•  HISTOIRE DE LA BICYCLETTE

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    En 1890, et cependant que la pratique de la bicyclette, véritable invention française, connaît un fulgurant essor, Pierre Giffard, pionnier de la presse sportive qui fondera deux ans plus tard le quotidien Le Vélo, explore avec humour les lointaines origines du vélocipède, exhumant le célérifère et autres draisienne ou grand bi

    Si vous avez, comme moi, écrit Pierre Giffard, le caractère franc, l’opinion sincère, l’aveu facile, et je vous souhaite, chers lecteurs, ce trio de dons naturels que je compense malheureusement par un tas de défauts ! vous reconnaîtrez que toutes les fois qu’on innove en ce siècle, en cette fin de siècle abracadabrant où la vapeur, l’électricité, l’air comprimé, et tant d’autres forces latentes sont sorties du creuset humain, Aristote a toujours été dans l’affaire avant l’inventeur.

    Avez-vous perfectionné le fil à couper le beurre ? On vous oppose immédiatement un précurseur Aristote. Songez-vous à relier entre elles la Terre et la Lune par un chemin de fer funiculaire et suspendu ? On vous dit : Halte-là ! Vous n’en avez pas l’étrenne ! Aristote a pensé à votre idée dans son traité de la Balistique interplanétaire, page 247. J’ai la preuve que cet homme universel s’occupait du tabac par deux vers bien connus de Thomas Corneille, frère de Pierre (le Grand) :

    Quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale,
    Le tabac est divin ; il n’est rien qui l’égale.

    Ainsi !... Aristote a-t-il connu la bicyclette ? Voilà la première question qui s’est posée à mon esprit lorsque Le Figaro nous a demandé, au délicieux Mars et à votre serviteur, de chanter les hauts faits de la Reine Bicyclette, déesse auréolée des avenues et des boulevards, comme elle l’est de toutes nos routes départementales et forestières, chemins de grande communication et vicinaux.

    Affiche publicitaire de 1890 pour les cycles Hurtu
    Affiche publicitaire de 1890 pour les cycles Hurtu

    Aristote a-t-il connu la bicyclette ? En parle-t-il quelque part ? Nous montre-t-il dans quelque traité les jolies Grecques de son temps chevauchant en cothurnes et en robes provocantes sur la bête à deux roues ? Ne dit-il pas que les Sages de son siècle, barbus et chenus, allaient donner leurs consultations en tricycle de bois sur les routes ensoleillées de l’Attique ?

    Très perplexe, ennuyé à l’idée que ce diable d’Aristote aurait pu nous faire la pige encore une fois et nous chiper notre conception fin de siècle du vélocipède, j’ai passé de longues nuits à compulser les ouvrages de cet éminent philosophe, qui a tout connu. J’ai pâli sur ses livres, traduits par les commentateurs les plus selected, et je peux dire avec un juste orgueil, maintenant que je suis sûr de mon fait :

    Eh bien, non, Aristote n’a pas connu le vélocipède ! Il ne souffle mot de la bicyclette, et c’est ce qui m’encourage à attaquer de front ce sujet merveilleux. On ne me jettera pas Aristote dans les jambes, ce qui pour un vélocipédiste aurait plus d’inconvénients que pour n’importe qui. En avant !

    Vous me direz que je remonte dans la nuit des temps. Certes, mais c’est pour être plus sûr de ne rien omettre. Et puis une étude est une étude. Si on ne la fouille pas, autant ne pas s’en mêler. Je vous dirai donc que la bicyclette reste encore un mythe ignoré pendant que se déroulent les événements obscurs, bien qu’ils soient historiques, que nous groupons sous le vocable étrange d’événements moyenâgeux. Ni Godefroy de Bouillon, ni Roger Bacon, qui a pourtant inventé la poudre (après Aristote bien entendu) n’ont entendu parler du vélocipède.

    Et pourtant quelle ressource c’eût été au point de vue militaire, pour les croisades ! Imagine-t-on la tête des Sarrasins lorsque du haut des murs de Jérusalem ils auraient aperçu un escadron de croisés tricyclistes s’avançant à toute vitesse sous une pluie de flèches, le heaume en tête, la lance au poing ? Il est vrai que les routes de cette époque étaient si mauvaises qu’il ne faut rien regretter du passé. Le présent nous console de son indifférence.

    C’est à la Grande Révolution de 1789 qu’il faut arriver, en cela comme en tant d’autres choses, pour voir le vélocipède entrer dans l’Histoire, où sa place est marquée entre le cheval et le dromadaire. Un beau jour (est-ce avant, est-ce après le cheval mécanique ou à moulin, que tous les Français âgés de moins de cent ans ont connu ?), un beau jour on vit apparaître dans Paris une sorte de machine à deux roues, sur laquelle les muscadins s’amusaient à s’élancer quand ils lui avaient donné une forte poussée.

    Caricature de 1818 : draisienne remplaçant les chevaux pour le service d'acheminement du courrier
    Caricature de 1818 : draisienne remplaçant les chevaux
    pour le service d’acheminement du courrier

    C’était le célérifère, père, grand-père de la bicyclette d’aujourd’hui. On poussait devant soi, les deux roues de bois roulaient en raison de l’impulsion communiquée. On sautait alors sur la selle, et jusqu’à extinction de la force acquise, on se laissait porter. Le célérifère fut un des plaisirs favoris des petits messieurs de l’époque, qui l’appelaient évidemment le céléïfé, pour rester à la mode. L’un de ces instruments primitifs laissé par Niépce de Saint-Victor — mort en 1833 —, l’inventeur de la photographie, put faire croire il y a quelques années, que Niépce de Saint-Victor avait aussi inventé le vélocipède. Il n’en était rien. L’instrument que possédait Niépce était le joujou de son enfance et les célérifères étaient très nombreux à Paris à la fin du siècle dernier. Qui en eut le premier l’idée, par exemple ? Mystère qui ne sera jamais éclairci.

    Les célérifères se sont appelés aussi draisiennes, du nom de Drais von Sauerbronn, un baron authentique qui en était l’inventeur. C’est en examinant une draisienne qu’on lui avait donnée à réparer qu’un serrurier parisien, Michaux, imagina cinquante ans plus tard d’appliquer deux pédales coudées au vieil instrument des muscadins, et créa ainsi le vrai vélocipède.

    Il faut arriver aux dernières années de l’Empire pour assister au développement d’une machine à deux roues qui vraiment avait quelque analogie avec la bicyclette d’aujourd’hui. En 1869, sur l’asphalte qui couvrait un carrefour assez vaste, entre le jardin du Luxembourg et l’ancienne Pépinière, on vit arriver par douzaines, comme aujourd’hui au Pré-Catelan, des grands bicycles assez bien bâtis sur lesquels les jeunes Parisiens s’essayaient timidement.

    Grand bi. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle
    Grand bi. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle

    Les pieds actionnaient directement la roue de devant qui était immense et l’équilibre était difficile à conquérir. À vrai dire le grand bicycle d’aujourd’hui, qu’on appelle dans la partie le grand bi tout court, n’est pas autre chose que le vélocipède à peu près complet de 1869, que nous regardions, nous autres badauds jeunes ou vieux, comme un instrument incommode, dangereux et surtout disgracieux. Mais c’était la mode et on se demande ce qui serait advenu du vélocipède si l’industrie parisienne, qui « était dessus » l’avait alors perfectionné. Malheureusement la guerre de 1870 arriva et arrêta net l’essor du vélocipède, comme elle arrêta toutes choses.

    Pendant que nous luttions contre les Allemands, les Anglais, calmes dans leur île, se saisissaient du vélocipède parisien et le perfectionnaient avec le soin jaloux qui les caractérise. Ils en faisaient un instrument presque artistique, si bien qu’en 1872, quand nous pûmes enfin respirer, on vit revenir de Londres l’instrument né en France, avec des modifications peu importantes toutefois, mais très utiles. L’emploi des aciers surtout était plus sévère. C’était toujours le grand bi, mais il n’était plus le vélocipède, il était le bicycle, prononcezbaïcècle, et dame, tout ce qui vient ou revient d’Angleterre a droit, chez nous, aux plus grands égards.

    Le jeu de paume passe la Manche et revient sous le nom de foot-ball. Le jeu de paume ne nous intéressait pas. Le foot-ball nous passionne. Cette badauderie ne fait pas notre éloge, mais elle existe et nul n’oserait la nier. Une ville anglaise entre toutes se lança dans la fabrication du bicycle ce fut Coventry. Les industriels de Coventry faisaient des rubans. Tout d’un coup ils lâchèrent la rubanerie pour approprier leurs outillages au baïcècle.

    Michaux avait trouvé l’application directe des pédales. Qui a trouvé l’idée d’ajouter à ce moteur la chaîne de Vaucanson qui multiplie l’effort des pieds, et constitue la bicyclette ? Autre mystère. Cette trouvaille lançait la vélocipédie dans l’ordre des choses pratiques ! Tout le monde ne pouvait pas grimper sur les grands bicycles. La bicyclette devenait la monture accessible à tous.

    C’est alors que les Anglais, prêts pour la lutte, avec un outillage formidable que les fabricants parisiens viennent à peine de créer, en 1890 — et je parle de 1876 —, purent jeter sur les marchés du monde entier les milliers de cycles, bi et tri qui laissèrent croire que l’Anglais était le père du vélocipède, alors que cet instrument devenu divin après les dernières transformations qu il a subies depuis plusieurs années, est d’invention française. C’est donc à Michaux que les amateurs de bicyclette doivent être reconnaissants, lorsqu’ils s’écrient en traversant les plaines : « Quel admirable instrument ! »

    Lorsque les Parisiens virent apparaître les premiers tricycles, ils s en amusèrent fort. Il faut dire que les premiers tricyclistes prêtaient bien aussi le flanc à la gouaillerie parisienne. Copiant servilement les Anglais que rien n’arrête, ils montaient leurs instruments en redingote ou en jaquette, avec un tuyau de poêle sur la tête, alors que tout était à remplacer dans ce costume de clergyman. Peu à peu on vit les choses se régulariser, les bas et les culottes courtes apparaître, puis le veston, le maillot de tricot, la casquette ou la toque, enfin l’habillement compatible avec un sport qui vaut tous les autres à lui seul.

    Un vélocipède de 1868. Gravure (colorisée) du temps
    Un vélocipède de 1868. Gravure (colorisée) du temps

    Mais ce qu’ils furent malmenés dans leurs familles, les premiers tricyclistes ! En eurent-ils à subir des avanies, pour se promener dans un pareil style en plein bois de Boulogne, sur des instruments ridicules... et patati et patata ! Honneur ! Honneur à ces premiers pionniers du tricycle, qui péniblement frayèrent la route par où passèrent ensuite des milliers de bicyclistes !

    Car lorsque la bicyclette apparut, tout armée pour la course, à côté du bicycle, son succès fut foudroyant. Elle était plus élégante, plus légère, plus plaisante que son aîné : elle ramenait les jeunes gens au bicycle sans avoir les inconvénients du grand bi. Elle exigeait deux ou trois leçons agrémentées de chutes et d’appréhensions méritoires ; elle séduisit son monde comme un cheval qui piaffe séduit le cavalier. Le tricycle était trop facile. La bicyclette demandait un certain effort.

    Dire qu’elle enfonça le tricycle dès 1880, époque où on la voit commencer à rouler sur les routes, ce serait exagérer mais bien vite elle le laissa loin derrière elle. Aujourd’hui, elle circule dans les proportions de 80 %. Les 20 % qui restent se décomposent en 15 % de tricycles et 5 % de grands bicycles. C’est l’abandon presque complet du grand bi.

    Les difficultés, plus apparentes que réelles, qu’il faut surmonter pour se tenir en bicyclette éloignent encore les timides. Mais tout le monde y viendra et la Reine Bicyclette sera bientôt maîtresse incontestée des routes qui sillonnent les continents.

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  • Le renard et le petit prince !

    Le renard et le petit prince ! 

    C'est alors qu'apparut le renard :

    Bonjour dit le renard.

    Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.

    Je suis là, dit la voix, sous le pommier...

    Qui es-tu? dit le petit prince. Tu es bien poli...

    Je suis un renard, dit le renard.

    Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...

    Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.

    Ah! pardon, fit le petit prince.

    Mais, après réflexion, il ajouta :

    Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

    Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu?

    Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

    Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Il élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules?

    Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?

    C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie créer des liens..."

    Créer des liens?

    Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits gerçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

    Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...

    C'est possible, dit le renard. On voit sur terre toutes sortes de choses...

    Oh! Ce n'est pas sur terre, dit le petit prince

    Le renard parut très intrigué :

    Sur une autre planète?

    Oui.

    Il y a des chasseurs, sur cette planète-là?

    Non.

    Ça, c'est intéressant! Et des poules?

    Non.

    Rien n'est parfait, soupira le renard.

    Mais le renard revint à son idée :

    Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sur terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde! Tu vois là-bas, les champs de blé? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé! Le blé qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...

    Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :

    S'il te plaìt... apprivoise-moi, dit-il.

    Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaìtre.

    On ne connaìt que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaìtre. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!

    Que faut-il faire? Dit le petit prince.

    Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...

    Le lendemain revint le petit prince.

    Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, pas exemple, à quatre heures de l'après-midi, dés trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur... Il faut des rites.

    Qu'est-ce qu'un rite? Dit le petit prince.

    C'est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances.

    Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure de départ fut proche :

    Ah! dit le renard... Je pleurerai.

    C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...

    Bien sûr, dit le renard.

    Mais tu vas pleurer! dit le petit prince.

    Bien sûr, dit le renard.

    J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé. Puis il ajouta : Va revoir les roses. Tu comprendras. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret.

    Le petit prince s'en fut revoir les roses : Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais, j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde. Et les roses étaient bien gênées. Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.

    Et il revient vers le renard : Adieu, dit-il...

    Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

    L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

    C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

    C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.

    Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...

    Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

    Tiré de : Le petit prince par Antoine de Saint-Exupéry

    Si "Le petit prince" n'est pas déjà une de vos lectures de chevet, courrez vite chez votre libraire préféré pour vous procurer ce livre merveilleux. 

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  • Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile

    Les bottes de 28 Km suivi de Cendrillon en automobile.....Emile Bergerat......

    Emile Bergerat dit Caliban, né à Paris le 29 avril 1845 et mort à Neuilly-sur-Seine (92) le 13 octobre 1923, est un poète, auteur dramatique, considéré à son époque comme un « excellent chroniqueur » à l'esprit « verveux et paradoxal ». Il utilisa aussi les pseudonymes de l'Homme masqué et d'Ariel.

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    LES BOTTES DE 28 KILOMÈTRES

    A Octave Mirbeau

    Mon cher Mirbeau, crois-tu aux rêves, je veux dire à leur sens métaphysique ? En voici un que j’ai eu la nuit dernière, et dont tu me donneras la clef sans doute, car tu en es, sinon l’objet, du moins la cause.

    Je venais de lire ton petit dernier, La 628 E-8, et, comme tout le monde, je m’étais laissé entraîner par cette verve belliqueuse qui te signe grand tapin des combats de l’Idée moderne. Mais sous ces espèces nouvelles de chauffeur d’auto philosophique, vêtu d’ours, et casquette en scaphandrier de l’espace, tu m’inspirais une jalousie que notre vieille amitié même ne suffisait pas à calmer. Je n’en dormais plus, de ta soixante à l’heure. Enfin, il m’en fallait une, sous peine d’en perdre mes esprits animaux, et ça, tu sais, c’est la camisole de force.

    Je vendis tout et j’engageai le reste. Elle valait trente-deux mille francs, prix d’artiste. Je ne la marchandai même pas. Je l’eus, dédaigneux des contingences.

    — Voici, dis-je au génial fabricant, il me la faut vertigineuse. Mirbeau m’embête. Est-elle vertigineuse ?

    — Garantie pour course à la mort, fut la réponse.

    — Ce n’est pas assez. Puis-je, dedans, monter au Brocken, comme Faust, en dix minutes, pendant une nuit de Walpurgis ?

    — Avec ou sans Méphistophélès, au choix.

    — Tope donc.

    — Et je partis.

    — Bon voyage, poète ! me cria-t-il, et c’était le mot juste, mais j’étais déjà au diable, sans savoir où j’allais, bien entendu. On va !… Le spasme est là, à dire d’experts, quand ils avouent.

    Je ne menais encore que le train où les poules échappent, et je sortais à peine de l’enceinte quand, d’un coup d’œil, j’embrassai, comme au vol, la silhouette fugitive d’un homme gigantesque qui, sur le banc de l’octroi, cirait ses bottes.

    Vue banale, assurément, si cet homme ne m’eût lancé un regard oblique que l’érubescence de ses paupières enflammées me fit attribuer à mauvais présage. Il me parut aussi que les bottes qu’il cirait étaient énormes, antiques, et assez pareilles à celles des postillons de berlines qui, maintenus par leur poids en équilibre, dormaient à cheval, et debout, d’un relais de poste à l’autre. Et comme la route s’ouvrait, large, aérienne, aimantée, j’accélérai ma vertigineuse.

    Or, je n’avais dévoré que douze kilomètres environ quand l’homme aux bottes passa, jambes ouvertes, par-dessus ma tête, en l’air, et s’effaça sous l’horizon. Avais-je déjà la fièvre, cette fièvre propre au sport de la vitesse ? Non, mon pouls donnait la normale. Alors, quel était ce gymnasiarque qui bondissait ainsi, léger, dans pareilles bottes, sur une voiture à demi déchaînée ? Un nuage caricatural, sans doute, formé et emporté par le vent.

    Mais, fait étrange, à seize kilomètres plus outre, il se dressait, perché sur une borne miliaire, d’où, pour inspecter la profondeur d’un bois où’s'enfonçait la route, il dardait son regard rouge. Impossible de douter, au reniflement de ses narines pileuses comme à la bave de sa langue pendante, qu’il ne flairât quelque proie dans la forêt, et pour l’atteindre, je multipliai mes voltes. Il ouvrit le compas de ses guibolles, et prittt ! disparut par delà les cimes.

    Plein de foi dans la voiture invincible qui me portait comme Élie son manteau prophétique, je la précipitai dans l’ombre verte des chênes, à la poursuite de l’homme aux bottes ailées. Il ne sera pas dit, me jurai-je, que la science — et quelle science ! mon cher Octave, celle même qui réduit la distance à une hypothèse — le cédera à je ne sais quelle vision fantomatique dont le mirage ne relève que du conte. Nous allons voir si des bottes, de simples bottes archaïques, l’emportent sur une machine de trente-deux mille francs, garantie méphistophélesque, et signé d’un mécanicien auprès duquel Archimède et Vaucanson ne sont que des constructeurs de polichinelles. Et je la lançai à une telle allure qu’elle faillit, dans une clairière, écraser un petit garçon tenant deux fillettes par la main et qui, d’après ma notion des choses, y cueillait des violettes pour la fête de la Mère l’Oie.

    Comme je m’étais arrêté net, ainsi que l’on s’arrête quand on débute, l’enfant me pria de le prendre, lui et ses soeurs, dans la vertigineuse, pour le sauver d’un méchant homme qui voulait les boulotter tout crus, et sans sel ni poivre, riait-il. Je les empilai donc en un petit tas au fond de la voiture et je repartis à soixante-dix à l’heure. Le puérophage m’attendait à l’orée du bois. « Humph ! humph ! renâcla-t-il, ça sent la chair fraîche dans ta roulante. » Il fallait fuir. On ne badine pas avec les ogres. La course commença, course terrible qui, dans mon songe, mettait aux prises l’idéal et le réel, ou, si tu le préfères, le vieux jeu avec le nouveau. N’oublie pas que mon fabricant m’avait jeté dûment l’injure trop méritée de poète.

    Quel que fut le développement de la vitesse sans limites de ma vertigineuse voiture de course à la mort, elle était inférieure à celle où, grâce à ses bottes, le Polyphème des gosses pouvait parvenir, puisqu’il n’avait qu’à écarter les genoux pour faire sept lieues d’un empan. J’étais donc sûr de succomber, comme la raison succombe à la folie, lorsque le garçonnet me fit observer que cette mesure de vingt-huit kilomètres était fatale et que l’ennemi ne pouvait ni l’augmenter, ni la réduire.

    — C’est sept lieues, toujours, et ni plus ni moins. Donc, tu n’as tantôt qu’à ralentir et tantôt qu’à activer la machine pour rester en deçà ou en delà du pas magique.

    Ainsi parla le malicieux Petit Poucet, et je crus, à l’ouïr, entendre le jeune David auner la trajectoire de sa fronde au front de Goliath.

    Et voici qu’à son conseil, la main sur une roue docile et sensible comme un ressort de montre, je précédais ou suivais, l’esquivant toujours, le Polyphème retombant une lieue trop près ou trop loin.

    Nous arrivions ainsi, en cette chasse fantastique, à je ne sais quelle région dénudée et sablonneuse, semée d’ajoncs fleuris d’or, au travers desquels la mer bleuissait. A son bruit familier à mes oreilles, et comparable à une grande toile qu’on déchire, je jugeai que nous n’étions qu’à deux lieues environ de son gouffre, et j’allais serrer les freins de la vertigineuse pour ne pas y choir quand l’enfant me cria :

    — Va donc, lâche tout, il est perdu !

    Et l’ogre imbécile, en effet, de son enjambée géométrique, s’écarquilla, et s’en alla tomber dans les eaux jaillissantes. Notre élan, d’ailleurs, à nous-mêmes, était tel que nous ne stoppâmes que dans les premiers flots.

    Croirais-tu, mon cher Mirbeau, que notre coquin de puérophage nageait comme Neptune lui-même ? Pour aborder un rocher, formant îlot, où il pensait se tirer d’affaire, il avait retiré ses bottes, qui, toutes flottantes, vinrent échouer sur le rivage. En vérité, c’est un étrange rêve !

    Mon petit Tom Pouce, fou de joie de voir ainsi onduler les bottes comme des algues déracinées, s’était élancé de la voiture, et, suivi de ses deux soeurettes, qui n’avaient pas lâché leurs bouquets de violettes, il courut les repêcher sur la grève. Puis il les chaussa. Je t’ai dit qu’elles étaient immenses, mais elles s’étrécirent à la mesure de ses pieds d’enfant. Polyphème hurlait sur son îlot. Et lorsque les bottes furent chaussées, le gai petit voleur prit sous chaque bras l’une et l’autre des bouquetières, la brune à gauche, la blonde à droite, il fit un pas de vingt-huit kilomètres et s’enfuit, l’ingrat, chez la Mère l’Oie.

    Je mis, comme bien tu penses, pour le rattraper sur les chemins, la vertigineuse à l’allure de la course à la mort, mais je ne sais pas où elle demeure, hélas ! la Mère l’Oie — et je me suis réveillé.

    Es-tu ferré en oniromancie ? Qu’est-ce qu’il veut dire, ce songe-là ? Peut-être ceci, que les poètes sont pour quelque chose dans l’invention du spasme de la vitesse, et que le bon Perrault réclame. Fais-tu sept lieues à la seconde sur ta 628 E-8 ? Il y a des bottes qui les font, de vieilles bottes, mon cher Octave.

    CENDRILLON EN AUTOMOBILE

    Décidément, c’est une série, mais je commence à être inquiet. Il doit y avoir quelque part un fabricant d’autos qui m’hynoptise. Car enfin je ne suis pas professionnel et n’ai point par conséquent « l’idée fixe ». Donc, qu’est-ce qui m’arrive ?

    Je viens de raconter mon songe des bottes de sept lieues et comment pendant un temps énorme, qui n’a peut-être duré qu’une seconde, je me suis dérobé à la poursuite de l’ogre puérophage, grâce à une électrique prodigieuse, et de marque bien française, appelée « la Vertigineuse ». Eh bien ! la nuit dernière, elle est revenue me hanter. Pourtant, j’étais rentré chez moi en omnibus, escargotiquement.

    Pendant le premier sommeil, ou, pour parler savamment, la période hypnagogique — car j’étudie mon cas — je me trouvais dans une espèce de gentilhommière, moitié castel et moitié ferme, comme on en voit encore en Bretagne. C’était à l’heure de la tombée du jour, qui s’éteignait sous les bois environnants, mais illuminait encore, embrasait même une superbe route carrossable, droite comme une règle plate, amour des yeux, qui passait devant le seuil du logis.

    Dans la salle commune et centrale, ornée de vieux meubles ouvragés, bahuts, armoires, hautes chaires, dressoir, huche à pain, aux cuivreries miroitantes, s’ouvrait une vaste cheminée seigneuriale, au manteau écussonné, avec ses landiers en fer forgé dressés en lampadaires, son attirail symétrique de vaisselle d’étain et des lices de chasses vivifiaient de leurs tons, vert-de-grisés l’atmosphère mordorée de l’habitacle. Quatre personnages étaient assis autour d’une table oblongue, le gentilhomme, sa dame, leurs deux filles, tous en habit de cérémonie, et ils y prenaient un repas étrange. Ce repas n’était fourni que par une citrouille démesurée placée au milieu de la table oblongue, et dans laquelle ils plongeaient tour à tour leur cuillère, d’un geste d’automates.

    Aucun autre plat que cette citrouille. Ils la vidaient en silence, comme un pot de confitures, sans en entamer la croûte vermillonnée et chastement voilée de dentelle. Et à chaque lambeau du sorbet, ils en crachaient la graine, qu’une nuée de rats se disputaient entre leurs pieds immobiles.

    Sur le degré de l’âtre, où bouillonnait une marmite pleine d’eau pure, un chat, la queue ramenée sur les pattes en chancelière, les regardait, ces rats, sans les voir, et les écoutait sans les entendre, étant sourd et aveugle, vieux d’ailleurs comme Mathusalem, et plus épilé qu’un manchon piétiné par une farandole.

    A ce moment, l’hallucination hypnagogique se détermina en rêve pur et, tous mes sens étant débridés, je me vis assis moi-même sur l’escabeau de la cheminée, à côté d’une autre et troisième fille, effacée jusque-là dans l’ombre, et qui, avec une épingle à cheveux, remuait les cendres du foyer pour y chercher une pomme de terre.

    — Avez-vous faim ? lui demandai-je.

    — Toujours, fit-elle, et depuis seize ans.

    C’était son âge.

    — Votre nom ?

    Elle me montra les cendres.

    Tout à coup, une sonnerie de cor retentit au dehors et, des bois assombris aux gazes violettes, trois haquenées blanches suivies d’un palefroi harnaché d’argent apparurent sur le seuil de la salle. Le père, la mère, les deux filles en costumes de cour montèrent sur les chevaux et, par la route droite comme une règle, amour des yeux, s’en furent au bal chez le Roy.

    La fille au nom de cendres les suivit longtemps du regard et elle se prit à pleurer. Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli, dans le laid, ni d’aussi laid dans le joli, que cette petite servante, mais ses larmes m’ouvrirent son cœur et je compris qu’elle aimait le Roy. Je versais à l’état de somnambulisme et mes perceptions étaient extralucides.

    — Vous êtes savant, fit-elle, ne ferez-vous rien pour moi ?

    — Savant, non, souris-je, mais poète, et à ton service. Que désires-tu ?

    — Aller au bal de la cour et y arriver avant elles.

    — Elles, qui ?

    — Mes méchantes sœurs et ma marâtre.

    Qui m’expliquera pourquoi je lui posai l’absurde question suivante : « Cendrillon, as-tu les pieds roses ? » Je crois très fermement qu’il entre de la démence dans les rêves. Elle ne me répondit pas, mais, courant à la marmite, elle en renversa le couvercle et sauta dans l’eau bouillante. Je poussai un cri d’effroi, mais son visage, transfiguré par la souffrance, rayonnait comme celui des martyrs. Ah ! oui, elle l’aimait, le Roy ! Rapidement, je l’enlevai et l’assis sur l’escabelle. Elle avait les pieds chaussés de cristal, et si petits, si petits en leur gaine adamantine, que l’impératrice de la Chine en serait morte de jalousie, je vous assure. Deux roses-thé dans deux verres de Venise !

    — A présent, tiens ta parole, poète, me cria-t-elle, avec une moue d’enfant gâté.

    Je tirai donc mon talisman. Il est à tout faire et ne me quitte pas. Puis, m’étant mis en communication — allo ! allo ! — n’oubliez pas que c’est un songe — avec les omnipotents que vous savez, ou plutôt que vous ne savez pas, je m’approchai de la citrouille et je lui jetai les rimes nécessaires à toute bonne incantation.

    La cucurbitacée se transforma en automobile.

    C’était encore une fois « la Vertigineuse », chef-d’œuvre de la mécanique française, et le dernier mot passé, présent et futur de la locomotion terrestre.

    — Tu vois, fis-je, petite Cendrillon, c’est ton carrosse. Tous les poètes, grands ou petits, morts ou vivants, te l’offrent par ma voix, à cause de ton amour. La malle des Indes, que l’on appelle aujourd’hui l’Express-Orient, ne va que le train de tortue auprès de cet éclair à pneus. Tes sœurs et ta marâtre, fussent-elles déjà dans la cour du palais royal, tu seras au bal plus vite qu’elles.

    — Hélas ! danser avec lui sous mes guenilles !

    Et elle étalait les oripeaux dont elle était fagotée. Mais voilà que, complices des poètes, tous les vieux meubles, bahuts, armoires, s’ouvrirent à la fois et jetèrent à ses pieds charmants et roses les pièces innombrables d’une garde-robe quintiséculaire, où toutes les modes de nos mères, aïeules, bisaïeules et bien au delà étaient représentées. La coquette n’en voulut que les dentelles. Toutes, donc, se détachèrent, malines, valenciennes, vénitiennes, qui sont de l’alençon démarqué, anglaises que réclame Bruxelles, et les auvergnates de Velay, et les espagnoles aussi, qui, s’entrecousant d’elles-mêmes autour de la jeune fille, la vêtirent d’une robe arachnéenne, où son jeune corps de vierge transparaissait dans la plus chaste des nudités triomphantes.

    Pour moi, j’étais déjà à mon poste de chauffeur, le poing à la roue, comme le pilote l’a au gouvernail.

    — En avant, Cendrillon, et au bal du Roy !

    Impossible de me rappeler, dans le triste état d’éveil où je suis, pourquoi tous les rats, métamorphosés en cyclistes, couraient autour de nous, en avant, en arrière, dans le vent de « la Vertigineuse ». Toujours est-il qu’il en était ainsi. Seul, le vieux chat, sourd et aveugle, était demeuré auprès de la marmite. Il y philosophait, selon moi, sur le sens de l’aventure, mais sans s’en étonner le moins du monde, sachant fort bien que les dieux (s’ils peuvent ferrer les talons de Mercure d’ailerons avec lesquels il fend et traverse les sept ciels de l’espace en moins de temps que je n’en mets à l’écrire) se jouent, à plus forte raison, des impossibilités de la vitesse et pour deux bonnes rimes nous octroient des voitures-fées.

    Elle a épousé le Roy, elle est reine, et, à présent, elle nous méprise. Elle ne veut à la cour que des savants en us. Mais pas un d’eux n’a encore pu lui expliquer scientifiquement comment, en se trempant les pieds dans de l’eau bouillante, on peut avoir des pantoufles de verre. Aussi écrivent-ils : « de vair », dans leur ignorance des choses de l’amour. De « vair », les pantoufles de Cendrillon. Ah ! les imbéciles ! Tel est mon rêve.

     

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  • Droit d’inventaire

    Droit d’inventaire..........Par Raymond Beltran

    Sans vouloir me placer sur un terrain politicien et sans qu’il y ait de lien de filiation entre le pouvoir et moi, je revendique un droit d’inventaire par rapport aux « racines chrétiennes » de la France.

    Il y a d’abord une confusion qui m’a toujours frappé entre les racines et le terreau (le terrain) où plongent les racines. Les Français (et tous ceux qui habitent en France) ont des racines qui plongent dans la culture et la civilisation qui les environne. J’ai du mal à considérer que ce terrain culturel soit pris pour des racines !...

    Quelles que soient nos origines et nos racines, ces racines plongent profondément (ou peu) dans un environnement constitué par le mode de vie, par l’éducation reçue à l’école, par les usages politiques et administratifs et tant de choses différentes qui font la vie d’un pays.

    Qui contesterait que ce fond culturel a été imprégné d’usage religieux chrétien et d’architecture et d’art chrétiens ? Que des expressions courantes et toute une civilisation dans laquelle nous avons baigné était imprégnée de religiosité ? Etait-elle chrétienne aussi pour les enfants musulmans ?...

    Je ne ferai pas reproche au Président de rappeler cela mais à cette nuance près. Cependant, ce discours n’est pas fait pour constater une évidence mais pour amorcer des conclusions à venir, qui partiront de ses affirmations et en tireront des conséquences pouvant alors risquer d’être exclusives de toute autre vérité. C’est pourquoi je veux exercer mon droit d’inventaire.

    Première remarque : Le terreau France dans lequel nous (les individus et la société) plongeons nos racines collectivement a-t-il été créé par la tradition chrétienne seule, à partir du néant, et seulement depuis le 4è siècle ?... Rien n’existait auparavant digne d’être retenu ?... Notre terreau culturel ne doit-il rien aux civilisations antérieures, celte, gauloise, romaine ou grecque ?...

    Deuxième remarque : Même si cela n’a pas été toujours le cas, n’y a-t-il pas eu un trou au Moyen Age provoqué par des invasions barbares qui nous ont déconnectés du passé et qui a constitué une forte régression intellectuelle ?... Même si le renouveau s’est appuyé sur la vie monastique, la religion n’a-t-elle pas maintenu cet état de fait et ce renouveau ne s’est-il pas fait par le retour aux sources d’une culture gréco-latine païenne qui a permis alors la « renaissance » ?...

    Troisième remarque : Cette Renaissance ne doit-elle rien à la riche civilisation arabe des 12è et 13è siècles autour de Cordoue et au rôle d’intermédiaires joués par les juifs sépharades entre Cordoue et Gérone-Lunel-Montpellier et entre Cordoue et Bologne ?... Par quels intermédiaires avons-nous récupéré les sources gréco-latines que les copistes monastiques ont diffusées ?

    Quatrième remarque : La religion chrétienne, même si elle a donné lieu à des chefs d’œuvre de peinture, de sculpture et d’architecture, a-t-elle été seule source d’inspiration pour les artistes ?... Le patrimoine culturel français, comme celui de l’Europe, n’a-t-il pas aussi été tributaire de sources profanes ou bibliques (juives) comme Le David, Moïse, Venus, etc. ?

    Cinquième remarque : Cette religion qui inspirait le patrimoine n’a-t-elle pas été, pendant des siècles, cause de fermetures, de blocages intellectuels, de censures, de condamnations (y compris au bûcher) pour les créateurs ?

    Sixième remarque : La France a-t-elle été imperméable à toutes les civilisations avec lesquelles elle a été en contact ? Les étrangers venant en France n’ont-ils rien apporté comme engrais sur ce terreau que celui du catholicisme ? Les siècles de présence musulmane en « Espagne », les siècles d’occupation ottomane en Grèce, en Europe de l’Est, et de commerce réciproque, entre deux batailles, n’ont-ils pas apporté quelque chose à notre terre nourricière et à nos racines ?...

    Septième remarque : Dans la culture de chez nous, le gallicanisme qui refusait Rome, les courants contestataires de l’église catholique et tous les ferments qui ont abouti à la laïcité avec le temps ne seraient-ils pas des éléments de la culture française ? Des penseurs comme Spinoza n’y auraient pas laissé des traces, pas plus que Platon, Aristote ou Averroès ?

    Huitième remarque : En parlant de « racines chrétiennes » pour reprendre les termes inappropriés du langage usuel que je rejette, ne se limite-t-on pas en fait aux seules racines catholiques et ne veut-on pas privilégier cette seule composante du patrimoine national ?

    Neuvième remarque : Le consensus que le Vatican avait rejeté dans le Traité Européen de 2005, n’était-il pas, repris dans le Traité de Lisbonne, par la formulation « les héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe » ? N’est-ce pas plus complet et moins discutable ?

    Dixième remarque : Dans notre terreau culturel il y a bien un certain siècle dit des Lumières, qui nous a affranchi des oppressions et intolérances religieuses, qui nous a préparés aux droits humains et aux libertés d’opinion et d’expression. Cela ne s’est pas fait avec l’accord de l’église catholique, laquelle à ce jour encore réfute cet héritage culturel par les voix les plus autorisées du Vatican et de ses relais français. Il est vrai que les encyclopédistes et autres « philosophes » de ce siècle n’étaient pas considérés comme « très catholiques » par les évêques d’alors… Mais leur rayonnement universel serait-il à exclure du patrimoine national que revendique notre Président ?

    Je ne veux pas faire ici un pamphlet politique, simplement exercer mon droit d’inventaire. Oui, je sais que cela rappelle quelqu’un. Ce n’est pas le fruit du hasard… car… les mêmes causes produisent les mêmes effets !

    L’actualité médiatique de ce jour m’a fait lire ce matin dans l’Indépendant un extrait de l’interview d’Odon Vallet par l’AFP : « le problème est que la France a plusieurs racines : gréco-romaines, catholiques, protestantes, juives, franc-maçonnes »… « D’une manière générale, les questions religieuses sont à manier avec beaucoup de précaution. Car la religion divise autant qu’elle unit, tant dans la majorité que dans l’opposition. »

    Je m’interroge sur cette persistance à vouloir se prétendre héritier d’une seule fraction nationale, en perte de vitesse, et à afficher ainsi une opposition aux autres. Est-ce le rôle d’un Président de tous les Français ?... L’opportunisme et le désir de récupérer des voix ferait-il oublier celles perdues alors dans les secteurs émergeants de notre société ? La droite voudrait-elle se confondre à ce point avec les conservateurs le plus rétro ?... Croit-elle trouver son avenir dans le passé ?

    Il est évident qu’en politique rien n’est innocent. De part et d’autre on sait se servir des faits pour attirer les électeurs.

    Et, je m’interroge sur l’attitude d’une opposition politique qui ne sait que critiquer le Président et ne dit mot sur ce qu’il faut faire sous prétexte de ne pas s’aligner derrière un F.N. conquérant. Elle n’ose plus défendre une position laïque juste. A force de se taire l’on abandonne le terrain à ceux qui n’ont pas de scrupule à l’occuper… Après on s’en plaint ! C’est désolant !...

    Ce soir, un sondage nous apprend que le FN serait en tête dans les intentions de vote pour le premier tour de la présidentielle de 2012. Ce n’est qu’un sondage, mais allons-nous vers un avril 2002 aggravé ?

    Est-ce qu’on a bien fait de traiter avec autant de condescendance les « laïcards » qui veulent le respect de la laïcité ? N’est-ce pas parce qu’on a refusé de mettre en cause des déviances anciennes sous prétexte de ne pas tomber dans l’islamophobie qu’on a laissé le champ libre à d’autres ?... N’est-ce pas hypocrite de s’en lamenter maintenant ? Dire « c’est la faute du Président » et rester silencieux devant le problème posé fait-il avancer dans la récupération du terrain perdu face au FN ?...

    Nous n’avons pas à mettre en cause nos concitoyens de confession musulmane au nom de la laïcité. Ils sont assurés de pratiquer leur religion et l’art. 1 de la loi de 1905, le leur garantit au nom de la République. Mais nous n’avons pas à laisser s’instaurer des empiètements sur la loi républicaine qui apparaissent (qui sont ?) autant de provocations pour imposer en France un ordre d’origine religieuse sur la sphère publique, en contradiction avec l’équilibre laïque qui permet de vivre en harmonie quelles que soient les opinions et les croyances privées.

    Cela fait des années que nous réclamons de la part des musulmans modérés (la grande majorité, je l’admets), la condamnation des outrances intégristes… Elle est bien rare, très discrète quand elle se fait jour… alors que la voix entendue bien fort est celle, excessive, des peu modérés, et que les mœurs vestimentaires s’alignent sur leurs exigences… Devant cette fuite en avant, devant des exigences religieuses de plus en plus grandes, la base électorale devient sensible à cette constatation. Même si on peut le regretter c’est un fait.

    Je ne crois pas qu’il s’agisse d’antisémitisme. La comparaison avec les années 30 et la montée du fascisme me semble relever de l’amalgame, du sentiment et pas de la raison. Il faudrait raison garder et ne pas s’enfermer dans une politique de l’autruche qui laissera le champ libre au FN.

    La reprise du principe de laïcité à droite, le silence du politiquement correct à gauche, le complexe de culpabilité qu’on laisse s’instaurer partout, va permettre de modifier la loi de 1905. C’est entre les mains de la majorité. Qui sait ce qui en sortira sinon le consensus de prise en charge par les institutions publiques du financement de la construction de mosquées ? et, après… qui dira où s’arrêtera la mise à jour de la loi ?

    Les arrangements avec le culturel pour dépasser le cultuel ont déjà fait du mal. Au-delà du « ce n’est pas moi, c’est les autres, » il faudrait un peu de responsabilité, un peu plus de volonté de respecter la laïcité de l’Etat, au national comme au local, si nous voulons être crédibles auprès des citoyens.

    Arrêtons les jérémiades lancées à la cantonade. Exigeons de l’Etat plus de laïcité, mais appliquons-là aussi au niveau local.

    La France n’est pas issue de la seule influence de l’église catholique, même si celle-ci a été durable. Nous avons dépassé la domination catholique et imposé la laïcité à cette église. Ce n’est pas pour céder devant les exigences d’une autre. La séparation des églises et de l’Etat ne doit pas disparaître dans l’hypocrisie des postures et des comportements politiques irresponsables et électoralistes.

    Et, surtout, de grâce, arrêtons d’invoquer l’antisémitisme pour se taire et laisser le FN récupérer une laïcité que nous ne savons ni ne voulons défendre. La volonté politique pour le faire n’existe qu’en paroles. Les actes font défaut.

    Raymond BELTRAN
    Le 05 mars 2011

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  • Erreurs de langage

    Erreurs de langage (Version Intégrale)......Raymond Beltran


    Robert Badinter a relevé avec force que l’expression « français musulmans » faisait trop penser à celle de « juifs français » de funeste mémoire.

    Est-ce, en fait, un dérapage verbal ou facilité de langage influencée par des habitudes que personne n’avait relevées et qui semblaient normales à tous ?

    C’est vrai que depuis quelque temps je vois avec inquiétude les politiques s’apostropher avec des références aux années 30 qui me semblent totalement injustifiées et ne relevant que des excès politiciens. Quels que puissent être les lendemains à venir de la période actuelle rien ne justifie ces approximations historiques hasardeuses et ces amalgames exagérés.

    Nous sommes dans un contexte qui n’a rien à voir avec celui d’alors ni au plan national ni au plan international.

    Je ne néglige pas que l’extrême droite peut gagner en France comme ailleurs en influence et en pouvoir et que ce sera regrettable et que je ne le souhaite pas. Mais nous sommes loin du nazisme ou du fascisme et des groupes subversifs qui voulaient renverser la République en 1934.

    Il faut combattre l’extrême droite avec des arguments politiques, en analysant le terrain qui lui donne des ailes et en évitant de s’enfouir la tête dans le sable sur les causes de ce succès pour ne proclamer que des condamnations morales inefficaces parce que non crédibles.

    J’ai toujours pensé que ne sont de vrais leaders politiques que ceux qui sont capables d’affirmer des idées, impulser des actions, assumer leur responsabilité pour leurs actions passées, sans faux-fuyants, posant clairement des orientations auprès des électeurs les engageant pour l’avenir.

    J’ai un profond mépris pour ceux qui suivent leur électorat à hue et à dia, selon les jours, juste pour se faire élire, sans jamais se compromettre à donner un avis qui pourrait en heurter d’autres et leur faire perdre des voix. Ils sont suivistes. Ils ne sont pas leaders. Ce sont des immobilistes. La flatterie démagogique est leur arme préférée.

    J’ai une profonde admiration pour ceux qui ont eu le courage de dire à leurs électeurs : voilà ce que je veux et pourquoi je le veux, expliquant les raisons des changements qu’ils se proposaient de mener, demandant la confiance des citoyens interpellés… quitte à ne pas la recevoir... Leurs idées avançaient dans tous les cas !… Mendès-France a guidé mes premiers pas de citoyen. Mitterrand abolissant la peine de mort, contre l’opinion majoritaire de son temps a été de cette trempe.

    Un politique respectable est quelqu’un qui éclaire ses électeurs pour que leur choix démocratique aille vers le progrès et qu’ils puissent partager des attitudes politiques responsables. Il a le courage de montrer le chemin et il fait ainsi participer les citoyens à ses décisions et à ses votes grâce à une information qui leur donne un rôle d’adultes en politique.

    Celui qui se contente de les flatter en les caressant dans le sens du poil, qui veille à ne jamais faire que ce qui ne mécontente personne durera longtemps… malheureusement, mais il sera vite oublié par son insignifiance !

    Mais revenons au langage et aux dérapages en cause. J’ai le plus grand respect pour Robert Badinter, pour son parcours et pour sa droiture. Mon désaccord ne vient ici que de l’interprétation de son expression.

    Les « français juifs » d’une période antisémite, qui n’avait pas commencé en 1930, qui avait fait des dégâts déjà avec l’affaire Dreyfus, correspondaient à une mise en cause raciale, qui n’avait rien de religieux même si c’était la religion qui était mise en avant dans l’expression. En disant les « français musulmans » j’entends l’équivalent de membres de la « communauté musulmane », expression que je répudie mais qui ne me semble pas avoir été condamnée par beaucoup. Ne faudrait-il pas s’inquiéter de cette corrélation avant de faire des rapprochements contestables avec 1930 ?

    Il est vrai qu’on ne parle pas de français d’origine protestante ou d’origine catholique, mais à qui la faute si on a remplacé l’origine nationale par celle qui les assimile dans une religion ?

    Arrêtons l’angélisme stupide de dire que nous sommes tous Français et que toute autre mention ajoutée à la nationalité serait discriminatoire. Il y a bien des français bretons ou chtimi ou du midi. Il y a des français d’origine italienne, ou russe ou polonaise ou espagnole : faut-il dire espagnols… alors qu’ils sont français… ou leur demander de refuser leur origine et leur culture pour se dire seulement Français et paraître ainsi honteux de leur origine ?

    Je ne suis pas honteux de mes origines mais je refuse de me définir Espagnol alors que j’ai pris la nationalité française et que j’assume ce choix : je suis donc Français. Mais je dis que je suis d’origine espagnole pour montrer que le fait d’être Français ne m’enlève pas d’avoir connu une culture familiale et d’être issu d’un milieu espagnol. Je crois être intégré pleinement et je n’ai pas voulu d’une double nationalité et je crois que rien de ma culture française ne m’empêche de partager et, surtout, de comprendre des traditions espagnoles qui restent étrangères à ceux qui ne les ont pas connues intimement.

    Il aurait fallu dire français d’origine algérienne, ou d’origine marocaine, ou tunisienne… ou turque… ou anglaise… ou italienne !... Mais, est-ce le FN qui a confondu dans la communauté musulmane toute personne qui porte un nom ou un prénom (ou les deux) arabe ? Ne sommes-nous pas en train de déraper dans un scénario où le langage sert de prétexte à des suppositions d’extrémisme qui commencent à devenir délirantes ?...

    Interdiction d’allusion à toute origine ethnique (soupçon de racisme), mais complaisance à toute communauté religieuse (ouverture d’esprit de laïcité ouverte ?). Communautarisme justifié par le multiculturalisme et par le droit à la différence (ouverture d’esprit citoyenne). Mais attention toutefois (nouveau piège) à ne pas tomber dans les origines nationales car alors on tomberait dans le nationalisme et dans les pièges de la nationalité et on serait des naïfs piégés par le FN !

    On a voulu réduire les juifs à leur religion, même s’ils ne la pratiquaient pas. Badinter a raison de s’en inquiéter. On sait où cela a mené ! On a voulu réduire les maghrébins à leur religion car, a force de vouloir esquiver les origines vraies on est tombé dans le religieux pour caractériser même ceux qui ne pratiquent pas cette religion… pour s’en offusquer après des années d’usage quand cela a été pratique pour développer une campagne politicienne en cours sous couvert d’islamophobie.

    A force de vouloir dire « Français » sans rien ajouter pour respecter le politiquement correct, on finit par oublier les différences qui ne disparaissent pas parce qu’on fait semblant de les nier. On sait que beaucoup de Français sont venus d’ailleurs, quoique bien intégrés dans notre société. Ils ne restent pas étrangers pour l’éternité mais ils n’ont pas à renoncer à leurs origines.

    La République laïque leur permet de vivre pleinement leur intégration dans la nation sans les obliger à renoncer à leur passé familial. Le langage politiquement correct est en train de censurer toute expression libre sans faire avancer les idées pour autant.
    Raymond BELTRAN
    Le 24 mars 2011

     

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  • Lassitude démocratique

    Lassitude démocratique..........Raymond Beltran.


    Depuis quelque temps je perçois à travers les réactions suscitées par mes chroniques la crainte persistante d’un retour aux années 30. L’on me fait remarquer que personne n’avait vu venir alors l’enchaînement que nous avons connu. Je ne partage pas cette crainte mais je voudrais exprimer cependant des inquiétudes que je fonde sur mon observation du présent.

    Il est vrai que des sondages ont réveillé en France les citoyens en leur confirmant ce que laissait incrédules certains auparavant : l’extrême droite s’est installée dans le paysage politique français et elle comptera dans l’avenir. On avait cru que cela ne pouvait pas arriver ici car nous étions solidement ancrés dans la démocratie, contrairement à d’autres pays d’Europe et dans le Monde.

    Mais je ne crois pas à un remake des années 1930-1940 parce que le contexte national et international n’est pas comparable à celui d’alors et parce que les informations circulent plus vite et bien mieux qu’alors. Mais cela ne signifie pas que je n’aie aucune inquiétude pour l’avenir de notre démocratie.

    Je rappelle que je suis depuis toujours antimunichois, que j’ai toujours rejeté le pacifisme de cette époque. Je me méfie donc de celui que j’entends ressurgir à tout propos autour de moi, dans le contexte actuel. Je ne suis pas va-t-en-guerre, mais je crois qu’il arrive « qu’on ait le déshonneur et la guerre » pour avoir cru habile de choisir entre les deux, comme le disait W. Churchill après la capitulation de Munich en 1938 devant Hitler...

    J’ai cru au ressaisissement des hommes après l’expérience du nazisme et ensuite celle du communisme, mais je sais que cela n’a pas empêché le Cambodge ni le Rwanda et que les crimes de guerre n’ont pas manqué depuis malgré les dénégations partisanes. J’essaie pourtant de garder un peu de lucidité pour une observation du monde sans parti pris, avec l’espoir que l’on ne soit pas arrivés à « la fin de l’histoire » car sans espoir dans l’humanité que serions-nous ?...

    Malgré les allers-retours de balancier il y a des avancées. Le monde continue de tourner. Je crois que personne ne peut nier que l’humanité a progressé depuis des siècles.

    Quand j’observe autour de moi l’actualité j’ai cependant des inquiétudes. Je constate que la pensée est forcée de se canaliser pour se conformer à ce qui devient à la fin une pensée unique (ce que j’ai toujours réfuté en disant qu’elle a été souvent majoritaire mais jamais unique). Si on écoute le politiquement correct on n’aurait plus le droit de prononcer certains mots ni de réfléchir en public librement ni d’émettre des hypothèses de travail sans s’exposer aux attaques des bien pensants qui normaliseraient la seule expression autorisée, celle des gardiens de la pensée correcte.

    Je suis aussi inquiet de la montée des nationalismes. Il est vrai qu’elle n’est pas récente mais elle ne dépassait pas des cas marginaux, avant la fin du 20 siècle. Cela se généralise aujourd’hui et il n’est pas dit que cela n’aie pas des conséquences négatives sur l’organisation européenne comme sur la mondialisation de l’économie.

    Je suis de plus en plus inquiet de cette montée qui apparaît comme une réaction en contre et qui n’est pas porteuse d’un projet de construction unitaire comme cela fut le cas au 19è siècle en Italie ou en Allemagne. L’organisation d’une société mondialisée, mais solidaire, me semble perdre de son opportunité tout au long des discours que j’entends.

    En même temps, je vois perdre sa pertinence à l’intégration dans chaque nation des étrangers venus s’y installer. J’ai cru en elle et j’ai toujours bataillé pour l’obtenir. J’ai bataillé contre les arguties de ceux qui voulaient en réalité instaurer des communautés différentes, ségrégatives et dont le développement ne pouvait à terme que devenir conflictuel.

    J’ai eu la faiblesse de penser que ces arguties ségrégatives finiraient par créer un sentiment de refus dans la population et que celui-ci ne profiterait qu’à l’extrême droite… Je répète cet argument depuis plus de 25 ans. Je ne veux pas triompher mais j’ai envie d’interpeller certains « camarades » que j’ai côtoyés longtemps… Leur idéologie « ouverte », si anti « assimilationniste », a rejeté des électeurs vers le F. N. à partir de craintes souvent fantasmées, mais réelles, de perte d’identité.

    Dans l’incertitude actuelle, l’idéologie marxiste a perdu sa crédibilité et rien ne l’a remplacée ni au niveau politique ni au niveau sociologique, mais on lui a substitué une morale de gauche fortement teintée de christianisme, produit amené par une « deuxième gauche » devenue très influente au PS.

    Je m’interroge aussi sur les droits humains et la remise en cause de leur universalité par certains de ceux qui sont en charge de les défendre. Je m’interroge sur la remise en cause du Siècle des lumières et de la place de la Raison dans la société. Est-ce par hasard que ce sont ceux-là les axes du combat médiatique du Vatican contre le relativisme religieux et contre la laïcité qui motiverait ce relativisme ? Ce combat est bien relayé partout y compris, maintenant, de plus en plus dans nos rangs.

    La dissolution de nos valeurs républicaines intervient pour interdire toute critique d’une religion sous prétexte que nous ne respecterions pas la laïcité. Comme si la laïcité interdisait aux individus de refuser et de contester une croyance !... Avec de telles confusions à propos de laïcité qui en tire bénéfice politiquement ?...

    La laïcité est neutralité des institutions républicaines pour permettre aux citoyens, quelles que soient leurs convictions de vivre ensemble sans heurts. Elle n’a jamais été neutralité des citoyens vis-à-vis des religions. Chacun est libre de croire ou non, la République garantit la liberté de culte mais chacun peut exprimer son opinion et même s’opposer aux croyances. Les institutions sont neutres, les individus non.

    Il y a une glissade des valeurs. Ayant accepté la banalisation des événements importants de notre histoire avec des discours qui amalgament l’essentiel avec l’insignifiant et l’ordinaire, alors qu’on veut placer tout sur le même plan, on a fini par rendre banal et insignifiant ce qui était marquant et qui a perdu ainsi de son sens. A force de tout vouloir ramener au même plan on a rendu tout indifférent et sans importance… et tout est finalement devenu simple « détail de l’histoire ? »…

    Mon inquiétude vient encore de voir ainsi s’afficher des renoncements à des idées et à des valeurs pour suivre des modes, de voir que l’on s’adapte à des interdictions, que l’on renonce à la liberté de pensée et d’expression, que des censures de la parole deviennent objet de consensus par des interprétations extensives de lois précises dont l’objet est détourné pour en faire des instruments de contrôle public et médiatique du racisme !

    Peut-être qu’il nous manque quelque chose d’essentiel : « le sens des responsabilités » et « le sens critique » qui nous permettrait de mieux comprendre que l’important dans notre vie n’est pas de se mettre en valeur mais de mettre en perspective et favoriser le lancement de tout ce qui permettra l’avancement de l’humanité, son amélioration, ce qui nous fera continuer l’œuvre des Hommes (H générique) qui se poursuit depuis que l’humanité a pris conscience d’elle-même.

    Comment ne pas s’inquiéter enfin du nombre de cas de corruption qui reviennent si souvent dans la presse. Pas toujours des cas d’enrichissement personnel, quoique cela existe aussi. Souvent ce sont les entourages qui sont favorisés, des cas de népotisme, en tout cas du laxisme avec les procédures légales non respectées, comme si l’on pouvait se situer au-dessus des lois pour les amis. Sans compter les grosses affaires ou scandales qui font surface si régulièrement et depuis toujours !...

    Serait-ce l’effet de la crise ou bien l’information qui deviendrait plus incisive, ce dont je doute, mais les effets de scandale se cumulent (et je n’oublie pas pour autant Stavisky déjà dans les années 30). L’effet cumulatif du « Médiator », après les faillites des banques imprudentes etc… favorise le rejet des leaders et le désenchantement à l’égard de la politique comme de l’économie.

    Banalisation systématique de tout, affaires successives, problèmes dus au chômage, difficultés économiques, désillusion devant les propositions démagogiques qui n’ont pas été tenues, tout cela aboutit à une grande lassitude démocratique.

    Le danger est que l’on finit par ne plus avoir confiance dans les institutions, que l’on ne voit que les défauts du fonctionnement démocratique et que l’on dérive ainsi vers la contestation systématique de tout et que l’on adopte le populisme démagogique… Comme un crédule escroqué y succombera encore car il ne croit pas qu’on ait pu le tromper, un électeur trompé par un démagogue y croira encore et longtemps.

    Si je ne crois pas à la dramatisation du retour des années 30 à l’analogue, je crains beaucoup que par désenchantement, par lassitude et par banalisation des valeurs républicaines, avec la réduction de l’idéal laïque à une doctrine comme une autre, dépouillée de ses vertus positives, l’on ne finisse pas par tenter des aventures irresponsables… Ces aventures dont on met du temps à se sortir.

    Ceux qui en France se glosent sur notre manque de liberté et de démocratie ou sur son caractère purement formel devraient s’interroger car, pour arriver à ce que nous avons, des Tunisiens, des Egyptiens, des Libyens ou des Syriens ont affronté des balles… Peut-être que nous devrions le méditer et mieux apprécier ce qu’il y a de précieux dans nos valeurs. Elles doivent être confortées, améliorées mais surtout plus respectées pour ceux qui nous ont permis d’y accéder comme pour ceux qui se battent dans d’autres pays pour les atteindre un jour !

    Nous assistons à une relativisation des valeurs laïques qui sont dissoutes dans l’amalgame avec la pratique étrangère. Les défauts sont en France, les avantages, eux, dans les autres pays, même si on n’en connaît qu’une apparence. Par une fausse tolérance on les met à égalité avec les autres… L’on a renoncé à hiérarchiser et à respecter ce qui fonde notre unité historiquement construite depuis la Révolution Française de 1789. Un plus petit dénominateur commun issu du brassage de tout et n’importe quoi prend peu à peu la place de toute ambition générale qui pourrait entraîner l’ensemble des citoyens vers l’avant.

    L’universalisme de nos valeurs est oublié et on est prêts à le sacrifier au droit à la différence. L’on renonce à l’intégration et l’on voudrait donner en contrepartie des droits sans devoirs, laissant pour toujours certains hors de la citoyenneté…

    L’intérêt général doit primer les tactiques partisanes. L’on doit travailler ensemble au bien commun en s’engageant à améliorer la société et à moraliser la vie publique avec des sanctions d’inéligibilité sérieuses et durables pour les élus en faute et des sanctions économiques dissuasives pour les responsables économiques qui s’enrichiraient malhonnêtement.

    Je crois nécessaire une prise de conscience du fait politique en danger, ce qui demande analyse, débat et résolution communes entre majorité et opposition pour ne pas considérer que ces choses sont sans solution.

    Terminons par une touche positive. Il faut redonner confiance aux citoyens. Il faut leur parler vrai. Il faut clarifier les débats, les rendre compréhensibles et sincères. Il faut rendre très exigeant le métier politique, moraliser la vie publique en profondeur, en finir avec les coups bas et anoblir les rapports entre adversaires, afin de … faire de cette utopie une réalité de demain !

    Raymond BELTRAN
    Le 10 mai 2011

     

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  • Orgie.......michel barrios..

    Eté 1980, juillet.


    Elle était là, fascinante.
    Fascinante et muette, comme insensible à ces regards qui la détaillaient goulûment. On ne voyait plus qu'elle, désormais, bien qu'elle se tint à l'angle de la pièce. Un air de fausse modestie. Et pourtant si belle, rondeurs et lignes pures en un accord parfait.
    Troublante.

    L'homme l'avait conduite ici en fin d'après-midi. Et présentée à tous en quelques phrases alléchantes.

    - Voilà, elle est à vous ... avait-il murmuré avant de repartir.

    La grande salle en semblait rétrécie.
    Et l'homme, tentateur en diable, avait ajouté:

    - Je la laisse entre vos mains pour la durée du séjour. J'espère qu'elle vous donnera satisfaction ...

    Les quinze stagiaires étaient seuls à présent. Seuls avec elle. Ils la considéraient un peu timidement encore, mais déjà des lueurs au coin de leurs paupières ... Ils s'approchèrent. Entourèrent l'endroit où elle se tenait. Enjôleuse, malgré la superbe indifférence qu'elle faisait mine d'afficher. Ils n'osaient la toucher.
    Pas encore.
    La caressaient des yeux, anticipaient les gestes. Préliminaires délicieux...

    Elle était là. Plastique sans reproche, gainée de gris comme une perle froide. Tentante et mystérieuse. Une émeraude brillait à son flanc droit, comme une invitation... La belle chose qu'ils avaient là, dans ce chalet de bord de mer. Pour quatre jours et quatre nuits. Juste pour eux. Autour, rien que des dunes et les embruns de l'Atlantique. Ensablement désert où se cachait la bâtisse. Les premières maisons, loin là-bas, dans la forêt de pins.
    Seuls, avec le soir qui tombe, et le soleil plongeant par-delà l'océan.
    Et ELLE sous leurs yeux, ici. Dans ce creux de chaleur. Déjà offerte à leurs regards...
    Quinze regards d'envie, de désir retenu.
    Avec des doigts déjà lourds d'impatience.
    Quinze individus, jusque là sans histoire, qui s'apprêtaient à assouvir on ne sait quoi.
    Quinze cadres d'entreprise, tous volontaires, envoyés là en formation continue.
    L'intitulé de ce stage, concocté par la Direction, avait d'ailleurs de quoi les inspirer :
    " Techniques de REPRODUCTION, théorisation et mise en pratique."
    Encore hésitants, pourtant, les futurs "techniciens".

    - Alors, qui commence ? murmura une voix.

    Le plus hardi se décida.
    Main hasardeuse, incertaine au début.
    Et puis bientôt les autres, tous les autres.
    Ils en usèrent et abusèrent. A tour de rôle, longuement. Avec le geste qui s'assure parce qu'il est répété.

    Elle n'était plus intimidante, ne se rebellait pas. Obéissait aux sollicitations, avec un doux murmure de gorge.
    Alors, sans retenue, ils libérèrent leurs fantasmes. Tâtonnèrent, tâtèrent joyeusement. Partout.
    Les plus déterminés lui firent bientôt subir des montages plus ou moins scabreux, plus ou moins inventifs. Elle acceptait tout, en esclave parfaite.
    C'était son métier, après tout, ils la payaient assez cher.
    Ils en usèrent encore et encore, tout à leur plaisir. Elle devenait jouet entre leurs mains désinhibées.
    A un moment pourtant, on la sentit changer. Lassitude, peut-être ?
    Elle renâcla soudain, pour la première fois. Se rebiffait.
    Bourrage.
    Des désirs fébriles qui fouillent au plus profond.
    Décidément, elle rechignait à présent.
    Bourrage encore.
    Quelqu'un se prit à l'insulter. Un autre insistait, doigts inquisiteurs.
    Quand tout à coup elle refusa. Elle se bloquait, la garce ! Paraissait sans vie ... Gestes maladroits pour qu'elle reprenne le dessus. Sans succès.
    Bon sang, ils ont exagéré... Ils n'auraient pas dû la forcer comme ça...
    Panique.
    Merde, qu'ont-ils fait ! Ils sont dans de beaux draps maintenant !
    S'interrogent, s'agitent, se regardent, déjà coupables.

    Elle ne répond plus aux injonctions diverses.
    Mais qu'est-ce qu'ils vont faire...
    C'est fini.
    La belle photocopieuse toute neuve ne fonctionne plus.

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  • Le mystère de la départementale

    Le mystère de la départementale (Version Intégrale)...michel barrios

    Une sale fin de voyage, vraiment.
    La pluie, depuis Toulouse. Une lourde pluie d'été qui hache les feuilles au bord de la route et s'écrase brutalement. Dégouline en rigoles compactes vers des bas-côtés saturés. Le ciel a disparu. N'existe plus que ce réseau liquide qui dégringole de nulle part. La nuit, déjà. Pas la vraie nuit. Une sorte d'obscurité artificielle engendrée par la tempête. Il n'est pourtant que dix-neuf heures, un soir de mois d'août.

    La lumière des phares bute contre les grosses gouttes. Se taille un passage dans le sombre du couloir aquatique. Pas question d'y voir à plus de quelques mètres. L'eau, partout. Sur le toit de la voiture, sur le goudron qui glisse, dans les fossés à demi engorgés. Fichu orage ! Tout y est dans ce tableau d'Apocalypse : la masse inquiétante des nuages où roulent les grondements du tonnerre; les flashs électriques qui hérissent le poil et montrent un ciel de fin de monde. De quoi rebrousser chemin.
    Surtout quand on vient là pour passer ses vacances.

    Le Comminges, c'est extra pour se reposer, avaient assuré mes amis de Bordeaux. Une semaine de vraies vacances, dans un petit village tranquille. Balades et sieste. Campagne, oxygène, silence. Et pour me décider, ils me prêtaient leur maison.

    Je me suis laissé faire. J'avais vraiment besoin de calme et de repos. De soleil aussi, après plusieurs années de travail à l'agence, sans interruption.
    Mais côté soleil, bravo ! J'étais servi ! Pas prévu cette météo pourrie !
    La campagne, c'est bien. Encore faut-il la voir ! Et à travers ce rideau de flotte...
    Je n'ai que huit jours, moi, pour profiter de la campagne. Mon agence commence à bien tourner maintenant, mais je ne peux l'abandonner longtemps.
    Huit jours minimum, a dit le médecin : vacances... ou surmenage.
    Alors je suis parti, poussé par mes amis. Je n'avais pas mis la clé sous la porte depuis un bout de temps. Pas mécontent, dans le fond, de souffler un peu. Et puis, santé oblige...
    Instructions à mon adjoint, valises, et direction Ganties, en Comminges, au pied des Pyrénées.

    Mais ce temps épouvantable commence à me faire regretter l'Espagne où j'avais d'abord résolu d'aller. Pourtant, des images de soleil paisible me reviennent en tête. Je suis déjà venu dans ce petit village commingeois. Deux visites rapides, l'an dernier, à l'invitation des amis bordelais. Et je sais la beauté reposante de ces moutonnements, le mystère de ces petites vallées enchâssées au creux du piémont. Je sais aussi les dents d'acier bleui qui barrent l'horizon.

    Mais ce soir, la route est aveugle. La pluie me vole les images. Le chuintement des essuie-glaces anesthésie l'oreille. Mouvement saccadé qui hypnotise les yeux.
    J'en ai marre de rouler.
    On n'y voit rien et j'ai envie d'un café chaud. Près de quatre cents kilomètres depuis Bordeaux, avec ce maudit orage en prime. Je suis crevé. Les yeux me brûlent à deviner la route. La nuque douloureuse, les mains contractées sur le volant. Je n'aime pas conduire sous la pluie battante...

    Figarol.
    Le panneau a émergé d'un coup dans les phares. Je ne suis plus très loin. Le village fait le dos rond sous la trombe d'eau. J'ai à peine le temps de lire, ou plutôt de deviner : Ganties, cinq kilomètres. Allez, encore un petit effort. Ensuite un bain, un bon café et...


    Coup de frein désespéré.
    Le pied jusqu'à la tôle.
    Dérapage.
    La voiture qui devient folle.
    Trop tard.

    La silhouette sombre a disparu.

    La roue glisse dans l'herbe, revient sur la chaussée.
    Glissade. Incontrôlable.
    La voiture tangue, s'immobilise enfin au bord du fossé.

    Pas plus de cinq secondes depuis que la forme a surgi dans la lumière des phares.
    Une forme humaine.
    C'était un homme.
    Je l'ai heurté, c'est sûr.

    Le sang qui abandonne mon corps. Pour faire place au tremblement. La main cherchant la poignée n'arrive pas à ouvrir. Je l'ai écrasé.
    J'ai écrasé un homme.

    Portière ouverte, les gifles d'eau me réveillent. Et font réaliser l'horreur.
    Il est apparu tout d'un coup et je l'ai écrasé.
    Les jambes vacillent, les yeux hébétés fouillent la pluie. L'idée folle que c'était un rêve, que la fatigue me joue des tours...
    Mais la certitude est déjà plantée dans ma tête.
    Un homme à pied. Sombre. Je l'ai vu en un éclair.
    Trop tard pour l'éviter. Je l'ai écrasé.

    Le tremblement devient incoercible. Il faut aller voir, vite... Porter secours... de la lumière pour chercher... Les idées s'emmanchent mal. Une lampe, il faut une lampe... dans le vide-poche...

    Les jambes se dérobent un instant. Mains posées sur le capot, le souffle revient, prend conscience des contractures du ventre. Le coeur est près d'éclater. Porter secours, vite... Pas un bruit, pas une plainte. Il doit être plus loin derrière...

    Recherche de cauchemar, sur la chaussée... rien...
    Dans le fossé, peut-être... La pluie fouette le visage. Rien... Je cours.

    Là, devant. Une masse noire. C'est lui.
    Il est mort.
    Mes poumons se bloquent.
    Je l'ai écrasé et il est mort.
    Mes jambes lâchent. Je tombe à genoux dans la flaque.

    Mort, je l'ai tué.

    Il est tombé en travers du fossé, la tête sur la route. Ma lampe éclaire ses cheveux blancs et les boutons de sa veste qui brillent. Un uniforme. Le képi est à quelques pas, avec sa grosse plaque luisante. Un garde-champêtre.
    Mort. A cause de moi.
    Sarabande dans ma tête, l'estomac qui remonte.
    Mort... Assassin... Mort... Assassin...
    Des gestes pour calmer la litanie. Mouvements fébriles, inutiles... Le portefeuille qui gît, ouvert. Papiers éparpillés, trempés, sur lesquels s'acharne la pluie.
    Mains incontrôlées qui les rassemblent. Puérilement.
    Comme pour effacer la faute. Le CRIME.
    Mains qui tremblent. Qui refusent encore la vérité.
    Mort. IL EST MORT.
    Ca rebondit dans ma tête. Mes mains s'agitent toujours bêtement sur le goudron pour échapper à l'évidence.
    Geste dérisoire qui met les papiers à l'abri du portefeuille. Mes yeux accrochent un nom sur une carte :

    ARISTIDE MATHIEU, garde-champêtre.

    C'est comme si je l'avais tué une deuxième fois.
    Alors mon corps m'échappe. Secoué de spasmes, il se relève malgré moi et court vers la voiture.
    Effondrement sur le volant. Le ventre qui commande : partir... Il est mort. Il faut partir... partir... vite...


    Je ne sais pas comment je suis arrivé à la maison.
    J'ai dû rester prostré sur cette chaise pendant une bonne partie de la nuit, sans doute... dans la cuisine, lumière allumée. Ma tête commence à décanter sa peur. Mais l'image atroce est là, sur la toile cirée.
    Mort...

    Une grande flaque s'étale sur le carrelage. Je me rends compte alors que je suis trempé jusqu'aux os. Un long frisson de froid et d'angoisse ébranle mes épaules.
    Des mots viennent battre la digue, sous mon crâne. Comme un ressac. Je les repousse, ils reviennent inlassablement.
    Meurtrier... Il s'est enfui... JE ME SUIS ENFUI... police. Assassin ! Je n'ai rien pu faire... c'est le mauvais temps... Lâche !... Gendarmerie. Les gendarmes. Regardez-le, c'est lui qui l'a écrasé.
    Un garde-champêtre... assassin... La route était déserte, personne n'a vu...

    Quelque chose de gris s'insinue peu à peu. Une pensée visqueuse qui s'infiltre : personne n'a vu...

    C'est à cause de la pluie. Un accident stupide. J'ai vu la silhouette en un éclair. Trop tard.
    Aristide Mathieu, garde-champêtre à Figarol, mort, écrasé par un chauffard.
    Ce n'est pas de ma faute.
    Assassin. Je l'ai écrasé.
    Les mots en folie se déhanchent dans ma cervelle.
    Lâche. Lâche. Mort... Tu l'as tué, c'est toi... Tu as pris la fuite.
    Ma tête dégringole sur la table, cherchant la protection des bras repliés.

    J'ai dû dormir. Le jour est levé.
    Le froid, instantané. Les vêtements collés à la peau, glacés. Reins douloureux, épaules torturées.
    Et l'image qui explose, dos frissonnant.
    J'ai tué quelqu'un, hier soir, en voiture.
    Dans la brume des pensées, un mot gicle : SALAUD.
    Salaud qui se cache. Qui a peur. Mais personne ne sait...
    Si. Moi.

    La question, longtemps repoussée, se détache nettement :
    Et maintenant ?
    Avec le choix terrible. Se dénoncer... ou pas.

    On a déjà dû découvrir le corps. Mais personne ne sait. Il faut d'abord remettre de l'ordre dans les idées. Changer de vêtements. Réfléchir.
    La voiture est dans la cour. Le froid du matin s'agrippe à l'humidité du costume d'été. La pluie a cessé. Un soleil ironique monte au-dessus de la colline. En bas, dans le vallon tranquille, Ganties se réveille.
    La voiture n'a pas de trace. Comme si j'avais fait un cauchemar. L'image pourtant ne quitte pas mon esprit : la forme sombre qui surgit dans les phares... le corps allongé sur la chaussée... la pluie... la fuite...

    Il me tarde soudain de retourner dans la maison.
    La valise sortie du coffre, la chambre au premier étage. La douche interminable... Je frotte à me déshabiller la peau.
    Mais ça ne lave rien, lady Macbeth, ça n'efface pas la nuit.


    Deux jours que je suis cloîtré. Deux jours et une nuit. A me donner du courage pour dire simplement : c'est moi qui l'ai écrasé.
    Deux jours de vie mécanique, où la main seule commande les gestes de survie. Deux jours où tout ce qui vit en moi s'est recroquevillé dans un coin de ma tête. Pour laisser toute la place au remords et à la crainte.
    J'ai tué un homme.Et je me suis enfui.
    On a vite fait d'être un salaud.
    Une vie tranquille et sans histoire qui bascule en cinq secondes. Les honnêtes gens sont aussi vils que les autres. Ils n'ont pas eu l'occasion de le montrer, c'est tout. Mais qu'arrive la circonstance... La bassesse est insubmersible. On l'enfonce pendant des années, on la maintient sous l'eau... Un jour, la peur vous fait lâcher prise : elle flotte à nouveau, sordide.
    Je me croyais un honnête homme. Incapable d'une infâmie. Un être normal, civilisé, bien considéré par son entourage. Et me voilà de l'autre côté.
    Du sale côté.
    A me terrer comme une bête, parce que j'ai peur.
    Parce que la bassesse est remontée en moi. Que mon instinct m'a dit :
    - Fuis ! Va-t-en !
    La réaction primaire des hommes pris au piège.
    Nous sommes tous des salauds en puissance.


    Ca y est.
    Je suis devant la gendarmerie, au chef-lieu de canton.
    J'en avais marre de me voir dans la glace. De rencontrer des yeux qui n'étaient plus les miens. Je n'ai pas pu me supporter davantage. Le remords est un animal carnivore qui vous vide l'intérieur à petites bouchées.
    J'ai décidé hier soir de repasser la barrière.

    - C'est moi qui ai écrasé quelqu'un, il y a trois jours, sur la route de Ganties.

    Le gendarme a l'air étonné. Il lève un sourcil interrogateur :
    - Où ça, dites-vous ?
    - A la sortie de Figarol, sur la route de Ganties.

    Les autres gendarmes lèvent la tête, me regardent.
    Je sais que mon visage est défait par l'angoisse.
    Un tel aveu vous libère, il ne vous soulage pas.
    La faute est ineffaçable.
    Ils ont un air bizarre en m'examinant. La honte m'envahit plus encore. Trois jours. J'ai attendu trois jours avant de venir.
    Ils doivent soupeser ma lâcheté.
    Le gendarme du comptoir, ses yeux dans les miens, dit lentement :

    - Il n'y a pas eu d'accident sur cette route. Ni aujourd'hui, ni il y a trois jours.

    Je ne réalise pas tout de suite. Abasourdi.
    Puis j'insiste :

    - Mais enfin, puisque je vous dit que c'est moi ! J'avoue ! Il pleuvait. Je l'ai vu trop tard ! Il a surgi tout d'un coup dans la lueur des phares. Il est mort ! Je l'ai écrasé... Ne cherchez plus. C'est moi le chauffard !
    - Un moment, dit le gendarme d'un ton étrange. Je vais vérifier.

    Je ne peux plus supporter le regard des autres. C'est vrai que je suis lâche, mais je suis quand même venu, non ?
    Mes mains tremblent, à plat sur le comptoir. J'ai froid.
    Le gendarme revient, suivi de son chef qui m'apostrophe :

    - Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Si c'est une plaisanterie, elle est de mauvais goût ! Je vous préviens que ça risque de vous coûter cher ! Vous vous foutez de nous, ou quoi ? Vous êtes mythomane ?... Il n'y a pas eu d'accident dans tout le secteur depuis au moins trois semaines! Et sur cette route en particulier, le dernier a eu lieu il y a bien longtemps... Quand ça, Pradal ? ajoute-t-il en se tournant vers le gendarme.
    - Dix ans, chef. Je m'en souviens parfaitement car je connaissais très bien la victime. Oui, il y a exactement dix ans et trois jours... à la sortie de Figarol. Ecrasé par une voiture. Le chauffard n'a jamais été retrouvé... La victime, c'était le père Mathieu. Aristide Mathieu. Il était garde-champêtre au village, à cette époque...

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  • LE CADEAU

    ****

    Leonid Andreïev - journaliste et écrivain russe (1871 - 1919)

    Traduction par Serge Persky; écrivain, critique littéraire et traducteur français d'origine russe. (1870 - 1938)

     

     LE CADEAU..........Leonid Andreïev - journaliste et écrivain russe (1871 - 1919)

    I

    — Tu viendras bien sûr ! demanda Sénista pour la troisième fois, et pour la troisième fois, Sazonka lui répondit avec vivacité :

    — Je viendrai, je viendrai, n'aie pas peur. Il ne manquerait plus que cela, que je ne vienne pas ! Bien sûr, je viendrai !

    Et de nouveau ils se turent. Couché tout de son long, Sénista avait remonté jusqu'au menton la grise couverture d'hôpital ; il regardait fixement Sazonka ; il aurait voulu que celui-ci ne s'en allât pas encore et qu'il lui confirmât une fois de plus du regard la promesse de ne pas l'abandonner à la solitude, à la maladie, à la peur. Sazonka, lui,  avait envie de partir, mais il ne savait comment s'y prendre pour ne pas faire de la peine au petit garçon ; il reniflait, glissant de sa chaise et s'y rasseyant avec énergie, comme pour toujours. Il serait resté volontiers s'il avait su de quoi parler, mais les thèmes de conversation manquaient ; il lui venait des idées baroques, dont il était à la fois amusé et honteux. Ainsi la tentation lui prenait à tout moment d'appeler Sénista par son nom entier : Sénista Eroféiévitch, ce qui était tout à fait idiot, Sénista étant un petit apprenti et Sazonka un ouvrier habile et un grand ivrogne, à qui l'on donnait son petit nom par habitude seulement. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'il avait appliqué sa dernière gifle à Sénista ; c'était très mal, et il était également impossible d'en parler.

    Sazonka se mit résolument à glisser de sa chaise ; mais avant d'arriver à la moitié du parcours, il se rassit avec tout autant de décision et déclara :

    — Voilà les affaires ! Tu as mal, hein ?

    Sénista hocha la tête affirmativement et répondit à mi-voix : 

    — Eh bien, va-t'en ! Sans cela « il » criera !

    — C'est vrai ! répliqua Sazonka enchanté du prétexte. Du reste, c'est ce qu'il a recommandé ; « dépêche-toi », m'a-t-il dit, « tu reviendras tout de suite, et sans aller boire ». Quel diable que cet homme !

    Mais dès qu'il eut senti qu'il pouvait s'en aller immédiatement, Sazonka éprouva une profonde pitié pour le petit Sénista à la grosse tête. Ce sentiment lui vint à la vue du décor inaccoutumé, de la rangée compacte des lits occupés par des êtres pâles et maussades. L'odeur des médicaments, jointe aux émanations des malades, imprégnait l'atmosphère. La sensation de sa propre force et de sa santé retenait aussi l'ouvrier. Sans éviter plus longtemps le regard suppliant de l'enfant, Sazonka se pencha vers lui et répéta avec fermeté :

    — N'aie pas peur, Sénista : je viendrai. Dès que je serai libre, je viendrai te voir. Est-ce que nous ne sommes pas des hommes, mon Dieu ?... Nous aussi, nous comprenons ce que nous avons à faire... Mon ami, me crois-tu, oui ou non ? 

    Sénista répondit par un sourire de ses lèvres noircies et desséchées : « Je te crois ! »

    — Tu vois ! continua triomphalement Sazonka. Il éprouva un soulagement joyeux et sentit qu'il pouvait maintenant parler de la tape donnée par hasard une quinzaine de jours auparavant. Il y fit allusion, en touchant du doigt l'épaule du petit malade : « Et si on t'a donné un coup, était-ce par méchanceté ? Dieu, non ! Ta tête est par trop commode ; elle est grosse et tondue... »

    Sénista sourit de nouveau et Sazonka se leva. Il était très grand ; ses cheveux qui s'enroulaient en boucles lui faisaient, grâce à l'emploi d'un peigne fin, comme une casquette légère et somptueuse ; ses gros yeux gris lançaient des étincelles et souriaient à son insu.

    — Eh bien, adieu ! dit-il, mais il ne bougeait pas. Il voyait la nécessité de faire quelque chose d'encore plus cordial et de meilleur, quelque chose qui rendît agréable le séjour de Sénista à l'hôpital et qui lui facilitât, à lui, Sazonka, sa sortie. Il piétinait sur place, risible dans sa confusion puérile, lorsque Sénista le tira de nouveau d'embarras.

    — Adieu ! dit-il de sa voix enfantine et fluette.

    Très simplement, telle une grande personne, il sortit sa main de dessous la couverture et la tendit à Sazonka, comme à un égal. Sazonka comprit que c'était ce qu'il lui manquait pour être tout à fait tranquille ; il saisit avec respect les doigts effilés dans sa grosse main robuste, les retint une seconde, puis les laissa aller avec un soupir. Il y avait quelque chose d'énigmatique et de triste dans l'attouchement des petits doigts fiévreux, il semblait que Sénista était non seulement l'égal de tous les êtres humains, mais encore plus haut et plus libre qu'eux ; cela venait de ce que l'enfant appartenait maintenant à un maître invisible, redoutable et puissant. On pouvait l'appeler Sénista Eroféiévitch sans être ridicule.

    — Tu viendras ? demanda Sénista pour la quatrième fois ; et cette question chassa la chose majestueuse et terrible qui avait un instant étendu sur lui des ailes silencieuses. Il redevint un enfant malade, et, de nouveau, il inspira de la pitié, une profonde pitié.

    Quand Sazonka fut sorti de l'hôpital, l'odeur des médicaments et une voix suppliante l'accompagnèrent longtemps.

    — « Tu viendras, n'est-ce pas ? »

    Et Sazonka répondait en agitant les bras :

    — Cher petit ! Ne sommes-nous pas des hommes ?

    II

    Pâques approchait et il y avait tant à faire chez le tailleur que Sazonka n'arriva qu'une fois à se griser, et à moitié seulement, un dimanche soir. Pendant toute la longue et lumineuse journée de printemps, depuis le chant du coq jusqu'à la nuit, il était resté assis sur les tréteaux près de la fenêtre, les jambes croisées sous lui, à la turque, les sourcils froncés, sifflotant avec mécontentement. Le matin, la fenêtre se trouvait dans l'ombre et le froid pénétrait par les fissures ; mais, vers midi, le soleil s'annonçait par une étroite bande jaune dans laquelle la poussière jouait en points lumineux. Une demi-heure plus tard, la tablette jonchée de morceaux d'étoffe et de ciseaux, brillait d'un éclat aveuglant ; et il faisait si chaud qu'il fallait ouvrir la fenêtre comme en été. Alors avec cette onde d'air frais et fort, apportant une odeur de fumier, de boue sèche et de bourgeons prêts à s'épanouir, entrait une mouche folâtre encore faible, avec le bruit des mille voix de la rue. En bas, sur le talus, les poules picoraient en gloussant de béatitude et se prélassaient dans les mares ; de l'autre côté de la rue, où le sol était déjà sec, des enfants jouaient aux osselets ; leurs rires joyeux et sonores, les coups des disques de métal vibraient pleins de fraîcheur. Il ne passait pas beaucoup de voitures dans ce coin du faubourg ; très rarement, un paysan des environs conduisait par là sa charrette, qui cahotait dans les ornières profondes, encore pleines de boue liquide, et toutes les parties du véhicule rendaient un son de bois entre-choqué, évocateur de l'été et de l'étendue des champs.

    Lorsque Sazonka commençait à avoir mal aux reins et que ses doigts raidis ne pouvaient plus tenir l'aiguille, il s'en allait en courant dans la rue, pieds nus et sans ceinture, franchissait les flaques par bonds démesurés et se joignait aux jeux des enfants que sa vigueur stupéfiait. Puis il se reposait ; un jour il dit aux marmots :

    — Vous savez, Sénista est encore à l'hôpital.

    Intéressés par le jeu, les enfants accueillirent la nouvelle avec froideur et indifférence.

    — Il faut lui porter un cadeau. Je veux lui en porter un... continua Sazonka.

    Le mot « cadeau » fit dresser quelques oreilles. Michka, le « petit porc », tenant d'une main son pantalon et de l'autre son jouet, conseilla gravement :

    — Donne-lui deux sous !

    C'était la somme que le grand-père avait promise à Michka et qui lui semblait le comble de la félicité humaine. Mais le temps manquait pour discuter la question du cadeau. Sazonka rentra chez lui toujours en courant et se remit au travail. Ses yeux s'étaient gonflés, son teint était devenu jaune et blême comme celui d'un malade ; les taches de rousseur sur le nez et autour des yeux paraissaient plus nombreuses et plus foncées qu'autrefois. Seuls les cheveux soigneusement peignés lui faisaient toujours la même coiffure joyeuse ; lorsque Gavril Ivanovitch, le patron, les regardait, il pensait aussitôt à un confortable petit cabaret rouge et à l'eau-de-vie ; il se mettait alors à jurer avec rage.

    Les pensées de Sazonka étaient troubles et pénibles ; pendant des heures entières il roulait gauchement dans son cerveau une seule et même idée, il rêvassait à propos de bottes neuves ou d'un accordéon. Mais le plus souvent, il songeait à Sénista et au présent qu'il lui ferait. La machine à coudre résonnait, monotone et berceuse ; le patron criait de temps à autre ; mais c'était toujours le même tableau qui se dessinait dans le cerveau fatigué de Sazonka : il arrivait à l'hôpital et donnait à Sénista un cadeau enveloppé dans un mouchoir d'indienne à larges bords. Souvent, dans sa pénible somnolence, il oubliait qui était Sénista, il ne se rappelait plus son visage ; mais il voyait nettement le mouchoir d'indienne qu'il devait acheter ; il lui paraissait même que les noeuds n'en étaient pas assez solidement serrés. Et Sazonka déclara à tout le monde, au patron, à la patronne, aux clients, aux enfants, qu'il irait voir le petit malade le premier jour de Pâques.

    — C'est ce qu'il faut faire, répétait-il. Dès que je me serai peigné, j'irai là-bas. Je dirai : « tiens, mon petit, c'est pour toi ! » Mais tout en parlant, il voyait un autre tableau, la porte grande ouverte d'un cabaret et tout au fond un comptoir maculé d'eau-de-vie. Rempli d'amertume et sentant son invincible faiblesse, il aurait voulu crier longtemps et fort :

    — J'irai voir Sénista ! J'irai voir Sénista !

    Sa tête se remplissait d'un brouillard gris et vacillant, seul le mouchoir d'indienne émergeait. Et ce n'était pas de la joie qu'il apportait, mais une rude leçon et un avertissement menaçant.


    III

    Le premier et le second jour de Pâques, Sazonka passa son temps à boire ; il se battit, fut roué de coups et dut coucher au poste. C'est le quatrième jour seulement qu'il parvint à se mettre en route pour l'hôpital.

    La rue inondée de soleil était toute bigarrée par les taches éclatantes des blouses de cotonnade rouge et l'éclat joyeux des dents blanches qui grignotaient des graines de tournesol ; çà et là, on jouait de l'accordéon, des parties d'osselets s'engageaient, un coq chantait à pleine voix, défiant le coq du voisin. Mais Sazonka ne regardait rien. L'oeil poché, la lèvre fendue, il avait l'air sombre et préoccupé ; ses cheveux n'étaient pas coiffés comme à l'ordinaire et tombaient en désordre par mèches distinctes. Il avait honte de s'être grisé et d'avoir manqué à sa parole, de se montrer à Sénista, puant l'eau-de-vie trop brûlée, dans une tenue débraillée, et non dans toute la splendeur de sa blouse et de son gilet de laine rouge. Mais plus il approchait de l'hôpital, plus il se sentait soulagé ; et ses yeux s'abaissaient toujours plus souvent vers sa main droite, dans laquelle il tenait avec précaution le mouchoir et le cadeau. Il voyait distinctement le visage de Sénista, avec ses lèvres desséchées et son regard suppliant.

    — Mon petit, est-ce que... ? Ah ! mon Dieu ! dit Sazonka, et il hâta le pas.

    Voilà l'hôpital, grand bâtiment jaune, aux fenêtres encadrées de noir, pareilles à des yeux sombres et mornes. Voilà le long corridor, l'odeur des médicaments et un vague sentiment d'angoisse et de terreur ; voilà la salle, le lit de Sénista...

    — Mais Sénista, où est-il ?

    — Qui demandez-vous ? questionne une infirmière.

    — Il y avait là un petit garçon, Sénista. Il s'appelle Sénista Eroféiévitch. Voilà, à cet endroit-là... et Sazonka désigna du doigt le lit vide.

    — Il valait mieux vous informer en bas, et ne pas entrer comme ça dans la salle... dit l'infirmière avec rudesse.

    — Il était là, dans ce lit, répéta Sazonka, pâlissant peu à peu.

    — Il est mort, votre Sénista ; il est mort, vous dis-je !

    — Ah ! c'est comme ça, fit Sazonka avec un étonnement poli ; il devint si pâle que les taches de rousseur s'assombrirent comme de l'encre sur ses joues. Et quand cela ?

    — Hier soir après vêpres.

    — Puis-je... commença Sazonka en hésitant.

    — Pourquoi pas ? répondit l'infirmière avec indifférence. Demandez où est la salle mortuaire, on vous la montrera. Ne vous frappez pas ! Il était bien malade, trop débile pour vivre...

    La langue de Sazonka demanda le chemin poliment, ses jambes le portèrent avec fermeté à l'endroit indiqué, mais ses yeux ne voyaient rien. Il ne reprit l'usage de la vue que lorsque ses regards se posèrent fixes et immobiles sur le visage mort de Sénista. Il eut conscience au même instant du froid terrible qui régnait dans la pièce, et il vit tout ce qui l'entourait. Si brillant que fût le soleil, au travers de la fenêtre, le ciel semblait toujours gris et froid comme en automne. Par moments, on ne sait où, une mouche bourdonnait ; des gouttes d'eau tombaient une à une, avec une vibration plaintive qui tremblotait longtemps en l'air.

    Sazonka recula d'un pas et dit à haute voix :

    — Adieu, Sénista Eroféiévitch !

    Puis il s'agenouilla, toucha du front le plancher et se leva.

    — Pardonne-moi, Sénista Eroféiévitch ! reprit-il toujours distinctement ; de nouveau, il tomba à genoux et inclina le front à terre jusqu'à ce que la tête lui fît mal.

    La mouche ne boudonnait plus et il régnait un silence pareil à celui qui ne se fait que là où il y a un mort. À intervalles égaux, des gouttes tombaient dans un récipient de cuivre, elles tombaient et pleuraient doucement, paisiblement... 

    IV

    L'hôpital était aux confins de la ville, là où commençait la campagne : Sazonka se mit à errer. Les champs que nul arbre, nulle construction ne gênaient, s'étendaient librement ; le vent semblait en être la respiration tiède et libre. Sazonka prit un sentier, tourna à gauche et alla droit à la rivière, franchissant les jachères et les chaumes. Par endroits la terre était encore mouillée, et ses talons y creusaient de petits creux sombres.

    Arrivé sur la berge, Sazonka se coucha dans une cavité tapissée d'herbe où l'air était immobile et chaud comme dans une bâche et il ferma les yeux. Telle une onde tiède et rouge, les rayons du soleil traversaient ses paupières closes ; très haut dans l'azur, une alouette chantait. Il faisait bon respirer sans penser à rien. Les eaux avaient déjà baissé et le ruisseau, retiré très loin le long de l'autre rive, avait laissé derrière lui les vestiges de sa violence : d'énormes glaçons poreux couchés les uns sur les autres, dressés en triangles blancs vers les rayons ardents et impitoyables qui les tranperçaient et les rongeaient. Dans son engourdissement, Sazonka remua son bras qui se

    posa sur quelque chose de dur enveloppé d'étoffe.

    C'était le cadeau.

    Se redressant brusquement, Sazonka s'écria :

    — Mon Dieu ! qu'est-ce donc ?

    Il avait complètement oublié son paquet ; il le considérait avec des yeux effrayés, comme si l'objet était venu de lui-même se poser à côté de lui ; il eut peur d'y toucher, une pitié aiguë et tumultueuse, une fureur violente se firent jour en lui. Il regarda le mouchoir d'indienne et se représenta comment Sénista l'avait attendu le premier jour de fête, puis le second et le troisième, comme il s'était tourné vers la porte pour voir entrer le visiteur. L'enfant était mort solitaire, oublié, tel un petit chien jeté à l'égout. La veille encore, il aurait pu voir le cadeau de ses yeux qui s'éteignaient ; son coeur enfantin en aurait été réjoui, son âme se serait envolée vers le ciel sans douleur, sans effroi, sans l'angoisse terrible de la solitude.

    Sazonka se roula sur le sol en pleurant, les mains plongées dans son épaisse chevelure. Il sanglota, et levant les bras vers le ciel, il chercha péniblement à se justifier :

    — Mon Dieu ! ne sommes-nous donc pas des hommes ?

    Il tomba la face contre terre, sur sa lèvre fendue, et se figea dans un accès de douleur muette. Les petites pousses d'herbe lui chatouillaient doucement le visage ; une odeur apaisante et forte montait du sol humide, dégageant une énergie puissante, un appel passionné à la vie. Mère éternelle, la terre prenait sur son sein le fils coupable et abreuvait son coeur douloureux avec la chaleur de son amour et de son espérance.

    Au loin, dans la ville, les carillons de fête sonnaient gaiement.
    Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Cadeau

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