• Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile

    Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile.....Emile Bergerat......

    Emile Bergerat dit Caliban, né à Paris le 29 avril 1845 et mort à Neuilly-sur-Seine (92) le 13 octobre 1923, est un poète, auteur dramatique, considéré à son époque comme un « excellent chroniqueur » à l'esprit « verveux et paradoxal ». Il utilisa aussi les pseudonymes de l'Homme masqué et d'Ariel.

    *************

    LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES

    A Octave Mirbeau

    Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens métaphysique ? En voici un que j’ai eu la nuit dernière, et dont tu me donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l’objet, du moins la cause.

    Je venais de lire ton petit dernier, La 628 E-8, et, comme tout le monde, je m’étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te signe grand tapin des combats de l’Idée moderne. Mais sous ces espèces nouvelles de chauffeur d’auto philosophique, vêtu d’ours, et casquette en scaphandrier de l’espace, tu m’inspirais une jalousie que notre vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n’en dormais plus, de ta soixante à l’heure. Enfin, il m’en fallait une, sous peine d’en perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c’est la camisole de force.

    Je vendis tout et j’engageai le reste. Elle valait trente-deux mille francs, prix d’artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l’eus, dédaigneux des contingences.

    — Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau m’embête. Est-elle vertigineuse ?

    — Garantie pour course à la mort, fut la réponse.

    — Ce n’est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust, en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis ?

    — Avec ou sans Méphistophélès, au choix.

    — Tope donc.

    — Et je partis.

    — Bon voyage, poète ! me cria-t-il, et c’était le mot juste, mais j’étais déjà au diable, sans savoir où j’allais, bien entendu. On va !… Le spasme est là, à dire d’experts, quand ils avouent.

    Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais à peine de l’enceinte quand, d’un coup d’œil, j’embrassai, comme au vol, la silhouette fugitive d’un homme gigantesque qui, sur le banc de l’octroi, cirait ses bottes.

    Vue banale, assurément, si cet homme ne m’eût lancé un regard oblique que l’érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais présage. Il me parut aussi que les bottes qu’il cirait étaient énormes, antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui, maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout, d’un relais de poste à l’autre. Et comme la route s’ouvrait, large, aérienne, aimantée, j’accélérai ma vertigineuse.

    Or, je n’avais dévoré que douze kilomètres environ quand l’homme aux bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l’air, et s’effaça sous l’horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport de la vitesse ? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une voiture à demi déchaînée ? Un nuage caricatural, sans doute, formé et emporté par le vent.

    Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait, perché sur une borne miliaire, d’où, pour inspecter la profondeur d’un bois où’s'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa langue pendante, qu’il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour l’atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses guibolles, et prittt ! disparut par delà les cimes.

    Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son manteau prophétique, je la précipitai dans l’ombre verte des chênes, à la poursuite de l’homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me jurai-je, que la science — et quelle science ! mon cher Octave, celle même qui réduit la distance à une hypothèse — le cédera à je ne sais quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l’emportent sur une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et signé d’un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure qu’elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux fillettes par la main et qui, d’après ma notion des choses, y cueillait des violettes pour la fête de la Mère l’Oie.

    Comme je m’étais arrêté net, ainsi que l’on s’arrête quand on débute, l’enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse, pour le sauver d’un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus, et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l’heure. Le puérophage m’attendait à l’orée du bois. « Humph ! humph ! renâcla-t-il, ça sent la chair fraîche dans ta roulante. » Il fallait fuir. On ne badine pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon songe, mettait aux prises l’idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le vieux jeu avec le nouveau. N’oublie pas que mon fabricant m’avait jeté dûment l’injure trop méritée de poète.

    Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir, puisqu’il n’avait qu’à écarter les genoux pour faire sept lieues d’un empan. J’étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de vingt-huit kilomètres était fatale et que l’ennemi ne pouvait ni l’augmenter, ni la réduire.

    — C’est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n’as tantôt qu’à ralentir et tantôt qu’à activer la machine pour rester en deçà ou en delà du pas magique.

    Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l’ouïr, entendre le jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

    Et voici qu’à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme un ressort de montre, je précédais ou suivais, l’esquivant toujours, le Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.

    Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle région dénudée et sablonneuse, semée d’ajoncs fleuris d’or, au travers desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et comparable à une grande toile qu’on déchire, je jugeai que nous n’étions qu’à deux lieues environ de son gouffre, et j’allais serrer les freins de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l’enfant me cria :

    — Va donc, lâche tout, il est perdu !

    Et l’ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s’écarquilla, et s’en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d’ailleurs, à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers flots.

    Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait comme Neptune lui-même ? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il pensait se tirer d’affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c’est un étrange rêve !

    Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme des algues déracinées, s’était élancé de la voiture, et, suivi de ses deux soeurettes, qui n’avaient pas lâché leurs bouquets de violettes, il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t’ai dit qu’elles étaient immenses, mais elles s’étrécirent à la mesure de ses pieds d’enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l’une et l’autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit un pas de vingt-huit kilomètres et s’enfuit, l’ingrat, chez la Mère l’Oie.

    Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la vertigineuse à l’allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où elle demeure, hélas ! la Mère l’Oie — et je me suis réveillé.

    Es-tu ferré en oniromancie ? Qu’est-ce qu’il veut dire, ce songe-là ? Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l’invention du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept lieues à la seconde sur ta 628 E-8 ? Il y a des bottes qui les font, de vieilles bottes, mon cher Octave.

    CENDRILLON EN AUTOMOBILE

    Décidément, c’est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y avoir quelque part un fabricant d’autos qui m’hynoptise. Car enfin je ne suis pas professionnel et n’ai point par conséquent « l’idée fixe ». Donc, qu’est-ce qui m’arrive ?

    Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment pendant un temps énorme, qui n’a peut-être duré qu’une seconde, je me suis dérobé à la poursuite de l’ogre puérophage, grâce à une électrique prodigieuse, et de marque bien française, appelée « la Vertigineuse ». Eh bien ! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j’étais rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.

    Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période hypnagogique — car j’étudie mon cas — je me trouvais dans une espèce de gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore en Bretagne. C’était à l’heure de la tombée du jour, qui s’éteignait sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux, qui passait devant le seuil du logis.

    Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés, bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries miroitantes, s’ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires, son attirail symétrique de vaisselle d’étain et des lices de chasses vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l’atmosphère mordorée de l’habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d’une table oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n’était fourni que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue, et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d’un geste d’automates.

    Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence, comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en crachaient la graine, qu’une nuée de rats se disputaient entre leurs pieds immobiles.

    Sur le degré de l’âtre, où bouillonnait une marmite pleine d’eau pure, un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait, ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd et aveugle, vieux d’ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu’un manchon piétiné par une farandole.

    A ce moment, l’hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et, tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l’escabeau de la cheminée, à côté d’une autre et troisième fille, effacée jusque-là dans l’ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du foyer pour y chercher une pomme de terre.

    — Avez-vous faim ? lui demandai-je.

    — Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

    C’était son âge.

    — Votre nom ?

    Elle me montra les cendres.

    Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d’un palefroi harnaché d’argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père, la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s’en furent au bal chez le Roy.

    La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se prit à pleurer. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, dans le laid, ni d’aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes m’ouvrirent son cœur et je compris qu’elle aimait le Roy. Je versais à l’état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.

    — Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi ?

    — Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu ?

    — Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

    — Elles, qui ?

    — Mes méchantes sœurs et ma marâtre.

    Qui m’expliquera pourquoi je lui posai l’absurde question suivante : « Cendrillon, as-tu les pieds roses ? » Je crois très fermement qu’il entre de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l’eau bouillante. Je poussai un cri d’effroi, mais son visage, transfiguré par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah ! oui, elle l’aimait, le Roy ! Rapidement, je l’enlevai et l’assis sur l’escabelle. Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en leur gaine adamantine, que l’impératrice de la Chine en serait morte de jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise !

    — A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue d’enfant gâté.

    Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas. Puis, m’étant mis en communication — allo ! allo ! — n’oubliez pas que c’est un songe — avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas, je m’approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes nécessaires à toute bonne incantation.

    La cucurbitacée se transforma en automobile.

    C’était encore une fois « la Vertigineuse », chef-d’œuvre de la mécanique française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion terrestre.

    — Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c’est ton carrosse. Tous les poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l’offrent par ma voix, à cause de ton amour. La malle des Indes, que l’on appelle aujourd’hui l’Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à pneus. Tes sœurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du palais royal, tu seras au bal plus vite qu’elles.

    — Hélas ! danser avec lui sous mes guenilles !

    Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires, s’ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les pièces innombrables d’une garde-robe quintiséculaire, où toutes les modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient représentées. La coquette n’en voulut que les dentelles. Toutes, donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de l’alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s’entrecousant d’elles-mêmes autour de la jeune fille, la vêtirent d’une robe arachnéenne, où son jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités triomphantes.

    Pour moi, j’étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue, comme le pilote l’a au gouvernail.

    — En avant, Cendrillon, et au bal du Roy !

    Impossible de me rappeler, dans le triste état d’éveil où je suis, pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de nous, en avant, en arrière, dans le vent de « la Vertigineuse ». Toujours est-il qu’il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle, était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le sens de l’aventure, mais sans s’en étonner le moins du monde, sachant fort bien que les dieux (s’ils peuvent ferrer les talons de Mercure d’ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l’espace en moins de temps que je n’en mets à l’écrire) se jouent, à plus forte raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous octroient des voitures-fées.

    Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise. Elle ne veut à la cour que des savants en us. Mais pas un d’eux n’a encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les pieds dans de l’eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre. Aussi écrivent-ils : « de vair », dans leur ignorance des choses de l’amour. De « vair », les pantoufles de Cendrillon. Ah ! les imbéciles ! Tel est mon rêve.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Droit d’inventaire

    Droit d’inventaire..........Par Raymond Beltran

    Sans vouloir me placer sur un terrain politicien et sans qu’il y ait de lien de filiation entre le pouvoir et moi, je revendique un droit d’inventaire par rapport aux « racines chrétiennes » de la France.

    Il y a d’abord une confusion qui m’a toujours frappé entre les racines et le terreau (le terrain) où plongent les racines. Les Français (et tous ceux qui habitent en France) ont des racines qui plongent dans la culture et la civilisation qui les environne. J’ai du mal à considérer que ce terrain culturel soit pris pour des racines !...

    Quelles que soient nos origines et nos racines, ces racines plongent profondément (ou peu) dans un environnement constitué par le mode de vie, par l’éducation reçue à l’école, par les usages politiques et administratifs et tant de choses différentes qui font la vie d’un pays.

    Qui contesterait que ce fond culturel a été imprégné d’usage religieux chrétien et d’architecture et d’art chrétiens ? Que des expressions courantes et toute une civilisation dans laquelle nous avons baigné était imprégnée de religiosité ? Etait-elle chrétienne aussi pour les enfants musulmans ?...

    Je ne ferai pas reproche au Président de rappeler cela mais à cette nuance près. Cependant, ce discours n’est pas fait pour constater une évidence mais pour amorcer des conclusions à venir, qui partiront de ses affirmations et en tireront des conséquences pouvant alors risquer d’être exclusives de toute autre vérité. C’est pourquoi je veux exercer mon droit d’inventaire.

    Première remarque : Le terreau France dans lequel nous (les individus et la société) plongeons nos racines collectivement a-t-il été créé par la tradition chrétienne seule, à partir du néant, et seulement depuis le 4è siècle ?... Rien n’existait auparavant digne d’être retenu ?... Notre terreau culturel ne doit-il rien aux civilisations antérieures, celte, gauloise, romaine ou grecque ?...

    Deuxième remarque : Même si cela n’a pas été toujours le cas, n’y a-t-il pas eu un trou au Moyen Age provoqué par des invasions barbares qui nous ont déconnectés du passé et qui a constitué une forte régression intellectuelle ?... Même si le renouveau s’est appuyé sur la vie monastique, la religion n’a-t-elle pas maintenu cet état de fait et ce renouveau ne s’est-il pas fait par le retour aux sources d’une culture gréco-latine païenne qui a permis alors la « renaissance » ?...

    Troisième remarque : Cette Renaissance ne doit-elle rien à la riche civilisation arabe des 12è et 13è siècles autour de Cordoue et au rôle d’intermédiaires joués par les juifs sépharades entre Cordoue et Gérone-Lunel-Montpellier et entre Cordoue et Bologne ?... Par quels intermédiaires avons-nous récupéré les sources gréco-latines que les copistes monastiques ont diffusées ?

    Quatrième remarque : La religion chrétienne, même si elle a donné lieu à des chefs d’œuvre de peinture, de sculpture et d’architecture, a-t-elle été seule source d’inspiration pour les artistes ?... Le patrimoine culturel français, comme celui de l’Europe, n’a-t-il pas aussi été tributaire de sources profanes ou bibliques (juives) comme Le David, Moïse, Venus, etc. ?

    Cinquième remarque : Cette religion qui inspirait le patrimoine n’a-t-elle pas été, pendant des siècles, cause de fermetures, de blocages intellectuels, de censures, de condamnations (y compris au bûcher) pour les créateurs ?

    Sixième remarque : La France a-t-elle été imperméable à toutes les civilisations avec lesquelles elle a été en contact ? Les étrangers venant en France n’ont-ils rien apporté comme engrais sur ce terreau que celui du catholicisme ? Les siècles de présence musulmane en « Espagne », les siècles d’occupation ottomane en Grèce, en Europe de l’Est, et de commerce réciproque, entre deux batailles, n’ont-ils pas apporté quelque chose à notre terre nourricière et à nos racines ?...

    Septième remarque : Dans la culture de chez nous, le gallicanisme qui refusait Rome, les courants contestataires de l’église catholique et tous les ferments qui ont abouti à la laïcité avec le temps ne seraient-ils pas des éléments de la culture française ? Des penseurs comme Spinoza n’y auraient pas laissé des traces, pas plus que Platon, Aristote ou Averroès ?

    Huitième remarque : En parlant de « racines chrétiennes » pour reprendre les termes inappropriés du langage usuel que je rejette, ne se limite-t-on pas en fait aux seules racines catholiques et ne veut-on pas privilégier cette seule composante du patrimoine national ?

    Neuvième remarque : Le consensus que le Vatican avait rejeté dans le Traité Européen de 2005, n’était-il pas, repris dans le Traité de Lisbonne, par la formulation « les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe » ? N’est-ce pas plus complet et moins discutable ?

    Dixième remarque : Dans notre terreau culturel il y a bien un certain siècle dit des Lumières, qui nous a affranchi des oppressions et intolérances religieuses, qui nous a préparés aux droits humains et aux libertés d’opinion et d’expression. Cela ne s’est pas fait avec l’accord de l’église catholique, laquelle à ce jour encore réfute cet héritage culturel par les voix les plus autorisées du Vatican et de ses relais français. Il est vrai que les encyclopédistes et autres « philosophes » de ce siècle n’étaient pas considérés comme « très catholiques » par les évêques d’alors… Mais leur rayonnement universel serait-il à exclure du patrimoine national que revendique notre Président ?

    Je ne veux pas faire ici un pamphlet politique, simplement exercer mon droit d’inventaire. Oui, je sais que cela rappelle quelqu’un. Ce n’est pas le fruit du hasard… car… les mêmes causes produisent les mêmes effets !

    L’actualité médiatique de ce jour m’a fait lire ce matin dans l’Indépendant un extrait de l’interview d’Odon Vallet par l’AFP : « le problème est que la France a plusieurs racines : gréco-romaines, catholiques, protestantes, juives, franc-maçonnes »… « D’une manière générale, les questions religieuses sont à manier avec beaucoup de précaution. Car la religion divise autant qu’elle unit, tant dans la majorité que dans l’opposition. »

    Je m’interroge sur cette persistance à vouloir se prétendre héritier d’une seule fraction nationale, en perte de vitesse, et à afficher ainsi une opposition aux autres. Est-ce le rôle d’un Président de tous les Français ?... L’opportunisme et le désir de récupérer des voix ferait-il oublier celles perdues alors dans les secteurs émergeants de notre société ? La droite voudrait-elle se confondre à ce point avec les conservateurs le plus rétro ?... Croit-elle trouver son avenir dans le passé ?

    Il est évident qu’en politique rien n’est innocent. De part et d’autre on sait se servir des faits pour attirer les électeurs.

    Et, je m’interroge sur l’attitude d’une opposition politique qui ne sait que critiquer le Président et ne dit mot sur ce qu’il faut faire sous prétexte de ne pas s’aligner derrière un F.N. conquérant. Elle n’ose plus défendre une position laïque juste. A force de se taire l’on abandonne le terrain à ceux qui n’ont pas de scrupule à l’occuper… Après on s’en plaint ! C’est désolant !...

    Ce soir, un sondage nous apprend que le FN serait en tête dans les intentions de vote pour le premier tour de la présidentielle de 2012. Ce n’est qu’un sondage, mais allons-nous vers un avril 2002 aggravé ?

    Est-ce qu’on a bien fait de traiter avec autant de condescendance les « laïcards » qui veulent le respect de la laïcité ? N’est-ce pas parce qu’on a refusé de mettre en cause des déviances anciennes sous prétexte de ne pas tomber dans l’islamophobie qu’on a laissé le champ libre à d’autres ?... N’est-ce pas hypocrite de s’en lamenter maintenant ? Dire « c’est la faute du Président » et rester silencieux devant le problème posé fait-il avancer dans la récupération du terrain perdu face au FN ?...

    Nous n’avons pas à mettre en cause nos concitoyens de confession musulmane au nom de la laïcité. Ils sont assurés de pratiquer leur religion et l’art. 1 de la loi de 1905, le leur garantit au nom de la République. Mais nous n’avons pas à laisser s’instaurer des empiètements sur la loi républicaine qui apparaissent (qui sont ?) autant de provocations pour imposer en France un ordre d’origine religieuse sur la sphère publique, en contradiction avec l’équilibre laïque qui permet de vivre en harmonie quelles que soient les opinions et les croyances privées.

    Cela fait des années que nous réclamons de la part des musulmans modérés (la grande majorité, je l’admets), la condamnation des outrances intégristes… Elle est bien rare, très discrète quand elle se fait jour… alors que la voix entendue bien fort est celle, excessive, des peu modérés, et que les mœurs vestimentaires s’alignent sur leurs exigences… Devant cette fuite en avant, devant des exigences religieuses de plus en plus grandes, la base électorale devient sensible à cette constatation. Même si on peut le regretter c’est un fait.

    Je ne crois pas qu’il s’agisse d’antisémitisme. La comparaison avec les années 30 et la montée du fascisme me semble relever de l’amalgame, du sentiment et pas de la raison. Il faudrait raison garder et ne pas s’enfermer dans une politique de l’autruche qui laissera le champ libre au FN.

    La reprise du principe de laïcité à droite, le silence du politiquement correct à gauche, le complexe de culpabilité qu’on laisse s’instaurer partout, va permettre de modifier la loi de 1905. C’est entre les mains de la majorité. Qui sait ce qui en sortira sinon le consensus de prise en charge par les institutions publiques du financement de la construction de mosquées ? et, après… qui dira où s’arrêtera la mise à jour de la loi ?

    Les arrangements avec le culturel pour dépasser le cultuel ont déjà fait du mal. Au-delà du « ce n’est pas moi, c’est les autres, » il faudrait un peu de responsabilité, un peu plus de volonté de respecter la laïcité de l’Etat, au national comme au local, si nous voulons être crédibles auprès des citoyens.

    Arrêtons les jérémiades lancées à la cantonade. Exigeons de l’Etat plus de laïcité, mais appliquons-là aussi au niveau local.

    La France n’est pas issue de la seule influence de l’église catholique, même si celle-ci a été durable. Nous avons dépassé la domination catholique et imposé la laïcité à cette église. Ce n’est pas pour céder devant les exigences d’une autre. La séparation des églises et de l’Etat ne doit pas disparaître dans l’hypocrisie des postures et des comportements politiques irresponsables et électoralistes.

    Et, surtout, de grâce, arrêtons d’invoquer l’antisémitisme pour se taire et laisser le FN récupérer une laïcité que nous ne savons ni ne voulons défendre. La volonté politique pour le faire n’existe qu’en paroles. Les actes font défaut.

    Raymond BELTRAN
    Le 05 mars 2011

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Erreurs de langage

    Erreurs de langage (Version Intégrale)......Raymond Beltran


    Robert Badinter a relevé avec force que l’expression « français musulmans » faisait trop penser à celle de « juifs français » de funeste mémoire.

    Est-ce, en fait, un dérapage verbal ou facilité de langage influencée par des habitudes que personne n’avait relevées et qui semblaient normales à tous ?

    C’est vrai que depuis quelque temps je vois avec inquiétude les politiques s’apostropher avec des références aux années 30 qui me semblent totalement injustifiées et ne relevant que des excès politiciens. Quels que puissent être les lendemains à venir de la période actuelle rien ne justifie ces approximations historiques hasardeuses et ces amalgames exagérés.

    Nous sommes dans un contexte qui n’a rien à voir avec celui d’alors ni au plan national ni au plan international.

    Je ne néglige pas que l’extrême droite peut gagner en France comme ailleurs en influence et en pouvoir et que ce sera regrettable et que je ne le souhaite pas. Mais nous sommes loin du nazisme ou du fascisme et des groupes subversifs qui voulaient renverser la République en 1934.

    Il faut combattre l’extrême droite avec des arguments politiques, en analysant le terrain qui lui donne des ailes et en évitant de s’enfouir la tête dans le sable sur les causes de ce succès pour ne proclamer que des condamnations morales inefficaces parce que non crédibles.

    J’ai toujours pensé que ne sont de vrais leaders politiques que ceux qui sont capables d’affirmer des idées, impulser des actions, assumer leur responsabilité pour leurs actions passées, sans faux-fuyants, posant clairement des orientations auprès des électeurs les engageant pour l’avenir.

    J’ai un profond mépris pour ceux qui suivent leur électorat à hue et à dia, selon les jours, juste pour se faire élire, sans jamais se compromettre à donner un avis qui pourrait en heurter d’autres et leur faire perdre des voix. Ils sont suivistes. Ils ne sont pas leaders. Ce sont des immobilistes. La flatterie démagogique est leur arme préférée.

    J’ai une profonde admiration pour ceux qui ont eu le courage de dire à leurs électeurs : voilà ce que je veux et pourquoi je le veux, expliquant les raisons des changements qu’ils se proposaient de mener, demandant la confiance des citoyens interpellés… quitte à ne pas la recevoir... Leurs idées avançaient dans tous les cas !… Mendès-France a guidé mes premiers pas de citoyen. Mitterrand abolissant la peine de mort, contre l’opinion majoritaire de son temps a été de cette trempe.

    Un politique respectable est quelqu’un qui éclaire ses électeurs pour que leur choix démocratique aille vers le progrès et qu’ils puissent partager des attitudes politiques responsables. Il a le courage de montrer le chemin et il fait ainsi participer les citoyens à ses décisions et à ses votes grâce à une information qui leur donne un rôle d’adultes en politique.

    Celui qui se contente de les flatter en les caressant dans le sens du poil, qui veille à ne jamais faire que ce qui ne mécontente personne durera longtemps… malheureusement, mais il sera vite oublié par son insignifiance !

    Mais revenons au langage et aux dérapages en cause. J’ai le plus grand respect pour Robert Badinter, pour son parcours et pour sa droiture. Mon désaccord ne vient ici que de l’interprétation de son expression.

    Les « français juifs » d’une période antisémite, qui n’avait pas commencé en 1930, qui avait fait des dégâts déjà avec l’affaire Dreyfus, correspondaient à une mise en cause raciale, qui n’avait rien de religieux même si c’était la religion qui était mise en avant dans l’expression. En disant les « français musulmans » j’entends l’équivalent de membres de la « communauté musulmane », expression que je répudie mais qui ne me semble pas avoir été condamnée par beaucoup. Ne faudrait-il pas s’inquiéter de cette corrélation avant de faire des rapprochements contestables avec 1930 ?

    Il est vrai qu’on ne parle pas de français d’origine protestante ou d’origine catholique, mais à qui la faute si on a remplacé l’origine nationale par celle qui les assimile dans une religion ?

    Arrêtons l’angélisme stupide de dire que nous sommes tous Français et que toute autre mention ajoutée à la nationalité serait discriminatoire. Il y a bien des français bretons ou chtimi ou du midi. Il y a des français d’origine italienne, ou russe ou polonaise ou espagnole : faut-il dire espagnols… alors qu’ils sont français… ou leur demander de refuser leur origine et leur culture pour se dire seulement Français et paraître ainsi honteux de leur origine ?

    Je ne suis pas honteux de mes origines mais je refuse de me définir Espagnol alors que j’ai pris la nationalité française et que j’assume ce choix : je suis donc Français. Mais je dis que je suis d’origine espagnole pour montrer que le fait d’être Français ne m’enlève pas d’avoir connu une culture familiale et d’être issu d’un milieu espagnol. Je crois être intégré pleinement et je n’ai pas voulu d’une double nationalité et je crois que rien de ma culture française ne m’empêche de partager et, surtout, de comprendre des traditions espagnoles qui restent étrangères à ceux qui ne les ont pas connues intimement.

    Il aurait fallu dire français d’origine algérienne, ou d’origine marocaine, ou tunisienne… ou turque… ou anglaise… ou italienne !... Mais, est-ce le FN qui a confondu dans la communauté musulmane toute personne qui porte un nom ou un prénom (ou les deux) arabe ? Ne sommes-nous pas en train de déraper dans un scénario où le langage sert de prétexte à des suppositions d’extrémisme qui commencent à devenir délirantes ?...

    Interdiction d’allusion à toute origine ethnique (soupçon de racisme), mais complaisance à toute communauté religieuse (ouverture d’esprit de laïcité ouverte ?). Communautarisme justifié par le multiculturalisme et par le droit à la différence (ouverture d’esprit citoyenne). Mais attention toutefois (nouveau piège) à ne pas tomber dans les origines nationales car alors on tomberait dans le nationalisme et dans les pièges de la nationalité et on serait des naïfs piégés par le FN !

    On a voulu réduire les juifs à leur religion, même s’ils ne la pratiquaient pas. Badinter a raison de s’en inquiéter. On sait où cela a mené ! On a voulu réduire les maghrébins à leur religion car, a force de vouloir esquiver les origines vraies on est tombé dans le religieux pour caractériser même ceux qui ne pratiquent pas cette religion… pour s’en offusquer après des années d’usage quand cela a été pratique pour développer une campagne politicienne en cours sous couvert d’islamophobie.

    A force de vouloir dire « Français » sans rien ajouter pour respecter le politiquement correct, on finit par oublier les différences qui ne disparaissent pas parce qu’on fait semblant de les nier. On sait que beaucoup de Français sont venus d’ailleurs, quoique bien intégrés dans notre société. Ils ne restent pas étrangers pour l’éternité mais ils n’ont pas à renoncer à leurs origines.

    La République laïque leur permet de vivre pleinement leur intégration dans la nation sans les obliger à renoncer à leur passé familial. Le langage politiquement correct est en train de censurer toute expression libre sans faire avancer les idées pour autant.
    Raymond BELTRAN
    Le 24 mars 2011

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Lassitude démocratique

    Lassitude démocratique..........Raymond Beltran.


    Depuis quelque temps je perçois à travers les réactions suscitées par mes chroniques la crainte persistante d’un retour aux années 30. L’on me fait remarquer que personne n’avait vu venir alors l’enchaînement que nous avons connu. Je ne partage pas cette crainte mais je voudrais exprimer cependant des inquiétudes que je fonde sur mon observation du présent.

    Il est vrai que des sondages ont réveillé en France les citoyens en leur confirmant ce que laissait incrédules certains auparavant : l’extrême droite s’est installée dans le paysage politique français et elle comptera dans l’avenir. On avait cru que cela ne pouvait pas arriver ici car nous étions solidement ancrés dans la démocratie, contrairement à d’autres pays d’Europe et dans le Monde.

    Mais je ne crois pas à un remake des années 1930-1940 parce que le contexte national et international n’est pas comparable à celui d’alors et parce que les informations circulent plus vite et bien mieux qu’alors. Mais cela ne signifie pas que je n’aie aucune inquiétude pour l’avenir de notre démocratie.

    Je rappelle que je suis depuis toujours antimunichois, que j’ai toujours rejeté le pacifisme de cette époque. Je me méfie donc de celui que j’entends ressurgir à tout propos autour de moi, dans le contexte actuel. Je ne suis pas va-t-en-guerre, mais je crois qu’il arrive « qu’on ait le déshonneur et la guerre » pour avoir cru habile de choisir entre les deux, comme le disait W. Churchill après la capitulation de Munich en 1938 devant Hitler...

    J’ai cru au ressaisissement des hommes après l’expérience du nazisme et ensuite celle du communisme, mais je sais que cela n’a pas empêché le Cambodge ni le Rwanda et que les crimes de guerre n’ont pas manqué depuis malgré les dénégations partisanes. J’essaie pourtant de garder un peu de lucidité pour une observation du monde sans parti pris, avec l’espoir que l’on ne soit pas arrivés à « la fin de l’histoire » car sans espoir dans l’humanité que serions-nous ?...

    Malgré les allers-retours de balancier il y a des avancées. Le monde continue de tourner. Je crois que personne ne peut nier que l’humanité a progressé depuis des siècles.

    Quand j’observe autour de moi l’actualité j’ai cependant des inquiétudes. Je constate que la pensée est forcée de se canaliser pour se conformer à ce qui devient à la fin une pensée unique (ce que j’ai toujours réfuté en disant qu’elle a été souvent majoritaire mais jamais unique). Si on écoute le politiquement correct on n’aurait plus le droit de prononcer certains mots ni de réfléchir en public librement ni d’émettre des hypothèses de travail sans s’exposer aux attaques des bien pensants qui normaliseraient la seule expression autorisée, celle des gardiens de la pensée correcte.

    Je suis aussi inquiet de la montée des nationalismes. Il est vrai qu’elle n’est pas récente mais elle ne dépassait pas des cas marginaux, avant la fin du 20 siècle. Cela se généralise aujourd’hui et il n’est pas dit que cela n’aie pas des conséquences négatives sur l’organisation européenne comme sur la mondialisation de l’économie.

    Je suis de plus en plus inquiet de cette montée qui apparaît comme une réaction en contre et qui n’est pas porteuse d’un projet de construction unitaire comme cela fut le cas au 19è siècle en Italie ou en Allemagne. L’organisation d’une société mondialisée, mais solidaire, me semble perdre de son opportunité tout au long des discours que j’entends.

    En même temps, je vois perdre sa pertinence à l’intégration dans chaque nation des étrangers venus s’y installer. J’ai cru en elle et j’ai toujours bataillé pour l’obtenir. J’ai bataillé contre les arguties de ceux qui voulaient en réalité instaurer des communautés différentes, ségrégatives et dont le développement ne pouvait à terme que devenir conflictuel.

    J’ai eu la faiblesse de penser que ces arguties ségrégatives finiraient par créer un sentiment de refus dans la population et que celui-ci ne profiterait qu’à l’extrême droite… Je répète cet argument depuis plus de 25 ans. Je ne veux pas triompher mais j’ai envie d’interpeller certains « camarades » que j’ai côtoyés longtemps… Leur idéologie « ouverte », si anti « assimilationniste », a rejeté des électeurs vers le F. N. à partir de craintes souvent fantasmées, mais réelles, de perte d’identité.

    Dans l’incertitude actuelle, l’idéologie marxiste a perdu sa crédibilité et rien ne l’a remplacée ni au niveau politique ni au niveau sociologique, mais on lui a substitué une morale de gauche fortement teintée de christianisme, produit amené par une « deuxième gauche » devenue très influente au PS.

    Je m’interroge aussi sur les droits humains et la remise en cause de leur universalité par certains de ceux qui sont en charge de les défendre. Je m’interroge sur la remise en cause du Siècle des lumières et de la place de la Raison dans la société. Est-ce par hasard que ce sont ceux-là les axes du combat médiatique du Vatican contre le relativisme religieux et contre la laïcité qui motiverait ce relativisme ? Ce combat est bien relayé partout y compris, maintenant, de plus en plus dans nos rangs.

    La dissolution de nos valeurs républicaines intervient pour interdire toute critique d’une religion sous prétexte que nous ne respecterions pas la laïcité. Comme si la laïcité interdisait aux individus de refuser et de contester une croyance !... Avec de telles confusions à propos de laïcité qui en tire bénéfice politiquement ?...

    La laïcité est neutralité des institutions républicaines pour permettre aux citoyens, quelles que soient leurs convictions de vivre ensemble sans heurts. Elle n’a jamais été neutralité des citoyens vis-à-vis des religions. Chacun est libre de croire ou non, la République garantit la liberté de culte mais chacun peut exprimer son opinion et même s’opposer aux croyances. Les institutions sont neutres, les individus non.

    Il y a une glissade des valeurs. Ayant accepté la banalisation des événements importants de notre histoire avec des discours qui amalgament l’essentiel avec l’insignifiant et l’ordinaire, alors qu’on veut placer tout sur le même plan, on a fini par rendre banal et insignifiant ce qui était marquant et qui a perdu ainsi de son sens. A force de tout vouloir ramener au même plan on a rendu tout indifférent et sans importance… et tout est finalement devenu simple « détail de l’histoire ? »…

    Mon inquiétude vient encore de voir ainsi s’afficher des renoncements à des idées et à des valeurs pour suivre des modes, de voir que l’on s’adapte à des interdictions, que l’on renonce à la liberté de pensée et d’expression, que des censures de la parole deviennent objet de consensus par des interprétations extensives de lois précises dont l’objet est détourné pour en faire des instruments de contrôle public et médiatique du racisme !

    Peut-être qu’il nous manque quelque chose d’essentiel : « le sens des responsabilités » et « le sens critique » qui nous permettrait de mieux comprendre que l’important dans notre vie n’est pas de se mettre en valeur mais de mettre en perspective et favoriser le lancement de tout ce qui permettra l’avancement de l’humanité, son amélioration, ce qui nous fera continuer l’œuvre des Hommes (H générique) qui se poursuit depuis que l’humanité a pris conscience d’elle-même.

    Comment ne pas s’inquiéter enfin du nombre de cas de corruption qui reviennent si souvent dans la presse. Pas toujours des cas d’enrichissement personnel, quoique cela existe aussi. Souvent ce sont les entourages qui sont favorisés, des cas de népotisme, en tout cas du laxisme avec les procédures légales non respectées, comme si l’on pouvait se situer au-dessus des lois pour les amis. Sans compter les grosses affaires ou scandales qui font surface si régulièrement et depuis toujours !...

    Serait-ce l’effet de la crise ou bien l’information qui deviendrait plus incisive, ce dont je doute, mais les effets de scandale se cumulent (et je n’oublie pas pour autant Stavisky déjà dans les années 30). L’effet cumulatif du « Médiator », après les faillites des banques imprudentes etc… favorise le rejet des leaders et le désenchantement à l’égard de la politique comme de l’économie.

    Banalisation systématique de tout, affaires successives, problèmes dus au chômage, difficultés économiques, désillusion devant les propositions démagogiques qui n’ont pas été tenues, tout cela aboutit à une grande lassitude démocratique.

    Le danger est que l’on finit par ne plus avoir confiance dans les institutions, que l’on ne voit que les défauts du fonctionnement démocratique et que l’on dérive ainsi vers la contestation systématique de tout et que l’on adopte le populisme démagogique… Comme un crédule escroqué y succombera encore car il ne croit pas qu’on ait pu le tromper, un électeur trompé par un démagogue y croira encore et longtemps.

    Si je ne crois pas à la dramatisation du retour des années 30 à l’analogue, je crains beaucoup que par désenchantement, par lassitude et par banalisation des valeurs républicaines, avec la réduction de l’idéal laïque à une doctrine comme une autre, dépouillée de ses vertus positives, l’on ne finisse pas par tenter des aventures irresponsables… Ces aventures dont on met du temps à se sortir.

    Ceux qui en France se glosent sur notre manque de liberté et de démocratie ou sur son caractère purement formel devraient s’interroger car, pour arriver à ce que nous avons, des Tunisiens, des Egyptiens, des Libyens ou des Syriens ont affronté des balles… Peut-être que nous devrions le méditer et mieux apprécier ce qu’il y a de précieux dans nos valeurs. Elles doivent être confortées, améliorées mais surtout plus respectées pour ceux qui nous ont permis d’y accéder comme pour ceux qui se battent dans d’autres pays pour les atteindre un jour !

    Nous assistons à une relativisation des valeurs laïques qui sont dissoutes dans l’amalgame avec la pratique étrangère. Les défauts sont en France, les avantages, eux, dans les autres pays, même si on n’en connaît qu’une apparence. Par une fausse tolérance on les met à égalité avec les autres… L’on a renoncé à hiérarchiser et à respecter ce qui fonde notre unité historiquement construite depuis la Révolution Française de 1789. Un plus petit dénominateur commun issu du brassage de tout et n’importe quoi prend peu à peu la place de toute ambition générale qui pourrait entraîner l’ensemble des citoyens vers l’avant.

    L’universalisme de nos valeurs est oublié et on est prêts à le sacrifier au droit à la différence. L’on renonce à l’intégration et l’on voudrait donner en contrepartie des droits sans devoirs, laissant pour toujours certains hors de la citoyenneté…

    L’intérêt général doit primer les tactiques partisanes. L’on doit travailler ensemble au bien commun en s’engageant à améliorer la société et à moraliser la vie publique avec des sanctions d’inéligibilité sérieuses et durables pour les élus en faute et des sanctions économiques dissuasives pour les responsables économiques qui s’enrichiraient malhonnêtement.

    Je crois nécessaire une prise de conscience du fait politique en danger, ce qui demande analyse, débat et résolution communes entre majorité et opposition pour ne pas considérer que ces choses sont sans solution.

    Terminons par une touche positive. Il faut redonner confiance aux citoyens. Il faut leur parler vrai. Il faut clarifier les débats, les rendre compréhensibles et sincères. Il faut rendre très exigeant le métier politique, moraliser la vie publique en profondeur, en finir avec les coups bas et anoblir les rapports entre adversaires, afin de … faire de cette utopie une réalité de demain !

    Raymond BELTRAN
    Le 10 mai 2011

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Orgie.......michel barrios..

    Eté 1980, juillet.


    Elle était là, fascinante.
    Fascinante et muette, comme insensible à ces regards qui la détaillaient goulûment. On ne voyait plus qu'elle, désormais, bien qu'elle se tint à l'angle de la pièce. Un air de fausse modestie. Et pourtant si belle, rondeurs et lignes pures en un accord parfait.
    Troublante.

    L'homme l'avait conduite ici en fin d'après-midi. Et présentée à tous en quelques phrases alléchantes.

    - Voilà, elle est à vous ... avait-il murmuré avant de repartir.

    La grande salle en semblait rétrécie.
    Et l'homme, tentateur en diable, avait ajouté:

    - Je la laisse entre vos mains pour la durée du séjour. J'espère qu'elle vous donnera satisfaction ...

    Les quinze stagiaires étaient seuls à présent. Seuls avec elle. Ils la considéraient un peu timidement encore, mais déjà des lueurs au coin de leurs paupières ... Ils s'approchèrent. Entourèrent l'endroit où elle se tenait. Enjôleuse, malgré la superbe indifférence qu'elle faisait mine d'afficher. Ils n'osaient la toucher.
    Pas encore.
    La caressaient des yeux, anticipaient les gestes. Préliminaires délicieux...

    Elle était là. Plastique sans reproche, gainée de gris comme une perle froide. Tentante et mystérieuse. Une émeraude brillait à son flanc droit, comme une invitation... La belle chose qu'ils avaient là, dans ce chalet de bord de mer. Pour quatre jours et quatre nuits. Juste pour eux. Autour, rien que des dunes et les embruns de l'Atlantique. Ensablement désert où se cachait la bâtisse. Les premières maisons, loin là-bas, dans la forêt de pins.
    Seuls, avec le soir qui tombe, et le soleil plongeant par-delà l'océan.
    Et ELLE sous leurs yeux, ici. Dans ce creux de chaleur. Déjà offerte à leurs regards...
    Quinze regards d'envie, de désir retenu.
    Avec des doigts déjà lourds d'impatience.
    Quinze individus, jusque là sans histoire, qui s'apprêtaient à assouvir on ne sait quoi.
    Quinze cadres d'entreprise, tous volontaires, envoyés là en formation continue.
    L'intitulé de ce stage, concocté par la Direction, avait d'ailleurs de quoi les inspirer :
    " Techniques de REPRODUCTION, théorisation et mise en pratique."
    Encore hésitants, pourtant, les futurs "techniciens".

    - Alors, qui commence ? murmura une voix.

    Le plus hardi se décida.
    Main hasardeuse, incertaine au début.
    Et puis bientôt les autres, tous les autres.
    Ils en usèrent et abusèrent. A tour de rôle, longuement. Avec le geste qui s'assure parce qu'il est répété.

    Elle n'était plus intimidante, ne se rebellait pas. Obéissait aux sollicitations, avec un doux murmure de gorge.
    Alors, sans retenue, ils libérèrent leurs fantasmes. Tâtonnèrent, tâtèrent joyeusement. Partout.
    Les plus déterminés lui firent bientôt subir des montages plus ou moins scabreux, plus ou moins inventifs. Elle acceptait tout, en esclave parfaite.
    C'était son métier, après tout, ils la payaient assez cher.
    Ils en usèrent encore et encore, tout à leur plaisir. Elle devenait jouet entre leurs mains désinhibées.
    A un moment pourtant, on la sentit changer. Lassitude, peut-être ?
    Elle renâcla soudain, pour la première fois. Se rebiffait.
    Bourrage.
    Des désirs fébriles qui fouillent au plus profond.
    Décidément, elle rechignait à présent.
    Bourrage encore.
    Quelqu'un se prit à l'insulter. Un autre insistait, doigts inquisiteurs.
    Quand tout à coup elle refusa. Elle se bloquait, la garce ! Paraissait sans vie ... Gestes maladroits pour qu'elle reprenne le dessus. Sans succès.
    Bon sang, ils ont exagéré... Ils n'auraient pas dû la forcer comme ça...
    Panique.
    Merde, qu'ont-ils fait ! Ils sont dans de beaux draps maintenant !
    S'interrogent, s'agitent, se regardent, déjà coupables.

    Elle ne répond plus aux injonctions diverses.
    Mais qu'est-ce qu'ils vont faire...
    C'est fini.
    La belle photocopieuse toute neuve ne fonctionne plus.

    Google Bookmarks

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique