• Après la pluie, le beau temps

    LETTRES DE MADEMOISELLE PRIMEROSE

    Après la pluie, le beau temps......Comtesse de Ségur....

    À l’heure du dîner, M. Dormère fit prévenir ces dames par Pélagie qu’on les attendait pour dîner.

    « Dîner ! s’écria Mlle Primerose. Voilà qui est impudent, par exemple ! Dîner avec lui et son coquin de fils ! Attendez, je vais répondre à son invitation. »

    Elle prit une plume et écrivit :

    « Monsieur,

    « Votre nièce est très malade et ne dînera pas. Je me trouve aussi insultée que ma pauvre Geneviève. Il n’est pas dans nos usages que les victimes dînent avec leurs bourreaux.

    « Cunégonde Primerose. »

    Elle cacheta et envoya la lettre. M. Dormère la lut, fronça le sourcil, et la passa à son fils, qui rougit et la rendit sans mot dire. 

    « Dites à Mlle Primerose que je vais envoyer mon médecin à ma nièce. »

    Cinq minutes après, il reçut un second billet, ainsi conçu :

    « Monsieur,

    « Laissez-nous tranquilles ; je ne veux pas de médecin. Timeo Danaos et dona ferentes[1].

    « Cunégonde Primerose. »

    Il n’y eut pas d’autre message.

    Mlle Primerose disait vrai en écrivant à M. Dormère que Geneviève était malade. Elle refusa effectivement le dîner que lui servit Rame et que Mlle Primerose et Pélagie la pressaient de manger. Mlle Primerose le mangea seule, car l’indignation et le chagrin n’avaient pas diminué son appétit ; les deux billets qu’elle avait envoyés à M. Dormère étaient, disait-elle, un commencement de vengeance.

    « Je n’en resterai pas là ; il en verra bien d’autres. »

    Elle parlait, mais Geneviève n’apportait aucune attention à ses paroles ; elle souffrait de la tête et obtint non sans difficulté, à la fin de la journée, que Mlle Primerose la laissât seule avec sa bonne. La nuit fut d’une agitation affreuse ; vers le matin, Pélagie appela Rame, qui n’avait pas quitté la porte de sa jeune maîtresse, et lui demanda d’aller chercher le médecin. 

    « L’agitation ne fait qu’augmenter, dit-elle ; elle a de la fièvre ; il faut absolument qu’on fasse venir le médecin. Louez un cabriolet dans le village, mon pauvre Rame, afin de ne pas déranger les gens et les chevaux de M. Dormère, et ramenez avec vous le médecin ; ce sera plus tôt fait. »

    Rame jeta un regard douloureux sur sa jeune maîtresse et sortit avec empressement. Une heure s’était à peine écoulée qu’il rentrait avec le médecin.


    M. Bourdon.

    Mlle Geneviève est malade ? Qu’a-t-elle donc ?


    Pélagie.

    Elle est bien malade, monsieur ; toute la nuit elle a été dans une agitation qui m’a fait peur.


    M. Bourdon.

    A-t-elle eu une frayeur, une impression violente ?


    Pélagie.

    Oh oui ! monsieur, terrible, affreuse ! Elle a été longtemps sans connaissance, et elle n’a pas retrouvé de calme, depuis. »

    M. Bourdon lui tâta le pouls. « Une fièvre terrible. — La tête est brûlante. — Elle a des mouvements nerveux. — Parle-t-elle ? Vous reconnaît-elle ?


    Pélagie.

    Elle parle beaucoup, mais elle ne dit rien de suivi. Depuis quelque temps elle ne semble pas me reconnaître. »

    Pélagie pleurait ; le médecin, qui était un brave homme, parut touché. Il examina encore  attentivement la malade ; elle recommença ses paroles entrecoupées. Celles qui revenaient le plus souvent étaient : « Malheureuse ! c’est ton Rame ! » Elles lui causaient toujours un redoublement de sanglots et de gémissements plaintifs. — Puis elle criait :

    « Mon oncle !… Rame ! Rame en prison ! Chassez cet infâme !… Chassez-le, c’est un monstre ! Il ne parle pas… Il veut me tuer. »

    M. Bourdon, surpris de ces paroles incohérentes mais significatives, questionna encore Pélagie, dont les réponses embarrassées lui prouvèrent qu’il y avait un mystère qu’elle ne voulait pas lui faire connaître. Il restait fort incertain, ne connaissant pas la cause précise du mal et ne sachant quel remède y apporter, lorsque Mlle Primerose vint à son secours. Elle avait entendu le bruit d’une voiture, elle avait reconnu la voix de Rame, et elle craignait que Geneviève ne fût plus mal. Apercevant le médecin, elle questionna Pélagie, qui lui raconta comment s’était passée la nuit et qu’elle avait jugé nécessaire d’avoir l’avis du médecin.


    Mademoiselle Primerose.

    Pensez-vous qu’il y ait du danger, Monsieur ?


    M. Bourdon.

    Je ne puis encore rien dire, Madame ; comme j’ignore ce qui a amené la maladie, je ne puis agir qu’avec la plus grande précaution et, comme on dit, en tâtonnant.


    Mademoiselle Primerose.

    Comment ? Pélagie ne vous a pas raconté ?…  


    Pélagie.

    J’ai dit que Mademoiselle avait eu une grande commotion, je n’ai pas cru devoir en dire davantage.


    Mademoiselle Primerose.

    Est-il possible de faire des mystères au médecin ! Heureusement que je suis là pour réparer votre discrétion exagérée. »

    Mlle Primerose raconta alors à M. Bourdon tout ce qui s’était passé, depuis l’agitation du déjeuner jusqu’à la terrible accusation et la menace qu’avait formulée M. Dormère, dont elle flétrit avec animation l’odieuse conduite ; sans accuser directement Georges, elle parla de lui comme d’un misérable, digne de tout mépris ; elle ajouta que M. Dormère voulait lui faire épouser sa nièce, mais que Geneviève n’y consentirait jamais vu qu’elle le détestait et le méprisait profondément.

    M. Bourdon tira du récit de Mlle Primerose une conclusion peu favorable à Georges et à M. Dormère. Peut-être soupçonna-t-il ce que Mlle Primerose avait deviné, mais il n’en laissa rien paraître ; il remercia Mlle Primerose de sa confiance et lui promit la plus grande discrétion.


    Mademoiselle Primerose.

    Je ne vous demande pas du tout la discrétion que vous me promettez ; parlez, racontez, commentez, ce sera pour le mieux.


    M. Bourdon.

    Mais, Madame, peut-être que cette histoire ébruitée ferait quelque tort à Mlle Geneviève.  


    Mademoiselle Primerose.

    Tort ! à Geneviève ! Elle est assez connue pour ne pas craindre qu’on l’accuse d’une chose aussi ridicule que favoriser le vol d’un bon et fidèle serviteur comme Rame ; personne ne croira qu’un ange comme elle, qui a quatre-vingt mille livres de rente, qui est charmante, qui a plus d’argent qu’elle n’en a besoin, qui a été élevée par moi, fasse la sottise de laisser voler son oncle, et si bêtement encore. Il faut être imbécile comme M. Dormère pour faire une supposition pareille. Vous comprenez maintenant, docteur, la terrible impression qu’elle a dû ressentir : voyez ce que vous avez à faire.


    M. Bourdon.

    Je vais lui prescrire une potion calmante, et si ce moyen innocent ne suffit pas, je la saignerai avant dîner et vous lui mettrez des sinapismes aux pieds. »

    M. Bourdon écrivit une ordonnance, recommanda qu’on donnât de l’air, qu’on entretînt de l’humidité à la tête au moyen d’eau fraîche, et qu’on lui donnât de l’eau froide pour toute boisson.

    Rame ramena le médecin chez lui et alla prendre chez le pharmacien la potion prescrite.

     

     

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  • L’Amour de la vie

    L’Amour de la vie.....Jack London..écrivain américain (1876 – 1916)

    Alors qu’ils descendaient le long de la berge en boitant douloureusement, l’homme qui marchait le premier chancela soudain parmi les rochers. Tous deux étaient fatigués et faibles ; leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des courroies à leurs épaules : d’autres sangles qui leur passaient sur le front aidaient à soutenir le fardeau. Chaque homme portait un fusil et marchait plié en deux, les épaules en avant, la tête penchée, les yeux à terre.

    — Si seulement j’avais deux cartouches… Dire que notre réserve est là-bas, enfouie dans notre cache, dit le second homme.

    Sa voix était atone et lugubre. Il parlait sans enthousiasme ; l’autre qui traversait en boitant le courant écumant et laiteux, parmi les rochers, ne répondit pas.

    Son compagnon le suivit sur les talons. Ils n’avaient pas enlevé leurs chaussures. L’eau était si froide que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s’engourdirent. À certains endroits, l’eau atteignait leurs genoux et tous deux chancelaient en cherchant où mettre le pied.

    Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque mais reprit son équilibre d’un violent effort ; au même instant, il cria de douleur. Il se sentit faible et la tête lui tourna ; tandis qu’il titubait, il étendit sa main libre comme s’il cherchait un support dans le vide. Une fois d’aplomb, il avança mais glissa de nouveau et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l’autre qui pas une fois n’avait tourné la tête.

    Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s’il se consultait, puis il cria :

    — Bill, je me suis foulé la cheville.

    Bill, sans un regard derrière lui, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L’homme le vit s’en éloigner, et quoique son visage fût aussi dénué d’expression qu’auparavant, ses yeux étaient semblables à ceux d’une biche blessée.

    Son compagnon monta en boitant la berge opposée, et continua son chemin droit devant lui, sans se retourner. L’homme qui était encore au milieu du courant le regarda. Ses lèvres tremblèrent un peu, sa langue sortit pour les humecter et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement.

    — Bill ! cria-t-il.

    C’était le cri implorant d’un homme en détresse, mais Bill ne bougea pas la tête : l’autre le regarda s’éloigner ; il boitait grotesquement et titubait, en montant d’un pas indécis la pente douce qui allait rejoindre la ligne délicate que la petite colline traçait à l’horizon. Ses yeux suivirent Bill jusqu’au moment où il eut atteint la crête et disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.

    Près de l’horizon, le feu du soleil couvait, obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes, mais qui donnaient une impression de masse et de densité intangible et sans contour.

    L’homme sortit sa montre en portant tout son poids sur une jambe. Il était quatre heures, et comme on se trouvait aux environs des derniers jours de juillet ou du 1er août, il ignorait la date précise à une semaine près, il savait que le soleil devait marquer approximativement le nord-ouest.

    Il regarda vers le sud ; il savait que quelque part, derrière ces hauteurs mornes, il y avait le lac du Grand-Ours ; il savait aussi que dans cette direction, le redoutable cercle arctique coupait son chemin au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivière Coppermine qui à son tour coulait vers le nord et se vidait dans le golfe du Couronnement et dans l’océan Arctique. Jamais il n’y était allé, mais un jour il avait étudié cette région sur une carte de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

    Son regard compléta le cercle autour de lui : ce n’était pas un spectacle réjouissant. Partout, la ligne douce de l’horizon, les collines toutes basses. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, ni herbe, rien qu’une désolation terrible à cause de son immensité. Cette vue mit promptement la frayeur dans ses yeux.

    — Bill ! murmura-t-il une fois, puis une fois encore, Bill !

    Toujours debout dans l’eau laiteuse, il se sentit tout petit comme si l’immensité pesait sur lui avec une force écrasante, et le broyait brutalement de son calme terrifiant.

    Il commença à trembler comme dans un accès de fièvre si bien que sa carabine tomba de sa main en l’éclaboussant. Cet incident le ramena à lui-même : il lutta contre sa peur, se ressaisit et, tâtonnant dans l’eau, retrouva son arme. Il reporta le poids de son fardeau sur l’épaule gauche afin d’alléger en partie la cheville démise. Puis il s’avança doucement et prudemment vers la berge tout en grimaçant de douleur.

    Il ne s’arrêta pas. Avec un désespoir proche de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de remonter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais à la crête, il découvrit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau il lutta contre sa frayeur, la surmonta, fit peser sa charge plus encore sur l’épaule gauche et clopin-clopant descendit la pente.

    Le fond de la vallée était saturé d’eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. À chaque pas, l’eau giclait de dessous ses semelles et chaque fois qu’il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit de succion comme si la mousse lâchait prise à regret. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l’autre homme en empruntant les petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d’îles de cette mer de mousse.

    Il était seul, mais pas égaré. Il savait que plus loin, il arriverait dans la zone où les pins et les sapins morts, minuscules et rabougris, bordaient la rive d’un petit lac ; c’était le titchinnichilie dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n’était pas laiteuse. On y trouvait des roseaux, cela il se le rappelait bien, mais pas de bois ; il la suivrait jusqu’au point où le premier filet d’eau sort de la colline. Il traverserait cette colline et atteindrait la source d’une autre rivière qui s’en va vers l’ouest et qu’il longerait jusqu’à son confluent avec le fleuve Dease : là il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d’un amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout ce qui est nécessaire pour tuer et attraper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine, pas beaucoup, un morceau de lard et des haricots.

    Bill l’attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease vers le sud jusqu’au lac du Grand-Ours. Ils iraient au sud, traverseraient le lac et gagneraient le Mackenzie et toujours vers le sud ils continueraient alors que l’hiver les poursuivrait en vain ; que la glace se formerait dans le creux des rives et qu’au fil des jours l’air deviendrait plus froid et plus mordant. Et ils iraient à un poste de la baie d’Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux et où il y a des vivres à foison.

    Telles étaient les pensées de l’homme alors qu’il poussait de l’avant. Mais s’il luttait de son corps, il luttait autant de son esprit, tâchant de se persuader que Bill ne l’avait pas abandonné, que Bill sûrement l’attendrait à la cache. Il était forcé de penser cela, sinon il eût été inutile de lutter et il se serait couché pour mourir. Et pendant que le globe obscurci du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il se représentait, pas à pas, leur fuite devant l’hiver menaçant. Et il énumérait dans son esprit toutes les provisions que contenait la cache et les vivres du comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

    Ça faisait deux jours qu’il n’avait pas mangé ; depuis plus longtemps encore il n’avait pas mangé à sa faim. Souvent il se baissait et ramassait les baies pâles de muskeg, les mettait dans sa bouche, les mâchait et les avalait. Une baie de muskeg est un grain enfermé dans un peu d’eau ; l’eau fond dans la bouche et le grain mâché est sur et amer. L’homme savait que les baies ne possèdent aucune valeur nutritive, mais il les mâchait patiemment avec un espoir qui, plus fort que la science, défiait l’expérience.

    À neuf heures il heurta son orteil à l’arête d’un rocher, chancela et tomba d’éreintement et de faiblesse. Il resta couché sur le côté, sans mouvement ; puis il se dégagea des courroies de son fardeau et se mit maladroitement sur son séant. Il ne faisait pas encore noir, et à la lueur du crépuscule, il se traîna parmi les rochers pour trouver des lambeaux de mousse sèche. Après en avoir ramassé un tas, il construisit un feu, un feu qui couvait sans force, et mit à bouillir de l’eau dans un pot de fer-blanc.

    Il défit son fardeau et son premier soin fut de compter ses allumettes : il en avait soixante-sept ; il les compta trois fois pour plus de sûreté. Il les divisa en plusieurs lots qu’il enveloppa dans du papier huilé, puis mit un paquet dans sa blague à tabac vide, un autre dans la coiffe de son chapeau déformé, un troisième sous sa chemise, contre sa poitrine : quand il eut fini, la terreur le prit ; il défit les trois paquets et les compta encore une fois. Il y en avait toujours soixante-sept.

    Il sécha ses chaussures mouillées, près du feu, les mocassins étaient des loques flasques ; les chaussettes coupées dans des couvertures de laine étaient trouées par endroits, et ses pieds à vif saignaient. Sa cheville l’élançait, il l’examina ; elle s’était enflée et était devenue de la grosseur de son genou. Il déchira une longue bande de l’une de ses deux couvertures et l’enroula serré autour de la cheville. Il découpa d’autres bandes dont il entoura ses pieds en guise de chaussettes et de mocassins. Puis il but le pot d’eau chaude, remonta sa montre et se coula sous ses couvertures.

    Il dormit comme un mort. L’obscurité courte du milieu de la nuit vint et disparut ; le soleil se leva au nord-est, du moins le jour parut dans cette direction, car le soleil était caché par des nuages gris.

    À six heures, il s’éveilla, couché sur le dos. Il regarda droit vers le ciel gris et sut qu’il avait faim. Comme il se tournait sur son coude, il fut surpris d’entendre un ronflement sonore et vit un caribou mâle qui le regardait avec une curiosité alerte. L’animal n’était pas à plus de vingt mètres ; instantanément l’homme vit un filet savoureux de caribou chantant et grillant sur le feu. Machinalement, il tendit la main vers le fusil vide, visa et pressa la détente. Le caribou renâcla et s’enfuit ; les sabots résonnaient et claquaient parmi les rochers tandis qu’il détalait.

    L’homme jura et jeta le fusil loin de lui ; il gémit tout haut lorsqu’il essaya de se mettre sur ses pieds. C’était une tâche difficile et lente ; ses jointures étaient comme des mécanismes rouillés, jouaient dans leurs alvéoles avec beaucoup de frottement : chaque flexion, chaque raidissement ne pouvait s’accomplir que grâce à un effort de volonté. Une fois sur ses pieds, il lui fallu une minute ou deux pour se mettre droit.

    Il se traîna vers un petit monticule et regarda devant lui. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, rien qu’une mer de mousse grise à peine coupée par des rochers gris, de petits lacs et des ruisseaux gris. Le ciel était gris : il n’y avait ni soleil ni espoir de soleil. Il n’avait pas idée où était le nord et il avait oublié la direction qu’il avait prise la nuit précédente pour arriver à cet endroit. Mais il n’était pas perdu, il le savait. Il parviendrait bientôt « au pays des petits bâtons » ; il avait le sentiment que c’était quelque part vers la gauche, pas loin, qui sait, juste de l’autre côté de la première colline basse.

    Il revint sur ses pas pour mettre son bagage en ordre pour la route. Il s’assura de la présence des trois différents paquets d’allumettes, mais sans s’attarder cette fois à les compter. Mais il hésita, incertain, au sujet d’un sac bien bourré, en peau d’élan qui pourtant n’était pas volumineux, il pouvait le cacher sous ses deux mains ; il savait qu’il pesait quinze livres, autant que le reste du bagage. Ce sac le tourmentait. Finalement, il le posa de côté et se mit à rouler son paquetage. Il s’arrêta pour regarder le sac de cuir qu’il ramassa à la hâte, en jetant tout autour de lui un regard méfiant, comme si la désolation allait le lui voler. Quand il se mit sur ses pieds pour commencer la marche chancelante de la journée, le sac faisait partie du bagage qu’il avait sur le dos.

    Il alla vers la gauche, en s’arrêtant de temps à autre pour manger des baies de muskeg. Sa cheville était ankylosée, il boitait plus bas, mais la douleur n’était rien, comparée à celle de son estomac. Les tiraillements de la faim étaient aigus et le mordaient sans relâche si bien qu’il ne pouvait pas fixer son esprit sur la route à suivre pour gagner le « pays des petits bâtons ». Les baies de muskeg rendaient douloureux sa langue et son palais.

    Il arriva dans une vallée où les « ptarmigans » (sorte de coq de bruyère) de rocher se levaient des muskeg et de l’arête des rocs avec un bruissement d’ailes et en criant : « ker, ker, ker ». Il leur lança des pierres, mais ne put les atteindre ; il posa son bagage et les poursuivit comme un chat poursuit un moineau. Les rochers aigus coupèrent ses pantalons jusqu’à ses genoux, qui étaient couverts de sang. Mais cette douleur était plus supportable que celle de la faim. Il se roula dans la mousse mouillée ; ses vêtements furent trempés et il se gela le corps ; mais il ne s’en aperçut pas, tant sa quête fébrile pour trouver à manger était grande. Et chaque fois les ptarmigans se levaient, voletaient devant lui jusqu’à ce que leurs « ker, ker, ker » deviennent pour lui une moquerie ; il les maudit et tout haut leur jeta leur propre cri.

    Une fois, il rampa vers un oiseau qui devait dormir : il ne l’aperçut que quand la bête se leva de son coin de rocher et lui frappa la figure. Aussi surpris que le ptarmigan, il tenta de le saisir et seules trois plumes de sa queue lui restèrent dans les mains. Pendant qu’il le regardait voler, il l’injuria, comme si l’oiseau l’avait offensé. Puis il revint sur ses pas et reprit son bagage.

    À mesure que le jour avançait, il arriva dans des vallées où le gibier était plus abondant. Une bande de caribous comptant une vingtaine d’animaux passa à portée de carabine, un supplice de Tantale. Il sentit un désir fou de les poursuivre, certain de pouvoir les atteindre. Un renard noir vint de son côté ; il portait un ptarmigan dans la gueule. L’homme hurla : c’était un cri terrible, mais le renard, bondissant de frayeur, ne lâcha pas sa proie.

    Tard dans l’après-midi, il suivit un ruisseau, blanc de chaux, qui courait au travers de minces bouquets de joncs épars. Saisissant ces joncs fermement près de la racine, il tira dessus ; on aurait dit une pousse d’oignon pas plus grosse qu’un clou à ardoises.

    C’était tendre et ses dents l’entamaient avec un broiement qui promettait un régal. Mais les fibres étaient résistantes, des filaments filandreux saturés d’eau et, comme les baies, sans aucune valeur nutritive. Il se débarrassa de son bagage et alla sur les genoux et sur les mains parmi les joncs en ruminant comme un bovidé.

    Il était harassé et souhaitait souvent se reposer, se coucher et dormir ; mais il était continuellement poussé, non pas tant par le désir de gagner le « pays des petits bâtons » que par la faim. Dans les petites mares il chercha des grenouilles et fouilla la terre avec ses ongles pour y trouver des vers alors qu’il savait très bien que ni grenouilles ni vers n’existaient si loin vers le nord.

    Il regarda en vain dans chaque mare. Enfin, vers le crépuscule, il découvrit dans l’une d’elles un poisson solitaire, pas plus gros qu’un véron. Il plongea son bras jusqu’à l’épaule, mais le manqua. Il le chercha des deux mains et remua la boue laiteuse du fond. Dans son ardeur, il tomba dans la mare et se trempa jusqu’à la ceinture. Puis, l’eau devint trop trouble pour lui permettre de voir le poisson, et il lui fallut attendre qu’elle se fût éclaircie.

    Il renouvela la poursuite jusqu’au moment où l’eau redevint boueuse, mais il ne pouvait attendre davantage ; il déboucla son seau de fer-blanc et commença à vider la mare. Tout d’abord, il travailla avec tant d’ardeur qu’il s’éclaboussa, et jeta l’eau trop près, de sorte qu’elle retournait à la mare. Puis il fit preuve de plus de méthode et essaya de rester calme malgré son cœur qui battait contre ses côtes et ses mains tremblantes. Au bout d’une demi-heure, la mare était presque à sec : il n’y restait plus une tasse d’eau. Pas de poisson.

    Il trouva parmi les pierres une crevasse cachée par laquelle le poisson s’était échappé dans une mare voisine plus grande, qu’il n’aurait pas vidée en un jour et une nuit. S’il avait su l’existence de la crevasse, il aurait pu la boucher à l’aide d’une pierre dès le commencement et il aurait attrapé le poisson.

    À cette pensée il s’affaissa sur la terre humide. Il pleura doucement, puis tout haut, à la désolation impitoyable qui l’entourait, et longtemps après il fut secoué par de gros sanglots sans larmes.

    Il alluma un feu et se chauffa en buvant des quarts d’eau chaude, puis installa son camp sur un rebord de rocher comme il l’avait fait la nuit précédente. Son dernier acte fut de voir si ses allumettes étaient sèches et de remonter sa montre. Les couvertures étaient humides. Sa cheville avait des élancements douloureux. Mais il ne savait qu’une chose : il avait faim ; et durant son sommeil agité, il rêva de fêtes, de banquets et de mets présentés de toutes les façons imaginables.

    Il se réveilla transi et défaillant. Il n’y avait pas de soleil. Le gris du ciel et de la terre était devenu plus foncé, plus profond. Un vent âpre soufflait et les premières nappes de neige blanchissaient le sommet des collines. Autour de lui, l’air s’était épaissi et avait blanchi alors qu’il faisait encore bouillir de l’eau. C’était de la neige mêlée de pluie, dont les flocons étaient larges et inconsistants. D’abord ils fondirent au contact de la terre ; mais il en tomba tant que le sol en fut couvert. Le feu s’éteignit et la provision de mousse sèche fut perdue.

    Ce fut pour lui le signal de remettre le bagage sur son dos et de partir, il ne savait pas pour où. Il ne songeait pas au « pays des petits bâtons », ni à Bill, ni à la cache sous le canot retourné, près de la Dease. Il était subjugué par le mot Manger. Il était fou tellement il avait faim. Il ne prenait pas garde à la direction qu’il suivait pourvu qu’elle menât toujours par le fond des petites vallées. Il traversa un champ de neige pour arriver aux baies de muskeg et c’est à tâtons qu’il trouva les roseaux qu’il tira par les racines. Mais cette nourriture n’avait aucun goût et ne le satisfit point. Il découvrit une herbe aigre et mangea toute la partie supérieure, ce qui était peu, car la plante rampante disparaissait sous quelques centimètres de neige.

    Ce soir-là, il n’eut ni feu, ni eau chaude et se coula sous la couverture pour dormir d’un sommeil agité par la faim.

    La neige se changea en pluie froide, il se réveilla maintes fois car il la sentait tomber sur sa figure. Le jour vint, un jour gris et sans soleil. La pluie avait cessé, l’acuité de sa faim avait disparu. La sensibilité, en ce qui concernait le désir de manger, était tarie. Il sentait dans ses entrailles une souffrance sourde et profonde, mais cela ne le tourmentait plus autant. Il était devenu plus raisonnable et, une fois encore, le « pays des petits bâtons » éveillait son intérêt ainsi que la cache près de la rivière Dease.


    Il déchira le reste d’une de ses couvertures, en fit des bandes qu’il enroula autour de ses pieds en sang. Il resserra le bandage de sa cheville blessée et se prépara pour une journée de marche. Lorsqu’il refit son bagage, il hésita longtemps en regardant le sac bien bourré, en peau d’élan, mais à la fin le prit avec lui.

    La neige avait fondu sous l’effet de la pluie, et les crêtes des collines seules montraient une blancheur. Le soleil avait disparu, l’homme arriva à s’orienter sans ignorer pourtant qu’il s’était égaré. Peut-être dans son vagabondage des jours précédents avait-il appuyé trop sur la gauche. Maintenant il alla vers la droite afin de reprendre la bonne direction, au cas où il se serait trompé.

    Si les tiraillements de la faim n’étaient plus si aigus, il constata qu’il était toujours faible. Il lui fallait s’arrêter souvent pour reprendre haleine, alors il s’attaquait aux baies de muskeg et aux mottes de roseaux.

    Sa langue lui parut sèche, enflée et comme couverte de poils : il avait un goût amer dans la bouche. Son cœur lui donna de grandes inquiétudes ; après quelques minutes de marche, il commençait à battre à grands coups répétés, puis à bondir en une série de pulsations douloureuses qui l’étouffaient, l’affaiblissaient et lui donnaient le vertige.

    Au milieu de la journée, il trouva deux petits poissons dans une grande mare. Il était impossible de la vider ; mais comme il était plus calme maintenant il arriva à les attraper avec son seau de fer-blanc. Ils n’étaient pas plus longs que son petit doigt, mais il n’avait pas grand faim. La douleur sourde de ses entrailles s’était émoussée et affaiblie ; il lui semblait que son estomac s’était endormi. Il mangea le poisson cru, en le mâchant avec grand soin, car manger était un acte de pure raison. Même sans éprouver le désir de manger, il savait qu’il lui fallait manger pour vivre.

    Le soir, il attrapa encore trois poissons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du matin. Le soleil avait séché des lambeaux de mousse ; il put se réchauffer avec de l’eau chaude. Il n’avait pas fait plus de quinze kilomètres ce jour-là : le jour suivant, marchant quand son cœur le lui permettait, il n’en fit pas plus de sept. Mais son estomac endormi ne lui donna pas la moindre inquiétude.

    Il se trouvait dans un pays nouveau : des caribous commençaient à se montrer fréquemment, ainsi que des loups. Souvent leurs hurlements s’élevaient au milieu de la désolation ; une fois il en vit trois s’enfuir devant lui.

    Une autre nuit, puis le matin : comme il était capable de raisonner, il dénoua le lien de cuir qui fermait le sac en peau d’élan. De l’ouverture coula un filet jaune de poudre d’or et de pépites. Il partagea son magot à peu près en deux moitiés, cacha l’une sous un rocher, enveloppée dans un morceau de couverture, et remit l’autre dans le sac. Il commença à se servir des morceaux de sa dernière couverture pour bander ses pieds. Il garda son fusil, car il y avait des cartouches dans la cache près de la rivière Dease.

    Au cours de cette journée de brouillard, la faim se réveilla de nouveau en lui. Il était très faible et souffrait de vertiges qui parfois le rendaient aveugle. Il n’était pas rare maintenant qu’il chancelât et tombât ; et une fois il s’écroula en plein sur un nid de ptarmigans. Quatre jeunes venaient d’y éclore la veille, fragments de vie pantelante qui ne formeraient qu’une bouchée. Il les mangea gloutonnement en les mettant vivants dans sa bouche et les broya entre ses dents comme des coquilles d’œufs. La mère vola autour de lui en criant ; il se servit de son fusil comme d’une massue pour l’assommer, mais elle se maintint hors de portée. Il lui jeta des pierres et par hasard lui cassa une aile. Alors elle s’enfuit en voletant ; son aile brisée battait lamentablement, tandis que l’homme se lançait à sa poursuite.

    Les petits n’avaient fait qu’aiguiser son appétit. Il sautillait et clopin-clopant, à cause de sa cheville, lançait des pierres et parfois jetait des cris rauques. Parfois il allait silencieux, se ramassait, renfrogné et patient quand il tombait, ou se frottait les yeux de ses mains quand le vertige menaçait de le prendre.

    La poursuite le mena dans un terrain marécageux, au fond de la vallée, et il aperçut des empreintes dans la mousse molle. Ce n’étaient pas les siennes, il en était sûr ; donc ce devaient être celles de Bill. Mais il ne pouvait pas s’arrêter, car l’oiseau fuyait toujours : il l’attraperait d’abord puis reviendrait pour reconnaître les empreintes.

    Il fatigua la « bête », mais se fatigua aussi lui-même. Elle était couchée sur le côté, haletante, il était couché sur le flanc, haletant, à quatre mètres de distance, incapable de ramper vers elle. Et tandis qu’il reprenait des forces, elle en reprit en même temps ; l’oiseau voleta hors de portée au moment où la main rapace de l’homme allait le saisir. La chasse recommença : la nuit survint et la mère ptarmigan s’échappa. Son bagage toujours sur le dos, il trébucha de faiblesse et, tombant la tête en avant, il se coupa la joue.

    Pendant longtemps, il ne bougea plus, puis il roula sur le côté, remonta sa montre et resta là couché jusqu’au matin.

    Un autre jour de brouillard. La moitié de sa couverture lui avait servi à faire des pansements pour ses pieds. Il ne put retrouver les traces de Bill, cela ne faisait rien ; sa faim le poussait avec trop de force ; pourtant il se demandait si Bill lui aussi était perdu.

    La fatigue causée par sa charge devenait insupportable ; il partagea de nouveau l’or ; cette fois, il se contenta de verser la moitié sur le sol. L’après-midi, il jeta le reste. Il ne gardait plus qu’une demi-couverture, le seau de fer-blanc et sa carabine.

    Une hallucination commença à le saisir : il était persuadé qu’il lui restait une cartouche oubliée dans le magasin de son fusil ; d’autre part il savait que l’arme était vide, mais l’hallucination persistait. Pendant des heures il la combattit, puis vérifia le chargeur et constata qu’il était bien vide. Le désappointement fut aussi amer que s’il avait réellement espéré trouver une cartouche.

    Il continua sa marche pendant une demi-heure lorsque l’hallucination recommença. Il lutta de nouveau ; il lui fallut vérifier une fois encore le magasin de sa carabine, rien que pour se convaincre. Par moment, l’esprit au loin, il continuait à marcher, tel un automate, tandis que des idées étranges et des lubies lui rongeaient le cerveau comme des vers. Mais ces divagations étaient de courte durée car les angoisses de la faim mordante le rappelaient sans cesse à la réalité.

    Il fut tiré d’une de ces rêveries par un spectacle qui faillit le faire s’évanouir. Il tourna sur lui-même et chancela comme un homme ivre qui se retient de tomber. Devant lui, il y avait un cheval… un cheval ! Il ne pouvait en croire ses yeux, car ils étaient voilés d’un épais brouillard troué de points de lumière brillants. Il les frotta furieusement pour rendre sa vision plus claire et vit non pas un cheval mais un grand ours brun. L’animal l’étudiait avec une curiosité belliqueuse.

    L’homme avait presque épaulé sa carabine avant d’être revenu à la réalité : il l’abaissa et sortit son couteau de chasse de la gaine ornée de perles qui pendait à sa hanche. Devant lui, il y avait de la viande… la vie. Il fit glisser son pouce le long du fil de la lame ; elle était bien aiguisée. Il allait se précipiter sur la bête et la tuer. Mais son cœur recommença à le prévenir par ses battements, ses bonds fous et une série de palpitations : un étau de fer semblait lui presser le front, le vertige lui montait au cerveau.

    Son courage désespéré fut chassé par un grand sursaut de peur : faible comme il était, que ferait-il si l’animal l’attaquait ? Il se redressa de toute sa hauteur, serrant son couteau, les yeux braqués sur l’ours. L’animal fit gauchement deux pas en avant, se mit sur ses pattes de derrière et essaya un grognement. Si l’homme s’enfuyait, il le poursuivrait ; mais l’homme ne s’enfuit pas, animé soudain du courage de la frayeur. Lui aussi grognait, sauvagement, furieusement, donnant voix à la peur, cette sœur de la vie qui repose enroulée autour des racines les plus profondes de l’existence.

    L’ours s’éloigna de côté, grognant des menaces, étonné de cette créature mystérieuse qui apparaissait, debout et sans peur. Mais l’homme ne bougea pas ; il se tint comme une statue en attendant que le danger fût passé ; alors il succomba aux tremblements et tomba sur la mousse humide.

    Il se ressaisit, et continua, rempli à présent d’une autre frayeur. Ce n’était plus l’effroi de mourir passivement du manque de nourriture, mais bien la peur d’être anéanti de façon violente avant que la faim n’eût détruit le dernier souffle qui soutenait en lui le désir de vivre. Il y avait les loups : leurs hurlements traversaient la désolation, et semblaient tisser l’air même en un voile menaçant, si tangible que l’homme se surprit, les bras levés comme pour le repousser loin de lui telles les parois d’une tente abattue par le vent.

    De temps à autre, les loups traversaient son chemin en troupes de deux et de trois ; mais ils passaient à distance. Ils n’étaient pas en nombre suffisant ; d’ailleurs ils chassaient le caribou qui ne se bat pas, tandis que cette étrange créature qui marchait debout aurait pu griffer et mordre.

    Tard dans l’après-midi il trouva des os épars, à l’endroit où les loups avaient tué. Ces restes avaient été une heure auparavant un jeune caribou beuglant, courant et plein de vie. Il regarda les os nettoyés et polis, encore rosés de cellules de vie qui n’étaient pas encore mortes. Était-ce possible qu’il subisse le même sort avant la fin du jour ? C’était ça la vie ? Une chose vaine et fugitive. Seule la vie fait souffrir, il n’y a pas de souffrance dans la mort. Mourir, c’était dormir, c’était la fin, le repos. Alors pourquoi n’était-il pas satisfait de mourir ?

    Mais ses réflexions ne durèrent pas longtemps. Assis dans la mousse, un os dans la bouche, il suçait les bribes de vie qui le coloraient encore légèrement de rose. Le goût agréable de la viande, à peine prononcé et fugitif comme un souvenir, le rendit fou. Il ferma les mâchoires sur l’os et broya : parfois l’os se brisait, parfois c’étaient ses dents. Puis il cassa les os entre des pierres, les moulut en une bouillie qu’il avala. Dans sa hâte, il se broya les doigts et malgré cela trouva le temps de s’étonner du fait que ses mains ne le faisaient pas beaucoup souffrir.

    Vinrent des jours terribles de neige et de pluie. Il ne savait pas quand il avait campé, quand il s’était remis en route ; il voyageait la nuit autant que le jour. Il se reposa chaque fois qu’il tombait, se traîna pour poursuivre son chemin chaque fois que la vie mourante qui était en lui se rallumait et brûlait un peu plus. En tant qu’homme, il ne luttait plus ; c’était la vie qui ne voulait pas cesser et qui le poussait de l’avant. Il ne souffrait pas ; ses nerfs s’étaient émoussés, paralysés, alors que son cerveau était rempli de visions étranges et de rêves délicieux.

    Cependant il suçait et mâchait les os broyés du jeune caribou dont il avait ramassé et emporté les plus petits débris. Il ne traversa plus ni collines ni monts, mais suivit instinctivement un grand fleuve, qui coulait dans une vallée large et peu profonde. Il ne vit ni le fleuve, ni la vallée ; il ne vit rien, sinon des visions. Son âme et son corps se traînaient côte à côte et cependant séparés l’un de l’autre, tant le fil qui les unissait était ténu.

    Il se réveilla très lucide, il était couché sur le dos, au rebord d’un rocher. Le soleil brillait clair et chaud. Au loin, il entendit le beuglement de jeunes caribous. Il se souvenait vaguement de pluie, de vent et de neige, mais sans savoir s’il avait été pris dans la tempête pendant deux jours ou deux semaines.

    Un moment, il resta couché sans mouvement ; le gai soleil l’inondait, pénétrant de sa chaleur son corps misérable. Une belle journée, pensa-t-il. Peut-être arriverait-il à se repérer : d’un effort pénible il roula sur le côté. Au-dessous de lui coulait une large rivière, au cours lent dont l’aspect étrange l’embarrassa. Il la suivit doucement des yeux : elle se déroulait, avec de larges boucles, parmi les monts nus et froids, plus nus, plus froids et moins élevés que les sommets qu’il avait rencontrés jusqu’alors.

    Lentement, posément et sans montrer plus qu’un intérêt passager, il regarda le cours de la rivière inconnue vers la ligne d’horizon et la vit se déverser dans une mer calme et éclatante. Il restait sans émotion : étrange, pensa-t-il ; était-ce une vision ou un mirage ? Plutôt une vision, une fantasmagorie de son esprit déséquilibré. Cette idée se confirma lorsqu’il vit un bateau, à l’ancre, au milieu de la mer resplendissante. Il ferma les yeux pendant un moment, puis les rouvrit. Chose curieuse, la vision persistait ; pourtant non. Ce n’était pas bizarre. Il savait qu’il n’y avait ni mers ni bateaux au cœur de ce pays stérile, tout comme il avait su qu’il n’y avait pas de cartouches dans sa carabine vide.

    Il entendit un grognement derrière lui, une sorte de soupir ou de toux à demi étranglée ; il roula sur l’autre côté, très doucement, à cause de sa faiblesse excessive. À proximité, il ne voyait rien, mais il attendit patiemment. De nouveau il entendit le grognement et la toux ; il perçut la tête grise d’un loup, une silhouette entre deux rochers déchiquetés, à moins de dix mètres de lui. Contrairement aux autres animaux de cette espèce, les oreilles pointues étaient légèrement couchées, les yeux chassieux et veinés de sang, la tête semblait pendre mollement et sans volonté. La bête clignait des paupières continuellement sous le soleil, et paraissait malade ; tandis qu’il regardait, le loup renifla et toussa de nouveau.

    Cela au moins était réel, pensa-t-il ; et il se retourna afin de voir la réalité du monde que la vision lui avait cachée. Mais la mer brillait encore dans le lointain et le vaisseau se discernait nettement. Était-ce la réalité après tout ? Il ferma les yeux pendant longtemps, afin de réfléchir, puis il comprit. Comme il avait marché dans la direction nord-est, il s’était éloigné de la chaîne de Dease pour s’engager dans la vallée Coppermine. Cette mer éblouissante, c’était l’océan Arctique ; ce bateau, un baleinier égaré à l’est de l’embouchure du Mackenzie et ancré dans le golfe du Couronnement. Il se rappelait la carte de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qu’il avait consultée il y a longtemps : tout était clair maintenant.

    Il se mit sur son séant et porta son attention vers les problèmes de l’instant. Il avait usé complètement les morceaux de couverture qui pansaient ses pieds enflés et à vif. Sa dernière couverture, sa carabine et son couteau, tout avait disparu. Il avait perdu son chapeau quelque part ainsi que les allumettes qui étaient dans la coiffe : mais celles qu’il portait contre sa poitrine étaient intactes et sèches dans la blague à tabac et le papier huilé. Il regarda sa montre ; elle marquait onze heures et marchait encore ; évidemment il n’avait pas oublié de la remonter.

    Il était calme et maître de lui : malgré sa faiblesse, il n’éprouvait aucune sensation de douleur. Il n’avait pas faim : la pensée de manger ne lui était même pas plaisante et tout ce qu’il faisait était dicté par sa raison seule. Il déchira les jambes de ses pantalons jusqu’aux genoux et s’en enveloppa les pieds. Dieu seul sait comment il avait réussi à garder son seau de fer-blanc. Il allait avoir de l’eau chaude avant d’entreprendre ce qui lui semblait un terrible voyage vers le navire.

    Ses gestes étaient lents, il tremblait comme pris de paralysie : lorsqu’il commença à ramasser de la mousse sèche, il s’aperçut qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. À plusieurs reprises il essaya, puis se résigna à se traîner à quatre pattes. Une fois il rampa du côté du loup malade. L’animal, comme à contre cœur, se dérangea de son chemin tout en léchant ses babines d’une langue qu’il semblait avoir peine à tenir retroussée. L’homme remarqua que, contre l’ordinaire, la langue n’avait pas la rougeur de la santé ; d’un brun jaunâtre elle semblait sèche et couverte d’un mucus rugueux.

    Après avoir bu un quart d’eau chaude, l’homme estima qu’il lui était possible de se tenir debout, même de marcher autant qu’un moribond peut le faire. Presque à chaque minute, il était obligé de se reposer : ses pas étaient faibles et incertains, comme l’étaient ceux du loup qui le suivait ; et cette nuit-là, lorsque la mer brillante disparut dans l’obscurité, il comprit qu’il ne s’en était rapproché que de six kilomètres.

    Pendant la nuit, il entendit la toux du loup malade et de temps à autre le beuglement des jeunes caribous. La vie était là, tout autour de lui, mais c’était de la vie forte, résistante et pleine de santé. Il savait bien que le loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en ouvrant les yeux, il remarqua le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés. L’animal se tenait accroupi, la queue entre les jambes, comme un chien misérable et triste. Il grelottait dans le vent glacial du matin et retroussait instinctivement les babines quand l’homme lui parlait d’une voix qui n’atteignait qu’à un chuchotement rauque.

    Le soleil se leva brillant, et pendant toute la matinée, l’homme chancela et tomba tout en suivant la direction où se trouvait le navire, vers la mer étincelante. Le temps était parfait ; c’était le court été indien des latitudes élevées. Cela pouvait durer une semaine ; demain ou après-demain, le temps pouvait changer, aussi bien.

    Dans l’après-midi, l’homme rencontra des traces, celles d’un autre homme qui n’avait pas marché mais qui s’était traîné à quatre pattes. Il pensa que cela aurait pu être Bill, mais dans son esprit cette idée demeura vague et désintéressée. Il n’avait aucune curiosité ; de fait, l’émotion et les sensations l’avaient abandonné. Dès lors il n’était plus sensible à la souffrance, l’estomac et les nerfs s’étaient endormis. Pourtant la vie qui l’habitait le poussait en avant ; il était très fatigué ; mais cette étincelle de vie refusait de mourir. C’était parce qu’elle refusait de disparaître qu’il mangeait encore des baies de muskeg et des petits poissons, buvait de l’eau chaude et avait l’œil sur le loup malade.

    Il suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à… quelques os fraîchement nettoyés, dans un endroit où la mousse spongieuse était marquée par les traces de pattes d’un grand nombre de loups. Il vit un petit sac bien bourré, en peau d’élan, le frère du sien, et que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa malgré le poids qu’il représentait pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’au bout, ha ! ha ! C’est lui qui pourrait rire de Bill ; il survivrait et porterait le sac au bateau sur la mer éclatante. Son rire était rauque et horrible comme un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme coupa court à son hilarité. Comment pouvait-il rire de Bill, s’il s’agissait bien de lui, si ces os si blancs, si rosés et propres étaient Bill ?

    Il se détourna : Bill l’avait abandonné, mais il ne voulait pas prendre l’or ni sucer les os de Bill. Pourtant Bill aurait fait ça, pensa-t-il, si les rôles avaient été renversés.

    Il arriva à une mare. Alors qu’il se baissait pour chercher des poissons, il rejeta sa tête en arrière comme s’il avait été piqué. Il avait vu son visage reflété dans l’eau. C’était si horrible que sa sensibilité se réveilla suffisamment pour être frappée par le spectacle. Il y avait trois poissons dans la mare, trop grande pour être vidée ; aussi, après plusieurs vaines tentatives pour les attraper dans le seau de fer-blanc, y renonça-t-il. Il craignit, à cause de sa grande faiblesse, de tomber et de se noyer. C’est pour cette même raison qu’il ne s’aventura pas sur la rivière, qu’il aurait pu descendre en enfourchant un des nombreux troncs d’arbres qui se trouvaient dans les anses de sable.

    Ce jour-là, il avait diminué de cinq kilomètres la distance qui le séparait du navire. Le jour suivant, de trois ; car il rampait maintenant comme Bill avait rampé, et à la fin du cinquième jour il découvrit que le navire était éloigné de dix kilomètres : pourrait-il seulement en faire deux par jour ? Comme l’été indien durait, l’homme continua à se traîner et à s’évanouir tour à tour, et toujours le loup malade toussait et reniflait sur ses talons.

    Ses genoux à vif, comme ses pieds qu’il avait enveloppés dans la chemise qu’il avait précédemment sur le dos, laissaient derrière lui une trace rouge sur la mousse et sur les pierres. Une fois, regardant en arrière, il vit le loup qui léchait avidement ses traces sanglantes et comprit clairement quelle serait sa fin, s’il ne parvenait à tuer le loup.

    Alors commença une tragédie, farouche comme jamais il n’y en eut : un homme malade qui rampait, un loup malade qui boitait. Deux créatures traînant leurs carcasses mourantes à travers la désolation, l’une à la poursuite de la vie de l’autre.

    Si le loup avait été plein de santé, l’homme ne s’en serait pas tant soucié ; mais la pensée d’aller nourrir le ventre de cette bête dégoûtante et presque morte lui répugnait : il voulait mieux que ça, comme fin.

    Son esprit avait commencé à battre la campagne et à être troublé par des hallucinations ; les intervalles de lucidité devenaient plus rares et plus courts.

    Une fois, un sifflement à son oreille le sortit d’un évanouissement. Le loup recula, en boitillant, il perdit pied et tomba de faiblesse. Le spectacle était ridicule, mais n’amusa point l’homme ; il n’était même pas effrayé, car il était trop épuisé pour cela. Mais son esprit s’éclaircit pour un moment ; il se coucha et réfléchit. Le vaisseau n’était pas à plus de six kilomètres, il pouvait le voir bien distinctement quand il chassait le brouillard qui était devant ses yeux : il apercevait la voile blanche d’un petit bateau qui coupait la blancheur de la mer éblouissante. Mais jamais il ne pourrait se traîner sur une pareille distance. Il le savait et malgré ça restait calme. Il savait qu’il serait incapable de faire cinq cents mètres et pourtant il voulait vivre : il n’y avait pas de raison qu’il mourût après avoir tant supporté. Le destin exigeait trop de lui ; mourant qu’il était, il refusait de mourir. C’était pure folie peut-être, mais même entre les griffes de la mort il la défiait.

    Il ferma les yeux et se recueillit avec une précaution infinie. Il se raidit afin de se maintenir au-dessus de cette langueur qui léchait telle une marée montante toutes les profondeurs de son être. C’était bien une mer qui montait et montait, et noyait sa conscience petit à petit. Parfois, il était presque submergé, nageant dans l’oubli, d’une brasse qui faiblissait ; puis par une étrange alchimie de son âme, il retrouvait un reste de volonté et se débattait avec plus de force.

    Couché sur le dos, sans mouvement, il entendit, se rapprochant doucement, de plus en plus, durant un temps qui lui sembla interminable, le souffle haletant du loup malade. Pourtant il ne bougea pas. La bête était à son oreille : la langue dure et sèche râpa sa joue. Il jeta les mains en avant ou du moins trouva l’énergie de les jeter en avant ; ses doigts étaient recourbés comme des griffes, mais ils se fermèrent sur le vide.

    L’agilité et la précision demandent de la force, et l’homme n’en avait point.

    La patience du loup était terrible ; celle de l’homme ne l’était pas moins. Pendant une demi-journée, il resta couché, sans bouger ; il luttait pour ne pas sombrer dans l’inconscience, attendant cette chose qui allait se nourrir de lui et dont il voulait, lui, se repaître. Parfois la mer d’oubli se refermait sur lui et il plongeait dans de longs rêves ; mais au travers de tout, éveillé ou rêvant, il attendait toujours l’haleine poussive et la caresse râpeuse de la langue.

    Il n’entendit pas l’haleine et glissa doucement d’un rêve à la sensation de la langue sur sa main. Il attendit. Les crocs se refermèrent doucement, la pression augmenta : le loup donnait ses dernières forces, afin d’enfoncer les dents dans la nourriture qu’il avait attendue depuis si longtemps. Mais l’homme, lui aussi, avait attendu longtemps, et la main lacérée se ferma sur la mâchoire.

    Doucement, tandis que le loup luttait sans force, et que la main maintenait faiblement la gueule de la bête, l’autre main se glissa lentement dans la fourrure pour affermir la prise. Cinq minutes après, tout le poids du corps de l’homme était sur le loup. Les mains n’avaient pas assez de force pour étouffer l’animal, mais l’homme avait la figure pressée contre la gorge de la bête et sa bouche était pleine de poils. Au bout d’une demi-heure, l’homme eut la sensation d’un liquide tiède qui coulait dans sa gorge. Ça n’avait rien d’agréable. C’était comme du plomb fondu qui lui pesait sur l’estomac, c’était sa volonté seule qui le forçait. Plus tard l’homme roula sur le dos et dormit.

    Il y avait à bord du baleinier le « Bedford » une expédition scientifique. Du pont, ils remarquèrent, sur le rivage, un objet étrange qui descendait en direction de l’eau. Ils ne purent identifier l’objet, et comme ils étaient hommes de science, ils s’embarquèrent dans la chaloupe amarrée le long du navire et gagnèrent la grève afin de voir. Et ils découvrirent quelque chose de vivant qu’on pouvait à peine appeler un homme. Aveugle et inconscient, cela remuait par terre comme un ver monstrueux, avec des efforts pratiquement vains, mais persistants ; cela se tortillait et avançait peut-être de dix mètres par heure.

    Trois semaines après, l’homme était allongé dans une des couchettes du baleinier et racontait avec des larmes sur ses joues creuses qui il était et ce qu’il avait souffert. Il tint aussi des propos incohérents au sujet de sa mère, de la Californie du Sud si ensoleillée, et d’une maison parmi les orangers et les fleurs.

    Peu de jours après, il était à table avec les hommes de science et les officiers du bord. Il dévorait des yeux toute cette nourriture et la regardait, avec anxiété, disparaître dans la bouche des autres. Alors que chaque bouchée était avalée, ses yeux prenaient une expression de regret profond. Il avait toute sa raison, pourtant il haïssait ces gens pendant les repas. La crainte que les vivres viennent à manquer le poursuivait. Il demanda au cuisinier, au boy de la cabine, au commandant, des renseignements sur les provisions du magasin. On le rassura maintes fois, mais il restait incrédule et trouva des raisons pour fureter dans la cambuse afin de voir de ses propres yeux.

    On remarqua que l’homme reprenait du poids ; chaque jour il engraissait. Les savants hochèrent la tête et firent des théories. Ils rationnèrent l’homme à ses repas, mais cependant son tour de taille augmentait et se gonflait d’une façon prodigieuse sous sa chemise.

    Les marins souriaient, eux savaient ; et lorsque les savants surveillèrent l’homme, ils comprirent aussi. Ils le virent aller à l’avant, le déjeuner fini, accoster un marin, la main tendue, tel un mendiant. Le marin sourit et lui passa un morceau de biscuit de mer. Il le saisit, le regarda comme un avare regarde de l’or et le cacha sous sa chemise. Les autres marins, tout en riant de lui, lui firent pareilles aumônes.

    Les hommes de science, discrets, le laissèrent tranquille, mais ils examinèrent sa couchette en secret. Elle était tapissée de biscuits : le matelas en était bourré, chaque fissure, chaque coin en était rempli. Pourtant, il avait toute sa raison. Il prenait ses précautions contre une autre famine possible, voilà tout. Les savants assurèrent qu’il en guérirait, et cela lui passa, en effet, avant que l’ancre du « Bedford » ne soit jetée avec fracas dans la baie de San Francisco.

     

    Negore le lâche

     

    Depuis onze jours, il suivait la piste de sa tribu qui s’enfuyait et sa poursuite ressemblait à une retraite, car il savait bien que derrière lui il y avait les Russes redoutables qui, marchant par les plaines marécageuses et les montagnes abruptes, ne cherchaient autre chose qu’à exterminer tous les siens. Il voyageait légèrement chargé : une fourrure de peau de lapin pour la nuit, un rifle qui se chargeait par le canon et quelques livres de saumon séché au soleil formaient tout son bagage. Il aurait été étonné qu’une tribu entière, hommes, femmes, enfants et vieux, pût marcher si rapidement, s’il n’avait pas connu la terreur qui les chassait.

    C’était à l’époque où les Russes occupaient l’Alaska, alors que le xixème siècle n’avait parcouru que la moitié de son cours, que Negore partit sur les traces de sa tribu en fuite, qu’il rejoignit un soir d’été, près des sources du Peelat. Quoiqu’on fût aux environs de minuit, il faisait plein jour lorsqu’il traversa le misérable camp. Beaucoup le virent, tous le connaissaient ; mais les saluts qu’il reçut furent froids et peu nombreux.

    — Negore le lâche, entendit-il dire en riant à Illiha, une jeune femme ; et Sun-ne, la fille de sa sœur, rit avec elle.

    Une colère noire lui rongeait le cœur ; mais il n’en fit rien paraître alors qu’il passait parmi les feux de camp, jusqu’au bivouac où un vieil homme était assis. Une jeune femme massait de ses doigts habiles les muscles fatigués des jambes du vieillard. Celui-ci releva une figure d’aveugle et écouta de toutes ses oreilles craquer une branche morte sous le pied de Negore.

    — Qui vient ? demanda-t-il d’une voix grêle et tremblante.

    Le visage de Negore était sans expression ; pendant de longues minutes il resta debout, dans l’attente. Le vieillard avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine. La jeune femme à genoux pressait et pinçait les muscles affaiblis, et sa tête penchée était comme cachée dans le nuage de sa riche chevelure noire. Negore regarda le corps agile qui ployait aux hanches tel celui d’un lynx, souple comme une jeune branche de saule, tout en étant fort comme la jeunesse seule est forte. Il regarda et sentit un grand désir qui ressemblait à la faim et dit :

    — N’y a-t-il pas d’accueil pour Negore qui, absent depuis longtemps, revient maintenant ?

    Elle le regarda froidement : le vieillard se mit à rire tout bas comme font les vieux.

    — Oona, tu es ma femme, dit Negore élevant une voix chargée de menace.

    Elle se leva de toute sa hauteur avec la rapidité et l’aisance d’une chatte, les yeux brillants et les narines palpitantes comme celles d’une biche.

    — Je devais être ta femme, Negore, mais tu es un lâche, la fille du vieux Kinoos ne s’allie pas avec un lâche.

    Elle lui ferma la bouche d’un geste de commandement alors qu’il allait parler.

    — Le vieux Kinoos et moi, nous sommes arrivés parmi vous, venant d’une terre étrangère. Ta tribu nous a réchauffés sans demander d’où nous venions ni pourquoi nous étions venus. Ils croyaient que le vieux Kinoos avait perdu ses yeux de vieillesse ; Kinoos et moi le leur avons laissé croire. Le vieux Kinoos est un homme brave, mais il n’a jamais été un vantard. Et maintenant, quand je t’aurai dit comment la cécité lui est venue, tu sauras, sans poser de questions, pourquoi la fille de Kinoos ne peut élever les enfants d’un lâche tel que toi.

    Une fois encore, elle arrêta les paroles qu’il avait à la bouche.

    — Sache, Negore, que si tu mettais bout à bout tous les voyages dans ce pays, tu n’arriverais pas à Sitka l’inconnue, sur la grande mer salée. Là il y a beaucoup de Russes, et leur loi est dure. De Sitka, le vieux Kinoos, qui était alors jeune, s’est enfui avec moi, qui étais une enfant, en m’emportant dans ses bras, vers les îles au milieu de la mer. La mort de ma mère est à l’origine de son malheur ; un Russe tué d’un épieu qui lui a traversé le dos et la poitrine, c’est l’histoire de la vengeance de Kinoos.

    Mais partout où nous fuyions et aussi loin que nous allions, nous trouvions toujours le Russe détesté. Kinoos n’avait pas peur, mais la vue des Russes lui faisait mal aux yeux. C’est pourquoi nous allions toujours plus loin, au travers des mers et des années, jusqu’à notre arrivée à la mer du Grand-Brouillard, Negore, dont tu as entendu parler, mais que tu n’as jamais vue. Nous vivions parmi maints peuples, et j’ai grandi : Kinoos vieilli n’a pas pris d’autre femme et moi je n’ai pas pris de mari.

    Enfin nous sommes arrivés à Pastolik où le Yukon se noie dans la mer du Grand-Brouillard. Là, nous avons vécu longtemps parmi les hommes qui haïssaient les Russes. Mais parfois ces Russes venaient dans de grands bateaux et demandaient aux gens de Pastolik de leur montrer les îles innombrables du Yukon aux bouches nombreuses. Et quelquefois les hommes qu’ils prenaient pour les guider ne revenaient pas, si bien que les gens sont entrés en fureur et préparèrent un plan.

    Ainsi, quand un bateau est arrivé, le vieux Kinoos s’est avancé et a dit qu’il montrerait le chemin. Il était déjà un vieil homme et ses cheveux étaient blancs ; mais il n’avait pas peur. Et il était rusé, car il a mené le bateau là où la mer a un courant qui va vers la terre et où les vagues blanches battent une montagne appelée Romanoff. La mer a entraîné le bateau au milieu des vagues blanches et lui a ouvert les flancs. Alors sont arrivés tous les gens de Pastolik (c’était là leur plan) avec leurs épieux de guerre, leurs flèches et des fusils. Mais d’abord les Russes ont crevé les yeux du vieux Kinoos afin qu’il ne les guide jamais plus. Puis ils se sont battus avec le peuple de Pastolik, là où les vagues étaient blanches.

    Le chef de ces Russes était un certain Ivan ; c’est lui qui avec ses deux pouces a enlevé les yeux de Kinoos. C’est lui qui a lutté pour passer au travers des vagues blanches avec les deux hommes qui lui restaient de toute sa troupe ; et il est parti vers le nord, le long de la côte de la mer du Grand-Brouillard. Kinoos était sage : il ne pouvait plus voir et était impuissant comme un enfant. Il s’est enfui loin de la mer en remontant le grand Yukon, jusqu’à Nulato, et je l’ai accompagné.

    « Voilà ce qu’a fait mon père Kinoos, un vieillard. Mais qu’a fait le jeune homme Negore ? »

    Une fois encore elle lui imposa silence.

    — À Nulato, devant les portes du grand fort, il y a à peine quelques jours, j’ai vu de mes yeux Ivan, le Russe, celui qui a crevé les yeux de mon père, te cingler de son fouet et te battre comme un chien. Cela, je l’ai vu, et j’ai su que tu étais un lâche. Mais cette nuit-là, je ne t’ai pas vu quand tous les tiens, même les garçons qui ne sont pas encore en âge d’être chasseurs, sont tombés sur les Russes et les ont tous tués.

    — Pas Ivan, dit Negore calmement. Il est même à nos trousses, et avec lui beaucoup de Russes qui viennent d’arriver par mer.

    Oona ne fit pas d’effort pour cacher sa surprise et son chagrin en apprenant qu’Ivan n’était pas mort, et continua :

    — Le jour, j’ai su que tu étais un lâche ; la nuit, alors que tous se battaient, même les jeunes garçons, je ne t’ai pas vu et j’ai compris que tu étais doublement lâche.

    — As-tu fini ? complètement fini ? demanda Negore.

    Elle secoua la tête et le regarda de côté, comme étonnée de ce qu’il eût quelque chose à dire.

    — Sache donc que Negore n’est pas lâche, dit-il, et sa voix était très basse et calme. Sache que lorsque je n’étais encore qu’un garçon, j’ai voyagé seul jusqu’à l’endroit où le Yukon se noie dans la mer du Grand-Brouillard. Je suis allé jusqu’à Pastolik, même plus loin, dans le nord, le long du rivage de la mer. Cela je l’ai fait, étant gamin, et je n’étais pas lâche. Je n’étais pas lâche non plus lorsque, jeune homme, j’ai voyagé tout seul, en remontant le Yukon plus loin que personne, si loin que j’ai rencontré un peuple différent à visage blanc, qui vit dans un grand fort et qui parle une langue différente de celle des Russes. J’ai aussi tué le grand ours dans le district de Tanana, là où personne de ma tribu n’a jamais été. Je me suis battu tout seul contre les Naklukyets, et les Kaltags et les Sticks dans les régions lointaines. Ces faits qu’aucun homme ne connaît, je les raconte pour moi. Laisse ma tribu parler de moi, et de ce qu’elle m’a vu faire. Elle ne dira pas que Negore est un lâche.

    Il termina plein de fierté et attendit.

    — Ces choses-là sont arrivées avant ma venue dans le pays, dit-elle, je les ignore. Mais je sais ce que je sais, et je t’ai vu fouetté comme un chien le jour, et la nuit je ne t’ai pas vu au moment où le grand fort brûlait et que les hommes tuaient et étaient tués. De plus, les tiens t’appellent Negore le lâche. C’est désormais ton nom : Negore le lâche.

    — Ce n’est pas un beau nom, grogna le vieux Kinoos.

    — Kinoos, tu ne comprends pas, dit doucement Negore, mais je vais t’expliquer. Sache que j’étais à la chasse à l’ours en compagnie de Kamo-tah, le fils de ma mère, et Kamo-tah s’est battu avec un grand ours. Nous n’avions plus de viande depuis trois jours, et Kamo-tah n’avait pas le bras fort ni le pied agile.

    Et le grand ours l’a broyé comme ça, à faire craquer ses os comme du bois mort. C’est ainsi que je l’ai trouvé, très malade et geignant à terre. Comme il n’y avait pas de viande, je ne pouvais rien tuer pour lui donner à manger.

    Alors j’ai dit : « Je vais aller à Nulato te chercher de la nourriture et des hommes forts pour te porter au camp. » Et Kamo-tah a dit : « Va à Nulato et apporte-moi de la nourriture, mais ne raconte à personne ce qui m’est arrivé. Quand j’aurai mangé et que j’aurai repris des forces, je tuerai cet ours. Alors je retournerai à Nulato avec honneur, et personne ne pourra rire en disant que Kamo-tah a été vaincu par un ours. »

    J’ai suivi les recommandations de mon frère et quand, à mon retour à Nulato, Ivan le Russe m’a cinglé de son fouet à chiens, j’ai su que je ne devais pas me battre. Car personne ne savait que Kamo-tah était malade, geignant et affamé. Si je m’étais battu avec Ivan et si j’avais été tué, mon frère lui aussi serait mort. C’est pourquoi, Oona, tu m’as vu battu comme un chien. Puis j’ai entendu les « Shamans » et les chefs dire que les Russes avaient apporté une maladie étrange dans la tribu, qu’ils avaient tué nos hommes et violé nos femmes, et que le pays devait être purifié. Comme je le dis, j’ai entendu ce qu’on racontait ; j’ai compris qu’ils y étaient bien décidés, et que cette nuit-là, les Russes seraient tués. Mais il y avait mon frère Kamo-tah malade et geignant et sans viande. Je ne pouvais donc pas rester et combattre avec les hommes et les garçons.

    J’ai pris avec moi de la viande et du poisson, et les marques du fouet d’Ivan, et j’ai retrouvé Kamo-tah ; il ne geignait plus : il était mort. Alors, je suis retourné à Nulato, et il n’y avait plus de Nulato ; rien que des cendres là où était le grand fort, et les cadavres de beaucoup d’hommes. Et j’ai vu les Russes remonter le Yukon en bateau, venant de la mer, en grand nombre, et j’ai vu Ivan sortir de sa cachette et parler avec eux. Le jour suivant, j’ai vu Ivan qui les menait sur les traces de la tribu. À cette heure, ils sont sur notre route, et me voilà, moi Negore, et je ne suis pas un lâche.

    — C’est une histoire que j’entends, dit Oona, d’une voix cependant plus douce qu’auparavant. Kamo-tah est mort et ne peut pas parler pour toi, et je ne sais que ce que je sais. Il faut que de mes propres yeux je reconnaisse que tu n’es pas un lâche.

    Negore fit un geste d’impatience.

    — Il y a différents moyens, ajouta-elle. Es-tu prêt à faire autant que le vieux Kinoos a fait ?

    Il hocha la tête et attendit.

    — D’après ce que tu dis, ces Russes sont encore à notre poursuite. Montre-leur le chemin, Negore, comme le vieux Kinoos l’a fait autrefois, de manière qu’ils viennent sans être préparés à l’endroit où nous les attendrons, à un passage au milieu des rochers. Tu sais, l’endroit où la paroi est haute et brisée. Alors nous les détruirons tous, même Ivan. Ils grimperont la muraille comme des mouches et quand ils seront à mi-chemin, nos hommes tomberont sur eux d’en haut et de chaque côté avec des épieux, des flèches et des fusils. Les femmes et les enfants, du sommet, détacheront de gros rochers qu’ils pousseront sur eux. Ce sera un grand jour, car tous les Russes seront tués, le pays sera nettoyé et Ivan même sera tué, lui qui a crevé les yeux de mon père, lui qui t’a cinglé de son fouet à chiens. Et il mourra comme un chien enragé, le souffle écrasé sous les rochers. Et quand le combat commencera, ce sera toi, Negore, de ramper sans te laisser voir pour n’être pas tué.

    — Eh bien, répondit-il, Negore leur montrera le chemin. Et après ?

    — Alors, je serai ta femme, la femme de Negore, la femme de l’homme brave. Et tu chasseras de la viande pour moi et le vieux Kinoos et je cuirai ta nourriture et je te coudrai des peaux chaudes et solides et te ferai des mocassins à la façon de mon peuple qui est meilleure que celle de ton peuple. Et comme je l’ai dit, Negore, je serai ta femme, toujours ta femme, et je rendrai ta vie joyeuse. Chacun de tes jours sera une chanson et un rire et tu verras qu’Oona est différente des autres femmes, car elle a voyagé au loin, vécu dans des pays étranges ; elle connaît les hommes et les façons de leur plaire. Et dans ta vieillesse, elle te rendra encore heureux, et le souvenir que tu garderas d’elle, alors que tu avais ta force, te sera doux, car tu sauras qu’elle a toujours été pour toi la paix et le repos et qu’elle a été une femme entre les autres femmes.

    — C’est bien, dit Negore. (Et la faim qu’il avait d’elle lui rongeait le cœur, et ses bras se tendaient vers elle comme ceux d’un affamé se tendent vers la nourriture.)

    — Quand tu auras montré le chemin, Negore, dit-elle durement. (Mais ses yeux étaient doux et pleins de passion, et il savait qu’elle le regardait comme jamais femme ne l’avait regardé auparavant.)

    — C’est bien, dit-il d’un ton résolu en tournant sur ses talons. Je vais maintenant parler aux chefs pour qu’ils sachent que je pars montrer le chemin aux Russes.

    — Negore ! mon homme, mon homme ! se dit-elle alors qu’elle le regardait s’éloigner ; mais elle le dit si bas que même le vieux Kinoos ne l’entendit pas.

    Pourtant, le vieillard, étant donné sa cécité, avait l’oreille très fine.

    Trois jours plus tard, ayant, malgré sa ruse, mal caché sa retraite, Negore fut déniché comme un rat et traîné devant Ivan, Ivan le Terrible comme le nommaient les hommes de sa suite. Negore était armé d’un pauvre épieu à pointe d’os et tenait sa fourrure de lapin serrée sur son corps ; et bien que la journée fût chaude, il tremblait comme s’il avait la fièvre. Il secoua la tête pour montrer qu’il ne comprenait pas ce que lui disait Ivan, et indiqua qu’il était très fatigué et malade et qu’il ne désirait que s’asseoir et se reposer. Et il mettait la main sur son ventre pour montrer qu’il était malade, et qu’il grelottait de tous ses membres.

    Mais Ivan avait avec lui un homme de Pastolik qui parlait la langue de Negore. Les questions qu’on lui posa sur sa tribu furent vaines et nombreuses. Enfin l’homme de Pastolik qui s’appelait Karduk dit :

    — C’est l’ordre d’Ivan que tu sois fouetté jusqu’à ce que tu meures, si tu ne parles pas. Et sache, frère étranger, que lorsque je te dis que l’ordre d’Ivan est loi, je suis ton ami et non celui d’Ivan. C’est contre mon gré que je suis venu de mon pays près de la mer, et je désire garder la vie sauve, c’est pourquoi j’obéis à la volonté de mon maître, comme tu lui obéiras, frère étranger, si tu es sage et si tu désires vivre.

    — Non, frère étranger, dit Negore, je ne sais pas de quel côté est allée ma tribu ; j’étais malade et ils se sont enfuis si vite que mes jambes se sont dérobées sous moi et je suis resté en arrière.

    Negore attendit pendant que Karduk causait avec Ivan ; puis Negore s’aperçut que le visage du Russe s’assombrissait, et il vit les hommes venir de son côté en faisant claquer les lanières de leurs fouets. Alors saisi d’une peur panique, il cria tout haut qu’il était malade, qu’il ne savait rien, mais qu’il disait ce qu’il savait. Et après qu’il eut parlé, Ivan donna l’ordre à ses hommes d’avancer ; de chaque côté de Negore les hommes armés de fouets marchaient pour l’empêcher de se sauver. Il tenta de faire comprendre qu’il était faible à cause de sa maladie, et quand il chancelait et marchait moins vite qu’eux, ils abattaient les lanières de leurs fouets sur lui jusqu’à ce qu’il criât de douleur et retrouvât une force nouvelle. Et quand Karduk lui dit que tout irait bien une fois qu’on aurait rejoint sa tribu, il demanda : « Alors, est-ce que je pourrai me reposer et ne plus bouger ? »

    Et sans cesse il demandait : « Alors, est-ce que je pourrai me reposer et ne plus bouger ? »

    Épuisé, les yeux ternes, il regarda autour de lui ; il remarqua le nombre de soldats qu’avait Ivan et constata avec satisfaction que celui-ci ne reconnaissait pas en lui l’homme qu’il avait flagellé devant les portes du fort. Il y avait des chasseurs de Slavonie, à la peau blanche et aux muscles puissants ; des Finlandais petits et trapus qui avaient le nez plat et la figure ronde ; des demi-sang sibériens au nez en bec d’aigle ; des hommes maigres, les yeux bridés, qui avaient dans les veines du sang mongol et tartare aussi bien que du sang slave. Ils étaient tous des aventuriers sauvages et destructeurs, venus des pays lointains, de l’autre côté de la mer de Behring, qui dévastaient par le fer et par le feu le monde inconnu et nouveau dont ils pillaient la richesse en peaux et en fourrures. Negore les regarda d’un œil content et dans son imagination les vit écrasés, exterminés dans le passage des rochers. Et il voyait sans cesse dans cette même gorge le visage et la silhouette d’Oona, et sans cesse il entendait sa voix et ressentait le chaud regard de ses yeux. Mais pas un instant il n’oubliait de grelotter ni de chanceler à tous les accidents de la route, ni de crier sous la morsure du fouet. De plus, il avait peur de Karduk car il savait que ce n’était pas un homme digne de confiance : il avait l’œil faux et la langue agile, une langue trop bien pendue, pensait-il, pour la maladresse des paroles honnêtes.

    Ils marchèrent tout le jour. Le lendemain lorsque Karduk l’interrogea sur l’ordre d’Ivan, il dit qu’il doutait qu’on rejoignît sa tribu avant le jour suivant ; mais Ivan ne croyait plus en rien, car le vieux Kinoos l’avait une fois guidé vers le chemin qui conduisait à l’eau blanche d’écume et à la bataille sanglante. Aussi lorsqu’ils arrivèrent au défilé parmi les rochers, il arrêta ses quarante hommes et demanda par l’entremise de Karduk si le chemin était libre.

    Negore accorda un rapide coup d’œil au défilé. C’était un immense éboulis détaché de la muraille de rocher et qui, recouvert de buissons et de plantes grimpantes, aurait pu cacher plusieurs tribus.

    Il secoua la tête.

    — Non, il n’y a rien, fit-il, le chemin est ouvert.

    Ivan parla de nouveau à Karduk et Karduk dit :

    — Sache, frère étranger, que si tes paroles ne sont pas vraies et que si ta tribu bloque le passage et attaque Ivan et ses hommes, tu mourras sur-le-champ.

    — Ma parole est droite, assura Negore, le chemin est libre.

    Comme Ivan doutait encore, il ordonna à deux de ses chasseurs slavons d’avancer seuls ; deux autres hommes, sur son ordre, se placèrent de chaque côté de Negore. Ils braquèrent leurs fusils contre sa poitrine et attendirent. Tous attendirent ; et Negore savait que si une flèche volait ou si une lance était jetée, la mort serait pour lui. Les deux Slavons montèrent en avant, et à mesure de leur ascension leurs silhouettes s’amenuisaient ; quand, arrivés en haut, ils agitèrent leurs chapeaux pour faire signe que tout allait bien, on aurait dit deux points noirs sur l’horizon. Les fusils furent écartés de la poitrine de Negore, et Ivan commanda à ses hommes de se mettre en route. Ivan était silencieux, perdu dans ses pensées. Pendant une heure il marcha comme intrigué, puis demanda à Negore par l’intermédiaire de Karduk :

    — Comment savais-tu que la route était libre après l’avoir examinée si peu de temps ?

    Negore songea aux petits oiseaux qu’il avait vus perchés parmi les rochers et sur les buissons, et il sourit, c’était si simple ; mais il haussa les épaules et ne répondit pas, car il songeait aussi à un autre passage parmi les rochers qu’on allait bientôt emprunter et d’où les petits oiseaux seraient tous partis. Il était content que Karduk fût venu de la mer du Grand-Brouillard où il n’y a ni arbres ni buissons et où les hommes apprennent les choses de la mer, non celles de la terre et de la forêt.

    Trois heures plus tard, alors que le soleil était au-dessus de leur tête, ils arrivèrent à un autre passage dans les rochers, Karduk dit :

    — Regarde de tous tes yeux, frère étranger, et vois si le chemin est libre. Ivan ne va pas attendre cette fois que deux hommes aillent en avant.

    Negore fit le guet, pendant que les deux hommes à ses côtés avaient le canon de leur fusil braqué contre sa poitrine. Il constata que les petits oiseaux étaient partis, et vit une fois la réflexion du soleil sur un canon de fusil. Et il pensa à Oona et à ses paroles : « Lorsque le combat commencera, il faudra que tu disparaisses discrètement, pour ne pas être tué. »

    Il sentit les deux fusils appuyés contre sa poitrine ; cela n’était pas dans le plan qu’elle avait conçu ; il ne pourrait pas s’échapper, il serait le premier à mourir dès que le combat commencerait.

    — Le chemin est libre, dit-il d’une voix ferme, feignant toujours d’avoir les yeux troublés et de grelotter de maladie.

    Et ils partirent, Ivan et ses quarante hommes des contrées d’au-delà de la mer de Behring ; et Karduk, l’homme de Pastolik, et Negore qui avait toujours les deux fusils braqués contre lui. Ce fut une longue ascension ; ils ne pouvaient aller vite, mais il semblait à Negore qu’ils atteignaient très rapidement la moitié du chemin.

    Un coup de fusil partit des rochers à droite et Negore entendit le cri de guerre de sa tribu. Pendant un moment, il vit les rochers et les buissons animés par les siens. Puis il se sentit déchiré par une flamme brûlante qui transperça tout son être, et alors qu’il tombait il connut l’agonie de la vie qui s’arrache de la chair pour se libérer.

    Mais il retint sa vie avec la griffe d’un avare et refusa de la lâcher. Il respirait encore l’air qui mordait ses poumons avec une douceur douloureuse. Aveugle et sourd par instants, il percevait quelques brefs éclats de lumière, et entendait des sons confus. Il vit les chasseurs d’Ivan tomber, et ses propres frères, en plein carnage, qui remplissaient l’air du tumulte de leurs voix, et de leurs armes, et au sommet du passage les femmes et les enfants détachant de gros rochers qui bondissaient comme des choses animées et tombaient avec fracas.

    Le soleil dansait au-dessus de lui dans le ciel, les grandes murailles chancelèrent et s’abattirent, alors que sa vue et son ouïe continuaient à faiblir. Et quand le grand Ivan tomba en travers de ses jambes, jeté là sans vie, écrasé par un roc, il se rappela les yeux aveugles du vieux Kinoos et fut heureux.

    Puis les sons moururent, les fragments de roches ne tombèrent plus et il vit les gens de sa tribu s’avancer petit à petit, achevant les blessés sur leur passage. Près de lui, il entendit la lutte livrée par un puissant Slave qui ne voulait pas mourir et que les épieux avaient renversé.

    Puis il aperçut au-dessus de lui le visage d’Oona et sentit ses bras autour de lui et, pendant un instant, le soleil s’arrêta et les grandes murailles restèrent droites et immobiles. « Tu es un homme brave, Negore. » Il l’entendit lui dire à l’oreille :

    — Tu es mon homme, Negore.

    Et durant cet instant, il vécut toute une existence de joie, de rire et de chansons dont elle lui avait parlé, et comme le soleil quittait le ciel, il sut que le souvenir qu’il gardait d’elle était doux, comme s’il avait été un vieillard.

    Et même alors que le souvenir se fondait et mourait dans l’obscurité qui le couvrait, il connut entre ses bras l’accomplissement de toute la douceur et du repos qu’elle lui avait promis. Tandis que la nuit noire l’enveloppait, la tête sur le sein de la femme, il sentit une grande paix l’envahir, le crépuscule s’effacer, et il entra dans le mystère du silence.

    **************

     

     

     

     

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  • LES BEAUX-ARTS

    DEVANT M. FRANCISQUE SARCEY

    Les Beaux-arts devant M. Francisque Sarcey........

    Je venais de sortir de mon domicile et je flânais, le bas de mon pantalon relevé et l’esprit ailleurs.

    À la hauteur de la rue Fromentin, je fis la rencontre d’un homme qui, très poliment, à mon aspect, leva son chapeau.

    Cet homme, disons-le tout de suite pour ne pas éterniser un récit dénué d’intérêt, n’était autre qu’un nommé Benoît, le propre valet de chambre de M. Francisque Sarcey, l’esthète bien connu.

    Avez-vous remarqué, astucieux lecteurs, et vous, lectrices qui la connaissez dans les coins, comme les méchantes idées vous arrivent avec la rapidité de l’éclair lancé d’une main sûre, alors que les bonnes semblent chevaucher des tortues, pour ne point dire des écrevisses ?

    L’idée que me suggéra la rencontre de Benoît  m’advint aussi vite que le coup de foudre professionnel le mieux entraîné.

    Le miel aux lèvres, je serrai la main du valet et m’informai de la santé de tout le monde.

    — Et où allez-vous comme ça ? continuai-je.

    — Je vais au Petit Journal, porter l’article de Monsieur.

    — Tiens ! Comme ça se trouve ! Moi aussi, je vais au Petit Journal. Remettez-moi la chronique de M. Sarcey. Cela vous évitera une course.

    L’homme obtempéra.

    Et cette chronique du cénobite de la rue de Douai, croyez-vous bonnement que je l’ai portée à la maison Marinoni ? Oh ! que non pas !

    J’ai voulu vous faire une bonne surprise, ô clientèle de mon journal, et, au risque d’être traîné devant la justice de mon pays, je livre à vos méditations la littérature prestigieuse de notre oncle à tous :

    La Sculpture

    « On ne le dirait pas à me voir, cependant j’adore les Arts. Car j’estime qu’il en faut dans une société bien organisée ; pas trop, bien entendu, mais il en faut.

    » Chez moi, j’ai quelques tableaux, quelques dessins, mon buste, des statuettes. C’est gentil, ça meuble.

    » Cette année, comme de juste, je n’ai pas  manqué d’aller visiter le Salon du Champ de Mars et celui des Champs-Élysées.

    » Eh bien ! je ne regrette pas mon voyage ; j’ai appris bien des choses que j’ignorais et qui me serviront de sujets de chroniques.

    » Car ce n’est pas le tout d’avoir des chroniques à faire, il faut encore trouver des sujets sur quoi les écrire. Le public ne se rend pas compte de ce que c’est dur, de livrer, comme moi, trente-quatre chroniques par semaine. Essayez, un jour, pour voir ; vous m’en direz des nouvelles.

    » Pour en revenir aux Beaux-Arts, je vous dirai que la sculpture est ce qui m’émerveille le moins.

    » Comme me le disait très justement un jeune peintre : « La sculpture, c’est bien plus facile que la peinture, parce que les sculpteurs n’ont à se préoccuper ni de la couleur, ni de la perspective, ni des ombres. »

    » On ne se doute pas comme c’est facile, la sculpture. Vous-même, moi-même, nous en ferions demain, si nous voulions.

    » Il faut seulement de la patience. Savez-vous comment procèdent les sculpteurs pour faire une statue ? Non, n’est-ce pas ? Vous êtes comme j’étais hier ; mais on m’a expliqué et je vais vous indiquer le procédé.

    » Supposons qu’il s’agisse d’une femme nue à reproduire.

    » Le sculpteur fait venir chez lui une femme, un  modèle comme ils disent, dont les traits et la forme du corps répondent au sujet qu’il s’est proposé.

    » La femme se déshabille complètement et se met dans la posture indiquée par l’artiste. C’est ce qu’on appelle la pose.

    » De son côté, le sculpteur, sans s’occuper de toutes les bêtises que vous pourriez supposer avec une femme nue, se met à l’ouvrage.

    » Il y a, près de lui, un énorme bloc de terre glaise, et il tâche de donner à ce bloc la forme exacte de la femme qu’il a sous les yeux.

    » Il en enlève par-ci, il en rajoute par-là. Bref, il tripatouille sa terre glaise, jusqu’à résultat satisfaisant.

    » Quand il a peur de se tromper, de faire une cuisse trop grosse, par exemple, ou un mollet trop maigre, il s’approche du modèle et mesure la partie en question avec un mètre flexible en étoffe, semblable à ceux dont se servent les tailleurs, et divisé en centimètres et en millimètres. S’il a fait la cuisse trop grosse, il enlève de la terre. S’il a fait le mollet trop maigre, il en rajoute, et voilà !

    » Comme vous voyez, ce n’est pas un métier bien difficile.

    » Si je n’avais pas tant à faire, je me mettrais à la sculpture. Je me sens une vocation toute spéciale pour la reproduction des nymphes couchées.

    » Malheureusement, je suis myope comme un wagon de bestiaux ; quand je veux voir quelque  chose, je suis forcé de mettre le nez dessus. Et, dame, quand on a le nez dessus, et qu’il s’agit d’une nymphe, la sculpture n’avance pas beaucoup, pendant ce temps-là !

    » Quand la statue en terre glaise est finie, elle sert à fabriquer des moules, dans lesquels on verse du plâtre délayé avec de l’eau. En séchant, le plâtre durcit, et une fois dégagé du moule, il ressemble complètement à la statue de terre glaise. C’est extrêmement curieux !

    » Quelques sculpteurs m’ont affirmé qu’on fait cuire la terre glaise. Provisoirement, je me méfie de ce renseignement, car il y a beaucoup de farceurs dans ces gens-là.

    » L’un d’eux m’a même chanté, pour prouver son dire, une fantaisie de feu Charles Cros, dans laquelle se trouve ce couplet :

    Proclamons les princip’s de l’Art !
    Que personn’ ne bouge !
    La terr’ glais’, c’est comme le homard,
    Quand c’est cuit, c’est rouge.

    » En dehors de la terre glaise et du plâtre, les matières les plus employées par les sculpteurs sont le marbre et le bronze.

    » Le bronze est plus foncé, c’est vrai, mais il est plus solide. Pour les déménagements, c’est une chose à considérer.

    » La place me manque pour parler, comme il  conviendrait, de la peinture et des autres arts représentés dans les différents Salons.

    » Ce sera, si vous voulez-bien, le sujet de ma prochaine causerie.

    » Francisque Sarcey. »

    Mes lecteurs me sauront gré, je l’espère, de leur avoir fourni une lecture aussi substantielle et aussi délicate en même temps.

    Quelle leçon pour les Geoffroy, les Mirbeau, les Arsène Alexandre et d’autres dont ma plume se cabre à écrire les noms !

     

    Je vous avouerai que je n’étais pas sans quelque inquiétude au sujet du procédé plus que douteux dont je m’étais servi pour extorquer à M. Sarcey sa chronique sur la sculpture.

    Je me trompais : notre oncle à tous fut le premier à rire de mon indélicatesse. Quand il était jeune, dit-il, il en faisait bien d’autres !

    Le robuste vieillard ajouta :

    — Avec tout ça, vos lecteurs ont eu mon opinion sur la sculpture, mais il ignorent ce que je pense de la peinture. Croyez-vous que cela leur ferait plaisir d’être fixés sur ce point ?

    — Pouvez-vous, maître, me poser une telle question ?

    Le cénobite de la rue de Douai sourit, visiblement flatté. Il essuya ses lunettes d’un petit air malicieux et me remit les feuillets suivants :  

    La Peinture

    « Mon dernier article sur la sculpture m’a valu un nombre considérable de lettres, quelques-unes pour me traiter de vieux fourneau, mais la plupart pour me féliciter et me remercier des renseignements que je donne sur cet art si vraiment français.

    » Beaucoup de mes lecteurs ignoraient le premier mot de la sculpture, et l’auraient peut-être ignoré jusqu’à leur trépas, si je n’étais pas venu leur révéler ces secrets si intéressants.

    » Ah ! c’est une de nos joies, à nous autres, chroniqueurs en vogue, de jeter la lumière dans les masses, comme le semeur jette le grain !

    » Pour ma part, c’est effrayant ce que j’ai appris de choses aux gens, ce que j’ai ouvert d’horizons aux âmes bornées, ce que j’ai fait faire de progrès à la bourgeoisie française.

    » Car, et je m’en fais gloire, c’est dans la bourgeoisie, de préférence dans la bourgeoisie aisée, que je recrute ma clientèle.

    » Bien entendu, j’ai des lecteurs dans d’autres milieux : dans le professorat, dans la gendarmerie, par exemple, mais la plus grande partie appartient à la bourgeoisie aisée.

    » Qu’est-ce que je disais, donc ? Ah ! oui, je disais que mon article sur la sculpture m’avait valu une avalanche de lettres : beaucoup me demandent de faire pour la peinture ce que j’ai fait pour la sculpture.

    » Je me rends aux sollicitations de mes aimables correspondants, d’autant plus volontiers que telle était mon intention première.

    » Je vous expliquais, dans ma dernière chronique, que la sculpture est un art facile et à la portée du premier imbécile venu : vous-même, moi-même.

    » La peinture, c’est une autre paire de manches !

    » Songez-donc : il faut que l’artiste vous donne avec cette chose plate qu’est un tableau, l’illusion d’objets plus ou moins près, plus ou moins loin.

    » L’illusion du lointain se donne grâce à la perspective.

    » Vous n’êtes pas sans avoir remarqué qu’un objet paraît plus petit s’il est loin, que s’il est près ; et plus il est loin, plus il est petit. Cette illusion d’optique est due à ce qu’on appelle la perspective

    » Quand vous vous placez à l’entrée d’une rue droite et longue, pour peu que vous soyez observateur, vous remarquerez que les lignes, parallèles dans la réalité, semblent se rejoindre au bout de la rue. Eh bien ! c’est encore de laperspective.

    » La perspective est une science très délicate qu’il n’est pas permis à un peintre d’ignorer, alors que le sculpteur n’a même pas à s’en préoccuper.

    » Quand un peintre a un tableau à faire, paysage, portrait, scène historique ou mythologique, etc., etc., il commence par se procurer une toile ad hoc, c’est-à-dire  une toile tendue très fortement sur un châssis en bois.

    » Avant de placer les couleurs sur la toile, il détermine la place qu’elles devront occuper, grâce à des contours qu’il marque avec du fusain (lequel n’est autre qu’un petit morceau de bois carbonisé).

    » C’est cette opération qu’on appelle le dessin.

    » Quand le sujet est dessiné, il ne reste plus qu’à le peindre.

    » Le peintre prend alors sa palette et ses pinceaux. (Ces messieurs ne disent pas des pinceaux, ils disent des brosses : je n’ai jamais su pourquoi. Fantaisie d’artiste, sans doute.)

    » La palette est une planchette de bois arrondie et munie, à son extrémité, d’un trou pour passer le pouce. On y place, les unes à côté des autres, les différentes couleurs : bleu, jaune, brun, etc., etc.

    » Il ne faut pas croire que toutes les nuances soient représentées sur cette palette. Ce serait impossible ; car s’il n’y a que sept couleurs, il existe des milliers de nuances intermédiaires.

    » Ces nuances, l’artiste les obtient par un mélange habile d’une couleur avec une autre, et là n’est pas son moindre mérite.

    » Une supposition, par exemple, qu’un peintre veuille représenter un paysage à la fin de l’été, au moment où les feuilles commencent à jaunir.

    » Il n’emploiera pas, bien entendu, le vert qui lui aurait servi au fort de la saison. Il y ajoutera du  jaune, la quantité raisonnable, ni trop ni trop peu.

    » Le métier de peintre exige beaucoup d’études préalables et, surtout, énormément de patience.

    » Comme rapport, il a beaucoup perdu et ne vaut pas ce qu’il valait il y a dix ou quinze ans. La concurrence sans doute, ou un revirement dans le goût du public.

    » Les deux grandes expositions de peinture sont le Salon des Champs-Élysées et celui du Champ de Mars.

    » Celui des Champs-Élysées est très supérieur à l’autre, et, pour s’en convaincre, il n’y a qu’à consulter le chiffre des recettes.

    » Car, quoi qu’en dise l’ami Bauër, en matière de beaux-arts, comme pour le théâtre, la recette, voilà le criterium.

    » Vous ne me ferez jamais croire qu’une pièce qui fait trois ou quatre mille francs ne soit vingt fois supérieure à celle qui fait cinq ou six cents francs.

    » Ça tombe sous le bon sens.

    » Francisque Sarcey. »

    Au nom de tous mes lecteurs, merci, robuste vieillard de la rue de Douai ; et puis, pas adieu, au revoir !

    ***********

    Contes  XIXe siècle  Alphonse Allais

     

     

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  • THÉRAPEUTIQUE DÉCORATIVE

    ET PEINTURE SANITAIRE

    Thérapeutique décorative....Alphonse Allais ournaliste et humoriste français (1854 – 1905) Pseudonyme : Sarcisque Francey, Francisque Sarcey

    J’ai raconté, dans le temps, — le souvenir n’en est-il pas encore tout frissonnant au cœur de tous ? — l’histoire de mon ami, ce peintre qui ne voulait pas boire du vin rouge en mangeant des œufs brouillés, parce que ça lui faisait un sale ton dans l’estomac.

    Le même, mettant à la poste une grosse lettre suffisamment et polychromiquement affranchie, ajoutait un superflu timbre de quinze centimespour faire un rappel de bleu.

    Le brave garçon !

    Je l’ai revu l’autre jour, j’ai dîné avec lui en compagnie d’une jolie petite bonne amie qu’il détient depuis quelques jours, une drôle de mignonne et menue femmelette qui l’adore.  

    J’ai pu constater qu’il est toujours dévoré par la folie du ton.

    Et j’ai appris une histoire qui m’a amusé, telle une baleine.

    Sa petite bonne amie, à la suite d’un chaud et froid, contracta naguère un fort rhume.

    (Pourquoi le chaud et froid est-il si pernicieux, alors que le froid et chaud ne cause même pas à l’organisme des dégâts insignifiants ? Loufoquerie de la nature !)

    — Ça ne sera rien que ça, dit le Dr Pelet (leur médecin). Badigeonnez-vous avec de la teinture d’iode. Tenez-vous bien au chaud. Prenez quelques pastilles X… (case à louer), et puis voilà !

    Ce soir-là, mon ami et sa jeune compagne rentrèrent de bonne heure (minuit et demi), non sans avoir fait l’emplette d’une bouteille de teinture d’iode.

    — Avec un pinceau ? demanda le pharmacien.

    À la seule pensée d’acheter un pinceau chez un pharmacien, le peintre et son amie moururent de rire.

    La délicieuse enfant se mit au lit et — pâle martyre — offrit sa jeune gorge aux affres du badigeonnage.

    — Ah ça, c’est épatant ! s’écria l’artiste.

    — Quoi donc ! s’informa la victime.

    — Tu n’as pas idée ce que ça fait joli, cet iode brun sur ta peau rose ! C’est épatant ! Ce qu’on ferait une  jolie étoffe avec ces deux tons-là !… Ça ne te fait rien qu’au lieu d’un badigeonnage amorphe, je représente un chrysanthème ?

    — Mais, comment donc !

    — Là… voilà !… La tige, maintenant.

    — Oh ! la, la ! tu me chatouilles !

    — C’est que j’emploie le petit bout du pinceau… C’est épatant !… Tiens, lève-toi et va te voir dans la glace.

    La pauvre petite concubine se leva sans enthousiasme, mais heureuse tout de même de faire plaisir à son ami.

    — Oh ! oui, c’est épatant !

    — Tiens, je vais encore t’en faire un. Ne bouge pas, ne bouge donc pas !

    — Mais tu me chatouilles, mon pauvre chéri !

    — Il faut savoir souffrir pour l’art.

    Et le voilà parti, perdant toute notion de l’actuel, à décorer la petite, comme Gérôme fait de ses statues.

    Autour de ses bras et de ses jambes, il fit grimper des liserons, des clématites, des volubilis.

    … Je donnerais volontiers plus de détails, mais voilà qu’il est cinq heures et j’ai promis d’être à six heures justes à un rendez-vous que je ne manquerais pas pour un boulet de canon.

    Abrégeons.

    La jeune badigeonnée passa ce qu’on appelle une mauvaise nuit. 

    Pas une partie de son corps qui ne fût la proie d’une intolérable cuisson !

    — Je ne peux pas dormir ! gémissait-elle.

    Et mon ami lui répondit :

    — Oui, c’est bête ce que j’ai fait là !… Demain, au lieu de chrysanthèmes, je te peindrai des pavots !

    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

    Quelques jours plus tard je le rencontrai.

    Chargé d’une brassée de fleurs acquises au marché Saint-Pierre, il remontait chez lui, tout en haut de la rue Lepic.

    — Et ça va toujours bien ? dis-je.

    — Tout à fait bien. Et toi.

    — Triomphalement !

    — C’est vrai. Tu as une mine superbe, avec un air de ne pas t’embêter autrement dans la vie.

    — Pas lieu de m’embêter en ce moment. Si ça pouvait durer !… Et ta petite compagne ?

    — Tout à fait mieux.

    — Tu ne te livres plus à la peinture à l’iode sur son jeune corps ?

    — Oh ! oui, c’est vrai !… Je ne pensais plus qu’elle t’avait raconté cette histoire… Eh bien ! mon vieux, c’est épatant, ce que c’est devenu ! La teinture d’iode s’est évaporée, mais les endroits où j’avais peint les fleurs sont restés d’un rose vif et chaud qui s’enlève si joliment sur le rose pâle de sa peau ! Tu n’as pas idée, mon garçon, de ce que c’est  exquis ! Et d’un délicat ! Et d’un distingué ! Si Jansen voyait ça…

    — Quel Jansen ?

    — Le tapissier de la rue Royale, qui vend de si jolis meubles anglais. Si Jansen voyait ça, il en deviendrait fou et me commanderait, sur l’heure, une étoffe dans ces deux tons-là pour chambre de jeune fille… Tiens, viens la voir !

    — Mais… sa pudeur ? fis-je avec le doux sourire du sceptique endurci.

    — Sa pudeur ?

    Et mon ami prononça se mot pudeur sur un ton correspondant exactement à mes idées.

    (Je n’insiste pas, dans la crainte de désobliger quelques bourgeois du Marais, à l’estime desquels j’ai la faiblesse de tenir.)

    Son atelier se compose d’un ancien immense grenier, éclairé par un vitrage grand comme le Champ de Mars, et dans le coin duquel (grenier) s’aménage la chambre du jeune peintre et de sa petite amie.

    — Comme ça sent le goudron ici ! reniflai-je en entrant.

    — Oh ! ne fait pas attention ! C’est Alice qui se sert pour sa toilette de l’eau de chez Bobœuf, très délicieuse mais qui sent un peu le goudron.

    — Ah !

    — Oui !

    Un grand ennui venait de se peindre sur la  figure de mon ami. Évidemment, il regrettait de m’avoir amené. Mais pourquoi ce regret ?

    — Comment, bondis-je soudain, c’est de toi ce tableau ?

    Et je désignais une toile en train sur un chevalet.

    — Mais oui, c’est de moi.

    — De toi ! cette peinture qui se passe dans la cave d’un nègre ! De toi, que je connus affolé de lumière et de clarté ! De toi, cette chose innommablement brune ! De toi, à qui le seul mot bitume levait le cœur !

    — Oui, mon pauvre ami, de moi ! Un jour, peut-être, tu sauras et alors tu me serreras la main très fort et tu auras grand’peine à retenir tes larmes !… Mais assez causé de ce triste sujet, et viens voir l’adorable corps illustré de la jeune Alice.

     

    (Passage supprimé par la Censure.)

     

    — Mais, non d’un chien ! m’impatientai-je, me diras-tu d’où cette évolution brusque et en pis de ta manière ?

    — Soit !… Alors, jure-moi de n’en rien dire à âme qui vive !

    — Mon ouïe est un sépulcre où tout s’engouffre et meurt !

    — Tiens, un joli vers… Eh bien ! voici : Tu as remarqué, en entrant, comme ça sentait le goudron ?  

    — Délicieusement !… Et ce parfum m’évoque toute une enfance flâneuse, traînée sur les quais de mon vieux Honfleur natal et à jamais chéri.

    — Eh bien ! c’est ma peinture qui sent ça !

    — Ta peinture ! Tu fais de la peinture au goudron ?

    — Parfaitement ! Le manager… Comment prononces-tu ça en anglais ?

    — Le ménédjeuhr.

    — C’est bien ça… Le… machin d’un hôtel de Menton, où il ne vient que des Anglais tuberculeux, m’a commandé douze panneaux décoratifs, à condition qu’ils seraient peints à base de goudron, rapport aux émanations bienfaisantes de ce produit… Une idée à lui !

    — Et tu as accepté cet odieux compromis !

    — Les temps sont durs, tu sais.

    — À qui le dis-tu !

    — Cette petite Alice, sans être coûteuse, a ses exigences. Ce matin encore, elle m’a demandé 12 fr. 50 pour des bottines.

    — Bigre !

    — Oh ! ça n’est rien, ça ! Mais reconnais toi-même que le goudron n’est pas beaucoup fait pour éclaircir une palette.

    **********

    .Alphonse Allais journaliste et humoriste français (1854 – 1905) Pseudonyme : Sarcisque Francey, Francisque Sarcey

     

     

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  • Socrate devant Minos

    Socrate devant Minos....Louis Ménard

    Minos. Sois le bienvenu parmi les ombres, Socrate, toi qui, sur la terre, as toujours cherché la vérité.

    Socrate. Salut à toi, Minos. Ceux qui ont été injustement condamnés par les vivants se présentent avec confiance devant ton tribunal, juge des morts.

    Minos. Je ne suis pas ton juge, Socrate, ni celui des autres hommes. La conscience humaine se juge elle-même selon ses actes.

    Socrate. Qu’a donc voulu dire Homère ?

    Minos. Toi et tes contemporains avez mal compris ses paroles. Il a dit que je rendais la justice aux morts. J’écoute ceux qui s’accusent et je cherche à réconcilier ceux qui se sont haïs  pendant la vie ; telle est la fonction qui m’est attribuée pour avoir reconnu, aux siècles anciens, que les sociétés humaines doivent être fondées, non sur la force, mais sur la loi. Quand tes accusateurs viendront ici, tu pourras les accuser à ton tour. Celui qui reconnaîtra ses torts ira se livrer aux Euménides pour être purifié.

    Socrate. Crois-tu donc, Minos, qu’Anytos et Mélitos avoueront qu’ils ont été injustes ?

    Minos. Je leur montrerai les conséquences de leur action, Socrate. Ils entendront les siècles futurs les condamner à leur tour. Ils verront dans l’avenir des races serviles qui, après avoir inondé la terre de sang innocent, reprocheront encore ta mort à la démocratie d’Athènes. Alors ces hommes qui, en t’accusant, ont cru servir la patrie, seront épouvantés de leur œuvre et appelleront l’expiation.

    Socrate. Comment se peut-il, Minos, qu’en accusant un innocent quelqu’un s’imagine qu’il sert la patrie ?

    Minos. Tu leur adresseras cette question à eux-mêmes, Socrate, et je sais ce qu’ils te répondront. Ils te montreront les fruits de tes leçons : ton disciple chéri, Alkibiade, donnant l’exemple  de toutes les trahisons et de toutes les débauches, les trente tyrans sortis presque tous de ton école, et parmi eux Critias, le plus cruel de tous et le plus impie, celui qui a écrit dans ses vers que la religion avait été inventée par les chefs des peuples pour dompter la multitude. Ils te montreront Xénophon servant comme mercenaire un prince étranger, puis combattant avec Sparte contre les athéniens, et dans ses écrits, préférant la monarchie asiatique au gouvernement populaire. Ils te montreront enfin Platon, le plus illustre philosophe formé par tes leçons, proposant pour modèle, dans sa république, un état où règne la communauté des femmes.

    Socrate. Il me semble, Minos, que, si tu avais siégé parmi les héliastes, tu m’aurais condamné comme eux à boire de la ciguë.

    Minos. Non, car ils ont ouvert une voie funeste qui ne sera que trop suivie après eux. Si du moins ils s’étaient contentés de l’ostracisme, tu aurais passé quelques années au milieu de la communauté oligarchique de Sparte ou de la monarchie des mèdes, et tu en serais revenu plus juste pour le gouvernement de ton pays. Mais je ne suis pas ton juge, j’ai voulu seulement t’indiquer  les raisons qu’Anytos et Mélitos ont pu avoir pour t’accuser, et je n’ai dit que ce qu’ils te diront eux-mêmes. Quant aux effets de ton enseignement dans les siècles à venir, je les vois par ma science prophétique et je pourrais te les faire connaître, mais peut-être cette révélation serait-elle au-dessus de tes forces.

    Socrate. Tu m’as dit que tu révélerais l’avenir à mes accusateurs. Me crois-tu donc plus faible qu’eux ? Moi aussi j’ai cru faire le bien, et si mon intelligence s’est trompée, j’aime trop la vérité, tu l’as dit toi-même, pour rester volontairement dans l’erreur.

    Minos. Ainsi, Socrate, tu vas toi-même au-devant de l’expiation ?

    Socrate. Tu l’as dit, Minos, j’appelle les Euménides. Ô graves Déesses, gardiennes des lois saintes, vous êtes la voix du sang répandu, et on vous nomme les imprécations. Vous êtes les remords qui flottent dans les nuits adultères, et l’on vous nomme les Érinnyes. Vous réveillez la conscience endormie, vos serpents rongent la gangrène des cœurs, vos torches éclairent les âmes ténébreuses. Vous leur montrez ce qu’elles sont et ce qu’elles auraient dû être ; l’horreur qu’elles  ont d’elles-mêmes les pousse dans le rude chemin de la régénération, et c’est pourquoi on vous nomme les Bienveillantes. Si vous redressez aussi les erreurs de l’intelligence, corrigez-moi, purifiez-moi, ô vénérables, en me découvrant l’avenir.

    Les Euménides. Tes erreurs, Socrate, sont celles de la plupart des philosophes qui t’ont devancé ou qui te succéderont. Chacun de vous n’a qu’une part dans la faute, et pourtant chacun doit accepter toute la punition. Pour avoir ébranlé la religion de vos pères, pour avoir préféré la théocratie de l’Égypte, la monarchie de la Perse à l’égalité sacrée des libres citoyens de la Grèce républicaine, contemplez le tableau d’une société selon vos rêves. Elle vivra dans l’avenir, cette société, après l’asservissement des cités helléniques et l’invasion rapide des religions barbares dans l’Occident. Voyez les républiques tomber l’une après l’autre dans la servitude, les nations s’engloutir dans l’unité d’un immense empire et marcher comme des troupeaux dociles sous le sceptre des pasteurs. L’oreille des philosophes n’est plus troublée par les luttes de la place publique, mais la loi n’est plus l’accord des volontés unies ; elle descend d’en haut sur  les multitudes agenouillées, et le glaive maintient l’obéissance. Le monde se précipite volontairement dans l’esclavage, et sans doute le prince est digne de gouverner les hommes, car, tu le vois, on lui élève des autels.

    Socrate. L’horreur m’enveloppe, ô Euménides. Le sang des proscriptions rougit la terre, et quand le maître n’a plus d’ennemis à tuer, on bénit sa clémence. Les tyrans succèdent aux tyrans, au milieu de l’abaissement universel des âmes, et on les met au rang des dieux. En voici un qui tue sa mère, et on le remercie d’avoir sauvé la patrie. Jamais pareille accumulation de crimes et de honte n’avait souillé l’histoire. Écartez ce tableau lugubre, ô Déesses. Les hommes ne peuvent être heureux que si les rois deviennent philosophes ou si les philosophes deviennent rois.

    Les Euménides. Tes vœux seront exaucés, Socrate : voici un sage sur le trône du monde, mais il n’en retardera pas d’un jour la décadence. Regarde son fils, l’égal de ces tyrans dont tu voudrais écarter les fantômes ; les rois philosophes ont, comme les autres, des héritiers. Tu redoutais les dissensions populaires dans les républiques, que dis-tu des factions militaires qui  mettent l’empire à l’encan ? Pourtant tu ne peux pas te plaindre de la docilité des peuples : ils acceptent humblement le maître que les soldats leur imposent, sans jamais songer à s’affranchir.

    Socrate. Je vois bien, ô Déesses, que pour sauver la pauvre race humaine, il faudrait qu’un Dieu descendît sur la terre ; mais, telle est la folie des hommes, que peut-être ils feraient périr le juste venu pour leur enseigner la vérité.

    Les Euménides. Le Dieu est descendu, Socrate, et ce n’est pas le peuple qui l’a fait mourir, ce sont les savants et les prêtres. Puis ses disciples, qui l’ont abandonné au jour du supplice, répandent sa doctrine dans l’ombre, opposant aux traditions de la Grèce une tradition étrangère, et minant sourdement la religion de l’empire, déjà frappée par les coups des philosophes, tes successeurs. Après trois siècles de travail souterrain, ta mort est vengée, Socrate : les Dieux d’Homère sont chassés de leurs temples, et, sur le piédestal de leurs statues renversées, on place un philosophe, sauvant le monde par sa doctrine. Les prêtres du Dieu nouveau vivent dans la contemplation des choses saintes, sans patrie et sans famille, étrangers aux soucis de la vie. Ils  dirigent la conscience des autres hommes qui, s’agenouillant devant eux, confessent leurs fautes et en implorent le pardon. N’est-ce pas là ce règne de l’intelligence rêvé par tous les philosophes, ce gouvernement des meilleurs, dont tu aurais pu faire partie ? Regarde-la maintenant à l’œuvre, cette assemblée auguste, cette aristocratie de la pensée, et juge l’arbre par ses fruits.

    Socrate. Hélas ! Je vois l’oppression s’étendre sur la sphère libre de l’intelligence. Les anciens tyrans n’enchaînaient que les corps, ceux-ci enchaînent les âmes. L’éternelle Raison, cette lumière qui éclaire tout homme en ce monde, ils l’adorent dans le ciel et ils la proscrivent sur la terre. Autrefois chaque peuple, chaque homme priait à sa manière, et de cette diversité des hymnes naissait une immense harmonie qui réjouissait le ciel ; mais à ceux-ci toute voix libre paraît une dissonance, et la prière du peuple n’est plus que l’écho monotone des paroles du prêtre. Et si la raison repousse des chaînes contraires à sa nature, les champs pacifiques de la pensée deviennent une arène sanglante, où luttent les factions religieuses inconnues aux peuples d’autrefois. Épargnez-moi, redoutables Déesses ; si  j’ai préparé, sans le vouloir, cette œuvre mauvaise, ce que vous m’avez fait voir doit suffire à ma punition.

    Les Euménides. Non, Socrate, ce n’est pas assez. Souviens-toi et regarde : vois le sort réservé à la sculpture, l’art de ta jeunesse. On répète après les philosophes qu’il est insensé d’enfermer le divin dans la pierre et le bronze, et l’on détruit, avec une fureur de bête fauve, ses chefs-d’œuvre de Polyklète, de Phidias, de Praxitèle. Pour un peuple qui a renié ses Dieux, les témoignages du génie et de la piété des ancêtres sont des remords visibles dont la présence importune. On fond les statues de métal, on brise les statues de marbre. La science et la poésie sont ensevelies aussi sous les ruines des temples. On brûle les bibliothèques, on disperse et on gratte les livres. Il ne restera rien à faire aux barbares. On les entend gronder dans les plaines du nord, prêts à fondre sur le grand empire, mais personne ne songe à la résistance. On répète après les philosophes que l’homme n’a d’autre patrie que le ciel, et on livre la terre aux plus forts. Les anciens Dieux avaient sauvé la Grèce de l’invasion des Mèdes, mais les vertus  viriles sont mortes avec l’antique religion. Le monde s’enveloppe dans son linceul, les lumières du ciel s’éteignent une à une et tout rentre dans la grande nuit.

    Socrate. Grâce, ô Euménides, assez de maux amoncelés, je n’en pourrais supporter davantage.

    Les Euménides. Qu’il soit fait selon ton désir, Socrate. Nous éteignons nos torches funèbres et nous t’épargnons le spectacle des longs siècles de douleur, d’esclavage et de honte qui vont s’ouvrir pour la misérable humanité.

    Socrate. Ô Minos, tu me l’avais bien dit, cette révélation était au-dessus de mes forces. Il est trop dur de voir le mal qu’on ne peut réparer. Mais dis-moi pourquoi les erreurs de l’intelligence sont punies si cruellement puisqu’elles sont involontaires.

    Minos. La peine est le premier degré de l’ascension. La douleur épure et sanctifie. Médite sur ce que tu viens de voir, et quand tu seras monté dans la sphère lumineuse où l’âme contemple les derniers mystères, tu comprendras les secrets de la haute justice des Dieux.

     

     

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  • LE DIABLE AU CAFÉ [1]

    Le Diable au café........Louis Ménard Rêveries d’un païen mystique.

    Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.  

    Vous croyez donc au diable ?

    — Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; il y a fagots et fagots.

    Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :

    Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?

    — Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.

    Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :

    vous me connaissez donc ? lui dis-je.

    Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :

    Je connais tout le monde.

    Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis :

    C’est beaucoup trop ; je me contenterais de me connaître moi-même.

    Lui. Vous parlez comme les sept sages et vous n’êtes pas plus avancé qu’eux ; ce qui ne vous empêche  pas de croire au progrès de l’esprit humain.

    Moi. Comment n’y croirais-je pas ? Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu’à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres.

    Lui. Et vous regardez la philosophie comme une science ?

    Moi. Assurément ; elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes ; elle est aussi la plus certaine, car elle s’appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d’observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction.

    Lui. Les axiomes me suffiraient, et même, je me contenterais d’un seul.

    Moi. Eh bien, vous avez celui de Descartes : Je pense, donc je suis.

    Lui. Il n’y a plus qu’à définir Je ; or, vous vous plaigniez tout à l’heure de ne pas vous connaître vous-même.

    Moi. Mais vous, qui connaissez tout le monde, y compris vous-même apparemment, vous n’avez pas le droit d’être sceptique.

    Lui. Que vous importe ce que je suis, pourvu que je vous réponde ?  

    Moi. Je ne puis discuter sans savoir au nom de quoi on m’attaque ; vous me connaissez, et je ne vous connais pas ; la partie n’est pas égale ; prenez une étiquette.

    Lui. Mon cher monsieur, il n’y a dans le monde que des rapports, et tout dépend du point de vue. Pour mon père, je suis un fils ; pour mon fils, je suis un père ; pour mon domestique, je suis un maître ; pour le roi, je suis un sujet, qui paye l’impôt sans l’avoir voté ; pour mon ennemi, je suis un scélérat ; pour mon ami, je suis un homme avec lequel on ne se gêne pas ; pour vous, qui me faites l’honneur de discuter avec moi, je suis un adversaire ; appelez moi donc l’adversaire : voilà l’étiquette demandée.

    Moi. Cela ne se dit-il pas Satan, en hébreu ?

    Lui. L’hébreu est une langue morte, soyons de notre temps ; vous voyez bien que je n’ai pas le pied fourchu.

    Moi. Les costumes changent, mais les mœurs ne changent guère, et vous êtes toujours ergoteur. Vous contestez l’axiome de Descartes, je veux le défendre contre vous. Je sais parfaitement qu’il y a en nous plusieurs aspects, mais je n’ai pas besoin de les embrasser tous  pour définir le moi : c’est un être pensant.

    Lui. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose.

    Moi. Ainsi pour vous l’individu n’existe pas ; il n’y a que le genre humain, qui est la nature, se connaissant elle-même, la conscience de Dieu ?

    Lui. Ne prononcez pas ce nom, je vous prie.

    Moi. Diable ! C’est vrai, j’oubliais votre étiquette, elle m’explique vos répugnances.

    Lui. Non, vous vous trompez ; seulement, je n’aime pas les mots qui ne sont pas clairs ; dites-moi ce que vous entendez par celui-là ?

    Moi. Nous ne sommes pas d’accord sur l’homme, je n’espère guère que ma façon de  concevoir Dieu puisse vous satisfaire davantage. Si je vous dis que c’est le créateur de toutes choses, vous soutiendrez peut-être l’éternité du monde ; si je l’appelle la cause première, vous me demanderez ce que c’est qu’une cause, et où nous arrêterons-nous ? Je vous dirai donc simplement que Dieu est l’être parfait.

    Lui. Vous voulez dire l’idée de la perfection, car son existence est à démontrer.

    Moi. Mais la perfection implique l’existence.

    Lui. Encore un sophisme de Descartes [2] ; l’antiquité avait des philosophes plus hardis et plus forts que vous. Pour eux, le bien, le parfait, est supérieur à l’être ; il est cause de tout ce qui est, mais lui-même dédaigne d’exister.

    Moi. Comment peut-il donner l’existence sans la posséder ?

    Lui. L’air qui vous fait vivre n’est pas vivant.

    Moi. Non, mais c’est un être ; la vie n’est qu’une des formes de l’existence ; les éléments existent quoiqu’ils ne vivent pas. 

    Lui. Mais les types n’existent pas, et tout existe en eux et par eux.

    Moi. Qu’est-ce qu’un type ?

    Lui. La forme génératrice, le moule où sont coulés tous les individus d’un même genre.

    Moi. Si vous n’avez rien de mieux à m’offrir que cette scolastique platonicienne, je persisterai à croire à l’existence de Dieu.

    Lui. La foi est une belle chose, mais quand on croit sans preuve, on est un mystique et non un philosophe.

    Moi. Je ne crois pas sans preuve ; toute œuvre suppose un ouvrier ; l’admirable ordonnance de l’univers…

    Lui. Prenez garde de vous enferrer : vous parlez maintenant de l’ordre et de la beauté du monde, et tout à l’heure vous allez être obligé d’en imaginer un autre où il n’y aura ni tigres ni vipères, ni vieillesse ni maladies ; un monde revu et corrigé, où le créateur réparera les erreurs qu’il a commises dans celui-ci.

    Moi. N’anticipons pas, s’il vous plaît, et laissez-moi m’enferrer à mon aise. Vous avez une singulière façon de discuter : vous enjambez toutes les questions, vous éludez toutes les  difficultés. Mais vous avez trop beau jeu à battre en brèche mes croyances ; je ne puis vous rendre la pareille puisque je ne connais pas les vôtres.

    Lui. Si je vous scandalise, jetez-moi quelques gouttes d’eau bénite, et je me tairai ; c’est une formule d’exorcisme à la portée des simples.

    Moi (un peu honteux de ma sortie). Je ne crains pas la discussion, mais je crains la Bastille ; nous sommes ici dans un lieu public, et la police a des oreilles partout.

    Lui. Et vous vous prétendez débarrassé du moyen âge ?

    Moi. Vous devez bien vous apercevoir vous-même d’un petit progrès : on ne brûle plus que rarement vos amis les sorciers.

    Lui. Mais on empêche de parler ceux qui ne pensent pas comme tout le monde.

    Moi. Ce n’est pas ma faute, je vous prie de le croire : continuons, car je ne veux pas vous laisser maître du champ de bataille ; seulement parlons plus bas. Je soutiens que la création suppose une intelligence souveraine, qu’avez-vous à répondre ?

    Lui. Rien : l’ouvrier s’appellera Dieu si son œuvre est bonne ; si elle est mauvaise, nous le  nommerons le Diable ; s’il y a du mal et du bien, nous soupçonnerons une collaboration.

    Moi. J’aurais dû me douter que vous étiez manichéen. Mais après avoir nié mon existence et celle de Dieu, vous n’espérez pas me faire croire à la vôtre ?

    Lui. Je ne vous y force pas, mais je vous prie de m’expliquer le mal.

    Moi. La douleur est une conséquence nécessaire de la sensibilité physique, le vice est une conséquence nécessaire de la liberté morale.

    Lui. Vous voilà revenu à cette nécessité que les anciens plaçaient au-dessus de tous les dieux. Que devient alors la toute-puissance divine ?

    Moi. Elle n’est limitée que par l’absurde : il n’y a d’impossible à Dieu que ce qui est contradictoire. Je ne suis pas assez cartésien pour croire que deux et deux feraient cinq s’il l’avait voulu. Puisque lui seul est parfait, son œuvre ne peut être sans défauts, elle serait son égale ; mais le mal est seulement l’absence du bien, vous n’êtes qu’une négation, vous n’existez pas.

    Lui. Il me semble, au contraire, que c’est le bien qui n’existe pas, et que le mal seul est possible et réel. La vie ne s’entretient que par une  série de meurtres, et l’hymne universel est un long cri de douleur de toutes les espèces vivantes qui s’entre-dévorent. L’homme, leur roi, les détruit toutes ; il faut des millions d’existences pour entretenir la vôtre. Quand vous ne tuez pas pour manger, vous tuez par passe-temps ou par habitude, et votre empire n’est qu’un immense charnier. Y êtes-vous heureux, du moins, y régnez-vous en paix ? Non, vous ne songez qu’à vous déchirer les uns et les autres ; la guerre, l’oppression et la violence, toutes les injustices et toutes les tyrannies remplissent l’histoire, et ce sera ainsi jusqu’à la fin. Le mal moral, qui est votre œuvre, dépasse en horreur le mal physique qui vous écrase. Contre l’un et contre l’autre, vous n’avez trouvé d’autre remède que de lâches prières, qui montent inutilement vers les indifférentes étoiles. Vous tenez à la vie que vous savez mauvaise ; vous voudriez la prolonger au delà de la tombe, et vous rêvez là-haut un monde fantastique et rempli de contradictions. Vous en retranchez la mort, condition nécessaire de la vie, et la lutte éternelle contre le mal, sans laquelle il n’y a pas de vertu.

    Moi. Toujours blasphémateur et ennemi des  hommes ! Mais qu’est-ce que vous concluez de tout cela ?

    Lui. Que le mal étant réel et le bien impossible, vous avez tort de m’appeler une négation.

    Moi. Eh bien, après la description que vous venez de faire du monde, si vous prétendez y avoir travaillé, je ne vous en fais pas mon compliment.

    Lui. Je ne vous demande pas de compliments, c’est vous qui m’en demandiez tout à l’heure, quand vous m’avez vu en train de lire votre ouvrage.

    Moi. Si vous blessez mon amour-propre, je me vengerai sur le vôtre. Avouez que votre importance a bien diminué, depuis le temps où vous luttiez contre les anges et où vous tentiez les saints.

    Lui. Je taquine encore les philosophes, et cela m’amuse bien autant.

    Moi. Vous me rappelez ce tyran à la retraite, qu’une férule consolait de son sceptre perdu.

    Lui. Vous avez donc la modestie de comparer les philosophes à des enfants ?

    Moi. L’enfance a l’avenir.

    Lui. L’avenir est le royaume des chimères ;  où est votre dernier château de cartes, que je souffle dessus ?

    Moi. Ce sera une forteresse contre laquelle s’useront les vieilles griffes du mal : on la nommera le Temple de la justice et de la liberté. Nous ne la bâtirons pas dans les nuages ; nous n’imiterons pas nos pères, qui reléguaient au ciel leurs espérances : c’est la terre qui nous est confiée, nous construirons sur ses bases solides. Nous ne pourrons achever notre œuvre, mais nos fils y travailleront après nous. Notre pensée vivra en eux ; et, s’il y a une autre immortalité plus active, peut-être nous sera-t-elle donnée par surcroît, car le paradis de nos rêves n’est pas une oisive béatitude ; comme les héros scandinaves, nous ne voulons renaître que pour l’éternité du combat. Que notre sang serve d’engrais à la moisson future : il faut que la guerre se poursuive tant qu’il y aura des tyrans et des esclaves, et bienheureux ceux qui pourront briser les dernières chaînes et brûler le dernier trône !

    Lui. Vous ne ferez pas même grâce au trône pontifical ?

    Moi. Je n’aurais pas cru que vous dussiez regretter celui-là ; est-ce générosité pour un vieil  ennemi, ou bien êtes-vous comme les femmes qui aiment mieux ceux qui les battent que ceux qui ne s’occupent pas d’elles ?

    Lui. Je n’ai pas dit que je regrettais, mais je crois qu’il pourrait convenir à un représentant de la philosophie sur la terre.

    Moi. Je ne veux pas plus des rois philosophes que des autres ; ils ont des successeurs, et Commode me dégoûterait de Marc-Aurèle.

    Lui. Je ne vous parle pas d’un roi, mais d’une papauté philosophique.

    Moi. Voilà qui est contradictoire et impossible.

    Lui. Pas tant que vous croyez. En Galilée, il y a dix-huit cents ans, quelqu’un annonçait aux déshérités de la terre tout ce que vous leur promettez aujourd’hui. Allez à Rome, vous y verrez son vicaire, le serviteur des serviteurs de Dieu, et il vous fera baiser sa pantoufle. Êtes-vous sûr de ne pas travailler pour une nouvelle aristocratie de cardinaux ou de mandarins ?

    Moi. Diable ! diable !

    Lui. Je suis là, soyez tranquille. Si quelque futur grand Lama de la philosophie veut s’installer dans votre forteresse, vos enfants  trouveront pour la démolir le secours de mes vieilles griffes. Heureusement pour vous, je ne suis pas aussi usé que vous voulez bien le dire ; dans plus d’une occasion vous ne serez pas fâché de me trouver.

    Moi. Est-ce que vous êtes toujours le roi des trésors cachés ?

    Lui. Auriez-vous envie de m’emprunter de l’argent ?

    Moi. Vous me demanderiez mon âme en échange.

    Lui. Je n’ai pas à vous la demander ; du moment que vous formez un souhait égoïste, vous êtes sujet du Diable ; s’il accomplit vos vœux, c’est pure largesse de souverain.

    Moi. Eh bien, gardez vos gros sous, il ne manque pas de pauvres gens qui en ont plus besoin que moi ; je continuerai de philosopher à jeun. Votre serviteur… Non, je me trompe, je veux dire : Adieu.

    Lui. Au revoir, s’il vous plaît ; j’espère bien que nous nous retrouverons.

    Moi. Pourvu que ce ne soit pas dans l’éternité.

    Lui. Vous voudriez bien me faire avouer qu’il  y a une vie future, mais vous n’obtiendrez pas de moi une affirmation ; cherchez. Moi, je suis l’Adversaire, mon rôle est de contredire. Chaque fois que vous croirez tenir une solution, je serai là pour y jeter du noir. Je vous empêcherai bien de vous endormir dans la certitude, qui est l’inertie de l’intelligence. Cherchez toujours, je viendrai vous secouer de temps en temps. La vérité est une asymptote ; pour vous en rapprocher vous avez besoin de moi. Il ne faut pas médire du vieux serpent, vous lui devez la science du bien et du mal, et, sans la chute, il n’y aurait pas de rédemption.

    Moi. Oui, le mal que vous faites tourne au bien, mais on dit que c’est malgré vous.

    Lui. Croyez-le si vous voulez, cela vous dispensera de la reconnaissance en vous laissant jouir du bienfait. Ne faut-il pas que le Diable soit toujours bafoué à la fin de la pièce ? Heureusement, je suis habitué depuis longtemps à ce rôle-là.

    *************

    1. Ce dialogue a été publié sous le nom de Diderot.
    2. Aller La preuve ontologique est de saint Anselme ; Descartes n’a fait que la reproduire. Le Diable connaît trop bien son moyen âge pour avoir pu commettre l’erreur que lui attribue ici Diderot.
     
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  • RELATION

    DU BANNISSEMENT DES JÉSUITES
    DE LA CHINE

    RELATION..DU BANNISSEMENT DES JÉSUITES DE LA CHINE.......Voltaire

    Par l’auteur du compère matthieu

     

    ou l’Empereur de la Chine et le Frère Rigolet. 

     

    LA Chine, autrefois entièrement ignorée, longtemps ensuite défigurée à nos yeux, et enfin mieux connue de nous que plusieurs provinces d’Europe, est l’empire le plus peuplé, le plus florissant et le plus antique de l’univers : on sait que, par le dernier dénombrement fait sous l’empereur Kang-hi, dans les seules quinze provinces de la Chine proprement dite, on trouva soixante millions d’hommes capables d’aller à la guerre, en ne comptant ni les soldats vétérans, ni les vieillards au-dessus de soixante ans, ni les jeunes gens au-dessous de vingt, ni les mandarins, ni les lettrés, encore moins les femmes : à ce compte, il paraît difficile qu’il y ait moins de cent cinquante millions d’âmes, ou soi-disant telles, à la Chine.

    Les revenus ordinaires de l’empereur sont deux cents millions d’onces d’argent fin, ce qui revient à douze cent cinquante millions de la monnaie de France, ou cent vingt-cinq millions de ducats d’or.

    Les forces de l’État consistent, nous dit-on, dans une milice d’environ huit cent mille soldats. L’empereur a cinq cent soixante et dix mille chevaux, soit pour monter les gens de guerre, soit pour les voyages de la cour, soit pour les courriers publics.

    On nous assure encore que cette vaste étendue de pays n’est point gouvernée despotiquement, mais par six tribunaux principaux qui servent de frein à tous les tribunaux inférieurs.

    La religion y est simple, et c’est une preuve incontestable de son antiquité. Il y a plus de quatre mille ans que les empereurs de la Chine sont les premiers pontifes de l’empire ; ils adorent un Dieu unique, ils lui offrent les prémices d’un champ qu’ils ont labouré de leurs mains. L’empereur Kang-hi écrivit et fit graver dans le frontispice de son temple ces propres mots : « Le Chang-ti est sans commencement et sans fin ; il a tout produit ; il gouverne tout ; il est infiniment bon et infiniment juste. »

    Yong-tching, fils et successeur de Kang-hi, fit publier dans tout l’empire un édit qui commence par ces mots : « Il y a entre le Tien et l’homme une correspondance sûre, infaillible, pour les récompenses et les châtiments. »

    Cette religion de l’empereur, de tous les colaos, de tous les lettrés, est d’autant plus belle qu’elle n’est souillée par aucune superstition.

    Toute la sagesse du gouvernement n’a pu empêcher que les bonzes ne se soient introduits dans  l’empire, de même que toute l’attention du maître-d’hôtel ne peut empêcher que les rats ne se glissent dans les caves et dans les greniers.

    L’esprit de tolérance, qui faisait le caractère de toutes les nations asiatiques, laissa les bonzes séduire le peuple ; mais, en s’emparant de la canaille, on les empêcha de la gouverner. On les a traités comme on traite les charlatans : on les laisse débiter leur orviétan dans les places publiques ; mais s’ils ameutent le peuple, ils sont pendus. Les bonzes ont été tolérés et réprimés.

    L’empereur Kang-hi avait accueilli avec une bonté singulière les bonzes jésuites ; ceux-ci, à la faveur de quelques sphères armillaires, des baromètres, des thermomètres, des lunettes, qu’ils avaient apportés d’Europe, obtinrent de Kang-hi la tolérance publique de la religion chrétienne.

    On doit observer que cet empereur fut obligé de consulter les tribunaux, de les solliciter lui-même, et de dresser de sa main la requête des bonzes jésuites pour leur obtenir la permission d’exercer leur religion : ce qui prouve évidemment que l’empereur n’est point despotique, comme tant d’auteurs mal instruits l’ont prétendu, et que les lois sont plus fortes que lui.

    Les querelles élevées entre les missionnaires rendirent bientôt la nouvelle secte odieuse. Les Chinois, qui sont gens sensés, furent étonnés et indignés que des bonzes d’Europe osassent établir dans leur empire des opinions dont eux-mêmes n’étaient pas  d’accord ; les tribunaux présentèrent à l’empereur des mémoires contre tous ces bonzes d’Europe et surtout contre les jésuites, ainsi que nous avons vu depuis peu les parlements de France requérir et ensuite ordonner l’abolition de cette société.

    Ce procès n’était pas encore jugé à la Chine, lorsque l’empereur Kang-hi mourut le 20 décembre 1722. Un de ses fils, nommé Yong-tching, lui succéda ; c’était un des meilleurs princes que Dieu ait jamais accordés aux hommes. Il avait toute la bonté de son père, avec plus de fermeté et plus de justesse dans l’esprit. Dès qu’il fut sur le trône, il reçut de toutes les villes de l’empire des requêtes contre les jésuites. On l’avertissait que ces bonzes, sous prétexte de religion, faisaient un commerce immense, qu’ils prêchaient une doctrine intolérante ; qu’ils avaient été l’unique cause d’une guerre civile au Japon, dans laquelle il était péri plus de quatre cent mille âmes ; qu’ils étaient les soldats et les espions d’un prêtre d’Occident, réputé souverain de tous les royaumes de la terre ; que ce prêtre avait divisé le royaume de la Chine en évêchés ; qu’il avait rendu des sentences à Rome contre les anciens rites de la nation, et qu’enfin, si l’on ne réprimait pas au plus tôt ces entreprises inouïes, une révolution était à craindre.

    L’empereur Yong-tching, avant de se décider, voulut s’instruire par lui-même de l’étrange religion de ces bonzes ; il sut qu’il y en avait un, nommé le frère Rigolet, qui avait converti quelques enfants  des crocheteurs et des lavandières du palais ; il ordonna qu’on le fît paraître devant lui.

    Ce frère Rigolet n’était pas un homme de cour comme les frères Parennin et Verbiest. Il avait toute la simplicité et l’enthousiasme d’un persuadé. Il y a de ces gens-là dans toutes les sociétés religieuses ; ils sont nécessaires à leur ordre. On demandait un jour à Oliva, général des jésuites, comme il se pouvait faire qu’il y eût tant de sots dans une société qui passait pour éclairée ; il répondit : Il nous faut des saints. Ainsi donc saint Rigolet comparut devant l’empereur de la Chine.

    Il était tout glorieux, et ne doutait pas qu’il n’eût l’honneur de baptiser l’empereur dans deux jours au plus tard. Après qu’il eût fait les génuflexions ordinaires, et frappé neuf fois la terre de son front, l’empereur lui fit apporter du thé et des biscuits, et lui dit : Frère Rigolet, dites-moi en conscience ce que c’est que cette religion que vous prêchez aux lavandières et aux crocheteurs de mon palais.


    FRÈRE RIGOLET. — Auguste souverain des quinze provinces anciennes de la Chine et des quarante-deux provinces tartares, ma religion est la seule véritable, comme me l’a dit mon préfet, le frère Bouvet, qui le tenait de sa nourrice. Les Chinois, les Japonais, les Coréens, les Tartares, les Indiens, les Persans, les Turcs, les Arabes, les Africains et les Américains, seront tous damnés. On ne peut plaire à Dieu que dans une partie de l’Europe,  et ma secte s’appelle la religion catholique, ce qui veut dire universelle.


    L’EMPEREUR. — Fort bien, frère Rigolet. Votre secte est confinée dans un petit coin de l’Europe, et vous l’appelez universelle ! apparemment que vous espérez de l’étendre dans tout l’univers.


    FRÈRE RIGOLET. — Sire, votre majesté a mis le doigt dessus ; c’est comme nous l’entendons. Dès que nous sommes envoyés dans un pays par le révérend frère général, au nom du pape qui est vice-dieu en terre, nous catéchisons les esprits qui ne sont point encore pervertis par l’usage dangereux de penser. Les enfants du bas peuple étant les plus dignes de notre doctrine, nous commençons par eux ; ensuite nous allons aux femmes, bientôt elles nous donnent leurs maris ; et dès que nous avons un nombre suffisant de prosélytes, nous devenons assez puissants pour forcer le souverain à gagner la vie éternelle en se faisant sujet du pape.


    L’EMPEREUR. — On ne peut mieux, frère Rigolet ; les souverains vous sont fort obligés. Montrez-moi un peu sur cette carte géographique où demeure votre pape.


    FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté impériale, il demeure au bout du monde dans ce petit angle que vous voyez, et c’est de là qu’il damne ou qu’il sauve  à son gré tous les rois de la terre : il est vice-dieu, vice-Chang-ti, vice-Tien ; il doit gouverner la terre au nom de Dieu, et notre frère général doit gouverner sous lui.


    L’EMPEREUR. — Mes compliments au vice-dieu et au frère général. Mais votre Dieu, quel est-il ? dites-moi un peu de ses nouvelles.


    FRÈRE RIGOLET. — Notre Dieu naquit dans une écurie, il y a quelque dix-sept cent vingt-trois ans, entre un bœuf et un âne ; et trois rois, qui étaient apparemment de votre pays, conduits par une étoile nouvelle, vinrent au plus vite l’adorer dans sa mangeoire.


    L’EMPEREUR. — Vraiment, frère Rigolet, si j’avais été là, je n’aurais pas manqué de faire le quatrième.


    FRÈRE RIGOLET. — Je le crois bien, sire ; mais si vous êtes curieux de faire un petit voyage, il ne tiendra qu’à vous de voir sa mère. Elle demeure ici dans ce petit coin que vous voyez sur le bord de la mer Adriatique, dans la même maison où elle accoucha de Dieu. Cette maison, à la vérité, n’était pas d’abord dans cet endroit-là. Voici, sur la carte, le lieu qu’elle occupait dans un petit village juif ; mais, au bout de treize cents ans, les esprits célestes la transportèrent où vous la voyez. La mère de Dieu  n’y est pas, à la vérité, en chair et en os, mais en bois. C’est une statue que quelques-uns de nos frères pensent avoir été faite par le Dieu son fils, qui était un très bon charpentier.


    L’EMPEREUR. — Un Dieu charpentier ! un Dieu né d’une femme ! tout ce que vous me dites est admirable.


    FRÈRE RIGOLET. — Oh ! sire, elle n’était point femme, elle était fille. Il est vrai qu’elle était mariée, et qu’elle avait eu deux autres enfants, nommés Jacques, comme le disent de vieux Évangiles ; mais elle n’en était pas moins pucelle.


    L’EMPEREUR. — Quoi ! elle était pucelle, et elle avait des enfants !


    FRÈRE RIGOLET. — Vraiment oui. C’est là le bon de l’affaire : ce fut Dieu qui fit un enfant à cette fille.


    L’EMPEREUR. — Je ne vous entends point. Vous me disiez tout à l’heure qu’elle était mère de Dieu. Dieu coucha donc avec sa mère pour naître ensuite d’elle ?


    FRÈRE RIGOLET. — Vous y êtes, sacrée majesté ; la grâce opère déjà. Vous y êtes, dis-je ; Dieu se changea en pigeon pour faire un enfant à la femme  d’un charpentier, et cet enfant fut Dieu lui-même.


    L’EMPEREUR. — Mais voilà donc deux dieux de compte fait, un charpentier et un pigeon.


    FRÈRE RIGOLET. — Sans doute, sire ; mais il y en a encore un troisième qui est le père de ces deux-là, et que nous peignons toujours avec une barbe majestueuse ; c’est ce dieu-là qui ordonna au pigeon de faire un enfant à la charpentière, dont naquit le dieu charpentier ; mais, au fond, ces trois dieux n’en font qu’un. Le père a engendré le fils avant qu’il fût au monde, le fils a été ensuite engendré par le pigeon, et les pigeon procède du père et du fils. Or, vous voyez bien que le pigeon qui procède, le charpentier qui est né du pigeon, et le père qui a engendré le fils du pigeon, ne peuvent être qu’un seul Dieu, et qu’un homme qui ne croirait pas cette histoire doit être brûlé dans ce monde-ci et dans l’autre.


    L’EMPEREUR. — Cela est clair comme le jour. Un dieu né dans une étable, il y a dix-sept cent vingt- trois ans, entre un bœuf et un âne ; un autre dieu dans un colombier ; un troisième dieu, de qui viennent les deux autres, et qui n’est pas plus ancien qu’eux, malgré sa barbe blanche ; une mère pucelle ; il n’est rien de plus simple et de plus sage. Eh ! dis-moi un peu, frère Rigolet, si ton dieu est né, il est sans doute mort ? 


    FRÈRE RIGOLET. — S’il est mort, sacrée majesté, je vous en réponds, et cela pour nous faire plaisir. Il déguisa si bien sa divinité qu’il se laissa fouetter et pendre malgré ses miracles ; mais aussi il ressuscita deux jours après sans que personne le vît, et s’en retourna au ciel, après avoir solennellement promis « qu’il reviendrait incessamment dans une nuée, avec une grande puissance et une grande majesté, » comme le dit, dans son vingt et unième chapitre, Luc, le plus savant historien qui ait jamais été. Le malheur est qu’il ne revint point.


    L’EMPEREUR. — Viens, frère Rigolet, que je t’embrasse ; va, tu ne feras jamais de révolution dans mon empire. Ta religion est charmante ; tu épanouiras la rate de tous mes sujets ; mais il faut que tu me dises tout. Voilà ton dieu né, fessé, pendu et enterré. Avant lui, n’en avais-tu pas un autre ?


    FRÈRE RIGOLET. — Oui, vraiment, il y en avait un dans le même petit pays, qui s’appelait le Seigneur, tout court. Celui-là ne se laissait pas pendre comme l’autre ; c’était un Dieu à qui il ne fallait pas se jouer : il s’avisa de prendre sous sa protection une horde de voleurs et de meurtriers, en faveur de laquelle il égorgea, un beau matin, tous les bestiaux et tous les fils aînés des familles d’Égypte. Après quoi il ordonna expressément à son cher peuple de voler tout ce qu’ils trouveraient sous leurs mains, et de s’enfuir sans combattre, attendu qu’il était le Dieu des armées. Il leur ouvrit ensuite le fond de la mer, suspendit les eaux à droite et à gauche pour les faire passer à pied sec, faute de bateaux. Il les conduisit ensuite dans un désert où ils moururent tous ; mais il eut grand soin de la seconde génération. C’est pour elle qu’il faisait tomber les murs des villes au son d’un cornet à bouquin, et par le ministère d’une cabaretière. C’est pour ses chers Juifs qu’il arrêtait le soleil et la lune en plein midi, afin de leur donner le temps d’égorger leurs ennemis plus à leur aise. Il aimait tant ce cher peuple qu’il le rendit esclave des autres peuples, qu’il l’est même encore aujourd’hui. Mais, voyez-vous, tout cela n’est qu’un type, une ombre, une figure, une prophétie, qui annonçait les aventures de notre Seigneur Jésus, Dieu juif, fils de Dieu le père, fils de Marie, fils de Dieu pigeon qui procède de lui, et de plus ayant un père putatif.

    Admirez, sacrée majesté, la profondeur de notre divine religion. Notre Dieu pendu, étant juif, a été prédit par tous les prophètes juifs.

    Votre sacrée majesté doit savoir que, chez ce peuple divin, il y avait des hommes divins qui connaissaient l’avenir mieux que vous ne savez ce qui se passe dans Pékin. Ces gens-là n’avaient qu’à jouer de la harpe, et aussitôt tous les futurs contingents se présentaient à leur yeux. Un prophète, nommé Isaïe, coucha, par l’ordre du Seigneur, avec une femme : il en eut un fils, et ce fils était notre Seigneur Jésus-Christ ; car il s’appelait Maher Sahal-has-bas,  partagez vite les dépouilles. Un autre prophète, nommé Ézéchiel, se couchait sur le côté gauche trois cent quatre-vingt-dix jours, et quarante sur le côté droit, et cela signifiait Jésus-Christ. Si votre sacrée majesté me permet de le dire, cet Ézéchiel mangeait de la merde sur son pain, comme il le dit dans son chapitre iv, et cela signifiait Jésus-Christ.

    Un autre prophète, nommé Osée, couchait, par ordre de Dieu, avec une fille de joie, nommée Gomer, fille de Debelaïm ; il en avait trois enfants ; et cela signifiait non seulement Jésus-Christ, mais encore ses deux frères aînés Jacques-le-Majeur et Jacques-le-Mineur, selon l’interprétation des plus savants Pères de notre sainte Église.

    Un autre prophète, nommé Jonas, est avalé par un chien marin, et demeure trois jours et trois nuits dans son ventre ; c’est visiblement encore Jésus-Christ, qui fut enterré trois jours et trois nuits, en retranchant une nuit et deux jours pour faire le compte juste. Les deux sœurs Oolla et Ooliba ouvrent leurs cuisses à tout venant, font bâtir un b…, et donnent la préférence à ceux qui ont le membre d’un âne ou d’un cheval, selon les propres expressions de la sainte Écriture ; cela signifie l’Église de Jésus-Christ.

    C’est ainsi que tout a été prédit dans les livres des Juifs. Votre sacrée majesté a été prédite. J’ai été prédit, moi qui vous parle ; car il est écrit : Je lesappellerai des extrémités de l’Orient ; et c’est frère  Rigolet qui vient vous appeler pour vous donner à Jésus-Christ mon sauveur.


    L’EMPEREUR. — Dans quel temps ces belles prédictions ont-elles été écrites ?


    FRÈRE RIGOLET. — Je ne le sais pas bien précisément ; mais je sais que les prophéties prouvent les miracles de Jésus mon sauveur, et ces miracles de Jésus prouvent à leur tour les prophéties. C’est un argument auquel on n’a jamais répondu, et c’est ce qui établira sans doute notre secte dans toute la terre, si nous avons beaucoup de dévotes, de soldats et d’argent comptant.


    L’EMPEREUR. — Je le crois, et on m’en a déjà averti : on va loin avec de l’argent et des prophéties : mais tu ne m’as point encore parlé des miracles de ton Dieu ; tu m’as dit seulement qu’il fut fessé et pendu.


    FRÈRE RIGOLET. — Eh ! sire, n’est-ce pas là déjà un très grand miracle ? mais il en a fait bien d’autres. Premièrement, le diable l’emporta sur une petite montagne, d’où l’on découvrait tous les royaumes de la terre, et lui dit : « Je te donnerai tous ces royaumes, si tu veux m’adorer ; » mais Dieu se moqua du diable. Ensuite on pria notre Seigneur Jésus à une noce de village, et les garçons de la noce étant ivres et manquant de vin, notre Seigneur  Jésus-Christ changea l’eau en vin sur-le-champ, après avoir dit des injures à sa mère. Quelque temps après, s’étant trouvé dans Gadara, ou Gésara, au bord du petit lac de Génézareth, il rencontra des diables dans le corps de deux possédés ; il les chassa au plus vite, et les envoya dans un troupeau de deux mille cochons, qui allèrent en grognant se jeter dans le lac, et s’y noyer : et ce qui constate encore la grandeur et la vérité de ce miracle, c’est qu’il n’y avait point de cochons dans ce pays-là.


    L’EMPEREUR. — Je suis fâché, frère Rigolet, que ton dieu ait fait un tel tour. Le maître des cochons ne dut pas trouver cela bon. Sais-tu bien que deux mille cochons gras valent de l’argent ? Voilà un homme ruiné sans ressource. Je ne m’étonne plus qu’on ait pendu ton dieu. Le possesseur des cochons dut présenter requête contre lui, et je t’assure que si, dans mon pays, un pareil dieu venait faire un pareil miracle, il ne le porterait pas loin. Tu me donnes une grande envie de voir les livres qu’écrivit le Seigneur Jésus, et comment il s’y prit pour justifier des miracles d’une si étrange espèce.


    FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté, il n’a jamais fait de livres ; il ne savait ni lire ni écrire.


    L’EMPEREUR. — Ah ! ah ! voici qui est digne de tout le reste. Un législateur qui n’a jamais écrit aucune loi ! 


    FRÈRE RIGOLET. — Fi donc ! sire, quand un Dieu vient se faire pendre, il ne s’amuse pas à de pareilles bagatelles : il fait écrire ses secrétaires. Il y en eut une quarantaine qui prirent la peine, cent ans après, de mettre par écrit toutes ces vérités. Il est vrai qu’ils se contredisent tous ; mais c’est en cela même que la vérité consiste ; et dans ces quarante histoires, nous en avons à la fin choisi quatre, qui sont précisément celles qui se contredisent le plus, afin que la vérité paraisse avec plus d’évidence.

    Tous ses disciples firent encore plus de miracles que lui ; nous en faisons encore tous les jours. Nous avons parmi nous le dieu saint François Xavier, qui ressuscita neuf morts de compte fait dans l’Inde : personne à la vérité n’a vu ces résurrections ; mais nous les avons célébrées d’un bout du monde à l’autre, et nous avons été crus. Croyez-moi, sire, faites-vous jésuite ; et je vous suis caution que nous ferons imprimer la liste de vos miracles avant qu’il soit deux ans ; nous ferons un saint de vous, on fêtera votre fête à Rome, et on vous appellera saint Yong-tching après votre mort.


    L’EMPEREUR. — Je ne suis pas pressé, frère Rigolet ; cela pourra venir avec le temps. Tout ce que je demande, c’est que je ne sois pas pendu comme ton Dieu l’a été ; car il me semble que c’est acheter la divinité un peu cher.


    FRÈRE RIGOLET. — Ah ! sire, c’est que vous  n’avez pas encore la foi ; mais quand vous aurez été baptisé, vous serez enchanté d’être pendu pour l’amour de Jésus-Christ notre sauveur. Quel plaisir vous auriez de le voir à la messe, de lui parler, de le manger !


    L’EMPEREUR. — Comment, mort de ma vie ! vous mangez votre dieu, vous autres ?


    FRÈRE RIGOLET. — Oui, sire, je le fais et je le mange ; j’en ai préparé ce matin quatre douzaines ; et je vais vous les chercher tout à l’heure, si votre sacrée majesté l’ordonne.


    L’EMPEREUR. — Tu me feras grand plaisir, mon ami. Va-t-en vite chercher tes dieux. Je vais en attendant faire ordonner à mes cuisiniers de se tenir prêts pour les faire cuire ; tu leur diras à quelle sauce il faut les mettre : je m’imagine qu’un plat de dieux est une chose excellente, et que je n’aurais jamais fait meilleure chère.


    FRÈRE RIGOLET. — Sacrée majesté, j’obéis à vos ordres suprêmes, et je reviens dans le moment. Dieu soit béni ! voilà un empereur dont je vais faire un chrétien, sur ma parole.

     

    Pendant que frère Rigolet allait chercher son déjeuner, l’empereur resta avec son secrétaire d’État Ouang-Tsé : tous deux étaient saisis de la plus grande surprise et de la plus vive indignation. 

    Les autres jésuites, dit l’empereur, comme Parennin, Verbiest, Péreira, Bouvet, et les autres, ne m’avaient jamais avoué aucune de ces abominables extravagances. Je vois trop bien que ces missionnaires sont des fripons qui ont à leur suite des imbéciles. Les fripons ont réussi auprès de mon père en faisant devant lui des expériences de physique qui l’amusaient, et les imbéciles réussissent auprès de la populace : ils sont persuadés, et ils persuadent ; cela peut devenir très pernicieux. Je vois que les tribunaux ont eu grande raison de présenter des requêtes contre ces perturbateurs du repos public. Dites-moi, je vous prie, vous qui avez étudié l’histoire de l’Europe, comment il s’est pu faire qu’une religion si absurde, si blasphématoire, se soit introduite chez tant de petites nations ?


    LE SECRÉTAIRE D’ÉTAT. — Hélas ! sire, tout comme la secte du dieu Fo s’est introduite dans votre empire, par des charlatans qui ont séduit la populace. Votre majesté ne pourrait croire quels effets prodigieux ont faits les charlatans d’Europe dans leur pays. Ce misérable qui vient de vous parler vous a lui-même avoué que ses pareils, après avoir enseigné à la canaille des dogmes qui sont faits pour elle, la soulèvent ensuite contre le gouvernement : ils ont détruit un grand empire qu’on appelait l’empire romain, qui s’étendait d’Europe en Asie, et le sang a coulé pendant plus de quatorze siècles par les divisions de ces sycophantes, qui ont voulu se  rendre les maîtres de l’esprit des hommes ; ils firent d’abord accroire aux princes qu’ils ne pouvaient régner sans les prêtres, et bientôt ils s’élevèrent contre les princes. J’ai lu qu’ils détrônèrent un empereur nommé Débonnaire, un Henri IV, un Frédéric, plus de trente rois, et qu’ils en assassinèrent plus de vingt.

    Si la sagesse du gouvernement chinois a contenu jusqu’ici les bonzes qui déshonorent vos provinces, elle ne pourra jamais prévenir les maux que feraient les bonzes d’Europe. Ces gens-là ont un esprit cent fois plus ardent, un plus violent enthousiasme, et une fureur plus raisonnée dans leur démence, que ne l’est le fanatisme de tous les bonzes du Japon, de Siam, et de tous ceux qu’on tolère à la Chine.

    Les sots prêchent parmi eux, et les fripons intriguent ; ils subjuguent les hommes par les femmes, et les femmes par la confession. Maîtres des secrets de toutes les familles, dont ils rendent compte à leurs supérieurs, ils sont bientôt les maîtres d’un État, sans même paraître l’être encore, d’autant plus sûrs de parvenir à leurs fins qu’ils semblent n’en avoir aucune. Ils vont à la puissance par l’humilité, à la richesse par la pauvreté, et à la cruauté par la douceur.

    Vous vous souvenez, sire, de la fable des dragons qui se métamorphosaient en moutons pour dévorer plus sûrement les hommes : voilà leur caractère ; il n’y a jamais eu sur le terre de monstres plus dangereux ; et Dieu n’a jamais eu d’ennemis plus funestes. 


    L’EMPEREUR. — Taisez-vous ; voici frère Rigolet qui arrive avec son déjeuner. Il est bon de s’en divertir un peu.

     

    Frère Rigolet arrivait, en effet, tenant à la main une grande boîte de fer-blanc, qui ressemblait à une boîte de tabac.

     

    Voyons, lui dit l’empereur, ton Dieu qui est dans ta boîte.

     

    Frère Rigolet en tira aussitôt une douzaine de petits morceaux de pâte ronds et plats comme du papier.

     

    Ma foi, notre ami, lui dit l’empereur, si nous n’avons que cela à notre déjeuner, nous ferons très maigre chère : un dieu, à mon sens, devrait être un peu plus dodu ; que veux-tu que je fasse de ces petits morceaux de colle ?

    — Sire, dit Rigolet, que votre majesté fasse seulement apporter une chopine de vin rouge ; et vous verrez beau jeu.

     

    L’empereur lui demanda pourquoi il préférait le vin rouge au vin blanc, qui est meilleur à déjeuner. Rigolet lui répondit qu’il allait changer le vin en sang et qu’il était bien plus aisé de faire du sang avec du vin rouge qu’avec du vin paillet. Sa majesté trouva cette raison excellente, et ordonna qu’on fît venir  une bouteille de vin rouge. En attendant, il s’amusa à considérer les dieux que frère Rigolet avait apportés dans la poche de sa culotte. Il fut tout étonné de trouver sur ces morceaux de pâte la figure empreinte d’un patibulaire et d’un pauvre diable qui y était attaché.

     

    Eh ! sire, lui dit Rigolet, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que notre dieu avait été pendu ? Nous gravons toujours sa potence sur ces petits pains que nous changeons en dieux. Nous mettons partout des potences dans nos temples, dans nos maisons, dans nos carrefours, dans nos grands chemins ; nous chantons : Bonjour, notre unique espérance. Nous avalons Dieu avec sa potence.

    — C’est fort bien, dit l’empereur : tout ce que je vous souhaite, c’est de ne pas finir comme lui.

     

    Cependant on apporta la bouteille de vin rouge : frère Rigolet la posa sur la table avec sa boîte de fer-blanc ; et tirant de sa poche un livre tout gras, il le plaça à sa main droite ; puis se tournant vers l’empereur, il lui dit :

    Sire, j’ai l’honneur d’être portier, lecteur, conjureur, acolyte, sous-diacre, diacre et prêtre. Notre saint père le pape, le grand Innocent III, dans son premier livre des Mystères de la messe, a décidé que notre Dieu avait été portier, quand il chassa à coups de fouet de bons marchands qui avaient la permission de vendre des tourterelles  à ceux qui venaient sacrifier dans le temple. Il fut lecteur, quand, selon saint Luc, il prit le livre dans la synagogue, quoiqu’il ne sût ni lire ni écrire ; il fut conjureur, quand il envoya des diables dans des cochons; il futacolyte, parce que le prophète juif Jérémie avait dit : Je suis la lumière du monde, et que les acolytes portent des chandelles ; il fut sous-diacre, quand il changea l’eau en vin, parce que les sous-diacres servent à table ; il fut diacre, quand il nourrit quatre mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants, avec sept petits pains et quelques goujons, dans le pays de Magédan, connu de toute la terre, selon saint Mathieu ; ou bien quand il nourrit cinq mille hommes, avec cinq pains et deux goujons, près de Betzaïda, comme le dit saint Luc : enfin il fut prêtre selon l’ordre de Melchisédech, quand il dit à ses disciples qu’il allait leur donner son corps à manger. Étant donc prêtre comme lui, je vais changer ces pains en dieux : chaque miette de ce pain sera un dieu en corps et en âme ; vous croirez voir du pain, manger du pain, et vous mangerez Dieu.

    Enfin, quoique le sang de ce Dieu soit dans le corps que j’aurai créé avec des paroles, je changerai votre vin rouge dans le sang de ce dieu même ; pour surabondance de droit, je le boirai ; il ne tiendra qu’à votre majesté d’en faire autant. Je n’ai qu’à vous jeter de l’eau au visage ; je vous ferai ensuite portier, lecteur, conjureur, acolyte, sous-diacre, diacre et prêtre : vous ferez avec moi une chère divine. 

    Aussitôt voilà le frère Rigolet qui se met à prononcer des paroles en latin, avale deux douzaines d’hosties, boit chopine, et dit grâces très dévotement.

    — Mais, mon cher ami, lui dit l’empereur, tu as mangé et bu ton dieu : que deviendra-t-il quand tu auras besoin d’un pot de chambre ?

    — Sire, dit frère Rigolet, il deviendra ce qu’il pourra, c’est son affaire. Quelques-uns de nos docteurs disent qu’on le rend à la garde-robe ; d’autres qu’il s’échappe par insensible transpiration ; quelques-uns prétendent qu’il s’en retourne au ciel ; pour moi, j’ai fait mon devoir de prêtre, cela me suffit ; et pourvu qu’après ce déjeuner on me donne un bon dîner avec quelque argent pour ma peine, je suis content.

    — Or çà, dit l’empereur à frère Rigolet, ce n’est pas tout, je sais qu’il y a aussi dans mon empire d’autres missionnaires qui ne sont pas jésuites, et qu’on appelle dominicains, cordeliers, capucins ; dis-moi en conscience s’ils mangent Dieu comme toi.

    — Ils le mangent, sire, dit le bonhomme ; mais c’est pour leur condamnation. Ce sont tous des coquins et nos plus grands ennemis ; ils veulent nous couper l’herbe sous le pied. Ils nous accusent sans cesse auprès de notre saint père le pape. Votre majesté ferait fort bien de les chasser tous, et de ne conserver que les jésuites : ce serait un vrai moyen de gagner la vie éternelle, quand même vous ne seriez pas chrétien. 

    L’empereur lui jura qu’il n’y manquerait pas. Il fit donner quelques écus à frère Rigolet, qui courut sur-le-champ annoncer cette bonne nouvelle à ses confrères.

    Le lendemain, l’empereur tint sa parole : il fit assembler tous les missionnaires, soit ceux qu’on appelle séculiers, soit ceux qu’on nomme, très irrégulièrement, réguliers ou prêtres de la propagande, ou vicaires apostoliques, évêques in partibus, prêtres des missions étrangères, capucins, cordeliers, dominicains, hiéronymites et jésuites. Il leur parla en ces termes, en présence de trois cents colaos :

    — La tolérance m’a toujours paru le premier lien des hommes, et le premier devoir des souverains. S’il était dans le monde une religion qui pût s’arroger un droit exclusif, ce serait assurément la nôtre. Vous avouez tous que nous rendions à l’être suprême un culte pur et sans mélange avant qu’aucun des pays d’où vous venez fût seulement connu de ses voisins, avant qu’aucune de vos contrées occidentales eût seulement l’usage de l’écriture. Vous n’existiez pas quand nous formions déjà un puissant empire. Notre antique religion, toujours inaltérable dans nos tribunaux, s’étant corrompue chez le peuple, nous avons souffert les bonzes de Fo, les talapoins de Siam, les lamas de Tartarie, les sectaires Loakium ; et, regardant tous les hommes comme nos frères, nous ne les avons jamais punis de s’être égarés. L’erreur n’est point un crime. Dieu n’est point offensé qu’on l’adore d’une manière ridicule :  un père ne chasse point ceux de ses enfants qui le saluent en faisant mal la révérence ; pourvu qu’il en soit aimé et respecté, il est satisfait. Les tribunaux de mon empire ne vous reprochent point vos absurdités ; ils vous plaignent d’être infatués du plus détestable ramas de fables que la folie humaine ait jamais accumulées ; ils plaignent encore plus le malheureux usage que vous faites du peu de raison qui vous reste pour justifier ces fables.

    Mais ce qu’ils ne vous pardonnent pas, c’est de venir du bout du monde pour nous ôter la paix. Vous êtes les instruments aveugles de l’ambition d’un petit lama italien, qui, après avoir détrôné quelques régules, ses voisins, voudrait disposer des plus vastes empires de nos régions orientales.

    Nous ne savons que trop les maux horribles que vous avez causés au Japon. Douze religions y florissaient avec le commerce, sous les auspices d’un gouvernement sage et modéré ; une concorde fraternelle régnait entre ces douze sectes : vous parûtes, et la discorde bouleversa le Japon ; le sang coula de tous côtés ; vous en fîtes autant à Siam et aux Manilles ; je dois préserver mon empire d’un fléau si dangereux, Je suis tolérant, et je vous chasse tous, parce que vous êtes intolérants. Je vous chasse, parce qu’étant divisés entre vous, et vous détestant les uns les autres, vous êtes prêts d’infecter mon peuple du poison qui vous dévore. Je ne vous plongerai point dans les cachots, comme vous y faites languir en Europe ceux qui ne sont pas de votre  opinion. Je suis encore plus éloigné de vous faire condamner au supplice, comme vous y envoyez en Europe ceux que vous nommez les hérétiques. Nous ne soutenons point ici notre religion par des bourreaux ; nous ne disputons point avec de tels arguments. Partez, portez ailleurs vos folies atroces, et puissiez-vous devenir sages ! Les voitures qui vous doivent conduire à Macao sont prêtes. Je vous donne des habits et de l’argent : des soldats veilleront en route à votre sûreté. Je ne veux pas que le peuple vous insulte ; allez, soyez dans votre Europe un témoignage de ma justice et de ma clémence.

     

    Ils partirent ; le christianisme fut entièrement aboli à la Chine, ainsi qu’en Perse, en Tartarie, au Japon, dans l’Inde, dans la Turquie, dans toute l’Afrique : c’est grand dommage ; mais voilà ce que c’est que d’être infaillibles.

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  • LE DÎNER

    DU COMTE DE BOULAINVILLIERS 

    LE DÎNER..DU COMTE DE BOULAINVILLIERS ...Voltaire Dialogues philosophiques.

    I. — AVANT DÎNER



    L’ABBÉ COUET. — Quoi ! monsieur le comte, vous croyez la philosophie aussi utile au genre humain que la religion apostolique, catholique et romaine ?


    LE COMTE DE BOULAINVILLIERS. — La philosophie étend son empire sur tout l’univers, et votre Église ne domine que sur une partie de l’Europe ; encore y a-t-elle bien des ennemis. Mais vous devez m’avouer que la philosophie est plus salutaire mille fois que votre religion, telle qu’elle est pratiquée depuis longtemps.


    L’ABBÉ. — Vous m’étonnez. Qu’entendez-vous donc par philosophie ? 


    LE COMTE. — J’entends l’amour éclairé de la sagesse, soutenu par l’amour de l’Être éternel, rémunérateur de la vertu et vengeur du crime.


    L’ABBÉ. — Eh bien ! n’est-ce pas là ce que notre religion annonce ?


    LE COMTE. — Si c’est là ce que vous annoncez, nous sommes d’accord ; je suis bon catholique et vous êtes bon philosophe ; n’allons donc pas plus loin ni l’un ni l’autre. Ne déshonorons notre philosophie religieuse et sainte, ni par des sophismes et des absurdités qui outragent la raison, ni par la cupidité effrénée des honneurs et des richesses qui corrompent toutes les vertus. N’écoutons que les vérités et la modération de la philosophie ; alors cette philosophie adoptera la religion pour sa fille.


    L’ABBÉ. — Avec votre permission, ce discours sent un peu le fagot.


    LE COMTE. — Tant que vous ne cesserez de nous conter des fagots, et de vous servir de fagots allumés au lieu de raisons, vous n’aurez pour partisans que des hypocrites et des imbéciles. L’opinion d’un seul sage l’emporte sans doute sur les prestiges des fripons, et sur l’asservissement de mille idiots. Vous m’avez demandé ce que j’entends par philosophie ; je vous demande à mon tour ce que vous entendez par religion. 


    L’ABBÉ. — Il me faudrait bien du temps pour vous expliquer tous nos dogmes.


    LE COMTE. — C’est déjà une grande présomption contre vous. Il vous faut de gros livres ; et à moi il ne faut que quatre mots : Sers Dieu, sois juste.


    L’ABBÉ. — Jamais notre religion n’a dit le contraire.


    LE COMTE. — Je voudrais ne point trouver dans vos livres des idées contraires. Ces paroles cruelles : « Contrains-les d’entrer, » dont on abuse avec tant de barbarie ; et celles-ci : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix ; » et celles-là encore : « Que celui qui n’écoute pas l’Église soit regardé comme un païen, ou comme un receveur des deniers publics ; » et cent maximes pareilles, effraient le sens commun et l’humanité.

    Y a-t-il rien de plus dur et de plus odieux que cet autre discours : « Je leur parle en parabole, afin qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en écoutant ils n’entendent point ? » Est-ce ainsi que s’expliquent la sagesse et la bonté éternelle ?

    Le Dieu de tout l’univers, qui se fait homme pour éclairer et pour favoriser tous les hommes, a-t-il pu dire : « Je n’ai été envoyé qu’au troupeau d’Israël, » c’est-à-dire à un petit pays de trente lieues tout au plus ?

    Est-il possible que ce Dieu, à qui l’on fait payer la  capitation, ait dit que ses disciples ne devaient rien payer ; que les rois « ne reçoivent des impôts que des étrangers, et que les enfants en sont exempts ? »


    L’ABBÉ. — Ces discours qui scandalisent sont expliqués par des passages tout différents.


    LE COMTE. — Juste ciel ! qu’est-ce qu’un Dieu qui a besoin de commentaire, et à qui l’on fait dire perpétuellement le pour et le contre ? qu’est-ce qu’un législateur qui n’a rien écrit ? qu’est-ce que quatre livres divins dont la date est inconnue, et dont les auteurs, si peu avérés, se contredisent à chaque page ?


    L’ABBÉ. — Tout cela se concilie, vous dis-je. Mais vous m’avouerez du moins que vous êtes très content du discours sur la montagne.


    LE COMTE. — Oui ; on prétend que Jésus a dit qu’on brûlera ceux qui appellent leur frère Raca, comme vos théologiens font tous les jours. Il dit qu’il est venu pour accomplir la loi de Moïse, que vous avez en horreur. Il demande avec quoi on salera si le sel s’évanouit. Il dit que bienheureux sont les pauvres d’esprit, parce que le royaume des cieux est à eux. Je sais encore qu’on lui fait dire qu’il faut que le blé pourrisse et meure en terre pour germer ; que le royaume des cieux est un grain de moutarde ; que c’est de l’argent mis à usure ; qu’il ne faut pas donner à dîner à ses parents quand ils sont riches.  Peut-être ces expressions avaient-elles un sens respectable dans la langue où l’on dit qu’elles furent prononcées ; j’adopte tout ce qui peut inspirer la vertu : mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez d’un autre passage que voici :

    « C’est Dieu qui m’a formé ; Dieu est partout et dans moi : Oserais-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par d’infâmes désirs ?

    « Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : Ô mon maître ! ô mon père ! tu as voulu que je souffrisse, j’ai souffert avec résignation ; tu as voulu que je fusse pauvre, j’ai embrassé la pauvreté ; tu m’as mis dans la bassesse, et je n’ai point voulu la grandeur ; tu veux que je meure, je t’adore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de m’y avoir admis pour me faire contempler l’ordre admirable avec lequel tu régis l’univers. »


    L’ABBÉ. — Cela est admirable ; dans quel père de l’Église avez-vous trouvé ce morceau divin ? est-ce dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille ?


    LE COMTE. — Non ; ce sont les paroles d’un esclave païen, nommé Épictète ; et l’empereur Marc-Aurèle n’a jamais pensé autrement que cet esclave.


    L’ABBÉ. — Je me souviens, en effet, d’avoir lu, dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des  auteurs païens, qui me firent une grande impression ; je vous avouerai même que les lois de Zaleucus, de Charondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastre, les maximes de Pythagore, me parurent dictées par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes d’une lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus d’harmonie à Virgile, plus d’éloquence à Cicéron, et plus de sagacité à Archimède, qu’à leurs contemporains. J’étais frappé de ces grandes leçons de vertu que l’antiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là ne connaissaient pas la théologie ; ils ne savaient pas quelle est la différence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on ne peut résister et la grâce suffisante qui ne suffit pas ; ils ignoraient que Dieu était mort, et qu’ayant été crucifié pour tous, il n’avait pourtant été crucifié que pour quelques-uns. Ah ! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, les Caton, les Épictète, les Antonin, avaient su que « le Père a engendré le Fils, et qu’il ne l’a pas fait ; que l’Esprit n’a été ni engendré ni fait, mais qu’il procède par spiration tantôt du Père et tantôt du Fils ; que le Fils a tout ce qui appartient au Père, mais qu’il n’a pas la paternité ; » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avaient pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force ; enfin, s’ils avaient été théologiens, quels avantages n’auraient-ils pas procurés aux hommes ! La consubstantialité  surtout, monsieur le comte, la transsubstantiation, sont de si belles choses ! Plût au ciel que Scipion, Cicéron et Marc-Aurèle, eussent approfondi ces vérités ! ils auraient pu être grands-vicaires de monseigneur l’archevêque, ou syndics de la Sorbonne.


    LE COMTE. — Çà, dites-moi en conscience, entre nous et devant Dieu, si vous pensez que les âmes de ces grands hommes soient à la broche, éternellement rôties par les diables en attendant qu’elles aient trouvé leur corps qui sera éternellement rôti avec elles ; et cela pour n’avoir pu être syndics de Sorbonne, et grands-vicaires de monseigneur l’archevêque ?


    L’ABBÉ. — Vous m’embarrassez beaucoup ; car « hors de l’Église point de salut ».

     

    Nul ne doit plaire au ciel que nous et nos amis.


    « Quiconque n’écoute pas l’Église, qu’il soit comme un païen ou comme un fermier général. » Scipion et Marc-Aurèle n’ont point écouté l’Église ; ils n’ont point reçu le concile de Trente ; leurs âmes spirituelles seront rôties à jamais ; et quand leurs corps, dispersés dans les quatre éléments, seront retrouvés, ils seront rôtis à jamais aussi avec leurs âmes. Rien n’est plus clair, comme rien n’est plus juste : cela est positif.

    D’un autre côté, il est bien dur de brûler  éternellement Socrate, Aristide, Pythagore, Épictète, les Antonins, tous ceux dont la vie a été pure et exemplaire, et d’accorder la béatitude éternelle à l’âme et au corps de François Ravaillac, qui mourut en bon chrétien, bien confessé, et muni d’une grâce efficace ou suffisante. Je suis un peu embarrassé dans cette affaire ; car enfin je suis juge de tous les hommes ; leur bonheur ou leur malheur dépend de moi, et j’aurais quelque répugnance à sauver Ravaillac et à damner Scipion.

    Il y a une chose qui me console, c’est que nous autres théologiens nous pouvons tirer des enfers qui nous voulons ; nous lisons dans les Actes de sainte Thècle, grande théologienne, disciple de saint Paul, laquelle se déguisa en homme pour le suivre, qu’elle délivra de l’enfer son amie Faconille, qui avait eu le malheur de mourir païenne.

    Le grand saint Jean Damascène rapporte que le grand Macaire, le même qui obtint de Dieu la mort d’Arius par ses ardentes prières, interrogea un jour dans un cimetière le crâne d’un païen sur son salut : le crâne lui répondit que les prières des théologiens soulageaient infiniment les damnés.

    Enfin nous savons de science certaine que le grand saint Grégoire, pape, tira de l’enfer l’âme de l’empereur Trajan : ce sont là de beaux exemples de la miséricorde de Dieu.


    LE COMTE. — Vous êtes un goguenard ; tirez donc de l’enfer, par vos saintes prières, Henri IV, qui  mourut sans sacrement comme un païen, et mettez-le dans le ciel avec Ravaillac le bien confessé ; mais mon embarras est de savoir comment ils vivront ensemble et quelle mine ils se feront.


    LA COMTESSE DE BOULAINVILIERS. — Le dîner se refroidit ; voilà M. Fréret qui arrive, mettons-nous à table, vous tirerez après de l’enfer qui vous voudrez. 

     

     

    II. — PENDANT LE DÎNER


    L’ABBÉ. — Ah ! madame, vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l’archevêque ou la mienne ! ne savez-vous pas que c’est pécher contre l’Église ? Il n’était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre, parce qu’alors il ruminait, et qu’il n’avait pas le pied fendu ; c’était un crime horrible de manger de l’ixion et du griffon.


    LA COMTESSE. — Vous plaisantez toujours, monsieur l’abbé ; dites-moi de grâce ce que c’est qu’un ixion.


    L’ABBÉ. — Je n’en sais rien, madame ; mais je sais que quiconque mange le vendredi une aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d’esturgeon, pèche mortellement ; que son âme sera brûlée en attendant son corps, et que, quand son corps la viendra retrouver,  ils seront tous deux brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout à l’heure.


    LA COMTESSE. — Rien n’est assurément plus judicieux ni plus équitable ; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Voudriez-vous une aile de ce perdreau ?


    LE COMTE. — Prenez, croyez-moi ; Jésus-Christ a dit : Mangez ce qu’on vous présentera. Mangez, mangez ; que la honte ne vous fasse dommage.


    L’ABBÉ. — Ah ! devant les domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi ! Ils l’iraient dire par toute la ville.


    LE COMTE. — Ainsi vous avez plus de respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ ?


    L’ABBÉ. — Il est bien vrai que notre Sauveur n’a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres ; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux ; il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le ciel. Savez-vous bien que, dans plus d’une province, il n’y a pas un siècle que l’on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus ? et je vous en citerai des exemples.


    LA COMTESSE. — Mon Dieu, que cela est édifiant ! et qu’on voit bien que votre religion est divine ! 


    L’ABBÉ. — Si divine que, dans le pays même où l’on faisait pendre ceux qui avaient mangé d’une omelette au lard, on faisait brûler ceux qui avaient ôté le lard d’un poulet piqué, et que l’Église en use encore ainsi quelquefois : tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes ! — À boire.


    LE COMTE. — À propos, monsieur le grand-vicaire, votre Église permet-elle qu’on épouse les deux sœurs ?


    L’ABBÉ. — Toutes les deux à la fois, non ; mais l’un après l’autre, selon le besoin, les circonstances, l’argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours et que tout dépend de notre sainte Église. La sainte Église juive, notre mère, que nous détestons, et que nous citons toujours, trouve très bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à la fois : elle défend dans le Lévitique de se marier à la veuve de son frère ; elle l’ordonne expressément dans le Deutéronome ; et la coutume de Jérusalem permettait qu’on épousât sa propre sœur, car vous savez que quand Amnon, fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : « Mon frère, ne me faites pas de sottises, mais demandez-moi en mariage à notre père, il ne vous refusera pas. »

    Mais, pour revenir à notre divine loi sur  l’agrément d’épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon les temps, comme je vous l’ai dit. Notre pape Clément VII n’osa pas déclarer invalide le mariage du roi d’Angleterre, Henri VIII, avec la femme du prince Arthur, son frère, de peur que Charles-Quint ne le fît mettre en prison une seconde fois, et ne le fît déclarer bâtard comme il l’était ; mais tenez pour certain qu’en fait de mariage, comme dans tout le reste, le pape et monseigneur l’archevêque sont les maîtres de tout quand ils sont les plus forts. — À boire.


    LA COMTESSE. — Eh bien ! monsieur Fréret, vous ne répondez rien à ces beaux discours, vous ne dites rien !


    M. FRÉRET. — Je me tais, madame, parce que j’aurais trop à dire.


    L’ABBÉ. — Et que pourriez-vous dire, monsieur, qui pût ébranler l’autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la vérité de notre mère sainte Église catholique, apostolique, et romaine ? — À boire.


    M. FRÉRET. — Parbleu ! je dirais que vous êtes des juifs et des idolâtres, qui vous moquez de nous, et qui emboursez notre argent.


    L’ABBÉ. — Des juifs et des idolâtres ! comme vous y allez ! 


    M. FRÉRET. — Oui, des juifs et des idolâtres, puisque vous m’y forcez. Votre Dieu n’est-il pas né Juif ? n’a-t-il pas été circoncis comme juif ? n’a-t-il pas accompli toutes les cérémonies juives ? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu’il faut obéir à la loi de Moïse ? n’a-t-il pas sacrifié dans le temple ? votre baptême n’était-il pas une coutume juive prise chez les Orientaux ? n’appelez-vous pas encore du mot juif pâques la principale de vos fêtes ? ne chantez-vous pas depuis plus de dix-sept cents ans, dans une musique diabolique, des chansons juives que vous attribuez à un roitelet juif, brigand, adultère, et homicide, homme selon le cœur de Dieu ? Ne prêtez-vous pas sur gages à Rome dans vos juiveries, que vous appelez monts-de-piété ? et ne vendez-vous pas impitoyablement les gages des pauvres quand ils n’ont pas payé au terme ?


    LE COMTE. — Il a raison ; il n’y a qu’une seule chose qui vous manque de la loi juive, c’est un bon jubilé, un vrai jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu’ils vous ont données comme des sots, dans le temps que vous leur persuadiez qu’Élie et l’antéchrist allaient venir, que le monde allait finir, et qu’il fallait donner tout son bien à l’Église « pour le remède de son âme, et pour n’être point rangé parmi les boucs ». Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel vous ne nous donnez que des indulgences plénières ; j’y gagnerais, pour ma part, plus de cent mille livres de rentes. 


    L’ABBÉ. — Je le veux bien, pourvu que sur ces cent mille livres vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres ?


    M. FRÉRET. — Pourquoi, monsieur ! Demandez-le à Saint-Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale, et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez ; demandez-le à sainte Claire qu’on invoque pour le mal des yeux, et à qui vous avez bâti des temples ; à saint Genou qui guérit de la goutte ; à saint Janvier dont le sang se liquéfie si solennellement à Naples quand on l’approche de sa tête ; à saint Antoine qui asperge d’eau bénite les chevaux dans Rome.

    Oseriez-vous nier votre idolâtrie, vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépuce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu’on lui fit une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que l’être éternel est mort ? vous enfin qui adorez d’un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boîte, de peur des souris ? Vos catholiques romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu’à dire qu’ils changent ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l’univers. Un gueux qu’on aura fait prêtre, un moine sortant des bras d’une prostituée, vient pour douze sous, revêtu d’un habit de comédien, me marmotter en une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l’air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche, par devant et par derrière, et faire autant de dieux qu’il lui plaît, les boire et les manger, et les rendre ensuite à son pot de chambre ! Et vous n’avouerez pas que c’est la plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine ? Ne faut-il pas être changé en bête pour imaginer qu’on change du pain blanc et du vin rouge en Dieu ? Idolâtres nouveaux, ne vous comparez pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes, et qui rendaient hommage à des dieux secondaires ; sachez que Cérès, Pomone et Flore valent mieux que votre Ursule et ses onze mille vierges ; et que ce n’est pas aux prêtres de Marie-Magdeleine à se moquer des prêtres de Minerve.


    LA COMTESSE. — Monsieur l’abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez-vous voulu qu’il parlât ? c’est votre faute.


    L’ABBÉ. — Oh ! madame, je suis aguerri ; je ne m’effraie pas pour si peu de chose ; il y a longtemps que j’ai entendu faire tous ces raisonnements contre notre mère sainte Église.


    LA COMTESSE. — Par ma foi, vous ressemblez à certaine duchesse qu’un mécontent appelait catin ;  elle lui répondit : Il y a trente ans qu’on me le dit, et je voudrais qu’on me le dît trente ans encore.


    L’ABBÉ. — Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.


    LE COMTE. — Cela est vrai ; mais un bon mot n’empêche pas qu’on ne puisse avoir raison.


    L’ABBÉ. — Et quelle raison pourrait-on opposer à l’authenticité des prophéties, aux miracles de Moïse, aux miracles de Jésus, aux martyrs ?


    LE COMTE. — Ah ! je ne vous conseille pas de parler de prophéties, depuis que les petits garçons et les petites filles savent ce que mangea le prophète Ézéchiel à son déjeuner, et qu’il ne serait pas honnête de nommer à dîner ; depuis qu’ils savent les aventures d’Oolla et d’Ooliba, dont il est difficile de parler devant les dames ; depuis qu’ils savent que le Dieu des Juifs ordonna au prophète Osée de prendre une catin, et de faire des fils de catin. Hélas ! trouverez-vous autre chose dans ces misérables que du galimatias et des obscénités ?

    Que vos pauvres théologiens cessent désormais de disputer contre les juifs sur le sens des passages de leurs prophètes, sur quelques lignes hébraïques d’un Amos, d’un Joël, d’un Habacuc, d’un Jérémiah ; sur quelques mots concernant Éliah, transporté aux régions célestes orientales dans un  chariot de feu, lequel Éliah, par parenthèse, n’a jamais existé.

    Qu’ils rougissent surtout des prophéties insérées dans leurs Évangiles. Est-il possible qu’il y ait encore des hommes assez imbéciles et assez lâches pour n’être pas saisis d’indignation quand Jésus prédit dans Luc : « Il y aura des signes dans la lune et dans les étoiles ; des bruits de la mer et des flots ; des hommes séchant de crainte attendront ce qui doit arriver à l’univers entier. Les vertus des cieux seront ébranlées, et alors ils verront le fils de l’homme venant dans une nuée avec grande puissance et grande majesté. En vérité je vous dis que la génération présente ne passera point que tout cela ne s’accomplisse. »

    Il est impossible assurément de voir une prédiction plus marquée, plus circonstanciée, et plus fausse. Il faudrait être fou pour oser dire qu’elle fut accomplie, et que le fils de l’homme vint dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. D’où vient que Paul, dans son Épître aux Thessaloniciens (Ire, ch. iv, v. 16), confirme cette prédiction ridicule par une autre encore plus impertinente ? « Nous qui vivons et qui vous parlons, nous serons emportés dans les nuées pour aller au-devant du Seigneur au milieu de l’air, etc. »

    Pour peu qu’on soit instruit, on sait que le dogme de la fin du monde et de l’établissement d’un monde nouveau était une chimère reçue alors chez presque tous les peuples. Vous trouverez cette opinion dans  Lucrèce, au livre IV. Vous la trouvez dans le premier livre des Métamorphoses d’Ovide. Héraclite, longtemps auparavant, avait dit que ce monde-ci serait consumé par le feu. Les stoïciens avaient adopté cette rêverie. Les demi-juifs demi-chrétiens, qui fabriquèrent lesÉvangiles, ne manquèrent pas d’adopter un dogme si reçu, et de s’en prévaloir. Mais, comme le monde subsista encore longtemps, et que Jésus ne vint point dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté au premier siècle de l’Église, ils dirent que ce serait pour le second siècle ; ils le promirent ensuite pour le troisième ; et de siècle en siècle cette extravagance s’est renouvelée. Les théologiens ont fait comme un charlatan que j’ai vu au bout du pont Neuf sur le quai de l’École ; il montrait au peuple, vers le soir, un coq et quelques bouteilles de baume : « Messieurs, disait-il, je vais couper la tête à mon coq, et je le ressusciterai le moment d’après en votre présence ; mais il faut auparavant que vous achetiez mes bouteilles. » Il se trouvait toujours des gens assez simples pour en acheter. « Je vais donc couper la tête à mon coq, continuait le charlatan ; mais comme il est tard, et que cette opération est digne du grand jour, ce sera pour demain. »

    Deux membres de l’Académie des sciences eurent la curiosité et la constance de revenir pour voir comment le charlatan se tirerait d’affaire ; la farce dura huit jours de suite ; mais la farce de l’attente de la fin du monde, dans le christianisme, a duré huit  siècles entiers. Après cela, monsieur, citez-nous les prophéties juives ou chrétiennes.


    M. FRÉRET. — Je ne vous conseille pas de parler des miracles de Moïse devant des gens qui ont de la barbe au menton. Si tous ces prodiges inconcevables avaient été opérés, les Égyptiens en auraient parlé dans leurs histoires. La mémoire de tant de faits prodigieux qui étonnent la nature se serait conservée chez toutes les nations. Les Grecs, qui ont été instruits de toutes les fables de l’Égypte et de la Syrie, auraient fait retentir le bruit de ces actions surnaturelles aux deux bouts du monde. Mais aucun historien, ni grec, ni syrien, ni égyptien, n’en a dit un seul mot. Flavius Josèphe, si bon patriote, si entêté de son judaïsme, ce Josèphe qui a recueilli tant de témoignages en faveur de l’antiquité de sa nation, n’en a pu trouver aucun qui attestât les dix plaies d’Égypte, et le passage à pied sec au milieu de la mer, etc.

    Vous savez que l’auteur du Pentateuque est encore incertain : quel homme sensé pourra jamais croire, sur la foi de je ne sais quel Juif, soit Esdras, soit un autre, de si épouvantables merveilles inconnues à tout le reste de la terre ? Quand même tous vos prophètes juifs auraient cité mille fois ces événements étranges, il serait impossible de les croire : mais il n’y a pas un seul de ces prophètes qui cite les paroles du Pentateuque sur cet amas de miracles, pas un seul qui entre dans le moindre détail de ces  aventures ; expliquez ce silence comme vous pourrez.

    Songez qu’il faut des motifs bien graves pour opérer ainsi le renversement de la nature. Quel motif, quelle raison aurait pu avoir le Dieu des Juifs ? Était-ce de favoriser son petit peuple ? de lui donner une terre fertile ? Que ne lui donnait-il l’Égypte au lieu de faire des miracles, dont la plupart, dites-vous, furent égalés par les sorciers de Pharaon ? Pourquoi faire égorger par l’ange exterminateur tous les aînés d’Égypte, et faire mourir tous les animaux, afin que les Israélites, au nombre de six cent trente mille combattants, s’enfuissent comme de lâches voleurs ? Pourquoi leur ouvrir le sein de la mer Rouge, afin qu’ils allassent mourir de faim dans un désert ? Vous sentez l’énormité de ces absurdes bêtises ; vous avez trop de sens pour les admettre, et pour croire sérieusement à la religion chrétienne fondée sur l’imposture juive. Vous sentez le ridicule de la réponse triviale qu’il ne faut pas interroger Dieu, qu’il ne faut pas sonder l’abîme de la Providence. Non, il ne faut pas demander à Dieu pourquoi il a créé des poux et des araignées, parce qu’étant sûrs que les poux et les araignées existent, nous ne pouvons savoir pourquoi ils existent ; mais nous ne sommes pas si sûrs que Moïse ait changé sa verge en serpent et ait couvert l’Égypte de poux, quoique les poux fussent familiers à son peuple : nous n’interrogeons point Dieu ; nous interrogeons des fous qui osent faire parler Dieu, et lui prêter l’excès de leurs extravagances. 


    LA COMTESSE. — Ma foi, mon cher abbé, je ne vous conseille pas non plus de parler des miracles de Jésus. Le créateur de l’univers se serait-il fait Juif pour changer l’eau en vin à des noces où tout le monde était déjà ivre ? aurait-il été emporté par le diable sur une montagne d’où l’on voit tous les royaumes de la terre ? aurait-il envoyé le diable, dans le corps de deux mille cochons dans un pays où il n’y avait point de cochons ? aurait-il séché un figuier pour n’avoir pas porté de figues, « quand ce n’était pas le temps des figues » ? Croyez-moi, ces miracles sont tout aussi ridicules que ceux de Moïse. Convenez hautement de ce que vous pensez au fond du cœur.


    L’ABBÉ. — Madame, un peu de condescendance pour ma robe, s’il vous plaît ; laissez-moi faire mon métier ; je suis un peu battu peut-être sur les prophéties et sur les miracles ; mais pour les martyrs, il est certain qu’il y en a eu ; et Pascal, le patriarche de Port-Royal des Champs, a dit : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger. »


    M. FRÉRET. — Ah ! monsieur, que de mauvaise foi et d’ignorance dans Pascal ! on croirait, à l’entendre, qu’il a vu les interrogatoires des apôtres, et qu’il a été témoin de leur supplice. Mais où a-t-il vu qu’ils aient été suppliciés ? Qui lui a dit que Simon Barjone, surnommé Pierre, a été crucifié à Rome, la  tête en bas ? qui lui a dit que ce Barjone, un misérable pécheur de Galilée, ait jamais été à Rome, et y ait parlé latin ? Hélas ! s’il eût été condamné à Rome, si les chrétiens l’avaient su, la première église qu’ils auraient bâtie depuis à l’honneur des saints aurait été Saint-Pierre de Rome, et non pas Saint-Jean de Latran ; les papes n’y eussent pas manqué ; leur ambition y eût trouvé un beau prétexte. À quoi est-on réduit, quand, pour prouver que ce Pierre Barjone a demeuré à Rome, on est obligé de dire qu’une lettre qu’on lui attribue datée de Babylone était en effet écrite de Rome même ? sur quoi un auteur célèbre a très bien dit que, moyennant une telle explication, une lettre datée de Pétersbourg devait avoir été écrite à Constantinople.

    Vous n’ignorez pas quels sont les imposteurs qui ont parlé de ce voyage de Pierre. C’est un Abdias, qui le premier écrivit que Pierre était venu du lac de Génézareth droit à Rome chez l’empereur, pour faire assaut de miracles contre Simon le Magicien ; c’est lui qui fait le conte d’un parent de l’empereur, ressuscité à moitié par Simon, et entièrement par l’autre Simon Barjone ; c’est lui qui met aux prises les deux Simon, dont l’un vole dans les airs et se casse les deux jambes par les prières de l’autre ; c’est lui qui fait l’histoire fameuse des deux dogues envoyés par Simon pour manger Pierre. Tout cela est répété par un Marcel, par un Hégésippe. Voilà les fondements de la religion chrétienne. Vous n’y voyez qu’un tissu des plus plates impostures faites  par la plus vile canaille, laquelle seule embrassa le christianisme pendant cent années.

    C’est une suite non interrompue de faussaires. Ils forgent des lettres de Jésus-Christ, ils forgent des lettres de Pilate, des lettres de Sénèque, des constitutions apostoliques, des vers des sibylles en acrostiches, des Évangiles au nombre de plus de quarante, des actes de Barnabé, des liturgies de Pierre, de Jacques, de Matthieu et de Marc, etc., etc., etc. Vous le savez, monsieur, vous les avez lues, sans doute, ces archives infâmes du mensonge, que vous appelez fraudes pieuses ; et vous n’aurez pas l’honnêteté de convenir, au moins devant vos amis, que le trône du pape n’a été établi que sur d’abominables chimères, pour le malheur du genre humain ?


    L’ABBÉ. — Mais comment la religion chrétienne aurait-elle pu s’élever si haut, si elle n’avait eu pour base que le fanatisme et le mensonge ?


    LE COMTE. — Et comment le mahométisme s’est-il élevé encore plus haut ? Du moins ses mensonges ont été plus nobles, et son fanatisme plus généreux. Du moins Mahomet a écrit et combattu ; et Jésus n’a su ni écrire ni se défendre. Mahomet avait le courage d’Alexandre avec l’esprit de Numa ; et votre Jésus a sué sang et eau dès qu’il a été condamné par ses juges. Le mahométisme n’a jamais changé, et vous autres vous avez changé vingt fois toute votre religion. Il y a plus de différence entre ce qu’elle est  aujourd’hui et ce qu’elle était dans vos premiers temps, qu’entre vos usages et ceux du roi Dagobert. Misérables chrétiens ! non, vous n’adorez pas votre Jésus, vous lui insultez en substituant vos nouvelles lois aux siennes. Vous vous moquez plus de lui avec vos mystères, vos agnus, vos reliques, vos indulgences, vos bénéfices simples, et votre papauté, que vous ne vous en moquez tous les ans, le cinq janvier, par vos noëls dissolus, dans lesquels vous couvrez de ridicule la vierge Marie, l’ange qui la salue, le pigeon qui l’engrosse, le charpentier qui en est jaloux, et le poupon que les trois rois viennent complimenter entre un bœuf et un âne, digne compagnie d’une telle famille.


    L’ABBÉ. — C’est pourtant ce ridicule que saint Augustin a trouvé divin ; il disait : « Je le crois, parce que cela est absurde ; je le crois, parce que cela est impossible. »


    M. FRÉRET. — Eh ! que nous importent les rêveries d’un Africain, tantôt manichéen, tantôt chrétien, tantôt débauché, tantôt dévot, tantôt tolérant, tantôt persécuteur ? Que nous fait son galimatias théologique ? Voudriez-vous que je respectasse cet insensé rhéteur, quand il dit, dans son sermon xxii, que l’ange fit un enfant à Marie par l’oreille ? imprœgnavit per aurem.


    LA COMTESSE. — En effet je vois l’absurde ; mais  je ne vois pas le divin. Je trouve très simple que le christianisme se soit formé dans la populace, comme les sectes des anabaptistes et des quakers se sont établies, comme les prophètes du Vivarais et des Cévennes se sont formés, comme la faction des convulsionnaires prend déjà des forces. L’enthousiasme commence, la fourberie achève. Il en est de la religion comme du jeu :

     

    On commence par être dupe,
    On finit par être fripon.


    M. FRÉRET. — Il n’est que trop vrai, madame. Ce qui résulte de plus probable du chaos des histoires de Jésus, écrites contre lui par les Juifs, et en sa faveur par les chrétiens, c’est qu’il était un Juif de bonne foi, qui voulait se faire valoir auprès du peuple, comme les fondateurs des récabites, des esséniens, des saducéens, des pharisiens, des judaïtes, des hérodiens, des joanistes, des thérapeutes, et de tant d’autres petites factions élevées dans la Syrie, qui était la patrie du fanatisme. Il est probable qu’il mit quelques femmes dans son parti, ainsi que tous ceux qui voulurent être chefs de secte ; qu’il lui échappa plusieurs discours indiscrets contre les magistrats, et qu’il fut puni cruellement du dernier supplice. Mais qu’il ait été condamné, ou sous le règne d’Hérode le Grand, comme le prétendent les talmudistes, ou sous Hérode le Tétrarque, comme le disent quelques Évangiles, cela est fort indifférent. Il est avéré que  ses disciples furent très obscurs jusqu’à ce qu’ils eussent rencontré quelques platoniciens dans Alexandrie qui étayèrent les rêveries des galiléens par les rêveries de Platon. Les peuples d’alors étaient infatués de démons, de mauvais génies, d’obsessions, de possessions, de magie, comme le sont aujourd’hui les sauvages. Presque toutes les maladies étaient des possessions d’esprits malins. Les Juifs, de temps immémorial, s’étaient vantés de chasser les diables avec la racine barath, mise sous le nez des malades, et quelques paroles attribuées à Salomon. Le jeune Tobie chassait les diables avec la fumée d’un poisson sur le gril. Voilà l’origine des miracles dont les galiléens se vantèrent.

    Les gentils étaient assez fanatiques pour convenir que les galiléens pouvaient faire ces beaux prodiges ; car les gentils croyaient en faire eux-mêmes. Ils croyaient à la magie comme les disciples de Jésus. Si quelques malades guérissaient par les forces de la nature, ils ne manquaient pas d’assurer qu’ils avaient été délivrés d’un mal de tête par la force des enchantements. Ils disaient aux chrétiens : Vous avez de beaux secrets, et nous aussi ; vous guérissez avec des paroles, et nous aussi ; vous n’avez sur nous aucun avantage.

    Mais quand les galiléens, ayant gagné une nombreuse populace, commencèrent à prêcher contre la religion de l’État ; quand, après avoir demandé la tolérance, ils osèrent être intolérants ; quand ils voulurent élever leur nouveau fanatisme sur les  ruines du fanatisme ancien, alors les prêtres et les magistrats romains les eurent en horreur ; alors on réprima leur audace. Que firent-ils ? ils supposèrent, comme nous l’avons vu, mille ouvrages en leur faveur ; de dupes ils devinrent fripons, ils devinrent faussaires ; ils se défendirent par les plus indignes fraudes, ne pouvant employer d’autres armes, jusqu’au temps où Constantin, devenu empereur avec leur argent, mit leur religion sur le trône. Alors les fripons furent sanguinaires. J’ose vous assurer que depuis le concile de Nicée jusqu’à la sédition des Cévennes, il ne s’est pas écoulé une seule année où le christianisme n’ait versé le sang.


    L’ABBÉ. — Ah ! monsieur, c’est beaucoup dire.


    M. FRÉRET. — Non ; ce n’est pas assez dire. Relisez seulement l’Histoire ecclésiastique ; voyez les donatistes et leurs adversaires s’assommant à coups de bâton ; les athanasiens et ariens remplissant l’empire romain de carnage pour une diphtongue. Voyez ces barbares chrétiens se plaindre amèrement que le sage empereur Julien les empêche de s’égorger et de se détruire. Regardez cette suite épouvantable de massacres ; tant de citoyens mourant dans les supplices, tant de princes assassinés, les bûchers allumés dans vos conciles, douze millions d’innocents, habitants d’un nouvel hémisphère, tués comme des bêtes fauves dans un parc, sous prétexte qu’ils ne voulaient pas être chrétiens ; et, dans notre ancien  hémisphère, les chrétiens immolés sans cesse les uns par les autres, vieillards, enfants, mères, femmes, filles, expirant en foule dans les croisades des Albigeois, dans les guerres des hussites, dans celles des luthériens, des calvinistes, des anabaptistes, à la Saint-Barthélémy, aux massacres d’Irlande, à ceux du Piémont, à ceux des Cévennes ; tandis qu’un évêque de Rome, mollement couché sur un lit de repos, se fait baiser les pieds, et que cinquante châtrés lui font entendre leurs fredons pour le désennuyer. Dieu m’est témoin que ce portrait est fidèle, et vous n’oseriez me contredire.


    L’ABBÉ. — J’avoue qu’il y a quelque chose de vrai ; mais, comme disait l’évêque de Noyon, ce ne sont pas là des matières de table ; ce sont des tables des matières. Les dîners seraient trop tristes si la conversation roulait longtemps sur les horreurs du genre humain. L’histoire de l’Église trouble la digestion.


    LE COMTE. — Les faits l’ont troublée davantage.


    L’ABBÉ. — Ce n’est pas la faute de la religion chrétienne, c’est celle des abus.


    LE COMTE. — Cela serait bon s’il n’y avait eu que peu d’abus. Mais si les prêtres ont voulu vivre à nos dépens depuis que Paul, ou celui qui a pris son nom, a écrit : « Ne suis-je pas en droit de me faire nourrir  et vêtir par vous, moi, ma femme, ou ma sœur ? » si l’Église a voulu toujours envahir ; si elle a employé toujours toutes les armes possibles pour nous ôter nos biens et nos vies, depuis la prétendue aventure d’Ananie et de Saphire, qui avaient, dit-on, apporté aux pieds de Simon Barjone le prix de leurs héritages, et qui avaient gardé quelques drachmes pour leur subsistance ; s’il est évident que l’histoire de l’Église est une suite continuelle de querelles, d’impostures, de vexations, de fourberies, de rapines et de meurtres ; alors il est démontré que l’abus est dans la chose même, comme il est démontré qu’un loup a toujours été carnassier, et que ce n’est point par quelques abus passagers qu’il a sucé le sang de nos moutons.


    L’ABBÉ. — Vous en pourriez dire autant de toutes les religions.


    LE COMTE. — Point du tout ; je vous défie de me montrer une seule guerre excitée pour le dogme dans une seule secte de l’antiquité. Je vous défie de me montrer chez les Romains un seul homme persécuté pour ses opinions, depuis Romulus jusqu’au temps où les chrétiens vinrent tout bouleverser. Cette absurde barbarie n’était réservée qu’à nous. Vous sentez, en rougissant, la vérité qui vous presse, et vous n’avez rien à répondre.


    L’ABBÉ. — Aussi je ne réponds rien. Je conviens que  les disputes théologiques sont absurdes et funestes.


    M. FRÉRET. — Convenez donc aussi qu’il faut couper par la racine un arbre qui a toujours porté des poisons.


    L’ABBÉ. — C’est ce que je ne vous accorderai point ; car cet arbre a aussi quelquefois porté de bons fruits. Si une république a toujours été dans les dissensions, je ne veux pas pour cela qu’on détruise la république. On peut réformer ses lois.


    LE COMTE. — Il n’en est pas d’un État comme d’une religion. Venise a réformé ses lois, et a été florissante ; mais quand on a voulu réformer le catholicisme, l’Europe a nagé dans le sang ; et, en dernier lieu, quand le célèbre Locke, voulant ménager à la fois les impostures de cette religion et les droits de l’humanité, a écrit son livre du Christianisme raisonnable, il n’a pas eu quatre disciples : preuve assez forte que le christianisme et la raison ne peuvent subsister ensemble. Il ne reste qu’un seul remède dans l’état où sont les choses, encore n’est-il qu’un palliatif, c’est de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats.


    M. FRÉRET. — Oui, pourvu que le souverain et les magistrats soient éclairés, pourvu qu’ils sachent tolérer également toute religion, regarder tous les hommes comme leurs frères, n’avoir aucun égard  à ce qu’ils pensent, et en avoir beaucoup à ce qu’ils font ; les laisser libres dans leur commerce avec Dieu, et ne les enchaîner qu’aux lois dans tout ce qu’ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des bourreaux.


    L’ABBÉ. — Et si, toutes les religions étant autorisées, elles se battent toutes les unes contre les autres ? si le catholique, le protestant, le grec, le turc, le juif, se prennent par les oreilles en sortant de la messe, du prêche, de la mosquée et de la synagogue ?


    M. FRÉRET. — Alors, il faut qu’un régiment de dragons les dissipe.


    LE COMTE. — J’aimerais mieux encore leur donner des leçons de modération que de leur envoyer des régiments ; je voudrais commencer par instruire les hommes avant de les punir.


    L’ABBÉ. — Instruire les hommes ! que dites-vous, monsieur le comte ? les en croyez-vous dignes ?


    LE COMTE. — J’entends ! vous pensez toujours qu’il ne faut que les tromper : vous n’êtes qu’à moitié guéri ; votre ancien mal vous reprend toujours.


    LA COMTESSE. — À propos, j’ai oublié de vous demander votre avis sur une chose que je lus hier  dans l’histoire de ces bons mahométans qui m’a beaucoup frappée. Assan, fils d’Ali, étant au bain, un de ses esclaves lui jeta par mégarde une chaudière d’eau bouillante sur le corps. Les domestiques d’Assan voulurent empaler le coupable. Assan, au lieu de le faire empaler, lui fit donner vingt pièces d’or. « Il y a, dit-il, un degré de gloire dans le paradis pour ceux qui paient les services, un plus grand pour ceux qui pardonnent le mal, et un plus grand encore pour ceux qui récompensent le mal involontaire. » Comment trouvez-vous cette action et ce discours ?


    LE COMTE. — Je reconnais là mes bons musulmans du premier siècle.


    L’ABBÉ. — Et moi, mes bons chrétiens.


    M. FRÉRET. — Et moi, je suis fâché qu’Assan l’échaudé, fils d’Ali, ait donné vingt pièces d’or pour avoir de la gloire en paradis. Je n’aime point les belles actions intéressées. J’aurais voulu qu’Assan eût été assez vertueux et assez humain pour consoler le désespoir de l’esclave, sans songer à être placé dans le paradis au troisième degré.


    LA COMTESSE. — Allons prendre du café. J’imagine que, si à tous les dîners de Paris, de Vienne, de Madrid, de Lisbonne, de Rome et de Moscou, on avait des conversations aussi instructives, le monde n’en irait que mieux. 

     

     

    III. — APRÈS DÎNER


    L’ABBÉ. — Voilà d’excellent café, madame ; c’est du moka tout pur.


    LA COMTESSE. — Oui, il vient du pays des musulmans ; n’est-ce pas grand dommage ?


    L’ABBÉ. — Raillerie à part, madame, il faut une religion aux hommes.


    LE COMTE. — Oui, sans doute ; et Dieu leur en a donné une divine, éternelle, gravée dans tous les cœurs ; c’est celle que, selon vous, pratiquaient Énoch, les Noachides et Abraham ; c’est celle que les lettrés chinois ont conservée depuis plus de quatre mille ans, l’adoration d’un Dieu, l’amour de la justice, et l’horreur du crime.


    LA COMTESSE. — Est-il possible qu’on ait abandonné une religion si pure et si sainte pour  les sectes abominables qui ont inondé la terre ?


    M. FRÉRET. — En fait de religion, madame, on a eu une conduite directement contraire à celle qu’on a eue en fait de vêtement, de logement et de nourriture. Nous avons commencé par des cavernes, des huttes, des habits de peaux de bêtes et du gland ; nous avons eu ensuite du pain, des mets salutaires, des habits de laine et de soie filées, des maisons propres et commodes : mais, dans ce qui concerne la religion, nous sommes revenus au gland, aux peaux de bêtes et aux cavernes.


    L’ABBÉ. — Il serait bien difficile de vous en tirer. Vous voyez que la religion chrétienne, par exemple, est partout incorporée à l’État, et que, depuis le pape jusqu’au dernier capucin, chacun fonde son trône ou sa cuisine sur elle. Je vous ai déjà dit que les hommes ne sont pas assez raisonnables pour se contenter d’une religion pure et digne de Dieu.


    LA COMTESSE. — Vous n’y pensez pas ; vous avouez vous-même qu’ils s’en sont tenus à cette religion du temps de votre Énoch, de votre Noé, et de votre Abraham. Pourquoi ne serait-on pas aussi raisonnable aujourd’hui qu’on l’était alors ?


    L’ABBÉ. — Il faut bien que je le dise : c’est qu’alors il n’y avait ni chanoine à grosse prébende, ni abbé de Corbie avec un million, ni pape avec seize  ou dix-huit millions. Il faudrait peut-être, pour rendre à la société humaine tous ces biens, des guerres aussi sanglantes qu’il en a fallu pour les lui arracher.


    LE COMTE. — Quoique j’aie été militaire, je ne veux point faire la guerre aux prêtres et aux moines ; je ne veux point établir la vérité par le meurtre, comme ils ont établi l’erreur ; mais je voudrais au moins que cette vérité éclairât un peu les hommes, qu’ils fussent plus doux et plus heureux, que les peuples cessassent d’être superstitieux, et que les chefs de l’Église tremblassent d’être persécuteurs.


    L’ABBÉ. — Il est bien malaisé (puisqu’il faut enfin m’expliquer) d’ôter à des insensés des chaînes qu’ils révèrent. Vous vous feriez peut-être lapider par le peuple de Paris, si, dans un temps de pluie, vous empêchiez qu’on ne promenât la prétendue carcasse de sainte Geneviève par les rues pour avoir du beau temps.


    M. FRÉRET. — Je ne crois point ce que vous dites ; la raison a déjà fait tant de progrès, que depuis plus de dix ans on n’a fait promener cette prétendue carcasse et celle de Marcel dans Paris. Je pense qu’il est très aisé de déraciner par degrés toutes les superstitions qui nous ont abrutis. On ne croit plus aux sorciers, on n’exorcise plus les diables ; et quoiqu’il soit dit que votre Jésus ait envoyé ses apôtres  précisément pour chasser les diables, aucun prêtre parmi vous n’est assez fou ni assez sot pour se vanter de les chasser ; les reliques de saint François sont devenues ridicules, et celles de saint Ignace, peut-être, seront un jour traînées dans la boue avec les jésuites eux-mêmes. On laisse, à la vérité, au pape le duché de Fer rare qu’il a usurpé, les domaines que César Borgia ravit par le fer et par le poison, et qui sont retournés à l’Église de Rome, pour laquelle il ne travaillait pas ; on laisse Rome même aux papes, parce qu’on ne veut pas que l’empereur s’en empare ; on lui veut bien payer encore des annates, quoique ce soit un ridicule honteux et une simonie évidente ; on ne veut pas faire d’éclat pour un subside si modique. Les hommes, subjugués par la coutume, ne rompent pas tout d’un coup un mauvais marché fait depuis près de trois siècles. Mais que les papes aient l’insolence d’envoyer, comme autrefois, des légats a latere pour imposer des décimes sur les peuples, pour excommunier les rois, pour mettre leurs États en interdit, pour donner leurs couronnes à d’autres, vous verrez comme on recevra un légat a latere : je ne désespérerais pas que le parlement d’Aix ou de Paris ne le fît pendre.


    LE COMTE. — Vous voyez combien de préjugés honteux nous avons secoués. Jetez les yeux à présent sur la partie la plus opulente de la Suisse, sur les sept Provinces Unies, aussi puissantes que l’Espagne, sur la Grande-Bretagne, dont les forces  maritimes tiendraient seules, avec avantage, contre les forces réunies de toutes les autres nations : regardez tout le nord de l’Allemagne, et la Scandinavie, ces pépinières intarissables de guerriers, tous ces peuples nous ont passés de bien loin dans les progrès de la raison. Le sang de chaque tête de l’hydre qu’ils ont abattue a fertilisé leurs campagnes ; l’abolition des moines a peuplé et enrichi leurs états : on peut certainement faire en France ce qu’on fait ailleurs ; la France en sera plus opulente et plus peuplée.


    L’ABBÉ. — Eh bien ! quand vous auriez secoué en France la vermine des moines, quand on ne verrait plus de ridicules reliques, quand nous ne paierions plus à l’évêque de Rome un tribut honteux, quand même on mépriserait assez la consubstantialité et la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils, et la transsubstantiation, pour n’en plus parler ; quand ces mystères resteraient ensevelis dans la Somme de saint Thomas, et quand les contemptibles théologiens seraient réduits à se taire, vous resteriez encore chrétiens ; vous voudriez en vain aller plus loin, c’est ce que vous n’obtiendriez jamais. Une religion de philosophes n’est pas faite pour les hommes.


    M. FRÉRET. — Est quodam prodire tenus, si non datur ultra. (Liv. I, ép. i, vers 32.)

    Je vous dirai avec Horace : Votre médecin ne vous donnera jamais la vue du lynx, mais souffrez  qu’il vous ôte une taie de vos yeux. Nous gémissons sous le poids de cent livres de chaînes, permettez qu’on nous délivre des trois quarts. Le mot de chrétien a prévalu, il restera ; mais peu à peu on adorera Dieu sans mélange, sans lui donner ni une mère, ni un fils, ni un père putatif, sans lui dire qu’il est mort par un supplice infâme, sans croire qu’on fasse des dieux avec de la farine, enfin sans cet amas de superstitions qui mettent des peuples policés si au-dessous des sauvages. L’adoration pure de l’Être suprême commence à être aujourd’hui la religion de tous les honnêtes gens ; et bientôt elle descendra dans une partie saine du peuple même.


    L’ABBÉ. — Ne craignez-vous point que l’incrédulité (dont je vois les immenses progrès) ne soit funeste au peuple en descendant jusqu’à lui, et ne le conduise au crime ? Les hommes sont assujettis à de cruelles passions et à d’horribles malheurs ; il leur faut un frein qui les retienne, et une erreur qui les console.


    M. FRÉRET. — Le culte raisonnable d’un Dieu juste, qui punit et qui récompense, ferait sans doute le bonheur de la société ; mais quand cette connaissance salutaire d’un Dieu juste est défigurée par des mensonges absurdes et par des superstitions dangereuses, alors le remède se tourne en poison, et ce qui devrait effrayer le crime l’encourage. Un méchant qui ne raisonne qu’à demi (et il y en a  beaucoup de cette espèce) ose nier souvent le Dieu dont on lui a fait une peinture révoltante.

    Un autre méchant, qui a de grandes passions dans une âme faible, est souvent invité à l’iniquité par la sûreté du pardon que les prêtres lui offrent. « De quelque multitude énorme de crimes que vous soyez souillé, confessez-vous à moi, et tout vous sera pardonné par les mérites d’un homme qui fut pendu en Judée il y a plusieurs siècles. Plongez-vous, après cela, dans de nouveaux crimes sept fois soixante et sept fois, et tout vous sera pardonné encore. » N’est-ce pas là véritablement induire en tentation ? n’est-ce pas aplanir toutes les voies de l’iniquité ? La Brinvilliers ne se confessait-elle pas à chaque empoisonnement qu’elle commettait ? Louis XI autrefois n’en usait-il pas de même ?

    Les anciens avaient, comme nous, leur confession et leurs expiations ; mais on n’était pas expié pour un second crime. On ne pardonnait point deux parricides. Nous avons tout pris des Grecs et des Romains, et nous avons tout gâté.

    Leur enfer était impertinent, je l’avoue ; mais nos diables sont plus sots que leurs furies. Ces furies n’étaient pas elles-mêmes damnées ; on les regardait comme les exécutrices, et non comme les victimes des vengeances divines. Être à la fois bourreaux et patients, brûlants et brûlés, comme le sont nos diables, c’est une contradiction absurde, digne de nous, et d’autant plus absurde que la chute des anges, ce fondement du christianisme, ne se trouve  ni dans laGenèse, ni dans l’Évangile. C’est une ancienne fable des brachmanes.

    Enfin, monsieur, tout le monde rit aujourd’hui de votre enfer, parce qu’il est ridicule ; mais personne ne rirait d’un Dieu rémunérateur et vengeur, dont on espérerait le prix de la vertu, dont on craindrait le châtiment du crime, en ignorant l’espèce des châtiments et des récompenses, mais en étant persuadé qu’il y en aura, parce que Dieu est juste.


    LE COMTE. — Il me semble que M. Fréret a fait assez entendre comment la religion peut être un frein salutaire. Je veux essayer de vous prouver qu’une religion pure est infiniment plus consolante que la vôtre.

    Il y a des douceurs, dites-vous, dans les illusions des âmes dévotes, je le crois ; il y en a aussi aux Petites-Maisons. Mais quels tourments quand ces âmes viennent à s’éclairer ! dans quel doute et dans quel désespoir certaines religieuses passent leurs tristes jours ; vous en avez été témoin, vous me l’avez dit vous-même : les cloîtres sont le séjour du repentir ; mais, chez les hommes surtout, un cloître est le repaire de la discorde et de l’envie. Les moines sont des forçats volontaires qui se battent en ramant ensemble ; j’en excepte un très petit nombre qui sont ou véritablement pénitents ou utiles ; mais, en vérité, Dieu a-t-il mis l’homme et la femme sur la terre pour qu’ils traînassent leur vie dans des cachots, séparés les uns des autres à jamais ? Est-ce  là le but de la nature ? Tout le monde crie contre les moines ; et moi je les plains. La plupart, au sortir de l’enfance, ont fait pour jamais le sacrifice de leur liberté ; et sur cent il y en a quatre-vingts au moins qui sèchent dans l’amertume. Où sont donc ces grandes consolations que votre religion donne aux hommes ? Un riche bénéficier est consolé, sans doute, mais c’est par son argent, et non par sa foi. S’il jouit de quelque bonheur, il ne le goûte qu’en violant les règles de son état. Il n’est heureux que comme homme du monde, et non pas comme homme d’église. Un père de famille, sage, résigné à Dieu, attaché à sa patrie, environné d’enfants et d’amis, reçoit de Dieu des bénédictions mille fois plus sensibles.

    De plus, tout ce que vous pourriez dire en faveur des mérites de vos moines, je le dirais à bien plus forte raison des derviches, des marabouts, des fakirs, des bonzes. Ils font des pénitences cent fois plus rigoureuses ; ils se sont voués à des austérités plus effrayantes ; et ces chaînes de fer sous lesquelles ils sont courbés, ces bras toujours étendus dans la même situation, ces macérations épouvantables, ne sont rien encore en comparaison des jeunes femmes de l’Inde qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris, dans le fol espoir de renaître ensemble.

    Ne vantez donc plus ni les peines ni les consolations que la religion chrétienne fait éprouver. Convenez hautement qu’elle n’approche en rien du culte raisonnable qu’une famille honnête rend à  l’Être suprême sans superstition. Laissez là les cachots des couvents ; laissez là vos mystères contradictoires et inutiles, l’objet de la risée universelle ; prêchez Dieu et la morale, et je vous réponds qu’il y aura plus de vertu et plus de félicité sur la terre.


    LA COMTESSE. — Je suis fort de cette opinion.


    M. FRÉRET. — Et moi aussi, sans doute.


    L’ABBÉ. — Eh bien ! puisqu’il faut vous dire mon secret, j’en suis aussi.

     

    Alors le président de Maisons, l’abbé de Saint-Pierre, M. Dufay, M. Dumarsais, arrivèrent ; et M. l’abbé de Saint-Pierre lut, selon sa coutume, sesPensées du matin, sur chacune desquelles on pourrait faire un bon ouvrage.


    pensées détachées de m. l’abbé de saint-pierre

     

    La plupart des princes, des ministres, des hommes constitués en dignité, n’ont pas le temps de lire ; ils méprisent les livres, et ils sont gouvernés par un gros livre qui est le tombeau du sens commun.

    S’ils avaient su lire, ils auraient épargné au monde tous les maux que la superstition et l’ignorance ont causés. Si Louis XIV avait su lire, il n’aurait pas révoqué l’édit de Nantes. 

    Les papes et leurs suppôts ont tellement cru que leur pouvoir n’est fondé que sur l’ignorance, qu’ils ont toujours défendu la lecture du seul livre qui annonce leur religion ; ils ont dit : Voilà votre loi, et nous vous défendons de la lire ; vous n’en saurez que ce que nous daignerons vous apprendre. Cette extravagante tyrannie n’est pas compréhensible ; elle existe pourtant, et touteBible en langue qu’on parle est défendue à Rome ; elle n’est permise que dans une langue qu’on ne parle plus.

    Toutes les usurpations papales ont pour prétexte un misérable jeu de mots, une équivoque des rues, une pointe qu’on fait dire à Dieu, et pour laquelle on donnerait le fouet à un écolier : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je fonderai mon assemblée. »

    Si on savait lire, on verrait en évidence que la religion n’a fait que du mal au gouvernement ; elle en a fait encore beaucoup en France, par les persécutions contre les protestants ; par les divisions sur je ne sais quelle bulle, plus méprisable qu’une chanson du Pont-Neuf ; par le célibat ridicule des prêtres ; par la fainéantise des moines ; par les mauvais marchés faits avec l’évêque de Rome, etc.

    L’Espagne et le Portugal, beaucoup plus abrutis que la France, éprouvent presque tous ces maux, et ont l’inquisition par-dessus, laquelle, supposé un enfer, serait ce que l’enfer aurait produit de plus exécrable.

    En Allemagne, il y a des querelles interminables entre les trois sectes admises par le traité de  Westphalie : les habitants des pays immédiatement soumis aux prêtres allemands sont des brutes qui ont à peine à manger.

    En Italie, cette religion qui a détruit l’empire romain n’a laissé que de la misère et de la musique, des eunuques, des arlequins et des prêtres. On accable de trésors une petite statue noire appelée la Madone de Lorette ; et les terres ne sont pas cultivées.

    La théologie est dans la religion ce que les poisons sont parmi les aliments.

    Ayez des temples où Dieu soit adoré, ses bienfaits chantés, sa justice annoncée, la vertu recommandée : tout le reste n’est qu’esprit de parti, faction, imposture, orgueil, avarice, et doit être proscrit à jamais.

    Rien n’est plus utile au public qu’un curé qui tient registre des naissances, qui procure des assistances aux pauvres, console les malades, ensevelit les morts, met la paix dans les familles, et qui n’est qu’un maître de morale. Pour le mettre en état d’être utile, il faut qu’il soit au-dessus du besoin, et qu’il ne lui soit point possible de déshonorer son ministère en plaidant contre son seigneur et contre ses paroissiens, comme font tant de curés de campagne ; qu’ils soient gagés par la province, selon l’étendue de leur paroisse, et qu’ils n’aient d’autres soins que celui de remplir leurs devoirs.

    Rien n’est plus inutile qu’un cardinal. Qu’est-ce qu’une dignité étrangère, conférée par un prêtre étranger ? dignité sans fonction, et qui presque  toujours vaut cent mille écus de rente, tandis qu’un curé de campagne n’a ni de quoi assister les pauvres, ni de quoi se secourir lui-même.

    Le meilleur gouvernement est, sans contredit, celui qui n’admet que le nombre de prêtres nécessaire ; car le superflu n’est qu’un fardeau dangereux. Le meilleur gouvernement est celui où les prêtres sont mariés, car ils en sont meilleurs citoyens ; ils donnent des enfants à l’État, et les élèvent avec honnêteté : c’est celui où les prêtres n’osent prêcher que la morale ; car, s’ils prêchent la controverse, c’est sonner le tocsin de la discorde.

    Les honnêtes gens lisent l’histoire des guerres de religion avec horreur ; ils rient des disputes théologiques comme de la farce italienne. Ayons donc une religion qui ne fasse ni frémir ni rire.

    Y a-t-il eu des théologiens de bonne foi ? Oui, comme il y a eu des gens qui se sont crus sorciers.

    M. Deslandes, de l’Académie des sciences de Berlin, qui vient de nous donner l’Histoire de la philosophie, dit, au tome III, page 299 : « La faculté de théologie me paraît le corps le plus méprisable du royaume ; » il deviendrait un des plus respectables s’il se bornait à enseigner Dieu et la morale. Ce serait le seul moyen d’expier ses décisions criminelles contre Henri III et le grand Henri IV.

    Les miracles que des gueux font au faubourg Saint-Médard peuvent aller loin, si M. le cardinal de Fleury n’y met ordre. Il faut exhorter à la paix, et défendre sévèrement les miracles. 

    La bulle monstrueuse Unigenitus peut encore troubler le royaume. Toute bulle est un attentat à la dignité de la couronne et à la liberté de la nation.

    La canaille créa la superstition ; les honnêtes gens la détruisent.

    On cherche à perfectionner les lois et les arts ; peut-on oublier la religion ?

    Qui commencera à l’épurer ? Ce sont les hommes qui pensent. Les autres suivront.

    N’est-il pas honteux que les fanatiques aient du zèle, et que les sages n’en aient pas ? Il faut être prudent, mais non pas timide.

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  • UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.


    À MONSIEUR DE MARGONE,Son hôte du château de Saché reconnaissant,De Balzac.


     

    UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE..........Honoré de Balzac... (1799 – 1850)


    CHAPITRE PREMIER.


    les chagrins de la police.

     

    L’automne de l’année 1803 fut un des plus beaux de la première période de ce siècle que nous nommons l’Empire. En octobre, quelques pluies avaient rafraîchi les prés, les arbres étaient encore verts et feuillés au milieu du mois de novembre. Aussi le peuple commençait-il à établir entre le ciel et Bonaparte, alors déclaré consul à vie, une entente à laquelle cet homme a dû l’un de ses prestiges ; et, chose étrange ! le jour où, en 1812, le soleil lui manqua, ses prospérités cessèrent. Le 15 novembre de cette année, vers quatre heures du soir, le soleil jetait comme une poussière rouge sur les cimes centenaires de quatre rangées d’ormes d’une longue avenue seigneuriale ; il faisait briller le sable et les touffes d’herbes d’un de ces immenses ronds-points qui se trouvent dans les campagnes où la terre fut jadis assez peu coûteuse pour être sacrifiée à l’ornement. L’air était si pur, l’atmosphère était si douce, qu’une famille prenait alors le frais comme en été. Un homme vêtu d’une veste de chasse en coutil vert, à boutons verts et d’une culotte de même étoffe, chaussé de souliers à semelles minces, et qui avait des guêtres de coutil montant jusqu’au genou, nettoyait une  carabine avec le soin que mettent à cette occupation les chasseurs adroits, dans leurs moments de loisir. Cet homme n’avait ni carnier, ni gibier, enfin aucun des agrès qui annoncent ou le départ ou le retour de la chasse, et deux femmes, assises auprès de lui, le regardaient et paraissaient en proie à une terreur mal déguisée. Quiconque eût pu contempler cette scène, caché dans un buisson, aurait sans doute frémi comme frémissaient la vieille belle-mère et la femme de cet homme. Evidemment un chasseur ne prend pas de si minutieuses précautions pour tuer le gibier, et n’emploie pas, dans le département de l’Aube, une lourde carabine rayée.

    — Tu veux tuer des chevreuils, Michu ? lui dit sa belle jeune femme en tâchant de prendre un air riant.

    Avant de répondre, Michu examina son chien qui, couché au soleil, les pattes en avant, le museau sur les pattes, dans la charmante attitude des chiens de chasse, venait de lever la tête et flairait alternativement en avant de lui dans l’avenue d’un quart de lieue de longueur et vers un chemin de traverse qui débouchait à gauche dans le rond-point.

    — Non, répondit Michu, mais un monstre que je ne veux pas manquer, un loup-cervier. Le chien, un magnifique épagneul, à robe blanche tachetée de brun, grogna. — Bon, dit Michu en se parlant à lui-même, des espions ! le pays en fourmille.

    Mme Michu leva douloureusement les yeux au ciel. Belle blonde aux yeux bleus, faite comme une statue antique, pensive et recueillie, elle paraissait être dévorée par un chagrin noir et amer. L’aspect du mari pouvait expliquer jusqu’à un certain point la terreur des deux femmes. Les lois de la physionomie sont exactes, non seulement dans leur application au caractère, mais encore relativement à la fatalité de l’existence. Il y a des physionomies prophétiques. S’il était possible, et cette statistique vivante importe à la Société, d’avoir un dessin exact de ceux qui périssent sur l’échafaud, la science de Lavater et celle de Gall prouveraient invinciblement qu’il y avait dans la tête de tous ces gens, même chez les innocents, des signes étranges. Oui, la Fatalité met sa marque au visage de ceux qui doivent mourir d’une mort violente quelconque ! Or, ce sceau, visible aux yeux de l’observateur, était empreint sur la figure expressive de l’homme à la carabine. Petit et gros, brusque et leste comme un singe quoique d’un caractère calme, Michu avait une face blanche, injectée de  sang, ramassée comme celle d’un Kalmouk et à laquelle des cheveux rouges, crépus donnaient une expression sinistre. Ses yeux jaunâtres et clairs offraient, comme ceux des tigres, une profondeur intérieure où le regard de qui l’examinait allait se perdre, sans y rencontrer de mouvement ni de chaleur. Fixes, lumineux et rigides, ces yeux finissaient par épouvanter. L’opposition constante de l’immobilité des yeux avec la vivacité du corps ajoutait encore à l’impression glaciale que Michu causait au premier abord. Prompte chez cet homme, l’action devait desservir une pensée unique ; de même que, chez les animaux, la vie est sans réflexion au service de l’instinct. Depuis 1793, il avait aménagé sa barbe rousse en éventail. Quand même il n’aurait pas été, pendant la Terreur, président d’un club de jacobins, cette particularité de sa figure l’eût, à elle seule, rendu terrible à voir. Cette figure socratique à nez camus était couronnée par un très beau front, mais si bombé qu’il paraissait être en surplomb sur le visage. Les oreilles bien détachées possédaient une sorte de mobilité comme celles des bêtes sauvages, toujours sur le qui-vive. La bouche, entrouverte par une habitude assez ordinaire chez les campagnards, laissait voir des dents fortes et blanches comme des amandes, mais mal rangées. Des favoris épais et luisants encadraient cette face blanche et violacée par places. Les cheveux coupés ras sur le devant, longs sur les joues et derrière la tête, faisaient, par leur rougeur fauve, parfaitement ressortir tout ce que cette physionomie avait d’étrange et de fatal. Le cou, court et gros, tentait le couperet de la Loi. En ce moment, le soleil, prenant ce groupe en écharpe, illuminait en plein ces trois têtes que le chien regardait par moments. Cette scène se passait d’ailleurs sur un magnifique théâtre. Ce rond-point est à l’extrémité du parc de Gondreville, une des plus riches terres de France, et, sans contredit, la plus belle du département de l’Aube : magnifiques avenues d’ormes, château construit sur les dessins de Mansard, parc de quinze cents arpents enclos de murs, neuf grandes fermes, une forêt, des moulins et des prairies. Cette terre quasi royale appartenait avant la Révolution à la famille de Simeuse. Ximeuse est un fief situé en Lorraine. Le nom se prononçait Simeuse, et l’on avait fini par l’écrire comme il se prononçait.

    La grande fortune des Simeuse, gentilshommes attachés à la maison de Bourgogne, remonte au temps où les Guise menacèrent  les Valois. Richelieu d’abord, puis Louis XIV se souvinrent du dévouement des Simeuse à la factieuse maison de Lorraine, et les rebutèrent. Le marquis de Simeuse d’alors, vieux Bourguignon, vieux guisard, vieux ligueur, vieux frondeur (il avait hérité des quatre grandes rancunes de la noblesse contre la royauté), vint vivre à Cinq-Cygne. Ce courtisan, repoussé du Louvre, avait épousé la veuve du comte de Cinq-Cygne, la branche cadette de la fameuse maison de Chargebœuf, une des plus illustres de la vieille comté de Champagne, mais qui devint aussi célèbre et plus opulente que l’aînée. Le marquis, un des hommes les plus riches de ce temps, au lieu de se ruiner à la cour, bâtit Gondreville, en composa les domaines, et y joignit des terres, uniquement pour se faire une belle chasse. Il construisit également à Troyes l’hôtel de Simeuse, à peu de distance de l’hôtel de Cinq-Cygne. Ces deux vieilles maisons et l’Evêché furent pendant longtemps à Troyes les seules maisons en pierre. Le marquis vendit Simeuse au duc de Lorraine. Son fils dissipa les économies et quelque peu de cette grande fortune, sous le règne de Louis XV ; mais ce fils devint d’abord chef d’escadre, puis vice-amiral, et répara les folies de sa jeunesse par d’éclatants services. Le marquis de Simeuse, fils de ce marin, avait péri sur l’échafaud, à Troyes, laissant deux enfants jumeaux qui émigrèrent, et qui se trouvaient en ce moment à l’étranger, suivant le sort de la maison de Condé.

    Ce rond-point était jadis le rendez-vous de chasse du Grand Marquis. On nommait ainsi dans la famille le Simeuse qui érigea Gondreville. Depuis 1789, Michu habitait ce rendez-vous, sis à l’intérieur du parc, bâti du temps de Louis XIV, et appelé le pavillon de Cinq-Cygne. Le village de Cinq-Cygne est au bout de la forêt de Nodesme (corruption de Notre-Dame), à laquelle mène l’avenue à quatre rangs d’ormes où Couraut flaira des espions. Depuis la mort du Grand Marquis, ce pavillon avait été tout à fait négligé. Le vice-amiral hanta beaucoup plus la mer et la cour que la Champagne, et son fils donna ce pavillon délabré pour demeure à Michu.

    Ce noble bâtiment est en briques, orné de pierre vermiculée aux angles, aux portes et aux fenêtres. De chaque côté s’ouvre une grille d’une belle serrurerie, mais rongée de rouille. Après la grille s’étend un large, un profond saut-de-loup d’où s’élancent des arbres vigoureux, dont les parapets sont hérissés d’arabesques  en fer qui présentent leurs innombrables piquants aux malfaiteurs.

    Les murs du parc ne commencent qu’au-delà de la circonférence produite par le rond-point. En dehors, la magnifique demi-lune est dessinée par des talus plantés d’ormes, de même que celle qui lui correspond dans le parc est formée par des massifs d’arbres exotiques. Ainsi le pavillon occupe le centre du rond-point tracé par ces deux fers à cheval. Michu avait fait des anciennes salles du rez-de-chaussée une écurie, une étable, une cuisine et un bûcher. De l’antique splendeur, la seule trace est une antichambre dallée en marbre noir et blanc, où l’on entre, du côté du parc, par une de ces portes-fenêtres vitrées en petits carreaux, comme il y en avait encore à Versailles avant que Louis-Philippe n’en fît l’hôpital des gloires de la France. À l’intérieur, ce pavillon est partagé par un vieil escalier en bois vermoulu, mais plein de caractère, qui mène au premier étage, où se trouvent cinq chambres, un peu basses d’étage. Au-dessus s’étend un immense grenier. Ce vénérable édifice est coiffé d’un de ces grands combles à quatre pans dont l’arête est ornée de deux bouquets en plomb, et percé de quatre de ces œils-de-bœuf que Mansard affectionnait avec raison ; car en France, l’attique et les toits plats à l’italienne sont un non-sens contre lequel le climat proteste. Michu mettait là ses fourrages. Toute la partie du parc qui environne ce vieux pavillon est à l’anglaise. À cent pas, un ex-lac, devenu simplement un étang bien empoissonné, atteste sa présence autant par un léger brouillard au-dessus des arbres que par le cri de mille grenouilles, crapauds et autres amphibies bavards au coucher du soleil. La vétusté des choses, le profond silence des bois, la perspective de l’avenue, la forêt au loin, mille détails, les fers rongés de rouille, les masses de pierres veloutées par les mousses, tout poétise cette construction qui existe encore.

    Au moment où commence cette histoire, Michu était appuyé à l’un des parapets moussus sur lequel se voyaient sa poire à poudre, sa casquette, son mouchoir, un tournevis, des chiffons, enfin tous les ustensiles nécessaires à sa suspecte opération. La chaise de sa femme se trouvait adossée à côté de la porte extérieure du pavillon, au-dessus de laquelle existaient encore les armes de Simeuse richement sculptées avec leur belle devise : Si meurs ! La mère, vêtue en paysanne, avait mis sa chaise devant 

    Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 12-235.jpg

     Mme Michu pour qu’elle eût les pieds à l’abri de l’humidité, sur un des bâtons.

    — Le petit est là ? demanda Michu à sa femme.

    — Il rôde autour de l’étang, il est fou des grenouilles et des insectes, dit la mère.

    Michu siffla de façon à faire trembler. La prestesse avec laquelle son fils accourut démontrait le despotisme exercé par le régisseur de Gondreville. Michu, depuis 1789, mais surtout depuis 1793, était à peu près le maître de cette terre. La terreur qu’il inspirait à sa femme, à sa belle-mère, à un petit domestique nommé Gaucher, et à une servante nommée Marianne, était partagée à dix lieues à la ronde. Peut-être ne faut-il pas tarder plus longtemps de donner les raisons de ce sentiment, qui, d’ailleurs, achèveront au moral le portrait de Michu.

    Le vieux marquis de Simeuse s’était défait de ses biens en 1790 ; mais, devancé par les événements, il n’avait pu mettre en des mains fidèles sa belle terre de Gondreville. Accusé de correspondre avec le duc de Brunswick et le prince de Cobourg, le marquis de Simeuse et sa femme furent mis en prison et condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire de Troyes, que présidait le père de Marthe. Ce beau domaine fut donc vendu nationalement. Lors de l’exécution du marquis et de la marquise, on y remarqua, non sans une sorte d’horreur, le garde-général de la terre de Gondreville, qui, devenu président du club des jacobins d’Arcis, vint à Troyes pour y assister. Fils d’un simple paysan et orphelin, Michu, comblé des bienfaits de la marquise qui lui avait donné la place de garde-général, après l’avoir fait élever au château, fut regardé comme un Brutus par les exaltés ; mais dans le pays tout le monde cessa de le voir après ce trait d’ingratitude. L’acquéreur fut un homme d’Arcis nommé Marion, petit-fils d’un intendant de la maison de Simeuse. Cet homme, avocat avant et après la Révolution, eut peur du garde, il en fit son régisseur en lui donnant trois mille livres de gages et un intérêt dans les ventes. Michu, qui passait déjà pour avoir une dizaine de mille francs, épousa, protégé par sa renommée de patriote, la fille d’un tanneur de Troyes, l’apôtre de la Révolution dans cette ville où il présida le tribunal révolutionnaire. Ce tanneur, homme de conviction, qui, pour le caractère, ressemblait à Saint-Just, se trouva mêlé plus tard à la conspiration de Babeuf, et il se tua pour échapper à une condamnation. Marthe  était la plus belle fille de Troyes. Aussi, malgré sa touchante modestie, avait-elle été forcée par son redoutable père de faire la déesse de la Liberté dans une cérémonie républicaine. L’acquéreur ne vint pas trois fois en sept ans à Gondreville. Son grand-père avait été l’intendant des Simeuse, tout Arcis crut alors que le citoyen Marion représentait MM. de Simeuse. Tant que dura la Terreur, le régisseur de Gondreville, patriote dévoué, gendre du président du tribunal révolutionnaire de Troyes, caressé par Malin (de l’Aube), l’un des représentants du département, se vit l’objet d’une sorte de respect. Mais quand la Montagne fut vaincue, lorsque son beau-père se fut tué, Michu devint un bouc émissaire ; tout le monde s’empressa de lui attribuer, ainsi qu’à son beau-père, des actes auxquels il était, pour son compte, parfaitement étranger. Le régisseur se banda contre l’injustice de la foule ; il se roidit et prit une attitude hostile. Sa parole se fit audacieuse. Cependant, depuis le 18 Brumaire, il gardait ce profond silence qui est la philosophie des gens forts ; il ne luttait plus contre l’opinion générale, il se contentait d’agir ; cette sage conduite le fit regarder comme un sournois, car il possédait en terres une fortune d’environ cent mille francs. D’abord il ne dépensait rien ; puis cette fortune lui venait légitimement, tant de la succession de son beau-père que des six mille francs par an que lui donnait sa place en profits et en appointements. Quoiqu’il fût régisseur depuis douze ans, quoique chacun pût faire le compte de ses économies ; quand, au début du Consulat, il acheta une ferme de cinquante mille francs, il s’éleva des accusations contre l’ancien montagnard, les gens d’Arcis lui prêtaient l’intention de recouvrer la considération en faisant une grande fortune. Malheureusement, au moment où chacun l’oubliait, une sotte affaire, envenimée par le caquet des campagnes, raviva la croyance générale sur la férocité de son caractère.

    Un soir, à la sortie de Troyes, en compagnie de quelques paysans parmi lesquels se trouvait le fermier de Cinq-Cygne, il laissa tomber un papier sur la grande route ; ce fermier, qui marchait le dernier, se baisse et le ramasse ; Michu se retourne, voit le papier dans les mains de cet homme, il tire aussitôt un pistolet de sa ceinture, l’arme et menace le fermier, qui savait lire, de lui brûler la cervelle s’il ouvrait le papier. L’action de Michu fut si rapide, si violente, le son de sa voix si effrayant, ses yeux si flamboyants, que tout le monde eut froid de peur. Le fermier de Cinq-Cygne était  naturellement un ennemi de Michu. Mlle de Cinq-Cygne, cousine des Simeuse, n’avait plus qu’une femme pour toute fortune et habitait son château de Cinq-Cygne. Elle ne vivait que pour ses cousins les jumeaux, avec lesquels elle avait joué dans son enfance à Troyes et à Gondreville. Son frère unique, Jules de Cinq-Cygne, émigré avant les Simeuse, était mort devant Mayence, mais par un privilège assez rare et dont il sera parlé, le nom de Cinq-Cygne ne périssait point faute de mâles. Cette affaire entre Michu et le fermier de Cinq-Cygne fit un tapage épouvantable dans l’arrondissement, et rembrunit les teintes mystérieuses qui voilaient Michu ; mais cette circonstance ne fut pas la seule qui le rendit redoutable. Quelques mois après cette scène, le citoyen Marion vint avec le citoyen Malin à Gondreville. Le bruit courut que Marion allait vendre la terre à cet homme que les événements politiques avaient bien servi, et que le premier consul venait de placer au Conseil d’État pour le récompenser de ses services au 18 Brumaire. Les politiques de la petite ville d’Arcis devinèrent alors que Marion avait été le prête-nom du citoyen Malin au lieu d’être celui de MM. de Simeuse. Le tout-puissant conseiller d’État était le plus grand personnage d’Arcis. Il avait envoyé l’un de ses amis politiques à la préfecture de Troyes, il avait fait exempter du service le fils d’un des fermiers de Gondreville, appelé Beauvisage, il rendait service à tout le monde. Cette affaire ne devait donc point rencontrer de contradicteurs dans le pays, où Malin régnait et où il règne encore. On était à l’aurore de l’Empire. Ceux qui lisent aujourd’hui des histoires de la Révolution française ne sauront jamais quels immenses intervalles la pensée publique mettait entre les événements si rapprochés de ce temps. Le besoin général de paix et de tranquillité que chacun éprouvait après de violentes commotions engendrait un complet oubli des faits antérieurs les plus graves. L’Histoire vieillissait promptement, constamment mûrie par des intérêts nouveaux et ardents. Ainsi personne, excepté Michu, ne rechercha le passé de cette affaire, qui fut trouvée toute simple. Marion qui, dans le temps, avait acheté Gondreville six cent mille francs en assignats, le vendit un million en écus ; mais la seule somme déboursée par Malin fut le droit de l’enregistrement. Grévin, un camarade de cléricature de Malin, favorisait naturellement ce tripotage, et le conseiller d’État le récompensa en le faisant nommer notaire à Arcis. Quand cette nouvelle parvint au pavillon, apportée par le fermier  d’une ferme sise entre la forêt et le parc, à gauche de la belle avenue, et nommée Grouage, Michu devint pâle et sortit ; il alla épier Marion, et finit par le rencontrer seul dans une allée du parc. "- Monsieur vend Gondreville ? — Oui, Michu, oui. Vous aurez un homme puissant pour maître. Le conseiller d’État est l’ami du premier consul, il est lié très intimement avec tous les ministres, il vous protégera. — Vous gardiez donc la terre pour lui ? — Je ne dis pas cela, reprit Marion. Je ne savais dans le temps comment placer mon argent, et pour ma sécurité, je l’ai mis dans les biens nationaux ; mais il ne me convient pas de garder la terre qui appartenait à la maison où mon père… - A été domestique, intendant, dit violemment Michu. Mais vous ne la vendrez pas ? Je la veux, et je puis vous la payer, moi. — Toi ? — Oui, moi, sérieusement et en bon or, huit cent mille francs… - Huit cent mille francs ? Où les as-tu pris ? dit Marion. — Cela ne vous regarde pas, répondit Michu. Puis, en se radoucissant, il ajouta tout bas : — Mon beau-père a sauvé bien des gens ! — Tu viens trop tard, Michu, l’affaire est faite. — Vous la déferez, monsieur ! s’écria le régisseur en prenant son maître par la main et la lui serrant comme dans un étau. Je suis haï, je veux être riche et puissant ; il me faut Gondreville ! Sachez-le, je ne tiens pas à la vie, et vous allez me vendre la terre, ou je vous ferai sauter la cervelle… - Mais au moins faut-il le temps de me retourner avec Malin, qui n’est pas commode… - Je vous donne vingt-quatre heures. Si vous dites un mot de ceci, je me soucie de vous couper la tête comme de couper une rave…" Marion et Malin quittèrent le château pendant la nuit. Marion eut peur, et instruisit le conseiller d’État de cette rencontre en lui disant d’avoir l’œil sur le régisseur. Il était impossible à Marion de se soustraire à l’obligation de rendre cette terre à celui qui l’avait réellement payée, et Michu ne paraissait homme ni à comprendre ni à admettre une pareille raison. D’ailleurs, ce service rendu par Marion à Malin devait être et fut l’origine de sa fortune politique et de celle de son frère. Malin fit nommer, en 1806, l’avocat Marion premier président d’une cour impériale, et dès la création des receveurs généraux, il procura la recette générale de l’Aube au frère de l’avocat. Le conseiller d’État dit à Marion de demeurer à Paris, et prévint le ministre de la Police qui mit le garde en surveillance. Néanmoins, pour ne pas le pousser à des extrémités, et pour le mieux surveiller peut-être, Malin laissa  Michu régisseur, sous la férule du notaire d’Arcis. Depuis ce moment, Michu, qui devint de plus en plus taciturne et songeur, eut la réputation d’un homme capable de faire un mauvais coup. Malin, conseiller d’État, fonction que le premier consul rendit alors égale à celle de ministre, et l’un des rédacteurs du Code, jouait un grand rôle à Paris, où il avait acheté l’un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, après avoir épousé la fille unique de Sibuelle, un riche fournisseur assez déconsidéré, qu’il associa pour la recette générale de l’Aube à Marion. Aussi n’était-il pas venu plus d’une fois à Gondreville, il s’en reposait d’ailleurs sur Grévin de tout ce qui concernait ses intérêts. Enfin, qu’avait-il à craindre, lui, ancien représentant de l’Aube, d’un ancien président du club des jacobins d’Arcis ? Cependant, l’opinion, déjà si défavorable à Michu dans les basses classes, fut naturellement partagée par la bourgeoisie ; et Marion, Grévin, Malin, sans s’expliquer ni se compromettre, le signalèrent comme un homme excessivement dangereux. Obligées de veiller sur le garde par le ministre de la Police générale, les autorités ne détruisirent pas cette croyance. On avait fini, dans le pays, par s’étonner de ce que Michu gardait sa place ; mais on prit cette concession pour un effet de la terreur qu’il inspirait. Qui maintenant ne comprendrait pas la profonde mélancolie exprimée par la femme de Michu ? D’abord, Marthe avait été pieusement élevée par sa mère. Toutes deux, bonnes catholiques, avaient souffert des opinions et de la conduite du tanneur. Marthe ne se souvenait jamais sans rougir d’avoir été promenée dans la ville de Troyes en costume de déesse. Son père l’avait contrainte d’épouser Michu, dont la mauvaise réputation allait croissant, et qu’elle redoutait trop pour pouvoir jamais le juger. Néanmoins, cette femme se sentait aimée, et, au fond de son cœur, il s’agitait pour cet homme effrayant la plus vraie des affections ; elle ne lui avait jamais vu rien faire que de juste, jamais ses paroles n’étaient brutales, pour elle du moins ; enfin il s’efforçait de deviner tous ses désirs. Ce pauvre paria, croyant être désagréable à sa femme, restait presque toujours dehors. Marthe et Michu, en défiance l’un de l’autre, vivaient dans ce qu’on appelle aujourd’hui une paix armée. Marthe, qui ne voyait personne, souffrait vivement de la réprobation qui, depuis sept ans, la frappait comme fille d’un coupe-tête, et de celle qui frappait son mari comme traître. Plus d’une fois, elle avait entendu les gens de la  ferme qui se trouvait dans la plaine à droite de l’avenue, appelée Bellache et tenue par Beauvisage, un homme attaché aux Simeuse, dire en passant devant le pavillon : « Voilà la maison des Judas ! » La singulière ressemblance de la tête du régisseur avec celle du treizième apôtre, et qu’il semblait avoir voulu compléter, lui valait en effet cet odieux surnom dans tout le pays. Aussi ce malheur et de vagues, de constantes appréhensions de l’avenir rendaient-ils Marthe pensive et recueillie. Rien n’attriste plus profondément qu’une dégradation imméritée et de laquelle il est impossible de se relever. Un peintre n’eût-il pas fait un beau tableau de cette famille de parias au sein d’un des plus jolis sites de la Champagne, où le paysage est généralement triste ?

    — François ! cria le régisseur pour faire encore hâter son fils.

    François Michu, enfant âgé de dix ans, jouissait du parc, de la forêt, et levait ses menus suffrages en maître ; il mangeait les fruits, il chassait, il n’avait ni soins ni peines ; il était le seul être heureux de cette famille, isolée dans le pays par sa situation entre le parc et la forêt, comme elle l’était moralement par la répulsion générale.

    — Ramasse-moi tout ce qui est là, dit le père à son fils en lui montrant le parapet, et serre-moi cela. Regarde-moi ! Tu dois aimer ton père et ta mère ? L’enfant se jeta sur son père pour l’embrasser ; mais Michu fit un mouvement pour déplacer la carabine et le repoussa. — Bien ! Tu as quelquefois jasé sur ce qui se fait ici, dit-il en fixant sur lui ses deux yeux redoutables comme ceux d’un chat sauvage. Retiens bien ceci : révéler la plus indifférente des choses qui se font ici, à Gaucher, aux gens de Grouage ou de Bellache, et même à Marianne qui nous aime, ce serait tuer ton père. Que cela ne t’arrive plus, et je te pardonne tes indiscrétions d’hier. L’enfant se mit à pleurer. — Ne pleure pas, mais à quelque question qu’on te fasse, réponds comme les paysans : Je ne sais pas ! Il y a des gens qui rôdent dans le pays, et qui ne me reviennent pas. Va ! Vous avez entendu, vous deux ? dit Michu aux femmes, ayez aussi la gueule morte.

    — Mon ami, que vas-tu faire ?

    Michu, qui mesurait avec attention une charge de poudre et la versait dans le canon de sa carabine, posa l’arme contre le parapet et dit à Marthe :

    — Personne ne me connaît cette carabine, mets-toi devant !

    Couraut, dressé sur ses quatre pattes, aboyait avec fureur.  — Belle et intelligente bête ! s’écria Michu, je suis sûr que c’est des espions…

    On se sait espionné. Couraut et Michu, qui semblaient avoir une seule et même âme, vivaient ensemble comme l’Arabe et son cheval vivent dans le désert. Le régisseur connaissait toutes les modulations de la voix de Couraut et les idées qu’elles exprimaient, de même que le chien lisait la pensée de son maître dans ses yeux et la sentait exhalée dans l’aire de son corps.

    — Qu’en dis-tu ? s’écria tout bas Michu en montrant à sa femme deux sinistres personnages qui apparurent dans une contre-allée qui se dirigeait vers le rond-point.

    — Que se passe-t-il dans le pays ? C’est des Parisiens ? dit la vieille.

    — Ah ! voilà ! s’écria Michu. Cache donc ma carabine, dit-il à l’oreille de sa femme, ils viennent à nous.

    Les deux Parisiens qui traversèrent le rond-point offraient des figures qui, certes, eussent été typiques pour un peintre. L’un, celui qui paraissait être le subalteme, avait des bottes à revers, tombant un peu bas, qui laissaient voir de mièvres mollets et des bas de soie chinés d’une propreté douteuse. La culotte, en drap côtelé couleur abricot et à boutons de métal, était un peu trop large ; le corps s’y trouvait à l’aise, et les plis usés indiquaient par leur disposition un homme de cabinet. Le gilet de piqué, surchargé de broderies saillantes, ouvert, boutonné par un seul bouton sur le haut du ventre, donnait à ce personnage un air d’autant plus débraillé que ses cheveux noirs, frisés en tire-bouchons, lui cachaient le front et descendaient le long des joues. Deux chaînes de montre en acier pendaient sur la culotte. La chemise était ornée d’une épingle à camée blanc et bleu. L’habit, couleur cannelle, se recommandait au caricaturiste par une longue queue qui, vue par-derrière, avait une si parfaite ressemblance avec une morue que le nom lui en fut appliqué. La mode des habits en queue de morue a duré dix ans, presque autant que l’empire de Napoléon. La cravate, lâche et à grands plis nombreux, permettait à cet individu de s’y enterrer le visage jusqu’au nez. Sa figure bourgeonnée, son gros nez long couleur de brique, ses pommettes animées, sa bouche démeublée, mais menaçante et gourmande, ses oreilles ornées de grosses boucles en or, son front bas, tous ces détails qui semblent grotesques étaient rendus terribles par deux petits yeux placés  et percés comme ceux des cochons et d’une implacable avidité, d’une cruauté goguenarde et quasi joyeuse. Ces deux yeux fureteurs et perspicaces, d’un bleu glacial et glacé, pouvaient être pris pour le modèle de ce fameux œil, le redoutable emblème de la police, inventé pendant la Révolution. Il avait des gants de soie noire et une badine à la main. Il devait être quelque personnage officiel, car il avait, dans son maintien, dans sa manière de prendre son tabac et de le fourrer dans le nez, l’importance bureaucratique d’un homme secondaire, mais qui émerge ostensiblement, et que des ordres partis de haut rendent momentanément souverain.

    L’autre, dont le costume était dans le même goût, mais élégant et très élégamment porté, soigné dans les moindres détails, qui faisait, en marchant, crier des bottes à la Suwaroff, mises par-dessus un pantalon collant, avait sur son habit un spencer, mode aristocratique adoptée par les Clichiens, par la jeunesse dorée, et qui survivait aux Clichiens et à la jeunesse dorée. Dans ce temps, il y eut des modes qui durèrent plus longtemps que des partis, symptôme d’anarchie que 1830 nous a présenté déjà. Ce parfait muscadin paraissait âgé de trente ans. Ses manières sentaient la bonne compagnie, il portait des bijoux de prix. Le col de sa chemise venait à la hauteur de ses oreilles. Son air fat et presque impertinent accusait une sorte de supériorité cachée. Sa figure blafarde semblait ne pas avoir une goutte de sang, son nez camus et fin avait la tournure sardonique du nez d’une tête de mort, et ses yeux verts étaient impénétrables ; leur regard était aussi discret que devait l’être sa bouche mince et serrée. Le premier semblait être un bon enfant comparé à ce jeune homme sec et maigre qui fouettait l’air avec un jonc dont la pomme d’or brillait au soleil. Le premier pouvait couper lui-même une tête, mais le second était capable d’entortiller, dans les filets de la calomnie et de l’intrigue, l’innocence, la beauté, la vertu, de les noyer, ou de les empoisonner froidement. L’homme rubicond aurait consolé sa victime par des lazzis, l’autre n’aurait pas même souri. Le premier avait quarante-cinq ans, il devait aimer la bonne chère et les femmes. Ces sortes d’hommes ont tous des passions qui les rendent esclaves de leur métier. Mais le jeune homme était sans passions et sans vices. S’il était espion, il appartenait à la diplomatie, et travaillait pour l’art pur. Il concevait, l’autre exécutait ; il était l’idée, l’autre était la forme. 

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    — Nous devons être à Gondreville, ma bonne femme ! dit le jeune homme.

    — On ne dit pas ici ma bonne femme, répondit Michu. Nous avons encore la simplicité de nous appeler citoyenne et citoyen, nous autres !

    — Ah ! fit le jeune homme de l’air le plus naturel et sans paraître choqué.

    Les joueurs ont souvent, dans le monde, au jeu de l’écarté surtout, éprouvé comme une déroute intérieure en voyant s’attabler devant eux, au milieu de leur veine, un joueur dont les manières, le regard, la voix, la façon de mêler les cartes leur prédisent une défaite. À l’aspect du jeune homme, Michu sentit une prostration prophétique de ce genre. Il fut atteint par un pressentiment mortel, il entrevit confusément l’échafaud ; une voix lui cria que ce muscadin lui serait fatal, quoiqu’ils n’eussent encore rien de commun. Aussi sa parole avait-elle été rude, il voulait être et fut grossier.

    — N’appartenez-vous pas au conseiller d’État Malin ? demanda le second Parisien.

    — Je suis mon maître, répondit Michu.

    — Enfin, mesdames, dit le jeune homme en prenant les façons les plus polies, sommes-nous à Gondreville ? Nous y sommes attendus par M. Malin.

    — Voici le parc, dit Michu en montrant la grille ouverte.

    — Et pourquoi cachez-vous cette carabine, ma belle enfant ? dit le jovial compagnon du jeune homme qui en passant par la grille aperçut le canon.

    — Tu travailles toujours, même à la campagne, s’écria le jeune homme en souriant.

    Tous deux revinrent, saisis par une pensée de défiance que le régisseur comprit malgré l’impassibilité de leurs visages ; Marthe les laissa regarder la carabine, au milieu des abois de Couraut, car elle avait la conviction que Michu méditait quelque mauvais coup et fut presque heureuse de la perspicacité des inconnus. Michu jeta sur sa femme un regard qui la fit frémir, il prit alors la carabine et se mit en devoir d’y chasser une balle, en acceptant les fatales chances de cette découverte et de cette rencontre ; il parut ne plus tenir à la vie, et sa femme comprit bien alors sa funeste résolution. 

    — Vous avez donc des loups par ici ? dit le jeune homme à Michu.

    — Il y a toujours des loups là où il y a des moutons. Vous êtes en Champagne et voilà une forêt ; mais nous avons aussi du sanglier, nous avons de grosses et de petites bêtes, nous avons un peu de tout, dit Michu d’un air goguenard.

    — Je parie, Corentin, dit le plus vieux des deux après avoir échangé un regard avec l’autre, que cet homme est mon Michu…

    — Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, dit le régisseur.

    — Non, mais nous avons présidé les jacobins, citoyen, répliqua le vieux cynique, vous à Arcis, moi ailleurs. Tu as conservé la politesse de la Carmagnole mais elle n’est plus à la mode, mon petit.

    — Le parc me paraît bien grand, nous pourrions nous y perdre, si vous êtes le régisseur, faites-nous conduire au château, dit Corentin d’un ton péremptoire.

    Michu siffla son fils et continua de chasser sa balle. Corentin contemplait Marthe d’un œil indifférent, tandis que son compagnon semblait charmé ; mais il remarquait en elle les traces d’une angoisse qui échappait au vieux libertin, lui que la carabine avait effarouché. Ces deux natures se peignaient tout entières dans cette petite chose si grande.

    — J’ai rendez-vous au-delà de la forêt, disait le régisseur, je ne puis pas vous rendre ce service moi-même ; mais mon fils vous mènera jusqu’au château. Par où venez-vous donc à Gondreville ? Auriez-vous pris par Cinq-Cygne ?

    — Nous avions, comme vous, des affaires dans la forêt, dit Corentin sans aucune ironie apparente.

    — François, s’écria Michu, conduis ces messieurs au château par les sentiers, afin qu’on ne les voie pas, ils ne prennent point les routes battues. Viens ici d’abord ! dit-il en voyant les deux étrangers qui leur avaient tourné le dos et marchaient en se parlant à voix basse. Michu saisit son enfant, l’embrassa presque saintement et avec une expression qui confirma les appréhensions de sa femme, elle eut froid dans le dos, et regarda sa mère d’un œil sec, car elle ne pouvait pas pleurer. — Va, dit-il. Et il le regarda jusqu’à ce qu’il l’eût entièrement perdu de vue. Couraut aboya du côté de la ferme de Grouage. — Oh ! c’est Violette, reprit-il. Voilà la troisième fois qu’il passe depuis ce matin. Qu’y a-t-il donc dans l’air ? Assez, Couraut !

    Quelques instants après, on entendit le petit trot d’un cheval. 

    Violette, monté sur un de ces bidets dont se servent les fermiers aux environs de Paris, montra, sous un chapeau de forme ronde et à grands bords, sa figure couleur de bois et fortement plissée, laquelle paraissait encore plus sombre. Ses yeux gris, malicieux et brillants, dissimulaient la traîtrise de son caractère. Ses jambes sèches, habillées de guêtres en toile blanche montant jusqu’au genou, pendaient sans être appuyées sur des étriers, et semblaient maintenues par le poids de ses gros souliers ferrés. Il portait par-dessus sa veste de drap bleu une limousine à raies blanches et noires. Ses cheveux gris retombaient en boucles derrière sa tête. Ce costume, le cheval gris à petites jambes basses, la façon dont s’y tenait Violette, le ventre en avant, le haut du corps en arrière, la grosse main crevassée et couleur de terre qui soutenait une méchante bride rongée et déchiquetée, tout peignait en lui un paysan avare, ambitieux, qui veut posséder de la terre et qui l’achète à tout prix. Sa bouche aux lèvres bleuâtres, fendue comme si quelque chirurgien l’eût ouverte avec un bistouri, les innombrables rides de son visage et de son front empêchaient le jeu de la physionomie dont les contours seulement parlaient. Ces lignes dures, arrêtées, paraissaient exprimer la menace, malgré l’air humble que se donnent presque tous les gens de la campagne, et sous lequel ils cachent leurs émotions et leurs calculs, comme les Orientaux et les Sauvages enveloppent les leurs sous une imperturbable gravité. De simple paysan faisant des journées, devenu fermier de Grouage par un système de méchanceté croissante, il le continuait encore après avoir conquis une position qui surpassait ses premiers désirs. Il voulait le mal du prochain et le lui souhaitait ardemment. Quand il y pouvait contribuer, il y aidait avec amour. Violette était franchement envieux ; mais, dans toutes ses malices, il restait dans les limites de la légalité, ni plus ni moins qu’une opposition parlementaire. Il croyait que sa fortune dépendait de la ruine des autres, et tout ce qui se trouvait au-dessus de lui était pour lui un ennemi envers lequel tous les moyens devaient être bons. Ce caractère est très commun chez les paysans. Sa grande affaire du moment était d’obtenir de Malin une prorogation du bail de sa ferme qui n’avait plus que six ans à courir. Jaloux de la fortune du régisseur, il le surveillait de près ; les gens du pays lui faisaient la guerre sur ses liaisons avec les Michu ; mais, dans l’espoir de faire continuer son bail pendant douze autres années, le rusé fermier épiait une  occasion de rendre service au gouvernement ou à Malin qui se défiait de Michu. Violette, aidé par le garde particulier de Gondreville, par le garde champêtre et par quelques faiseurs de fagots, tenait le commissaire de police d’Arcis au courant des moindres actions de Michu. Ce fonctionnaire avait tenté, mais inutilement, de mettre Marianne, la servante de Michu, dans les intérêts du gouvernement ; mais Violette et ses affidés savaient tout par Gaucher, le petit domestique sur la fidélité duquel Michu comptait, et qui le trahissait pour des vétilles, pour des gilets, des boucles, des bas de coton, des friandises. Ce garçon ne soupçonnait pas d’ailleurs l’importance de ses bavardages. Violette noircissait toutes les actions de Michu, il les rendait criminelles par les plus absurdes suppositions à l’insu du régisseur, qui savait néanmoins le rôle ignoble joué chez lui par le fermier, et qui se plaisait à le mystifier.

    — Vous avez donc bien des affaires à Bellache, que vous voilà encore ! dit Michu.

    — « Encore ! » c’est un mot de reproche, monsieur Michu. Vous ne comptez pas siffler aux moineaux avec une pareille clarinette ! Je ne vous connaissais point cette carabine-là…

    — Elle a poussé dans un de mes champs où il vient des carabines, répondit Michu. Tenez, voilà comme je les sème.

    Le régisseur mit en joue une vipérine à trente pas de lui et la coupa net.

    — Est-ce pour garder votre maître que vous avez cette arme de bandit ? Il vous en aura peut-être fait cadeau.

    — Il est venu de Paris exprès pour me l’apporter, répondit Michu.

    — Le fait est qu’on jase bien, dans tout le pays, de son voyage ; les uns le disent en disgrâce, et qu’il se retire des affaires, les autres qu’il veut voir clair ici ; au fait, pourquoi qu’il arrive sans dire gare, absolument comme le premier consul ? Saviez-vous qu’il venait ?

    — Je ne suis pas assez bien avec lui pour être dans sa confidence.

    — Vous ne l’avez donc pas encore vu ?

    — Je n’ai su son arrivée qu’à mon retour de ma ronde dans la forêt, répliqua Michu qui rechargeait sa carabine.

    — Il a envoyé chercher M. Grévin à Arcis, ils vont tribuner quelque chose ?

    Malin avait été tribun. 

    — Si vous allez du côté de Cinq-Cygne, dit le régisseur à Violette, prenez-moi, j’y vais.

    Violette était trop peureux pour garder en croupe un homme de la force de Michu, il piqua des deux. Le Judas mit sa carabine sur l’épaule et s’élança dans l’avenue.

    — A qui donc Michu en veut-il ? dit Marthe à sa mère.

    — Depuis qu’il a su l’arrivée de M. Malin, il est devenu bien sombre, répondit-elle. Mais il fait humide, rentrons.

    Quand les deux femmes furent assises sous le manteau de la cheminée, elles entendirent Couraut.

    — Voilà mon mari ! s’écria Marthe.

    En effet, Michu montait l’escalier ; sa femme inquiète le rejoignit dans leur chambre.

    — Vois s’il n’y a personne, dit-il à Marthe d’une voix émue.

    — Personne, répondit-elle, Marianne est aux champs avec la vache, et Gaucher…

    — Où est Gaucher ? reprit-il.

    — Je ne sais pas.

    — Je me défie de ce petit drôle ; monte au grenier, fouille le grenier, et cherche-le dans les moindres coins de ce pavillon.

    Marthe sortit et alla ; quand elle revint, elle trouva Michu, les genoux en terre, et priant.

    — Qu’as-tu donc ? dit-elle effrayée.

    Le régisseur prit sa femme par la taille, l’attira sur lui, la baisa au front et lui répondit d’une voix émue :

    — Si nous ne nous revoyons plus, sache, ma pauvre femme, que je t’aimais bien. Suis de point en point les instructions qui sont écrites dans une lettre enterrée au pied du mélèze de ce massif, dit-il après une pause en lui désignant un arbre, elle est dans un rouleau de fer-blanc. N’y touche qu’après ma mort. Enfin, quoi qu’il m’arrive, pense, malgré l’injustice des hommes, que mon bras a servi la justice de Dieu.

    Marthe, qui pâlit par degrés, devint blanche comme son linge, elle regarda son mari d’un œil fixe et agrandi par l’effroi, elle voulut parler, elle se trouva le gosier sec. Michu s’évada comme une ombre, il avait attaché au pied de son lit Couraut, qui se mit à hurler comme hurlent les chiens au désespoir.

    La colère de Michu contre M. Marion avait eu de sérieux motifs, mais elle s’était reportée sur un homme beaucoup plus  criminel à ses yeux, sur Malin dont les secrets s’étaient dévoilés aux yeux du régisseur, plus en position que personne d’apprécier la conduite du conseiller d’État. Le beau-père de Michu avait eu, politiquement parlant, la confiance de Malin, nommé représentant de l’Aube à la Convention par les soins de Grévin.

    Peut-être n’est-il pas inutile de raconter les circonstances qui mirent les Simeuse et les Cinq-Cygne en présence avec Malin, et qui pesèrent sur la destinée des deux jumeaux et de Mlle de Cinq-Cygne, mais plus encore sur celle de Marthe et de Michu. À Troyes, l’hôtel de Cinq-Cygne faisait face à celui de Simeuse. Quand la populace, déchaînée par des mains aussi savantes que prudentes, eut pillé l’hôtel de Simeuse, découvert le marquis et la marquise accusés de correspondre avec les ennemis, et les eut livrés à des gardes nationaux qui les menèrent en prison, la foule conséquente cria : « Aux Cinq-Cygne ! » Elle ne concevait pas que les Cinq-Cygne fussent innocents du crime des Simeuse. Le digne et courageux marquis de Simeuse, pour sauver ses deux fils, âgés de dix-huit ans, que leur courage pouvait compromettre, les avait confiés, quelques instants avant l’orage, à leur tante, la comtesse de Cinq-Cygne. Deux domestiques attachés à la maison de Simeuse tenaient les jeunes gens renfermés. Le vieillard, qui ne voulait pas voir finir son nom, avait recommandé de tout cacher à ses fils, en cas de malheurs extrêmes. Laurence, alors âgée de douze ans, était également aimée par les deux frères, et les aimait également aussi. Comme beaucoup de jumeaux, les deux Simeuse se ressemblaient tant, que pendant longtemps leur mère leur donna des vêtements de couleurs différentes pour ne pas se tromper. Le premier venu, l’aîné, s’appelait Paul-Marie, l’autre Marie-Paul. Laurence de Cinq-Cygne, à qui l’on avait confié le secret de la situation, joua très bien son rôle de femme ; elle supplia ses cousins, les amadoua, les garda jusqu’au moment où la populace entoura l’hôtel de Cinq-Cygne. Les deux frères comprirent alors le danger au même moment, et se le dirent par un même regard. Leur résolution fut aussitôt prise, ils armèrent leurs deux domestiques, ceux de la comtesse de Cinq-Cygne, barricadèrent la porte, se mirent aux fenêtres, après en avoir fermé les persiennes, avec cinq domestiques et l’abbé d’Hauteserre, un parent des Cinq-Cygne. Les huit courageux champions firent un feu terrible sur cette masse. Chaque coup tuait ou blessait un assaillant.  Laurence, au lieu de se désoler, chargeait les fusils avec un sang-froid extraordinaire, passait des balles et de la poudre à ceux qui en manquaient. La comtesse de Cinq-Cygne était tombée sur ses genoux. « — Que faites-vous, ma mère ? lui dit Laurence. — Je prie, répondit-elle, et pour eux et pour vous ! » Mot sublime, que dit aussi la mère du prince de la Paix en Espagne, dans une circonstance semblable. En un instant onze personnes furent tuées et mêlées à terre aux blessés.

    Ces sortes d’événements refroidissent ou exaltent la populace, elle s’irrite à son œuvre ou la discontinue. Les plus avancés, épouvantés, reculèrent ; mais la masse entière, qui venait tuer, voler, assassiner, en voyant les morts, se mit à crier : « A l’assassinat ! au meurtre ! » Les gens prudents allèrent chercher le représentant du peuple. Les deux frères, alors instruits des funestes événements de la journée, soupçonnèrent le conventionnel de vouloir la ruine de leur maison, et leur soupçon fut bientôt une conviction. Animés par la vengeance, ils se postèrent sous la porte cochère et armèrent leurs fusils pour tuer Malin au moment où il se présenterait. La comtesse avait perdu la tête, elle voyait sa maison en cendres et sa fille assassinée, elle blâmait ses parents de l’héroïque défense qui occupa la France pendant huit jours. Laurence entrouvrit la porte à la sommation faite par Malin ; en la voyant, le représentant se fia sur son caractère redouté, sur la faiblesse de cette enfant, et il entra. « — Comment, monsieur, répondit-elle au premier mot qu’il dit en demandant raison de cette résistance, vous voulez donner la liberté à la France, et vous ne protégez pas les gens chez eux ! On veut démolir notre hôtel, nous assassiner, et nous n’aurions pas le droit de repousser la force par la force ! » Malin resta cloué sur ses pieds. « — Vous, le petit-fils d’un maçon employé par le Grand Marquis aux constructions de son château, lui dit Marie-Paul, vous venez de laisser traîner notre père en prison, en accueillant une calomnie ! — Il sera mis en liberté, dit Malin qui se crut perdu en voyant chaque jeune homme remuer convulsivement son fusil. — Vous devez la vie à cette promesse, dit solennellement Marie-Paul. Mais si elle n’est pas exécutée ce soir, nous saurons vous retrouver ! — Quant à cette population qui hurle, dit Laurence, si vous ne la renvoyez pas, le premier coup sera pour vous. Maintenant, monsieur Malin, sortez ! » Le conventionnel sortit et harangua la multitude, en parlant des droits sacrés du foyer, de l’habeas corpus et du  domicile anglais. Il dit que la Loi et le Peuple étaient souverains, que la Loi était le Peuple, que le Peuple ne devait agir que par la Loi, et que force resterait à la Loi. La loi de la nécessité le rendit éloquent, il dissipa le rassemblement. Mais il n’oublia jamais, ni l’expression du mépris des deux frères, ni le « Sortez ! » de Mlle de Cinq-Cygne. Aussi, quand il fut question de vendre nationalement les biens du comte de Cinq-Cygne, frère de Laurence, le partage fut-il strictement fait. Les agents du district ne laissèrent à Laurence que le château, le parc, les jardins et la ferme dite de Cinq-Cygne. D’après les instructions de Malin, Laurence n’avait droit qu’à sa légitime, la Nation étant au lieu et place de l’émigré, surtout quand il portait les armes contre la République. Le soir de cette furieuse tempête, Laurence supplia tellement ses deux cousins de partir, en craignant pour eux quelque trahison et les embûches du représentant, qu’ils montèrent à cheval et gagnèrent les avant-postes de l’armée prussienne. Au moment où les deux frères atteignirent la forêt de Gondreville, l’hôtel de Cinq-Cygne fut cerné ; le représentant venait, lui-même et en force, arrêter les héritiers de la maison de Simeuse. Il n’osa pas s’emparer de la comtesse de Cinq-Cygne alors au lit et en proie à une horrible fièvre nerveuse, ni de Laurence, une enfant de douze ans. Les domestiques, craignant la sévérité de la République, avaient disparu. Le lendemain matin, la nouvelle de la résistance des deux frères et de leur fuite en Prusse, disait-on, se répandit dans les environs ; il se fit un rassemblement de trois mille personnes devant l’hôtel de Cinq-Cygne, qui fut démoli avec une inexplicable rapidité. Mme de Cinq-Cygne, transportée à l’hôtel de Simeuse, y mourut dans un redoublement de fièvre. Michu n’avait paru sur la scène politique qu’après ces événements, car le marquis et la marquise restèrent environ cinq mois en prison. Pendant ce temps, le représentant de l’Aube eut une mission. Mais quand M. Marion vendit Gondreville à Malin, quand tout le pays eut oublié les effets de l’effervescence populaire, Michu comprit alors Malin tout entier, Michu crut le comprendre, du moins ; car Malin est, comme Fouché, l’un de ces personnages qui ont tant de faces et tant de profondeur sous chaque face, qu’ils sont impénétrables au moment où ils jouent et qu’ils ne peuvent être expliqués que longtemps après la partie.

    Dans les circonstances majeures de sa vie, Malin ne manquait  jamais de consulter son fidèle ami Grévin le notaire d’Arcis, dont le jugement sur les choses et sur les hommes était, à distance, net, clair et précis. Cette habitude est la sagesse, et fait la force des hommes secondaires. Or, en novembre 1803, les conjonctures furent si graves pour le conseiller d’État, qu’une lettre eût compromis les deux amis. Malin, qui devait être nommé sénateur, craignit de s’expliquer dans Paris ; il quitta son hôtel et vint à Gondreville, en donnant au premier consul une seule des raisons qui lui faisaient désirer d’y être, et qui lui donnait un air de zèle aux yeux de Bonaparte, tandis qu’au lieu de s’agir de l’État, il ne s’agissait que de lui-même. Or, pendant que Michu guettait et suivait dans le parc, à la manière des Sauvages, un moment propice à sa vengeance, le politique Malin, habitué à pressurer les événements pour son compte, emmenait son ami vers une petite prairie du jardin anglais, endroit désert et favorable à une conférence mystérieuse. Ainsi, en s’y tenant au milieu et parlant à voix basse, les deux amis étaient à une trop grande distance pour être entendus, si quelqu’un se cachait pour les écouter, et pouvaient changer de conversation s’il venait des indiscrets.

    — Pourquoi n’être pas restés dans une chambre au château ? dit Grévin.

    — N’as-tu pas vu les deux hommes que m’envoie le préfet de police ?

    Quoique Fouché ait été, dans l’affaire de la conspiration de Pichegru, Georges, Moreau et Polignac, l’âme du cabinet consulaire, il ne dirigeait pas le ministère de la Police et se trouvait alors simplement conseiller d’État comme Malin.

    — Ces deux hommes sont les deux bras de Fouché.

    L’un, ce jeune muscadin dont la figure ressemble à une carafe de limonade, qui a du vinaigre sur les lèvres et du verjus dans les yeux, a mis fin à l’insurrection de l’Ouest en l’an VII, dans l’espace de quinze jours. L’autre est un enfant de Lenoir, il est le seul qui ait les grandes traditions de la police. J’avais demandé un agent sans conséquence, appuyé d’un personnage officiel, et l’on m’envoie ces deux compères-là. Ah ! Grévin, Fouché veut sans doute lire dans mon jeu. Voilà pourquoi j’ai laissé ces messieurs dînant au château ; qu’ils examinent tout, ils n’y trouveront ni Louis XVIII ni le moindre indice.

    — Ah ça, mais, dit Grévin, quel jeu joues-tu donc ? 

    — Eh ! mon ami, un jeu double est bien dangereux ; mais par rapport à Fouché, il est triple, et il a peut-être flairé que je suis dans les secrets de la maison Bourbon.

    — Toi !

    — Moi, reprit Malin.

    — Tu ne te souviens donc pas de Favras ?

    Ce mot fit impression sur le conseiller.

    — Et depuis quand ? demanda Grévin après une pause.

    — Depuis le Consulat à vie.

    — Mais, pas de preuves ?

    — Pas ça ! dit Malin en faisant claquer l’ongle de son pouce sous une de ses palettes.

    En peu de mots, Malin dessina nettement la position critique où Bonaparte mettait l’Angleterre menacée de mort par le camp de Boulogne, en expliquant à Grévin la portée inconnue à la France et à l’Europe, mais que Pitt soupçonnait, de ce projet de descente ; puis la position critique où l’Angleterre allait mettre Bonaparte. Une coalition imposante, la Prusse, l’Autriche et la Russie soldées par l’or anglais, devait armer sept cent mille hommes. En même temps une conspiration formidable étendait à l’intérieur son réseau et réunissait les montagnards, les chouans, les royalistes et leurs princes.

    — Tant que Louis XVIII a vu trois consuls, il a cru que l’anarchie continuait et qu’à la faveur d’un mouvement quelconque il prendrait sa revanche du 13 Vendémiaire et du 18 Fructidor, dit Malin ; mais le Consulat à vie a démasqué les desseins de Bonaparte, il sera bientôt empereur. Cet ancien sous-lieutenant veut créer une dynastie ! Or, cette fois, on en veut à sa vie, et le coup est monté plus habilement encore que celui de la rue Saint-Nicaise. Pichegru, Georges, Moreau, le duc d’Enghien, Polignac et Rivière, les deux amis du comte d’Artois, en sont.

    — Quel amalgame ! s’écria Grévin.

    — La France est envahie sourdement, on veut donner un assaut général, on y emploie le vert et le sec ! Cent hommes d’exécution, commandés par Georges, doivent attaquer la garde consulaire et le consul corps à corps.

    — Eh bien, dénonce-les.

    — Voilà deux mois que le consul, son ministre de la Police, le préfet et Fouché tiennent une partie des fils de cette trame  immense ; mais ils n’en connaissent pas toute l’étendue, et dans le moment actuel, ils laissent libres presque tous les conjurés pour savoir tout.

    — Quant au droit, dit le notaire, les Bourbons ont bien plus le droit de concevoir, de conduire, d’exécuter une entreprise contre Bonaparte, que Bonaparte n’en avait de conspirer au 18 Brumaire contre la République, de laquelle il était l’enfant ; il assassinait sa mère, et ceux-ci veulent rentrer dans leur maison. Je conçois qu’en voyant fermer la liste des émigrés, multiplier les radiations, rétablir le culte catholique, et accumuler des arrêtés contre-révolutionnaires, les princes aient compris que leur retour se faisait difficile, pour ne pas dire impossible. Bonaparte devient le seul obstacle à leur rentrée, et ils veulent enlever l’obstacle, rien de plus simple. Les conspirateurs vaincus seront des brigands ; victorieux, ils seront des héros, et ta perplexité me semble alors assez naturelle.

    — Il s’agit, dit Malin, de faire jeter aux Bourbons, par Bonaparte, la tête du duc d’Enghien, comme la Convention a jeté aux rois la tête de Louis XVI, afin de le tremper aussi avant que nous dans le cours de la Révolution ; ou de renverser l’idole actuelle du peuple français et son futur empereur, pour asseoir le vrai trône sur ses débris. Je suis à la merci d’un événement, d’un heureux coup de pistolet, d’une machine de la rue Saint-Nicaise qui réussirait. On ne m’a pas tout dit. On m’a proposé de rallier le Conseil d’État au moment critique, de diriger l’action légale de la restauration des Bourbons.

    — Attends, répondit le notaire.

    — Impossible ! Je n’ai plus que le moment actuel pour prendre une décision.

    — Et pourquoi ?

    — Les deux Simeuse conspirent, ils sont dans le pays ; je dois, ou les faire suivre, les laisser se compromettre et m’en faire débarrasser, ou les protéger sourdement. J’avais demandé des subalternes, et l’on m’envoie des lynx de choix qui ont passé par Troyes pour avoir à eux la gendarmerie.

    — Gondreville est le Tiens et la Conspiration le Tu auras, dit Grévin. Ni Fouché, ni Talleyrand, tes deux partenaires, n’en sont : joue franc jeu avec eux. Comment ! Tous ceux qui ont coupé le cou à Louis XVI sont dans le gouvernement, la France est pleine  d’acquéreurs de biens nationaux, et tu voudrais ramener ceux qui te redemanderont Gondreville ? S’ils ne sont pas imbéciles, les Bourbons devront passer l’éponge sur tout ce que nous avons fait. Avertis Bonaparte.

    — Un homme de mon rang ne dénonce pas, dit Malin vivement.

    — De ton rang ? s’écria Grévin en souriant.

    — On m’offre les Sceaux.

    — Je comprends ton éblouissement, et c’est à moi d’y voir clair dans ces ténèbres politiques, d’y flairer la porte de sortie. Or, il est impossible de prévoir les événements qui peuvent ramener les Bourbons, quand un général Bonaparte a quatre-vingts vaisseaux et quatre cent mille hommes. Ce qu’il y a de plus difficile, dans la politique expectante, c’est de savoir quand un pouvoir qui penche tombera ; mais, mon vieux, celui de Bonaparte est dans sa période ascendante. Ne serait-ce pas Fouché qui t’a fait sonder pour connaître le fond de ta pensée et se débarrasser de toi ?

    — Non, je suis sûr de l’ambassadeur. D’ailleurs Fouché ne m’enverrait pas deux singes pareils, que je connais trop pour ne pas concevoir des soupçons.

    — Ils me font peur, dit Grévin. Si Fouché ne se défie pas de toi, ne veut pas t’éprouver, pourquoi te les a-t-il envoyés ? Fouché ne joue pas un tour pareil sans une raison quelconque…

    — Ceci me décide, s’écria Malin, je ne serai jamais tranquille avec ces deux Simeuse ; peut-être Fouché, qui connaît ma position, ne veut-il pas les manquer, et arriver par eux jusqu’aux Condé.

    — Hé ! mon vieux, ce n’est pas sous Bonaparte qu’on inquiétera le possesseur de Gondreville.

    En levant les yeux, Malin aperçut dans le feuillage d’un gros tilleul touffu le canon d’un fusil.

    — Je ne m’étais pas trompé, j’avais entendu le bruit sec d’un fusil qu’on arme, dit-il à Grévin après s’être mis derrière un gros tronc d’arbre où le suivit le notaire inquiet du brusque mouvement de son ami.

    — C’est Michu, dit Grévin, je vois sa barbe rousse. — N’ayons pas l’air d’avoir peur, reprit Malin qui s’en alla lentement en disant à plusieurs reprises : Que veut cet homme aux acquéreurs de cette terre ? Ce n’est certes pas toi qu’il visait. S’il nous a entendus, je dois le recommander au prône ! Nous aurions mieux fait d’aller en plaine. Qui diable eût pensé à se défier des airs !

    — On apprend toujours ! dit le notaire ; mais il était bien loin et nous causions de bouche à oreille.

    — Je vais en dire deux mots à Corentin, répondit Malin.

    Quelques instants après, Michu rentra chez lui pâle et le visage contracté.

    — Qu’as-tu ? lui dit sa femme épouvantée.

    — Rien, répondit-il en voyant Violette dont la présence fut pour lui un coup de foudre.

    Michu prit une chaise, se mit devant le feu tranquillement, et y jeta une lettre en la tirant d’un de ces tubes en fer-blanc que l’on donne aux soldats pour serrer leurs papiers. Cette action, qui permit à Marthe de respirer comme une personne déchargée d’un poids énorme, intrigua beaucoup Violette. Le régisseur posa sa carabine sur le manteau de la cheminée avec un admirable sang-froid. Marianne et la mère de Marthe filaient à la lueur d’une lampe.

    — Allons, François, dit le père, couchons-nous. Veux-tu te coucher ? Il prit brutalement son fils par le milieu du corps et l’emporta. Descends à la cave, lui dit-il à l’oreille quand il fut dans l’escalier, remplis deux bouteilles de vin de Mâcon après en avoir vidé le tiers, avec de cette eau-de-vie de Cognac qui est sur la planche à bouteilles ; puis, mêle dans une bouteille de vin blanc moitié d’eau-de-vie. Fais cela bien adroitement, et mets les trois bouteilles sur le tonneau vide qui est à l’entrée de la cave. Quand j’ouvrirai la fenêtre, sors de la cave, selle mon cheval, monte dessus, et va m’attendre au Poteau-des-Gueux. — Le petit drôle ne veut jamais se coucher, dit le régisseur en rentrant, il veut faire comme les grandes personnes, tout voir, tout entendre, tout savoir. Vous me gâtez mon monde, père Violette.

    — Bon Dieu ! bon Dieu ! s’écria Violette, qui vous a délié la langue ? Vous n’en avez jamais tant dit.

    — Croyez-vous que je me laisse espionner sans m’en apercevoir ? Vous n’êtes pas du bon côté, mon père Violette. Si, au lieu de servir ceux qui m’en veulent, vous étiez pour moi, je ferais mieux pour vous que de vous renouveler votre bail…

    — Quoi encore ? dit le paysan avide en ouvrant de grands yeux.


     

    — Je vous vendrais mon bien à bon marché.

    — Il n’y a point de bon marché quand faut payer, dit sentencieusement Violette.

    — Je veux quitter le pays, et je vous donnerai ma ferme du Mousseau, les bâtiments, les semailles, les bestiaux, pour cinquante mille francs.

    — Vrai !

    — Ça vous va ?

    — Dame, faut voir.

    — Causons de ça… Mais je veux des arrhes.

    — J’ai rien.

    — Une parole.

    — Encore !

    — Dites-moi qui vient de vous envoyer ici.

    — Je suis revenu d’où j’allais tantôt, et j’ai voulu vous dire un petit bonsoir.

    — Revenu sans ton cheval ? Pour quel imbécile me prends-tu ? Tu mens, tu n’auras pas ma ferme.

    — Eh bien, c’est M. Grévin, quoi ! Il m’a dit : « Violette, nous avons besoin de Michu, va le quérir. S’il n’y est pas, attends-le… » J’ai compris qu’il me fallait rester, ce soir, ici.

    — Les escogriffes de Paris étaient-ils encore au château ?

    — Ah ! je ne sais pas trop ; mais il y avait du monde dans le salon.

    — Tu auras ma ferme, convenons des faits ! Ma femme, va chercher le vin du contrat. Prends du meilleur vin de Roussillon, le vin de l’ex-marquis… Nous ne sommes pas des enfants. Tu en trouveras deux bouteilles sur le tonneau vide à l’entrée, et une bouteille de blanc.

    — Ça va ! dit Violette qui ne se grisait jamais. Buvons !

    — Vous avez cinquante mille francs sous les carreaux de votre chambre, dans toute l’étendue du lit, vous me les donnerez quinze jours après le contrat passé chez Grévin.

    Violette regarda fixement Michu, et devint blême.

    — Ah ? tu viens moucharder un jacobin fini qui a eu l’honneur de présider le club d’Arcis, et tu crois qu’il ne te pincera pas ? J’ai des yeux, j’ai vu tes carreaux fraîchement replâtrés, et j’ai conclu que tu ne les avais pas levés pour semer du blé. Buvons.

    Violette troublé but un grand verre de vin sans faire attention à la qualité, la terreur lui avait mis comme un fer chaud dans le  ventre, l’eau-de-vie y fut brûlée par l’avarice ; il aurait donné bien des choses pour être rentré chez lui, pour y changer de place son trésor. Les trois femmes souriaient.

    — Ça vous va-t-il ? dit Michu à Violette en lui remplissant encore son verre.

    — Mais oui.

    — Tu seras chez toi, vieux coquin !

    Après une demi-heure de discussions animées sur l’époque de l’entrée en jouissance, sur les mille pointilleries que se font les paysans en concluant un marché, au milieu des assertions, des verres de vin vidés, des paroles pleines de promesses, des dénégations, des" pas vrai ? " "bien vrai ! " "ma fine parole ! " "comme je le dis" "que j’aie le cou coupé si…" "que ce verre de vin me soit du poison si ce que je dis n’est pas la pure varté…" Violette tomba, la tête sur la table, non pas gris, mais ivre mort ; et, dès qu’il lui avait vu les yeux troubles, Michu s’était empressé d’ouvrir la fenêtre.

    — Où est ce drôle de Gaucher ? demanda-t-il à sa femme.

    — Il est couché.

    — Toi, Marianne, dit le régisseur à sa fidèle servante, va te mettre en travers de sa porte, et veille-le. Vous, ma mère, dit-il, restez en bas, gardez-moi cet espion-là, soyez aux aguets, et n’ouvrez qu’à la voix de François. Il s’agit de vie et de mort ! ajouta-t-il d’une voix profonde. Pour toutes les créatures qui sont sous mon toit, je ne l’ai pas quitté de cette nuit, et, la tête sur le billot, vous soutiendrez cela. — Allons, dit-il à sa femme, allons, la mère, mets tes souliers, prends ta coiffe, et détalons ! Pas de questions, je t’accompagne.

    Depuis trois quarts d’heure, cet homme avait dans le geste et dans le regard une autorité despotique, irrésistible, puisée à la source commune et inconnue où puisent leurs pouvoirs extraordinaires et les grands généraux sur le champ de bataille où ils enflamment les masses, et les grands orateurs qui entraînent les assemblées, et, disons-le aussi, les grands criminels dans leurs coups audacieux ! Il semble alors qu’il s’exhale de la tête et que la parole porte une influence invincible, que le geste injecte le vouloir de l’homme chez autrui. Les trois femmes se savaient au milieu d’une horrible crise ; sans en être averties, elles la pressentaient à la rapidité des actes de cet homme dont le visage étincelait, dont le front  était parlant, dont les yeux brillaient alors comme des étoiles ; elles lui avaient vu de la sueur à la racine des cheveux, plus d’une fois sa parole avait vibré d’impatience et de rage. Aussi Marthe obéit-elle passivement. Armé jusqu’aux dents, le fusil sur l’épaule, Michu sauta dans l’avenue, suivi de sa femme ; et ils atteignirent promptement le carrefour où François s’était caché dans des broussailles.

    — Le petit a de la compréhension, dit Michu en le voyant.

    Ce fut sa première parole. Sa femme et lui avaient couru jusque-là sans pouvoir prononcer un mot.

    — Retourne au pavillon, cache-toi dans l’arbre le plus touffu, observe la campagne, le parc, dit-il à son fils. Nous sommes tous couchés, nous n’ouvrons à personne. Ta grand-mère veille, et ne remuera qu’en t’entendant parler ! Retiens mes moindres paroles. Il s’agit de la vie de ton père et de celle de ta mère. Que la justice ne sache jamais que nous avons découché. Après ces phrases dites à l’oreille de son fils, qui fila, comme une anguille dans la vase, à travers les bois, Michu dit à sa femme : — À cheval ! Et prie Dieu d’être pour nous. Tiens-toi bien ! La bête peut en crever.

    À peine ces mots furent-ils dits que le cheval, dans le ventre duquel Michu donna deux coups de pied, et qu’il pressa de ses genoux puissants, partit avec la célérité d’un cheval de course, l’animal sembla comprendre son maître, en un quart d’heure la forêt fut traversée. Michu, sans avoir dévié de la route la plus courte, se trouva sur un point de la lisière d’où les cimes du château de Cinq-Cygne apparaissaient éclairées par la lune.

    Il lia son cheval à un arbre et gagna lestement le monticule d’où l’on dominait la vallée de Cinq-Cygne.

    Le château, que Marthe et Michu regardèrent ensemble pendant un moment, fait un effet charmant dans le paysage. Quoiqu’il n’ait aucune importance comme étendue ni comme architecture, il ne manque point d’un certain mérite archéologique. Ce vieil édifice du xve siècle, assis sur une éminence, environné de douves profondes, larges et encore pleines d’eau, est bâti en cailloux et en mortier, mais les murs ont sept pieds de largeur. Sa simplicité rappelle admirablement la vie rude et guerrière aux temps féodaux. Ce château, vraiment naïf, consiste dans deux grosses tours rougeâtres, séparées par un long corps de logis percé de véritables croisées en pierre, dont les croix grossièrement sculptées  ressemblent à des sarments de vigne. L’escalier est en dehors, au milieu, et placé dans une tour pentagone à petite porte en ogive. Le rez-de-chaussée, intérieurement modernisé sous Louis XIV, ainsi que le premier étage, est surmonté de toits immenses, percés de croisées à tympans sculptés. Devant le château se trouve une immense pelouse dont les arbres avaient été récemment abattus. De chaque côté du pont d’entrée sont deux bicoques où habitent les jardiniers, et séparées par une grille maigre, sans caractère, évidemment moderne. À droite et à gauche de la pelouse, divisée en deux parties par une chaussée pavée, s’étendent les écuries, les étables, les granges, le bûcher, la boulangerie, les poulaillers, les communs, pratiqués sans doute dans les restes de deux ailes semblables au château actuel. Autrefois, ce castel devait être carré, fortifié aux quatre angles, défendu par une énorme tour à porche cintré, au bas de laquelle était, à la place de la grille, un pont-levis. Les deux grosses tours dont les toits en poivrière n’avaient pas été rasés, le clocheton de la tour du milieu donnaient de la physionomie au village. L’église, vieille aussi, montrait à quelques pas son clocher pointu, qui s’harmonisait aux masses de ce castel. La lune faisait resplendir toutes les cimes et les cônes autour desquels se jouait et pétillait la lumière. Michu regarda cette habitation seigneuriale de façon à renverser les idées de sa femme, car son visage plus calme offrait une expression d’espérance et une sorte d’orgueil. Ses yeux embrassèrent l’horizon avec une certaine défiance ; il écouta la campagne, il devait être alors neuf heures, la lune jetait sa lueur sur la marge de la forêt, et le monticule était surtout fortement éclairé. Cette position parut dangereuse au garde-général, il descendit en paraissant craindre d’être vu. Cependant aucun bruit suspect ne troublait la paix de cette belle vallée enceinte de ce côté par la forêt de Nodesme. Marthe, épuisée, tremblante, s’attendait à un dénouement quelconque après une pareille course. À quoi devait-elle servir ? à une bonne action ou à un crime ? En ce moment, Michu s’approcha de l’oreille de sa femme.

    — Tu vas aller chez la comtesse de Cinq-Cygne, tu demanderas à lui parler ; quand tu la verras, tu la prieras de venir à l’écart. Si personne ne peut vous écouter, tu lui diras : « Mademoiselle, la vie de vos deux cousins est en danger, et celui qui vous expliquera le pourquoi, le comment, vous attend. » Si elle a peur, si elle se défie ajoute : "Ils sont de la conspiration contre le premier consul, et la  conspiration est découverte. Ne te nomme pas, on se défie trop de nous.

    Marthe Michu leva la tête vers son mari, et lui dit : — Tu les sers donc ?

    — Eh bien, après ? dit-il en fronçant les sourcils et croyant à un reproche.

    — Tu ne me comprends pas, s’écria Marthe en prenant la large main de Michu aux genoux duquel elle tomba en baisant cette main qui fut tout à coup couverte de larmes.

    — Cours, tu pleureras après, dit-il en l’embrassant avec une force brusque.

    Quand il n’entendit plus le pas de sa femme, cet homme de fer eut des larmes aux yeux. Il s’était défié de Marthe à cause des opinions du père, il lui avait caché les secrets de sa vie ; mais la beauté du caractère simple de sa femme lui avait apparu soudain, comme la grandeur du sien venait d’éclater pour elle. Marthe passait de la profonde humiliation que cause la dégradation d’un homme dont on porte le nom, au ravissement que donne sa gloire ; elle y passait sans transition, n’y avait-il pas de quoi défaillir ? En proie aux plus vives inquiétudes, elle avait, comme elle le lui dit plus tard, marché dans le sang depuis le pavillon jusqu’à Cinq-Cygne, et s’était en un moment sentie enlevée au ciel parmi les anges. Lui qui ne se sentait pas apprécié, qui prenait l’attitude chagrine et mélancolique de sa femme pour un manque d’affection, qui la laissait à elle-même en vivant au-dehors, en rejetant toute sa tendresse sur son fils, avait compris en un moment tout ce que signifiaient les larmes de cette femme ; elle maudissait le rôle que sa beauté, que la volonté paternelle l’avaient forcée à jouer. Le bonheur avait brillé de sa plus belle flamme pour eux, au milieu de l’orage, comme un éclair. Et ce devait être un éclair ! Chacun d’eux pensait à dix ans de mésintelligence et s’en accusait tout seul. Michu resta debout, immobile, le coude sur sa carabine et le menton sur son coude, perdu dans une profonde rêverie. Un semblable moment fait accepter toutes les douleurs du passé le plus douloureux.

    Agitée de mille pensées semblables à celles de son mari, Marthe eut alors le cœur oppressé par le danger des Simeuse, car elle comprit tout, même les figures des deux Parisiens, mais elle ne pouvait s’expliquer la carabine. Elle s’élança comme une biche et atteignit le chemin du château, elle fut surprise d’entendre  derrière elle les pas d’un homme, elle jeta un cri, la large main de Michu lui ferma la bouche.

    — Du haut de la butte, j’ai vu reluire au loin l’argent des chapeaux bordés ! Entre par une brèche de la douve qui est entre la tour de Mademoiselle et les écuries ; les chiens n’aboieront pas après toi. Passe dans le jardin, appelle la jeune comtesse par la fenêtre, fais seller son cheval, dis-lui de le conduire par la douve, j’y serai, après avoir étudié le plan des Parisiens et trouvé les moyens de leur échapper.

    Ce danger, qui roulait comme une avalanche, et qu’il fallait prévenir, donna des ailes à Marthe.

    Le nom Franc, commun aux Cinq-Cygne et aux Chargebœuf est Duineff. Cinq-Cygne devint le nom de la branche cadette des Chargebœuf après la défense d’un castel faite, en l’absence de leur père, par cinq filles de cette maison, toutes remarquablement blanches, et de qui personne n’eût attendu pareille conduite. Un des premiers comtes de Champagne voulut, par ce joli nom, perpétuer ce souvenir aussi longtemps que vivrait cette famille. Depuis ce fait d’armes singulier, les filles de cette famille furent fières, mais elles ne furent peut-être pas toujours blanches. La dernière, Laurence, était, contrairement à la loi salique, héritière du nom, des armes et des fiefs. Le roi de France avait approuvé la charte du comte de Champagne en vertu de laquelle, dans cette famille, le ventre anoblissait et succédait. Laurence était donc comtesse de Cinq-Cygne, son mari devait prendre et son nom et son blason où se lisait pour devise la sublime réponse faite par l’aînée des cinq sœurs à la sommation de rendre le château : Mourir en chantant ! Digne de ces belles héroïnes, Laurence possédait une blancheur qui semblait être une gageure du hasard. Les moindres linéaments de ses veines bleues se voyaient sous la trame fine et serrée de son épiderme. Sa chevelure, du plus joli blond, seyait merveilleusement à ses yeux du bleu le plus foncé. Tout chez elle appartenait au genre mignon. Dans son corps frêle, malgré sa taille déliée, en dépit de son teint de lait, vivait une âme trempée comme celle d’un homme du plus beau caractère ; mais que personne, pas même un observateur, n’aurait devinée à l’aspect d’une physionomie douce et d’une figure busquée dont le profil offrait une vague ressemblance avec une tête de brebis. Cette excessive douceur, quoique noble, paraissait aller jusqu’à la stupidité de l’agneau. — « J’ai l’air  d’un mouton qui rêve ! » disait-elle quelquefois en souriant. Laurence, qui parlait peu, semblait non pas songeuse, mais engourdie. Surgissait-il une circonstance sérieuse, la Judith cachée se révélait aussitôt et devenait sublime, et les circonstances ne lui avaient malheureusement pas manqué. À treize ans, Laurence, après les événements que vous savez, se vit orpheline, devant la place où la veille s’élevait à Troyes une des maisons les plus curieuses de l’architecture du seizième siècle, l’hôtel de Cinq-Cygne. M. d’Hauteserre, un de ses parents, devenu son tuteur, emmena sur-le-champ l’héritière à la campagne. Ce brave gentilhomme de province, effrayé de la mort de l’abbé d’Hauteserre, son frère, atteint d’une balle sur la place, au moment où il se sauvait en paysan, n’était pas en position de pouvoir défendre les intérêts de sa pupille : il avait deux fils à l’armée des princes, et tous les jours, au moindre bruit, il croyait que les municipaux d’Arcis venaient l’arrêter. Fière d’avoir soutenu un siège et de posséder la blancheur historique de ses ancêtres, Laurence méprisait cette sage lâcheté du vieillard courbé sous le vent de la tempête, elle ne songeait qu’à s’illustrer. Aussi mit-elle audacieusement, dans son pauvre salon de Cinq-Cygne, le portrait de Charlotte Corday, couronné de petites branches de chêne tressées. Elle correspondait par un exprès avec les jumeaux au mépris de la loi qui l’eût punie de mort. Le messager, qui risquait aussi sa vie, rapportait les réponses. Laurence ne vécut, depuis les catastrophes de Troyes, que pour le triomphe de la cause royale. Après avoir sainement jugé M. et Mme d’Hauteserre, et reconnu chez eux une honnête nature, mais sans énergie, elle les mit en dehors des lois de sa sphère ; Laurence avait trop d’esprit et de véritable indulgence pour leur en vouloir de leur caractère ; bonne, aimable, affectueuse avec eux, elle ne leur livra pas un seul de ses secrets. Rien ne forme l’âme comme une dissimulation constante au sein de la famille. À sa majorité, Laurence laissa gérer ses affaires au bonhomme d’Hauteserre, comme par le passé. Que sa jument favorite fût bien pansée, que sa servante Catherine fût mise à son goût et son petit domestique Gothard vêtu convenablement, elle se souciait peu du reste. Elle dirigeait sa pensée vers un but trop élevé pour descendre aux occupations qui, dans d’autres temps, lui eussent sans doute plu. La toilette fut peu de chose pour elle, et d’ailleurs ses cousins n’étaient pas là. Laurence avait  une amazone vert bouteille pour se promener à cheval, une robe en étoffe commune à canezou orné de brandebourgs pour aller à pied, et chez elle une robe de chambre en soie. Gothard, son petit écuyer, un adroit et courageux garçon de quinze ans, l’escortait, car elle était presque toujours dehors, et elle chassait sur toutes les terres de Gondreville, sans que les fermiers ni Michu s’y opposassent. Elle montait admirablement bien à cheval, et son adresse à la chasse tenait du miracle. Dans la contrée, on ne l’appelait tout temps que Mademoiselle, même pendant la Révolution.

    Quiconque a lu le beau roman de Rob Roy doit se souvenir d’un des rares caractères de femme pour la conception duquel Walter Scott soit sorti de ses habitudes de froideur, de Diana Vernon. Ce souvenir peut servir à faire comprendre Laurence, si vous ajoutez aux qualités de la chasseresse écossaise l’exaltation contenue de Charlotte Corday, mais en supprimant l’aimable vivacité qui rend Diana si attrayante. La jeune comtesse avait vu mourir sa mère, tomber l’abbé d’Hauteserre, le marquis et la marquise de Simeuse périr sur l’échafaud ; son frère unique était mort de ses blessures, ses deux cousins qui servaient à l’armée de Condé pouvaient être tués à tout moment, enfin la fortune des Simeuse et des Cinq-Cygne venait d’être dévorée par la République, sans profit pour la République. Sa gravité, dégénérée en stupeur apparente, doit se concevoir.

    M. d’Hauteserre se montra d’ailleurs le tuteur le plus probe et le mieux entendu. Sous son administration, Cinq-Cygne prit l’air d’une ferme. Le bonhomme, qui ressemblait beaucoup moins à un preux qu’à un propriétaire faisant valoir, avait tiré parti du parc et des jardins, dont l’étendue était d’environ deux cents arpents, et où il trouva la nourriture des chevaux, celle des gens et le bois de chauffage. Grâce à la plus sévère économie, à sa majorité, la comtesse avait déjà recouvré, par suite du placement des revenus sur l’État, une fortune suffisante. En 1798, l’héritière possédait vingt mille francs de rentes sur l’État dont, à la vérité, les arrérages étaient dus, et douze mille francs à Cinq-Cygne dont les baux avaient été renouvelés avec de notables augmentations. M. et Mme d’Hauteserre s’étaient retirés aux champs avec trois mille livres de rentes viagères dans les tontines Lafarge, ce débris de leur fortune ne leur permettait pas d’habiter ailleurs qu’à Cinq-Cygne ; aussi le premier acte de Laurence fut-il de leur  donner la jouissance pour toute la vie du pavillon qu’ils y occupaient. Les d’Hauteserre, devenus avares pour leur pupille comme pour eux-mêmes, et qui, tous les ans, entassaient leurs mille écus en songeant à leurs deux fils, faisaient faire une misérable chère à l’héritière. La dépense totale de Cinq-Cygne ne dépassait pas cinq mille francs par an. Mais Laurence, qui ne descendait dans aucun détail, trouvait tout bon. Le tuteur et sa femme, insensiblement dominés par l’influence imperceptible de ce caractère qui s’exerçait dans les plus petites choses, avaient fini par admirer celle qu’ils avaient connue enfant, sentiment assez rare. Mais Laurence avait dans les manières, dans sa voix gutturale, dans son regard impérieux, ce je ne sais quoi, ce pouvoir inexplicable qui impose toujours, même quand il n’est qu’apparent, car chez les sots le vide ressemble à la profondeur. Pour le vulgaire, la profondeur est incompréhensible. De là vient peut-être l’admiration du peuple pour tout ce qu’il ne comprend pas. M. et Mme d’Hauteserre, saisis par le silence habituel et impressionnés par la sauvagerie de la jeune comtesse, étaient toujours dans l’attente de quelque chose de grand. En faisant le bien avec discernement et en ne se laissant pas tromper, Laurence obtenait de la part des paysans un grand respect, quoiqu’elle fût aristocrate. Son sexe, son nom, ses malheurs, l’originalité de sa vie, tout contribuait à lui donner de l’autorité sur les habitants de la vallée de Cinq-Cygne. Elle partait quelquefois pour un ou deux jours, accompagnée de Gothard ; et jamais au retour, ni M. ni Mme d’Hauteserre ne l’interrogeaient sur les motifs de son absence. Laurence, remarquez-le, n’avait rien de bizarre en elle. La virago se cachait sous la forme la plus féminine et la plus faible en apparence. Son cœur était d’une excessive sensibilité, mais elle portait dans sa tête une résolution virile et une fermeté stoïque. Ses yeux clairvoyants ne savaient pas pleurer. À voir son poignet blanc et délicat nuancé de veines bleues, personne n’eût imaginé qu’il pouvait défier celui du cavalier le plus endurci. Sa main, si molle, si fluide, maniait un pistolet, un fusil, avec la vigueur d’un chasseur exercé. Au-dehors, elle n’était jamais autrement coiffée que comme les femmes le sont pour monter à cheval, avec un coquet petit chapeau de castor et le voile vert rabattu. Aussi son visage si délicat, son cou blanc enveloppé d’une cravate noire n’avaient-ils jamais souffert de ses courses en plein air. Sous le Directoire, et au commencement du Consulat,  Laurence avait pu se conduire ainsi, sans que personne s’occupât d’elle ; mais depuis que le gouvernement se régularisait, les nouvelles autorités, le préfet de l’Aube, les amis de Malin, et Malin lui-même, essayaient de la déconsidérer. Laurence ne pensait qu’au renversement de Bonaparte, dont l’ambition et le triomphe avaient excité chez elle comme une rage, mais une rage froide et calculée. Ennemie obscure et inconnue de cet homme couvert de gloire, elle le visait, du fond de sa vallée et de ses forêts, avec une fixité terrible, elle voulait parfois aller le tuer aux environs de Saint-Cloud ou de la Malmaison. L’exécution de ce dessein eût expliqué déjà les exercices et les habitudes de sa vie ; mais, initiée, depuis la rupture de la paix d’Amiens, à la conspiration des hommes qui tentèrent de retourner le 18 Brumaire contre le premier consul, elle avait dès lors subordonné sa force et sa haine au plan très vaste et très bien conduit qui devait atteindre Bonaparte à l’extérieur par la vaste coalition de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse qu’empereur il vainquit à Austerlitz, et à l’intérieur par la coalition des hommes les plus opposés les uns aux autres, mais réunis par une haine commune, et dont plusieurs méditaient, comme Laurence, la mort de cet homme, sans s’effrayer du mot assassinat. Cette jeune fille, si frêle à voir, si forte pour qui la connaissait bien, était donc en ce moment le guide fidèle et sûr des gentilshommes qui vinrent d’Allemagne prendre part à cette attaque sérieuse. Fouché se fonda sur cette coopération des émigrés d’au-delà du Rhin pour envelopper le duc d’Enghien dans le complot. La présence de ce prince sur le territoire de Bade, à peu de distance de Strasbourg, donna plus tard du poids à ces suppositions. La grande question de savoir si le prince eut vraiment connaissance de l’entreprise, s’il devait entrer en France après la réussite, est un des secrets sur lesquels, comme sur quelques autres, les princes de la maison de Bourbon ont gardé le plus profond silence. À mesure que l’histoire de ce temps vieillira, les historiens impartiaux trouveront au moins de l’imprudence chez le prince à se rapprocher de la frontière au moment où devait éclater une immense conspiration, dans le secret de laquelle toute la famille royale a certainement été. La prudence que Malin venait de déployer en conférant avec Grévin en plein air, cette jeune fille l’appliquait à ses moindres relations. Elle recevait les émissaires, conférait avec eux, soit sur les diverses lisières de la forêt de Nodesme, soit au-delà de la vallée de Cinq-Cygne, entre Sézanne et Brienne. Elle faisait souvent quinze lieues d’une seule traite avec Gothard, et revenait à Cinq-Cygne sans qu’on pût apercevoir sur son frais visage la moindre trace de fatigue ni de préoccupation. Elle avait d’abord surpris dans les yeux de ce petit vacher, alors âgé de neuf ans, la naïve admiration qu’ont les enfants pour l’extraordinaire ; elle en fit son palefrenier et lui apprit à panser les chevaux avec le soin et l’attention qu’y mettent les Anglais. Elle reconnut en lui le désir de bien faire, de l’intelligence et l’absence de tout calcul ; elle essaya son dévouement, et lui en trouva non seulement l’esprit, mais la noblesse, il ne concevait pas de récompense ; elle cultiva cette âme encore si jeune, elle fut bonne pour lui, bonne avec grandeur, elle se l’attacha en s’attachant à lui, en polissant elle-même ce caractère à demi sauvage, sans lui enlever sa verdeur ni sa simplicité. Quand elle eut suffisamment éprouvé la fidélité quasi canine qu’elle avait nourrie, Gothard devint son ingénieux et ingénu complice. Le petit paysan, que personne ne pouvait soupçonner, allait de Cinq-Cygne jusqu’à Nancy, et revenait quelquefois sans que personne sût qu’il avait quitté le pays. Toutes les ruses employées par les espions, il les pratiquait. L’excessive défiance que lui avait donnée sa maîtresse n’altérait en rien son naturel. Gothard, qui possédait à la fois la ruse des femmes, la candeur de l’enfant et l’attention perpétuelle du conspirateur, cachait ces admirables qualités sous la profonde ignorance et la torpeur des gens de la campagne. Ce petit homme paraissait niais, faible et maladroit ; mais une fois à l’œuvre il était agile comme un poisson, il échappait comme une anguille, il comprenait, à la manière des chiens, sur un regard ; il flairait la pensée. Sa bonne grosse figure, ronde et rouge, ses yeux bruns endormis, ses cheveux coupés comme ceux des paysans, son costume, sa croissance très retardée, lui laissaient l’apparence d’un enfant de dix ans. Sous la protection de leur cousine qui, depuis Strasbourg jusqu’à Bar-sur-Aube, veilla sur eux, MM. d’Hauteserre et de Simeuse, accompagnés de plusieurs autres émigrés, vinrent par l’Alsace, la Lorraine et la Champagne, tandis que d’autres conspirateurs, non moins courageux, abordèrent la France par les falaises de la Normandie. Vêtus en ouvriers, les d’Hauteserre et les Simeuse avaient marché, de forêt en forêt, guidés de proche en proche par des personnes choisies depuis trois mois dans chaque département par Laurence parmi les gens les plus dévoués aux Bourbons et les  moins soupçonnés. Les émigrés se couchaient le jour et voyageaient pendant la nuit. Chacun d’eux amenait deux soldats dévoués, dont l’un allait en avant à la découverte, et l’autre demeurait en arrière afin de protéger la retraite en cas de malheur. Grâce à ces précautions militaires, ce précieux détachement avait atteint sans malheur la forêt de Nodesme prise pour lieu de rendez-vous. Vingt-sept autres gentilshommes entrèrent aussi par la Suisse et traversèrent la Bourgogne, guidés vers Paris avec des précautions pareilles.

    M. de Rivière comptait sur cinq cents hommes, dont cent jeunes gens nobles, les officiers de ce bataillon sacré. MM. de Polignac et de Rivière, dont la conduite fut, comme chefs, excessivement remarquable, gardèrent un secret impénétrable à tous ces complices qui ne furent pas découverts. Aussi peut-on dire aujourd’hui, d’accord avec les révélations faites pendant la Restauration, que Bonaparte ne connut pas plus l’étendue des dangers qu’il courut alors, que l’Angleterre ne connaissait le péril où la mettait le camp de Boulogne ; et, cependant, en aucun temps, la police ne fut plus spirituellement ni plus habilement dirigée. Au moment où cette histoire commence, un lâche, comme il s’en trouve toujours dans les conspirations qui ne sont pas restreintes à un petit nombre d’hommes également forts ; un conjuré mis face à face avec la mort donnait des indications, heureusement insuffisantes quant à l’étendue, mais assez précises sur le but de l’entreprise. Aussi la police laissait-elle, comme l’avait dit Malin à Grévin, les conspirateurs surveillés agir en liberté, pour embrasser toutes les ramifications du complot. Néanmoins, le gouvernement eut en quelque sorte la main forcée par Georges Cadoudal, homme d’exécution, qui ne prenait conseil que de lui-même, et qui s’était caché dans Paris avec vingt-cinq chouans pour attaquer le premier consul. Laurence unissait dans sa pensée la haine et l’amour. Détruire Bonaparte et ramener les Bourbons, n’était-ce pas reprendre Gondreville et faire la fortune de ses cousins ? Ces deux sentiments, dont l’un est la contrepartie de l’autre, suffisent, à vingt-trois ans surtout, pour déployer toutes les facultés de l’âme et toutes les forces de la vie. Aussi, depuis deux mois, Laurence paraissait-elle plus belle aux habitants de Cinq-Cygne qu’elle ne fut en aucun moment. Ses joues étaient devenues roses, l’espérance donnait par instants de la fierté à son front ; mais quand on lisait la Gazette du soir, et que les actes conservateurs du premier consul s’y déroulaient,  elle baissait les yeux pour n’y pas laisser lire la menaçante certitude de la chute prochaine de cet ennemi des Bourbons. Personne au château ne se doutait donc que la jeune comtesse eût revu ses cousins la nuit dernière. Les deux fils de M. et Mme d’Hauteserre avaient passé la nuit dans la propre chambre de la comtesse, sous le même toit que leurs père et mère ; car Laurence, pour ne donner aucun soupçon, après avoir couché les deux d’Hauteserre, entre une heure et deux du matin, alla rejoindre ses cousins au rendez-vous et les emmena au milieu de la forêt où elle les avait cachés dans la cabane abandonnée d’un garde-vente. Sûre de les revoir, elle ne montra pas le moindre air de joie, rien ne trahit en elle les émotions de l’attente, enfin elle avait su effacer les traces du plaisir de les avoir revus, elle fut impassible. La jolie Catherine, la fille de sa nourrice, et Gothard, tous deux dans le secret, modelèrent leur conduite sur celle de leur maîtresse. Catherine avait dix-neuf ans. À cet âge, comme à celui de Gothard, une jeune fille est fanatique et se laisse couper le cou sans dire un mot. Quant à Gothard, sentir le parfum que la comtesse mettait dans ses cheveux et dans ses habits lui eût fait endurer la question extraordinaire sans dire une parole.

    Au moment où Marthe, avertie de l’imminence du péril, glissait avec la rapidité d’une ombre vers la brèche indiquée par Michu, le salon du château de Cinq-Cygne offrait le plus paisible spectacle. Ses habitants étaient si loin de soupçonner l’orage près de fondre sur eux, que leur attitude eût excité la compassion de la première personne qui aurait connu leur situation. Dans la haute cheminée, ornée d’un trumeau où dansaient au-dessus de la glace des bergères en paniers, brillait un de ces feux comme il ne s’en fait que dans les châteaux situés au bord des bois. Au coin de cette cheminée, sur une grande bergère carrée en bois doré, garnie en magnifique lampas vert, la jeune comtesse était en quelque sorte étalée dans l’attitude que donne un accablement complet. Revenue à six heures seulement des confins de la Brie, après avoir battu l’estrade en avant de la troupe afin de faire arriver à bon port les quatre gentilshommes au gîte où ils devaient faire leur dernière étape avant d’entrer à Paris, elle avait surpris M. et Mme d’Hauteserre à la fin de leur dîner. Pressée par la faim, elle s’était mise à table sans quitter ni son amazone crottée ni ses brodequins. Au lieu de se déshabiller après le dîner,  elle s’était sentie accablée par toutes ses fatigues, et avait laissé aller sa belle tête nue, couverte de ses mille boucles blondes, sur le dossier de l’immense bergère, en gardant ses pieds en avant sur un tabouret. Le feu séchait les éclaboussures de son amazone et de ses brodequins. Ses gants de peau de daim, son petit chapeau de castor, son voile vert et sa cravache étaient sur la console où elle les avait jetés. Elle regardait tantôt la vieille horloge de Boule qui se trouvait sur le chambranle de la cheminée entre deux candélabres à fleurs, pour voir si, d’après l’heure, les quatre conspirateurs étaient couchés ; tantôt la table de boston placée devant la cheminée et occupée par M. d’Hauteserre et par sa femme, par le curé de Cinq-Cygne et sa sœur.

    Quand même ces personnages ne seraient pas incrustés dans ce drame, leurs têtes auraient encore le mérite de représenter une des faces que prit l’aristocratie après sa défaite de 1793. Sous ce rapport, la peinture du salon de Cinq-Cygne a la saveur de l’histoire vue en déshabillé.

    Le gentilhomme, alors âgé de cinquante-deux ans, grand, sec, sanguin, et d’une santé robuste eût paru capable de vigueur sans de gros yeux d’un bleu faïence dont le regard annonçait une extrême simplicité. Il existait dans sa figure terminée par un menton de galoche, entre son nez et sa bouche, un espace démesuré par rapport aux lois du dessin, qui lui donnait un air de soumission en parfaite harmonie avec son caractère, auquel concordaient les moindres détails de sa physionomie. Ainsi sa chevelure grise, feutrée par son chapeau qu’il gardait presque toute la journée, formait comme une calotte sur sa tête, en en dessinant le contour piriforme. Son front, très ridé par sa vie campagnarde et par de continuelles inquiétudes, était plat et sans expression. Son nez aquilin relevait un peu sa figure ; le seul indice de force se trouvait dans ses sourcils touffus qui conservaient leur couleur noire, et dans la vive coloration de son teint ; mais cet indice ne mentait point, le gentilhomme quoique simple et doux avait la foi monarchique et catholique, aucune considération ne l’eût fait changer de parti. Ce bonhomme se serait laissé arrêter, il n’eût pas tiré sur les municipaux, et serait allé tout doucettement à l’échafaud. Ses trois mille livres de rentes viagères, sa seule ressource, l’avaient empêché d’émigrer. Il obéissait donc au gouvernement de Fait, sans cesser d’aimer la famille royale et d’en souhaiter le rétablissement ; mais il eût refusé de se compromettre en participant à une tentative en faveur des Bourbons. Il appartenait à cette portion de royalistes qui se sont éternellement souvenus d’avoir été battus et volés ; qui, dès lors, sont restés muets, économes, rancuniers, sans énergie, mais incapables d’aucune abjuration, ni d’aucun sacrifice ; tout prêts à saluer la royauté triomphante, amis de la religion et des prêtres, mais résolus à supporter toutes les avanies du malheur. Ce n’est plus alors avoir une opinion, mais de l’entêtement. L’action est l’essence des partis. Sans esprit, mais loyal, avare comme un paysan, et néanmoins noble de manières, hardi dans ses vœux mais discret en paroles et en actions, tirant parti de tout, et prêt à se laisser nommer maire de Cinq-Cygne, M. d’Hauteserre représentait admirablement ces honorables gentilshommes auxquels Dieu a écrit sur le front le mot mites, qui laissèrent passer au-dessus de leurs gentilhommières et de leurs têtes les orages de la Révolution, qui se redressèrent sous la Restauration riches de leurs économies cachées, fiers de leur attachement discret et qui rentrèrent dans leurs campagnes après 1830. Son costume, expressive enveloppe de ce caractère, peignait l’homme et le temps. M. d’Hauteserre portait une de ces houppelandes, couleur noisette, à petit collet, que le dernier duc d’Orléans avait mises à la mode à son retour d’Angleterre, et qui furent, pendant la Révolution, comme une transaction entre les hideux costumes populaires et les élégantes redingotes de l’aristocratie. Son gilet de velours, à raies fleuretées, dont la façon rappelait ceux de Robespierre et de Saint-Just, laissait voir le haut d’un jabot à petits plis dormant sur la chemise. Il conservait la culotte, mais la sienne était de gros drap bleu, à boucles d’acier bruni. Ses bas en filoselle noire moulaient des jambes de cerf, chaussées de gros souliers maintenus par des guêtres en drap noir. Il avait gardé le col en mousseline à mille plis, serré par une boucle en or sur le cou. Le bonhomme n’avait point entendu faire de l’éclectisme politique en adoptant ce costume à la fois paysan, révolutionnaire et aristocrate, il avait obéi très innocemment aux circonstances.

    Mme d’Hauteserre, âgée de quarante ans, et usée par les émotions, avait une figure passée qui semblait toujours poser pour un portrait ; et son bonnet de dentelle, orné de coques en satin blanc, contribuait singulièrement à lui donner cet air solennel. Elle  encore de la poudre malgré le fichu blanc, la robe en soie puce à manches plates, à jupon très ample, triste et dernier costume de la reine Marie-Antoinette. Elle avait le nez pincé, le menton pointu, le visage presque triangulaire, des yeux qui avaient pleuré ; mais elle mettait un soupçon de rouge qui ravivait ses yeux gris. Elle prenait du tabac, et à chaque fois elle pratiquait ces jolies précautions dont abusaient autrefois les petites maîtresses ; tous les détails de sa prise constituaient une cérémonie qui s’explique par ce mot : elle avait de jolies mains.

    Depuis deux ans, l’ancien précepteur des deux Simeuse, ami de l’abbé d’Hauteserre, nommé Goujet, abbé des Minimes, avait pris pour retraite la cure de Cinq-Cygne par amitié pour les d’Hauteserre et pour la jeune comtesse. Sa sœur, Mlle Goujet, riche de sept cents francs de rente, les réunissait aux faibles appointements de la cure, et tenait le ménage de son frère. Ni l’église ni le presbytère n’avaient été vendus par suite de leur peu de valeur. L’abbé Goujet logeait donc à deux pas du château, car le mur du jardin de la cure et celui du parc étaient mitoyens en quelques endroits. Aussi, deux fois par semaine, l’abbé Goujet et sa sœur dînaient-ils à Cinq-Cygne, où tous les soirs ils venaient faire la partie des d’Hauteserre. Laurence ne savait pas tenir une carte. L’abbé Goujet, vieillard en cheveux blancs et à la figure blanche comme celle d’une vieille femme, doué d’un sourire aimable, d’une voix douce et insinuante, relevait la fadeur de sa face assez poupine par un front où respirait l’intelligence et par des yeux très fins. De moyenne taille et bien fait, il gardait l’habit noir à la française, portait des boucles d’argent à sa culotte et à ses souliers, des bas de soie noire, un gilet noir sur lequel tombait son rabat, ce qui lui donnait un grand air, sans rien ôter à sa dignité. Cet abbé, qui devint évêque de Troyes à la Restauration, habitué par son ancienne vie à juger les jeunes gens, avait deviné le grand caractère de Laurence, il l’appréciait à toute sa valeur, et il avait de prime abord témoigné une respectueuse déférence à cette jeune fille qui contribua beaucoup à la rendre indépendante à Cinq-Cygne et à faire plier sous elle l’austère vieille dame et le bon gentilhomme, auxquels, selon l’usage, elle aurait dû certainement obéir. Depuis six mois, l’abbé Goujet observait Laurence avec le génie particulier aux prêtres, qui sont les gens les plus perspicaces ; et, sans savoir que cette jeune fille de vingt-trois ans pensait à renverser  Bonaparte au moment où ses faibles mains détortillaient un brandebourg défait de son amazone, il la supposait cependant agitée d’un grand dessein.

    Mlle Goujet était une de ces filles dont le portrait est fait en deux mots qui permettent aux moins imaginatifs de se les représenter : elle appartenait au genre des grandes haquenées. Elle se savait laide, elle riait la première de sa laideur en montrant ses longues dents jaunes comme son teint et ses mains ossues. Elle était entièrement bonne et gaie. Elle portait le fameux casaquin du vieux temps, une jupe très ample à poches toujours pleines de clefs, un bonnet à rubans et un tour de cheveux. Elle avait eu quarante ans de très bonne heure ; mais elle se rattrapait, disait-elle, en s’y tenant depuis vingt ans. Elle vénérait la noblesse, et savait garder sa propre dignité, en rendant aux personnes nobles tout ce qui leur était dû de respects et d’hommages.

    Cette compagnie était venue fort à propos à Cinq-Cygne pour Mme d’Hauteserre, qui n’avait pas, comme son mari, des occupations rurales, ni, comme Laurence, le tonique d’une haine pour soutenir le poids d’une vie solitaire. Aussi tout s’était-il en quelque sorte amélioré depuis six ans. Le culte catholique rétabli permettait de remplir les devoirs religieux, qui ont plus de retentissement dans la vie de campagne que partout ailleurs. M. et Mme d’Hauteserre, rassurés par les actes conservateurs du premier consul, avaient pu correspondre avec leurs fils, avoir de leurs nouvelles, ne plus trembler pour eux, les prier de solliciter leur radiation et de rentrer en France. Le Trésor avait liquidé les arrérages des rentes, et payait régulièrement les semestres.

    Les d’Hauteserre possédaient alors de plus que leur viager huit mille francs de rentes. Le vieillard s’applaudissait de la sagesse de ses prévisions, il avait placé toutes ses économies, vingt mille francs, en même temps que sa pupille, avant le 18 Brumaire, qui fit, comme on le sait, monter les fonds de douze à dix-huit francs.

    Longtemps Cinq-Cygne était resté nu, vide et dévasté. Par calcul, le prudent tuteur n’avait pas voulu, durant les commotions révolutionnaires, en changer l’aspect ; mais, à la paix d’Amiens, il avait fait un voyage à Troyes, pour en rapporter quelques débris des deux hôtels pillés, rachetés chez des fripiers. Le salon avait alors été meublé par ses soins. De beaux rideaux de lampas blanc à fleurs vertes provenant de l’hôtel Simeuse ornaient les six croisées  du salon où se trouvaient alors ces personnages. Cette immense pièce était entièrement revêtue de boiseries divisées en panneaux encadrés de baguettes perlées, décorés de mascarons aux angles, et peints en deux tons de gris. Les dessus des quatre portes offraient de ces sujets en grisaille qui furent à la mode sous Louis XV. Le bonhomme avait trouvé à Troyes des consoles dorées, un meuble en lampas vert, un lustre de cristal, une table à jouer en marqueterie, et tout ce qui pouvait servir à la restauration de Cinq-Cygne. En 1792, tout le mobilier du château avait été pris, car le pillage des hôtels eut son contrecoup dans la vallée. Chaque fois que le vieillard allait à Troyes, il en revenait avec quelques reliques de l’ancienne splendeur, tantôt un beau tapis comme celui qui était tendu sur le parquet du salon, tantôt une partie de vaisselle ou de vieilles porcelaines de Saxe et de Sèvres. Depuis six mois, il avait osé déterrer l’argenterie de Cinq-Cygne, que le cuisinier avait enterrée dans une petite maison à lui appartenant et située au bout d’un des longs faubourgs de Troyes.

    Ce fidèle serviteur, nommé Durieu, et sa femme avaient toujours suivi la fortune de leur jeune maîtresse. Durieu était le factotum du château, comme sa femme en était la femme de charge. Durieu avait pour se faire aider à la cuisine la sœur de Catherine, à laquelle il enseignait son art, et qui devenait une excellente cuisinière. Un vieux jardinier, sa femme, son fils payé à la journée, et leur fille qui servait de vachère, complétaient le personnel du château. Depuis six mois, la Durieu avait fait faire en secret une livrée aux couleurs des Cinq-Cygne pour le fils du jardinier et pour Gothard. Quoique bien grondée pour cette imprudence par le gentilhomme, elle s’était donné le plaisir de voir le dîner servi, le jour de Saint-Laurent, pour la fête de Laurence, presque comme autrefois. Cette pénible et lente restauration des choses faisait la joie de M. et Mme d’Hauteserre et des Durieu. Laurence souriait de ce qu’elle appelait des enfantillages. Mais le bonhomme d’Hauteserre pensait également au solide, il réparait les bâtiments, rebâtissait les murs, plantait partout où il y avait chance de faire venir un arbre, et ne laissait pas un pouce de terrain sans le mettre en valeur. Aussi la vallée de Cinq-Cygne le regardait-elle comme un oracle en fait d’agriculture. Il avait su reprendre cent arpents de terrain contesté, non vendu, et confondu par la commune dans ses communaux ; il les avait convertis en prairies artificielles qui nourrissaient  les bestiaux du château, et les avait encadrés de peupliers qui, depuis six ans, poussaient à ravir. Il avait l’intention de racheter quelques terres, et d’utiliser tous les bâtiments du château en y faisant une seconde ferme qu’il se promettait de conduire lui-même.

    La vie était donc, depuis deux ans, devenue presque heureuse au château. M. d’Hauteserre décampait au lever du soleil, il allait surveiller ses ouvriers, car il employait du monde en tout temps ; il revenait déjeuner, montait après sur un bidet de fermier, et faisait sa tournée comme un garde ; puis, de retour pour le dîner, il finissait sa journée par le boston. Tous les habitants du château avaient leurs occupations, la vie y était aussi réglée que dans un monastère. Laurence seule y jetait le trouble par ses voyages subits, par ses absences, par ce que Mme d’Hauteserre nommait ses fugues. Cependant il existait à Cinq-Cygne deux politiques, et des causes de dissension. D’abord, Durieu et sa femme étaient jaloux de Gothard et de Catherine qui vivaient plus avant qu’eux dans l’intimité de leur jeune maîtresse, l’idole de la maison. Puis les deux d’Hauteserre, appuyés par Mlle Goujet et par le curé, voulaient que leurs fils, ainsi que les jumeaux de Simeuse, rentrassent et prissent part au bonheur de cette vie paisible, au lieu de vivre péniblement à l’étranger. Laurence flétrissait cette odieuse transaction, et représentait le royalisme pur, militant et implacable. Les quatre vieilles gens, qui ne voulaient plus voir compromettre une existence heureuse, ni ce coin de terre conquis sur les eaux furieuses du torrent révolutionnaire, essayaient de convertir Laurence à leurs doctrines vraiment sages, en prévoyant qu’elle était pour beaucoup dans la résistance que leurs fils et les deux Simeuse opposaient à leur rentrée en France. Le superbe dédain de leur pupille épouvantait ces pauvres gens qui ne se trompaient point en appréhendant ce qu’ils appelaient un coup de tête. Cette dissension avait éclaté lors de l’explosion de la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, la première tentative royaliste dirigée contre le vainqueur de Marengo, après son refus de traiter avec la maison de Bourbon. Les d’Hauteserre regardèrent comme un bonheur que Bonaparte eût échappé à ce danger, en croyant que les républicains étaient les auteurs de cet attentat. Laurence pleura de rage de voir le premier consul sauvé. Son désespoir l’emporta sur sa dissimulation habituelle, elle accusa Dieu de trahir  les fils de Saint-Louis ! "- Moi, s’écria-t-elle, j’aurais réussi. N’a-t-on pas, dit-elle à l’abbé Goujet en remarquant la profonde stupéfaction produite par son mot sur toutes les figures, le droit d’attaquer l’usurpation par tous les moyens possibles ? — Mon enfant, répondit l’abbé Goujet, l’Église a été bien attaquée et blâmée par les philosophes pour avoir jadis soutenu qu’on pouvait employer contre les usurpateurs les armes que les usurpateurs avaient employées pour réussir ; mais aujourd’hui l’Église doit trop à M. le premier consul pour ne pas le protéger et le garantir contre cette maxime due d’ailleurs aux jésuites. — Ainsi l’Église nous abandonne ! " avait-elle répondu d’un air sombre. Dès ce jour, toutes les fois que ces quatre vieillards parlaient de se soumettre à la Providence, la jeune comtesse quittait le salon. Depuis quelque temps, le curé, plus adroit que le tuteur, au lieu de discuter les principes, faisait ressortir les avantages matériels du gouvernement consulaire, moins pour convertir la comtesse que pour surprendre dans ses yeux des expressions qui pussent l’éclairer sur ses projets. Les absences de Gothard, les courses multipliées de Laurence et sa préoccupation qui, dans ces derniers jours, parut à la surface de sa figure, enfin une foule de petites choses qui ne pouvaient échapper dans le silence et la tranquillité de la vie à Cinq-Cygne, surtout aux yeux inquiets des d’Hauteserre, de l’abbé Goujet et des Durieu, tout avait réveillé les craintes de ces royalistes soumis. Mais comme aucun événement ne se produisait, et que le calme le plus parfait régnait dans la sphère politique depuis quelques jours, la vie de ce petit château était redevenue paisible. Chacun avait attribué les courses de la comtesse à sa passion pour la chasse.

    On peut imaginer le profond silence qui régnait dans le parc, dans les cours, au-dehors, à neuf heures, au château de Cinq-Cygne, où dans ce moment les choses et les personnes étaient si harmonieusement colorées, où régnait la paix la plus profonde, où l’abondance revenait, où le bon et sage gentilhomme espérait convertir sa pupille à son système d’obéissance par la continuité des heureux résultats. Ces royalistes continuaient à jouer le jeu de boston qui répandit par toute la France les idées d’indépendance sous une forme frivole, qui fut inventé en l’honneur des insurgés d’Amérique, et dont tous les termes rappellent la lutte encouragée par Louis XVI. Tout en faisant des indépendances ou des misères, ils observaient  Laurence, qui, bientôt vaincue par le sommeil, s’endormit avec un sourire d’ironie sur les lèvres : sa dernière pensée avait embrassé le tableau paisible de cette table où deux mots, qui eussent appris aux d’Hauteserre que leurs fils avaient couché la nuit dernière sous leur toit, pouvaient jeter la plus vive terreur. Quelle jeune fille de vingt-trois ans n’eût été, comme Laurence, orgueilleuse de se faire le Destin, et n’aurait eu, comme elle, un léger mouvement de compassion pour ceux qu’elle voyait si fort au-dessous d’elle ?

    — Elle dort, dit l’abbé, jamais je ne l’ai vue si fatiguée.

    — Durieu m’a dit que sa jument est comme fourbue, reprit Mme d’Hauteserre, son fusil n’a pas servi, le bassinet était clair, elle n’a donc pas chassé.

    — Ah ! sac à papier ! reprit le curé, voilà qui ne vaut rien.

    — Bah ! s’écria Mlle Goujet, quand j’ai eu mes vingt-trois ans et que je me voyais condamnée à rester fille, je courais, je me fatiguais bien autrement. Je comprends que la comtesse se promène à travers le pays sans penser à tuer le gibier. Voilà bientôt douze ans qu’elle n’a vu ses cousins, elle les aime ; eh bien, à sa place, moi, si j’étais comme elle jeune et jolie, j’irais d’une seule traite en Allemagne ! Aussi la pauvre mignonne, peut-être est-elle attirée vers la frontière.

    — Vous êtes leste, mademoiselle Goujet, dit le curé en souriant.

    — Mais, reprit-elle, je vous vois inquiet des allées et venues d’une jeune fille de vingt-trois ans, je vous les explique.

    — Ses cousins rentreront, elle se trouvera riche, elle finira par se calmer, dit le bonhomme d’Hauteserre.

    — Dieu le veuille ! s’écria la vieille dame en prenant sa tabatière d’or qui depuis le Consulat à vie avait revu le jour.

    — Il y a du nouveau dans le pays, dit le bonhomme d’Hauteserre au curé, Malin est depuis hier soir à Gondreville.

    — Malin ! s’écria Laurence réveillée par ce nom malgré son profond sommeil.

    — Oui, reprit le curé ; mais il repart cette nuit, et l’on se perd en conjectures au sujet de ce voyage précipité.

    — Cet homme, dit Laurence, est le mauvais génie de nos deux maisons.

    La jeune comtesse venait de rêver à ses cousins et aux d’Hauteserre, elle les avait vus menacés. Ses beaux yeux devinrent fixes et ternes en pensant aux dangers qu’ils courraient dans Paris ; elle  se leva brusquement, et remonta chez elle sans rien dire. Elle habitait dans la chambre d’honneur, auprès de laquelle se trouvaient un cabinet et un oratoire, situés dans la tourelle qui regardait la forêt. Quand elle eut quitté le salon, les chiens aboyèrent, on entendit sonner à la petite grille, et Durieu vint, la figure effarée, dire au salon :

    — Voici le maire ! il y a quelque chose de nouveau.

    Ce maire, ancien piqueur de la maison de Simeuse, venait quelquefois au château, où, par politique, les d’Hauteserre lui témoignaient une déférence à laquelle il attachait le plus haut prix. Cet homme, nommé Goulard, avait épousé une riche marchande de Troyes dont le bien se trouvait sur la commune de Cinq-Cygne, et qu’il avait augmenté de toutes les terres d’une riche abbaye à l’acquisition de laquelle il mit toutes ses économies. La vaste abbaye du Val-des-Preux, située à un quart de lieue du château, lui faisait une habitation presque aussi splendide que Gondreville, et où ils figuraient, sa femme et lui, comme deux rats dans une cathédrale. "Goulard, tu as été goulu ! " lui dit en riant Mademoiselle la première fois qu’elle le vit à Cinq-Cygne. Quoique très attaché à la Révolution et froidement accueilli par la comtesse, le maire se sentait toujours tenu par les liens du respect envers les Cinq-Cygne et les Simeuse. Aussi fermait-il les yeux sur tout ce qui se passait au château. Il appelait fermer les yeux, ne pas voir les portraits de Louis XVI, de Marie-Antoinette, des enfants de France, de Monsieur, du comte d’Artois, de Cazalès, de Charlotte Corday, qui ornaient les panneaux du salon ; ne pas trouver mauvais qu’on souhaitât, en sa présence, la ruine de la République, qu’on se moquât des cinq directeurs, et de toutes les combinaisons d’alors. La position de cet homme qui, semblable à beaucoup de parvenus, une fois sa fortune faite, recroyait aux vieilles familles et voulait s’y rattacher, venait d’être mise à profit par les deux personnages dont la profession avait été si promptement devinée par Michu, et qui, avant d’aller à Gondreville, avaient exploré le pays.

    VII

    LA VISITE DOMICILIAIRE

    L’homme aux belles traditions de l’ancienne police et Corentin, ce phénix des espions, avaient une mission secrète. Malin ne se trompait pas en prêtant un double rôle à ces deux artistes en farces tragiques ; aussi, peut-être avant de les voir à l’œuvre, est-il nécessaire de montrer la tête à laquelle ils servaient de bras. Bonaparte, en devenant premier consul, trouva Fouché dirigeant la Po  lice générale. La Révolution avait fait franchement et avec raison un ministère spécial de la Police. Mais, à son retour de Marengo, Bonaparte créa la préfecture de Police, y plaça Dubois, et appela Fouché au Conseil d’État en lui donnant pour successeur au ministère de la Police le conventionnel Cochon, devenu depuis comte de Lapparent. Fouché, qui regardait le ministère de la Police comme le plus important dans un gouvernement à grandes vues, à politique arrêtée, vit une disgrâce, ou tout au moins une méfiance, dans ce changement. Après avoir reconnu, dans les affaires de la machine infernale et de la conspiration dont il s’agit ici, l’excessive supériorité de ce grand homme d’État, Napoléon lui rendit le ministère de la Police. Puis, plus tard, effrayé des talents que Fouché déploya pendant son absence, lors de l’affaire de Walcheren, l’Empereur donna ce ministère au duc de Rovigo, et envoya le duc d’Otrante gouverner les Provinces-Illyriennes, un véritable exil. Ce singulier génie qui frappa Napoléon d’une sorte de terreur ne se déclara pas tout à coup chez Fouché. Cet obscur conventionnel, l’un des hommes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps, se forma dans les tempêtes. Il s’éleva, sous le Directoire, à la hauteur d’où les hommes profonds savent voir l’avenir en jugeant le passé, puis tout à coup, comme certains acteurs médiocres qui deviennent excellents éclairés par une lueur soudaine, il donna des preuves de dextérité pendant la rapide révolution du 18 Brumaire. Cet homme au pâle visage, élevé dans les dissimulations monastiques, qui possédait les secrets des montagnards auxquels il appartint, et ceux des royalistes auxquels il finit par appartenir, avait lentement et silencieusement étudié les hommes, les choses, les intérêts de la scène politique ; il pénétra les secrets de Bonaparte, lui donna d’utiles conseils et des renseignements précieux. Satisfait d’avoir démontré son savoir-faire et son utilité, Fouché s’était bien gardé de se dévoiler tout entier, il voulait rester à la tête des affaires ; mais les incertitudes de Napoléon à son égard lui rendirent sa liberté politique. L’ingratitude ou plutôt la méfiance de l’Empereur après l’affaire de Walcheren explique cet homme qui, malheureusement pour lui, n’était pas un grand seigneur, et dont la conduite fut calquée sur celle du prince de Talleyrand. En ce moment, ni ses anciens ni ses nouveaux collègues ne soupçonnaient l’ampleur de son génie purement ministériel, essentiellement  gouvernemental, juste dans toutes ses prévisions, et d’une incroyable sagacité. Certes, aujourd’hui, pour tout historien impérial, l’amour-propre excessif de Napoléon est une des mille raisons de sa chute qui, d’ailleurs, a cruellement expié ses torts. Il se rencontrait chez ce défiant souverain une jalousie de son jeune pouvoir qui influa sur ses actes autant que sa haine secrète contre les hommes habiles, legs précieux de la Révolution, avec lesquels il aurait pu se composer un cabinet dépositaire de ses pensées. Talleyrand et Fouché ne furent pas les seuls qui lui donnèrent de l’ombrage. Or, le malheur des usurpateurs est d’avoir pour ennemis et ceux qui leur ont donné la couronne, et ceux auxquels ils l’ont ôtée. Napoléon ne convainquit jamais entièrement de sa souveraineté ceux qu’il avait eus pour supérieurs et pour égaux, ni ceux qui tenaient pour le droit : personne ne se croyait donc obligé par le serment envers lui. Malin, homme médiocre, incapable d’apprécier le ténébreux génie de Fouché ni de se défier de son prompt coup d’œil, se brûla, comme un papillon à la chandelle, en allant le prier confidentiellement de lui envoyer des agents à Gondreville où, dit-il, il espérait obtenir des lumières sur la conspiration. Fouché, sans effaroucher son ami par une interrogation, se demanda pourquoi Malin allait à Gondreville, comment il ne donnait pas à Paris et immédiatement les renseignements qu’il pouvait avoir. L’ex-oratorien, nourri de fourberies et au fait du double rôle joué par bien des conventionnels, se dit : "Par qui Malin peut-il savoir quelque chose, quand nous ne savons pas encore grand-chose ? " Fouché conclut donc à quelque complicité latente ou expectante, et se garda bien de rien dire au premier consul. Il aimait mieux se faire un instrument de Malin que de le perdre. Fouché se réservait ainsi une grande partie des secrets qu’il surprenait, et se ménageait sur les personnes un pouvoir supérieur à celui de Bonaparte. Cette duplicité fut un des griefs de Napoléon contre son ministre. Fouché connaissait les roueries auxquelles Malin devait sa terre de Gondreville, et qui l’obligeaient à surveiller MM. de Simeuse. Les Simeuse servaient à l’armée de Condé, Mlle de Cinq-Cygne était leur cousine, ils pouvaient donc se trouver aux environs et participer à l’entreprise, leur participation impliquait dans le complot la maison de Condé à laquelle ils s’étaient dévoués. M. de Talleyrand et Fouché tenaient à éclaircir ce coin très obscur de la conspiration  de 1803. Ces considérations furent embrassées par Fouché rapidement et avec lucidité. Mais il existait entre Malin, Talleyrand et lui des liens qui le forçaient à employer la plus grande circonspection, et lui faisaient désirer de connaître parfaitement l’intérieur du château de Gondreville. Corentin était attaché sans réserve à Fouché, comme M. de la Besnardière au prince de Talleyrand, comme Gentz à M. de Metternich, comme Dundas à Pitt, comme Duroc à Napoléon, comme Chavigny au cardinal de Richelieu. Corentin fut, non pas le conseil de ce ministre, mais son âme damnée, le Tristan secret de ce Louis XI au petit pied ; aussi Fouché l’avait-il laissé naturellement au ministère de la Police, afin d’y conserver un œil et un bras. Ce garçon devait, disait-on, appartenir à Fouché par une de ces parentés qui ne s’avouent point, car il le récompensait avec profusion toutes les fois qu’il le mettait en activité. Corentin s’était fait un ami de Peyrade, le vieil élève du dernier lieutenant de police, néanmoins, il eut des secrets pour Peyrade. Corentin reçut de Fouché l’ordre d’explorer le château de Gondreville, d’en inscrire le plan dans sa mémoire, et d’y reconnaître les moindres cachettes. "Nous serons peut-être obligés d’y revenir", lui dit l’ex-ministre absolument comme Napoléon dit à ses lieutenants de bien examiner le champ de bataille d’Austerlitz, jusqu’où il comptait reculer. Corentin devait encore étudier la conduite de Malin, se rendre compte de son influence dans le pays, observer les hommes qu’il y employait. Fouché regardait comme certaine la présence des Simeuse dans la contrée. En espionnant avec adresse ces deux officiers aimés du prince de Condé, Peyrade et Corentin pouvaient acquérir de précieuses lumières sur les ramifications du complot au-delà du Rhin. Dans tous les cas, Corentin eut les fonds, les ordres et les agents nécessaires pour cerner Cinq-Cygne et moucharder le pays depuis la forêt de Nodesme jusqu’à Paris. Fouché recommanda la plus grande circonspection et ne permit la visite domiciliaire à Cinq-Cygne qu’en cas de renseignements positifs donnés par Malin. Enfin, comme renseignement, il mit Corentin au fait du personnage inexplicable de Michu, surveillé depuis trois ans. La pensée de Corentin fut celle de son chef : "Malin connaît la conspiration ! Mais qui sait, se dit-il, si Fouché n’en est pas aussi ! " Corentin, parti pour Troyes avant Malin, s’était entendu avec le commandant de la gendarmerie, et avait choisi les hommes les plus  intelligents en leur donnant pour chef un capitaine habile. Corentin indiqua pour lieu de rendez-vous le château de Gondreville à ce capitaine, en lui disant d’envoyer à la nuit, sur quatre points différents de la vallée de Cinq-Cygne et à d’assez grandes distances pour ne pas donner l’alarme, un piquet de douze hommes. Ces quatre piquets devaient décrire un carré et le resserrer autour du château de Cinq-Cygne. En le laissant maître au château pendant sa consultation avec Grévin, Malin avait permis à Corentin de remplir une partie de sa mission. À son retour du parc, le conseiller d’État avait si positivement dit à Corentin que les Simeuse et les d’Hauteserre étaient dans le pays, que les deux agents expédièrent le capitaine qui, fort heureusement pour les gentilshommes, traversa la forêt par l’avenue pendant que Michu grisait son espion Violette. Le conseiller d’État avait commencé par expliquer à Peyrade et à Corentin le guet-apens auquel il venait d’échapper. Les deux Parisiens lui racontèrent alors l’épisode de la carabine, et Grévin envoya Violette pour obtenir quelques renseignements sur ce qui se passait au pavillon. Corentin dit au notaire d’emmener, pour plus de sûreté, son ami le conseiller d’État coucher à la petite ville d’Arcis, chez lui. Au moment où Michu se lançait dans la forêt et courait à Cinq-Cygne, Peyrade et Corentin partirent donc de Gondreville dans un méchant cabriolet d’osier, attelé d’un cheval de poste, et conduit par le brigadier d’Arcis, un des hommes les plus rusés de la légion, et que le commandant de Troyes leur avait recommandé de prendre.

    — Le meilleur moyen de tout saisir est de les prévenir, dit Peyrade à Corentin. Au moment où ils seront effarouchés, où ils voudront sauver leurs papiers ou s’enfuir, nous tomberons chez eux comme la foudre. Le cordon de gendarmes en se resserrant autour du château fera l’effet d’un coup de filet. Ainsi, nous ne manquerons personne.

    — Vous pouvez leur envoyer le maire, dit le brigadier, il est complaisant, il ne leur veut pas de mal, ils ne se défieront pas de lui.

    Au moment où Goulard allait se coucher, Corentin, qui fit arrêter le cabriolet dans un petit bois, était donc venu lui dire confidentiellement que dans quelques instants un agent du gouvernement allait le requérir de cerner le château de Cinq-Cygne afin d’y empoigner MM. d’Hauteserre et de Simeuse ; que, dans le cas où ils auraient disparu, l’on voulait s’assurer s’ils y avaient couché  la nuit dernière, fouiller les papiers de Mlle de Cinq-Cygne, et peut-être arrêter les gens et les maîtres du château.

    — Mlle de Cinq-Cygne, dit Corentin, est, sans doute, protégée par de grands personnages, car j’ai la mission secrète de la prévenir de cette visite, et de tout faire pour la sauver, sans me compromettre. Une fois sur le terrain, je ne serai plus le maître, je ne suis pas seul, ainsi courez au château.

    Cette visite du maire au milieu de la soirée étonna d’autant plus les joueurs, que Goulard leur montrait une figure bouleversée.

    — Où se trouve la comtesse ? demanda-t-il.

    — Elle se couche, dit Mme d’Hauteserre.

    Le maire incrédule se mit à écouter les bruits qui se faisaient au premier étage.

    — Qu’avez-vous aujourd’hui, Goulard ? lui dit Mme d’Hauteserre.

    Goulard roulait dans les profondeurs de l’étonnement, en examinant ces figures pleines de la candeur qu’on peut avoir à tout âge. À l’aspect de ce calme et de cette innocente partie de boston interrompue, il ne concevait rien aux soupçons de la police de Paris. En ce moment, Laurence, agenouillée dans son oratoire, priait avec ferveur pour le succès de la conspiration ! Elle priait Dieu de prêter aide et secours aux meurtriers de Bonaparte ! Elle implorait Dieu avec amour de briser cet homme fatal ! Le fanatisme des Harmodius, des Judith, des Jacques Clément, des Ankastroëm, des Charlotte Corday, des Limoëlan animait cette belle âme, vierge et pure, Catherine préparait le lit, Gothard fermait les volets, en sorte que Marthe Michu, arrivée sous les fenêtres de Laurence, et qui y jetait des cailloux, put être remarquée.

    — Mademoiselle, il y a du nouveau, dit Gothard en voyant une inconnue.

    — Silence ! dit Marthe à voix basse, venez me parler.

    Gothard fut dans le jardin en moins de temps qu’un oiseau n’en aurait mis à descendre d’un arbre à terre. — Dans un instant le château sera cerné par la gendarmerie. Toi, dit-elle à Gothard, selle sans bruit le cheval de Mademoiselle, et fais-le descendre par la brèche de la douve, entre cette tour et les écuries.

    Marthe tressaillit en voyant à deux pas d’elle Laurence qui suivait Gothard. 

    — Qu’y a-t-il ? dit Laurence simplement et sans paraître émue.

    — La conspiration contre le premier consul est découverte, répondit Marthe dans l’oreille de la jeune comtesse, mon mari, qui songe à sauver vos deux cousins, m’envoie vous dire de venir vous entendre avec lui.

    Laurence recula de trois pas, et regarda Marthe.

    — Qui êtes-vous ? dit-elle.

    — Marthe Michu.

    — Je ne sais pas ce que vous me voulez, répliqua froidement Mlle de Cinq-Cygne.

    — Allons, vous les tuez. Venez, au nom des Simeuse dit Marthe en tombant à genoux et tendant ses mains à Laurence. N’y a-t-il aucun papier ici, rien qui puisse vous compromettre ? Du haut de la forêt, mon mari vient de voir briller les chapeaux ornés et les fusils des gendarmes.

    Gothard avait commencé par grimper au grenier, il aperçut de loin les broderies des gendarmes, il entendit par le profond silence de la campagne le bruit de leurs chevaux ; il dégringola dans l’écurie, sella le cheval de sa maîtresse, aux pieds duquel, sur un seul mot de lui, Catherine attacha des linges.

    — Où dois-je aller ? dit Laurence à Marthe dont le regard et la parole la frappèrent par l’inimitable accent de la sincérité.

    — Par la brèche ! dit-elle en entraînant Laurence, mon noble homme y est, vous allez apprendre ce que vaut un Judas !

    Catherine entra vivement au salon, y prit la cravache, les gants, le chapeau, le voile de sa maîtresse, et sortit. Cette brusque apparition et l’action de Catherine étaient un si parlant commentaire des paroles du maire, que Mme d’Hauteserre et l’abbé Goujet échangèrent un regard par lequel ils se communiquèrent cette horrible pensée :

    — Adieu tout notre bonheur ! Laurence conspire, elle a perdu ses cousins et les deux d’Hauteserre !

    — Que voulez-vous dire ? demanda M. d’Hauteserre à Goulard.

    — Mais le château est cerné, vous allez avoir à subir une visite domiciliaire. Enfin, si vos fils sont ici, faites-les sauver ainsi que MM. de Simeuse.

    — Mes fils ! s’écria Mme d’Hauteserre stupéfaite.

    — Nous n’avons vu personne, dit M. d’Hauteserre.

    — Tant mieux ! dit Goulard. Mais j’aime trop la famille de Cinq-  Cygne et celle de Simeuse pour leur voir arriver malheur. Ecoutez-moi bien. Si vous avez des papiers compromettants…

    — Des papiers ?… répéta le gentilhomme.

    — Oui, si vous en avez, brûlez-les, reprit le maire, je vais aller amuser les agents.

    Goulard, qui voulait ménager la chèvre royaliste et le chou républicain, sortit, et les chiens aboyèrent alors avec violence.

    — Vous n’avez plus le temps, les voici, dit le curé. Mais qui préviendra la comtesse, où est-elle ?

    — Catherine n’est pas venue prendre sa cravache, ses gants et son chapeau pour en faire des reliques, dit Mlle Goujet.

    Goulard essaya de retarder pendant quelques minutes les deux agents en leur annonçant la parfaite ignorance des habitants du château de Cinq-Cygne.

    — Vous ne connaissez pas ces gens-là, dit Peyrade en riant au nez de Goulard.

    Ces deux hommes si doucereusement sinistres entrèrent alors suivis du brigadier d’Arcis et d’un gendarme. Cet aspect glaça d’effroi les quatre paisibles joueurs de boston qui restèrent à leurs places, épouvantés par un pareil déploiement de forces. Le bruit produit par une dizaine de gendarmes, dont les chevaux piaffaient, retentissait sur la pelouse.

    — Il ne manque ici que Mlle de Cinq-Cygne, dit Corentin.

    — Mais elle dort, sans doute, dans sa chambre, répondit M. d’Hauteserre.

    — Venez avec moi, mesdames, dit Corentin en s’élançant dans l’antichambre et de là dans l’escalier où Mlle Goujet et Mme d’Hauteserre le suivirent. — Comptez sur moi, reprit Corentin en parlant à l’oreille de la vieille dame, je suis un des vôtres, je vous ai envoyé déjà le maire. Défiez-vous de mon collègue et confiez-vous à moi, je vous sauverai tous !

    — De quoi s’agit-il donc ? demanda Mlle Goujet.

    — De vie et de mort ! Ne le savez-vous pas ? répondit Corentin. Mme d’Hauteserre s’évanouit. Au grand étonnement de Mlle Goujet et au grand désappointement de Corentin, l’appartement de Laurence était vide. Sûr que personne ne pouvait s’échapper ni du parc ni du château dans la vallée, dont toutes les issues étaient gardées, Corentin fit monter un gendarme dans chaque pièce, il ordonna de fouiller les bâtiments, les écuries, et redescendit au salon, où déjà Durieu, sa femme et tous les gens s’étaient précipités dans le plus violent émoi. Peyrade étudiait de son petit œil bleu toutes les physionomies, il restait froid et calme au milieu de ce désordre. Quand Corentin reparut seul, car Mlle Goujet donnait des soins à Mme d’Hauteserre, on entendit un bruit de chevaux, mêlé à celui des pleurs d’un enfant. Les chevaux entraient par la petite grille. Au milieu de l’anxiété générale, un brigadier se montra poussant Gothard les mains attachées et Catherine qu’il amena devant les agents.

    — Voilà des prisonniers, dit-il. Ce petit drôle était à cheval et se sauvait.

    — Imbécile ! dit Corentin à l’oreille du brigadier stupéfait, pourquoi ne l’avoir pas laissé aller ? Nous aurions su quelque chose en le suivant.

    Gothard avait pris le parti de fondre en larmes à la façon des idiots. Catherine restait dans une attitude d’innocence et de naïveté qui fit profondément réfléchir le vieil agent. L’élève de Lenoir, après avoir comparé ces deux enfants l’un à l’autre, après avoir examiné l’air niais du vieux gentilhomme qu’il crut rusé, le spirituel curé qui jouait avec les fiches, la stupéfaction de tous les gens et des Durieu, vint à Corentin et lui dit à l’oreille :

    — Nous n’avons pas affaire à des gnioles !

    Corentin répondit d’abord par un regard en montrant la table de jeu, puis il ajouta :

    — Ils jouaient au boston ! On faisait le lit de la maîtresse du logis, elle s’est sauvée, ils sont surpris, nous allons les serrer.

    VIII

    UN COIN DE FORET

    Une brèche a toujours sa cause et son utilité. Voici comment et pourquoi celle qui se trouve entre la tour aujourd’hui dite de Mademoiselle et les écuries avait été pratiquée. Dès son installation à Cinq-Cygne, le bonhomme d’Hauteserre fit d’une longue ravine par laquelle les eaux de la forêt tombaient dans la douve, un chemin qui sépare deux grandes pièces de terre appartenant à la réserve du château, mais uniquement pour y planter une centaine de noyers qu’il trouva dans une pépinière. En onze ans, ces noyers étaient devenus assez touffus et couvraient presque ce chemin encaissé déjà par des berges de six pieds de hauteur, et par lequel on allait à un petit bois de trente arpents récemment acheté. Quand le château eut tous ses habitants, chacun d’eux aima mieux passer p  ar la douve pour prendre le chemin communal qui longeait les murs du parc et conduisait à la ferme, que de faire le tour par la grille. En y passant, sans le vouloir, on élargissait la brèche des deux côtés, avec d’autant moins de scrupule qu’au XIXème siècle les douves sont parfaitement inutiles et que le tuteur parlait souvent d’en tirer parti. Cette constante démolition produisait de la terre, du gravier, des pierres qui finirent par combler le fond de la douve. L’eau dominée par cette espèce de chaussée ne la couvrait que dans les temps de grandes pluies. Néanmoins, malgré ces dégradations, auxquelles tout le monde et la comtesse elle-même avait aidé, la brèche était assez abrupte pour qu’il fût difficile d’y faire descendre un cheval et surtout de le faire remonter sur le chemin communal ; mais il semble que, dans les périls, les chevaux épousent la pensée de leurs maîtres. Pendant que la jeune comtesse hésitait à suivre Marthe et lui demandait des explications, Michu, qui du haut de son monticule avait suivi les lignes décrites par les gendarmes et compris le plan des espions, désespérait du succès en ne voyant venir personne. Un piquet de gendarmes suivait le mur du parc en s’espaçant comme des sentinelles, et ne laissant entre chaque homme que la distance à laquelle ils pouvaient se comprendre de la voix et du regard, écouter et surveiller les plus légers bruits et les moindres choses. Michu, couché à plat ventre, l’oreille collée à la terre, estimait, à la manière des Indiens, le temps qui lui restait par la force du son. "Je suis arrivé trop tard ! se disait-il à lui-même. Violette me le paiera ! A-t-il été longtemps avant de se griser ! Que faire ? " Il entendait le piquet qui descendait de la forêt par le chemin passant devant la grille, et qui, par une manœuvre semblable à celle du piquet venant du chemin communal, allaient se rencontrer. "Encore cinq à six minutes ! " se dit-il. En ce moment, la comtesse se montra, Michu la prit d’une main vigoureuse et la jeta dans le chemin couvert.

    — Allez droit devant vous ! Mène-la, dit-il à sa femme, à l’endroit où est mon cheval, et songez que les gendarmes ont des oreilles.

    En voyant Catherine qui apportait la cravache, les gants et le chapeau, mais surtout en voyant la jument et Gothard, cet homme, de conception si vive dans le danger, résolut de jouer les gendarmes avec autant de succès qu’il venait de se jouer de Violette. Gothard avait, comme par magie, forcé la jument à escalader la douve. 

    — Du linge aux pieds du cheval ?… Je t’embrasse ! dit le régisseur en serrant Gothard dans ses bras.

    Michu laissa la jument aller auprès de sa maîtresse et prit les gants, le chapeau, la cravache.

    — Tu as de l’esprit, tu vas me comprendre, reprit-il. Force ton cheval à grimper aussi sur ce chemin, monte-le à poil, entraîne après toi les gendarmes en te sauvant à fond de train à travers champs vers la ferme, et ramasse-moi tout ce piquet qui s’étale, ajouta-t-il en achevant sa pensée par un geste qui indiquait la route à suivre. — Toi, ma fille, dit-il à Catherine, il nous vient d’autres gendarmes par le chemin de Cinq-Cygne à Gondreville, élance-toi dans une direction contraire à celle que va suivre Gothard, et ramasse-les du château vers la forêt. Enfin, faites en sorte que nous ne soyons point inquiétés dans le chemin creux.

    Catherine et l’admirable enfant qui devait donner dans cette affaire tant de preuves d’intelligence exécutèrent leur manœuvre de manière à faire croire à chacune des lignes de gendarmes que leur gibier se sauvait. La lueur trompeuse de la lune ne permettait de distinguer ni la taille, ni les vêtements, ni le sexe, ni le nombre de ceux qu’on poursuivait. L’on courut après eux en vertu de ce faux axiome : il faut arrêter ceux qui se sauvent ! dont la niaiserie en haute police venait d’être énergiquement démontrée par Corentin au brigadier. Michu, qui avait compté sur l’instinct des gendarmes, put atteindre la forêt quelque temps après la jeune comtesse que Marthe avait guidée à l’endroit indiqué.

    — Cours au pavillon, dit-il à Marthe. La forêt doit être gardée par les Parisiens, il est dangereux de rester ici. Nous aurons sans doute besoin de toute notre liberté.

    Michu délia son cheval, et pria la comtesse de le suivre.

    — Je n’irai pas plus loin, dit Laurence, sans que vous me donniez un gage de l’intérêt que vous me portez, car enfin, vous êtes Michu.

    — Mademoiselle, répondit-il d’une voix douce, mon rôle va vous être expliqué en deux mots. Je suis, à l’insu de MM. de Simeuse, le gardien de leur fortune. J’ai reçu à cet égard des instructions de défunt leur père et de leur chère mère, ma protectrice. Aussi ai-je joué le rôle d’un jacobin enragé, pour rendre service à mes jeunes maîtres ; malheureusement, j’ai commencé mon jeu trop tard, et n’ai pu sauver les anciens ! Ici, la voix de  Michu s’altéra. — Depuis la fuite des jeunes gens, je leur ai fait passer les sommes qui leur étaient nécessaires pour vivre honorablement.

    — Par la maison Breintmayer de Strasbourg ? dit-elle.

    — Oui, mademoiselle, les correspondants de M. Girel de Troyes, un royaliste qui, pour sa fortune, a fait, comme moi, le jacobin. Le papier que votre fermier a ramassé un soir, à la sortie de Troyes, était relatif à cette affaire qui pouvait nous compromettre : ma vie n’était plus à moi, mais à eux, vous comprenez ? Je n’ai pu me rendre maître de Gondreville. Dans ma position, on m’aurait coupé le cou en me demandant où j’avais pris tant d’or. J’ai préféré racheter la terre un peu plus tard ; mais ce scélérat de Marion était l’homme d’un autre scélérat, de Malin. Gondreville reviendra tout de même à ses maîtres. Cela me regarde. Il y a quatre heures, je tenais Malin au bout de mon fusil, oh ! il était fumé ! Dame ! une fois mort, on licitera Gondreville, on le vendra, et vous pouvez l’acheter. En cas de ma mort, ma femme vous aurait remis une lettre qui vous en eût donné les moyens. Mais ce brigand disait à son compère Grévin, une autre canaille, que MM. de Simeuse conspiraient contre le premier consul, qu’ils étaient dans le pays et qu’il valait mieux les livrer et s’en débarrasser, pour être tranquille à Gondreville. Or, comme j’avais vu venir deux maîtres espions, j’ai désarmé ma carabine, et je n’ai pas perdu de temps pour accourir ici, pensant que vous deviez savoir où et comment prévenir les jeunes gens. Voilà.

    — Vous êtes digne d’être noble, dit Laurence, en tendant sa main à Michu qui voulut se mettre à genoux pour baiser cette main. Laurence vit son mouvement, le prévint et lui dit : — Debout, Michu ! d’un son de voix et avec un regard qui le rendirent en ce moment aussi heureux qu’il avait été malheureux depuis douze ans.

    — Vous me récompensez comme si j’avais fait tout ce qui me reste à faire, dit-il. Les entendez-vous, les hussards de la guillotine ? Allons causer ailleurs. Michu prit la bride de la jument en se mettant du côté par lequel la comtesse se présentait de dos, et lui dit : — Ne soyez occupée qu’à vous bien tenir, à frapper votre bête et à vous garantir la figure des branches d’arbre qui voudront vous la fouetter.

    Puis il dirigea la jeune fille pendant une demi-heure au grand galop, en faisant des détours, des retours, coupant son propre  chemin à travers des clairières pour y perdre la trace, vers un endroit où il s’arrêta.

    — Je ne sais plus où je suis, moi qui connais la forêt aussi bien que vous la connaissez, dit la comtesse en regardant autour d’elle.

    — Nous sommes au centre même, répondit-il. Nous avons deux gendarmes après nous, mais nous sommes sauvés !

    Le lieu pittoresque où le régisseur avait amené Laurence devait être si fatal aux principaux personnages de ce drame et à Michu lui-même, que le devoir d’un historien est de le décrire. Ce paysage est d’ailleurs, comme on le verra, devenu célèbre dans les fastes judiciaires de l’Empire.

    La forêt de Nodesme appartenait à un monastère dit de Notre-Dame. Ce monastère, pris, saccagé, démoli, disparut entièrement, moines et biens. La forêt, objet de convoitise, entra dans le domaine des comtes de Champagne, qui plus tard l’engagèrent et la laissèrent vendre. En six siècles, la nature couvrit les ruines avec son riche et puissant manteau vert, et les effaça si bien, que l’existence d’un des plus beaux couvents n’était plus indiquée que par une assez faible éminence, ombragée de beaux arbres, et cerclée par d’épais buissons impénétrables que, depuis 1794, Michu s’était plu à épaissir en plantant de l’acacia épineux dans des intervalles dénués d’arbustes. Une mare se trouvait au pied de cette éminence, et attestait une source perdue, qui sans doute avait jadis déterminé l’assiette du monastère. Le possesseur des titres de la forêt de Nodesme avait pu seul reconnaître l’étymologie de ce mot âgé de huit siècles, et découvrir qu’il y avait eu jadis un couvent au centre de la forêt. En entendant les premiers coups de tonnerre de la Révolution, le marquis de Simeuse, qu’une contestation avait obligé de recourir à ses titres, instruit de cette particularité par le hasard, se mit, dans une arrière-pensée assez facile à concevoir, à rechercher la place du monastère. Le garde, à qui la forêt était si connue, avait naturellement aidé son maître dans ce travail, et sa sagacité de forestier lui fit reconnaître la situation du monastère. En observant la direction des cinq principaux chemins de la forêt, dont plusieurs étaient effacés, il vit que tous aboutissaient au monticule et à la mare, où jadis on devait venir de Troyes, de la vallée d’Arcis, de celle de Cinq-Cygne, et de Bar-surAube. Le marquis voulut sonder le monticule, mais il ne pouvait prendre pour cette opération que des gens étrangers au pays. Pressé par les circonstances,  il abandonna ses recherches, en laissant dans l’esprit de Michu l’idée que l’éminence cachait ou des trésors ou les fondations de l’abbaye. Michu continua cette œuvre archéologique ; il sentit le terrain sonner le creux, au niveau même de la mare, entre deux arbres, au pied du seul point escarpé de l’éminence. Par une belle nuit, il vint armé d’une pioche, et son travail mit à découvert une baie de cave où l’on descendait par des degrés en pierre. La mare, qui dans son endroit le plus creux a trois pieds de profondeur, forme une spatule dont le manche semble sortir de l’éminence, et ferait croire qu’il sort de ce rocher factice une fontaine perdue par infiltration dans cette vaste forêt. Ce marécage, entouré d’arbres aquatiques, d’aulnes, de saules, de frênes, est le rendez-vous de sentiers, reste des routes anciennes et d’allées forestières, aujourd’hui désertes. Cette eau, vive et qui parait dormante, couverte de plantes à larges feuilles, de cresson, offre une nappe entièrement verte, à peine distinctible de ses bords où croît une herbe fine et fournie. Elle est trop loin de toute habitation pour qu’aucune bête, autre que le fauve, vienne en profiter. Bien convaincus qu’il ne pouvait rien exister au-dessous de ce marais, et rebutés par les bords inaccessibles du monticule, les gardes particuliers ou les chasseurs n’avaient jamais visité, fouillé ni sondé ce coin qui appartenait à la plus vieille coupe de la forêt, et que Michu réserva pour une futaie, quand arriva son tour d’être exploitée. Au bout de la cave se trouve un caveau voûté, propre et sain, tout en pierres de taille, du genre de ceux qu’on nommait l’in pace, le cachot des couvents.

    La salubrité de ce caveau, la conservation de ce reste d’escalier et de ce berceau s’expliquaient par la source que les démolisseurs avaient respectée et par une muraille vraisemblablement d’une grande épaisseur, en brique et en ciment semblable à celui des Romains, qui contenait les eaux supérieures. Michu couvrit de grosses pierres l’entrée de cette retraite ; puis, pour s’en approprier le secret et le rendre impénétrable, il s’imposa la loi de remonter l’éminence boisée, et de descendre à la cave par l’escarpement, au lieu d’y aborder par la mare. Au moment où les deux fugitifs y arrivèrent, la lune jetait sa belle lueur d’argent aux cimes des arbres centenaires du monticule, elle se jouait dans les magnifiques touffes des langues de bois diversement découpées par les chemins qui débouchaient là, les unes arrondies, les autres pointues, celle-ci terminée par un seul arbre, celle-là par un bosquet. 

    De là, l’œil s’engageait irrésistiblement en de fuyantes perspectives où les regards suivaient soit la rondeur d’un sentier, soit la vue sublime d’une longue allée de forêt, soit une muraille de verdure presque noire. La lumière filtrée à travers les branchages de ce carrefour faisait briller, entre les clairs du cresson et les nénuphars, quelques diamants de cette eau tranquille et ignorée. Le cri des grenouilles troubla le profond silence de ce joli coin de forêt dont le parfum sauvage réveillait dans l’âme des idées de liberté.

    — Sommes-nous bien sauvés ? dit la comtesse à Michu.

    — Oui, mademoiselle. Mais nous avons chacun notre besogne. Allez attacher nos chevaux à des arbres en haut de cette petite colline, et nouez-leur à chacun un mouchoir autour de la bouche, dit-il en lui tendant sa cravate ; le mien et le vôtre sont intelligents, ils sauront qu’ils doivent se taire. Quand vous aurez fini, descendez droit au-dessus de l’eau par cet escarpement, ne vous laissez pas accrocher par votre amazone, vous me trouverez en bas.

    Pendant que la comtesse cachait les chevaux, les attachait et les bâillonnait, Michu débarrassa ses pierres et découvrit l’entrée du caveau. La comtesse, qui croyait savoir sa forêt, fut surprise au dernier point en se voyant sous un berceau de cave. Michu remit les pierres en voûte au-dessus de l’entrée avec une adresse de maçon. Quand il eut achevé, le bruit des chevaux et de la voix des gendarmes retentit dans le silence de la nuit ; mais il n’en battit pas moins tranquillement le briquet, alluma une petite branche de sapin, et mena la comtesse dans l’in pace où se trouvait encore un bout de la chandelle qui lui avait servi à reconnaître ce caveau. La porte en fer et de plusieurs lignes d’épaisseur, mais percée en quelques endroits par la rouille, avait été remise en état par le garde, et se fermait extérieurement avec des barres qui s’adaptaient de chaque côté dans des trous. La comtesse, morte de fatigue, s’assit sur un banc de pierre, au-dessus duquel il existait encore un anneau scellé dans le mur.

    — Nous avons un salon pour causer, dit Michu. Maintenant les gendarmes peuvent tourner tant qu’ils voudront, le pis de ce qui nous arriverait serait qu’ils prissent nos chevaux.

    — Nous enlever nos chevaux, dit Laurence, ce serait tuer mes cousins et MM. d’Hauteserre ! Voyons, que savez-vous ?

    Michu raconta le peu qu’il avait surpris de la conversation entre Malin et Grévin. 

    — Ils sont en route pour Paris, ils y entreront ce matin, dit la comtesse quand il eut fini.

    — Perdus ! s’écria Michu. Vous comprenez que les entrants et les sortants seront surveillés aux Barrières. Malin a le plus grand intérêt à laisser mes maîtres se bien compromettre pour les tuer.

    — Et moi qui ne sais rien du plan général de l’affaire s’écria Laurence. Comment prévenir Georges, Rivière et Moreau ? Où sont-ils ? Enfin ne songeons qu’à mes cousins et aux d’Hauteserre, rejoignez-les à tout prix.

    — Le télégraphe va plus vite que les meilleurs chevaux, dit Michu, et de tous les nobles fourrés dans cette conspiration, vos cousins seront les mieux traqués ; si je les retrouve, il faut les loger ici, nous les y garderons jusqu’à la fin de l’affaire ; leur pauvre père avait peut-être une vision en me mettant sur la piste de cette cachette, il a pressenti que ses fils s’y sauveraient !

    — Ma jument vient des écuries du comte d’Artois, elle est née de son plus beau cheval anglais, mais elle a fait trente-six lieues, elle mourrait sans vous avoir porté au but, dit-elle.

    — Le mien est bon, dit Michu, et si vous avez fait trente-six lieues, je ne dois en avoir que dix-huit à faire ?

    — Vingt-trois, dit-elle, car depuis cinq heures ils marchent ! Vous les trouverez au-dessus de Lagny, à Coupvrai d’où ils doivent au petit jour sortir déguisés en mariniers, ils comptent entrer à Paris sur des bateaux. Voici, reprit-elle en ôtant de son doigt la moitié de l’alliance de sa mère, la seule chose à laquelle ils ajouteront foi, je leur ai donné l’autre moitié. Le garde de Coupvrai, le père d’un de leurs soldats, les cache cette nuit dans une baraque abandonnée par des charbonniers, au milieu des bois. Ils sont huit en tout. MM. d’Hauteserre et quatre hommes sont avec mes cousins.

    A l’époque, les alliances étaient parfois faites de deux fils entrecroisés

    — Mademoiselle, on ne courra pas après les soldats, ne nous occupons que de MM. de Simeuse, et laissons les autres se sauver comme il leur plaira. N’est-ce pas assez que de leur crier : "Casse-cou" ?

    — Abandonner les d’Hauteserre ? Jamais ! dit-elle. Ils doivent périr ou se sauver tous ensemble !

    — De petits gentilshommes ? reprit Michu.

    — Ils ne sont que chevaliers, répondit-elle, je le sais mais ils se sont alliés aux Cinq-Cygne et aux Simeuse. Ramenez donc mes  cousins et les d’Hauteserre, en tenant conseil avec eux sur les meilleurs moyens de gagner cette forêt.

    — Les gendarmes y sont ! Les entendez-vous ? Ils se consultent.

    — Enfin vous avez eu déjà deux fois du bonheur ce soir, allez et ramenez-les, cachez-les dans cette cave, ils y seront à l’abri de toute recherche ! Je ne puis vous être bonne à rien, dit-elle avec rage, je serais un phare qui éclairerait l’ennemi. La police n’imaginera jamais que mes parents puissent revenir dans la forêt, en me voyant tranquille. Ainsi, toute la question consiste à trouver cinq bons chevaux pour venir, en six heures, de Lagny dans notre forêt, cinq chevaux à laisser morts dans un fourré.

    — Et de l’argent ? répondit Michu qui réfléchissait profondément en écoutant la jeune comtesse.

    — J’ai donné cent louis cette nuit à mes cousins.

    — Je réponds d’eux, s’écria Michu. Une fois cachés, vous devrez vous priver de les voir : ma femme ou mon petit leur porteront à manger deux fois la semaine. Mais, comme je ne réponds pas de moi, sachez, en cas de malheur, mademoiselle, que la maîtresse poutre du grenier de mon pavillon a été percée avec une tarière. Dans le trou qui est bouché par une grosse cheville, se trouve le plan d’un coin de la forêt. Les arbres auxquels vous verrez un point rouge sur le plan ont une marque noire au pied sur le terrain. Chacun de ces arbres est un indicateur. Le troisième chêne vieux qui se trouve à gauche de chaque indicateur recèle, à deux pieds en avant du tronc, des rouleaux de fer-blanc enterrés à sept pieds de profondeur qui contiennent chacun cent mille francs en or. Ces onze arbres, il n’y en a que onze, sont toute la fortune des Simeuse, maintenant que Gondreville leur a été pris.

    — La noblesse sera cent ans à se remettre des coups qu’on lui a portés ! dit lentement Mlle de Cinq-Cygne.

    — Y a-t-il un mot d’ordre ? demanda Michu.

    — "France et Charles ! " pour les soldats. "Laurence et Louis ! " pour MM. d’Hauteserre et de Simeuse. Mon Dieu ! les avoir revus hier pour la première fois depuis onze ans et les savoir en danger de mort aujourd’hui, et quelle mort ! Michu, dit-elle avec une expression de mélancolie, soyez aussi prudent pendant ces quinze heures que vous avez été grand et dévoué pendant ces douze années. S’il arrivait malheur à mes cousins, je mourrais. Non, dit-elle, je vivrais assez pour tuer Bonaparte ! 

    — Nous serons deux pour ça, le jour où tout sera perdu.

    Laurence prit la rude main de Michu et la lui serra vivement à l’anglaise. Michu tira sa montre, il était minuit.

    — Sortons à tout prix, dit-il. Gare au gendarme qui me barrera le passage. Et vous, sans vous commander, madame la comtesse, retournez à bride abattue à Cinq-Cygne, ils y sont, amusez-les.

    Le trou débarrassé, Michu n’entendit plus rien ; il se jeta l’oreille à terre, et se releva précipitamment :

    — Ils sont sur la lisière vers Troyes ! dit-il. Je leur ferai la barbe !

    Il aida la comtesse à sortir, et replaça le tas de pierres. Quand il eut fini, il s’entendit appeler par la douce voix de Laurence, qui voulut le voir à cheval avant de remonter sur le sien. L’homme rude avait les larmes aux yeux en échangeant un dernier regard avec sa jeune maîtresse qui, elle, avait les yeux secs.

    — Amusons-les, il a raison ! se dit-elle quand elle n’entendit plus rien. Et elle s’élança vers Cinq-Cygne, au grand galop.

    IX

    LES CHAGRINS DE LA POLICE

    En sachant ses fils menacés de mort, Mme d’Hauteserre, qui ne croyait pas la Révolution finie et qui connaissait la sommaire justice de ce temps, reprit ses sens et ses forces par la violence même de la douleur qui les lui avait fait perdre. Ramenée par une horrible curiosité, elle descendit au salon dont l’aspect offrait alors un tableau vraiment digne du pinceau des peintres de genre. Toujours assis à la table de jeu, le curé jouait machinalement avec les fiches, en observant à la dérobée Peyrade et Corentin qui, debout à l’un des coins de la cheminée, se parlaient à voix basse. Plusieurs fois le fin regard de Corentin rencontra le regard non moins fin du curé ; mais, comme deux adversaires qui se trouvent également forts et qui reviennent en garde après avoir croisé le fer, l’un et l’autre jetaient promptement leurs regards ailleurs. Le bonhomme d’Hauteserre, planté sur ses deux jambes comme un héron, restait à côté du gros, gras, grand et avare Goulard, dans l’attitude que lui avait donnée la stupéfaction. Quoiqu’il fût vêtu en bourgeois, le maire avait toujours l’air d’un domestique. Tous deux ils regardaient d’un œil hébété les gendarmes entre lesquels pleurait toujours Gothard, dont les mains avaient été si vigoureusement attachées qu’elles étaient violettes et enflées. Catherine ne quittait pas sa position pleine de simplesse et de naïveté, mais impénétrable. Le brigadier qui, selon Corentin, venait de faire la sottise d’arrêter ces petites bonnes gens, ne savait plus s’il devait partir ou rester.  Il était tout pensif au milieu du salon, la main appuyée sur la poignée de son sabre, et l’œil sur les deux Parisiens. Les Durieu, stupéfaits, et tous les gens du château formaient un groupe admirable d’inquiétude. Sans les pleurs convulsifs de Gothard, on eût entendu les mouches voler.

    Quand la mère, épouvantée et pâle, ouvrit la porte et se montra presque traînée par Mlle Goujet, dont les yeux rouges avaient pleuré, tous ces visages se tournèrent vers les deux femmes. Les deux agents espéraient autant que tremblaient les habitants du château de voir entrer Laurence. Le mouvement spontané des gens et des maîtres sembla produit comme par un de ces mécanismes qui font accomplir à des figures de bois un seul et unique geste ou un clignement d’yeux.

    Mme d’Hauteserre s’avança par trois grands pas précipités vers Corentin, et lui dit d’une voix entrecoupée mais violente :

    — Par pitié, monsieur, de quoi mes fils sont-ils accusés ? Et croyez-vous donc qu’ils soient venus ici ?

    Le curé, qui semblait s’être dit en voyant la vieille dame : "Elle va faire quelque sottise ! " baissa les yeux.

    — Mes devoirs et la mission que j’accomplis me défendent de vous le dire, répondit Corentin d’un air à la fois gracieux et railleur.

    Ce refus, que la détestable courtoisie de ce mirliflor rendait encore plus implacable, pétrifia cette vieille mère qui tomba sur un fauteuil auprès de l’abbé Goujet, joignit les mains et fit un vœu.

    — Où avez-vous arrêté ce pleurard ? demanda Corentin au brigadier en désignant le petit écuyer de Laurence.

    — Dans le chemin qui mène à la ferme, le long des murs du parc, le drôle allait gagner le bois des Closeaux.

    — Et cette fille ?

    — Elle ? c’est Olivier qui l’a pincée.

    — Où allait-elle ?

    — Vers Gondreville.

    — Ils se tournaient le dos ? dit Corentin.

    — Oui, répondit le gendarme.

    — N’est-ce pas le petit domestique et la femme de chambre de la citoyenne Cinq-Cygne ? dit Corentin au maire.

    — Oui, répondit Goulard.

    Après avoir échangé deux mots avec Corentin de bouche à oreille, Peyrade sortit aussitôt en emmenant le brigadier. 

    En ce moment le brigadier d’Arcis entra, vint à Corentin et lui dit tout bas :

    — Je connais bien les localités, j’ai tout fouillé dans les communs ; à moins que les gars ne soient enterrés, il n’y a personne. Nous en sommes à faire sonner les planchers et les murailles avec les crosses de nos fusils.

    Peyrade, qui rentra, fit signe à Corentin de venir, et l’emmena voir la brèche de la douve en lui signalant le chemin creux qui y correspondait.

    — Nous avons deviné la manœuvre, dit Peyrade.

    — Et moi ! je vais vous la dire, répliqua Corentin. Le petit drôle et la fille ont donné le change à ces imbéciles de gendarmes pour assurer une sortie au gibier.

    — Nous ne saurons la vérité qu’au jour, reprit Peyrade. Ce chemin est humide, je viens de le faire barrer en haut et en bas par deux gendarmes ; quand nous pourrons y voir clair, nous reconnaîtrons, à l’empreinte des pieds, quels sont les êtres qui ont passé par là.

    — Voici les traces d’un sabot de cheval, dit Corentin, allons aux écuries.

    — Combien y a-t-il de chevaux ici ? demanda Peyrade à M. d’Hauteserre et à Goulard en rentrant au salon avec Corentin.

    — Allons, monsieur le maire, vous le savez, répondez ! lui cria Corentin en voyant ce fonctionnaire hésiter à répondre.

    — Mais il y a la jument de la comtesse, le cheval de Gothard et celui de M. d’Hauteserre.

    — Nous n’en avons vu qu’un à l’écurie, dit Peyrade.

    — Mademoiselle se promène, dit Durieu. — Se promène-t-elle ainsi souvent la nuit, votre pupille ? dit le libertin Peyrade à M. d’Hauteserre.

    — Très souvent, répondit avec simplicité le bonhomme, M. le maire vous l’attestera.

    — Tout le monde sait qu’elle a des lubies, répondit Catherine. Elle regardait le ciel avant de se coucher, et je crois bien que vos baïonnettes qui brillaient au loin l’auront intriguée. Elle a voulu savoir, m’a-t-elle dit en sortant, s’il s’agissait encore d’une nouvelle révolution.

    — Quand est-elle sortie ? demanda Peyrade.

    — Quand elle a vu vos fusils. 

    — Et par où est-elle allée ?

    — Je ne sais pas.

    — Et l’autre cheval ? demanda Corentin.

    — Les… es… geeen… daaarmes me me me… me l’on… ont priiiis, dit Gothard. — Et où allais-tu donc ? lui dit un des gendarmes. — Je suuiv… ai… ais… ma maî… aî… aîtresse à la fer… me.

    Le gendarme leva la tête vers Corentin en attendant un ordre ; mais ce langage était à la fois si faux et si vrai, si profondément innocent et si rusé, que les deux Parisiens s’entre-regardèrent comme pour se répéter le mot de Peyrade : "Ils ne sont pas gnioles ! "

    Le gentilhomme paraissait ne pas avoir assez d’esprit pour comprendre une épigramme. Le maire était stupide. La mère, imbécile de maternité, faisait aux agents des questions d’une innocence bête. Tous les gens avaient été bien réellement surpris dans leur sommeil. En présence de ces petits faits, en jugeant ces divers caractères, Corentin comprit aussitôt que son seul adversaire était Mlle de Cinq-Cygne. Quelque adroite qu’elle soit, la Police a d’innombrables désavantages. Non seulement elle est forcée d’apprendre tout ce que sait le conspirateur, mais encore elle doit supposer mille choses avant d’arriver à une seule qui soit vraie. Le conspirateur pense sans cesse à sa sûreté, tandis que la Police n’est éveillée qu’à ses heures. Sans les trahisons, il n’y aurait rien de plus facile que de conspirer. Un conspirateur a plus d’esprit à lui seul que la Police avec ses immenses moyens d’action. En se sentant arrêtés moralement comme ils l’eussent été physiquement par une porte qu’ils auraient cru trouver ouverte, qu’ils auraient crochetée et derrière laquelle des hommes pèseraient sans rien dire, Corentin et Peyrade se voyaient devinés et joués sans savoir par qui.

    — J’affirme, vint leur dire à l’oreille le brigadier d’Arcis, que si les deux MM. de Simeuse et d’Hauteserre ont passé la nuit ici, on les a couchés dans les lits du père, de la mère, de Mlle de Cinq-Cygne, de la servante, des domestiques, ou ils se sont promenés dans le parc, car il n’y a pas la moindre trace de leur passage.

    — Qui donc a pu les prévenir ? dit Corentin à Peyrade. Il n’y a encore que le premier consul, Fouché, les ministres, le préfet de police, et Malin qui savent quelque chose.

    — Nous laisserons des moutons dans le pays, dit Peyrade à l’oreille de Corentin. 

    — Vous ferez d’autant mieux qu’ils seront en Champagne, répliqua le curé qui ne put s’empêcher de sourire en entendant le mot mouton et qui devina tout d’après ce seul mot surpris.

    — Mon Dieu ! pensa Corentin qui répondit au curé par un autre sourire, il n’y a qu’un homme d’esprit ici, je ne puis m’entendre qu’avec lui, je vais l’entamer.

    — Messieurs…, dit le maire qui voulait cependant donner une preuve de dévouement au premier consul et qui s’adressait aux deux agents.

    — Dites citoyens, la République existe encore, lui répliqua Corentin en regardant le curé d’un air railleur.

    — Citoyens, reprit le maire, au moment où je suis entré dans ce salon et avant que j’eusse ouvert la bouche, Catherine s’y est précipitée pour y prendre la cravache, les gants et le chapeau de la maîtresse.

    Un sombre murmure d’horreur sortit du fond de toutes les poitrines, excepté de celle de Gothard. Tous les yeux, moins ceux des gendarmes et des agents, menacèrent Goulard, le dénonciateur, en lui jetant des flammes.

    — Bien, citoyen maire, lui dit Peyrade. Nous y voyons clair. On a prévenu la citoyenne Cinq-Cygne bien à temps, ajouta-t-il en regardant Corentin avec une visible défiance.

    — Brigadier, mettez les poucettes à ce petit gars, dit Corentin au gendarme, et emmenez-le dans une chambre à part. Renfermez aussi cette petite fille, ajouta-t-il en désignant Catherine. — Tu vas présider à la perquisition des papiers, reprit-il en s’adressant à Peyrade auquel il parla dans l’oreille. Fouille tout, n’épargne rien. — Monsieur l’abbé, dit-il confidentiellement au curé, j’ai d’importantes communications à vous faire. Et il l’emmena dans le jardin.

    — Ecoutez, monsieur l’abbé, vous me paraissez avoir tout l’esprit d’un évêque, et (personne ne peut nous entendre) vous me comprendrez ; je n’ai plus d’espoir qu’en vous pour sauver deux familles qui, par sottise, vont se laisser rouler dans un abîme d’où rien ne revient. MM. de Simeuse et d’Hauteserre ont été trahis par un de ces infâmes espions que les gouvernements glissent dans toutes les conspirations pour bien en connaître le but, les moyens et les personnes. Ne me confondez pas avec ce misérable qui m’accompagne, il est de la Police ; mais moi, je suis attaché très honorablement au cabinet consulaire et j’en ai le dernier mot.  On ne souhaite pas la perte de MM. de Simeuse ; si Malin les voudrait voir fusiller, le premier consul, s’ils sont ici, s’ils n’ont pas de mauvaises intentions, veut les arrêter sur le bord du précipice car il aime les bons militaires. L’agent qui m’accompagne a tous les pouvoirs, moi je ne suis rien en apparence, mais je sais où est le complot. L’agent a le mot de Malin, qui sans doute lui a promis sa protection, une place et peut-être de l’argent, s’il peut trouver les deux Simeuse et les livrer. Le premier consul, qui est vraiment un grand homme, ne favorise point les pensées cupides. Je ne veux point savoir si les deux jeunes gens sont ici, fit-il en apercevant un geste chez le curé ; mais ils ne peuvent être sauvés que d’une seule manière. Vous connaissez la loi du 6 floréal an X, elle amnistie les émigrés qui sont encore à l’étranger, à la condition de rentrer avant le 1er vendémiaire de l’an XI, c’est-à-dire en septembre de l’année dernière ; mais MM. de Simeuse ayant, ainsi que MM. d’Hauteserre, exercé des commandements dans l’armée de Condé, sont dans le cas de l’exception posée par cette loi ; leur présence en France est donc un crime, et suffit, dans les circonstances où nous sommes, pour les rendre complices d’un horrible complot. Le premier consul a senti le vice de cette exception qui fait à son gouvernement des ennemis irréconciliables ; il voudrait faire savoir à MM. de Simeuse qu’aucune poursuite ne sera faite contre eux, s’ils lui adressent une pétition dans laquelle ils diront qu’ils rentrent en France dans l’intention de se soumettre aux lois, en promettant de prêter serment à la constitution. Vous comprenez que cette pièce doit être entre ses mains avant leur arrestation et datée d’il y a quelques jours, je puis en être porteur. Je ne vous demande pas où sont les jeunes gens, dit-il en voyant le curé faire un nouveau geste de dénégation, nous sommes malheureusement sûrs de les trouver ; la forêt est gardée, les entrées de Paris sont surveillées et la frontière aussi. Ecoutez-moi bien, si ces messieurs sont entre cette forêt et Paris, ils seront pris ; s’ils sont à Paris, on les y trouvera ; s’ils rétrogradent, les malheureux seront arrêtés. Le premier consul aime les cis-devant et ne peut souffrir les républicains, et cela est tout simple : s’il veut un trône, il doit égorger la Liberté. Que ce secret reste entre nous. Ainsi, voyez ! J’attendrai jusqu’à demain, je serai aveugle ; mais défiez-vous de l’agent ; ce maudit Provençal est le valet du diable, il a le mot de Fouché, comme j’ai celui du premier consul. 

    — Si MM. de Simeuse sont ici, dit le curé, je donnerais dix pintes de mon sang et un bras pour les sauver ; mais si Mlle de Cinq-Cygne est leur confidente, elle n’a pas commis, je le jure par mon salut éternel, la moindre indiscrétion et ne m’a pas fait l’honneur de me consulter. Je suis maintenant très content de sa discrétion, si toutefois discrétion il y a. Nous avons joué hier soir, comme tous les jours, au boston, dans le plus profond silence jusqu’à dix heures et demie, et nous n’avons rien vu ni entendu. Il ne passe pas un enfant dans cette vallée solitaire sans que tout le monde le voie et le sache, et depuis quinze jours il n’y est venu personne d’étranger. Or, MM. d’Hauteserre et de Simeuse font une troupe à eux quatre. Le bonhomme et sa femme sont soumis au gouvernement, et ils ont fait tous les efforts imaginables pour ramener leurs fils auprès d’eux ; ils leur ont encore écrit avant-hier. Aussi, dans mon âme et conscience, a-t-il fallu votre descente ici pour ébranler la ferme croyance où je suis de leur séjour en Allemagne. Entre nous, il n’y a ici que la jeune comtesse qui ne rende pas justice aux éminentes qualités de M. le premier consul.

    — Finaud ! pensa Corentin. — Si ces jeunes gens sont fusillés, c’est qu’on l’aura bien voulu, répondit-il à haute voix, maintenant je m’en lave les mains.

    Il avait amené l’abbé Goujet dans un endroit fortement éclairé par la lune, et il le regarda brusquement en disant ces fatales paroles. Le prêtre était fortement affligé, mais en homme surpris et complètement ignorant.

    — Comprenez donc, monsieur l’abbé, reprit Corentin, que leurs droits sur la terre de Gondreville les rendent doublement criminels aux yeux des gens en sous-ordre ! Enfin, je veux leur faire avoir affaire à Dieu et non à ses saints.

    — Il y a donc un complot ? demanda naïvement le curé.

    — Ignoble, odieux, lâche, et si contraire à l’esprit généreux de la nation, reprit Corentin, qu’il sera couvert d’un opprobre général.

    — Eh bien, Mlle de Cinq-Cygne est incapable de lâcheté, s’écria le curé.

    — Monsieur l’abbé, reprit Corentin, tenez, il y a pour nous (toujours de vous à moi) des preuves évidentes de sa complicité ; mais il n’y en a point encore assez pour la justice. Elle a pris la fuite à  notre approche… Et cependant je vous avais envoyé le maire.

    — Oui, mais pour quelqu’un qui tient tant à les sauver, vous marchiez un peu trop sur les talons du maire, dit l’abbé.

    Sur ce mot, ces deux hommes se regardèrent, et tout fut dit entre eux : ils appartenaient l’un et l’autre à ces profonds anatomistes de la pensée auxquels il suffit d’une simple inflexion de voix, d’un regard, d’un mot pour deviner une âme, de même que le Sauvage devine ses ennemis à des indices invisibles à l’œil d’un Européen.

    "J’ai cru tirer quelque chose de lui, je me suis découvert", pensa Corentin.

    "Ah ! le drôle ! " se dit en lui-même le curé.

    Minuit sonnait à la vieille horloge de l’église au moment où Corentin et le curé rentrèrent au salon. On entendait ouvrir et fermer les portes des chambres et des armoires. Les gendarmes défaisaient les lits. Peyrade, avec la prompte intelligence de l’espion, fouillait et sondait tout. Ce pillage excitait à la fois la terreur et l’indignation chez les fidèles serviteurs, toujours immobiles et debout. M. d’Hauteserre échangeait avec sa femme et Mlle Goujet des regards de compassion. Une horrible curiosité tenait tout le monde éveillé. Peyrade descendit et vint au salon en tenant à la main une cassette en bois de santal sculpté, qui devait avoir été jadis rapportée de la Chine par l’amiral de Simeuse. Cette jolie boîte était plate et de la dimension d’un volume in-quarto. Peyrade fit un signe à Corentin, et l’emmena dans l’embrasure de la croisée :

    — J’y suis ! lui dit-il. Ce Michu, qui pouvait payer huit cent mille francs en or Gondreville à Marion, et qui voulait tuer tout à l’heure Malin, doit être l’homme des Simeuse ; l’intérêt qui lui a fait menacer Marion doit être le même qui lui a fait coucher Malin en joue. Il m’a paru capable d’avoir des idées, il n’en a eu qu’une, il est instruit de la chose, et sera venu les avertir ici.

    — Malin aura causé de la conspiration avec son ami le notaire, dit Corentin en continuant les inductions de son collègue, et Michu, qui se trouvait embusqué, l’aura sans doute entendu parler des Simeuse. En effet, il n’a pu remettre son coup de carabine que pour prévenir un malheur qui lui a semblé plus grand que la perte de Gondreville.

    — Il nous avait bien reconnus pour ce que nous sommes, dit  Peyrade. Aussi, sur le moment, l’intelligence de ce paysan m’a-t-elle paru tenir du prodige.

    — Oh ! cela prouve qu’il était sur ses gardes, répondit Corentin. Mais, après tout, mon vieux, ne nous abusons pas : la trahison pue énormément, et les gens primitifs la sentent de loin.

    — Nous n’en sommes que plus forts, dit le Provençal.

    — Faites venir le brigadier d’Arcis, cria Corentin à un des gendarmes. Envoyons à son pavillon, dit-il à Peyrade.

    — Violette, notre oreille, y est, dit le Provençal.

    — Nous sommes partis sans en avoir eu de nouvelles, dit Corentin. Nous aurions dû emmener avec nous Sabatier. Nous ne sommes pas assez de deux. — Brigadier, dit-il en voyant entrer le gendarme et le serrant entre Peyrade et lui, n’allez pas vous laisser faire la barbe comme le brigadier de Troyes tout à l’heure. Michu nous paraît être dans l’affaire ; allez à son pavillon, ayez l’œil à tout, et rendez-nous-en compte.

    — Un de mes hommes a entendu des chevaux dans la forêt au moment où l’on arrêtait les petits domestiques, et j’ai quatre fiers gaillards aux trousses de ceux qui voudraient s’y cacher, répondit le gendarme.

    Il sortit, et le bruit du galop de son cheval, qui retentit sur le pavé de la pelouse, diminua rapidement.

    — Allons ! ils vont sur Paris ou rétrogradent vers l’Allemagne, se dit Corentin. Il s’assit, tira de la poche de son spencer un carnet, écrivit deux ordres au crayon, les cacheta et fit signe à l’un des gendarmes de venir : — Au grand galop à Troyes, éveillez le préfet, et dites-lui de profiter du petit jour pour faire marcher le télégraphe.

    Le gendarme partit au grand galop. Le sens de ce mouvement et l’intention de Corentin étaient si clairs que tous les habitants du château eurent le cœur serré ; mais cette nouvelle inquiétude fut en quelque sorte un coup de plus dans leur martyre, car en ce moment ils avaient les yeux sur la précieuse cassette. Tout en causant, les deux agents épiaient le langage de ces regards flamboyants. Une sorte de rage froide remuait le cœur insensible de ces deux êtres qui savouraient la terreur générale. L’homme de police a toutes les émotions du chasseur ; mais en déployant les forces du corps et de l’intelligence, là où l’un cherche à tuer un lièvre, une perdrix ou un chevreuil, il s’agit pour l’autre de sauver l’État ou  le prince, de gagner une large gratification. Ainsi la chasse à l’homme est supérieure à l’autre chasse de toute la distance qui existe entre les hommes et les animaux. D’ailleurs, l’espion a besoin d’élever son rôle à toute la grandeur et à l’importance des intérêts auxquels il se dévoue. Sans tremper dans ce métier, chacun peut donc concevoir que l’âme y dépense autant de passion que le chasseur en met à poursuivre le gibier. Ainsi, plus ils avançaient vers la lumière, plus ces deux hommes étaient ardents ; mais leur contenance, leurs yeux restaient calmes et froids, de même que leurs soupçons, leurs idées, leur plan restaient impénétrables. Mais, pour qui eût suivi les effets du flair moral de ces deux limiers à la piste des faits inconnus et cachés, pour qui eût compris les mouvements d’agilité canine qui les portaient à trouver le vrai par le rapide examen des probabilités, il y avait de quoi frémir ! Comment et pourquoi ces hommes de génie étaient-ils si bas quand ils pouvaient être si haut ? Quelle imperfection, quel vice, quelle passion les ravalait ainsi ? Est-on homme de police comme on est penseur, écrivain, homme d’État, peintre, général, à la condition de ne savoir faire qu’espionner, comme ceux-là parlent, écrivent, administrent, peignent ou se battent ? Les gens du château n’avaient dans le cœur qu’un même souhait : le tonnerre ne tombera-t-il pas sur ces infâmes ? Ils avaient tous soif de vengeance. Aussi, sans la présence des gendarmes, y aurait-il eu révolte.

    — Personne n’a la clef du coffret ? demanda le cynique Peyrade en interrogeant l’assemblée autant par le mouvement de son gros nez rouge que par sa parole.

    Le Provençal remarqua, non sans un mouvement de crainte, qu’il n’y avait plus de gendarmes. Corentin et lui se trouvaient seuls. Corentin tira de sa poche un petit poignard et se mit en devoir de l’enfoncer dans la fente de la boîte. En ce moment, on entendit d’abord sur le chemin, puis sur le petit pavé de la pelouse, le bruit horrible d’un galop désespéré ; mais ce qui causa bien plus d’effroi fut la chute et le soupir du cheval qui s’abattit des quatre jambes à la fois au pied de la tourelle du milieu. Une commotion pareille à celle que produit la foudre ébranla tous les spectateurs, quand on vit Laurence que le frôlement de son amazone avait annoncée ; ses gens s’étaient vivement mis en haie pour la laisser passer. Malgré la rapidité de sa course, elle avait ressenti la douleur que devait lui causer la découverte de la conspiration : toutes  ses espérances écroulées ! Elle avait galopé dans des ruines en pensant à la nécessité d’une soumission au gouvernement consulaire. Aussi, sans le danger que couraient les quatre gentilshommes et qui fut le topique à l’aide duquel elle dompta sa fatigue et son désespoir, fût-elle tombée endormie. Elle avait presque tué sa jument pour venir se mettre entre la mort et ses cousins. En apercevant cette héroïque fille, pâle et les traits tirés, son voile d’un côté, sa cravache à la main, sur le seuil d’où son regard brûlant embrassa toute la scène et la pénétra, chacun comprit, au mouvement imperceptible qui remua la face aigre et trouble de Corentin, que les deux véritables adversaires étaient en présence. Un terrible duel allait commencer.

    X

    LAURENCE ET CORENTIN

    En voyant cette cassette aux mains de Corentin, la jeune comtesse leva sa cravache et sauta sur lui si vivement, elle lui appliqua sur les mains un si violent coup, que la cassette tomba par terre ; elle la saisit, la jeta dans le milieu de la braise et se plaça devant la cheminée dans une attitude menaçante, avant que les deux agents fussent revenus de leur surprise. Le mépris flamboyait dans les yeux de Laurence, son front pâle et ses lèvres dédaigneuses insultaient à ces hommes encore plus que le geste autocratique avec lequel elle avait traité Corentin en bête venimeuse. Le bonhomme d’Hauteserre se sentit chevalier, il eut la face rougie de tout son sang, et regretta de ne pas avoir une épée. Les serviteurs tressaillirent d’abord de joie. Cette vengeance tant appelée venait de foudroyer l’un de ces hommes. Mais leur bonheur fut refoulé dans le fond des âmes par une affreuse crainte : ils entendaient toujours les gendarmes allant et venant dans les greniers. L’espion, substantif énergique sous lequel se confondent toutes les nuances qui distinguent les gens de police, car le public n’a jamais voulu spécifier dans la langue les divers caractères de ceux qui se mêlent de cette apothicairerie nécessaire aux gouvernements, l’espion. Donc a ceci de magnifique et de curieux, qu’il ne se fâche jamais ; il a l’humilité chrétienne des prêtres, il a les yeux faits au mépris et l’oppose de son côté comme une barrière au peuple de niais qui ne le comprennent pas, il a le front d’airain pour les injures, il marche à son but comme un animal dont la carapace solide ne peut être entamée que par le canon ; mais aussi, comme l’animal, il est d’autant plus furieux quand il est atteint, qu’il a cru sa cuirasse impénétrable. Le coup de cravache sur les doigts fut pour Corentin, douleur à part, le coup de canon qui troue la carapace ; de  la part de cette sublime et noble fille, ce mouvement plein de dégoût l’humilia, non pas seulement aux regards de ce petit monde, mais encore à ses propres yeux. Peyrade, le Provençal, s’élança sur le foyer, il reçut un coup de pied de Laurence ; mais il lui prit le pied, le lui leva et la força, par pudeur, de se renverser sur la bergère où elle dormait naguère. Ce fut le burlesque au milieu de la terreur, contraste fréquent dans les choses humaines. Peyrade se roussit la main pour s’emparer de la cassette en feu ; mais il l’eut, il la posa par terre et s’assit dessus. Ces petits événements se passèrent avec rapidité, sans une parole. Corentin, remis de la douleur causée par le coup de cravache, maintint Mlle de Cinq-Cygne en lui prenant les mains.

    — Ne m’obligez pas, belle citoyenne, à employer la force contre vous, dit-il avec sa flétrissante courtoisie.

    L’action de Peyrade eut pour résultat d’éteindre le feu par une compression qui supprima l’air.

    — Gendarmes, à nous ! cria-t-il en gardant sa position bizarre.

    — Promettez-vous d’être sage ? dit insolemment Corentin à Laurence en ramassant son poignard et sans commettre la faute de l’en menacer.

    — Les secrets de cette cassette ne concernent pas le gouvernement, répondit-elle avec un mélange de mélancolie dans son air et dans son accent. Quand vous aurez lu les lettres qui y sont, vous aurez, malgré votre infamie, honte de les avoir lues ; mais avez-vous encore honte de quelque chose ? demanda-t-elle après une pause.

    Le curé jeta sur Laurence un regard comme pour lui dire : "Au nom de Dieu ! Calmez-vous."

    Peyrade se leva. Le fond de la cassette, en contact avec les charbons et presque entièrement brûlé, laissa sur le tapis une empreinte roussie. Le dessus de la cassette était déjà charbonné, les côtés cédèrent. Ce grotesque Scaevola, qui venait d’offrir au dieu de la Police, à la Peur, le fond de sa culotte abricot, ouvrit les deux côtés de la boîte comme s’il s’agissait d’un livre, et fit glisser sur le tapis de la table à jouer trois lettres et deux mèches de cheveux. Il allait sourire en regardant Corentin, quand il s’aperçut que les cheveux étaient de deux blancs différents. Corentin quitta Mlle de Cinq-Cygne pour venir lire la lettre d’où les cheveux étaient tombés. 

    Laurence aussi se leva, se mit auprès des deux espions et dit :

    — Oh ! lisez à haute voix, ce sera votre punition.

    Comme ils lisaient des yeux seulement, elle lut elle-même la lettre suivante.

    Chère Laurence,

    Nous avons connu votre belle conduite dans la triste journée de notre arrestation, mon mari et moi. Nous savons que vous aimez nos jumeaux chéris autant et tout aussi également que nous les aimons nous-mêmes ; aussi est-ce vous que nous chargeons d’un dépôt à la fois précieux et triste pour eux. M. l’exécuteur vient de nous couper les cheveux, car nous allons mourir dans quelques instants, et il nous a promis de vous faire tenir les deux seuls souvenirs de nous qu’il nous soit possible de donner à nos orphelins bien-aimés. Gardez-leur donc ces restes de nous, vous les leur donnerez en des temps meilleurs. Nous avons mis là un dernier baiser pour eux avec notre bénédiction. Notre dernière pensée sera d’abord pour nos fils, puis pour vous, enfin pour Dieu ! Aimez-les bien.

    BERTHE DE CINQ-CYGNE,

    JEAN DE SIMEUSE.

    Chacun eut les larmes aux yeux à la lecture de cette lettre.

    Laurence dit aux agents, d’une voix ferme, en leur jetant un regard pétrifiant :

    — Vous avez moins de pitié que M. l’exécuteur.

    Corentin mit tranquillement les cheveux dans la lettre, et la lettre de côté sur la table en y plaçant un panier plein de fiches pour qu’elle ne s’envolât point. Ce sang-froid au milieu de l’émotion générale était affreux. Peyrade dépliait les deux autres lettres.

    — Oh ! quant à celles-ci, reprit Laurence, elles sont à peu près pareilles. Vous avez entendu le testament, en voici l’accomplissement. Désormais mon cœur n’aura plus de secrets pour personne, voilà tout.

    1794, Andemach, avant le combat.

    Ma chère Laurence, je vous aime pour la vie et je veux que vous le sachiez bien ; mais, dans le cas où je viendrais à mourir,  apprenez que mon frère Paul-Marie vous aime autant que je vous aime. Ma seule consolation en mourant sera d’être certain que vous pourrez un jour faire de mon cher frère votre mari, sans me voir dépérir de jalousie comme cela certes arriverait si, vivants tous deux, vous me le préfériez. Après tout, cette préférence me semblerait bien naturelle, car peut-être vaut-il mieux que moi, etc.

    MARIE-PAUL.

    — Voilà l’autre, reprit-elle avec une charmante rougeur au front.

    Andernach, avant le combat.

    Ma bonne Laurence, j’ai quelque tristesse dans l’âme ; mais Marie-Paul a trop de gaieté dans le caractère pour ne pas vous plaire beaucoup plus que je ne vous plais. Il vous faudra quelque jour choisir entre nous, eh bien, quoique je vous aime avec une passion…

    — Vous correspondiez avec des émigrés, dit Peyrade en interrompant Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière pour vérifier si elles ne contenaient pas dans l’entre-deux des lignes une écriture en encre sympathique.

    — Oui, dit Laurence qui replia les précieuses lettres dont le papier avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez-vous ainsi mon domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques ?

    — Ah ! au fait, dit Peyrade. De quel droit ? Il faut vous le dire, belle aristocrate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre de la Justice et contresigné du ministre de l’intérieur. Tenez, citoyenne, les ministres ont pris cela sous leur bonnet…

    — Nous pourrions vous demander, lui dit Corentin à l’oreille, de quel droit vous logez chez vous les assassins du premier consul. Vous m’avez appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m’autoriserait à donner quelque jour un coup de main pour expédier MM. vos cousins, moi qui venais pour les sauver.

    Au seul mouvement des lèvres et au regard que Laurence jeta sur Corentin, le curé comprit ce que disait ce grand artiste inconnu, et fit à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Goulard. Peyrade frappait sur le dessus de la boîte de petits coups  pour savoir si elle ne serait pas composée de deux planches creuses.

    — Oh ! mon Dieu, dit-elle à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne la brisez pas, tenez.

    Elle prit une épingle, poussa la tête d’une figure, les deux planches chassées par un ressort se disjoignirent, et celle qui était creuse offrit les deux miniatures de MM. de Simeuse en uniforme de l’armée de Condé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne. Corentin, qui se trouvait face à face avec un adversaire digne de toute sa colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra secrètement avec lui.

    — Vous jetiez cela au feu, dit l’abbé Goujet à Laurence en lui montrant par un regard la lettre de la marquise et les cheveux.

    Pour toute réponse, la jeune fille haussa significativement les épaules. Le curé comprit qu’elle sacrifiait tout pour amuser les espions et gagner du temps, et il leva les yeux au ciel par un geste d’admiration.

    — Où donc a-t-on arrêté Gothard que j’entends pleurer ? lui dit-elle assez haut pour être entendue.

    — Je ne sais pas, répondit le curé.

    — Etait-il allé à la ferme ?

    — La ferme ! dit Peyrade à Corentin. Envoyons-y du monde.

    — Non, reprit Corentin, cette fille n’aurait pas confié le salut de ses cousins à un fermier. Elle nous amuse. Faites ce que je vous dis, afin qu’après avoir commis la faute de venir ici, nous en remportions au moins quelques éclaircissements.

    Corentin vint se mettre devant la cheminée, releva les longues basques pointues de son habit pour se chauffer, et prit l’air, le ton, les manières d’un homme qui se trouve en visite.

    — Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gens également. Monsieur le maire, vos services nous sont maintenant inutiles. La sévérité de nos ordres ne nous permet pas d’agir autrement que nous venons de le faire ; mais quand toutes les murailles, qui me semblent bien épaisses, seront examinées, nous partirons.

    Le maire salua la compagnie et sortit. Ni le curé ni Mlle Goujet ne bougèrent. Les gens étaient trop inquiets pour ne pas suivre le sort de leur jeune maîtresse. Mme d’Hauteserre qui, depuis l’arrivée de Laurence, l’étudiait avec la curiosité d’une mère au désespoir, se leva, la prit par le bras, l’emmena  dans un coin et lui dit à voix basse :

    — Les avez-vous vus ?

    — Comment aurais-je laissé vos enfants venir sous notre toit sans que vous le sachiez ? répondit Laurence.

    — Durieu, dit-elle, voyez s’il est possible de sauver ma pauvre Stella qui respire encore.

    — Elle a fait beaucoup de chemin, dit Corentin.

    — Quinze lieues en trois heures, répondit-elle au curé qui la contemplait avec stupéfaction. Je suis sortie à neuf heures et demie, et suis revenue à une heure bien passée.

    Elle regarda la pendule qui marquait deux heures et demie.

    — Ainsi, reprit Corentin, vous ne niez pas d’avoir fait une course de quinze lieues ?

    — Non, dit-elle. J’avoue que mes cousins et MM. de Simeuse, dans leur parfaite innocence, comptaient demander à ne pas être exceptés de l’amnistie, et revenaient à Cinq-Cygne. Aussi, quand j’ai pu croire que le sieur Malin voulait les envelopper dans quelque trahison, suis-je allée les prévenir de retourner en Allemagne où ils seront avant que le télégraphe de Troyes ne les ait signalés à la frontière. Si j’ai commis un crime, on m’en punira.

    Cette réponse, profondément méditée par Laurence, et si probable dans toutes ses parties, ébranla les convictions de Corentin, que la jeune comtesse observait du coin de l’œil. Dans cet instant si décisif, et quand toutes les âmes étaient en quelque sorte suspendues à ces deux visages, que tous les regards allaient de Corentin à Laurence et de Laurence à Corentin, le bruit d’un cheval au galop venant de la forêt retentit sur le chemin, et de la grille sur le pavé de la pelouse. Une affreuse anxiété se peignit sur tous les visages.

    Peyrade entra l’œil brillant de joie, il vint avec empressement à son collègue et lui dit assez haut pour que la comtesse l’entendît :

    — Nous tenons Michu.

    Laurence, à qui l’angoisse, la fatigue et la tension de toutes ses facultés intellectuelles donnaient une couleur rose aux joues, reprit sa pâleur et tomba presque évanouie, foudroyée, sur un fauteuil. La Durieu, Mlle Goujet et Mme d’Hauteserre s’élancèrent auprès d’elle, car elle étouffait ; elle indiqua par un geste de couper les brandebourgs de son amazone.

    — Elle a donné dedans, ils vont sur Paris, dit Corentin à Peyrade, changeons les ordres. 

    Ils sortirent en laissant un gendarme à la porte du salon. L’adresse infernale de ces deux hommes venait de remporter un horrible avantage dans ce duel en prenant Laurence au piège d’une de leurs ruses habituelles.

    A six heures du matin, au petit jour, les deux agents revinrent. Après avoir exploré le chemin creux, ils s’étaient assurés que les chevaux y avaient passé pour aller dans la forêt. Ils attendaient les rapports du capitaine de gendarmerie chargé d’éclairer le pays. Tout en laissant le château cerné sous la surveillance d’un brigadier, ils allèrent pour déjeuner chez un cabaretier de Cinq-Cygne, mais toutefois après avoir donné l’ordre de mettre en liberté Gothard qui n’avait cessé de répondre à toutes les questions par des torrents de pleurs, et Catherine qui restait dans sa silencieuse immobilité. Catherine et Gothard vinrent au salon, et baisèrent les mains de Laurence qui gisait étendue dans la bergère. Durieu vint annoncer que Stella ne mourrait pas ; mais elle exigeait bien des soins.

    Le maire, inquiet et curieux, rencontra Peyrade et Corentin dans le village. Il ne voulut pas souffrir que des employés supérieurs déjeunassent dans un méchant cabaret, il les emmena chez lui. L’abbaye était à un quart de lieue. Tout en cheminant, Peyrade remarqua que le brigadier d’Arcis n’avait fait parvenir aucune nouvelle de Michu, ni de Violette.

    — Nous avons affaire à des gens de qualité, dit Corentin, ils sont plus forts que nous. Le prêtre y est sans doute pour quelque chose.

    Au moment où Mme Goulard faisait entrer les deux employés dans une vaste salle à manger, sans feu, le lieutenant de gendarmerie arriva, l’air assez effaré.

    — Nous avons rencontré le cheval du brigadier d’Arcis dans la forêt, sans son maître, dit-il à Peyrade.

    — Lieutenant, s’écria Corentin, courez au pavillon de Michu, sachez ce qui s’y passe ! On aura tué le brigadier.

    Cette nouvelle nuisit au déjeuner du maire. Les Parisiens avalèrent tout avec une rapidité de chasseurs mangeant à une halte, et revinrent au château dans leur cabriolet d’osier attelé du cheval de poste, pour pouvoir se porter rapidement sur tous les points où leur présence serait nécessaire. Quand ces deux hommes reparurent dans ce salon, où ils avaient jeté le trouble, l’effroi, la douleur et les plus cruelles anxiétés, ils y trouvèrent Laurence en robe  de chambre, le gentilhomme et sa femme, l’abbé Goujet et sa sœur groupés autour du feu, tranquilles en apparence.

    — Si l’on tenait Michu, s’était dit Laurence, on l’aurait amené. J’ai le chagrin de n’avoir pas été maîtresse de moi-même, d’avoir jeté quelque clarté dans les soupçons de ces infâmes ; mais tout peut se réparer.

    — Serons-nous longtemps vos prisonniers ? demanda-t-elle aux deux agents d’un air railleur et dégagé.

    — Comment peut-elle savoir quelque chose de notre inquiétude sur Michu ? Personne du dehors n’est entré dans le château, elle nous gouaille, se dirent les deux espions par un regard.

    — Nous ne vous importunerons pas longtemps encore, répondit Corentin ; dans trois heures d’ici nous vous offrirons nos regrets d’avoir troublé votre solitude.

    Personne ne répondit. Ce silence du mépris redoubla la rage intérieure de Corentin, sur le compte de qui Laurence et le curé, les deux intelligences de ce petit monde, s’étaient édifiés. Gothard et Catherine mirent le couvert auprès du feu pour le déjeuner, auquel prirent part le curé et sa sœur. Les maîtres ni les domestiques ne firent aucune attention aux deux espions qui se promenaient dans le jardin, dans la cour, sur le chemin, et qui revenaient de temps en temps au salon.

    A deux heures et demie, le lieutenant revint.

    — J’ai trouvé le brigadier, dit-il à Corentin, étendu dans le chemin qui mène du pavillon dit de Cinq-Cygne à la ferme de Bellache, sans aucune blessure autre qu’une horrible contusion à la tête, et vraisemblablement produite par sa chute. Il a été, dit-il, enlevé de dessus son cheval si rapidement, et jeté si violemment en arrière, qu’il ne peut expliquer de quelle manière cela s’est fait ; ses pieds ont quitté les étriers, sans cela il était mort, son cheval effrayé l’aurait traîné à travers champs nous l’avons confié à Michu et à Violette…

    — Comment ! Michu se trouve à son pavillon ? dit Corentin qui regarda Laurence.

    La comtesse souriait d’un œil fin, en femme qui prenait sa revanche.

    — Je viens de le voir en train d’achever avec Violette un marché qu’ils ont commencé hier au soir, reprit le lieutenant. Violette et Michu m’ont paru gris ; mais il n’y a pas de quoi s’en étonner, ils ont bu pendant toute la nuit, et ne sont pas encore d’accord. 

    — Violette vous l’a dit ? s’écria Corentin.

    — Oui, dit le lieutenant.

    — Ah ! il faudrait tout faire soi-même, s’écria Peyrade en regardant Corentin qui se défiait tout autant que Peyrade de l’intelligence du lieutenant.

    Le jeune homme répondit au vieillard par un signe de tête.

    — A quelle heure êtes-vous arrivé au pavillon de Michu ? dit Corentin en remarquant que Mlle de Cinq-Cygne avait regardé l’horloge sur la cheminée.

    — A deux heures environ, dit le lieutenant.

    Laurence couvrit d’un même regard M. et Mme d’Hauteserre, l’abbé Goujet et sa sœur qui se crurent sous un manteau d’azur ; la joie du triomphe pétillait dans ses yeux, elle rougit, et des larmes roulèrent entre ses paupières. Forte contre les plus grands malheurs, cette jeune fille ne pouvait pleurer que de plaisir. En ce moment elle fut sublime, surtout pour le curé qui, presque chagrin de la virilité du caractère de Laurence, y aperçut alors l’excessive tendresse de la femme ; mais cette sensibilité gisait, chez elle, comme un trésor caché à une profondeur infinie sous un bloc de granit. En ce moment un gendarme vint demander s’il fallait laisser entrer le fils de Michu qui venait de chez son père pour parler aux messieurs de Paris. Corentin répondit par un signe affirmatif. François Michu, ce rusé petit chien qui chassait de race, était dans la cour où Gothard, mis en liberté, put causer avec lui pendant un instant sous les yeux du gendarme. Le petit Michu s’acquitta d’une commission en glissant quelque chose dans la main de Gothard sans que le gendarme s’en aperçût. Gothard se coula derrière François et arriva jusqu’à Mlle de Cinq-Cygne pour lui remettre innocemment son alliance entière qu’elle baisa bien ardemment, car elle comprit que Michu lui disait, en la lui envoyant ainsi, que les quatre gentilshommes étaient en sûreté.

    — M’n p’a (mon papa) fait demander où faut mettre el brigadiais qui ne va point ben du tout.

    — De quoi se plaint-il ? dit Peyrade.

    — Eu d’la tâte, il s’a fiché par tare ben drument tout de même. Pour un gindarme, qui savions montar à chevalle, c’est du guignon, mais il aura buté ! Il a un trou, oh ! gros comme cul’ poing darrière la tâte. Paraît qu’il a évu la chance ed  timber sur un méchant caillou, pauvre homme ! Il a beau ette gindarme, i souffe tout de même, qué çà fû pitié.

    Le capitaine de gendarmerie de Troyes entra dans la cour, mit pied à terre, fit signe à Corentin qui, en le reconnaissant, se précipita vers la croisée et l’ouvrit pour ne pas perdre de temps.

    — Qu’y a-t-il ?

    — Nous avons été ramenés comme des Hollandais. On a trouvé cinq chevaux morts de fatigue, le poil hérissé de sueur, au beau milieu de la grande avenue de la forêt, je les fais garder pour savoir d’où ils viennent et qui les a fournis. La forêt est cernée, ceux qui s’y trouvent n’en pourront pas sortir.

    — A quelle heure croyez-vous que ces cavaliers-là soient entrés dans la forêt ?

    — A midi et demi.

    — Que pas un lièvre ne sorte de cette forêt sans qu’on le voie, lui dit Corentin à l’oreille. Je vous laisse ici Peyrade, et vais voir le pauvre brigadier. — Reste chez le maire, je t’enverrai un homme adroit pour te relever, dit-il à l’oreille du Provençal. Il faudra nous servir des gens du pays, examines-y toutes les figures. Il se tourna vers la compagnie et dit - Au revoir ! d’un ton effrayant.

    Personne ne salua les agents qui sortirent.

    — Que dira Fouché d’une visite domiciliaire sans résultat ? s’écria Peyrade quand il aida Corentin à monter dans le cabriolet d’osier.

    — Oh ! tout n’est pas fini, répondit Corentin à l’oreille de Peyrade, les gentilshommes doivent être dans la forêt. Il montra Laurence, qui les regardait à travers les petits carreaux des grandes fenêtres du salon :

    — J’en ai fait crever une qui la valait bien, et qui m’avait par trop échauffé la bile. Si elle retombe sous ma coupe, je lui paierai son coup de cravache.

    — L’autre était une fille, dit Peyrade, et celle-là se trouve dans une position…

    — Est-ce que je distingue ? Tout est poisson dans la mer ! dit Corentin en faisant signe au gendarme qui le menait de fouetter le cheval de poste.

    Dix minutes après, le château de Cinq-Cygne était entièrement et complètement évacué.

    — Comment s’est-on défait du brigadier ? dit Laurence à François Michu qu’elle avait fait asseoir et à qui elle donnait à manger. 

    — Mon père et ma mère m’ont dit qu’il s’agissait de vie et de mort, que personne ne devait entrer chez nous. Donc, j’ai entendu, au mouvement des chevaux dans la forêt, que j’avais affaire à des chiens de gendarmes, et j’ai voulu les empêcher d’entrer chez nous.

    J’ai pris de grosses cordes que nous avons dans notre grenier, je les ai attachées à l’un des arbres qui se trouvent au débouché de chaque chemin. Pour lors, j’ai tiré la corde à la hauteur de la poitrine d’un cavalier, et je l’ai serrée autour de l’arbre d’en face, dans le chemin où j’ai entendu le galop d’un cheval. Le chemin se trouvait barré. L’affaire n’a pas manqué. Il n’y avait plus de lune, mon brigadier s’est fiché par terre, mais il ne s’est pas tué. Que voulez-vous ? Ça a la vie dure, les gendarmes ! Enfin, on fait ce qu’on peut.

    — Tu nous as sauvés ! dit Laurence en embrassant François Michu qu’elle reconduisit jusqu’à la grille. Là, ne voyant personne, elle lui dit dans l’oreille : — Ont-ils des vivres ?

    — Je viens de leur porter un pain de douze livres et quatre bouteilles de vin. On se tiendra coi pendant six jours.

    En revenant au salon, la jeune fille se vit l’objet des muettes interrogations de M. et Mme d’Hauteserre, de Mlle et de l’abbé Goujet, qui la regardaient avec autant d’admiration que d’anxiété.

    — Mais vous les avez donc revus ? s’écria Mme d’Hauteserre.

    La comtesse se mit un doigt sur les lèvres en souriant, et monta chez elle pour se coucher ; car, une fois le triomphe obtenu, ses fatigues l’écrasèrent.

    XI

    REVANCHE DE LA POLICE

    Le chemin le plus court pour aller de Cinq-Cygne au pavillon de Michu était celui qui menait de ce village à la ferme de Bellache, et qui aboutissait au rond-point où les espions avaient apparu la veille à Michu. Aussi le gendarme qui conduisait Corentin suivit-il cette route que le brigadier d’Arcis avait prise. Tout en allant, l’agent cherchait les moyens par lesquels un brigadier avait pu être désarçonné. Il se gourmandait de n’avoir envoyé qu’un seul homme sur un point si important, et il tirait de cette faute un axiome pour un Code de police qu’il faisait à son usage. "Si l’on s’est débarrassé du gendarme, pensait-il, on se sera défait aussi de Violette. Les cinq chevaux morts ont évidemment ramené des environs de Paris dans la forêt les quatre conspirateurs et Michu." 

    — Michu a-t-il un cheval ? dit-il au gendarme qui était de la brigade d’Arcis.

    — Ah ! et un fameux bidet, répondit le gendarme, un cheval de chasse qui vient des écuries du ci-devant marquis de Simeuse. Quoiqu’il ait bien quinze ans, il n’en est que meilleur, Michu lui fait faire vingt lieues, l’animal a le poil sec comme mon chapeau. Oh ! Il en a bien soin, il en a refusé de l’argent.

    — Comment est son cheval ?

    — Une robe brune tirant sur le noir, des taches blanches au-dessus des sabots, maigre, tout nerfs, comme un cheval arabe.

    — Tu as vu des chevaux arabes ?

    — Je suis revenu d’Égypte il y a un an, et j’ai monté des chevaux de mamelouk. On a onze ans de service dans la cavalerie, je suis allé sur le Rhin avec le général Steingel, de là en Italie, et j’ai suivi le premier consul en Égypte. Aussi vais-je passer brigadier.

    — Quand je serai au pavillon de Michu, va donc à l’écurie, et si tu vis depuis onze ans avec les chevaux, tu dois savoir reconnaître quand un cheval a couru.

    — Tenez, c’est là que notre brigadier a été jeté par terre, dit le gendarme en montrant l’endroit où le chemin débouchait au rond-point.

    — Tu diras au capitaine de venir me prendre à ce pavillon, nous nous en irons ensemble à Troyes.

    Corentin mit pied à terre et resta pendant quelques instants à observer le terrain. Il examina les deux ormes qui se trouvaient en face, l’un adossé au mur du parc, l’autre sur le talus du rond-point que coupait le chemin vicinal ; puis il vit, ce que personne n’avait su voir, un bouton d’uniforme dans la poussière du chemin, et il le ramassa. En entrant dans le pavillon, il aperçut Violette et Michu attablés dans la cuisine et disputant toujours. Violette se leva, salua Corentin, et lui offrit à boire.

    — Merci, je voudrais voir le brigadier, dit le jeune homme qui d’un regard devina que Violette était gris depuis plus de douze heures.

    — Ma femme le garde en haut, dit Michu.

    — Eh bien, brigadier, comment allez-vous ? dit Corentin qui s’élança dans l’escalier et qui trouva le gendarme, la tête enveloppée d’une compresse, et couché sur le lit de Mme Michu.

    Le chapeau, le sabre et le fourniment étaient sur une chaise.  Marthe, fidèle aux sentiments de la femme et ne sachant pas d’ailleurs la prouesse de son fils, gardait le brigadier en compagnie de sa mère.

    — On attend M. Varlet, le médecin d’Arcis, dit Mme Michu, Gaucher est allé le chercher.

    — Laissez-nous pendant un moment, dit Corentin assez surpris de ce spectacle où éclatait l’innocence des deux femmes. — Comment avez-vous été atteint ? demanda-t-il en regardant l’uniforme.

    — A la poitrine, répondit le brigadier.

    — Voyons votre buffleterie, demanda Corentin.

    Sur la bande jaune bordée de lisérés blancs, qu’une loi récente avait donnée à la gendarmerie dite nationale, en stipulant les moindres détails de son uniforme, se trouvait une plaque assez semblable à la plaque actuelle des gardes champêtres, et où la loi avait enjoint de graver ces singuliers mots : Respect aux personnes et aux propriétés ! La corde avait porté nécessairement sur la buffleterie et l’avait vigoureusement mâchurée. Corentin prit l’habit et regarda l’endroit où manquait le bouton trouvé sur le chemin.

    — A quelle heure vous a-t-on ramassé ? demanda Corentin.

    — Mais au petit jour.

    — Vous a-t-on monté sur-le-champ ici ? dit Corentin en remarquant l’état du lit qui n’était pas défait.

    — Oui.

    — Qui vous y a monté ?

    — Les femmes et le petit Michu qui m’a trouvé sans connaissance.

    — Bon ! Ils ne se sont pas couchés, se dit Corentin. Le brigadier n’a été atteint ni par un coup de feu, ni par un coup de bâton, car son adversaire, pour le frapper, aurait dû se mettre à sa hauteur, et se fût trouvé à cheval ; il n’a donc pu être désarmé que par un obstacle opposé à son passage. Une pièce de bois ? Pas possible. Une chaîne de fer ? Elle aurait laissé des marques. — Qu’avez-vous senti ? dit-il tout haut au brigadier en venant l’examiner.

    — J’ai été renversé si brusquement…

    — Vous avez la peau écorchée sous le menton.

    — Il me semble, répondit le brigadier, que j’ai eu la figure labourée par une corde… 

    — J’y suis, dit Corentin. On a tendu d’un arbre à l’autre une corde pour vous barrer le passage…

    — Ça se pourrait bien, dit le brigadier.

    Corentin descendit et entra dans la salle.

    — Eh bien, vieux coquin, finissons-en, disait Michu en parlant à Violette et regardant l’espion. Cent vingt mille francs du tout, et vous êtes le maître de mes terres. Je me ferai rentier.

    — Je n’en ai, comme il n’y a qu’un Dieu, que soixante mille.

    — Mais puisque je vous offre du terme pour le reste Nous voilà pourtant depuis hier sans pouvoir finir ce marché-là… Des terres de première qualité.

    — Les terres sont bonnes, répondit Violette.

    — Du vin ! ma femme, s’écria Michu.

    Marthe. Voilà la quatorzième bouteille depuis hier neuf heures…

    — Vous êtes là depuis neuf heures ce matin ? dit Corentin à Violette.

    — Non, faites excuse. Depuis hier au soir, je n’ai pas quitté la place, et je n’ai rien gagné : plus il me fait boire, plus il me surfait ses biens.

    — Dans les marchés, qui hausse le coude fait hausser le prix, dit Corentin.

    Une douzaine de bouteilles vides, rangées au bout de la table, attestaient le dire de la vieille. En ce moment, le gendarme fit signe du dehors à Corentin et lui dit à l’oreille, sur le pas de la porte :

    — Il n’y a point de cheval à l’écurie.

    — Vous avez envoyé votre petit sur votre cheval à la ville, dit Corentin en rentrant, il ne peut tarder à revenir.

    — Non, monsieur, dit Marthe, il est à pied.

    — Eh bien, qu’avez-vous fait de votre cheval ?

    — Je l’ai prêté, répondit Michu d’un ton sec.

    — Venez ici, bon apôtre, fit Corentin en parlant au régisseur, j’ai deux mots à vous glisser dans le tuyau de l’oreille.

    Corentin et Michu sortirent.

    — La carabine que vous chargiez hier à quatre heures devait vous servir à tuer le conseiller d’État : Grévin, le notaire, vous a vu ; mais on ne peut pas vous pincer là-dessus : — il y a eu beaucoup d’intention, et peu de témoins. Vous avez, je ne sais comment, endormi Violette, et vous, votre femme, votre petit gars, vous avez  passé la nuit dehors pour avertir Mlle de Cinq-Cygne de notre arrivée et faire sauver ses cousins que vous avez amenés ici, je ne sais pas encore où. Votre fils ou votre femme ont jeté le brigadier par terre assez spirituellement. Enfin vous nous avez battus. Vous êtes un fameux luron. Mais tout n’est pas dit, nous n’aurons pas le dernier. Voulez-vous transiger ? vos maîtres y gagneront.

    — Venez par ici, nous causerons sans pouvoir être entendus, dit Michu en emmenant l’espion dans le parc jusqu’à l’étang.

    Quand Corentin vit la pièce d’eau, il regarda fixement Michu, qui comptait sans doute sur sa force pour jeter cet homme dans sept pieds de vase sous trois pieds d’eau. Michu répondit par un regard non moins fixe. Ce fut absolument comme si un boa flasque et froid eût défié un de ces roux et fauves jaguars du Brésil.

    — Je n’ai pas soif, répondit le muscadin qui resta sur le bord de la prairie et mit la main dans sa poche de côté pour y prendre son petit poignard.

    — Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit Michu froidement.

    — Tenez-vous sage, mon cher, la Justice aura l’œil sur vous.

    — Si elle n’y voit pas plus clair que vous il y a du danger pour tout le monde, dit le régisseur.

    — Vous refusez ? dit Corentin d’un ton expressif.

    — J’aimerais mieux avoir cent fois le cou coupé, si l’on pouvait couper cent fois le cou à un homme, que de me trouver d’intelligence avec un drôle tel que toi.

    Corentin remonta vivement en voiture après avoir toisé Michu, le pavillon et Couraut qui aboyait après lui. Il donna quelques ordres en passant à Troyes, et revint à Paris. Toutes les brigades de gendarmerie eurent une consigne et des instructions secrètes.

    Pendant les mois de décembre, janvier et février, les recherches furent actives et incessantes dans les moindres villages. On écouta dans tous les cabarets. Corentin apprit trois choses importantes : un cheval semblable à celui de Michu fut trouvé mort dans les environs de Lagny. Les cinq chevaux enterrés dans la forêt de Nodesme avaient été vendus cinq cents francs chacun, par des fermiers et des meuniers, à un homme qui, d’après le signalement, devait être Michu. Quand la loi sur les receleurs et les complices de Georges fut rendue, Corentin restreignit sa surveillance à la forêt de Nodesme. Puis quand Moreau, les royalistes et Pichegru  furent arrêtés, on ne vit plus de figures étrangères dans le pays. Michu perdit alors sa place, le notaire d’Arcis lui apporta la lettre par laquelle le conseiller d’État, devenu sénateur, priait Grévin de recevoir les comptes du régisseur, et de le congédier. En trois jours, Michu se fit donner un quitus en bonne forme, et devint libre. Au grand étonnement du pays, il alla vivre à Cinq-Cygne où Laurence le prit pour fermier de toutes les réserves du château. Le jour de son installation coïncida fatalement avec l’exécution du duc d’Enghien. On apprit dans presque toute la France à la fois l’arrestation, le jugement, la condamnation et la mort du prince, terribles représailles qui précédèrent le procès de Polignac, Rivière et Moreau.

    En attendant que la ferme destinée à Michu fût construite, le faux Judas se logea dans les communs, au-dessus des écuries, du côté de la fameuse brèche. Michu se procura deux chevaux, un pour lui et un pour son fils, car tous deux se joignirent à Gothard pour accompagner Mlle de Cinq-Cygne dans toutes ses promenades qui avaient pour but, comme on le pense, de nourrir les quatre gentilshommes et de veiller à ce qu’ils ne manquassent de rien. François et Gothard, aidés par Couraut et par les chiens de la comtesse, éclairaient les alentours de la cachette, et s’assuraient qu’il n’y avait personne aux environs. Laurence et Michu apportaient les vivres que Marthe, sa mère et Catherine apprêtaient à l’insu des gens afin de concentrer le secret, car aucun d’eux ne mettait en doute qu’il y eût des espions dans le village. Aussi, par prudence, cette expédition n’eut-elle jamais lieu que deux fois par semaine et toujours à des heures différentes, tantôt le jour et tantôt la nuit. Ces précautions durèrent autant que le procès Rivière, Polignac et Moreau. Quand le sénatus-consulte qui appelait à l’Empire la famille Bonaparte et nommait Napoléon empereur fut soumis à l’acceptation du peuple français, M. d’Hauteserre signa sur le registre que vint lui présenter Goulard. Enfin on apprit que le pape viendrait sacrer Napoléon. Mlle de Cinq-Cygne ne s’opposa plus dès lors à ce qu’une demande fût adressée par les deux  jeunes d’Hauteserre et par ses cousins pour être rayés de la liste des émigrés et reprendre leurs droits de citoyen. Le bonhomme courut aussitôt à Paris et y alla voir le ci-devant marquis de Chargebœuf qui connaissait M. de Talleyrand. Ce ministre, alors en faveur, fit parvenir la pétition à Joséphine, et Joséphine la remit à son mari qu’on nommait Empereur, Majesté, Sire, avant de connaître le résultat du scrutin populaire. M. de Chargebœuf, M. d’Hauteserre et l’abbé Goujet, qui vint aussi à Paris, obtinrent une audience de Talleyrand, et ce ministre leur promit son appui. Déjà Napoléon avait fait grâce aux principaux acteurs de la grande conspiration royaliste dirigée contre lui ; mais, quoique les quatre gentilshommes ne fussent que soupçonnés, au sortir d’une séance du Conseil d’État, l’empereur appela dans son cabinet le sénateur Malin, Fouché, Talleyrand, Cambacérès, Lebrun, et Dubois, le préfet de police.

    — Messieurs, dit le futur empereur qui conservait encore son costume de premier consul, nous avons reçu des sieurs de Simeuse et d’Hauteserre, officiers de l’armée du prince de Condé, une demande d’être autorisés à rentrer en France.

    — Ils y sont, dit Fouché.

    — Comme mille autres que je rencontre dans Paris, répondit Talleyrand.

    — Je crois, répondit Malin, que vous n’avez point rencontré ceux-ci, car ils sont cachés dans la forêt de Nodesme, et s’y croient chez eux.

    Il se garda bien de dire au premier consul et à Fouché les paroles auxquelles il avait dû la vie ; mais, en s’appuyant des rapports faits par Corentin, il convainquit le Conseil de la participation des quatre gentilshommes au complot de MM. de Rivière et de Polignac, en leur donnant Michu pour complice. Le préfet de police confirma les assertions du sénateur.

    Mais comment ce régisseur aurait-il su que la conspiration était découverte, au moment où l’Empereur, son conseil et moi, nous étions les seuls qui eussent ce secret ? demanda le préfet de police.

    Personne ne fit attention à la remarque de Dubois.

    — S’ils sont cachés dans une forêt et que vous ne les ayez pas trouvés depuis sept mois, dit l’Empereur à Fouché, ils ont bien expié leurs torts. 

    — Il suffit, dit Malin effrayé de la perspicacité du préfet de police, que ce soient mes ennemis pour que j’imite la conduite de Votre Majesté ; je demande donc leur radiation et me constitue leur avocat auprès d’elle.

    — Ils seront moins dangereux pour nous, réintégrés qu’émigrés, car ils auront prêté serment aux constitutions de l’Empire et aux lois, dit Fouché qui regarda fixement Malin.

    — En quoi menacent-ils M. le sénateur ? dit Napoléon.

    Talleyrand s’entretint pendant quelque temps à voix basse avec l’Empereur. La radiation et la réintégration de MM. de Simeuse et d’Hauteserre parut alors accordée.

    — Sire, dit Fouché, vous pourrez encore entendre parler de ces gens-là.

    Talleyrand, sur les sollicitations du duc de Grandlieu, venait de donner, au nom de ces messieurs, leur foi de gentilhomme, mot qui exerçait des séductions sur Napoléon, qu’ils n’entreprendraient rien contre l’Empereur, et faisaient leur soumission sans arrière-pensée.

    — MM. d’Hauteserre et de Simeuse ne veulent plus porter les armes contre la France après les derniers événements. Ils ont peu de sympathie pour le gouvernement impérial, et sont de ces gens que Votre Majesté devra conquérir ; mais ils se contenteront de vivre sur le sol français en obéissant aux lois, dit le ministre.

    Puis il mit sous les yeux de l’Empereur une lettre qu’il avait reçue, et où ces sentiments étaient exprimés.

    — Ce qui est si franc doit être sincère, dit l’Empereur en regardant Lebrun et Cambacérès. Avez-vous encore des objections ? demanda-t-il à Fouché.

    — Dans l’intérêt de Votre Majesté, répondit le futur ministre de la Police générale, je demande à être chargé de transmettre à ces messieurs leur radiation quand elle sera définitivement accordée, dit-il à haute voix.

    — Soit, dit Napoléon en trouvant une expression soucieuse dans le visage de Fouché.

    Ce petit conseil fut levé sans que cette affaire parût terminée ; mais il eut pour résultat de mettre dans la mémoire de Napoléon une note douteuse sur les quatre gentilshommes. M. d’Hauteserre, qui croyait au succès, avait écrit une lettre où il annonçait cette bonne nouvelle. Les habitants de Cinq-Cygne ne furent donc  pas étonnés de voir, quelques jours après, Goulard qui vint dire à Mme d’Hauteserre et à Laurence qu’elles eussent à envoyer les quatre gentilshommes à Troyes, où le préfet leur remettrait l’arrêté qui les réintégrait dans tous leurs droits après leur prestation de serment et leur adhésion aux lois de l’Empire. Laurence répondit au maire qu’elle ferait avertir ses cousins et MM. d’Hauteserre.

    — Ils ne sont donc pas ici ? dit Goulard.

    Mme d’Hauteserre regardait avec anxiété la jeune fille, qui sortit en laissant le maire pour aller consulter Michu. Michu ne vit aucun inconvénient à délivrer immédiatement les émigrés. Laurence, Michu, son fils et Gothard partirent donc à cheval pour la forêt en emmenant un cheval de plus, car la comtesse devait accompagner les quatre gentilshommes à Troyes et revenir avec eux. Tous les gens qui apprirent cette bonne nouvelle s’attroupèrent sur la pelouse pour voir partir la joyeuse cavalcade. Les quatre jeunes gens sortirent de leur cachette, montèrent à cheval sans être vus et prirent la route de Troyes, accompagnés de Mlle de Cinq-Cygne. Michu, aidé par son fils et Gothard, referma l’entrée de la cave et tous trois revinrent à pied. En route, Michu se souvint d’avoir laissé dans le caveau les couverts et le gobelet d’argent qui servaient à ses maîtres, il y retourna seul. En arrivant sur le bord de la mare, il entendit des voix dans la cave et alla directement vers l’entrée à travers les broussailles.

    — Vous venez sans doute chercher votre argenterie ? lui dit Peyrade en souriant et lui montrant son gros nez rouge dans le feuillage.

    Sans savoir pourquoi, car enfin les jeunes gens étaient sauvés, Michu sentit à toutes ses articulations une douleur, tant fut vive chez lui cette espèce d’appréhension vague, indéfinissable, que cause un malheur à venir ; néanmoins il s’avança et trouva Corentin sur l’escalier, un rat de cave à la main.

    — Nous ne sommes pas méchants, dit-il à Michu, nous aurions pu pincer vos ci-devant depuis une semaine mais nous les savions radiés… Vous êtes un rude gaillard ! Et vous nous avez donné trop de mal pour que nous ne satisfassions pas au moins notre curiosité.

    — Je donnerais bien quelque chose, s’écria Michu, pour savoir comment et par qui nous avons été vendus… 

    — Si cela vous intrigue beaucoup, mon petit, dit en souriant Peyrade, regardez les fers de vos chevaux, et vous verrez que vous vous êtes trahis vous-mêmes.

    — Sans rancune, dit Corentin en faisant signe au capitaine de gendarmerie de venir avec les chevaux.

    — Ce misérable ouvrier parisien qui ferrait si bien les chevaux à l’anglaise et qui a quitté Cinq-Cygne était un des leurs ! s’écria Michu. Il leur a suffi de faire reconnaître et suivre sur le terrain, quand il a fait humide, par un des leurs déguisé en fagoteur, en braconnier, les pas de nos chevaux ferrés avec quelques crampons. Nous sommes quittes.

    Michu se consola bientôt en pensant que la découverte de cette cachette était maintenant sans danger, puisque les gentilshommes redevenaient français, et avaient recouvré leur liberté. Cependant, il avait raison dans tous ses pressentiments. La Police et les jésuites ont la vertu de ne jamais abandonner ni leurs ennemis ni leurs amis.

    XII

    UN DOUBLE ET MEME AMOUR

    Le bonhomme d’Hauteserre revint de Paris, et fut assez étonné de ne pas avoir été le premier à donner la bonne nouvelle. Durieu préparait le plus succulent des dîners. Les gens s’habillaient, et l’on attendait avec impatience les proscrits, qui, vers quatre heures, arrivèrent à la fois joyeux et humiliés, car ils étaient pour deux ans sous la surveillance de la haute police, obligés de se présenter tous les mois à la préfecture, et tenus de demeurer pendant ces deux années dans la commune de Cinq-Cygne."- Je vous enverrai à signer le registre, leur avait dit le préfet. Puis, dans quelques mois, vous demanderez la suppression de ces conditions, imposées d’ailleurs à tous les complices de Pichegru. J’appuierai votre demande." Ces restrictions assez méritées attristèrent un peu les jeunes gens. Laurence se mit à rire.

    — L’empereur des Français, dit-elle, est un homme assez mal élevé, qui n’a pas encore l’habitude de faire grâce.

    Les gentilshommes trouvèrent à la grille tous les habitants du château, et sur le chemin une bonne partie des gens du village, venus pour voir ces jeunes gens que leurs aventures avaient rendus fameux dans le département. Mme d’Hauteserre tint ses fils longtemps embrassés et montra un visage couvert de larmes ; elle ne put rien dire, et resta saisie mais heureuse pendant une partie de la soirée. Dès que les jumeaux de Simeuse se montrèrent et descendi  rent de cheval, il y eut un cri général de surprise, causé par leur étonnante ressemblance : même regard, même voix, mêmes façons. L’un et l’autre, ils firent exactement le même geste en se levant sur leur selle, en passant la jambe au-dessus de la croupe du cheval pour le quitter, et en jetant les guides par un mouvement pareil. Leur mise, absolument la même, aidait encore à les prendre pour de véritables Ménechmes. Ils portaient des bottes à la Suwaroff façonnées au cou-de-pied, des pantalons collants en peau blanche, des vestes de chasse vertes à boutons de métal, des cravates noires et des gants de daim. Ces deux jeunes gens, alors âgés de trente et un ans, étaient, selon une expression de ce temps, de charmants cavaliers. De taille moyenne mais bien prise, ils avaient les yeux vifs, ornés de longs cils et nageant dans un fluide comme ceux des enfants, des cheveux noirs, de beaux fronts et un teint d’une blancheur olivâtre. Leur parler, doux comme celui des femmes, tombait gracieusement de leurs belles lèvres rouges. Leurs manières, plus élégantes et plus polies que celles des gentilshommes de province, annonçaient que la connaissance des hommes et des choses leur avait donné cette seconde éducation, plus précieuse encore que la première, et qui rend les hommes accomplis. Grâce à Michu, l’argent ne leur ayant pas manqué durant leur émigration, ils avaient pu voyager et furent bien accueillis dans les cours étrangères. Le vieux gentilhomme et l’abbé leur trouvèrent un peu de hauteur ; mais, dans leur situation, peut-être était-ce l’effet d’un beau caractère. Ils possédaient les éminentes petites choses d’une éducation soignée, et déployaient une adresse supérieure à tous les exercices du corps. La seule dissemblance qui pût les faire remarquer existait dans les idées. Le cadet charmait autant par sa gaieté que l’aîné par sa mélancolie ; mais ce contraste, purement moral, ne pouvait s’apercevoir qu’après une longue intimité.

    — Ah ! ma fille, dit Michu à l’oreille de Marthe, comment ne pas se dévouer à ces deux garçons-là ?

    Marthe, qui admirait et comme femme et comme mère les jumeaux, fit un joli signe de tête à son mari, en lui serrant la main. Les gens eurent la permission d’embrasser leurs nouveaux maîtres.

    Pendant les sept mois de réclusion à laquelle les quatre jeunes gens s’étaient condamnés, ils commirent plusieurs fois l’imprudence assez nécessaire de quelques promenades, surveillées, d’ailleurs, par Michu, son fils et Gothard. Durant ces promenades,  éclairées par de belles nuits, Laurence, en rejoignant au présent le passé de leur vie commune, avait senti l’impossibilité de choisir entre les deux frères. Un amour égal et pur pour les jumeaux lui partageait le cœur. Elle croyait avoir deux cœurs. De leur côté, les deux Paul n’avaient point osé se parler de leur imminente rivalité. Peut-être s’en étaient-ils déjà tous trois remis au hasard ? La situation d’esprit où elle était agit sans doute sur Laurence, car après un moment d’hésitation visible, elle donna le bras aux deux frères pour entrer au salon, et fut suivie de M. et Mme d’Hauteserre, qui tenaient et questionnaient leurs fils. En ce moment, tous les gens crièrent : "Vive les Cinq-Cygne et les Simeuse ! " Laurence se retourna, toujours entre les deux frères, et fit un charmant geste pour remercier. Quand ces neuf personnes arrivèrent à s’observer ; car, dans toute réunion, même au cœur de la famille, il arrive toujours un moment où l’on s’observe après de longues absences ; au premier regard qu’Adrien d’Hauteserre jeta sur Laurence, et qui fut surpris par sa mère et par l’abbé Goujet, il leur sembla que ce jeune homme aimait la comtesse. Adrien, le cadet des d’Hauteserre, avait une âme tendre et douce. Chez lui, le cœur était resté adolescent, malgré les catastrophes qui venaient d’éprouver l’homme. Semblable en ceci à beaucoup de militaires chez qui la continuité de périls laisse l’âme vierge, il se sentait oppressé par les belles timidités de la jeunesse. Aussi différait-il entièrement de son frère, homme d’aspect brutal, grand chasseur, militaire intrépide, plein de résolution, mais matériel et sans agilité d’intelligence comme sans délicatesse dans les choses du cœur. L’un était tout âme, l’autre était tout action ; cependant ils possédaient l’un et l’autre au même degré l’honneur qui suffit à la vie des gentilshommes. Brun, petit, maigre et sec, Adrien d’Hauteserre avait néanmoins une grande apparence de force ; tandis que son frère, de haute taille, pâle et blond, paraissait faible. Adrien, d’un tempérament nerveux, était fort par l’âme ; Robert, quoique lymphatique, se plaisait à prouver la force purement corporelle. Les familles offrent de ces bizarreries dont les causes pourraient avoir de l’intérêt, mais il ne peut en être question ici que pour expliquer comment Adrien ne devait pas rencontrer un rival dans son frère. Robert eut pour Laurence l’affection d’un parent, et le respect d’un noble pour une jeune fille de sa caste. Sous le rapport des  sentiments, l’aîné des d’Hauteserre appartenait à cette secte d’hommes qui considèrent la femme comme dépendante de l’homme, en restreignant au physique son droit de maternité, lui voulant beaucoup de perfections et ne lui en tenant aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la Société, dans la Politique, dans la Famille, est un bouleversement social. Nous sommes aujourd’hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que presque toutes les femmes, même celles qui ne veulent pas de la liberté funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s’en choquer ; mais Robert d’Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était l’homme du Moyen Age, le cadet était un homme d’aujourd’hui. Ces différences, au lieu d’empêcher l’affection, l’avaient au contraire resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances furent saisies et appréciées par le curé, par Mlle Goujet et Mme d’Hauteserre, qui, tout en faisant leur boston, aperçurent déjà des difficultés dans l’avenir.

    A vingt-trois ans, après les réflexions de la solitude et les angoisses d’une vaste entreprise manquée, Laurence, redevenue femme, éprouvait un immense besoin d’affection ; elle déploya toutes les grâces de son esprit, et fut charmante. Elle révéla les charmes de sa tendresse avec la naïveté d’un enfant de quinze ans. Durant ces treize dernières années, Laurence n’avait été femme que par la souffrance, elle voulut se dédommager ; elle se montra donc aussi aimante et coquette, qu’elle avait été jusque-là grande et forte. Aussi, les quatre vieillards qui restèrent les derniers au salon furent-ils assez inquiétés par la nouvelle attitude de cette charmante fille. Quelle force n’aurait pas la passion chez une jeune personne de ce caractère et de cette noblesse ? Les deux frères aimaient également la même femme et avec une aveugle tendresse ; qui des deux Laurence choisirait-elle ? En choisir un, n’était-ce pas tuer l’autre ? Comtesse de son chef, elle apportait à son mari un titre et de beaux privilèges, une longue incrustation ; peut-être en pensant à ces avantages, le marquis de Simeuse se sacrifierait-il pour faire épouser Laurence à son frère, qui, selon les vieilles lois, était pauvre et sans titre. Mais le cadet voudrait-il priver son frère d’un aussi grand bonheur que celui d’avoir Laurence pour femme ? De loin, ce combat d’amour avait eu peu d’inconvénients ; et d’ailleurs, tant que les deux frères coururent des dangers, le  hasard des combats pouvait trancher cette difficulté ; mais qu’allait-il advenir de leur réunion ? Quand Marie-Paul et Paul-Marie, arrivés l’un et l’autre à l’âge où les passions sévissent de toute leur force, se partageraient les regards, les expressions, les attentions, les paroles de leur cousine, ne se déclarerait-il pas entre eux une jalousie dont les suites pouvaient être horribles ? Que deviendrait la belle existence égale et simultanée des jumeaux ? A ces suppositions, jetées une à une par chacun, pendant la dernière partie de boston, Mme d’Hauteserre répondit qu’elle ne croyait pas que Laurence épouserait un de ses cousins. La vieille dame avait éprouvé durant la soirée un de ces pressentiments inexplicables, qui sont un secret entre les mères et Dieu. Laurence, dans son for intérieur, n’était pas moins effrayée de se voir en tête à tête avec ses cousins. Au drame animé de la conspiration, aux dangers que coururent les deux frères, aux malheurs de leur émigration, succédait un drame auquel elle n’avait jamais songé. Cette noble fille ne pouvait pas recourir au moyen violent de n’épouser ni l’un ni l’autre des jumeaux, elle était trop honnête femme pour se marier en gardant une passion irrésistible au fond de son cœur. Rester fille, lasser ses deux cousins en ne se décidant pas, et prendre pour mari celui qui lui serait fidèle malgré ses caprices fut une décision moins cherchée qu’entrevue. En s’endormant, elle se dit que le plus sage était de se laisser aller au hasard. Le hasard est, en amour, la providence des femmes.

    Le lendemain matin, Michu partit pour Paris d’où il revint quelques jours après avec quatre beaux chevaux pour ses nouveaux maîtres. Dans six semaines, la chasse devait s’ouvrir, et la jeune comtesse avait sagement pensé que les violentes distractions de cet exercice seraient un secours contre les difficultés du tête-à-tête au château. Il arriva d’abord un effet imprévu qui surprit les témoins de ces étranges amours, en excitant leur admiration. Sans aucune convention méditée, les deux frères rivalisèrent auprès de leur cousine de soins et de tendresse, en y trouvant un plaisir d’âme qui sembla leur suffire. Entre eux et Laurence, la vie fut aussi fraternelle qu’entre eux deux. Rien de plus naturel. Après une si longue absence, ils sentaient la nécessité d’étudier leur cousine, de la bien connaître, et de se bien faire connaître à elle l’un et l’autre en lui laissant le droit de choisir, soutenus dans cette épreuve par cette mutuelle affection qui faisait de leur double vie  une même vie. L’amour de même que la maternité ne savaient pas distinguer entre les deux frères. Laurence fut obligée, pour les reconnaître et ne pas se tromper, de leur donner des cravates différentes, une blanche à l’aîné, une noire pour le cadet. Sans cette parfaite ressemblance, sans cette identité de vie à laquelle tout le monde se trompait, une pareille situation paraîtrait justement impossible. Elle n’est même explicable que par le fait, qui est un de ceux auxquels on ne croit qu’en les voyant ; et quand on les a vus, l’esprit est plus embarrassé de se les expliquer qu’il ne l’était d’avoir à les croire. Laurence parlait-elle ? Sa voix retentissait de la même manière dans deux cœurs également aimants et fidèles. Exprimait-elle une idée ingénieuse, plaisante ou belle ? Son regard rencontrait le plaisir exprimé par deux regards qui la suivaient dans tous ses mouvements, interprétaient ses moindres désirs et lui souriaient toujours avec de nouvelles expressions, gaies chez l’un, tendrement mélancoliques chez l’autre. Quand il s’agissait de leur maîtresse, les deux frères avaient de ces admirables primesauts du cœur en harmonie avec l’action, et qui, selon l’abbé Goujet, arrivaient au sublime. Ainsi, souvent s’il fallait aller chercher quelque chose, s’il était question d’un de ces petits soins que les hommes aiment tant à rendre à une femme aimée, l’aîné laissait le plaisir de s’en acquitter à son cadet, en reportant sur sa cousine un regard à la fois touchant et fier. Le cadet mettait de l’orgueil à payer ces sortes de dettes. Ce combat de noblesse dans un sentiment où l’homme arrive jusqu’à la jalouse férocité de l’animal confondait toutes les idées des vieilles gens qui le contemplaient.

    Ces menus détails attiraient souvent des larmes dans les yeux de la comtesse. Une seule sensation, mais qui peut-être est immense chez certaines organisations privilégiées, peut donner une idée des émotions de Laurence ; on la comprendra par le souvenir de l’accord parfait de deux belles voix comme celles de la Sontag et de la Malibran dans quelque harmonieux duo, par l’unisson complet de deux instruments que manient des exécutants de génie, et dont les sons mélodieux entrent dans l’âme comme les soupirs d’un seul être passionné. Quelquefois, en voyant le marquis de Simeuse plongé dans un fauteuil jeter un regard profond et mélancolique sur son frère qui causait et riait avec Laurence, le curé le croyait capable d’un immense sacrifice ; mais il surprenait bientôt dans ses yeux l’éclair de la passion invincible. Chaque fois qu’un des jumeaux se trouvait seul avec Laurence, il pouvait se croire exclusivement aimé. "Il me semble alors qu’ils ne sont plus qu’un", disait la comtesse à l’abbé Goujet qui la questionnait sur l’état de son cœur. Le prêtre reconnut alors en elle un manque total de coquetterie. Laurence ne se croyait réellement pas aimée par deux hommes.

    — Mais, chère petite, lui dit un soir Mme d’Hauteserre dont le fils se mourait silencieusement d’amour pour Laurence, il faudra cependant bien choisir !

    — Laissez-nous être heureux, répondit-elle. Dieu nous sauvera de nous-mêmes !

    Adrien d’Hauteserre cachait au fond de son cœur une jalousie qui le dévorait, et gardait le secret sur ses tortures, en comprenant combien il avait peu d’espoir. Il se contentait du bonheur de voir cette charmante personne qui, pendant quelques mois que dura cette lutte, brilla de tout son éclat. En effet, Laurence, devenue coquette, eut alors tous les soins que les femmes aimées prennent d’elles-mêmes. Elle suivait les modes et courut plus d’une fois à Paris pour paraître plus belle avec des chiffons ou quelque nouveauté. Enfin, pour donner à ses cousins les moindres jouissances du chez-soi, desquelles ils avaient été sevrés pendant si longtemps, elle fit de son château, malgré les hauts cris de son tuteur, l’habitation la plus complètement confortable qu’il y eût alors dans la Champagne.

    Robert d’Hauteserre ne comprenait rien à ce drame sourd. Il ne s’apercevait pas de l’amour de son frère pour Laurence. Quant à la jeune fille, il aimait à la railler sur sa coquetterie, car il confondait ce détestable défaut avec le désir de plaire ; mais il se trompait ainsi sur toutes les choses de sentiment, de goût, ou de haute instruction. Aussi, quand l’homme du Moyen Age se mettait en scène, Laurence en faisait-elle aussitôt, à son insu, le niais du drame ; elle égayait ses cousins en discutant avec Robert, en l’amenant à petits pas au beau milieu des marécages où s’enfoncent la bêtise et l’ignorance. Elle excellait à ces mystifications spirituelles qui, pour être parfaites, doivent laisser la victime heureuse. Cependant, quelque grossière que fût sa nature, Robert, durant cette belle époque, la seule heureuse que devaient connaître ces trois êtres charmants, n’intervint jamais entre les Simeuse et Laurence par une parole virile qui peut-être eût décidé la question.  Il fut frappé de la sincérité des deux frères. Robert devina sans doute combien une femme pouvait trembler d’accorder à l’un des témoignages de tendresse que l’autre n’eût pas eus ou qui l’eussent chagriné ; combien l’un des frères était heureux de ce qui advenait de bien à l’autre, et combien il en pouvait souffrir au fond de son cœur. Ce respect de Robert explique admirablement cette situation qui, certes, aurait obtenu des privilèges dans les temps de foi où le souverain pontife avait le pouvoir d’intervenir pour trancher le nœud gordien de ces rares phénomènes, voisins des mystères les plus impénétrables. La Révolution avait retrempé ces cœurs dans la foi catholique ; ainsi la religion rendait cette crise plus terrible encore, car la grandeur des caractères augmente la grandeur des situations. Aussi M. et Mme d’Hauteserre, ni le curé, ni sa sœur, n’attendaient-ils rien de vulgaire des deux frères ou de Laurence.

    Ce drame, qui resta mystérieusement enfermé dans les limites de la famille où chacun l’observait en silence, eut un cours si rapide et si lent à la fois ; il comportait tant de jouissances inespérées, de petits combats, de préférences déçues, d’espoirs renversés, d’attentes cruelles, de remises au lendemain pour s’expliquer, de déclarations muettes, que les habitants de Cinq-Cygne ne firent aucune attention au couronnement de l’empereur Napoléon. Ces passions faisaient d’ailleurs trêve en cherchant une distraction violente dans les plaisirs de la chasse, qui, en fatiguant excessivement le corps, ôtent à l’âme les occasions de voyager dans les steppes si dangereuses de la rêverie. Ni Laurence ni ses cousins ne songeaient aux affaires, car chaque jour avait un intérêt palpitant.

    — En vérité, dit un soir Mlle Goujet, je ne sais pas qui de tous ces amants aime le plus.

    Adrien se trouvait seul au salon avec les quatre joueurs de boston, il leva les yeux sur eux et devint pâle. Depuis quelques jours, il n’était plus retenu dans la vie que par le plaisir de voir Laurence et de l’entendre parler.

    — Je crois, dit le curé, que la comtesse, en sa qualité de femme, aime avec beaucoup plus d’abandon.

    Laurence, les deux frères et Robert revinrent quelques instants après. Les journaux venaient d’arriver. En voyant l’inefficacité des conspirations tentées à l’intérieur, l’Angleterre armait l’Europe contre la France. Le désastre de Trafalgar avait renversé l’un des  plans les plus extraordinaires que le génie humain ait inventés, et par lequel l’Empereur eût payé son élection à la France avec les ruines de la puissance anglaise. En ce moment, le camp de Boulogne était levé. Napoléon, dont les soldats étaient inférieurs en nombre comme toujours, allait livrer bataille à l’Europe sur des champs où il n’avait pas encore paru. Le monde entier se préoccupait du dénouement de cette campagne.

    — Oh ! cette fois il succombera, dit Robert en achevant la lecture du journal.

    — Il a sur les bras toutes les forces de l’Autriche et de la Russie, dit Marie-Paul.

    — Il n’a jamais manœuvré en Allemagne, ajouta Paul-Marie.

    — De qui parlez-vous ? demanda Laurence.

    — De l’Empereur, répondirent les trois gentilshommes. Laurence jeta sur ses deux amants un regard de dédain qui les humilia, mais qui ravit Adrien. Le dédaigné fit un geste d’admiration, et il eut un regard d’orgueil où il disait assez qu’il ne pensait plus, lui qu’à Laurence.

    — Vous le voyez ? l’amour lui a fait oublier sa haine, dit l’abbé Goujet à voix basse.

    Ce fut le premier, le dernier, l’unique reproche que les deux frères encoururent ; mais, en ce moment, ils se trouvèrent inférieurs en amour à leur cousine qui, deux mois après, n’apprit l’étonnant triomphe d’Austerlitz que par la discussion que le bonhomme d’Hauteserre eut avec ses deux fils. Fidèle à son plan, le vieillard voulait que ses enfants demandassent à servir ; ils seraient sans doute employés dans leurs grades, et pourraient encore faire une belle fortune militaire. Le parti du royalisme pur était devenu le plus fort à Cinq-Cygne. Les quatre gentilshommes et Laurence se moquèrent du prudent vieillard, qui semblait flairer les malheurs dans l’avenir. La prudence est peut-être moins une vertu que l’exercice d’un sens de l’esprit, s’il est possible d’accoupler ces deux mots ; mais un jour viendra sans doute où les physiologistes et les philosophes admettront que les sens sont en quelque sorte la gaine d’une vive et pénétrante action qui procède de l’esprit.

    XIII

    UN BON CONSEIL

    Après la conclusion de la paix entre la France et l’Autriche, vers la fin du mois de février 1806, un parent, qui, lors de la demande en radiation, s’était employé pour MM. de Simeuse, et devait plus tard leur donner de grandes preuves d’attachement, le ci-d  evant marquis de Chargebœuf, dont les propriétés s’étendent de Seine-et-Marne dans l’Aube, arriva de sa terre à Cinq-Cygne, dans une espèce de calèche que, dans ce temps, on nommait par raillerie un berlingot. Quand cette pauvre voiture enfila le petit pavé, les habitants du château, qui déjeunaient, eurent un accès de rire ; mais, en reconnaissant la tête chauve du vieillard, qui sortit entre les deux rideaux de cuir du berlingot, M. d’Hauteserre le nomma, et tous levèrent le siège pour aller au-devant du chef de la maison de Chargebœuf.

    — Nous avons le tort de nous laisser prévenir, dit le marquis de Simeuse à son frère et aux d’Hauteserre, nous devions aller le remercier.

    Un domestique, vêtu en paysan, qui conduisait de dessus un siège attenant à la caisse, planta dans un tuyau de cuir grossier un fouet de charretier, et vint aider le marquis à descendre ; mais Adrien et le cadet de Simeuse le prévinrent, défirent la portière qui s’accrochait à des boutons de cuivre, et sortirent le bonhomme malgré ses réclamations. Le marquis avait la prétention de donner son berlingot jaune, à portière en cuir, pour une voiture excellente et commode. Le domestique, aidé par Gothard, dételait déjà les deux bons gros chevaux à croupe luisante, et qui servaient sans doute autant à des travaux agricoles qu’à la voiture.

    — Malgré le froid ? Mais vous êtes un preux des anciens jours, dit Laurence à son vieux parent en lui prenant le bras et l’emmenant au salon.

    — Ce n’est pas à vous à venir voir un vieux bonhomme comme moi, dit-il avec finesse en adressant ainsi des reproches à ses jeunes parents.

    — Pourquoi vient-il ? se demandait le bonhomme d’Hauteserre.

    M. de Chargebœuf, joli vieillard de soixante-sept ans, en culotte pâle, à petites jambes frêles et vêtues de bas chinés, portait un crapaud, de la poudre et des ailes de pigeon. Son habit de chasse, en drap vert, à boutons d’or, était orné de brandebourgs en or. Son gilet blanc éblouissait par d’énormes broderies en or. Cet attirail, encore à la mode parmi les vieilles gens, seyait à sa figure, assez semblable à celle du grand Frédéric. Il ne mettait jamais son tricorne pour ne pas détruire l’effet de la demi-lune dessinée sur son crâne par une couche de poudre. Il s’appuyait la main droite sur une canne à bec-à-corbin, en tenant à la fois et sa  canne et son chapeau par un geste digne de Louis XIV. Ce digne vieillard se débarrassa d’une douillette en soie et se plongea dans un fauteuil, en gardant entre ses jambes son tricorne et sa canne, par une pose dont le secret n’a jamais appartenu qu’aux roués de la cour de Louis XV, et qui laissait les mains libres de jouer avec la tabatière, bijou toujours précieux. Aussi le marquis tira-t-il de la poche de son gilet qui se fermait par une garde brodée en arabesque d’or une riche tabatière. Tout en préparant sa prise et offrant du tabac à la ronde par un autre geste charmant, accompagné de regards affectueux, il remarqua le plaisir que causait sa visite. Il parut alors comprendre pourquoi les jeunes émigrés avaient manqué à leur devoir envers lui. Il eut l’air de se dire : "Quand on fait l’amour, on ne fait pas de visite."

    — Nous vous garderons pendant quelques jours, dit Laurence.

    — C’est chose impossible, répondit-il. Si nous n’étions pas si séparés par les événements, car vous avez franchi de plus grandes distances que celles qui nous éloignent les uns des autres, vous sauriez, chère enfant, que j’ai des filles, des belles-filles, des petites-filles, des petits-enfants. Tout ce monde serait inquiet de ne pas me voir ce soir, et j’ai dix-huit lieues à faire.

    — Vous avez de bien bons chevaux, dit le marquis de Simeuse.

    — Oh ! je viens de Troyes où j’avais affaire hier.

    Après les demandes voulues sur la famille, sur la marquise de Chargebœuf et sur ces choses réellement indifférentes auxquelles la politesse veut qu’on s’intéresse vivement, il parut à M. d’Hauteserre que M. de Chargebœuf venait engager ses jeunes parents à ne commettre aucune imprudence. Selon le marquis, les temps étaient bien changés, et personne ne pouvait plus savoir ce que deviendrait l’Empereur.

    — Oh ! dit Laurence, il deviendra Dieu.

    Le bon vieillard parla de concessions à faire. En entendant exprimer la nécessité de se soumettre, avec beaucoup plus d’assurance et d’autorité qu’il n’en mettait à toutes ses doctrines, M. d’Hauteserre regarda ses fils d’un air presque suppliant.

    — Vous serviriez cet homme-là ? dit le marquis de Simeuse au marquis de Chargebœuf.

    — Mais oui, s’il le fallait dans l’intérêt de ma famille.

    Enfin le vieillard fit entrevoir, mais vaguement, des dangers lointains ; quand Laurence le somma de s’expliquer, il engagea les  quatre gentilshommes à ne plus chasser et à se tenir cois chez eux.

    — Vous regardez toujours les domaines de Gondreville comme à vous, dit-il à MM. de Simeuse, vous ravivez ainsi une haine terrible. Je vois, à votre étonnement, que vous ignorez qu’il existe contre vous de mauvais vouloirs à Troyes, où l’on se souvient de votre courage. Personne ne se gêne pour raconter comment vous avez échappé aux recherches de la Police générale de l’Empire, les uns en vous louant, les autres en vous regardant comme les ennemis de l’Empereur. Quelques séides S’étonnent de la clémence de Napoléon envers vous. Ceci n’est rien. Vous avez joué des gens qui se croyaient plus fins que vous, et les gens de bas étage ne pardonnent jamais. Tôt ou tard, la Justice, qui dans votre département procède de votre ennemi le sénateur Malin, car il a placé partout ses créatures, même les officiers ministériels, sa justice donc sera très contente de vous trouver engagés dans une mauvaise affaire. Un paysan vous cherchera querelle sur son champ quand vous y serez, vous aurez des armes chargées, vous êtes vifs, un malheur est alors bientôt arrivé. Dans votre position, il faut avoir cent fois raison pour ne pas avoir tort. Je ne vous parle pas ainsi sans raison. La Police surveille toujours l’arrondissement ou vous êtes et maintient un commissaire dans ce petit trou d’Arcis, exprès pour protéger le sénateur de l’Empire contre vos entreprises. Il a peur de vous, et il le dit.

    — Mais il nous calomnie ! s’écria le cadet des Simeuse.

    — Il vous calomnie ! Je le crois, moi ! Mais que croit le public ? voilà l’important. Michu a mis en joue le sénateur, qui ne l’a pas oublié. Depuis votre retour, la comtesse a pris Michu chez elle. Pour bien des gens, et pour la majeure partie du public, Malin a donc raison. Vous ignorez combien la position des émigrés est délicate en face de ceux qui se trouvent posséder leurs biens. Le préfet, homme d’esprit, m’a touché deux mots de vous, hier, qui m’ont inquiété. Enfin, je ne voudrais pas vous voir ici…

    Cette réponse fut accueillie par une profonde stupéfaction. Marie-Paul sonna vivement.

    — Gothard, dit-il au petit bonhomme qui vint, allez chercher Michu.

    L’ancien régisseur de Gondreville ne se fit pas attendre.

    — Michu, mon ami, dit le marquis de Simeuse, est-il vrai que tu aies voulu tuer Malin ? 

    — Oui, monsieur le marquis ; et quand il reviendra, je le guetterai.

    — Sais-tu que nous sommes soupçonnés de t’avoir aposté, que notre cousine, en te prenant pour fermier, est accusée d’avoir trempé dans ton dessein ?

    — Bonté du ciel ! s’écria Michu, je suis donc maudit ? Je ne pourrai donc jamais vous défaire tranquillement de Malin ?

    — Non, mon garçon, non, reprit Paul-Marie, mais il va falloir quitter le pays et notre service, nous aurons soin de toi ; nous te mettrons en position d’augmenter ta fortune. Vends tout ce que tu possèdes ici, réalise tes fonds, nous t’enverrons à Trieste chez un de nos amis qui a de vastes relations, et qui t’emploiera très utilement jusqu’à ce qu’il fasse meilleur ici pour nous tous.

    Des larmes vinrent aux yeux de Michu qui resta cloué sur la feuille du parquet où il était.

    — Y avait-il des témoins, quand tu t’es embusqué pour tirer sur Malin ? demanda le marquis de Chargebœuf.

    — Grévin le notaire causait avec lui, c’est ce qui m’a empêché de le tuer, et bien heureusement ! Mme la comtesse sait le pourquoi, dit Michu en regardant sa maîtresse.

    — Ce Grévin n’est pas le seul à le savoir ? dit M. de Chargebœuf qui parut contrarié de cet interrogatoire quoique fait en famille.

    — Cet espion qui, dans le temps, est venu pour entortiller mes maîtres le savait aussi, répondit Michu.

    M. de Chargebœuf se leva comme pour regarder les jardins, et dit :

    — Mais vous avez bien tiré parti de Cinq-Cygne. Puis il sortit suivi par les deux frères et par Laurence qui devinèrent le sens de cette interrogation.

    — Vous êtes francs et généreux, mais toujours imprudents, leur dit le vieillard. Que je vous avertisse d’un bruit public qui doit être une calomnie rien de plus naturel ; mais voilà que vous en faites une vérité pour des gens faibles comme M., Mme d’Hauteserre, et pour leurs fils. Oh ! jeunes gens, jeunes gens ! Vous devriez laisser Michu ici, et vous en aller, vous ! Mais, en tout cas, si vous restez dans ce pays, écrivez un mot au sénateur au sujet de Michu, dites-lui que vous venez d’apprendre par moi les bruits qui couraient sur votre fermier et que vous l’avez renvoyé.

    — Nous ! s’écrièrent les deux frères, écrire à Malin, à l’assassin  de notre père et de notre mère, au spoliateur effronté de notre fortune !

    — Tout cela est vrai ; mais il est un des plus grands personnages de la cour impériale, et le roi de l’Aube.

    — Lui qui a voté la mort de Louis XVI dans le cas où l’armée de Condé entrerait en France, sinon la réclusion perpétuelle, dit la comtesse de Cinq-Cygne.

    — Lui qui peut-être a conseillé la mort du duc d’Enghien ! s’écria Paul-Marie.

    — Eh ! mais, si vous voulez récapituler ses titres de noblesse, s’écria le marquis, lui qui a tiré Robespierre par le pan de sa redingote pour le faire tomber quand il a vu ceux qui se levaient pour le renverser les plus nombreux, lui qui aurait fait fusiller Bonaparte si le 18 Brumaire eût manqué, lui qui ramènerait les Bourbons si Napoléon chancelait, lui que le plus fort trouvera toujours à ses côtés pour lui donner l’épée ou le pistolet avec lequel on achève un adversaire qui inspire des craintes ! Mais… raison de plus.

    — Nous tombons bien bas, dit Laurence.

    — Enfants, dit le vieux marquis de Chargebœuf en les prenant tous trois par la main et les amenant à l’écart, vers une des pelouses alors couvertes d’une légère couche de neige, vous allez vous emporter en écoutant les avis d’un homme sage, mais je vous les dois, et voici ce que je ferais : je prendrais pour médiateur un vieux bonhomme, comme qui dirait moi, je le chargerais de demander un million à Malin, contre une ratification de la vente de Gondreville… Oh ! il y consentirait en tenant la chose secrète. Vous auriez, au taux actuel des fonds, cent mille livres de rente, et vous iriez acheter quelque belle terre dans un autre coin de la France, vous laisseriez régir Cinq-Cygne à M. d’Hauteserre, et vous tireriez à la courte paille qui de vous deux serait le mari de cette belle héritière. Mais le parler d’un vieillard est dans l’oreille des jeunes gens ce qu’est le parler des jeunes gens dans l’oreille des vieillards, un bruit dont le sens échappe.

    Le vieux marquis fit signe à ses trois parents qu’il ne voulait pas de réponse, et regagna le salon où, pendant leur conversation, l’abbé Goujet et sa sœur étaient venus. La proposition de tirer à la courte paille la main de leur cousine avait révolté les deux Simeuse, et Laurence était comme dégoûtée par l’amertume du remède  que son parent indiquait. Aussi furent-ils tous trois moins gracieux pour le vieillard, sans cesser d’être polis. L’affection était froissée. M. de Chargebœuf, qui sentit ce froid, jeta sur ces trois charmants êtres, à plusieurs reprises, des regards pleins de compassion. Quoique la conversation devînt générale, il revint sur la nécessité de se soumettre aux événements en louant M. d’Hauteserre de sa persistance à vouloir que ses fils prissent du service.

    — Bonaparte, dit-il, fait des ducs. Il a créé des fiefs de l’Empire, il fera des comtes. Malin voudrait être comte de Gondreville. C’est une idée qui peut, ajouta-t-il en regardant MM. de Simeuse, vous être profitable.

    — Ou funeste, dit Laurence.

    Dès que ses chevaux furent mis, le marquis partit et fut reconduit par tout le monde. Quand il se trouva dans sa voiture, il fit signe à Laurence de venir, et elle se posa sur le marchepied avec une légèreté d’oiseau.

    — Vous n’êtes pas une femme ordinaire, et vous devriez me comprendre, lui dit-il à l’oreille. Malin a trop de remords pour vous laisser tranquilles, il vous tendra quelque piège. Au moins prenez bien garde à toutes vos actions, même aux plus légères ! Enfin, transigez, voilà mon dernier mot.

    Les deux frères restèrent debout près de leur cousine, au milieu de la pelouse, regardant dans une profonde immobilité le berlingot qui tournait la grille et s’envolait sur le chemin vers Troyes, car Laurence leur avait répété le dernier mot du bonhomme. L’expérience aura toujours le tort de se montrer en berlingot, en bas chinés, et avec un crapaud sur la nuque. Aucun de ces jeunes cœurs ne pouvait concevoir le changement qui s’opérait en France, l’indignation leur remuait les nerfs et l’honneur bouillonnait dans toutes leurs veines avec leur noble sang.

    — Le chef des Chargebœuf ! dit le marquis de Simeuse, un homme qui a pour devise : VIENNE UN PLUS FORT ! (Adsit fortior !) un des plus beaux cris de guerre.

    — Il est devenu le bœuf, dit Laurence en souriant avec amertume.

    — Nous ne sommes plus au temps de Saint-Louis, reprit le cadet des Simeuse.

    — MOURIR EN CHANTANT ! s’écria la comtesse. Ce cri des cinq jeunes filles qui firent notre maison sera le mien. 

    — Le nôtre n’est-il pas CY MEURS ! Ainsi pas de quartier ! reprit l’aîné des Simeuse, car en réfléchissant nous trouverions que notre parent le Bœuf a bien sagement ruminé ce qu’il est venu nous dire. Gondreville devenir le nom d’un Malin !

    — La demeure ! s’écria le cadet.

    — Mansard l’a dessiné pour la Noblesse, et le Peuple y fera ses petits ! dit l’aîné.

    — Si cela devait être, j’aimerais mieux voir Gondreville brûlé ! s’écria Mlle de Cinq-Cygne.

    Un homme du village qui venait voir un veau que lui vendait le bonhomme d’Hauteserre, entendit cette phrase en sortant de l’étable.

    — Rentrons, dit Laurence en souriant, nous avons failli commettre une imprudence et donner raison au bœuf à propos d’un veau. — Mon pauvre Michu ! dit-elle en rentrant au salon, j’avais oublié ta frasque, mais nous ne sommes pas en odeur de sainteté dans le pays, ainsi ne nous compromets pas. As-tu quelque autre peccadille à te reprocher ?

    — Je me reproche de n’avoir pas tué l’assassin de mes vieux maîtres avant d’accourir au secours de ceux-ci.

    — Michu ! s’écria le curé.

    — Mais je ne quitterai pas le pays, dit-il en continuant sans faire attention à l’exclamation du curé, que je ne sache si vous y êtes en sûreté. J’y vois rôder des gars qui ne me plaisent guère. La dernière fois que nous avons chassé dans la forêt, il est venu à moi cette manière de garde qui m’a remplacé à Gondreville, et qui m’a demandé si nous étions là chez nous. "Oh ! mon garçon, lui ai-je dit, il est difficile de se déshabituer en deux mois des choses qu’on fait depuis deux siècles."

    — Tu as tort, Michu, dit en souriant de plaisir le marquis de Simeuse.

    — Qu’a-t-il répondu ? demanda M. d’Hauteserre.

    — Il a dit, reprit Michu, qu’il instruirait le sénateur de nos prétentions.

    — Comte de Gondreville ! reprit l’aîné des d’Hauteserre. Ah ! la bonne mascarade ! Au fait, on dit Sa Majesté à Bonaparte.

    — Et Son Altesse à monseigneur le grand-duc de Berg, dit le curé.

    — Qui, celui-là ? fit M. de Simeuse. 

    — Murat, le beau-frère de Napoléon, dit le vieux d’Hauteserre.

    — Bon, reprit Mlle de Cinq-Cygne. Et dit-on Sa Majesté à la veuve du marquis de Beauharnais ?

    — Oui, mademoiselle, dit le curé.

    — Nous devrions aller à Paris, voir tout cela, s’écria Laurence.

    — Hélas ! mademoiselle, dit Michu, j’y suis allé pour mettre Michu au lycée, je puis vous jurer qu’il n’y a pas à badiner avec ce qu’on appelle la Garde impériale. Si toute l’armée est sur ce modèle-là, la chose peut durer plus que nous.

    — On parle de familles nobles qui prennent du service, dit M. d’Hauteserre.

    — Et d’après les lois actuelles, vos enfants, reprit le curé, seront forcés de servir. La loi ne connaît plus ni les rangs, ni les noms.

    — Cet homme nous fait plus de mal avec sa cour que la Révolution avec sa hache ! s’écria Laurence.

    — L’Église prie pour lui, dit le curé.

    Ces mots, dits coup sur coup, étaient autant de commentaires sur les sages paroles du vieux marquis de Chargebœuf ; mais ces jeunes gens avaient trop de foi, trop d’honneur pour accepter une transaction. Ils se disaient aussi ce que se sont dit à toutes les époques les partis vaincus : que la prospérité du parti vainqueur finirait, que l’Empereur n’était soutenu que par l’armée, que le Fait périssait tôt ou tard devant le Droit, etc. Malgré ces avis, ils tombèrent dans la fosse creusée devant eux, et qu’eussent évitée des gens prudents et dociles comme le bonhomme d’Hauteserre. Si les hommes voulaient être francs, ils reconnaîtraient peut-être que jamais le malheur n’a fondu sur eux sans qu’ils aient reçu quelque avertissement patent ou occulte. Beaucoup n’ont aperçu le sens profond de cet avis mystérieux ou visible qu’après leur désastre.

    — Dans tous les cas, Mme la comtesse sait que je ne peux pas quitter le pays sans avoir rendu mes comptes, dit Michu tout bas à Mlle de Cinq-Cygne.

    Elle fit pour toute réponse un signe d’intelligence au fermier qui s’en alla.

    XIV

    LES CIRCONSTANCES DE L’AFFAIRE

    Michu, qui vendit aussitôt ses terres à Beauvisage, le fermier de Bellache, ne put pas être payé avant une vingtaine de jours. Un mois donc après la visite du marquis, Laurence, qui avait appris à ses deux cousins l’existence de leur fortune,  leur proposa de prendre le jour de la mi-carême pour retirer le million enterré dans la forêt. La grande quantité de neige tombée avait jusqu’alors empêché Michu d’aller chercher ce trésor ; mais il aimait mieux faire cette opération avec ses maîtres. Michu voulait absolument quitter le pays, il se craignait lui-même.

    — Malin vient d’arriver brusquement à Gondreville, sans qu’on sache pourquoi, dit-il à sa maîtresse, et je ne résisterais pas à faire mettre Gondreville en vente par suite du décès du propriétaire. Je me crois comme coupable de ne pas suivre mes inspirations !

    — Par quelle raison peut-il quitter Paris au milieu de l’hiver ?

    — Tout Arcis en cause, répondit Michu, il a laissé sa famille à Paris, et n’est accompagné que de son valet de chambre. M. Grévin, le notaire d’Arcis, Mme Marion, la femme du receveur général de l’Aube, et belle-sœur du Marion qui a prêté son nom à Malin, lui tiennent compagnie. Laurence regarda la mi-carême comme un excellent jour, car il permettait de se défaire des gens. Les mascarades attiraient les paysans à la ville, et personne n’était aux champs. Mais le choix du jour servit précisément la fatalité qui s’est rencontrée en beaucoup d’affaires criminelles. Le hasard fit ses calculs avec autant d’habileté que Mlle de Cinq-Cygne en mit aux siens. L’inquiétude de M. et Mme d’Hauteserre devait être si grande de se savoir onze cent mille francs en or dans un château situé sur la lisière d’une forêt, que les d’Hauteserre consultés furent eux-mêmes d’avis de ne leur rien dire. Le secret de cette expédition fut concentré entre Gothard, Michu, les quatre gentilshommes et Laurence. Après bien des calculs, il parut possible de mettre quarante-huit mille francs dans un long sac sur la croupe de chaque cheval. Trois voyages suffiraient. Par prudence, on convint donc d’envoyer tous les gens dont la curiosité pouvait être dangereuse à Troyes, y voir les réjouissances de la mi-carême. Catherine, Marthe et Dulieu, sur qui l’on pouvait compter, garderaient le château. Les gens acceptèrent bien volontiers la liberté qu’on leur donnait, et partirent avant le jour. Gothard, aidé par Michu, pansa et sella les chevaux de grand matin. La caravane prit par les jardins de Cinq-Cygne, et de là maîtres et gens gagnèrent la forêt. Au moment où ils montèrent à cheval, car la porte du parc était si basse que chacun fit le parc à pied en tenant son cheval par la  bride, le vieux Beauvisage, le fermier de Bellache, vint à passer.

    — Allons ! s’écria Gothard, voilà quelqu’un.

    — Oh ! c’est moi, dit l’honnête fermier en débouchant. Salut, messieurs ; vous allez donc à la chasse, malgré les arrêtés de préfecture ? Ce n’est pas moi qui me plaindrai ; mais prenez garde ! Si vous avez des amis, vous avez aussi bien des ennemis.

    — Oh ! dit en souriant le gros d’Hauteserre, Dieu veuille que notre chasse réussisse et tu retrouveras tes maîtres.

    Ces paroles, auxquelles l’événement donna un tout autre sens, valurent un regard sévère de Laurence à Robert. L’aîné des Simeuse croyait que Malin restituerait la terre de Gondreville contre une indemnité. Ces enfants voulaient faire le contraire de ce que le marquis de Chargebœuf leur avait conseillé. Robert, qui partageait leurs espérances, y pensait en disant cette fatale parole.

    — Dans tous les cas, motus, mon vieux ! dit à Beauvisage Michu qui partit le dernier en prenant la clef de la porte.

    Il faisait une de ces belles journées de la fin de mars où l’air est sec, la terre nette, le temps pur, et dont la température forme une espèce de contresens avec les arbres sans feuilles. Le temps était si doux que l’œil apercevait par places des champs de verdure dans la campagne.

    — Nous allons chercher un trésor, tandis que vous êtes le vrai trésor de notre maison, cousine, dit en riant l’aîné des Simeuse.

    Laurence marchait en avant, ayant de chaque côté de son cheval un de ses cousins. Les deux d’Hauteserre la suivaient, suivis eux-mêmes par Michu. Gothard allait en avant pour éclairer la route.

    — Puisque notre fortune va se retrouver, en partie du moins, épousez mon frère, dit le cadet à voix basse. Il vous adore, vous serez aussi riches que doivent l’être les nobles aujourd’hui.

    — Non, laissez-lui toute sa fortune, et je vous épouserai, moi qui suis assez riche pour deux, répondit-elle.

    — Qu’il en soit ainsi, s’écria le marquis de Simeuse. Moi, je vous quitterai pour aller chercher une femme digne d’être votre sœur.

    — Vous m’aimez donc moins que je ne le croyais, reprit Laurence en le regardant avec une expression de jalousie.

    — Non ; je vous aime plus tous les deux que vous ne m’aimez, répondit le marquis. 

    — Ainsi vous vous sacrifieriez ? demanda Laurence à lainé des Simeuse en lui jetant un regard plein d’une préférence momentanée.

    Le marquis garda le silence.

    — Eh bien, moi, je ne penserais alors qu’à vous, et ce serait insupportable à mon mari, reprit Laurence à qui ce silence arracha un mouvement d’impatience.

    — Comment vivrais-je sans toi ? s’écria le cadet en regardant son frère.

    — Mais cependant vous ne pouvez pas nous épouser tous deux, dit le marquis. Et, ajouta-t-il avec le ton brusque d’un homme atteint au cœur, il est temps de prendre une décision.

    Il poussa son cheval en avant pour que les deux d’Hauteserre n’entendissent rien. Le cheval de son frère et celui de Laurence imitèrent ce mouvement. Quand ils eurent mis un intervalle raisonnable entre eux et les trois autres, Laurence voulut parler, mais les larmes furent d’abord son seul langage.

    — J’irai dans un cloître, dit-elle enfin.

    — Et vous laisseriez finir les Cinq-Cygne ? dit le cadet des Simeuse. Et au lieu d’un seul malheureux qui consent à l’être, vous en ferez deux ! Non, celui de nous deux qui ne sera que votre frère se résignera. En sachant que nous n’étions pas si pauvres que nous pensions l’être, nous nous sommes expliqués, dit-il en regardant le marquis. Si je suis le préféré, toute notre fortune est à mon frère. Si je suis le malheureux, il me la donne, ainsi que les titres de Simeuse, car il deviendra Cinq-Cygne ! De toute manière, celui qui ne sera pas heureux aura des chances d’établissement. Enfin, s’il se sent mourir de chagrin, il ira se faire tuer à l’armée, pour ne pas attrister le ménage.

    — Nous sommes de vrais chevaliers du Moyen Age, nous sommes dignes de nos pères, s’écria l’aîné, parlez, Laurence !

    — Nous ne voulons pas rester ainsi, dit le cadet.

    — Ne crois pas, Laurence, que le dévouement soit sans voluptés, dit l’aîné.

    — Mes chers aimés, dit-elle, je suis incapable de me prononcer. Je vous aime tous deux comme si vous n’étiez qu’un seul être, et comme vous aimait votre mère ! Dieu nous aidera. Je ne choisirai pas. Nous nous en remettrons au hasard, et j’y mets une condition.

    — Laquelle ? 

    — Celui de vous qui deviendra mon frère restera près de moi jusqu’à ce que je lui permette de me quitter. Je veux être seule juge de l’opportunité du départ.

    — Oui, dirent les deux frères sans s’expliquer la pensée de leur cousine.

    — Le premier de vous deux à qui Mme d’Hauteserre adressera la parole ce soir à table, après le bénédicité, sera mon mari. Mais aucun de vous n’usera de supercherie, et ne la mettra dans le cas de l’interroger.

    — Nous jouerons franc jeu, dit le cadet.

    Chacun des deux frères embrassa la main de Laurence. La certitude d’un dénouement que l’un et l’autre pouvait croire lui être favorable rendit les deux jumeaux extrêmement gais.

    — De toute manière, chère Laurence, tu feras un comte de Cinq-Cygne, dit l’aîné.

    — Et nous jouons à qui ne sera pas Simeuse, dit le cadet.

    — Je crois, de ce coup, que madame ne sera pas longtemps fille, dit Michu derrière les deux d’Hauteserre. Mes maîtres sont bien joyeux. Si ma maîtresse fait son choix, je ne pars pas, je veux voir cette noce-là.

    Aucun des deux d’Hauteserre ne répondit. Une pie s’envola brusquement entre les d’Hauteserre et Michu, qui, superstitieux comme les gens primitifs, crut entendre sonner les cloches d’un service mortuaire. La journée commença donc gaiement pour les amants, qui voient rarement des pies quand ils sont ensemble dans les bois. Michu armé de son plan reconnut les places, chaque gentilhomme s’était muni d’une pioche, les sommes furent trouvées ; la partie de la forêt où elles avaient été cachées était déserte, loin de tout passage et de toute habitation, ainsi la caravane chargée d’or ne rencontra personne. Ce fut un malheur. En venant de Cinq-Cygne pour chercher les derniers deux cent mille francs, la caravane, enhardie par le succès, prit un chemin plus direct que celui par lequel elle s’était dirigée aux voyages précédents. Ce chemin passait par un point culminant d’où l’on voyait le parc de Gondreville.

    — Le feu ! dit Laurence en apercevant une colonne de feu bleuâtre.

    — C’est quelque feu de joie, répondit Michu.

    Laurence, qui connaissait les moindres sentiers de la forêt,  laissa la caravane et piqua des deux jusqu’au pavillon de Cinq-Cygne, l’ancienne habitation de Michu. Quoique le pavillon fût désert et fermé, la grille était ouverte, et les traces du passage de plusieurs chevaux frappèrent les yeux de Laurence. La colonne de fumée s’élevait d’une prairie du parc anglais où elle présuma que l’on brûlait des herbes.

    — Ah ! vous en êtes aussi, mademoiselle, s’écria Violette qui sortit du parc sur son bidet au grand galop et qui s’arrêta devant Laurence. Mais c’est une farce de carnaval, n’est-ce pas ? On ne le tuera pas.

    — Qui ?

    — Vos cousins ne veulent pas sa mort.

    — La mort de qui ?

    — Du sénateur.

    — Tu es fou, Violette

    — Eh bien, que faites-vous donc là ? demanda-t-il.

    A l’idée d’un danger couru par ses cousins, L’intrépide écuyère piqua des deux et arriva sur le terrain au moment où les sacs se chargeaient.

    — Alerte ! Je ne sais ce qui se passe, mais rentrons à Cinq-Cygne !

    Pendant que les gentilshommes s’employaient au transport de la fortune sauvée par le vieux marquis, il se passait une étrange scène au château de Gondreville.

    A deux heures après midi, le sénateur et son ami Grévin faisaient une partie d’échecs devant le feu, dans le grand salon du rez-de-chaussée. Mme Grévin et Mme Marion causaient au coin de la cheminée assises sur un canapé. Tous les gens du château étaient allés voir une curieuse mascarade annoncée depuis longtemps dans l’arrondissement d’Arcis. La famille du garde qui remplaçait Michu au pavillon de Cinq-Cygne y était allée aussi. Le valet de chambre du sénateur et Violette se trouvaient alors seuls au château. Le concierge, deux jardiniers et leurs femmes restaient à leur poste ; mais leur pavillon est situé à l’entrée des cours, au bout de l’avenue d’Arcis, et la distance qui existe entre ce tournebride et le château ne permettait pas d’y entendre un coup de fusil. D’ailleurs ces gens se tenaient sur le pas de la porte et regardaient dans la direction d’Arcis, qui est à une demi-lieue, espérant voir arriver la mascarade. Violette attendait dans une vaste antichambre  le moment d’être reçu par le sénateur et Grévin, pour traiter l’affaire relative à la prorogation de son bail. En ce moment, cinq hommes masqués et gantés, qui, par la taille, les manières et l’allure, ressemblaient à MM. d’Hauteserre, de Simeuse et à Michu, fondirent sur le valet de chambre et sur Violette, auxquels ils mirent un mouchoir en forme de bâillon, et qu’ils attachèrent à des chaises dans une office. Malgré la célérité des agresseurs, l’opération ne se fit pas sans que le valet de chambre et Violette eussent poussé chacun un cri. Ce cri fut entendu dans le salon. Les deux femmes voulurent y reconnaître un cri d’alarme.

    — Ecoutez ! dit Mme Grévin, voici des voleurs.

    — Bah ! c’est un cri de mi-carême ! dit Grévin, nous allons avoir les masques au château.

    Cette discussion donna le temps aux cinq inconnus de fermer les portes du côté de la cour d’honneur, et d’enfermer le valet de chambre et Violette. Mme Grévin, femme assez entêtée, voulut absolument savoir la cause du bruit ; elle se leva et donna dans les cinq masques, qui la traitèrent comme ils avaient arrangé Violette et le valet de chambre ; puis ils entrèrent avec violence dans le salon, où les deux plus forts s’emparèrent du comte de Gondreville, le bâillonnèrent et l’enlevèrent par le parc, tandis que les trois autres liaient et bâillonnaient également Mme Marion et le notaire chacun sur un fauteuil. L’exécution de cet attentat ne prit pas plus d’une demi-heure. Les trois inconnus, bientôt rejoints par ceux qui avaient emporté le sénateur, fouillèrent le château de la cave au grenier. Ils ouvrirent toutes les armoires sans crocheter aucune serrure ; ils sondèrent les murs, et furent enfin les maîtres jusqu’à cinq heures du soir. En ce moment, le valet de chambre acheva de déchirer avec ses dents les cordes qui liaient les mains de Violette. Violette, débarrassé de son bâillon, se mit à crier au secours. En entendant ces cris, les cinq inconnus rentrèrent dans les jardins, sautèrent sur des chevaux semblables à ceux de Cinq-Cygne, et se sauvèrent, mais pas assez lestement pour empêcher Violette de les apercevoir. Après avoir détaché le valet de chambre, qui délia les femmes et le notaire, Violette enfourcha son bidet, et courut après les malfaiteurs. En arrivant au pavillon, il fut aussi stupéfait de voir les deux battants de la grille ouverts que de voir Mlle de Cinq-Cygne en vedette.

    Quand la jeune comtesse eut disparu, Violette fut rejoint par  Grévin à cheval et accompagné du garde champêtre de la commune de Gondreville, à qui le concierge avait donné un cheval des écuries du château. La femme du concierge était allée avertir la gendarmerie d’Arcis.

    XV

    LA JUSTICE SOUS LE CODE DE BRUMAIRE AN IV

    Violette apprit aussitôt à Grévin sa rencontre avec Laurence et la fuite de cette audacieuse jeune fille, dont le caractère profond et décidé leur était connu.

    — Elle faisait le guet, dit Violette.

    — Est-il possible que ce soient les nobles de Cinq-Cygne qui aient fait le coup ? s’écria Grévin.

    — Comment ! répondit Violette, vous n’avez pas reconnu ce gros Michu ? C’est lui qui s’est jeté sur moi, j’ai bien senti sa pogne. D’ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-Cygne.

    En voyant la marque du fer des chevaux sur le sable du rond-point et dans le parc, le notaire laissa le garde champêtre en observation à la grille pour veiller à la conservation de ces précieuses empreintes, et envoya Violette chercher le juge de paix d’Arcis pour les constater. Puis il retourna promptement au salon du château de Gondreville, où le lieutenant et le sous-lieutenant de la gendarmerie impériale arrivaient accompagnés de quatre hommes et d’un brigadier. Ce lieutenant était, comme on doit le penser, le brigadier à qui, deux ans auparavant, François avait troué la tête, et à qui Corentin fit alors connaître son malicieux adversaire. Cet homme, appelé Giguet, dont le frère servait et devint un des meilleurs colonels d’artillerie, se recommandait par sa capacité comme officier de gendarmerie. Plus tard il commanda l’escadron de l’Aube. Le sous-lieutenant, nommé Welff, avait autrefois mené Corentin de Cinq-Cygne au pavillon, et du pavillon à Troyes. Pendant la route, le Parisien avait suffisamment édifié l’Egyptien sur ce qu’il nomma la rouerie de Laurence et de Michu. Ces deux officiers devaient donc montrer et montrèrent une grande ardeur contre les habitants de Cinq-Cygne. Malin et Grévin avaient, l’un pour le compte de l’autre, tous deux travaillé au Code dit de brumaire an IV, l’œuvre judiciaire de la Convention dite nationale, promulguée par le Directoire. Ainsi Grévin, qui connaissait cette législation à fond, put opérer dans cette affaire avec une terrible célérité, mais sous une présomption arrivée à l’état de certitude relativement à la criminalité de Michu, de MM. d’Hauteserre et de Simeuse. Personne aujourd’hui, si ce n’est quelques vieux magistrats, ne se rappelle l’organisation de cette justice que Napoléon renvers  ait précisément alors par la promulgation de ses Codes et par l’institution de sa magistrature qui régit maintenant la France.

    Le Code de brumaire an IV réservait au directeur du jury du département la poursuite immédiate du délit commis à Gondreville. Remarquez, en passant, que la Convention avait rayé de la langue judiciaire le mot crime. Elle n’admettait que des délits contre la loi, délits emportant des amendes, l’emprisonnement, des peines infamantes ou afflictives. La mort était une peine afflictive. Néanmoins, la peine afflictive de la mort devrait être supprimée à la paix, et remplacée par vingt-quatre années de travaux forcés. Ainsi la Convention estimait que vingt-quatre années de travaux forcés égalaient la peine de mort. Que dire du Code pénal qui inflige les travaux forcés à perpétuité ? L’organisation alors préparée par le Conseil d’État de Napoléon supprimait la magistrature des directeurs du jury qui réunissaient, en effet, des pouvoirs énormes. Relativement à la poursuite des délits et à la mise en accusation, le directeur du jury était en quelque sorte à la fois agent de police judiciaire, procureur du roi, juge d’instruction et cour royale. Seulement, sa procédure et son acte d’accusation étaient soumis au visa d’un commissaire du pouvoir exécutif et au verdict de huit jurés auxquels il exposait les faits de son instruction, qui entendaient les témoins, les accusés, et qui prononçaient un premier verdict, dit d’accusation. Le directeur devait exercer sur les jurés, réunis dans son cabinet, une influence telle qu’ils ne pouvaient être que ses coopérateurs. Ces jurés constituaient le jury d’accusation. Il existait d’autres jurés pour composer le jury près le tribunal criminel chargé de juger les accusés. Par opposition aux jurés d’accusation, ceux-là se nommaient jurés de jugement. Le tribunal criminel, à qui Napoléon venait de donner le nom de cour criminelle, se composait d’un président, de quatre juges, de l’accusateur public, et d’un commissaire du gouvernement. Néanmoins, de 1799 à 1806, il exista des cours dites spéciales, jugeant sans jurés dans certains départements certains attentats, composées de juges pris au tribunal civil qui se formait en cour spéciale. Ce conflit de la justice spéciale et de la justice criminelle amenait des questions de compétence que jugeait le tribunal de cassation. Si le département de l’Aube avait eu sa cour spéciale, le jugement de l’attentat commis sur un sénateur de l’Empire y eût été sans doute déféré ; mais ce tranquille département était exempt de cette  juridiction exceptionnelle. Grévin dépêcha donc le sous-lieutenant au directeur du jury de Troyes. L’Egyptien y courut à bride abattue, et revint à Gondreville, ramenant en poste ce magistrat quasi souverain.

    Le directeur du jury de Troyes était un ancien lieutenant de bailliage, ancien secrétaire appointé d’un des comités de la Convention, ami de Malin, et placé par lui. Ce magistrat, nommé Lechesneau, vrai praticien de la vieille justice criminelle, avait, ainsi que Grévin, beaucoup aidé Malin dans ses travaux judiciaires à la Convention. Aussi Malin le recommanda-t-il à Cambacérès, qui le nomma procureur général en Italie. Malheureusement pour sa carrière, Lechesneau eut des liaisons avec une grande dame de Turin, et Napoléon fut obligé de le destituer pour le soustraire à un procès correctionnel intenté par le mari à propos de la soustraction d’un enfant adultérin. Lechesneau, devant tout à Malin, et devinant l’importance d’un pareil attentat, avait amené le capitaine de la gendarmerie et un piquet de douze hommes.

    Avant de partir, il s’était entendu naturellement avec le préfet, qui, pris par la nuit, ne put se servir du télégraphe. On expédia sur Paris une estafette afin de prévenir le ministre de la Police générale, le grand-juge et l’Empereur de ce crime inouï. Lechesneau trouva dans le salon de Gondreville Mmes Marion et Grévin, Violette, le valet de chambre du sénateur, et le juge de paix assisté de son greffier. Déjà des perquisitions avaient été pratiquées dans le château. Le juge de paix, aidé par Grévin, recueillait soigneusement les premiers éléments de l’instruction. Le magistrat fut tout d’abord frappé des combinaisons profondes que révélaient et le choix du jour et celui de l’heure. L’heure empêchait de chercher immédiatement des indices et des preuves.

    Dans cette saison, à cinq heures et demie, moment où Violette avait pu poursuivre les délinquants, il faisait presque nuit ; et, pour les malfaiteurs, la nuit est souvent l’impunité. Choisir un jour de réjouissances où tout le monde irait voir la mascarade d’Arcis, et où le sénateur devait se trouver seul chez lui, n’était-ce pas éviter les témoins ?

    — Rendons justice à la perspicacité des agents de la préfecture de Police, dit Lechesneau. Ils n’ont cessé de nous mettre en garde contre les nobles de Cinq-Cygne, et nous ont dit que tôt ou tard ils feraient quelque mauvais coup.

    Sûr de l’activité du préfet de l’Aube, qui envoya dans toutes les préfectures environnant celle de Troyes des estafettes pour faire chercher les traces des cinq hommes masqués et du sénateur, Lechesneau commença par établir les bases de son instruction. Ce travail se fit rapidement avec deux têtes judiciaires aussi fortes que celles de Grévin et du juge de paix. Le juge de paix, nommé Pigoult, ancien premier clerc de l’étude où Malin et Grévin avaient étudié la chicane à Paris, fut nommé trois mois après président du tribunal d’Arcis. En ce qui concernait Michu, Lechesneau connaissait les menaces précédemment faites par cet homme à M. Marion, et le guet-apens auquel le sénateur avait échappé dans son parc. Ces deux faits, dont l’un était la conséquence de l’autre, devaient être les prémisses de l’attentat actuel, et désignaient d’autant mieux l’ancien garde comme le chef des malfaiteurs, que Grévin, sa femme, Violette, et Mine Marion déclaraient avoir reconnu dans les cinq individus masqués un homme entièrement semblable à Michu. La couleur des cheveux, celle des favoris, la taille trapue de l’individu rendaient son déguisement à peu près inutile. Quel autre que Michu, d’ailleurs, aurait pu ouvrir la grille de Cinq-Cygne avec une clef ? Le garde et sa femme, revenus d’Arcis et interrogés, déposèrent avoir fermé les deux grilles à la clef. Les grilles, examinées par le juge de paix, assisté du garde champêtre et de son greffier, n’avaient offert aucune trace d’effraction.

    — Quand nous l’avons mis à la porte, il aura gardé des doubles clefs du château, dit Grévin. Mais il doit avoir médité quelque coup désespéré, car il a vendu ses biens en vingt jours, et en a touché le prix dans mon étude avant-hier.

    — Ils lui auront tout mis sur le dos, s’écria Lechesneau frappé de cette circonstance. Il s’est montré leur âme damnée.

    Qui pouvait, mieux que MM. de Simeuse et d’Hauteserre, connaître les êtres du château ? Aucun des assaillants ne s’était trompé dans ses recherches, ils étaient allés partout avec une certitude qui prouvait que la troupe savait bien ce qu’elle voulait, et savait surtout où l’aller prendre. Aucune des armoires restées ouvertes n’avait été forcée. Ainsi les délinquants en avaient les clefs ; et, chose étrange ! ils ne s’étaient pas permis le moindre détournement. Il ne s’agissait donc pas d’un vol. Enfin, Violette, après avoir reconnu les chevaux du château de Cinq-Cygne, avait trouvé la comtesse en embuscade devant le pavillon du garde. De cet ensemble de faits et de dépositions il résultait, pour la justice la moins prévenue, des présomptions de culpabilité relativement à MM. de Simeuse, d’Hauteserre et Michu qui dégénéraient en certitude pour un directeur du jury. Maintenant que voulaient-ils faire du futur comte de Gondreville ? Le forcer à une rétrocession de sa terre, pour l’acquisition de laquelle le régisseur annonçait, dès 1799, avoir des capitaux ? Ici tout changeait d’aspect.

    Le savant criminaliste se demanda quel pouvait être le but des recherches actives faites dans le château. S’il se fût agi d’une vengeance, les délinquants eussent pu tuer Malin. Peut-être le sénateur était-il mort et enterré. L’enlèvement accusait néanmoins une séquestration. Pourquoi la séquestration après les recherches accomplies au château ? Certes, il y avait folie à croire que l’enlèvement d’un dignitaire de l’Empire resterait longtemps secret ! La rapide publicité que devait avoir cet attentat en annulait les bénéfices.

    A ces objections, Pigoult répondit que jamais la Justice ne pouvait deviner tous les motifs des scélérats. Dans tous les procès criminels, il existait, du juge au criminel et du criminel au juge, des parties obscures ; la conscience avait des abîmes où la lumière humaine ne pénétrait que par la confession des coupables.

    Grévin et Lechesneau firent un hochement de tête en signe d’assentiment, sans pour cela cesser d’avoir les yeux sur ces ténèbres qu’ils tenaient à éclairer.

    — L’Empereur leur a pourtant fait grâce, dit Pigoult à Grévin et à Mme Marion, il les a radiés de la liste, quoiqu’ils fussent de la dernière conspiration ourdie contre lui !

    Lechesneau, sans plus tarder, expédia toute sa gendarmerie sur la forêt et la vallée de Cinq-Cygne, en faisant accompagner Giguet par le juge de paix qui devint, aux termes du code, son officier de police judiciaire auxiliaire ; il le chargea de recueillir dans la commune de Cinq-Cygne les éléments de l’instruction, de procéder au besoin à tous interrogatoires, et, pour plus de diligence, il dicta rapidement et signa le mandat d’arrêt de Michu, sur qui les charges paraissaient évidentes.

    Après le départ des gendarmes et du juge de paix, Lechesneau reprit le travail important des mandats d’arrêt à décerner contre les Simeuse et les d’Hauteserre. D’après le code, ces actes devaient contenir toutes les charges qui pesaient sur les délinquants. Giguet et le juge de paix se portèrent si rapidement sur Cinq-Cygne, qu’ils rencontrèrent les gens du château revenant de  Troyes. Arrêtés et conduits chez le maire, où ils furent interrogés, chacun d’eux, ignorant l’importance de cette réponse, dit naïvement avoir reçu, la veille, la permission d’aller pendant toute la journée à Troyes. Sur une interpellation du juge de paix, chacun répondit également que Mademoiselle leur avait offert de prendre cette distraction à laquelle ils ne songeaient pas. Ces dépositions parurent si graves au juge de paix, qu’il envoya l’Egyptien à Gondreville prier M. Lechesneau de venir procéder lui-même à l’arrestation des gentilshommes de Cinq-Cygne, afin d’opérer simultanément, car il se transportait à la ferme de Michu, pour y surprendre le prétendu chef des malfaiteurs. Ces nouveaux éléments parurent si décisifs, que Lechesneau partit aussitôt pour Cinq-Cygne, en recommandant à Grévin de faire soigneusement garder les empreintes laissées par le pied des chevaux dans le parc. Le directeur du jury savait quel plaisir causerait à Troyes sa procédure contre d’anciens nobles, les ennemis du peuple, devenus les ennemis de l’Empereur. En de pareilles dispositions, un magistrat prend facilement de simples présomptions pour des preuves évidentes. Néanmoins, en allant de Gondreville à Cinq-Cygne dans la propre voiture du sénateur, Lechesneau qui, certes, eût fait un grand magistrat sans la passion à laquelle il dut sa disgrâce, car l’Empereur devint prude, trouva l’audace des jeunes gens et de Michu bien folle et peu en harmonie avec l’esprit de Mlle de Cinq-Cygne. Il crut en lui-même à des intentions autres que celle d’arracher au sénateur une rétrocession de Gondreville. En toute chose, même en magistrature, il existe ce qu’il faut appeler la conscience du métier. Les perplexités de Lechesneau résultaient de cette conscience que tout homme met à s’acquitter des devoirs qui lui plaisent, et que les savants portent dans la science, les artistes dans l’art, les juges dans la justice. Aussi peut-être les juges offrent-ils aux accusés plus de garanties que les jurés. Le magistrat ne se fie qu’aux lois de la raison, tandis que le juré se laisse entraîner par les ondes du sentiment. Le directeur du jury se posa plusieurs questions à lui-même, en se proposant d’y chercher des solutions satisfaisantes dans l’arrestation même des délinquants. Quoique la nouvelle de l’enlèvement de Malin agitât déjà la ville de Troyes, elle était encore ignorée dans Arcis à huit heures, car tout le monde soupait quand on y vint chercher la gendarmerie et le juge de paix ; enfin personne ne la savait à Cinq-Cygne, dont la vallée et le château  étaient pour la seconde fois cernés, mais cette fois par la Justice et non par la Police : les transactions, possibles avec l’une, sont souvent impossibles avec l’autre.

    XVI

    LES ARRESTATIONS

    Laurence n’avait eu qu’à dire à Marthe, à Catherine et aux Durieu de rester dans le château sans en sortir ni regarder au-dehors, pour être strictement obéie par eux. À chaque voyage, les chevaux stationnèrent dans le chemin creux, en face de la brèche, et de là, Robert et Michu, les plus robustes de la troupe, avaient pu transporter secrètement les sacs par la brèche dans une cave située sous l’escalier de la tour dite de Mademoiselle. En arrivant au château vers cinq heures et demie, les quatre gentilshommes et Michu se mirent aussitôt à y enterrer l’or. Laurence et les d’Hauteserre jugèrent convenable de murer le caveau. Michu se chargea de cette opération en se faisant aider par Gothard, qui courut à la ferme chercher quelques sacs de plâtre restés lors de la construction, et Marthe retourna chez elle pour donner secrètement les sacs à Gothard. La ferme bâtie par Michu se trouvait sur l’éminence d’où jadis il avait aperçu les gendarmes, et l’on y allait par le chemin creux. Michu, très affamé, se dépêcha si bien que, vers sept heures et demie, il eut fini sa besogne. Il revenait d’un pas leste, afin d’empêcher Gothard d’apporter un dernier sac de plâtre dont il avait cru avoir besoin. Sa ferme était déjà cernée par le garde champêtre de Cinq-Cygne, par le juge de paix, son greffier et trois gendarmes qui se cachèrent et le laissèrent entrer en l’entendant venir.

    Michu rencontra Gothard, un sac sur l’épaule, et lui cria de loin :

    — C’est fini, petit, reporte-le, et dîne avec nous.

    Michu, le front en sueur, les vêtements souillés de plâtre et de débris de pierres meulières boueuses provenant des décombres de la brèche, entra tout joyeux dans la cuisine de sa ferme, où la mère de Marthe et Marthe servaient la soupe en l’attendant.

    Au moment où Michu tournait le robinet de la fontaine pour se laver les mains, le juge de paix se présenta, accompagné de son greffier et du garde champêtre.

    — Que nous voulez-vous, monsieur Pigoult ? demanda Michu.

    — Au nom de l’Empereur et de la Loi, je vous arrête dit le juge de paix.

    Les trois gendarmes se montrèrent alors amenant Gothard. En voyant les chapeaux bordés, Marthe et sa mère échangèrent un regard de terreur. 

    — Ah ! bah ! Et pourquoi ? demanda Michu qui s’assit à sa table en disant à sa femme Sers-moi, je meurs de faim.

    — Vous le savez aussi bien que nous, dit le juge de paix qui fit signe à son greffier de commencer le procès-verbal, après avoir exhibé le mandat d’arrêt au fermier.

    — Eh bien, tu fais l’étonné, Gothard. Veux-tu dîner, oui ou non ? dit Michu. Laisse-leur écrire leurs bêtises.

    — Vous reconnaissez l’état dans lequel sont vos vêtements ? dit le juge de paix. Vous ne niez pas non plus les paroles que vous avez dites à Gothard dans votre cour ?

    Michu, servi par sa femme stupéfaite de son sang-froid, mangeait avec l’avidité que donne la faim, et ne répondait point, il avait la bouche pleine et le cœur innocent. L’appétit de Gothard fut suspendu par une horrible crainte.

    Voyons, dit le garde champêtre à l’oreille de Michu, qu’avez-vous fait du sénateur ? Il s’en va, pour vous, à entendre les gens de justice, de la peine de mort.

    — Ah mon Dieu ! cria Marthe qui surprit les derniers mots et tomba comme foudroyée.

    — Violette nous aura joué quelque vilain tour s’écria Michu en se souvenant des paroles de Laurence.

    — Ah ! vous savez donc que Violette vous a vus, dit le juge de paix.

    Michu se mordit les lèvres, et résolut de ne plus rien dire. Gothard imita cette réserve. En voyant l’inutilité de ses efforts pour le faire parler, et connaissant d’ailleurs ce qu’on nommait dans le pays la perversité de Michu, le juge de paix ordonna de lui lier les mains ainsi qu’à Gothard, et de les emmener au château de Cinq-Cygne, sur lequel il se dirigea pour y rejoindre le directeur du jury.

    Les gentilshommes et Laurence avaient trop appétit et le dîner leur offrait un trop évident intérêt pour qu’ils le retardassent en faisant leur toilette. Ils vinrent, elle en amazone, eux en culotte de peau blanche, en bottes à l’écuyère et dans leur veste de drap vert retrouver au salon M. et Mme d’Hauteserre qui étaient assez inquiets. Le bonhomme avait remarqué des allées et venues, et surtout la défiance dont il fut l’objet, car Laurence n’avait pu le soumettre à la consigne des gens. Donc, à un moment où l’un de ses fils avait évité de lui répondre en s’enfuyant, il était venu  dire à sa femme :

    — Je crains que Laurence ne nous taille encore des croupières !

    — Quelle espèce de chasse avez-vous faite aujourd’hui ? demanda Mme d’Hauteserre à Laurence.

    — Ah ! vous apprendrez quelque jour le mauvais coup auquel vos enfants ont participé, répondit-elle en riant.

    Quoique dites par plaisanterie, ces paroles firent frémir la vieille dame. Catherine annonça le dîner. Laurence donna le bras à M. d’Hauteserre, et sourit de la malice qu’elle faisait à ses cousins, en forçant l’un d’eux à offrir son bras à la vieille dame, transformée en oracle par leur convention.

    Le marquis de Simeuse conduisit Mme d’Hauteserre à table. La situation devint alors si solennelle, que, le bénédicité fini, Laurence et ses deux cousins éprouvèrent au cœur des palpitations violentes. Mme d’Hauteserre, qui servait, fut frappée de l’anxiété peinte sur le visage des deux Simeuse et de l’altération que présentait la figure moutonne de Laurence.

    — Mais il s’est passé quelque chose d’extraordinaire ? s’écria-t-elle en les regardant tous.

    — A qui parlez-vous ? dit Laurence.

    — A vous tous, répondit la vieille dame.

    — Quant à moi, ma mère, dit Robert, j’ai une faim de loup.

    Mme d’Hauteserre, toujours troublée, offrit au marquis de Simeuse une assiette qu’elle destinait au cadet.

    — Je suis comme votre mère, je me trompe toujours, même malgré vos cravates. Je croyais servir votre frère, lui dit-elle.

    — Vous le servez mieux que vous ne pensez, dit le cadet en pâlissant. Le voilà comte de Cinq-Cygne.

    Ce pauvre enfant si gai devint triste pour toujours mais il trouva la force de regarder Laurence en souriant, et de comprimer ses regrets mortels. En un instant, l’amant s’abîma dans le frère.

    — Comment ! La comtesse aurait fait son choix ? s’écria la vieille dame.

    — Non, dit Laurence, nous avons laissé agir le sort, et vous en étiez l’instrument.

    Elle raconta la convention stipulée le matin. L’aîné des Simeuse, qui voyait s’augmenter la pâleur du visage chez son frère, éprouvait de moment en moment le besoin de s’écrier :

    — Epouse-la, j’irai mourir, moi

    Au moment où l’on servait le dessert, les habitants  de Cinq-Cygne entendirent frapper à la croisée de la salle à manger, du côté du jardin. L’aîné des d’Hauteserre, qui alla ouvrir, livra passage au curé dont la culotte s’était déchirée aux treillis en escaladant les murs du parc.

    — Fuyez ! On vient vous arrêter !

    — Pourquoi ?

    — Je ne sais pas encore, mais on procède contre vous.

    Ces paroles furent accueillies par des rires universels.

    — Nous sommes innocents, s’écrièrent les gentilshommes.

    — Innocents ou coupables, dit le curé, montez à cheval et gagnez la frontière. Là, vous serez à même de prouver votre innocence. On revient sur une condamnation par contumace, on ne revient pas d’une condamnation contradictoire obtenue par les passions populaires, et préparée par les préjugés. Souvenez-vous du mot du président de Harlay. Si l’on m’accusait d’avoir emporté les tours de Notre-Dame, je commencerais par m’enfuir.

    — Mais fuir, n’est-ce pas s’avouer coupable ? dit le marquis de Simeuse.

    — Ne fuyez pas !… dit Laurence.

    — Toujours de sublimes sottises, dit le curé au désespoir. Si j’avais la puissance de Dieu, je vous enlèverais. Mais si l’on me trouve ici, dans cet état, ils tourneront contre vous et moi cette singulière visite, je me sauve par la même voie. Songez-y ! Vous avez encore le temps. Les gens de justice n’ont pas pensé au mur mitoyen du presbytère, et vous êtes cernés de tous côtés.

    Le retentissement des pas d’une foule et le bruit des sabres de la gendarmerie, remplirent la cour et parvinrent dans la salle à manger quelques instants après le départ du pauvre curé, qui n’eut pas plus de succès dans ses conseils que le marquis de Chargebœuf dans les siens.

    — Notre existence commune, dit mélancoliquement le cadet des Simeuse à Laurence, est une monstruosité et nous éprouvons un monstrueux amour. Cette monstruosité a gagné votre cœur. Peut-être est-ce parce que les lois de la nature sont bouleversées en eux, que les jumeaux dont l’histoire nous est conservée ont tous été malheureux. Quant à nous, voyez avec quelle persistance le sort nous poursuit. Voilà votre décision fatalement retardée.

    Laurence était hébétée, elle entendit comme un bourdonnement ces paroles, sinistres pour elle, prononcées par le directeur du  jury :

    — Au nom de l’Empereur et de la Loi ! J’arrête les sieurs Paul-Marie et Marie-Paul de Simeuse, Adrien et Robert d’Hauteserre. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant à ceux qui l’accompagnaient des traces de boue sur les vêtements des prévenus, ne nieront pas d’avoir passé une partie de cette journée à cheval.

    — De quoi les accusez-vous ? demanda fièrement Mlle de Cinq-Cygne.

    — Vous n’arrêtez pas Mademoiselle ? dit Giguet.

    — Je la laisse en liberté, sous caution, jusqu’à un plus ample examen des charges qui pèsent sur elle.

    Goulard offrit sa caution en demandant simplement à la comtesse sa parole d’honneur de ne pas s’évader. Laurence foudroya l’ancien piqueur de la maison de Simeuse par un regard plein de hauteur qui lui fit de cet homme un ennemi mortel, et une larme sortit de ses yeux, une de ces larmes de rage qui annoncent un enfer de douleurs. Les quatre gentilshommes échangèrent un regard terrible et restèrent immobiles.

    M. et Mme d’Hauteserre, craignant d’avoir été trompés par les quatre jeunes gens et par Laurence, étaient dans un état de stupeur indicible. Cloués dans leurs fauteuils, ces parents, qui se voyaient arracher leurs enfants après avoir tant craint pour eux et les avoir reconquis, regardaient sans voir, écoutaient sans entendre.

    — Faut-il vous demander d’être ma caution, monsieur d’Hauteserre ? cria Laurence à son ancien tuteur qui fut réveillé par ce cri pour lui clair et déchirant comme le son de la trompette du Jugement dernier.

    Le vieillard essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, il comprit tout, et dit à sa parente d’une voix faible :

    — Pardon, comtesse, vous savez que je vous appartiens corps et âme.

    Lechesneau, frappé d’abord de la tranquillité de ces coupables qui dînaient, revint à ses premiers sentiments sur leur culpabilité quand il vit la stupeur des parents et l’air songeur de Laurence, qui cherchait à deviner le piège qu’on lui avait tendu.

    — Messieurs, dit-il poliment, vous êtes trop bien élevés pour faire une résistance inutile ; suivez-moi tous les quatre aux écuries où il est nécessaire de détacher en votre présence les fers de vos chevaux, qui deviendront des pièces importantes au procès, et démontreront peut-être votre innocence ou votre culpabilité. Venez aussi, mademoiselle !… 

    Le maréchal-ferrant de Cinq-Cygne et son garçon avaient été requis par Lechesneau de venir en qualité d’experts. Pendant l’opération qui se faisait aux écuries, le juge de paix amena Gothard et Michu. L’opération de détacher les fers à chaque cheval, et de les réunir en les désignant, afin de procéder à la confrontation des marques laissées dans le parc par les chevaux des auteurs de l’attentat, prit du temps. Néanmoins Lechesneau, prévenu de l’arrivée de Pigoult, laissa les accusés avec les gendarmes, vint dans la salle à manger pour dicter le procès-verbal, et le juge de paix lui montra l’état des vêtements de Michu en racontant les circonstances de l’arrestation.

    — Ils auront tué le sénateur et l’auront plâtré dans quelque muraille, dit en finissant Pigoult à Lechesneau.

    — Maintenant, j’en ai peur, répondit le magistrat.

    — Où as-tu porté le plâtre ? dit-il à Gothard.

    Gothard se mit à pleurer.

    — La justice l’effraie, dit Michu dont les yeux lançaient des flammes comme ceux d’un lion pris dans un filet.

    Tous les gens de la maison retenus chez le maire arrivèrent alors, ils encombrèrent l’antichambre où Catherine et les Durieu pleuraient, et leur apprirent l’importance des réponses qu’ils avaient faites. À toutes les questions du directeur et du juge de paix, Gothard répondit par des sanglots ; en pleurant il finit par se donner une sorte d’attaque convulsive qui les effraya, et ils le laissèrent. Le petit drôle, ne se voyant plus surveillé, regarda Michu en souriant, et Michu l’approuva par un regard. Lechesneau quitta le juge de paix pour aller presser les experts.

    — Monsieur, dit enfin Mme d’Hauteserre en s’adressant à Pigoult, pouvez-vous nous expliquer la cause de ces arrestations ?

    — Ces messieurs sont accusés d’avoir enlevé le sénateur à main armée, et de l’avoir séquestré, car nous ne supposons pas qu’ils l’aient tué, malgré les apparences.

    — Et quelles peines encourraient les auteurs de ce crime ? demanda le bonhomme.

    — Mais comme les lois, auxquelles il n’est pas dérogé par le code actuel, resteront en vigueur, il y a peine de mort, reprit le juge de paix.

    Peine de mort ! s’écria Mme d’Hauteserre qui s’évanouit. 

    Le curé se présenta dans ce moment avec sa sœur, qui appela Catherine et la Durieu.

    — Mais nous ne l’avons seulement pas vu, votre maudit sénateur ! s’écria Michu.

    — Mme Manon, Mme Grévin, M. Grévin, le valet de chambre du sénateur, Violette ne peuvent pas en dire autant de vous, répondit Pigoult avec le sourire aigre du magistrat convaincu.

    — Je n’y comprends rien, dit Michu que cette réponse frappa de stupeur et qui commença dès lors à se croire entortillé avec ses maîtres dans quelque trame ourdie contre eux.

    En ce moment tout le monde revint des écuries. Laurence accourut à Mme d’Hauteserre qui reprit ses sens pour lui dire :

    — Il y a peine de mort.

    — Peine de mort ?… répéta Laurence en regardant les quatre gentilshommes.

    Ce mot répandit un effroi dont profita Giguet, en homme instruit par Corentin.

    — Tout peut s’arranger encore, dit-il en emmenant le marquis de Simeuse dans un coin de la salle à manger, peut-être n’est-ce qu’une plaisanterie ? Que diable ! Vous avez été militaires. Entre soldats on s’entend. Qu’avez-vous fait du sénateur ? Si vous l’avez tué, tout est dit ; mais si vous l’avez séquestré, rendez-le, vous voyez bien que votre coup est manqué. Je suis certain que le directeur du jury, d’accord avec le sénateur, étouffera les poursuites.

    — Nous ne comprenons absolument rien à vos questions, dit le marquis de Simeuse.

    — Si vous le prenez sur ce ton, cela ira loin, dit le lieutenant.

    — Chère cousine, dit le marquis de Simeuse, nous allons en prison, mais ne soyez pas inquiète, nous reviendrons dans quelques heures, il y a dans cette affaire des malentendus qui vont s’expliquer.

    — Je le souhaite pour vous, messieurs, dit le magistrat en faisant signe à Giguet d’emmener les quatre gentilshommes, Gothard et Michu. — Ne les conduisez pas à Troyes, dit-il au lieutenant, gardez-les à votre poste d’Arcis, ils doivent être présents demain, au jour, à la vérification des fers de leurs chevaux avec les empreintes laissées dans le parc. 

    Lechesneau et Pigoult ne partirent qu’après avoir interrogé Catherine, M., Mme d’Hauteserre et Laurence. Les Durieu, Catherine et Marthe déclarèrent n’avoir vu leurs maîtres qu’au déjeuner ; M. d’Hauteserre déclara les avoir vus à trois heures.

    Quand, à minuit, Laurence se vit entre M. et Mme d’Hauteserre, devant l’abbé Goujet et sa sœur, sans les quatre jeunes gens qui, depuis dix-huit mois, étaient la vie de ce château, son amour et sa joie, elle garda pendant longtemps un silence que personne n’osa rompre. Jamais affliction ne fut plus profonde ni plus complète, Enfin, on entendit un soupir, on regarda.

    Marthe, oubliée dans un coin, se leva, disant :

    — La mort ! Madame… On nous les tuera, malgré leur innocence.

    — Qu’avez-vous fait dit le curé.

    Laurence sortit sans répondre. Elle avait besoin de la solitude pour retrouver sa force, au milieu de ce désastre imprévu.

    XVII

    DOUTES DES DEFENSEURS OFFICIEUX

    A trente-quatre ans de distance, pendant lesquels il s’est fait trois grandes révolutions, les vieillards seuls peuvent se rappeler aujourd’hui le tapage inouï produit en Europe par l’enlèvement d’un sénateur de l’Empire français. Aucun procès, si ce n’est ceux de Trumeau, l’épicier de la place Saint-Michel et celui de la veuve Morin, sous l’Empire ; ceux de Fualdès et de Castaing, sous la Restauration ; ceux de Mme Lafarge et de Fieschi, sous le gouvernement actuel, n’égala en intérêt et en curiosité celui des jeunes gens accusés de l’enlèvement de Malin. Un pareil attentat contre un membre de son Sénat excita la colère de l’Empereur, à qui l’on apprit l’arrestation des délinquants presque en même temps que la perpétration du délit et le résultat négatif des recherches. La forêt fouillée dans ses profondeurs, l’Aube et les départements environnants parcourus dans toute leur étendue, n’offrirent pas le moindre indice du passage ou de la séquestration du comte de Gondreville. Le grand-juge, mandé par Napoléon, vint après avoir pris des renseignements auprès du ministre de la Police, et lui expliqua la position de Malin vis-à-vis des Simeuse. L’Empe  reur, alors occupé de choses graves, trouva la solution de l’affaire dans les faits antérieurs.

    — Ces jeunes gens sont fous, dit-il. Un jurisconsulte comme Malin doit revenir sur des actes arrachés par la violence. Surveillez ces nobles pour savoir comment ils s’y prendront pour relâcher le comte de Gondreville. Il enjoignit de déployer la plus grande célérité dans une affaire où il vit un attentat contre ses institutions, un fatal exemple de résistance aux effets de la Révolution, une atteinte à la grande question des biens nationaux, et un obstacle à cette fusion des partis qui fut la constante occupation de sa politique intérieure. Enfin il se trouvait joué par ces jeunes gens qui lui avaient promis de vivre tranquillement.

    — La prédiction de Fouché s’est réalisée, s’écria-t-il en se rappelant la phrase échappée deux ans auparavant à son ministre actuel de la Police qui ne l’avait dite que sous l’impression du rapport fait par Corentin sur Laurence.

    On ne peut pas se figurer, sous un gouvernement constitutionnel où personne ne s’intéresse à une Chose Publique, aveugle et muette, ingrate et froide, le zèle qu’un mot de l’Empereur imprimait à sa machine politique ou administrative. Cette puissante volonté semblait se communiquer aux choses aussi bien qu’aux hommes. Une fois son mot dit, l’Empereur, surpris par la coalition de 1806, oublia l’affaire. Il pensait à de nouvelles batailles à livrer, et s’occupait de masser ses régiments pour frapper un grand coup au cœur de la monarchie prussienne. Mais son désir de voir faire prompte justice trouva un puissant véhicule dans l’incertitude qui affectait la position de tous les magistrats de l’Empire. En ce moment, Cambacérès, en sa qualité d’archichancelier, et le grand-juge Régnier préparaient l’institution des tribunaux de première instance des cours impériales et de la Cour de cassation ; ils agitaient la question de costumes auxquels Napoléon tenait tant et avec tant de raison ; ils révisaient le personnel et recherchaient les restes des parlements abolis. Naturellement, les magistrats du département de l’Aube pensèrent que donner des preuves de zèle dans l’affaire de l’enlèvement du comte de Gondreville, serait une excellente recommandation. Les suppositions de Napoléon devinrent alors des certitudes pour les courtisans et pour les masses.

    La paix régnait encore sur le continent, et l’admiration pour  l’Empereur était unanime en France : il cajolait les intérêts, les vanités, les personnes, les choses, enfin tout jusqu’aux souvenirs. Cette entreprise parut donc à tout le monde une atteinte au bonheur public. Ainsi les pauvres gentilshommes innocents furent couverts d’un opprobre général. En petit nombre et confinés dans leurs terres, les nobles déploraient cette affaire entre eux, mais pas un n’osait ouvrir la bouche. Comment, en effet, s’opposer au déchaînement de l’opinion publique ? Dans tout le département on exhumait les cadavres des onze personnes tuées en 1792, à travers les persiennes de l’hôtel de Cinq-Cygne, et l’on en accablait les accusés. On craignait que les émigrés enhardis n’exerçassent tous des violences sur les acquéreurs de leurs biens, pour en préparer la restitution en protestant ainsi contre un injuste dépouillement. Ces nobles gens furent donc traités de brigands, de voleurs, d’assassins, et la complicité de Michu leur devint surtout fatale. Cet homme qui avait coupé, lui ou son beau-père, toutes les têtes tombées dans le département pendant la Terreur, était l’objet des contes les plus ridicules. L’exaspération fut d’autant plus vive que Malin avait à peu près placé tous les fonctionnaires de l’Aube. Aucune voix généreuse ne s’éleva pour contredire la voix publique. Enfin les malheureux n’avaient aucun moyen légal de combattre les préventions, car, en soumettant à des jurés et les éléments de l’accusation et le jugement, le Code de brumaire an IV n’avait pu donner aux accusés l’immense garantie du recours en cassation pour cause de suspicion légitime. Le surlendemain de l’arrestation, les maîtres et les gens du château de Cinq-Cygne furent assignés à comparaître devant le jury d’accusation. On laissa Cinq-Cygne à la garde du fermier, sous l’inspection de l’abbé Goujet et de sa sœur qui s’y établirent. Mlle de Cinq-Cygne, M. et Mme d’Hauteserre vinrent occuper la petite maison que possédait Durieu dans un de ces longs et larges faubourgs qui s’étalent autour de la ville de Troyes. Laurence eut le cœur serré quand elle reconnut la fureur des masses, la malignité de la bourgeoisie et l’hostilité de l’administration par plusieurs de ces petits événements qui arrivent toujours aux parents des gens impliquée dans une affaire criminelle, dans les villes de province où elle se juge. C’est, au lieu de mots encourageants et pleins de compassion, des conversations entendues où éclatent d’affreux désirs de vengeance ; des témoignages de haine à la place des actes de la  stricte politesse ou de la réserve ordonnée par la décence, mais surtout un isolement dont s’affectent les hommes ordinaires, et d’autant plus rapidement senti que le malheur excite la défiance. Laurence, qui avait recouvré toute sa force, comptait sur les clartés de l’innocence et méprisait trop la foule pour s’épouvanter de ce silence désapprobateur par lequel on l’accueillait. Elle soutenait le courage de M. et Mme d’Hauteserre, tout en pensant à la bataille judiciaire qui, d’après la rapidité de la procédure, devait bientôt se livrer devant la cour criminelle. Mais elle allait recevoir un coup auquel elle ne s’attendait point et qui diminua son courage. Au milieu de ce désastre et par le déchaînement général, au moment où cette famille affligée se voyait comme dans un désert, un homme grandit tout à coup aux yeux de Laurence et montra toute la beauté de son caractère. Le lendemain du jour où l’accusation approuvée par la formule : Oui, il y a lieu, que le chef du jury écrivait au bas de l’acte, fut renvoyée à l’accusateur public, et que le mandat d’arrêt décerné contre les accusés eut été converti en une ordonnance de prise de corps, le marquis de Chargebœuf vint courageusement dans sa vieille calèche au secours de sa jeune parente. Prévoyant la promptitude de la justice, le chef de cette grande famille s’était hâté d’aller à Paris, d’où il amenait l’un des plus rusés et des plus honnêtes procureurs du vieux temps, Bordin, qui devint, à Paris, l’avoué de la noblesse pendant dix ans, et dont le successeur fut le célèbre avoué Derville. Ce digne procureur choisit aussitôt pour avocat le petit-fils d’un ancien président du parlement de Normandie qui se destinait à la magistrature et dont les études s’étaient faites sous sa tutelle. Ce jeune avocat, pour employer une dénomination abolie que l’Empereur allait faire revivre, fut en effet nommé substitut du procureur général à Paris après le procès actuel, et devint un de nos plus célèbres magistrats. M. de Grandville accepta cette défense comme une occasion de débuter avec éclat. À cette époque, les avocats étaient remplacés par des défenseurs officieux. Ainsi le droit de défense n’était pas restreint, tous les citoyens pouvaient plaider la cause de l’innocence ; mais les accusés n’en prenaient pas moins d’anciens avocats pour se défendre. Le vieux marquis, effrayé des ravages que la douleur avait faits chez Laurence, fut admirable de bon goût et de convenance. Il ne rappela point ses conseils donnés en pure perte ; il présenta Bordin comme  un oracle dont les avis devaient être suivis à la lettre, et le jeune de Grandville comme un défenseur en qui l’on pouvait avoir une entière confiance.

    Laurence tendit la main au vieux marquis, et lui serra la sienne avec une vivacité qui le charma.

    — Vous aviez raison, lui dit-elle.

    — Voulez-vous maintenant écouter mes conseils ? demanda-t-il.

    La jeune comtesse fit, ainsi que M. et Mme d’Hauteserre, un signe d’assentiment.

    — Eh bien, venez dans ma maison, elle est au centre de la ville près du tribunal ; vous et vos avocats, vous vous y trouverez mieux qu’ici où vous êtes entassés, et beaucoup trop loin du champ de bataille. Vous auriez la ville à traverser tous les jours.

    Laurence accepta, le vieillard l’emmena ainsi que Mme d’Hauteserre à sa maison, qui fut celle des défenseurs et des habitants de Cinq-Cygne tant que dura le procès. Après le dîner, les portes closes, Bordin se fit raconter exactement par Laurence les circonstances de l’affaire en la priant de n’omettre aucun détail, quoique déjà quelques-uns des faits antérieurs eussent été dits à Bordin et au jeune défenseur par le marquis durant leur voyage de Paris à Troyes. Bordin écouta, les pieds au feu, sans se donner la moindre importance. Le jeune avocat, lui, ne put s’empêcher de se partager entre son admiration pour Mlle de Cinq-Cygne et l’attention qu’il devait aux éléments de la cause.

    — Est-ce bien tout ? demanda Bordin quand Laurence eut raconté les événements du drame tels que ce récit les a présentés jusqu’à présent.

    — Oui, répondit-elle.

    Le silence le plus profond régna pendant quelques instants dans le salon de l’hôtel de Chargebœuf où se passait cette scène, une des plus graves qui aient lieu durant la vie, et une des plus rares aussi. Tout procès est jugé par les avocats avant les juges, de même que la mort du malade est pressentie par les médecins, avant la lutte que les uns soutiendront avec la nature et les autres avec la justice. Laurence, M. et Mme d’Hauteserre, le marquis avaient les yeux sur la vieille figure noire et profondément labourée par la petite vérole de ce vieux procureur qui allait prononcer des paroles de vie ou de mort. M. d’Hauteserre  s’essuya des gouttes de sueur sur le front. Laurence regarda le jeune avocat et lui trouva le visage attristé.

    — Eh bien, mon cher Bordin ? dit le marquis en lui tendant sa tabatière ou le procureur puisa d’une façon distraite.

    Bordin frotta le gras de ses jambes vêtues en gros bas de filoselle noire, car il était en culotte de drap noir, et portait un habit qui se rapprochait par sa forme des habits dits à la française ; il jeta son regard malicieux sur ses clients en y donnant une expression craintive, mais il les glaça.

    — Faut-il vous disséquer cela, dit-il, et vous parler franchement ?

    — Mais allez donc, monsieur ! dit Laurence.

    — Tout ce que vous avez fait de bien se tourne en charges contre vous, lui dit alors le vieux praticien. On ne peut pas sauver vos parents, on ne pourra que faire diminuer la peine. La vente que vous avez ordonnée à Michu de faire de ses biens sera prise pour la preuve la plus évidente de vos intentions criminelles sur le sénateur. Vous avez envoyé vos gens exprès à Troyes pour être seuls, et cela sera d’autant plus plausible que c’est la vérité. L’aîné des d’Hauteserre a dit à Beauvisage un mot terrible qui vous perd tous. Vous en avez dit un autre dans votre cour qui prouvait longtemps à l’avance vos mauvais vouloirs contre Gondreville. Quant à vous, vous étiez à la grille en observation au moment du coup ; si l’on ne vous poursuit pas, c’est pour ne pas mettre un élément d’intérêt dans l’affaire.

    — La cause n’est pas tenable, dit M. de Grandville.

    — Elle l’est d’autant moins, reprit Bordin, qu’on ne peut plus dire la vérité. Michu, MM. de Simeuse et d’Hauteserre doivent s’en tenir tout simplement à prétendre qu’ils sont allés dans la forêt avec vous pendant une partie de la journée et qu’ils sont venus déjeuner à Cinq-Cygne. Mais si nous pouvons établir que vous y étiez tous à trois heures, pendant que l’attentat avait lieu, quels sont nos témoins ? Marthe, la femme d’un accusé, les Durieu, Catherine, gens à votre service, monsieur et madame, père et mère de deux accusés. Ces témoins sont sans valeur, la loi ne les admet pas contre vous, le bon sens les repousse en votre faveur. Si, par malheur, vous disiez être allés chercher onze cent mille francs d’or dans la forêt, vous enverriez tous les accusés aux galères comme voleurs. Accusateur public, jurés, juges, audience, et la France  croiraient que vous avez pris cet or à Gondreville, et que vous avez séquestré le sénateur pour faire votre coup. En admettant l’accusation telle qu’elle est en ce moment, l’affaire n’est pas claire ; mais, dans sa vérité pure, elle deviendrait limpide ; les jurés expliqueraient par le vol toutes les parties ténébreuses, car royaliste aujourd’hui veut dire brigand ! Le cas actuel présente une vengeance admissible dans la situation politique. Les accusés encourent la peine de mort, mais elle n’est pas déshonorante à tous les yeux ; tandis qu’en y mêlant la soustraction des espèces qui ne paraîtra jamais légitime, vous perdrez les bénéfices de l’intérêt qui s’attache à des condamnés à mort, quand leur crime paraît excusable.

    Dans le premier moment, quand vous pouviez montrer vos cachettes, le plan de la forêt, les tuyaux de fer-blanc, l’or pour justifier l’emploi de votre journée, il eût été possible de s’en tirer en présence de magistrats impartiaux ; mais dans l’état des choses, il faut se taire. Dieu veuille qu’aucun des six accusés n’ait compromis la cause, mais nous verrons à tirer parti de leurs interrogatoires.

    Laurence se tordit les mains de désespoir et leva les yeux au ciel par un regard désolant, car elle aperçut alors dans toute sa profondeur le précipice où ses cousins étaient tombés. Le marquis et le jeune défenseur approuvaient le terrible discours de Bordin. Le bonhomme d’Hauteserre pleurait.

    — Pourquoi ne pas avoir écouté l’abbé Goujet qui voulait les faire enfuir ? dit Mme d’Hauteserre exaspérée.

    — Ah ! s’écria l’ancien procureur, si vous avez pu les faire sauver, et que vous ne l’ayez pas fait, vous les aurez tués vous-mêmes. La contumace donne du temps. Avec le temps, les innocents éclaircissent les affaires. Celle-ci me semble la plus ténébreuse que j’aie vue de ma vie, pendant laquelle j’en ai cependant bien débrouillé.

    — Elle est inexplicable pour tout le monde, et même pour nous, dit M. de Grandville. Si les accusés sont innocents, le coup a été fait par d’autres. Cinq personnes ne viennent pas dans un pays comme par enchantement, ne se procurent pas des chevaux ferrés comme ceux des accusés, n’empruntent pas leur ressemblance et ne mettent pas Malin dans une fosse, exprès pour perdre Michu, MM. d’Hauteserre et de Simeuse. Les inconnus, les vrais coupables, avaient un intérêt quelconque à se mettre dans la peau de  ces cinq innocents pour les retrouver, pour chercher leurs traces, il nous faudrait, comme au gouvernement, autant d’agents et d’yeux qu’il y a de communes dans un rayon de vingt lieues.

    — C’est là chose impossible, dit Bordin. Il n’y faut même pas songer. Depuis que les sociétés ont inventé la justice, elles n’ont jamais trouvé le moyen de donner à l’innocence accusée un pouvoir égal à celui dont le magistrat dispose contre le crime. La justice n’est pas bilatérale. La Défense, qui n’a ni espions ni police, ne dispose pas en faveur de ses clients de la puissance sociale. L’innocence n’a que le raisonnement pour elle ; et le raisonnement, qui peut frapper des juges, est souvent impuissant sur les esprits prévenus des jurés. Le pays est tout entier contre vous. Les huit jurés qui ont sanctionné l’acte d’accusation étaient des propriétaires de biens nationaux. Nous aurons dans nos jurés de jugement des gens qui seront, comme les premiers, acquéreurs, vendeurs de biens nationaux ou employés. Enfin, nous aurons un jury Malin. Aussi faut-il un système complet de défense, n’en sortez pas, et périssez dans votre innocence. Vous serez condamnés. Nous irons au tribunal de cassation, et nous tâcherons d’y rester longtemps. Si, dans l’intervalle, je puis recueillir des preuves en votre faveur, vous aurez le recours en grâce. Voilà l’anatomie de l’affaire et mon avis. Si nous triomphons (car tout est possible en justice), ce serait un miracle ; mais votre avocat est, parmi tous ceux que je connais, le plus capable de faire ce miracle, et j’y aiderai.

    — Le sénateur doit avoir la clef de cette énigme, dit alors M. de Grandville, car on sait toujours qui nous en veut et pourquoi l’on nous en veut. Je le vois quittant Paris à la fin de l’hiver, venant à Gondreville seul, sans suite, s’y enfermant avec son notaire, et se livrant, pour ainsi dire, à cinq hommes qui l’empoignent.

    Certes, dit Bordin, sa conduite est au moins aussi extraordinaire que la nôtre ; mais comment, à la face d’un pays soulevé contre nous, devenir accusateurs, d’accusés que nous étions ? Il nous faudrait la bienveillance, le secours du gouvernement, et mille fois plus de preuves que dans une situation ordinaire. J’aperçois là de la préméditation, et de la plus raffinée, chez nos adversaires inconnus, qui connaissaient la situation de Michu et de MM. de Simeuse à l’égard de Malin. Ne pas parler ! Ne pas voler ! Il y a prudence. J’aperçois tout autre chose que des malfaiteurs  sous ces masques. Mais dites donc ces choses-là aux jurés qu’on nous donnera !

    Cette perspicacité dans les affaires privées qui rend certains avocats et certains magistrats si grands étonnait et confondait Laurence ; elle eut le cœur serré par cette épouvantable logique.

    — Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n’y en a pas dix que la Justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peut-être un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et pour les accusateurs, pour la Justice et pour le public. Quant au souverain, il a d’autres pois à lier qu’à secourir MM. de Simeuse quand même ils n’auraient pas voulu le renverser. Mais qui diable en veut à Malin ? Et que lui voulait-on ?

    Bordin et M. de Grandville se regardèrent, ils eurent l’air de douter de la véracité de Laurence. Ce mouvement fut pour la jeune fille une des plus cuisantes des mille douleurs de cette affaire ; aussi jeta-t-elle aux deux défenseurs un regard qui tua chez eux tout mauvais soupçon.

    Le lendemain la procédure fut remise aux défenseurs qui purent communiquer avec les accusés. Bordin apprit à la famille qu’en gens de bien, les six accusés s’étaient bien tenus, pour employer un terme de métier.

    — M. de Grandville défendra Michu, dit Bordin.

    — Michu ?… s’écria M. de Chargebœuf étonné de ce changement.

    — Il est le cœur de l’affaire, et là est le danger, répliqua le vieux procureur.

    — S’il est le plus exposé, la chose me semble juste, s’écria Laurence.

    — Nous apercevons des chances, dit M. de Grandville, et nous allons bien les étudier. Si nous pouvons les sauver, ce sera parce que M. d’Hauteserre a dit à Michu de réparer l’un des poteaux de la barrière du chemin creux, et qu’un loup a été vu dans la forêt, car tout dépend des débats devant une cour criminelle, et les débats rouleront sur de petites choses que vous verrez devenir immenses.

    Laurence tomba dans l’abattement intérieur qui doit mortifier l’âme de toutes les personnes d’action et de pensée, quand l’inutilité de l’action et de la pensée leur est démontrée. Il ne s’agissait  plus ici de renverser un homme ou le pouvoir à l’aide de gens dévoués, de sympathies fanatiques enveloppées dans les ombres du mystère : elle voyait la société tout entière armée contre elle et ses cousins. On ne prend pas à soi seul une prison d’assaut, on ne délivre pas des prisonniers au sein d’une population hostile et sous les yeux d’une police éveillée par la prétendue audace des accusés. Aussi, quand, effrayé de la stupeur de cette noble et courageuse fille que sa physionomie rendait plus stupide encore, le jeune défenseur essaya de relever son courage, lui répondit-elle :

    — Je me tais, je souffre et j’attends.

    L’accent, le geste et le regard firent de cette réponse une de ces choses sublimes auxquelles il manque un plus vaste théâtre pour devenir célèbres. Quelques instants après, le bonhomme d’Hauteserre disait au marquis de Chargebœuf :

    — Me suis-je donné de la peine pour mes deux malheureux enfants ! J’ai déjà refait pour eux près de huit mille livres de rentes sur l’État. S’ils avaient voulu servir, ils auraient gagné des grades supérieurs et pourraient aujourd’hui se marier avantageusement. Voilà tous mes plans à vau-l’eau.

    — Comment, lui dit sa femme, pouvez-vous songer à leurs intérêts, quand il s’agit de leur honneur et de leurs têtes ?

    — M. d’Hauteserre pense à tout, dit le marquis.

    XVIII

    MARTHE COMPROMISE

    Pendant que les habitants de Cinq-Cygne attendaient l’ouverture des débats à la cour criminelle et sollicitaient la permission de voir les prisonniers sans pouvoir l’obtenir, il se passait au château, dans le plus profond secret, un événement de la plus haute gravité. Marthe était revenue à Cinq-Cygne aussitôt après sa déposition devant le jury d’accusation, qui fut tellement insignifiante qu’elle ne fut pas assignée par l’accusateur public devant la cour criminelle. Comme toutes les personnes d’une excessive sensibilité, la pauvre femme restait assise dans le salon où elle tenait compagnie à Mlle Goujet, dans un état de stupeur qui faisait pitié. Pour elle, comme pour le curé d’ailleurs et pour tous ceux qui ne savaient point l’emploi que les accusés avaient fait de la journée, leur innocence paraissait douteuse. Par moments, Marthe croyait que Michu, ses maîtres et Laurence avaient exercé quelque vengeance sur le sénateur. La malheureuse femme connaissait assez le dévouement de Michu pour comprendre qu’il était de tous les accusés le plus en danger, soit à cause de ses antécédents, soit à cause de la part qu’il aurait prise dans l’exécution. L’abbé Gouj  et, sa sœur et Marthe se perdaient dans les probabilités auxquelles cette opinion donnait lieu ; mais, à force de les méditer, ils laissaient leur esprit s’attacher à un sens quelconque. Le doute absolu que demande Descartes ne peut pas plus s’obtenir dans le cerveau de l’homme que le vide dans la nature, et l’opération spirituelle par laquelle il aurait lieu serait, comme l’effet de la machine pneumatique, une situation exceptionnelle et monstrueuse. En quelque matière que ce soit, on croit à quelque chose. Or, Marthe avait si peur de la culpabilité des accusés, que sa crainte équivalait à une croyance ; et cette situation d’esprit lui fut fatale. Cinq jours après l’arrestation des gentilshommes, au moment où elle allait se coucher, sur les dix heures du soir, elle fut appelée dans la cour par sa mère qui arrivait à pied de la ferme.

    — Un ouvrier de Troyes veut te parler de la part de Michu, et t’attend dans le chemin creux, dit-elle à Marthe.

    Toutes deux passèrent par la brèche pour aller au plus court. Dans l’obscurité de la nuit et du chemin, il fut impossible à Marthe de distinguer autre chose que la masse d’une personne qui tranchait sur les ténèbres.

    — Parlez, madame, afin que je sache si vous êtes bien Mme Michu, dit cette personne d’une voix assez inquiète.

    — Certainement, dit Marthe. Et que me voulez-vous ?

    — Bien, dit l’inconnu. Donnez-moi votre main, n’ayez pas peur de moi. Je viens, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Marthe, de la part de Michu, vous remettre un petit mot. Je suis un des employés de la prison, et si mes supérieurs s’apercevaient de mon absence, nous serions tous perdus. Fiez-vous à moi. Dans les temps votre brave père m’a placé là. Aussi Michu a-t-il compté sur moi. Il mit une lettre dans la main de Marthe et disparut vers la forêt sans attendre de réponse. Marthe eut comme un frisson en pensant qu’elle allait sans doute apprendre le secret de l’affaire. Elle courut à la ferme avec sa mère et s’enferma pour lire la lettre suivante.

    Ma chère Marthe, tu peux compter sur la discrétion de l’homme qui t’apportera cette lettre, il ne sait ni lire ni écrire, c’est un des plus solides républicains de la conspiration de Babeuf ; ton père s’est servi de lui souvent, et il regarde le sénateur comme un traître.

    Or, ma chère femme, le sénateur a été claquemuré par nous dans le caveau où nous avons déjà caché nos maîtres.  Le misérable n’a de vivres que pour cinq jours, et comme il est de notre intérêt qu’il vive, dès que tu auras lu ce petit mot, porte-lui de la nourriture pour au moins cinq jours. La forêt doit être surveillée, prends autant de précautions que nous en prenions pour nos jeunes maîtres. Ne dis pas un mot à Malin, ne lui parle point et mets un de nos masques que tu trouveras sur une des marches de la cave. Si tu ne veux pas compromettre nos têtes, tu garderas le silence le plus entier sur le secret que je suis forcé de te confier. N’en dis pas un mot à Mlle de Cinq-Cygne, qui pourrait caner. Ne crains rien pour moi. Nous sommes certains de la bonne issue de cette affaire, et, quand il le faudra, Malin sera notre sauveur - Enfin, dès que cette lettre sera lue, je n’ai pas besoin de te dire de la brûler, car elle me coûterait la tête si l’on en voyait une seule ligne. Je t’embrasse tant et plus.

    MICHU.

    L’existence du caveau situé sous l’éminence au milieu de la forêt n’était connue que de Marthe, de son fils, de Michu, des quatre gentilshommes et de Laurence ; du moins Marthe, à qui son mari n’avait rien dit de sa rencontre avec Peyrade et Corentin, devait le croire. Ainsi la lettre, qui d’ailleurs lui parut écrite et signée par Michu, ne pouvait venir que de lui. Certes, si Marthe avait immédiatement consulté sa maîtresse et ses deux conseils, qui connaissaient l’innocence des accusés, le rusé procureur aurait obtenu quelques lumières sur les perfides combinaisons qui avaient enveloppé ses clients ; mais Marthe, tout à son premier mouvement comme la plupart des femmes, et convaincue par ces considérations qui lui sautaient aux yeux, jeta la lettre dans la cheminée. Cependant, mue par une singulière illumination de prudence, elle retira du feu le côté de la lettre qui n’était pas écrit, prit les cinq premières lignes, dont le sens ne pouvait compromettre personne, et les cousit dans le bas de sa robe. Assez effrayée de savoir que le patient jeûnait depuis vingt-quatre heures, elle voulut lui porter du vin, du pain et de la viande dès cette nuit. Sa curiosité ne lui permettait pas plus que l’humanité de remettre au lendemain. Elle chauffa son four, et fit, aidée par sa mère, un pâté de lièvre et de canard, un gâteau de riz, rôtit deux poulets, prit trois bouteilles de vin, et boulangea elle-même deux pains ronds. Vers deux  heures et demie du matin, elle se mit en route vers la forêt, portant le tout dans une hotte, et en compagnie de Couraut qui, dans toutes ces expéditions, servait d’éclaireur avec une admirable intelligence. Il flairait des étrangers à des distances énormes, et quand il avait reconnu leur présence, il revenait auprès de sa maîtresse en grondant tout bas, la regardant et tournant son museau du côté dangereux.

    Marthe arriva sur les trois heures du matin à la mare, où elle laissa Couraut en sentinelle. Après une demi-heure de travail pour débarrasser l’entrée, elle vint avec une lanterne sourde à la porte du caveau, le visage couvert d’un masque qu’elle avait en effet trouvé sur une marche. La détention du sénateur semblait avoir été préméditée longtemps à l’avance. Un trou d’un pied carré, que Marthe n’avait pas vu précédemment, se trouvait grossièrement pratiqué dans le haut de la porte en fer qui fermait le caveau ; mais pour que Malin ne pût, avec le temps et la patience dont disposent tous les prisonniers, faire jouer la bande de fer qui barrait la porte, on l’avait assujettie par un cadenas. Le sénateur, qui s’était levé de dessus son lit de mousse, poussa un soupir en apercevant une figure masquée, et devina qu’il ne s’agissait pas encore de sa délivrance. Il observa Marthe, autant que le lui permettait la lueur inégale d’une lanterne sourde, et la reconnut à ses vêtements, à sa corpulence et à ses mouvements ; quand elle lui passa le pâté par le trou, il laissa tomber le pâté pour lui saisir les mains, et avec une excessive prestesse, il essaya de lui ôter du doigt deux anneaux, son alliance et une petite bague donnée par Mlle de Cinq-Cygne.

    — Vous ne nierez pas que ce ne soit vous, ma chère madame Michu, dit-il.

    Marthe ferma le poing aussitôt qu’elle sentit les doigts du sénateur et lui donna un coup vigoureux dans la poitrine. Puis, sans mot dire, elle alla couper une baguette assez forte, au bout de laquelle elle tendit au sénateur le reste des provisions.

    — Que veut-on de moi ? dit-il.

    Marthe se sauva sans répondre. En revenant chez elle, elle se trouva, sur les cinq heures, à la lisière de la forêt, et fut prévenue par Couraut de la présence d’un importun. Elle rebroussa chemin et se dirigea vers le pavillon qu’elle avait habité si longtemps ; mais, quand elle déboucha dans l’avenue, elle fut aperçue de loin par le  garde champêtre de Gondreville, elle prit alors le parti d’aller droit à lui.

    — Vous êtes bien matinale, madame Michu ? lui dit-il en l’accostant.

    — Nous sommes si malheureux, répondit-elle, que je suis forcée de faire l’ouvrage d’une servante ; je vais à Bellache y chercher des graines.

    — Vous n’avez donc point de graines à Cinq-Cygne ? dit le garde.

    Marthe ne répondit pas. Elle continua sa route, et, en arrivant à la ferme de Bellache, elle pria Beauvisage de lui donner plusieurs graines pour semence, en lui disant que M. d’Hauteserre lui avait recommandé de les prendre chez lui pour renouveler ses espèces. Quand Marthe fut partie, le garde de Gondreville vint à la ferme savoir ce que Marthe y était allée chercher. Six jours après, Marthe, devenue prudente, alla dès minuit porter les provisions afin de ne pas être surprise par les gardes qui surveillaient évidemment la forêt. Après avoir porté pour la troisième fois des vivres au sénateur, elle fut saisie d’une sorte de terreur en entendant lire par le curé les interrogatoires publics des accusés, car alors les débats étaient commencés. Elle prit l’abbé Goujet à part, et après lui avoir fait jurer qu’il lui garderait le secret sur ce qu’elle allait lui dire comme s’il s’agissait d’une confession, elle lui montra les fragments de la lettre qu’elle avait reçue de Michu, en lui en disant le contenu, et l’initia au secret de la cachette où se trouvait le sénateur. Le curé demanda sur-le-champ à Marthe si elle avait des lettres de son mari pour pouvoir comparer les écritures. Marthe alla chez elle à la ferme, où elle trouva une assignation pour comparaître comme témoin à la cour. Quand elle revint au château, l’abbé Goujet et sa sœur étaient également assignés à la requête des accusés. Ils furent donc obligés de se rendre aussitôt à Troyes. Ainsi tous les personnages de ce drame, et même ceux qui n’en étaient en quelque sorte que les comparses, se trouvèrent réunis sur la scène où les destinées des deux familles se jouaient alors.

    XIX

    LES DEBATS

    Il est très peu de localités en France où la Justice emprunte aux choses ce prestige qui devrait toujours l’accompagner. Après la religion et la royauté, n’est-elle pas la plus grande machine des sociétés ? Partout, et même à Paris, la mesquinerie du local, la mauvaise disposition des lieux, et le manque de décors che  z la nation la plus vaniteuse et la plus théâtrale en fait de monuments qui soit aujourd’hui, diminuent l’action de cet énorme pouvoir. L’arrangement est le même dans presque toutes les villes. Au fond de quelque longue salle carrée, on voit un bureau couvert en serge verte, élevé sur une estrade, derrière lequel s’asseyent les juges dans des fauteuils vulgaires. À gauche, le siège de l’accusateur public, et, de son côté, le long de la muraille, une longue tribune garnie de chaises pour les jurés. En face des jurés, s’étend une autre tribune où se trouve un banc pour les accusés et pour les gendarmes qui les gardent. Le greffier se place au bas de l’estrade auprès de la table où se déposent les pièces à conviction. Avant l’institution de la Justice impériale, le commissaire du gouvernement et le directeur du jury avaient chacun un siège et une table, l’un à droite, l’autre à gauche du bureau de la cour. Deux huissiers voltigent dans l’espace qu’on laisse devant la cour pour la comparution des témoins. Les défenseurs se tiennent au bas de la tribune des accusés. Une balustrade en bois réunit les deux tribunes vers l’autre bout de la salle, et forme une enceinte où se mettent des bancs pour les témoins entendus et pour les curieux privilégiés. Puis, en face du tribunal, au-dessus de la porte d’entrée, il existe toujours une méchante tribune réservée aux autorités et aux femmes choisies du département par le président, à qui appartient la police de l’audience. Le public non privilégié se tient debout dans l’espace qui reste entre la porte de la salle et la balustrade. Cette physionomie normale des tribunaux français et des cours d’assises actuelles était celle de la cour criminelle de Troyes.

    En avril 1806, ni les quatre juges et le président qui composaient la cour, ni l’accusateur public, ni le directeur du jury, ni le commissaire du gouvernement, ni les huissiers, ni les défenseurs, personne, excepté les gendarmes, n’avait de costume ni de marque distinctive qui relevât la nudité des choses et l’aspect assez maigre des figures. Le crucifix manquait, et ne donnait son exemple ni à la justice ni aux accusés. Tout était triste et vulgaire. L’appareil, si nécessaire à l’intérêt social, est peut-être une consolation pour le criminel. L’empressement du public fut ce qu’il a été, ce qu’il sera dans toutes les occasions de ce genre, tant que les mœurs ne seront pas réformées, tant que la France n’aura pas reconnu que l’admission du public à l’audience n’emporte pas la publicité, que la publicité donnée aux débats constitue une peine  tellement exorbitante, que si le législateur avait pu la soupçonner, il ne l’aurait pas infligée. Les mœurs sont souvent plus cruelles que les lois. Les mœurs, c’est les hommes ; mais la loi, c’est la raison d’un pays. Les mœurs, qui n’ont souvent pas de raison, l’emportent sur la loi. Il se fit des attroupements autour du palais. Comme dans tous les procès célèbres, le président fut obligé de faire garder les portes par des piquets de soldats. L’auditoire, qui restait debout derrière la balustrade, était si pressé qu’on y étouffait. M. de Grandville, qui défendait Michu ; Bordin, le défenseur de MM. de Simeuse, et un avocat de Troyes qui plaidait pour MM. d’Hauteserre et Gothard, les moins compromis des six accusés, furent à leur poste avant l’ouverture de la séance, et leurs figures respiraient la confiance. De même que le médecin ne laisse rien voir de ses appréhensions à son malade, de même l’avocat montre toujours une physionomie pleine d’espoir à son client. C’est un de ces cas rares où le mensonge devient vertu. Quand les accusés entrèrent, il s’éleva de favorables murmures à l’aspect des quatre jeunes gens qui, après vingt jours de détention passes dans l’inquiétude, avaient un peu pâli. La parfaite ressemblance des jumeaux excita l’intérêt le plus puissant. Peut-être chacun pensait-il que la nature devait exercer une protection spéciale sur l’une de ses plus curieuses raretés, et tout le monde était tenté de réparer l’oubli du destin envers eux ; leur contenance noble, simple, et sans la moindre marque de honte, mais aussi sans bravade, toucha beaucoup les femmes. Les quatre gentilshommes et Gothard se présentaient avec le costume qu’ils portaient lors de leur arrestation ; mais Michu, dont les habits faisaient partie des pièces à conviction, avait mis ses meilleurs habits, une redingote bleue, un gilet de velours brun à la Robespierre, et une cravate blanche. Le pauvre homme paya le loyer de sa mauvaise mine. Quand il jeta son regard jaune, clair et profond sur l’assemblée qui laissa échapper un mouvement, on lui répondit par un murmure d’horreur. L’audience voulut voir le doigt de Dieu dans sa comparution sur le banc des accusés, où son beau-père avait fait asseoir tant de victimes. Cet homme, vraiment grand, regarda ses maîtres en réprimant un sourire d’ironie. Il eut l’air de leur dire : "Je vous fais tort ! " Ces cinq accusés échangèrent des saluts affectueux avec leurs défenseurs. Gothard faisait encore l’idiot.

    Après les récusations exercées avec sagacité par les défenseurs,  éclairés sur ce point par le marquis de Chargebœuf assis courageusement auprès de Bordin et de M. de Grandville, quand le jury fut constitué, l’acte d’accusation lu, les accusés furent séparés pour procéder à leurs interrogatoires. Tous répondirent avec un remarquable ensemble. Après être allés le matin se promener à cheval dans la forêt, ils étaient revenus à une heure pour déjeuner à Cinq-Cygne ; après le repas de trois heures à cinq heures et demie, ils avaient regagné la forêt. Tel fut le fond commun à chaque accusé, dont les variantes découlèrent de leur position spéciale. Quand le président pria MM. de Simeuse de donner les raisons qui les avaient fait sortir de si grand matin, l’un et l’autre déclarèrent que, depuis leur retour, ils pensaient à racheter Gondreville, et que, dans l’intention de traiter avec Malin, arrivé la veille, ils étaient sortis avec leur cousine et Michu afin d’examiner la forêt pour baser des offres. Pendant ce temps-là, MM. d’Hauteserre, leur cousine et Gothard avaient chassé un loup que les paysans avaient aperçu. Si le directeur du jury eût recueilli les traces de leurs chevaux dans la forêt avec autant de soin que celles des chevaux qui avaient traversé le parc de Gondreville, on aurait eu la preuve de leurs courses en des parties bien éloignées du château.

    L’interrogatoire de MM. d’Hauteserre confirma celui de MM. de Simeuse, et se trouvait en harmonie avec leurs dires, dans l’instruction. La nécessité de justifier leur promenade avait suggéré à chaque accusé l’idée de l’attribuer à la chasse. Des paysans avaient signalé, quelques jours auparavant, un loup dans la forêt, et chacun d’eux s’en fit un prétexte.

    Cependant l’accusateur public releva des contradictions entre les premiers interrogatoires où MM. d’Hauteserre disaient avoir chassé tous ensemble, et le système adopté à l’audience qui laissait MM. d’Hauteserre et Laurence chassant, tandis que MM. de Simeuse auraient évalué la forêt.

    M. de Grandville fit observer que le délit n’ayant été commis que de deux heures à cinq heures et demie, les accusés devaient être crus quand ils expliquaient la manière dont ils avaient employé la matinée.

    L’accusateur répondit que les accusés avaient intérêt à cacher les préparatifs pour séquestrer le sénateur.

    L’habileté de la Défense apparut alors à tous les yeux. Les juges, les jurés, l’audience comprirent bientôt que la victoire allait être  chaudement disputée. Bordin et M. de Grandville semblaient avoir tout prévu. L’innocence doit un compte clair et plausible de ses actions. Le devoir de la Défense est donc d’opposer un roman probable au roman improbable de l’Accusation. Pour le défenseur qui regarde son client comme innocent, l’Accusation devient une fable. L’interrogatoire public des quatre gentilshommes expliquait suffisamment les choses en leur faveur. Jusque-là tout allait bien. Mais l’interrogatoire de Michu fut plus grave, et engagea le combat. Chacun comprit alors pourquoi M. de Grandville avait préféré la défense du serviteur à celle des maîtres.

    Michu avoua ses menaces à Marion, mais il démentit la violence qu’on leur prêtait. Quant au guet-apens sur Malin, il dit qu’il se promenait tout uniment dans le parc ; le sénateur et M. Grévin pouvaient avoir eu peur en voyant la bouche du canon de son fusil, et lui supposer une position hostile quand elle était inoffensive. Il fit observer que le soir un homme qui n’a pas l’habitude de la chasse peut croire le fusil dirigé sur lui, tandis qu’il se trouve sur l’épaule au repos. Pour justifier l’état de ses vêtements lors de son arrestation, il dit s’être laissé tomber dans la brèche en retournant chez lui. "N’y voyant plus clair pour la gravir, je me suis en quelque sorte, dit-il, colleté avec les pierres qui éboulaient sous moi quand je m’en aidais pour monter le chemin creux." Quant au plâtre que Gothard lui apportait, il répondit, comme dans tous ses interrogatoires, qu’il avait servi à sceller un des poteaux de la barrière du chemin creux.

    L’accusateur public et le président lui demandèrent d’expliquer comment il était à la fois et dans la brèche au château, et en haut du chemin creux à sceller un poteau à la barrière, surtout quand le juge de paix, les gendarmes et le garde champêtre déclaraient l’avoir entendu venir d’en bas. Michu dit que M. d’Hauteserre lui avait fait des reproches de ne pas avoir exécuté cette petite réparation à laquelle il tenait à cause des difficultés que ce chemin pouvait susciter avec la commune, il était donc allé lui annoncer le rétablissement de la barrière.

    M. d’Hauteserre avait effectivement fait poser une barrière en haut du chemin creux pour empêcher que la commune ne s’en emparât. En voyant quelle importance prenait l’état de ses vêtements, et le plâtre dont l’emploi n’était pas niable, Michu avait inventé ce subterfuge. Si, en justice, la vérité ressemble souvent à  une fable, la fable aussi ressemble beaucoup à la vérité. Le défenseur et l’accusateur attachèrent l’un et l’autre un grand prix à cette circonstance, qui devint capitale et par les efforts du défenseur et par les soupçons de l’accusateur.

    A l’audience, Gothard, sans doute éclairé par M. de Grandville, avoua que Michu l’avait prié de lui apporter des sacs de plâtre, car jusqu’alors il s’était toujours mis à pleurer quand on le questionnait.

    — Pourquoi ni vous ni Gothard n’avez-vous pas aussitôt mené le juge de paix et le garde champêtre à cette barrière ? demanda l’accusateur public.

    — Je n’ai jamais cru qu’il pouvait s’agir contre nous d’une accusation capitale, dit Michu.

    On fit sortir tous les accusés, à l’exception de Gothard. Quand Gothard fut seul, le président l’adjura de dire la vérité dans son intérêt, en lui faisant observer que sa prétendue idiotie avait cessé. Aucun des jurés ne le croyait imbécile. En se taisant devant la cour, il pouvait encourir des peines graves ; tandis qu’en disant la vérité, vraisemblablement il serait hors de cause. Gothard pleura, chancela, puis il finit par dire que Michu l’avait prié de lui porter plusieurs sacs de plâtre ; mais, chaque fois, il l’avait rencontré devant la ferme. On lui demanda combien il avait apporté de sacs.

    — Trois, répondit-il.

    Un débat s’établit entre Gothard et Michu pour savoir si c’était trois en comptant celui qu’il lui apportait au moment de l’arrestation, ce qui réduisait les sacs à deux, ou trois outre le dernier. Ce débat se termina en faveur de Michu. Pour les jurés, il n’y eut que deux sacs employés ; mais ils paraissaient avoir déjà une conviction sur ce point ; Bordin et M. de Grandville jugèrent nécessaire de les rassasier de plâtre et de les si bien fatiguer qu’ils n’y comprissent plus rien.

    M. de Grandville présenta des conclusions tendant à ce que des experts fussent nommés pour examiner l’état de la barrière.

    — Le directeur du jury, dit le défenseur, s’est contenté d’aller visiter les lieux, moins pour y faire une expertise sévère que pour y voir un subterfuge de Michu ; mais il a failli, selon nous, à ses devoirs, et sa faute doit nous profiter.

    La cour commit, en effet, des experts pour savoir si l’un des poteaux de la barrière avait été récemment scellé. De son côté, l’accusateur  public voulut avoir gain de cause sur cette circonstance avant l’expertise.

    — Vous auriez, dit-il à Michu, choisi l’heure à laquelle il ne fait plus clair, de cinq heures et demie à six heures et demie, pour sceller la barrière à vous seul ?

    — M. d’Hauteserre m’avait grondé.

    — Mais, dit l’accusateur public, si vous avez employé le plâtre à la barrière, vous vous êtes servi d’une auge et d’une truelle ? Or, si vous êtes venu dire si promptement à M. d’Hauteserre que vous aviez exécuté ses ordres, il vous est impossible d’expliquer comment Gothard vous apportait encore du plâtre. Vous avez dû passer devant votre ferme, et alors vous avez dû déposer vos outils et prévenir Gothard.

    Ces arguments foudroyants produisirent un silence horrible dans l’auditoire.

    — Allons, avouez-le, reprit l’accusateur, ce n’est pas un poteau que vous avez enterré.

    — Croyez-vous donc que ce soit le sénateur ? dit Michu d’un air profondément ironique.

    M. de Grandville demanda formellement à l’accusateur public de s’expliquer sur ce chef. Michu était accusé d’enlèvement, de séquestration et non pas de meurtre. Rien de plus grave que cette interpellation. Le Code de brumaire an IV défendait à l’accusateur public d’introduire aucun chef nouveau dans les débats : il devait, à peine de nullité, s’en tenir aux termes de l’acte d’accusation.

    L’accusateur public répondit que Michu, principal auteur de l’attentat, et qui dans l’intérêt de ses maîtres avait assumé toute la responsabilité sur sa tête, pouvait avoir eu besoin de condamner l’entrée du lieu encore inconnu où gémissait le sénateur.

    Pressé de questions, harcelé devant Gothard, mis en contradiction avec lui-même, Michu frappa sur l’appui de la tribune aux accusés un grand coup de poing, et dit :

    — Je ne suis pour rien dans l’enlèvement du sénateur, j’aime à croire que ses ennemis l’ont simplement enfermé ; mais s’il reparaît, vous verrez que le plâtre n’a pu y servir de rien.

    — Bien, dit l’avocat en s’adressant à l’accusateur public, vous avez plus fait pour la défense de mon client que tout ce que je pouvais dire. 

    La première audience fut levée sur cette audacieuse allégation, qui surprit les jurés et donna l’avantage à la défense. Aussi les avocats de la ville et Bordin félicitèrent - ils le jeune défenseur avec enthousiasme. L’accusateur public, inquiet de cette assertion, craignit d’être tombé dans un piège ; et il avait en effet donné dans un panneau très habilement tendu par les défenseurs, et pour lequel Gothard venait de jouer admirablement son rôle. Les plaisants de la ville dirent qu’on avait replâtré l’affaire, que l’accusateur public avait gâché sa position, et que les Simeuse devenaient blancs comme plâtre. En France, tout est du domaine de la plaisanterie, elle y est la reine : on plaisante sur l’échafaud, à la Bérézina, aux barricades, et quelque Français plaisantera sans doute aux grandes assises du Jugement dernier.

    Le lendemain, on entendit les témoins à charge Mme Marion, Mme Grévin, Grévin, le valet de chambre du sénateur, Violette dont les dépositions peuvent être facilement comprises d’après les événements. Tous reconnurent les cinq accusés avec plus ou moins d’hésitation relativement aux quatre gentilshommes, mais avec certitude quant à Michu. Beauvisage répéta le propos échappé à Robert d’Hauteserre. Le paysan venu pour acheter le veau redit la phrase de Mlle de Cinq-Cygne. Les experts entendus confirmèrent leurs rapports sur la confrontation de l’empreinte des fers avec ceux des chevaux des quatre gentilshommes qui, selon l’accusation, étaient absolument pareils. Cette circonstance fut naturellement l’objet d’un débat violent entre M. de Grandville et l’accusateur public. Le défenseur prit à partie le maréchal-ferrant de Cinq-Cygne, et réussit à établir aux débats que des fers semblables avaient été vendus quelques jours auparavant à des individus étrangers au pays. Le maréchal déclara d’ailleurs qu’il ne ferrait pas seulement de cette manière les chevaux du château de Cinq-Cygne, mais beaucoup d’autres dans le canton. Enfin le cheval dont se servait habituellement Michu, par extraordinaire, avait été ferré à Troyes, et l’empreinte de ce fer ne se trouvait point parmi celles constatées dans le parc.

    — Le sosie de Michu ignorait cette circonstances, dit M. de Grandville en regardant les jurés, et l’accusation n’a pas établi que nous nous soyons servis d’un des chevaux du château.

    Il foudroya d’ailleurs la déposition de Violette en ce qui concernait la vraisemblance des chevaux, vus de loin et par-derrière !  Malgré les incroyables efforts du défenseur, la masse des témoignages positifs accabla Michu. L’accusateur, l’auditoire, la cour et les jurés sentaient tous, comme l’avait pressenti la défense, que la culpabilité du serviteur entraînait celle des maîtres. Bordin avait bien deviné le nœud du procès en donnant M. de Grandville pour défenseur à Michu ; mais la défense avouait ainsi ses secrets. Aussi, tout ce qui concernait l’ancien régisseur de Gondreville était-il d’un intérêt palpitant. La tenue de Michu fut d’ailleurs superbe. Il déploya dans ces débats toute la sagacité dont l’avait doué la nature et, à force de le voir, le public reconnut sa supériorité mais, chose étonnante ! cet homme en parut plus certainement l’auteur de l’attentat. Les témoins à décharge, moins sérieux que les témoins à charge aux yeux des jurés et de la loi, parurent faire leur devoir, et furent écoutés en manière d’acquit de conscience. D’abord ni Marthe ni M. et Mme d’Hauteserre ne prêtèrent serment ; puis Catherine et les Durieu, en leur qualité de domestiques, se trouvèrent dans le même cas. M. d’Hauteserre dit effectivement avoir donné l’ordre à Michu de replacer le poteau renversé. La déclaration des experts, qui lurent en ce moment leur rapport, confirma la déposition du vieux gentilhomme ; mais ils donnèrent aussi gain de cause au directeur du jury en déclarant qu’il leur était impossible de déterminer l’époque à laquelle ce travail avait été fait : il pouvait, depuis, s’être écoulé plusieurs semaines tout aussi bien que vingt jours. L’apparition de Mlle de Cinq-Cygne excita la plus vive curiosité, mais en revoyant ses cousins sur le banc des accusés après vingt-trois jours de séparation, elle éprouva des émotions si violentes qu’elle eut l’air coupable. Elle sentit un effroyable désir d’être à côté des jumeaux, et fut obligée, dit-elle plus tard, d’user de toute sa force pour réprimer la fureur qui la portait à tuer l’accusateur public, afin d’être, aux yeux du monde, criminelle avec eux.

    Elle raconta naïvement qu’en revenant à Cinq-Cygne, et voyant de la fumée dans le parc, elle avait cru à un incendie. Pendant longtemps elle avait pensé que cette fumée provenait de mauvaises herbes.

    — Cependant, dit-elle, je me suis souvenue plus tard d’une particularité que je livre à l’attention de la Justice. J’ai trouvé dans les brandebourgs de mon amazone, et dans les plis de ma collerette, des débris semblables à ceux de papiers brûlés emportés par le vent. 

    — La fumée était-elle considérable ? demanda Bordin.

    — Oui, dit Mlle de Cinq-Cygne, je croyais à un incendie.

    — Ceci peut changer la face du procès, dit Bordin. Je requiers la cour d’ordonner une enquête immédiate des lieux où l’incendie a eu lieu.

    Le président ordonna l’enquête.

    Grévin, rappelé sur la demande des défenseurs, et interrogé sur cette circonstance, déclara ne rien savoir à ce sujet. Mais entre Bordin et Grévin, il y eut des regards échangés qui les éclairèrent mutuellement.

    — Le procès est là, se dit le vieux procureur.

    — Ils y sont ! pensa le notaire.

    Mais, de part et d’autre, les deux fins matois pensèrent que l’enquête était inutile. Bordin se dit que Grévin serait discret comme un mur, et Grévin s’applaudit d’avoir fait disparaître les traces de l’incendie. Pour vider ce point, accessoire dans les débats et qui parait puéril, mais capital dans la justification que l’histoire doit à ces jeunes gens, les experts et Pigoult commis pour la visite du parc déclarèrent n’avoir remarqué aucune place où il existât des marques d’incendie. Bordin fit assigner deux ouvriers qui déposèrent avoir labouré, par les ordres du garde, une portion du pré dont l’herbe était brûlée mais ils dirent n’avoir point observé de quelle substance provenaient les cendres. Le garde, rappelé sur l’invitation des défenseurs, dit avoir reçu du sénateur, au moment où il avait passé par le château pour aller voir la mascarade d’Arcis, l’ordre de labourer cette partie du pré que le sénateur avait remarquée le matin en se promenant.

    — Y avait-on brûlé des herbes ou des papiers ?

    — Je n’ai rien vu qui pût faire croire qu’on ait brûlé des papiers, répondit le garde.

    — Enfin, dirent les défenseurs, si l’on y a brûlé des herbes, quelqu’un a dû les y apporter et y mettre le feu.

    La déposition du curé de Cinq-Cygne et celle de Mlle Goujet firent une impression favorable. En sortant de vêpres et se promenant vers la forêt, ils avaient vu les gentilshommes et Michu à cheval, sortant du château et se dirigeant sur la forêt. La position, la moralité de l’abbé Goujet donnaient du poids à ses paroles.

    La plaidoirie de l’accusateur public, qui se croyait certain d’obtenir  une condamnation, fut ce que sont ces sortes de réquisitoires. Les accusés étaient d’incorrigibles ennemis de la France, des institutions et des lois. Ils avaient soif de désordres. Quoiqu’ils eussent été mêlés aux attentats contre la vie de l’Empereur, et qu’ils fissent partie de l’armée de Condé, ce magnanime souverain les avait rayés de la liste des émigrés. Voilà le loyer qu’ils payaient à sa clémence. Enfin toutes les déclamations oratoires qui se sont répétées au nom des Bourbons contre les bonapartistes, qui se répètent aujourd’hui contre les républicains et les légitimistes au nom de la branche cadette. Ces lieux communs, qui auraient un sens chez un gouvernement fixe, paraîtront au moins comiques, quand l’histoire les trouvera semblables à toutes les époques dans la bouche du ministère public. On peut en dire ce mot fourni par des troubles plus anciens : "L’enseigne est changée, mais le vin est toujours le même ! " L’accusateur public, qui fut d’ailleurs un des procureurs généraux les plus distingués de l’Empire, attribua le délit à l’intention prise par les émigrés rentrés de protester contre l’occupation de leurs biens. Il fit assez bien frémir l’auditoire sur la position du sénateur. Puis il massa les preuves, les semi-preuves, les probabilités, avec un talent que stimulait la récompense certaine de son zèle, et il s’assit tranquillement en attendant le feu des défenseurs.

    M. de Grandville ne plaida jamais que cette cause criminelle, mais elle lui fit un nom. D’abord, il trouva pour son plaidoyer cet entrain d’éloquence que nous admirons aujourd’hui chez Berryer. Puis il avait la conviction de l’innocence des accusés, ce qui est un des plus puissants véhicules de la parole. Voici les points principaux de sa défense rapportée en entier par les journaux du temps. D’abord il rétablit sous son vrai jour la vie de Michu. Ce fut un beau récit où sonnèrent les plus grands sentiments et qui réveilla bien des sympathies. En se voyant réhabilité par une voix éloquente, il y eut un moment où des pleurs sortirent des yeux jaunes de Michu et coulèrent sur son terrible visage. Il apparut alors ce qu’il était réellement : un homme simple et rusé comme un enfant, mais un homme dont la vie n’avait eu qu’une pensée. Il fut soudain expliqué, surtout par ses pleurs qui produisirent un grand effet sur le jury. L’habile défenseur saisit ce mouvement d’intérêt pour entrer dans la discussion des charges.

    — Où est le corps du délit ? Où est le sénateur ? demanda-t-il. Vous nous accusez de l’avoir claquemuré, scellé même avec des  pierres et du plâtre ! Mais alors, nous savons seuls où il est, et comme vous nous tenez en prison depuis vingt-trois jours, il est mort faute d’aliments. Nous sommes des meurtriers, et vous ne nous avez pas accusés de meurtre. Mais s’il vit, nous avons des complices ; si nous avions des complices et si le sénateur est vivant, ne le ferions-nous donc point paraître ? Les intentions que vous nous supposez, une fois manquées, aggraverions-nous inutilement notre position ? Nous pourrions nous faire pardonner, par notre repentir, une vengeance manquée ; et nous persisterions à détenir un homme de qui nous ne pouvons rien obtenir ? N’est-ce pas absurde ? Remportez votre plâtre, son effet est manqué, dit-il à l’accusateur public, car nous sommes ou d’imbéciles criminels, ce que vous ne croyez pas, ou des innocents, victimes de circonstances inexplicables pour nous comme pour vous ! Vous devez bien plutôt chercher la masse de papiers qui s’est brûlée chez le sénateur et qui révèle des intérêts plus violents que les nôtres, et qui vous rendrait compte de son enlèvement. Il entra dans ces hypothèses avec une habileté merveilleuse. Il insista sur la moralité des témoins à décharge dont la foi religieuse était vive, qui croyaient à un avenir, à des peines éternelles. Il fut sublime en cet endroit et sut émouvoir profondément. — Hé ! quoi, dit-il, ces criminels dînent tranquillement en apprenant par leur cousine l’enlèvement du sénateur. Quand l’officier de gendarmerie leur suggère les moyens de tout finir, ils se refusent à rendre le sénateur, ils ne savent ce qu’on leur veut ! Il fit alors pressentir une affaire mystérieuse dont la clef se trouvait dans les mains du Temps, qui dévoilerait cette injuste accusation. Une fois sur ce terrain, il eut l’audacieuse et ingénieuse adresse de se supposer juré, il raconta sa délibération avec ses collègues, il se représenta comme tellement malheureux, si, ayant été cause de condamnations cruelles, l’erreur venait à être reconnue, il peignit si bien ses remords, et revint sur les doutes que le plaidoyer lui donnerait avec tant de force, qu’il laissa les jurés dans une horrible anxiété.

    Les jurés n’étaient pas encore blasés sur ces sortes d’allocutions, elles eurent alors le charme des choses neuves, et le jury fut ébranlé. Après le chaud plaidoyer de M. de Grandville, les jurés eurent à entendre le fin et spécieux procureur qui multiplia les considérations, fit ressortir toutes les parties ténébreuses du procès et le rendit inexplicable. Il s’y prit de manière à frapper l’esprit et la  raison, comme M. de Grandville avait attaqué le cœur et l’imagination. Enfin, il sut entortiller les jurés avec une conviction si sérieuse que l’accusateur public vit son échafaudage en pièces. Ce fut si clair que l’avocat de MM. d’Hauteserre et de Gothard s’en remit à la prudence des jurés, en trouvant l’accusation abandonnée à leur égard. L’accusateur demanda de remettre au lendemain pour sa réplique. En vain, Bordin, qui voyait un acquittement dans les yeux des jurés s’ils délibéraient sur le coup de ces plaidoiries, s’opposa-t-il, par des motifs de droit et de fait, à ce qu’une nuit de plus jetât ses anxiétés au cœur de ses innocents clients, la cour délibéra.

    — L’intérêt de la société me semble égal à celui des accusés, dit le président. La cour manquerait à toutes les notions d’équité si elle refusait une pareille demande à la Défense, elle doit donc l’accorder à l’Accusation.

    — Tout est heur et malheur, dit Bordin en regardant ses clients. Acquittés ce soir, vous pouvez être condamnés demain.

    — Dans tous les cas, dit l’aîné des Simeuse, nous ne pouvons que vous admirer. Mlle de Cinq-Cygne avait des larmes aux yeux.

    Après les doutes exprimés par les défenseurs, elle ne croyait pas à un pareil succès. On la félicitait, et chacun vint lui promettre l’acquittement de ses cousins. Mais cette affaire allait avoir le coup de théâtre le plus éclatant, le plus sinistre et le plus imprévu qui jamais ait changé la face d’un procès criminel.

    XX

    HORRIBLE PERIPETIE

    A cinq heures du matin, le lendemain de la plaidoirie de M. de Grandville, le sénateur fut trouvé sur le grand chemin de Troyes, délivré de ses fers pendant son sommeil par des libérateurs inconnus, allant à Troyes, ignorant le procès, ne sachant pas le retentissement de son nom en Europe, et heureux de respirer l’air. L’homme qui servait de pivot à ce drame fut aussi stupéfait de ce qu’on lui apprit, que ceux qui le rencontrèrent le furent de le voir. On lui donna la voiture d’un fermier, et il arriva rapidement à Troyes chez le préfet. Le préfet prévint aussitôt le directeur du jury, le commissaire du gouvernement et l’accusateur public, qui, d’après le récit que leur fit le comte de Gondreville, envoyèrent prendre Marthe au lit chez les Durieu, pendant que le directeur du jury motivait et décernait un mandat d’arrêt contre elle. Mlle de Cinq-Cygne, qui n’était en liberté que sous cauti  on, fut également arrachée à l’un des rares moments de sommeil qu’elle obtenait au milieu de ses constantes angoisses, et fut gardée à la préfecture pour y être interrogée. L’ordre de tenir les accusés sans communication possible, même avec les avocats, fut envoyé au directeur de la prison. À dix heures, la foule assemblée apprit que l’audience était remise à une heure après midi.

    Ce changement, qui coïncidait avec la nouvelle de la délivrance du sénateur, l’arrestation de Marthe, celle de Mlle de Cinq-Cygne et la défense de communiquer avec les accusés, portèrent la terreur à l’hôtel de Chargebœuf. Toute la ville et les curieux venus à Troyes pour assister au procès, les tachygraphes des journaux, le peuple même fut dans un émoi facile à comprendre. L’abbé Goujet vint sur les dix heures voir M. et Mme d’Hauteserre et les défenseurs. On déjeunait alors autant qu’on peut déjeuner en de semblables circonstances ; le curé prit Bordin et M. de Grandville à part, il leur communiqua la confidence de Marthe et le fragment de la lettre qu’elle avait reçue. Les deux défenseurs échangèrent un regard, après lequel Bordin dit au curé :

    — Pas un mot ! tout nous paraît perdu, faisons au moins bonne contenance.

    Marthe n’était pas de force à résister au directeur du jury et à l’accusateur public réunis. D’ailleurs les preuves abondaient contre elle. Sur l’indication du sénateur, Lechesneau avait envoyé chercher la croûte de dessous du dernier pain apporté par Marthe, et qu’il avait laissée dans le caveau, ainsi que les bouteilles vides et plusieurs objets. Pendant les longues heures de sa captivité, Malin avait fait des conjectures sur sa situation et cherché les indices qui pouvaient le mettre sur la trace de ses ennemis, il communiqua naturellement ses observations au magistrat. La ferme de Michu, récemment bâtie, devait avoir un four neuf, les tuiles et les briques sur lesquelles reposait le pain offrant un dessin quelconque de joints, on pouvait avoir la preuve de la préparation de son pain dans ce four, en prenant l’empreinte de l’aire dont les rayures se retrouvaient sur cette croûte. Puis, les bouteilles, cachetées en cire verte, étaient sans doute pareilles aux bouteilles qui se trouvaient dans la cave de Michu. Ces subtiles remarques, dites au juge de paix qui alla faire les perquisitions en présence de Marthe, amenèrent les résultats prévus par le sénateur. Victime de la bonhomie apparente avec laquelle Lechesneau, l’accusateur public et le commissaire  du gouvernement lui firent apercevoir que des aveux complets pouvaient seuls sauver la vie à son mari, au moment où elle fut terrassée par ces preuves évidentes, Marthe avoua que la cachette où le sénateur avait été mis n’était connue que de Michu, de MM. de Simeuse et d’Hauteserre, et qu’elle avait apporté des vivres au sénateur, à trois reprises, pendant la nuit. Laurence, interrogée sur la circonstance de la cachette, fut forcée d’avouer que Michu l’avait découverte, et la lui avait montrée avant l’affaire pour y soustraire les gentilshommes aux recherches de la police.

    Aussitôt ces interrogatoires terminés, le jury, les avocats furent avertis de la reprise de l’audience. À trois heures, le président ouvrit la séance en annonçant que les débats allaient recommencer sur de nouveaux éléments. Le président fit voir à Michu trois bouteilles de vin et lui demanda s’il les reconnaissait pour des bouteilles à lui en lui montrant la parité de la cire de deux bouteilles vides avec celle d’une bouteille pleine, prise dans la matinée à la ferme par le juge de paix, en présence de sa femme ; Michu ne voulut pas les reconnaître pour siennes ; mais ces nouvelles pièces à conviction furent appréciées par les jurés auxquels le président expliqua que les bouteilles vides venaient d’être trouvées dans le lieu où le sénateur avait été détenu. Chaque accusé fut interrogé relativement au caveau situé sous les ruines du monastères Il fut acquis aux débats après un nouveau témoignage de tous les témoins à charge et à décharge que cette cachette, découverte par Michu, n’était connue que de lui, de Laurence et des quatre gentilshommes. On peut juger de l’effet produit sur l’audience et sur les jurés quand l’accusateur public annonça que ce caveau, connu seulement des accusés et de deux des témoins, avait servi de prison au sénateur. Marthe fut introduite. Son apparition causa les plus vives anxiétés dans l’auditoire et parmi les accusés. M. de Grandville se leva pour s’opposer à l’audition de la femme témoignant contre le mari. L’accusateur public fit observer que, d’après ses propres aveux, Marthe était complice du délit : elle n’avait ni à prêter serment, ni à témoigner, elle devait être entendue seulement dans l’intérêt de la vérité.

    — Nous n’avons d’ailleurs qu’à donner lecture de son interrogatoire devant le directeur du jury, dit le président qui fit lire par le greffier le procès-verbal dressé le matin.

    — Confirmez-vous ces aveux ? dit le président. 

    Michu regarda sa femme, et Marthe qui comprit son erreur tomba complètement évanouie. On peut dire sans exagération que la foudre éclatait sur le banc des accusés et sur leurs défenseurs.

    — Je n’ai jamais écrit de ma prison à ma femme, et je n’y connais aucun des employés, dit Michu.

    Bordin lui passa les fragments de la lettre, Michu n’eut qu’à y jeter un coup d’œil.

    — Mon écriture a été imitée, s’écria-t-il.

    — La dénégation est votre dernière ressource, dit l’accusateur public.

    On introduisit alors le sénateur avec les cérémonies prescrites pour sa réception. Son entrée fut un coup de théâtre. Malin, nommé par les magistrats comte de Gondreville sans pitié pour les anciens propriétaires de cette belle demeure, regarda, sur l’invitation du président, les accusés avec la plus grande attention et pendant longtemps. Il reconnut que les vêtements de ses ravisseurs étaient bien exactement ceux des gentilshommes ; mais il déclara que le trouble de ses sens au moment de son enlèvement l’empêchait de pouvoir affirmer que les accusés fussent les coupables.

    — Il y a plus, dit-il, ma conviction est que ces quatre messieurs n’y sont pour rien. Les mains qui m’ont bandé les yeux dans la forêt étaient grossières. Aussi, dit Malin en regardant Michu, croirais-je plutôt volontiers que mon ancien régisseur s’est chargé de ce soin mais je prie MM. les jurés de bien peser ma déposition. Mes soupçons à cet égard sont très légers, et je n’ai pas la moindre certitude. Voici pourquoi. Les deux hommes qui se sont emparés de moi m’ont mis à cheval, en croupe derrière celui qui m’avait bandé les yeux, et dont les cheveux étaient roux comme ceux de l’accusé Michu. Quelque singulière que soit mon observation, je dois en parler, car elle fait la base d’une conviction favorable à l’accusé, que je prie de ne point s’en choquer. Attaché au dos d’un inconnu, j’ai dû, malgré la rapidité de la course, être affecté de son odeur. Or, je n’ai point reconnu celle particulière à Michu. Quant à la personne qui m’a, par trois fois, apporté des vivres, je suis certain que cette personne est Marthe, la femme de Michu. La première fois, je l’ai reconnue à une bague que lui a donnée Mlle de Cinq-Cygne, et qu’elle n’avait pas songé à ôter. La justice et MM. les jurés apprécieront les contradictions qui se rencontrent dans ces faits, et que je ne m’explique point encore. 

    Des murmures favorables et d’unanimes approbations accueillirent la déposition de Malin. Bordin sollicita de la cour la permission d’adresser quelques demandes à ce précieux témoin.

    — Monsieur le sénateur croit donc que sa séquestration tient à d’autres causes que les intérêts supposés par l’accusation aux accusés ?

    — Certes ! dit le sénateur. Mais j’ignore ces motifs, car je déclare que, pendant mes vingt jours de captivité, je n’ai vu personne.

    — Croyez-vous, dit alors l’accusateur public, que votre château de Gondreville pût contenir des renseignements, des titres ou des valeurs qui pussent y nécessiter une perquisition de MM. de Simeuse ?

    — Je ne le pense pas, dit Malin. Je crois ces messieurs incapables, dans ce cas, de s’en mettre en possession par violence. Ils n’auraient eu qu’à me les réclamer pour les obtenir.

    — Monsieur le sénateur n’a-t-il pas fait brûler des papiers dans son parc ? dit brusquement M. de Grandville.

    Le sénateur regarda Grévin. Après avoir rapidement échangé un fin coup d’œil avec le notaire et qui fut saisi par Bordin, il répondit ne point avoir brûlé de papiers. L’accusateur public lui ayant demandé des renseignements sur le guet-apens dont il avait failli être la victime dans le parc, et s’il ne s’était pas mépris sur la position du fusil, le sénateur dit que Michu se trouvait alors au guet sur un arbre. Cette réponse, d’accord avec le témoignage de Grévin, produisit une vive impression. Les gentilshommes demeurèrent impassibles pendant la déposition de leur ennemi qui les accablait de sa générosité. Laurence souffrait la plus horrible agonie ; et, de moments en moments, le marquis de Chargebœuf la retenait par le bras. Le comte de Gondreville se retira en saluant les quatre gentilshommes qui ne lui rendirent pas son salut. Cette petite chose indigna les jurés.

    — Ils sont perdus, dit Bordin à l’oreille du marquis.

    — Hélas ! toujours par la fierté de leurs sentiments, répondit M. de Chargebœuf.

    — Notre tâche est devenue trop facile, messieurs, dit l’accusateur public en se levant et regardant les jurés.

    Il expliqua l’emploi des deux sacs de plâtre par le scellement de la broche de fer nécessaire pour accrocher le cadenas qui maintenait la barre avec laquelle la porte du caveau était fermée, et dont  la description se trouvait au procès-verbal fait le matin par Pigoult. Il prouva facilement que les accusés seuls connaissaient l’existence du caveau. Il mit en évidence les mensonges de la défense, il en pulvérisa tous les arguments sous les nouvelles preuves arrivées si miraculeusement. En 1806, on était encore trop près de l’Etre suprême de 1793 pour parler de la justice divine, il fit donc grâce aux jurés de l’intervention du ciel. Enfin il dit que la Justice aurait l’œil sur les complices inconnus qui avaient délivré le sénateur, et il s’assit en attendant avec confiance le verdict.

    Les jurés crurent à un mystère ; mais ils étaient tous persuadés que ce mystère venait des accusés qui se taisaient dans un intérêt privé de la plus haute importance.

    M. de Grandville, pour qui une machination quelconque devenait évidente, se leva ; mais il parut accablé, quoiqu’il le fût moins des nouveaux témoignages survenus que de la manifeste conviction des jurés. Il surpassa peut-être sa plaidoirie de la veille. Ce second plaidoyer fut plus logique et plus serré peut-être que le premier. Mais il sentit sa chaleur repoussée par la froideur du jury : il parlait inutilement, et il le voyait ! Situation horrible et glaciale. Il fit remarquer combien la délivrance du sénateur opérée comme par magie, et bien certainement sans le secours d’aucun des accusés, ni de Marthe, corroborait ses premiers raisonnements. Assurément hier, les accusés pouvaient croire à leur acquittement ; et s’ils étaient, comme l’accusation le suppose, maîtres de détenir ou de relâcher le sénateur, ils ne l’eussent délivré qu’après le jugement. Il essaya de faire comprendre que des ennemis cachés dans l’ombre pouvaient seuls avoir porté ce coup.

    Chose étrange ! M. de Grandville ne jeta le trouble que dans la conscience de l’accusateur public et dans celle des magistrats, car les jurés l’écoutaient par devoir. L’audience elle-même, toujours si favorable aux accusés, était convaincue de leur culpabilité. Il y a une atmosphère des idées. Dans une cour de justice, les idées de la foule pèsent sur les juges, sur les jurés, et réciproquement. En voyant cette disposition des esprits qui se reconnaît ou se sent, le défenseur arriva dans ses dernières paroles à une sorte d’exaltation fébrile causée par sa conviction.

    — Au nom des accusés, je vous pardonne d’avance une fatale erreur que rien ne dissipera ! s’écria-t-il. Nous sommes tous le jouet d’une puissance inconnue et machiavélique. Marthe Michu  est victime d’une odieuse perfidie, et la société s’en apercevra quand les malheurs seront irréparables.

    Bordin s’arma de la déposition du sénateur pour demander l’acquittement des gentilshommes.

    Le président résuma les débats avec d’autant plus d’impartialité que les jurés étaient visiblement convaincus. Il fit même pencher la balance en faveur des accusés en appuyant sur la déposition du sénateur. Cette gracieuseté ne compromettait point le succès de l’accusation. À onze heures du soir, d’après les différentes réponses du chef du jury, la cour condamna Michu à la peine de mort, MM. de Simeuse à vingt-quatre ans, et les deux d’Hauteserre à dix ans de travaux forcés. Gothard fut acquitté. Toute la salle voulut voir l’attitude des cinq coupables dans le moment suprême où amenés, libres, devant la cour, ils entendraient leur condamnation. Les quatre gentilshommes regardèrent Laurence qui leur jeta d’un œil sec le regard enflammé des martyrs.

    — Elle pleurerait si nous étions acquittés, dit le cadet des Simeuse à son frère.

    Jamais accusés n’opposèrent des fronts plus sereins ni une contenance plus digne à une injuste condamnation que ces cinq victimes d’un horrible complot.

    — Notre défenseur vous a pardonné ! dit l’aîné des Simeuse en s’adressant à la cour.

    Mme d’Hauteserre tomba malade et resta pendant trois mois au lit à l’hôtel de Chargebœuf. Le bonhomme d’Hauteserre retourna paisiblement à Cinq-Cygne ; mais, rongé par une de ces douleurs de vieillards qui n’ont aucune des distractions de la jeunesse, il eut souvent des moments d’absence qui prouvaient au curé que ce pauvre père était toujours au lendemain du fatal arrêt. On n’eut pas à juger la belle Marthe, elle mourut en prison, vingt jours après la condamnation de son mari, recommandant son fils à Laurence, entre les bras de laquelle elle expira. Une fois le jugement connu, des événements politiques de la plus haute importance étouffèrent le souvenir de ce procès dont il ne fut plus question. La Société procède comme l’Océan, elle reprend son niveau, son allure après un désastre, et en efface la trace par le mouvement de ses intérêts dévorants.

    Sans sa fermeté d’âme et sa conviction de l’innocence de ses cousins, Laurence aurait succombé ; mais elle donna de nouvelles  preuves de la grandeur de son caractère, elle étonna M. de Grandville et Bordin par l’apparente sérénité que les malheurs extrêmes impriment aux belles âmes. Elle veillait et soignait Mme d’Hauteserre et allait tous les jours deux heures à la prison. Elle dit qu’elle épouserait un de ses cousins quand ils seraient au bagne.

    — Au bagne ! s’écria Bordin. Mais, mademoiselle, ne pensons plus qu’à demander leur grâce à l’Empereur.

    — Leur grâce, et à un Bonaparte ? s’écria Laurence avec horreur.

    Les lunettes du vieux digne procureur lui sautèrent du nez, il les saisit avant qu’elles ne tombassent, regarda la jeune personne qui maintenant ressemblait à une femme ; il comprit ce caractère dans toute son étendue, il prit le bras du marquis de Chargebœuf et lui dit :

    — Monsieur le marquis, courons à Paris les sauver sans elle !

    XXI

    LE BIVOUAC DE L’EMPEREUR

    Le pourvoi de MM. de Simeuse, d’Hauteserre et de Michu fut la première affaire que dut juger la Cour de cassation. L’arrêt fut donc heureusement retardé par les cérémonies de l’installation de la cour.

    Vers la fin du mois de septembre, après trois audiences prises par les plaidoiries et par le procureur général Merlin qui porta lui-même la parole, le pourvoi fut rejeté. La Cour impériale de Paris était instituée, M. de Grandville y avait été nommé substitut du procureur général, et le département de l’Aube se trouvant dans la juridiction de cette cour, il lui fut possible de faire au cœur de son ministère des démarches en faveur des condamnés ; il fatigua Cambacérès, son protecteur ; Bordin et M. de Chargebœuf vinrent le lendemain matin de l’arrêt dans son hôtel au Marais, où ils le trouvèrent dans la lune de miel de son mariage, car dans l’intervalle il s’était marié. Malgré tous les événements qui s’étaient accomplis dans l’existence de son ancien avocat, M. de Chargebœuf vit bien à l’affliction du jeune substitut qu’il restait fidèle à ses clients. Certains avocats, les artistes de la profession, font de leurs causes des maîtresses. Le cas est rare, ne vous y fiez pas. Dès que ses anciens clients et lui furent seuls dans son cabinet, M. de Grandville dit au marquis :

    — Je n’ai pas attendu votre visite, j’ai déjà même usé tout mon crédit. N’essayez pas de sauver Michu, vous n’auriez pas la grâce de MM. de Simeuse. Il faut une victime.

    — Mon Dieu ! dit Bordin en montrant au jeune magistrat  les trois pourvois en grâce, puis-je prendre sur moi de supprimer la demande de votre ancien client ? Jeter ce papier au feu, c’est lui couper la tête.

    Il présenta le blanc-seing de Michu, M. de Grandville le prit et le regarda.

    — Nous ne pouvons pas le supprimer ; mais, sachez-le ! si vous demandez tout, vous n’obtiendrez rien.

    — Avons-nous le temps de consulter Michu ? dit Bordin.

    — Oui. L’ordre d’exécution regarde le parquet du procureur général, et nous pouvons vous donner quelques jours. On tue les hommes, dit-il avec une sorte d’amertume, mais on y met des formes, surtout à Paris.

    M. de Chargebœuf avait eu déjà chez le grand-juge des renseignements qui donnaient un poids énorme à ces tristes paroles de M. de Grandville.

    — Michu est innocent, je le sais, je le dis, reprit le magistrat ; mais que peut-on seul contre tous ? Et songez que mon rôle est de me taire aujourd’hui. Je dois faire dresser l’échafaud où mon ancien client sera décapité.

    M. de Chargebœuf connaissait assez Laurence pour savoir qu’elle ne consentirait pas à sauver ses cousins aux dépens de Michu. Le marquis essaya donc une dernière tentative. Il avait fait demander une audience au ministre des Relations extérieures, pour savoir s’il existait un moyen de salut dans la haute diplomatie. Il prit avec lui Bordin qui connaissait le ministre et lui avait rendu quelques services. Les deux vieillards trouvèrent Talleyrand absorbé dans la contemplation de son feu, les pieds en avant, la tête appuyée sur sa main, le coude sur la table, le journal à terre. Le ministre venait de lire l’arrêt de la Cour de cassation.

    — Veuillez vous asseoir, monsieur le marquis, dit le ministre, et vous, Bordin, ajouta-t-il en lui indiquant une place devant lui à sa table, écrivez :

    Sire,

    Quatre gentilshommes innocents, déclarés coupables par le jury, viennent de voir leur condamnation confirmée par votre Cour de cassation.

    Votre Majesté Impériale ne peut plus que leur faire grâce. Ces gentilshommes ne réclament cette grâce de votre auguste cl  émence que pour avoir l’occasion d’utiliser leur mort en combattant sous vos yeux, et se disent, de Votre Majesté Impériale et Royale… avec respect, les… etc.

    — Il n’y a que les princes pour savoir obliger ainsi, dit le marquis de Chargebœuf en prenant des mains de Bordin cette précieuse minute de la pétition à faire signer aux quatre gentilshommes et pour laquelle il se promit d’obtenir d’augustes apostilles.

    — La vie de vos parents, monsieur le marquis, dit le ministre, est remise au hasard des batailles ; tâchez d’arriver le lendemain d’une victoire, ils seront sauvés !

    Il prit la plume, il écrivit lui-même une lettre confidentielle à l’Empereur, une de dix lignes au maréchal Duroc, puis il sonna, demanda à son secrétaire un passeport diplomatique, et dit tranquillement au vieux procureur :

    — Quelle est votre opinion sérieuse sur ce procès ?

    — Ne savez-vous donc pas, monseigneur, qui nous a si bien entortillés.

    — Je le présume, mais j’ai des raisons pour chercher une certitude, répondit le prince. Retournez à Troyes, amenez-moi la comtesse de Cinq-Cygne, demain, ici, à pareille heure, mais secrètement, passez chez Mme de Talleyrand que je préviendrai de votre visite. Si Mlle de Cinq-Cygne, qui sera placée de manière à voir l’homme que j’aurai debout devant moi, le reconnaît pour être venu chez elle dans le temps de la conspiration de MM. de Polignac et de Rivière, quoi que je dise, quoi qu’il réponde, pas un geste, pas un mot ! Ne pensez d’ailleurs qu’à sauver MM. de Simeuse, n’allez pas vous embarrasser de votre mauvais drôle de garde-chasse.

    — Un homme sublime, monseigneur ! s’écria Bordin.

    — De l’enthousiasme ? Et chez vous, Bordin ! Cet homme est alors quelque chose. Notre souverain a prodigieusement d’amour-propre, monsieur le marquis, dit-il en changeant de conversation, il va me congédier pour pouvoir faire des folies sans contradiction. C’est un grand soldat qui sait changer les lois de l’espace et du temps ; mais il ne saurait changer les hommes, et il voudrait les fondre à son usage. Maintenant, n’oubliez pas que la grâce de vos parents ne sera obtenue que par une seule personne… par Mlle de Cinq-Cygne. 

    Le marquis partit seul pour Troyes, et dit à Laurence l’état des choses. Laurence obtint du procureur impérial la permission de voir Michu, et le marquis l’accompagna jusqu’à la porte de la prison, où il l’attendit. Elle sortit les yeux baignés de larmes.

    — Le pauvre homme, dit-elle, a essayé de se mettre à mes genoux pour me prier de ne plus songer à lui, sans penser qu’il avait les fers aux pieds ! Ah ! marquis, je plaiderai sa cause. Oui, j’irai baiser la botte de leur empereur. Et si j’échoue, eh bien, cet homme vivra, par mes soins, éternellement dans notre famille. Présentez son pourvoi en grâce pour gagner du temps, je veux avoir son portrait. Partons.

    Le lendemain, quand le ministre apprit par un signal convenu que Laurence était à son poste, il sonna, son huissier vint et reçut l’ordre de laisser entrer M. Corentin.

    — Mon cher, vous êtes un habile homme, lui dit Talleyrand, et je veux vous employer.

    — Monseigneur…

    — Ecoutez. En servant Fouché, vous aurez de l’argent et jamais d’honneur ni de position avouable ; mais en me servant toujours comme vous venez de le faire à Berlin, vous aurez de la considération.

    — Monseigneur est bien bon…

    — Vous avez déployé du génie dans votre dernière affaire à Gondreville…

    — De quoi monseigneur parle-t-il ? dit Corentin en prenant un air ni trop froid ni trop surpris.

    — Monsieur, répondit sèchement le ministre, vous n’arriverez à rien, vous craignez…

    — Quoi, monseigneur ?

    — La mort ! dit le ministre de sa belle voix profonde et creuse. Adieu, mon cher.

    — C’est lui, dit le marquis de Chargebœuf en entrant mais nous avons failli tuer la comtesse, elle étouffe !

    Il n’y a que lui capable de jouer de pareils tours, répondit le ministre. Monsieur, vous êtes en danger de ne pas réussir, reprit le prince. Prenez ostensiblement la route de Strasbourg, je vais vous envoyer en blanc de doubles passeports. Ayez des sosies, changez de route habilement et surtout de voiture, laissez arrêter  à Strasbourg vos sosies à votre place, gagnez la Prusse par la Suisse et par la Bavière. Pas un mot et de la prudence. Vous avez la Police contre vous, et vous ne savez pas ce que c’est que la Police !…

    Mlle de Cinq-Cygne offrit à Robert Lefebvre une somme suffisante pour le déterminer à venir à Troyes faire le portrait de Michu, et M. de Grandville promit à ce peintre, alors célèbre, toutes les facilités possibles. M. de Chargebœuf partit dans son vieux berlingot avec Laurence et avec un domestique qui parlait allemand. Mais, vers Nancy, il rejoignit Gothard et Mlle Goujet qui les avaient précédés dans une excellente calèche, il leur prit cette calèche et leur donna le berlingot. Le ministre avait raison. À Strasbourg, le Commissaire général de police refusa de viser le passeport des voyageurs, en leur opposant des ordres absolus. En ce moment même, le marquis et Laurence sortaient de France par Besançon avec les passeports diplomatiques. Laurence traversa la Suisse dans les premiers jours du mois d’octobre, sans accorder la moindre attention à ces magnifiques pays. Elle était au fond de la calèche dans l’engourdissement où tombe le criminel quand il sait l’heure de son supplice. Toute la nature se couvre alors d’une vapeur bouillante, et les choses les plus vulgaires prennent une tournure fantastique. Cette pensée : "Si je ne réussis pas, ils se tuent", retombait sur son âme comme, dans le supplice de la roue, tombait jadis la barre du bourreau sur les membres du patient. Elle se sentait de plus en plus brisée, elle perdait toute son énergie dans l’attente du cruel moment, décisif et rapide, où elle se trouverait face à face avec l’homme de qui dépendait le sort des quatre gentilshommes. Elle avait pris le parti de se laisser aller à son affaissement pour ne pas dépenser inutilement son énergie. Incapable de comprendre ce calcul des âmes fortes et qui se traduit diversement à l’extérieur, car dans ces attentes suprêmes certains esprits supérieurs s’abandonnent à une gaieté surprenante, le marquis avait peur de ne pas amener Laurence vivante jusqu’à cette rencontre solennelle seulement pour eux, mais qui certes dépassait les proportions ordinaires de la vie privée. Pour Laurence, s’humilier devant cet homme, objet de sa haine et de son mépris, emportait la mort de tous ses sentiments généreux,

    — Après cela, dit-elle, la Laurence qui survivra ne ressemblera plus à celle qui va périr. 

    Néanmoins il fut bien difficile aux deux voyageurs de ne pas apercevoir l’immense mouvement d’hommes et de choses dans lequel ils entrèrent, une fois en Prusse. La campagne d’Iéna était commencée. Laurence et le marquis voyaient les magnifiques divisions de l’armée française s’allongeant et paradant comme aux Tuileries. Dans ces déploiements de la splendeur militaire, qui ne peuvent se dépeindre qu’avec les mots et les images de la Bible, l’homme qui animait ces masses prit des proportions gigantesques dans l’imagination de Laurence. Bientôt, les mots de victoire retentirent à son oreille. Les armées impériales venaient de remporter deux avantages signalés. Le prince de Prusse avait été tué la veille du jour où les deux voyageurs arrivèrent à Saalfeld, tâchant de rejoindre Napoléon qui allait avec la rapidité de la foudre. Enfin, le 13 octobre, date de mauvais augure, Mlle de Cinq-Cygne longeait une rivière au milieu des corps de la Grande Armée, ne voyant que confusion, renvoyée d’un village à l’autre et de division en division, épouvantée de se voir seule avec un vieillard, ballottée dans un océan de cent cinquante mille hommes, qui en visaient cent cinquante mille autres. Fatiguée de toujours apercevoir cette rivière par-dessus les haies d’un chemin boueux qu’elle suivait sur une colline, elle en demanda le nom à un soldat.

    — C’est la Saale, dit-il en lui montrant l’armée prussienne groupée par grandes masses de l’autre côté de ce cours d’eau.

    La nuit venait, Laurence voyait s’allumer des feux et briller des armes. Le vieux marquis, dont l’intrépidité fut chevaleresque, conduisait lui-même, à côté de son nouveau domestique, deux bons chevaux achetés la veille. Le vieillard savait bien qu’il ne trouverait ni postillons ni chevaux, en arrivant sur un champ de bataille. Tout à coup l’audacieuse calèche, objet de l’étonnement de tous les soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de l’armée qui vint à bride abattue sur le marquis en lui criant :

    — Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Que demandez-vous ?

    — L’Empereur, dit le marquis de Chargebœuf, j’ai une dépêche importante des ministres pour le grand maréchal Duroc.

    — Eh bien, vous ne pouvez pas rester là, dit le gendarme.

    Mlle de Cinq-Cygne et le marquis furent d’autant plus obligés de rester là que le jour allait cesser.

    — Où sommes-nous ? dit Mlle de Cinq-Cygne en arrêtant  deux officiers qu’elle vit venir et dont l’uniforme était caché par des surtouts en drap.

    — Vous êtes en avant de l’avant-garde de l’armée française, madame, lui répondit un des deux officiers. Vous ne pouvez même rester ici, car si l’ennemi faisait un mouvement et que l’artillerie jouât, vous seriez entre deux feux.

    — Ah ! dit-elle d’un air indifférent.

    Sur ce ah ! l’autre officier dit :

    — Comment cette femme se trouve-t-elle là ?

    — Nous attendons, répondit-elle, un gendarme qui est allé prévenir M. Duroc, en qui nous trouverons un protecteur pour pouvoir parler à l’Empereur.

    — Parler à l’Empereur ?… dit le premier officier. Y pensez-vous à la veille d’une bataille décisive ?

    — Ah ! vous avez raison, dit-elle, je ne dois lui parler qu’après-demain, la victoire le rendra doux.

    Les deux officiers allèrent se placer à vingt pas de distance, sur leurs chevaux immobiles. La ca