• Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile

    Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile.....Emile Bergerat......

    Emile Bergerat dit Caliban, né à Paris le 29 avril 1845 et mort à Neuilly-sur-Seine (92) le 13 octobre 1923, est un poète, auteur dramatique, considéré à son époque comme un « excellent chroniqueur » à l'esprit « verveux et paradoxal ». Il utilisa aussi les pseudonymes de l'Homme masqué et d'Ariel.

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    LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES

    A Octave Mirbeau

    Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens métaphysique ? En voici un que j’ai eu la nuit dernière, et dont tu me donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l’objet, du moins la cause.

    Je venais de lire ton petit dernier, La 628 E-8, et, comme tout le monde, je m’étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te signe grand tapin des combats de l’Idée moderne. Mais sous ces espèces nouvelles de chauffeur d’auto philosophique, vêtu d’ours, et casquette en scaphandrier de l’espace, tu m’inspirais une jalousie que notre vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n’en dormais plus, de ta soixante à l’heure. Enfin, il m’en fallait une, sous peine d’en perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c’est la camisole de force.

    Je vendis tout et j’engageai le reste. Elle valait trente-deux mille francs, prix d’artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l’eus, dédaigneux des contingences.

    — Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau m’embête. Est-elle vertigineuse ?

    — Garantie pour course à la mort, fut la réponse.

    — Ce n’est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust, en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis ?

    — Avec ou sans Méphistophélès, au choix.

    — Tope donc.

    — Et je partis.

    — Bon voyage, poète ! me cria-t-il, et c’était le mot juste, mais j’étais déjà au diable, sans savoir où j’allais, bien entendu. On va !… Le spasme est là, à dire d’experts, quand ils avouent.

    Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais à peine de l’enceinte quand, d’un coup d’œil, j’embrassai, comme au vol, la silhouette fugitive d’un homme gigantesque qui, sur le banc de l’octroi, cirait ses bottes.

    Vue banale, assurément, si cet homme ne m’eût lancé un regard oblique que l’érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais présage. Il me parut aussi que les bottes qu’il cirait étaient énormes, antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui, maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout, d’un relais de poste à l’autre. Et comme la route s’ouvrait, large, aérienne, aimantée, j’accélérai ma vertigineuse.

    Or, je n’avais dévoré que douze kilomètres environ quand l’homme aux bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l’air, et s’effaça sous l’horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport de la vitesse ? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une voiture à demi déchaînée ? Un nuage caricatural, sans doute, formé et emporté par le vent.

    Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait, perché sur une borne miliaire, d’où, pour inspecter la profondeur d’un bois où’s'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa langue pendante, qu’il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour l’atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses guibolles, et prittt ! disparut par delà les cimes.

    Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son manteau prophétique, je la précipitai dans l’ombre verte des chênes, à la poursuite de l’homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me jurai-je, que la science — et quelle science ! mon cher Octave, celle même qui réduit la distance à une hypothèse — le cédera à je ne sais quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l’emportent sur une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et signé d’un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure qu’elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux fillettes par la main et qui, d’après ma notion des choses, y cueillait des violettes pour la fête de la Mère l’Oie.

    Comme je m’étais arrêté net, ainsi que l’on s’arrête quand on débute, l’enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse, pour le sauver d’un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus, et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l’heure. Le puérophage m’attendait à l’orée du bois. « Humph ! humph ! renâcla-t-il, ça sent la chair fraîche dans ta roulante. » Il fallait fuir. On ne badine pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon songe, mettait aux prises l’idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le vieux jeu avec le nouveau. N’oublie pas que mon fabricant m’avait jeté dûment l’injure trop méritée de poète.

    Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir, puisqu’il n’avait qu’à écarter les genoux pour faire sept lieues d’un empan. J’étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de vingt-huit kilomètres était fatale et que l’ennemi ne pouvait ni l’augmenter, ni la réduire.

    — C’est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n’as tantôt qu’à ralentir et tantôt qu’à activer la machine pour rester en deçà ou en delà du pas magique.

    Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l’ouïr, entendre le jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

    Et voici qu’à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme un ressort de montre, je précédais ou suivais, l’esquivant toujours, le Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.

    Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle région dénudée et sablonneuse, semée d’ajoncs fleuris d’or, au travers desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et comparable à une grande toile qu’on déchire, je jugeai que nous n’étions qu’à deux lieues environ de son gouffre, et j’allais serrer les freins de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l’enfant me cria :

    — Va donc, lâche tout, il est perdu !

    Et l’ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s’écarquilla, et s’en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d’ailleurs, à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers flots.

    Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait comme Neptune lui-même ? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il pensait se tirer d’affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c’est un étrange rêve !

    Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme des algues déracinées, s’était élancé de la voiture, et, suivi de ses deux soeurettes, qui n’avaient pas lâché leurs bouquets de violettes, il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t’ai dit qu’elles étaient immenses, mais elles s’étrécirent à la mesure de ses pieds d’enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l’une et l’autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit un pas de vingt-huit kilomètres et s’enfuit, l’ingrat, chez la Mère l’Oie.

    Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la vertigineuse à l’allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où elle demeure, hélas ! la Mère l’Oie — et je me suis réveillé.

    Es-tu ferré en oniromancie ? Qu’est-ce qu’il veut dire, ce songe-là ? Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l’invention du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept lieues à la seconde sur ta 628 E-8 ? Il y a des bottes qui les font, de vieilles bottes, mon cher Octave.

    CENDRILLON EN AUTOMOBILE

    Décidément, c’est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y avoir quelque part un fabricant d’autos qui m’hynoptise. Car enfin je ne suis pas professionnel et n’ai point par conséquent « l’idée fixe ». Donc, qu’est-ce qui m’arrive ?

    Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment pendant un temps énorme, qui n’a peut-être duré qu’une seconde, je me suis dérobé à la poursuite de l’ogre puérophage, grâce à une électrique prodigieuse, et de marque bien française, appelée « la Vertigineuse ». Eh bien ! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j’étais rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.

    Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période hypnagogique — car j’étudie mon cas — je me trouvais dans une espèce de gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore en Bretagne. C’était à l’heure de la tombée du jour, qui s’éteignait sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux, qui passait devant le seuil du logis.

    Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés, bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries miroitantes, s’ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires, son attirail symétrique de vaisselle d’étain et des lices de chasses vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l’atmosphère mordorée de l’habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d’une table oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n’était fourni que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue, et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d’un geste d’automates.

    Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence, comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en crachaient la graine, qu’une nuée de rats se disputaient entre leurs pieds immobiles.

    Sur le degré de l’âtre, où bouillonnait une marmite pleine d’eau pure, un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait, ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd et aveugle, vieux d’ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu’un manchon piétiné par une farandole.

    A ce moment, l’hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et, tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l’escabeau de la cheminée, à côté d’une autre et troisième fille, effacée jusque-là dans l’ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du foyer pour y chercher une pomme de terre.

    — Avez-vous faim ? lui demandai-je.

    — Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

    C’était son âge.

    — Votre nom ?

    Elle me montra les cendres.

    Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d’un palefroi harnaché d’argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père, la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s’en furent au bal chez le Roy.

    La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se prit à pleurer. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, dans le laid, ni d’aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes m’ouvrirent son cœur et je compris qu’elle aimait le Roy. Je versais à l’état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.

    — Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi ?

    — Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu ?

    — Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

    — Elles, qui ?

    — Mes méchantes sœurs et ma marâtre.

    Qui m’expliquera pourquoi je lui posai l’absurde question suivante : « Cendrillon, as-tu les pieds roses ? » Je crois très fermement qu’il entre de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l’eau bouillante. Je poussai un cri d’effroi, mais son visage, transfiguré par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah ! oui, elle l’aimait, le Roy ! Rapidement, je l’enlevai et l’assis sur l’escabelle. Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en leur gaine adamantine, que l’impératrice de la Chine en serait morte de jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise !

    — A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue d’enfant gâté.

    Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas. Puis, m’étant mis en communication — allo ! allo ! — n’oubliez pas que c’est un songe — avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas, je m’approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes nécessaires à toute bonne incantation.

    La cucurbitacée se transforma en automobile.

    C’était encore une fois « la Vertigineuse », chef-d’œuvre de la mécanique française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion terrestre.

    — Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c’est ton carrosse. Tous les poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l’offrent par ma voix, à cause de ton amour. La malle des Indes, que l’on appelle aujourd’hui l’Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à pneus. Tes sœurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du palais royal, tu seras au bal plus vite qu’elles.

    — Hélas ! danser avec lui sous mes guenilles !

    Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires, s’ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les pièces innombrables d’une garde-robe quintiséculaire, où toutes les modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient représentées. La coquette n’en voulut que les dentelles. Toutes, donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de l’alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s’entrecousant d’elles-mêmes autour de la jeune fille, la vêtirent d’une robe arachnéenne, où son jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités triomphantes.

    Pour moi, j’étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue, comme le pilote l’a au gouvernail.

    — En avant, Cendrillon, et au bal du Roy !

    Impossible de me rappeler, dans le triste état d’éveil où je suis, pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de nous, en avant, en arrière, dans le vent de « la Vertigineuse ». Toujours est-il qu’il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle, était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le sens de l’aventure, mais sans s’en étonner le moins du monde, sachant fort bien que les dieux (s’ils peuvent ferrer les talons de Mercure d’ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l’espace en moins de temps que je n’en mets à l’écrire) se jouent, à plus forte raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous octroient des voitures-fées.

    Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise. Elle ne veut à la cour que des savants en us. Mais pas un d’eux n’a encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les pieds dans de l’eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre. Aussi écrivent-ils : « de vair », dans leur ignorance des choses de l’amour. De « vair », les pantoufles de Cendrillon. Ah ! les imbéciles ! Tel est mon rêve.

     

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  • Droit d’inventaire

    Droit d’inventaire..........Par Raymond Beltran

    Sans vouloir me placer sur un terrain politicien et sans qu’il y ait de lien de filiation entre le pouvoir et moi, je revendique un droit d’inventaire par rapport aux « racines chrétiennes » de la France.

    Il y a d’abord une confusion qui m’a toujours frappé entre les racines et le terreau (le terrain) où plongent les racines. Les Français (et tous ceux qui habitent en France) ont des racines qui plongent dans la culture et la civilisation qui les environne. J’ai du mal à considérer que ce terrain culturel soit pris pour des racines !...

    Quelles que soient nos origines et nos racines, ces racines plongent profondément (ou peu) dans un environnement constitué par le mode de vie, par l’éducation reçue à l’école, par les usages politiques et administratifs et tant de choses différentes qui font la vie d’un pays.

    Qui contesterait que ce fond culturel a été imprégné d’usage religieux chrétien et d’architecture et d’art chrétiens ? Que des expressions courantes et toute une civilisation dans laquelle nous avons baigné était imprégnée de religiosité ? Etait-elle chrétienne aussi pour les enfants musulmans ?...

    Je ne ferai pas reproche au Président de rappeler cela mais à cette nuance près. Cependant, ce discours n’est pas fait pour constater une évidence mais pour amorcer des conclusions à venir, qui partiront de ses affirmations et en tireront des conséquences pouvant alors risquer d’être exclusives de toute autre vérité. C’est pourquoi je veux exercer mon droit d’inventaire.

    Première remarque : Le terreau France dans lequel nous (les individus et la société) plongeons nos racines collectivement a-t-il été créé par la tradition chrétienne seule, à partir du néant, et seulement depuis le 4è siècle ?... Rien n’existait auparavant digne d’être retenu ?... Notre terreau culturel ne doit-il rien aux civilisations antérieures, celte, gauloise, romaine ou grecque ?...

    Deuxième remarque : Même si cela n’a pas été toujours le cas, n’y a-t-il pas eu un trou au Moyen Age provoqué par des invasions barbares qui nous ont déconnectés du passé et qui a constitué une forte régression intellectuelle ?... Même si le renouveau s’est appuyé sur la vie monastique, la religion n’a-t-elle pas maintenu cet état de fait et ce renouveau ne s’est-il pas fait par le retour aux sources d’une culture gréco-latine païenne qui a permis alors la « renaissance » ?...

    Troisième remarque : Cette Renaissance ne doit-elle rien à la riche civilisation arabe des 12è et 13è siècles autour de Cordoue et au rôle d’intermédiaires joués par les juifs sépharades entre Cordoue et Gérone-Lunel-Montpellier et entre Cordoue et Bologne ?... Par quels intermédiaires avons-nous récupéré les sources gréco-latines que les copistes monastiques ont diffusées ?

    Quatrième remarque : La religion chrétienne, même si elle a donné lieu à des chefs d’œuvre de peinture, de sculpture et d’architecture, a-t-elle été seule source d’inspiration pour les artistes ?... Le patrimoine culturel français, comme celui de l’Europe, n’a-t-il pas aussi été tributaire de sources profanes ou bibliques (juives) comme Le David, Moïse, Venus, etc. ?

    Cinquième remarque : Cette religion qui inspirait le patrimoine n’a-t-elle pas été, pendant des siècles, cause de fermetures, de blocages intellectuels, de censures, de condamnations (y compris au bûcher) pour les créateurs ?

    Sixième remarque : La France a-t-elle été imperméable à toutes les civilisations avec lesquelles elle a été en contact ? Les étrangers venant en France n’ont-ils rien apporté comme engrais sur ce terreau que celui du catholicisme ? Les siècles de présence musulmane en « Espagne », les siècles d’occupation ottomane en Grèce, en Europe de l’Est, et de commerce réciproque, entre deux batailles, n’ont-ils pas apporté quelque chose à notre terre nourricière et à nos racines ?...

    Septième remarque : Dans la culture de chez nous, le gallicanisme qui refusait Rome, les courants contestataires de l’église catholique et tous les ferments qui ont abouti à la laïcité avec le temps ne seraient-ils pas des éléments de la culture française ? Des penseurs comme Spinoza n’y auraient pas laissé des traces, pas plus que Platon, Aristote ou Averroès ?

    Huitième remarque : En parlant de « racines chrétiennes » pour reprendre les termes inappropriés du langage usuel que je rejette, ne se limite-t-on pas en fait aux seules racines catholiques et ne veut-on pas privilégier cette seule composante du patrimoine national ?

    Neuvième remarque : Le consensus que le Vatican avait rejeté dans le Traité Européen de 2005, n’était-il pas, repris dans le Traité de Lisbonne, par la formulation « les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe » ? N’est-ce pas plus complet et moins discutable ?

    Dixième remarque : Dans notre terreau culturel il y a bien un certain siècle dit des Lumières, qui nous a affranchi des oppressions et intolérances religieuses, qui nous a préparés aux droits humains et aux libertés d’opinion et d’expression. Cela ne s’est pas fait avec l’accord de l’église catholique, laquelle à ce jour encore réfute cet héritage culturel par les voix les plus autorisées du Vatican et de ses relais français. Il est vrai que les encyclopédistes et autres « philosophes » de ce siècle n’étaient pas considérés comme « très catholiques » par les évêques d’alors… Mais leur rayonnement universel serait-il à exclure du patrimoine national que revendique notre Président ?

    Je ne veux pas faire ici un pamphlet politique, simplement exercer mon droit d’inventaire. Oui, je sais que cela rappelle quelqu’un. Ce n’est pas le fruit du hasard… car… les mêmes causes produisent les mêmes effets !

    L’actualité médiatique de ce jour m’a fait lire ce matin dans l’Indépendant un extrait de l’interview d’Odon Vallet par l’AFP : « le problème est que la France a plusieurs racines : gréco-romaines, catholiques, protestantes, juives, franc-maçonnes »… « D’une manière générale, les questions religieuses sont à manier avec beaucoup de précaution. Car la religion divise autant qu’elle unit, tant dans la majorité que dans l’opposition. »

    Je m’interroge sur cette persistance à vouloir se prétendre héritier d’une seule fraction nationale, en perte de vitesse, et à afficher ainsi une opposition aux autres. Est-ce le rôle d’un Président de tous les Français ?... L’opportunisme et le désir de récupérer des voix ferait-il oublier celles perdues alors dans les secteurs émergeants de notre société ? La droite voudrait-elle se confondre à ce point avec les conservateurs le plus rétro ?... Croit-elle trouver son avenir dans le passé ?

    Il est évident qu’en politique rien n’est innocent. De part et d’autre on sait se servir des faits pour attirer les électeurs.

    Et, je m’interroge sur l’attitude d’une opposition politique qui ne sait que critiquer le Président et ne dit mot sur ce qu’il faut faire sous prétexte de ne pas s’aligner derrière un F.N. conquérant. Elle n’ose plus défendre une position laïque juste. A force de se taire l’on abandonne le terrain à ceux qui n’ont pas de scrupule à l’occuper… Après on s’en plaint ! C’est désolant !...

    Ce soir, un sondage nous apprend que le FN serait en tête dans les intentions de vote pour le premier tour de la présidentielle de 2012. Ce n’est qu’un sondage, mais allons-nous vers un avril 2002 aggravé ?

    Est-ce qu’on a bien fait de traiter avec autant de condescendance les « laïcards » qui veulent le respect de la laïcité ? N’est-ce pas parce qu’on a refusé de mettre en cause des déviances anciennes sous prétexte de ne pas tomber dans l’islamophobie qu’on a laissé le champ libre à d’autres ?... N’est-ce pas hypocrite de s’en lamenter maintenant ? Dire « c’est la faute du Président » et rester silencieux devant le problème posé fait-il avancer dans la récupération du terrain perdu face au FN ?...

    Nous n’avons pas à mettre en cause nos concitoyens de confession musulmane au nom de la laïcité. Ils sont assurés de pratiquer leur religion et l’art. 1 de la loi de 1905, le leur garantit au nom de la République. Mais nous n’avons pas à laisser s’instaurer des empiètements sur la loi républicaine qui apparaissent (qui sont ?) autant de provocations pour imposer en France un ordre d’origine religieuse sur la sphère publique, en contradiction avec l’équilibre laïque qui permet de vivre en harmonie quelles que soient les opinions et les croyances privées.

    Cela fait des années que nous réclamons de la part des musulmans modérés (la grande majorité, je l’admets), la condamnation des outrances intégristes… Elle est bien rare, très discrète quand elle se fait jour… alors que la voix entendue bien fort est celle, excessive, des peu modérés, et que les mœurs vestimentaires s’alignent sur leurs exigences… Devant cette fuite en avant, devant des exigences religieuses de plus en plus grandes, la base électorale devient sensible à cette constatation. Même si on peut le regretter c’est un fait.

    Je ne crois pas qu’il s’agisse d’antisémitisme. La comparaison avec les années 30 et la montée du fascisme me semble relever de l’amalgame, du sentiment et pas de la raison. Il faudrait raison garder et ne pas s’enfermer dans une politique de l’autruche qui laissera le champ libre au FN.

    La reprise du principe de laïcité à droite, le silence du politiquement correct à gauche, le complexe de culpabilité qu’on laisse s’instaurer partout, va permettre de modifier la loi de 1905. C’est entre les mains de la majorité. Qui sait ce qui en sortira sinon le consensus de prise en charge par les institutions publiques du financement de la construction de mosquées ? et, après… qui dira où s’arrêtera la mise à jour de la loi ?

    Les arrangements avec le culturel pour dépasser le cultuel ont déjà fait du mal. Au-delà du « ce n’est pas moi, c’est les autres, » il faudrait un peu de responsabilité, un peu plus de volonté de respecter la laïcité de l’Etat, au national comme au local, si nous voulons être crédibles auprès des citoyens.

    Arrêtons les jérémiades lancées à la cantonade. Exigeons de l’Etat plus de laïcité, mais appliquons-là aussi au niveau local.

    La France n’est pas issue de la seule influence de l’église catholique, même si celle-ci a été durable. Nous avons dépassé la domination catholique et imposé la laïcité à cette église. Ce n’est pas pour céder devant les exigences d’une autre. La séparation des églises et de l’Etat ne doit pas disparaître dans l’hypocrisie des postures et des comportements politiques irresponsables et électoralistes.

    Et, surtout, de grâce, arrêtons d’invoquer l’antisémitisme pour se taire et laisser le FN récupérer une laïcité que nous ne savons ni ne voulons défendre. La volonté politique pour le faire n’existe qu’en paroles. Les actes font défaut.

    Raymond BELTRAN
    Le 05 mars 2011

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  • Erreurs de langage

    Erreurs de langage (Version Intégrale)......Raymond Beltran


    Robert Badinter a relevé avec force que l’expression « français musulmans » faisait trop penser à celle de « juifs français » de funeste mémoire.

    Est-ce, en fait, un dérapage verbal ou facilité de langage influencée par des habitudes que personne n’avait relevées et qui semblaient normales à tous ?

    C’est vrai que depuis quelque temps je vois avec inquiétude les politiques s’apostropher avec des références aux années 30 qui me semblent totalement injustifiées et ne relevant que des excès politiciens. Quels que puissent être les lendemains à venir de la période actuelle rien ne justifie ces approximations historiques hasardeuses et ces amalgames exagérés.

    Nous sommes dans un contexte qui n’a rien à voir avec celui d’alors ni au plan national ni au plan international.

    Je ne néglige pas que l’extrême droite peut gagner en France comme ailleurs en influence et en pouvoir et que ce sera regrettable et que je ne le souhaite pas. Mais nous sommes loin du nazisme ou du fascisme et des groupes subversifs qui voulaient renverser la République en 1934.

    Il faut combattre l’extrême droite avec des arguments politiques, en analysant le terrain qui lui donne des ailes et en évitant de s’enfouir la tête dans le sable sur les causes de ce succès pour ne proclamer que des condamnations morales inefficaces parce que non crédibles.

    J’ai toujours pensé que ne sont de vrais leaders politiques que ceux qui sont capables d’affirmer des idées, impulser des actions, assumer leur responsabilité pour leurs actions passées, sans faux-fuyants, posant clairement des orientations auprès des électeurs les engageant pour l’avenir.

    J’ai un profond mépris pour ceux qui suivent leur électorat à hue et à dia, selon les jours, juste pour se faire élire, sans jamais se compromettre à donner un avis qui pourrait en heurter d’autres et leur faire perdre des voix. Ils sont suivistes. Ils ne sont pas leaders. Ce sont des immobilistes. La flatterie démagogique est leur arme préférée.

    J’ai une profonde admiration pour ceux qui ont eu le courage de dire à leurs électeurs : voilà ce que je veux et pourquoi je le veux, expliquant les raisons des changements qu’ils se proposaient de mener, demandant la confiance des citoyens interpellés… quitte à ne pas la recevoir... Leurs idées avançaient dans tous les cas !… Mendès-France a guidé mes premiers pas de citoyen. Mitterrand abolissant la peine de mort, contre l’opinion majoritaire de son temps a été de cette trempe.

    Un politique respectable est quelqu’un qui éclaire ses électeurs pour que leur choix démocratique aille vers le progrès et qu’ils puissent partager des attitudes politiques responsables. Il a le courage de montrer le chemin et il fait ainsi participer les citoyens à ses décisions et à ses votes grâce à une information qui leur donne un rôle d’adultes en politique.

    Celui qui se contente de les flatter en les caressant dans le sens du poil, qui veille à ne jamais faire que ce qui ne mécontente personne durera longtemps… malheureusement, mais il sera vite oublié par son insignifiance !

    Mais revenons au langage et aux dérapages en cause. J’ai le plus grand respect pour Robert Badinter, pour son parcours et pour sa droiture. Mon désaccord ne vient ici que de l’interprétation de son expression.

    Les « français juifs » d’une période antisémite, qui n’avait pas commencé en 1930, qui avait fait des dégâts déjà avec l’affaire Dreyfus, correspondaient à une mise en cause raciale, qui n’avait rien de religieux même si c’était la religion qui était mise en avant dans l’expression. En disant les « français musulmans » j’entends l’équivalent de membres de la « communauté musulmane », expression que je répudie mais qui ne me semble pas avoir été condamnée par beaucoup. Ne faudrait-il pas s’inquiéter de cette corrélation avant de faire des rapprochements contestables avec 1930 ?

    Il est vrai qu’on ne parle pas de français d’origine protestante ou d’origine catholique, mais à qui la faute si on a remplacé l’origine nationale par celle qui les assimile dans une religion ?

    Arrêtons l’angélisme stupide de dire que nous sommes tous Français et que toute autre mention ajoutée à la nationalité serait discriminatoire. Il y a bien des français bretons ou chtimi ou du midi. Il y a des français d’origine italienne, ou russe ou polonaise ou espagnole : faut-il dire espagnols… alors qu’ils sont français… ou leur demander de refuser leur origine et leur culture pour se dire seulement Français et paraître ainsi honteux de leur origine ?

    Je ne suis pas honteux de mes origines mais je refuse de me définir Espagnol alors que j’ai pris la nationalité française et que j’assume ce choix : je suis donc Français. Mais je dis que je suis d’origine espagnole pour montrer que le fait d’être Français ne m’enlève pas d’avoir connu une culture familiale et d’être issu d’un milieu espagnol. Je crois être intégré pleinement et je n’ai pas voulu d’une double nationalité et je crois que rien de ma culture française ne m’empêche de partager et, surtout, de comprendre des traditions espagnoles qui restent étrangères à ceux qui ne les ont pas connues intimement.

    Il aurait fallu dire français d’origine algérienne, ou d’origine marocaine, ou tunisienne… ou turque… ou anglaise… ou italienne !... Mais, est-ce le FN qui a confondu dans la communauté musulmane toute personne qui porte un nom ou un prénom (ou les deux) arabe ? Ne sommes-nous pas en train de déraper dans un scénario où le langage sert de prétexte à des suppositions d’extrémisme qui commencent à devenir délirantes ?...

    Interdiction d’allusion à toute origine ethnique (soupçon de racisme), mais complaisance à toute communauté religieuse (ouverture d’esprit de laïcité ouverte ?). Communautarisme justifié par le multiculturalisme et par le droit à la différence (ouverture d’esprit citoyenne). Mais attention toutefois (nouveau piège) à ne pas tomber dans les origines nationales car alors on tomberait dans le nationalisme et dans les pièges de la nationalité et on serait des naïfs piégés par le FN !

    On a voulu réduire les juifs à leur religion, même s’ils ne la pratiquaient pas. Badinter a raison de s’en inquiéter. On sait où cela a mené ! On a voulu réduire les maghrébins à leur religion car, a force de vouloir esquiver les origines vraies on est tombé dans le religieux pour caractériser même ceux qui ne pratiquent pas cette religion… pour s’en offusquer après des années d’usage quand cela a été pratique pour développer une campagne politicienne en cours sous couvert d’islamophobie.

    A force de vouloir dire « Français » sans rien ajouter pour respecter le politiquement correct, on finit par oublier les différences qui ne disparaissent pas parce qu’on fait semblant de les nier. On sait que beaucoup de Français sont venus d’ailleurs, quoique bien intégrés dans notre société. Ils ne restent pas étrangers pour l’éternité mais ils n’ont pas à renoncer à leurs origines.

    La République laïque leur permet de vivre pleinement leur intégration dans la nation sans les obliger à renoncer à leur passé familial. Le langage politiquement correct est en train de censurer toute expression libre sans faire avancer les idées pour autant.
    Raymond BELTRAN
    Le 24 mars 2011

     

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  • Lassitude démocratique

    Lassitude démocratique..........Raymond Beltran.


    Depuis quelque temps je perçois à travers les réactions suscitées par mes chroniques la crainte persistante d’un retour aux années 30. L’on me fait remarquer que personne n’avait vu venir alors l’enchaînement que nous avons connu. Je ne partage pas cette crainte mais je voudrais exprimer cependant des inquiétudes que je fonde sur mon observation du présent.

    Il est vrai que des sondages ont réveillé en France les citoyens en leur confirmant ce que laissait incrédules certains auparavant : l’extrême droite s’est installée dans le paysage politique français et elle comptera dans l’avenir. On avait cru que cela ne pouvait pas arriver ici car nous étions solidement ancrés dans la démocratie, contrairement à d’autres pays d’Europe et dans le Monde.

    Mais je ne crois pas à un remake des années 1930-1940 parce que le contexte national et international n’est pas comparable à celui d’alors et parce que les informations circulent plus vite et bien mieux qu’alors. Mais cela ne signifie pas que je n’aie aucune inquiétude pour l’avenir de notre démocratie.

    Je rappelle que je suis depuis toujours antimunichois, que j’ai toujours rejeté le pacifisme de cette époque. Je me méfie donc de celui que j’entends ressurgir à tout propos autour de moi, dans le contexte actuel. Je ne suis pas va-t-en-guerre, mais je crois qu’il arrive « qu’on ait le déshonneur et la guerre » pour avoir cru habile de choisir entre les deux, comme le disait W. Churchill après la capitulation de Munich en 1938 devant Hitler...

    J’ai cru au ressaisissement des hommes après l’expérience du nazisme et ensuite celle du communisme, mais je sais que cela n’a pas empêché le Cambodge ni le Rwanda et que les crimes de guerre n’ont pas manqué depuis malgré les dénégations partisanes. J’essaie pourtant de garder un peu de lucidité pour une observation du monde sans parti pris, avec l’espoir que l’on ne soit pas arrivés à « la fin de l’histoire » car sans espoir dans l’humanité que serions-nous ?...

    Malgré les allers-retours de balancier il y a des avancées. Le monde continue de tourner. Je crois que personne ne peut nier que l’humanité a progressé depuis des siècles.

    Quand j’observe autour de moi l’actualité j’ai cependant des inquiétudes. Je constate que la pensée est forcée de se canaliser pour se conformer à ce qui devient à la fin une pensée unique (ce que j’ai toujours réfuté en disant qu’elle a été souvent majoritaire mais jamais unique). Si on écoute le politiquement correct on n’aurait plus le droit de prononcer certains mots ni de réfléchir en public librement ni d’émettre des hypothèses de travail sans s’exposer aux attaques des bien pensants qui normaliseraient la seule expression autorisée, celle des gardiens de la pensée correcte.

    Je suis aussi inquiet de la montée des nationalismes. Il est vrai qu’elle n’est pas récente mais elle ne dépassait pas des cas marginaux, avant la fin du 20 siècle. Cela se généralise aujourd’hui et il n’est pas dit que cela n’aie pas des conséquences négatives sur l’organisation européenne comme sur la mondialisation de l’économie.

    Je suis de plus en plus inquiet de cette montée qui apparaît comme une réaction en contre et qui n’est pas porteuse d’un projet de construction unitaire comme cela fut le cas au 19è siècle en Italie ou en Allemagne. L’organisation d’une société mondialisée, mais solidaire, me semble perdre de son opportunité tout au long des discours que j’entends.

    En même temps, je vois perdre sa pertinence à l’intégration dans chaque nation des étrangers venus s’y installer. J’ai cru en elle et j’ai toujours bataillé pour l’obtenir. J’ai bataillé contre les arguties de ceux qui voulaient en réalité instaurer des communautés différentes, ségrégatives et dont le développement ne pouvait à terme que devenir conflictuel.

    J’ai eu la faiblesse de penser que ces arguties ségrégatives finiraient par créer un sentiment de refus dans la population et que celui-ci ne profiterait qu’à l’extrême droite… Je répète cet argument depuis plus de 25 ans. Je ne veux pas triompher mais j’ai envie d’interpeller certains « camarades » que j’ai côtoyés longtemps… Leur idéologie « ouverte », si anti « assimilationniste », a rejeté des électeurs vers le F. N. à partir de craintes souvent fantasmées, mais réelles, de perte d’identité.

    Dans l’incertitude actuelle, l’idéologie marxiste a perdu sa crédibilité et rien ne l’a remplacée ni au niveau politique ni au niveau sociologique, mais on lui a substitué une morale de gauche fortement teintée de christianisme, produit amené par une « deuxième gauche » devenue très influente au PS.

    Je m’interroge aussi sur les droits humains et la remise en cause de leur universalité par certains de ceux qui sont en charge de les défendre. Je m’interroge sur la remise en cause du Siècle des lumières et de la place de la Raison dans la société. Est-ce par hasard que ce sont ceux-là les axes du combat médiatique du Vatican contre le relativisme religieux et contre la laïcité qui motiverait ce relativisme ? Ce combat est bien relayé partout y compris, maintenant, de plus en plus dans nos rangs.

    La dissolution de nos valeurs républicaines intervient pour interdire toute critique d’une religion sous prétexte que nous ne respecterions pas la laïcité. Comme si la laïcité interdisait aux individus de refuser et de contester une croyance !... Avec de telles confusions à propos de laïcité qui en tire bénéfice politiquement ?...

    La laïcité est neutralité des institutions républicaines pour permettre aux citoyens, quelles que soient leurs convictions de vivre ensemble sans heurts. Elle n’a jamais été neutralité des citoyens vis-à-vis des religions. Chacun est libre de croire ou non, la République garantit la liberté de culte mais chacun peut exprimer son opinion et même s’opposer aux croyances. Les institutions sont neutres, les individus non.

    Il y a une glissade des valeurs. Ayant accepté la banalisation des événements importants de notre histoire avec des discours qui amalgament l’essentiel avec l’insignifiant et l’ordinaire, alors qu’on veut placer tout sur le même plan, on a fini par rendre banal et insignifiant ce qui était marquant et qui a perdu ainsi de son sens. A force de tout vouloir ramener au même plan on a rendu tout indifférent et sans importance… et tout est finalement devenu simple « détail de l’histoire ? »…

    Mon inquiétude vient encore de voir ainsi s’afficher des renoncements à des idées et à des valeurs pour suivre des modes, de voir que l’on s’adapte à des interdictions, que l’on renonce à la liberté de pensée et d’expression, que des censures de la parole deviennent objet de consensus par des interprétations extensives de lois précises dont l’objet est détourné pour en faire des instruments de contrôle public et médiatique du racisme !

    Peut-être qu’il nous manque quelque chose d’essentiel : « le sens des responsabilités » et « le sens critique » qui nous permettrait de mieux comprendre que l’important dans notre vie n’est pas de se mettre en valeur mais de mettre en perspective et favoriser le lancement de tout ce qui permettra l’avancement de l’humanité, son amélioration, ce qui nous fera continuer l’œuvre des Hommes (H générique) qui se poursuit depuis que l’humanité a pris conscience d’elle-même.

    Comment ne pas s’inquiéter enfin du nombre de cas de corruption qui reviennent si souvent dans la presse. Pas toujours des cas d’enrichissement personnel, quoique cela existe aussi. Souvent ce sont les entourages qui sont favorisés, des cas de népotisme, en tout cas du laxisme avec les procédures légales non respectées, comme si l’on pouvait se situer au-dessus des lois pour les amis. Sans compter les grosses affaires ou scandales qui font surface si régulièrement et depuis toujours !...

    Serait-ce l’effet de la crise ou bien l’information qui deviendrait plus incisive, ce dont je doute, mais les effets de scandale se cumulent (et je n’oublie pas pour autant Stavisky déjà dans les années 30). L’effet cumulatif du « Médiator », après les faillites des banques imprudentes etc… favorise le rejet des leaders et le désenchantement à l’égard de la politique comme de l’économie.

    Banalisation systématique de tout, affaires successives, problèmes dus au chômage, difficultés économiques, désillusion devant les propositions démagogiques qui n’ont pas été tenues, tout cela aboutit à une grande lassitude démocratique.

    Le danger est que l’on finit par ne plus avoir confiance dans les institutions, que l’on ne voit que les défauts du fonctionnement démocratique et que l’on dérive ainsi vers la contestation systématique de tout et que l’on adopte le populisme démagogique… Comme un crédule escroqué y succombera encore car il ne croit pas qu’on ait pu le tromper, un électeur trompé par un démagogue y croira encore et longtemps.

    Si je ne crois pas à la dramatisation du retour des années 30 à l’analogue, je crains beaucoup que par désenchantement, par lassitude et par banalisation des valeurs républicaines, avec la réduction de l’idéal laïque à une doctrine comme une autre, dépouillée de ses vertus positives, l’on ne finisse pas par tenter des aventures irresponsables… Ces aventures dont on met du temps à se sortir.

    Ceux qui en France se glosent sur notre manque de liberté et de démocratie ou sur son caractère purement formel devraient s’interroger car, pour arriver à ce que nous avons, des Tunisiens, des Egyptiens, des Libyens ou des Syriens ont affronté des balles… Peut-être que nous devrions le méditer et mieux apprécier ce qu’il y a de précieux dans nos valeurs. Elles doivent être confortées, améliorées mais surtout plus respectées pour ceux qui nous ont permis d’y accéder comme pour ceux qui se battent dans d’autres pays pour les atteindre un jour !

    Nous assistons à une relativisation des valeurs laïques qui sont dissoutes dans l’amalgame avec la pratique étrangère. Les défauts sont en France, les avantages, eux, dans les autres pays, même si on n’en connaît qu’une apparence. Par une fausse tolérance on les met à égalité avec les autres… L’on a renoncé à hiérarchiser et à respecter ce qui fonde notre unité historiquement construite depuis la Révolution Française de 1789. Un plus petit dénominateur commun issu du brassage de tout et n’importe quoi prend peu à peu la place de toute ambition générale qui pourrait entraîner l’ensemble des citoyens vers l’avant.

    L’universalisme de nos valeurs est oublié et on est prêts à le sacrifier au droit à la différence. L’on renonce à l’intégration et l’on voudrait donner en contrepartie des droits sans devoirs, laissant pour toujours certains hors de la citoyenneté…

    L’intérêt général doit primer les tactiques partisanes. L’on doit travailler ensemble au bien commun en s’engageant à améliorer la société et à moraliser la vie publique avec des sanctions d’inéligibilité sérieuses et durables pour les élus en faute et des sanctions économiques dissuasives pour les responsables économiques qui s’enrichiraient malhonnêtement.

    Je crois nécessaire une prise de conscience du fait politique en danger, ce qui demande analyse, débat et résolution communes entre majorité et opposition pour ne pas considérer que ces choses sont sans solution.

    Terminons par une touche positive. Il faut redonner confiance aux citoyens. Il faut leur parler vrai. Il faut clarifier les débats, les rendre compréhensibles et sincères. Il faut rendre très exigeant le métier politique, moraliser la vie publique en profondeur, en finir avec les coups bas et anoblir les rapports entre adversaires, afin de … faire de cette utopie une réalité de demain !

    Raymond BELTRAN
    Le 10 mai 2011

     

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  • Orgie.......michel barrios..

    Eté 1980, juillet.


    Elle était là, fascinante.
    Fascinante et muette, comme insensible à ces regards qui la détaillaient goulûment. On ne voyait plus qu'elle, désormais, bien qu'elle se tint à l'angle de la pièce. Un air de fausse modestie. Et pourtant si belle, rondeurs et lignes pures en un accord parfait.
    Troublante.

    L'homme l'avait conduite ici en fin d'après-midi. Et présentée à tous en quelques phrases alléchantes.

    - Voilà, elle est à vous ... avait-il murmuré avant de repartir.

    La grande salle en semblait rétrécie.
    Et l'homme, tentateur en diable, avait ajouté:

    - Je la laisse entre vos mains pour la durée du séjour. J'espère qu'elle vous donnera satisfaction ...

    Les quinze stagiaires étaient seuls à présent. Seuls avec elle. Ils la considéraient un peu timidement encore, mais déjà des lueurs au coin de leurs paupières ... Ils s'approchèrent. Entourèrent l'endroit où elle se tenait. Enjôleuse, malgré la superbe indifférence qu'elle faisait mine d'afficher. Ils n'osaient la toucher.
    Pas encore.
    La caressaient des yeux, anticipaient les gestes. Préliminaires délicieux...

    Elle était là. Plastique sans reproche, gainée de gris comme une perle froide. Tentante et mystérieuse. Une émeraude brillait à son flanc droit, comme une invitation... La belle chose qu'ils avaient là, dans ce chalet de bord de mer. Pour quatre jours et quatre nuits. Juste pour eux. Autour, rien que des dunes et les embruns de l'Atlantique. Ensablement désert où se cachait la bâtisse. Les premières maisons, loin là-bas, dans la forêt de pins.
    Seuls, avec le soir qui tombe, et le soleil plongeant par-delà l'océan.
    Et ELLE sous leurs yeux, ici. Dans ce creux de chaleur. Déjà offerte à leurs regards...
    Quinze regards d'envie, de désir retenu.
    Avec des doigts déjà lourds d'impatience.
    Quinze individus, jusque là sans histoire, qui s'apprêtaient à assouvir on ne sait quoi.
    Quinze cadres d'entreprise, tous volontaires, envoyés là en formation continue.
    L'intitulé de ce stage, concocté par la Direction, avait d'ailleurs de quoi les inspirer :
    " Techniques de REPRODUCTION, théorisation et mise en pratique."
    Encore hésitants, pourtant, les futurs "techniciens".

    - Alors, qui commence ? murmura une voix.

    Le plus hardi se décida.
    Main hasardeuse, incertaine au début.
    Et puis bientôt les autres, tous les autres.
    Ils en usèrent et abusèrent. A tour de rôle, longuement. Avec le geste qui s'assure parce qu'il est répété.

    Elle n'était plus intimidante, ne se rebellait pas. Obéissait aux sollicitations, avec un doux murmure de gorge.
    Alors, sans retenue, ils libérèrent leurs fantasmes. Tâtonnèrent, tâtèrent joyeusement. Partout.
    Les plus déterminés lui firent bientôt subir des montages plus ou moins scabreux, plus ou moins inventifs. Elle acceptait tout, en esclave parfaite.
    C'était son métier, après tout, ils la payaient assez cher.
    Ils en usèrent encore et encore, tout à leur plaisir. Elle devenait jouet entre leurs mains désinhibées.
    A un moment pourtant, on la sentit changer. Lassitude, peut-être ?
    Elle renâcla soudain, pour la première fois. Se rebiffait.
    Bourrage.
    Des désirs fébriles qui fouillent au plus profond.
    Décidément, elle rechignait à présent.
    Bourrage encore.
    Quelqu'un se prit à l'insulter. Un autre insistait, doigts inquisiteurs.
    Quand tout à coup elle refusa. Elle se bloquait, la garce ! Paraissait sans vie ... Gestes maladroits pour qu'elle reprenne le dessus. Sans succès.
    Bon sang, ils ont exagéré... Ils n'auraient pas dû la forcer comme ça...
    Panique.
    Merde, qu'ont-ils fait ! Ils sont dans de beaux draps maintenant !
    S'interrogent, s'agitent, se regardent, déjà coupables.

    Elle ne répond plus aux injonctions diverses.
    Mais qu'est-ce qu'ils vont faire...
    C'est fini.
    La belle photocopieuse toute neuve ne fonctionne plus.

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  • Le mystère de la départementale

    Le mystère de la départementale (Version Intégrale)...michel barrios

    Une sale fin de voyage, vraiment.
    La pluie, depuis Toulouse. Une lourde pluie d'été qui hache les feuilles au bord de la route et s'écrase brutalement. Dégouline en rigoles compactes vers des bas-côtés saturés. Le ciel a disparu. N'existe plus que ce réseau liquide qui dégringole de nulle part. La nuit, déjà. Pas la vraie nuit. Une sorte d'obscurité artificielle engendrée par la tempête. Il n'est pourtant que dix-neuf heures, un soir de mois d'août.

    La lumière des phares bute contre les grosses gouttes. Se taille un passage dans le sombre du couloir aquatique. Pas question d'y voir à plus de quelques mètres. L'eau, partout. Sur le toit de la voiture, sur le goudron qui glisse, dans les fossés à demi engorgés. Fichu orage ! Tout y est dans ce tableau d'Apocalypse : la masse inquiétante des nuages où roulent les grondements du tonnerre; les flashs électriques qui hérissent le poil et montrent un ciel de fin de monde. De quoi rebrousser chemin.
    Surtout quand on vient là pour passer ses vacances.

    Le Comminges, c'est extra pour se reposer, avaient assuré mes amis de Bordeaux. Une semaine de vraies vacances, dans un petit village tranquille. Balades et sieste. Campagne, oxygène, silence. Et pour me décider, ils me prêtaient leur maison.

    Je me suis laissé faire. J'avais vraiment besoin de calme et de repos. De soleil aussi, après plusieurs années de travail à l'agence, sans interruption.
    Mais côté soleil, bravo ! J'étais servi ! Pas prévu cette météo pourrie !
    La campagne, c'est bien. Encore faut-il la voir ! Et à travers ce rideau de flotte...
    Je n'ai que huit jours, moi, pour profiter de la campagne. Mon agence commence à bien tourner maintenant, mais je ne peux l'abandonner longtemps.
    Huit jours minimum, a dit le médecin : vacances... ou surmenage.
    Alors je suis parti, poussé par mes amis. Je n'avais pas mis la clé sous la porte depuis un bout de temps. Pas mécontent, dans le fond, de souffler un peu. Et puis, santé oblige...
    Instructions à mon adjoint, valises, et direction Ganties, en Comminges, au pied des Pyrénées.

    Mais ce temps épouvantable commence à me faire regretter l'Espagne où j'avais d'abord résolu d'aller. Pourtant, des images de soleil paisible me reviennent en tête. Je suis déjà venu dans ce petit village commingeois. Deux visites rapides, l'an dernier, à l'invitation des amis bordelais. Et je sais la beauté reposante de ces moutonnements, le mystère de ces petites vallées enchâssées au creux du piémont. Je sais aussi les dents d'acier bleui qui barrent l'horizon.

    Mais ce soir, la route est aveugle. La pluie me vole les images. Le chuintement des essuie-glaces anesthésie l'oreille. Mouvement saccadé qui hypnotise les yeux.
    J'en ai marre de rouler.
    On n'y voit rien et j'ai envie d'un café chaud. Près de quatre cents kilomètres depuis Bordeaux, avec ce maudit orage en prime. Je suis crevé. Les yeux me brûlent à deviner la route. La nuque douloureuse, les mains contractées sur le volant. Je n'aime pas conduire sous la pluie battante...

    Figarol.
    Le panneau a émergé d'un coup dans les phares. Je ne suis plus très loin. Le village fait le dos rond sous la trombe d'eau. J'ai à peine le temps de lire, ou plutôt de deviner : Ganties, cinq kilomètres. Allez, encore un petit effort. Ensuite un bain, un bon café et...


    Coup de frein désespéré.
    Le pied jusqu'à la tôle.
    Dérapage.
    La voiture qui devient folle.
    Trop tard.

    La silhouette sombre a disparu.

    La roue glisse dans l'herbe, revient sur la chaussée.
    Glissade. Incontrôlable.
    La voiture tangue, s'immobilise enfin au bord du fossé.

    Pas plus de cinq secondes depuis que la forme a surgi dans la lumière des phares.
    Une forme humaine.
    C'était un homme.
    Je l'ai heurté, c'est sûr.

    Le sang qui abandonne mon corps. Pour faire place au tremblement. La main cherchant la poignée n'arrive pas à ouvrir. Je l'ai écrasé.
    J'ai écrasé un homme.

    Portière ouverte, les gifles d'eau me réveillent. Et font réaliser l'horreur.
    Il est apparu tout d'un coup et je l'ai écrasé.
    Les jambes vacillent, les yeux hébétés fouillent la pluie. L'idée folle que c'était un rêve, que la fatigue me joue des tours...
    Mais la certitude est déjà plantée dans ma tête.
    Un homme à pied. Sombre. Je l'ai vu en un éclair.
    Trop tard pour l'éviter. Je l'ai écrasé.

    Le tremblement devient incoercible. Il faut aller voir, vite... Porter secours... de la lumière pour chercher... Les idées s'emmanchent mal. Une lampe, il faut une lampe... dans le vide-poche...

    Les jambes se dérobent un instant. Mains posées sur le capot, le souffle revient, prend conscience des contractures du ventre. Le coeur est près d'éclater. Porter secours, vite... Pas un bruit, pas une plainte. Il doit être plus loin derrière...

    Recherche de cauchemar, sur la chaussée... rien...
    Dans le fossé, peut-être... La pluie fouette le visage. Rien... Je cours.

    Là, devant. Une masse noire. C'est lui.
    Il est mort.
    Mes poumons se bloquent.
    Je l'ai écrasé et il est mort.
    Mes jambes lâchent. Je tombe à genoux dans la flaque.

    Mort, je l'ai tué.

    Il est tombé en travers du fossé, la tête sur la route. Ma lampe éclaire ses cheveux blancs et les boutons de sa veste qui brillent. Un uniforme. Le képi est à quelques pas, avec sa grosse plaque luisante. Un garde-champêtre.
    Mort. A cause de moi.
    Sarabande dans ma tête, l'estomac qui remonte.
    Mort... Assassin... Mort... Assassin...
    Des gestes pour calmer la litanie. Mouvements fébriles, inutiles... Le portefeuille qui gît, ouvert. Papiers éparpillés, trempés, sur lesquels s'acharne la pluie.
    Mains incontrôlées qui les rassemblent. Puérilement.
    Comme pour effacer la faute. Le CRIME.
    Mains qui tremblent. Qui refusent encore la vérité.
    Mort. IL EST MORT.
    Ca rebondit dans ma tête. Mes mains s'agitent toujours bêtement sur le goudron pour échapper à l'évidence.
    Geste dérisoire qui met les papiers à l'abri du portefeuille. Mes yeux accrochent un nom sur une carte :

    ARISTIDE MATHIEU, garde-champêtre.

    C'est comme si je l'avais tué une deuxième fois.
    Alors mon corps m'échappe. Secoué de spasmes, il se relève malgré moi et court vers la voiture.
    Effondrement sur le volant. Le ventre qui commande : partir... Il est mort. Il faut partir... partir... vite...


    Je ne sais pas comment je suis arrivé à la maison.
    J'ai dû rester prostré sur cette chaise pendant une bonne partie de la nuit, sans doute... dans la cuisine, lumière allumée. Ma tête commence à décanter sa peur. Mais l'image atroce est là, sur la toile cirée.
    Mort...

    Une grande flaque s'étale sur le carrelage. Je me rends compte alors que je suis trempé jusqu'aux os. Un long frisson de froid et d'angoisse ébranle mes épaules.
    Des mots viennent battre la digue, sous mon crâne. Comme un ressac. Je les repousse, ils reviennent inlassablement.
    Meurtrier... Il s'est enfui... JE ME SUIS ENFUI... police. Assassin ! Je n'ai rien pu faire... c'est le mauvais temps... Lâche !... Gendarmerie. Les gendarmes. Regardez-le, c'est lui qui l'a écrasé.
    Un garde-champêtre... assassin... La route était déserte, personne n'a vu...

    Quelque chose de gris s'insinue peu à peu. Une pensée visqueuse qui s'infiltre : personne n'a vu...

    C'est à cause de la pluie. Un accident stupide. J'ai vu la silhouette en un éclair. Trop tard.
    Aristide Mathieu, garde-champêtre à Figarol, mort, écrasé par un chauffard.
    Ce n'est pas de ma faute.
    Assassin. Je l'ai écrasé.
    Les mots en folie se déhanchent dans ma cervelle.
    Lâche. Lâche. Mort... Tu l'as tué, c'est toi... Tu as pris la fuite.
    Ma tête dégringole sur la table, cherchant la protection des bras repliés.

    J'ai dû dormir. Le jour est levé.
    Le froid, instantané. Les vêtements collés à la peau, glacés. Reins douloureux, épaules torturées.
    Et l'image qui explose, dos frissonnant.
    J'ai tué quelqu'un, hier soir, en voiture.
    Dans la brume des pensées, un mot gicle : SALAUD.
    Salaud qui se cache. Qui a peur. Mais personne ne sait...
    Si. Moi.

    La question, longtemps repoussée, se détache nettement :
    Et maintenant ?
    Avec le choix terrible. Se dénoncer... ou pas.

    On a déjà dû découvrir le corps. Mais personne ne sait. Il faut d'abord remettre de l'ordre dans les idées. Changer de vêtements. Réfléchir.
    La voiture est dans la cour. Le froid du matin s'agrippe à l'humidité du costume d'été. La pluie a cessé. Un soleil ironique monte au-dessus de la colline. En bas, dans le vallon tranquille, Ganties se réveille.
    La voiture n'a pas de trace. Comme si j'avais fait un cauchemar. L'image pourtant ne quitte pas mon esprit : la forme sombre qui surgit dans les phares... le corps allongé sur la chaussée... la pluie... la fuite...

    Il me tarde soudain de retourner dans la maison.
    La valise sortie du coffre, la chambre au premier étage. La douche interminable... Je frotte à me déshabiller la peau.
    Mais ça ne lave rien, lady Macbeth, ça n'efface pas la nuit.


    Deux jours que je suis cloîtré. Deux jours et une nuit. A me donner du courage pour dire simplement : c'est moi qui l'ai écrasé.
    Deux jours de vie mécanique, où la main seule commande les gestes de survie. Deux jours où tout ce qui vit en moi s'est recroquevillé dans un coin de ma tête. Pour laisser toute la place au remords et à la crainte.
    J'ai tué un homme.Et je me suis enfui.
    On a vite fait d'être un salaud.
    Une vie tranquille et sans histoire qui bascule en cinq secondes. Les honnêtes gens sont aussi vils que les autres. Ils n'ont pas eu l'occasion de le montrer, c'est tout. Mais qu'arrive la circonstance... La bassesse est insubmersible. On l'enfonce pendant des années, on la maintient sous l'eau... Un jour, la peur vous fait lâcher prise : elle flotte à nouveau, sordide.
    Je me croyais un honnête homme. Incapable d'une infâmie. Un être normal, civilisé, bien considéré par son entourage. Et me voilà de l'autre côté.
    Du sale côté.
    A me terrer comme une bête, parce que j'ai peur.
    Parce que la bassesse est remontée en moi. Que mon instinct m'a dit :
    - Fuis ! Va-t-en !
    La réaction primaire des hommes pris au piège.
    Nous sommes tous des salauds en puissance.


    Ca y est.
    Je suis devant la gendarmerie, au chef-lieu de canton.
    J'en avais marre de me voir dans la glace. De rencontrer des yeux qui n'étaient plus les miens. Je n'ai pas pu me supporter davantage. Le remords est un animal carnivore qui vous vide l'intérieur à petites bouchées.
    J'ai décidé hier soir de repasser la barrière.

    - C'est moi qui ai écrasé quelqu'un, il y a trois jours, sur la route de Ganties.

    Le gendarme a l'air étonné. Il lève un sourcil interrogateur :
    - Où ça, dites-vous ?
    - A la sortie de Figarol, sur la route de Ganties.

    Les autres gendarmes lèvent la tête, me regardent.
    Je sais que mon visage est défait par l'angoisse.
    Un tel aveu vous libère, il ne vous soulage pas.
    La faute est ineffaçable.
    Ils ont un air bizarre en m'examinant. La honte m'envahit plus encore. Trois jours. J'ai attendu trois jours avant de venir.
    Ils doivent soupeser ma lâcheté.
    Le gendarme du comptoir, ses yeux dans les miens, dit lentement :

    - Il n'y a pas eu d'accident sur cette route. Ni aujourd'hui, ni il y a trois jours.

    Je ne réalise pas tout de suite. Abasourdi.
    Puis j'insiste :

    - Mais enfin, puisque je vous dit que c'est moi ! J'avoue ! Il pleuvait. Je l'ai vu trop tard ! Il a surgi tout d'un coup dans la lueur des phares. Il est mort ! Je l'ai écrasé... Ne cherchez plus. C'est moi le chauffard !
    - Un moment, dit le gendarme d'un ton étrange. Je vais vérifier.

    Je ne peux plus supporter le regard des autres. C'est vrai que je suis lâche, mais je suis quand même venu, non ?
    Mes mains tremblent, à plat sur le comptoir. J'ai froid.
    Le gendarme revient, suivi de son chef qui m'apostrophe :

    - Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Si c'est une plaisanterie, elle est de mauvais goût ! Je vous préviens que ça risque de vous coûter cher ! Vous vous foutez de nous, ou quoi ? Vous êtes mythomane ?... Il n'y a pas eu d'accident dans tout le secteur depuis au moins trois semaines! Et sur cette route en particulier, le dernier a eu lieu il y a bien longtemps... Quand ça, Pradal ? ajoute-t-il en se tournant vers le gendarme.
    - Dix ans, chef. Je m'en souviens parfaitement car je connaissais très bien la victime. Oui, il y a exactement dix ans et trois jours... à la sortie de Figarol. Ecrasé par une voiture. Le chauffard n'a jamais été retrouvé... La victime, c'était le père Mathieu. Aristide Mathieu. Il était garde-champêtre au village, à cette époque...

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  • LE CADEAU

    ****

    Leonid Andreïev - journaliste et écrivain russe (1871 - 1919)

    Traduction par Serge Persky; écrivain, critique littéraire et traducteur français d'origine russe. (1870 - 1938)

     

     LE CADEAU..........Leonid Andreïev - journaliste et écrivain russe (1871 - 1919)

    I

    — Tu viendras bien sûr ! demanda Sénista pour la troisième fois, et pour la troisième fois, Sazonka lui répondit avec vivacité :

    — Je viendrai, je viendrai, n'aie pas peur. Il ne manquerait plus que cela, que je ne vienne pas ! Bien sûr, je viendrai !

    Et de nouveau ils se turent. Couché tout de son long, Sénista avait remonté jusqu'au menton la grise couverture d'hôpital ; il regardait fixement Sazonka ; il aurait voulu que celui-ci ne s'en allât pas encore et qu'il lui confirmât une fois de plus du regard la promesse de ne pas l'abandonner à la solitude, à la maladie, à la peur. Sazonka, lui,  avait envie de partir, mais il ne savait comment s'y prendre pour ne pas faire de la peine au petit garçon ; il reniflait, glissant de sa chaise et s'y rasseyant avec énergie, comme pour toujours. Il serait resté volontiers s'il avait su de quoi parler, mais les thèmes de conversation manquaient ; il lui venait des idées baroques, dont il était à la fois amusé et honteux. Ainsi la tentation lui prenait à tout moment d'appeler Sénista par son nom entier : Sénista Eroféiévitch, ce qui était tout à fait idiot, Sénista étant un petit apprenti et Sazonka un ouvrier habile et un grand ivrogne, à qui l'on donnait son petit nom par habitude seulement. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'il avait appliqué sa dernière gifle à Sénista ; c'était très mal, et il était également impossible d'en parler.

    Sazonka se mit résolument à glisser de sa chaise ; mais avant d'arriver à la moitié du parcours, il se rassit avec tout autant de décision et déclara :

    — Voilà les affaires ! Tu as mal, hein ?

    Sénista hocha la tête affirmativement et répondit à mi-voix : 

    — Eh bien, va-t'en ! Sans cela « il » criera !

    — C'est vrai ! répliqua Sazonka enchanté du prétexte. Du reste, c'est ce qu'il a recommandé ; « dépêche-toi », m'a-t-il dit, « tu reviendras tout de suite, et sans aller boire ». Quel diable que cet homme !

    Mais dès qu'il eut senti qu'il pouvait s'en aller immédiatement, Sazonka éprouva une profonde pitié pour le petit Sénista à la grosse tête. Ce sentiment lui vint à la vue du décor inaccoutumé, de la rangée compacte des lits occupés par des êtres pâles et maussades. L'odeur des médicaments, jointe aux émanations des malades, imprégnait l'atmosphère. La sensation de sa propre force et de sa santé retenait aussi l'ouvrier. Sans éviter plus longtemps le regard suppliant de l'enfant, Sazonka se pencha vers lui et répéta avec fermeté :

    — N'aie pas peur, Sénista : je viendrai. Dès que je serai libre, je viendrai te voir. Est-ce que nous ne sommes pas des hommes, mon Dieu ?... Nous aussi, nous comprenons ce que nous avons à faire... Mon ami, me crois-tu, oui ou non ? 

    Sénista répondit par un sourire de ses lèvres noircies et desséchées : « Je te crois ! »

    — Tu vois ! continua triomphalement Sazonka. Il éprouva un soulagement joyeux et sentit qu'il pouvait maintenant parler de la tape donnée par hasard une quinzaine de jours auparavant. Il y fit allusion, en touchant du doigt l'épaule du petit malade : « Et si on t'a donné un coup, était-ce par méchanceté ? Dieu, non ! Ta tête est par trop commode ; elle est grosse et tondue... »

    Sénista sourit de nouveau et Sazonka se leva. Il était très grand ; ses cheveux qui s'enroulaient en boucles lui faisaient, grâce à l'emploi d'un peigne fin, comme une casquette légère et somptueuse ; ses gros yeux gris lançaient des étincelles et souriaient à son insu.

    — Eh bien, adieu ! dit-il, mais il ne bougeait pas. Il voyait la nécessité de faire quelque chose d'encore plus cordial et de meilleur, quelque chose qui rendît agréable le séjour de Sénista à l'hôpital et qui lui facilitât, à lui, Sazonka, sa sortie. Il piétinait sur place, risible dans sa confusion puérile, lorsque Sénista le tira de nouveau d'embarras.

    — Adieu ! dit-il de sa voix enfantine et fluette.

    Très simplement, telle une grande personne, il sortit sa main de dessous la couverture et la tendit à Sazonka, comme à un égal. Sazonka comprit que c'était ce qu'il lui manquait pour être tout à fait tranquille ; il saisit avec respect les doigts effilés dans sa grosse main robuste, les retint une seconde, puis les laissa aller avec un soupir. Il y avait quelque chose d'énigmatique et de triste dans l'attouchement des petits doigts fiévreux, il semblait que Sénista était non seulement l'égal de tous les êtres humains, mais encore plus haut et plus libre qu'eux ; cela venait de ce que l'enfant appartenait maintenant à un maître invisible, redoutable et puissant. On pouvait l'appeler Sénista Eroféiévitch sans être ridicule.

    — Tu viendras ? demanda Sénista pour la quatrième fois ; et cette question chassa la chose majestueuse et terrible qui avait un instant étendu sur lui des ailes silencieuses. Il redevint un enfant malade, et, de nouveau, il inspira de la pitié, une profonde pitié.

    Quand Sazonka fut sorti de l'hôpital, l'odeur des médicaments et une voix suppliante l'accompagnèrent longtemps.

    — « Tu viendras, n'est-ce pas ? »

    Et Sazonka répondait en agitant les bras :

    — Cher petit ! Ne sommes-nous pas des hommes ?

    II

    Pâques approchait et il y avait tant à faire chez le tailleur que Sazonka n'arriva qu'une fois à se griser, et à moitié seulement, un dimanche soir. Pendant toute la longue et lumineuse journée de printemps, depuis le chant du coq jusqu'à la nuit, il était resté assis sur les tréteaux près de la fenêtre, les jambes croisées sous lui, à la turque, les sourcils froncés, sifflotant avec mécontentement. Le matin, la fenêtre se trouvait dans l'ombre et le froid pénétrait par les fissures ; mais, vers midi, le soleil s'annonçait par une étroite bande jaune dans laquelle la poussière jouait en points lumineux. Une demi-heure plus tard, la tablette jonchée de morceaux d'étoffe et de ciseaux, brillait d'un éclat aveuglant ; et il faisait si chaud qu'il fallait ouvrir la fenêtre comme en été. Alors avec cette onde d'air frais et fort, apportant une odeur de fumier, de boue sèche et de bourgeons prêts à s'épanouir, entrait une mouche folâtre encore faible, avec le bruit des mille voix de la rue. En bas, sur le talus, les poules picoraient en gloussant de béatitude et se prélassaient dans les mares ; de l'autre côté de la rue, où le sol était déjà sec, des enfants jouaient aux osselets ; leurs rires joyeux et sonores, les coups des disques de métal vibraient pleins de fraîcheur. Il ne passait pas beaucoup de voitures dans ce coin du faubourg ; très rarement, un paysan des environs conduisait par là sa charrette, qui cahotait dans les ornières profondes, encore pleines de boue liquide, et toutes les parties du véhicule rendaient un son de bois entre-choqué, évocateur de l'été et de l'étendue des champs.

    Lorsque Sazonka commençait à avoir mal aux reins et que ses doigts raidis ne pouvaient plus tenir l'aiguille, il s'en allait en courant dans la rue, pieds nus et sans ceinture, franchissait les flaques par bonds démesurés et se joignait aux jeux des enfants que sa vigueur stupéfiait. Puis il se reposait ; un jour il dit aux marmots :

    — Vous savez, Sénista est encore à l'hôpital.

    Intéressés par le jeu, les enfants accueillirent la nouvelle avec froideur et indifférence.

    — Il faut lui porter un cadeau. Je veux lui en porter un... continua Sazonka.

    Le mot « cadeau » fit dresser quelques oreilles. Michka, le « petit porc », tenant d'une main son pantalon et de l'autre son jouet, conseilla gravement :

    — Donne-lui deux sous !

    C'était la somme que le grand-père avait promise à Michka et qui lui semblait le comble de la félicité humaine. Mais le temps manquait pour discuter la question du cadeau. Sazonka rentra chez lui toujours en courant et se remit au travail. Ses yeux s'étaient gonflés, son teint était devenu jaune et blême comme celui d'un malade ; les taches de rousseur sur le nez et autour des yeux paraissaient plus nombreuses et plus foncées qu'autrefois. Seuls les cheveux soigneusement peignés lui faisaient toujours la même coiffure joyeuse ; lorsque Gavril Ivanovitch, le patron, les regardait, il pensait aussitôt à un confortable petit cabaret rouge et à l'eau-de-vie ; il se mettait alors à jurer avec rage.

    Les pensées de Sazonka étaient troubles et pénibles ; pendant des heures entières il roulait gauchement dans son cerveau une seule et même idée, il rêvassait à propos de bottes neuves ou d'un accordéon. Mais le plus souvent, il songeait à Sénista et au présent qu'il lui ferait. La machine à coudre résonnait, monotone et berceuse ; le patron criait de temps à autre ; mais c'était toujours le même tableau qui se dessinait dans le cerveau fatigué de Sazonka : il arrivait à l'hôpital et donnait à Sénista un cadeau enveloppé dans un mouchoir d'indienne à larges bords. Souvent, dans sa pénible somnolence, il oubliait qui était Sénista, il ne se rappelait plus son visage ; mais il voyait nettement le mouchoir d'indienne qu'il devait acheter ; il lui paraissait même que les noeuds n'en étaient pas assez solidement serrés. Et Sazonka déclara à tout le monde, au patron, à la patronne, aux clients, aux enfants, qu'il irait voir le petit malade le premier jour de Pâques.

    — C'est ce qu'il faut faire, répétait-il. Dès que je me serai peigné, j'irai là-bas. Je dirai : « tiens, mon petit, c'est pour toi ! » Mais tout en parlant, il voyait un autre tableau, la porte grande ouverte d'un cabaret et tout au fond un comptoir maculé d'eau-de-vie. Rempli d'amertume et sentant son invincible faiblesse, il aurait voulu crier longtemps et fort :

    — J'irai voir Sénista ! J'irai voir Sénista !

    Sa tête se remplissait d'un brouillard gris et vacillant, seul le mouchoir d'indienne émergeait. Et ce n'était pas de la joie qu'il apportait, mais une rude leçon et un avertissement menaçant.


    III

    Le premier et le second jour de Pâques, Sazonka passa son temps à boire ; il se battit, fut roué de coups et dut coucher au poste. C'est le quatrième jour seulement qu'il parvint à se mettre en route pour l'hôpital.

    La rue inondée de soleil était toute bigarrée par les taches éclatantes des blouses de cotonnade rouge et l'éclat joyeux des dents blanches qui grignotaient des graines de tournesol ; çà et là, on jouait de l'accordéon, des parties d'osselets s'engageaient, un coq chantait à pleine voix, défiant le coq du voisin. Mais Sazonka ne regardait rien. L'oeil poché, la lèvre fendue, il avait l'air sombre et préoccupé ; ses cheveux n'étaient pas coiffés comme à l'ordinaire et tombaient en désordre par mèches distinctes. Il avait honte de s'être grisé et d'avoir manqué à sa parole, de se montrer à Sénista, puant l'eau-de-vie trop brûlée, dans une tenue débraillée, et non dans toute la splendeur de sa blouse et de son gilet de laine rouge. Mais plus il approchait de l'hôpital, plus il se sentait soulagé ; et ses yeux s'abaissaient toujours plus souvent vers sa main droite, dans laquelle il tenait avec précaution le mouchoir et le cadeau. Il voyait distinctement le visage de Sénista, avec ses lèvres desséchées et son regard suppliant.

    — Mon petit, est-ce que... ? Ah ! mon Dieu ! dit Sazonka, et il hâta le pas.

    Voilà l'hôpital, grand bâtiment jaune, aux fenêtres encadrées de noir, pareilles à des yeux sombres et mornes. Voilà le long corridor, l'odeur des médicaments et un vague sentiment d'angoisse et de terreur ; voilà la salle, le lit de Sénista...

    — Mais Sénista, où est-il ?

    — Qui demandez-vous ? questionne une infirmière.

    — Il y avait là un petit garçon, Sénista. Il s'appelle Sénista Eroféiévitch. Voilà, à cet endroit-là... et Sazonka désigna du doigt le lit vide.

    — Il valait mieux vous informer en bas, et ne pas entrer comme ça dans la salle... dit l'infirmière avec rudesse.

    — Il était là, dans ce lit, répéta Sazonka, pâlissant peu à peu.

    — Il est mort, votre Sénista ; il est mort, vous dis-je !

    — Ah ! c'est comme ça, fit Sazonka avec un étonnement poli ; il devint si pâle que les taches de rousseur s'assombrirent comme de l'encre sur ses joues. Et quand cela ?

    — Hier soir après vêpres.

    — Puis-je... commença Sazonka en hésitant.

    — Pourquoi pas ? répondit l'infirmière avec indifférence. Demandez où est la salle mortuaire, on vous la montrera. Ne vous frappez pas ! Il était bien malade, trop débile pour vivre...

    La langue de Sazonka demanda le chemin poliment, ses jambes le portèrent avec fermeté à l'endroit indiqué, mais ses yeux ne voyaient rien. Il ne reprit l'usage de la vue que lorsque ses regards se posèrent fixes et immobiles sur le visage mort de Sénista. Il eut conscience au même instant du froid terrible qui régnait dans la pièce, et il vit tout ce qui l'entourait. Si brillant que fût le soleil, au travers de la fenêtre, le ciel semblait toujours gris et froid comme en automne. Par moments, on ne sait où, une mouche bourdonnait ; des gouttes d'eau tombaient une à une, avec une vibration plaintive qui tremblotait longtemps en l'air.

    Sazonka recula d'un pas et dit à haute voix :

    — Adieu, Sénista Eroféiévitch !

    Puis il s'agenouilla, toucha du front le plancher et se leva.

    — Pardonne-moi, Sénista Eroféiévitch ! reprit-il toujours distinctement ; de nouveau, il tomba à genoux et inclina le front à terre jusqu'à ce que la tête lui fît mal.

    La mouche ne boudonnait plus et il régnait un silence pareil à celui qui ne se fait que là où il y a un mort. À intervalles égaux, des gouttes tombaient dans un récipient de cuivre, elles tombaient et pleuraient doucement, paisiblement... 

    IV

    L'hôpital était aux confins de la ville, là où commençait la campagne : Sazonka se mit à errer. Les champs que nul arbre, nulle construction ne gênaient, s'étendaient librement ; le vent semblait en être la respiration tiède et libre. Sazonka prit un sentier, tourna à gauche et alla droit à la rivière, franchissant les jachères et les chaumes. Par endroits la terre était encore mouillée, et ses talons y creusaient de petits creux sombres.

    Arrivé sur la berge, Sazonka se coucha dans une cavité tapissée d'herbe où l'air était immobile et chaud comme dans une bâche et il ferma les yeux. Telle une onde tiède et rouge, les rayons du soleil traversaient ses paupières closes ; très haut dans l'azur, une alouette chantait. Il faisait bon respirer sans penser à rien. Les eaux avaient déjà baissé et le ruisseau, retiré très loin le long de l'autre rive, avait laissé derrière lui les vestiges de sa violence : d'énormes glaçons poreux couchés les uns sur les autres, dressés en triangles blancs vers les rayons ardents et impitoyables qui les tranperçaient et les rongeaient. Dans son engourdissement, Sazonka remua son bras qui se

    posa sur quelque chose de dur enveloppé d'étoffe.

    C'était le cadeau.

    Se redressant brusquement, Sazonka s'écria :

    — Mon Dieu ! qu'est-ce donc ?

    Il avait complètement oublié son paquet ; il le considérait avec des yeux effrayés, comme si l'objet était venu de lui-même se poser à côté de lui ; il eut peur d'y toucher, une pitié aiguë et tumultueuse, une fureur violente se firent jour en lui. Il regarda le mouchoir d'indienne et se représenta comment Sénista l'avait attendu le premier jour de fête, puis le second et le troisième, comme il s'était tourné vers la porte pour voir entrer le visiteur. L'enfant était mort solitaire, oublié, tel un petit chien jeté à l'égout. La veille encore, il aurait pu voir le cadeau de ses yeux qui s'éteignaient ; son coeur enfantin en aurait été réjoui, son âme se serait envolée vers le ciel sans douleur, sans effroi, sans l'angoisse terrible de la solitude.

    Sazonka se roula sur le sol en pleurant, les mains plongées dans son épaisse chevelure. Il sanglota, et levant les bras vers le ciel, il chercha péniblement à se justifier :

    — Mon Dieu ! ne sommes-nous donc pas des hommes ?

    Il tomba la face contre terre, sur sa lèvre fendue, et se figea dans un accès de douleur muette. Les petites pousses d'herbe lui chatouillaient doucement le visage ; une odeur apaisante et forte montait du sol humide, dégageant une énergie puissante, un appel passionné à la vie. Mère éternelle, la terre prenait sur son sein le fils coupable et abreuvait son coeur douloureux avec la chaleur de son amour et de son espérance.

    Au loin, dans la ville, les carillons de fête sonnaient gaiement.
    Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Cadeau

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  • AU HASARD DE LA VIE

    (Extraits de Life’s Handicap)
    Traduction : Théo Varlet

    1928 (1891)

    Edité par la bibliothèque numérique romande

    AU HASARD DE LA VIE.........Rudyard Kipling.

    PRÉFACE

    Dans le nord de l’Inde il y avait un monastère appelé la Chubara de Dhunni Bhagat. Personne ne se rappelait rien concernant ce Dhunni Bhagat. Il avait passé sa vie à gagner un peu d’argent et l’avait entièrement dépensé, comme tout bon Hindou devrait faire, à une œuvre pie : la Chubara. Ce monastère était plein de cellules de brique, où s’étalaient en couleurs claires des images de dieux, de rois et d’éléphants, et où des prêtres épuisés par les macérations restaient à méditer sur les fins dernières des choses ; les allées étaient pavées de briques, et les pieds nus des milliers de pèlerins y avaient creusé des sillons. Des touffes de manguiers avaient surgi d’entre les briques, de grands pipals ombrageaient le treuil du puits qui grinçait tout le long du jour, et des hordes de perroquets jacassaient dans les branchages. Écureuils et corbeaux étaient familiers en ce lieu, car ils savaient que jamais un prêtre ne les toucherait.

    Les mendigots errants, les vendeurs d’amulettes et les saints vagabonds de cinquante lieues à la ronde faisaient de la Chubara leur lieu de rendez-vous et de repos. Mahométans, Sikhs et Hindous se mêlaient indifféremment sous les arbres. C’étaient des vieillards, et quand on est arrivé aux tourniquets de la Nuit éternelle, toutes les religions du monde vous paraissent singulièrement égales et sans importance.

    Voici ce que m’a raconté Gobind le borgne. Il avait été un saint homme habitant sur une île au milieu d’une rivière et nourrissant les poissons deux fois par jour avec de petites boulettes de pain. En temps de crue, quand les cadavres enflés venaient s’échouer au bout de l’île, Gobind les faisait pieusement brûler, pour l’honneur de l’humanité, et en considération des comptes que lui-même aurait à rendre à Dieu par la suite. Mais quand les deux tiers de l’île eurent été emportés d’un coup, Gobind s’en alla de l’autre côté de la rivière à la Chubara de Dhunni Bhagat, emportant son seau de cuivre avec autour du cou la corde à puits, sa courte béquille de repos constellée de clous de cuivre, son rouleau de couchage, sa grosse pipe, son parasol, et son haut chapeau en feuilles de canne à sucre sur lequel se balançaient les plumes de paon rituelles. Drapé dans sa couverture faite de pièces et de morceaux de toutes les couleurs et de tous les tissus du monde, il s’assit dans un coin ensoleillé de la très paisible Chubara, et, le bras posé sur sa béquille à courte poignée, il attendit la mort. Les gens lui apportaient de la nourriture et de petits bouquets de fleurs de souci, et en retour il leur donnait sa bénédiction. Il était presque aveugle, et sa face était creusée, plissée et ridée à ne pas le croire, car il vivait déjà en un temps qui précéda celui où les Anglais arrivèrent à moins de deux cent cinquante lieues de la Chubara de Dhunni Bhagat.

    Quand nous eûmes commencé à nous mieux connaître l’un et l’autre, Gobind se mit à me raconter des histoires de sa voix creuse qui ressemblait fort à un roulement d’artillerie lourde sur un pont de bois. Ses histoires étaient vraies, mais pas une sur vingt ne pourrait être imprimée dans un livre anglais, parce que les Anglais s’appesantissent sur des choses qu’un indigène renverrait à une occasion plus favorable ; et celles à quoi il ne penserait pas deux fois, un indigène s’y appesantira indéfiniment. C’est pourquoi indigènes et Anglais se considèrent l’un l’autre avec stupeur par-dessus de tels abîmes d’incompréhension.

    — Et quel est, me dit Gobind un dimanche soir, quel est ton honorable métier, et par quel moyen gagnes-tu ton pain quotidien ?

    — Je suis, lui répondis-je, un kerani… quelqu’un qui écrit avec une plume sur du papier, sans être au service du gouvernement.

    — Alors qu’est-ce que tu écris ? fit Gobind. Approche-toi, car le jour tombe et je ne vois plus ta figure.

    — J’écris sur toutes choses qui sont à la portée de mon entendement et sur beaucoup qui ne le sont pas. Mais surtout j’écris sur la vie et la mort, sur les hommes et les femmes, sur l’amour et la destinée dans la mesure de mes capacités, en racontant l’histoire par les bouches d’une, deux personnes ou plus. Alors, par la grâce de Dieu, les histoires se vendent et me rapportent de l’argent qui me permet de vivre.

    — Ainsi soit-il, dit Gobind. C’est ce que fait le conteur du bazar ; mais lui parle directement aux hommes et aux femmes et il n’écrit rien du tout. Seulement, quand l’histoire a mis ses auditeurs en suspens et que les catastrophes sont sur le point de survenir aux vertueux, il s’arrête tout d’un coup et réclame son salaire avant de continuer son récit. En va-t-il de même dans ton métier, mon fils ?

    — J’ai entendu dire que cela se passe à peu près ainsi quand une histoire est de grande longueur et qu’on la débite comme un concombre, par petites tranches.

    — Moi, j’étais jadis un conteur renommé, quand je mendiais sur la route entre Koshin et Etra ; avant le dernier pèlerinage que j’aie fait à Orissa. Je racontais beaucoup d’histoires et j’en entendais encore plus aux gîtes d’étape le soir quand nous nous réjouissions après la journée de marche. Je suis persuadé qu’en matière d’histoires, les hommes faits sont tout pareils à des petits enfants, et que la plus vieille histoire est celle qu’ils aiment le mieux.

    — Pour ton peuple, c’est la vérité, dis-je. Mais en ce qui regarde mes compatriotes ils veulent de nouvelles histoires, et quand tout est écrit ils s’insurgent et protestent que l’histoire aurait été mieux racontée de telle et telle façon, et ils demandent si elle est vraie ou bien si c’est une invention.

    — Mais quelle folie est la leur ! fit Gobind, en écartant sa main noueuse. Une histoire qu’on raconte est vraie durant tout le temps qu’on met à la raconter. Et quant à ce qu’ils en disent… Tu sais comment Bilas Khan, qui fut le prince des conteurs, a dit à celui qui se moquait de lui dans le grand gîte d’étape sur la route de Jhelum : « Continue, mon frère, et achève ce que j’ai commencé. » Et celui qui se moquait reprit l’histoire, mais comme il n’avait ni le ton ni la manière il finit par s’arrêter court, et les pèlerins qui étaient là à souper l’abreuvèrent d’injures et de coups la moitié de la nuit.

    — D’accord, mais pour mes compatriotes, puisqu’ils ont donné de l’argent, c’est leur droit ; de même que nous pourrions faire des reproches à un cordonnier si les chaussures qu’ils nous a livrées se décousaient. Si jamais je fais un livre tu le verras et tu jugeras.

    — Et le perroquet dit à l’arbre qui allait tomber : « Attends, frère, je m’en vais te chercher un étai ! » dit Gobind avec un sourire sarcastique. Dieu m’a accordé quatre-vingts ans et peut-être un peu plus. Arrivé où j’en suis je ne dois plus voir qu’une faveur dans chaque jour successif qui m’est accordé. Fais vite.

    — De quelle façon, repris-je, vaut-il mieux se mettre à l’œuvre, dis-moi, ô le premier de ceux qui enfilent des perles avec leur langue ?

    — Comment le saurais-je ? Mais après tout (il réfléchit un peu) pourquoi ne le saurais-je pas ? Dieu a fait un grand nombre de têtes, mais il n’y a qu’un seul cœur dans le monde entier, aussi bien chez tes compatriotes que chez les miens. En matière d’histoires, ce sont tous des enfants.

    — Mais il n’y en a pas d’aussi terribles que les petits si on déplace un mot ou si, en racontant une seconde fois, on modifie les détails, ne fût-ce que d’un seul diablotin.

    — Oui, et moi aussi j’ai raconté des histoires aux petits, mais voici comment tu dois faire… (Ses vieux yeux se portèrent sur les peintures gaies du mur, sur la coupole bleu et rouge, et plus haut sur les fleurs éclatantes des poinsetties.) Parle-leur d’abord des choses que toi et eux vous avez vues ensemble. Ainsi leur savoir remédiera à tes imperfections. Parle-leur ensuite de ce que toi seul as vu, puis de ce que tu as entendu dire, et puisque ce sont des enfants, parle-leur batailles et rois, chevaux, diables, éléphants et anges, mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables. Toute la terre est pleine d’histoires pour celui qui écoute le pauvre et ne le chasse pas de son seuil. Il n’y a pas meilleurs diseurs d’histoires que les pauvres ; car ils sont forcés chaque nuit de poser l’oreille à terre.

    Après cette conversation l’idée grandit en moi, et Gobind me pressait de questions concernant la santé du livre.

    Par la suite, quand nous eûmes été séparés plusieurs mois, il arriva que je dus partir au loin, et j’allai dire au revoir à Gobind.

    — À cette heure il faut nous dire adieu, lui dis-je, car je m’en vais faire un très long voyage.

    — Et moi aussi. Un plus long que toi. Mais que devient le livre ? demanda-t-il.

    — Il naîtra en son temps s’il en est ainsi ordonné.

    — J’aurais bien aimé le voir, dit le vieillard, ramassé sous son manteau. Mais cela ne sera pas. Je mourrai dans trois jours d’ici, la nuit, un peu avant l’aube. Le terme de mes ans est accompli.

    Dans neuf cas sur dix un indigène ne se trompe pas en prévoyant le jour de sa mort. Il a sous ce rapport la prescience des animaux.

    — Alors tu vas partir en paix, et c’est bien parler, car tu m’as dit que la vie n’est pas un plaisir pour toi.

    — Mais c’est regrettable que notre livre ne soit pas né. Comment saurai-je qu’il y est fait mention de mon nom ?

    — Parce que je te promets que dans la partie préliminaire du livre, avant toute autre chose, il sera écrit, Gobind, sâdhu[1], de l’île en la rivière et qui attend Dieu dans la Chubara de Dhunni Bhagat, et ce seront les premiers mots du livre.

    — Et qui te donna conseil… le conseil d’un vieillard. Gobind, fils de Gobind, du village Chumi dans le teshil de Karaon, district de Moultan. Cela sera-t-il écrit aussi ?

    — Ce sera écrit aussi.

    — Et le livre s’en ira de l’autre côté de l’Eau Noire dans les maisons de ton peuple et tous les sahibs connaîtront mon nom, à moi qui ai quatre-vingts ans ?

    — Tous ceux qui liront le livre le sauront. Je ne puis t’en promettre plus.

    — Voilà qui est bien parler. Appelle à haute voix tous ceux qui sont dans le monastère, je veux leur dire cette chose.

    Ils se rassemblèrent, fakirs, sâdhus, sunnyasis, byragis, nihangs et mullahs, prêtres de toutes les religions et à tous les degrés du déguenillement, et Gobind, appuyé sur sa béquille, leur parla, si bien qu’ils étaient tous visiblement remplis d’envie, et un ancien à barbe blanche engagea Gobind à penser à ses fins dernières plutôt qu’à sa réputation éphémère dans les bouches d’étrangers. Puis Gobind me donna sa bénédiction et je m’en allai.

     

    Ces histoires ont été recueillies en tous lieux, et je les tiens de toutes sortes de gens, des prêtres de la Chubara, d’Ala Yar le graveur et de Jiwun Singh le charpentier, de gens sans nom à bord des bateaux et des trains autour du monde, de femmes filant devant leurs demeures au crépuscule, d’officiers et de gentlemen à cette heure morts et enterrés ; et un petit nombre, mais celles-là sont de loin les meilleures, c’est mon père qui me les a transmises. La plus grande partie de ces histoires a été publiée dans des revues et des journaux, et j’en suis obligé à leurs directeurs ; mais quelques-unes sont neuves de ce côté-ci de l’eau, et quelques autres voient le jour pour la première fois.

    Les histoires les plus remarquables sont, comme de juste, celles qui ne paraîtront pas – et ceci pour des raisons évidentes.

    LA NOIRE ET LA BLANCHE

    Georgie Porgie, tarte et gâteau,

    Embrassait les filles et les faisait pleurer.

    Quand les filles arrivaient pour jouer

    Georgie Porgie s’enfuyait.

    SI vous admettez qu’on n’a pas le droit d’entrer dans son salon au début de la matinée, quand la femme de chambre est en train de mettre les choses en place et d’enlever la poussière, vous admettrez aussi que les gens civilisés qui mangent dans la porcelaine et sont munis de carnets de visites n’ont pas le droit d’appliquer leur table des valeurs à un pays non encore installé. Quand les lieux seront devenus propres à les recevoir, par les soins des hommes désignés pour la corvée, ils pourront y venir, et apporter dans leurs malles leurs règles mondaines avec le décalogue et tous les autres accessoires. Là où ne s’étend pas la Loi de la Reine il n’y a pas de raison de vouloir qu’on observe d’autres règles plus faibles. Les hommes qui courent en avant des chars de la Décence et du Comme-il-faut, et qui rectifient les voies de la jungle, ne peuvent être jugés de la même manière que les gens sédentaires des rangs du tchin normal.

    Il y a peu de mois encore la Loi de la Reine s’arrêtait à quelques kilomètres au nord de Thayetmyo sur l’Iraouaddy. Jusqu’à cette limite il n’y avait pas d’Opinion Publique bien forte, mais elle existait néanmoins assez pour maintenir les gens dans l’ordre. Quand le gouvernement décréta que la Loi de la Reine devait s’étendre jusqu’à Bhamo et à la frontière chinoise un ordre fut donné, et quelques hommes qui avaient comme désir d’être toujours de quelques pas en avant sur la marche de la Respectabilité se déversèrent en avant avec les troupes. C’étaient là de ces hommes qui ne sauraient jamais passer d’examens et qui auraient été d’idées trop arrêtées pour l’administration des provinces sous le régime des bureaux. Le gouvernement suprême s’avança derrière eux le plus tôt possible, avec les codes et les règlements, et réduisit à peu près la Nouvelle Birmanie au niveau normal de l’Inde ; mais il y eut une brève période durant laquelle les hommes forts furent nécessaires et labourèrent le champ pour eux-mêmes.

    Parmi les pionniers de la civilisation était Georgie Porgie, reconnu pour un homme fort par tous ceux qui le connaissaient. Il venait d’être nommé en Birmanie Inférieure quand l’ordre vint de déplacer la frontière, et ses amis l’appelaient Georgie Porgie à cause de la façon singulièrement birmane dont il chantait une chanson dont les premiers mots ressemblent plus ou moins à « Georgie Porgie ». La plupart des gens qui ont été en Birmanie reconnaîtront cette chanson. Elle veut dire : « Peuf, peuf, peuf, peuf, grand bateau à vapeur ! » Georgie Porgie la chantait en s’accompagnant sur son banjo, et ses amis en poussaient des cris de joie, si bien qu’on pouvait les entendre de loin dans la forêt de tecks.

    Quand il alla en Birmanie Supérieure il n’avait aucune considération spéciale pour homme ni Dieu, mais savait l’art de se faire respecter et d’accomplir les devoirs mixtes civils-militaires qui incombaient à la plupart des hommes en ces quelques mois-là. Il faisait son travail de bureau et recevait, de temps à autre, les détachements de soldats minés de fièvre qui se fourvoyaient dans sa partie du monde à la recherche d’une bande de dacoïts en fuite. Parfois il faisait une sortie et rossait les dacoïts pour son propre compte, car le feu couvait encore dans le pays et risquait de se rallumer à l’improviste. Il goûtait ces charivaris, mais les dacoïts s’en amusaient beaucoup moins. Tous les fonctionnaires qui entraient en relation avec lui s’en allaient avec l’idée que Georgie Porgie était quelqu’un de valeur, fort capable de se débrouiller par lui-même, et, sur cette persuasion, on le laissait à sa propre initiative.

    Au bout de quelques mois la solitude finit par lui peser, et il chercha autour de lui de la compagnie et de l’agrément. La Loi de la Reine avait à peine commencé à se faire sentir dans le pays, et l’Opinion Publique, laquelle est plus puissante que la Loi de la Reine, était encore à venir. En outre, il y avait dans le pays une coutume qui autorisait un homme blanc à prendre pour lui une femme des Filles de Heth contre juste paiement. Ce genre de mariage n’avait guère beaucoup plus d’efficacité que la cérémonie du nikhahchez les mahométans, mais la femme était très agréable.

    Quand tous nos soldats seront rentrés de Birmanie, ils auront à la bouche ce dicton : « Aussi avide qu’une femme birmane », et les jolies madames anglaises se demanderont ce que cela peut bien signifier.

    Le chef du village voisin du poste de Georgie Porgie avait une fille jolie qui connaissait Georgie Porgie et qui l’aimait de loin. Quand la nouvelle se répandit que l’Anglais à la main lourde qui habitait dans le fortin cherchait une gouvernante, le chef alla le trouver et lui expliqua que, pour cinq cents roupies comptant, il remettrait sa fille à la garde de Georgie Porgie, lequel s’engagerait à l’entretenir en tout honneur, affection et bien-être, avec de jolies robes, selon la coutume du pays. Ce qui fut fait, et Georgie Porgie n’eut jamais à s’en repentir.

    Il constata que sa maison était rangée et devenue agréable, ses dépenses jusque-là effrénées réduites de moitié, et lui-même dorloté et fort apprécié par sa nouvelle acquisition, qui siégeait à la place d’honneur de sa table, lui chantait des chansons, et commandait ses domestiques de Madras. Bref, c’était de tous points la plus douce et gaie, honnête et séduisante petite femme que pût souhaiter le plus exigeant des célibataires. Nulle autre race que la birmane, au dire des gens compétents, ne produit de gouvernantes et de majordomes aussi accomplis. Quand le dernier détachement défila sur le sentier de la guerre le lieutenant qui le commandait trouva à la table de Georgie Porgie une hôtesse à traiter avec déférence, une femme à traiter sous tous rapports comme quelqu’un occupant une position assurée. Quand il rassembla ses hommes à l’aurore suivante pour replonger dans la brousse il repensa avec regret au joli petit dîner et à la jolie figure, et envia Georgie Porgie du fond du cœur. Cependant il était fiancé en Angleterre à une jeune fille, et c’est ainsi que sont faits quelques hommes.

    Le nom de la jeune Birmane n’était pas très joli ; mais comme Georgie Porgie eut vite fait de la baptiser Georgina, ce défaut n’a pas d’importance. Georgie Porgie appréciait le dorlotage et tous les agréments qu’elle lui procurait, et il jurait n’avoir jamais dépensé cinq cents roupies à meilleur escient.

    Au bout de trois mois de vie domestique il lui vint une idée superbe. Le mariage – le mariage anglais s’entend – n’était peut-être pas, pour finir, une si mauvaise chose. Puisqu’il éprouvait un tel agrément là-bas au bout du monde avec cette fille birmane qui fumait des cheroots, ne serait-il pas encore bien plus heureux avec une douce jeune fille anglaise qui ne fumerait pas de cheroots et qui jouerait non pas du banjo mais du piano ? Il avait aussi le désir de se retrouver chez ses compatriotes, de réentendre un orchestre, et de sentir l’effet que cela faisait de porter de nouveau l’habit. Décidément le mariage serait une très bonne chose. Il réfléchit à l’affaire pendant des soirées, tandis que Georgina chantait pour lui, ou lui demandait pourquoi il était si taciturne, et si elle avait fait quelque chose pour lui déplaire. Tout en réfléchissant, il fumait, et tout en fumant, il regardait Georgina, et dans son imagination la métamorphosait en une belle petite jeune fille anglaise, pétulante, amusante et gaie, avec des cheveux lui descendant bas sur le front et peut-être une cigarette aux lèvres. Mais à coup sûr pas un de ces gros cheroots épais de Birmanie, de la marque que fumait Georgina. Il épouserait une fille avec les yeux de Georgina et la plupart de ses façons. Mais pas toutes. On pouvait trouver mieux. Puis il soufflait par les narines de gros nuages de fumée et s’étirait. Il goûterait du mariage. Georgina l’avait aidé à économiser de l’argent, et il avait droit à six mois de congé.

    — Écoute, petite fille, lui dit-il, pendant ces trois prochains mois nous devons mettre un peu plus d’argent de côté. J’en ai besoin.

    C’était une injure directe à l’administration ménagère de Georgina ; car elle s’enorgueillissait de son économie ; mais puisque son dieu avait besoin d’argent elle ferait de son mieux.

    — Tu veux de l’argent ? fit-elle avec un petit rire. Mais j’en ai, moi, de l’argent. Regarde ! (Elle courut à sa chambre et en rapporta un petit sac de roupies.) De tout ce que tu m’as donné, j’en ai gardé un peu. Vois ! Cent sept roupies. Peux-tu avoir besoin de plus d’argent que cela ? Prends-le. Cela me fera plaisir que tu t’en serves.

    De ses vifs petits doigts jaune clair elle étala les pièces sur la table et les poussa vers son mari.

    Georgie Porgie ne reparla jamais plus d’économies ménagères.

    Trois mois plus tard, après l’envoi et la réception de plusieurs lettres mystérieuses que Georgina ne put comprendre, et qu’elle haït pour cette raison, Georgie Porgie lui déclara qu’il allait s’absenter, et qu’elle devait retourner chez son père et y rester.

    Georgina se mit à pleurer. Elle serait allée d’un bout du monde à l’autre avec son dieu. Pourquoi la quitterait-elle ? Elle l’aimait.

    — Je m’en vais seulement à Rangoun, dit Georgie Porgie. Je serai de retour dans un mois, mais il est plus sûr pour toi de rester avec ton père. Je te laisserai deux cents roupies.

    — Si tu ne t’en vas que pour un mois, quel besoin ai-je de deux cents ? Avec cinquante j’en ai plus qu’assez. Es-tu donc mal ici ? Reste, ou si tu pars laisse-moi aller avec toi.

    Même à présent Georgie Porgie n’aime pas se rappeler cette scène. À la fin il se débarrassa de Georgina par un compromis de soixante-quinze roupies. Elle ne voulut pas prendre davantage. Puis, par bateau et par rail il s’en alla à Rangoun.

    Les lettres mystérieuses lui avaient accordé six mois de congé. Ce départ même et l’idée qu’il avait peut-être agi en traître lui furent réellement pénibles, sur le moment ; mais dès que le grand steamer fut bien en route dans le bleu, les choses s’améliorèrent. Peu à peu le visage de Georgina, la drôle de petite maison palissadée, le souvenir des raids nocturnes de dacoïts, le cri et le geste du premier homme qu’il eût jamais tué de sa propre main, et cent autres détails plus intimes, s’évanouirent de la mémoire de Georgie Porgie, et furent remplacés par la vision de l’Angleterre qui s’approchait. Le steamer était plein d’hommes en congé, tous joyeux lurons qui avaient rejeté la poussière et la sueur de la Birmanie Supérieure et qui s’amusaient comme des écoliers. Ils aidèrent Georgie Porgie à oublier.

    Puis ce fut l’Angleterre avec son bien-être, ses convenances et son agrément, et Georgie Porgie, en se promenant dans un beau rêve sur le pavé dont il avait presque oublié le son, se demandait comment des hommes jouissant de leur bon sens pouvaient jamais quitter la Ville. Il accepta le vif plaisir qu’il prenait à son congé comme la récompense de ses services. La Providence de plus lui ménagea un autre plaisir plus grand encore – toutes les joies de paisibles fiançailles anglaises, totalement différentes du cynique marché de l’Orient, où la moitié de la communauté suit l’affaire de loin et engage des paris sur le résultat, et où l’autre moitié se demande ce qu’en dira Mme Une Telle.

    La jeune fille était agréable, et cela se passait par un été splendide, dans une grande maison de campagne près de Petworth où il y a des hectares et des hectares de bruyère violette et de prairies coupées d’eaux pour se promener dans les hautes herbes. Georgie Porgie comprit qu’il avait enfin trouvé une vie digne d’être vécue, et naturellement supposa que la première chose à faire était de demander à la jeune fille de venir dans l’Inde partager son existence. Elle, dans son ignorance, accepta d’y aller. En cette occasion il n’y eut pas à marchander avec un chef de village. Ce fut une jolie noce de la classe moyenne à la campagne, avec un papa corpulent et une maman en pleurs, un garçon d’honneur en habit rouge et linge fin, et six fillettes au nez retroussé, de l’école du dimanche, pour jeter des roses sur le chemin entre les tombes jusqu’à la porte de l’église. Le journal de la localité narra la chose en détail, et alla même jusqu’à donner les cantiques tout au long. Mais c’était parce que la rédaction manquait de copie.

    Puis vint une lune de miel à Arundel, et la maman pleura copieusement avant de permettre à sa fille unique de s’embarquer pour l’Inde sous la tutelle de Georgie Porgie, le jeune marié. Sans conteste aucun, Georgie Porgie était énormément fier de sa femme, et elle lui était dévouée comme au meilleur et au plus grand homme du monde. En allant chez le gouverneur à Bombay il se crut autorisé à demander un bon poste à cause de sa femme ; et comme il s’était fait un peu remarquer en Birmanie et que l’on commençait à l’estimer, on lui accorda presque tout ce qu’il demandait, et on le casa dans un poste que nous appellerons Sutrain. Cela se trouvait dans les montagnes, et se dénommait officiellement sanatorium, pour la bonne raison que les égouts y manquaient totalement. Georgie Porgie s’y installa et découvrit que l’existence matrimoniale lui convenait par nature. Il ne s’extasia pas, comme font tant de jeunes mariés, sur la plaisante singularité de voir sa propre bien-aimée en personne s’asseoir avec lui chaque matin à déjeuner « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ». « Il avait déjà vu ça », comme on dit, et comparant les présents mérites de sa chère Grâce à ceux de Georgina, il était de plus en plus tenté de croire qu’il avait bien agi.

    Mais il n’y avait ni paix ni joie de l’autre côté du golfe du Bengale, sous les tecks où Georgina vivait avec son père, en attendant le retour de Georgie Porgie. Le chef était vieux, et se rappelait la guerre de 51. Il avait été à Rangoun, et savait quelque chose des façons des kullahs. Assis devant son seuil, dans les soirs, il enseignait à Georgina une amère sagesse qui ne la consolait pas le moins du monde.

    Le mal était qu’elle aimait Georgie Porgie tout autant que la jeune Française des livres d’histoire aimait le prêtre à qui les séides du roi avaient cassé la tête. Un jour elle disparut du village avec toutes les roupies que Georgie Porgie lui avait données, et une très faible teinture d’anglais – qu’elle tenait également de Georgie Porgie.

    Le chef fut fâché tout d’abord, mais il finit par allumer un autre cheroot en émettant une réflexion peu flatteuse pour le beau sexe en général. Georgina s’était mise à la recherche de Georgie Porgie, qui, à ce qu’elle en savait, pouvait aussi bien être à Rangoun que de l’autre côté de l’Eau Noire, ou mort. Le hasard la favorisa. Un vieux gendarme sikh lui dit que Georgie Porgie avait traversé l’Eau Noire. Elle prit passage en classe d’émigrants à Rangoun et s’en alla à Calcutta, gardant pour elle le secret de sa recherche.

    Pendant six semaines elle fut perdue dans l’Inde sans laisser aucune trace et nous ignorons quelles peines de cœur elle dut endurer.

    On la revit à sept cents kilomètres au nord de Calcutta, se dirigeant toujours vers le nord, très lasse et amaigrie mais très ferme dans sa résolution de retrouver Georgie Porgie. Elle ne comprenait pas le langage du pays ; mais l’Inde est infiniment charitable, et le long de la Grande Artère Centrale les femmes lui donnaient à manger. Quelque chose lui faisait croire qu’elle trouverait Georgie Porgie au bout de cette route impitoyable. Peut-être rencontra-t-elle un cipaye qui l’avait connu en Birmanie, mais cela n’est pas certain. Finalement elle fit la rencontre d’un régiment en ligne de marche, et y retrouva l’un des nombreux lieutenants que Georgie Porgie avait invités à dîner dans le lointain autrefois de la chasse aux dacoïts. Lorsque Georgina se jeta aux pieds de l’homme et se mit à pleurer, on se divertit quelque peu parmi les tentes ; mais on cessa de se divertir quand elle eut raconté son histoire, et, ce qui valait encore mieux, on fit une collecte. L’un des lieutenants connaissait la résidence de Georgie Porgie, mais ignorait son mariage. Il raconta donc à Georgina ce qu’il savait, et elle poursuivit allègrement sa route vers le nord dans un wagon de chemin de fer où elle trouva du repos pour ses pieds fatigués et de l’ombre pour sa petite tête poudreuse. Les marches à partir de la voie ferrée jusqu’à Sutrain dans les montagnes sont fatigantes, mais Georgina avait de l’argent, et les familles voyageant en charrette à bœufs lui vinrent en aide. Ce fut un voyage quasi miraculeux, et Georgina finissait par croire que les bons génies de la Birmanie veillaient sur elle. Le parcours est froid, en montagne, sur la route de Sutrain, et Georgina y prit un mauvais rhume. Mais au bout de tous ses maux elle voyait Georgie Porgie qui la prendrait dans ses bras et la caresserait, comme il le faisait dans l’ancien temps lorsque la palissade était fermée pour la nuit et qu’il avait félicité sa petite femme pour le repas du soir. Georgina allait de l’avant aussi vite qu’elle pouvait, et ses bons génies lui firent une dernière grâce.

    Un Anglais l’arrêta dans le crépuscule, au détour de la route juste avant Sutrain, et s’écria :

    — Juste ciel ! que faites-vous ici ?

    C’était Gillis, celui qui avait été le collègue de Georgie Porgie en Birmanie Supérieure, et qui avait occupé dans la brousse le poste voisin de celui de Georgie Porgie. Comme il plaisait à Georgie Porgie, celui-ci avait obtenu de l’avoir dans ses bureaux à Sutrain.

    — Je suis venue, dit avec simplicité Georgina. La route a été bien longue, et j’ai mis bien des mois à arriver. Où est sa maison ?

    Gillis resta interdit. Il avait suffisamment connu Georgina autrefois pour savoir que les explications seraient inutiles. On ne peut expliquer les choses aux Orientaux. Il faut les leur montrer.

    — Je vais vous y mener, répondit Gillis.

    Et entraînant Georgina hors de la route il lui fit escalader la falaise par un petit raccourci qui aboutissait derrière une maison située sur une plateforme taillée dans le rocher.

    On venait d’allumer les lampes, mais les rideaux n’étaient pas tirés. Gillis s’arrêta devant la fenêtre du salon et dit :

    — Maintenant, regardez.

    Georgina regarda et vit Georgie Porgie avec la jeune mariée.

    Elle porta la main à ses cheveux qui s’étaient échappés du chignon et lui pendillaient sur la figure. Elle tenta de rajuster son vêtement délabré, mais ce n’était plus qu’un haillon informe, et elle eut une bizarre petite toux, car elle avait en vérité pris un bien mauvais rhume. Gillis regarda lui aussi, mais tandis que Georgina, n’accordant qu’un seul regard à la jeune mariée, ne quittait pas des yeux Georgie Porgie, Gillis ne cessait de regarder la jeune mariée.

    — Qu’est-ce que vous allez faire ? demanda Gillis, qui tenait Georgina par le poignet, de crainte qu’elle ne s’élançât à l’improviste dans la lumière de la lampe. Allez-vous entrer et dire à cette Anglaise que vous avez vécu avec son mari ?

    — Non, répondit Georgina d’une voix défaillante. Laissez-moi aller. Je m’en vais. Je vous jure que je m’en vais.

    Elle se libéra d’une secousse et s’enfuit dans les ténèbres.

    — Pauvre petit animal ! dit Gillis en regagnant la grand’route. Je lui aurais bien donné quelque chose pour retourner en Birmanie. Tout de même il l’a échappé belle. Et cet ange ne lui aurait jamais pardonné.

    Ce qui semble prouver que le dévouement de Gillis n’était pas uniquement dû à son amitié pour Georgie Porgie.

    Après leur dîner le jeune marié et son épouse sortirent dans la véranda, afin que la fumée des cheroots de Georgie Porgie ne risquât point d’imprégner les rideaux du salon.

    — Quel est ce bruit-là en bas ? demanda la jeune mariée.

    Tous deux écoutèrent.

    — Oh ! dit Georgie Porgie, c’est sans doute une brute de montagnard qui vient de battre sa femme.

    — Battre… sa… femme ! Quelle horreur, dit la jeune mariée. Vois-tu que tu irais me battre !

    Elle passa un bras autour de la taille de son mari, et appuyant la tête contre son épaule, dans la profonde sécurité de son bonheur, regarda au dehors la vallée remplie de brume.

    Mais c’était Georgina qui pleurait toute seule, au bas de la pente, parmi les pierres du cours d’eau où les lavandières font la lessive.

    LE RETOUR D’IMRAY

    IMRAY avait réalisé l’impossible. Sans avertissement, sans aucune raison plausible, en pleine jeunesse et au seuil de sa carrière il avait préféré disparaître du monde… c’est-à-dire de la petite garnison de l’Inde où il résidait. Tel jour il était là vivant, sain, heureux, et très en évidence à son club, parmi les tables de billard. Le lendemain on ne le vit plus, et toutes les recherches furent impuissantes à découvrir où il pouvait bien être. Il avait quitté son poste ; il n’avait pas paru à son bureau à l’heure réglementaire, et son dog-cart n’était pas sur les voies publiques. Pour ces motifs et parce qu’il entravait à un degré infinitésimal le fonctionnement administratif de l’Empire des Indes, ledit Empire des Indes s’arrêta un laps de temps infinitésimal à s’enquérir du sort d’Imray. On dragua les étangs, on sonda les puits, on lança des télégrammes le long des lignes de chemin de fer et jusqu’au port de mer le plus proche… à douze cents milles de là… mais pas plus au bout des filins de drague qu’à celui des télégrammes on ne retrouva Imray. Il avait disparu, et son poste cessa de le connaître. Alors, comme la besogne du grand Empire des Indes ne souffrait pas de retard, elle se remit en marche, et Imray cessa d’être un homme pour devenir une énigme… un de ces mystères dont les gens s’entretiennent aux tables du club pendant un mois, avant de les oublier à jamais. Ses fusils, chevaux et équipages furent adjugés au plus fort enchérisseur. Son chef hiérarchique écrivit une lettre stupide à la mère d’Imray, disant que celui-ci avait disparu inexplicablement, et que son bungalow restait vide sur la route.

    Trois ou quatre mois d’une saison de chaleur brûlante avaient passé, lorsque mon ami Strickland, des forces policières, jugea convenable de prendre à bail le bungalow, du propriétaire indigène. Cela se passait avant ses fiançailles avec Mlle Youghal (dont l’histoire a été contée ailleurs) et alors qu’il poursuivait son enquête sur la vie indigène. Sa vie à lui était déjà passablement originale, et les gens se plaignaient de ses us et coutumes. Il y avait parfois des vivres dans son logis, mais il n’y avait pas d’heures régulières pour les repas. Il mangeait, debout et circulant, n’importe ce qui se trouvait dans le buffet, et cela ne vaut rien pour les viscères des humains. Son équipement domestique se réduisait à six carabines, trois fusils de chasse, cinq selles, et une collection de cannes à pêche à tiges rigides, plus grosses et plus fortes que les plus grosses lignes à saumon. Ces objets occupaient une moitié de son bungalow, dont l’autre était livrée à Strickland et à sa chienne Tietjens… une énorme lice rampur qui n’aboyait que quand on le lui ordonnait et qui absorbait chaque jour les rations de deux hommes. Elle parlait à Strickland dans un langage à elle, et chaque fois que dans ses promenades au dehors elle voyait des choses susceptibles de nuire à la paix de Sa Majesté l’Impératrice et Reine, elle allait retrouver son maître pour lui en donner avis. Strickland prenait aussitôt des mesures, et ses efforts aboutissaient à du tracas, de l’amende et de l’emprisonnement pour autrui. Les indigènes croyaient que Tietjens était un démon familier, et la traitaient avec tout le respect qu’engendrent la crainte et la haine. Elle avait une pièce du bungalow réservée à son usage spécial. Elle possédait un lit, une couverture et une auge à boire, et si quelqu’un entrait la nuit dans la chambre de Strickland elle ne manquait pas de jeter à terre l’intrus et de donner de la voix jusqu’à ce que l’on vînt avec une lumière. Strickland lui doit la vie. Comme il était sur la frontière à la recherche d’un assassin local, celui-ci arriva au petit jour dans l’intention d’envoyer Strickland beaucoup plus loin que les îles Andaman, mais Tietjens le surprit alors que, un coutelas entre les dents, il se glissait sous la tente de Strickland, et, la liste de ses forfaits une fois établie aux yeux de la loi, il fut pendu. À partir de cette date Tietjens porta un collier d’argent massif et usa d’une couverture de nuit à monogramme ; et, Tietjens étant une chienne raffinée, ladite couverture était en drap de Cachemire à double épaisseur.

    Sous aucun prétexte elle ne voulait se séparer de Strickland, et lorsqu’il fut malade de la fièvre elle causa beaucoup d’ennuis aux médecins, car elle ne savait comment secourir son maître et refusait de laisser personne lui apporter son aide. Macarnaght, du corps médical des Indes, fut obligé de lui cogner sur le crâne avec un fusil, pour lui faire comprendre qu’elle devait céder la place aux gens qui administrent la quinine.

    Peu de temps après que Strickland eut loué le bungalow d’Imray, mes occupations m’amenèrent dans cette garnison, et comme de juste, les logements du club étant pleins, je me logeai chez Strickland. C’était un agréable bungalow, pourvu de huit chambres et d’un toit de chaume épais qui le mettait à l’abri de toute infiltration pluviale. Sous le vide du toit s’étalait une toile de plafond, qui avait tout aussi bon air qu’un vrai plafond à la chaux. Le propriétaire l’avait fait repeindre lorsque Strickland était entré dans le bungalow ; et il fallait savoir comment est fait un bungalow des Indes, pour soupçonner que par-dessus la toile s’étendait la sombre caverne pyramidale du toit, où les poutres et la face inférieure du chaume donnaient asile à toute espèce de rats, chauves-souris, fourmis et autres bêtes.

    Tietjens m’accueillit dans la véranda par un aboiement semblable au bourdon des cloches de Saint-Paul, et me posa ses pattes sur l’épaule, et se déclara enchantée de me voir. Strickland était parvenu à organiser cette espèce de repas qu’il dénommait lunch, et dès que nous en eûmes fini, il s’en alla à ses affaires. Je restai seul avec Tietjens et mes propres soucis. L’ardeur de l’été s’était atténuée et avait fait place à l’humidité chaude des pluies. Il n’y avait pas un souffle dans l’air brûlant, mais la pluie tombait sur la terre comme des lames de baïonnettes, et son rejaillissement faisait une buée bleuâtre. Dans le jardin, les bambous et les avocatiers[2], les poinsetties[3] et les manguiers se dressaient immobiles sous l’eau chaude qui les fouaillait, et les grenouilles commençaient à croasser parmi les haies d’aloès. Un peu avant la tombée du jour, et tandis que la pluie était à son maximum, j’allai m’asseoir dans la véranda de derrière, et tout en me grattant parce que j’étais couvert de ce que l’on nomme éruption de chaleur, j’écoutai l’eau tomber en cataracte des gouttières. Tietjens sortit avec moi, et posa sa tête sur mes genoux, d’un air si mélancolique que, quand le thé fut fait, je lui donnai ses biscuits et pris mon thé dans la véranda de derrière, à cause du petit peu de fraîcheur que j’y trouvais. Derrière moi les pièces de la maison s’assombrirent. Je percevais l’odeur de la sellerie de Strickland et de la graisse de ses fusils, et ne tenait pas le moins du monde à m’installer parmi ces objets. Mon domestique personnel vint me trouver dans la pénombre ; la mousseline de ses habits trempés lui collait étroitement sur le corps, et il m’annonça qu’un gentleman était là, qui désirait voir quelqu’un. Fort à regret, et à cause de l’obscurité des chambres, je dis à mon homme d’apporter des lumières et passai dans le salon nu. J’ignore s’il y avait ou non un visiteur dans la pièce ; en tout cas je crus bien y voir une silhouette à l’une des fenêtres, mais quand les lumières arrivèrent il n’y avait plus rien dehors que les dards de la pluie et l’odeur pénétrante de la terre qui buvait. Je déclarai à mon homme qu’il n’était pas des plus malins, et m’en retournai à la véranda pour causer avec Tietjens. Elle était sortie sous l’averse et je ne réussis pas à la ramener auprès de moi, même par la séduction de biscuits avec du sucre dessus. Juste avant le dîner Strickland rentra à cheval, ruisselant d’eau, et sa première parole fut :

    — Est-ce qu’il est venu quelqu’un ?

    Je lui expliquai, en m’excusant, que mon domestique m’avait fait aller au salon, par suite d’une fausse alerte ; à moins que quelque vagabond n’eût tenté une visite à Strickland, et, se ravisant, n’eût pris la fuite après avoir donné son nom. Sans commentaire Strickland ordonna de servir, et, comme c’était un vrai dîner, comportant une nappe blanche, nous nous assîmes.

    À neuf heures Strickland désira se mettre au lit, et j’étais moi-même fatigué. Dès que son maître se mit en route vers sa propre chambre, qui était à côté de la chambre imposante réservée à Tietjens, celle-ci, qui était restée couchée sous la table, se leva et s’en alla dans la véranda la plus abritée. Si une vulgaire épouse eût souhaité coucher dehors par cette pluie battante il n’y aurait rien eu à dire, mais Tietjens était une chienne, et donc un animal plus avisé. Je regardai Strickland, m’attendant à le voir la châtier à coups de fouet. Il sourit bizarrement, comme on sourirait après avoir raconté quelque affreuse tragédie domestique.

    — Elle a fait cela tout le temps depuis que je suis arrivé ici.

    Comme il s’agissait de la chienne de Strickland, je ne dis rien, mais je sentis tout ce que devait éprouver mon ami, à se voir ainsi bafoué. Tietjens prit position devant la fenêtre de ma chambre, sous les bourrasques qui se succédaient, retentissant sur le chaume, et s’éloignaient. Les éclairs éclaboussaient le ciel comme éclabousse un œuf projeté sur une grand’porte ; mais au lieu d’être jaune leur lueur était bleu pâle ; et en regardant par les fentes de mes jalousies de bambou je pouvais voir la grande chienne debout, sans dormir, dans la véranda, ses soies hérissées sur son dos, et ses pattes plantées aussi rigides que les câbles en fil de fer d’un pont suspendu. Dans les très courts intervalles du tonnerre j’essayais de m’endormir, mais il me semblait que quelqu’un avait le plus grand besoin de moi. Ce quelqu’un d’inconnu s’efforçait de m’appeler par mon nom, mais sa voix n’était qu’un murmure confus. Puis le tonnerre cessa, et Tietjens s’en alla dans le jardin, hurler à la lune basse. Quelqu’un tenta d’ouvrir ma porte, et se promena devant et parmi la maison, et s’arrêta dans les vérandas, à soupirer profondément. Au moment précis où j’allais m’endormir je crus l’entendre tambouriner avec fureur et proférer des cris au-dessus de ma tête ou à la porte.

    Je courus à la chambre de Strickland et lui demandai s’il était malade et s’il m’avait appelé. Il était couché sur son lit, à moitié vêtu, sa pipe à la bouche.

    — Je pensais bien que vous viendriez, me dit-il. Est-ce donc que je me suis promené par la maison ?

    Je lui exposai qu’il avait été dans la salle à manger, dans le fumoir et en deux ou trois autres lieux. Il se mit à rire et me pria de retourner me coucher. Ce que je fis, et je dormis jusqu’au matin ; mais dans tous mes songes j’étais persuadé que je faisais tort à quelqu’un en ne m’occupant pas de ses besoins. Quels pouvaient être ces besoins, je l’ignorais ; mais quelqu’un, un être errant, trépidant, qui chuchotait et touchait aux serrures, me reprochait ma négligence, et à travers tous mes songes je percevais le hurlement de Tietjens dans le jardin et le cinglement de la pluie.

    J’étais dans cette maison depuis deux jours. Strickland allait quotidiennement à son bureau, et me laissait seul huit ou dix heures par jour, avec Tietjens pour seule compagne. Tant que durait le plein jour j’étais à mon aise, et Tietjens aussi ; mais au crépuscule nous passions elle et moi dans la véranda de derrière où nous nous rapprochions pour nous tenir compagnie. Nous étions seuls dans la maison, mais malgré cela celle-ci n’était que trop largement habitée par un hôte avec qui je ne tenais point à avoir affaire. Je ne le voyais pas, mais je pouvais voir les tentures séparant les chambres frémir quand il venait à les traverser ; j’entendais les fauteuils de rotin gémir quand ils se redressaient sous le poids qui venait de les quitter ; et quand j’allais chercher un livre dans la salle à manger je sentais que quelqu’un attendait dans l’ombre de la véranda de devant que je me fusse éloigné. Pour donner encore plus d’agrément au crépuscule, Tietjens se tenait en arrêt devant les chambres enténébrées, tout le poil hérissé, et suivant les mouvements de quelqu’un d’invisible pour moi. Elle n’entrait pas dans les chambres, mais elle remuait les yeux, et c’était déjà bien assez. Quand mon domestique était venu régler les lampes et mettre partout de la clarté et de l’intimité, alors seulement elle consentait à m’accompagner à l’intérieur et elle passait son temps assise sur son derrière, à surveiller un homme invisible et surnuméraire qui se déplaçait çà et là derrière mon dos. Il y a des chiennes qui sont de joyeuses compagnes.

    J’exposai à Strickland, le plus gentiment possible, que je comptais m’en aller au club et m’y trouver un logement. Je rendais hommage à son hospitalité ; ses fusils et cannes à pêche m’avaient ravi ; mais je n’aimais pas beaucoup la maison et son atmosphère. Il m’écouta jusqu’au bout, puis sourit très mélancoliquement mais sans ironie, car c’est un homme qui comprend les choses.

    — Restez, me dit-il, pour voir ce que cela signifie. Tout ce dont vous avez parlé, je l’ai su depuis que j’occupe le bungalow. Restez et prenez patience. Tietjens m’a lâché. Allez-vous en faire autant ?

    Je l’avais déjà vu se tirer d’une petite aventure ayant trait à une idole, qui m’avait mené aux portes d’une maison d’aliénés, et je ne tenais pas du tout à l’assister en de nouvelles expériences. C’était un homme à qui les désagréments arrivaient comme aux gens ordinaires les invitations à dîner.

    En conséquence je lui exposai plus clairement encore que j’avais pour lui une immense amitié et que je serais toujours heureux de le voir pendant le jour, mais que je ne me souciais plus de coucher sous son toit. Cela se passait après dîner alors que Tietjens était sortie se coucher dans la véranda.

    — Ma parole, cela ne m’étonne pas, dit Strickland, les yeux levés vers la toile de plafond. Regardez ça !

    Entre la toile et la corniche du mur pendaient les queues de deux serpents. Elles projetaient de longues ombres sous la clarté de la lampe.

    — Si vous avez peur des serpents, bien sûr…, dit Strickland. Je déteste et je crains les serpents, parce que si on regarde un serpent dans les yeux on voit qu’il en sait tant et plus sur la chute de l’homme, et qu’il ressent tout le mépris que ressentit le diable lorsque Adam fut expulsé de l’Éden. Outre quoi leur morsure est en général mortelle, et ils grimpent dans les jambes de pantalon.

    — Vous devriez faire examiner votre chaume, dis-je. Passez-moi une canne à pêche et nous allons les faire tomber.

    — Ils iront se cacher entre les poutres du toit, dit Strickland. Je ne puis supporter d’avoir des serpents au-dessus de ma tête. Je vais monter. Si je les jette à bas, soyez prêt à leur casser les reins avec une baguette de fusil.

    Je ne tenais guère à aider Strickland dans sa besogne, mais je pris la baguette et attendis dans la salle à manger, tandis que Strickland allait prendre dans la véranda une échelle de jardinier et la disposait contre la paroi de la pièce. Les queues de serpents remontèrent et disparurent. Nous entendîmes le froissement sec de leurs longs corps courir par-dessus la toile ventrue. Strickland prit une lampe avec lui, tandis que je m’efforçais de lui démontrer le danger de faire la chasse à des serpents de toit entre une toile de plafond et un chaume, sans parler du dégât causé à la propriété d’autrui, s’il arrachait ladite toile de plafond.

    — Baste ! dit Strickland. Ils vont sûrement se cacher contre les murs au voisinage de la toile. Les briques sont trop froides pour eux, et ils n’aiment rien tant que la chaleur de la salle.

    Il empoigna l’angle de la toile et arracha de la corniche le tissu délabré qui céda avec un grand bruit de déchirure. Par le pertuis Strickland avança la tête dans l’obscurité de l’angle formé par les poutres du toit. Comme je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait s’en abattre, je levai ma baguette de fusil en serrant les mâchoires.

    — Hum ! fit Strickland, dont la voix retentit dans les profondeurs du toit. Il y a place là-haut pour une autre série de pièces, et, par Jupiter ! elles ont déjà un occupant.

    — Des serpents ? fis-je, d’en bas.

    — Non. C’est gros comme un buffle. Passez-moi les deux premiers brins d’une canne à pêche et je vais le pousser. Il est couché sur la maîtresse poutre.

    Je lui tendis la canne.

    — Un fameux nid à hiboux et à serpents. Pas étonnant si ces serpents y habitent, dit Strickland, en grimpant plus haut dans le toit. (Je pouvais voir son coude s’escrimer avec la canne.) Sors de là, espèce de je ne sais quoi ! Attention ! Gare là-dessous ! Ça dégringole.

    Je vis la toile de plafond faire ventre presque au centre de la pièce, sous une forme qui l’entraînait de plus en plus bas vers les lampes allumées de la table. Je m’empressai d’en mettre une hors de danger et me reculai. Alors la toile s’arracha des murs, se fendit, creva, et d’un coup déversa sur la table quelque chose que je n’osai regarder avant que Strickland eût glissé à bas de l’échelle et fût debout à mon côté.

    Il ne dit pas grand’chose, car c’était un homme peu loquace, mais il souleva le bout flottant de la nappe et le rejeta par-dessus la chose étendue sur la table.

    — J’ai idée, fit-il en abaissant la lampe, que notre ami Imray est revenu… Hé là ! veux-tu, veux-tu !

    Il y eut un mouvement sous la nappe, et un petit serpent sortit en se tortillant, mais le gros bout de la canne à pêche lui cassa les reins. J’étais suffisamment ému pour ne faire aucune remarque digne d’être rapportée.

    Strickland médita et se servit libéralement de boissons. L’objet de dessous la nappe ne donnait plus signe de vie.

    — Est-ce Imray ? demandai-je.

    Strickland releva la nappe un instant pour regarder.

    — C’est Imray, fit-il, et qui a la gorge coupée d’une oreille à l’autre.

    Puis nous prononçâmes, tous les deux en même temps et chacun pour soi :

    — Voilà pourquoi il murmurait à travers la maison.

    Dans le jardin Tietjens se mit à aboyer avec fureur. Un instant plus tard son grand museau ouvrait la porte de la salle à manger.

    Elle renifla et se tut. La toile de plafond déchirée en lambeaux pendait presque jusqu’au niveau de la table, et laissait à peine la place de s’écarter de la découverte.

    Alors Tietjens entra et s’assit, les crocs à nu et les pattes de devant arc-boutées. Elle regarda Strickland.

    — C’est une sale affaire, ma vieille, lui dit celui-ci. On ne monte pas dans le toit de son bungalow pour mourir, et on ne remet pas en place derrière soi la toile de plafond. Il nous faut tirer cela au clair.

    — Soit, dis-je, mais ailleurs qu’ici.

    — Excellente idée ! Éteignez les lampes. Nous irons dans ma chambre.

    Je n’éteignis pas les lampes. Je m’en allai le premier dans la chambre de Strickland et lui laissai faire l’obscurité. Puis il me suivit et nous allumâmes nos pipes pour réfléchir. Strickland se chargeait de la réflexion. Moi, je fumais avec rage parce que j’avais peur.

    — Imray est de retour, dit Strickland. La question est de savoir qui a tué Imray. Ne parlez pas… il me vient une idée. En prenant ce bungalow j’ai pris aussi la plupart des domestiques d’Imray. Imray était innocent et inoffensif, n’est-ce pas ?

    J’en convins, bien que la chose en tas sous la nappe ne me parût ni l’un ni l’autre.

    — Si j’appelle tous les domestiques ils vont tenir tous ensemble et mentir comme des Aryens. Qu’en pensez-vous ?

    — Faites-les venir un par un.

    — Ils vont s’enfuir et porter la nouvelle à tous leurs camarades, dit Strickland.

    — Il nous faut les prendre séparément. Croyez-vous que votre domestique soit au courant de la chose ?

    — C’est possible, que je sache, mais cela ne me paraît pas probable. Il n’est ici que depuis deux ou trois jours.

    — Quelle est votre idée ? demandai-je.

    — Je ne puis trop le dire. Comment diable notre homme a-t-il passé de l’autre côté de la toile de plafond ?

    On entendit tousser fortement de l’autre côté de la porte de la chambre de Strickland. C’était l’indice que Bahadur Khan, son valet de chambre, avait cessé de dormir et désirait mettre Strickland au lit.

    — Entre, lui dit Strickland. La nuit est très chaude, n’est-ce pas ?

    Bahadur Khan, un grand mahométan de six pieds, à turban vert, répondit que la nuit était en effet très chaude mais qu’il y avait encore de la pluie dans l’air, ce qui, avec la permission de Son Honneur, ferait du bien au pays.

    — Il en sera ainsi, s’il plaît à Dieu, dit Strickland en se débarrassant de ses bottes. J’ai dans l’idée, Bahadur Khan, que je t’ai fait travailler sans pitié durant bien des jours… voire même depuis le temps où tu es entré à mon service. Quand était-ce ?

    — Le fils du ciel a-t-il oublié ? C’était quand Imray Sahib partit secrètement pour l’Europe sans avertir, et où moi… oui, moi-même… je suis entré à l’honorable service du protecteur du pauvre.

    — Et Imray Sahib est parti pour l’Europe ?

    — C’est ce qu’on dit parmi les serviteurs.

    — Et tu te remettras à son service quand il reviendra ?

    — Assurément, sahib. C’était un bon maître et qui dorlotait ses domestiques.

    — C’est vrai. Je suis très fatigué, mais j’irai quand même chasser au chevreuil demain. Donne-moi la petite carabine dont je me sers pour le chevreuil noir ; elle est dans l’étui là-bas.

    L’homme se pencha vers l’étui, tendit les canons, la crosse et la partie d’avant à Strickland qui les assembla. Tout en bâillant désespérément, il avança la main vers l’étui à fusil, prit une cartouche à balle et la glissa dans la culasse du 360 express.

    — Et Imray Sahib est parti pour l’Europe secrètement ? C’est bien étrange, n’est-ce pas, Balladur Khan ?

    — Que sais-je des façons d’agir des blancs, fils du ciel ?

    — Très peu, en effet. Mais tu vas en apprendre davantage. Il m’est revenu qu’Imray Sahib est de retour de ses longues pérégrinations, et qu’à cette heure même il est couché dans la pièce voisine, attendant son serviteur.

    — Sahib !

    La clarté de la lampe glissa le long des canons de l’arme tandis qu’ils s’élevaient pour coucher en joue la large poitrine de Balladur Khan.

    — Va donc voir ! dit Strickland. Prends une lampe. Ton maître est fatigué et il t’attend. Va !

    L’homme saisit une lampe et s’en fut dans la salle à manger, suivi de Strickland qui le poussait presque avec la gueule du fusil. Il jeta les yeux un instant sur les sombres profondeurs de derrière la toile de plafond, puis à ses pieds sur le corps du serpent mutilé, et enfin sur la chose étendue sous la nappe. Une teinte grisâtre s’étala sur son visage.

    — As-tu vu ? dit Strickland après un silence.

    — J’ai vu. Je suis l’argile dans la main du blanc. Que va faire Votre Honneur ?

    — Te faire pendre avant un mois ! Que voudrais-tu d’autre ?

    — Pour l’avoir tué ? Mais, sahib, réfléchis. En passant parmi nous, ses serviteurs, il a jeté les yeux sur mon enfant, qui était âgé de quatre ans. Il l’a ensorcelé, et au bout de dix jours le petit est mort de la fièvre. Mon petit !

    — Qu’a dit Imray Sahib ?

    — Il a dit que c’était un bel enfant, et l’a tapoté sur la tête ; c’est pourquoi mon petit est mort. C’est pourquoi j’ai tué Imray Sahib au crépuscule, tandis qu’il dormait à son retour du bureau. Le fils du ciel sait tout. Je suis le serviteur du fils du ciel.

    Strickland me regarda par-dessus le fusil et me dit, en hindoustani :

    — Tu es témoin de ces paroles. Il a tué.

    Bahadur Khan, à la lumière de l’unique lampe, était gris de cendre. Le besoin de se justifier lui vint très vite.

    — Je suis pris, dit-il, mais c’est cet homme qui m’avait offensé. Il a jeté le mauvais œil sur mon petit, et moi je l’ai tué et caché. Ceux-là seuls qui ont à leur service des démons (et il foudroyait du regard Tietjens couchée obstinément là devant lui), ceux-là seuls pouvaient savoir ce que j’ai fait !

    — Tu as été habile. Mais tu aurais dû l’attacher à la poutre avec une corde. À présent, c’est toi que l’on va pendre à une corde. Holà ! les hommes de service !

    Un policeman somnolent répondit à l’appel de Strickland. Il fut suivi d’un autre, et Tietjens s’assit tranquillement.

    — Emmenez-le au poste, dit Strickland. Il est inculpé.

    — Je vais donc être pendu ? dit Bahadur Khan, sans tenter de fuir et tenant les yeux attachés au sol.

    — Si le soleil continue à briller ou l’eau à couler, tu seras pendu, répondit Strickland.

    Bahadur Khan recula d’un pas, frissonna et resta immobile. Les deux policiers attendaient de nouveaux ordres.

    — Allez ! dit Strickland.

    — Non ; mais je serai vite parti quand même, dit Bahadur Khan. Vois ! dès maintenant je suis un homme mort.

    Il leva son pied. Au petit doigt était attaché la tête du serpent à demi tué, fermement agrippée dans le spasme de la mort.

    — Je suis né d’une race de propriétaires terriens, dit Bahadur Khan, vacillant sur place. Ce serait une honte pour moi d’aller à l’échafaud public, aussi ai-je pris cette voie. On se rappellera que les chemises du sahib sont correctement comptées, et qu’il y a un morceau de savon en supplément dans le lavabo. Mon petit a été ensorcelé, et j’ai tué le sorcier. Pourquoi chercheriez-vous à me tuer ? Mon honneur est sauf, et… et je meurs.

    Il mourut au bout d’une heure, comme meurent ceux qui ont été mordus par le petit kariat, et les policiers l’emportèrent ainsi que la chose de dessous la nappe, chacun à sa place désignée. On avait besoin d’eux pour éclaircir la disparition d’Imray.

    — Et dire, prononça Strickland très calmement, tout en grimpant dans son lit, dire que nous sommes au XIXe siècle ! Avez-vous entendu ce que disait cet homme ?

    — J’ai entendu, répondis-je. Imray a fait une gaffe.

    — Simplement et uniquement parce qu’il n’a pas reconnu la nature et les symptômes d’une petite fièvre de saison. Bahadur Khan était avec lui depuis quatre ans.

    Je frissonnai. Mon propre domestique était avec moi depuis tout juste ce même laps de temps. Lorsque je passai dans ma chambre je le trouvai qui m’attendait, impassible comme l’effigie de bronze sur une pièce d’un sou, pour me tirer mes bottes. Je lui demandai :

    — Qu’est-il arrivé à Bahadur Khan ?

    — Il a été mordu par un serpent et il en est mort ; le reste, le sahib le sait, me fut-il répondu.

    — Et qu’est-ce que tu as su au juste de l’affaire ?

    — Ce qu’on pourrait apprendre de celui qui vient dans le crépuscule pour chercher satisfaction. Doucement, sahib. Que je puisse vous retirer vos bottes.

    Je venais juste de me livrer au sommeil de l’épuisement lorsque j’entendis Strickland me crier de l’autre bout de la maison :

    — Tietjens est revenue à sa chambre !

    Et en effet. La grande chienne de chasse était couchée sur son lit à elle, sur sa couverture à elle, et dans la pièce voisine la toile de plafond pendait paresseusement et oscillait avec allégresse en battant sur la table.

    LE CHEF DU DISTRICT

    Il y a un condamné de plus dans la prison centrale,

    Derrière les vieux murs de terre ;

    Il y a un razzieur de moins sur la ligne frontière,

    Et la paix de la Reine sur tous,

    Les amis,

    La paix de la Reine sur tous.

     

    Car il nous faudra supporter la responsabilité de notre chef.

    Sur nous le blâme retombera,

    Si nous relâchons notre main qui tient un pays enchaîné,

    Et la paix de la Reine sur tous.

    Les amis,

    La paix de la Reine sur tous.

    I

    L’INDUS s’était mis en crue sans avertissement. Hier au soir c’était un courant sans profondeur et guéable ; ce soir huit kilomètres de torrentielles eaux limoneuses séparaient les deux rives qui se creusaient, et le fleuve continuait à monter sous le clair de lune. Une litière portée par six hommes barbus, dont aucun n’était fait à cette besogne, s’arrêta sur le sable blanc qui bordait une étendue plus blanche. Ils prononcèrent :

    — C’est la volonté de Dieu. Nous n’osons pas passer l’eau cette nuit, même en bateau. Allumons du feu et faisons à manger. Nous sommes fatigués.

    Ils regardèrent interrogativement vers la litière. À l’intérieur était couché le commissaire-délégué du district de Kot-Kumharsen qui se mourait de fièvre. Lorsqu’il était tombé malade au pied de leurs montagnes inhospitalières, ces six guerriers d’une tribu frontière qu’il avait réussi à mettre sur les voies d’une fidélité relative l’avaient transporté à l’autre bout du pays. Et Tallantire, son adjoint, les accompagnait à cheval, le cœur aussi lourd que les yeux appesantis par le chagrin et le manque de sommeil. Depuis trois ans il servait sous les ordres du malade, et il avait appris à l’aimer comme apprennent à s’aimer ou à se haïr des hommes associés en une tâche des plus dures. Sautant à bas de son cheval il ouvrit les rideaux de la litière et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

    — Orde… Orde, mon vieux, m’entendez-vous ? Ce n’est pas de chance, il nous faut attendre que le fleuve baisse.

    — J’entends, répliqua une voix faible et altérée. Attendre que le fleuve baisse. Je croyais que nous pourrions arriver au camp avant l’aube. Polly est prévenue. Elle va venir à ma rencontre.

    Un des hommes qui examinait l’autre bord distingua une faible lueur clignotante. Il glissa tout bas à Tallantire :

    — Voilà là-bas les feux de ses hommes et sa femme. Au matin ils la feront traverser, car ils ont de meilleurs bateaux que nous. Vivra-t-il jusque-là ?

    Tallantire hocha la tête. Yardley-Orde était bien proche de la mort. Quel besoin de le tourmenter par l’espoir d’une rencontre qui ne saurait avoir lieu. Le fleuve qui battait sa rive, fit s’ébouler une falaise de sable, et sa rage en parut renforcée. Les hommes de la litière cherchaient du combustible parmi les débris amoncelés – bouse de chameau et détritus des campements qui comme eux s’étaient arrêtés au gué. Tandis qu’ils se mouvaient sans bruit dans la vague clarté de la lune, le ceinturon de leurs sabres cliquetaient ; et le cheval de Tallantire toussait pour faire comprendre qu’il eût désiré une couverture.

    — J’ai froid aussi, dit la voix sortant de la litière. Je crois que voici la fin. Pauvre Polly !

    Tallantire l’enveloppa mieux dans ses couvertures. Voyant cela, Khoda Dad Khan se dépouilla de son épaisse capote en peau de mouton ouatée, l’ajouta au monceau, et dit :

    — J’aurai vite fait de me réchauffer auprès du feu.

    Tallantire prit entre ses bras le corps amaigri de son chef et le tint contre sa poitrine. À condition de le tenir bien chaud, peut-être Orde vivrait-il assez pour revoir sa femme encore une fois. Si seulement l’aveugle Providence daignait envoyer sur le fleuve une baisse soudaine de trois pieds !

    — Cela va mieux, dit Orde faiblement. Je regrette de vous donner tout ce tracas, mais… y a-t-il quelque chose à boire ?

    On lui donna du lait coupé de whisky, et Tallantire sentit contre sa poitrine renaître un peu de chaleur. Orde se remit à murmurer :

    — Ce n’est pas de mourir qui me préoccupe. C’est de quitter Polly et le district. Dieu merci ! nous n’avons pas d’enfant. Dick, vous savez, je suis endetté... terriblement endetté… des dettes de mes cinq premières années de service. Elle n’aura pas grand’chose comme pension, mais cela lui suffira. Elle a sa mère au pays. Le difficile sera d’y arriver. Et… et… vous comprenez, comme elle n’est pas femme de militaire…

    — Nous nous occuperons de la ramener en Angleterre, comme de juste, dit tranquillement Tallantire.

    — L’idée de faire une collecte n’a rien d’élégant ; mais, bon Dieu ! tandis que je suis couché ici combien d’autres je me rappelle qui ont dû y recourir ! Morten est mort… il était de mon âge. Shaughnessy est mort, et il avait des enfants, lui ; je me rappelle qu’il nous lisait leurs lettres d’écoliers ; comme nous le trouvions assommant ! Evans est mort… Kot-Kumharsen l’a tué ! Ricketts de Myndonie est mort… et je vais mourir aussi. « L’homme né de la femme ne pèse pas lourd dans la montagne. » Ceci me fait souvenir, Dick ; les quatre villages khusru kheyl qui sont dans nos frontières demandent une exemption d’un tiers ce printemps. C’est justice ; leurs récoltes sont mauvaises. Veillez à ce qu’ils l’obtiennent et parlez à Ferris au sujet du canal. J’aurais aimé vivre jusqu’à ce que ce travail fût terminé ; il a tant d’importance pour les villages du Nord-Indus… mais Ferris est un fainéant animal… grouillez-le. Vous aurez le district sous vos ordres jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Je souhaite qu’on vous en nomme chef titulaire ; vous connaissez la population. Mais je pense que ce sera Bullows. Un brave homme, mais trop faible pour cette besogne de frontière et il ne s’entend pas avec les prêtres. Le prêtre aveugle de Jagai aura besoin d’être surveillé. Vous trouverez cela dans mes papiers… dans le casier officiel, je pense. Rassemblez-moi les Khusru Kheyl ; je vais tenir ma dernière audience publique. Khoda Dad Khan !

    Le chef des hommes accourut auprès de la litière, suivi de ses compagnons.

    — Hommes, je vais mourir, dit vivement Orde en hindoustani, et d’ici peu Orde sahib ne sera plus là pour vous serrer de près et vous empêcher de razzier du bétail.

    — Que Dieu nous épargne cette chose ! lancèrent en chœur les graves voix de basse. Le sahib ne va pas mourir.

    — Si fait ; et alors il saura si c’est Mohomet qui dit la vérité, ou Moïse. Mais il vous faudra rester bons quand je n’y serai plus. Ceux-là de vous qui vivent dans nos frontières devront comme auparavant payer leurs contributions sans rien dire. J’ai parlé des villages qui devront être traités avec douceur cette année. Ceux de vous qui vivent dans la montagne devront s’abstenir de razzier du bétail et ne plus brûler de meules et faire la sourde oreille à la voix des prêtres, lesquels, ignorant la force du Gouvernement, voudraient vous induire en des guerres imbéciles, où vous ne manqueriez pas de périr, et ce seraient des étrangers qui mangeraient vos récoltes. Et il ne vous faut plus piller de caravanes, et il vous faut laisser vos armes au poste de police quand vous entrez chez nous ; comme ç’a été votre coutume, et mon ordre. Et Tallantire sahib sera avec vous, mais je ne sais qui va prendre ma place. Je vous dis maintenant la vérité, car je suis pour ainsi dire déjà mort, mes enfants… car vous avez beau être des hommes robustes, vous n’êtes que des enfants.

    — Et tu es notre père et notre mère ! interrompit Khoda Dad Khan avec un juron. Qu’allons-nous faire, à présent qu’il n’y a plus personne pour parler en notre faveur, ou pour nous enseigner à nous conduire avec sagesse !

    — Il vous reste Tallantire sahib. Adressez-vous à lui ; il connaît votre langage et votre cœur. Faites taire les jeunes hommes, écoutez les vieillards et obéissez. Khoda Dad Khan, prends mon anneau. La montre et la chaîne sont pour ton frère. Gardez ces objets en souvenir de moi, et je parlerai au Dieu quel qu’il soit que je rencontrerai et lui dirai que les Khusru Kheyl sont de braves gens. Vous avez la permission de vous retirer.

    L’anneau passé à son doigt, Khoda Dad Khan étouffa un sanglot quand il ouït la formule bien connue qui mettait fin à une conversation. Son frère se retourna pour regarder de l’autre côté du fleuve. L’aurore se levait, et une moucheture blanche apparaissait sur l’argent mat du courant.

    — La voilà qui vient, dit l’homme à mi-voix. Vivra-t-il encore deux heures ?

    Et tirant de sa ceinture la montre qu’il venait de recevoir il en examina le cadran, comme il l’avait vu faire aux Anglais.

    Durant deux heures la voile gonflée tira péniblement des bordées vers le haut et vers le bas du fleuve ; Tallantire serrait toujours Orde entre ses bras et Khoda Dad Khan lui réchauffait les pieds. À diverses reprises il parla encore du district et de sa femme, mais, à mesure que la fin approchait, plus fréquemment de cette dernière. Ses compagnons espéraient qu’il ne se rendait pas compte qu’elle était alors même en train de risquer sa vie pour venir le rejoindre. Mais la terrible prescience des mourants les déçut. Se dégageant, Orde se jeta en avant, regarda entre les rideaux, et vit combien la voile était proche.

    — C’est Polly, dit-il d’une voix naturelle, bien qu’il eût la bouche desséchée par l’agonie. Polly et… la plus amère plaisanterie que l’on fît jamais à un homme. Dick… il faudra… que… vous lui… expliquiez…

    Et une heure plus tard Tallantire accueillait sur la berge une femme en habit de cheval et chapeau de soleil qui lui réclamait en pleurant son mari – son cher petit et son bien-aimé – tandis que Khoda Dad Khan se cachait les yeux et se jetait dans le sable la face contre terre.

    II

    La simplicité même de cette idée en faisait le charme. Quoi de plus facile pour un homme d’État que de gagner avec elle une réputation de perspicacité, d’originalité, et par-dessus tout de déférence aux désirs du peuple ? Il suffisait de nommer un fils du pays au gouvernement de ce pays ! Deux cents millions des plus aimants et reconnaissants individus subissant la domination de Sa Majesté loueraient ce beau geste, et leur louange durerait à jamais. Il était d’ailleurs indifférent à la louange comme au blâme, ainsi qu’il convenait au plus grand sans exception de tous les vice-rois. Son administration était fondée sur des principes, et les principes doivent être affirmés quand il sied et même quand il ne sied pas. Sa plume et sa langue avaient créé la nouvelle Inde, débordante de possibilités, – une nation entre toutes, à la voix forte et insistante, – qu’elle devait entièrement à lui-même. C’est pourquoi le plus grand sans exception de tous les vice-rois fit en avant un nouveau pas, qui l’amena à prendre conseil de ceux qui régulièrement devaient lui soumettre la nomination d’un successeur à Yardley-Orde. Il y avait un gentleman, membre du Service Civil du Bengale, qui avait conquis sa place et un grade universitaire assorti, en public et loyal concours avec les fils des Anglais. Il était cultivé, homme du monde, et si le bruit qui court dit vrai, il avait gouverné sagement et surtout sympathiquement un district populeux du Bengale sud-oriental. Il avait été en Angleterre et charmé là-bas maints salons. Son nom, si le vice-roi s’en souvenait bien, était M. Grish Chunder Dé, M.A.[4] Bref, quelqu’un voyait-il un obstacle à sa nomination, toujours en se basant sur le principe que pour gouverner un pays il faut un homme de ce pays. Le district en question du Bengale sud-oriental pouvait avec avantage, à ce que venait d’apprendre le vice-roi, passer à un fonctionnaire civil plus jeune de la nationalité de M. Grish Chunder Dé (lequel avait écrit un opuscule remarquable sur la valeur politique de la sympathie en matière administrative) ; ce qui permettrait de transférer ledit M. Grish Chunder Dé dans le nord à Kot-Kumharsen. Le vice-roi était opposé, en principe, à se mêler des nominations qui dépendent des gouvernements provinciaux. Il tenait à ce qu’il fût bien entendu qu’il se bornait en l’occurrence à donner une recommandation et un conseil. Quant à ce qui regardait la question de race pure et simple, M. Grish Chunder Dé était plus Anglais que les Anglais, et possédait pourtant cette faculté particulière de sympathie et d’intuition que seuls les meilleurs fonctionnaires de la meilleure administration du monde acquéraient parfois, sur la fin de leur carrière.

    Les rois sévères et barbus qui siègent à la table du Conseil de l’Inde différèrent d’avis sur l’opportunité de la chose ; ce qui eut pour résultat infaillible de faire friser l’attaque de nerfs au plus grand sans exception de tous les vice-rois et de lui inspirer un entêtement éperdu aussi tenace que celui d’un enfant.

    — Le principe est assez raisonnable, dit le personnage aux yeux langoureux, chef des Provinces Rouges dans lesquelles est situé Kot-Kumharsen, car lui aussi soutenait des théories. La seule difficulté réside…

    — Serrez la vis aux fonctionnaires du district, colloquez un très solide commissaire-délégué de chaque côté de Dé ; donnez-lui le meilleur adjoint de la province ; imprimez d’avance la crainte de Dieu au peuple ; et si quelque chose va de travers, dites que ses collègues ne l’ont pas soutenu. Toutes ces charmantes petites expériences retombent en fin de compte sur l’officier du district, dit le Chevalier du Glaive-au-Clair avec une véridique brutalité qui fit frissonner le chef des Provinces Rouges.

    Ce fut sur une entente tacite de ce genre que le transfert s’accomplit, et pour beaucoup de raisons avec aussi peu de bruit que possible.

    Chose triste à dire, ce qui dans l’Inde représente l’opinion publique ne voyait pas en général la sagesse de la nomination voulue par le vice-roi. Il ne manqua pas en effet d’organes soudoyés, notoirement à la solde d’une tyrannique bureaucratie, pour faire plus qu’insinuer que Son Excellence était un niais, un rêveur, un doctrinaire, et pis encore qu’il se jouait de la vie des hommes. « La Gazette de Son Excellence le Vice-Roi », publiée à Calcutta, s’évertua, elle, à remercier « notre bien-aimé vice-roi d’avoir une fois de plus encore justifié par là les capacités des nations bengalies à exercer des fonctions exécutives et administratives en des lieux étrangers hors de notre domaine familier. Nous sommes entièrement persuadés que notre excellent concitoyen, M. Grish Chunder Dé, M.A., soutiendra le prestige des Bengalis, nonobstant toute intrigue souterraine et tout peshbundi[5] que l’on pourra tenter de lui susciter pour ternir insidieusement sa renommée et entraver son avenir parmi d’orgueilleux citoyens, dont plusieurs vont avoir désormais à se plier sous les ordres d’un indigène méprisé, voire à lui obéir. Cela vous plaira-t-il, mes maîtres ? Nous supplions notre bien-aimé vice-roi de se montrer ici encore supérieur aux aveugles préjugés de race et de couleur, et d’accorder à la fleur de ce Service Civil qu’on peut vraiment dire à présent le nôtre, tous les salaires et prérogatives pléniers accordés à ses collègues plus fortunés. »

    III

    — Quand cet homme va-t-il venir prendre son poste ? Je suis tout seul pour le moment, et je suppose que je vais rester en place sous ses ordres.

    — Auriez-vous tenu à être déplacé ? fit Bullows avec vivacité.

    Puis, posant la main sur l’épaule de Tallantire :

    — Nous sommes tous dans la même galère ; n’allez pas nous lâcher. Mais quand même, pourquoi diable resteriez-vous si l’on vous offre un autre poste ?

    — C’était celui d’Orde, répondit simplement Tallantire.

    — Eh bien, c’est devenu celui de Dé. C’est un Bengali tout ce qu’il y a de plus Bengali, bourré de code et de procédure ; un homme parfait pour tout ce qui concerne la routine et le travail de bureau, et d’une conversation agréable. On l’a naturellement toujours maintenu dans son district natal, où ont vécu toutes ses sœurs, ses cousines et ses tantes, quelque part dans le sud de Dacca. Tout ce qu’il a fait, c’est de changer ce district en un agréable petit domaine réservé de famille, et de permettre à chacun de puiser à l’assiette au beurre. En conséquence il jouit là-bas d’une popularité immense.

    — Cela m’est bien égal. Je ne vois pas du tout comment je vais annoncer aux gens de ce district-ci qu’ils vont être gouvernés par un Bengali ? Pensez-vous… je veux dire le gouvernement pense-t-il que les Khusru Kheyl, une fois qu’ils sauront, vont se tenir tranquilles ? Comment les gendarmes… des Muzbi Sikhs et des Pathans… vont-ils se conduire sous ses ordres ? Si le gouvernement s’avisait de nommer un balayeur, nous n’aurions rien à dire, nous ; mais nos gens vont en dire beaucoup, vous le savez. C’est un exemple de stupidité inouïe !

    — Mon cher garçon, je sais tout cela, et même plus. Je l’ai fait observer et on m’a répondu que je témoignais d’« un préjugé coupable et puéril ». Par Jupin ! si les Kushru Kheyl ne témoignent pas de quelque chose de pire encore, je ne connais plus la Marche ! Il y a des chances pour que vous ayez sur les bras un soulèvement du district, et il me faudra quitter ma besogne pour aller vous aider à en venir à bout. Je n’ai pas besoin de vous demander de soutenir le Bengali en toute circonstance. Vous le ferez, pour l’amour de vous-même.

    — Pour celui d’Orde. Car personnellement je ne puis dire que je m’en soucie pour deux sous.

    — Ne dites pas de bêtises. C’est assez fâcheux, Dieu sait, et le gouvernement le saura plus tard, mais ce n’est pas une raison pour vous de bouder. Il vous faut essayer, vous, de faire marcher le district ; il vous faut le mettre, lui, le plus possible à l’abri de l’insulte ; il vous faut lui montrer le maniement de tout ; il vous faut pacifier les Khusru Kheyl et ne pas manquer à l’occasion d’avertir Curbar, de la gendarmerie, de veiller au grain. Moi, vous me trouverez toujours au bout du fil télégraphique et disposé à risquer ma réputation pour garder le district en bon état. Vous y perdrez la vôtre, comme de juste. Si vous maintenez les choses en ordre, et s’il ne reçoit pas de coups de bâton en faisant sa tournée, c’est lui qui en retirera tout l’honneur. Si quelque chose va de travers, on vous dira que vous ne l’avez pas soutenu loyalement.

    — Je sais ce que j’ai à faire, dit mélancoliquement Tallantire, et je vais le faire. Mais c’est dur.

    — Le travail dépend de nous, et son résultat d’Allah…, comme disait Orde quand il avait été échaudé plus qu’à l’ordinaire.

    Et Bullows monta à cheval et s’éloigna.

    De voir deux gentlemen du Service Civil de Sa Majesté au Bengale en discuter ainsi un troisième, également de ce service, et de plus homme cultivé et affable, cela vous paraît sans doute singulier et attristant. Mais écoutez par ailleurs le jargon sans artifice du mullah aveugle de Jagai, le prêtre des Khusru Kheyl, assis sur un roc dominant la frontière. Cinq ans plus tôt, un obus tiré au hasard par une batterie de canons rayés avait projeté de la terre à la figure du mullah, en train de mener une charge de Ghazis contre une demi-douzaine de baïonnettes britanniques. C’est ainsi qu’il était devenu aveugle, et il n’en haïssait pas moins les Anglais pour ce petit accident. Yardley-Orde savait sa déchéance, et l’en avait maintes fois raillé.

    — Chiens que vous êtes ! disait le mullah aveugle aux gens de la tribu qui l’écoutaient réunis autour du feu. Chiens fouettés ! Parce que vous obéissiez à Orde sahib, l’appeliez votre père et vous conduisiez comme ses enfants, le gouvernement britannique vous montre quel cas il fait de vous. Orde sahib, vous le savez, est mort.

    — Aïe ! aïe ! aïe ! firent une demi-douzaine de voix.

    — C’était un homme, lui. Et maintenant, pour le remplacer, savez-vous qui on envoie ? Un Bengali du Bengale… un mangeur de poisson du Midi.

    — Mensonge ! dit Khoda Dad Khan. Et si je n’avais un peu de considération pour ta qualité de prêtre, je t’enfoncerais ma crosse de fusil dans la gorge.

    — Oh ! oh ! tu es donc là, lèche-pieds des Anglais ? Va-t’en demain au delà de la frontière pour rendre hommage au successeur d’Orde sahib, et c’est à la porte de tente d’un Bengali que tu laisseras tes chaussures, de même que tu déposeras ton offrande dans la patte noire d’un Bengali. Voilà ce que je sais ; et je sais aussi que dans ma jeunesse, quand un homme jeune parlait mal à un mullah qui tient les portes du Ciel et de l’Enfer, ce n’était pas dans le gosier du mullah qu’on enfonçait la crosse de fusil. Non, certes !

    Le mullah aveugle haïssait Khoda Dad Khan d’une haine afghane, car tous deux rivalisaient à qui aurait le commandement de la tribu ; mais le second était craint pour sa force physique, comme le premier pour ses dons spirituels. Khoda Dad Khan considéra l’anneau d’Orde et gronda :

    — J’irai demain parce que moi je ne suis pas un vieil imbécile qui prêche la guerre contre les Anglais. Si le gouvernement, frappé de folie, a fait cela, alors…

    — Alors, croassa le mullah, tu emmèneras les jeunes hommes et iras piller les quatre villages à l’intérieur de la Marche ?

    — Ou bien je te tordrai le cou, noir corbeau de la Géhenne, pour avoir été le porteur de mauvaises nouvelles.

    Khoda Dad Khan huila sa longue chevelure avec le plus grand soin, mit sa plus belle ceinture de Boukhara, un turban neuf, de coquettes babouches vertes, et accompagné de quelques amis descendit des montagnes pour faire visite au nouveau commissaire-délégué de Kot-Kumharsen. Il portait aussi dans un mouchoir blanc le tribut : quatre ou cinq inestimables mohurs d’or du temps d’Akbar. Ceux-ci, le commissaire-délégué les restituerait après les avoir simplement touchés. La petite cérémonie habituelle était un symbole que, autant qu’il dépendait de l’influence personnelle de Khoda Dad Khan, les Khusru Kheyl seraient bons garçons – jusqu’à la prochaine fois ; en particulier si le nouveau commissaire-délégué venait à plaire à Khoda Dad Khan. Sous le consulat de Yardley-Orde, sa visite s’achevait par un dîner somptueux, où figuraient peut-être même des liqueurs défendues ; où il y avait en tout cas des histoires merveilleuses et une parfaite bonne entente. Après quoi Khoda Dad Khan regagnait son fief, titubant, et jurant qu’Orde sahib était un prince et Tallantire sahib un autre, et que quiconque pousserait un raid en territoire britannique serait écorché vif. En cette occasion-ci il trouva aux tentes du commissaire-délégué à peu près l’aspect habituel. Se regardant comme privilégié il passa la porte ouverte et se vit en présence d’un aimable et corpulent Bengali vêtu à l’anglaise, qui écrivait à une table. Ignorant l’influence anoblissante de l’éducation, et ne se souciant pas le moins du monde des grades universitaires, Khoda Dad Khan jugea aussitôt que cet homme était un « babou » – l’employé subalterne indigène du commissaire-délégué – personnage haï et méprisé.

    — Heuh, baboudj ! fit-il jovialement. Où est ton maître ?

    — C’est moi le commissaire-délégué, dit en anglais le gentleman.

    Comme il surestimait les effets des grades universitaires, il regarda fixement au visage Khoda Dad Khan. Mais si dès la plus tendre enfance vous vous êtes accoutumé à voir des combats, des meurtres et de la mort soudaine, si le sang répandu affecte vos nerfs autant que de la couleur rouge, et par-dessus tout si vous avez la ferme persuasion que le Bengali est le serviteur de l’Inde entière, et que l’Inde entière est énormément inférieure à votre propre moi solide et vigoureux, encore qu’inéduqué vous supporterez sans peine d’être regardé longtemps bien en face. C’est même vous qui ferez baisser les yeux à un gradué d’Oxford si ce dernier est né en serre chaude, de race élevée en serre chaude, et craignant la souffrance physique comme certains hommes craignent le péché ; en particulier si la mère de votre antagoniste lui a dans son enfance raconté pour l’endormir d’affreuses histoires de diables habitant l’Afghanistan, et de sinistres légendes sur le Nord. Les yeux embusqués derrière les lunettes d’or se dirigèrent vers le sol. Khoda Dad Khan ricana, et sortit.

    Là, proche, il rencontra Tallantire.

    — Tiens, lui dit-il rudement, en jetant les pièces devant lui, touche-les et rends-les-moi. Ceci te répond de ma bonne conduite. Mais dis-moi, ô sahib, le gouvernement est-il devenu fou, de nous envoyer un noir, un chien de Bengali ? Et vais-je donc, moi, rendre hommage à un homme tel que lui ? Et vas-tu, toi, te laisser commander par lui ? Qu’est-ce que cela veut dire ?

    Tallantire s’attendait à quelque chose de ce genre. Il répondit :

    — C’est l’ordre. C’est un sahib très savant.

    — Lui, un sahib ! C’est un kola admi (un homme noir) incapable même de courir derrière la queue d’un mulet de potier. Le Bengale a subi tous les peuples de la terre. C’est écrit. Quand nous autres du Nord avions besoin de femmes ou de butin, sais-tu où nous allions ? Au Bengale… évidemment ! Quel conte puéril cette histoire de sahib… après Orde sahib surtout ! En vérité le mullah avait raison.

    — Que devient-il ? demanda Tallantire avec inquiétude.

    Il se méfiait de ce vieillard aux yeux morts et à la langue dangereuse.

    — Eh bien tant pis ! à cause du serment que j’ai juré à Orde sahib quand nous le regardions mourir auprès du fleuve là-bas, je parlerai. En premier lieu, est-il vrai que les Anglais aient posé sur leur propre cou le talon des Bengalis, et que la loi anglaise ait cessé d’exister dans le pays ?

    — Tu me vois, dit Tallantire, et je suis le serviteur de la Reine d’Angleterre.

    — Le mullah disait autrement, et il ajoutait que parce que nous chérissions Orde sahib, le gouvernement nous a envoyé un porc afin de montrer que nous étions des chiens, qui jusqu’à maintenant se laissaient contenir par une main forte. Et aussi qu’on remmenait les soldats blancs, qu’il viendrait encore d’autres Hindoustanis, et que tout allait changer.

    Tel est le pire inconvénient qui résulte de mal s’y prendre avec un très vaste pays. Ce qui paraît tellement faisable à Calcutta, tellement juste à Bombay, tellement inattaquable à Madras, n’est plus compris dans le Nord, et change entièrement d’aspect sur les bords de l’Indus. Khoda Dad Khan expliqua aussi clairement qu’il le put que, bien que lui-même eût l’intention de rester sage, il ne pouvait réellement plus répondre des membres les plus turbulents de sa tribu soumis à la domination du mullah aveugle. Peut-être ne donneraient-ils pas d’ennuis, mais ils n’avaient assurément pas la moindre intention d’obéir au nouveau commissaire-délégué. Tallantire était-il absolument sûr que dans le cas d’une razzia de frontière bien organisée la force armée du district serait à même de la réduire promptement ?

    — Dis au mullah que s’il raconte encore de ces histoires stupides, répliqua sèchement Tallantire, ce sera pour ses hommes la mort assurée, et pour sa tribu le blocus, l’amende pour incursion et la rançon du sang. Mais à quoi bon parler à quelqu’un qui ne pèse désormais plus rien dans les conseils de sa tribu ?

    Khoda Dad Khan empocha cette injure. Ayant appris ce qu’il voulait savoir, il regagna ses montagnes où il fut accueilli par les compliments sarcastiques du mullah, dont la langue, s’exerçant autour des feux de campement, était une flamme plus dangereuse que jamais bouse de vache n’en alimenta.

    IV

    Veuillez considérer ici un instant le district inconnu de Kot-Kumharsen. Il s’étale coupé en deux par l’Indus sous la chaîne des monts Khusru – remparts de terre stérile et d’éboulis. Il a cent kilomètres de long sur soixante-quinze de large, nourrit une population d’un peu moins de deux cent mille âmes, et paie des impôts annuels qui se montent à quarante mille livres pour une superficie dont un peu plus de la moitié n’est qu’un désert inculte et irrémédiable. Les cultivateurs ne sont pas des gens doux, les mineurs de sel moins encore, et les éleveurs de bétail sont les moins doux de tous. Un poste de police à l’angle supérieur droit et un petit fortin de terre à l’angle supérieur gauche empêchent la proportion de contrebande de sel et d’enlèvement de bétail que l’influence des civils ne peut supprimer ; et à l’angle inférieur droit se trouve Jumala, le chef-lieu du district – une pitoyable poignée de masures blanchies à la chaux louées sous le nom facétieux de maisons, puant la fièvre de frontière, accessibles à la pluie, et de vrais fours en été.

    Ce fut là que Grish Chunder Dé se rendit pour y prendre officiellement possession du district. Mais la nouvelle de sa venue l’y avait précédé. Parmi les naïfs habitants de la frontière, qui se fendent réciproquement la tête avec leurs longues bêches et adorent impartialement les divinités hindoues et mahométanes, les Bengalis étaient plus rares que des caniches. Ils se pressaient pour le voir, le montrant du doigt, et le comparant tour à tour à une vache laitière pleine, ou à une cavale fourbue, selon ce que leur inspirait leur choix limité de métaphores. Ils riaient de sa garde de police, et voulaient savoir pendant combien de temps les grands et gros Sikhs allaient promener ces singes bengalis. Ils demandaient s’il avait pris ses femmes avec lui, et lui conseillaient explicitement de ne pas toucher aux leurs. Une vieille mégère ratatinée arrêtée au bord de la route alla jusqu’à s’écrier sur son passage, en se donnant une claque sur ses seins flétris : « J’en ai nourri six qui auraient pu en manger six mille comme lui. Le gouvernement me les a abattus, et a fait de cet être-là un roi ! » Sur quoi un gros et osseux raccommodeur de charrues au turban bleu lança : « Espère un peu, la mère ! Il pourrait bien encore suivre le même chemin que tes rejetons ! » Et les petits enfants, aux brunes tignasses ébouriffées, regardaient avec curiosité. C’était généralement une bonne chose que de s’égarer dans la tente d’Orde sahib, où il y avait des piécettes de cuivre à gagner simplement parce qu’on les désirait, et où ils entendaient des histoires des plus authentiques, telles que même leurs mères n’en savaient pas la première moitié. Mais non ! Ce gros homme noir-ci ne saurait jamais leur raconter comment Pir Prith arracha les dents canines à dix diables ; comment les grosses pierres sont venues se mettre toutes en rang sur le haut des monts Khusru, et ce qu’il arriverait si on criait le soir au loup gris par la porte du village : « Badl Khas est mort ! » Cependant Grish Chunder Dé parlait vite et beaucoup à Tallantire, à la façon de ceux qui sont « plus Anglais que les Anglais » – s’entretenant d’Oxford et du « pays » et montrant une connaissance livresque approfondie des soupers épatants, des parties de cricket, des chasses à courre et autres sports profanes des étrangers.

    — Il nous faudra prendre ces gens-là en main, dit-il une fois ou deux avec inquiétude, les prendre bien en main, et leur tenir la bride serrée. Inutile, voyez-vous, d’être coulant dans votre district.

    Et un instant Tallantire entendit Debendra Nath Dé, qui en bon frère avait suivi le sort de son parent et comptait bénéficier de sa protection dans son métier d’avocat, chuchoter en bengali :

    — Mieux vaut du poisson sec à Dacca que des sabres nus à Delhi. Mon frère, ces hommes sont des démons, comme le disait notre mère. Et il te faudra prendre soin de toujours aller à cheval !

    Ce soir-là il y eut une audience publique dans une petite ville déchue à cinquante kilomètres de Jumala, où le nouveau commissaire-délégué, en réponse aux félicitations de ses fonctionnaires subordonnés indigènes, leur fit un discours. C’était un discours soigneusement préparé, qui aurait été fort convenable si sa troisième phrase n’eût commencé par : « Hamara hookum hai… C’est mon ordre. » Un rire s’éleva, clair comme un son de cloche, de derrière la grande tente, où se tenaient quelques propriétaires terriens de la Marche, et le rire s’enfla et avec lui le dédain qui s’y mêlait, et la figure maigre et attentive de Debendra Nath Dé pâlit, et Grish Chunder se tournant vers Tallantire prononça :

    — C’est à vous… à vous de faire cesser ce désordre.

    Sur l’instant un fracas de sabots de cheval résonna au dehors, et l’on vit entrer, jurant et poudreux, Curbar, le chef inspecteur de la police du district. Depuis dix-sept fâcheuses années l’État l’avait jeté dans un coin de la province, où il empêchait la contrebande du sel, et où il espérait un avancement qui ne venait jamais. Il avait oublié la façon de tenir propre son uniforme blanc, avait vissé des éperons rouillés dans des souliers de cuir de marque, et se servait comme couvre-chef indifféremment d’un casque ou d’un turban. Aigri, vieilli, ravagé par le chaud et le froid, il attendait le moment de se voir allouer une pension suffisante pour l’empêcher de mourir de faim.

    — Tallantire, dit-il sans regarder Grish Chunder Dé, venez dehors. Je veux vous parler. (Ils s’éloignèrent.) Voici, reprit Curbar. Les Khusru Kheyl ont fait un raid et attaqué une demi-douzaine de coolies sur la berge du nouveau canal de Ferris ; ils ont tué une couple d’hommes et enlevé une femme. Je ne viendrais pas vous ennuyer avec cela… Ferris est à leur poursuite avec Hugonin, mon auxiliaire, et dix gendarmes à cheval. Mais ce n’est là qu’un commencement, je suppose. Leurs feux sont visibles sur les hauteurs de Hassan Ardeb, et si nous ne nous dépêchons pas, ce sera une flambée tout le long de notre Marche. Ils ne manqueront pas de razzier les quatre villages khusru de notre côté de la frontière ; il y a eu des bisbilles entre eux depuis quelques années et vous savez que depuis le départ d’Orde le mullah aveugle n’a cessé de prêcher la guerre sainte. Quelle est votre idée ?

    — N… de D… ! fit pensivement Tallantire. Ils ont commencé vite. Eh bien, il me semble qu’à votre place je filerais d’ici au trot jusqu’au fort Ziar, pour y prendre les hommes disponibles afin de les poster parmi les villages de la plaine, s’il n’est pas déjà trop tard. Tommy Dodd commande au fort Ziar, je pense. Ferris et Hugonin doivent donner une leçon aux brigands du canal, et… Non, nous ne pouvons mettre ostensiblement le chef de la police à garder ce fameux Trésor. Vous retournerez au canal. Je vais câbler à Bullows de venir à Jumala avec une forte garde de police, et de s’installer sur le Trésor. Ils ne toucheraient pas à la ville, mais cela fera bon effet.

    — Je… je… j’exige que l’on me dise ce que cela signifie, dit la voix du commissaire-délégué, qui avait rejoint les interlocuteurs.

    — Oh ! répondit Curbar (lequel, étant de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation devaient, en principe, changer un Bengali en Britannique). Il y a eu un combat sur la frontière, et des tas d’hommes tués. Il va y avoir un autre combat, et on tuera encore des flopées de gens.

    — Pourquoi cela ?

    — Parce que les millions d’individus qui grouillent dans ce district ne vous estiment pas tout à fait, et se figurent que sous votre domination bénigne ils vont avoir du bon temps. J’ai idée que vous feriez mieux de prendre vos dispositions. J’agis, comme vous le savez, d’après vos ordres. Que décidez-vous ?

    — Je… je vous prends tous à témoins que je n’ai pas encore assumé la charge de ce district, balbutia le commissaire-délégué, sur un ton qui n’avait rien de « plus anglais ».

    — Ah ! je le pensais bien. Allons, comme je vous disais, Tallantire, votre plan est sage. Exécutez-le. Avez-vous besoin d’une escorte ?

    — Non ; rien que d’un cheval convenable. Mais qui va télégraphier au quartier général ?

    — J’imagine, d’après la couleur de ses joues, que notre chef hiérarchique va envoyer quelques mirobolants télégrammes avant la fin de la nuit. Qu’on le laisse faire cela, et la moitié des troupes de la province vont nous arriver pour voir ce qui se passe. Allons, dépêchez-vous, et prenez garde à vous… les Khusru Kheyl frappent de la pointe et de bas en haut, rappelez-vous. Ho ! Mir Khan, donne à Tallantire sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes de monter à cheval et d’aller à Jumala avec le commissaire-délégué sahib bahadur. Il va y avoir de la presse.

    C’était exact ; et la situation ne fut pas le moins du monde améliorée par le fait que Debendra Nath Dé s’accrocha à la bride d’un gendarme et lui demanda le plus court, le vraiment plus court chemin pour Jumala. Or l’originalité est funeste aux Bengalis. Debendra Nath aurait mieux fait de rester avec son frère, qui arriva sans accident par la ligne du chemin de fer à Jumala, où il remercia des dieux – entièrement inconnus à la plus catholique des universités – de n’avoir pas encore pris possession du district, et d’avoir la ressource – heureux expédient d’une race imaginative ! – de tomber malade.

    Et j’ai le regret de dire que, pour le tenir en joie une fois arrivé à destination, deux gendarmes, non dénués d’un esprit fruste, qui avaient conféré ensemble tout en rebondissant sur leurs selles, lui ménagèrent un divertissement. Voici en quoi il consista : les deux hommes à tour de rôle entrèrent dans sa chambre porteurs de nouvelles de guerre pharamineuses, rassemblements de tribus féroces et sanguinaires, et incendies de villes. C’était presque aussi amusant, d’après ces coquins, que de galoper avec Curbar derrière des Afghans en fuite. Chacune de leurs inventions donnait à l’auditeur pour une demi-heure de besogne, à confectionner des dépêches que le sac de Delhi eût à peine justifiées. À chacune des autorités susceptibles de fournir une baïonnette ou de déplacer un fonctionnaire terrifié, Grish Chunder Dé lança un appel télégraphique. Il était seul, disait-il, ses auxiliaires avaient fui, et en réalité il n’avait pas pris possession du district. Ses télégrammes eussent-ils été envoyés, qu’il s’en serait suivi beaucoup de choses ; mais comme l’unique opérateur de Jumala s’était allé coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à la redoutable pile de papier, découvrit que les règlements du chemin de fer interdisaient la transmission de messages impérieux, les gendarmes Ram Dingh et Nihal Singh se virent contraints de transformer ladite liasse en un oreiller et de dormir dessus très confortablement.

    Tallantire enfonça ses éperons dans le ventre d’un pétulant étalon pie aux yeux de porcelaine bleue et se prépara au trajet de soixante-dix kilomètres jusqu’au fort Ziar. Connaissant son district les yeux fermés, il ne perdit pas de temps à chercher des raccourcis, mais piquant tout droit à travers les meilleurs pâturages, se dirigea vers le gué où Orde était mort et avait été enterré. Le sol poudreux étouffait le bruit des sabots de son cheval, la lune projetait devant lui son ombre, lutin infatigable, et la rosée dense le trempait jusqu’à la peau. Monticule, brousse qui frôlait le ventre du cheval, route non empierrée où les minces rameaux des tamaris cinglaient son front, étendues indéfinies de plaine coupée d’ondulations et jonchée de bétail sommeillant, brousse et de nouveau monticule, défilèrent, et enfin le cheval pie peina dans le sable mou du gué de l’Indus. Tallantire ignora tout détail précis jusqu’au moment où la proue du bac paresseux atterrit à l’autre bord, et où son cheval fit un écart en hennissant devant la pierre blanche de la tombe d’Orde. Alors il se découvrit, et cria dans l’espoir que le mort pût l’entendre : « Ils sont de sortie, mon vieux ! Souhaite-moi bonne chance ! » Ce fut dans l’aube glacée qu’il tambourina du fer de son étrier à la porte du fort Ziar, où cinquante sabres des Belooch Beskhalis, ce régiment déguenillé, étaient censés sauvegarder les intérêts de Sa Majesté la Reine sur quelques centaines de kilomètres de frontière. Ce fort-là était commandé par un lieutenant, qui, né d’une ancienne famille des Deroulett, répondait naturellement au nom de Tommy Dodd. Tallantire le trouva emmitouflé d’une houppelande en peau de mouton, tremblant la fièvre comme une feuille, et s’efforçant de lire la liste des malades écrite par l’infirmier indigène.

    — Vous voilà donc venu également, dit-il. Eh bien, ici nous sommes tous malades, et je ne pense pas pouvoir mettre à cheval trente hommes ; mais ce n’est fichtre pas la b… bonne volonté qui nous manque. Attendez, est-ce que ceci vous fait l’effet d’être un piège ou un mensonge ?

    Il tendit à Tallantire un bout de papier sur lequel on avait écrit péniblement en maladroits caractères gurmukhis : « Nous ne pouvons retenir les jeunes chevaux. Ils iront la nuit prochaine après le coucher de la lune paître dans les quatre villages de la Marche en sortant par la passe de Jagai. » Puis, en écriture anglaise courante : « Votre sincère ami. »

    — Brave homme ! dit Tallantire. C’est là l’œuvre de Khoda Dad Khan. Ce sont les seuls mots d’anglais qu’il ait jamais pu se fourrer dans la tête, et il en est extrêmement fier. Il joue contre le mullah pour son propre compte… le traître jeune bandit !

    — Je ne connais pas la politique des Khusru Kheyl, mais si vous êtes content, moi aussi. Ce papier a été lancé du dehors hier soir par-dessus la porte principale du fort, et j’ai pensé que nous pourrions toujours nous préparer et voir de quoi il retournait. Oh ! mais c’est que nous sommes malades de la fièvre ici, et pas d’erreur ! Est-ce que ça va être une grosse affaire, pensez-vous ? demanda Tommy Dodd.

    Tallantire lui esquissa brièvement la situation, et Tommy Dodd en l’écoutant sifflotait et tremblait de fièvre alternativement. Cette journée-là fut consacrée à la stratégie, à l’art de la guerre et au réconfort des malades, si bien qu’au crépuscule il y avait de prêts quarante-deux troupiers, pâles, efflanqués et hagards. Tommy Dodd les inspecta avec orgueil et les harangua en ces termes :

    « Ô hommes ! Si vous mourez vous irez en enfer. Par conséquent efforcez-vous de rester vivants. Mais si vous allez en enfer ça ne peut chauffer là dedans plus qu’ici, et on ne nous a pas dit que nous y souffririons encore de la fièvre. Par conséquent n’ayez pas peur de mourir. Par file à droite !

    Ils ricanèrent d’aise, et s’en allèrent.

    V

    Il faudra du temps pour que les Khusru Kheyl oublient leur attaque de nuit sur les villages de la plaine. Le mullah leur avait promis une victoire facile et un butin illimité ; mais voilà-t-il pas que des troupiers de la Reine étaient positivement sortis de terre, pointant, taillant, et galopant sous les étoiles si bien que personne ne savait de quel côté se tourner, et que, craignant de s’être attiré sur le dos toute une armée, ils s’enfuirent jusqu’au dernier vers les montagnes. Dans la panique de cette déroute on vit beaucoup d’hommes succomber à des blessures infligées par le coutelas afghan qui frappe de bas en haut et encore plus sous les balles de carabines à longue portée. Alors on entendit crier à la trahison, et lorsqu’ils atteignirent leurs propres hauteurs fortifiées, ils avaient laissé en bas sur la plaine, avec quelque soixante morts et soixante blessés, toute leur confiance en le mullah aveugle. Ils poussèrent des clameurs, blasphémèrent, et discutèrent autour des feux, les femmes se lamentaient sur les disparus, et le mullah lançait des injures à ceux qui étaient revenus.

    Alors Khoda Dad Khan, éloquent et nullement essoufflé, car il n’avait pas pris part au combat, profita de l’occasion et parla. Il fit ressortir que la tribu devait en tous points sa présente mésaventure au mullah aveugle qui avait menti de tous points et par ses contes les avait fait tomber dans un piège. C’était assurément un outrage qu’un Bengali, fils de Bengali, pût prétendre à administrer la frontière, mais ce fait n’augurait pas, comme l’avait prétendu le mullah aveugle, une ère de rapt et de licence générale ; et l’inexplicable folie des Anglais n’avait pas nui le moins du monde à leur pouvoir de garder leurs marches. Au contraire, juste au moment où ses provisions de vivres étaient au plus bas, la tribu bafouée et battue à plates coutures allait être bloquée de tout commerce avec l’Hindoustan, et cela durerait jusqu’au moment où les Khusru Kheyl enverraient des otages pour garantir leur bonne conduite, et paieraient une compensation pour le dégât commis, avec la rançon du sang au taux de trente-six livres anglaises par tête de chaque villageois qu’ils pourraient avoir tué.

    — Et vous savez que ces chiens de la plaine feront serment que nous en avons massacré des vingtaines. Est-ce le mullah qui paiera les amendes ou nous faudra-t-il vendre nos fusils ? (Un grognement sourd courut autour des feux.) Or, vu que tout ceci est l’œuvre du mullah, et que nous n’avons rien gagné par là que des promesses de paradis, je me suis avisé que nous sommes les seuls des Khusru Keyl à manquer d’une chapelle où aller prier. Nous ne sommes plus en force, et n’oserons plus par conséquent nous aventurer dans la marche des Madar Kheyl, comme c’était notre coutume, pour nous agenouiller sur la tombe de Pir Sadji. Les Madar vont nous tomber dessus, et à bon droit. Mais notre mullah est un saint homme. Il a aidé une quarantaine d’entre nous à aller au paradis cette nuit. Qu’il rejoigne donc ses ouailles, et nous construirons sur son corps une coupole en tuiles bleues de Moultan, et nous ferons brûler des lampes à ses pieds tous les vendredis soirs. Lui sera un saint marabout, et nous aurons un sanctuaire où nos femmes iront prier pour obtenir de nouveaux rejetons afin de remplir les vides de notre rôle de bataille. Qu’en pensez-vous ?

    Un ricanement sinistre accueillit cette proposition, et le léger fuip, fuip des coutelas dégainés suivit le ricanement. C’était là une idée excellente et elle répondait à un vœu depuis longtemps formé par la tribu. Le mullah se leva d’un bond, roulant des yeux blancs devant la mort dégainée qu’il ne pouvait voir et appelant sur la tribu les malédictions de Dieu et de Mahomet. Alors commença autour et entre les feux une partie de colin-maillard que Khuruk Shah, le poète de la tribu, a chantée en vers qui ne périront pas.

    La pointe d’un coutelas le piqua légèrement sous l’aisselle. Il bondit de côté en hurlant, mais ce fut pour sentir le froid d’une lame lui effleurer la nuque, ou le canon d’un fusil lui frôler la barbe. Il appela au secours ses partisans, mais la plupart d’entre eux gisaient morts dans la plaine, car Khoda Dad Khan avait pris soin de pourvoir à leur décès. Les hommes lui vantaient les splendeurs du marabout qu’on lui construirait, et les petits enfants battaient des mains en criant : « Cours, mullah, cours ! Il y a un homme derrière toi ! » À la fin, comme le jeu languissait, le frère de Khoda Dad Khan lui plongea un couteau entre les côtes.

    — Par conséquent, dit Khoda Dad Khan avec une charmante simplicité, c’est maintenant moi qui suis chef des Khusru Kheyl !

    Personne ne le contredit, et ils allèrent tous se coucher très chagrins et raides de fatigue.

    En bas dans la plaine Tommy Dodd était en train de commenter les beautés d’une charge de cavalerie nocturne, et Tallantire, courbé sur sa selle, était secoué de sanglots nerveux, parce que l’épée qui pendillait à son poignet ruisselait du sang des Khusru Kheyl, la tribu qu’Orde avait si bien tenue en laisse. Quand un troupier rajpoute lui montra que l’oreille droite du cheval pie avait été tranchée à la racine par quelque coup de taille maladroit de son cavalier, Tallantire céda complètement à la crise et se mit à rire et pleurer tout ensemble jusqu’au moment où Tommy Dodd l’obligea à se coucher et à prendre du repos.

    — Il nous faut attendre à peu près jusqu’au matin, lui dit-il. Juste avant de partir j’ai télégraphié au colonel de nous envoyer en renfort un escadron de Beshaklis. Mais il va être furieux contre moi de ce que j’ai monopolisé l’amusement. Ces bougres des montagnes ne nous donneront plus aucun ennui.

    — Alors dites aux Beshaklis d’aller voir sur le canal ce que devient Curbar. Il nous faut patrouiller toute la ligne frontière. Vous êtes bien sûr, Tommy, que… ce machin était… était simplement l’oreille du cheval pie ?

    — Oh ! tout à fait, fit Tommy. Il s’en est fallu d’un rien que vous ne lui coupiez la tête. Je vous ai vu, moi, quand nous sommes entrés dans la mêlée. Dormez, mon vieux.

    À midi s’amenèrent deux escadrons de Bashaklis et un petit groupe de collègues officiers furieux, réclamant et la cour martiale pour Tommy Dodd qui avait gâté le « pique-nique », et un temps de galop à travers le pays jusqu’au canal. On y trouve Ferris, Curbar et Hugonin en train de démontrer aux coolies frappés de terreur quelle énormité c’était d’abandonner un bon travail et un haut salaire simplement parce qu’une demi-douzaine de leurs camarades venaient d’être massacrés. La vue d’une troupe de Beshaklis rétablit la confiance ébranlée, et la fraction des Khusru Kheyl pourchassée par la gendarmerie eut le plaisir de voir la berge du canal bourdonnante d’activité comme à l’ordinaire, tandis que ceux des leurs qui avaient cherché un refuge dans les cours d’eau et les ravins en étaient délogés par les soldats. Au coucher du soleil, la gendarmerie et la troupe commencèrent une patrouille impitoyable de la frontière, qui ressemblait fort à la ronde continuelle des cow-boys autour du bétail turbulent.

    — Maintenant, dit Khoda Dad Khan à ses amis en leur désignant au-dessous d’eux une ligne de feux clignotants, vous pouvez voir à quel point le vieil ordre des choses a changé. Après leurs chevaux vont venir les petits canons-diables qu’ils savent traîner jusqu’au haut des montagnes, et au besoin jusque dans les nuages, si nous dépassions les montagnes. Si le conseil de la tribu le juge bon, j’irai trouver Tallantire sahib – qui m’aime – et je verrai si je puis nous éviter au moins le blocus. Est-ce dit ? je parle pour la tribu ?

    — Oui, parle pour la tribu, au nom de Dieu. Comme ces maudits feux clignotent ! Est-ce que les Anglais envoient leurs troupes par le télégraphe – ou est-ce l’œuvre du Bengali ?

    Comme il descendait la montagne, Khoda Dad Khan fut retardé par la rencontre d’un homme de la tribu poursuivi de près, qui le fit s’en retourner bien vite pour chercher quelque chose qu’il avait oublié. Puis, se livrant aux deux soldats qui avaient poursuivi son collègue, il les pria de le mener auprès de Tallantire sahib, alors chez Bullows à Jumala. La marche était sûre, et l’heure était venue des rapports par écrit.

    — Dieu soit loué ! disait Bullows, que le grabuge ait commencé tout de suite. Comme de juste nous ne pourrons jamais mettre le motif sur le papier, mais toute l’Inde comprendra. Et il vaut mieux avoir eu cette explosion violente mais courte, plutôt que cinq ans d’administration impuissante en deçà de la frontière. Cela coûte moins cher. Grish Chunder Dé s’est fait porter malade et on l’a retransféré dans sa province à lui sans aucune sorte de réprimande. Il s’est targué de n’avoir pas encore pris possession du district.

    — Naturellement, dit Tallantire avec amertume. Et alors, moi, qu’est-ce que je suis censé avoir fait de mal ?

    — Oh ! on vous racontera que vous avez excédé tous vos pouvoirs, et que vous auriez dû faire un rapport, et écrire et consulter pendant trois semaines jusqu’au moment où les Khusru Kheyl auraient pu réellement descendre en force. Mais je ne pense pas que les autorités oseront faire du raffut à ce sujet. Elles ont eu leur leçon. Avez-vous lu la version que donne Curbar de l’affaire ? Il ne sait pas rédiger un rapport, mais il sait dire la vérité.

    — À quoi bon la vérité ? Il ferait beaucoup mieux de déchirer son rapport. Je suis dégoûté et navré de toute cette expédition. Elle était si parfaitement inutile… sauf en ce qu’elle nous a débarrassés de ce babou.

    Entra Khoda Dad Khan, la tête haute, à la main un filet à fourrage bourré, et les soldats derrière lui.

    — Puissiez-vous n’être jamais fatigués, dit-il jovialement. Eh bien, sahibs, ç’a été une bonne bataille, et la mère de Naim Shah est en dette avec vous, Tallantire sahib. Le coup a tranché net, paraît-il, à travers la mâchoire, la capote doublée, et s’est enfoncé profondément dans l’échine. Félicitations ! Mais je parle pour la tribu. Elle a commis une faute… une grande faute. Tu sais, Tallantire sahib, que moi et les miens avons tenu le serment que nous jurâmes à Orde sur les bords de l’Indus.

    — Et un Afghan garde son coutelas… aiguisé d’un côté, émoussé de l’autre, répliqua Tallantire.

    — Cela donne meilleur élan au coup. Mais je dis la vérité de Dieu. Seul le mullah aveugle a entraîné les jeunes hommes avec le bout de sa langue, et leur a dit qu’il n’y avait plus de loi de frontière parce qu’on avait envoyé un Bengali, et que nous n’avions plus besoin de craindre les Anglais du tout. Ils sont donc descendus pour venger cette injure et faire du butin. Vous savez ce qu’il en est advenu, et à quel point je vous suis venu en aide. Maintenant cinq fois vingt d’entre nous sont morts ou blessés, et nous sommes tout pleins de honte et de regret, et ne désirons plus la guerre. D’ailleurs, afin que vous nous écoutiez mieux, nous avons coupé la tête au mullah aveugle, dont les mauvais conseils nous ont induits en folie. Et pour preuve je l’ai apportée. (Et il laissa tomber la tête sur le sol.) Il ne vous donnera plus d’ennui, car c’est moi qui suis chef à présent, et je siège à la plus haute place à toutes les audiences. Mais à cette tête il y a un pendant. Ce fut la faute d’un autre. L’un de nos hommes a rencontré cet animal de Bengali noir, origine de tout ce mal, errant à cheval et en pleurs. Considérant qu’il avait causé la perte de maintes bonnes existences, Alla Dad Khan, que, si vous y tenez, je fusillerai demain, lui fit sauter la tête, et je vous l’apporte, afin que vous puissiez l’enterrer pour cacher votre honte. Voyez, personne n’a pris les lunettes, bien qu’elles soient en or.

    Lentement roula aux pieds de Tallantire la tête aux cheveux frisés d’un gentleman bengali à lunettes, yeux ouverts, bouche ouverte… la tête de l’Épouvante incarnée. Bullows se pencha.

    — Encore une autre rançon du sang, et une lourde, Khoda Dad Khan, car ceci est la tête de Debendra Nath, le frère de notre homme. Le babou est en sûreté depuis longtemps. Il n’y a plus pour l’ignorer qu’un idiot de Khusru Kheyl.

    — Bah, peu m’importe la charogne. Il me faut de la viande fraîche. Cet être-là était sous nos montagnes à demander la route de Jumala, et Alla Dad Khan lui a montré la route de la Géhenne, en place, ce qui montre qu’il n’est, comme tu l’as dit, qu’un idiot. Reste maintenant à savoir ce que le gouvernement va faire de nous. Quant au blocus…

    — Qui es-tu, vendeur de chair de chien, tonna Tallantire, pour parler de conditions et de traité ? Va-t’en à tes montagnes… va, et attends-y en mourant de faim, qu’il plaise au gouvernement de faire venir ton peuple à son tribunal pour le châtier… enfants et sots que vous êtes ! Comptez vos morts, et restez tranquilles. Soyez assurés que le gouvernement vous enverra ce qui s’appelle un homme !

    — Oui, répliqua Khoda Dad Khan, car nous sommes, nous aussi, des hommes.

    Et, regardant Tallantire entre les yeux, il ajouta :

    — Et par Dieu, puisses-tu être cet homme.

    NABOTH

    VOICI comment cela se passa ; et cette histoire véridique est aussi une allégorie d’empire.

    Je le rencontrai au coin de mon jardin, une corbeille vide sur la tête, et un linge malpropre autour des reins. C’étaient là tous les biens sur lesquels Naboth pouvait avoir l’ombre d’un droit quand je le vis tout d’abord. Il ouvrit nos relations en me demandant l’aumône. Il était très maigre et montrait quasi autant de côtes que sa corbeille ; et il me raconta une longue histoire de fièvre et de procès, et de marmite de cuivre qui avait été saisie en exécution d’une sentence du tribunal. Je mis la main à ma poche pour secourir Naboth, comme des rois de l’Orient ont secouru des aventuriers étrangers qui leur ont fait perdre leurs royaumes. Une roupie s’était cachée dans la doublure de mon veston. Je ne la savais pas là, et donnai ma trouvaille à Naboth comme un don direct du ciel. Il me répondit que j’étais le seul légitime protecteur du pauvre qu’il eût jamais connu.

    Le lendemain il reparut, un peu plus rond de la ceinture, et se roula à mes pieds dans la véranda de devant. Il me dit que j’étais son père et sa mère et le descendant direct de tous les dieux de son panthéon, outre que je gouvernais les destinées de tout l’univers. Quant à lui il n’était qu’un marchand de bonbons, et beaucoup moins important que la poussière que je foulais à mes pieds. Comme ce genre de propos ne m’était pas inconnu, je lui demandai donc ce qu’il me voulait. Ma roupie, affirma Naboth, l’avait exalté aux cieux éternels, et il voulait proférer une requête. Il souhaitait établir son débit de bonbons auprès de la maison de son bienfaiteur, pour contempler mon visage vénéré tandis que j’allais çà et là illuminant le monde. Je fus heureux par politesse de lui accorder la permission, et il s’en alla la tête entre les genoux.

    Or, à l’extrémité de mon jardin le terrain descend en pente vers la voie publique, et la pente est couronnée par un bosquet épais. Il y a de la maison au Mail une courte allée de voitures qui passe tout contre le bosquet. L’après-midi suivant je vis que Naboth s’était installé au bas de la pente, à terre dans la poussière de la voie publique, et à la pleine ardeur du soleil, avec devant lui une corbeille chichement garnie de bonbons sales. Il avait une fois de plus repris son trafic à l’aide de mon don généreux, et par mon honorable grâce ce sol lui était un paradis. Or rappelez-vous, il n’y avait là que Naboth avec sa corbeille au soleil et dans la poussière grise quand le premier coup de sape fut donné à mon empire.

    Le lendemain il avait remonté sur la pente un peu plus près du bosquet, et agitait un éventail en feuille de palmier pour écarter les mouches de ses sucreries. J’en conclus qu’il devait avoir fait une bonne journée.

    Quatre jours plus tard je m’aperçus qu’il s’était avancé avec sa corbeille jusque dans l’ombre du bosquet, où il avait noué entre deux branches un haillon couleur isabelle afin de se donner plus d’ombre. Il y avait beaucoup de bonbons dans sa corbeille. Je jugeai que son commerce avait assurément prospéré.

    Sept semaines plus tard le gouvernement désigna un lot de terrain tout proche du bout de mon compound pour y ériger un tribunal principal, et employa près de quatre cents coolies à creuser les fondations. Naboth se procura une couverture rayée bleu et blanc, un trépied de lampe en cuivre, et un petit garçon, pour subvenir au développement de son commerce qui était formidable.

    Cinq jours plus tard il acheta un gros et gras livre de comptes à dos rouge et un encrier de verre. Je vis par là que les coolies s’étaient mis en dette, et que ce commerce s’accroissait suivant les règles légitimes du crédit. Je vis aussi que l’unique corbeille primitive s’était multipliée par trois, et que Naboth taillant à coups de hache avait avancé dans le bosquet et s’y était fait une jolie petite clairière pour donner la place convenable à la corbeille, à la couverture, au livre et au petit garçon.

    Une semaine et cinq jours plus tard, il s’était construit dans la clairière un foyer en terre, et le gros livre de comptes débordait. Il me dit que Dieu avait créé peu d’Anglais de mon genre, et que j’étais l’incarnation de toutes les vertus humaines. Il m’offrit en tribut quelques-uns de ses bonbons, et en les acceptant je le reconnus pour mon feudataire et étendis sur lui le pan de ma protection.

    Trois semaines plus tard je remarquai que le petit garçon avait maintenant l’habitude de cuisiner le repas de midi pour Naboth, qui commençait à prendre du ventre. Il avait taillé encore un peu plus dans le bosquet, et possédait un second et encore plus gras livre de comptes.

    Onze semaines plus tard Naboth avait presque achevé de traverser le bosquet, et une cabane de roseaux avec un lit en dehors se dressait dans la petite oasis qu’il avait grignotée. Deux chiens et un bébé dormaient sur le lit. Je supposai donc que Naboth avait pris femme. Il me dit qu’il avait, par ma faveur, fait cette chose, et que j’étais plusieurs fois plus aimable que Krishna.

    Six semaines et deux jours plus tard un mur de terre avait poussé sur le derrière de la cabane. Devant il y avait des volailles et cela sentait un peu. Le secrétaire municipal m’avertit que les eaux résiduelles de mon compound formaient une mare de purin sur la voie publique, et que je devais prendre des mesures pour la faire disparaître. Je parlai à Naboth. Il me dit que j’étais le seigneur suprême de ses soucis terrestres, et que le jardin était tout entier mon unique propriété, et il m’envoya encore quelques bonbons dans un torchon usagé.

    Deux mois plus tard un coolie poseur de briques fut tué dans une rixe qui eut lieu devant la vigne de Naboth. L’inspecteur de police me dit que le cas était grave ; pénétra dans les quartiers de mes serviteurs ; insulta la femme de mon maître d’hôtel, et prétendit arrêter ce dernier. Détail curieux, au moment du meurtre la plupart des coolies étaient ivres. Naboth me fit ressortir que mon nom était un fort bouclier entre lui et ses ennemis, et il ajouta qu’un autre bébé n’allait pas tarder à lui naître.

    Quatre mois plus tard la cabane avait tous ses murs en terre, très solidement bâtis, et Naboth avait employé la plus grande partie de mon bosquet à nourrir ses chèvres. Une montre d’argent à chaîne d’aluminium brillait sur son ventre bien rond. Mes domestiques furent plusieurs fois inquiétamment ivres, et ils perdaient leurs journées avec Naboth quand ils en avaient l’occasion. Je parlai à Naboth. Il me dit que par ma grâce et la splendeur de ma présence il arriverait à faire de toutes ses femmes des grandes dames, et que si quelqu’un insinuait qu’il exerçait un trafic illicite de boisson à l’ombre des tamaris, eh bien, moi son suzerain, je devais poursuivre les calomniateurs.

    Une semaine plus tard il loua un homme et lui fit confectionner quelques douzaines de mètres carrés de treillage pour mettre autour du derrière de sa cabane, afin que ses femmes fussent à l’abri des regards publics. L’homme s’en alla dans la soirée, et laissa son ouvrage inachevé épars sur le tronçon de route raccordant la voie publique à ma maison.

    Je rentrais en voiture dans le crépuscule, et tournai vivement le coin de la vigne de Naboth. Je m’en aperçus trop tard : déjà les chevaux de mon phaéton se débattaient les pieds pris dans un treillage de bambou des plus robustes. Les deux bêtes s’abattirent. L’une d’elles se releva avec les genoux simplement couronnés. L’autre était si mal en point que je fus forcé de l’abattre.

    Naboth est parti à cette heure, et sa cabane restituée à la terre originaire avec des bonbons en guise de sel pour montrer que le lieu est maudit. J’ai fait bâtir un kiosque d’été pour dominer le bout du jardin, et c’est sur ma frontière comme un fort d’où je garde mon empire.

    Je sais exactement ce que dut ressentir Achab. Son caractère a été honteusement défiguré par l’Écriture.

    LA RANCUNE DE PAMBÉ SÉRANG

    SI l’on veut bien y réfléchir, c’était en pareil cas la seule chose que pût faire Pambé Sérang. N’empêche qu’il a été pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, et que Nurkîd est mort lui aussi.

    Il y a trois ans, alors que le steamer Saarbruck, de la compagnie Elsass-Lothringen, était en train de charbonner à Aden, et qu’il faisait comme de juste un temps brûlant, Nurkîd, le gros et gras chauffeur de Zanzibar qui alimentait le second fourneau de droite à dix mètres dans les profondeurs de la cale, obtint la permission d’aller à terre. De simple « fichu gars » (comme on appelle les chauffeurs) qu’il était en partant, il revint dans toute la gloire du sultan de Zanzibar, S. A. Sayyid Burgash, avec une bouteille dans chaque main. Puis il s’assit sur le caillebotis de l’écoutille avant, et se mit à manger d’un plat de riz au poisson salé et aux oignons, tout en chantant les chansons de son lointain pays. Ce plat appartenait à Pambé, le sérang ou contremaître des matelots lascars, qui venait tout justement de se le faire cuire. Il s’était absenté un instant pour emprunter du sel, et à son retour il trouva Nurkîd en train de piocher dans le riz avec ses sales doigts de nègre.

    Un sérang est un personnage d’importance, très au-dessus d’un chauffeur, bien que ce dernier touche une meilleure paye. C’est lui qui entonne le refrain du « Haya, Hulla ! Hîa ! Heh ! » quand on rehisse aux portemanteaux le youyou du capitaine ; c’est lui aussi qui jette la sonde ; et parfois, quand l’équipage est oisif, il revêt sur sa mousseline la plus blanche une large écharpe rouge, et va sur le gaillard d’arrière jouer avec les enfants des passagers. Alors les passagers lui donnent de l’argent, et il le met de côté pour le dépenser jusqu’au dernier sou en une orgie à Bombay ou Calcutta, ou à Poulo-Penang.

    — Ho là ! espèce de gros tonneau de nègre, c’est mon riz que tu manges ! dit Pambé dans cette autre langue franque qui commence où cesse le parler levantin, et s’étend vers l’est au delà de Port-Saïd jusqu’à l’endroit où l’est devient l’ouest, et où les bricks des îles Kouriles qui chassent le veau marin bavardent à l’occasion avec les jonques de Hakodate.

    — Fils d’Éblis, tête de singe, foie de requin séché, homme-cochon, tu sauras que moi, je suis le sultan Seyyid Burgash, et que je commande en chef tout ce navire. Enlève-moi tes détritus.

    Et Nurkîd fourra dans la main de Pambé le plat d’étain, vidé de son contenu.

    Pambé en coiffa comme d’un bassinet la tête crépue de Nurkîd. Nurkîd tira de la gaine son coutelas et le planta dans la jambe de Pambé. Pambé à son tour dégaine, mais Nurkîd se laissa tomber dans les ténèbres de la cale, d’où il cracha à travers le caillebotis sur Pambé, qui teignait de son sang la netteté du pont avant.

    La blanche lune fut seule à voir ces choses ; car les officiers étaient en train de surveiller le charbonnage, et les passagers cherchaient en vain le sommeil dans leurs cabines étouffantes.

    — Très bien, dit Pambé, nous réglerons ce compte plus tard.

    Et il s’en alla au gaillard d’avant pour se bander la jambe.

    C’était un Malais né dans l’Inde ; marié une fois à Burma, où sa femme tenait une boutique de cigares sur la route de Shwe-Dagon ; une fois à Singapour, à une jeune Chinoise ; et une fois à Madras, à une femme mahométane qui vendait des volailles. Le matelot anglais, lui, ne peut, vu les facilités des communications postales et télégraphiques, se marier aussi abondamment que Pambé n’avait l’habitude de le faire ; mais les matelots indigènes le peuvent, qui ne subissent pas l’influence des inventions barbares du sauvage Occident. Quand il lui arrivait de se rappeler l’existence d’une de ses femmes, Pambé était bon mari ; mais c’était aussi un très bon Malais ; et il n’est pas prudent d’offenser un Malais, parce qu’il n’oublie jamais rien. De plus, dans le cas de Pambé il y avait eu du sang versé et de la nourriture répandue.

    Le matin venu Nurkîd se leva l’esprit vide. Ce n’était plus le sultan de Zanzibar, mais un chauffeur qui avait très chaud. Il s’en alla donc sur le pont et tint sa vareuse ouverte à la brise matinale, jusqu’au moment où un coutelas, filant tel un poisson volant, vint se ficher dans la charpente du rouf de la coquerie, à un centimètre de son aisselle droite. Il s’enfuit en bas sans plus attendre, et tâcha de se rappeler ce qu’il pouvait avoir dit au propriétaire de l’arme. À midi, quand tous les lascars du bord furent réunis pour manger, Nurkîd s’avança au milieu d’eux, et comme c’était un homme placide qui tenait beaucoup à sa peau, il ouvrit les négociations en disant :

    — Hommes de ce navire, hier soir j’avais bu, et ce matin je sais que j’ai dû me mal conduire envers l’un ou l’autre d’entre vous. Que celui-là se nomme, afin que je puisse le rencontrer face à face et lui dire que j’étais saoul.

    Pambé mesura la distance qui le séparait de la poitrine nue de Nurkîd. S’il sautait sur lui il risquait d’attraper un croc en jambe, et un coup lancé de loin à la poitrine se traduit parfois par une simple brèche dans le sternum. Il est difficile de passer entre les côtes à moins que l’individu ne soit endormi. Pambé donc ne dit rien ; et les autres lascars non plus. À l’instant leurs visages perdirent toute expression, comme c’est la coutume des Orientaux quand il y a du meurtre dans l’air ou quelque chance de grabuge. Nurkîd examina longuement tous ces yeux blancs. Il n’était qu’un Africain, et ne savait pas déchiffrer les physionomies. Un gros soupir – presque un gémissement – s’échappa de sa poitrine, et il retourna à la chaufferie. Les lascars reprirent leur conversation là où ils l’avaient interrompue. Ils parlaient des meilleurs procédés de cuire le riz.

    Durant le trajet jusqu’à Bombay, Nurkîd souffrit du manque d’air frais. Il ne venait sur le pont respirer que quand tout le monde était à son poste ; et malgré cela il arriva une fois qu’une lourde poulie se détacha d’un palan et s’abattit à trente centimètres de sa tête, et qu’un caillebotis en apparence bien amarré sur lequel il posa le pied se mit à faire demi-tour dans l’intention de l’envoyer sur la cargaison arrimée à cinq mètres plus bas ; et une nuit de chaleur intolérable le coutelas s’abattit du gaillard d’avant, et cette fois lui tira du sang. Nurkîd porta donc plainte ; et quand le Saarbruck atteignit Bombay, il prit la fuite, se cacha parmi les huit cent mille habitants, et attendit pour signer un nouvel engagement que le navire eût quitté le port depuis un mois. Pambé attendit également ; mais sa femme de Bombay commençait à lui faire des scènes, et comprenant qu’à toujours s’amuser sans rien faire, un mathurin en est vite réduit à n’avoir plus qu’une chemise en lambeaux, il fut forcé de s’engager sur le Spicheren, qui allait à Hong-Kong. Dans les brumeuses mers de Chine il pensa beaucoup à Nurkîd, et quand il y avait en relâche dans le port avec le Spicheren des steamers de l’Elsass-Lothringen, il demandait après lui. Il finit par apprendre que Nurkîd était parti pour l’Angleterre via le Cap, sur le Gravdotte. Pambé partit pour l’Angleterre sur le Worth.Celui-ci croisa le Spicheren par le travers du phare de Nore. Nurkîd était sur le Spicheren qui s’en allait à la côte de Calicut.

    — Tu veux retrouver un ami, mon brave chocolat ? dit à Pambé un gentleman de la marine marchande. Rien de plus simple. Va aux bassins Nyanza et attends qu’il y vienne. Tout le monde va aux bassins Nyanza. Attends-y donc, pauvre païen.

    Le gentleman disait vrai. Il y a dans le monde trois grandes portes, où si l’on attend longtemps assez, on finit par rencontrer tous ceux que l’on désire. L’entrée du canal de Suez en est une, mais là, la mort y vient aussi ; la gare de Charing Cross en est une autre – pour le service intérieur ; et les bassins Nyanza sont la troisième. En chacun de ces lieux il y a des hommes et des femmes qui attendent indéfiniment ceux qui viendront sûrement. Ainsi Pambé attendit aux bassins. Le temps lui importait peu ; et ses femmes pouvaient attendre, comme il le faisait, de jour en jour, de semaine en semaine, auprès des cheminées au Diamant Bleu, ou au Point Rouge, ou aux Bandes Jaunes, et de tous les anonymes bohémiens de la mer qui chargeaient et déchargeaient, se frôlaient, sifflaient et meuglaient dans le brouillard sempiternel. Quand l’argent lui manqua, un bon gentleman conseilla à Pambé de se faire chrétien ; et Pambé le devint à grande vitesse : il recevait l’enseignement religieux entre deux arrivées de navire, et six ou sept shillings par semaine pour distribuer des brochures pieuses aux mariniers. Ce qu’était la foi, Pambé n’en avait pas le moindre souci ; mais il savait qu’en disant : « Chlé-tien indi-zène, mossié » à des hommes en longs habits noirs il avait chance d’en recevoir quelques sous ; et les brochures se revendaient à un petit bistrot qui débitait du shag[6]au dottel, poids encore moindre que le demi-screw, lui-même inférieur à la demi-once, et qui permet un commerce de détail très rémunérateur.

    Mais au bout de huit mois Pambé tomba malade d’une pneumonie, contractée à la suite de ses longues stations sur place dans la boue ; et bien à contre-cœur il fut forcé de s’aliter dans sa chambre à deux shillings six pence, où il enrageait contre le destin.

    Le bon gentleman s’asseyait parfois à son chevet, et se désolait de constater que Pambé parlait en des langues étrangères, au lieu d’écouter la lecture des bons livres, et semblait presque redevenu un païen enténébré. Mais un jour le son d’une voix qui parlait dans la rue près du bout du bassin le tira de sa demi-stupeur.

    — Lui… mon ami, murmura Pambé. Appelez maintenant… appelez Nurkîd. Vite ! Dieu a envoyé lui !

    « Il avait besoin de quelqu’un de sa race », se dit le bon gentleman. Et sortant, il appela de toutes ses forces :

    — Nurkîd !

    Un nègre des plus noirs, à la chemise blanche éblouissante et aux habits de marin flambant neufs, un chapeau reluisant comme son épingle de cravate, se retourna. Les voyages avaient appris à Nurkîd la façon de dépenser son argent et fait de lui un citoyen du monde.

    — Hi ! Oui ! fit-il, quand on lui eut expliqué la situation. Moi commander lui… moricaud noir… quand je être sur le Saarbruck. Ce ’ieux Pambé, ce bon ’ieux Pambé. Sacré lascar. Vous montrer moi le chemin, mossié.

    Et il le suivit jusque dans la chambre. Un coup d’œil révéla au chauffeur ce qui avait échappé au bon gentleman. Pambé était dans le dénuement absolu. Nurkîd enfonça ses mains dans ses poches, puis s’avança les poings fermés vers le malade, en criant :

    — Eya, Pambé ! Eya ! Hi-ah ! Hollé ! Heh ! Prends ça ! prends ça ! Radouber toi vite, Pambé. Tu reconnaître, Pambé. Tu reconnaître moi. Dekho, jî ! Regarde ! Sacré gros fainéant de lascar !

    De la main gauche Pambé lui fit signe de s’approcher. Sa droite restait sous l’oreiller. Nurkîd enleva son superbe chapeau et se pencha sur Pambé jusqu’à ce qu’il pût saisir enfin un léger murmure.

    — Comme c’est beau ! disait le bon gentleman. En vérité, ces Orientaux s’aiment comme des enfants !

    — Dégoise, dit Nurkîd, en se penchant sur Pambé d’encore plus près.

    — C’est pour l’affaire… de ce poisson aux oignons, dit Pambé.

    Et il lui planta son couteau sous le rebord des fausses-côtes, de bas en haut et en avant.

    On perçut une grosse toux défaillante, et le corps de l’Africain s’affaissa lentement, et ses mains qui cherchaient à s’agripper au lit laissèrent tomber une pluie de pièces d’argent qui roulèrent par toute la chambre.

    — Maintenant je peux mourir ! dit Pambé.

    Mais il ne mourut pas. Il fut soigné et ramené à la vie avec toute la science que peut procurer l’argent, car la justice le réclamait ; et à la fin il recouvra suffisamment de santé pour être pendu en bonne et due forme.

    Pambé ne s’en soucia pas trop ; mais ce fut un coup pénible pour le bon gentleman.

    PAR LE FEU

    LE gendarme chevauchait à travers la forêt de l’Himalaya, sous les chênes revêtus de mousse, et son ordonnance trottait à côté de lui.

    — C’est une vilaine affaire, Bhere Singh, dit le gendarme. Où sont-ils ?

    — C’est une très vilaine affaire, dit Bhere Singh ; et quant à ce qui est d’eux, ils doivent être à cette heure en train de rôtir dans un feu plus ardent qu’on n’en fit jamais avec des branches de sapin.

    — Espérons que non, Bhere Dingh, reprit le gendarme, car laissant à part la différence des races, c’est tout à fait l’histoire de Francesca da Rimini.

    Bhere Singh ignorait tout de Francesca da Rimini ; en sorte qu’il resta coi jusqu’au moment où ils arrivèrent à la clairière des charbonniers, où les flammes expirantes faisaient futt, futt, futt, en papillotant sur les cendres blanchies. Ç’avait dû être un grand feu quand il brûlait en plein. De Donga Pa par delà la vallée on l’avait vu s’élever et flamber dans la nuit, et on avait dit que les charbonniers de Kodru étaient saouls. Mais c’étaient seulement Suket Singh, cipaye du 102e régiment d’infanterie indigène du Pendjab, et Athira, une femme, qui brûlaient… brûlaient… brûlaient.

    Voici comment les choses se passèrent, et le Journal de la gendarmerie est là pour confirmer mon récit.

    Athira était la femme de Madu, lequel était charbonnier, borgne et de mauvais caractère. Une semaine après leur mariage, il battait Athira avec un gros bâton. Un mois plus tard, Suket Singh, cipaye, arriva par là envoyé en congé de son régiment à la fraîcheur des montagnes ; et il électrisa les habitants du village de Kodru en leur contant ses glorieux états de service sous les ordres du gouvernement, et comme quoi le colonel sahib bahadur le tenait en grand honneur, lui Suket Singh. Et Desdémone écouta Othello, à la façon de toutes les Desdémones du monde, et, en l’écoutant, elle se prit à l’aimer.

    — J’ai une femme à moi, dit Suket Singh, mais ce n’est pas une affaire quand on vient à y réfléchir. Dans un moment je serai forcé de retourner à mon régiment, et je ne peux pas me laisser porter déserteur… car je compte devenir havildar[7].

    Il n’y a pas de version himalayenne du : « Je ne t’aimerais pas autant, bien-aimée, si je n’aimais l’honneur encore plus », mais il s’en fallut de peu que Suket Singh ne créât cette version.

    — Ne t’en fais pas, répondit Athira, reste avec moi, et si Madu essaye de me battre, tu le battras.

    — Fort bien, dit Suket Singh.

    Et il battit Madu solidement, au grand plaisir de tous les charbonniers de Kodru.

    — En voilà assez, dit Suket Singh, en faisant rouler Madu à bas de la hauteur. À présent nous aurons la paix.

    Mais Madu regrimpa la pente herbue, et vint rôder autour de sa cabane, avec des yeux irrités.

    — Il finira par me tuer, dit Athira à Suket Singh. Il te faut m’emmener.

    — Cela fera du grabuge à la caserne. Ma femme me tirera la barbe ; mais tant pis, dit Suket Singh, je t’emmènerai.

    Il y eut un grabuge sérieux à la caserne, et la barbe de Suket Singh fut tirée, et la femme de Suket Singh s’en alla vivre chez sa mère et emmena les enfants.

    — C’est très bien, dit Athira.

    — Oui, c’est très bien, répondit Suket Singh.

    Madu donc restait seul dans la cabane qui regarde par-dessus la vallée vers Donga Pa, et depuis le commencement des siècles, personne n’a jamais eu de pitié pour des maris aussi malheureux que Madu.

    Il s’en alla trouver Hussein Dazé, le sorcier qui possède la Tête-de-Singe-qui-parle.

    — Fais revenir ma femme, lui dit Madu.

    — Je ne peux pas, répondit Hussein Dazé, tant que tu n’auras pas fait remonter le Sutlej qui est dans la vallée jusque sur le col de Dunga Pa

    — Pas de devinettes, dit Madu.

    Et il brandit sa hache par-dessus la tête blanche de Hussein Dazé.

    — Donne tout ton argent aux anciens du village, reprit Hussein Dazé, et ils tiendront un conseil communal, et ce conseil enverra un messager à ta femme lui disant qu’elle doit revenir.

    Madu donc donna toute sa richesse en ce monde, s’élevant à vingt-sept roupies, huit annas, trois pice, et une chaîne d’argent, au Conseil de Kodru.

    Et il en advint comme Hussein Dazé l’avait prédit.

    On envoya le frère d’Athira dans la plaine au régiment de Suket Singh pour rappeler Athira au logis. Une première fois Suket Singh reconduisit le frère à coups de pied dans le derrière au travers des casernes, et puis il le remit au havildar, qui le battit à coups de ceinturon.

    — Reviens, piaulait le frère d’Athira.

    — Où çà ? demandait Athira.

    — Chez Madu, répondit-il.

    — Jamais, déclara-t-elle.

    — Alors Hussein Dazé va t’envoyer une malédiction, et tu te flétriras comme un arbre écorcé au printemps, reprit le frère d’Athira.

    Athira dormit par là-dessus.

    Le lendemain elle avait la migraine.

    — Je commence à me flétrir comme un arbre écorcé au printemps, dit-elle. C’est la malédiction de Hussein Dazé.

    Et elle commença réellement à se flétrir, parce que son cœur était desséché de peur, et que ceux qui croient aux malédictions meurent des malédictions.

    Suket Singh, lui aussi, avait peur parce qu’il aimait Athira mieux que sa propre vie. Deux mois passèrent, et le frère d’Athira vint se poster en dehors du quartier régimentaire et brailla :

    — Ha ! ha ! Tu es en train de te flétrir. Reviens.

    — Je vais revenir, dit Athira.

    — Dis plutôt que nous allons revenir, dit Suket Singh.

    — Ouais ; mais quand ? dit le frère d’Athira.

    — Un jour, le matin de très bonne heure, dit Suket Singh.

    Et il s’en alla demander une semaine de permission au colonel sahib bahadur.

    — Je me flétris comme un arbre écorcé au printemps, se lamentait Athira.

    — Tu iras mieux bientôt, dit Suket Singh.

    Et il lui révéla son intention, et tous deux se mirent à rire tout bas ensemble, car ils s’aimaient. Mais à partir de cette heure Athira commença d’aller mieux.

    Ils s’en allèrent à eux deux, voyageant par le train en troisième classe comme l’autorisaient les règlements, et puis en charrette jusqu’aux montagnes basses, et de là à pied jusqu’aux montagnes hautes.

    Athira flairait l’odeur des pins de ses montagnes, les humides montagnes de l’Himalaya.

    — C’est bon d’être en vie, dit Athira.

    — Hah ! fit Suket Singh. Où est la route de Kodru, et où est la maison forestière ?…

    — Je l’ai payé quarante roupies il y a douze ans, répondit le forestier à Suket Singh en lui tendant le fusil.

    — En voilà vingt, dit Suket Singh, et tu devras me donner les meilleures cartouches.

    — C’est très bon d’être en vie, disait Athira en flairant avidement l’odeur du terreau de pin.

    Et ils attendirent que la nuit fût tombée sur Kodru et sur le Donga Pa. Madu avait empilé sur le contrefort dominant sa cabane la meule de bois sec destinée à faire du charbon le lendemain.

    — Madu a eu la politesse de nous épargner cette peine, dit Suket Sing, en butant contre la meule, qui avait douze pieds de côté et quatre de haut. Il nous faut attendre que la lune se lève.

    Quand la lune se leva, Athira s’agenouilla sur la meule.

    — Si au moins c’était un snider du gouvernement, dit à regret Suket Singh en louchant sur le fusil du forestier, dont le canon était renforcé de fil de fer.

    — Fais vite, dit Athira.

    Et Suket Singh fit vite ; et Athira perdit à jamais sa vivacité. Puis il alluma la meule aux quatre coins, monta dessus, et rechargea l’arme.

    Les petites flammes commencèrent à pointer entre les grosses bûches au-dessus des fagots.

    — Le gouvernement devrait nous enseigner à presser la détente avec nos doigts de pied, dit sarcastiquement Suket Singh à la lune.

    Telle fut la dernière phrase prononcée en public par le cipaye Suket Singh.

    ____________

     

    Au jour, le matin de très bonne heure, Madu en arrivant vit le bûcher. Il poussa des cris de détresse, et courut vite rattraper le gendarme qui faisait sa tournée dans le district.

    — Ce manant-là m’a gâché pour quatre roupies de bois à charbon, lui dit Madu tout haletant. Il a de plus tué ma femme, et il a laissé une lettre que je ne sais pas lire, liée à une branche de pin.

    De l’écriture raide et artificielle qu’on enseigne dans les écoles de régiment, le cipaye Suket Singh avait écrit :

     

    « S’il reste quelque chose de nous, que l’on nous brûle ensemble, car nous avons fait les prières nécessaires. Nous avons également maudit Madu, et Maïak frère d’Athira – des méchants tous les deux. Présentez mes hommages au colonel sahib bahadur. »

     

    Le gendarme examina longuement et minutieusement le lit nuptial de cendres rouges et blanches sur lequel reposait, d’un noir mat, le canon du fusil du forestier.

    Distraitement il donna un coup de son talon à éperon dans une bûche à demi consumée, et les étincelles pétillantes s’envolèrent au ciel.

    — Des gens bien singuliers, dit le gendarme.

    — Fi… ou, fiou, fiou, ouiou, firent les petites flammes.

    Le gendarme consigna dans son Journal la substance de l’affaire, réduite à ses éléments, car le gouvernement du Pendjab n’encourage pas les fioritures romanesques.

    — Mais, demandait Madu, qui est-ce qui va me rembourser ces quatre roupies ?

    L’HOMÉLIE DE L’ÉMIR

    S.A.R. ABDUR RAHMAN, Émir d’Afghanistan, G.C.S.I.[8], et fidèle allié de S.M. Impériale et Royale la Reine d’Angleterre et Impératrice des Indes, est un gentleman envers qui tout homme bien pensant devrait avoir un profond respect. Tel maint autre monarque, il gouverne non pas comme il voudrait, mais comme il peut, et le manteau de son autorité couvre la race la plus turbulente qui soit sous les étoiles. Pour l’Afghan, ni la vie, ni la propriété, ni la loi, ni la parenté ne sont sacrées quand ses propres passions le poussent à se révolter. Il est voleur par instinct, meurtrier par hérédité et par éducation, et franchement et bestialement immoral pour les trois raisons. Néanmoins il a de l’honneur une certaine idée pervertie, et son caractère est d’une étude passionnante. À l’occasion il se battra sans motif déterminé jusqu’à se faire hacher en morceaux ; en d’autres occasions il refusera de livrer le combat jusqu’à se faire acculer dans un coin. Et par là il est aussi peu compréhensible que l’ours gris, qui est son frère consanguin.

    Et ces hommes, Son Altesse les gouverne par la seule arme qu’ils puissent concevoir – la crainte de la mort, qui chez des Orientaux est le commencement de la sagesse. Quelques-uns disent que l’autorité de l’Émir ne s’étend pas plus loin que ne porte une balle de fusil ; mais comme aucun d’eux ne sait jamais au juste à quel moment leur roi peut surgir au milieu d’eux, et que lui seul tient tous les fils du gouvernement, le respect de sa personne en est accru parmi les hommes. Gholam Haïder, le général en chef de l’armée afghane, est craint raisonnablement, car il a le pouvoir d’empaler ; toute la ville de Kaboul craint le gouverneur de Kaboul, qui a le droit de vie et de mort dans tous les quartiers ; mais l’Émir d’Afghanistan, bien que les tribus lointaines prétendent le contraire quand il a le dos tourné, est redouté plus que le général et le gouverneur réunis. Sa parole est la loi rouge ; au souffle de sa colère tombe la feuille de la vie humaine, et sa faveur est terrible. Il a souffert mille maux et a été un fugitif traqué avant son avènement au trône, et il comprend toutes les classes de son peuple. D’après les coutumes de l’Orient, tout homme ou femme ayant une réclamation à faire, ou à demander vengeance d’un ennemi, a le droit de parler face à face avec le roi à l’audience publique de chaque jour. C’est là le gouvernement personnel, tel qu’il était aux jours d’Haroun al Rachid d’heureuse mémoire, dont les temps subsistent encore et subsisteront longtemps après que les Anglais auront disparu.

    Ce privilège du franc-parler ne s’exerce comme de juste que sous un certain risque personnel. Il se peut que le roi y prenne plaisir, et élève celui qui parle aux honneurs, comme il se peut aussi que trois minutes plus tard, cette même franchise de langage fasse jeter un pétitionnaire trop imitatif au tranchant de la lame toujours prête. Et le peuple aime qu’il en soit ainsi, car c’est son droit.

    Il arriva un jour à Kaboul que l’Émir préféra exercer ses fonctions dans les jardins Bébir, situés à peu de distance de la ville de Kaboul. Devant lui se trouvait une table portative ; et autour de la table étaient groupés en plein air selon leur rang, généraux et ministres des finances. La Cour et la longue kyrielle de chefs féodaux – hommes de sang, nourris et intimidés par le sang – se tenaient autour de la table, en un demi-cercle irrégulier, et la brise soufflait parmi eux les parfums des vergers de Kaboul. Tout le long du jour des courriers suants se précipitaient porteurs de lettres des districts éloignés, contenant des bruits de révolte, d’intrigues, de famine, de défaut de paiement, ou annonçant l’envoi de trésors ; et tout le long du jour l’Émir lisait les missives et faisait passer les moins intimes aux ministres qu’elles concernaient directement, ou appelait un chef en attente pour avoir un mot d’explication. Il fait bon parler franc clair au maître de l’Afghanistan. Et la tête sévère sous le bonnet d’astrakan noir portant au front l’étoile de diamant, s’abaissait gravement, et le chef retournait auprès de ses collègues. Or, cet après-midi-là, une femme réclama le divorce contre son mari, qui était chauve, et l’Émir, ayant ouï les deux parties du procès, ordonna à la femme de verser sur le crâne dénudé du lait caillé, puis de l’enlever avec la langue, ce qui donnerait aux cheveux des chances de repousser, et la contenterait, elle. À cette sentence la Cour se mit à rire, et la femme se retira, maudissant son roi à mi-voix.

    Mais quand le crépuscule tomba, et que l’étiquette de la Cour se fut un peu relâchée, il arriva devant le roi, entre deux gardes, un misérable hagard et tremblant, meurtri de mille coups, mais de constitution assez robuste, qui avait volé trois roupies – car Son Altesse prend connaissance même des plus petites affaires.

    — Pourquoi as-tu volé ? lui demanda l’Émir.

    Quand le roi pose des questions, c’est se rendre service à soi-même que d’y répondre sans détour.

    — J’étais pauvre, et personne ne me donnait. J’avais faim, et je ne trouvais pas de nourriture.

    — Pourquoi ne travaillais-tu pas ?

    — Je ne trouvais pas de travail, protecteur du pauvre, et je mourais de faim.

    — Tu mens. Tu as volé pour boire, pour satisfaire tes passions, ou ta paresse, pour tout sauf pour manger, puisque tout homme qui le veut peut trouver du travail et gagner son pain quotidien.

    Le prisonnier baissa les yeux. Il était déjà venu à la Cour, et il connaissait le ton du roi qui signifie la mort.

    — Tout homme peut obtenir du travail. Je le sais mieux que personne, moi ! Car moi aussi j’ai eu faim – non comme toi, vil bâtard, mais comme il peut arriver à tout honnête homme par le revers du sort et la volonté de Dieu.

    S’échauffant, l’Émir se tourna vers ses nobles alignés et d’un coup de coude dégagea la poignée de son sabre.

    — Vous avez entendu ce fils du mensonge ? Écoutez-moi maintenant vous raconter une histoire véridique. Moi aussi j’ai eu faim jadis, et j’ai resserré ma ceinture jusqu’au dernier cran. Et je n’étais pas seul, car avec moi il y en avait un autre, qui ne m’abandonna pas dans les mauvais jours, quand j’étais traqué, avant de monter sur ce trône. Et je rôdais comme un chien sans maître aux environs de Kandahar, tandis que mon argent fondait, fondait, tant et si bien… (Il présenta sa paume nue à l’assistance.) Et marchant des jours, affaibli et malade, je retournai auprès de celui qui m’attendait, et Dieu sait comment nous vécûmes, jusqu’au jour où je pris notre meilleur lihaf[9]… un lihaf de soie, beau travail de l’Iran, tel qu’aucune aiguille n’en fait plus aujourd’hui, chaud et qui nous servait de couverture pour deux, et qui était notre dernier bien. Je le montrai dans une ruelle à un usurier, et lui demandai de me prêter trois roupies sur ce gage. Il me répondit, à moi qui suis maintenant le roi : « Tu es un voleur. Cet objet en vaut trois cents. — Je ne suis pas un voleur, repris-je, mais un prince de bonne race, et j’ai faim. — Prince des mendiants vagabonds, dit ce prêteur, je n’ai pas d’argent sur moi, mais va-t’en à ma maison avec mon employé et il te donnera deux roupies huit armas, car c’est tout ce que je te prêterai. » J’allai donc à la maison avec l’employé, et nous causâmes en chemin, et il me donna l’argent. Nous vécûmes sur cette somme jusqu’à son épuisement, et nous faisions maigre chère. Et alors cet employé me dit, car c’était un jeune homme de bon cœur : « Sûrement l’usurier te prêtera davantage sur ce lihaf. » Et il m’offrit deux roupies. Je les refusai, en disant : « Non, mais procure-moi du travail. » Et il me procura du travail, et moi, oui moi, Abdur Rahman, Émir d’Afghanistan, je peinai des jours comme coolie, transportant des fardeaux, et travaillant de mes mains, recevant quatre annas de salaire par jour pour ma sueur et ma courbature. Mais lui, ce bâtard, fils de rien, il faut qu’il vole ! Pendant un an et quatre mois j’ai travaillé, et que nul n’ose dire le contraire, car j’ai un témoin, ce même employé qui est aujourd’hui mon ami.

    Alors se leva de sa place parmi les sirdars[10] et les nobles un personnage vêtu de soie, qui joignit les mains et dit :

    — Ceci est la vérité de Dieu, car moi qui par la grâce de Dieu et de l’Émir, suis tel que vous me connaissez, je fus jadis employé de cet usurier.

    Il y eut un silence, et l’Émir interpella le prisonnier d’une voix rauque, déversant sur lui le mépris, jusqu’au moment où il termina par le redouté Dar arid, qui déclenche le bras justicier.

    On emmena donc le voleur, que jamais on ne revit entier ; et la Cour sortit de son silence, en murmurant : « Devant Dieu et le Prophète, notre roi est vraiment ce qui s’appelle un homme ! »

    LES JUIFS DE SHESHUAN

    LE mobilier que je venais d’acheter manquait à tout le moins de solidité ; les chaises perdaient leurs pieds, et les tables leurs dessus, sous le moindre prétexte. Mais tel qu’il était il me fallait le payer, et Éphraïm, agent receveur du commissaire-priseur de l’endroit, attendait avec le reçu dans la véranda. Il me fut annoncé par le domestique mahométan sous le nom de « Éphraïm Youdi » (Éphraïm le Juif). Ceux qui croient en la fraternité humaine auraient dû entendre mon Elahi Bukhsh faire grincer le second mot entre ses dents blanches avec tout le mépris qu’il ose montrer devant son maître. Éphraïm était, quant à lui, doux d’aspect – si doux, même, que l’on ne comprenait pas comment il était tombé dans la profession de receveur de traites. Il ressemblait à un bélier trop bien nourri, et son ton répondait à son apparence. Il y avait sur son visage un masque fixe et stéréotypé d’étonnement puéril. Si on le payait, on eût dit qu’il s’émerveillait de votre richesse ; si on le renvoyait il semblait intrigué de votre dureté de cœur. Jamais Juif ne ressembla moins à sa race redoutée.

    Éphraïm portait des chaussons de lisière et des habits en étoffe à torchons, d’une coupe ridicule, à faire reculer d’effroi le plus éhonté des sous-officiers britanniques. Très posé et réfléchi était son langage et il se gardait soigneusement de porter offense à personne. Au bout de quelques semaines, Éphraïm en vint à me parler de ses amis.

    — Nous sommes huit à Sheshuan, et nous attendons d’être dix. Alors nous ferons une demande pour avoir une synagogue, et demanderons l’autorisation à Calcutta. Aujourd’hui nous n’avons pas de synagogue ; et c’est moi, moi seul, qui suis prêtre et boucher pour notre peuple. Je suis de la tribu de Juda… je pense, mais je n’en suis pas sûr. Mon père était de la tribu de Juda, et nous désirons fort avoir notre synagogue. Je serai prêtre de cette synagogue.

    Sheshuan est une grande ville du nord de l’Inde, qui compte plus de dix mille habitants, et ces huit du Peuple Élu, claquemurés en son milieu, attendaient que le temps ou le hasard vînt compléter leur congrégation.

    Myrriam, femme d’Éphraïm, deux petits enfants, un jeune orphelin de leur race, l’oncle d’Éphraïm, Jackraël Israël, vieillard à cheveux blancs, sa femme Esther, une juive de Kutch, un certain Hayem Benjamin, et Éphraïm, prêtre et boucher, constituaient la liste des Juifs de Sheshuan. Ils vivaient dans une maison, sur les confins de la grande ville, parmi des monceaux de salpêtre, de briques cassées, des troupeaux de vaches, et une colonne permanente de poussière provoquée par le passage incessant des bêtes allant boire à la rivière. Dans la soirée les enfants de la cité venaient au terrain vague faire voler leurs cerfs-volants, et les fils d’Éphraïm se tenaient à l’écart, regardant le jeu du haut du toit, mais sans jamais descendre pour y participer. Sur le derrière de la maison se dressait un petit appentis de brique dans lequel Éphraïm préparait pour son peuple la viande de chaque jour conformément aux rites judaïques. Il advint une fois que la porte grossière de la cour fut brusquement défoncée par une lutte qui se livrait à l’intérieur, et s’ouvrit laissant voir le doux receveur de traites à la besogne, les narines dilatées, les lèvres retroussées sur ses gencives, et les mains sur une brebis à demi affolée. Il était accoutré d’un vêtement étrange, sans analogie aucune avec les habits en toile à torchon ou les chaussons de lisière, et il avait un couteau entre les dents. Tout en se débattant entre les murs avec l’animal, sa respiration s’entrecoupait de sanglots spasmodiques, et il semblait un autre homme. Le sacrifice rituel terminé, il s’aperçut que la porte était ouverte, et s’empressa de la refermer ; sa main laissa sur l’huis une marque rouge, tandis que ses enfants du haut de la maison voisine le regardaient terrifiés et les yeux dilatés. Contempler Éphraïm dans l’une de ses fonctions religieuses n’était pas un spectacle que l’on désirât revoir deux fois.

    L’été vint sur Sheshuan, durcissant comme fer le sol du terrain vague, et apportant à la cité la maladie.

    — Elle ne nous touchera pas, dit Éphraïm avec confiance. Avant l’hiver nous aurons notre synagogue. Mon frère et sa femme avec leurs enfants vont venir ici de Calcutta, et alors je serai le prêtre de la synagogue.

    Dans les soirs étouffants le vieux Jackraël Israël se traînait au dehors pour aller s’asseoir sur les monceaux de décombres et regarder emporter les cadavres au fleuve. Et Jackraël Israël disait d’une voix expirante :

    — Elle ne s’approchera pas de nous, car nous sommes le peuple de Dieu, et mon neveu sera le prêtre de la synagogue. Tant pis pour eux s’ils meurent.

    Il retournait à sa maison et barricadait la porte pour se forclore du monde des Gentils.

    Mais quand les bières passaient, Myrriam, femme d’Éphraïm, regardait par la fenêtre les morts et disait qu’elle avait peur. Éphraïm la réconfortait avec l’espoir de la synagogue à venir, et en attendant recevait les traites selon sa coutume.

    En une nuit les deux enfants moururent et furent enterrés par Éphraïm le matin de bonne heure. Leurs décès ne furent jamais portés sur les relevés de la cité.

    « Ce chagrin est mon chagrin », disait Éphraïm ; ce qui lui semblait une raison suffisante de ne tenir aucun compte des règlements sanitaires d’un vaste empire florissant et des mieux administrés.

    Le jeune orphelin, qui vivait de la charité d’Éphraïm et de sa femme, ignorait sans doute la reconnaissance, et ce devait être un scélérat. Il prit tout l’argent que ses protecteurs consentirent à lui donner, et avec cela s’enfuit au plus vite à l’autre bout du pays. Une semaine après la mort de ses enfants Myrriam se releva la nuit et alla rôder par la campagne, dans l’espoir, qui sait ? de les retrouver. Elle les entendait pleurer derrière chaque buisson, ou se noyer dans chaque mare des champs, et arrivée sur la Grande Artère Centrale elle supplia les charretiers de ne pas lui voler ses petits. Au matin le soleil se leva et lui tapa sur sa tête nue, et elle se réfugia dans l’humidité fraîche des moissons, pour s’y coucher et n’en jamais revenir. Ce fut en vain qu’Hayem Benjamin et Éphraïm la cherchèrent pendant deux nuits.

    L’air d’étonnement résigné se fit plus profond sur le visage d’Éphraïm, mais il trouva bientôt une explication à son malheur. Il disait :

    — Nous sommes si peu ici, et ces gens-là sont si nombreux, qu’il est possible que notre Dieu nous ait oubliés.

    Dans la maison sur les confins de la cité, le vieux Jackraël Israël grommelait avec Esther qu’il n’y avait plus personne pour s’occuper d’eux, et que Myrriam avait été infidèle à sa race. Éphraïm continuait d’aller recevoir les traites, et le soir venu fumait avec Hayem Benjamin, jusqu’au jour où, à l’aurore, Hayem Benjamin mourut, mais non sans avoir d’abord payé toutes ses dettes à Éphraïm. Jackraël Israël et Esther restaient seuls tout le jour dans la maison vide, et au retour d’Éphraïm pleuraient les larmes faciles de la vieillesse tant et si bien qu’à force de pleurer ils s’endormaient.

    Une semaine plus tard Éphraïm, trébuchant sous un énorme ballot de vêtements et d’ustensiles de ménage, emmenait le vieux et la vieille à la gare, où le tumulte et la confusion les firent pleurnicher.

    Ce fut là que je rencontrai pour la dernière fois Éphraïm.

    — Nous allons retourner à Calcutta, me dit celui-ci, tandis qu’Esther s’accrochait à sa manche. Nous sommes plus nombreux là-bas, et ici ma maison est vide.

    Il aida Esther à monter en wagon, et se retournant vers moi, me dit :

    — J’aurais été prêtre de la synagogue si nous avions été dix. Sûrement il faut que notre Dieu nous ait oubliés.

    Le train sortit de la gare, emportant vers le Sud le dernier reste de la colonie détruite ; cependant qu’un lieutenant qui feuilletait les livres de la bibliothèque, sifflait pour lui-même : Les Dix petits Négrillons.

    Mais cet air gai me parut aussi solennel que la Marche Funèbre.

    C’était le chant mortuaire des Juifs de Sheshuan.

    ROUTE DU PUITS-QUI-GAZOUILLE

    CHERCHEZ sur une carte à grande échelle l’endroit où la rivière de Chenab se jette dans l’Indus : le village de Chachuran est à environ vingt-cinq kilomètres plus haut. À huit kilomètres à l’ouest de Chachuran se trouve la route du Puits-qui-gazouille, ainsi que la maison du gozain ou prêtre d’Arti-goth. Ce fut le prêtre qui me montra la route, mais ce n’est pas grâce à lui que je suis encore là pour raconter l’histoire.

    À huit kilomètres dans l’ouest de Chachuran il y a un carré de cette herbe-jungle à panaches, qui devient d’argent lorsque le vent souffle, de trois à quatre mètres de haut et de cinq à six kilomètres en carré. Au cœur de cette étendue se cache le gozain de la route du Puits-qui-gazouille. Quand il se montre au jour, les villageois, bien qu’il soit prêtre, lui jettent des cailloux, et il regagne au plus vite son abri comme un loup égaré se jette dans les moissons hautes. Il est borgne et porte, brûlée entre les deux sourcils, l’empreinte de deux monnaies de cuivre. Les uns disent qu’il fut mis à la torture par un prince indigène de l’ancien temps ; car il est si vieux qu’il devait déjà être capable de mal faire du temps de Runjit Singh. Ce qui lui conviendrait le mieux à l’heure actuelle, c’est la hart, sous les bons soins du gouvernement britannique.

    Les choses que je vais raconter arrivèrent à la saison où l’herbe-jungle était haute. Les villageois de Chachuran m’avertirent qu’un troupeau de porcs sauvages s’était enfoncé dans le carré d’Arti-goth. Pénétrer dans l’herbe-jungle est toujours un acte peu sage, malgré cela j’y allai, en partie parce que je ne connaissais rien de la chasse au cochon sauvage, et en partie parce que les villageois m’avaient dit que le gros verrat du troupeau possédait des défenses de trente centimètres de long. Je souhaitai donc l’abattre, afin de pouvoir plus tard montrer les défenses et dire que je l’avais forcé à courre en chasse loyale. Je pris mon fusil et m’enfonçai dans la chaleur étouffante du carré, croyant que ce me serait chose facile de dénicher un sanglier dans vingt-cinq kilomètres carrés de jungle. Maître Wardle, mon fox-terrier, m’accompagnait parce qu’il croyait, lui, que j’étais incapable de subsister une heure sans ses bons avis et sa présence. Il réussit à se faufiler entre les touffes d’herbe, mais je dus me frayer un chemin de force, et au bout de vingt minutes j’étais perdu aussi complètement que si je m’étais trouvé au cœur de l’Afrique centrale. Je ne m’en rendis pas compte tout de suite, mais seulement lorsque je me sentis fatigué de buter et de me pousser à travers l’herbe, tandis que maître Wardle s’asseyait de plus en plus souvent sur son derrière en tirant la langue très avant. L’herbe nous entourait de toutes parts, et il était impossible d’y voir à deux mètres dans n’importe quelle direction. Les tiges d’herbe retenaient la chaleur exactement comme des tubes de chaudière.

    Au bout d’une demi-heure, comme j’en étais à me repentir sérieusement de n’avoir pas laissé la paix au gros sanglier, j’arrivai à un étroit sentier qui semblait être un compromis entre une pied-sente indigène et une foulée de sanglier. Elle avait à peine vingt centimètres de largeur, mais en me mettant de côté je pouvais le suivre avec aisance. L’herbe était excessivement épaisse dans ces parages, et là où le sentier n’était pas bien tracé il devenait nécessaire d’écarter le hallier soit avec les deux mains devant la figure, ou d’y entrer de dos, gardant les deux mains libres pour tenir le fusil. Malgré tout c’était un sentier, et précieux parce qu’il conduisait sans doute quelque part.

    Au bout d’environ cinquante mètres de chemin facile, juste alors que je m’apprêtais à m’enfoncer de dos en une touffe particulièrement dense, je ne vis plus maître Wardle, qui est un chien singulièrement frivole pour sa race et ne consent jamais à suivre. Je l’appelai par trois fois et prononçai à haute voix : « Où est-il passé, ce petit animal ? » Et la surprise me fit reculer de plusieurs pas en arrière, car presque sous mes pieds une voix grave répétait : « Où est-il passé, ce petit animal ? » Pour bien apprécier l’effet d’une voix invisible il n’est rien de tel que de l’entendre quand on est perdu dans la touffeur de l’herbe-jungle. J’appelai de nouveau maître Wardle et l’écho souterrain fit comme moi. Là-dessus je cessai d’appeler pour écouter très attentivement, et je crus entendre quelqu’un rire d’une façon particulièrement offensante. Je suais déjà, de chaleur, mais le rire me fit frissonner. Un rire est totalement déplacé dans l’herbe haute. Il est indécent, aussi bien qu’impoli. Le ricanement s’arrêta, je repris courage et me remis à appeler. À la fin je crus pouvoir situer l’écho quelque part derrière et sous la touffe dans laquelle je me préparais à m’enfoncer de dos avant la disparition de maître Wardle. J’enfonçai mon fusil jusqu’aux chiens entre les tiges d’herbe vers le bas et en avant. Puis je le remuai çà et là, mais il ne me parut pas toucher le sol de l’autre côté de la touffe comme il eût dû le faire. À chaque fois que le dur exercice de pousser un fusil pesant à travers l’herbe drue me faisait lâcher un grognement, le grognement était fidèlement répété d’en dessous. Quand je m’arrêtai pour m’essuyer la face, le ricanement se fit entendre à nouveau, plus distinct que jamais.

    Je m’enfonçai dans la touffe, figure en avant, centimètre par centimètre, la bouche béante et les yeux grands ouverts et proéminents. Quand j’eus surmonté la résistance de l’herbe je découvris que je regardais en plein dans un trou noir qui s’ouvrait à même le sol. Que j’étais en réalité couché sur la poitrine et que ma tête dépassait par-dessus l’ouverture d’un puits si profond que je pouvais à peine voir l’eau qui était dedans.

    Il y avait des choses dans cette eau – des choses noires – et l’eau était noire comme poix et surmontée d’écume verte. Le ricanement provenait du clapotis d’une petite source, jaillissant à mi-hauteur sur une des parois du puits. Les objets noirs tournoyaient en rond, et parfois lorsque l’égouttement de la source tombait sur leurs peaux tendues raides comme des tambours, le rire devenait un éclat d’hilarité. Sous mes yeux mêmes l’une des choses se retourna sur le dos, et se mit à dériver en cercles successifs à l’intérieur du rond de brique moussu, sortant hors de l’eau une main et la moitié d’un bras raidi en un geste hideux tel un guide très érudit payé pour exhiber les beautés de l’endroit.

    Je ne passai pas moins d’une demi-heure à faire le tour de ce puits en rampant et à retrouver le sentier de l’autre côté. Le reste du trajet je l’accomplis en tâtant chaque centimètre du terrain en avant de moi, et en rampant comme un limaçon à travers chaque touffe. Je portais maître Wardle entre mes bras et il me léchait le nez. Il n’était pas effrayé du tout, et moi non plus, mais nous souhaitions arriver en terrain découvert afin de voir le paysage. Mes jambes flageolaient et ma pomme d’Adam refusait de glisser de haut en bas. Quoique enfermé de tous côtés par l’herbe, le chemin de l’autre côté du puits était bien frayé, et il me conduisit finalement à une petite clairière où était située la cabane du prêtre. Quand ce prêtre vit sortir de l’herbe mon visage tout pâle, il poussa un hurlement de terreur et m’embrassa les bottes ; mais quand j’atteignis la couchette de bois placée devant sa porte je m’empressai de m’y asseoir et maître Wardle monta la garde sur moi. Je n’étais plus en état de veiller à ma propre défense.

    Quand je revins à moi j’ordonnai au prêtre de me conduire à l’air libre, hors du carré d’Arti-goth et de marcher lentement en avant de moi. Maître Wardle déteste les indigènes, et le prêtre avait plus peur de maître Wardle que de moi, bien que nous fussions tous les deux en colère. Il marcha fort posément par un étroit petit sentier partant de sa cabane. Ce sentier en croisait trois autres, dont celui par lequel j’étais arrivé tout d’abord, et chacun des trois menait vers le Puits-qui-gazouille. À un moment, lorsque nous nous arrêtâmes pour reprendre haleine, j’entendis le puits rire tout seul dans l’herbe drue, et seul le besoin que j’avais de ses services m’empêcha de vider mes deux canons dans le dos du prêtre.

    Quand nous débouchâmes à l’air libre le prêtre, d’un bond, se rejeta dans les herbes, et je m’en allai au village d’Arti-goth pour avoir à boire. Cela faisait plaisir d’être à même de voir l’horizon de tous côtés aussi bien que le sol sous ses pas. Les villageois me racontèrent que le carré d’herbe était plein de diables et de fantômes, tous au service du prêtre, et que des hommes, des femmes et des enfants y étaient entrés et n’en étaient jamais revenus. Ils me prétendirent que le prêtre se servait de leurs foies pour des œuvres de sorcellerie. Quand je leur demandai pourquoi ils ne m’avaient pas dit tout cela dès le début, ils me répondirent qu’ils avaient craint de perdre leur récompense pour m’avoir donné des nouvelles du sanglier.

    Avant de partir je fis de mon mieux pour mettre le feu au carré, mais l’herbe était trop verte. Quelque beau jour d’été néanmoins, si le vent est favorable, une torche de vieux journaux et une boîte d’allumettes éclairciront le mystère du Puits-qui-gazouille.

    LA CITÉ DE L’ÉPOUVANTABLE NUIT

    LA chaleur humide et dense qui reposait sur la face de la terre, comme une couverture, empêchait dès l’abord tout espoir de sommeil. Les cigales s’associaient à la chaleur, et les chacals aboyaient aux cigales. Il était impossible de rester assis tranquille dans la maison sombre et sonore, à regarder le panka brasser l’air inerte. Aussi, à dix heures du soir, je posai debout ma canne de promenade au milieu du jardin, et attendis pour voir de quel côté elle tomberait. Elle désigna directement la route illunée qui mène à la Cité de l’Épouvantable Nuit. Le bruit de sa chute effraya un lièvre. Il bondit hors de son gîte et s’enfuit de l’autre côté vers un cimetière mahométan abandonné, où les crânes sans mâchoire et les tibias épars impitoyablement lavés par les pluies de juillet, luisaient comme de la nacre sur le sol raviné. L’air surchauffé et la terre accablante avaient chassé jusqu’aux morts vers en haut pour y chercher de la fraîcheur. Le lièvre se déhancha, renifla avec curiosité un fragment de lampe noirci par la fumée, et s’évanouit dans l’ombre d’un bosquet de tamaris.

    La cabane du tisseur de nattes accotée au temple hindou était pleine d’hommes endormis qui gisaient tels des cadavres sous leur linceul. En l’air brillait l’œil fixe de la lune. L’obscurité, elle, donne au moins une fausse illusion de fraîcheur. Il était difficile de ne pas croire que le flot de clarté qui tombait d’en haut fût chaud. Non pas si brûlant que le soleil, mais néanmoins chaud à écœurer, et surchauffant l’air de façon indue. Droite comme une barre d’acier poli la route s’en allait vers la Cité de l’Épouvantable Nuit, et de chaque côté de la route gisaient des cadavres déposés sur des lits dans les attitudes les plus variées – cent soixante-dix corps d’hommes. Les uns tout encapuchonnés de blanc et la bouche couverte ; d’autres nus et noirs comme de l’ébène dans la vive lumière ; et un – qui gisait la face par en dessus et la mâchoire pendante, à l’écart des autres – blanc d’argent et gris de cendre.

    « Un lépreux endormi ; et le reste, des coolies fatigués, serviteurs, petits boutiquiers et cochers de la station de voitures toute proche. La scène – un faubourg principal de la cité de Lahore, par une chaude nuit d’août. » C’était là, en réalité, tout ce qu’il y avait à voir ; mais non pas tout ce qu’on était capable de voir. La sorcellerie du clair de lune était partout, et imposait au monde une horrible métamorphose. La longue rangée de morts nus flanquée de la rigide statue d’argent, n’était pas un spectacle agréable. Elle était composée d’hommes seuls. Les femmes étaient-elles donc forcées de dormir tant bien que mal sous l’abri des étouffantes maisons de terre ? Le vagissement impérieux d’un enfant qui sortait d’un toit de terre bas répondit à ma question. Là où sont les enfants on doit aussi chercher les mères. Ils ont besoin de soins par ces nuits accablantes. Une petite tête ronde et noire se montra par-dessus le faîte et une jambe brune et grêle – grêle à faire peine – se glissa par-dessus jusqu’au tuyau de gouttière. Il y eut un rapide cliquetis de bracelets de verre ; un bras de femme surgit un instant par-dessus le parapet, se recourba autour du faible petit cou, et l’enfant fut ramené en arrière, malgré ses protestations, à l’abri du lit. Son piaulement grêle et suraigu s’évanouit dans l’air, presque aussitôt commencé, car même les enfants de cette terre la trouvaient trop brûlante pour pleurer.

    Encore des cadavres ; encore des zones de clair de lune, la chaussée blanche ; une file de chameaux endormis à l’étape au bord de la route ; une vision de chacals détalants ; des poneys d’ekka endormis – harnais encore sur le dos, et cuivres des chars rustiques reluisant sous la lune – et de nouveau encore des cadavres. Partout où un chariot à grain incliné, un tronc d’arbre, une bûche sciée, une couple de bambous et quelques poignées de chaume pouvaient… jeter de l’ombre, le sol en est couvert. Ils gisent – les uns la face en l’air, bras croisés, dans la poussière ; d’autres avec les mains entrelacées et rejetées au-dessus de la tête ; d’autres recroquevillés en chien ; d’autres mi-pendants comme des sacs à terre vides par-dessus les ridelles des charrettes à grain ; et d’autres recourbés le front sur les genoux – dans la clarté de la pleine lune. Ce serait déjà un soulagement s’il leur était donné de ronfler ; mais ils ne ronflent pas, et la ressemblance avec des cadavres est entière sous tous rapports, sauf un. Les chiens maigres les flairent et s’en vont. Çà et là un petit enfant est couché sur le lit de son père, et un bras protecteur l’entoure dans chaque cas. Mais, pour la plupart, les enfants dorment avec leurs mères sur les toits des maisons. Il n’est pas prudent de laisser les chiens pariahs à peau jaune et à crocs blancs rôder à portée des petits corps bruns.

    Une bouffée de chaleur étouffante sortant de l’embouchure de la porte de Delhi met presque fin à ma résolution de pénétrer à cette heure dans la Cité de l’Épouvantable Nuit. C’est un salmigondis de toutes les mauvaises odeurs, animales et végétales, qu’une cité murée peut émettre en un jour et une nuit. La température à l’intérieur des immobiles bosquets de bananiers et d’orangers hors des murs de la cité, paraît glaciale en comparaison. Que le ciel vienne en aide cette nuit à tous les malades et aux jeunes enfants à l’intérieur de la cité ! Les hautes murailles des maisons irradient encore une chaleur féroce, et sortant d’obscurs goulets latéraux tournoient des brises fétides qui devraient être capables d’empoisonner un buffle. Mais les buffles ne s’en soucient pas. Il y en a un troupeau qui se pavane de temps à autre dans la grand’rue vide ; ils s’arrêtent de temps à autre pour poser leurs mufles épais contre les volets clos d’une boutique de marchand de grain et souffler dessus comme des phoques.

    Puis c’est le silence – un silence plein des bruits nocturnes d’une grande cité. Un instrument à cordes d’une nature indéfinie est à peine, et rien qu’à peine perceptible. Haut en l’air quelqu’un ouvre brusquement une fenêtre, et le choc du châssis se répercute au loin de la rue vide. Sur l’un des toits un houka est en pleine combustion ; et les fumeurs causent à mi-voix tandis que la pipe gargouille. Un peu plus loin le bruit d’une conversation plus distincte. Une raie de lumière paraît entre les volets à coulisse d’une boutique. À l’intérieur, un marchand à barbe en chaume, aux yeux langoureux, promène ses livres de compte parmi les ballots de cotonnades imprimées qui l’environnent. Trois personnes drapées lui tiennent compagnie, et lui lancent une observation de temps à autre. D’abord il note un chiffre, puis fait une remarque, puis se passe le revers de la main sur son front ruisselant. Dans la rue entre les maisons la chaleur est formidable. À l’intérieur des boutiques elle doit être quasi intolérable. Mais la besogne continue obstinément ; un chiffre, un grognement guttural et le revers de main au front se succèdent avec la régularité d’un mouvement d’horlogerie.

    Un agent de police – sans turban et profondément endormi – est couché en travers de la route qui mène à la mosquée de Wazir Khan. Un rai de clair de lune tombe sur le front et les yeux du dormeur, qui ne s’en émeut pas. Il est près de minuit, et la chaleur paraît augmenter. Devant la mosquée la place découverte est bondée de cadavres ; et il faut faire attention à ne pas marcher dessus en passant. Le clair de lune barre de larges stries diagonales la haute façade de la mosquée en émaux de couleur ; et chacun des pigeons qui rêvent dans les niches et les renfoncements de la maçonnerie projette une petite ombre. Des fantômes en leur linceul se lèvent languissamment de leurs couches et se faufilent dans les sombres profondeurs du monument. Est-il possible de monter au haut des grands minarets, pour jeter de là un coup d’œil sur la cité ? Cela vaut en tout cas la peine d’essayer, il y a des chances pour que la porte de l’escalier ne soit pas fermée à clef. Elle ne l’est pas ; mais un portier profondément endormi est couché en travers du seuil, la figure tournée vers la lune. Un rat jaillit de son turban au bruit de mes pas qui s’approchent. L’homme pousse un grognement, ouvre les yeux un instant, se retourne et se rendort. Toute la chaleur farouche de dix étés indiens est emmagasinée dans cette noirceur de four entre les murs polis de l’escalier en tire-bouchon. À mi-chemin de la montée il y a quelque chose de vivant, chaud et garni de plumes, et qui ronfle. Chassé de marche en marche à mesure que j’avance, cela s’ébroue arrivé au haut et je vois que c’est un vautour aux yeux jaunes, en colère. Des douzaines de vautours sont endormis sur ce minaret-ci et sur les autres, et sur les coupoles au-dessous. À cette altitude il y a une ombre de fraîcheur, ou du moins une brise moins lourde, et, rafraîchi par elle, je me tourne pour contempler la Cité de l’Épouvantable Nuit.

    Quelle illustration pour un Gustave Doré ! Quelle description pour un Zola ! – le spectacle de ces milliers d’humains dormant au clair de lune et dans son ombre. Les terrasses des toits sont bondées d’hommes, de femmes et d’enfants ; et l’air est plein de bruits indiscernables. On ne repose pas, dans la Cité de l’Épouvantable Nuit ; et ce n’est pas étonnant. La merveille serait qu’on y pût respirer. Si vous examinez attentivement la multitude vous vous apercevez qu’elle est presque aussi agitée qu’une foule en plein jour ; mais le tumulte est atténué. Partout, dans la vive clarté, vous distinguez les dormeurs qui se retournent de côté et d’autre, qui sortent de leurs lits et s’y réinstallent. Dans les Cours des maisons pareilles à des puits il y a le même mouvement.

    La lune impitoyable le montre tout entier. Elle montre aussi les plaines à l’extérieur de la ville, et çà et là en dehors des murailles, large comme la main de la Ravee. Elle montre enfin un scintillement d’argent qui s’éclabousse sur un toit de maison presque directement au-dessous du minaret de la mosquée. Un pauvre malheureux s’est levé pour répandre une jarre d’eau sur son corps enfiévré ; le ruissellement de l’eau qui s’écoule frappe légèrement mon oreille. Deux ou trois autres humains, en des coins éloignés de la Cité de l’Épouvantable Nuit, suivent son exemple, et l’eau reluit comme des éclairs d’héliographe. Un petit nuage passe sur la face de la lune, et la ville avec ses habitants – tout à l’heure profilés net en noir et blanc – s’évanouissent, remplacés par des masses de noir de plus en plus profond. Mais le bruit d’insomnie continue, soupir d’une grande cité accablée par la chaleur, et d’une population qui cherche en vain le repos. Ce sont les femmes de la basse classe seules qui dorment sur les maisons. Quel doit être le tourment dans les zénanas à persiennes, où plusieurs lampes veillent perpétuellement ! Il y a des bruits de pas dans la cour au-dessous. C’est le muezzin – fidèle à son devoir ; mais voilà une heure qu’il devrait être ici pour rappeler aux croyants que la prière vaut mieux que le sommeil – ce sommeil que ne connaîtra pas la cité.

    Le muezzin s’arrête un instant à la porte de l’un des minarets, disparaît une minute, et un mugissement de taureau – une magnifique basse tonitruante – nous avertit qu’il est arrivé au haut du minaret. On doit entendre l’appel jusqu’aux rives de la Ravee aux maigres eaux ! Même d’un côté à l’autre de la cour on en est presque assourdi. Le nuage s’éloigne et montre le muezzin silhouetté en noir sur le ciel, les mains aux oreilles, et sa large poitrine ondulant sous le jeu de ses poumons : « Allah ho Akbar » ; puis une pause tandis qu’un autre muezzin quelque part du côté du temple Doré reprend l’appel : « Allah ho Akbar. » Encore et encore, quatre fois en tout ; et, quittant les couchettes, une douzaine d’hommes se sont levés déjà. « Je suis témoin qu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu. » Quel cri splendide que cette proclamation de foi tire les hommes de leurs lits par vingtaines à minuit ! Une fois encore le muezzin jette en tonnerre la même phrase, secoué par la véhémence de sa propre voix ; et puis, loin et près, l’air nocturne retentit du « Mahomet est le prophète de Dieu ». C’est comme s’il lançait son défi à l’horizon lointain, où les éclairs d’été se jouent et bondissent comme une épée au clair. Tous les muezzins de la cité appellent à qui mieux mieux, sur les terrasses des maisons des hommes commencent à s’agenouiller. Une longue pause précède le dernier cri : « La ilaha Illalah », et le silence s’abat par là-dessus, comme le coup de bélier sur la tête d’une balle de coton.

    Le muezzin descend à tâtons l’escalier obscur en marmonnant dans sa barbe. Il passe sous l’arcade de l’entrée et disparaît. Puis le silence asphyxiant se rétablit sur la Cité de l’Épouvantable Nuit. Sur le minaret les vautours se rendorment, ronflant de plus belle, la brise brûlante arrive par bouffées et par tourbillons paresseux, et la lune s’abaisse vers l’horizon. Assis avec les deux coudes sur le parapet de la tour, on peut considérer indéfiniment jusqu’à l’aube cette ruche torturée de chaleur et se demander : « Comment font-ils pour vivre là en bas ? À quoi pensent-ils ? Quand vont-ils s’éveiller ? » Encore des ruissellements de pots d’eau qu’on déverse ; légers craquements de couchettes de bois que l’on traîne dans l’ombre ou que l’on en sort ; musique lugubre d’instruments à cordes atténuée par la distance et qui n’est plus qu’un vagissement plaintif, et sourd grondement de tonnerre lointain. Dans la cour de la mosquée le portier, qui était couché en travers du seuil du minaret lorsque je suis monté, sursaute éperdument dans son sommeil, projette ses mains par-dessus sa tête, marmotte quelque chose, et retombe endormi. Incité par le ronflement des vautours – qui ronflent comme des humains pléthoriques – je tombe dans une pénible somnolence, où je sais que trois heures ont sonné, et qu’il y a dans l’atmosphère une légère – une très légère – fraîcheur. La cité est maintenant absolument tranquille, à part quelque chanson d’amour d’un chien vagabond. Plus rien qu’un lourd sommeil de mort.

    Des semaines de ténèbres, semble-t-il, ont passé depuis lors. Car la lune a disparu. Les chiens eux-mêmes se taisent, et avant de m’en retourner chez moi je guette la première lueur de l’aube. À nouveau le bruit de pas traînants. L’appel à la prière du matin va commencer, et ma nuit de veille est terminée. « Allah ho Akbar ! Allah ho Akbar ! » Comme à l’appel du muezzin l’Orient devient gris, et bientôt safran ; le vent de l’aurore se lève ; et tel un homme, la Cité de l’Épouvantable Nuit se lève de son lit et tourne sa face vers le jour qui pointe. Avec le retour de la vie vient le retour du bruit. D’abord un murmure léger, puis une basse grave et bourdonnante. Car il faut se rappeler que la cité entière est sur les terrasses des toits. Les paupières appesanties par de longs arriérés de sommeil, je m’esquive du minaret, pour gagner la cour et ressortir au delà sur la place où les dormeurs se sont levés, ont rentré les couchettes, et parlent d’allumer le houka du matin. La fraîcheur d’une minute a disparu dans l’air, et il fait brûlant comme au début.

    — Le sahib aura-t-il la bonté de vouloir bien faire place ?

    Qu’est-ce ? Un quelque chose porté sur des épaules d’hommes passe dans le demi-jour, et je me recule. Un cadavre de femme que l’on descend brûler, et un assistant qui dit :

    — Elle est morte de chaleur à minuit.

    C’était donc vrai : tout comme la Nuit, la Mort avait possédé la cité.

    MULVANEY, INCARNATION DE KRISHNA

    AU temps jadis, et dans un pays très lointain, il y avait trois hommes qui s’aimaient l’un l’autre à tel point que ni homme ni femme ne parvenait à les séparer. Ils n’étaient en aucune façon distingués, et on ne pouvait les recevoir même sur le paillasson extérieur à la porte des gens comme il faut, car ils se trouvaient être simples soldats dans l’armée de Sa Majesté ; et les simples soldats de ce genre ont peu de temps pour se cultiver l’esprit. Leur devoir est de maintenir d’une propreté impeccable eux-mêmes et leur fourniment, de s’abstenir de s’enivrer plus souvent que de besoin, d’obéir à leurs chefs et de prier Dieu pour avoir une guerre. Toutes choses que mes amis accomplissaient, et de leur propre mouvement ils se jetaient en des batailles où ne les appelaient pas les règlements de l’armée. Leur destin les envoya faire leur service dans l’Inde, laquelle n’est pas un pays doré, encore que les poètes l’aient chanté autrement. Les hommes y meurent avec grande rapidité, et ceux qui vivent subissent maintes aventures singulières. Mes amis ne se souciaient guère, je crois, de l’aspect social ou politique de l’Orient. Ils prirent part à une guerre assez importante sur la frontière nord, à une autre sur nos limites occidentales, et à une troisième en Haute-Birmanie. Après quoi leur régiment rentra au dépôt pour se reformer, et la monotonie démesurée de la vie de garnison fut leur lot. Matin et soir ils faisaient l’exercice sur le même champ de manœuvres poudreux. Pendant deux longues années ils flânèrent çà et là sur la même étendue de poudreuse route blanche, fréquentèrent la même église et le même estaminet, et dormirent dans la même grande baraque de caserne blanchie à la chaux. Il y avait d’abord Mulvaney, doyen de la bande, un vieux de la vieille, balafré, qui avait servi dans divers régiments depuis les Bermudes jusqu’à Halifax, homme turbulent, plein de ressources, et dans ses heures de vertu, soldat inégalable. C’est à lui que s’adressait pour avoir aide et réconfort un gars du Yorkshire de six pieds et demi, aux mouvements lents, au pas pesant, né dans les bois, nourri dans les vallons, et qui avait reçu sa principale éducation parmi les camions de rouliers derrière la gare du chemin de fer d’York. Il se nommait Learoyd, et sa qualité majeure était une patience à toute épreuve, qui lui servait à gagner les combats. Comment Ortheris, une espèce de fox-terrier de cockney, en vint jamais à faire partie du trio, c’est là un mystère, que même aujourd’hui je ne saurais expliquer. « Nous avons toujours été trois, me répétait Mulvaney. Et, par la grâce de Dieu, tant que durera notre service, nous serons toujours trois. Cela vaut mieux ainsi. »

    Ils ne souhaitaient aucune compagnie en dehors de la leur propre, et tout homme du régiment qui leur cherchait dispute s’en trouvait mal. En ce qui regardait Mulvaney et le gars du Yorkshire, l’argument physique était hors de cause ; et s’en prendre à Ortheris entraînait une attaque combinée de ces jumeaux… affaire que même cinq hommes ne tenaient pas à se mettre sur les bras. Ils prospéraient donc, partageant leurs boissons, leur tabac et leur argent ; la bonne fortune et la mauvaise ; la bataille et les chances de mort ; la vie et les chances de bonheur, de Calicut au sud, à Peshawar dans l’Inde septentrionale. Sans aucun mérite de ma part, j’eus la bonne fortune d’être dans une certaine mesure admis dans leur confrérie… franchement dès le début par Mulvaney, mornement et avec résistance par Learoyd, et soupçonneusement par Ortheris, qui prétendait qu’aucun homme n’appartenant pas à l’armée ne pouvait fraterniser avec un habit rouge. « Les pareils s’assemblent, disait-il. Je suis un soldat de malheur… et lui un civil de malheur. Ce n’est pas naturel… et c’est tout. »

    Mais ce ne fut pas tout, ils s’amadouèrent peu à peu, et à la longue me racontèrent de leurs vies et de leurs aventures plus que je ne trouverai sans doute place ici d’en conter.

    Sans autre préambule, cette histoire commence par la soif déplorable qui fut à l’origine des causes premières. Jamais il n’y eut pareille soif : c’est Mulvaney qui me le déclara. Tous trois s’insurgèrent contre leur vertu forcée, mais la tentative ne réussit qu’en ce qui concernait Ortheris. Celui-ci, dont les talents étaient nombreux, s’en alla par les grands chemins et vola un chien à un « civil »… autrement dit quelqu’un, il ignorait qui, n’appartenant pas à l’armée. Or ce quelqu’un était tout récemment devenu le parent par alliance du colonel du régiment, et des protestations s’élevèrent des côtés où Ortheris s’y attendait le moins, si bien que finalement ce dernier se vit forcé, crainte de pis, de se défaire à un prix dérisoirement peu rémunérateur du petit fox le plus plein d’espérances qui ait jamais agrémenté le bout d’une laisse. L’argent de la vente lui suffit tout juste à se payer une petite bordée qui le mena à la salle de police. Il s’en tira néanmoins à bon compte avec une sévère réprimande et quelques heures de peloton de punition. Ce n’était pas pour rien qu’il avait acquis la réputation d’être « le meilleur soldat de sa taille » dans tout le régiment. Mulvaney avait inculqué à ses compagnons, comme premiers articles de leur credo, la propreté et la bonne condition physiques. « Un homme sale, disait-il, dans le langage de ses pareils, va au clou pour une faiblesse dans les genoux, et passe en conseil de guerre pour une paire de chaussettes qui lui manque ; mais un homme propre, qui fait honneur à son arme… un homme dont les boutons sont d’or, dont la tunique se moule sur lui comme cire, et dont le fourniment est sans tache… cet homme-là peut, en raison soit dit, faire ce qu’il veut et boire du matin au soir. Voilà ce qu’on gagne à être convenable. »

    Nous étions un jour loin des casernes, installés ensemble dans l’ombre d’un ravin où il coulait de l’eau par temps de pluie. Derrière nous c’était la jungle de brousse, dans laquelle chacals et paons étaient censés gîter, avec le loup gris du nord-ouest et à l’occasion un tigre fourvoyé hors de l’Inde centrale. Devant nous s’étalait la garnison, d’un blanc éclatant sous un soleil aveuglant, et de chaque côté de laquelle filait la grand’route qui mène à Delhi.

    La vue de la brousse me fit comprendre combien Mulvaney avait été sage de prendre un jour de congé et d’aller faire une tournée de chasse. Le paon est un oiseau sacré dans toute l’Inde et quiconque en tue un s’expose à être malmené par les paysans les plus proches ; mais lors de sa dernière sortie Mulvaney avait réussi, sans le moins du monde offenser les susceptibilités des religions locales, à revenir avec six belles peaux de paons qu’il vendit un bon prix. Cet exploit nous semblait alors très réalisable.

    — Mais à quoi ça me servirait-il d’y aller sans boire un coup ? Le terrain est sec et en marchant la poussière vous entre dans la gorge à vous tuer, geignait Mulvaney, en me regardant avec amertume. Et un paon n’est pas de ces oiseaux qu’on peut attraper par la queue sans courir. Est-ce qu’on peut courir en ne buvant que de l’eau… et de l’eau de jungle, encore ?

    Ortheris avait envisagé la question sous toutes ses faces. Tout en mâchonnant méditativement le tuyau de sa pipe, il prononça :

     

    — Va-t’en, retour glorieux,

    Aux royales demeures de Clusium ;

    À ces temples sacrés sont suspendus

    Les sacrés boucliers de Rome.

     

    Tu feras mieux d’y aller. Tu ne vas tout de même pas te flanquer une balle… du moins tant qu’il reste une chance de boire un coup. Learoyd et moi nous resterons au logis pour garder la boutique… dans le cas où il surviendrait quelque chose. Mais toi tu vas sortir avec un fusil en tuyau de gaz et attraper des petits paons ou autre chose. Tu peux obtenir une permission de la journée : c’est facile comme bonjour. Va donc chercher le fusil et rapporte-nous des paons ou autre chose.

    — Jock ! fit Mulvaney, s’adressant à Learoyd.

    Celui-ci, qui dormait à moitié dans l’ombre de la berge, se leva lentement et dit :

    — Sûr, Mulvaney, vas-y.

    Et Mulvaney y alla ; mais il maudit ses alliés avec une verbosité irlandaise et un esprit de caserne.

    Ayant obtenu sa permission, il réapparut vêtu de ses plus mauvais effets, avec à la main la seule canardière du régiment.

    — Prenez note, dit-il, prenez note, Jock, et toi aussi, Ortheris, que je m’en vais de mon propre gré… rien que pour vous faire plaisir. Je crains qu’il n’arrive du vilain de chasser subrepticement les paons dans ce pays de malheur… et je sais que je vais tomber mort de soif. Je vais attraper des paons pour vous, bougres de fainéants… et me faire massacrer par les paysans.

    Il nous salua de sa large patte et s’éloigna.

    Au crépuscule, longtemps avant l’heure fixée, il s’en revint les mains vides, tout barbouillé de poussière.

    — Et les paons ? interrogea Ortheris, de la couche indolente d’une table de chambrée, sur laquelle il fumait assis en tailleur, tandis que Learoyd dormait à poings fermés sur un banc.

    — Jock, dit Mulvaney en réveillant le dormeur. Jock, es-tu capable de te battre ? Veux-tu te battre ?

    Très lentement le sens de ces paroles pénétra l’homme encore mal réveillé. Il comprenait… et pourtant… qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Mulvaney le secouait férocement. De leur côté les hommes de la chambrée hurlaient de joie. C’était enfin la guerre dans la confédération… la guerre et la rupture des liens.

    Le protocole de la caserne est formel. Au défi direct doit succéder la réplique immédiate. Cette règle est plus impérieuse que les liens d’une amitié éprouvée. Une fois de plus Mulvaney répéta la question. Learoyd répondit par les seuls moyens en son pouvoir, et si rapidement que l’Irlandais eut à peine le temps d’esquiver le coup. Autour d’eux le rire redoubla. Avec ahurissement Learoyd regarda son ami… lui-même tout aussi ahuri. Ortheris se laissa tomber à bas de la table. Sa conception du monde s’écroulait.

    — Venez dehors, dit Mulvaney.

    Et comme les occupants de la chambre s’apprêtaient joyeusement à les suivre, il se retourna et leur lança rageusement :

    — Il n’y aura pas de bataille ce soir… à moins que l’un de vous ne soit désireux d’y prendre part. Que celui qui y est disposé nous suive.

    Personne ne bougea. Les trois sortirent au clair de lune, Learoyd tout en défaisant fiévreusement les boutons de sa tunique. À part les chacals glapissants, le champ de manœuvres était désert. L’impétueux élan de Mulvaney avait déjà entraîné ses compagnons au loin en terrain découvert lorsque Learoyd tenta de se retourner et de reprendre la discussion.

    — Restez tranquilles à présent… Jock, ç’a été ma faute du début des choses au milieu de la fin. J’aurais dû commencer par des explications, mais je te le répète, Jock mon bon, sur ton âme, es-tu prêt, penses-tu, pour le combat le plus beau qui fut jamais… un meilleur que de te battre avec moi ? Réfléchis avant de répondre.

    Plus que jamais intrigué, Learoyd fit deux ou trois tours sur lui-même, tâta son biceps, essaya d’un coup de pied, et répondit :

    — Je suis prêt.

    Il avait l’habitude de se battre aveuglément sur l’ordre de l’intelligence supérieure.

    Ils s’assirent à terre, surveillés de loin par les hommes, et en de fortes paroles Mulvaney s’expliqua :

    — Suivant votre plan d’imbéciles, j’arrivai au delà des casernes, dans le désert inexploré. Et là je rencontrai un pieux Hindou conduisant une charrette à bœufs. Je ne doutai pas qu’il serait enchanté de m’emmener un bout, et je sautai à son bord.

    — Espèce de grand fainéant de porc à cheveux noirs, blagua Ortheris, qui eût fait comme lui en pareille circonstance.

    — C’était le comble de l’adresse. Ce négro me charria pendant des kilomètres et des kilomètres… jusqu’à la nouvelle ligne de chemin de fer que l’on est en train de construire derrière la rivière du Tavi. « Ce n’est qu’un vil chariot à ordures », répétait craintivement mon homme de temps à autre, pour me faire descendre. « Ordure je suis, que je répondais, et la pire que tu aies jamais charriée. Va toujours, mon fils, et la gloire soit avec toi. » Là-dessus je m’endormis, sans plus rien savoir jusqu’au moment où il fit halte devant le talus de la voie où les coolies entassaient de la terre. Il y avait sur cette voie quelque chose comme deux mille coolies… rappelez-vous ça. Et voilà qu’une cloche tinte, et qu’ils s’encourent vers un grand hangar de paye. « Où est le blanc de service ? que je dis à mon conducteur de chariot. — Dans le hangar, qu’il me répond, occupé à une lotirie. — À quoi ? que je dis. — Lotirie, qu’il dit. Vous prendre billet. Lui prendre argent. Vous avoir rien. — Aha ! que je dis. C’est ce qu’un homme supérieur et cultivé appelle une loterie, ignorant enfant des ténèbres du péché. Conduis-moi à cette loterie, bien que je ne voie pas du tout ce que ce méfait vient faire si loin de sa vraie place… qui est le bazar de charité de Noël, où la femme du colonel vous sourit de derrière la table à thé. » Là-dessus j’allai au hangar et découvris que c’était le jour de paye pour les coolies. Leurs salaires se trouvaient sur une table devant un gros et solide gaillard… un rougeaud de sept pieds de haut, quatre de large, et trois d’épaisseur, avec un poing comme un sac de blé. Il payait bel et bien les coolies, mais il demandait à chacun homme s’il voulait jouer à la loterie ce mois-ci, et chaque homme disait « Oui », comme de juste. Alors il déduisait de leur salaire en conséquence. Quand tous furent payés, il remplit à ras une vieille boîte à cigares de bourres de fusil et les dispersa parmi les coolies. Ils ne prenaient pas grand plaisir à ce jeu-là, et ce n’est guère étonnant. Un homme tout près de moi ramasse une bourre noire et s’écrie : « Je l’ai gagnée ! – Grand bien te fasse », que je lui dis. Le coolie s’avança vers ce gros gaillard rougeaud, qui écarta une bâche, découvrant ainsi la chaise à porteurs la plus somptueusement orfévrée, la plus émaillée de diables que j’aie jamais vue.

    — Une chaise à porteurs ! Cache-toi la figure. C’était un palanquin. Tu ne reconnais donc pas un palanquin quand tu le vois ? dit Ortheris avec beaucoup de mépris.

    — Et moi je l’appelle chaise à porteurs, et chaise à porteurs ce sera, mon petit homme, reprit l’Irlandais. C’était une chaise très étonnante… toute doublée de soie rose et garnie de rideaux de soie rouge. « La voilà, que dit le rougeaud. — La voilà, que disent les coolies en souriant jaune. — Peut-elle te servir à quelque chose ? que dit le rougeaud. — Non, que dit le coolie ; j’aimerais vous en faire cadeau. — Je l’accepte très volontiers », que dit le rougeaud. Et là-dessus tous les coolies de pousser des cris sur un ton prétendument joyeux, et s’en retournant à leurs terrassements ils me laissèrent seul dans le hangar. Le rougeaud me vit, et sa figure tourna au blanc sur son gros cou apoplectique. « Que venez-vous chercher ici ? qu’il me dit. — Un abri et rien de plus, que je réponds, si ce n’est peut-être ce que vous n’avez jamais eu, c’est-à-dire de la politesse, scélérat de faiseur de loteries, car je n’étais pas disposé à laisser marcher sur le pied à l’uniforme. — Hors d’ici, qu’il dit. C’est moi qui ai la surveillance de ce chantier de construction, qu’il dit. — C’est moi qui ai la surveillance de moi-même, que je dis, et il est probable que je resterai un moment. Faites-vous beaucoup de loteries par ici ? — Qu’est-ce que ça vous fait ? qu’il dit. — Rien à moi, que je dis, mais beaucoup à vous, car parbleu, je pense que vous tirez de cette chaise à porteurs une bonne moitié de votre revenu. C’est toujours comme ça que vous la mettez en loterie ? » que je dis. Et là-dessus je m’approchai d’un coolie pour lui poser des questions. Les gars, cet homme s’appelle Dearsley, et il y a déjà neuf mois qu’il met en loterie mensuellement cette vieille chaise à porteurs. Chaque coolie du secteur prend un billet… ou sinon il leur donne congé… une fois par mois le jour de paye. Chaque coolie qui la gagne la lui redonne, car elle est trop encombrante pour l’emporter, et il sacquerait l’homme qui essaierait de la vendre. Ce Dearsley est devenu riche comme Crésus, avec son infâme loterie. Deux mille coolies frustrés une fois par mois !

    — Zut pour les coolies ! Toi, mon gars, tu as pris de l’amusement ? dit Learoyd.

    — Attends. Après avoir découvert cette étonnante et formidable escroquerie commise par le Dearsley, je tins conseil de guerre ; il essayait tout le temps de m’induire au combat par son langage outrageant. Jamais cette chaise à porteur n’a pu appartenir de droit à un contremaître de coolies. C’est la chaise d’un roi ou d’une reine. Il y a de l’or dessus et de la soie et toute sorte d’ornements. Les gars, ce n’est pas à moi de proposer un méfait quelconque… car je suis le plus vieux… mais… enfin il l’a eue neuf mois, et il n’oserait pas faire de raffut si on la lui prenait. Huit kilomètres de distance, ou peut-être neuf…

    Il y eut un long silence, et les chacals hurlèrent joyeusement. Learoyd releva sa manche et contempla son bras au clair de lune. Puis il hocha la tête tant pour lui-même que pour ses amis. Ortheris se tortillait d’émotion rentrée.

    — Je pensais bien que vous verriez que c’est raisonnable, reprit Mulvaney. J’ai déjà pris la liberté d’en dire autant à notre homme. Il était pour une attaque de front immédiate… infanterie, cavalerie et artillerie… et tout cela pour rien, vu que je n’avais pas de moyens de transport pour emmener la machine. « Je ne discuterai pas aujourd’hui avec vous, que je dis, mais subséquemment, mossieu Dearsley, mon joli faiseur de loteries, nous en reparlerons tout au long. Ce n’est pas de bonne morale que de frustrer des négros de leurs émoluments gagnés à la sueur de leur front, et à ce que je viens d’apprendre (c’était l’homme du chariot qui me l’avait raconté) vous avez perpétré cette malversation depuis neuf mois. Mais je suis un homme juste, que je dis, et sans tenir compte de la présomption que ce canapé là-bas avec son dessus doré ne vous est pas venu par des moyens honnêtes (là-dessus il devint vert-de-ciel, aussi je compris que les choses étaient plus vraies qu’il ne pouvait l’avouer), je consens à fermer les yeux sur votre crime, moyennant votre gain de ce mois-ci.

    — Ah ! Ho ! firent Learoyd et Ortheris.

    — Ce Dearsley se précipite au-devant de son destin, reprit Mulvaney, hochant gravement la tête. Ce coup-là, l’enfer entier ne lui fournit pas de nom assez mauvais pour moi. Parole, et il m’a appelé voleur ! Moi ! moi qui lui épargnais la honte de persévérer dans ses mauvaises voies sans même une remontrance… et chez un homme de conscience une remontrance peut changer l’allure de sa vie. « Quoi que vous soyez, mossieu Dearsley, que je dis, ce n’est pas à moi de discuter, mais de ma main je vais éloigner de vous la tentation que représente cette chaise à porteurs. — Pour cela, qu’il dit, il vous faudra vous battre avec moi, car je sais bien que vous n’oserez jamais vous plaindre à personne. — Et je me battrai, que je dis, mais pas aujourd’hui, car je suis affaibli par le manque de nourriture. — Vous êtes un vieux bonhomme qui ne manquez pas d’audace, qu’il dit en prenant ma mesure du haut en bas, et nous aurons une jolie bataille. Mangez donc et buvez, et faites à votre guise. » Là-dessus il me donna de la briffe et du whisky… du bon whisky… pendant que nous parlions de ci et ça. « À présent, que je dis en m’essuyant la bouche, c’est dur pour moi de confisquer cet objet mobilier, mais la justice est la justice. — Vous ne le tenez pas encore, qu’il dit, entre vous et lui il y a le combat. — Bien sûr, que je dis, et un bon combat. Pour le dîner que vous venez de m’offrir vous aurez la fleur de la meilleure qualité de mon régiment. » Alors je suis venu dare-dare vous trouver vous deux. Tenez votre langue, l’un et l’autre. Voici ce qui va se passer. Demain nous irons là-bas tous les trois, et il aura le choix entre moi et Jock. Jock est un lutteur qui trompe, car il a l’air d’être plein de graisse, et il a les mouvements lents. Moi, au contraire, à me voir je suis tout muscle, et j’ai les mouvements vifs. À mon compte le Dearsley ne me choisira pas ; ce sera donc moi et Ortheris qui veillerons au combat loyal. Jock, je t’assure, ce sera un fameux combat… à la crème fouettée par-dessus la confiture. Après l’affaire ce ne sera pas trop de nous trois… Jock sera très mal en point… pour emporter cette chaise à porteurs.

    — Ce palanquin, fit Ortheris.

    — N’importe ce que c’est, il nous faut l’avoir. C’est le seul objet de valeur vendable à notre portée que nous puissions nous procurer à si bon marché. Et qu’est-ce que c’est qu’un combat ? Il a volé les négros, malhonnêtement. Nous le volerons honnêtement.

    — Mais qu’est-ce que nous ferons de ce sacré machin quand nous l’aurons ? Un palanquin c’est aussi gros qu’une maison, et pas commode du tout à vendre, comme disait MacCleary la fois où vous avez volé la guérite de la sentinelle des Curragh.

    — Qui est-ce qui va être chargé de se battre ? fit Learoyd.

    Et Ortheris se tut. Sans prononcer un mot, tous trois s’en retournèrent aux casernes. La dernière interrogation de Mulvaney réglait l’affaire. Ce palanquin était un objet de valeur, vendable, et qu’on pouvait se procurer de la façon la moins embarrassante. Il se muerait probablement en bière. Grand était Mulvaney.

    L’après-midi suivant trois hommes se formèrent en cortège et s’enfoncèrent dans la brousse dans la direction de la nouvelle voie de chemin de fer. Learoyd seul était sans souci, car Mulvaney interrogeait sombrement l’avenir, et le petit Ortheris craignait l’inconnu.

    Ce qui se passa lors de la rencontre dans le solitaire hangar de paye voisin du talus en construction, seuls le savent quelques centaines de coolies, et leur récit, assez confus, est le suivant :

    — Nous étions au travail. Trois hommes en habits rouges arrivèrent. Ils virent le Sahib… Dearsley Sahib. Ils firent palabre, et particulièrement le plus petit des habits-rouges. Dearsley Sahib aussi fit palabre, et usa beaucoup de gros mots. Après ces discours ils s’en allèrent ensemble en terrain découvert, et là le gros homme en habit rouge se battit contre Dearsley Sahib. Ceux d’entre nous qui n’eurent pas peur virent ces choses durant tout juste le temps qu’il faut à un homme pour cuire son repas de midi. Le petit homme en habit rouge s’était emparé de la montre de Dearsley Sahib. Non, il ne l’avait pas volée. Il la tenait dans sa main, et à certains moments lançait un appel, et les deux cessaient leur combat, qui était pareil au combat du printemps des jeunes taureaux. Les deux hommes furent bientôt tout rouges, mais Dearsley Sahib était beaucoup plus rouge que l’autre. Voyant cela et craignant pour sa vie… parce que nous l’aimions beaucoup… une cinquantaine d’entre nous se hâtèrent de courir sus aux habits-rouges. Mais l’un d’eux… très noir de cheveux, et qu’il ne faut pas confondre avec le petit, ni avec le gros qui se battait… cet homme, nous l’affirmons, courut sur nous, et de nous il en embrassa de dix à cinquante dans ses deux bras, et leur cogna les têtes l’une contre l’autre, si bien que notre foie se changea en eau, et que nous nous enfuîmes. Il n’est pas bon de se mêler des combats entre hommes blancs. Après quoi Dearsley Sahib tomba et ne se releva pas, ces hommes lui sautèrent sur le ventre et le dépouillèrent de tout son argent, et tentèrent de mettre le feu au hangar de paye, et se retirèrent. Est-il vrai que Dearsley Sahib ne porte pas plainte de ce qu’on lui a fait ces choses-là ? Nous avions perdu connaissance de peur, et ne nous rappelons pas du tout. Il n’y avait pas de palanquin auprès du hangar. Que savons-nous des palanquins ? Est-il vrai que Dearsley Sahib ne reviendra pas ici de dix jours, à cause de son indisposition ? C’est la faute de ces méchants hommes en habit rouge, qu’on devrait punir sévèrement ; car Dearsley Sahib est notre père et notre mère, et nous l’aimons beaucoup. Mais si Dearsley Sahib ne revient pas du tout ici, nous dirons la vérité. Il y avait un palanquin, pour l’entretien duquel nous étions forcés de payer les neuf dixièmes de notre salaire mensuel. Moyennant ces exactions Dearsley Sahib nous autorisait à lui rendre hommage devant le palanquin. Que pouvions-nous faire ? nous n’étions que de pauvres gens. Il prenait une bonne moitié de notre salaire. Est-ce que le gouvernement va nous restituer cet argent ? Ces trois hommes en habits rouges prirent le palanquin sur leurs épaules et s’en allèrent. Tout l’argent que Dearsley Sahib nous avait pris était dans les coussins de ce palanquin. C’est pourquoi ils l’ont volé. Des milliers de roupies qu’il y avait… tout notre argent. C’était notre tirelire, et pour la remplir nous donnions volontiers à Dearsley Sahib trois septièmes de notre salaire mensuel. Pourquoi l’homme blanc nous regarde-t-il d’un œil désapprobateur ? Dieu nous en soit témoin, il y avait un palanquin, et maintenant il n’y a plus de palanquin ; et si on envoie la police ici pour faire une enquête, nous ne pourrons dire qu’une chose, c’est qu’il n’y a plus de palanquin. Pourquoi y aurait-il un palanquin près de ces chantiers ? Nous sommes de pauvres gens, et nous ne savons rien.

    Telle est la très simple version de la très simple histoire concernant le raid sur Dearsley. C’est de la bouche des coolies que je la tiens. Dearsley lui-même n’était pas en état de rien dire, et Mulvaney gardait un silence opaque, qu’il n’interrompait de temps à autre que pour se pourlécher les lèvres. Il avait vu un combat si splendide qu’il en avait perdu jusqu’à la faculté de parler. Je respectai cette réserve jusqu’au moment où, trois jours après l’affaire, je découvris dans une écurie désaffectée de mon logement un palanquin d’une splendeur inégalable… évidemment autrefois la litière d’une reine. La perche au moyen de laquelle il se balançait entre les épaules des porteurs était enrichie d’un papier-mâché décoré de Cachemire. Les coussins d’épaule étaient de soie jaune. Sur les panneaux en cèdre laqué de la litière elle-même, resplendissaient les amours des dieux et des déesses du panthéon hindou. Les portes à coulisses en cèdre étaient pourvues de fuseaux en émail translucide de Jaypore et glissaient dans des rainures ferrées d’argent. Les coussins étaient en brocart de soie de Delhi, et les ors roidissaient les rideaux qui cachaient jadis à tous les regards la beauté du palais royal. Un examen plus minutieux me montra que l’appareil tout entier était de toutes parts éraillé et terni par le temps et l’usage ; mais même dans cet état il était suffisamment splendide pour mériter de prendre place sur le seuil d’un zenana[11] royal. Je ne lui trouvai aucun défaut, si ce n’est qu’il se trouvait dans mon écurie. Mais, essayant de le soulever par la perche d’épaule ferrée d’argent, je me mis à rire. Depuis le hangar de paye de Dearsley jusqu’au cantonnement le chemin était étroit et raboteux, et, parcouru par trois porteurs de palanquin des plus inexpérimentés dont l’un avait le crâne fortement meurtri, il avait dû être pour eux un chemin de torture. Malgré cela je ne reconnaissais pas bien de quel droit les Trois Mousquetaires faisaient de moi un recéleur.

    — Je vous demande de l’entreposer, me dit Mulvaney quand il fut amené à examiner la question. Il n’y a pas de vol là dedans. Dearsley nous a dit que nous pouvions l’avoir si nous nous battions. Jock s’est battu… oh ! monsieur, quand la bagarre était à son comble, et que Jock saignait comme un porc qu’on égorge, et que le petit Ortheris trépignait sur une jambe en mordant à grosses bouchées dans la montre de Dearsley, j’aurais donné ma place au combat pour que vous puissiez en voir une reprise. Comme je l’avais prévu, Dearsley choisit Jock et Jock lui causa de la déception. Durant neuf reprises ils firent match égal, et à la dixième… Mais revenons à ce palanquin. Il n’y a pas le moindre ennui à craindre, sans quoi nous ne l’aurions pas amené ici. Vous devez comprendre que la Reine… Dieu la bénisse !… n’ira jamais supposer qu’un simple soldat détient dans la caserne des éléphants, des palanquins et autres semblables. Après que nous l’eûmes traîné de chez Dearsley ici à travers cette cruelle brousse qui faillit abattre le courage d’Ortheris, nous le déposâmes pour la nuit dans le ravin ; et un brigand de porc-épic et une civette et un chacal se nichèrent dedans, comme bien nous nous en aperçûmes au matin. Dites-moi, monsieur, est-ce qu’un élégant palanquin, digne d’une princesse, est fait pour devenir le gîte de toute la vermine de la garnison ? Nous l’avons apporté chez vous, le soir venu, et mis dans votre écurie. N’ayez pas de remords de conscience. Pensez plutôt à ces hommes qui se réjouissent dans le hangar de paye là-bas… en regardant le Dearsley sa tête enveloppée d’une serviette… et se disant bien qu’ils peuvent recevoir leur paye chaque mois sans retenues pour la loterie. Indirectement, monsieur, vous avez délivré d’un détrousseur sans scrupule toute la population d’un village de paysans. Et d’ailleurs, est-ce que je vais laisser cette chaise à porteurs nous pourrir sur les bras ? Certes non. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre sur le marché un pur joyau comme celui-ci. Il n’y a pas un roi dans les soixante-dix kilomètres à la ronde (il désigna de la main le tour de l’horizon poudreux), pas un roi qui ne serait heureux de l’acheter. Moi-même un jour que j’en aurai le loisir, je l’emmènerai par la route pour m’en défaire.

    — Comment cela ? demandai-je.

    — Je m’en irai dedans, comme de juste, et je tiendrai l’œil aux aguets entre les rideaux. Quand je verrai un homme appartenant à la croyance indigène, je descendrai en rougissant de mon baldaquin, et lui dirai : « Acheter un palanquin toi, espèce de gourde de négro ? » Mais il me faudra d’abord louer quatre hommes pour me porter ; et ça c’est impossible jusqu’à la prochaine paye.

    Chose curieuse, tandis que Learoyd, qui avait combattu pour obtenir la récompense, et à qui sa victoire avait procuré le plus grand plaisir de sa vie, était tout disposé à la sous-estimer, Ortheris disait carrément qu’il vaudrait mieux se séparer de l’objet. Dearsley, raisonnait-il, en dépit de ses magnifiques qualités de lutteur, pourrait bien être un homme à double face, capable de mettre en mouvement l’appareil de la justice civile, chose fort redoutée du militaire. En tout cas la plaisanterie était terminée ; la prochaine paye était proche, où il y aurait de la bière à discrétion. Pourquoi donc garder plus longtemps ce palanquin peinturluré ?

    — Tu es un fusilier de première classe et un solide petit gars pour ta taille, lui dit Mulvaney. Mais ta cervelle n’a jamais valu mieux qu’un œuf mollet. C’est moi qui ai à rester éveillé des nuits à réfléchir et faire des plans pour vous trois. Ortheris, mon fils, ce n’est pas seulement quelques décalitres de bière qu’il y a dans cette chaise à porteurs… ni même des hectolitres… mais des tonneaux et des muids et des wagons-foudres.

    En attendant le palanquin restait dans mon écurie, dont la clef était entre les mains de Mulvaney.

    La paye arriva, et avec elle la bière. On ne pouvait humainement espérer que Mulvaney, desséché par quatre semaines d’aridité, serait capable d’éviter les excès. Le lendemain matin il avait disparu ainsi que le palanquin. Il avait pris le soin d’obtenir trois jours de permission « pour aller voir un ami sur le chemin de fer », et le colonel, sachant bien que la crise annuelle était proche, et dans l’espoir qu’elle épuiserait sa force au delà des limites de sa juridiction, lui accorda de bon cœur tout ce qu’il demandait.

    C’est là que s’arrêtait l’histoire de Mulvaney, telle que je l’entendis dans la salle du mess.

    Ortheris ne la mena pas beaucoup plus loin.

    — Non, il n’était pas saoul, me dit loyalement le petit homme. La boisson ne faisait encore que commencer à s’infiltrer en lui ; mais avant de partir il s’en alla remplir de bouteilles tout ce sacré palanquin. Il est parti après avoir loué six hommes pour le porter, et je dus l’aider à entrer dans sa couche nuptiale, parce qu’il ne voulait plus entendre raison. Il est parti sans tunique, en chemise et pantalon, et jurant terriblement… parti sur la route dans le palanquin, et il agitait ses jambes par la fenêtre.

    — Oui, fis-je, mais où est-il allé ?

    — Voilà justement la question. Il m’a dit qu’il s’en allait vendre ce palanquin, mais d’après des remarques qui lui ont échappé au moment où je l’enfournai par la porte j’imagine qu’il est allé à la digue en construction pour faire la nique à Dearsley. Dès que Jock sera descendu de garde j’irai là-bas voir s’il est sain et sauf… pas Mulvaney, mais l’autre. Par mes saints patrons, je le plains s’il aide Terence Mulvaney à sortir du palanquin une fois bien saoul !

    — Il reviendra, dis-je.

    — Pour sûr. Mais s’agit de savoir ce qu’il aura fait en route. Tué Dearsley, peut-être bien. Il n’aurait pas dû partir sans Jock ou moi.

    Renforcé de Learoyd, Ortheris alla trouver le contremaître de l’équipe de coolies. Dearsley avait encore la tête agrémentée de serviettes, et Mulvaney, ivre ou de sang-froid, n’eût jamais frappé un homme en cet état. Dearsley se défendit avec indignation d’avoir profité de son avantage sur le brave ivrogne.

    — J’ai eu mon choix entre vous deux, déclara-t-il à Learoyd, et vous avez obtenu mon palanquin… mais pas avant que j’en eusse tiré mon profit. Pourquoi irais-je vous faire du mal alors que tout est réglé ? Votre ami… saoul comme la truie de David par une nuit de gel… est bien venu ici… et venu à dessein de me faire la nique. Il a passé sa tête par la portière et m’a traité de goujat crucifié. Je l’ai saoulé davantage, et l’ai renvoyé. Mais je ne l’ai pas touché.

    À quoi Learoyd, peu apte à reconnaître les symptômes de la sincérité, répondit simplement :

    — S’il arrive quelque chose à Mulvaney par votre faute, mon gars, je vous attrape, bosses ou non sur votre sale tête, et je vous tords le gésier en tire-bouchon. Vous verrez ça.

    L’ambassade se retira, mais ce soir-là Dearsley le battu riait tout seul à son souper.

    Trois jours passèrent… puis un quatrième et un cinquième. La semaine tirait sur sa fin et Mulvaney ne revenait toujours pas. Lui, son royal palanquin et ses six serviteurs s’étaient évanouis dans l’air. Un soldat très corpulent et très ivre, dont les pieds dépassent de la litière d’une princesse régnante, n’est pas chose capable de voyager sur les routes sans soulever de commentaires. Malgré cela, dans tout le pays d’alentour, nul n’avait vu merveille de ce genre. Il était comme s’il n’était pas ; et Learoyd proposa la démolition immédiate de Dearsley en guise de sacrifice à ses mânes. Ortheris affirmait que tout allait bien.

    — Quand Mulvaney prend la route, dit-il, il y a des chances qu’il fasse un long parcours, en particulier quand il est aussi « noir » que cette fois-ci. Mais ce qui me dépasse, c’est qu’on n’ait pas entendu parler de quelqu’un tirant les cheveux à ses négros quelque part par là. Ça n’a pas bon air. Il doit être dessaoulé depuis le temps, à moins qu’il n’ait fait sauter la banque, et alors… Pourquoi ne revient-il pas ? Il n’aurait pas dû partir sans nous.

    Au bout du septième jour Ortheris lui-même perdit courage ; car la moitié du régiment était dehors à explorer le pays, et Learoyd avait été contraint de se battre avec deux hommes qui soutenaient ouvertement que Mulvaney avait déserté. Pour rendre justice au colonel, il ne fit que rire de cette idée-là, même quand elle lui fut présentée par son très fidèle adjudant-major.

    — Mulvaney penserait autant à déserter que vous, lui répondit-il. Non ; ou bien il s’est attiré une vilaine affaire avec les paysans… et encore ce n’est pas vraisemblable, car ce blagueur-là se dépêtrerait du fin fond de l’enfer ; ou bien il est retenu par d’urgentes affaires privées… quelque stupéfiante équipée dont nous entendrons parler au mess après qu’elle aura fait le tour des chambrées. Le plus malheureux de tout, c’est que je vais devoir lui flanquer vingt-huit jours de boîte au moins pour absence illégale, et cela au moment précis où j’ai le plus besoin de lui pour dégrossir la nouvelle fournée de recrues. Je n’ai jamais vu personne capable de donner un vernis aux jeunes soldats aussi vite que Mulvaney. Comment fait-il ?

    — Grâce à sa blague, et au bout de son ceinturon où il y a la boucle, mon colonel, répondit l’adjudant. Il vaut une paire de sous-officiers quand nous avons affaire à une classe d’Irlandais, et les gars de Londres semblent l’adorer. Le plus malheureux, c’est que s’il va en prison il n’y aura plus moyen d’être maître des deux autres jusqu’à ce qu’il en soit ressorti. Je crois qu’en ces occasions-là Ortheris prêche la révolte, et je sais que la simple présence de Learoyd se désolant pour Mulvaney suffit à détruire toute la gaieté de sa chambrée. Les sergents me racontent que quand il se sent malheureux il ne permet plus à personne de rire. C’est une drôle de coterie que ces trois-là.

    — Avec tout cela, je voudrais que nous en ayons un peu plus comme eux. J’aime un régiment bien encadré, mais ces jeunes cafards qui nous arrivent du dépôt avec leurs faces de carême, leurs yeux fuyants et leurs voix mielleuses, m’assomment parfois de leur vertu agressive. On les croirait invertébrés dès qu’il s’agit de faire autre chose que jouer aux cartes et rôder autour du quartier des ménages. Je crois que je pardonnerais sur-le-champ à ce vieux sacripant s’il se présentait avec une explication que je puisse décemment accepter.

    — Peu probable qu’il y ait grande difficulté là-dessus, mon colonel, dit l’adjudant-major. Les explications de Mulvaney sont à peine d’un cran moins étonnantes que ses exploits. Il paraît que quand il était dans le Tyrone Noir, avant de nous arriver, on l’a surpris sur les bords de la Liffey en train d’essayer de vendre le cheval de bataille de son colonel à un maquignon de Donegal comme une parfaite monture de louage pour dame. C’était M. Shakbolt qui commandait alors le Tyrone.

    — Shakbolt a sûrement attrapé une attaque d’apoplexie à l’idée que ses fougueux chevaux de guerre pouvaient correspondre à ce signalement. Il n’achetait jamais que des démons indomptés et il les matait en les privant de nourriture. Qu’est-ce que Mulvaney a dit ?

    — Qu’il était membre de la Société protectrice des animaux, et qu’il désirait vendre « cette pauvre bête-là où elle aurait quelque chose pour se remplir les boyaux ». M. Shakbolt a ri, mais j’imagine que c’est pour cela que Mulvaney a passé dans notre régiment.

    — Je voudrais qu’il fût de retour, dit le colonel ; car je l’aime bien et je crois qu’il m’aime bien aussi.

    Ce soir-là, pour réjouir nos âmes, Learoyd, Ortheris et moi nous allâmes sur la lande enfumer un porc-épic. Tous les chiens étaient là, mais leur hourvari lui-même (et dès avant de quitter le cantonnement ils s’étaient mis à discuter le triste sort des porcs-épics) fut incapable de nous tirer de notre préoccupation. La lune, large et basse, argentait les sommités de l’herbe-à-panache, et donnait aux buissons rabougris d’épine-à-chameau et aux amers tamaris l’apparence d’une assemblée de démons. L’odeur du soleil n’avait pas encore quitté la terre, et de vagues petits zéphyrs en passant sur les roseraies du sud, nous apportaient un parfum de roses sèches et d’eau. Notre feu une fois pris, et les biens convenablement disposés pour attendre la ruée du porc-épic, nous grimpâmes au haut d’un monticule de terre raviné par les pluies, et contemplâmes l’étendue de la brousse, striée de sentes à bestiaux, blanchie d’herbe longue, et parsemée des ronds de fonds d’étangs à sec, où les bécasses se rassemblent l’hiver.

    — Ça, dit Ortheris avec un soupir, en parcourant la farouche désolation du paysage, ça c’est un sacré pays. Un pays sacrément pas ordinaire. Une espèce de pays fou. C’est comme une grille où le feu est remplacé par le soleil. (Il s’abrita les yeux du clair de lune.) Et il y en a un qui danse tout seul au milieu de tout ça. Il a bien raison. Si je n’étais pas aussi triste je danserais aussi.

    À la face de la lune un prodige se dandinait… un esprit de la lande, hirsute et de haute taille, s’approchait en battant des ailes. Il était comme sorti de terre ; il s’avançait vers nous, et sa silhouette n’était pas deux fois la même. La draperie, toge, nappe ou robe de chambre, qui revêtait cet être, prenait cent formes diverses. Une fois il s’arrêta sur un tertre voisin et cabriola, jambes et bras aux quatre vents.

    — Beuh ! cet épouvantail en a de mauvaises, dit Ortheris. S’il approche encore un peu nous aurons sans doute à discuter avec lui.

    Learoyd se releva de terre comme un taureau dégage ses flancs après s’être vautré. Et tel mugit un taureau, de même lui, après un court instant d’examen, il donna de la voix sous les étoiles.

    — Mulvaney ! Mulvaney ! Hohé !

    Alors nous hurlâmes tous ensemble. La forme plongea dans le creux, et finalement, dans un frémissement d’herbe qui se déchire, notre ami perdu s’avança à la lueur du feu, et disparut jusqu’à la ceinture dans un flot de chiens en joie. Puis Learoyd et Ortheris, unissant leurs voix de basse et de fausset, lui donnèrent la bienvenue.

    — Espèce de sacré idiot ! dirent-ils.

    Et chacun de son côté ils le martelèrent à coups de poings.

    — Allez doucement ! répondit-il, les enveloppant chacun d’un de ses robustes bras. Je dois vous faire savoir que je suis un dieu, et qu’il faut me traiter comme tel… bien que, ma foi, je pense que je vais aller à la salle de police tout comme un simple troufion.

    La dernière partie de la phrase fit évanouir les soupçons créés par la première. N’importe qui eût été en droit de regarder Mulvaney comme fou. Il était nu-tête et nu-pieds, et sa chemise et ses pantalons tombaient en lambeaux. Mais il portait un vêtement somptueux… une gigantesque simarre qui retombait de son cou à ses talons… de soie rose pâle, où des mains depuis longtemps défuntes avaient abondamment brodé, d’un point à l’aiguille fort savant, les amours des dieux hindous. Les figures monstrueuses saillissaient et se cachaient à la clarté du feu, à mesure que Mulvaney drapait les plis autour de lui.

    Tandis que je tâchais de me rappeler où j’avais déjà vu cette étoffe, Ortheris mania un moment celle-ci avec respect. Puis il s’écria :

    — Qu’est-ce que tu as donc fait du palanquin ? Tu en portes la doublure.

    — Exact, dit l’Irlandais, et entre parenthèses cette broderie m’arrache la peau. Voilà quatre jours que j’ai vécu dans cette somptueuse courtepointe. Mon fils, je commence à comprendre pourquoi il n’y a rien à tirer des négros. Sans mes bottes, et avec mes pantalons tels des bas à jours sur les jambes d’une fille au bal, je commençais à me sentir comme un négro… tout craintif. Donne-moi une pipe et je raconterai.

    Il alluma une pipe, reprit ses deux amis dans son étreinte, et fut secoué par une crise de fou rire.

    — Mulvaney, lui dit Ortheris avec sévérité, ce n’est pas le moment de rire. Tu nous as donné à Jock et à moi plus d’ennui que tu ne vaux. Tu as été en absence illégale et pour cela tu vas aller à la boîte ; et de plus tu es revenu habillé d’une façon dégoûtante et fort peu convenable avec la doublure de ce sacré palanquin. Il n’y a pas là de quoi rire. Et nous autres, nous pensions tout le temps que tu étais mort.

    — Les gars, dit le coupable, encore un peu secoué, quand j’aurai fini mon histoire, tu pourras pleurer si tu veux, et notre petit Ortheris pourra me crever la paillasse en me trépignant. Finissez donc et écoutez. Mes exploits ont été stupéfiants ; ma chance a été la chance bienheureuse de l’armée britannique… et ce n’est pas peu dire. Je suis parti ivrogne et m’ivrognant dans le palanquin, et je suis revenu dieu rose. Est-ce que l’un de vous est allé trouver Dearsley une fois ma permission expirée ? C’est lui qui a été cause de tout.

    — Je le disais bien, murmura Learoyd. Demain j’irai lui casser le portrait.

    — Tu n’iras pas. Dearsley est un bijou d’homme. Quand Ortheris m’eut mis dans le palanquin et tandis que mes six porteurs ahanaient le long de la route, il me prit l’envie d’aller faire la nique à Dearsley pour ce combat. Je leur commandai donc : « Allez au talus », et là, comme j’étais fantastiquement plein, je passai ma tête par la fenêtre et échangeai des compliments avec Dearsley. Je dois l’avoir injurié salement, car quand je suis comme ça je sais me servir de ma langue. Je me rappelle tout juste lui avoir dit que sa bouche s’ouvrait de travers comme une gueule de raie, et c’était vrai après que Learoyd l’eut manipulée. Je me rappelle nettement qu’il n’en prit aucune offense, mais me donna à boire un grand coup de bière. Ce fut cette bière qui me joua le tour, car je me renfilai dans le palanquin, en me marchant sur l’oreille droite avec le pied gauche, et puis je dormis comme un mort. Une fois je me réveillai à moitié, et parbleu ça faisait dans ma tête un bruit effroyable… ça grondait et battait et trépidait d’une façon toute nouvelle pour moi. « Sainte Mère de Grâce, que je me dis, quel accordéon je vais avoir sur les épaules quand je me réveillerai ! » Et là-dessus je me roule en boule pour me rendormir avant que ça ne me prenne. Les gars, ce bruit ne provenait pas de la boisson, c’était le roulement d’un train !

    Suivit un silence impressionnant.

    — Oui, il m’avait mis sur un train… mis moi, palanquin et tout, avec six noirs scélérats d’entre ses coolies qui étaient dans son infâme confidence, sur la plate-forme d’un truc à ballast, et nous roulions et nous déboulions vers Bénarès. Heureux encore que je ne me sois pas réveillé alors et que je ne me sois pas montré aux coolies. Comme je vous le disais je dormis la plus grande partie d’un jour et d’une nuit. Mais rappelez-vous que ce Dearsley m’avait emballé pour Bénarès sur un de ses trains de matériel, à seule fin de me faire dépasser ma permission et que j’aille en prison.

    L’explication était éminemment rationnelle. Bénarès était au moins à dix heures de train de la garnison, et rien au monde n’eût pu sauver Mulvaney d’être arrêté comme déserteur s’il s’y fût montré dans l’appareil de ses orgies. Dearsley n’avait pas oublié de tirer vengeance de lui. Learoyd, après s’être un peu reculé, se mit à envoyer de légers coups de poing sur des parties choisies du corps de Mulvaney. Il avait l’esprit là-bas sur le talus, et ces coups ne présageaient rien de bon pour Dearsley. Mulvaney continua :

    — Quand je fus tout à fait réveillé le palanquin était déposé dans une rue, à ce que je soupçonnai, car j’entendais des gens passer et causer. Mais je savais bien que j’étais loin de chez moi. Il y a dans notre garnison une drôle d’odeur… une odeur de terre sèche et de four à briques avec des bouffées de litière de cavalerie. Cet endroit-là au contraire sentait les fleurs de souci et la mauvaise eau, et une fois quelque chose de vivant vint renifler fortement avec son museau à une fente du volet. « Ça y est, que je me dis, je suis dans un village, et le buffle communal est en train d’examiner le palanquin. » Mais en tout cas je n’avais pas envie de bouger. Quand on est en des lieux étrangers il n’y a qu’à rester tranquille et la chance bien connue de l’armée britannique vous fera passer au travers. C’est un axiome. Et il est de moi.

    « Puis un tas de diables chuchoteurs entourèrent le palanquin. « Portons-le, que disait l’un. — Mais qui nous paiera ? que dit un autre. — Le ministre de la maharanie[12], comme de juste, que répond le premier. — Aga ! que je me dis en moi-même. Je suis une reine indépendante, et j’ai un ministre pour payer mes dépenses. Si je reste tranquille encore longtemps je vais devenir empereur. Mais ce n’est pas dans un village que j’ai échoué. » Sans faire de bruit, je collai mon œil droit à une fissure des volets, et je vis que toute la rue était bourrée de palanquins et de chevaux et d’une flopée de prêtres nus, tout poudrés de jaune et ornés de queues de tigres. Mais je peux bien te le dire, Ortheris, et à toi aussi, Learoyd, de tous les palanquins le nôtre était le plus magnifiquement impérial. Or dans tout l’univers un palanquin signifie une grande dame indigène, sauf quand par hasard c’est un soldat de la Reine qui le monte. « Des femmes et des prêtres ! que je me dis. Pour cette fois, Térence, le fils de ton père est bien placé. On va voir la représentation. » Six diables noirs en mousseline rose enlevèrent le palanquin, mais zut ! voilà-t-il pas que le roulis et le tangage me barbouillaient le cœur. Alors nous fûmes coincés au beau milieu des palanquins… il n’y en avait guère plus de cinquante… et nous nous raclions et nous entrechoquions comme des caboteurs de pommes de terre de Queenstown dans une marée montante. J’entendais les femmes piauler et jacasser dans leurs palanquins, mais le mien était le plus royal équipage. On lui faisait place, et parbleu ces hommes en mousseline rose, mes porteurs, braillaient : « Place pour la maharanie de Gokral-Seetarun. » Connaissez-vous cette dame, monsieur ?

    — Oui, répondis-je. C’est une très estimable vieille reine des États de l’Inde centrale, et on dit qu’elle est obèse. Par quel mystère pouvait-elle être à Bénarès sans que toute la ville ait reconnu son palanquin ?

    — C’était la sempiternelle bêtise des négros. Après que les hommes de Dearsley l’eurent planté là et se furent enfuis, ils ont vu le palanquin gisant solitaire et abandonné, et à cause de sa beauté ils lui ont donné le meilleur nom qui leur soit venu à l’esprit. Avec toute raison d’ailleurs. Car à ce que nous savons la vieille dame voyageait incognito… comme moi. Je suis heureux d’apprendre qu’elle est obèse. Moi-même je n’étais pas un poids-léger, et mes hommes furent rudement aises de me déposer sous une grosse voûte ornée à profusion des sculptures et bas-reliefs les plus inconvenants que j’aie jamais vus. Parbleu ! elles me firent rougir… comme une maharanie.

    — Le temple de la Prithi-Devi, murmurai-je, au souvenir des horreurs monstrueuses de cette voûte sculptée, à Bénarès.

    — Une sapristi de vie de diables[13], oui, sauf votre respect, monsieur. Il n’y avait rien de joli sous cette voûte, excepté moi ! Elle était tout entière dans la pénombre, et quand les coolies partirent on ferma derrière nous un énorme portail noir, et une demi-compagnie de gros prêtres jaunes se mirent en devoir de haler les palanquins dans un lieu encore plus ténébreux… une vaste salle de pierre, pleine de piliers, de dieux, d’encens et d’un tas de trucs de ce genre. Le portail me dérangeait, car ma retraite étant coupée je voyais qu’il me faudrait aller de l’avant pour m’en sortir. À ce propos un bon prêtre fait un mauvais porteur de palanquin. Parbleu ! Ils faillirent me faire rendre mes boyaux en traînant le palanquin jusqu’au temple. Or quand nous fûmes dedans la disposition des forces était celle-ci. La maharanie de Gokral-Seetarun (c’est-à-dire moi) se trouvait par une grâce de la Providence sur l’extrême flanc gauche dans l’ombre d’un pilier sculpté en têtes d’éléphants. Le restant des palanquins était disposé en un large demi-cercle faisant face à une déesse très grande et très grosse, la plus étonnante dont j’aie jamais rêvé. Sa tête se perdait dans les ténèbres supérieures, et ses pieds ressortaient à la lumière d’un petit feu de beurre fondu qu’un prêtre alimentait en puisant à un plat de beurre. Alors, derrière nous dans l’ombre, quelqu’un se mit à chanter et à jouer sur quelque chose. C’était une drôle de chanson, qui fit se hérisser le poil de ma nuque. Puis les portes de tous les palanquins glissèrent sur leurs coulisses, et les femmes s’en échappèrent. Je vis alors ce que je ne reverrai jamais plus. C’était plus splendide que l’apothéose d’une féerie, car ces femmes étaient en rose, en bleu, en argent, en rouge, en vert d’herbe, avec des diamants, des émeraudes et de grands rubis rouges. Je n’ai jamais vu le pareil, et je ne le reverrai jamais plus.

    — Étant donné que selon toute probabilité vous contempliez alors les femmes et les filles de la plupart des rois de l’Inde, il y a des chances pour cela, répliquai-je, car la vérité m’apparaissait, que Mulvaney s’était fourvoyé, à Bénarès, dans une grande solennité religieuse de reines.

    — Je ne le reverrai jamais, dit-il mélancoliquement. Ce spectacle n’est pas donné deux fois à un homme. J’avais honte d’y assister. Un prêtre ventru vint frapper à ma porte. Je crus qu’il n’aurait pas l’audace de déranger la maharanie de Gokral-Seetarun, aussi je me tins tranquille, « La vieille vache s’est endormie, qu’il dit à un autre. — C’est son affaire, que répondit ce dernier. Il se passera du temps avant qu’elle n’ait un veau. » Avant même qu’il ne parlât, j’aurais pu comprendre que ce que toute femme demande au ciel, dans l’Inde… et en Angleterre aussi d’ailleurs… ce sont des enfants. Cela me rendit d’autant plus chagrin d’être là que, comme vous le savez, je n’ai moi-même pas d’enfant.

    « On priait, et les feux de beurre flambaient, et l’encens mettait sur tout un voile bleu, grâce auquel, et aux feux, les femmes avaient des mines enflammées et clignotantes. Elles embrassaient les genoux de la déesse, elles l’imploraient et se prosternaient devant, et cette musique qui n’en finissait pas les rendait folles. Sainte Mère du ciel ! comme elles pleuraient, tandis que cette vieille déesse abaissait sur elles sa grimace tellement ironique ! J’eus vite fait de me dégriser, et je réfléchissais aussi fort que les idées voulaient bien me venir à la cervelle… pensant au moyen de sortir de là et à toutes sortes de bêtises en même temps. Les femmes alignées se balançaient, faisant cliqueter leurs ceintures de diamant, et les larmes leur coulaient entre les doigts, tandis que les lumières baissaient et s’obscurcissaient. Alors il partit du toit une clarté brillante comme un éclair, qui me montra l’intérieur du palanquin, et à l’extrémité où reposait mon pied, mon propre portrait tout craché brodé sur la doublure. Tenez, ce bonhomme-ci. »

    Il fouilla dans les plis de sa simarre rose, passa la main sous l’un d’eux, et fit saillir à la lueur du feu une image brodée, d’un pied de long, représentant le grand dieu Krishna, jouant de la flûte. Avec sa joue épaisse, son œil fixe et sa moustache d’un noir bleu, le dieu offrait une ressemblance lointaine avec Mulvaney.

    — La clarté avait disparu en un clin d’œil, mais ce fut alors que me vint tout mon plan. Je crois du reste que j’étais fou. Je fis glisser le volet extérieur et me faufilai dans l’ombre par derrière le pilier aux têtes d’éléphants, puis retroussai mes pantalons jusqu’aux genoux, me débarrassai de mes bottes, et m’emparai en bloc de toute la doublure rose du palanquin. Par bonheur, elle s’arracha comme la robe d’une femme quand on marche dessus au bal des sergents, et une bouteille vint avec. Je pris la bouteille, et la minute d’après je sortais de l’ombre du pilier, la doublure rose drapée fort gracieusement autour de moi, tandis que la musique résonnait comme des timbales, et qu’un courant d’air glacé soufflait autour de mes jambes nues. Par cette main qui le créa, j’étais Krishna rossignolant sur sa flûte… Krishna, le dieu dont nous parle l’aumônier du régiment. Je devais offrir un charmant spectacle. Je sentais que j’avais les yeux énormes et la figure d’un blanc de cire, et je devais plutôt avoir l’air d’un spectre. Mais on me prit pour le dieu en personne. La musique s’arrêta, et les femmes restèrent muettes. Moi, je me contorsionnai les jambes comme un berger sur une potiche de porcelaine, et je fis avec mes pieds le dandinement du fantôme, comme je l’avais fait maintes fois au théâtre du régiment, et je traversai ainsi le temple par-devant la déesse, tout en rossignolant sur ma bouteille à bière.

    — Qu’est-ce que tu rossignolais ? demanda Ortheris.

    — Moi ? Oh !

    Mulvaney se leva d’un bond, et joignant l’action à la parole, dans le crépuscule pavana gravement devant nous sa divinité délabrée. Il reprit :

    — Je chantais

    Vous n’avez qu’à parler

    Et vous serez madame Brallaghan,

    Ne dites pas non,

    Charmante Julie Callaghan.

     

    Je ne reconnaissais pas ma voix en chantant. Et vrai ! c’était pitié de voir les femmes. Ces pauvres chéries étaient le visage contre terre. En passant devant la dernière je la vis crisper ses pauvres petits doigts les uns sur les autres comme si elle voulait me toucher les pieds. Aussi, par grande faveur, je lui posai sur la tête le pan de mon paletot rose, et m’éclipsai dans l’obscurité de l’autre côté du temple, où je tombai dans les bras d’un gros prêtre obèse. Je ne demandais qu’une chose, c’était de filer de là. Aussi je l’empoignai par son gras gosier et lui coupai la parole. « La sortie ! que je lui dis. Par où, espèce de gros païen ? — Oh ! qu’il fit. Vous n’êtes donc pas un dieu ? — Un homme, que je dis. Blanc, soldat, vulgaire soldat. Où est la porte de derrière ? — Par ici », que dit mon gros copain, en se coulant derrière un énorme dieu-taureau et plongeant dans un couloir. Alors je m’avisai que je devais avoir fait à ce temple une réputation miraculeuse pour les cinquante années à venir. « Pas si vite », que je dis. Et en clignant de l’œil je tendis mes deux mains. Le vieux brigand eut un sourire de père. Je l’empoignai par la peau du cou dans le cas où il aurait eu envie de me planter un coup de couteau en sourdine, et pour lui permettre de rassembler ses esprits je le fis galoper deux fois d’un bout à l’autre du couloir. « Tenez-vous tranquille ! qu’il dit, en anglais ! — Voilà que tu parles raisonnablement, que je lui dis. Qu’est-ce que tu vas me donner pour ce si élégant palanquin que je n’ai pas le temps d’emporter ? — Je ne sais pas, qu’il dit. — Pas possible ? que je dis. Voyons, tu peux bien me payer mon billet de chemin de fer. Je suis loin de chez moi et je t’ai rendu service. » Les gars, c’est un bon métier que d’être prêtre. Le vieux type n’eut pas besoin d’aller chercher de l’argent à la banque. Comme je vous le prouverai subséquemment, il farfouilla dans les plis de ses vêtements et se mit à faire pleuvoir dans ma main des billets de dix roupies, des mohurs d’or anciens, et des roupies tant et si bien qu’elle ne pouvait plus les contenir.

    — Tu mens ! dit Ortheris. Tu es fou ou bien tu as attrapé un coup de soleil. Un indigène ne donne jamais d’argent monnayé à moins qu’on ne le lui arrache. Ce n’est pas vrai.

    — Alors mon mensonge et mon coup de soleil sont cachés sous cette motte de gazon là-bas, répliqua Mulvaney, sans sourciller, avec un signe de tête vers la brousse. Va, Ortheris mon fils, il y a plus de choses dans la nature que tes petites jambes ne t’ont jamais permis d’en voir. Quatre cent trente-quatre roupies d’après mon calcul, et aussi un gros et gras collier d’or que je lui ai emprunté comme souvenir.

    — Et il te l’a donné pour tes beaux yeux ? fit Ortheris.

    — Nous étions seuls dans ce couloir. Peut-être ai-je été un rien trop pressant, mais considère ce que j’avais fait pour le bien du temple et la joie éternelle de ces femmes. C’était bon marché à ce compte-là. Si j’en avais trouvé davantage je l’aurais pris. Mais je retournai le vieux dans tous les sens, il était à sec. Alors il ouvrit une porte qui donnait sur un autre couloir et je me trouvai barbotant jusqu’aux genoux dans l’eau du fleuve de Bénarès, et elle ne sent pas bon. À telles enseignes que j’avais débouché sur la berge du fleuve tout auprès des bûchers funéraires et tout contre un cadavre crépitant. C’était au cœur de la nuit, car j’étais resté quatre heures dans le temple. Il y avait là une foule de bateaux amarrés, j’en pris donc un et traversai le fleuve. Et puis, en me cachant pendant le jour, je suis revenu jusqu’ici.

    — Comment diantre avez-vous fait ? demandai-je.

    — Comment a fait sir Frédéric Roberts, pour aller de Kaboul à Kandahar ? Il a marché et il n’a jamais raconté à quel point il avait été près de succomber. C’est pourquoi il est ce qu’il est. Et maintenant (Mulvaney eut un bâillement prodigieux), maintenant je vais aller me livrer pour absence illégale. De toute façon ça me fera vingt-huit jours et une rude attrapade du colonel dans la salle des rapports. Mais ce n’est pas cher à ce prix-là.

    — Mulvaney, insinuai-je, si vous avez par hasard une excuse quelconque que le colonel pourrait admettre plus ou moins, j’ai idée que cela se bornera au suif en question. Les nouvelles recrues sont arrivées, et…

    — Pas un mot de plus, monsieur. Ce sont des excuses que désire le vieux ? Ce n’est pas mon genre, mais il les aura.

    Et tout guilleret il se mit en route vers la caserne, chantant à plein gosier :

     

    On envoya donc quatre hommes et un caporal.

    Et ils me mirent en prison,

    Pour conduite indigne d’un soldat.

     

    Là-dessus il se rendit aux hommes de garde qui pleuraient presque de joie, et ses camarades lui firent une ovation. Quant au colonel, Mulvaney lui raconta qu’ayant attrapé un coup de soleil il était resté sans connaissance sur le lit d’un villageois durant un temps indéfini, et à force de rire et de bon vouloir l’affaire fut étouffée, si bien qu’il lui fut possible dès le lendemain d’enseigner aux nouvelles recrues à « craindre Dieu, honorer la Reine, tirer juste et se tenir propre ».

    COMMENT MULVANEY ÉPOUSA DINAH SHADD

     

    I

    TOUT le jour j’avais suivi pas à pas l’armée poursuivante, engagée dans l’une des plus belles batailles qui se soit jamais déroulée sur un terrain de manœuvres. Par la sagesse du gouvernement de l’Inde, trente mille hommes de troupe avaient été déversés sur quelques milliers de kilomètres carrés de pays pour pratiquer en temps de paix ce qu’ils n’eussent jamais essayé en temps de guerre. L’armée du Sud avait finalement percé le centre de l’armée du Nord et se coulait par la brèche, dare dare, pour s’emparer d’une ville d’importance stratégique. Son front s’étendait en un éventail dont les branches étaient constituées par les régiments échelonnés le long de la ligne menant en arrière jusqu’aux colonnes du train divisionnaire et à tout l’impedimentum que traîne après elle une armée en campagne. À sa droite, la gauche enfoncée de l’armée Nord fuyait en débandade, pourchassée par la cavalerie Sud et pilonnée par les canons de l’armée Sud jusqu’au moment où ceux-ci, trop avancés, menacèrent de perdre le contact. Alors l’armée Nord en fuite s’assit à terre pour se reposer, tandis que le commandant des forces poursuivantes télégraphiait qu’il la tenait en échec et en observation.

    Malheureusement il ne s’aperçut pas qu’à cinq kilomètres sur son flanc droit une colonne volante de cavalerie Nord, avec un détachement de Gourkhas et de troupes britanniques, s’avançaient en demi-cercle, aussi vite que le permettait le jour tombant, de façon à couper de ses derrières toute l’armée Sud, à casser, autrement dit, à l’endroit où elles convergeaient, toutes les branches de l’éventail, en s’attaquant au train de réserve, ravitaillements de munitions et d’artillerie. Cavaliers et fantassins avaient l’ordre de foncer, en évitant les quelques éclaireurs qui pourraient n’avoir pas été balayés par la poursuite, et de créer ainsi une émotion suffisante pour inculquer à l’armée Sud qu’avant de s’emparer des villes il sied de garder son flanc et ses derrières. Ce fut une jolie manœuvre, proprement exécutée.

    Parlant ici pour la deuxième division de l’armée Sud, le premier indice que nous en eûmes se produisit au crépuscule. L’artillerie peinait alors dans le sable mou, et la majeure partie de l’escorte s’efforçait de la tirer de là, tandis que le gros de l’infanterie avait poussé de l’avant. Toute une arche de Noé d’éléphants, de chameaux, avec la ménagerie bigarrée d’un train des équipages indien brouillonnait à grands cris derrière les canons, lorsque surgit à l’improviste de l’infanterie britannique au nombre de trois compagnies, qui s’élancèrent à la tête des attelages de canons, et firent tout arrêter net parmi des jurons et des rires.

    — Qu’en dites-vous, l’arbitre ? interrogea le major-général commandant l’attaque.

    Et d’une seule voix les canonniers conducteurs et les canonniers d’avant-train répondirent : « Éliminé ! » tandis que le colonel de l’artillerie crachait son dépit.

    — Tous vos éclaireurs sont au pouvoir de notre corps principal, dit le major. Vos flancs sont dégarnis sur un espace de trois kilomètres et demi. Je pense que nous avons cassé les reins à cette division. Et tenez ! voilà les Gourkhas !

    Une fusillade lointaine partit de l’arrière-garde à près de deux kilomètres de distance, et fut accueillie par des hurlements de joie. Les Gourkhas, qui auraient dû passer au large de la deuxième division, lui avaient marché sur la queue dans l’obscurité, mais se dégageant ils se rabattirent en hâte sur la ligne la plus proche qui nous était presque parallèle, à une dizaine de kilomètres de distance.

    Notre colonne ondula et s’avança, sans assurance… trois batteries, la réserve de munition divisionnaire, le bagage, et une section du corps médical et d’ambulanciers. À regret, le commandant promit de se déclarer « coupé » à l’arbitre le plus proche, et envoyant à Eblis sa cavalerie et toute autre cavalerie existante, poussa de l’avant pour reprendre contact avec le reste de la division.

    — Nous bivouaquerons ici cette nuit, dit le major. J’ai idée que les Gourkhas vont se faire prendre. Ils auront peut-être besoin de nous pour se reformer. Repos jusqu’à ce que le train des équipages se soit éloigné.

    Une main saisit ma monture par la bride et l’emmena hors de la poussière asphyxiante ; une autre main plus large m’enleva de ma selle, et deux des plus vastes mains du monde me reçurent quand je sautai à bas. Il est heureux pour un correspondant spécial de tomber entre des mains comme celles des soldats Mulvaney, Ortheris et Learoyd.

    — Et voilà qui est parfait, dit l’Irlandais, calmement. Nous pensions bien vous trouver quelque part par ici. Y a-t-il quelque chose à vous dans les équipages ? Ortheris ira vous dénicher ça.

    Ortheris me « dénicha ça » de dessous la trompe d’un éléphant, sous les espèces d’un domestique et d’un animal, tous deux chargés de secours médicaux.

    Les yeux du petit homme étincelèrent.

    — Si la brutale et licencieuse soldatesque de ces environs s’aperçoit du truc, dit Mulvaney, tout en faisant une experte investigation, tout sera barboté. Ces jours-ci les hommes sont nourris de limaille de fer et de biscuit de chien, mais la gloire ne compense pas le mal de ventre. Heureux encore que nous soyons ici pour vous protéger, monsieur. Bière, saucisse, pain (et frais, encore ! c’est une curiosité), soupe en boîte, whisky, d’après l’odeur, et volaille. Sainte Mère de Moïse, mais vous prenez le champ de bataille pour une boutique de confiseur ! C’est scandaleux.

    — Voilà un officier, dit Ortheris, d’un ton significatif. Quand le sergent a fini de s’emplir, le simple troufion a le droit de torcher le plat.

    J’eus le temps de fourrer plusieurs objets dans le havresac de Mulvaney avant que le major ne me posât sa main sur l’épaule, en disant affectueusement :

    — Réquisitionné pour le service de la Reine. Wolseley se trompait complètement au sujet des correspondants spéciaux. Ce sont les meilleurs amis du militaire. Venez manger ce soir avec nous à la fortune du pot.

    Et ce fut ainsi qu’au milieu des rires et des acclamations mes fournitures d’intendance, les bienvenues, s’évanouirent pour reparaître sur la table du mess, laquelle était une toile imperméable étalée sur le sol. La colonne volante avait pris avec elle trois jours de rations, et il y a peu de choses plus nauséabondes que les rations du gouvernement… surtout quand le gouvernement fait des expériences avec de la camelote allemande. De l’erbwurst../kipling_au_hasard_de_la_vie.htm - bookmark28[14], du bœuf en boîte, où domine le goût de boîte, des légumes comprimés et du biscuit de viande sont peut-être nourrissants, mais ce que veut Thomas Atkins, c’est d’avoir du volume dans la panse. Le major, assisté de ses collègues officiers, acheta des chèvres pour le camp, et rendit ainsi l’expérience inutile. Bien avant le retour de la corvée envoyée pour ramasser du bois sec, les hommes étaient installés auprès de leurs sacs, bouilloires et marmites avaient surgi du pays avoisinant, et se balançaient au-dessus des feux, tandis que le chevreau et les légumes comprimés mijotaient ensemble. Un joyeux cliquetis de ferblanterie de mess s’élevait, mêlé à des voix turbulentes réclamant « encore un peu de ce machin qui a une aile de foie » et à des bordées successives de facéties aiguës comme une baïonnette, et aussi délicates qu’un coup de crosse de fusil.

    — Les gars sont de bonne humeur, dit le major. Ils vont bientôt se mettre à chanter. Bah ! une nuit comme celle-ci est suffisante pour les tenir en joie.

    Sur nos têtes flambaient les merveilleuses étoiles de l’Inde, lesquelles, au lieu d’être piquées sur un seul plan, comme les nôtres, sont rangées en une perspective régulière, qui entraîne l’œil parmi les ténèbres veloutées de l’espace jusqu’aux derniers confins du ciel même. La terre n’était qu’une ombre grise, plus irréelle que le ciel. Nous pouvions l’entendre respirer légèrement, dans les intervalles de silence entre les hurlements des chacals, la rumeur du vent dans les tamaris, et le murmure intermittent de la fusillade à cinq lieues de là sur la gauche. Une femme indigène se mit à chanter dans quelque case invisible, le train-poste allant à Delhi passa en tonnerre, et un corbeau sur une branche caqueta mi-endormi. Puis, autour des feux, il y eut un silence quand on relâcha les ceintures, et la respiration égale de la terre encombrée reprit son cours.

    Les hommes, abondamment repus, se mirent à fumer et à chanter… accompagnés par leurs officiers. Bienheureux le lieutenant qui peut obtenir les louanges des critiques musicaux de son régiment, et que l’on honore parmi les plus subtils danseurs de pas. Grâce à lui, et grâce à ceux qui sont bons joueurs de cricket, Thomas Atkins tiendra en cas de besoin alors qu’il abandonnerait un officier de plus de valeur. Les tombeaux en ruines de vieux saints musulmans oubliés entendirent la ballade de La Ville d’Agra, La Batterie des Bœufs, En marche sur Kaboul, Le long jour indien, L’endroit où est mort le coolie de Panka, et ce refrain tonitruant qui déclare que

     

    L’esprit audacieux de la jeunesse, le feu de l’âge mûr,

    Une main ferme, et un œil d’aigle.

    Il doit acquérir tout cela, tel qui aspirerait

    À voir mourir le grand ours gris.

     

    Aujourd’hui, de tous ces joviaux bandits qui avaient accaparé mes provisions d’intendance, et qui riaient étendus autour de cette toile imperméable, il n’en reste pas un seul. Ils s’en sont allés à des champs qui n’étaient pas de manœuvre et à des batailles sans arbitres. La Birmanie, le Soudan, les fièvres et les combats de frontière les ont enlevés à tour de rôle.

    Je me dirigeai vers le feu des hommes, en quête de Mulvaney, que je trouvai devant le brasier en train de se suiffer les pieds. Il n’y a rien de particulièrement gracieux à contempler un simple soldat occupé de la sorte après une longue journée de marche, mais quand on songe dans quelle proportion exacte la « puissance, majesté, domination et force » de l’Empire britannique dépend de ces pieds-là, on prend intérêt à l’opération.

    — Il y a une ampoule… saleté !… au talon, dit Mulvaney. Je ne peux pas l’atteindre. Crève-la, petit homme.

    Ortheris tira sa trousse à couture, remédia au mal avec une aiguille, larda Mulvaney dans le mollet avec la même arme, et reçut incontinent un coup de pied qui le projeta dans le feu.

    — J’ai cassé sur toi le meilleur de mes doigts de pied, et tu rigoles, enfant de malheur ! dit Mulvaney, assis jambes croisées et se dorlotant le pied.

    Puis, m’apercevant :

    — Ah ! c’est vous, monsieur ! Soyez le bienvenu, et prenez la place de ce sagouin-là. Jock, maintiens-le un petit peu sur les braises.

    Mais Ortheris se dégagea et s’en alla plus loin, tandis que je prenais possession du trou qu’il avait creusé pour lui-même et garni de sa capote. De l’autre côté du feu, Learoyd souriait béatement, et au bout d’une minute il tomba endormi.

    — Voilà toute sa politesse pour vous, monsieur, me dit Mulvaney en allumant sa pipe avec un tison enflammé. Mais Jock a mangé d’un coup la moitié d’une de vos boîtes de sardines, et je pense qu’il a avalé la boîte avec. Quelle bonne nouvelle, monsieur ; et comment se fait-il que vous soyez avec le parti perdant aujourd’hui que nous vous avons fait prisonnier ?

    — L’armée Sud est victorieuse sur toute la ligne, répondis-je.

    — Alors cette ligne-là est la corde du bourreau, sauf votre respect. Vous apprendrez demain que nous avons battu en retraite pour l’attirer plus avant afin de lui causer de l’ennui, et c’est là ce que font les femmes. À ce propos, nous allons être attaqués avant l’aube, et vous feriez mieux de ne pas retirer vos bottes. Comment je le sais ? Par la simple lumière de la raison. Nous sommes ici trois compagnies de notre armée qui avons déjà pénétré fort avant dans le flanc de l’ennemi, et il y a une foule de cavalerie qui est partie à grand fracas, bride abattue et braillant, à seule fin de débusquer toute la nichée. Comme de juste, l’ennemi va probablement continuer par brigades, et alors il nous faudra déguerpir. Notez mes paroles. Je suis de l’avis de Polonius quand il disait : « Ne vous battez pas avec le premier manant venu pour le seul plaisir de vous battre ; mais si vous vous battez quand même, crevez-lui la figure d’abord et tout de suite ! » Nous aurions dû marcher de l’avant et secourir les Gourkhas.

    — Mais d’où connaissez-vous Polonius ? demandai-je.

    C’était pour moi une nouvelle face de la personnalité de Mulvaney.

    — Je connais ce que Shakespeare a écrit, et le reste que criait le poulailler, me répondit le guerrier, en laçant soigneusement ses bottes. Est-ce que je ne vous ai pas parlé du théâtre Silver à Dublin quand j’étais plus jeune et grand amateur de drames ? Ce vieux Silver n’a jamais payé à aucun acteur, ni homme ni femme, son dû réel, et en conséquence il arrivait que ses troupes flanchaient à la dernière minute. Alors les gars réclamaient à grands cris pour tenir un rôle, et plus d’une fois ce vieux Silver leur a fait payer la rigolade. Parole, j’ai vu jouer Hamlet avec un œil au beurre noir tout frais, et la Reine pleine comme une corne d’abondance. Une fois je me rappelle que Hogin, qui s’est engagé dans le Tyrone Noir et s’est fait tuer en Afrique australe, a persuadé à Silver de lui donner le rôle d’Hamlet à lui plutôt qu’à moi, qui avais beaucoup de goût pour la rhétorique en ce temps-là. Comme de juste je m’en allai au poulailler et me mis à envoyer sur la scène les chapeaux de mes voisins, et je dis son fait à Hogin qui se baladait en Danemark telle une mule paralysée portant des reliques sur son dos. « Hamlet, que je lui disais, il y a un trou à ton talon. Relève tes bas, Hamlet, que je disais. Hamlet, Hamlet, par respect pour les convenances, dépose ce crâne et relève tes bas. » Toute la salle se mit à lui répéter ça. Il s’arrêta au beau milieu de son monologue. « Je ne sais pas si mes bas tombent ou non, qu’il dit, en fixant l’œil dans le poulailler, car il savait bien que c’était moi ; mais quand la pièce sera finie, le Spectre et moi nous te défoncerons la paillasse, Térence, avec ton braiement de baudet. » Et voilà comment il se fait que je connais Hamlet. Eah ! Ce temps-là ! ce temps-là ! Avez-vous jamais eu dans votre vie un amusement interminable sans devoir le payer, monsieur ?

    — Jamais sans devoir le payer, répondis-je.

    — Voilà qui est franc. C’est dégoûtant quand on y pense ; mais c’est pareil qu’on soit cavalier ou fantassin. Mal à la tête si on boit, et mal au ventre si on mange trop, et mal au cœur par-dessus le marché. Parole, les brutes seules n’attrapent que la colique, et ce sont les gens les plus heureux.

    Il laissa retomber la tête et regarda fixement dans le feu, tout en étirant sa moustache. De l’autre bout du bivouac, la voix de Corbet-Nolan, le lieutenant le plus âgé de la compagnie B, entonna une vieille chanson sentimentale fort en vogue, et les hommes psalmodièrent mélodieusement après lui :

     

    La bise du nord soufflait glacée, elle déclina depuis cette heure,

    Ma chère petite Catherine, ma douce petite Catherine,

    Catherine, ma Catherine, Catherine O’Moore !

     

    avec quarante-cinq o dans le dernier mot. Malgré la distance on aurait pu couper à la bêche le mol accent du sud de l’Irlande.

    — Pour tous nos plaisirs il nous faut payer ; mais c’est parfois cruellement cher, murmura Mulvaney quand le refrain se fut tu.

    — Qu’est-ce qui ne va pas ? dis-je doucement, car je savais que mon ami nourrissait un chagrin inconsolable.

    — Je vais vous le dire ! fit-il. Vous savez ce que je suis à présent. Mais je sais ce que je voulais être au début de mon service. Je vous l’ai déjà raconté maintes fois, et ce que j’ai omis, Dinah Shadd vous l’aura dit. Et qu’est-ce que je suis ? Oh ! sainte Marie Mère du ciel ! un vieil ivrogne, une indigne brute de simple soldat qui a vu tout le régiment se renouveler depuis le colonel jusqu’au petit tambour, non pas une fois ni deux, mais des douzaines de fois ! Oui, des douzaines de fois ! Et je ne suis pas plus près de recevoir de l’avancement qu’au début. Est-ce que je ne continue pas à vivre et à rester à l’abri du clou non par ma bonne conduite, mais par la bienveillance de quelque officier… un gamin jeune assez pour être mon fils ? Est-ce que je ne le sais pas ? Est-ce que je ne me rends pas compte des fois où à la revue on passe devant moi sans insister bien que je titube d’avoir bu et que je sois prêt à tomber tout d’une pièce, au point que même un enfant à la mamelle s’en apercevrait, parce qu’on dit : « Bah, ce n’est que ce vieux Mulvaney ! » Et dans la salle des rapports, quand on me fait grâce à cause d’une réponse habile et de la pitié du vieux, c’est-il avec le sourire que je m’éloigne et que je m’en retourne auprès de Dinah, m’efforçant de prendre le tout en plaisanterie ? Non certes. C’est l’enfer pour moi… un enfer secret d’un bout à l’autre ; et la fois suivante où l’accès revient je ne serai de nouveau pas plus sage. Le régiment a bien raison de voir en moi le meilleur soldat qu’il possède. Mais j’ai encore plus raison de me reconnaître pour le pire de ses hommes. Je suis tout juste bon à enseigner aux nouvelles classes ce que je n’apprendrai jamais moi-même ; et je suis sûr comme si je l’entendais, que dans la même minute où un de ces bleus aux yeux de gorets vient de m’entendre lui dire : « Et maintenant prends garde » ou « Fais attention à ça, Jim mon garçon », je suis sûr que le sergent me représente à lui comme un exemple à ne pas suivre. Ce qui fait que j’enseigne comme on dit à l’école de tir, par feu direct et par ricochet. Que le Seigneur ait pitié de moi ! car j’ai supporté du malheur.

    Je me voyais incapable de le réconforter ou de le conseiller.

    — Couchez-vous et dormez, lui dis-je. Vous êtes le meilleur homme du régiment, et après Ortheris, le plus grand fou. Couchez-vous, en attendant que nous soyons attaqués. Quelle arme vont-ils mettre en œuvre ? De l’artillerie, pensez-vous ?

    — Réservez ça pour vos messieurs et dames, de changer et détourner la conversation, bien que vous le fassiez dans une bonne intention. Vous ne pouviez rien dire pour me soulager ; et pourtant vous n’avez jamais su quel motif j’avais d’être ce que je suis.

    — Commencez par le commencement et continuez jusqu’à la fin, dis-je avec générosité. Mais attisez d’abord un peu le feu.

    Et en guise de tisonnier je lui passai la baïonnette d’Ortheris.

    — Cela montre à quel point vous vous y connaissez peu, me dit Mulvaney, en remettant l’arme de côté. Le feu enlève à l’acier toute sa vigueur, et la prochaine fois, peut-être, que notre petit homme combattrait pour sa vie, son poinçon se casserait, et ainsi vous l’auriez tué, sans autre intention que de vous tenir chaud. C’est un truc de bleu, ça. Passez-moi la baguette de fusil, monsieur.

    Honteux, je me tins coi, et après un intervalle de silence, Mulvaney commença d’une voix basse et monotone.

    II

    — Vous ai-je jamais raconté comment Dinah Shadd est devenue ma femme ?

    Je dissimulai la curiosité brûlante que j’avais ressentie depuis des mois… depuis même que Dinah Shadd, cette femme forte, patiente et infiniment complaisante avait, par pure amitié et de son propre mouvement, lavé pour moi une chemise, alors que nous nous trouvions en un pays aride où il n’y avait pas de blanchissage.

    — Je ne me souviens plus, fis-je d’un air détaché. Était-ce avant ou après la fois où vous avez été amoureux d’Annie Bradgin, et sans succès ?

    L’histoire d’Annie Bradgin est consignée en un autre volume. C’est l’un des nombreux épisodes de la carrière bigarrée de Mulvaney.

    — C’est avant, avant, bien avant, qu’eut lieu cette histoire d’Annie Bradgin et du fantôme du caporal. Jamais plus une femme n’a plus rien valu pour moi après que j’eus épousé Dinah Shadd. Il y a un temps pour toute chose, et je sais le moyen de maintenir chaque chose à sa place… excepté la boisson, qui, elle, me maintient à ma place, sans espoir d’arriver à devenir autre chose.

    — Commencez par le commencement, insistai-je. Mme Mulvaney m’a raconté que vous l’aviez épousée à l’époque où vous logiez dans la caserne de Krab Bokhar.

    — Celle-là même qui est une fosse à purin, dit Mulvaney avec ferveur. Elle vous a dit vrai, Dinah. C’est bien ça. À ce propos, avez-vous jamais été amoureux, monsieur ?

    Je gardai le silence des damnés. Mulvaney reprit :

    — Alors je suppose que vous ne l’avez pas été. Moi, si. Au temps de ma jeunesse, comme je vous l’ai déjà dit plus d’une fois, j’étais un homme qui attirait l’œil et enchantait leur âme. Jamais homme ne fut haï autant que je l’ai été. Jamais homme ne fut aimé comme moi… non, il s’en faut d’une bonne demi-journée de marche. Durant les cinq premières années de mon service, quand j’étais ce que je donnerais mon âme pour redevenir maintenant, je prenais tout ce qui se trouvait à ma portée et m’en accommodais, et il n’y a pas beaucoup d’hommes qui peuvent en dire autant. Je prenais de la boisson, et elle ne me faisait pas de mal. Par le creux du firmament, je savais batifoler avec quatre femmes à la fois, et les empêcher chacune de rien découvrir au sujet des trois autres, et sourire au milieu de tout cela comme une fleur de souci épanouie. Dick Coulhan, de la batterie que nous aurons sur le dos cette nuit, ne conduisait pas son attelage mieux que moi le mien ; et pourtant je détenais le pire bétail. Je vécus donc ainsi, heureux, jusqu’après cette affaire avec Annie Bradgin… elle qui me renvoya aussi froide qu’une glacière, et m’enseigna où j’en étais dans l’esprit d’une honnête femme. Ce fut une médecine peu agréable à avaler.

    « Après cela je restai frappé un temps, et ne m’occupai plus que de mes devoirs régimentaires. Je me voyais déjà étudiant pour passer sergent, et major-général vingt minutes plus tard. Mais au plus haut de mon ambition il y avait dans mon cœur une place vide, que toute ma bonne opinion de moi-même ne pouvait remplir. Voilà que je me dis à moi-même : « Térence, tu es un grand homme et le mieux dressé du régiment. Continue à prendre de l’avancement. » Mais ce moi-même me répond : « Pourquoi faire ? » Je me dis à moi-même : « Pour la gloire que tu en retireras. » Moi-même me répond : « Est-ce que cela t’emplira tes deux robustes bras, Térence ? — Va-t’en au diable, que je dis à moi-même. — Va-t’en au quartier des ménages, que moi-même me répond. — C’est la même chose, que je dis à moi-même. — Bien sûr, si tu es le même homme », que moi-même me répond. Et là-dessus je réfléchis longtemps à cette idée. Avez-vous jamais éprouvé ça, monsieur ?

    Pour que Mulvaney continuât il ne fallait pas l’interrompre ; aussi ne lui répondis-je que par un léger grognement ; autour des feux de bivouac les chanteurs rivaux des compagnies s’excitaient mutuellement, et le charivari s’élevait jusqu’aux étoiles.

    — Voilà donc ce que j’éprouvais, et ce fut un mauvais moment à passer. Une fois, comme un imbécile, je m’en allai au quartier des ménages, moins pour une intrigue avec les femelles, que par désir de causer avec notre vieux sergent porte-drapeau, Shadd. J’étais alors caporal… cassé par la suite ; mais caporal alors. J’ai gardé une photo de moi qui le prouve. « Vous allez prendre une tasse de thé avec nous ? qu’il dit. — Je veux bien, que je réponds, quoique le thé ne soit pas ma distraction préférée. — Cela vaudrait mieux pour vous qu’il le soit », que me répond la vieille maman Shadd. Et elle devait le savoir, car Shadd, à la fin de son service, buvait comme un trou chaque soir.

    « Là-dessus je retirai mes gants… il y avait dessus de la craie à les faire tenir debout tout seuls… et approchai ma chaise, en regardant autour de moi les potiches de porcelaine et les bibelots de l’appartement des Shadd. C’étaient des objets qui appartenaient à une femme, et pas de la camelote de camp, ici aujourd’hui et dispersés demain. « Vous êtes bien logés ici dedans, sergent, que je dis. — C’est l’ouvrage de la patronne, mon garçon », qu’il répond, en dirigeant le tuyau de sa pipe vers la vieille maman Shadd, et sur ce compliment elle lui donna une claque sur le dessus de son crâne chauve. « Cela veut dire que tu as besoin d’argent », qu’elle lui dit.

    « Et alors… au moment où on allait remplir la bouilloire, Dinah entra… ma Dinah… Elle avait les manches retroussées jusqu’au coude, sa chevelure faisait une auréole d’or autour de son front, sur lequel ses grands yeux bleus scintillaient comme des étoiles par une nuit de gel, et le pas de ses deux pieds était plus léger que les bouts de papier tombant de la corbeille du colonel dans la salle des rapports quand on la vide. N’étant qu’un brin de fille, elle devint rose à ma vue, et je tordis ma moustache et regardai un tableau pendu au mur. Il suffit de montrer à une femme que vous vous souciez d’elle autant que d’une pichenette, et parbleu elle vous suivra partout comme un mouton.

    — Je suppose que c’est pour cela que vous avez couru derrière les jupes d’Annie Bradgin, si bien que tout le monde riait de vous dans le quartier des ménages, lui dis-je, au souvenir de sa flamme impie, et renonçant à feindre le sommeil.

    — Je ne fais qu’énoncer la théorie de l’attaque en général, répondit Mulvaney, en envoyant un coup de pied dans le feu qui se mourait. Si vous lisez le Manuel du Soldat,que jamais aucun soldat ne lit, vous verrez qu’il y a des exceptions. Une fois Dinah sortie de la pièce (et ce fut pour moi comme si le soleil avait disparu aussi) : « Sainte Mère du ciel, sergent ! que je dis, est-ce donc là votre fille ? — Du moins je l’ai cru pendant dix-huit ans, que répond le vieux Shadd en clignant de l’œil. Mais Mme Shadd est sans doute d’un avis opposé, comme il est de règle chez les femmes. — Je pense comme toi cette fois-ci, par miracle, que lui dit maman Shadd. — Alors, dites-moi comment il se fait que je ne l’aie pas encore vue ? que je dis. — Parce que ces trois dernières années vous étiez tout le temps à fricoter avec les femmes mariées. Jusqu’à l’an dernier elle n’était qu’un petit bout de fillette, et elle a poussé d’un coup avec le printemps, que dit la vieille maman Shadd. — Je ne fricoterai plus, que je dis. — Parlez-vous sérieusement ? que dit maman Shadd, en me regardant de travers, comme une poule regarde un épervier alors que ses poussins courent en liberté. — Mettez-moi à l’épreuve, que je dis, et vous verrez. » Là-dessus j’enfile mes gants, vide mon thé et sors de la maison aussi raide qu’à une revue générale, car je sentais dans le creux de mon dos les yeux de Dinah Shadd qui me suivaient par la fenêtre de la relaverie. Vrai, ce fut la seule fois où je regrettai de n’être pas dans la cavalerie, à cause des éperons à faire tinter.

    « Je me mis à réfléchir, et je fis des tas de réflexions, mais elles aboutissaient toutes à ce brin de fille en robe bleue à pois, et à ses yeux bleus remplis de scintillements. Puis je cessai d’aller à la cantine, et je fréquentai en place le quartier des ménages ou les environs, dans l’espoir de rencontrer Dinah. Si je la rencontrais ? Oh ! mon passé, à chaque fois j’avais dans la gorge un nœud aussi gros que mon paquetage, et mon cœur allait comme un samedi matin la forge d’un maréchal ferrant ! Cela se bornait pendant une semaine ou deux à des « Bonjour à vous, mademoiselle Dinah » et « Bonjour à vous, caporal », et du diable si je pouvais aller en rien plus loin, à cause du respect que je portais à cette fille que j’aurais écrasée entre le pouce et l’index. »

    J’eus alors un petit rire en me rappelant les formes imposantes de Dinah Shadd lorsqu’elle me rendit ma chemise.

    — Vous pouvez rire, grommela Mulvaney. Mais je dis la vérité, et c’est vous qui avez tort. En ce temps-là Dinah était une fille qui aurait fait tomber la morgue de la duchesse de Clonmel. Sa main était une fleur, son pied de l’air chaussé, et ses yeux une aurore. C’est ma femme aujourd’hui… ma vieille Dinah, et pour moi c’est toujours la même Dinah Shadd.

    « On louvoyait donc ainsi depuis trois semaines, et on n’avançait pas sinon par les yeux, lorsqu’un petit tambour que je venais d’admonester avec la boucle de mon ceinturon parce qu’il avait couru le guilledou par toute la garnison, s’avise de me rire au nez. « Mais je ne suis pas le seul qui ne reste pas à la caserne », qu’il me dit. Je l’attrapai par la peau du cou… j’étais à cran ces jours-là, vous le comprendrez… et : « File, que je lui dis, ou sinon je te mets en capilotade. — Allez dire ça à Dempsey, qu’il me dit, tout en hurlant. — Quel Dempsey ? que je lui dis, petit mal lavé d’enfant de Satan ? — Des Dragons à Catogan, qu’il me répond. Il l’a reconduite chez elle depuis la maison de sa tente dans le quartier civil quatre fois dans cette quinzaine. — Gosse, que je lui dis, en le lâchant, ta langue est plus forte que ton corps. Va-t’en à ton quartier. Je regrette de t’avoir rossé. »

    « Là-dessus je me mis en quatre pour courir à la recherche de Dempsey. Cela me rendait fou de me dire qu’avec tous mes grands airs auprès des femmes j’avais pu être berné par un crétin de cavalier pas capable de se tenir sur un bât de mulet. Enfin je le trouvai dans nos lignes (les Catogans étaient logés auprès de nous) et c’était un suiffeux et dégingandé fils de mule, avec ses grands éperons de cuivre et ses plastrons sur ses épigastres et cætera. Mais il ne broncha pas d’un cran.

    « — Un mot, Dempsey, que je lui dis. Tu t’es promené avec Dinah Shadd quatre fois en cette dernière quinzaine.

    « — Qu’est-ce que ça te fait ? qu’il dit. Je me promènerai quarante fois plus, et quarante fois encore avec, espèce de pied-plat, pousse-cailloux de caporal d’infanterie.

    « Sans me laisser le temps de me mettre en garde il m’avait déjà flanqué son poing tout ganté sur la joue, et je m’étalai de tout mon long.

    « — Es-tu content avec ça ? » qu’il me dit en se soufflant sur les phalanges exactement comme un officier des Écossais Gris.

    « — Content ? que je dis. Si tu as du cœur, mon garçon, enlève tes éperons, retire ta tunique, et dégante-toi. Ce n’est que le commencement de l’ouverture. En garde !

    « Il fit tout ce qu’il put, mais il refusa d’enlever sa tunique, et il était gêné des entournures. Je me battais pour Dinah Shadd et pour ce coup sur ma joue. Quel espoir avait-il contre moi ? « En garde ! que je répétais par moments, quand il commençait à rompre et à se garder trop haut et à frapper au large. Ce n’est pas ici l’école de cavalerie ! que je disais. Ohé, garçon, en garde, que je puisse t’atteindre ! » Mais quand je vis qu’il allait s’encourir, je l’attrapai par le fond de sa culotte de ma gauche, et par le devant de la ceinture de ma droite, et le balançai en l’air juste devant moi, la tête en bas, tandis qu’il me martelait le nez jusqu’au moment où je lui ôtai la respiration en le cognant à même le sol. « En garde, que je lui dis, ou je te rentre à coups de pied la tête dans la poitrine. » Et je l’aurais fait, aussi, tant j’étais fou furieux.

    « — J’ai la clavicule cassée, qu’il dit. Aidez-moi à retourner au quartier. Je ne la fréquenterai plus.

    « Ainsi donc je l’aidai à retourner.

    — Et il avait réellement la clavicule cassée ? demandai-je, car je me figurais que Learoyd seul pouvait accomplir proprement ce terrible coup.

    — Elle pointait sur son épaule gauche. Elle l’était. Le lendemain on savait la nouvelle dans les deux casernes, et quand je rencontrai Dinah Shadd avec ma joue pareille à tous les échantillons des tailleurs régimentaux, elle ne me dit pas « Bonjour, caporal », ni autre chose.

    « — Et qu’est-ce que je vous ai fait, mademoiselle Dinah Shadd, que je lui dis, très fier, en me plantant devant elle, que vous ne vouliez plus causer un peu avec moi ?

    « — Vous avez à moitié tué le cavalier Dempsey, qu’elle me répond, des larmes plein ses chers yeux bleus.

    « — Possible, que je dis. N’était-il pas cet ami à vous qui vous a reconduite chez vous quatre fois en une quinzaine ?

    « — Oui, qu’elle dit, très fière, mais elle avait la bouche tirée en bas par les coins. Et… et qu’est-ce que ça peut vous faire ?

    « — Demandez-le à Dempsey, que je dis, faisant semblant de m’éloigner.

    « — Vous êtes-vous donc battu pour moi, nigaud ? qu’elle dit, mais elle le savait déjà très bien.

    « — Pour qui serait-ce d’autre ? que je dis.

    « Et je fis un pas en avant.

    « — Je ne le méritais pas, qu’elle dit en tortillant son tablier.

    « — C’est à moi à le dire, que je dis. Le dirai-je ?

    « — Oui, qu’elle dit avec une douceur de sainte.

    « Et là-dessus je m’expliquai ; et elle me dit ce que tout homme qui est un homme, et beaucoup de femmes aussi, entendent une fois dans leur vie.

    « — Mais qu’est-ce qui vous a fait pleurer au début, Dinah ma chérie ? que je lui dis.

    « — Votre… votre joue abîmée, qu’elle dit, en cachant sa petite tête dans le creux de mon bourgeron (car j’étais de corvée pour la journée) et gémissant comme un ange en détresse.

    « Or, on pouvait prendre cela de deux façons. Je le pris comme il me plaisait le mieux, en même temps que mon premier baiser. Sainte Mère d’Innocence ! mais c’est que je l’embrassai sur le bout du nez et au-dessous de l’œil, et une fille qui se laisse embrasser tout de travers comme ça n’a jamais encore été embrassée auparavant. Prenez note de ça, monsieur. Puis, la main dans la main comme de petits enfants, nous allâmes trouver la vieille maman Shadd, et elle nous dit que ça ne lui déplaisait pas ; et le vieux Shadd hocha la tête sans quitter sa pipe, et Dinah s’enfuit à sa chambre. Ce jour-là je marchais sur des nuages de gloire. La terre entière était trop petite pour me contenir. Parbleu, j’aurais pris le soleil dans le ciel en guise de braise ardente pour rallumer ma pipe, tant j’étais grandiose. Mais quand je fis faire à mes recrues l’exercice d’escouade, je commençai par l’avance générale de bataillon, alors que j’aurais dû leur faire marquer le pas. Eah ! ce jour-là ! ce jour-là ! »

    Un silence très prolongé.

    — Eh bien ? dis-je.

    — Il finit très mal, dit Mulvaney, avec un énorme soupir. Et je sais de source sûre que ce fut entièrement par ma propre folie. Ce soir-là je bus peut-être la moitié de trois pintes… pas assez pour émouvoir un homme qui est dans son assiette ordinaire. Mais j’étais plus qu’à demi saoul de joie pure, et cette dose de bière de cantine fut pour moi comme autant de whisky. Je ne sais pas trop comment cela se fit ; mais parce que je n’avais envie d’aucune femme en dehors de Dinah, parce qu’il n’y avait pas cinq minutes que je m’étais dégagé de ses petits bras, parce que ma bouche gardait encore le goût de son baiser, il me fallut traverser le quartier des ménages pour me rendre à ma caserne, et je dus rester à causer à une pouliche de garce d’Irlandaise rousse, Judy Sheehy, qui était fille de maman Sheehy, la femme de Nick Sheehy, le sergent cantinier… la noire malédiction de Shielygh soit sur toute sa race qui est sur terre à cette heure !

    « — Et pourquoi tenez-vous la tête si haute, caporal ? que me dit Judy. Entrez donc prendre une tasse de thé, qu’elle dit, debout sur le pas de sa porte.

    « Moi, en parfait idiot, et sans songer à autre chose qu’au thé, j’entrai.

    « — Maman est à la cantine, que me dit Judy, en lissant ses cheveux roux pareils à des serpents rouges, et me regardant du coin de l’œil de ses yeux verts de chatte. Cela ne vous fait rien, caporal ?

    « — Cela ne me dérange pas, que je dis. La vieille maman Shadd ne faisant pas partie de mes amusements, ni sa fille non plus.

    « Judy alla chercher le service à thé et le disposa sur la table, en se penchant sur moi de très près pour mettre chaque chose à sa place. À la pensée de Dinah je me reculai.

    « — Est-ce que vous avez peur d’une fille seule ? que dit Judy.

    « — Non, que je dis. Pourquoi en aurais-je peur ?

    « — Cela dépend de la fille, que dit Judy en rapprochant sa chaise de la mienne.

    « — Alors tant pis pour elle, que je dis.

    « Et voyant que j’avais été un tant soit peu impoli, je dis :

    « — Le thé n’est pas tout à fait assez sucré pour mon goût. Mettez votre petit doigt dans la tasse, Judy, et cela en fera un nectar.

    « — Qu’est-ce que c’est qu’un nectar ? qu’elle dit.

    « — Quelque chose de très sucré, que je dis.

    « Et pour mes péchés je ne pus m’empêcher de la regarder du coin de l’œil comme je le faisais d’habitude avec les femmes.

    « — Continuez, caporal, qu’elle me dit. Vous êtes un enjôleur.

    « — Sur mon âme je ne le suis pas, que je dis.

    « — Alors vous êtes un bel homme cruel, et c’est encore pis, qu’elle dit, en poussant des soupirs et prenant un air contrarié.

    « — Vous seule savez ce que vous voulez dire, que je dis.

    « — Il vaudrait mieux pour moi ne pas le savoir, qu’elle dit.

    « — Nous aurions beaucoup à dire là-dessus tous les deux, que je dis sans réfléchir.

    « — Dites ce que vous en pensez, alors, Térence, mon chéri, qu’elle dit ; car je crois parbleu bien que j’en ai dit trop ou pas assez pour une honnête fille.

    « Et là-dessus elle me met les bras autour du cou et m’embrasse sur la bouche.

    « — Il n’y a plus rien à dire après ça, que je dis, en l’embrassant de retour.

    « Oh ! le vil manant que j’étais, avec en moi le souvenir encore tout frais de Dinah Shadd ! Comment se fait-il, monsieur, que quand un homme a jeté son dévolu sur une femme il ne manque jamais de le jeter encore sur une autre ? C’est la même chose qu’au tir au fusil. Un jour tous les coups manquent le but ou vont dans le parapet, et le lendemain… debout, couché, qu’on vise ou non, on ne peut plus s’écarter du noir, pendant dix coups de suite.

    — Cela n’arrive qu’aux gens qui ont beaucoup d’expérience ; ils le font sans y penser, répondis-je.

    — Merci du compliment, monsieur, si c’en est un ; mais je doute que vous ayez voulu m’en faire un. Mais écoutez. J’étais là assis avec Judy sur mon genou, qui me racontait toutes sortes de bêtises, et ne disant que « oui » ou « non » quand j’aurais beaucoup mieux fait de tenir ma langue. Et il n’y avait pas une heure que je venais de quitter Dinah Shadd. Ce à quoi je pensais, je ne saurais le dire.

    « Alors, silencieuse comme une chatte, la vieille maman Sheehy s’amène ivre comme un velours. Elle avait les cheveux roux de sa fille, mais elle était chauve par places, et je pus voir sur son méchant vieux visage, net comme un éclair, ce que deviendrait Judy dans vingt ans. J’allai pour me lever, mais Judy ne bougea pas.

    « — Térence m’a promis le mariage, maman, qu’elle dit.

    « Une sueur froide m’envahit tout le corps.

    « La vieille maman Sheehy s’assit d’un bloc, et se mit à tripoter les tasses à thé.

    « — Alors, qu’elle dit, d’une voix pâteuse, vous êtes un couple bien assorti, car c’est le plus grand coquin qui ait jamais gâché les cuirs de souliers de la Reine, et…

    « — Je m’en vais, Judy, que je dis. Vous ne devriez pas raconter de bêtises à votre mère. Mettez-la plutôt au lit, ma petite.

    « — Des bêtises ? que dit la vieille, en dressant les oreilles comme une chatte, et agrippant le bord de la table. Si bêtise il y a, espèce de blaireau grimaçant, ça deviendra pour vous la plus embêtante des bêtises. Allons, décanillez. Je m’en vais me coucher.

    « Je m’enfuis dans le noir, la tête en bouillie et le cœur malade, mais il me restait assez de bon sens pour voir que je m’étais moi-même attiré tout ça. « Voilà ce que c’est que de passer son temps à causer avec les pires des chattes d’enfer, que je me dis. Ce que j’ai dit ou non cela n’a pas d’importance. Judy et sa matrone vont soutenir que j’ai promis, et Dinah me donnera mon congé, et je le mérite. Je m’en vais aller me saouler, que je dis, et oublier tout ça, car il est clair que je ne suis pas un homme mariable. »

    « En me rendant à la cantine je me jetai contre Lascelles, qui était sergent porte-drapeau de la compagnie E, un homme dur, dur, dont la femme faisait le tourment.

    « — Vous avez sur vos épaules une vraie tête de noyé, qu’il me dit, et là où vous allez vous vous en procurerez une pire. Retournez, qu’il me dit.

    « — Laissez-moi aller, que je dis. J’ai de ma propre main jeté ma chance par-dessus le mur.

    « — Alors ce n’est pas le moyen de la ravoir, qu’il dit. Dégoisez-moi plutôt votre ennui, espèce de sot garçon.

    « Et je lui racontai l’affaire.

    « Il fit rentrer sa lèvre inférieure.

    « — On vous a pris au piège, qu’il dit. Ju Sheehy se trouverait bien d’ajouter le nom d’un homme au sien le plus tôt possible. Et vous pensiez faire le malin avec elle. C’est la vanité naturelle aux gens bêtes. Térence, vous avez beau être un fameux sot de naissance, vous ne l’êtes pas encore assez pour vous marier avec cette espèce. Que vous ayez dit quelque chose… et malgré vos protestations je suis sûr que vous l’avez fait… ou pas, ce qui serait pire, reniez le tout. Mentez comme le père de tous les mensonges, mais sortez-en à tout prix libre de Judy. Est-ce que je ne sais pas ce que c’est que d’avoir épousé une femme qui était le portrait tout craché de Judy quand elle était jeune ? Je me fais vieux, et j’ai appris la patience ; mais vous, Térence, vous lèveriez la main sur Judy et avant un an vous la tueriez. Ne vous occupez pas si Dinah vous donne votre congé, vous l’avez mérité. Ne vous occupez pas si tout le régiment rit de vous du matin au soir. Tenez-vous à l’abri de Judy et de sa mère. Elles n’ont pas le pouvoir de vous traîner à l’église, mais si elles y arrivaient quand même ce serait pour vous l’enfer. Retournez à votre caserne et faites le mort, qu’il dit. (Puis, par-dessus son épaule :) Il vous faut absolument en finir avec elles.

    « Le lendemain j’allai voir Dinah ; mais j’avais les jambes molles en marchant. Je savais que les embêtements viendraient assez vite sans que j’aie besoin de m’en mêler, et je n’étais pas rassuré du tout.

    « J’entendis Judy qui m’appelait, mais je continuai tout droit jusqu’au logement des Shadd. Dinah voulut me donner un baiser, mais je l’en empêchai.

    « — Quand je vous aurai tout dit, ma chérie, vous pourrez me le donner si vous voulez, mais je ne pense pas que vous me l’offriez encore aussi facilement.

    « J’avais à peine commencé mes explications que Judy et sa mère arrivent à la porte. Je pense qu’il y avait une véranda, mais je ne me rappelle plus.

    « — Voulez-vous pas entrer ? que fait Dinah, fort polie, bien que les Shadd n’eussent pas de relations avec les Sheehy.

    « La vieille maman Shadd leva bien vite les yeux, et elle fut la première à voir qu’il y avait du grabuge, parce que Dinah était sa fille.

    « — Je suis pressée aujourd’hui, que répond Judy, fière comme Artaban, et je suis venue seulement pour Térence… qui m’a promis le mariage. C’est étrange de le trouver ici le lendemain de ce jour-là.

    « Dinah me regarda comme si je l’avais frappée, et je réponds tout de go :

    « — On a raconté des bêtises hier soir chez les Sheehy, et Judy continue la blague, chérie, que je dis.

    « — Chez les Sheehy ? que fait Dinah, très lentement.

    « Et Judy l’interrompt en disant :

    « — Il y est resté de neuf heures à minuit, Dinah Shadd, et une bonne moitié du temps il m’a tenue sur ses genoux, Dinah Shadd. Vous aurez beau me regarder et me regarder et vous aurez beau me regarder du haut de votre grandeur, vous n’empêcherez pas pour ça que Térence soit mon promis. Térence, mon chéri, viens, il est temps de rentrer chez nous.

    « Dinah ne dit pas un mot à Judy.

    « — Vous m’avez quittée à huit heures et demie, qu’elle me dit à moi, et je n’ai jamais pensé que vous me quittiez pour Judy, promesses ou non. Retournez avec elle, puisqu’il faut qu’une fille vienne vous chercher ! Moi, c’est fini avec vous, qu’elle dit.

    « Et elle s’enfuit dans sa chambre à elle, suivie de sa mère. Je restais donc seul avec ces deux femmes, et libre de leur dire ma façon de penser.

    « — Judy Sheehy, que je dis, si vous vous êtes payé ma tête aux lumières, vous ne recommencerez pas pendant le jour. Je ne vous ai jamais rien promis ni en paroles ni par écrit.

    « — Vous mentez, que dit la vieille maman Sheehy ; et puisse votre mensonge vous étouffer sur place.

    « Elle était déjà fort saoule.

    « — Et même s’il m’étouffait sur place, ça n’y changerait quand même rien, que je dis. Rentrez chez vous, Judy. C’est honteux pour une fille convenable comme vous de traîner votre mère dehors nu-tête pour cette commission. Mais écoutez d’abord, et tenez-vous-le pour dit. J’ai donné ma parole à Dinah Shadd hier, et je suis d’autant plus coupable que j’étais avec vous hier soir à raconter des bêtises, mais rien de plus. Vous avez voulu essayer de me tenir par là. Je ne me laisserai pas faire comme ça pour rien au monde. Ça vous suffit-il ?

    « Judy devint toute rose.

    « — Et je vous souhaite bien du plaisir de ce parjure, qu’elle dit. Vous avez perdu une femme qui se serait usé les mains jusqu’à l’os pour votre plaisir ; et, vrai, Térence, je ne vous ai pas tendu de piège… (Lascelles devait lui avoir parlé franc.) Je vaux bien Dinah… pour sûr que oui ! Vous avez perdu une pimbêche de fille qui ne vous regardera jamais plus, et vous avez perdu aussi ce que vous n’aviez pas… la vulgaire honnêteté. Si vous traitez vos hommes comme vous traitez vos amoureuses, je ne m’étonne plus qu’ils vous appellent le pire caporal de la compagnie. Allons-nous-en, mère, qu’elle dit.

    « Mais du diable si la vieille consentit à remuer une patte !

    « — Vous vous en tenez là ? qu’elle dit, en me regardant de dessous ses gros sourcils gris.

    « — Que oui, je m’y tiens, dis-je, quand bien même Dinah me donnerait mon congé vingt fois. Je n’aurai pas de manigance avec vous ni les vôtres, que je dis. Emmenez votre enfant, espèce d’éhontée.

    « — Ah ! je suis une éhontée ? qu’elle dit en levant ses mains par-dessus sa tête. Alors qu’est-ce que tu es, toi, espèce de menteur, farceur, capon, sale âme de fils de vivandier ? Ah ! je suis une éhontée, moi ? Et qui est-ce qui jette la honte publique sur moi et ma fille au point que nous devions aller en plein jour au milieu des casernes mendier auprès de lui sa parole qu’il a reprise ? Double part de honte soit sur toi, Térence Mulvaney, qui te crois si fort ! Par la Vierge et tous les saints, par le sang et l’eau, et par tous les chagrins qui sont survenus dans le monde depuis le commencement, que le noir anathème tombe sur toi et les tiens, de façon que tu ne sois jamais plus délivré de peine pour une autre quand ce ne sera pas pour toi ! Puisse ton cœur saigner goutte à goutte dans ta poitrine, pendant que tes amis riront de le voir saigner ! Ah ! tu te crois fort ! Puisse ta force tourner à mal pour toi… pour toi et t’entraîner contre ta propre volonté jusque dans les mains du diable ! Ah ! tu y vois clair ? Puissent tes yeux voir clair à chaque pas du chemin ténébreux jusqu’à ce que les rouges tisons de l’enfer te les fassent perdre ! Puisse la terrible soif desséchante qui ravage mes pauvres vieux os passer en toi si bien que tu ne puisses jamais laisser une bouteille pleine ni un verre vide ! Que Dieu te conserve la lumière de ton entendement, mon bijou de gars, afin que tu n’oublies jamais ce que tu avais l’intention de devenir et ce que tu seras devenu quand tu pataugeras dans le bourbier ! Puisses-tu voir le meilleur et suivre le pire aussi longtemps qu’il y aura un souffle de vie dans ton corps. Et puisses-tu mourir bientôt sur une terre étrangère en voyant venir la mort sans pouvoir t’en défendre, incapable de remuer ni main ni pied !

    « J’entendis qu’on se débattait dans la pièce derrière moi, et puis la main de Dinah Shadd vint se poser dans la mienne comme une feuille de rose sur une route boueuse.

    « — De tout cela je prends la moitié, qu’elle dit, et plus même si je le peux. Rentrez chez vous, femme qui racontez des bêtises ; rentrez chez vous, et allez à confesse.

    « — Viens donc ! viens donc ! que dit Judy, en tirant sa mère par son châle. Ce n’est pas la faute de Térence. Pour l’amour de la Vierge, cesse de parler !

    « — Ah ! toi aussi ! dit la vieille maman Sheehy en pirouettant vers Dinah. Tu veux prendre la moitié du fardeau de cet homme ? Gare-toi de lui, Dinah Shadd, avant qu’il ne t’entraîne aussi vers le bas… toi qui envisages d’être la femme d’un sergent-major d’ici cinq ans. Tu vises trop haut, mon enfant. Tu feras la lessive pour le sergent-major, quand il voudra bien te donner cet emploi par charité ; mais tu resteras jusqu’au bout la femme d’un simple soldat et tu connaîtras toutes les peines d’une femme de simple soldat, et ton unique joie sera celle qui sortira de toi comme le flot d’un rocher. Tu connaîtras les douleurs de l’enfantement, mais tu n’auras pas le plaisir de donner le sein ; et tu enterreras dans la fosse commune un enfant mâle sans même qu’il y ait un prêtre pour prier sur lui, et de cet enfant mâle tu te souviendras tous les jours de ta vie. Réfléchis bien, Dinah Shadd, car tu n’en auras jamais un autre, devrais-tu prier jusqu’à ce que tes genoux en saignent. Les mères d’enfants se moqueront de toi derrière ton dos tandis que tu tordras le linge au lavoir. Tu sauras ce que c’est que de ramener chez toi un mari saoul et de le voir aller à la salle de police. Cela te plaira-t-il, Dinah Shadd, toi qui ne veux pas être vue causant avec ma fille ? Tu parleras à des pires que Judy avant que tout ne soit fini pour toi. Les femmes de sergents te regarderont de leur haut avec mépris, méprisante fille de sergent, et tu cacheras ton humiliation sous un visage souriant, tandis que ton cœur éclatera. Gare-toi de lui, Dinah Shadd, car j’ai mis sur lui la noire malédiction de Shielygh, et de sa propre bouche il la confirmera.

    « Elle tomba la tête en avant, et de l’écume lui vint aux lèvres. Dinah Shadd accourut avec de l’eau, et Judy entraîna la vieille dans la véranda jusqu’à ce qu’elle fût remise.

    « — Je suis vieille et misérable, qu’elle dit, tremblant et pleurant, et il est probable que j’en dis plus que je n’en pense.

    « — Quand vous serez en état de marcher, vous partirez, dit la vieille maman Shadd. Il n’y a pas de place dans cette maison pour vos pareilles, vous qui avez maudit ma fille.

    « — Eah ! fit la vieille. Les paroles dures ne cassent pas d’os, et Dinah Shadd gardera l’amour de son mari jusqu’à ce que mes os à moi soient devenus du blé vert. Judy, ma chérie, je ne me rappelle plus ce que je suis venue faire ici. Pouvez-vous me prêter du thé plein le fond d’une tasse, madame Shadd ?

    « Mais Judy l’entraîna en pleurant comme si son cœur allait se briser. Et Dinah Shadd et moi, en dix minutes nous avions oublié tout cela.

    — Alors pourquoi vous le rappelez-vous maintenant ? lui dis-je.

    — Y a-t-il chance que je l’oublie ? Chaque parole que cette vieille a prononcée s’est vérifiée dans ma vie par la suite ; et j’aurais pu tout empêcher… tout, sauf quand le petit est né. Cela se passa en ligne de marche trois mois après que le régiment eut attrapé le choléra. Nous étions alors entre Amballa et Kalka, et j’étais de garde. Quand j’en sortis, les femmes me montrèrent l’enfant, et sous mes yeux mêmes il se tourna sur le côté et il mourut. Nous l’enterrâmes au bord de la route, mais le père Victor était à un jour de marche en arrière avec le gros bagage, et ce fut le capitaine de la compagnie qui récita les prières. Et depuis lors j’ai été un homme sans enfant, et tout le reste que la vieille maman Sheehy nous avait prédit à moi et à Dinah Shadd. Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur ?

    J’en pensais beaucoup, mais il me parut préférable de tendre simplement la main à Mulvaney. Cette démonstration faillit me coûter l’usage de trois doigts. Mulvaney a beau connaître ses faiblesses, il ignore sa force.

    — Mais qu’est-ce que vous en pensez ? reprit-il, tandis que je me massais le membre endolori.

    Ma réponse fut noyée dans les hurlements et les clameurs qui s’élevèrent du foyer voisin, où dix hommes s’égosillaient à appeler : « Ortheris ! Soldat Ortheris ! Maître Ortheris ! Le gars ! Capitaine Ortheris ! Maréchal Ortheris ! Stanley, rigolo de deux sous, viens donc avec ceux de ta compagnie ! » Et le cockney qui venait de faire la joie d’un autre auditoire avec ses récits subreptices et rabelaisiens, fut projeté par la force majeure au milieu de ses admirateurs.

    — Vous avez horriblement froissé mon devant de chemise, dit-il, et je ne chanterai plus jamais pour ce fichu salon-ci.

    Réveillé par le tumulte, Learoyd s’étira, se glissa par derrière Ortheris et l’éleva en l’air sur ses épaules.

    — Chante, toi, satané oiseau piailleur, dit-il.

    Et Ortheris, battant la mesure sur le crâne de Learoyd, exécuta d’une voix rauque, digne de Ratcliffe Highway, les chastes et touchants couplets que voici :

     

    Ma bonne amie elle m’a donné mon congé

    Quand j’étais un gars de Londres,

    Et pendant quinze jours je n’ai pas cessé de boire,

    Et après ça j’ai tourné mal.

    La Reine elle me donne un shilling

    Pour combattre à perpète outre-mer ;

    Mais les casernes du gouvernement sont des nids à fièvre

    Et l’Inde m’a donné le mal.

    Refrain

    Oh ! ne faites pas attention à ce que disent les filles

    Et ne vous mettez pas à boire ;

    Moi j’ai fait l’âne quand la mienne m’a envoyé paître,

    Et c’est pour ça que je suis ici.

     

    J’ai tiré sur un Afghan ;

    Le salaud a riposté ;

    Et je suis sur mon lit avec un trou dans la tête.

    Et je rate la prochaine campagne !

    J’ai couru avec mon flingot sur un Birman

    Qui portait un satané dah,

    Mais la cartouche s’est enrayée et la baïonnette a cassé

    Et tout ce que j’ai pris c’est une balafre.

    Refrain

    Oh ! ne tirez donc pas sur un Afghan

    Quand vous êtes visible sur la ligne d’horizon,

    Et ne vous en prenez pas à un Birman

    Si vous n’avez pas de vos camarades auprès.

     

    J’ai fait mon temps pour passer caporal,

    Et c’est avec de la limonade que j’ai arrosé mes galons.

    Parce que j’ai tiré une bordée avec mon meilleur ami

    Et que j’ai fini la nuit à la boîte.

    J’ai fait mon temps pour passer sergent,

    Le colonel il a dit : « Non !

    Tout ce que vous serez c’est consigné jusqu’à la gauche. »

    Et… dès le soir même ça y était.

    Refrain

    Oh ! ne vous mêlez pas de vouloir être caporal

    Si vous n’êtes pas de sang frais ;

    Mais j’ai fait l’âne quand elle m’a envoyé paître,

    Et c’est pour ça que je suis ici.

     

    J’ai goûté les plaisirs de l’armée

    En caserne, au camp, à la boîte,

    Et j’ai perdu ma prime pendant la satanée balade,

    Avec les femmes et la boisson.

    Au bout de mon service je suis gros-jean comme devant ;

    Si me voilà laissé pour compte,

    C’est que mon pire ami du commencement à la fin.

    Nom d’un pétard, ç’a été moi !

    Refrain

    Oh ! ne faites pas attention à ce que disent les filles.

    Et ne vous mettez pas à boire ;

    Moi j’ai fait l’âne quand elle m’a envoyé paître.

    Et c’est pour ça que je suis ici.

     

    — Oui, écoutez notre petit homme maintenant – qui chante et qui crie comme si l’ennui ne l’avait jamais pris ! Vous rappelez-vous quand il est devenu fou du mal du pays ? dit Mulvaney, évoquant ainsi ces jours inoubliables où Ortheris traversa les grandes eaux de l’affliction et se conduisit abominablement. Mais quand même il dit la triste vérité. Eah !

     

    Mon pire ami du commencement à la fin.

    Nom d’un pétard, ç’a été moi !

     

    ____________

     

    Quand je me réveillai je vis Mulvaney, la moustache emperlée de rosée nocturne, et appuyé sur son fusil en sentinelle, solitaire comme Prométhée sur son roc, tandis que je ne sais quels vautours lui déchiraient le foie.

    SUR LE MONT DE GREENHOW

    À la douce voix de l’Amour elle prêta une oreille inattentive,

    Et quand il lui prit la main entre ses doigts roses

    Elle resta inerte et froide.

    Elle refusa de le regarder et de l’entendre ;

    Et détournant le visage continua son chemin ;

    Mais quand la pâle Mort, sinistre et déchaînée.

    Leva sa main de squelette, et lui fit signe

    En étendant son rameau de cyprès, elle la suivit

    Et l’Amour désolé resta là, s’étonnant

    De voir celle qui ne voulait pas céder à sa prière

    Au premier mot de la Mort se lever et la suivre.

    Rivais.

    — OHÉ, Ahmed Din ! Shafiz Ullah hého ! Balladur Khan, où es-tu ? Fais comme moi, sors des tentes et combats contre les Anglais. Ne tue pas ceux de ta propre race. Viens me retrouver ! Déserteur d’un corps indigène, il rampait alentour de l’enceinte extérieure du camp, tirant des coups de feu par intervalles et criant des exhortations à ses vieux camarades. Trompé par la pluie et les ténèbres, il arriva à la partie anglaise du camp et par ses piaillements et ses coups de fusil dérangea les hommes. Ils avaient travaillé toute la journée à faire des routes et ils étaient fatigués.

    Ortheris, qui donnait aux pieds de Learoyd, lui demanda d’une voix pâteuse :

    — Qu’est-ce que c’est que ça ?

    Learoyd répondit par un ronflement, et une balle de snider en traversant le mur de toile y fit une déchirure. Les hommes se mirent à jurer.

    — C’est ce sacré déserteur des Aurangabadis, fit Ortheris. Lève-toi, quelqu’un, et dis-lui qu’il s’est trompé de boutique.

    — Dors toujours, petit homme, dit Mulvaney, qui tout proche de la porte était dans une buée. Il pleut des outils de tranchée dehors. Je ne peux pas me lever pour aller lui faire de la morale.

    — Ce n’est fichtre pas parce que tu ne peux pas. C’est parce que fichtre tu ne veux pas, grand sacripant mollusque et fainéant que tu es. Écoute-le gueuler.

    — À quoi bon discuter ? Flanque-lui une balle, à ce cochon-là ! Il nous tient éveillés ! dit une autre voix.

    Un lieutenant lança un ordre d’une voix colère, et une sentinelle ruisselante nasilla dans les ténèbres :

    — Ce n’est pas la peine, mon lieutenant. Je ne peux pas le voir. Il se cache là-bas quelque part dans le bas de la pente.

    Ortheris bondit hors de sa couverture et demanda :

    — Est-ce que j’essaierai de l’attraper, mon lieutenant ?

    — Non, répondit-on. Recouchez-vous. Je ne veux pas que le camp entier soit à tirailler pendant le tour du cadran. Dites-lui plutôt d’aller canarder ses amis.

    Ortheris réfléchit une minute. Puis, passant la tête sous la paroi de la tente, il cria comme crie un conducteur d’omnibus dans un embouteillement :

    — Avance plus loin, là-bas ! Avance donc !

    Les hommes se mirent à rire, et le vent emporta leurs rires jusqu’au déserteur. Celui-ci, comprenant son erreur, s’en alla un quart de lieue plus loin harceler son propre régiment. Il fut reçu à coups de fusil ; les Aurangabadis étaient très fâchés contre l’homme qui déshonorait leur drapeau.

    — Allons, tout va bien…, dit Ortheris en rentrant sa tête après avoir entendu crépiter les sniders dans l’éloignement. Quand même, Dieu me pardonne, cet individu-là n’est pas digne de vivre… gâcher de la sorte mon premier sommeil.

    — Allez donc le tirer dans la matinée, alors, répliqua le lieutenant inconsidérément. Silence dans les tentes, à cette heure. Il vous faut du repos, les gars.

    Ortheris se recoucha en poussant un petit soupir d’aise, et au bout de deux minutes on n’entendit plus d’autre bruit que celui de la pluie sur la toile et les ronflements de Learoyd, puissants et vastes comme une force de la nature.

    Le détachement campait sur une crête dénudée de l’Himalaya, et depuis une semaine il y attendait une colonne volante pour faire la liaison. Les rondes de nuit du déserteur et de ses amis étaient devenues un fléau.

    Le matin venu les hommes se séchèrent au soleil torride et nettoyèrent leurs équipements ternis. C’était au tour du régiment indigène de faire des routes ce jour-là, tandis que le vieux régiment battrait sa flemme.

    — Je m’en vais guetter l’individu pour lui envoyer une balle, dit Ortheris quand il eut achevé la toilette de son flingot. Il remonte le cours d’eau chaque soir vers les cinq heures. Si nous allions nous mettre en embuscade sur la montagne au nord un bout de l’après-midi nous sommes sûrs de l’attraper.

    — Tu es un petit moustique assoiffé de sang, dit Mulvaney, exhalant dans l’air un nuage de fumée bleue. Mais il est probable que je finirai bien par aller avec toi. Où’s qu’est Jock ?

    — Parti avec les Mixed Pickles[15], parce que notre fichu lascar se croit bon tireur, dit Ortheris avec dédain.

    Les Mixed Pickles étaient un détachement de tireurs choisis, qu’on employait en général à nettoyer les contreforts des montagnes quand l’ennemi devenait trop insolent. Ce qui apprenait aux jeunes officiers la façon de manier leurs hommes et ne faisait pas grand mal à l’ennemi.

    Ortheris et Mulvaney sortirent du camp en flânant et croisèrent les Aurangabadis qui s’en allaient travailler à la route.

    — Vous allez prendre la suée aujourd’hui, dit Ortheris avec jovialité. Nous, nous allons faire son affaire à votre individu. Il n’y en a pas un de vous autres, par hasard, qui l’aurait descendu la nuit dernière ?

    — Non. Ce porc-là est parti en se fichant de nous. Moi, je lui ai tiré un coup de fusil, dit un simple soldat. C’est mon cousin, et c’est moi qui aurais dû laver notre déshonneur. Mais je vous souhaite bonne chance.

    Ils s’en allèrent à la montagne nord avec circonspection, Ortheris en tête, parce que, comme il disait, « c’est ici une démonstration de tir à longue portée, et je ne veux pas le rater ». Il avait pour son fusil un culte quasi amoureux, et le bruit courait même dans la caserne qu’il lui donnait un baiser chaque soir avant de se coucher. Il professait du mépris pour les charges et corps-à-corps, et quand ceux-ci devenaient inévitables, il se glissait entre Learoyd et Mulvaney, en les priant de défendre sa peau à lui en même temps que la leur. Jamais ils n’y manquèrent. Il trottinait donc parmi les bois de la montagne, quêtant comme un chien qui a perdu la piste. Satisfait à la fin, il se laissa aller sur la pente tapissée d’aiguilles de pin qui offrait une vue dégagée sur le cours d’eau et sur le versant de montagne sombre et nu qui était au delà. Les arbres faisaient une pénombre parfumée dans laquelle tout un corps d’armée aurait pu se mettre à l’abri de l’aveuglant éclat du soleil.

    — C’est ici la pointe du bois, dit Ortheris. Il est forcé de remonter le cours d’eau, parce qu’il y trouve de quoi s’abriter. Nous, nous resterons ici. Et puis il n’y fait pas non plus trop fichtrement poussiéreux.

    Il enfonça le nez dans une touffe de violettes blanches inodores. Il n’était venu personne pour avertir ces fleurs que la saison de leur force était depuis longtemps passée, et elles s’étaient gaiement épanouies dans la pénombre des pins.

    — On dirait que voilà quelque chose, reprit Ortheris enchanté. Quel espace divinement dégagé pour envoyer une balle par là-bas. Quelle portée à ton avis, Mulvaney ?

    — Sept cents. Peut-être un peu moins, parce que l’air est si transparent.

    Paf ! paf ! paf ! Une volée de coups de fusil partit sur la face arrière de la montagne nord.

    — Ces fichus Mixed Pickles qui tirent sur rien ! Ils vont effaroucher la moitié du pays.

    — Envoie un coup d’essai pour juger de la hausse dans le milieu du ravin, dit Mulvaney, l’homme de tous les trucs. Il y a là-bas un rocher rouge par où il sera forcé de passer. Vite !

    Ortheris monta sa hausse à six cents mètres et tira. La balle fit jaillir un panache de poussière auprès d’une touffe de gentianes à la base du rocher.

    — Pas mal ! dit Ortheris en rabattant le curseur. Tu vises comme moi, ou même un peu plus bas. Tu tires toujours trop haut. Mais rappelle-toi, le premier coup à moi. Ô Seigneur ! quel après-midi délicieux !

    Le fracas de la fusillade devint plus fort, et on entendit des hommes marcher dans le bois. Les deux amis se tinrent bien tranquilles, car ils savaient que le soldat anglais a une fâcheuse propension à tirer sur tout ce qui remue ou donne de la voix. Puis Learoyd apparut, sa tunique éraflée par une balle en travers de la poitrine et l’air assez honteux de lui-même. Il se jeta à terre sur les aiguilles de pin, respirant par grognements.

    — Un de ces damnés jardiniers des Pickles, dit-il, tout en tâtant la déchirure. Il tire vers le flanc droit, alors qu’il sait que je suis là. Si je savais qui, je lui arracherais la peau. Regarde ma tunique !

    — Voilà bien comme on peut se fier à un tireur d’élite. Exercez-le à faire mouche au repos à sept cents, et ensuite il vous lâchera son coup sur tout ce qu’il voit ou entend jusqu’à quinze cents. Tu as bien fait de laisser là cette bande de tireurs à la manque, Jock. Reste ici.

    — Ces fichus lascars-là ont tiré après le vent dans les feuillages, dit Ortheris en ricanant. Moi, tantôt, je vais vous montrer un peu comme on tire.

    Ils se vautrèrent sur les aiguilles de pin, immobiles, et le soleil les rôtissait. Les Mixed Pickles cessèrent le feu, s’en retournèrent au camp, et laissèrent le bois aux quelques singes qu’ils avaient effarouchés. Le cours d’eau éleva sa voix dans le silence, et conta fleurette aux rochers. De temps à autre le tonnerre sourd d’un coup de mine à cinq kilomètres de là témoignait des difficultés que rencontraient les Aurangabadis à construire leur route. Attentifs au bruit, les trois hommes souriaient et se taisaient, s’imbibant de chaleur et de paresse. À la fin, Learoyd prononça, entre les bouffées de sa pipe :

    — Ça semble drôle… je parle de celui là-bas… qu’il ait déserté.

    — Il sera encore un fichu coup plus drôle quand je lui aurai fait son affaire, répondit Ortheris.

    Ils parlaient en chuchotant, oppressés par la tranquillité du bois et par le désir du meurtre.

    — Je ne doute pas qu’il n’ait eu ses raisons de déserter, mais, ma foi, je doute encore moins que n’importe qui ait bonne raison de le tuer, dit Mulvaney.

    — Qui sait s’il n’y a pas une histoire de fille là dedans. On fait n’importe quoi pour l’amour des donzelles.

    — Elles ont déjà fait s’engager la plupart d’entre nous. Elles n’ont aucune espèce de droit de nous faire déserter.

    — Elles nous font nous engager, que tu dis ; oui, elles ou bien leurs pères, dit Learoyd doucement, son casque sur les yeux.

    Les sourcils d’Ortheris se contractèrent férocement. Il surveillait la vallée.

    — S’il s’agit d’une fille, je le fusillerai deux fois de plus, ce salaud-là, et la seconde fois pour avoir été un imbécile. Te voilà devenu fichtrement sentimental tout d’un coup. C’est parce que tu penses que tu viens de l’échapper belle ?

    — Non, mon gars ; je pensais seulement à ce qui m’est arrivé.

    — Et ce qui t’est arrivé, fainéant d’enfant de malheur, c’est que tu pleures comme un veau après sa mère qui est au bout de la pâture, et que tu as envie de chercher des excuses à l’individu que Stanley va tuer. Il te faut attendre encore une heure de plus, petit homme. Dégoise ça, Jock, et beugle mélodieusement à la lune. Il faut un tremblement de terre ou une éraflure de balle pour tirer quelque chose de toi. Laïusse, don Juan ! Les amours de Lothario Learoyd ! Stanley, sois l’œil du régiment, surveille bien la vallée.

    — C’est dans le genre de cette montagne là-bas, dit Learoyd, en considérant le contrefort subhimalayen qui lui rappelait les landes de son Yorkshire natal.

    Et, parlant plus pour lui-même que pour ses camarades :

    — Oui, dit-il, la lande de Greenhow domine la ville de Skipton, et la montagne de Greenhow domine Pateley Brig. Je sais que vous n’avez jamais entendu parler de la montagne de Greenhow, mais tenez, ce bout de montagne nu là-bas, supposez seulement une route blanche en lacets dessus, c’est tout son pareil. Des landes et des landes et des landes sans jamais un arbre pour se mettre à l’abri, et des maisons grises avec des toits en dalles de pierre, et des huppes qui crient, et un milan qui plane çà et là tout comme ces vautours-ci. Et un froid ! Un vent qui vous coupe au couteau. On reconnaîtrait les gens de la montagne de Greenhow rien qu’à la couleur rouge pomme de leurs joues et du bout de leur nez, et à leurs yeux bleus que le vent a réduits à des têtes d’épingles. Mineurs pour la plupart, qui creusent des galeries comme des mulots pour chercher le plomb dans l’épaisseur de la montagne en suivant à la trace le filon de minerai. C’était la mine la plus rudimentaire que j’aie jamais vue. Vous arriviez à une mécanique en bois grinçante comme un treuil de puits, et vous étiez lâché dans le trou assis dans le repli d’une corde en double, vous garant de la paroi d’une main, portant de l’autre une bougie fichée dans une pelote d’argile et vous retenant à une corde de l’autre.

    — Ça te fait donc trois mains, dit Mulvaney. Le climat doit être fameux de ces côtés-là.

    Learoyd ne se troubla pas.

    — Et quand vous arriviez au fond, vous rampiez à quatre pattes sur quinze cents mètres d’une descente sinueuse et vous débouchiez dans une sorte de caverne aussi grande que l’hôtel de ville de Leeds, où il y avait une machine pompant l’eau des galeries qui allaient encore plus bas. C’est déjà un drôle de pays, la mine à part, car la montagne est pleine de ces grottes naturelles, et les rivières et les torrents s’y engouffrent dans ce qu’on appelle des entonnoirs, et vont ressortir à des kilomètres de là.

    — Qu’est-ce que tu faisais là ? demanda Ortheris.

    — J’étais alors un jeune manœuvre, et j’allais surtout avec des chevaux pour mener le charbon et le minerai de plomb ; mais au moment dont je parle je conduisais un attelage de berline dans le grand puits. Je n’appartenais pas en réalité à cette région-là. C’est par suite d’une petite querelle chez moi que j’y allai, et au début je me liai avec des mauvais garçons. Un soir nous avions bu, et j’avais dû prendre plus que mon compte, ou peut-être la bière n’était pas si bonne que d’habitude. Quoique dans ce temps-là, de par Dieu, je n’ai jamais vu de mauvaise bière. (Il allongea les bras par-dessus sa tête, et attrapa une grosse poignée de violettes blanches.) Non, reprit-il, je n’ai jamais vu de bière que je ne pouvais pas boire, de tabac que je ne pouvais pas fumer, ni de donzelle que je ne pouvais pas embrasser. Eh bien, nous prétendîmes faire la course pour revenir, nous tous. Je perdis les autres et, en voulant escalader un de ces murs construits de pierres sèches, je dégringole dans le fossé, en entraînant les pierres, et je me casse le bras. Non pas que je m’en rendais grand compte alors, car je tombai sur le derrière de la tête et j’en demeurai quasi abruti. Et quand je revins à moi il faisait jour et j’étais couché sur le canapé dans la maison de Jesse Roantrée, et Liza Roantrée était assise à coudre. Je souffrais de partout, et j’avais la bouche sèche comme un four à chaux. Elle me fit boire à une tasse de porcelaine avec des lettres d’or : « Souvenir de Leeds »… comme je l’ai lu maintes fois par la suite. Liza me dit :

    « — Il vous faut rester tranquille jusqu’à l’arrivée du docteur Warbottom, parce que vous avez le bras cassé, et père a envoyé un valet le chercher. Il vous a trouvé en allant à son travail, et vous a rapporté ici sur son dos.

    « — Ouais ! que je dis, et je referme les yeux, car j’avais honte de moi.

    « — Père est parti à son travail depuis trois heures, et il a dit qu’il leur dirait de prendre quelqu’un pour mener la berline.

    « L’horloge battait, et une abeille entra dans la maison, et toutes les deux bourdonnaient dans ma tête comme des roues de moulin. Et elle me donna encore à boire et arrangea l’oreiller.

    « — Eh ! c’est que vous êtes bien jeune pour vous être enivré comme ça, mais vous ne recommencerez plus, n’est-ce pas ?

    « — Non, que je dis, je ne le ferai plus à condition seulement que vous vouliez bien arrêter ces claquets de roue de moulin.

    — Vrai ! c’est une bonne chose que d’être dorloté par une femme quand on est malade, dit Mulvaney. C’est pas cher même au prix de vingt têtes cassées.

    Ortheris détourna vers la vallée son visage soucieux. Lui n’avait pas été dorloté par beaucoup de femmes dans sa vie.

    — Et alors le docteur Warbottom arrive à cheval et Jesse Roantrée avec lui. C’était un docteur très savant, mais il parlait avec les pauvres gens tout comme l’un d’entre eux.

    « — Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? qu’il me chante en patois. Tu t’es fêlé la tête ? Elle est pourtant dure. (Et il me tâtait de partout.) Rien de cassé. Ça t’a seulement rendu un peu plus idiot qu’à ton ordinaire, et c’était déjà pas mal.

    « Et il continua ainsi, et m’appela de tous les noms qu’il pouvait imaginer, mais il remit mon bras, avec l’aide de Jesse, aussi habilement qu’il pouvait.

    « — Il vous faut laisser ce gros fainéant rester ici un peu, Jesse, qu’il dit, après m’avoir bandé et administré une dose de médicament, et vous le soignerez avec Liza, bien qu’il ne vaille guère le dérangement. Et cela va te faire perdre ton emploi, qu’il dit, et tu vas être à la charge du Club des Malades pour une paire de mois et plus. Tu ne crois pas que tu es un sot ?

    — Mais quand est-ce qu’un jeune homme, debout ou couché, a jamais été autre chose qu’un sot, je voudrais bien le savoir ? dit Mulvaney. La sottise est le seul chemin sûr qui mène à la sagesse, je le sais par expérience.

    — La sagesse ! ricana Ortheris, relevant le menton pour examiner ses camarades. Vous êtes de fichus Salomons, vous deux, pas vrai ?

    Learoyd continua calmement, avec l’œil impassible d’un bœuf qui rumine.

    — Et voilà comment j’en vins à connaître Liza Roantrée. Il y a de ces airs qu’elle aimait de chanter… car elle chantait sans cesse… qui me remettent la montagne de Greenhow devant les yeux aussi nettement que ce contrefort là-bas. Et elle voulait m’apprendre à chanter la basse, et que je les accompagne à la chapelle où elle menait le chant avec Jesse, le vieux Jesse, qui jouait du violon. C’était un singulier bonhomme, le vieux Jesse, tout à fait toqué de musique, et il me fit promettre, quand mon bras serait guéri, d’apprendre la contrebasse. Celle-ci lui appartenait, et elle se trouvait dans un gros étui contre l’horloge de campagne, mais Willie Satterthwaite, qui en jouait dans la chapelle, était devenu sourd comme un pot, et cela vexait Jesse, car il était obligé de lui taper sur la tête avec son archet de violon pour le faire râcler au bon moment.

    « Mais il y eut dans tout cela un point noir, et ce fut un homme en habit noir qui l’introduisit. Quand le prédicateur méthodiste-primitif venait à Greenhow, il logeait toujours chez Jesse Roantrée, et il s’empara de moi dès le début. Il voyait en moi une âme à sauver, et il comptait y parvenir. En même temps j’étais jaloux de voir qu’il tenait à sauver aussi l’âme de Liza Roantrée, et il arrivait souvent que je l’aurais bien tué. Et cela continua ainsi jusqu’au jour où n’y tenant plus j’empruntai à Liza des sous pour aller boire. Je revins au bout de quelques jours, la queue entre les pattes, simplement pour revoir Liza. Mais Jesse était à la maison ainsi que le prédicateur – le révérend Amos Barraclough. Liza ne me dit rien, mais un peu de rouge lui monta au visage, qu’elle avait blanc en règle générale. Et Jesse de dire, tout en faisant de son mieux pour rester poli :

    « — Non, mon gars, puisque c’est comme ça, je te laisse à choisir le chemin que tu vas prendre. Je ne veux pas que personne qui se met à boire franchisse le seuil de ma porte, ni qu’il emprunte de l’argent à ma fille pour se payer de la boisson. Tiens ta langue, Liza, qu’il lui dit, comme elle voulait l’interrompre en disant que j’étais le bienvenu quant aux sous et qu’elle n’avait pas peur que je ne la rembourse pas.

    « Alors, voyant que Jesse allait se mettre en colère, le révérend intervient, et ils se mettent à eux deux pour me convaincre. Mais ce fut Liza, en me regardant sans rien dire, qui fit plus que les deux autres avec leurs langues, et voilà comment je finis par être converti.

    — Ouatt ! lança Mulvaney.

    Puis, se reprenant, il dit doucement :

    — Allons, allons, soit ! Pour sûr la Sainte Vierge est la patronne de toute la religion comme de la plupart des femmes ; et il y a beaucoup de piété chez les filles, quand les hommes lui permettent d’y rester. Dans ces circonstances-là, moi-même je me serais laissé convertir.

    — Non, mais moi, reprit Learoyd en rougissant, moi, c’était sérieux.

    Ortheris se mit à rire aussi haut qu’il l’osa, étant donné son occupation actuelle.

    — Oui, Ortheris, tu peux rire, mais tu n’as pas connu ce prédicateur Barraclough… un petit bonhomme pâle, avec une voix qui aurait attiré un oiseau hors du bois, et une façon de s’emparer de vous à vous faire croire qu’on n’avait jamais eu un vivant pour ami jusque-là. Tu ne l’as pas connu, et… et tu n’as pas vu Liza Roantrée… tu ne l’as jamais vue… Il se trouve que ce fut autant Liza que le prédicateur et son père qui me convertit, mais en tout cas ils en avaient tous l’intention, et j’eus grande honte de moi-même, et ainsi je devins ce qu’ils appelaient un nouvel homme. Et quand j’y repense, j’ai peine à croire que ce garçon qui allait aux offices, à la chapelle et aux classes du soir, c’était moi. Je n’avais jamais rien à dire par moi-même, mais il y avait beaucoup à brailler, et le vieux Sammy Strother, qui était quasi paralysé à mort et tout plié en deux de rhumatismes, chantait quand même : « Ô Joie ! ô Joie ! » et qu’il valait mieux aller au ciel dans une corbeille à charbon que de descendre en enfer dans un carrosse à six chevaux. Et il me mettait sur l’épaule sa pauvre vieille patte, en disant : « Est-ce ton sentiment, à toi, gros lourdaud ? Est-ce ton sentiment ? » Et parfois je croyais que ce l’était, et puis de nouveau je croyais que ce ne l’était pas, et comment était-ce au juste ?

    — C’est l’éternelle nature de l’humanité, dit Mulvaney. Et de plus je ne pense pas que tu étais bâti pour faire un méthodiste-primitif. C’est une nouvelle secte, d’ailleurs. Moi, j’en tiens pour l’ancienne Église, car elle est la mère de toutes les autres – oui, et le père aussi. Je l’aime parce qu’elle est la plus remarquablement ordonnée comme un régiment. J’ai beau mourir à Honolulu, à la Nouvelle-Zemble ou au cap Cayenne, partout où je meurs, dans ma religion et avec un prêtre sous la main, je dépends des mêmes ordres et des mêmes mots de passe, et je reçois le même sacrement que si le pape lui-même descendait du dôme de Saint-Pierre pour m’expédier. Avec elle, il n’y a ni haut ni bas, ni large ni profond, ni entre les deux, et voilà ce que j’aime. Mais remarquez, ce n’est pas le genre d’église qu’il faut à un homme faible, parce qu’elle le prend corps et âme dès qu’il n’a plus sa besogne personnelle à faire. Quand mon père est mort, je me souviens qu’il a mis trois mois à arriver à la tombe ; pardieu il aurait vendu la cambuse qui nous abritait, moyennant quittance de dix minutes de purgatoire. Et il fit tout ce qu’il put. C’est pourquoi je dis qu’il faut un homme fort pour trafiquer avec l’ancienne Église, et c’est pour cette raison que l’on voit tant de femmes aller à elle. Et cela ressemble à une énigme.

    — À quoi sert de se tracasser avec ces choses-là ? dit Ortheris. On est forcé de savoir ce qu’il en est au juste, plus vite qu’on ne le voudrait, en tout cas. (Il fit sauter dans le creux de sa main la cartouche de la culasse.) Voici mon aumônier, reprit-il, en faisant saluer comme une marionnette la perfide douille à tête noire. Avant le coucher du soleil il va enseigner à quelqu’un de quoi il retourne à propos de tout cela, et la vérité définitive. Mais qu’est-ce qui est arrivé ensuite, Jock ?

    — Il y avait une chose qui les faisait tiquer, et à cause de quoi on me ferma presque la porte au nez, et c’était mon chien Blast[16], le seul rescapé d’une portée de chiots qui sauta en l’air quand une caisse de poudre de mine explosa dans la cabane du garde-magasin. Ils n’aimaient pas son nom plus que son métier, qui était de se battre avec tous les chiens qu’il rencontrait ; un tout à fait bon chien, avec des taches noires et roses sur la figure, une oreille en moins, et boiteux d’un côté pour avoir été traîné dans une benne tout le long d’un toit de fer, l’espace d’un quart de lieue.

    « On me disait que j’aurais dû m’en débarrasser parce qu’il était vil et matériel ; et on me demandait si je voulais me laisser mettre à la porte du ciel pour l’amour d’un chien ? « Tant pis, que je répondais, si la porte n’est pas assez large pour nous deux, nous resterons dehors, car nous ne nous séparerons pas. » Et le prédicateur parla pour Blast, car il avait eu de la sympathie pour lui dès le début… je suppose même que c’est pour ça que je m’étais mis à aimer le prédicateur… et il ne voulut pas entendre parler de changer son nom en celui de Bliss, comme quelques-uns le demandaient. Nous devînmes donc tous les deux des habitués de la chapelle. Mais c’est dur pour un jeune gars de ma trempe de se séparer du monde, de la chair et du diable tout en vrac. Malgré cela je tins bon un long temps, et les gars qui le dimanche avaient l’habitude de se tenir du côté du faubourg, sur le pont, et de se pencher par-dessus pour cracher dans le ruisseau, criaient après moi : « Préviens-nous, Learoyd, le jour où tu prêcheras, parce que nous irons t’écouter. — Ferme ton bec, répondait un autre. Il n’a pas encore mis son col de clergyman ce matin. » Et moi, tout en serrant mes poings dans mes poches, je me disais en moi-même : « Si c’était lundi, et si je n’étais pas membre des méthodistes-primitifs, je vous flanquerais une volée à tous. » C’était le plus dur de tout… de savoir que j’avais la force de me battre et de n’en avoir pas le droit.

    Grognements approbateurs de Mulvaney.

    — Ainsi donc, tant avec le chant que les offices, et la classe, et la contrebasse, qu’il me faisait prendre entre mes genoux, je passais pas mal de temps dans la maison de Jesse. Mais aussi souvent que j’étais là, le prédicateur m’invitait à y aller plus souvent encore, et tous deux, le vieux et la jeune fille, étaient contents de l’avoir chez eux. Il habitait à Pately Bridge, qui était à une bonne trotte de là, mais il venait. Il venait quand même. D’une façon je l’aimais autant et plus que n’importe qui, et pourtant de l’autre je le détestais de tout mon cœur, et nous nous regardions réciproquement comme chien et chat, mais aussi polis qu’on voudra, car je me conduisais de mon mieux, et il était si franc et honnête que je me voyais forcé d’être honnête aussi avec lui. Ç’aurait été vraiment pour moi un excellent compagnon, si je n’avais eu envie la moitié du temps de lui tordre son malin petit cou. Le plus souvent, quand il s’en allait de chez Jesse, je le mettais un bout sur sa route.

    — Tu le reconduisais chez lui, tu veux dire ? fit Ortheris.

    — Ouais. C’est une façon que nous avons dans le Yorkshire de mettre nos amis dehors. Or cet ami-là, je ne voulais pas le laisser revenir, et lui ne voulait pas que je revienne non plus, si bien que nous marchions ensemble du côté de Pately, et puis il me reconduisait à son tour, et il pouvait être deux heures du matin que nous étions encore à nous reconduire l’un l’autre aller et retour comme une fichue paire de pendules entre le mont et la vallée, longtemps après que la lumière s’était éteinte à la fenêtre de Liza, que tous deux nous n’avions cessé de surveiller, en faisant semblant d’examiner la lune.

    — Ah ! lança Mulvaney, tu n’avais pas à lutter contre cet enjôleur de chanteur de patenôtres. Neuf fois sur dix, c’est à ces types-là, au lieu de l’amoureux, qu’iront les ris et les grâces, et les femmes ne reconnaissent leur erreur que plus tard.

    — Voilà justement ce qui te trompe, reprit Learoyd, rougissant sous le hâle de ses joues couvertes de taches de rousseur. J’arrivais premier avec Liza, et tu pourrais croire que c’était suffisant. Mais le pasteur était un bonhomme obstiné, et Jesse en tenait fort pour lui, et toutes les femmes de la congrégation rabâchaient à Liza qu’elle était bien bonne de se lier ainsi avec un vaurien incapable de rien de bon comme moi, qui n’étais guère respectable et qui traînais un chien batailleur à mes trousses. C’était très bien de sa part de me faire du bien et de sauver mon âme, mais elle devait d’abord songer à ne pas se faire de mal à elle-même. On raconte que des gens riches qu’ils sont rogues et hautains ; mais il n’y a rien de tel que les pauvres gens de chapelle pour être entichés dur comme fer de leur respectabilité. Elle est aussi glaciale que le vent de la montagne de Greenhow… oui, et plus froide, car elle ne change jamais. Et maintenant que j’y repense, une des choses les plus étranges que je connaisse c’est qu’ils ne pouvaient pas supporter la pensée qu’on se fît militaire. Il y a des batailles tant et plus dans la Bible, et il y a dans l’armée pas mal de méthodistes ; mais à entendre causer les gens de chapelle, on croirait que se faire militaire c’est à peine mieux que d’aller se faire pendre. Quand Sammy Strother s’empêtrait dans ses prières et ne savait plus quoi dire, il s’écriait : « Le glaive du Seigneur et de Gédéon. » Ils étaient toujours à parler de revêtir l’armure complète de la droiture et à combattre le bon combat de la foi. Et puis, pour compléter, quand un jeune gars voulait s’engager ils se réunissaient pour prier sur lui et ils l’assourdissaient presque, si bien qu’à la fin l’autre prenait son chapeau et s’enfuyait bel et bien. Et à l’école du dimanche ils racontaient des histoires où il était question de méchants petits garçons que leurs parents avaient battus parce qu’ils dénichaient des oiseaux le dimanche et faisaient l’école buissonnière en semaine, et que ces garçons devenus grands s’étaient mis à organiser des luttes, des combats de chiens, des chasses au lapin, et à boire, tant et si bien qu’à la fin, comme on pose une épitaphe sur une tombe, ils vous damnaient ces gars en long et en large d’un « et alors ils allèrent s’engager comme militaires » et ils poussaient tous un profond soupir et levaient les yeux au ciel comme une poule qui boit.

    — Et pourquoi ça ? demanda Mulvaney en abattant brusquement sa main sur sa cuisse. Au nom de Dieu, pourquoi ça ? J’ai vu ça aussi, moi. Ils trichent, ils fraudent, ils mentent, ils calomnient, et font cinquante choses cinquante fois pires ; mais le pis et le dernier de tout à leur compte c’est de servir loyalement la Veuve[17]. On croirait écouter des enfants… qui voient des choses autour d’eux.

    — Ils en feraient du joli, ces gens-là, à combattre leurs bons combats et le reste, si on n’avait pas soin de leur réserver un endroit discret pour s’y battre. Ah ! ce sont de fameux combats que les leurs ! On dirait des chats sur les toits. C’est à qui excite l’autre à commencer. Je donnerais un mois de ma solde pour qu’on m’amène quelques-uns de ces bougres-là qui se carrent dans les rues de Londres et que je les fasse suer durant tout un jour et une nuit de pluie à travailler aux routes. Ils se comporteraient mieux par la suite… tout comme nous sommes censés le faire nous-mêmes. Ce n’est pas d’hier que j’ai été expulsé d’un louche bistrot quasi clandestin, là-bas du côté de Lambeth, plein de cochers de fiacre crasseux, conclut Ortheris avec un juron.

    — Peut-être bien que tu étais saoul, dit Mulvaney pour l’apaiser.

    — Pis que cela. C’étaient les collignons qui l’étaient. Moi, je portais l’uniforme de la Reine.

    — Je ne songeais pas spécialement à être soldat en ce temps-là, reprit Learoyd, toujours sans quitter de l’œil la pente dénudée d’en face, mais ce que tu dis là me le remet en mémoire. Ils étaient si bons, les gens de la chapelle, qu’ils se rejetaient à l’inverse. Mais je tenais bon pour l’amour de Liza, d’autant qu’elle m’apprenait à chanter la partie de basse dans un oratorio que Jesse était en train d’organiser. Elle chantait comme la grive elle-même, et nous nous étions exercés chaque soir depuis environ trois mois.

    — Je sais ce que c’est qu’un oratorio, dit Ortheris doctement. C’est une sorte de caf’conc’ de curé… des paroles toutes de la Bible et des refrains à tout casser.

    — La plupart des gens de la montagne de Greenhow jouaient d’un instrument ou de l’autre, et ils chantaient tous si bien que vous les auriez entendus à des kilomètres de distance, et ils étaient si contents du bruit qu’ils faisaient qu’ils ne désiraient même pas avoir quelqu’un pour les écouter. Le prédicateur, quand il ne jouait pas de la flûte, chantait les secondes parties hautes, et moi comme je n’en savais pas encore beaucoup sur le violoncelle, on me mit tout auprès de Willie Satterthwaite, pour lui pousser le coude quand il devait jouer. Le vieux Jesse, qui était chef d’orchestre et premier violon et chanteur principal, était heureux comme pas un de battre la mesure avec son archet, au point que parfois il le tapait sur son pupitre et s’écriait : « À présent il faut tous vous arrêter ; c’est mon tour. » Et il se tournait vers l’assistance, tout suant de fierté, pour chanter les solos de ténor. Mais il était surtout beau dans les chœurs, où il dodelinait la tête, agitait ses bras autour de lui comme des ailes de moulin à vent, et chantait à en tomber d’apoplexie. Un fameux chanteur, ce Jesse.

    « Vous le voyez, je ne comptais pas beaucoup pour eux tous, excepté pour Liza Roantrée, et j’avais beaucoup de temps à rester à me taire aux offices et aux répétitions d’oratorio à écouter leurs propos, et si je les trouvai singuliers au début, je les trouvai encore bien plus singuliers après, une fois familiarisé avec eux et capable d’examiner ce qu’ils signifiaient.

    « Juste après l’exécution des oratorios, Liza, qui avait toujours été un peu faible, tomba très malade. Je promenais de long en large des quantités de fois le cheval du docteur Warbottom pendant que celui-ci était dans la maison, où on ne me laissait pas entrer, bien que j’en eusse réellement mal de ne pas la voir.

    « — Elle ira mieux bientôt, mon gars… oui, bientôt, répétait le docteur. Il faut de la patience. » Puis on me disait que si j’étais sage on me laisserait entrer. Mais le révérend Amos Barraclough était sans cesse auprès d’elle à lui faire la lecture, qu’elle écoutait installée dans ses oreillers. Puis elle commença d’aller un peu mieux et on me permit de la transporter sur le sofa, et quand il fit chaud de nouveau elle allait et venait comme auparavant. Le prédicateur et moi, ainsi que Blast, nous étions beaucoup ensemble dans ce temps-là, et d’une façon nous étions de vrais bons camarades. Mais je l’aurais bien volontiers flanqué à terre de temps à autre. Un jour, je me rappelle, il me dit qu’il aimerait descendre dans les entrailles de la terre, et voir comment le Seigneur avait construit l’ossature des montagnes éternelles. Il était de ces bonshommes qui ont le don de dire les choses. Elles découlaient du bout de sa docte langue, tout comme notre Mulvaney ici, qui aurait fait un très bon prédicateur, s’il avait bien voulu s’en donner la peine. Je lui prêtai un équipement de mineur dans lequel ce petit homme disparaissait presque, et avec sa figure pâle enfoncée dans le collet de la vareuse sous le chapeau de cuir bouilli à larges bords, il avait l’air d’un épouvantail, et il s’accroupit dans le fond de la benne. Je conduisais un train de berlines qui remontait par un bout de plan incliné jusqu’à la grotte où la machine pompait, et où l’on apportait le minerai pour le mettre dans les wagonnets qui redescendaient d’eux-mêmes quand j’avais mis le frein, et les chevaux trottaient par derrière. Tant que nous vîmes le jour nous restâmes bons amis, mais quand nous arrivâmes en plein dans l’obscurité et que nous ne vîmes plus le jour briller au fond du trou que comme un réverbère au bout d’une rue, je me sentis devenir tout à fait mauvais. Ma religion acheva de me quitter quand je me retournai pour le regarder, lui qui venait toujours se mettre entre Liza et moi. On racontait que, quand elle irait mieux, ils se marieraient, et je ne parvenais pas à lui faire dire ni oui ni non à ça. De sa petite voix fine il se mit à chanter un cantique, et je lui répondis par un refrain composé uniquement de malédictions et de blasphèmes contre mes chevaux, et je commençai à sentir à quel point je le haïssais. C’était d’ailleurs un si petit bonhomme. Rien ne m’aurait empêché de le prendre d’une main et de le jeter dans le Trou-au-Cuivre-de-Garstang… un endroit où le ruisseau filait par-dessus le rebord du rocher et tombait avec à peine un murmure dans un abîme dont on n’avait pas à Greenhow de corde assez longue pour trouver le fond.

    Une fois de plus Learoyd déracina d’innocentes violettes.

    — Eh bien oui, il verrait les entrailles de la terre et plus jamais rien d’autre. Je n’avais qu’à le mener à un kilomètre ou deux le long de la descente, et l’y laisser avec sa chandelle éteinte crier alléluia, il n’aurait personne pour l’entendre et dire amen. Je devais le mener en lui faisant descendre les échelles jusqu’à la coupe où travaillait Jesse Roantrée, et alors pourquoi ne glisserait-il pas sur une échelle, grâce à mon pied qui lui écraserait les doigts pour lui faire lâcher prise, et à un bon coup de talon sur la tête ? Ou si je passais le premier pour descendre l’échelle je pouvais encore l’empoigner par une patte et le projeter par-dessus ma tête, de sorte qu’il irait s’aplatir au fond du puits, en se fracassant les os contre tous les boisages, comme il advint à Bill Appleton qui avant cela était entier, et à qui il ne restait plus un seul os quand il arriva au fond. Il ne lui resterait plus une jambe, à mon sacré bonhomme, pour revenir de Pateley. Plus un bras à mettre autour de la taille de Liza Roantrée. Plus jamais… plus jamais.

    Ses grosses lèvres se retroussèrent sur ses dents jaunes, et ce visage congestionné n’était pas joli à voir. Mulvaney eut un hochement de tête approbatif, et Ortheris, gagné par la colère de son ami, épaula son fusil et fouilla des yeux le versant de la montagne, en quête de son gibier, marmottant des invectives où il s’agissait de pierrot, de tuyau de gouttière et de tonnerre de Dieu. Le babil du cours d’eau fournit les menus propos nécessaires jusqu’au moment où Learoyd reprit le fil de son histoire.

    — Mais ce n’est pas si facile de tuer un homme comme celui-là. Quand j’eus remis mes chevaux au manœuvre qui prenait ma place et quand je fus en train de faire voir les travaux au prédicateur, en lui criant dans l’oreille pour dominer le tintamarre de la pompe, je vis qu’il n’avait peur de rien ; et quand la clarté de la lampe fit briller ses yeux noirs, je sentis qu’il me dominait à nouveau. Je ne valais pas mieux que Blast enchaîné court et grognant dans les profondeurs de lui-même tandis qu’un chien étranger passait devant lui à bonne distance.

    « Tu es un capon et un imbécile », me dis-je en moi-même. Et je luttai de nouveau en imagination contre lui jusqu’au moment où, arrivés au Trou-du-Cuivre de Garstang, je m’emparai du prédicateur, le soulevai par-dessus ma tête et, dans l’obscurité la plus profonde, le maintins au-dessus du trou.

    « — Maintenant, mon garçon, que je lui dis, il s’agit de savoir lequel de nous deux… toi ou moi, aura Liza Roantrée. Eh bien, tu n’as pas peur pour toi ? que je reprends, car il restait inerte entre mes bras comme un sac.

    « — Non, qu’il dit, je n’ai peur que pour toi, mon pauvre garçon, toi qui ne sais rien.

    « Je le déposai sur le bord, et le ruisseau me parut couler plus silencieusement, et ma tête cessa de plus bourdonner comme quand l’abeille était entrée par la fenêtre dans la maison de Jesse.

    « — Qu’est-ce que tu veux dire ? que je demandai.

    « — J’ai souvent pensé que tu devrais savoir, qu’il répond, mais c’était difficile à te dire. Liza Roantrée n’est pour aucun de nous deux, ni pour personne au monde. Le docteur Warbottom (et il la connaît bien, et il a connu sa mère avant elle) dit qu’elle dépérit, et qu’elle ne vivra plus six mois. Il y a déjà du temps qu’il s’en est aperçu. Attention, John ! Attention ! qu’il me dit.

    « Et ce faible petit bonhomme me tira plus loin en arrière, et m’appuya contre lui, et continua de parler, calme et tranquille, tandis que je croyais voir dans ma main plusieurs chandelles et que je les recomptais à diverses reprises tout en écoutant. Une partie de ce qu’il me débita n’était que la matière de prêche ordinaire, mais il y avait aussi beaucoup de choses qui me firent commencer à croire qu’l était plus homme que je ne l’avais jamais supposé, si bien que je fus touché aussi profondément pour lui que je l’étais pour moi-même.

    « Nous disposions de six chandelles, et tant qu’elles durèrent nous ne cessâmes de ramper et de grimper toute la journée, et je me disais en moi-même : « Liza Roantrée n’en a plus que pour six mois à vivre. » Et quand nous nous retrouvâmes à la lumière nous avions l’apparence de morts, et Blast marchait derrière nous sans même agiter sa queue. Quand je revis Liza, elle me regarda une minute et me dit : « Qui te l’a dit ? Car je vois que tu sais. » Et elle tenta de sourire en m’embrassant, et j’éclatai bel et bien en sanglots.

    « Voyez-vous, dans ce temps-là, je n’étais qu’un jeune gars, je ne connaissais rien de la vie, et encore moins de la mort, qui nous attend tous. Elle me raconta que le docteur Warbottom disait que l’air de Greenhow était trop vif et qu’ils allaient donc s’en aller à Bradford, chez David, le frère de Jesse, qui travaillait dans un moulin, et je devais supporter cela comme un homme et un chrétien, et elle prierait pour moi. Et puis alors ils s’en allèrent, et au bout de cette même année le prédicateur fut désigné pour une autre tournée, comme on appelle ça, et je restai seul sur la montagne de Greenhow.

    « J’essayai de rester attaché à la chapelle et je fis tous mes efforts pour cela, mais ce n’était plus la même chose qu’avant. Je n’avais plus la voix de Liza à suivre dans le chant, ni ses yeux à voir briller entre les têtes. Et aux classes du soir on me disait que je devais avoir des aventures à raconter, et je ne trouvais pas un mot à dire de moi-même.

    « Blast et moi nous nous ennuyions beaucoup ; et il est probable que nous ne nous conduisîmes pas très bien, car les gens pieux nous laissaient tomber et ne savaient pas trop s’ils viendraient nous reprendre. Je suis incapable de vous dire ce que nous fîmes alors, mais je sais que dans le courant de l’hiver je lâchai mon emploi et m’en allai à Bradford. Le vieux Jesse était à la porte de chez lui, dans une longue rue de petites maisons. Il venait de chasser les enfants qui faisaient du bruit avec leurs sabots sur les pavés, car elle était endormie.

    « — C’est toi ? qu’il me dit ; mais tu ne peux pas la voir. Je ne vais pas aller la réveiller pour un rien du tout comme toi. Elle dépérit vite, et elle doit s’en aller en paix. Tu ne seras jamais bon à rien au monde et aussi longtemps que tu vivras, tu ne joueras jamais plus de contrebasse. Va-t’en, garçon, va-t’en. »

    « Et il me ferma sans bruit la porte à la figure.

    « Jesse n’a jamais été mon maître, mais il me semblait qu’il avait à peu près raison. Je m’en allai donc par la ville et me mis à la recherche d’un sergent recruteur. Les vieilles histoires des gens de la chapelle me revinrent en foule à la mémoire. Je n’avais plus qu’à m’en aller, et c’était là le chemin traditionnel pour ceux de mon espèce. Je m’engageai sur-le-champ, reçus le shilling de la Veuve, et me fis épingler à mon chapeau une cocarde de rubans.

    « Mais le lendemain je m’en retournai à la porte de David Roantrée, et ce fut Jesse qui vint m’ouvrir. Il me dit :

    « — Tu es revenu en arborant les couleurs du diable… tes vraies couleurs, comme je te l’avais toujours annoncé.

    « Mais je le priai et suppliai de me laisser la voir rien que pour lui dire adieu, et voilà qu’une voix de femme crie dans l’escalier : « Elle dit qu’il faut faire monter John. » À l’instant le vieux se recule de côté, et me pose la main sur le bras, très gentiment.

    « — Mais tu ne feras pas de bruit, John, qu’il dit, car elle est bien faible. Tu as toujours été un brave garçon.

    « Elle avait les yeux tout brillants de lumière, et ses cheveux répandus sur l’oreiller autour d’elle, mais ses joues étaient creuses… creuses à effrayer un homme qui est robuste.

    « — Non, père, tu as tort de dire les couleurs du diable. Ces rubans sont très jolis. (Et elle avança les mains vers mon chapeau, et mit tout en ordre comme une femme ne manque pas de faire avec des rubans.) Non, mais qu’ils sont jolis, reprit-elle. Ah ! mais j’aurais bien voulu te voir dans ton habit rouge, John, car tu as toujours été mon gars préféré… mon vrai gars préféré, toi et personne d’autre.

    « Et levant les bras, elle me les passa autour du cou en une douce étreinte, puis ils se relâchèrent de nouveau, et elle sembla prête à défaillir.

    « — Maintenant il faut t’en aller, garçon, que me dit Jesse.

    « Et je pris mon chapeau et redescendis.

    « Le sergent recruteur m’attendait au cabaret du coin.

    « — Vous avez vu votre amoureuse ? qu’il me dit.

    « — Oui, je l’ai vue, que je lui réponds.

    « C’était un de ces types gais et remuants.

    « — Eh bien, qu’il dit, nous allons boire une bouteille, et vous ferez de votre mieux pour l’oublier.

    « — Oui, sergent, que je dis. Je l’oublierai.

    « Et je n’ai cessé de l’oublier depuis lors. »

    En disant cela il rejeta la poignée flétrie de violettes blanches. Ortheris se releva brusquement sur les genoux, le fusil à l’épaule, et scrutant l’autre côté de la vallée dans le clair de lune limpide. Son menton s’appliqua sur la crosse et quand il visa les muscles de sa joue droite se contractèrent. Le soldat Stanley Ortheris était tout à son affaire. Une petite tache blanche remontait lentement le long du cours d’eau.

    — Tu le vois, ce bougre… Attrape-le.

    À sept cents mètres de distance, et un bon deux cents plus bas sur le versant opposé, le déserteur des Aurangabadis s’abattit sur le nez, roula à bas d’un rocher roux, et resta couché parfaitement immobile, la figure dans une touffe de gentianes bleues, tandis qu’un gros corbeau sortait en voletant du bois de pins pour faire une reconnaissance.

    — Voilà qui s’appelle tirer proprement, petit homme, dit Mulvaney.

    Pensif, Learoyd regarda la fumée se dissiper. Puis il dit :

    — Probable qu’il y avait une donzelle liée avec lui.

    Ortheris ne répliqua pas. Il regardait fixement de l’autre côté de la vallée, avec le sourire de l’artiste qui contemple son œuvre achevée.

    LA MUTINERIE DES MAVERICKS

     

     

    CE fut en raisonnant, à San Francisco, sur des prémisses insuffisantes, que trois obscurs gentlemen condamnèrent un frère humain à une mort très désagréable en un pays lointain qui n’avait absolument rien à faire avec les États-Unis. Ils logeaient dans un quartier peu plaisant de la ville, au plus haut d’une maison de rapport de Tehama Street, et réunis autour de quelques boissons, ils y conspiraient, parce qu’ils étaient conspirateurs de métier, connus officiellement sous le nom des Trois Troisièmes de l’I. A. A. – un institut pour la propagation de la pure lumière, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres du même genre, bien qu’il soit affilié à la plupart. Les Trois Seconds vivent à Montréal, et y travaillent parmi les pauvres ; les Trois Premiers ont leur domicile à New-York, pas loin de Castle garden, et écrivent régulièrement une fois par semaine à Boulogne, à une petite maison proche de l’un des grands hôtels. Ce qui se passe ensuite n’est que trop bien connu d’une section spéciale de Scotland Yard, qui en rit. Un conspirateur déteste le ridicule. Plus d’hommes ont été poignardés avec la dague de Lucrèce Borgia et jetés dans la Tamise pour avoir ri des Centres et des Triangles directeurs, que pour avoir trahi leurs secrets ; car telle est l’humaine nature.

    Les Trois Troisièmes conspiraient à une table chargée de whisky-cocktails et d’une feuille de papier blanc, contre l’Empire britannique et tout son contenu. Cette besogne ressemble fort à ce que des hommes sans discernement nomment politique avant une élection générale. En compagnie d’amis joviaux, on fait ressortir et on examine tous les points faibles de l’organisation de l’adversaire, et sans le savoir on appuie sur tous ses défauts et on les exagère, si bien que cela vous apparaît un miracle que le parti ennemi puisse se maintenir une heure sans se désagréger.

    — Notre principe, dit le second conspirateur, n’est pas tant la démonstration active… nous la laissons aux autres… que l’obstruction passive, pour affaiblir et énerver. Chaque fois qu’une organisation se détraque, chaque fois que de la confusion s’introduit dans une branche quelconque d’un service, c’est un pas que nous gagnons pour ceux qui ont entrepris l’œuvre ; nous ne sommes que leurs avant-coureurs.

    C’était un Allemand enthousiaste, et directeur d’un journal dont il citait fréquemment les articles de tête.

    — Ce maudit Empire fait déjà tant de gaffes par lui-même que tant que nous n’arriverons pas à en doubler la moyenne annuelle il est capable de ne pas s’apercevoir qu’il s’est produit quelque chose de spécial, répliqua le deuxième conspirateur. Êtes-vous prêts à reconnaître que toutes nos capacités se bornent à faire éclater le tube d’un canon de cent tonnes ou à jeter au sec sur un écueil visible et en plein jour, un bateau de dix mille tonnes ? On peut nous battre à ce jeu-là. Mieux vaut nous associer aux branches d’action directe ; nous sommes en fonds à présent. Essayons carrément d’un attentat dans une rue bondée. Ils attachent du prix à leurs sales peaux.

    C’était un Irlandais américanisé de la deuxième génération, qui méprisait sa propre race et haïssait l’autre. Il avait appris la patience, et jouait le rôle du frein sur la roue.

    Le troisième conspirateur buvait son cocktail sans mot dire. C’était le stratège, mais par malheur sa connaissance de la vie était limitée. Il prit dans sa poche intérieure une lettre qu’il jeta sur la table. Cette épître aux Gentils contenait quelques instructions très laconiques des Trois Premiers de New-York. Elle disait :

     

    « La hausse sur les fers bruts a déjà affecté les marchés de l’est, où nos agents se sont mis à faire prendre le stock détenu par les Anglais aux petits acheteurs qui attendent le revirement des prix. Quelques opérations immédiates, telles qu’en pratique l’ouest, augmenteraient leur bonne volonté à dégager leurs positions. Ceci, néanmoins, ne pourra se produire tant qu’ils n’auront pas vu clairement que les maîtres de forges étrangers sont désireux de coopérer. Il faudrait envoyer Mulcahy pour tâter le pouls au marché, et agir en conséquence. Les Mavericks sont actuellement les mieux à point pour nos intentions. – P. D. Q. »

     

    En tant que message ayant trait à une crise du fer en Pennsylvanie, c’était intéressant, sinon lucide. En tant que nouveau départ dans une attaque organisée contre une défense avancée anglaise, c’était plus qu’intéressant.

    Le deuxième conspirateur le relut d’un bout à l’autre et murmura :

    — Déjà ? Sûrement ils sont trop pressés. Tout ce que Dhulip Singh pouvait faire dans l’Inde, il l’a fait, jusqu’à distribuer ses photographies parmi les paysans. Ho ho ! La firme de Paris décide cela, alors qu’elle ne reçoit pas de l’Autre puissance un solide appui financier. Nos agents de l’Inde eux-mêmes savent. À quoi sert que notre organisme gaspille des hommes sur un travail qui est déjà fait ? Tels quels les régiments irlandais de l’Inde sont déjà en état de demi-révolte.

    Ceci montre à quel point un mensonge peut se rapprocher de la vérité. Un régiment irlandais, tout le temps qu’il reste inactif, est généralement difficile à conduire, car ce sont des hommes turbulents et brutaux. Quand toutefois on l’a mis en marche dans la direction de la fusillade, il devient singulièrement et peu patriotiquement satisfait de son sort. En ces occasions-là on l’a même entendu acclamer la Reine avec enthousiasme.

    Mais l’idée de saboter l’armée était, du point de vue de Tehama Street, entièrement judicieuse. Il n’y a pas l’ombre de stabilité dans la politique d’un gouvernement anglais, et les serments les plus sacrés de l’Angleterre, même transcrits sur parchemin, trouveraient bien peu d’acheteurs dans les colonies et dépendances qui ont vu leurs espérances trompées. Mais à l’Angleterre il reste toujours son armée. Sauf en matière d’uniforme et d’équipement, celle-ci est immuable. Les officiers ont beau écrire aux journaux pour demander les têtes des Horse Guards à défaut de meilleur redressement de torts ; les hommes ont beau se déchaîner à travers une ville de province et émouvoir sérieusement les tenanciers de bars ; malgré tout, ni les officiers ni les hommes ne sont d’un tempérament à se mutiner à la façon continentale. Les gens d’Angleterre, quand ils se donnent la peine de penser un tant soit peu à l’armée, sont, et avec justice, absolument persuadés qu’elle est digne d’une confiance absolue. Supposez un instant leur émoi en apprenant que tel et tel régiment se sont mis en révolte déclarée pour des causes directement dues au traitement que l’Angleterre inflige à l’Irlande. Il est probable qu’ils enverraient illico le régiment au peloton d’exécution, et feraient ensuite leur examen de conscience sur leurs devoirs envers Erin ; mais jamais plus ils ne seraient tranquilles. Et c’était cette vague et fâcheuse méfiance que les I. A. A. s’efforçaient de provoquer.

    — Pur gaspillage de souffle, reprit le deuxième conspirateur après un silence. Je ne vois pas à quoi ça sert de saboter leur bête d’armée, cependant on l’a essayé déjà et il nous faut l’essayer encore. Cela fait bien dans les rapports. Si vous envoyez un homme d’ici vous pouvez mettre votre tête à couper que d’autres iront aussi. Désignez Mulcahy.

    On le désigna. C’était un mince et frêle jeune homme à cheveux noirs, dévoré de cette aveugle haine rancunière de l’Angleterre qui n’atteint tout son développement que de l’autre côté de l’Atlantique. Il l’avait sucée avec le lait de sa mère dans la petite cabane de derrière les avenues nord de New-York ; il avait appris ses droits et griefs, en allemand et en irlandais, sur les quais du canal de Chicago ; et il y avait à San Francisco des hommes qui lui racontaient d’étranges et terribles choses sur la grande puissance aveugle d’outremer. Une fois, où il avait affaire par delà l’Atlantique, il avait pris du service dans un régiment anglais, et comme il était insubordonné, il avait souffert énormément. Toutes ses idées de l’Angleterre que ne lui avaient pas fournies les livraisons patriotiques à bon marché, il les tenait d’un colonel au poing de fer et d’un adjudant inflexible. Il serait allé dans les mines au besoin pour se faire enseigner son évangile. Et il s’en alla comme ses instructions le lui prescrivaient, p. d. q. – ce qui veut dire « en vitesse » – pour provoquer des difficultés dans un régiment irlandais « déjà à demi mutiné, caserné au milieu de paysans sikhs qui portent tous des miniatures de S.M. Dhulip Singh, maharadja du Pendjab, sur leurs cœurs, et attendent son avènement avec impatience ». Il reçut de ses maîtres d’autres informations également précieuses. Il lui faudrait être prudent, mais ne jamais regarder à la dépense pour gagner les cœurs des hommes du régiment. Sa mère de New-York fournirait l’argent, et il devait lui écrire une fois par mois. La vie est agréable pour un homme qui a une mère à New-York prête à lui envoyer deux cents livres par an en surcroît de sa solde réglementaire.

    Le temps écoulé, grâce à sa connaissance approfondie de l’exercice et du tir au fusil, l’excellent Mulcahy, portant les galons de caporal, partit dans un transport de troupes et rejoignit le Royal Loyal Mousquetaires de Sa Majesté, connu familièrement sous le nom des Mavericks, parce que c’était un bétail sans maître ni marque d’origine – fils de petits fermiers du comté de Clare, va-nu-pieds de Kerry, bouviers de Ballyvegan, contrebandiers d’eau-de-vie des promontoires nus et pluvieux de la côte sud, ayant pour officiers des O’More, Brady, Hill, Kilreas, et le reste. Jamais, à en croire l’apparence extérieure, il n’y eut à travailler matériaux plus prometteurs. Les Trois Premiers avaient bien choisi leur régiment. Celui-ci ne craignait rien de vivant et doué de la parole que le colonel et l’aumônier catholique romain du régiment, le gros père Denis, qui détenait les clefs du ciel et de l’enfer, et meuglait comme un taureau furieux quand il voulait se faire persuasif. Lui aussi, le régiment l’aimait parce qu’en cas de besoin il lui arrivait de retrousser sa soutane et de charger avec le reste au plus joyeux de la bagarre, où il ne manquait jamais de découvrir, le brave homme, que les saints lui envoyaient un revolver quand il y avait un soldat tombé à défendre, ou – mais il n’y pensait qu’après – sa propre tête grise à sauvegarder.

    Prudemment selon ses instructions, amicalement, et à grand renfort de bière, Mulcahy s’ouvrit de ses projets à ceux qu’il crut les plus disposés à l’écouter. Et ceux-ci étaient jusqu’au dernier, de cette race de gens bizarres, retors, doux, profondément impulsifs et profondément aimables, qui se battent comme des démons, discutent comme des enfants, raisonnent comme des femmes, obéissent comme des hommes, et plaisantent comme leurs propres farfadets de la lande, qu’il s’agisse de rébellion ou de fidélité, de besoin, d’inimitié ou de guerre. Le travail souterrain d’une conspiration est toujours fastidieux et à peu près le même sur toute la terre. Au bout de six mois – la semence tombait toujours en bon terrain – Mulcahy parlait presque explicitement avec, sur le mode classique, des allusions obscures aux puissances redoutables qui le secondaient, et ne conseillant ni plus ni moins qu’une révolte. N’étaient-ils pas maltraités comme des chiens ? N’avaient-ils pas tous à satisfaire leurs rancunes personnelles et nationales ? Qui donc de nos jours oserait faire quelque chose à neuf cents hommes en révolte ? Qui, encore, pourrait les arrêter s’ils fonçaient vers la mer, culbutant sur leur chemin d’autres régiments qui ne demandaient qu’à les imiter ? Et ensuite… Suivirent alors des promesses ronflantes d’or et d’avancement, de places et d’honneurs, toujours chères à un certain genre d’Irlandais.

    Comme il achevait son discours, dans la pénombre du crépuscule, à ses associés de choix, il perçut derrière lui le bruit d’un ceinturon que l’on dégrafe rapidement. Le bras d’un certain Dan Grady s’allongea dans l’ombre et arrêta quelque chose. Puis Dan parla :

    — Mulcahy, tu es un grand homme, et tu fais honneur à quiconque t’a envoyé. Va faire un petit tour pendant que nous y réfléchirons.

    Mulcahy s’éloigna enchanté. Il savait que ses paroles porteraient loin.

    — Pourquoi, trois points de suspension, ne m’as-tu pas laissé taper dessus ? grogna une voix.

    — Parce que je ne suis pas, moi, un gros imbécile à tête de lard. Les gars, c’est à ceci qu’il voulait en venir depuis six mois… notre caporal supérieur avec son éducation et ses exemplaires de journaux irlandais et sa bière perpétuelle. On nous l’a envoyé dans ce but et voilà d’où vient l’argent. Ne le comprenez-vous pas ? Cet homme est une mine d’or, que Horse Egan que voici s’apprêtait à détruire à coups de boucle de ceinturon. Ce serait repousser les dons de la Providence que de ne pas tomber dans les panneaux de ses petites ruses. Comme de juste nous allons nous mutiner jusqu’à ce qu’il soit à sec. Fusiller le colon sur le champ de manœuvres, massacrer les officiers de compagnie, piller l’arsenal, et puis… les gars, vous l’a-t-il dite, la suite ? Il me l’a dite à moi l’autre soir quand il commençait à parler à tort et à travers. Et puis, nous irons nous unir aux moricauds, et demander secours à Dhulip Singh et aux Russes !

    — Et gâcher la plus belle campagne qu’il y eut jamais de ce côté-ci de l’enfer ! Danny, j’aurais volontiers renoncé à la bière pour le plaisir de lui administrer la volée qu’il mérite.

    — Oh ! il ne perdra rien pour attendre, mon bon ! Il manque de constructivité, mais ce que je vous dis, c’est l’essentiel de son plan, et vous devez admettre que j’en suis, et vous aussi. Il faudra pour nous convaincre des océans de bière… des pleins firmaments. Nous lui donnerons des paroles pour son argent, et l’un après l’autre tous les gars y viendront et il aura une nichée de neuf cents mutins à couver et à abreuver.

    — Ce qui me rend fou à tuer, c’est qu’il s’attend à nous voir faire ce que les moricauds ont fait il y a trente ans. Ça et son toupet de salaud quand il dit que d’autres régiments feraient comme nous, prononça un homme du Kerry.

    — Ça n’ira tout de même pas au point de faire semblant que nous allons tirer sur le colon !

    — Zut pour le colon ! Je ne demanderais pas mieux que de lui envoyer une balle dans son casque pour le voir sauter en l’air et se tenir sa vieille tête de cheval. Mais Mulcahy parle de tirer comme par hasard sur les officiers de compagnie.

    — Il a dit ça, vrai ? fit Horse Egan.

    — Quelque chose comme ça, en tout cas. Pouvez-vous imaginer ce vieux Barber Brady avec une balle dans les poumons, toussant comme un singe malade, et disant : « Les gars, cela m’est égal que vous vous saouliez, mais vous devriez au moins supporter votre boisson comme des braves. L’homme qui a tiré sur moi est saoul. Je suspendrai les recherches pendant six heures, le temps de me faire extraire la balle, et alors… »

    « — Et alors, continua Horse Egan (car les énergiques particularités de parole et d’allure du commandant étaient aussi familiers que sa figure basanée), « et alors, tas de paillards et de mal léchés, tas de têtes d’idiots de racaille de Connemara, si je vois quelqu’un qui a le moins du monde l’air ému, parbleu, je ferai passer toute la compagnie en conseil de guerre. Un homme qui n’est pas capable de cuver sa boisson en six heures n’est pas digne d’appartenir aux Mavericks ! »

    Un éclat de rire témoigna de la véracité de l’imitation.

    — C’est joli à imaginer, dit lentement l’homme du Kerry. Mulcahy voudrait nous faire ce sale coup à tous, et lui-même se défilerait, en quelque sorte. Il ne prendrait pas toute cette peine stupide de gâter la réputation du régiment…

    — La réputation du cochon de ta grand’mère ! lança Dan.

    — Eh bien quoi, lui aussi avait bonne réputation ; ainsi donc tout va bien. Mulcahy doit avoir prévu sa ligne de retraite, sans quoi il ne se serait pas tellement avancé à parler puissances des ténèbres.

    — Avez-vous su quelque chose du conseil de guerre de régiment qu’il y a eu chez les Boneens Noirs ces jours-ci ? Une demi-compagnie d’entre eux qui a pris un bleu de la nouvelle classe et l’a pendu par les bras avec une corde de tente à une véranda de troisième étage. Ils n’ont pas donné la raison pourquoi ils avaient fait cela, mais le bleu était à moitié mort. Je pense que les Boneens ont la vue courte. C’était un ami de Mulcahy ou un homme du même trafic. Ils auraient beaucoup mieux fait d’accepter sa bière, répliqua Dan judicieusement.

    — Ils auraient bien mieux fait encore de le livrer au colon, dit Horse Egan, à moins… mais pour sûr que la nouvelle s’en serait répandue par tout le pays et aurait valu au régiment un mauvais renom.

    — Et il n’y aurait pas de récompense pour cet homme… lui qui n’a fait que bavarder, dit l’homme du Kerry ingénument.

    — Tu parles selon ta race, dit Dan avec un rire. Il n’y a jamais eu encore un homme du Kerry qui ne vendrait pas son frère pour recevoir d’un agent de police une pipée de tabac et une tape sur le dos.

    — Dieu soit loué, je ne suis pas un fichu Orangiste, répliqua l’autre.

    — Non, et tu ne le seras jamais, reprit Dan. C’est une race de vrais hommes dans l’Ulster. Aimerais-tu en essayer avec moi ?

    L’homme du Kerry le regarda, hésitant, mais il encaissa. Les risques d’un combat étaient trop grands.

    — Alors, pour son argent, tu ne donneras même pas… un gnon à Mulcahy ? fit la voix de Horse Egan, qui considérait toute espèce de ce qu’il appelait « du grabuge » comme le comble de la félicité.

    Au lieu de répondre, Dan se dirigea, à pas de loup et par longues enjambées, vers la salle du mess, où les hommes le suivirent. La salle était vide. Dans un coin, engainé tel le parapluie d’État du roi de Dahomey, se dressait l’étendard du régiment. Dan le souleva amoureusement et déploya à la lumière des bougies ces fastes des Mavericks, tachés, usés et lacérés. Partout le satin blanc était assombri de larges taches brunes, les fils d’or surmontant la harpe couronnée étaient effrangés et pâlis, et le Taureau Rouge, le totem des Mavericks, avait passé à la couleur du café au lait. Les plis raides de broderie, dont le prix est la vie humaine, s’abaissèrent lentement avec un froissis. Les Mavericks gardent longtemps leurs drapeaux et les conservent comme un objet très sacré.

    — Vittoria, Salamanque, Toulouse, Waterloo, Moodkee, Firouzschah et Sobraon – qui fut combattu tout près d’ici, contre ces mêmes individus auxquels il voudrait que nous nous joignions. Inkermann, l’Alma, Sébastopol ! que sont ces petites affaires-là comparées aux campagnes du général Mulcahy ? La Grande Révolte, songez-y ; la Grande Révolte, et quelques sales petites machines en Afghanistan ; et pour cela et ceci et ça (Dan désignait les noms des glorieuses batailles) cette espèce de Yank à la raie dans les cheveux vient nous dire tout tranquillement comme il dirait « prenez un verre… » Saint Moïse ! voilà le capitaine !

    Mais ce n’était que le sergent-fourrier : il entra comme les hommes achevaient de décamper et trouva le drapeau hors de sa gaine.

    De ce jour data la mutinerie des Mavericks, à la joie de Mulcahy et à l’orgueil de sa mère de New-York – la bonne dame qui envoyait de l’argent pour la bière. Jamais, à ce qu’on raconte, il n’y eut pareille mutinerie. Les conspirateurs, menés par Dan Grady et Horse Egan, affluaient journellement. C’étaient des hommes sûrs, à qui on pouvait se fier, et tous voulaient du sang, mais il leur fallait d’abord de la bière. Ils maudissaient la Reine, ils se lamentaient sur le sort de l’Irlande, ils proposaient un affreux saccage du pays indien, et après cela, hélas ! – certains des plus jeunes sortaient et se roulaient sur le sol en proie à des accès d’un rire sardonique. Les Irlandais ont véritablement le génie des conspirations. Malgré cela ils ne voulaient faire d’autres serments que ceux de leur fabrication, lesquels étaient singuliers et bizarres, et ils ne manquaient pas une occasion de faire remarquer à Mulcahy quels risques ils couraient. Naturellement le flot de bière entraînait de la démoralisation. Mais Mulcahy se méprenait sur les causes, et quand un Maverick très gris envoyait son poing sur le nez d’un sergent ou traitait son officier commandant de vieille tête chauve en vessie de saindoux, et même de noms pires, il se figurait que la rébellion et non la boisson était à l’origine de l’esclandre. D’autres gentlemen qui se sont compromis en de plus vastes conspirations ont commis la même erreur.

    La saison chaude, en laquelle ils affirmaient que l’on ne pouvait pas se révolter, prit fin ; et Mulcahy demanda un retour palpable de ses enseignements. Quant à l’issue réelle de la mutinerie, il ne s’en préoccupait guère. Il lui suffirait que les Anglais, d’une confiance outrecuidante en la fidélité de leur armée, fussent bouleversés d’apprendre qu’un régiment irlandais se révoltait pour des considérations politiques. Ses réclamations persistantes auraient fini, à l’instigation de Dan, par une volée générale de coups de ceinturons qui l’eût selon toute probabilité tué, en mettant fin du même coup à la fourniture de bière, s’il n’avait été envoyé en mission spéciale à quelques soixante-dix kilomètres de la garnison, se rafraîchir les pieds dans un fort de terre et démonter de l’artillerie périmée. Alors le colonel des Mavericks, qui lisait son journal attentivement, et qui flairait de loin les difficultés de frontière, se rendit au quartier général de l’armée et se réclama au commandant en chef de certains privilèges qui devaient lui être accordés sous certaines conditions : lesquelles conditions se réalisèrent pas plus tard que la semaine suivante, lorsque eut lieu la petite guerre annuelle sur la frontière, et le colonel s’en revint apporter la bonne nouvelle aux Mavericks. Il tenait de son chef la promesse qu’on ferait du service actif, et les hommes devaient se tenir prêts.

    Le soir du même jour, Mulcahy, caporal sans prestige – mais grand dans la conspiration – revint à la garnison, et il entendit de loin des bruits d’effervescence et des hurlements. La mutinerie avait donc éclaté et les blanches casernes des Mavericks étaient un pandémonium. Un soldat qui traversait au galop la cour des casernes lui glissa, haletant :

    — Service ! Service actif ! C’est une honte infâme !

    Oh joie ! Les Mavericks s’étaient soulevés à la veille du combat ! Ces nobles et loyaux fils de l’Irlande ne serviraient pas plus longtemps la Reine. La nouvelle en volerait à travers le pays et jusqu’en Angleterre, et c’était lui, Mulcahy, le fidèle séide des Trois Premiers, qui avait provoqué le cataclysme. Le soldat s’arrêta au milieu de la cour et se mit à maudire par tous ses dieux, le colonel, le régiment, les officiers et le médecin major, en particulier le médecin major. Un planton du régiment de cavalerie indigène arriva au galop à travers la cohue des soldats. Il fut mi-soulevé, mi-tiré à bas de son cheval, reçut dans le dos des claques véhémentes au point que les larmes lui en vinrent aux yeux, et on lui prodigua tous les noms les plus tendres. Pas de doute, les Mavericks avaient fraternisé avec les troupes indigènes. Qui donc était l’agent qui avait si bien travaillé en secret parmi ces derniers avec Mulcahy ?

    Un officier courant presque sortit du mess et se faufila vers une caserne. Il fut pris dans la foule d’une soldatesque en furie, qui se referma sur lui mais ne le tua pas, car il réussit à prendre la fuite et à se mettre à l’abri. Mulcahy en aurait pleuré de joie pure et de reconnaissance. Dans la salle de police les prisonniers eux-mêmes secouaient les barreaux de leurs cellules en hurlant comme des bêtes fauves, et chaque caserne retentissait d’un roulement sonore tel un énorme tambour de guerre.

    Mulcahy s’encourut à sa propre caserne. C’était à peine s’il pouvait s’entendre parler. Quatre-vingts hommes martelaient du poing et du talon les tables et les bancs – quatre-vingts hommes en manches de chemise, animés de l’esprit de mutinerie, leurs sacs au dos à demi emballés pour la marche à la mer, battaient à coups redoublés les planches épaisses de cinq centimètres en chantant sur un air que Mulcahy connaissait bien, le chant de guerre sacré des Mavericks :

     

    Écoutez au nord, mes gars, il y a du grabuge dans l’air ;

    Galop de chevaux cosaques devant, capotes grises derrière,

    Grabuge sur la frontière du genre le plus étonnant,

    Grabuge sur les eaux de l’Oxus !

     

    Puis, tandis qu’une table se rompait sous un accompagnement frénétique :

     

    Hurrah ! hurrah ! c’est au nord-ouest que nous allons ;

    Hurrah ! hurrah ! la chance que nous désirions tant !

    On entendra le refrain d’Amballa à Moscou… ou

    Et nous irons toujours marchant jusqu’au Kremlin.

     

    — Par la Mère de tous les saints au ciel et par tous les diables en enfer, où est mon beau soulier neuf qui a perdu son talon ? hurla Horse Egan en bouleversant le paquetage de chacun sauf le sien. Il était en train de combler les lacunes de son fourniment nécessité par une campagne, et dans pareille besogne celui-là vole le mieux qui vole le dernier. Ah ! Mulcahy, lança-t-il, tu arrives à temps. Nous avons reçu notre ordre de route, et nous partons jeudi pour aller faire un pique-nique avec les Lanciers d’à côté.

    Un ambulancier de service parut, chargé d’une grande manne pleine de rouleaux de bandes de pansement, offertes par la prévoyance de la Reine à ceux qui pourraient en avoir besoin par la suite. Horse Egan déroula son bandage et le fit claquer sous le nez de Mulcahy, en chantant :

     

    Peau de mouton et cire d’abeilles, tonnerre, poix et plâtre.

    Plus tu essaieras de l’enlever, plus ferme il tiendra.

    Comme je partais pour la Nouvelle-Orléans…

     

    — Tu connais la suite, mon gars de Juif irlandais-américain. Parbleu, tu vas devoir te battre pour la Reine d’ici une quinzaine, mon mignon.

    Un tonnerre de rires l’interrompit. Mulcahy promena par la chambre des yeux égarés. Conseillez si vous voulez à un petit garçon de braver son père quand la voiture qui doit le mener au cirque est à la porte ; ou à une jeune fille de faire une de ses petites volontés alors que sa mère met la dernière main à sa première robe de bal ; soit ; mais ne demandez pas à un régiment irlandais de s’embarquer dans une mutinerie à la veille d’une campagne ; alors qu’il a fraternisé avec le régiment indigène qui l’accompagne, et par dix mille questions tumultueuses forcé ses officiers à se réfugier chez eux ; alors que les prisonniers dansent de joie, et que les malades arrêtés dans la cour appellent toutes les maladies connues sur la tête du major qui les a déclarés « médicalement impropres au service actif ». Vers le soir les Mavericks pouvaient sans peine passer pour des mutins aux yeux de quelqu’un aussi peu familiarisé que Mulcahy avec leur caractère. Le jour venu ils auraient rendu des points pour la bonne tenue à un pensionnat de jeunes filles. Ils savaient que la main de leur colonel s’était refermée, et que celui qui enfreindrait cette discipline de fer n’irait pas au front : rien au monde ne persuadera à un de nos soldats quand il est envoyé vers le nord pour la plus petite des affaires, qu’il ne va pas tout aussitôt massacrer glorieusement des cosaques et faire cuire son rata dans le palais du Czar. Quelques-uns des plus jeunes regrettaient la bière de Mulcahy, parce que la campagne allait être menée selon des principes de stricte sobriété, mais comme Dan et Horse Egan le disaient sévèrement : « Nous avons avec nous l’homme à bière. Il boira désormais à son propre écot. »

    Mulcahy n’avait pas fait entrer en ligne de compte la possibilité d’être envoyé en service actif. Il était bien résolu à n’y aller sous aucun prétexte, mais le sort était contre lui.

    — Malade… vous ? lui dit le médecin major qui avait fait l’apprentissage profane de son métier dans les maisons de pauvres de Tralee. Vous avez simplement le mal du pays, et vos soi-disant varices proviennent de ce que vous mangez trop. Un peu d’exercice modéré vous en guérira. (Et plus tard :) Mulcahy, mon brave, il est permis à chacun de se faire porter malade une fois. S’il l’essaye deux fois nous l’appelons d’un vilain nom. Retournez à votre devoir, et qu’on n’entende plus parler de vos maladies.

    Je suis peiné de dire que durant ces jours-là Horse Egan prit plaisir à étudier l’âme de Mulcahy, et que Dan y trouva un égal intérêt. Ensemble ils s’ingéniaient à révéler à leur caporal tout le sinistre répertoire de mort familier à ceux qui ont vu mourir des hommes. Egan avait une plus vaste expérience, mais Dan une plus belle imagination. Mulcahy frissonnait quand le premier parlait du coutelas comme d’une intime connaissance, ou quand le second s’étendait sur d’aimables particularités du sort de ceux qui, blessés et sans secours, ont été négligés par les ambulances et sont tombés entre les mains des femmes afghanes.

    Mulcahy savait que la mutinerie, pour l’instant du moins, était morte, il savait aussi qu’un changement était survenu dans l’attitude ordinairement respectueuse de Dan envers lui, et le rire de Horse Egan et ses fréquentes allusions à des conspirations avortées confirmaient tout ce que le conspirateur avait deviné. L’horrible fascination des histoires de mort, néanmoins, lui faisait rechercher la société des hommes. Il en apprit beaucoup plus qu’il n’y avait compté ; et voici comment. C’était le dernier soir avant que le régiment ne partît pour le front. Les casernes étaient dépouillées de tout objet meublé, et les hommes étaient trop surexcités pour dormir. Les murs nus émettaient un relent d’hôpital, d’hypochlorite de chaux.

    — Et dis-moi, Dan, demanda Mulcahy tout bas, en un chuchotement terrifié, après un nouvel entretien sur l’éternel sujet, qu’est-ce que tu vas me faire ?

    Ce langage aurait pu à la rigueur passer pour celui d’un conspirateur habile se conciliant une âme faible.

    — Tu le verras, fit Dan d’un air sinistre et en se retournant sur sa couchette, ou je devrais plutôt dire tu ne le verras pas.

    Ce n’était guère le langage d’une âme faible. Mulcahy trembla sous ses couvertures.

    — Va doucement avec lui, lança Egan de la couchette voisine. Il a trouvé sa chance de s’en tirer proprement. Écoute, Mulcahy, tout ce que nous voulons, c’est que pour le bon renom du régiment tu reçoives la mort debout comme un brave. Il va y avoir des tas et des tas d’ennemis… des flopées de tas. Vas-y et fais de ton mieux et meurs proprement. Tu mourras avec un bon renom là-bas. Ce n’est pas une chose dure à envisager.

    De nouveau Mulcahy frissonna.

    — Et comment pourrait-on souhaiter mourir mieux qu’en se battant ? ajouta Dan en guise de consolation.

    — Et si je ne voulais pas ? fit tout bas le caporal d’une voix sèche.

    — Il y aura pas mal de fumée, répliqua Dan, en se mettant sur son séant et énumérant la situation sur ses doigts ; pour sûr, et le bruit de la fusillade sera formidable, et nous serons à courir çà et là de tous côtés, du moins le régiment. Mais nous, je dis Horse et moi… nous resterons auprès de toi, Mulcahy, et nous ne te lâcherons pas d’un cran. Il se peut qu’il arrive un accident.

    — Ça, c’est agir salement avec moi. Laisse-moi m’en aller. Par pitié laisse-moi m’en aller. Je ne t’ai jamais fait de mal, et… je t’ai payé autant de bière que je l’ai pu. Oh ! ne sois pas dur pour moi, Dan ! Tu es… tu en étais aussi. Tu ne voudrais pas me tuer là-bas, dis ?

    — Je ne m’occupe pas de ta trahison ; bien que tu devrais être fier que d’honnêtes garçons aient bu avec toi. C’est à cause du régiment. Ce serait honteux à nous de te laisser nous faire honte. Tu es allé trouver M. le major en sournois comme un chat malade pour obtenir de rester en arrière et de loger avec les femmes au dépôt… toi qui voulais nous faire courir à la mer en hordes de loups comme les rebelles que pas un de ta sale race n’oserait être ! Mais nous avons su quand même ta visite à M. le major, car il l’a racontée au mess, et cela s’est répandu dans tout le régiment. Étant donné que nous sommes tes meilleurs amis, nous n’avons laissé personne te molester. Pas encore. Nous voulons nous occuper de toi nous-mêmes. Bats-toi contre qui tu veux… nous ou l’ennemi… mais tu ne coucheras plus jamais dans ce lit où tu es, et il y a plus de gloire et peut-être moins de coups à recevoir en combattant l’ennemi. Voilà qui est parler franc.

    — Et il nous a dit de sa propre bouche d’aller nous unir aux moricauds… tu as oublié cela, Dan, dit Horse Egan pour justifier la sentence.

    — À quoi bon embêter ce type. Avec une balle tout sera réglé. Dors bien, Mulcahy. Mais tu as compris, n’est-ce pas ?

    Pendant quelques semaines Mulcahy comprit fort peu de chose à n’importe quoi, si ce n’est qu’il avait toujours à son côté, au camp ou à l’exercice, deux solides gaillards qui d’une voix douce l’adjuraient de faire hara-kiri pour éviter qu’il ne lui arrivât pis – de mourir pour l’honneur du régiment en décence parmi les coutelas les plus proches. Mais Mulcahy redoutait la mort. Il se rappelait certaines choses que les prêtres lui avaient dites dans son enfance, et il revoyait sa mère – pas celle de New-York – se réveillant en sursaut avec des cris d’effroi et priant pour l’âme en peine du mari. C’est fort bien d’avoir une intelligence cultivée, mais en temps de malheur l’esprit de l’homme revient à la foi qu’il a sucée avec le lait de sa mère, et si cette foi manque de charme il s’ensuit du désagrément. De plus, la mort qu’il allait devoir affronter serait physiquement douloureuse. La plupart des conspirateurs ont des imaginations étendues. Mulcahy se voyait, gisant à terre dans la nuit, et mourant de diverses causes. Toutes étaient horribles ; la mère de New-York était bien loin ; et le régiment, cette machine qui, une fois que l’on est pris dans son engrenage, vous entraîne en avant que vous le vouliez ou pas, se rapprochait chaque jour un peu plus de l’ennemi !

    ____________

     

    On les mena dans la plaine de Marzum-Katai, et avec l’aide des Boneens Noirs, ils y livrèrent un combat qui n’a jamais été relaté dans les journaux. Grâce, comme beaucoup le croient, aux ferventes prières du père Dennis, non seulement l’ennemi accepta de se battre en terrain découvert, mais il livra un superbe combat, comme le surent plus tard beaucoup de mères irlandaises en pleurs. Ils se rassemblaient derrière des murs ou se précipitaient dans la plaine en masses hurlantes, et faisaient en artillerie des prodiges de poivrots. Il était sage de garder une forte réserve et d’attendre le moment psychologique que préparaient les shrapnells stridents. C’est pourquoi les Mavericks se couchèrent en ordre dispersé sur la crête d’un monticule pour surveiller la pièce en attendant que ce fût leur réplique. Le père Dennis, dont le devoir était, à l’arrière, d’adoucir les maux des blessés, avait naturellement trouvé moyen de se porter tout en avant de ses compagnons, et il se coucha tel un phoque noir tout de son long dans l’herbe. Mulcahy rampa jusqu’à lui, le visage gris de cendre, et demandant l’absolution.

    — Attends d’avoir reçu une balle, répondit tout bas le père Dennis. Chaque chose en son temps.

    Dan Grady ricana tout en soufflant pour la cinquantième fois dans la culasse de son flingot immaculé. Mulcahy poussa un gémissement et resta la tête cachée entre ses bras jusqu’au moment où une balle perdue passa en sifflant comme un serpent juste au-dessus de sa tête. Une ondulation et un frémissement généraux parcoururent la ligne. D’autres balles succédèrent à celle-là, et quelques-unes portèrent, comme en témoignaient des cris ou des gémissements. Les officiers, qui étaient restés couchés avec les hommes, se levèrent et se mirent à se promener tranquillement de long en large devant le front de leurs compagnies.

    Cette manœuvre, exécutée non par ostentation mais comme une garantie de bonne foi et pour calmer les hommes, exige du sang-froid. Il ne faut pas se hâter, il ne faut pas avoir l’air nerveux, tout en sachant que l’on offre une cible à chaque fusil en deçà de la portée extrême, et surtout, si l’on est touché on doit faire aussi peu de bruit que possible et tomber vers l’intérieur à travers les rangs. C’est à cet instant, où la brise apporte la première bouffée salpêtrée de la poudre à des nez un peu froids du bout, et où l’œil a tout loisir d’enregistrer l’apparition de chaque tache rouge, que la tension des nerfs est la plus forte. Des régiments écossais peuvent la supporter une demi-journée sans avoir perdu à la fin un atome de leur zèle ; des régiments anglais boudent parfois sous la pénitence, tandis que les Irlandais, comme les Français, sont capables de s’élancer en avant par un et par deux, ce qui ne vaut pas mieux du tout que de fuir vers l’arrière. S’il est vraiment sage, un chef qui commande des hommes arrivés à cette haute tension leur permet, dans les intervalles d’attente, d’entendre le son de leurs propres voix, et leur fait entonner des chansons. Une légende rapporte qu’un régiment anglais couché sous le feu auprès de ses armes, se mit à chanter « Sam Hall », à l’horreur de son nouveau colonel qui était pieux. Les Boneens Noirs, qui souffraient plus que les Mavericks, sur un monticule éloigné d’un demi-kilomètre, ne tardèrent pas à faire savoir à quiconque voulait l’entendre :

     

    Nous sonnerons l’hallali, du centre du pays jusqu’à la mer.

    Et l’Irlande sera libre, a dit le Shan-van Vogh.

     

    — Chantez, les gars, dit à mi-voix le père Dennis. Sinon ces Afghans vont croire que nous avons peur de leurs petits pois.

    Dan Grady se releva sur les genoux et entonna un chant à lui enseigné, comme à beaucoup de ses camarades, dans le plus strict secret, par Mulcahy – ce Mulcahy alors couché dans l’herbe, inerte et défaillant, en proie à la peur glacée de la mort.

    L’une après l’autre chaque compagnie reprit ses paroles qui, dit l’I. A. A., sont destinées à proclamer le soulèvement général d’Erin, et qu’on ne peut sous peine de mort faire entendre à des oreilles non initiées. C’est pourquoi elles sont imprimées ici.

     

    Le Saxon est pesé dans la juste balance du Ciel

    Comme celle de Balthazar sa condamnation à mort a été prononcée.

    Et la main du vengeur ne s’arrêtera plus

    Tant que sa race, sa foi, et son langage ne seront pas devenus un rêve du passé.

     

    C’étaient des vers revigorants et qui ronflaient avec entrain ; les I. A. A. sont mieux servis par leurs plumes que par leurs pétards. Dan administra une claque joviale dans le dos de Mulcahy, en le priant de chanter. Les officiers se recouchèrent. Il n’y avait plus nécessité de se promener. Leurs hommes se calmaient d’eux-mêmes en tonitruant comme suit :

     

    Sainte Marie du Ciel a décrété le vœu

    Que la terre n’aura pas de repos tant que le sang hérétique

    Depuis le bébé au sein jusqu’à l’homme à la charrue

    N’aura roulé à l’océan comme le Shannon en crue.

     

    — Vous, j’aurai à vous parler quand tout sera fini, dit avec autorité le père Dennis à l’oreille de Dan. À quoi cela sert-il de vous confesser à moi si vous faites des bêtises comme celle-ci ? Dan, vous avez joué avec le feu ! Je vous donnerai plus de pénitence à réciter en huit jours que…

    — Venez toujours en purgatoire avec nous, mon bon Père. Les Boneens sont déjà en mouvement ; ça va être maintenant notre tour.

    À la sonnerie du clairon le régiment se leva comme un seul homme ; mais un homme en particulier se leva plus promptement que tous les autres, car il avait reçu dans le gras du mollet un centimètre de baïonnette.

    — Te voilà forcé d’y aller, dit Dan avec sévérité. Autant faire ça proprement.

    Le tumulte de la charge noya ses paroles ; car les compagnies de l’arrière poussaient en avant les premières, qui en dévalant la pente chantaient toujours :

     

    Depuis le bébé au sein jusqu’à l’homme à la charrue

    N’aura roulé à l’océan comme le Shannon en crue.

     

    C’est à la face de l’Angleterre qu’ils auraient dû le chanter, et non à celle des Afghans, sur qui cela fit autant d’impression que le sauvage cri de guerre des Irlandais.

    « Ils sont descendus en chantant, dit le rapport non officiel de l’ennemi, qui le lendemain passa de village en village. Ils ont continué à chanter, et il était écrit que nos hommes seraient incapables de résister à leur venue. On croit qu’il y avait de la magie dans le chant en question. »

    Dan et Horse Egan se tenaient dans le voisinage de Mulcahy. Par deux fois dans la confusion celui-ci tenta de s’échapper vers l’arrière. Par deux fois il fut repris, roué de coups de pied et renfoncé à coups d’épaule dans l’indescriptible enfer d’une charge chaudement disputée.

    À la fin l’excès de sa terreur panique le mit en démence au delà de tout courage humain. Les yeux fixés sur le vide, la bouche ouverte et écumante, et respirant comme dans un bain froid, il alla de l’avant, aliéné, et Dan avait peine à le suivre. La charge s’arrêta devant une haute muraille de terre. Ce fut Mulcahy qui, des dents et des ongles, l’escalada et se précipita à bas parmi les baïonnettes des Afghans stupéfaits qui lui barraient le chemin. Ce fut Mulcahy, suivant la ligne droite tel un chien enragé, qui entraîna une multitude d’âmes ardentes vers une batterie nouvellement démasquée, et s’élança lui-même à la gueule d’un canon tandis que ses compagnons trépignaient parmi les artilleurs. Ce fut Mulcahy qui dépassant cette batterie continua en une course éperdue dans la libre plaine, où l’ennemi se retirait par groupes consternés. Ses mains étaient vides, il avait perdu casque et ceinturon, et il saignait d’une blessure au cou. Dan et Horse Egan, haletants et à bout de forces, s’étaient déjà jetés à terre auprès des canons, lorsqu’ils virent la charge de Mulcahy.

    — Il est fou, prononça Horse Egan. Fou de peur ! Ce n’est pas la peine de crier après lui, il s’en va droit à la mort.

    — Qu’il y aille. Prends donc garde ! Si nous tirons nous risquons de l’attraper.

    Un retardataire d’une foule d’Afghans en fuite, entendant derrière lui galoper des souliers ferrés, se retourna et se tint prêt à frapper de son coutelas. Ce n’était pas le moment, il le voyait, de faire des prisonniers. Mulcahy courait toujours, sanglotant ; la lame tenue à bout de bras s’enfonça dans la poitrine sans défense, et déjà le corps penchait en avant lorsqu’un coup de fusil de Dan abattit le meurtrier et précipita encore la retraite afghane. Les deux Irlandais s’en allèrent chercher leur mort.

    — Il a reçu un coup de pointe, sa mort a été douce, dit Horse Egan, en examinant le cadavre. Mais dis-moi, Danny, est-ce que tu l’aurais tué, s’il eût vécu ?

    — Il n’a pas vécu, ainsi donc il n’y a rien à dire. Mais je ne pense pas que j’aurais tiré, à cause de l’amusement qu’il nous a donné… bière à part. Attrape-le par les jambes, Horse, et nous le rapporterons. Cela vaut peut-être mieux ainsi.

    Ils transportèrent le pauvre corps inerte jusqu’à l’endroit où étaient rassemblés les hommes du régiment, qui les regardaient bouche bée, appuyés sur leurs fusils ; et il y eut un ricanement général quand l’un des plus jeunes lieutenants prononça :

    — C’était un brave !

    — Ffft ! dit Horse Egan, après qu’une corvée d’enterrement se fut emparée du fardeau. J’ai une soif redoutable, et ça me rappelle qu’il n’y a plus de bière du tout.

    — Pourquoi pas ? fit Dan, avec un clin d’œil en s’étendant pour le repos. Ne sommes-nous pas en train de conspirer tant que nous pouvons, et aussi longtemps que nous conspirons n’avons-nous pas droit à consommer à volonté ? Sûr que sa vieille mère de New-York n’irait pas laisser périr de soif les camarades de son fils… si on peut lui envoyer une lettre.

    — Tu es un génie, dit Horse Egan. Comme de juste non, elle ne les laissera pas périr. Je voudrais que cette guerre cruelle soit finie, et que nous nous retrouvions à la cantine. Parole, on devrait pendre le général par le ceinturon de sa propre épée de parade, pour nous avoir fait travailler en ne buvant que de l’eau.

    Les Mavericks étaient en général de l’avis de Horse Egan. Ils s’empressèrent donc d’en finir avec leur travail le plus tôt possible, et leur activité fut récompensée par une paix inattendue. « Nous voulons bien combattre les fils d’Adam, dirent les hommes de la tribu, mais non les fils d’Ebliz, et ce régiment-là ne reste jamais tranquille à la même place. Rentrons donc chez nous. » Ils rentrèrent chez eux et « ce régiment-là » se retira pour conspirer sous la direction de Dan Grady.

    Excellent comme sous-ordre, Dan échoua totalement comme chef responsable… peut-être parce qu’il se laissa trop influencer par l’avis du seul homme du régiment qui fût capable de fabriquer toutes sortes d’écritures. Le même courrier qui portait à la mère de Mulcahy à New-York une lettre du colonel lui racontant avec quelle vaillance son fils avait combattu pour la Reine, et qu’à coup sûr il l’eût recommandé pour la Croix de Victoria s’il avait survécu, emportait une missive signée, j’ai le regret de le dire, du même colonel et de tous les officiers du régiment, affirmant leur bonne volonté de faire « tout ce qui est contraire au règlement et toutes sortes de révolutions », pourvu seulement qu’on leur envoyât un peu d’argent destiné à couvrir les menus frais. Daniel Grady, Esquire, recevrait les fonds, en place de Mulcahy, lequel « était indisposé en ce moment où l’on écrivait ».

    Les deux lettres furent transmises de New-York à Tehama Street, San Francisco, ornées de notes marginales aussi brèves qu’amères. Les Trois Troisièmes lurent et s’entre-regardèrent. Puis le Second Conspirateur – celui qui croyait à l’efficacité de « faire la jonction avec les branches d’action directe » – se mit à rire, et quand il eut recouvré son sérieux, prononça :

    — Messieurs, je pense que ceci doit nous servir de leçon. Nous voilà lâchés de nouveau. Ces maudits Irlandais nous ont laissé tomber. Je savais que cela arriverait, mais (et il se mit à rire à nouveau) je donnerais gros pour savoir ce qu’il y avait par derrière tout cela.

    Sa curiosité eût été satisfaite s’il avait vu, dans l’Inde, Dan Grady, conspirateur régimentaire en discrédit, s’efforcer d’expliquer à ses camarades assoiffés la non-arrivée des fonds de New-York.

    FIN



     

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  • LE « GLORIA SCOTT »

    LE « GLORIA SCOTT »........Arthur Conan Doyle..



    Traduction par Jeanne de Polignac

    Un soir d’hiver, au coin du feu, Sherlock Holmes feuilletait des papiers.

    — J’ai là, Watson, me dit-il tout à coup, quelques notes qui vous intéresseront. Ce sont les documents de cette singulière affaire du Gloria Scott et voici la missive qui a occasionné la congestion mortelle du juge de paix Trevor. Et ce disant, il avait tiré d’un étui rouillé une demi-feuille de papier gris sur laquelle étaient tracées au crayon les lignes suivantes : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde-chasse Hudson sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée à tête huppée. »

    Je regardai Holmes : il souriait ironiquement.

    — Vous avez l’air plutôt étonné, me dit-il. Je ne comprends pas que ces lignes aient pu terroriser qui que ce soit. Elles sont grotesques, décousues, voilà tout.

    — J’admets ; mais il est toutefois incontestable qu’un vieillard robuste, en les lisant, est  tombé raide, comme frappé d’un coup de crosse.

    — Vous m’intriguez. Avez-vous des raisons spéciales pour me faire étudier cette affaire ?

    — Oui, c’est la première dont je me sois occupé.

    Souvent j’avais cherché à me faire raconter par mon compagnon l’origine de sa vocation de détective ; jamais encore, je ne l’avais trouvé en veine de confidences. Cette fois, il se redressa dans son fauteuil, étala les documents sur ses genoux, alluma sa pipe et, tout en fumant, se mit à parcourir ses papiers.

    — Vous ne m’avez jamais entendu parler de Victor Trevor, n’est-ce pas ? Ce fut mon seul ami pendant mes deux années de collège. Je n’ai jamais été très sociable, vous le savez, Watson ; je préférais rêver dans ma chambre et expérimenter mes méthodes particulières plutôt que de me mêler aux camarades de mon âge. En dehors de l’escrime et de la boxe, j’avais peu de goût pour les jeux athlétiques, et mes études étaient tout à fait distinctes de celles des autres ; nous n’avions donc aucun point de contact.

    « Un matin, comme j’allais à la chapelle, son bull-terrier s’accrocha à un de mes mollets ; c’était un moyen prosaïque de faire connaissance, mais ce procédé réussit. Je tombai malade, et fus alité pendant dix jours au cours desquels Trevor vint sans cesse prendre de mes nouvelles. Ses  visites se bornèrent d’abord à quelques phrases banales. Mais bientôt elles se prolongèrent et, avant la fin de l’année scolaire, nous étions les meilleurs amis du monde. Trevor était un garçon plein de cœur, d’entrain et d’énergie, au tempérament sanguin, l’antithèse absolue de mon caractère. Lorsque j’eus découvert qu’il était aussi isolé que moi dans le monde, je m’attachai sincèrement à lui. Il m’invita chez son père à Donnithorpe, dans le Norfolk, et j’acceptai son invitation pour les vacances,

    « M. Trevor père, juge de paix et propriétaire foncier, était un homme riche et considéré. Donnithorpe est un petit hameau situé au nord de Langmere, dans le pays des Broads. La maison était une grande et vieille demeure construite en briques, à laquelle on accédait par une belle avenue de tilleuls. Dans les pièces, des plafonds à poutrelles ; autour de la propriété, chasse de marais excellente, belle pêche ; bibliothèque peu considérable, mais bien choisie, cédée, je crois, par le précédent propriétaire. Enfin, une cuisinière passable. Dans ces conditions, il eût fallu être bien difficile pour ne pas passer là un mois fort agréable.

    « M. Trevor père, qui était veuf, n’avait qu’un fils, mon ami. J’appris que sa fille avait été enlevée par la diphtérie à Birmingham. Mon hôte m’intéressa tout de suite extrêmement. Doué d’une grande énergie morale et physique, il n’avait que peu de culture intellectuelle, mais ses nombreux voyages lui avaient donné un enseignement pratique dont il avait su tirer parti. Bâti en force, orné d’une chevelure abondante et qui grisonnait fortement, il avait un teint hâlé, et des yeux bleus si perçants qu’ils en étaient presque farouches ; et pourtant Trevor avait dans le pays une réputation de bonté et de charité, ses sentences mêmes étaient empreintes d’une indulgence extrême.

    « Un soir, peu de temps après mon arrivée, nous dégustions après le dîner un verre de Porto. Le jeune Trevor se mit à parler de mes manies d’observation et de déduction, manies qui déjà à cette époque étaient profondément ancrées en moi, bien que je ne me fusse pas encore rendu compte du rôle que ces tendances devaient jouer dans ma vie. Le vieillard pensa évidemment que son fils, en citant mes prouesses, exagérait beaucoup.

    « — Eh bien ! monsieur Holmes, me dit-il sur un ton de bonhommie, je serais curieux de vous voir lire dans ma vie.

    « — Sans me sentir parfaitement sûr de moi-même, je me hasardai pourtant à vous dire que, depuis une année, vous redoutez une agression.

    « Il prit soudain un air très grave, et me regarda avec la plus grande stupéfaction. 

    « — C’est, ma foi, parfaitement vrai ! Vous vous rappelez, Victor, dit-il, en s’adressant à son fils, ces braconniers que nous avons arrêtés ? Ils ont juré de nous assassiner, et sir Edouard Hoby a été en effet attaqué. Depuis lors, je me suis toujours tenu sur mes gardes. Mais comment diable, monsieur Holmes, avez-vous pu le découvrir ?

    « — Vous possédez, répondis-je, une fort belle canne. La marque qu’elle porte m’indique qu’elle n’est pas à vous depuis plus d’un an ; de plus, vous avez voulu en faire une arme sérieuse en coulant dans le pommeau du plomb fondu ; j’en ai donc conclu que vous redoutiez une attaque.

    « — Quoi encore ? demanda-t-il en souriant.

    « — Vous avez beaucoup boxé dans votre jeunesse.

    « — C’est exact. Mais comment diable le savez-vous ? Ai-je eu le nez cassé ou écrasé ?

    « — Non, je constate seulement que vos oreilles ont cet aplatissement et cet épaississement qui caractérisent le boxeur.

    « — Que remarquez-vous encore ?

    « — D’après les callosités de vos mains, il est clair que vous avez beaucoup manié la pelle et la pioche.

    « — J’ai fait toute ma fortune dans les mines d’or.

    « — Vous avez été en Nouvelle-Zélande. 

    « — Vrai encore.

    « — Vous avez visité le Japon.

    « — Parfaitement exact.

    « — Et vous avez intimement connu quelqu’un dont les initiales étaient J. A., et que vous avez ensuite cherché à oublier le plus possible.

    « M. Trevor se leva lentement, fixa ses grands yeux bleus sur moi avec un regard étrange, effaré, puis tomba sans connaissance sur les coquilles de noix qui jonchaient la nappe.

    « Vous pensez, Watson, quel coup ce fut pour son fils comme pour moi. L’évanouissement ne fut pas long ; après avoir dégrafé son col, nous aspergeâmes son visage de quelques gouttes d’eau, aussitôt le malade aspira fortement, puis se redressa sur sa chaise.

    « — Ah ! mes enfants, dit-il avec un sourire forcé. J’espère ne pas vous avoir trop effrayés. Malgré mon apparence de santé, je dois vous avouer que j’ai un commencement de maladie de cœur, et il me faut bien peu de chose pour me mettre à plat. Tous les détectives qui ont existé, ou qu’on a inventés, ne sont que des enfants auprès de vous, monsieur Holmes ; votre vocation est toute trouvée ; croyez-en ma vieille expérience.

    « Il n’est pas douteux que ce conseil, accompagné d’une appréciation assurément très exagérée de mes talents, me donna la première idée d’ériger en profession ce qui n’avait été jusque-là qu’un simple amusement. Pour le moment toutefois, j’étais si préoccupé de l’indisposition de mon hôte que je ne pensai qu’à lui :

    « — J’espère n’avoir rien dit qui vous ait fait de la peine ? demandai-je.

    « — Dame, vous avez certainement touché un point sensible. Puis-je vous prier de m’expliquer comment vous avez découvert tout cela, et sur quels indices sont basées ces suppositions, exactes pour la plupart ?

    « Il avait pris un ton badin, peu en harmonie avec l’expression de ses yeux encore sous l’impression de la terreur.

    « — C’est aussi simple que possible, répondis-je. Vous souvenez-vous de notre partie de pêche de l’autre jour ? Eh bien ! en ramenant un poisson dans le bateau, vous avez retroussé votre manche et j’ai vu les lettres J. A. tatouées à la saignée de votre bras. Quoique ces lettres fussent encore visibles, leur peu de netteté, la couleur de la peau tout autour étaient pour moi autant de preuves que vous aviez fait des efforts pour les effacer. J’en ai conclu que le souvenir de ces initiales, d’abord très cher, vous était devenu à tel point indifférent, que vous avez cherché à l’oublier.

    « — Quel coup d’œil ! s’écria-t-il avec un soupir de soulagement. Vous avez deviné juste. Mais n’en parlons plus. Le spectre des vieilles passions a quelque chose d’effrayant qu’il vaut mieux ne pas évoquer. Passons au billard, et fumons tranquillement un bon cigare.

    « À partir de ce jour, M. Trevor, malgré toute sa cordialité, ne se sentit plus en confiance avec moi. Son fils même en fut frappé.

    « — Vous avez joué un vilain tour à mon père, me disait-il ; il ne sait plus au juste sur quel pied danser vis-à-vis de vous.

    « Je suis convaincu que le pauvre homme cherchait à paraître naturel devant moi ; mais, malgré ses efforts, un sentiment de méfiance très prononcé perçait dans tous ses mouvements. À la longue, je me sentis de trop dans la maison et je résolus d’abréger ma visite. Or, la veille même de mon départ, il survint un incident dont les suites furent des plus graves.

    « Nous étions tous trois assis sur la pelouse, en train de nous chauffer au soleil et d’admirer le paysage des Broads, lorsqu’un domestique vint annoncer qu’un homme demandait à parler à M. Trevor.

    « — Comment s’appelle-t-il ? demanda mon hôte.

    « — Il a refusé de dire son nom.

    « — Que veut-il, alors ?

    « — Il prétend que vous le connaissez ; il demande à vous voir et à vous parler. 

    « — Faites-le venir.

    « Un instant après, nous vîmes arriver un homme de petite taille, à la tournure vulgaire dont l’air sournois et la démarche lourde me frappèrent. Il portait une jaquette déboutonnée, tachée de goudron sur une manche, une chemise à carreaux rouges et noirs, un pantalon crotté et de grosses chaussures très usées. Son visage maigre et hâlé manquait de franchise ; sur ses lèvres un sourire stéréotypé qui permettait de voir une rangée irrégulière de dents jaunes ; j’ajouterai que ses mains noueuses étaient à demi fermées, selon l’habitude bien connue des marins.

    « Tandis qu’il traversait lourdement la pelouse, j’entendis M. Trevor pousser une espèce de grognement rauque ; puis je le vis se lever d’un bond et courir vers la maison. Il n’y resta qu’un instant ; lorsqu’il revint, il sentait fortement l’eau-de-vie.

    « — Eh bien ! mon ami, dit-il, que puis-je faire pour vous ?

    « Le matelot le regardait avec des yeux mutins et cet éternel sourire qui errait sur sa bouche entr’ouverte.

    » — Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit-il.

    « — Ma parole, mais c’est Hudson ! s’écria M. Trevor d’un air surpris.

    « — Oui, Hudson en personne, monsieur ; et il y a plus de trente ans que je ne vous ai vu. Vous voilà donc installé ici, chez vous, tandis que moi je mange toujours de la viande de conserve.

    « — Bah ! vous verrez que je n’ai pas oublié le passé, s’écria Trevor ; et s’approchant du marin il lui parla à voix basse. Puis tout haut : Allez à la cuisine, dit-il, on vous y donnera à manger et à boire. Je vais m’occuper de vous trouver une place.

    « — Merci, monsieur, dit l’homme en se tirant une mèche de cheveux. Je viens précisément de terminer un engagement de deux ans sur un caboteur de huit nœuds, à court d’équipage, et j’ai besoin de repos. J’ai pensé en trouver soit chez M. Beddoes, soit chez vous.

    « — Ah ! s’écria M. Trevor, vous savez où demeure M. Beddoes ?

    « — Bien sûr, monsieur, je sais où sont tous mes anciens amis, répliqua l’homme au sourire étrange, et il suivit lentement la servante qui lui montrait le chemin de la cuisine.

    « M. Trevor nous marmotta quelque chose sur les relations qu’il avait eues à bord avec cet homme, alors qu’il se rendait aux mines ; puis il nous laissa sur la pelouse, et rentra dans la maison. Une heure après, nous le trouvâmes ivre-mort, couché sur le sofa de la salle à manger. Toute cette affaire m’avait fait la plus mauvaise impression et je quittai le lendemain Donnithorpe, sans le moindre regret, tant je sentais ma présence gênante pour mon ami.

    « Tout ceci s’était passé durant le premier mois des grandes vacances. Je rentrai directement à Londres ou je m’appliquai, pendant sept semaines, à faire des expériences de chimie organique. Au milieu de l’automne et peu de jours avant la reprise des cours, je reçus un télégramme de mon ami me suppliant de revenir à Donnithorpe, sous prétexte qu’il avait le plus grand besoin de mes conseils et de mon aide. Naturellement, je lâchai tout et partis pour le Nord.

    « Le jeune Trevor m’attendait à la gare avec un dog-car et je m’aperçus aussitôt qu’il avait dû beaucoup souffrir depuis que je l’avais quitté. Il avait maigri et paraissait accablé ; plus rien chez lui de cet entrain et de cette gaieté un peu bruyante qui faisaient de lui un si charmant compagnon.

    « — Mon père est mourant, me dit-il en venant au-devant de moi.

    « — Pas possible ! m’écriai-je, qu’a-t-il ?

    « — Congestion, ébranlement nerveux. Il peut passer d’une minute à l’autre. Je ne sais si nous le retrouverons encore en vie.

    « Vous pensez bien, Watson, que je fus navré de cette nouvelle inattendue. 

    « — Et qu’est-ce qui a pu provoquer cet état ? demandai-je.

    « — Ah ! voilà la question ! Mais montez donc en voiture ; nous causerons en route. Vous vous souvenez de cet homme qui est venu la veille de votre départ ?

    « — Parfaitement.

    « — Eh bien ! savez-vous à qui nous avons ouvert la porte ce jour-là ?

    « — Je n’en ai aucune idée.

    « — Au diable, Holmes, au diable en personne.

    « Je le regardai, stupéfait.

    « — Oui, au diable. Nous n’avons pas eu une heure de tranquillité depuis, pas une heure, vous m’entendez. Mon père n’a jamais porté la tête haute depuis ce jour-là ; maintenant c’est la vie même qui s’éteint en lui, et il s’en va, le cœur brisé ; tout cela par le fait de ce Hudson maudit.

    « — Mais quel pouvoir a-t-il sur lui ?

    « — Ah ! je donnerais beaucoup pour le savoir. C’est un si brave homme que mon père ! il est bon, charitable. Comment expliquer qu’il soit tombé entre les griffes d’un pareil gredin ? Je suis bien heureux de vous avoir ici, Holmes ; j’ai la confiance la plus absolue dans votre jugement et votre discrétion, et je sais que vous ne me donnerez que de bons conseils.

    « Tandis qu’il me parlait, nous roulions rapidement sur la grande route unie et poussiéreuse ; au loin, la longue ligne des Broads dorée par le soleil couchant. J’apercevais déjà au-dessus d’un petit bois, sur notre gauche, les hautes cheminées et le mât de pavillon qui désignaient la demeure du riche propriétaire.

    « — Mon père, continua mon compagnon, prit cet homme à son service en qualité de jardinier ; puis, comme ce travail ne lui convenait pas, il fut promu maître d’hôtel. Bientôt, il fut maître dans la maison, entrant partout et n’en faisant qu’à sa tête. Comme les femmes se plaignaient de son ivrognerie et de son langage grossier, mon pauvre père augmenta leurs gages pour les dédommager. Cet animal s’est approprié en outre le bateau et le meilleur fusil de mon père pour s’offrir des parties de chasse. Et tout cela, avec un air si railleur, des clignements d’yeux si insolents, que je l’aurais assommé vingt fois, n’eût été son âge. Je vous assure, Holmes, que j’ai souvent dû me tenir à quatre pour ne pas lui porter un mauvais coup ; je me demande aujourd’hui si je n’ai pas eu tort de me contenir ainsi.

    « Enfin, tout marchait de travers, et cet animal d’Hudson dévenait de plus en plus familier, si bien qu’un jour, à la suite d’une réponse insolente qu’il fit à mon père devant moi, je le pris par les épaules et l’expulsai de la pièce. Il devint livide et me jeta, en s’éloignant, un de ces regards haineux qui en disent plus long qu’aucune parole. J’ignore ce qui se passa ensuite entre mon pauvre père et lui ; ce qu’il y a de sûr, c’est que celui-ci vint me demander le lendemain, si je ne consentirais pas à faire des excuses à Hudson. Je refusai comme bien vous pensez et lui reprochai de permettre à ce misérable de pareilles libertés envers lui et les gens de sa maison.

    « — Ah ! mon garçon, me répondit-il, tout cela est facile à dire ! Tu ne te doutes pas dans quelle situation je me trouve. Mais tu le sauras, Victor, tu le sauras, je le jure, advienne que pourra. Ne juge pas trop sévèrement ton pauvre vieux père, n’est-ce pas, mon fils ? Il était très ému, et il alla s’enfermer pour le reste de la journée dans son bureau où je le vis, à travers la fenêtre, écrire fiévreusement.

    « Ce soir-là, je crus que l’heure de la délivrance avait sonné, car Hudson nous annonça son intention de nous quitter. Il entra dans la salle à manger au moment où nous venions de nous mettre à table et nous fit part de son projet d’une grosse voix avinée.

    « — J’en ai assez du Norfolk, dit-il. Je vais aller voir M. Beddoes dans le Hampshire. Je présume qu’il sera aussi heureux de me voir que vous l’avez été vous-même.

    « — J’espère que vous partez au moins sans rancune, Hudson ? lui demanda mon père d’un ton humble qui me mit hors de moi.

    « — Je n’ai pas reçu vos excuses, grommela-t-il, en me jetant un coup d’œil furieux.

    « — Victor, me dit mon père en se tournant de mon côté, vous reconnaîtrez que vous avez traité ce brave homme un peu rudement.

    « — Je trouve, au contraire, que nous avons, vous et moi, fait preuve d’une patience extraordinaire, répondis-je.

    « — Ah ! vous trouvez vraiment, ricana Hudson. Très bien, patron. Nous verrons cela.

    « Et il sortit de la pièce en se dandinant. Une demi-heure après, il quittait la maison, laissant mon père dans un état de nervosité extrême. Depuis lors, chaque nuit, je l’entendais faire les cent pas dans sa chambre, et, c’est au moment où il commençait à reprendre un peu de calme, que ce terrible coup l’a frappé.

    « — Sous quelle forme ? demandai-je avec anxiété.

    « — Sous la forme la plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Il arriva hier, à l’adresse de mon père, une lettre timbrée de Fodingbridge. Mon père la lut, mit sa tête dans ses mains et commença à courir en rond dans sa chambre, comme s’il avait perdu la raison. Quand je réussis enfin à le faire asseoir sur le sofa, je m’aperçus que sa bouche était contractée, ses yeuxgrimaçants et qu’il était sous le coup d’une attaque. Le Dr Fordham, appelé en toute hâte, m’aida à le coucher ; mais rien ne put arrêter les progrès de la paralysie ; depuis, il n’a plus donné aucun signe de connaissance ; je crains, hélas ! que nous ne le retrouvions pas vivant.

    « — Mais c’est affreux, Trevor, m’écriai-je. Que pouvait donc contenir cette lettre pour produire un effet aussi foudroyant ?

    « — Rien. C’est là ce qui est inexplicable. La missive est absurde et n’a aucun sens. Ah ! mon Dieu, voilà ce que je craignais.

    « Nous venions d’arriver au tournant de l’avenue et je vis que tous les stores de la maison étaient baissés. Au moment où nous nous précipitions vers la porte, un monsieur en noir vint au-devant de nous.

    « — Quand la catastrophe s’est-elle produite, docteur ? demanda mon ami d’une voix brisée.

    « — Aussitôt après votre départ.

    « — A-t-il repris connaissance ?

    « — Oui, un instant avant la fin.

    « — A-t-il prononcé quelques paroles à mon adresse ?

    « — Il a dit simplement que les papiers se trouvaient dans le tiroir du fond du cabinet japonais.

    « Mon ami suivit le docteur dans la chambre mortuaire, et je restai seul en bas à réfléchir à ces singuliers événements. Peu à peu je me sentis envahir par une mélancolie que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent. Quel était donc le passé de ce Trevor, tour à tour boxeur, voyageur, mineur ? Comment était-il tombé au pouvoir de ce marin à la mine suspecte ? Pourquoi la simple allusion aux initiales à demi effacées sur son bras lui avait-elle fait perdre connaissance ? Pourquoi cette lettre de Fordingbridge l’avait-elle terrifié, au point de provoquer sa mort ?

    « Je me rappelai à ce moment que Fordingbridge se trouvait dans le Hampshire et que ce Beddoes, que le matelot était allé voir pour probablement le faire endiabler, demeurait dans ce même comté. La lettre était peut-être écrite par ce Hudson, pour annoncer que le secret de ces deux hommes avait été révélé ; ou bien elle émanait de Beddoes et avertissait un complice que cette révélation était imminente. Jusque-là c’était parfaitement clair. Et pourtant le jeune Trevor m’avait dit que la lettre en question était insignifiante et incohérente ? C’est qu’il ne l’avait pas comprise. Il est probable que ce langage étrange cachait une de ces clefs énigmatiques qui donnent au sens des mots un déguisement ingénieux.

    « Il faut que je voie cette lettre, pensai-je en moi-même. Je suis persuadé que je déchiffrerais l’énigme. Pendant une heure encore, dans l’obscurité, je cherchai à résoudre ce problème. Enfin, une femme de chambre en pleurs vint m’apporter une lampe et, derrière elle, entra Trevor, pâle mais l’air calme. Il tenait à la main précisément ces papiers que vous voyez étalés sur mes genoux. Il s’assit en face de moi, plaça la lampe au bord de la table et me tendit ces quelques lignes, griffonnées sur une simple feuille de papier gris : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde chasse Hudson, sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée, à tête huppée. »

    « Je présume que mon visage, en lisant ces lignes, ne refléta pas moins de stupéfaction que le vôtre tout à l’heure. Je les relus avec grand soin et restai convaincu que j’avais deviné juste, en supposant que ces phrases baroques avaient un sens caché. Ces mots : « Sauvez poule faisane, votre préférée, à tête huppée » avaient sans doute, une signification convenue. Mais cette signification ne pouvait être découverte sans la clef. Je croyais bien être sur la voie : la présence du mot « Hudson » indiquait bien quel était l’objet de la missive, cette dernière émanait de Beddoes, et non du matelot. J’essayai de lire à rebours, mais « huppée tête à préférée » ne me donna pas un résultat encourageant. Je cherchai alors à lire en supprimant un mot sur deux : « Fini stock gibier » ou « notre de pour » n’avaient aucun sens. Tout à coup, la clef m’apparut : en prenant un mot sur trois, à partir du premier, je trouvais un sens capable de pousser le vieux Trevor au désespoir. L’avertissement était concis et clair : « Fini de rire. Hudson a tout dit. Sauvez votre tête. »

    « Victor Trevor cacha sa figure dans ses mains tremblantes.

    « — C’est bien cela, je pense ; c’est pire que la mort, car c’est en même temps le déshonneur. Que signifient ces mots : « garde chasse » et « poule faisane » ?

    « — Cela n’a aucun rapport avec la missive ; mais c’est assez suggestif et pourrait bien nous faire découvrir l’auteur de la lettre si nous ne le connaissions déjà. Remarquez qu’il a sûrement commencé par écrire : « Fini… de… rire », etc… Il lui fallait ensuite, pour bâtir cette lettre chiffrée, relier chacun de ces mots par deux autres mots, placés dans l’espace laissé en blanc. Il devait naturellement employer les premiers mots qui lui venaient à l’esprit. Or, il parle de chasse, ce qui prouve que nous avons affaire ou à un fervent disciple de saint Hubert ou à un éleveur.

    « — Que savez-vous de ce Beddoes ?

    « — Maintenant que vous me remettez sur la voie, je me souviens, en effet, que mon pauvre père était invité par lui, tous les automnes, à aller chasser sur ses terres.

    « — Il n’y a pas de doute alors, que Beddoes ne soit l’auteur de ce mot. Il ne vous reste plus maintenant qu’à découvrir le secret qui peut lier deux hommes riches et respectés à ce gredin d’Hudson au point de les mettre à sa merci complète.

    « — Hélas ! Holmes, s’écria mon ami, je crains que ce ne soit un mystère, où le crime et la honte se trouvent côte à côte ! Mais je n’ai pas de secret pour vous et je vais vous montrer la confession que mon père écrivit, lorsqu’il s’aperçut qu’Hudson devenait dangereux. J’ai trouvé ce papier dans le meuble japonais, comme l’avait dit le docteur. Prenez-le, et lisez tout haut ; je n’ai ni la force, ni le courage de le faire moi-même.

    — Ce sont, mon cher Watson, ces mêmes documents que je vais vous lire, comme je les ai lus cette nuit-là, à Trevor, dans la vieille demeure fatale. Ils portent ce titre : Notes sur le voyage du navire Gloria Scott depuis son départ de Falmouth, le 8 octobre 1855, jusqu’à sa perte, par 15°20 de latitude nord et 25°14 de longitude ouest le 6 novembre ». Ces notes sont écrites sous forme de lettre :

    « Mon cher et bien-aimé fils,

    « Maintenant que je ne puis échapper au déshonneur qui empoisonne mes dernières années, j’ai le droit de déclarer en toute vérité et sincérité que mon désespoir n’a pour cause ni la crainte de tomber sous le coup de la loi, ni l’appréhension de perdre ma position, et de déchoir aux yeux de ceux qui m’ont connu ; je me sens accablé par la seule conviction que vous aurez à rougir de moi, vous qui m’aimez tendrement, vous à qui je n’ai jamais donné, je l’espère du moins, de motif de me refuser votre respect. Mais, si le coup qui me menace vient à me frapper, je désire que vous n’appreniez que de moi à quel point j’ai été coupable. D’autre part, si la catastrophe ne se produit pas (c’est ce que je demande au Tout-Puissant), si ce papier tombe entre vos mains, sans avoir été détruit, je vous en conjure alors, par ce que vous avez de plus sacré, par la mémoire de votre chère mère et par l’affection qui nous unit, brûlez ce papier avant d’en achever la lecture et n’y pensez jamais plus. Si vos yeux viennent un jour à parcourir les lignes qui suivent, c’est que j’aurai été dénoncé, chassé de ma maison, ou, ce qui est plus probable (car vous savez que j’ai une maladie de cœur), c’est que la mort m’aura pour toujours paralysé la langue. Dans les deux cas, l’heure de la dissimulation est passée. Tout ce que je vais écrire est la pure vérité, je le jure. Que Dieu ait pitié de moi !

    « Mon nom, cher enfant, n’est pas Trevor.

    « Je m’appelais, dans ma jeunesse, James Armitage. Aussi vous comprendrez l’émotion qui m’envahit lorsque j’entendis votre ami me dire qu’il croyait connaître mon secret. Ce fut donc sous le nom d’Armitage que j’entrai, en qualité de commis, dans une maison de banque de Londres, et, c’est sous ce même nom d’Armitage que je fus convaincu d’avoir transgressé les lois de mon pays ; on me condamna à la déportation. Ne soyez pas trop sévère pour moi, mon cher enfant. J’avais soi-disant une dette d’honneur à payer et j’y avais employé des fonds qui n’étaient pas à moi, certain de pouvoir les remettre, avant qu’on ne s’aperçût de leur disparition. Mais la mauvaise chance me poursuivant, je ne touchai pas à temps la somme sur laquelle je comptais, et un examen inattendu de mes comptes fit découvrir le déficit. On aurait pu me traiter avec indulgence, mais les lois étaient plus rigoureuses, il y a trente ans, qu’aujourd’hui, et, à trente-trois ans je me vis enchaîné comme un filou avec trente-sept autres condamnés dans les entreponts du navire Gloria Scott qui faisait voile pour l’Australie.

    « C’était en 1855, au moment où la guerre de Crimée battait son plein. Les bâtiments ordinairement employés au transport des condamnés étaient mobilisés pour la mer Noire. Le gouvernement en était réduit à affréter les navires plus petits et moins bien aménagés pour transporter les prisonniers. Le Gloria Scott avait fait en Chine le commerce du blé, mais c’était un vieux bateau et les nouveaux l’avaient supplanté. Il jaugeait cinq cents tonnes, et, outre ses trente-huit oiseaux de geôle, portait, quand nous mîmes à la voile à Falmouth, vingt-six hommes d’équipage, dix-huit soldats, un capitaine, trois quartiers-maîtres, un médecin, un aumônier et quatre gardes-chiourme ; en tout près de cent personnes.

    « Les cloisons qui séparaient nos cellules, au lieu d’être en chêne épais comme dans les navires qui transportent des prisonniers, étaient minces et légères. Mon voisin, du côté de l’arrière, était un de ceux que j’avais remarqués, quand on nous avait amenés sur le quai. C’était un jeune homme imberbe, au teint clair, au nez mince et allongé, aux mâchoires assez fortes. Il portait la tête haute, avait une démarche fière, et était surtout remarquable par sa grande stature d’au moins six pieds et demi. Aucun de nous ne lui serait arrivé à l’épaule. Il était surprenant de voir, au milieu de toutes ces figures tristes et abattues, ce visage plein d’énergie et de résolution. La vue de ce compagnon me parut aussi réconfortante qu’au voyageur perdu dans une tourmente de neige l’apparition soudaine d’un grand feu. Je me sentais donc ravi d’avoir ce voisin ; et je le fus encore bien plus, lorsque, dans le silence de la nuit, j’entendis tout près de moi un murmure ; mon voisin avait trouvé moyen de percer un trou dans la cloison qui nous séparait.

    « — Hallo ! camarade, me dit-il, comment vous appelez-vous et pourquoi êtes-vous ici ?

    « Je lui répondis franchement et lui demandai à mon tour qui il était.

    « — Je m’appelle Jack Bendergast et, par Dieu, vous apprendrez à bénir mon nom, avant que nous ne nous séparions.

    « Ce nom m’était familier, car le procès de cet homme s’était plaidé peu de temps avant mon arrestation, et avait fait beaucoup de bruit en Angleterre. Bendergast appartenait à une famille honorable ; il avait une grande valeur personnelle ; mais, profondément corrompu, il avait escroqué de fortes sommes aux plus gros commerçants de Londres, par des moyens aussi ingénieux que perfides.

    « — Ha ! ha ! vous vous souvenez de mon affaire, dit-il avec une certaine satisfaction.

    « — Oh ! très bien.

    « — Vous vous rappelez peut-être à ce sujet une particularité ?

    « — Laquelle ?

    « — On m’attribuait un coup d’à peu près deux cent cinquante mille livres, n’est-ce pas ?

    « — Oui, environ.

    « — Mais on n’en a rien retrouvé, n’est-ce pas?

    « — Non, en effet. 

    « — Eh bien ! où pensez-vous qu’a passé cet argent ?

    « — Je n’en ai pas la moindre idée.

    « — Je le tiens là, entre le pouce et l’index, par Dieu. Mon nom seul vaut plus de livres sterling que vous n’avez de cheveux sur la tête ; et quand on a de l’argent, mon garçon, et qu’on sait en faire usage, on est tout-puissant. Il ne vous est pas venu à l’idée, je pense, qu’un homme ainsi pourvu se résigne à user ses culottes dans la cale infecte d’un caboteur chinois, à demi pourri et infesté de rats et de vermine ? Non, monsieur, un homme comme moi se tire d’affaire et vient en aide aux camarades. N’en doutez pas et fiez-vous à lui. La main sur la Bible, je puis vous jurer que vous sortirez de ce mauvais pas.

    « J’avoue que tout d’abord je n’ajoutai pas foi à ce langage. Peu à peu, cependant, mon voisin s’avéra très persuasif ; après m’avoir fait donner ma parole d’honneur la plus solennelle de garder le silence, il me laissa comprendre qu’il existait réellement un complot pour s’emparer du navire. Ce complot avait été ourdi, bien avant l’embarquement, par une douzaine de prisonniers à la tête desquels était, bien entendu, Bendergast ; sa fortune devenait naturellement le levier puissant de l’affaire.

    « — J’ai, me dit mon complice, un associé, homme exceptionnellement sûr auquel j’étais lié comme le sont les deux doigts de la main. C’est lui qui a les fonds, mais où pensez-vous qu’il se trouve en ce moment ? Ici même : c’est l’aumônier du bord. Il s’est embarqué, vêtu de sa redingote noire, pourvu de papiers en règle, et avec assez d’argent dans sa valise pour acheter tout le bâtiment de la quille à la pomme du grand mât. L’équipage lui est acquis, corps et âme. Il l’a acheté, en bloc, même avec escompte, puisqu’il payait en espèces sonnantes. Il les a réglés avant même que les hommes aient signé leur engagement. Deux des gardes-chiourme et Mercer, le second quartier-maître, sont ses créatures ; il pourrait acheter jusqu’au capitaine même s’il le jugeait nécessaire.

    « — Quel est votre plan ?

    « — De rendre plus rouges encore les habits de quelques-uns de ces soldats, qu’en pensez-vous, hein ?

    « — Mais ils sont armés.

    « — Et nous le serons aussi, mon garçon. Chacun de nous, aussi vrai qu’il a eu une mère, aura une paire de pistolets ; et si, aidés de l’équipage nous ne devenons pas capables de prendre un bateau, c’est que, décidément, nous sommes tout au plus dignes de terminer nos jours dans une école de petites filles. Parlez à votre voisin de gauche cette nuit et voyez si on peut se fier à lui. 

    « C’est ce que je fis. Ce voisin qui s’appelait Evans se trouvait dans la même situation que moi, il avait fait un faux. Depuis, il a aussi changé de nom et maintenant il est devenu un homme riche et heureux ; il habite le sud de l’Angleterre. Il se montra tout disposé à entrer dans ce complot qui, somme toute, était notre seule planche de salut. Avant de quitter le golfe de Gascogne, il ne restait que deux prisonniers qui n’avaient pas encore été initiés au secret. L’un d’eux était si faible d’esprit, qu’il était impossible de lui rien confier ; l’autre avait la jaunisse, et ne pouvait nous être d’aucune utilité.

    « À tout bien considérer, s’emparer du navire devait être chose facile ; l’équipage était une bande de chenapans, choisis tout exprès. Le faux aumônier venait librement dans nos cellules sous prétexte de nous exhorter ; on le laissait entrer avec un sac noir qui contenait soi-disant des opuscules religieux. Ses visites étaient si fréquentes que, le troisième jour, nous avions déjà chacun, caché au pied de notre lit, une lime, une paire de pistolets, cinq cents grammes de poudre et vingt balles. Deux des gardes étaient des agents de Bendergast et le second quartier-maître constituait son bras droit. Le capitaine, les deux maîtres, deux gardes, le lieutenant Martin avec ses dix-huit hommes et le docteur, restaient donc nos seuls adversaires. Bien que sûrs de notre coup, nous résolûmes de ne négliger aucune précaution et de n’attaquer que de nuit. Mais l’événement se produisit plus tôt que nous ne l’avions pensé, et voici comment :

    « Un après-midi (environ trois semaines après notre départ), le docteur, étant venu voir un des prisonniers qui se trouvait malade, appuya sa main sur le pied du lit et sentit les contours d’un pistolet. S’il avait eu plus de sang-froid, il faisait rater le coup ; mais, en bon petit homme très nerveux, il poussa un cri et devint si pâle que le malade, se voyant découvert, se jeta sur lui et le bâillonna, avant qu’il pût donner l’alarme ; il l’attacha ensuite sur le lit. Comme le docteur avait laissé derrière lui sa porte ouverte, nous nous ruâmes tous à la fois par cette ouverture sur le pont. Les deux sentinelles furent immédiatement passées au bleu ainsi qu’un caporal, accouru au bruit. Quant aux deux autres soldats qui se trouvaient à la porte de la cabine, leurs fusils ne devaient pas être chargés, car nous les tuâmes au moment où ils cherchaient à mettre la baïonnette au canon. Nous nous précipitâmes chez le capitaine, mais, au moment où nous allions pénétrer dans sa cabine, un coup de feu retentit derrière la porte, et nous trouvâmes notre homme la tête effondrée sur une carte de l’Atlantique, épinglée sur la table. Derrière lui se tenait l’aumônier, un pistolet encore fumant à la main. L’équipage s’était emparé des deux maîtres et l’affaire était dans le sac.

    « Nous envahîmes alors le salon qui se trouvait à côté de la cabine et nous nous allongeâmes sur les banquettes, parlant tous à la fois, délirant de nous sentir libres. Tout autour se dressaient des armoires ; Wilson, le faux aumônier, en enfonça une et en tira une douzaine de bouteilles de vin de Xérès dont il cassa les goulots. Nous remplîmes nos verres ; nous étions en train de les vider, quand, tout à coup, sans aucun avertissement, une salve de mousquets retentit à nos oreilles et la pièce se remplit d’une épaisse fumée qui nous empêcha de rien voir. Lorsqu’elle se fut dissipée, le salon n’existait plus ; les cadavres de neuf hommes, dont Wilson, se roulaient l’un sur l’autre par terre ; le souvenir de ce mélange de sang et de Xérès sur les tables me fait encore mal au cœur quand j’y pense. Nous étions littéralement atterrés, et je crois que nous aurions lâché pied, si Bendergast n’avait été là. Mugissant comme un taureau, il se précipita à la porte, suivi de tous ceux qui vivaient encore. Sur la poupe, se tenaient le lieutenant et dix de ses hommes. La claire-voie, au-dessus de la table, était ouverte et c’est par là qu’ils avaient fait feu sur nous. Nous nous jetâmes sur eux, avant qu’ils eussent eu le temps de recharger leurs mousquets, et ils se battirent comme des lions ; mais nous avions le nombre pour nous ; ils succombèrent et, au bout de cinq minutes, tout était fini. Mon Dieu ! quelle boucherie ! Bendergast ressemblait à un démon enragé. Pour lui, un soldat ne pesait pas plus qu’un enfant, en un tournemain il avait tout jeté par-dessus bord, les vivants comme les morts. Un sergent, très blessé, surnagea et se maintint longtemps sur l’eau ; l’un de nous eut pitié de lui et lui fit sauter la cervelle. De nos ennemis, il ne restait plus que les gardes-chiourme, les quartiers-maîtres et le médecin.

    « Mais, à leur sujet, s’éleva une violente dispute. Un bon nombre d’entre nous, heureux d’avoir reconquis la liberté, ne voulaient plus commettre d’autres meurtres ; ils trouvaient qu’on peut frapper des soldats munis de leurs fusils pour se défendre ; mais qu’on n’a pas le droit de procéder de sang-froid à l’égorgement d’hommes absolument désarmés. Huit des nôtres, cinq prisonniers et trois matelots, déclarèrent qu’ils ne consentiraient pas à ce forfait. Mais rien ne put ébranler Bendergast et sa bande. Notre seule chance d’impunité, disaient-ils, est d’aller jusqu’au bout ; nous ne devons laisser aucun témoin qui puisse un jour se dresser contre nous ; il s’en est d’ailleurs fallu de peu que nous ne subissions le sort des autres prisonniers. Enfin, de guerre lasse, il nous autorisa à prendre une embarcation et à quitter le navire. Dégoûtés du massacre auquel nous avions assisté, et pour échapper à la triste besogne qui restait encore à faire, nous acceptâmes sa proposition. On nous donna à chacun un vêtement de matelot, un baril d’eau, un peu de rhum, une caisse de biscuits et une boussole. Bendergast nous jeta une carte en nous disant que nous étions des marins naufragés dont le navire avait péri par 15° de latitude nord et 25° dé longitude ouest, puis il coupa notre amarre et nous abandonna à notre sort.

    « J’en arrive maintenant à la partie la plus impressionnante de cette histoire, mon cher fils. Les matelots avaient amené la hune de misaine, lorsque la révolte éclata ; mais, au moment où nous quittâmes le bord, on la largua de nouveau et le navire commença à voguer lentement en s’éloignant de nous, tandis que notre canot se sentait soulevé par de grandes lames de fond. Assis auprès des écoutes, nous commençâmes, Evans et moi, les plus instruits de la bande, à étudier notre position et la route à suivre. La question n’était pas facile à résoudre ; nous nous trouvions à cinq cents milles au sud du Cap-Vert, et à sept cents à l’ouest de la côte d’Afrique. Comme le vent tournait au nord, nous pensâmes que le point le plus facile à atteindre était Sierra-Leone ; et nous mîmes donc le cap sur cette direction, laissant le nord à tribord, loin derrière nous. Tout d’un coup, nous en vîmes jaillir un épais nuage de fumée noire qui s’épanouit sur le ciel, comme un arbre gigantesque. Quelques secondes après, un bruit de roulement de tonnerre parvint jusqu’à nous, et, quand la fumée se fut dissipée, nous ne vîmes plus rien du Gloria Scott. Virant aussitôt de bord, nous fîmes force de rames vers l’endroit où une légère vapeur, traînant sur l’eau, restait le seul indice de cette terrible catastrophe !

    « Il nous fallut une heure pour atteindre le lieu du naufrage et nous pensions même arriver trop tard pour sauver quelqu’un. Une embarcation brisée, de nombreuses caisses et des morceaux de bois ballottés par la houle indiquaient seuls l’endroit où le navire avait coulé ; mais on n’apercevait rien de vivant ; bref, en désespoir de cause, nous allions nous éloigner, lorsque nous vîmes à quelque distance une épave qui supportait un homme étendu. Nous le hissâmes à bord : c’était un matelot nommé Hudson, si brûlé, et si épuisé qu’il ne put nous raconter la catastrophe que le lendemain matin. Il paraît qu’aussitôt après notre départ, Bendergast et sa bande se mirent en mesure d’exécuter leur tâche en massacrant les cinq prisonniers qui restaient ; les deux gardes-chiourme furent tués à coups de feu et jetés par-dessus bord, ainsi que le troisième maître. Puis Bendergast descendit dans l’entrepont et, de ses propres mains, coupa la gorge de l’infortuné médecin. Il ne restait plus à expédier que le premier maître, un homme vigoureux et résolu. Quand il vit le forçat s’approcher de lui, son couteau tout sanglant à la main, il réussit à briser les liens qu’il avait pu déjà relâcher, et descendit d’un bond dans la cale arrière.

    « Une douzaine de forçats, armés de pistolets et lancés à sa recherche le trouvèrent dans la soute aux poudres, assis devant un baril ouvert, une boîte d’allumettes à la main. Il jura de faire sauter le navire, s’il était le moins du monde molesté. Un instant après l’explosion se produisait. Hudson pense qu’elle a été plutôt due à un coup de pistolet maladroit qu’à l’allumette du maître attaqué. Quelle qu’en fût la cause, ainsi périt le Gloria Scott : avec lui sombra le gredin qui s’en était emparé !

    « Voilà, en peu de mots, mon cher enfant, l’histoire du terrible événement auquel j’ai été mêlé. Le lendemain, nous étions recueillis par le brick Hotspur, faisant voile pour l’Australie. Le capitaine n’eut pas de peine à croire que nous représentions les survivants d’un paquebot naufragé. L’amirauté déclara que le transport Gloria Scott était perdu corps et biens ; depuis, pas un mot n’a transpiré sur son véritable sort. Après un excellent voyage, le Hotspur nous débarqua à Sydney où, Evans et moi, nous changeâmes de nom pour travailler aux mines ; là, au milieu de cette foule venue de tous les pays, il nous a été facile de dissimuler notre identité première.

    « Le reste n’a pas besoin de se raconter. Nous nous sommes enrichis, nous avons voyagé et nous sommes revenus en Angleterre en nous faisant passer pour de riches colons, qui rentraient au bercail pour acheter des terres au pays natal. Pendant plus de vingt ans nous avons mené une vie paisible et relativement agréable ; nous avions tout lieu d’espérer que notre passé était à jamais enfoui dans l’oubli. Imaginez donc quelle fut mon émotion, quand je reconnus dans la personne qui vint un jour me voir en votre présence, un matelot, le naufragé que nous avions recueilli à la mer ! Il nous avait dépistés et venait faire du chantage à nos dépens. Vous comprendrez maintenant les efforts que j’ai faits pour vivre en paix avec lui, et vous compatirez à la terreur que je ressens, depuis qu’il est allé trouver, la bouche pleine de menaces, l’autre survivant du Gloria Scott. »

    Au-dessus de ceci, une main tremblante a tracé d’une écriture à peine lisible, ces lignes : « Beddoes écrit en chiffre que H. a tout dit. Seigneur miséricordieux, ayez pitié de nous ! »

    Tel est le récit que je lus cette nuit-là au jeune Trevor.

    — Je pense, Watson, qu’entouré des circonstances que vous savez, vous le trouvez suffisamment dramatique. Le brave garçon en eut le cœur si brisé qu’il partit pour les plantations de thé du Terai ; j’ai appris depuis qu’il y prospérait.

    Quant au matelot et à Beddoes, on n’en a plus entendu parler depuis la lettre d’avertissement. Ils ont tous deux disparu de la manière la plus complète. Aucune déposition n’a été faite à la police ; et Beddoes a sans doute pris les menaces du matelot pour un fait accompli. On a bien vu Hudson rôder dans les environs ; aussi la police en a conclu qu’il s’était éclipsé après avoir tué Beddoes. Pour moi, je suis d’un avis contraire. Je crois plutôt que Beddoes, poussé au désespoir et se croyant trahi, se sera vengé sur Hudson ; il aura quitté le pays avec tous les fonds qu’il avait pu réunir.

    « — Voilà tous les détails que je suis à même de vous fournir sur cette affaire ; si vous désirez l’ajouter à votre collection, je les mets à votre entière disposition, mon cher Watson. »


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