réveiller la Tourterelle. »

    Le Vieux abrita le haut de sa lanterne avec un pan de caban, et ils longèrent le mur de la cahute, qui s’épatait sur la falaise comme un toit fauché. La Tourterelle était couché de l’autre côté, sous le bout de hangar qui regardait les champs ; une cloison de poutres où l’on avait plaqué de la terre sèche, pétrie de chaume, coupait la bicoque en deux. Les trois gabelous, debout sur le sentier sinueux qui court tout le long de la côte, tendirent l’oreille et essayèrent de percer des yeux la nuit épaisse.

    « Pour sûr, j’entends nager, murmura la Vieux après un silence ; mais c’est drôle — on dirait que les rames sont emmitouflées… c’est du velours — ça ne clapote pas sec. »

    Ils restèrent là une minute, la main sur leur capuchon pour se garder du vent. Le Vieux était depuis longtemps dans le service ; il avait les joues creuses, la moustache blanche, et jutait souvent à droite et à gauche. La Tourterelle était beau gars, et chantait comme pas un, à la brigade, quand il n’était pas de ronde. Peu-Bras avait les yeux enfoncés, de grosses joues, le nez crochu, et une marque de lie de vin lui zébrait la figure du coin de l’œil au pli du cou. Depuis son temps, qu’il avait tiré dans la ligne, le nom de  Forte-Tête lui était resté, parce qu’il mangeait de la boîte à l’œil, se moquant du tiers comme du quart ; et les pays gallots l’appelaient maintenant Pen-Bras. Ils étaient, ces trois gabelous, de garde à Port-Eau. Port-Eau est une crique longue, découpée dans la côte bretonne, à mi-chemin des Sablons et de Port-Min. La mer vient lécher entre deux murailles de rochers sombres une plage de sable noir sur laquelle dorment des monceaux de moules pourries et d’algues pustuleuses. Les contrebandiers y atterrissent, venant d’Angleterre, souvent d’Espagne, parfois avec des allumettes, des cartes et de l’eau-de-vie où dansent de paillettes d’or. La maison blanche de la brigade pointe au fond de l’horizon, perdue dans les champs de blé.

    La nuit couvrait tout cela. Du haut de la falaise on pouvait suivre la longue frange d’écume qui bordait la côte, les laines courtes coiffées d’aigrettes lumineuses. Rien ne tranchait sur la mer brune que le bris de la houle. Épaulant leurs fusils, les trois gabelous dévalèrent le long du sentier pierreux qui descend du haut de la falaise au fond de la plage noire. Leurs godillots s’attachaient dans la boue ; les canons bronzés de leurs flingots dégouttaient d’eau ; et ils marchaient à la file, trois cabans sombres. À mi-chemin ils s’arrêtèrent, penchés sur le bord — et restèrent pétrifiés de surprise, les yeux fixes.

    Par la trouée du Port-Eau ils voyaient, à vingt encablures de la côte, un vaisseau de forme surannée ; un fanal attaché au beaupré se balançait çà et là ; le foc  rouge, éclairé par moments, scintillait comme une nappe de sang. Une yole était en panne près du rivage, et barbotant à mi-jambes dans la vase, des hommes étrangement accoutrés gagnaient la plage, ployés sous des fardeaux. Quelques-uns, couverts de surcots de bure avec leurs cagoules, tenaient des lanternes dont le reflet était pareil à la flamme du soufre. On ne voyait la figure d’aucun ; mais cette lumière verdâtre illuminait un fouillis de sayons, de pourpoints crevés et tailladés de bleu ou de rose, de toques emplumées, de hauts-de-chausse et de bas de soie. Sous les capes à l’espagnole brodées d’or ou d’argent, brillaient par éclairs les plaques d’émail des ceintures ou des baudriers, flamboyaient le pommeau d’une dague, le bout de quillon d’une épée ; deux haies d’hommes coiffés de morions, portant rondache, pertuisane, encadraient le convoi. Tous se démenaient et s’agitaient ; les uns montraient la falaise du bout de leurs arquebuses ; les autres, drapés de manteaux, sanglés dans leurs pourpoints à la marinière, dirigeaient par leurs gestes les hommes qui s’avançaient pesamment, chargés de caisses oblongues à bandes de fer. Et, malgré leurs gesticulations et le cliquetis qu’on aurait dû entendre des brigantines heurtant les cuirasses, des pertuisanes entre-choquées, des salades tintantes, nul bruit ne montait jusqu’aux trois gabelous : les manteaux déployés de ces hommes et leurs chapes semblaient étouffer tout tumulte. 

    « Ça doit venir d’Espagne, cette racaille, dit Pen-Bras à mi-voix. On va les pincer au demi-cercle par derrière — après on tirera pour avertir la brigade. Faut rien dire maintenant ; faut les laisser débarquer leurs ballots. »

    Se courbant sous les haies de mûriers qui poussent à l’air salé, Pen-Bras, le Vieux et la Tourterelle se glissèrent jusqu’au bout du sentier. La lumière phosphorescente filtrait à travers les branches d’épines. Comme ils arrivaient au ras du sable, brusquement elle s’éteignit. Les trois douaniers eurent beau se tirailler les yeux à chercher la contrebande bigarrée ; plus rien. Ils coururent jusqu’à l’eau mourante ; le Vieux balança sa lanterne, elle n’éclaira que la traînée d’algues noires et les tas croupissants de moules et de goémons. Tout à coup il vit briller quelque chose dans la vase ; il fonça dessus : c’était une pièce d’or, — et en l’approchant du hublot, les gabelous remarquèrent qu’elle n’était pas monnayée, mais frappée d’un signe bizarre. — De nouveau ils tendirent l’oreille, et parmi les pleurs du vent, ils crurent percevoir encore les sanglots des rames.

    « Les voilà qui démarrent, dit la Tourterelle : vite le youyou à l’eau. Il y a de l’or là-dedans.

    — Faut voir, » répondit le Vieux.

    Le canot de la douane détaché, ils y sautèrent tous trois, le Vieux à la barre, Pen-Bras et la Tourterelle aux rames.

    « Oh hisse ! dit Pen-Bras. La coterie, souque ferme ! » 

    Le canot vola sur les vagues moutonnantes. La crique de Port-Eau ne parut bientôt plus qu’une échancrure sombre ; devant s’étendait la baie de Bourgneuf, peuplée de lames à tête frisée. Au fond, à droite, une lumière rougeâtre s’éclipsait à intervalles réguliers ; elle paraissait de temps en temps par les trouées de la pluie fine.

    « C’est une nuit, celle-là ! dit le Vieux, en se coupant une chique à la lueur du fanal. C’est une nuit sans lune. On aura besoin d’ouvrir l’œil, si on double Saint-Gildas. Ces fraudeurs-là, on ne sait jamais par où ça passe.

    — Gare dessous ! cria Pen-Bras, la voilà ! »

    Trois encablures sous le vent, un vaisseau obscur se balançait ; la yole semblait rentrée ; voiles carguées, il glissait sur l’eau. Le foc seul ballottait, trempant à chaque coup de tangage sa pointe sanguinolente dans la mer. La coque était haute et goudronnée, toute lisse, comme une muraille noire de rempart ; par les sabords ouverts, sept gueules de cuivre rouge baillaient à tribord.

    « Mazette ! c’est haut, dit la Tourterelle. Ferme, les bras ! Nage dur. On va gagner sur eux. N’y a pas trois encablures. »

                                   En v’là déjà-z-une.
                                   Oh ! quell’joli’-z-une !
                                   Une s’en va s’en allant
                                   Une vient de s’en aller.
    

    Mais le vaisseau fuyait insensiblement, comme un  oiseau de proie, sans battre des ailes. Le château de gaillard d’arrière plongeait souvent sur eux. Le timonier à la barre regardait fixement le tillac. Des figures osseuses, comme des squelettes, aux yeux caves, se penchaient le long des bastingages, avec de longs bonnets de laine. Dans l’habitacle éclairé d’un rouge fumeux, on entendait jurer et tinter de l’argent.

    « Nom d’un nom ! dit Pen-Bras, nous n’aborderons pas.

    — Faut voir, dit tranquillement le Vieux. Pour moi, nous sommes sortis de la Houle à chasser une galiote fée.

    — On ne donnerait pas la chasse ! cria la Tourterelle. Y a de l’or là-dedans.

    — Y a de l’or là-dedans, sûr, répéta Pen-Bras.

    — C’est peut-être vrai, tout de même, qu’il y a de l’or, reprit le Vieux. Quand j’étais au service, les mathurins dégoisaient sur la galiote à Jean Florin — un homme d’attaque qui avait pris dans les temps anciens des millions en or qu’on envoyait au roi des Espagnes. Faut croire qu’il les a pas débarqués. Faut voir, tout de même.

    — Ça, c’est des histoires de loups-garous, mon Vieux, dit Pen-Bras. Il a bu la goutte à la grande tasse, ce Florin, depuis le temps des anciens rois.

    — Sûr, dit le Vieux, en hochant la tête. Il a dansé sa dernière galipette au bout de la grande vergue. Mais ses copains, faut croire qu’ils se sont terrés quelque part, puisqu’on les a jamais revus. Il y en  avait de Dieppe, et de Saint-Malo, et des matelots de tout le long de la côte, jusqu’à des Basques de Saint-Jean-de-Luz. Ça se connaît, sur la mé, les matelots, et au pays. Qui sait s’ils n’ont pas pris une île, quelque part ? Il y en a, des îles, à prendre.

    — Bon Dieu, une île, dit Pen-Bras. Mais c’est leurs petits, alors, qu’est devenus grands-pères et qu’a fait d’autres petits qui sont gabiers. Et c’est eux qui débarquent les millions.

    — Peut-être bien ; qui sait ? ricana le Vieux en clignotant des yeux et en poussant sa chique de la langue. Faut voir. Ça pourrait bien être pour terrer l’or et faire de la fausse monnaie.

    — Ma vieille, cria la Tourterelle, de l’huile de bras ! souquons, nageons ! Ces mathurins du vieux temps, ça ne sait pas les tours de bâton du jour d’aujourd’hui. Nous leur montrerons le coup. Ah ! quelle noce ! »

    La lune montra par une trouée son orbe lavé. Les matelots nageaient depuis trois heures ; les veines de leurs bras étaient gonflées ; la sueur leur coulait du col. Par le travers de Noirmoutier, ils aperçurent le gros galion qui fuyait toujours sous le vent, une masse noire avec le fanal et le foc, comme une piqûre de sang. Et puis la nuit se referma sur la lune jaune.

    « Bon sang de bon Dieu ! dit Pen-Bras, on passe les Piliers de ce coup !

    — Va toujours ! chanta la Tourterelle entre les dents. 

    — Faut voir, grommela le Vieux. Sortons le mouchoir ; on est dans la grosse mé, à cette heure. Ça va souffler présentement dans la grande largeur ; Pen-Bras, nage seul ! — la Tourte, largue l’écoute ! »

    La petite chaloupe, toile au vent, fila entre Noirmoutier et les Piliers ; un moment les trois gabelous virent tourner le phare à éclipses, et la mer phosphorescente rejaillir sur l’îlot rocheux en crêtes blanches. Puis l’obscurité complète de l’océan noir. Le sillage du galion s’éclaira, comme un ruban d’eau verte à broderies mouvantes ; les méduses y flottaient, gelées transparentes qui agitaient leurs tentacules, poches visqueuses et pellucides, étoiles radiantes et diaphanes, monde cristallin d’êtres lumineux et gluants. À l’arrière du galion, un sabord s’ouvrit soudain ; une tête grimaçante à bouche édentée, casquée d’un armet couleur d’or, s’inclina vers les trois gabelous ; une main décharnée brandit une bouteille noire et la jeta à l’eau.

    « Ho ! cria Pen-Bras, par bâbord ! Une bouteille à la mer ! »

    La Tourterelle, plongeant la main dans une vague, happa le flacon par le col ; bouche bée, les trois gabelous admirèrent la couleur orangée du liquide où flottaient encore des ronds moirés d’or, — toujours d’or. Pen-Bras, cassant le goulot, lampa longuement :

    « C’est du vieux tafia dit-il ; mais ça sent fort. »

    Une odeur nauséabonde s’échappait de la bouteille.  Les trois copains burent leur saoûl pour se ravigoter.

    Et puis le vent se leva ; la houle verte roula et tangua la barque ; les lames courtes secouèrent les avirons ; le sillage du galion s’éteignit insensiblement, et la barque resta seule, noyée en pleine mer.

    Alors Pen-Bras se mit à jurer, la Tourterelle à chanter, et le Vieux à marmotter tête basse. Les avirons partirent à vau-l’eau ; les trois gabelous ballottèrent d’une joue de la barque à l’autre, tandis que les montagnes d’eau la secouaient comme une coque de noix. Et les douaniers perdus entrèrent dans un rêve merveilleux d’ivresse. Pen-Bras voyait un pays doré, du côté de l’Amérique, où on licherait du vin grenat à pleins pots ; et une femme gentille donc, dans une maisonnette blanche, parmi les fûts verdoyants d’une châtaigneraie ; et des petits en ribambelle grignotant des oranges sucrées à manger en salade, et le verger des noix de coco avec du rhum. Et le monde vivrait en paix, sans soldats.

    Le Vieux rêvait d’une ville ronde, bien emmuraillée de remparts, où pousseraient par allées des marronniers à feuilles dorées et en fleurs ; le soleil d’automne les éclairerait toujours de ses rayons obliques ; il aurait son petit chez-soi de percepteur, et promènerait à la musique, sur les fortifications, la croix rouge que sa ménagère coudrait à sa redingote. L’or lui donnerait cette belle retraite après un long service sans avancement. 

    La Tourterelle était transportée dans une île frangée par la mer bleue, où les bois de cocotiers venaient baigner dans l’eau. Sur les plages sablonneuses croissaient des prairies de grandes plantes, dont les feuilles avaient l’air de glaives verts ; leurs larges fleurs sanglantes étaient éternellement épanouies. Des femmes brunes passaient parmi ces herbages, le regardant de leurs yeux noirs, humides, et la Tourterelle, chantant ses chansons joyeuses dans l’air pur et bleuâtre de la mer, les embrassait toutes sur leurs lèvres rouges : il était devenu, dans cette île, achetée avec son or, le Roi Tourterelle.

    Et puis, quand le jour gris se leva, parmi les traînées de nuages noirâtres, au bout de la mer, les trois douaniers se réveillèrent, la tête vide, la bouche mauvaise, les yeux fiévreux. Le ciel plombé s’étendait à perte de vue sur l’immensité gris sale de l’océan ; une houle uniforme clapotait autour d’eux ; le vent froid leur balayait les embruns dans la figure. Mornes, accroupis au fond de leur barque, ils contemplèrent cette désolation. Les lames troublées charriaient des paquets de goémon ; les mouettes voletaient en criant, flairant la tempête ; passant de vague en vague, plongeant et se relevant, le you-you pointait au hasard, sans boussole. Un ris fit claquer l’écoute ; puis la voile battit longtemps le petit mât, s’aplatissant sous les bourrasques.

    Quand il vint, l’ouragan les poussa au sud, vers le golfe de Gascogne. Ils ne virent plus jamais la côte bretonne, à  travers les raies de la pluie fine et les rafales du grain. Ils grelottèrent le froid et la faim, sur les bancs de leur barque, qui pourrissait d’humidité. Peu à peu, ils cessèrent d’écoper l’eau dont les lames déferlantes emplissaient le you-you ; la famine leur tire-bouchonna l’estomac et leur fit bourdonner les oreilles ; et ils sombrèrent, les trois Bretons, croyant entendre, dans les tintements de leur sang, le glas du clocher de Sainte-Marie.

    Et l’Atlantique monotone emporta dans ses flots gris leur rêve doré, le galion du capitaine Jean Florin, qui ne débarqua jamais le trésor du grand Montezuma, flibusté à Fernand Cortès, le Quint royal destiné à Sa Majesté d’Espagne très catholique. Cependant, autour de la quille glissante de la yole renversée, vinrent planer en tournoyant les grandes frégates, et les girandoles de goélands la frôlèrent de leurs ailes, en criant : « Gab-Lou ! Gab-Lou ! »

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Le Sabot

    Le Sabot...Marcel Schwob.....conteur, poète, traducteur français (1867 – 1905)

    La forêt du Gâvre est coupée par douze grands chemins. La veille de la Toussaint, le soleil rayait encore les feuilles vertes d’une barre sang et or, quand une petite fille errante parut sur la grand’route de l’Est. Elle avait un fichu rouge sur la tête, noué sous son menton, une chemise de toile grise avec bouton de cuivre, une jupe effiloquée, une paire de petits mollets dorés, ronds comme des fuseaux, qui plongeaient dans des sabots garnis de fer. Et lorsqu’elle arriva au grand carrefour, ne sachant où aller, elle s’assit près de la borne kilométrique et se mit à pleurer.

    Or la petite fille pleura longtemps, si bien que la nuit couvrait toutes choses tandis que les larmes coulaient entre ses doigts. Les orties laissaient pencher leurs grappes de graines vertes. Les grands chardons fermaient leurs fleurs violettes, la route grise au loin grisonnait encore plus dans le brouillard. Sur l’épaule de la petite montèrent tout à coup deux griffes avec un museau fin ; puis un corps velouté tout entier, suivi d’une queue en panache, se nicha dans ses bras, et l’écureuil mit son nez dans sa manche courte de toile. Alors la petite fille se leva, et entra sous les arbres, sous des arceaux de branches entrelacées, avec des buissons épineux piqués de prunelles d’où jaillissaient soudain des noisetiers et des coudriers, tout droit vers le ciel. Et au fond d’un de ces berceaux noirs, elle vit deux flammes très rouges. Les poils de l’écureuil se hérissèrent ; quelque chose grinça des dents, et l’écureuil sauta par terre. Mais la petite fille avait tant couru par les chemins qu’elle n’avait plus peur, et elle s’avança vers la lumière.

    Un être extraordinaire était accroupi sous un buisson, avec des yeux enflammés et une bouche d’un violet sombre ; sur sa tête deux cornes pointues se dressaient, et il y piquait des noisettes qu’il cueillait sans cesse avec sa longue queue. Il fendait les noisettes sur ses cornes, les épluchait de ses mains sèches et velues, dont l’intérieur était rose, et grinçait des dents pour les manger. Quand il vit la petite fille il s’arrêta de grignoter, et resta à la regarder, en clignant continuellement des yeux.

    « Qui es-tu ? dit-elle. 

    — Ne vois-tu pas que je suis le diable ? répondit la bête en se dressant.

    — Non, monsieur le diable, cria la petite fille ; mais, o… o… oh… ne me faites pas de mal. Ne me fais pas de mal, monsieur le diable. Je ne te connais pas, vois-tu ; je n’ai jamais entendu parler de toi. Est-ce que tu es méchant, monsieur ?

    Le diable se mit à rire. Il avança sa griffe pointue vers l’enfant et jeta ses noisettes à l’écureuil. Quand il riait, les bouquets de poils qui poussaient de ses narines et de ses oreilles dansaient dans sa figure.

    — Mon enfant, dit le diable, tu es la bienvenue. J’aime les personnes simples. Tu me fais l’effet d’être une bonne petite fille ; mais tu ne sais pas ton catéchisme. On t’apprendra peut-être plus tard que j’emporte les hommes : tu vas bien voir que ce n’est pas vrai. Tu ne viendras avec moi que si tu le veux.

    — Mais, dit la petite, je ne veux pas, diable. Tu es vilain ; chez toi, ça doit être tout noir. Moi, vois-tu, je cours dans le soleil, sur la route ; je ramasse des fleurs, et, quelquefois, quand passent des dames ou des messieurs, ils me les prennent pour des sous. Et le soir, il y a des bonnes femmes qui me mettent à coucher dans la paille ou dans le foin, des fois. Seulement ce soir je n’ai rien mangé, parce que nous sommes en forêt. »

    Et le diable dit : « Écoute, petite fille, et n’aie pas peur. Je vais te tirer d’affaire. Ton sabot est tombé, remets-le. » 


    Comme il parlait, le diable cueillait une noisette avec sa queue, et l’écureuil en croquait une autre.

    La petite fille glissa son pied mouillé dans le gros sabot, et se trouva tout à coup sur la grand’route, le soleil levé dans des bandes rouges et violettes à l’Orient, parmi l’air piquant du matin, la brume flottant encore sur les prés ! Il n’y avait plus ni forêt, ni écureuil, ni diable. Un charretier ivre, qui passait au galop, emportant une charretée de veaux qui meuglaient sous une bâche trempée, lui cingla les jambes d’un coup de fouet en manière de salut. Les mésanges à tête bleue piaillaient dans les haies d’aubépine semées de fleurs blanches. La petite fille, étonnée, se remit à marcher. Elle dormit sous une yeuse, à l’angle d’un champ. Et le lendemain elle continua sa route. De chemin en chemin, elle arriva parmi des landes pierreuses, où l’air était salé.

    Et plus loin elle trouva des carrés de terre, pleins d’eau saumâtre, avec des meules de sel qui jaunissaient au croisement des levées. Des culs-blancs et des hoche-queues picoraient le crottin sur la route. De larges volées de corbeaux s’abattaient de champ en champ, avec des croassements rauques.

    Un soir elle trouva assis sur la route un mendiant déguenillé, le front bandé de vieille toile, avec un cou sillonné de cordes raides et tordues, et des paupières rouges retournées. Quand il la vit arriver, il se leva et lui barra le chemin de ses bras étendus. Elle poussa un cri ; ses deux gros sabots glissèrent sur la passerelle du ruisseau qui coupait la route : la chute et l’effroi la firent pâmer. L’eau en sifflotant lui baignait les cheveux ; les araignées rouges couraient entre les feuilles de nénuphars pour la regarder ; les grenouilles vertes accroupies la fixaient en avalant l’air. Cependant le mendiant se gratta lentement la poitrine sous sa chemise noircie et reprit sa route en traînant la jambe. Peu à peu le cliquètement de sa sébile contre son bâton s’évanouit.

    La petite se réveilla sous le grand soleil. Elle était meurtrie et ne pouvait remuer son bras droit. Assise sur la passerelle, elle tâchait de résister aux étourdissements. Puis, au loin, sur la route, sonnèrent les grelots d’un cheval ; un peu après, elle entendit le roulement d’une voiture. Abritant ses yeux du soleil avec la main, elle vit une coiffe blanche qui brillait entre deux blouses bleues. Le char-à-bancs avançait rapidement ; devant trottinait un petit cheval breton au collier garni de grelots, avec deux plumeaux fournis au-dessus des œillères. Lorsqu’il fut à la hauteur de la petite, elle tendit son bras gauche en suppliant.

    La femme cria : « Ma fi, dirait-on pas une garçaille qui chine ? Arrête donc le cheval, toi, Jean, voir ce qu’elle a. Tiens bon que je descende et qu’il ne se trotte pas. Ho ! ho ! allons donc ! Voyons voir ce qui la tient. »

    Mais lorsqu’elle la regarda, la petite était déjà repartie pour le pays des songes. Le soleil lui avait trop piqué les yeux, et aussi la route blanche, et la douleur sourde de son bras lui avait étranglé le cœur dans la poitrine.

    « On dirait qu’elle va passer, souffla la paysanne. Pauv’ ch’tiote. C’est-y une diote ou ben qu’elle a été mordue par un cocodrille ou un sourd, des fois ? C’est ben malicieux, ces bêtes-là ; ça court la nuit par les chemins. Jean, tiens la carne, qu’elle ne se trotte pas. Mathurin va me donner un coup de main pour la monter. »

    Et la carriole la cahota, le petit cheval trottinant devant avec ses deux plumeaux qui se secouaient chaque fois qu’une mouche lui chatouillait le chanfrein, et la femme en coiffe blanche, serrée entre les blouses bleues, se tournait de temps à autre vers la petite, encore très pâle ; et elle arriva enfin dans une maison de pêcheur, coiffée de chaume ; lequel pêcheur était un des plus conséquents du pays et avait donc de quoi faire, et pouvait envoyer son poisson au marché dans le cul d’une charrette.

    Là se termina le voyage de la petite. Car elle resta toujours depuis chez ces pêcheurs. Et les deux blouses bleues étaient Jean et Mathurin ; et la femme en coiffe blanche était la mère Mathô, et le vieux allait en pêche dans une chaloupe. Or, ils gardèrent la petite fille, pensant qu’elle serait utile pour mener la maison. Et elle fut élevée comme les gars et garçailles des mathurins, avec la garcette. Les bourrées et les taloches descendirent sur elle bien souvent. Et lorsqu’elle prit de l’âge, à force de raccommoder les filets,  et de manier les plombs, et de mener l’écopette, et éplucher le goémon, et laver les cabans, et tremper les bras dans l’eau grasse et dans l’eau salée, ses mains devinrent rouges et éraillées, ses poignets ridés comme le cou d’un lézard ; et ses lèvres noires donc, et sa taille carrée, sa gorge pendante, et ses pieds bien durs et cornés, pour avoir passé maintes fois sur les pustules de cuir du varech et les bouquets de moules violacées qui raclent la peau avec le tranchant de leurs coquilles. De la petite fille de jadis il ne restait guère, sinon deux yeux comme des braises et un teint jus de pipe ; joues flétries, mollets tordus, dos courbé par les panerées de sardines, c’était une cheminote devenue bonne à marier. Elle fut donc promise à Jean, et devant que les accordailles eussent tinté par tout le caquet du village, il y avait un bon acompte de pris sur les épousailles. Et ils se marièrent tranquillement : l’homme alla pêcher au chalut et boire au retour des bolées de cidre avec des verrées de rhum.

    Il n’était pas beau avec sa figure osseuse et un toupet de cheveux jaunes entre deux oreilles pointues. Mais il avait les poings solides : le lendemain des jours où il était saoul, la Jeanne avait des bleus. Et elle eut une trâlée d’enfants accrochés à ses jupes quand elle raclait sur le pas de la porte la marmite aux groux. Eux aussi furent élevés comme des gars et garçailles de mathurins, à la garcette. Les journées se passèrent l’une après l’autre, monotones et  encore monotones, à débarbouiller les petits et à raccommoder les filets, à coucher le vieux quand il rentrait plein, et les bons soirs, des fois, à jouer au trois-sept avec les commères, pendant que la pluie claquait contre les carreaux et que le vent rabattait les brindilles dans l’âtre.

    Et puis l’homme se perdit à la mé ; la Jeanne le pleura dans l’église. Elle fut longtemps, la figure raidie et les yeux rouges. Les enfants poussèrent et partirent, qui par ci, qui par là. Finalement, elle resta seule, vieille, béquillarde, ratatinée, chevrotante ; elle vivait avec un peu d’argent que lui envoyait un de ses fils qui était gabier. Et un jour, comme l’aurore poignait, les rayons gris qui entrèrent par les carreaux fumeux éclairèrent l’âtre éteint et la vieille qui râlait. Dans le hoquet de la mort, ses genoux pointus soulevaient ses hardes.

    Tandis que la dernière bouffée d’air chantait dans sa gorge, on entendait sonner matines, et ses yeux s’obscurcirent tout à coup : elle sentit qu’il faisait nuit ; elle vit qu’elle était dans la forêt du Gâvre ; elle venait de remettre son sabot ; le diable avait cueilli une noisette avec sa queue, et l’écureuil achevait d’en croquer une autre.

    Et elle s’écria de surprise en se retrouvant toute petite, avec son fichu rouge, sa chemise grise et sa jupe déchirée ; puis elle s’écria de peur : « Oh ! gémit-elle en faisant le signe de la croix, tu es le diable et tu viens m’emporter ! — Tu as fait des  progrès, dit le diable, tu es libre de venir.

    — Comment ! dit-elle, ne suis-je point pécheresse et ne vas-tu pas me brûler, mon Dieu ?

    — Non pas, dit le diable : tu peux vivre ou venir avec moi.

    — Mais, Satan, je suis morte !

    — Non pas, dit le diable : il est vrai que je t’ai fait vivre toute ta vie, mais pendant l’instant seulement que tu as remis ton sabot. Choisis entre la vie que tu as menée et le nouveau voyage que je t’offre. »

    Alors la petite se couvrit les yeux de sa main et pensa. Elle se rappela ses peines et ses ennuis, et sa vie triste et grise ; elle se sentit lasse pour tout recommencer.

    « Eh bien ! dit-elle au diable, je suis damnée, mais je te suis. »

    Le diable siffla un jet de vapeur blanche de sa bouche violet sombre, enfonça ses griffes dans la jupe de la petite fille, et, ouvrant de grandes ailes noires de chauve-souris, monta rapidement au-dessus des arbres de la forêt. Des gerbes de feu rouge jaillaissaient comme des fusées de ses cornes, des bouts de ses ailes et des pointes de ses pieds ; la petite pendait inerte, comme un oiseau blessé.

    Mais, soudain, douze coups sonnèrent à l’église de Blain, et de tous les champs sombres montèrent des formes blanches, des femmes et des hommes, aux ailes transparentes, et qui volaient doucement par les airs. Or, c’étaient les saints et saintes dont venait de commencer la fête ; le ciel pâle en était  plein, et ils resplendissaient étrangement. Les saints avaient autour de la tête un halo d’or ; les larmes des saintes et les gouttes de sang qu’elles avaient versées s’étaient changées en diamants et en rubis qui parsemaient leurs robes diaphanes. Et sainte Madeleine dénoua sur la petite ses cheveux blonds ; le diable se recroquevilla et tomba vers la terre comme une araignée au bout de son fil ; et elle prit l’enfant dans ses bras blancs et dit :

    « Pour Dieu, ta vie d’une seconde vaut des dizaines d’années ; il ne connaît point le temps et n’estime que les souffrances : viens fêter la Toussaint avec nous. »

    Et les haillons de la petite s’abattirent ; et l’un après l’autre ses deux sabots tombèrent dans le vide de la nuit, et deux ailes éblouissantes jaillirent de ses épaules. Et elle s’envola, entre sainte Marie et sainte Madeleine, vers un astre vermeil et inconnu où sont les îles des Bienheureux. C’est là qu’un faucheur mystérieux vient tous les soirs, avec la lune pour faucille ; et il fauche parmi les prairies d’asphodèles des étoiles scintillantes qu’il sème dans la nuit.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Renseignements s.v.p..

    Renseignements s.v.p...

    Lorsque j'étais très jeune, mon père a eu l'un des premiers téléphones dans notre voisinage. Je me rappelle très bien la vieille boîte en bois, bien polie, fixée au mur et le petit récepteur noir, bien lustré, accroché sur son côté. J'étais trop petit pour atteindre le téléphone, mais j'étais habitué à écouter avec fascination ma mère lui parler.

     

    Par la suite, j'ai découvert qu'en quelque part, dans ce merveilleux appareil, vivait une personne fantastique - son nom était "Renseignements SVP" et il n'y avait rien que cette personne ne savait pas. "Renseignements SVP" pouvait fournir le numéro de n'importe qui en plus de l'heure exacte.

     

    Ma première expérience personnelle avec ce "génie dans une bouteille" s'est produite un jour où ma mère était partie chez une voisine. Je m'amusais au sous-sol et je me suis donné un violent coup de marteau sur un doigt. La douleur était terrible, mais il ne semblait pas y avoir de raisons pour que je crie... j'étais seul et personne ne pourrait m'entendre et me réconforter.

     

    Je faisais les cent pas autour de la maison, en suçant mon doigt pour finalement arriver devant l'escalier... Le téléphone !!!! Rapidement, j'ai couru chercher le petit tabouret dans la cuisine et je l'ai traîné jusque devant le téléphone. Je suis monté dessus, j'ai décroché le combiné et l'ai placé contre mon oreille. "Renseignements SVP" dis-je dans le microphone, juste au-dessus de ma tête.

     

    Un clic ou deux et j'entends une petite voix claire me dire: "Renseignements".

     

    Je dis alors: "Je me suis fait mal au doigt".

    "Est-ce que tu saignes ?" m'a demandé la voix.

    Je lui réponds: "Non, je me suis frappé le doigt avec un marteau et ça fait très mal".

    Elle me demande alors: " Peux-tu ouvrir la boîte à glace ?"

    Je lui répondis que oui je pouvais.

    "Alors, prends un petit morceau de glace et pose-le sur ton doigt" me dit-elle.

     

    Après cette expérience, j'ai appelé "Renseignements SVP" pour n'importe quoi. Je lui ai demandé de l'aide pour ma géographie et elle m'a dit où se trouvait Montréal. Elle m'a aidé aussi avec mes mathématiques. Elle m'a dit que le petit écureuil, que j'avais trouvé dans le parc la journée précédente, devait manger des fruits et des noix.

     

    Un peu plus tard, mon petit canari est mort. J'ai donc appelé "Renseignements SVP" et lui ai raconté ma triste histoire. Elle m'a écouté attentivement et m'a dit les choses usuelles qu'un adulte dit pour consoler un enfant, mais j'étais inconsolable. Je lui ai demandé: "Pourquoi les oiseaux chantent si merveilleusement et procurent tellement de joie aux familles seulement pour finir comme un tas de plumes dans le fond d'une cage ?"

     

    Elle a probablement ressenti mon profond désarroi et me dit alors, d'une voix si calme: "Paul, rappelle-toi toujours qu'il existe d'autres mondes où on peut chanter". D'une certaine façon, je me sentais mieux. Une autre fois que j'utilisais le téléphone "Renseignements SVP", "Renseignements" me répondait la voix, maintenant devenue si familière. Je lui demande alors: "Comment épelez-vous le mot réparation ?".

     

    Tout ça se passait dans la ville de Québec. Quand j'ai eu 9 ans, nous sommes déménagés sur la Côte nord, à l'autre bout de la province. Je m'ennuyais terriblement de mon amie. "Renseignements SVP" appartenait à cette vieille boîte en bois de notre maison familiale, et, curieusement, je n'ai jamais songé à utiliser le nouvel appareil téléphonique étincelant, posé sur une table, dans le corridor, près de l'entrée.

     

    Même à l'adolescence, les souvenirs de ces conversations de mon enfance ne m'ont jamais quitté. Souvent, lors des moments de doute et de difficultés, je me rappelais ce doux sentiment de sécurité que j'avais à cette époque. J'appréciais maintenant la patience, la compréhension et la gentillesse qu'elle avait pour consacrer de son temps à un petit garçon.

     

    Quelques années plus tard, alors que je me dirigeais au Collège, à Montréal, mon avion devait faire une escale à Québec. J'avais près d'une demi-heure entre le transfert d'avion. J'ai donc passé 15 minutes au téléphone avec ma soeur, qui vit toujours à Québec. Ensuite, sans penser vraiment à ce que je faisais, j'ai composé le "0" et j'ai demandé: "Renseignements SVP". Miraculeusement, j'entendis alors cette même petite voix claire que je connaissais si bien: "Renseignements".

     

    Je n'avais rien prévu de tout ça, mais je m'entendis lui dire: "Pouvez-vous m'aider à épeler le mot "réparation ?". Il y a eu un long moment de silence. Ensuite, j'entendis une voix si douce me répondre:

     

    "Je suppose que ton doigt doit être guéri maintenant."

    Je me mis à rire et lui dit: "C'est donc toujours vous ?".

     

    Je lui dis: " Je me demande si vous avez la moindre idée comme vous étiez importante pour moi pendant toutes ces années".

     

    "Je me demande, dit-elle, si tu sais combien tes appels étaient importants pour moi. Je n'ai jamais eu d'enfants et j'étais toujours impatiente de recevoir tes appels".

     

    Je lui ai dit comment, si souvent, j'ai pensé à elle au cours de ces dernières années et je lui ai demandé si je pouvais la rappeler, lorsque je reviendrais visiter ma soeur.

     

    "Je t'en prie, tu n'auras qu'à demander Sally" me répondit-elle.

     

    Trois mois plus tard, alors que j'étais de nouveau à Québec, une voix différente me répondit "Renseignements". J'ai donc demandé à parler à Sally. "Êtes-vous un ami ?" me demanda la voix inconnue. Je lui répondis: "Oui, un vieil ami". J'entendis la voix me dire: "Je suis désolé d'avoir à vous dire ça, Sally ne travaillait plus qu'à temps partiel ces dernières années parce qu'elle était très malade. Elle est morte il y a 5 semaines déjà".

     

    Avant même que je n'aie le temps de raccrocher, elle me dit: "Attendez une minute. M'avez-vous dit que votre nom était Paul? " Je répondis "Oui". "Eh bien, Sally a laissé un message pour vous. Elle l'a écrit, au cas où vous appelleriez. Laissez-moi vous le lire". Ce message disait: "Dites-lui que je crois toujours qu'il y a d'autres mondes où on peut chanter. Il saura ce que je veux dire".

     

    Je lui dis donc merci et raccrochai. Je savais ce que Sally voulait dire...

     

    Auteur inconnu.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Si je ne le lui dis pas...

    Par Aletha Jane Lindstrom

     ****

    "Un mot gentil, un geste délicat n'exigent qu'un petit effort
    et font toujours un très grand bien."

    ****

    La pluie printanière battait ma fenêtre et ne faisait qu'aggraver l'état dépressif dans lequel une longue convalescence m'avait plongée. Les cartes de souhaits de prompt rétablissement avaient cessé d'arriver et, de toutes les fleurs que j'avais reçues, il ne me restait qu'un chrysanthème offert par mes collègues professeurs. J'en arrachai distraitement les fleurs fanées, puis je feuilletai une revue. Je pris un tricot mais le déposai aussitôt. Ça ne servait à rien. Je me sentais inutile et oubliée dans un monde qui fonctionnait très bien sans moi.

    Puis le facteur arriva. Comme d'habitude, il apportait une quantité de paperasses et quelques factures. Mais il y avait aussi une enveloppe blanche dans laquelle j'ai trouvé cette petite note, visiblement rédigée à toute vitesse:

     

    "Ma chère Jane, Ma première classe commence dans un instant, mais je tiens à vous écrire ces quelques mots avant l'arrivée de mes élèves. Votre sourire et votre salut matinal me manquent aujourd'hui, comme d'ailleurs tous les jours depuis que vous êtes malade. J'espère que vous serez bientôt de retour parmi nous. Si ce petit mot vous étonne, dites-vous que c'est parce que je pense à vous et que je tiens à ce que vous le sachiez. Et si je ne vous le dis pas, comment le devinerez-vous?"

    La signature était celle d'une collègue que je connaissais vaguement et que je croisais tous les matins en allant à l'école. Je n'avais pas pensé à elle depuis le début de ma maladie, et cependant elle s'était souvenue de moi et s'était donné la peine de m'envoyer ce mot bien simple.

    Brusquement, le sentiment de désespoir qui m'habitait s'évanouit. Je manquais à quelqu'un. Après tout, ma présence sur terre servait à quelque chose. Je relus le message réconfortant, m'attardant à la dernière phrase:

     

    "Si je ne vous le dis pas, comment le devinerez-vous ?"

    Je n'aurais, bien sûr, pas deviné. Qui peut savoir ce qui se passe dans le coeur et la tête des autres, à moins d'un message, d'un geste!

    Dans notre monde complexe et déshumanisé, trop nombreux sont ceux qui hésitent à exprimer leur amour, leur admiration, leur approbation. Et pourtant ces paroles pourraient apporter un peu de bonheur à une personne malheureuse ou l'aider à surmonter son désespoir. Une de mes amies écrivit un beau jour à la bibliothécaire qui avait travaillé longtemps à la bibliothèque publique qu'elle fréquentait durant son enfance. Elle tenait à la remercier d'avoir su cultiver chez elle l'amour des bons livres. La bibliothécaire lui téléphona pour lui dire à quel point elle était touchée:

     

    "De tous les enfants qui ont fréquenté la bibliothèque, vous êtes la seule à m'avoir écrit."

    Ce geste n'avait demandé à mon amie que quelques minutes et un timbre-poste, mais la bibliothécaire s'en réjouira longtemps.

    S'agit-il d'un cas exceptionnel? Pas vraiment. Nous pourrions nous souvenir de quelqu'un qui a su embellir notre vie et nous ouvrir de nouveaux horizons. C'était peut-être un copain qui partageait notre amour de la nature ou une amie qui, par sa confiance inébranlable, nous a aidé à surmonter découragement et doute de soi pour parvenir au succès. Et pourtant, au-delà du simple merci, qui de nous s'est interrogé sérieusement sur la valeur du don reçu pour ensuite exprimer une gratitude sincère et sentie?

    Nous ne devrions pas réserver nos remerciements aux grandes occasions. Dernièrement, à la caisse du supermarché, j'ai vu le monsieur devant moi sourire à la caissière, visiblement épuisée, et la féliciter de son habileté à emballer ses achats. Surprise par ces compliments, la caissière sourit à son tour; son visage s'illumina et les traces de fatigue s'estompèrent. Elle remercia le client et reprit son travail, la mine réjouie.

    Il est évident qu'on ne peut pas toujours faire des éloges et qu'il y a parfois lieu de critiquer. Mais si nous nous contentons de critiquer, nous n'en tirons aucun avantage durable. Chaque jour, nous pouvons construire, démolir ou rester indifférents. Nous pouvons choisir de parler ou de nous taire. Notre décision peut n'avoir aucune répercussion sur qui que ce soit. Mais elle risque aussi d'en avoir.

    Il y a quelques années, je travaillais avec une jeune enseignante stagiaire. Après plus de trois mois dans une classe particulièrement difficile, elle se vit confier, pour une semaine, une classe dans un centre de plein air. Voulant se spécialiser dans ce genre d'enseignement, elle accepta avec enthousiasme et ne ménagea aucun effort pour préparer des activités par lesquelles elle espérait communiquer à ces enfants de la ville son amour de la nature. Mais il plut quatre jours sur cinq et les enfants pataugèrent dans la boue durant des heures. Le dépaysement et le mauvais temps les rendaient maussades et grincheux. Lorsque le moment de repartir arriva enfin, la jeune femme vint vers moi, les larmes aux yeux:

     

    "Je n'en étais pas tout à fait sûre, me dit-elle, mais maintenant je le sais. Je ne suis pas faite pour ce genre de travail. J'abandonne."

    Nous nous dirigeâmes en silence vers l'autobus dans lequel les enfants commençaient déjà à s'engouffrer. Pendant que ses camarades se disputaient les meilleures places, une grande fille brune s'attardait auprès de nous. Au bout d'un moment, elle se décida à dire à la jeune stagiaire:

     

    "Je voudrais vous remercier pour cette semaine et pour les choses que vous nous avez apprises. Vous savez, je n'avais jamais écouté le vent dans les arbres. C'est très agréable et je ne l'oublierai pas. J'ai écrit un poème pour vous."

    Elle lui tendit un bout de papier et courut rejoindre les autres.

    Après avoir lu les quatre lignes écrites au crayon, la jeune femme eut de nouveau les larmes aux yeux, mais cette fois elle pleurait de joie. Quant à moi, j'étais très reconnaissante envers cette fillette qui avait eu la délicatesse d'exprimer sa gratitude. Sans son geste, de nombreux enfants auraient été privés de l'affection d'une excellente enseignante.

    Je m'aperçois soudain que je tiens encore en main le petit mot qui a déclenché cette réflexion. Comment pourrais-je jamais manifester assez de gratitude pour toute la force qu'il m'a insufflée?

    Tout à coup, j'ai une idée. Je prends les clefs de l'auto. A quelques kilomètres de chez moi, une vieille fermière a déblayé un terrain vague et y a planté des fleurs. La vue de celles-ci me réjouit chaque fois que je passe par là et me remonte le moral. Cette femme sera sûrement heureuse de savoir combien j'admire ses plates-bandes.

     

    Mais... si je ne le lui dis pas, comment le devinerait-elle?

    * Publié dans Sélection du Reader's Digest en juin 1977 et repris en décembre 1987.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • PAUVRE JULIEN

    (Roman)

    ****

    — « Voilà comment qu’ c’est arrivé :
    c’est la vraie vérité sincère ;
    croyez-moi Mossieu l’ Commissaire,
    mais… esscusez, y m’ont crevé,
    laissez-moi m’ moucher, j’ suis plein d’ sang,
    r’gardez-moi c’ qu’y m’ont arrangé !

    Faut dir’ qu’ ça couvait d’pis longtemps,
    de d’pis l’ temps qu’on vivait ensemble,
    de fait, quasi marital’ment ;
    (chez nous on s’ marie qu’à la colle ;
    mais quand qu’on s’aim’, ça tient tout comme.)

     


    Enfin a m’ courait d’pis longtemps....
    Pourtant, pouvez vous renseigner,
    tout l’ mond’ vous l’ dira dans l’ quartier,
    j’ suis d’un naturel endurant.

    Moi, vous savez, j’ suis qu’un boulot,
    j’ connais qu’ mon travail dès l’ matin
    et si des fois j’ me soûl’ la gueule,
    c’est censément qu’ dans mon méquier
    on fait qu’avaler d’ la poussière
    (vous comprenez j’ suis mat’lassier,
    mais à part ça l’ cœur su’ la main)

    et pis.... a m’ faisait du chagrin.

    L’ matin, a restait au plumard
    pendant qu’ moi j’ partais au turbin
    (chez mon patron l’ marchand d’ lit’ries),
    et quand qu’à onze heur’s ej’ rentrais,
    le déjeuner n’était pas prêt !

     


    C’était moi qu’ allais aux provises
    et c’était moi qu’ étais d’ cuisine ;
    alle ’tait feugnante et dormeuse,
    vous parlez d’un coup d’ traversin !

    Eh ! ben malgré ça, j’ l’aimais bien.

    Vous allez m’ dire que j’avais tort…
    J’ voulais pas qu’a travaill’ dehors,
    (j’avais trop peur qu’a n’ rentre pas).
    J’ voulais qu’a soye ma p’tit’ borgeoise
    et j’ me disais tout l’ temps : « Mon vieux,
    tu mass’ras dur pour tous les deux,
    c’ qu’y fait qu’ comm’ ça a t’aim’ra bien. »

    P’t-êt’ qu’en échange alle aurait pu
    s’occuper d’ son p’tit intérieur,
    d’autant que j’y avais payé
    eun’ chambe à coucher en pitchpin
    n’avec eun’ belle armoire à glace

     

    un lit d’ milieu, pitchpin aussi,
    qu’ mon patron m’avait fait crédit
    en m’ ret’nant deux francs par semaine.

    P’futt ! C’est tout just’ si a f’sait l’ pieu.
    Eun’ voisin’ lavait la vaisselle ;
    s’ lever comm’ moi, allumer l’ feu,
    balayer, frotter les castroles,
    s’occuper, r’priser les chaussettes,
    aller au lavoir et r’passer,
    éplucher ognons et poreaux,
    ça y aurait rougi les mirettes
    et perdu ses bell’s petit’s mains.

    Aussi, j’osais pas y en dire,
    et quasi chaqu’ soir en rentrant
    on boulottait au restaurant,
    c’ qu’y fait pus cher comm’ prix d’ revient.

    Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.

     


    Le Dimanche et les jours de fête,
    quand que j’ restais à la maison,
    Madam’ restait à sa toilette,
    à s’ fair’ des min’s devant la glace,
    à s’ frisotter, à s’ pomponner
    et à s’ foutr’, tout comm’ les pétasses,
    de la poudr’ de riz su’ l’ museau
    (et dans ces moments-là à n’ pas
    pus penser à moi qu’à un chien)

    Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.

    J’y disais : « Sortons faire un tour ? »
    J’étais si content et si fier
    d’ l’avoir à mon bras dans les rues....

    Avec ses tifs blonds, sa têt’ nue,
    ses grands z’yeux bleus comm’ deux bell’s fleurs
    ses joues, comm’ deux bell’s petit’s pêches,
    son corsag’ propr’, son air d’ jeunesse,
    alle éclairait comme un soleil
    et all’ ’tait

     

    si meugnonne et fraîche
    que tout l’ monde y s’arr’tournait d’ssus
    et qu’ même y avait des malappris
    qui en passant m’ soufflaient dans l’ nez :
    — « C’ morceau-là ? C’est pas pour ton gnère ! »
    Moi d’aussitôt : — « J’ vas t’ botter l’ cul ! »

    J’y disais donc : « On fait un tour ? »
    Mais a r’fusait presque toujours.
    Vous pensez, Maam’ la Dussèche,
    sortir avec son « mat’lassier »....

    J’étais bon qu’ pour gagner la croûte
    et malgré c’ que j’ faisais pour elle,
    j’étais jamais qu’un ovréier !

    A m’ méprisait du coin de l’œil
    et pis a m’ serchait eun’ querelle,
    on s’engueulait et.... on restait.

     


    Voui, a m’ comptait pour moins qu’un chien.
    Pour vous en donner eune idée,
    quand qu’on était en société
    et que j’ voulais fair’ rigoler
    en récitant des mots d’esprit,
    a m’ faisait affront d’vant tout l’ monde :

    — « Mon pauvre ami tu nous envoies
    des boniments à la graiss’ d’oie ;
    ferme-ça crois-moi, tu f’ras bien ! »

    Et moi du coup j’ disais pus rien.

    Ou quand j’ voulais en pousser une
    (car dans les temps j’ai eu d’ la voix),
    ah ! qu’est-c’ que j’ prenais pour mon rhume.

     


    — « Assez ! Chierie ! Dégueulando !
    Tu vas fair’ pleuvoir, y fait beau.
    Qué rossignol de mêlé-cass !
    Mon joli, t’en as trop sucé,
    tu grinc’s, on dirait d’eun’ charnière
    ou ben d’un essieu mal graissé ! »

    D’abord, est-c’ pas, j’ goualais quand même :
    « Ne méprisez pas mon n’amour »
    (Vous connaissez ? C’tait mon succès.)

    — « Houou ! qu’a faisait la bouche en cœur,
    en essayant mon coup d’ gosier,
    houou… sieurs et dam’s v’là l’ remorqueur
    qui fait manœuvrer sa sirène
    et qui demande l’éclusier ! »

     


    Alorss, j’ finissais par me taire,
    vexé qu’ j’étais d’vant les copains
    qui s’ gonflaient, s’ payaient ma bobine,
    en m’ disant des fois : « Pauv’ Julien !
    Tu peux donc pas y mette eun’ tarte ! »

    Mais ell’, pour m’ vexer encor plus,
    comme a savait qu’ j’étais jaloux,
    elle, a p’lotait ses voisins d’ table
    ou leur sautait su’ les genoux
    pour les embrasser à pincettes !

    Et fallait pas que j’ fass’ la gueule,
    autrement a m’ chantait tout l’ temps :
    — « Tu sais, si tu n’es pas content
    j’ ramass’ mes frusqu’s et j’ me cavale ;
    mon vieux, j’en ai soupé d’ ta fiole
    ej’ s’rai pas longue à foutr’ mon camp ! »

     


    Mais tout ça c’était h’encor rien.
    L’ pus charogne et l’ pus dégueulasse,
    c’est qu’ moi que j’ suis né amoureux
    et qu’a du goût pour la tendresse,
    eh ! ben, jamais a n’ m’embrassait ;
    c’tait toujours moi que j’ commençais,
    et Monsieur, a m’ donnait qu’ sa joue !

    Et si par bonheur ej’ pouvais
    attraper sa bell’ petit’ bouche,
    toujours a m’arr’poussait en douce
    et pis sans avoir l’air de rien,
    s’ l’essuyait d’un revers de main !…

    Ben, malgré tout ça j’ l’aimais bien.

     


    Et quand d’hasard j’y rapportais
    eun’ babiole, eun’ broche, un ruban,
    eune épingue, eun’ bague, eun’ toquante…
    a m’arr’marciait qu’ du bout des dents,
    et pis toujours en l’asseptant
    a n’avait l’air d’ vous faire eun’ grâce !

    Mais quand qu’on était au pucier,
    ah ! c’était ben d’eune aute histoire !
    Dès que j’ voulais m’ rapprocher d’elle
    dans l’ but d’y faire eun’ politesse
    (comm’ c’est n’est-c’ pas tout naturel ?)
    qu’ tout l’ temps à m’envoyait r’bondir :

    — « J’ suis t’esquintée, j’ai la migraine,
    j’ai mal dans l’ vente ou les mollets,
    j’ vas encor d’avoir mes anglais… »
    ou ben :

     

    — «Quoi c’est qu’ t’ as avalé
    poivrot, boit-sans-soif, bec salé ?
    Mon bijou… c’ que tu sens mauvais,
    tu t’ rinc’s la dalle avec un pet,
    à quinz’ pas tu tuerais des mouches ! »

    Et si j’ la coltinais quand même :
    — « Te m’ fais mal que j’ te dis, laiss’-moi…
    qué crampon ! Il l’a toujours dure !
    C’ que t’es brutal quand tu vous touches,
    te sais pas t’y prende avec moi. »

    Et fin finale a m’ tournait l’ cul,
    en m’ jurant qu’a n’amait qu’ les vrilles
    et que l’ Mâle y disait pus rien.

    Et moi ! J’ me passais eun’ ceinture !
    (sans compter qu’ pendant tout’ la nuit
    a prenait les trois-quarts du lit !)

     


    Quand qu’ tout d’ même a s’ laissait crocher,
    pour êt’ pus sûr d’ me l’attacher
    j’aurais voulu d’y faire un môme.
    Mais si alle éventait mon plan,
    alle entrait tout d’un coup furieuse…

    A s’ tortillait pir’ qu’un sarpent
    et en m’ forçant à m’en aller :
    — « Tu sais, j’en veux pas d’ ton salé !
    Si j’ suis prise ej’ le f’rai filer,
    j’irai tout droit chez l’avorteuse. »

    Tous les matins c’était l’ mêm’ blot ;
    si même alle était réveillée,
    a faisait la cell’ qui roupille ;
    et quand j’ voulais la cajoler
    avec des bécots, des mots doux
    des « mon béguin », des « ma tit’ fille »,
    a m’arr’misait toujours avec
    des « fous-moi-la-paix-tu-m’emmerdes ».

     


    Alorss, j’allais à mon boulot,
    l’ cœur au chiendent, si on peut dire,
    la fièvr’ dans l’ sang, le râbe en feu,
    avec pour tout l’ restant du jour,
    dans ma liquette et ma culbute,
    le dardillon comme un épieu !…
    Ah ! non, je n’avais pas l’ sourire !

    Aussi pour m’ sanger les idées,
    d’jà dès l’ matin je m’enfilais
    des fois un bon coup d’ Beaujolais,
    c’ qu’y fait que j’ passais pour poivrot.

    Non, ça peut pas s’ dir’ c’ qu’alle était
    ressauteuse et mal embouchée !
    Ah ! la sal’ gosse, on vous l’ dira,
    c’était h’eun’ drogue, un choléra,
    un poison, eun’ carne, eun’ vraie teigne !

     


    Vous allez m’ dir’ que j’aurais pu
    la quitter pour en prende eune aute !
    Mais moi d’abord, que voulez-vous,
    j’ suis pas papillon pour deux sous ;
    et pis, pour dir’ la vérité,
    y avait vraiment qu’ell’ qui m’ plaisait ;
    c’te femm’-là, j’ l’avais dans la peau !

    C’est qu’ c’était h’eun’ bell’ petit’ blonde,
    pas ben haut’ mais ben balancée,
    grass’ comme eun’ caill’, de d’partout ronde,
    et comme un agneau tout’ frisée

    Quand, comm’ de juste alle était nue,
    on aurait dit d’eune estatue
    polie, fignolée, faite au tour,
    preuv’ qu’alle était « enfant d’amour ».

     


    Et toute eun’ peau esstrordinaire,
    douc’ comm’ de l’huile, et rose et blanche,
    (je peux pas dire, un vrai velours) ;
    de c’te peau-là j’étais comm’ fou.
    Quant à ses fess’s ! ah ! les bell’s fesses ;
    Mossieu l’ Commissair’ de Police
    vous parlez d’eun’ bell’ pair’ de miches !

    Et toujours à la propreté :
    — « Quiens, qu’a disait, c’est la santé. »
    Alle était tout l’ temps l’ cul dans l’eau,
    a s’ lavait pas qu’ tous les Dimanches,

    En sort’ que mêm’ quand a dormait
    (ça rach’tait c’ qu’alle était méchante),
    dans l’ plume avec ses dix-huit ans
    (tandis qu’ moi j’ vas su’ mes quarante),
    alle embaumait, alle embaumait....

     


    C’était h’un trésor, eun’ vraie perle ;
    sûr y en avait pas deux comme elle.
    C’était ma tit’ poul’, ma goss’line ;
    enfin je l’aimais, je l’aimais !

    J’ me disais, quand a m’engueulait :
    — « Ben c’est son genre, alle est comm’ ça;
    peut-êt’ ben qu’a m’ fait du chiqué,
    p’t-êt’ mêm’ qu’alle est un peu piquée,
    mais j’ s’rai si aimabe avec elle
    qu’à la fin des fins a chang’ra :
    l’Amour après tout c’est l’Amour,
    ça n’ peut pas v’nir en un seul jour. »

    Et j’ faisais ses quat’ volontés,
    j’encaissais tout’s ses méchanc’tés,
    sauf eun’ fois : alle avait été
    si malhonnêt’, si effrontée,
    qu’ tout d’ mêm’ j’y ai envoyé eun’ beigne !

     


    Ben vous m’ croirez si vous voulez,
    alle a été putôt surprise
    que colère à c’ que j’ m’attendais ;
    a m’a z’yeuté, alle a chialé,
    et a m’a dit en v’nant su’ moi :
    — « Julien.... j’aurais pas cru ça d’ toi ! »

    Et c’te fois-là, sans que j’y d’mande,
    la joue tout’ rouge encor du coup,
    a s’est accrochée à mon cou,
    en m’ faisant qu’ des bis’s et des bises
    et m’ disant à travers ses larmes :
    — « Mon homm’ ! mon homm’ ! c’est toi mon homme…
    J’ f’rai tout c’ que tu voudras, n’ crains rien ! »

    Qui qui fut baba ? C’est Julien.

     


    Mais l’aurait fallu r’commencer
    tout l’ temps… c’était pas ma nature ;
    j’avais pas l’ cœur d’ taper sur elle,
    alle était trop meugnonne et frêle,
    d’eun’ gifle ej’ l’aurais décollée,
    et, on vous l’ dira dans l’ quartier,
    ell’ putôt… a m’aurait battu !

    (Et pourtant j’ suis un gas poilu,
    et les ceuss qui sont v’nus m’ sercher,
    Monsieur, y m’ont toujours trouvé,
    j’ leur z’y ai toujours cardé la laine.)

    Mais Ell’ m’avait ensorcelé,
    d’vant ell’ j’étais comme eun’ lavette ;
    A m’ rongeait l’ cœur, l’idée, la vie,
    à caus’ d’ell’ j’ me mangeais les sangs…

     


    Sous mon hangar j’ pensais qu’à elle ;
    des fois j’ m’endormais su’ l’ouvrage,
    ou alorss y m’ prenait d’ ces rages
    et su’ mes tréteaux j’ me vengeais,
    y m’ semblait que j’ la corrigeais.

    J’étais jaloux, j’étais jaloux ;
    partout partout ousque j’allais,
    chez l’ bistrot ou la clientèle,
    j’ trimballais dans mon ciboulot
    son joli petit corps d’amour !

    J’étais jaloux, j’étais jaloux,
    j’en avais la gueul’ retournée ;
    j’ renfonçais ça, mais ça s’ voyait,
    l’ singe aussi s’en apercevait
    et en façon d’ me consoler :
    — « Toi, tu pens’s encore à ta puce ;
    va Julien, y a pas qu’ toi d’ cocu ! »

     


    J’étais malheureux, malheureux,
    et tout l’ mond’ connaissait ma peine,
    et les copains m’ chinaient aussi :
    — « T’as mal au front, y n’est boisé ;
    viens boire un litre et ça s’ pass’ra ! »

    J’étais jaloux, j’étais jaloux ;
    mais malgré tout ça qu’on m’ disait,
    je n’ voulais pas, moi, croire au mal.

    Jamais j’ pensais qu’alle aurait l’ cœur
    de s’ saloper et d’ me trahir
    durant que j’ m’esquintais pour elle,
    à y gagner son nécessaire
    (car j’ l’avais tirée d’ la misère),
    et qu’ pour ell’ seul’ j’ me démanchais
    et que jamais j’ me débauchais.

     


    Monsieur, dans l’ tantôt, v’là-t-y pas
    que l’ patron y m’envoye en course
    par là-bas du côté d’ Grenelle,
    à livrer un joli mat’las.

    Et j’ m’en r’venais tout doucett’ment,
    après avoir su’ mon pourboire
    pris seul’ment d’ quoi sucer deux verres :
    (que voulez-vous, j’ suis mat’lassier
    y faut fair’ glisser la poussière…).

    J’ m’en r’venais donc ben tranquill’ment
    (en pensant toujours à ma blonde),
    j’tais arrivé au bout du pont,
    vous savez là, au Point-du-Jour,
    où su’ l’ quai on voit qu’ des beuglants,
    des restaurants et des tonnelles....

     


    Machinal’ment j’allum’ la berge
    (sans penser l’ mal le moins du monde).
    Qu’est-c’ que j’ dégote en grand’ toilette ?
    Ma Margotton ma Marguerite,
    en société d’un gigolo !

    Je m’ dis d’abord : « T’as la berlue ;
    voyons, Julien, t’es h’encor saoul ;
    t’ y pens’s tant qu’ tu la vois partout,
    par ici… c’est trop loin d’ chez nous…

    Mais non bon sang ! C’était ben elle.

    A s’ méfiait pas, a m’ tournait l’ dos ;
    le gonc’ la tenait enlacée
    par la taille… a fermait les yeux,
    alle ’tait pâmée, renversée,
    alle avait l’ bras autour d’ son cou....
    et sauf vot’ respect, esscusez,

     

    Mossieu l’ Commissair’ de Police,
    y s’ lichaient, s’ passaient des saucisses,
    t’en-veux-t’y-t’en-veux-en-voilà.
    Y la dégoûtait pas ç’ui-là !

    Vingt dieux ! Mon sang ne fait qu’un tour ;
    j’ prends mon élan comme un maboule,
    quat’ à quatr’ me v’là que j’ déboule
    l’ long d’ l’escaïer du bord de l’eau…

    Mais Elle, entendant mon galop,
    s’arr’tourn’, voit qui qu’ c’est, et a dit :
    — « Acrais ! c’est Julien mon mari ! »
    Et v’là l’ Jésus qui s’ fait la paire
    et même il a semé sa deffe.

    — « Qu’est-c’ que tu fais là ? que j’y crie.
    Comment ! C’est comm’ ça qu’ tu t’ conduis
    pendant que j’ suis à m’esquinter
    pour t’ foutr’ la niche et la pâtée !
    Avec qui, avec qui qu’ t’étais ?

     


    « T’as pas hont’, voyons, t’es pas loufe
    de t’ galvauder avec des gouapes,
    tandis que j’ te crois d’ la raison !
    Tu m’ fais donc pas assez d’ mistoufles ?
    Rentre tout d’ suite à la maison,
    aie pas peur, j’ te mettrai pas d’ coups… »

    Et déjà en m’approchant d’elle
    j’ me sentais devenir pus doux !

    Mais en plac’ de s’ taire et d’ call’ter,
    v’là qu’a s’ met à m’ dir’ des sottises ;
    la v’là-t-y pas qu’a m’agonise,
    moi que j’ me tiens pour son mari,
    a m’ trait’ comm’ du poisson pourri !

    — « Rentrer ? Ah ! ben… Moi ? pus souvent !
    Ah ! là là, tu m’as pas r’gardée.
    Rentrer ? Pens’s-tu ? Tu voudrais pas !

     

    J’am’rais mieux d’avoir l’ cou scié,
    j’am’rais mieux crever d’ faim tout’ seule,
    j’en ai assez de ta sal’ gueule,
    Hé imbécile ! Eh ! « mat’lassier ! »

    « T’es bon fieu, j’ dis pas, mais… t’es vioque ;
    t’es amoureux, mais… t’es ballot ;
    t’es pas méchant, mais t’es soûlaud ;
    aussi t’as un goût… t’emboucanes…
    tu trépignes de la mansarde
    et fusilles du collidor ;
    t’as beau fair’, tu l’aurais en or,
    t’entends ? Jamais tu n’ m’arr’verras !

    « C’est pas d’aujord’hui qu’ t’es cocu ;
    gn’y a qu’ maint’nant qu’ tu t’en aperçois,
    ben… c’est arrivé à des Rois,
    et pis j’ t’emmerde et pis… touch’-moi ! »

    Et là d’ssus, a m’ taille eun’ basane !

     


    Alorss Mossieu, là, je n’ sais plus,
    j’ sais pas c’ qu’y s’a passé en moi…
    ça m’a fait comme un coup d’ théiâtre :
    mon sang m’a dit : « Non, ça c’est moche ! »
    J’ai baissé l’ nez, j’ai vu rougeâtre,
    j’ai pris mon lingue et foncé d’ssus.

    D’eun’ main j’ l’ai chauffée à la gorge
    (qu’était douce à mes durillons).
    et d’ l’autr’, qui serrait ma rallonge,
    j’y ai tapé dedans tant qu’ j’ai pu,
    à tout’ volée et n’importe où,
    en aveugue, en sourd, en brutal ;
    j’ l’ai bariolée, crevée, servie,
    dans l’ bras, dans l’ cœur, dans l’ ventr’, dans l’cul.

    Tout en yi gueulant à chaqu’ coup :
    — « Ah ! vache ! ah ! salope ! ah ! fumelle !
    Ah ! c’est comm’ ça, ah ! c’est comm’ ça,
    quiens, v’là pour toi goyo, ordure,
    poison, fumier, putain, putain,

     

    Ah ! tu n’ veux pus rentrer chez nous…
    tu veux cavaler avec d’autres.
    Ben ma bell’, personne y t’aura. »

    Elle, a n’a pas poussé un cri :
    a s’est seul’ment pas défendue,
    a s’est sentie tout d’ suit’ perdue.
    (alle était dans son tort, n’est-c’ pas ?)
    y a qu’à un moment qu’alle a dit :
    — « Grâc’, mon Julien, je n’ le f’rai pus ! »

    Mais moi, j’ai pus rien entendu
    (il était trop tard, comprenez),
    j’étais sorti d’ mon naturel
    et j’ai continué d’ la cherrer,
    en chialant d’ rage et de chagrin,
    et j’ sais pas si j’ l’ai pas mordue.

     


    Et voilà qu’alle est d’venue molle,
    alle a fermé ses beaux grands yeux,
    comme tout à l’heur’ pour le plaisir,
    mais maint’nant c’était pour mourir ;
    a s’est laissée fair’, laissée faire....
    et j’ la sentais s’ vider d’ son sang
    comme eun’ poupée qui perd sa sciure.

    Moi, j’ tapais toujours et j’ tapais,
    j’ me sentais du chaud su’ les mains ;
    du chaud m’ giclait à la figure,
    et ma foi, ça m’ faisait du bien ;
    et voilà qu’ m’arrivaient des cris :
    — « À l’assassin ! à l’assassin !
    Mais il la tue, mais il la tue ! »

    Et alorss a s’est affalée,
    j’ l’ai lâchée, et a n’a pus r’mué ;
    mais moi j’arr’cevais eun’ volée
    à coups d’ cann’s et de parapluies.

     


    Enfin les agents sont venus,
    de vrai j’ savais pus c’ que j’ faisais,
    tout m’ chahutait devant les yeux,
    les maisons la Seine et les cieux ;
    j’étais là comme un abruti
    et je voulais pus m’en aller ;

    mais je continuais de gueuler
    et il a fallu qu’on m’arrache,
    on l’emportait chez l’ pharmacien.

    Dans le moment qu’on la soul’vait,
    j’ai eu l’ temps d’ voir c’ que j’y avais fait.
    J’y avais tranché le nez, la bouche,
    en sort’ qu’on yi voyait les dents,
    (Bon Dieu ! alle avait l’air de rire !)
    sorti un œil, enl’vé l’oreille,
    et mes cinq doigts étaient marqués
    en noir, dans la chair, sous l’ menton ;
    j’avais dû y briser l’ gaviot.

     


    Alle était tout d’ rouge habillée…
    (l’ sang qu’ avait pissé en fontaine ),
    comm’ si j’ l’avais débarbouillée
    avec de la gelée d’ groseille…

    Et sa robe était en lambeaux,
    sa belle robe des Dimanches,
    et son corsage ouvert montrait
    le haut d’ sa bell’ tit’ gorge blanche
    dont j’étais tell’ment amoureux.
    Mais d’ tout ça, yeux, nichons, figure,
    j’en avais fait qu’un panaris
    qu’était affreux à voir, affreux.

    Alorss on m’a emm’né, Monsieur.
    Les agents ont dû m’ protéger
    contr’ les cann’s et les parapluies,
    les pierr’s, les coups d’ poing, les coups d’ pied
    mais y m’ont quand même attigé.

     


    (N’est-c’ pas, y pouvaient pas s’ douter,
    de tout c’ qu’a m’avait fait souffrir.)

    Et je suis parti en pleurant,
    et j’ai compris c’ que j’ venais d’ faire.

    J’ me disais tout en v’nant ici.
    — « Pauvre Julien, pauvre Julien…
    Sais-tu qu’ tu viens d’ faire un beau coup !
    ça peut s’appeler d’ la belle ouvrage…
    tu viens d’esquinter tes amours.

    « À présent ta vie est foutue,
    c’est l’ dur, la crève ou la misère ;
    quand tu t’y mets tu travaill’s bien,

    Pauvre Julien, pauvre Julien !

     


    « Présent partout où c’est qu’ t’iras,
    si tu vis… tu la reverras
    écrasée, vilaine, en bouillie
    d’ la magnèr’ qu’ tu l’as arrangée.
    Ell’ que tu trouvais si jolie
    et que d’ baisers t’aurais mangée.

    Pauvre Julien, pauvre Julien !


    « A t’ faisait des queues, c’est certain.
    Mais quoi, c’était-y eun’ raison ?
    c’était h’encor qu’eun’ pauv’ mignarde
    qui connaissait pas l’ mal du bien…
    C’est vrai qu’a s’ra pus à personne ;
    à toi non pus, ça t’avanc’ bien,

    Pauvre Julien, pauvre Julien !

     


    « Et dir’ qu’y a seul’ment un quart d’heure
    t’étais encore un « citoyen »,
    maint’nant te v’là avec la crème.
    Ah ! ben, t’appell’s ça d’ la tendresse !
    t’as beau êt’ bon zig et honnête,
    n’ pas l’avoir tuée pour la galette,
    moi, j’ te dis qu’ tu n’es qu’un feignant,
    un marteau et un propre-à-rien,

    Pauvre Julien, pauvre Julien. »


    Aussi maint’nant tant pir’ tant pire,
    J’ me fous d’ tout, pensez si j’ m’en fous ;
    fait’s de moi tout c’ que vous voudrez.
    prenez ma peau si vous voulez,
    et tout d’ suit’ vous m’ rendrez service.

    À présent que j’ l’ai estourbie,
    à quoi bon, à quoi bon ma vie ?
    j’y survivrai pas, vous verrez....

     


    Ah ! la garc’ tout d’ mêm’, la fumelle !
    Avoir fait de moi c’ qu’alle a fait,
    de moi un honnête ouvrier,
    me conduire ousqu’a m’a conduit…
    qué malheur, alors ! Quée misère !…

    Voilà comment qu’ c’est arrivé,
    c’est tout, voyez, M’sieu l’ Commissaire.

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les célèbres

    Les célèbres.....Georges Feydeau 1862 - 1921

     

    À Paul Ferrier.

    Les hommes sont bêtes, bêtes, bêtes, ne m’en parlez pas ! tenez, je souffre. Ah ! Pascal a bien dit : « L’homme est un roseau ! » Oui, un roseau, c’est-à-dire une chose bête, bête, bête. Ah ! c’est que Pascal était un homme crâne, lui, avec son air de bon apôtre ! Je ne sais pas pourquoi l’on dit toujours « l’Agneau Pascal ! » Ne vous y fiez pas !

    Oui, l’homme est bête, bête, bête ; enfin, regardez-le, lui, être faible, il juge les autres, il fait des célébrités ! Et qui choisit-il pour cela ?... toujours des gens connus ! C’est bien malin ! comme cela on n’a pas la peine de les chercher !

    Enfin, quelles sont-elles ses célébrités ? C’est Franklin, Gutenberg, Christophe Colomb... Christophe Colomb, je vous demande un peu ! Un monsieur qui n’a d’autre mérite, que d’avoir fait tenir un œuf sur la pointe... et ça, en le cassant ! Mais il suffit de manger des œufs à la coque pour ça ! Je l’ai fait vingt fois moi... je vous le ferai tenir, l’œuf sur la pointe... et sans le casser encore... Vous en doutez ? donnez-moi un œuf... et un coquetier, et vous allez voir. Mais n’importe quel équilibriste vous fera dix fois plus fort que ça ! il vous fera tourner une boule au bout d’une baguette, lui... Ce n’est pas Christophe Colomb qui aurait fait ça ! Vous voyez que ça ne l’empêche pas d’être célèbre...
    Oui, je sais bien qu’il a aussi découvert l’Amérique !... Mais quoi ? puisqu’elle existait, il n’avait qu’à y aller ! Vous croyez que je ne l’aurais pas découverte, moi ? ah ! bien, comme c’est malin ! Il y a des paquebots qui vous y mènent tout droit.

    Oui, mais alors, vous trouvez des gens qui vous disent : « Permettez ; c’est que pour Colomb, l’Amérique était inconnue : alors c’est une découverte ! » Eh bien ! quoi ? Vous croyez peut-être que je la connais, moi ? Alors avec ce raisonnement, si j’y allais... ce serait une découverte ? C’est stupide ! Oui, je sais bien que l’on me répondra : « Oh ! pardon ! Mais Colomb est le premier Européen qui ait mis le pied en Amérique ! » Eh ! bien alors, le premier Américain qui a été ramené en France... il a donc découvert l’Europe à ce compte-là ? Vous voyez que cela ne supporte pas le raisonnement. Les hommes sont bêtes, bêtes, bêtes ! Ne m’en parlez pas, tenez ! je souffre !

    C’est comme Parmentier... un nom de potage ! Pourquoi est-il connu, je vous demande un peu ? Parce qu’il a rapporté des pommes de terre ! C’est bien malin ! Mais mon concierge en fait autant chaque fois qu’il va à la halle ! Et puis quoi ? Qu’est-ce que ça prouve ? c’est qu’il les aimait ! Alors il en a rapporté ; c’est tout naturel ! C’est comme moi quand je vais à Carpentras, je rapporte des berlingots, et je ne demande pas qu’on me dresse des statues pour ça ! C’est étonnant comme il y a des gens qui sont célèbres pour peu de chose.

    Eh bien ! figurez-vous, je parlais de ça dernièrement avec un de mes amis... un botaniste qui est à l’école de médecine, eh bien ! il trouvait que Parmentier était un grand homme ! Encore un malin ce botaniste ! Croiriez-vous qu’il ne connaît même pas les différentes espèces de pommes de terre ! Je lui ai demandé quelle différence il y avait entre les pommes sautées et les pommes frites... il n’a jamais pu me le dire... Et on appelle ça un botaniste !...

    Non, mais, tenez, pour en revenir à ce que nous disions... encore un intrigant : c’est Franklin... Enfin pourquoi est-il célèbre ? parce qu’il a inventé le paratonnerre ? Bon ! qu’est-ce que c’est que le paratonnerre ?... Un machin qui a pour but de vous garantir du tonnerre. Eh bien ! prenez trois maisons... mettez un paratonnerre... c’est toujours sur le paratonnerre qu’il tombera ! Hein ! Et vous croyez que ce n’est pas se moquer du monde ! Ah ! non, les hommes sont bêtes ! bêtes ! bêtes ! Ne m’en parlez pas, tenez, je souffre !

    Ainsi, par exemple, les peintres... on leur fait des célébrités, pourquoi ?... parce qu’ils savent bien peindre !... Non mais ! il ne manquerait plus que cela qu’ils ne sussent pas peindre !... Et puis quoi ? qu’est-ce que ça prouve ? C’est qu’ils ont eu de bons professeurs !... et de bons professeurs... tout le monde peut en avoir ! Suffit d’y mettre le prix ! Tenez, moi si j’avais étudié, j’avais de grandes dispositions : Un jour j’ai fait Capoul dans Paul et Virginie ! Tout le monde s’est écrié : « C’est craché ! c’est craché !... Littré en costume de bain ! » On l’a montré à un peintre ! il s’est écrié : « Voilà un impressionniste !... » et il m’a fait entrer chez un photographe. Mais moi, je n’y suis pas resté parce qu’en fait d’art, j’ai mes principes ! Ainsi mon fils voulait être auteur... je l’en ai empêché. Je lui ai dit : « Mon fils, je ne comprends que l’on fasse du théâtre... que lorsqu’on s’appelle Augier, Labiche ou Dumas ! » Vous ne savez pas ce qu’il m’a répondu : « Mais, mon père, ils ne se sont pas toujours appelés Augier, Labiche ou Dumas ! » C’est d’un naïf ! « Mais toujours mon fils !... depuis leur naissance ! » Alors il a cru me coller en me disant : « Cependant, si leurs parents les avaient empêchés d’écrire... ? » Mais je lui ai répondu : « Mon fils, soyez persuadé que leurs parents les auraient empêchés d’écrire... s’ils ne s’étaient pas appelés Augier, Labiche ou Dumas ! » Ça l’a cloué ! V’lan !

    C’est égal, si j’avais seulement un nom... j’en ai bien un, je m’appelle Mercure ! mais si j’avais un nom connu... Ah ! vous verriez comme je serais célèbre... Je l’ai frôlée tant de fois, moi, la célébrité !... Ainsi, tenez... les chemins de fer ! c’est à moi qu’on les doit ! Un jour... j’étais jeune !... j’étais allé dîner à la campagne, chez des amis !... Il y avait Stephenson. Je dis pendant le dîner : « Dieu ! que c’est fatigant, les diligences ! On devrait bien trouver quelque chose de plus commode et de plus rapide !... » Trois ans plus tard, Stephenson inventait la locomotive ! Et voilà ! comme c’est malin ! c’était moi qui lui en avais donnée l’idée... l’idée première ! Eh bien ! il est célèbre lui ; et moi rien ! On m’a même refusé mon parcours gratuit sur toutes les lignes ! On m’a dit : « Quand vous serez député ! » Je vous demande un peu le rapport !

    Ah ! c’est bien là l’ingratitude humaine ! Aussi voyez-vous, je sais bien ce que je ferai désormais ! je ne dirai plus rien... ! je n’inventerai plus rien... ! l’on ne pourra plus rien me prendre, et vous verrez le progrès !!!

    Ah ! Non, les hommes sont trop bêtes, bêtes, bêtes, ne m’en parlez pas ! tenez, je souffre.

    Fin

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Les Deux vieilles dames sourdes 

    ~~~~

     

    ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE

    Du temps que j'habitais Cerceau-la-Toupie, où le gouvernement m'avait confié les importantes fonctions de receveur de l'enregistrement, j'étais logé chez une vieille dame veuve d'un commis à cheval des contributions indirectes. Elle n'avait d'autre bien que sa maison, avec un petit enclos planté de mûriers. Quelques fleurs dans un jardinet, deux vignes grimpant à la façade et s'étalant sur une treille, quelques pêchers en espalier s'épanouissant sur les murs de droite et de gauche, tel était ce petit domaine.

    L'été elle élevait des vers à soie, ce qui lui rapportait de quatre cents à six cents francs. Elle avait le privilège assuré de loger le receveur de l'enregistrement, par la raison que c'était l'usage ; et «c'est l'usage», en province, constitue aussi souvent une rente au bénéfice de certaines personnes qu'une servitude à la charge de certaines autres. Enfin elle parvenait à joindre les deux bouts grâce à une petite industrie de ménage que les dames peuvent exercer, dans quelques villes du Midi, sans faire gloser le monde : elle faisait du vert-de-gris. Rien n'est plus facile : on achète des feuilles de cuivre rouge et on les met dans sa cave : le vert-de-gris se forme tout seul, et lorsqu'il y en a assez on le vend.

    La vieille dame vivait ainsi à l'abri de la gêne. C'était une femme très comme il faut, grande, sèche ; gracieuse, malgré cela, de cette grâce particulière aux vieilles familles nobles : et elle en était en effet d'une des plus anciennes maisons de la province.

    Lorsque je la vis pour la première fois, je ne pouvais comprendre qu'une femme aussi distinguée eût pu épouser un simple commis à cheval : plus tard je sus que c'était un mariage de dévouement. Son mari, lorsqu'on le lui avait présenté, était fournisseur aux armées et énormément riche ; elle s'était sacrifiée pour tirer sa mère et ses soeurs de la misère où la Révolution les avait jetées. Deux ans après cette union son mari s'était ruiné, et il avait obtenu sa place, où il était resté jusqu'à sa mort.

    Elle était d'une grande piété et, ce qui ne va pas toujours avec ce genre de mérite, d'une bienveillance à toute épreuve : jamais elle ne disait de mal de personne. Après le bon Dieu, ce qu'elle aimait le plus au monde c'était son locataire : quel qu'il fût, elle le qualifiait toujours de «charmant garçon, rangé comme une jeune fille». Elle avait marié quatre de mes prédécesseurs, grâce à ses relations avec le clergé, et tous étaient parfaitement heureux.

    Après son locataire venaient, dans l'ordre de ses affections, ses vers à soie, bonnes bêtes au demeurant mais qui lui donnaient parfois de grands chagrins, lorsque la muscardine, ce choléra des vers à soie, les enlevait par centaines et le cocon avec. C'était d'ailleurs une affection intermittente qui finissait avec la troisième mue ; et lorsque la bonne dame voyait ses élèves grimper aux branches, choisir leur place et disparaître peu à peu, comme dans un nuage, sous l'entrecroisement des fils de la soie, il lui semblait qu'on y enfermait une partie de son coeur jusqu'à la saison suivante.

    Lorsque les cocons étaient recueillis et vendus, toute l'activité de coeur et d'esprit de la vieille dame se reportait sur son vert-de-gris : c'était sa troisième affection sur cette terre ; sa quatrième, en comptant le bon Dieu.

    Elle descendait matin et soir à sa cave et combinait tout le long du jour mille petits moyens de commère pour activer l'oxydation ; de temps en temps elle raclait ses plaques, que la nature, dans son infatigable et inépuisable bonté, ne tardait pas à recouvrir d'une nouvelle couche de vert-de-gris. Et la dame raclait de nouveau, et la nature oxydait encore : et ainsi, entre la nature généreuse et la dame reconnaissante, se continuait cet affectueux commerce de soins d'une part, de bienfaits de l'autre, qui dans la magnanerie, dans le jardin et dans la cave, faisait contribuer les trois règnes de la nature à la prospérité modeste de la maison.

    Mme Peyrus, ainsi s'appelait ma propriétaire, avait conservé toutes les habitudes de son monde et en était restée aux modes du temps de sa jeunesse. Elle faisait la petite voix lorsqu'elle abordait ou recevait quelqu'un, et tournait la tête de droite et de gauche en l'inclinant gracieusement, tout le temps que duraient ces préliminaires insignifiants qu'il est d'usage d'échanger au début de toute conversation ; et jusqu'à ce que ce fût fini, elle souriait.

    Elle se coiffait en coques, une de chaque côté de la figure, deux sur le plus haut sommet de la tête. Elle portait au cou un ruban de velours noir avec une croix d'or, comme Ketty dans Le Chalet. Jenny Vertpré, qui avait créé ce rôle il y a quelque cinquante ans, était son type. Cette actrice a passionné le monde, comme aujourd'hui fait Sarah Bernhardt. On avait dit à Mme Peyrus, qui était alors Mlle de la Roche-Sensenac, qu'elle ressemblait à Jenny Vertpré. Une fois mariée Mme Peyrus avait adopté la robe blanche courte, les manches à gigots, le petit tablier de taffetas vert à dents de loup, les mitaines de filet noir, et les souliers attachés autour de la jambe par des faveurs croisées formant des losanges dont la série se perd sous le jupon. Telle elle était encore, sauf la robe blanche, que la toile de Vichy avait détrônée peu à peu, et le tablier vert, qui était devenu noir.

    «La société» n'est pas nombreuse à Cerceau-la-Toupie. Mme Peyrus, en y arrivant, était encore jeune et aurait aimé à voir un peu de monde, mais elle se sentait trop bien élevée pour frayer avec les gros bonnets du pays, gens d'ailleurs peu sociables : elle ne vit d'abord que le curé. Plus tard, lorsqu'elle fut devenue veuve, les familles nobles du voisinage lui firent quelques avances auxquelles sa pauvreté ne lui permit pas de se rendre : tout se bornait de sa part à aller dîner une fois l'an au château de Mesnilfontaine, où, au dessert, le plus vieux gentilhomme portait la santé du roi, le plus jeune, la santé de la reine, après quoi on se levait de table et on allait faire un reversis dans le grand salon.

    Ainsi se passait depuis bien des années la vie monotone de Mme Peyrus, et elle aurait continué ainsi indéfiniment sans l'arrivée de M. Lecoq, buraliste des contributions indirectes à Cerceau-la-Toupie, homme exécrable, sous tous les rapports, et qui n'avait pas peu contribué à abréger les jours de M. Peyrus par les désagréments dont il l'avait abreuvé dans leurs relations forcées de service. Lecoq était marié et il rendait sa femme très malheureuse.

    Les deux dames ne se voyaient que politiquement, comme on dit, tant que leurs maris vécurent : il n'y avait en effet rien de commun entre elles deux que cette antipathie instinctive qui sépare les gens nés dans des conditions différentes et rapprochés de force par les hasards de la vie. Mais Lecoq et Peyrus étant morts dans le même mois, ce fut pour les deux veuves une occasion de se voir davantage.

    Mme Lecoq appartenait à cette variété si nombreuse de la race féminine que caractérisent une petite taille et un léger embonpoint : d'où, par une analogie naturelle qu'on peut appeler la loi de l'assortiment, toutes les formes et tous les traits de sa personne s'épanouissaient en un style mignard et fleuri. Petite tête, petites mains, petits pieds, taille courte, hanches opulentes, figure ronde, petits yeux pétillants, lèvres sensuelles et carminées, le tout fort proprement enveloppé dans une peau fine et légèrement rosée, tel était son signalement. Je regrette d'être obligé d'ajouter que Mme Lecoq avait soixante-cinq ans, et ce premier aveu me met plus à l'aise pour vous en faire un second : c'est qu'elle était sourde comme on ne l'est que dans les vaudevilles.

    Son mari lui ayant laissé une petite fortune, elle vivait de ses rentes sans rien faire. Elle était gourmande comme une chatte, et sa surdité ne lui permettant pas de se mêler aux conversations de ses voisines, elle avait imaginé un plan d'existence qui donnait ample satisfaction aux deux envies dont se composait le très simple mécanisme de son activité : l'envie de parler, l'envie de manger de bonnes choses.

    Elle passait son temps dans sa cuisine, assise sur un de ces fauteuils de paille à marchepied dont les maîtres d'école se servent pour se tenir à la hauteur de leurs fonctions, parce qu'ils peuvent de là surveiller les marmots en les dominant. Mme Lecoq, toujours tirée à quatre épingles, avec beaucoup de lingerie et de rubans, trônait sur ce fauteuil du matin au soir ; et depuis le matin jusqu'au soir, à part l'heure des repas et d'une petite promenade, elle ne cessait de parler à sa servante. Ses discours étaient si variés, si bienveillants, si instructifs, si appétissants, que sa petite bonne, après en avoir eu la migraine pendant les huit premiers jours de son service, avait fini par s'habituer au bavardage de sa maîtresse. À force de faire de bons petits plats elle était devenue gourmande aussi, et se trouvait très heureuse de son sort.

    Mme Lecoq, qui, disait-on, avait eu dans sa jeunesse le coeur assez tendre, avait senti le besoin de reporter sur quelque chose l'excédent d'affection, peu embarrassant d'ailleurs, que le trépas de M. Lecoq avait laissé disponible. Après de longues méditations elle avait choisi pour cet emploi un couple de serins. Chaque printemps elle se plaisait à voir renaître entre ces deux intéressants volatiles une tendresse que les barreaux de la cage resserraient sans la refroidir et sans en dérober le spectacle aux yeux des curieux bienveillants. En sa qualité de fine cuisinière, même, elle avait fait, sur le choix de la nourriture appropriée à cette phase enthousiaste de la vie des serins, des observations savantes qui se traduisaient par un régime sur la nature duquel je vous demande la permission de ne pas insister.

    Telles étaient ces deux existences, petites et médiocres au possible, que la mort de deux époux vulgaires et peu regrettés venait de mêler ensemble depuis une année à peine lorsque le hasard de ma carrière me fit locataire de Mme Peyrus.

    Vous voyez d'ici ces créatures insignifiantes, et vous ne pouvez pas penser qu'avec ces deux marionnettes j'arrive à produire des effets bien dramatiques : n'y comptez pas. Je ne crée pas les personnages, je les fais voir tels qu'ils sont. Mais la nature humaine, dans ses inépuisables combinaisons, ne se répète jamais deux fois, et telle est sa variété infinie, que quiconque peut réussir à peindre fidèlement un seul de ses aspects est sûr de faire un tableau inédit.

    Je n'ai donc aucun événement à vous raconter : il ne s'en passait pas dans ces deux maisons.

    Mais la vie de l'âme, voilà le drame éternel, et, burlesque ou tragique, il se déroule aussi bien dans le coeur d'une portière de la rue Mouffetard que dans celui de Phèdre ou d'Hermione.

    Mes deux héroïnes n'étaient pas, je le confesse, taillées dans le marbre pentélique : elles n'étaient pas non plus pétries de la boue du ruisseau. Si vous voulez absolument que je les classe, je conviendrai qu'à mes yeux elles occupaient, dans l'échelle de la nature humaine, un degré correspondant à celui qu'on pourrait assigner, dans l'art de la statuaire, à ces têtes de carton peint dont les modistes se servent pour confectionner les chapeaux des dames. Mais qu'importe ? tout est intéressant dans la nature : et n'avons-nous pas vu, de nos jours, l'Histoire de l'Invalide à la Tête de Bois passionner toute une génération et faire palpiter les coeurs depuis les solitudes glacées du pôle jusqu'aux déserts enflammés de l'Arabie ?

    Je soutiens donc que mes deux vieilles dames sont tout aussi présentables que Corinne et que Julie. À coup sûr elles sont moins ennuyeuses, et c'est déjà quelque chose.

    Le moment est venu de vous faire un dernier aveu sur le compte de Mme Peyrus : c'est que ma digne propriétaire était non moins sourde et peut-être un peu plus bavarde que Mme Lecoq : toute la différence entre elles, c'est que Mme Peyrus avait une voix grave et nasillarde, tandis que Mme Lecoq avait une voix flûtée et grasseyante. Le siège du caquetage était, chez la première, dans les fosses nasales ; chez la seconde, dans la langue et les lèvres.

    Mme Peyrus palabrait, Mme Lecoq jabotait.

    Leur commune infirmité était devenue, grâce au hasard qui les avait réunies, un lien vraiment providentiel : car chacune d'elles, également hors d'état d'entendre ou de se taire, était également intolérable à toute autre personne qu'un sourd, et également incapable de supporter les intervalles de silence auxquels les bienséances de la conversation normale condamnent à tour de rôle chacun des interlocuteurs.

    Malgré les illusions que les sourds se font sur leur infirmité, les deux dames n'avaient pu se dissimuler, dès les premiers essais de conversation un peu suivie, qu'il ne fallait pas songer à s'entendre sérieusement.

    Également convaincues de l'inutilité absolue de toute tentative dans ce sens, mais également convaincues aussi qu'il leur était impossible de vivre sans parler, elles avaient passé outre ; et peu à peu, par un accord tacite que la force des choses avait établi entre elles, elles en étaient venues à échanger dans leurs visites des séries de propos quelconques sur les deux ou trois sujets qui formaient le répertoire de leurs pensées.

    Les gestes, les mines, dont chacune d'elles accompagnait son débit, leur servaient de renseignements vagues sur la teinte et le style du sujet traité par l'adversaire. Quant au sujet lui-même, il était déterminé de droit, pour celle des deux dames qui écoutait, par les quelques mots qu'elle parvenait à saisir à travers le murmure vague de la parole.

    Il résultait de tout cela des colloques insensés, puisque le simulacre de conversation auquel se livraient les deux vieilles dames ne reposait que sur une hypothèse démentie par le fait de leur irrémédiable et infranchissable surdité. Colloques d'autant plus insensés que neuf fois sur dix ce qu'elles entendaient était entendu de travers.

    Et pourtant, tout bien considéré, elles avaient raison. Le résultat était le même. Elles échangeaient des propos insignifiants, mais elles ne les entendaient pas : elles étaient ainsi garanties contre l'ennui réciproque qu'elles se seraient mutuellement causé. Mais elles parlaient, elles parlaient à volonté : elles avaient donc tous les avantages de la conversation sans en avoir à craindre les inconvénients. C'est ainsi, par exemple, qu'elles ne craignaient pas de se faire les confidences les plus intimes, les plus délicates, sûres qu'elles étaient de ne pas pouvoir être trahies.

    Je n'ai plus qu'à ajouter un renseignement utile, quoique d'une manière secondaire, à l'exposé des faits : c'est que la servante de Mme Lecoq avait dix-sept ans, qu'elle était blonde, jolie comme un coeur, et qu'elle se nommait Louison.

    Maintenant que tous les éléments de l'expérience sont en place, nous n'avons plus qu'à mettre en mouvement les deux appareils psychologiques dont nous venons de décrire les ressorts. Et il suffira pour cela de mettre en présence les dames Peyrus et Lecoq, car à peine se sont-elles aperçues que leurs langues se mettent en mouvement.

    Mme PEYRUS. - Bonjour, madame !
    Mme LECOQ. - Bonjour, madame Peyrus.
    Mme PEYRUS. - Vous êtes bien aimable d'être venue me voir.
    Mme LECOQ. - Merci. Et vous-même ?
    Mme PEYRUS. - Merci. Et vous-même ?
    Mme LECOQ. - Et M. Jules, comment va-t-il ?
    Mme PEYRUS. - Comment se portent le serin, la serine (souriant), les serineaux, les serinettes ?
    Mme LECOQ. - Tout ce que vous voudrez, combien en voulez-vous, de serviettes ? Vous avez donc du monde à dîner ? Eh bien, je vous en enverrai une douzaine ce soir par Louison.
    Mme PEYRUS. - Je vous remercie, mais aujourd'hui, vrai, je ne peux pas : je suis trop enrhumée. Je n'en suis pas moins bien sensible à votre aimable invitation.
    Mme LECOQ. - Louison ? Ne m'en parlez pas. Cette petite me fera mourir de chagrin. Enfin je ne peux pas réussir à obtenir qu'elle compte jusqu'à deux cents pour me faire cuire mes oeufs à la coque ; on...
    Mme PEYRUS. - J'en ai cinquante livres...
    Mme LECOQ. - ...dirait vraiment qu'elle fait exprès de les laisser durcir...
    Mme PEYRUS. - ... et ce qu'il y a de tout à fait extraordinaire, c'est qu'il n'y a pas là-dessus cent cocons jaunes...
    Mme LECOQ. - Oui, c'est justement ce que je lui disais encore tout à l'heure : «C'est extraordinaire de voir une fille intelligente comme vous ne pas pouvoir compter jusqu'à deux cents sans se tromper». Et vous concevez que ça ne peut pas aller : autant de fois elle se trompe, autant de fois elle recommence, si bien qu'un jour elle a laissé mes oeufs dix minutes dans l'eau bouillante. Ce n'étaient plus des oeufs, ma chère madame Peyrus, c'étaient des billes de billards. Vrai, j'avais envie de m'en servir pour raccommoder mes bas dessus, pour lui faire honte.
    - Mme PEYRUS. - Qu'ils diminuent dans l'eau bouillante ? Pas du tout, pas du tout, ma chère madame Lecoq : ils gonflent, au contraire ! L'eau bouillante tue la chrysalide, pauvre bête ! et fond la gomme naturelle qui colle le fil, sans cela on ne pourrait pas dévider la soie.
    Mme LECOQ. - Oh ! il faut que je vous raconte... Vraiment c'est à ne pas le croire, comme ces petites bêtes s'aiment ! Enfin, depuis deux jours, ils s'embrassent mais de vrais baisers, là, comme des personnes. Enfin vous me croirez si vous voulez, mais c'est au point que j'ai été obligée de couvrir la cage du côté qui fait face au fourneau, parce que Louison ne fait que les regarder. (D'un air mystérieux). Je suis sûre qu'avant un mois elle va pondre...
    Mme PEYRUS. - Comment ? Pondre ? Louison ? Je crains, chère madame, de m'être méprise sur le sens de vos paroles. Serait-il possible que cette jeune fille jusqu'à présent si pure et si chaste, eût tout à coup oublié ses devoirs ? Pour moi j'ai peine à le croire et, (Baissant les yeux.) à moins que vous n'ayez des raisons... des preuves... visibles... convaincantes... de son état, je ne doute pas que vous n'ayez été abusée par des apparences trompeuses.
    Mme LECOQ. - Des apparences trompeuses ? Oh ! pour ça il n'y a pas de danger, jamais elle n'a fait un oeuf clair. Maintenant, vous savez, les petits ne viennent pas toujours bien : il y en a qui sont plus délicats que les autres ; et puis enfin les accidents... Vous rappelez-vous ce petit qui est tombé dans le fromage à la pie ? Ah ! ça me fend le coeur quand j'y pense !(Elle pleure).
    Mme PEYRUS, pleurant. - Pauvre chère madame, vous en êtes donc bien sûr ?
    Mme LECOQ. - Comment, si j'en suis sûre ! (Essuyant vivement ses larmes et parlant avec une extrême volubilité). Ah ! qu'on a bien raison de dire qu'il ne faut s'en rapporter qu'à soit même pour le soin des enfants ! Car enfin, pauvres petits innocents, c'est comme des enfants, ces petits oiseaux à la mamelle. Il ne faut pas les perdre de vue une minute si on veut être sûr de les élever. Ah ! c'est une fameuse leçon pour moi allez !

    C'est cette malheureuse idée que j'ai eue de suspendre le nid en haut de la cage au lieu de le mettre au bas comme d'habitude. Car enfin moi j'avais cru bien faire en mettant le fromage à la pie au-dessous du nid, pour que les émanations fortifient les petits, n'est-ce pas ? Est-ce que je pouvais mettre ça dans une soucoupe, pour que le mâle vienne patouiller là-dedans avec son bec et ses pattes et aller tout saligoter dans la cage ? Est-ce que tout le monde à ma place n'aurait pas fait comme moi ? Vous concevez bien qu'une fois tombé dans la tasse à café, le petit ne pouvait pas sortir. Il sera tombé la tête la première dans le fromage.
    Mme PEYRUS. - Ah ! excusez-moi, chère madame, j'avais mal entendu : je croyais que vous me parliez de vos serins ! Ah ! par exemple, je ne sais vraiment où j'avais la tête (Elle rit). Excusez-moi, chère madame, n'est-ce pas ? Mais vous savez que j'ai l'oreille un peu dure.
    Mme LECOQ. - L'oseille aux oeufs durs ? Mais c'est très simple : vous épluchez votre oseille, vous la faites blanchir, vous la pilez, vous la passez à la petite passoire, vous la mettez dans une casserole avec beurre, bouquet garni et un jaune d'oeuf. Quand c'est cuit, vous posez dessus des quartiers d'oeufs durs. Un peu de jus de rôti ou de poulet ne fait pas de mal.
    Mme PEYRUS. - Oh ! je sais bien, chère madame, que vous avez l'esprit trop bien fait pour supposer que je veuille vous blesser. Allez ! je sais bien ce que c'est que les ennuis de bonnes, et feu M. Peyrus (devant Dieu soit son âme !) m'a donné plus d'un désagrément de ce côté-là. Mais ce qui est passé est passé : mal d'autrui n'est que songe, dit le proverbe, et ce proverbe a, ma foi, bien raison.
    Mme LECOQ. - Dieu voit son âme... Dieu voit sont âme... sans doute : mais le passé, comme vous le dites fort bien, le passé... Mme PEYRUS. - Oh ! si ! je vous assure que ça peut passer : j'en ai vu des exemples ; moi-même... (Elle parle à l'oreille de Mme Lecoq, qui n'entend pas un mot et qui fait de la tête des signes d'assentiment).
    Mme LECOQ, montrant le plafond. - Voilà pourtant un plafond que j'ai vu faire !
    Mme PEYRUS. - Je crois qu'il est sorti : il attend son inspecteur, qui doit arriver aujourd'hui. Le connaissez-vous ? C'est un homme, oh ! tout ce qu'on peut voir de plus distingué. Ma foi, ils sont bien ensemble, et quand ils se promènent tous deux sur le champ de foire, on dirait deux princes.
    Mme LECOQ. - Comment ! il attend d'être nommé inspecteur ? Mais il faut qu'il soit d'abord vérificateur ! À propos, est-il rentré ?
    Mme PEYRUS. - Mes cocons ? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, je croyais que vous me parliez de mon locataire.
    Mme LECOQ. - Croiriez-vous que l'autre dimanche, parce qu'il était arrivé cinq minutes en retard à la messe, la femme du maire le regardait avec un air de mépris ?
    Mme PEYRUS. - Mon vert-de-gris ? Je vous demande bien pardon, chère madame, je n'y étais pas du tout, pas du tout : je croyais que vous me parliez de mes cocons. J'espère en avoir pour cinquante francs à la fin de l'hiver. J'ai mis des plaques dans le petit cellier là à côté, parce que j'ai réfléchi que je pouvais placer mes provisions dans l'office.
    Ici les deux bonnes dames, excitées par ce petit caquetage préliminaire, s'assirent vis-à-vis l'une de l'autre, déployèrent leur ouvrage, et, les yeux baissés sur leur broderie, se mirent à parler toutes deux à la fois, d'où résultat le duo ci-après, que je transcris sans commentaires : Mme PEYRUS. - Il est bien certain qu'il n'est pas pos-
    Mme LECOQ. - Vous savez bien François, le messa-
    sible de voir un plus saint homme que M. le curé : Mon-
    ger pour Carsigny ? Il paraît qu'il est du dernier bien avec
    seigneur le lui a bien dit devant tout le monde le jour de
    la cuisinière du sous-préfet. Il lui a vu faire un gâteau
    la tournée pastorale : «Mon cher abbé, recueillez en ce
    au riz à la crème et à la confiture de groseille, avec des
    beau jour le fruit de vos soins pour ces chers enfants :
    fruits confits hachés et de l'angélique, que c'est à se lécher
    je vous bénis avec eux, et toute votre paroisse. (Elle
    les doigts. Aussi j'ai pris la recette par écrit, et je l'ai
    pleure). Mon Dieu ! qu'il est bon et qu'il a l'air distingué,
    chargé de m'acheter deux quarterons de fruits confits
    Monseigneur ! Et quelle bienveillance ! Quand on lui a
    assortis chez le pâtissier. Mon Dieu ! je sais bien que je
    eu dit que j'étais la plus ancienne dame de la congré-
    me prépare encore peut-être un déboire avec cette petite
    gation du Rosaire, croyez-vous que sa Grandeur a daigné
    Louison : mais que voulez-vous ? Tenez, Madame Peyrus,
    me donner sa croix à baiser ! Et concevez-vous que le
    cette fille-là me ferait mourir de chagrin, si je n'avais pas
    soir, après dîner, Monseigneur est entré chez moi pour
    mes serins : mais ces petites bêtes me consolent de tout.
    visiter mes vers à soie et qu'il a daigné les bénir ? Aussi
    Il n'est pas possible d'être plus aimables et mieux élevés.
    vous avez vu quelle récolte ! Et M. Jules, mon locataire,
    Enfin il y a des jours qu'on croirait qu'il ne leur manque
    quelle tenue ! Croiriez-vous que sa Grandeur n'avait ja-
    que la parole ! Aussi je veux leur acheter une cage toute
    mais vu travailler les vers à soie ? M. Jules lui a tout
    neuve à barreaux peints en vert : c'est beaucoup plus gai,
    expliqué, oh ! oui, avec une politesse, avec une grâce !
    ça leur rappelle leur pays, pauvres petits chéris ! Croyez-
    Enfin Monseigneur a dit à M. le curé qu'il n'en revenait
    vous que ça leur fasse beaucoup de peine d'être enfer-
    pas de voir un jeune homme si bien élevé et qui sait si
    més ? Mais quand on aime, madame Peyrus, on sup-
    bien expliquer les vers. En passant dans la cuisine, il a vu
    porte tout, n'est-il pas vrai ? et avec plaisir, encore ! Ah!
    trois grands bocaux de vert-de-gris...
    j'ai un nouveau plat...

    À ce moment l'envie de rire, que je comprimais depuis quelque temps, fut plus forte. J'eus un mouvement qui me fit perdre l'équilibre et je tombai lourdement du haut de la table.

    J'étais monté sur cette table afin de voir et d'entendre les deux vieilles dames à travers une lucarne qui donnait du cellier dans la salle à manger.

    Dans ma chute j'entraînai Louison, qui était aussi sur la table, table si étroite que j'avais été obligé de la soutenir par la taille pendant tout le temps que dura le colloque des deux dames.

    Cette double chute entraîna malheureusement un effet qui nous épouvanta tous deux, par la crainte des interprétations fâcheuses auxquelles aurait pu donner lieu notre présence simultanée et prolongée dans ce cellier obscur : cet effet fut que toutes les feuilles de cuivre déposées sur des tasseaux le long des murs tombèrent en imitant le fracas du tonnerre.

    Un moment se passa, moment bien court, mais pendant lequel toutes les conséquences de cet accident se déroulèrent à mes yeux avec la rapidité de l'éclair. Je vis Louison déshonorée, ma réputation perdue, ma carrière compromise, Cerceau-la-Toupie scandalisé, Mme Lecoq en fureur, Mme Peyrus en larmes.

    Mme Peyrus leva la tête, et la tournant vers Mme Lecoq :
    - Chère madame, lui dit-elle, est-ce qu'on n'a pas frappé ?
    - Je crois que oui, dit Mme Lecoq.
    Mme Peyrus posa son ouvrage, secoua son tablier, rajusta ses coques, et se tournant gracieusement vers la porte, elle dit en faisant une petite révérence :
    - Entrez !

    ********

    Eugène MOUTON, magistrat et écrivain français né à Marseille en 1823, décédé à Paris en 1902.
    Oeuvres principales : Les lois pénales en France (1868), Nouvelles et fantaisies humoristisques (1873 et 1876), Voyages et aventures du Marius Cougourdan,... (1879), Histoire de l'invalide à la tête de bois (1887).

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique