• Que mangeaient les Parisiens au Moyen-Âge ?

    Que mangeaient les Parisiens au Moyen-Âge ?

    Une femme qui cuit ses légumes au Moyen-Âge

     

    Vous êtes-vous déjà demandé ce que mangeaient nos ancêtres, ces Parisiens qui ont foulé les rues pavés de l’île de la Cité à l’époque de la construction de Notre-Dame-de Paris et de la Sainte-Chapelle ? De la blanquette de veau, un navarin d’agneau ou des bouchées à la reine ? Rien de tout ça ! On vous dit tout sur l’alimentation de nos ancêtres médiévaux.

     

    Il n’y a ni pommes de terre ni riz ni pâtes. La pomme de terre n’arrive en Europe qu’au XVIe siècle, à peu près en même temps que les pâtes qui commencent doucement à s’implanter en France après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. Si le riz est mentionné dans des écrits dès 1393, il s’agit encore d’un produit d’importation que l’on trouve en faible quantité et qui est réservé aux grands seigneurs. La démocratisation de ce produit venu d’Asie ne surviendra qu’au XXe siècle.

     

    On consomme jusqu’à 1 kg de pain par jour. Le pain, la plupart du temps confectionné à partir de farine de seigle, est l’aliment-roi dans toutes les maisons. On consomme des quantités faramineuses de ce pain qui n’est pas encore une baguette (elle n’arrivera qu’au XIXe siècle), mais une grosse miche ronde, compacte et non salée. Contrairement aux campagnes où l’on fait son pain soi-même, à Paris, ce sont des boulangers – souvent appelés talemeliers – qui le préparent.

    Que mangeaient les Parisiens au Moyen-Âge ?

    Boulanger Au Moyen Âge

     

    Le peuple mange peu de viande. Au Moyen-Âge, la nourriture est un marqueur social très fort et les différentes couches sociales ne mangent pas du tout la même chose. Les nobles se réservent les gros gibiers et les gros volatiles, tandis que le peuple se contente de petits oiseaux (pigeons, merles, etc.) et de lapins de garenne. La viande la plus consommée reste néanmoins le porc. Aussi, on mange peu les « animaux producteurs » (agneau, mouton, vache ou poule) et encore moins du bœuf, animal de trait par excellence. Dans tous les cas, les viandes sont traitées par salaison, séchage ou fumage afin d’être conservées.

     

    Le poisson est particulièrement consommé par les Parisiens. Si, dans les campagnes françaises, le poisson n’est pas forcément démocratisé, à Paris, il s’agit d’un aliment très consommé, notamment lors des jours maigres imposés par l’Église. La présence de la Seine et du chemin de la Marée permet en effet aux habitants de se fournir facilement en poisson, venu du nord de la France. Le hareng, fumé ou salé, est le poisson de prédilection du peuple.

     

    On apprécie les saveurs amères. Au Moyen-Âge, on accompagne souvent les préparations culinaires par des sauces que l’on cuisine séparément et que l’on mange avec la viande ou le poisson. Ces sauces sont très éloignées de celles que l’on connait aujourd’hui. Elles ne sont pas préparées avec de la crème, de la farine ou du beurre, mais avec du vinaigre ou du verjus, un jus acide extrait des raisins verts. Cela donne à la cuisine médiévale une saveur très amère, voire acide.

    Que mangeaient les Parisiens au Moyen-Âge ?

    Des paysans entrain de réaliser du Verjus

    Des paysans entrain de réaliser du « verjus », enluminé vers 1450. Paris, BnF, ms. Latin 9333, fol. 88

     

    Tomates, courges, poivrons ou potirons ne sont pas encore arrivés jusqu’à Paris. Au début de la Renaissance, une grande partie des légumes qui sont à la base de notre alimentation ne sont pas encore implantés en France. La plupart viennent d’Amérique du Sud et n’arriveront dans les assiettes des Européens qu’au XVIe siècle. À cette époque, ce sont les fèves et les pois qui constituent la base de l’alimentation en terme de légumes, car ils sont très nourrissants et accessibles au plus grand nombre.

     

    On compense le manque de variété des aliments par les aromates et épices. Les Français du Moyen-Âge sont des grands consommateurs d’aromates. Les sauces, mais aussi les plats, sont presque toujours relevés par des herbes fines et des épices (clou de girofle, laurier, ciboulette, romarin, etc.). Ces petits suppléments végétaux sont également incorporés aux préparations culinaires pour leurs vertus médicinales.

    Que mangeaient les Parisiens au Moyen-Âge ?

    Une femme qui cuit ses légumes au Moyen-Âge

     

    Plus les légumes poussent près du sol, plus ils sont considérés comme souillés. À cause de cette idée largement répandue, les nobles ne touchent presque jamais aux navets ou aux carottes, des racines qui poussent dans le sol. Le peuple, par contre, n’a guère le choix et en mange beaucoup, car ce sont des produits peu chers et facilement cultivables.

     

    Des cuisiniers ambulants fournissent les voyageurs et ceux qui n’ont pas de cuisine. Nombreux sont les Parisiens à ne pas avoir de lieu pour faire la cuisine. Aussi, dans les rues de Paris, on trouve de nombreux petits traiteurs ou marchands ambulants qui proposent des plats préparés, similaires à ceux que peuvent cuisiner les Parisiens chez eux. Les pâtés de viande, tripes de porc, tourtes, potages et ragoûts sont les mets que l’on retrouve le plus souvent.

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  • L’indienne Navajo

    Histoires vraies N°57 - L’indienne Navajo

     

    Un médecin missionnaire qui, voici des dizaines
    d’années, travaillait parmi les Indiens navajos
    dans le désert de l’Arizona, fut un jour témoin
    de l’évènement suivant :

    Sur l’un de ses parcours, il s’approcha d’un
    buisson qui de loin déjà, se détachait visiblement
    du désert. Plus il s’approchait, plus il percevait
    encore plus clairement de terribles cris. Pensant
    qu’un animal sauvage était pris dans un piège,
    il sortit de la voiture, prit son fusil, et se fraya un
    passage à travers les broussailles. Presque arrivé
    de l’autre côté du buisson, il eut la surprise …
    de ne trouver ni animal ni piège, mais une
    Indienne gisant sur le sol, incapable de se tirer
    d’affaire.

    Le médecin s’aperçut rapidement qu’elle ne
    pouvait pas se mouvoir et avait des douleurs
    inexprimables. Après un bref examen, il
    constata qu’il n’y avait plus qu’un tout petit
    espoir pour elle ; la gangrène (destruction de
    tissus) avait commencé. – Il lui fit une piqûre
    de morphine pour atténuer les douleurs,
    l’enveloppa dans une couverture de laine, la
    porta délicatement jusque dans la voiture et
    l’emmena à l’hôpital de la Mission.
     
    En route, il essaya d’apprendre par cette
    femme comment elle était arrivée dans cet
    endroit isolé. Tombée gravement malade,
    elle s’était rendue chez le sorcier de sa tribu
    qui n’avait pu « l’exorciser »

    Ce dernier l’avait jetée dehors et
    abandonnée à son sort. Elle était déjà restée
    allongée derrière ce buisson pendant quatre
    jours, paralysée, sans alimentation ni boisson,
    exposée durant la journée à l’ardeur du soleil
    et pendant les nuits, à un froid glacial
    (la région était située à plus de 2000 mètres
    au-dessus du niveau de la mer)

    Pendant neuf jours et nuits, le médecin ne
    put quitter des yeux la grande malade. Enfin
    la forte fièvre fut surmontée. Lorsqu’elle fut
    à nouveau entièrement consciente, l’indienne
    raconta à son infirmière comment le médecin
    avait pris soin d’elle.

    « Pourquoi a-t-il fait cela ? »,
    demanda la patiente.

    « Je suis pourtant une Indienne ; et lui est un
    Blanc. Mon propre peuple m’a jetée dehors ;
    lui m’a amenée ici et il m’a redonné la vie.
    Pourquoi a-t-il fait cela ? »

    L’infirmière chrétienne lui répondit :

    « C’est l’amour de Christ qui l’a fait agir
    ainsi »

    « Qu’est-ce que c’est – l’amour de Christ ? »,
    voulait savoir la malade.

     « Je n’en ai encore jamais entendu parler.
    Que veux-tu dire par cela ? »

    Il fallut toutefois encore plusieurs jours
    pour que la malade puisse comprendre
    combien l’amour de Jésus est grand et
    ce qu’Il avait fait pour elle.

    Elle réalisa alors de plus en plus clairement
    qu’elle se trouvait devant une décision à
    prendre : devait-elle renoncer à la croyance
    païenne aux esprits, qui ne lui avait apporté
    que craintes et  malheurs, et devait-elle la
    remplacer en acceptant Jésus-Christ comme
    Sauveur et Seigneur dans sa vie ?

    Au moment précis où elle parlait de cette
    décision avec le directeur spirituel de la
    station missionnaire venu la voir, le
    médecin entra – celui qui l’avait sauvée –
    pour voir comment elle allait.

    Son visage s’éclaira et, se tournant vers ce
    directeur d’hôpital, elle lui dit :

    " Si Jésus-Christ est comme ce  docteur-là,
    alors je veux mettre ma confiance
    éternellement en Lui "

    **********************************

    Les Amérindiens, Indiens d'Amérique,
    Indiens, aborigènes ou encore Américains
    natifs, comme revendiqué par certaines
    peuplades, sont les premiers et seuls habitants
    de l'Amérique avant la colonisation européenne.
    On les trouve en Amérique du Nord, en
    Amérique centrale et en Amérique du Sud.
    Leur origine ne remonte évidemment pas à
    leur découverte par les premiers explorateurs
    espagnols arrivés en 1492, mais est beaucoup
    plus ancienne, d'après les découvertes récentes
     effectuées en divers endroits du continent.

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  • Notice sur Paul Janet.

    *********

    Promotion de 1841. – Janet (Paul-Alexandre-René), né à Paris, le 30 avril 1823 ; décédé à Paris, le 4 octobre 1899.

    M. Janet est un Parisien de Paris. Né rue Saint-Honoré, n° 125, il fut élevé à Paris et y passa soixante-cinq années de sa vie. La famille de son père, toute parisienne, était dans le commerce et les affaires ; celle de sa mère habitait la province et appartenait, ou se rattachait à la magistrature. Son grand-père avait fondé une bonne librairie, rue Saint-Honoré, son père était libraire et marchand de musique. On aimait, dans la famille, les plaisirs de l’esprit, et on y cherchait une source d’instruction. Le grand-père, pour amuser ses nombreux garçons, avait imaginé de leur faire jouer la comédie. Il construisit un petit théâtre, où l’on joua tous les samedis, devant la famille et les amis, les pièces de Regnard, Augier, Casimir Delavigne. Et cette instruction, libre et naturelle, fut très efficace. Au contact de personnes ainsi élevées, Paul Janet prit pour les livres et le théâtre, et, d’une manière générale, pour l’étude libre et personnelle, un goût très vif, qui ne le quitta jamais.

    Il était le plus jeune de quatre enfants. Il connut à peine son père, qu’il perdit à l’âge de neuf ans ; mais il conserva sa mère jusqu’à vingt-quatre. C’était une personne d’une grande distinction, douce et sérieuse, très affectueuse sous des dehors un peu austères et réservés, d’une piété sage et tolérante, d’un esprit judicieux et éclairé.

    Il grandit dans un milieu d’opinions libérales, mais où était restée très vivante l’aversion pour les excès de 1793 et 1794. 

    De sa petite enfance, il avait gardé principalement deux souvenirs : l’un, très agréable, celui de sa première expérience du spectacle au théâtre des marionnettes de Séraphin ; l’autre, très désagréable, celui de son entrée à l’école vers l’âge de six ans, il jugea tout de suite qu’il n’était pas fait pour cette vie de contrainte, de travail mécanique, de camaraderie forcée ; et il ne se trompait pas. Repassant dans la fin de sa vie ses années d’école et de collège, il écrit : « La vie en commun m’a toujours été odieuse. » À la réflexion pourtant, il se félicite d’y avoir été soumis. « Avec mon caractère timide et un peu renfermé, dit-il, je serais devenu insociable et solitaire, si je n’avais pas été forcé à vivre de la vie de l’éducation publique. » En réalité, il ne voulait donner son affection que librement. Mais il la donnait sans réserve à ceux qu’il en jugeait dignes. C’est ainsi qu’il noua, dès cette époque, avec un enfant intelligent et aimable, mais infirme, une amitié qui devait par la suite, résister à toutes les épreuves. Victor Mabille, raconte M. Janet, « avait le malheur d’être boiteux ; et cette infirmité, dans un caractère très entreprenant et très ambitieux, fut pour lui la source de grands chagrins. Elle fut probablement la cause qui nous lia. Il avait besoin d’un aide, d’un soutien : je devins son bâton. Il me donnait le bras. D’ailleurs, plein d’esprit, d’une figure distinguée et fine, même délicate, il avait probablement une séduction particulière. Bref, nous devînmes inséparables. » Leurs voies furent, par la suite, singulièrement divergentes, puisque le jeune Victor se trouva amené à organiser et diriger le bal Mabille qu’avait fondé son père. Mais c’était un honnête homme et un homme d’esprit : M. Janet lui demeura fidèle sans fausse honte. Et quand, après plus de trente ans, la maladie frappa l’intelligence de son ami, il entoura ses derniers instants de lucidité de cette même affection dont il avait réchauffé son enfance.

    Son amitié avec Victor Mabille lui fut une compensation aux ennuis de l’école. Il continuait à s’y sentir dépaysé. Un jour, c’était un mardi, il eut une grande joie. Comme il allait entrer en récréation, on vint lui dire que sa bonne le demandait, et qu’il devait retourner à la maison. Or, ce jour était le 27 juillet 1830. Il changeait les destinées de la France. Il fut béni du jeune Paul Janet. Car, désormais, on ne lui parla plus d’école ni d’études. Pendant près de deux ans, il passa un temps bien heureux : un vaste appartement bien différent de l’ancien, de grands magasins où il pouvait courir, et rien à faire ! Sa sœur aînée, sortie de pension, essaya de lui donner quelques leçons. Vains efforts : ses dictées restaient épouvantables. En revanche, il avait l’amour de la lecture : il passait des journées, absorbé par une histoire, Paul et Virginie et Gil Blas le passionnaient.

    Ce fut un grand chagrin, lorsqu’en avril 1832, il dut entrer en pension : surtout lorsque, son père étant mort cette année même, il se vit enfermé comme interne dans ce qui faisait l’effet d’une caserne ou d’une prison. Il sentit très distinctement qu’il ne pouvait se passer de la liberté et de la vie de famille. Il ne respirait qu’aux petites récréations que l’on allait prendre chaque jour au Luxembourg, dont on était voisin. Il eut aussi une consolation bien précieuse : ce fut l’amitié qu’il noua avec un camarade d’un grand cœur et d’une fine intelligence : le futur physicien et patriote Charles d’Almeida. Cette amitié si tendre et si solide fut une des joies de sa vie.

    Il ne tarda pas à prendre goût aux études. La pension de Reusse, située rue de Vaugirard. 48, envoyait ses élèves au lycée Saint-Louis, Paul Janet y fut tout de suite au premier rang. Il en conclut que d’avoir travaillé tout seul, ou même de n’avoir pas travaillé du tout ne lui avait pas été si défavorable.

    L’un des exercices vers lesquels il se sentit le plus attiré fut le vers latin. Il l’aimait, parce que, pour y réussir, il faut autre chose que la docilité passive du fort en thème, à savoir de l’imagination, de l’esprit et du rythme. Il devint bientôt le plus fort de sa classe en vers latins. Il était stimulé par un répétiteur de sa pension, qui s’appelait Eugène Despois. Ce n’était pas un répétiteur ordinaire. Sous son influence, P. Janet et un de ses camarades nommé de Vanne, qu’avait également distingué Despois, se prirent d’enthousiasme pour les maîtres de la poésie latine. Ils se levaient la nuit pour aller dans la chambre de leur maître, et on y restait jusqu’à cinq heures du matin à lire Virgile et Horace. Après quoi, on dormait en classe et en étude, toute la journée.

    La seconde passion de Paul Janet au lycée fut la philosophie. À la fin de sa vie il partait encore avec émotion et reconnaissance des leçons de son excellent professeur de philosophie du lycée Saint-Louis. « S’il m’est permis, dit-il en 1897, d’évoquer d’illustres exemples, moi aussi, j’ai senti la vocation philosophique se manifester en moi en entendant les premières leçons de mon maître en philosophie, le vénéré M. Gibon. Il n’était pas éloquent, car il lisait ses leçons ; mais il était grave, convaincu, d’un esprit libre et indépendant : je lui dois un amour de la philosophie qui n’a jamais tari depuis tant d’années… »

    Quelle fut, en réalité, la part de M. Gibon dans la vocation de M. Janet ? Il est clair qu’à travers l’enseignement, quel qu’il fût, ce que celui-ci chercha d’instinct et démêla, ce fut la philosophie elle-même, dans son essence et dans sa vie propres, comme un esprit naturellement mathématicien aperçoit des figures idéales derrière les formes imparfaites de la réalité sensible. La secousse qu’éprouva Janet ne paraît pas s’être produite chez les autres élèves de M. Gibon.

    Au terme de son année de philosophie, âgé de dix-huit ans, il se présenta à l’École Normale. Il fut admis le douzième, à la suite d’Antonin Rondelet, dans une promotion qui avait à sa tête Sommer, et, a la suite de Sommer, Hippolyte Rigault. Il eût été classé plus loin sans l’érudition remarquable dont il fit preuve en histoire. L’examinateur, notre vénéré maître M. Wallon, lui ayant demandé s’il pouvait indiquer la suite des empereurs romains, il en récita la liste sans broncher, d’Auguste à Septime Sévère, sans omettre une date, et il eut une bonne note. Il devait cette science à son professeur d’histoire du lycée, qui, ne sachant pas tenir sa classe, donnait force pensums, à tort et à travers, et pour qui il avait ainsi copié la liste des empereurs un si grand nombre de fois, qu’il avait fini par la savoir par cœur.

    L’École Normale, alors, se trouvait encore rue Saint-Jacques, dans le vieux collège Du Plessis. Elle avait pour directeur Dubois, pour sous-directeur Vacherot. Janet a conservé un bon souvenir de Dubois. En effet, ce directeur libéral institua la sortie du jeudi, de quatre heures à huit : ce qui fut un grand soulagement. Il établit aussi la sortie du soir jusqu’à minuit, quatre fois par an. La première fois qu’eut lieu cette sortie extraordinaire, la joie de M. Janet fut de l’ivresse ; il pourrait donc encore aller au théâtre ! Il consacra sa soirée à voir Rachel dans Le Cid.

    Il était arrivé à l’École avec un vif désir d’avancer en philosophie. À cet égard l’enseignement glacé, timidement écossais du fougueux républicain Amédée Jacques ne le satisfit pas. En revanche, Ernest Havet lui révéla la littérature. Jusque-là, sous ce nom, il n’avait guère vu enseigner que les finesses de la grammaire. Ernest Havet s’attaquait à la pensée même de l’auteur, étudiait l’homme, le milieu historique, soumettait l’œuvre à une analyse de psychologue et de moraliste, et parlait avec son âme. La forte impression que cet enseignement exerça sur Janet ne fut dépassée que par celle qu’il reçut des étincelantes causeries de Désiré Nisard, au milieu des élèves rangés autour du poêle. Nisard, aimait-il à dire, avec Rachel, sauva en France, à cette époque, la tradition classique, l’admiration des grands maîtres.

    En même temps que, sous cette double direction, s’éveillait en Paul Janet la vocation littéraire, son ardeur philosophique était enfin contentée par le maître de conférences de seconde année pour l’histoire de la philosophie, Émile Saisset. C’était un professeur très solide, instruit, pénétrant, spirituel. Quelques années plus tard, sur une leçon, il devinait M. Lachelier. Son enseignement était rationaliste, repoussant tout parti pris d’hostilité, mais usant d’une libre critique à l’égard de la religion. Collaborateur de V. Cousin, il n’en professait pas moins une philosophie fort différente de celle du maître. Tandis que Cousin, tout en appelant Maine de Biran le plus grand métaphysicien du siècle, donnant peu d’attention à sa doctrine, mais s’enfermait de plus en plus, par peur d’être accusé de panthéisme et par esprit de gouvernement, dans un spiritualisme discret et correct, Saisset, avec plusieurs autres, fit des idées propres de Biran le fond de son enseignement philosophique. Avec Biran il chercha, dans la conscience même, dans la réalité que nous découvre la réflexion sur notre moi, les principes de métaphysique que Cousin demandait à la raison pure et à l’abstraction. Janet s’attacha étroitement à cet excellent maître et devint son ami. Il passa mainte journée avec lui. Il l’accompagna, pendant les vacances, dans un voyage en Suisse. En fait, c’est dans l’enseignement biranien de Saisset, non dans l’éclectisme de Cousin, que se trouve l’origine des idées que devait plus tard soutenir et développer M. Janet.

    Dès l’École, il manifesta un tempérament philosophique. Il était très bon camarade, et jouissait fort de l’esprit de Corrard ou du charmant talent poétique de Campaux : mais il était surtout un méditatif. Souvent il se promenait seul, pendant les heures de récréation, et se tourmentait à chercher la solution de quelque problème. Sa modestie et sa timidité s’effaçaient volontiers devant la forte voix et la tranchante assurance du savant Denis, ainsi que devant la verbosité diffuse et caressante de Rondelet. Tous deux, d’ailleurs, étaient tenus pour supérieurs à Janet.

    L’agrégation, dès la sortie de l’École (1844), le mit à son rang. Il parla avec une netteté, une fermeté, une autorité extraordinaires. Ceux qui l’ont entendu alors — tel son jeune camarade M. Manuel — croient l’entendre encore, tant ils furent frappés de la sincérité de cette parole éloquente, où rien ne visait à l’effet, où les mots, l’ordre des matières, le mouvement et la vie du discours naissaient spontanément des idées ou des choses ; où il semblait que la vérité s’exprimât elle-même. Le président du jury était Victor Cousin. Il justifia en ces termes, dans son rapport au ministre, le premier rang attribué à Janet : « M. Janet a été le premier hors ligne pour sa leçon. Il a de la science, du nerf, de la précision. Sa leçon sur la divine Providence est assurément une des plus fortes et des plus belles que j’aie entendues depuis quinze ans. La  doctrine la plus pure, une méthode sévère, un rare savoir, une élocution nette et vigoureuse ont, pendant une heure entière, captivé un nombreux auditoire. Je n’hésite point, Monsieur le Ministre, à vous signaler ce jeune homme comme une des meilleures espérances de l’enseignement philosophique. » Et M. Cousin ajoutait : « Il est à souhaiter qu’il puisse rester un an de plus à Paris pour y cultiver son talent ; c’est du moins le vœu que le bureau m’a chargé de vous exprimer. »

    En conséquence, M. Janet fut, l’année suivante, secrétaire de Victor Cousin aux appointements de 1,200 francs. Il vit de près le maître et son génie, et il éprouva une impression de froid. Il le regardait de bas en haut, avec un grand respect et même avec un peu de terreur. Il lui semblait qu’il avait affaire à un pédagogue plutôt qu’à un ami. Quoique émerveillé des élans brusques de son éloquence, il sentait plutôt le poids que le charme de sa supériorité. Ces impressions, à vrai dire, devaient disparaître un jour, alors que Janet, devenu lui-même un maître, rencontra auprès de Cousin une aimable familiarité : elles firent place alors à un sentiment de respectueuse affection. Mais à cette époque, M. Cousin ne se montrait au jeune agrégé que comme chef et personnage officiel, et il lui imprimait le sentiment d’une tutelle très noble et très sévère.

    Il lui donnait d’ailleurs de particulières marques d’estime. Il le faisait collaborer à son ouvrage sur le Vrai, le Beau et le Bien. Il se promenait avec lui l’après-midi, dans son jardin de Bellevue, et lui développait éloquemment ses idées. Janet passait sa soirée à les mettre en ordre et à les rédiger. Le lendemain matin, il lisait son travail au maître, qui arrêtait le texte définitif.

    Après une année passée ainsi auprès de Victor Cousin, Janet fut nommé professeur au Collège royal de Bourges. Il y resta trois ans, de 1845 à 1848, combinant avec son enseignement la préparation à l’agrégation des Facultés, la rédaction de ses thèses de doctorat, et des travaux sur les questions politiques à l’ordre du jour.

    Lui qui n’avait jamais quitté Paris, il eut à Bourges une surprise, celle d’y rencontrer plusieurs personnes très remarquables. Il avait cru que toutes les illustrations de la France se trouvaient dans la capitale, il se lia particulièrement avec un homme doué de facultés puissantes, mais qui n’a pu donner toute sa mesure, le républicain Michel (de Bourges). Il goûta vivement l’intimité que lui accorda tout de suite, à la différence de Cousin, cet esprit ardent et audacieux, engagé dans la vie pratique et dans une politique révolutionnaire : qui s’exprimait dans un langage chaud et pittoresque, noble sans effort, parfois brutal et cynique, il était ému en l’entendant parler familièrement de Lamennais, de George Sand, de Carrel, de Cavaignac. Il causait philosophie avec son grand ami. Il l’instruisait sur le système de Kant, qu’il étudiait en vue du concours de l’agrégation des Facultés. Mais il trouvait en son interlocuteur un homme pour qui toute la philosophie se concentrait dans le problème pratique de la destinée humaine. Et il méditait sur les droits de la pensée et de la science, en face des désirs du cœur et des aspirations de l’âme.

    Il était loin d’ailleurs de se désintéresser de la pratique. Au contraire, il s’engageait avec une généreuse ardeur dans le mouvement d’idées qui précéda et suivit la Révolution de 1848. Il publia plusieurs articles fort étudies dans la Liberté de penser, dont le directeur était Amédée Jacques, notamment un  Essai sur la Constitution en France depuis 1789, un bel éloge deLamartine ; « qui eut, dit-il, la gloire, rare chez un homme de gouvernement, d’être au pouvoir ce qu’il était avant d’y monter, de ne pas trahir, ni même amoindrir un de ses principes », une solide étude sur les Rapports de la morale et de la politique, l’un des sujets qu’il devait plus tard développer avec prédilection.

    Dans son commerce avec Michel (de Bourges), dans ses travaux sur la politique, Janet avait pu satisfaire l’une des deux principales exigences de sa nature morale : le besoin de la liberté dans l’action honnête et généreuse. La seconde était le besoin de la vie de famille. Loin de l’en déshabituer, l’internat de la pension et de l’École Normale la lui avait rendue plus désirable encore. Il ne tarda pas à la trouver, sous la forme la plus charmante et la plus parfaite. Son rêve, à cet égard, datait de loin. Il n’avait que neuf ans. Ses parents vinrent habiter, rue de l’Ancienne-Comédie, en face d’une de ses tantes. Madame Desoer, veuve d’un éditeur distingué. Un soir, en s’endormant, il se dit que sa petite cousine serait un jour sa femme. Si jeune qu’il fût, il était déjà lui-même un cœur pur et simple, qui ne se donnait qu’à ses pareils, mais qui se donnait définitivement. Il ne vit sa cousine que de loin en loin, mais jamais il n’oublia cette impression d’enfance. Or ce fut le 4 janvier 1848 que s’accomplit cette union, si ardemment souhaitée. Combien elle combla les vœux de ce noble esprit, en qui le besoin d’aimer et de répandre le bonheur autour de lui était aussi profond que le souci de connaître et de propager la vérité, à quel point elle doubla sa vie austère de poésie, de joie, de cette douceur infinie qu’exhalent, comme un parfum, l’amour sans réserve et l’absolue confiance, comment elle contribua à l’épanouissement de ses rares facultés, par l’activité nouvelle que l’affection, le bonheur, de communs et chers devoirs, l’harmonie des cœurs et des volontés lui communiquèrent, c’est ce qu’a compris d’abord quiconque a entrevu cette admirable intimité.

    Reçu agrégé des Facultés et docteur ès lettres en cette même année 1848, il se rendit à Strasbourg, où il était envoyé comme professeur à la Faculté des lettres, dans des sentiments bien différents de ceux qu’il avait éprouvés en allant à Bourges. Il ne redoutait plus l’ennui de la vie de province. La famille et le bonheur, désormais, l’accompagnaient partout.

    Il fut, d’ailleurs, promptement apprécie et fêté. Il ouvrit son cours en janvier 1849. Il avait pris pour sujet, sous l’impulsion des événements et aussi à propos d’une question mise au concours par l’Académie des sciences morales et poétiques, l’histoire des doctrines morales et politiques. Il eut tout de suite un succès marqué. Pendant deux ans se pressa pour l’entendre un nombreux et fidèle auditoire, comme de longtemps on n’en avait vu à la Faculté. Le beau livre qui résulta de cet enseignement fut couronné par l’Académie des sciences morales et politiques (1853).

    Quelques années après, en 1855, la Faculté, désireuse de se rapprocher du public, s’étant installée au cœur de la ville, à la Mairie, M. Janet donna, dans la grande salle, une série de leçons sur la famille. Cette fois, le succès fut un triomphe. À la suite de la première leçon, qu’avaient à plusieurs reprises interrompue les applaudissements enthousiastes d’un public ému autant que charmé, un auditeur recueillit cette appréciation : « Si de telles paroles n’améliorent pas, c’est à désespérer de l’humanité. » Le lendemain, les journaux de  la ville racontaient la séance, donnaient l’analyse de la leçon, et ne tarissaient pas d’éloges, non seulement sur la solidité et la beauté du fond, mais sur les merveilleuses qualités de la parole, aussi vivante et généreuse qu’elle était claire, sobre et mesurée. Jamais succès ne fut de meilleur aloi. L’originalité de ces leçons consistant à partir du vrai, du simple, du naturel, et à rencontrer la beauté et la poésie par la seule analyse, délicate et profonde, de cette vérité même. Trop souvent on se plaint à mettre le devoir d’un côté, de l’autre la liberté et le plaisir. Janet montre, à l’exemple de Platon, que le devoir même est aimable, et qu’il est, en réalité, ce qu’il y a de plus aimable. Recueillies, ces leçons formèrent un livre exquis, que l’Académie française couronna, et qui, traduit bientôt en italien, en portugais, en suédois, eut de toutes parts, à l’étranger, le même succès qu’en France.

    S’il savait ainsi mêler la philosophie à la vie, Janet n’omettait pas de la cultiver pour elle-même ; et, l’année suivante, il traita des principaux problèmes de la psychologie théorique, dans un petit cercle de personnes d’étude. Il avait d’ailleurs continué de réunir chez lui les candidats au professorat de philosophie, afin de leur donner un enseignement technique.

    Quant à ses opinions et à ses doctrines, elles ne furent nullement modifiées par les évènements politiques qui se produisirent à cette époque, et qui étaient comme le démenti oppose par les faits aux rêves du philosophe. Il travaillait à son histoire de la philosophie morale et politique, lorsqu’eut lieu le coup d’État de 1851. Or il écrivit alors à M. Cousin : « Je me suis remis à mon grand travail, un peu interrompu par les émotions politiques. Ce qui se passe ne changera pas, mais fortifiera, au contraire, ma pensée. Elle est tout entière, comme vous le savez, au libéralisme, que je ne crois vaincu que pour un temps. » Puis, Cousin ayant été, en 1852, rangé par M. Fortout dans la catégorie des professeurs honoraires, c’est-à-dire privé du traitement qu’il avait continué à toucher tout en se faisant suppléer depuis vingt-deux ans. M. Janet incapable de modifier ses sentiments parce que celui qui en était l’objet subissait une disgrâce, écrit au philosophe : « Pour ma part, je suis plus disposé que jamais à me reconnaitre votre disciple. »

    Une telle valeur morale, jointe à la solidité et au charme de l’esprit, attira vite à M. Janet l’estime et l’amitié des hommes les plus distingués de la ville. Il se lia avec Pasteur ; avec Bertin, le modèle de la méthode, de la clarté et de l’élégance dans l’enseignement ; avec ce sage antique, d’une simplicité et d’une grâce souveraines, qui s’appelait Constant Martha ; avec notre admirable maître M. Jules Zeller, qui semble avoir vécu dans les temps qu’il raconte, et pour qui l’histoire n’est que la psychologie en action ; avec le savant M. Grucker, en qui se combine si aisément le meilleur des qualités allemandes et des qualités françaises ; avec Willm, l’historien de la philosophie allemande, avec Christian Bartholmèss, l’historien de l’Académie de Prusse et des doctrines religieuses en Allemagne, sur la tombe duquel il prononça, en 1855, d’éloquentes et touchantes paroles.

    Relations fécondes autant qu’agréables, car ce philosophe avide de réalités interrogeait chacun sur ses études spéciales. C’est ainsi qu’ayant fait la connaissance d’un aliéniste fort distingué, David Richard, qui conduisit des réformes humanitaires dans le traitement des maladies mentales. Il alla étudier ces  réformes sur le vif, à Stephansfeld, situé à quelques lieues de Strasbourg, et publia le résultat de ses observations dans la Revue des Deux-Mondes.

    Il était grand ami de la promenade philosophique. Il y conversait, comme les anciens, d’une manière très libre et familière, mais solide et instructive. Ou bien il lisait et méditait dans la solitude. Plus d’une leçon sur la famille a été élaborée sous les charmants ombrages des jardins de l’Hôtel de la Poste, déserts pendant la semaine.

    Et il s’attachait à l’Alsace, à ce beau pays si riant et si sain, à ce précieux coin de France, où la générosité nationale se mélangeait d’une raison calme et d’une constance inébranlable, et où les savants, alors, pouvaient se vouer à la noble tâche de servir de trait d’union entre la France et l’Allemagne.

    Mais nos Facultés de province, quelque vie qu’y infusât par intervalles la parole d’un Bautain, d’un Ferrari ou d’un Paul Janet, peu organisées, à cette époque, comme centres scientifiques, ne pouvaient donner qu’une satisfaction incomplète à un homme avide d’une action étendue sur la jeunesse du pays. C’est pourquoi Janet, en 1856, quitta, en dépit des liens étroits qui l’y attachaient, la Faculté de Strasbourg, pour la chaire de logique du Lycée Louis-le-Grand.

    Avec se maturité précoce et sa verve juvénile, il y fut un professeur incomparable. En un temps peu propice à la libre et haute spéculation, il sut intéresser tous ses élèves, les derniers comme les premiers, à un enseignement grave et solide. Il leur donnait un exemple de méthode, de conscience, de probité intellectuelle et morale, dont ils ont tous gardé le plus vif et le plus reconnaissant souvenir. Aujourd’hui encore, ceux qui ont eu le bonheur de recevoir cet enseignement, se plaisent à rappeler la profonde et bienfaisante influence du maître qui leur disait, dans son discours de distribution des prix, à propos des couronnes qu’ils allaient recueillir : « Ce qui a le plus de prix, jeunes élèves, c’est une volonté honnête, appliquée, scrupuleuse, qui ne discute pas le devoir, qui, sans dédaigner la récompense, recherche surtout l’estime et l’approbation. »

    Cependant la réputation du philosophe et de l’écrivain grandissait rapidement. Élargi, et publié sous le titre d’Histoire de la Philosophie morale et politique (1859), l’ouvrage jadis couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, l’était maintenant par l’Académie française. La même Académie couronnait, en 1863, un très beau livre, digne pendant de la Famille, sur laPhilosophie du Bonheur.

    En 1863 également paraissait une très lucide et substantielle étude sur leMatérialisme contemporain, qui n’allait pas tarder à être traduite en allemand, en anglais, en hollandais, en polonais. Une si féconde et utile activité désignait M. Janet pour la Sorbonne et pour l’Institut. Il fut nommé en 1864 professeur d’histoire de la philosophie en remplacement de Saisset ; et, cette même année, il devint membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Il avait quarante et un ans. Sa destinée était désormais fixée. Les seuls changements que le temps devait apporter à sa situation furent la transformation de sa chaire en chaire d’histoire de la philosophie moderne (1879), et son transfert dans la chaire de philosophie, après la mort de son regretté collègue Caro en 1887.

    Rarement homme fut à sa place autans que M. Janet dans sa chaire de la Sorbonne. À peine avait-il ouvert la bouche, qu’on se sentait captivé par l’air de sincérité, de naturel, de droiture en même temps que de vivacité  intellectuelle, qui se dégageait de toute sa personne. C’était un mélange surprenant de pensée et de vie. Transporté par le professeur dans le monde des idées et du vrai en soi, tout entier aux choses qu’il exposait, on oubliait de remarquer la précision heureuse et la facilité savante de sa parole, une simplicité inviolable qui n’excluait ni l’imagination ni l’esprit, une verve naturelle qui ne faisait jamais tort au raisonnement, une dialectique serrée, pressante, qu’on eût dite habile, si elle avait été autre chose que le jeu des idées elles-mêmes, s’entre-choquant et se conciliant au sein d’une libre et large intelligence.

    Il recherchait surtout la clarté, comme un héritage national que nous avons le devoir de conserver et de transmettre à nos descendants. Il la possédait en maître. Par sa bouche, un Kant et un Hegel même, sans renoncer à leur profondeur, parlaient un langage humain et accessible à tous.

    Sa puissance d’argumentation se montrait notamment dans les soutenances de doctorat. Plus d’une fois, j’ai entendu dire aux candidats que, d’emblée, M. Janet avait mis le doigt sur le point faible de la thèse, et que, par ses définitions, ses distinctions et ses déductions si précises et si judicieuses, il avait subitement éclairci ce qui, après des années de réflexion, leur était demeuré obscur. Ce n’était pas en vain qu’il avait étudié la dialectique platonicienne. Il était impossible de mieux poser une question, de discuter plus méthodiquement le pour et le contre, d’enchaîner ses idées avec plus d’aisance et de logique, d’aboutir à des conclusions plus nettes et mieux amenées, que ne faisait M. Janet, en quelque circonstance qu’il eût à prendre la parole.

    À l’exemple de Socrate et de Platon, il voyait dans l’exposition et la discussion orales, dans le commerce vivant des intelligences, une condition de l’invention et de la critique des idées

    Aussi a-t-il commencé par traiter oralement toutes les théories qui devaient faire l’objet de ses ouvrages. En lui le professeur et l’écrivain, jusqu’à la fin, n’ont fait qu’un. Nous en trouvons un touchant témoignage dans la manière dont il nous présente son dernier grand ouvrage, véritable testament philosophique, ses Principes de métaphysique et de psychologie (1897) : « J’ai cru devoir, dit-il, conserver à ces leçons leur forme primitive, avec les imperfections qu’elle entraîne… J’ai voulu rester professeur devant le public qui écoute. » Qui pourrait s’en plaindre ? Ce livre nous rend, autant qu’il se peut faire, avec le penseur, que nous admirons, le maître que nous avons aimé.

    Sa première préoccupation quand lui furent confiées les destinées de l’enseignement de l’histoire de la philosophie à la Sorbonne, fut de se rendre un compte exact de l’état de la philosophie. Il jugea que les idées spiritualistes, jadis maîtresses de l’opinion, étaient depuis dix ou quinze ans très sérieusement menacées.

    D’une part, un esprit nouveau s’éveillait, l’esprit des sciences positives, pour qui les intérêts les plus chers du cœur humain ne comptent pas, et qui affectent de ne connaître que les faits et leurs rapports observables. Au nom de cet esprit on raillait la philosophie sur son éternel recommencement et son manque de principes assurés, sur son asservissement aux désirs et aux fantaisies de l’homme, voire aux intérêts des classes régnantes et des gouvernements.

    D’autre part, le souffle métaphysique qui partait de l’Allemagne, arrêté quelque temps par l’interposition de la philosophie écossaise, brisait  maintenant ce frêle obstacle, et entraînait vers des doctrines panthéistiques les âmes avides de haute spéculation.

    Entre ces deux adversaires, la philosophie spiritualiste réussirait-elle à se maintenir ?

    Telles furent les observations et les réflexions auxquelles se trouva conduit M. Janet. Il les consigna dans une série d’études sur Taine, Renan, Littré, Vacherot, qu’il publia en 1865 sous le titre de La Crise philosophique. Et comme, par la suite, l’esprit scientifique et l’esprit métaphysique continuèrent à se développer et à s’étendre, c’est en face de ces deux puissances que, pendant toute sa vie, M. Janet s’appliqua à maintenir le règne des idées spiritualistes.

    Il appréciait fort la polémique élégante, habile, éloquente de M. Caro. Mais il y voyait une escrime très distinguée plutôt qu’un véritable affermissement du spiritualisme. Pénétré du principe de la dialectique platonicienne, il jugea que la vraie manière de désarmer les adversaires, c’était moins de triompher de leurs faiblesses ou de leurs erreurs, que de dégager et de s’assimiler la part de vérité qui devait se trouver dans leurs doctrines.

    Et d’abord, il n’hésita pas à rompre avec ce principe, alors devenu courant, que la philosophie doit avant tout être une garantie de l’ordre établi, qu’elle s’honore de consolider les fondements des plus nobles croyances de l’humanité, qu’elle se juge à ses conséquences pratiques et sociales. Très nettement il déclara que la philosophie vraiment digne de ce nom cherche le vrai pour lui-même, abstraction faite de son utilité, ou plutôt considère la poursuite impartiale du vrai comme un devoir, partant comme une utilité première et fondamentale.

    C’est de ce point de vue qu’il détermina l’orientation qu’il convenait de donner à la philosophie.

    Pour lui permettre de faire front à la science, il demanda qu’elle-même devînt véritablement une science, c’est-à-dire que, d’une part, elle conservât fidèlement le fonds des connaissances acquises, et que, d’autre part, elle restât ouverte à toutes les nouveautés dont le progrès de la réflexion pouvait démontrer la légitimité. Et, selon lui, cette condition était certainement réalisable. En effet, depuis Descartes et Maine de Biran, la philosophie possédait, d’une manière définitive, dans cette réalité qu’on nomme la conscience, l’objet et l’instrument de ses recherches.

    Et la conscience, interrogée avec méthode et pénétration, promettait également aux métaphysiciens, sur le terrain même de l’expérience, les vues relatives à l’être, qu’ils demandaient à la spéculation allemande. Car par delà le fait, comme l’a montré Biran, la réflexion découvre la cause. Et ainsi se rejoignent la conscience et la raison, le relatif et l’absolu, que Cousin séparait par un abîme. Notre moi, approfondi, apparaît comme la conscience de l’universel.

    Telles furent les idées qui, surtout après 1869, inspirèrent les travaux de M. Janet. Elles donnèrent tout d’abord une impulsion nouvelle et une direction précise à ses études historiques. Puisque la dialectique est la condition du progrès eu philosophie, c’est le devoir du philosophe, non seulement de bien connaître et de comprendre avec profondeur toutes les manifestations importantes de la pensée humaine, mais encore de discerner ce qu’il y a sans doute  de légitime et de durable dans chacune de ces manifestations. La tolérance, pour qui se place à ce point de vue, n’est plus le gage d’une humeur bienveillante, d’un caractère sociable : c’est un devoir scientifique, c’est la condition indispensable du progrès. M. Janet, en fait, est plus que tolérant. Il appelle, il suscite la contradiction. Car il a besoin des idées d’autrui pour inventer, éprouver et développer les siennes, il a besoin de lutter pour être.

    De là tant de fortes et lumineuses études sur la plupart des grands philosophes. De là, notamment, l’idée directrice de l’Histoire de la Philosophiequ’il composa en collaboration avec M. Séailles (1887-88), et où il se propose d’offrir au lecteur, sur chaque question, le tableau des principales solutions données par les philosophes.

    Sur certains points l’application rigoureuse de sa méthode historique était une sorte de révolution. C’est ainsi qu’ouvrant, en 1867, un cours sur la philosophie de Kant, il commençait à peu près en ces termes : « Jusqu’en 1830 la philosophie allemande a été, en France, un objet de curiosité, d’étonnement, puis d’enthousiasme. Ensuite est venue une période de doute, de défiance, finalement d’hostilité. Plus tard nous avons assisté a un renouveau de la philosophie allemande. Or, à la période d’enthousiasme ou de combat, il est temps de substituer une période d’examen. On a fait de la philosophie allemande une arme, tantôt contre le sensualisme, tantôt contre le spiritualisme : il convient d’en faire un objet d’étude. » Et, en effet, de cette époque surtout date chez nous l’effort désintéressé pour comprendre véritablement, dans ses motifs et ses résultats, cette philosophie, à certains égards si différente de la nôtre.

    L’un des sujets qu’a traités M. Janet se prêtait mal à cette parfaite impartialité, à savoir la vie et l’œuvre de Victor Cousin. Le respect et la reconnaissance dont ne pouvait se départir cette âme scrupuleuse et bonne, la résolution et comme le parti pris de ne céder en rien aux retours de l’opinion, n’allaient-ils pas troubler le regard de l’historien ?

    M. Janet a très nettement et très utilement démontré que le Victor Cousin d’avant 1842 ne doit pas être confondu avec le Cousin des dernières années. Dans la première période de son activité, Cousin se montra libre et hardi métaphysicien, enclin au panthéisme, et conquit à l’enseignement de la philosophie en France l’indépendance vis-a-vis de l’autorité religieuse. Mais ce n’est là qu’une moitié de sa vie ; et M. Janet, aussi exact à marquer l’ombre que la lumière, nous montre bientôt Cousin, gêné par son passé, falsifiant subrepticement ses propres ouvrages pour donner satisfaction à l’Église, plaçant la philosophie sous le patronage de ses ennemis, reniant la libre recherche et les droits de la raison, pour s’incliner devant un vague sens commun, prête-nom des idées dites conservatrices, en un mot rompant avec lui-même. Et il ajoute : « Restituer au spiritualisme sa part et sa place dans la libre-pensée, le faire rentrer dans le giron de la philosophie…, le délivrer de tout patronage artificiel et de toute complicité réactionnaire, lui ôter l’apparence d’un parti pris, le réconcilier avec le libre examen, la critique, l’esprit nouveau, telle est l’œuvre ingrate et pénible à laquelle notre illustre maître nous a condamnés, et sans laquelle notre philosophie aurait continué d’être considérée comme une ancilla theologiæ. »

    En même temps qu’il poursuivait, dans cet esprit d’impartialité, ses études d’histoire de la philosophie, et en s’appuyant sur les résultats ces études mêmes, M. Janet s’efforça de faire avancer le spiritualisme biranien, dans lequel il voyait le fondement de la philosophie définitive.

    Dès 1868, il exposait, en de belles leçons faites à la Sorbonne et reproduites en partie dans les Problèmes du XIXe siècle (1872), comment dans la conscience elle-même, méthodiquement approfondie, on découvrait cette liaison du phénomène a l’être, du moi aux choses extérieures, du relatif à l’absolu, que, d’une manière générale, on avait cherché vainement, soit dans un raisonnement logique, soit dans une intuition mystique. Il établissait ainsi, sur de solides fondements, la réalité de l’âme, du monde et de Dieu.

    Puis, non content de reprendre, dans Le Cerveau et la pensée (1867), sa réfutation du matérialisme fondée sur l’originalité irréductible de l’être qui existe pour soi, il traitait, suivant sa méthode, l’importante question des Causes finales (1876). On l’y voyait incorporer habilement à la doctrine classique la finalité immanente des métaphysiciens allemands. D’autre part, il maintenait nettement la nature consciente du premier être. Et ainsi, son spiritualisme s’élargissait, et s’assimilait certaines parties du panthéisme, sans que le principe en fût modifié.

    Il en était de même dans l’ordre pratique. Son traité de Morale (1874) reste foncièrement rationaliste. Le bien, défini par le concept de la perfection humaine, est le principe auquel il s’arrête. Mais avec ce principe il sait concilier la doctrine kantienne de l’obligation proprement dite, étendue aux degrés même les plus élevés du bien, c’est-à-dire le dévouement envisagé comme devoir véritable, et non pas seulement comme luxe de la vie morale. Il sait aussi, d’un point de vue tout philosophique, relier intimement la morale et la religion, comme à cette conscience de l’éternel et de l’infini, qui est au fond de nous même, et qui nous commande de franchir les bornes de notre personnalité égoïste.

    Toujours plus nettement, M. Janet s’éleva de la conscience comme individualité existant pour soi, à la conscience comme participation à l’impersonnel et à l’absolu. Son dernier grand ouvrage, intitulé Principes de métaphysique et de psychologie, résumé lumineux de ses principales doctrines, aboutit à des pensées telles que celles-ci : La personnalité doit-elle se confondre avec l’individualité ? Non : un animal est un individu, mais il n’est pas une personne. La personnalité commence avec la conception de l’impersonnel. L’homme est sacré pour l’homme : or, n’est-ce pas la participation à l’absolu, à l’infini, au divin, qui seule peut rendre un être sacré ?

    Et sa philosophie, toujours plus libérale, accueillait avec faveur les efforts les plus variés des contemporains pour ouvrir des voies nouvelles.

    Dans son livre sur la Philosophie française contemporaine, nous le voyons applaudir au rapprochement de la philosophie et des sciences, que lui-même appelait déjà dans la préface de son livre sur la famille en 1857 ; au développement de la psychologie expérimentale ; au réveil de la spéculation métaphysique ; aux études sociales et politiques, conçues dans un esprit de plus en plus scientifique. Il ne mettait à cet élargissement de la philosophie qu’une condition, c’était qu’elle conservât son originalité et son autonomie, et qu’elle s’enrichît sans cesser d’être elle-même. Elle ne devait être la servante de personne, pas plus de la science que de la théologie.

    De cette riche moisson d’idées, M. Janet n’a cessé de faire profiter l’enseignement à tous ses degrés, par les nombreux livres scolaires qu’il a publiés.

    Il excellait à extraire des théories les plus savantes les éléments accessibles à la jeunesse et à les présenter d’une manière claire et vivante. À quel point il a rajeuni et fortifié la philosophie scolaire, c’est ce que soupçonnent à peine ceux-là même qui lui doivent le plus. Un grand nombre d’erreurs historiques redressées, des problèmes intéressants introduits dans les cours, mainte théorie moderne acquise au domaine public viennent, sans que toujours on S’en doute, des livres de M. Janet. Sans aucun appel à l’habileté ou à l’autorité, par la seule force de la science et du raisonnement, M. Janet exerce et continuera à exercer sur l’enseignement philosophique une influence au moins égale à celle dont se glorifie celui qu’on nommait le grand pontife.

    À considérer l’ampleur de l’œuvre philosophique de M. Janet, on croirait volontiers qu’elle ne lui a laisse aucun loisir pour d’autres études. Mais avec la philosophie, de bonne heure, il avait cultivé la science politique ; et ses travaux en cette matière sont si considérables qu’à leur tour, ils semblent l’emploi de toute une vie. Restreinte a l’Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la Morale (1872-1887), son ancienne Histoire de la philosophie morale et politique forme deux gros volumes remplis de faits et d’idées. Le sujet y est traité jusqu’en 1789. Professeur d’histoire morale et sociale à l’École libre des sciences politiques depuis sa fondation en 1871, M. Janet y a traité des idées de la Révolution et des origines du socialisme ; et de cet enseignement sont sortis les ouvrages intitulés : Saint-Simon et les Saint-Simoniens (1872) ; laPhilosophie de la Révolution française (1874) ; les études sur Tocqueville (dans les Problèmes du XIXe Siècle). sur Fourier, sur Pierre Leroux (Revue des Deux-Mondes, 1879 et 1899). Il a écrit, en outre, pour le centenaire de 1789, une courte et substantielle Histoire de la Révolution française (1889).

    Tous ces ouvrages sont de consciencieuses et solides études d’histoire, mais en même temps des livres de doctrine, où le philosophe, considérant la réalité, telle que la science la dégage, ne craint pas d’induire et de juger, au nom de la raison.

    La pensée dominante est la liaison de la politique avec la morale. Selon M. Janet, c’est essentiellement sur la nature morale de l’homme, sur la liberté soumise au devoir, sur la personnalité, au sens vrai du mot, que se fonde son droit inviolable, justement proclamé par les politiques. Et ce droit, que souvent on oppose à la tradition, est, en réalité, l’âme invisible de la tradition elle-même. La définition concrète et la réalisation du droit qu’une raison plus généreuse qu’éclaircie a pu considérer comme immédiatement possibles, sont, en réalité, des tâches infinies. C’est à cette œuvre qu’ont travaillé, plus ou moins consciemment, les grands théoriciens et les grands politiques de tous les temps. Et la Révolution française, qui a fait aboutir ces efforts, n’est pas elle-même un terme, mais un point de départ. Elle a formulé les principes mais d’une manière encore très générale : et elle en a, dans une certaine mesure, compromis la réalisation par les moyens, souvent contraires à ces principes, auxquels elle a eu recours. Il s’agit pour nous d’assurer et de développer les conquêtes de la Révolution. Ne nous effrayons pas parce que nous rencontrons des difficultés. Il y aura toujours plus de difficultés. Elles croissent avec la hauteur du but que l’on vise. Elles naissent des progrès mêmes  que l’on a réalisés. Le moyen d’en triompher successivement est de combiner son effort avec l’énergie accumulée que nous ont léguée nos devanciers.

    Dans ses travaux politiques, M. Janet est, de son aveu même et intentionnellement, moraliste et philosophe en même temps qu’historien. Mais une autre veine s’était révélée chez lui dès sa première jeunesse, la veine littéraire proprement dite. Elle ne fut nullement tarie par la méditation philosophique. Toute sa vie M. Janet fut un grand liseur. Il aimait les livres de naissance. Sa promenade favorite étaient les quais, où il aimait à faire des trouvailles. Le soir, il lisait en famille. À la campagne, il passait chaque jour plusieurs heures à lire dans la solitude des bois. Il lisait tout d’abord par plaisir et sans but. Il relisait ses ouvrages favoris, ceux qui l’amusaient ou lui donnaient à réfléchir, sans tenir le moindre compte de la mode et de la vogue. Il était resté fidèle à Walter Scott, à Richardson, à Radcliffe. Il avait conservé sa passion pour le théâtre et la littérature dramatique. Il goûtait aussi particulièrement les romans anglais, et surtout il aimait les mémoires, les correspondances : Saint-Simon et Grimm étaient ses favoris. Tout lui était bon, en somme, sauf le contemporain, ennemi du calme qu’il venait chercher dans les bois.

    Bien que, dans la lecture, il vit avant tout un délassement, il ne pouvait faire autrement que d’y apporter sa curiosité et sa finesse de psychologue ; et elle lui fournissait facilement la matière d’excellents ouvrages et articles, où une érudition aimable se doublait d’une connaissance très pénétrante des mouvements et des ressorts du cœur humain. Telles Les Lettres de Mme de Grignan (1888), dont il retrouve le contenu et les traits essentiels, avec autant de mesure que d’adresse, à travers les lettres de Mme de Sévigné ; lesPassions et les caractères dans la littérature du xviie siècle (1888), analyse savante et ingénieuse des lois psychologiques que mettent en action, même sans y prendre garde, les écrivains contemporains de Descartes et de Malebranche : Fénelon (1892), qu’il a beaucoup lu et goûté, et en qui il défend une gloire nationale, vis-à-vis de la sévère critique des historiens actuels. Tels ces nombreux articles du Journal des Savants, qui traitent, non seulement de Descartes ou de Mill, mais de Mme de Maintenon, Pascal, La Rochefoucauld, Molière, Hardy, Retz, Castellion, Bossuet, Montesquieu, Prévost-Paradol, Lamartine, Rousseau, Houdar de Lamothe, c’est-à-dire de sujets expressément littéraires, études où il se montre maintes fois écrivain consommé. Quoi de plus ramassé et de plus souple, de plus savant et de plus naturel que ce résumé, complet en quelques lignes, de la vie de Mme de Maintenon : « Ce qui frappe le plus dans cette personne, c’est le contraste de la vie la plus singulière, la plus pleine de grandes et étranges aventures, avec l’esprit le plus correct, le plus régulier et le plus classique, s’il est permis de parler ainsi. C’est en quelque sorte une héroïne à la Boileau, encadrée dans un drame à la Shakespeare. Petite-fille d’un des plus grands huguenots du xvie siècle, fille d’un père indigne de ce nom, meurtrier et faux monnayeur, née dans une prison, baptisée catholique, élevée dans la religion protestante, redevenue catholique quelques années plus tard, emmenée dans les colonies où elle passe sa première enfance, ramenée en France par sa mère veuve, dans un tel état de misère qu’elles durent la subsistance à la charité d’un couvent, recueillie après la mort de sa mère par une tante qui l’employait à garder les dindons, sauvée de cette misère par le plus bizarre des mariages, épouse sans  l’être d’un poète grotesque et cul-de-jatte, et cependant introduite précisément par ce mariage dans la société de la cour, et, une fois devenue veuve, s’y maintenant et s’y répandant par la haute distinction de sa personne et par une sorte de génie de dame de compagnie toujours empressée à se rendre utile dans la direction d’une maison ; choisie bientôt comme gouvernante des enfants d’un roi, mais adultérins ; en lutte avec la maîtresse et bientôt victorieuse dans cette lutte ; reine enfin in partibus et mariée au plus grand monarque de la chrétienté, et, après toutes ces grandeurs, allant mourir obscurément dans un pensionnat de demoiselles ; on peut dire d’elle ce que La Bruyère disait de Lauzun : « On ne rêve point comme elle a vécu. »

    Philosophe, moraliste, littérateur, écrivain, aussi préoccupé d’application que de théorie, M. Janet était admirablement préparé à traiter les questions d’éducation. Les circonstances, aussi bien que ses goûts, l’y amenèrent ; et cette partie de son œuvre n’est pas la moins importante.

    Dès 1871, Jules Simon, alors ministre de l’instruction publique, s’étant formé une sorte de conseil intime composé d’universitaires en qui il avait confiance, y appela M. Janet. Plus tard, lors de la réorganisation du Conseil supérieur par Jules Ferry en 1889, M. Janet y entra comme délégué des Facultés des lettres. Il y siégea jusqu’en 1896, et fut membre de la section permanente. Il rapporta plusieurs projets importants, notamment ceux qui concernaient l’enseignement de la philosophie dans les plans d’études de 1880 et 1885. C’est sur sa proposition que, dans le programme de 1880 la morale fut replacée avant la théodicée, et qu’une note fut ajoutée, portant que l’ordre adopté dans le programme n’enchaînait pas la liberté du professeur. C’est d’un savant et vigoureux rapport rédigé par lui que sont extraites les considérations sur l’enseignement de la philosophie qui figurent dans les Instructions ministérielles de 1890.

    Soit dans les délibérations du Conseil, soit dans de nombreux et importants articles de revues, il conforma très fidèlement sa pratique à sa théorie : constamment libéral et ami du progrès, mais se défiant des nouveautés qui ne se rattachaient pas à la tradition, demandant que l’on conservât en transformant, plaçant d’ailleurs le progrès dans une culture toujours plus haute, plus rationnelle, plus conforme à la dignité et au devoir de la personne humaine.

    De ce point de vue, il maintenait nettement les droits de l’éducation intellectuelle en face des besoins pratiques, des intérêts politiques, et même en face des droits de l’éducation morale proprement dite. L’intelligence, selon lui, devait être cultivée pour elle-même, parce qu’elle est une pièce de la dignité humaine. On ne peut songer à la façonner et à la contraindre, fût-ce en vue de la vie morale, puisque la morale même commande de la considérer comme une fin.

    En particulier, M. Janet défendit énergiquement, en toutes circonstances, les droits de la philosophie, ou recherche impartiale du vrai par la raison, et il veilla à ce que l’enseignement de cette science demeurât libéral, élevé, sincère et autonome.

    Dans le même sens, tout en acceptant les modifications matérielles que pouvaient réclamer l’esprit et la vie modernes, il restait attaché au principe des études classiques, comme à la source par excellence de l’éducation libérale ; et il ne dissimulait pas ses scrupules et son inquiétude, toutes les fois qu’elles lui paraissaient menacées de diminution ou d’altération.

    Et encore, dans la question de l’éducation des femmes, il se déclarait d’emblée  pour le principe libéral de l’égalité des sexes, mais en ajoutant, conformément à la tradition et à la raison, qu’il s’agit d’égalité, non dans l’identité, mais dans la différence.

    Tels sont les principaux domaines dans lesquels s’est exercée sa féconde activité de penseur et d’écrivain. On ne peut songer à énumérer ses travaux d’une manière complète ; car ses innombrables et curieuses lectures, les événements, les livres et les questions du jour lui suggéraient à chaque instant quelque article, quelque notice, tantôt une lettre, tantôt un rapport académique, ou l’évocation de souvenirs personnels, ou le récit de faits oubliés, morceaux toujours riches de faits et d’idées, toujours marqués au coin de la réflexion, de l’esprit de progrès, de la modération et de l’impartialité. Telles ses belles notices sur Adolphe Garnier, sur Martha, sur Jules Simon, tels ses examens critiques des thèses de philosophie, ou ses études sur l’hypnotisme parus dans la Revue scientifique. Son abondance est vraiment extraordinaire ; et pourtant jamais il n’est pressé, toujours il parle comme un homme qui a fait de la question qu’il traite une étude particulière.

    Il semblerait, à voir cette magnifique production intellectuelle, que Janet a oublié de vivre, qu’en lui le professeur et l’écrivain ont remplacée l’homme. Mais l’homme, au contraire, dominait ce vaste monde d’idées et de connaissances dans lequel se mouvait sa pensée ; et c’était sa propre vie, même la plus intime, dont il animait ses écrits. Une vie d’ailleurs, où les plus belles inspirations de la nature sont si intimement unies aux fruits de la réflexion et de la philosophie, qu’elle se traduit, comme d’elle-même, en fortes et hautes pensées, en raisonnements méthodiques et lumineux. On ne pouvait apercevoir M. Janet sans être frappé de la clarté avec laquelle son âme transparaissait à travers sa physionomie. On remarquait tout de suite ce visage mobile sans agitation où se reflétait une délicate sensibilité, ce sourire fin et bon, qui marquait la perspicacité de l’esprit et la simplicité du cœur, cette expression de bienveillance attentive qui se dégageait de tous ses traits dans la conversation, surtout ses yeux si perçants, si clairs, au regard si franc et si droit, où se lisaient la volonté, le goût de l’action, la puissance de résister et de lutter, en même temps que l’attachement aux choses idéales, et la certitude qu’elles ne nous trompent pas. C’est qu’en effet, toutes les vertus qu’il a si bien analysées et déduites, il les possédait, les plus humbles comme les plus hautes, celles de l’homme public comme celles de l’homme privé. Avant tout, il avait la religion et la sincérité de la clarté et de la droiture. S’en écarter lui eût été chose impossible. Il pouvait être animé contre les doctrines, encore qu’il en cherchât toujours, de bonne foi, le côté plausible : mais il demeurait bienveillant envers les personnes. Il se mettait même en garde contre les préventions qui eussent pu lui venir de ses convictions personnelles ; et, après avoir dit avec franchise ce qu’il avait sur le cœur, il s’employait en toute simplicité en faveur de celui à qui il avait fait peur par ses objections. Plus d’une fois, dans ces derniers temps, il a eu quelque inquiétude au sujet des tendances des jeunes philosophes. Il craignait que la philosophie n’eût été arrachée à la tutelle de la théologie que pour s’effacer devant la science. Mais il n’eût pas songé à traiter défavorablement un candidat pour des raisons de doctrine, il le jugeait sur ses connaissances, sa capacité philosophique, son talent. 

    Ce que fut dans l’intimité cet homme si délicat et si juste dans la vie publique, c’est ce que laissent soupçonner les charmants ouvrages où il a parlé de la vie de famille. Il n’avait qu’à regarder en lui-même et autour de lui pour en trouver un modèle achevé. C’est là que se sont épanouies en pleine liberté les qualités exquises qu’une sorte de réserve instinctive ne lui permettait pas de déployer entièrement dans sa vie publique : un cœur tendre et confiant, une bonté foncière, une verve aimable, gaie, spirituelle, malicieuse parfois, innocente toujours, une simplicité absolue jointe à une distinction innée et inviolable, enfin l’art parfait, et comme naturel de répandre le bonheur autour de lui, et de le trouver soi-même dans l’honnêteté et dans le dévouement. Un exemple touchant de son zèle pour sa famille est le soin qu’il prit d’instruire lui-même ses enfants. Il composa pour eux, avec sa science, son jugement et son goût, tout un cours de littérature classique. Il combina avec un tact exquis l’action du maître avec l’initiative de l’élève, dont sa propre expérience lui avait si bien appris l’efficacité. Et la moisson, on le sait, fut digne du semeur.

    Cette admirable vie intime eut son couronnement le 4 janvier 1898, dans une fête charmante. C’étaient les noces d’or de M. et Mme Janet. Le grand-père et la grand-mère, en pleine santé l’un et l’autre, avaient conservé leurs cœurs de vingt ans. C’est avec des paroles tirées du livre de La Famille que les enfants tracèrent le tableau de la belle et heureuse vie de leurs parents ; et c’est la poésie rayonnant de ces deux âmes pures et bonnes, qui leur fut renvoyée en discours touchants, en vers harmonieux. Fidèle symbole de la plus chère pensée de M. Janet : celle de l’union, au regard d’un esprit bien fait, du vrai et du beau, du devoir et du bonheur, de la règle et de la liberté !

    À le voir encore si actif, si jeune de cœur et d’esprit, qui n’eût attendu avec confiance, selon le vœu qu’exprimaient ses enfants, les noces de diamant après les noces d’or ? Mais la santé de M. Janet, demeurée bonne jusqu’alors malgré sa délicatesse native, ne tarda pas à s’altérer. Il lui fallut endurer un malaise continuel, se résigner à des soins qui gênaient son travail. Puis, l’hiver dernier, il fut gravement malade et enfin, à Pâques, un mal implacable commença d’exercer ses ravages. Le philosophe ne fut pas pris au dépourvu. Jamais le bonheur ne l’avait enivré : la souffrance ne put abattre son courage. Il continua, tandis que ses forces physiques l’abandonnaient, à tenir son esprit fixé sur les objets éternels, avec lesquels il s’était identifié. C’est au printemps dernier qu’il publia le commencement de son ouvrage sur Pierre Leroux, et jusqu’à la fin de sa vie il travailla à une nouvelle édition des œuvres philosophiques de Leibnitz. Lorsqu’après plusieurs mois de torture il sentit que son organisme était vaincu, comme il était alors à Forges-les-Bains où il avait accoutumé de passer les vacances, il voulut revenir à Paris, pour mourir dans sa ville natale, au milieu de cette grande famille d’esprits passés et présents dont il avait si bien concilié le culte avec celui de la famille naturelle. Il s’éteignit le 4 octobre 1899.

    Comme en son foyer, dont il était l’âme, ainsi fut vivement ressenti dans le monde savant le vide que laisse sa disparition. C’est l’un des chaînons par où le présent se reliait le plus harmonieusement au passé, qui se trouve brisé. C’est l’un des apôtres et des artisan les plus dévoués de la tolérance, de la sympathie intellectuelle, de l’élargissement de la pensée individuelle par la juste appréciation de la pensée des autres, dont l’œuvre est brutalement interrompue. Puissent du moins son exemple, ses écrits, sa parole encore vibrante dans l’écho de ses cours, nous apprendre à chercher notre perfectionnement, non dans un culte de plus en plus subtil de notre moi, mais, au contraire, dans une communion toujours plus large avec les plus nobles représentants de notre patrie, de notre race, de l’humanité !

    Émile Boutroux.

    .historien de la philosophie (1845 – 1921)

     

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  • Le Musée classique du bazar Bonne-Nouvelle.

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    Tous les mille ans, il paraît une spirituelle idée. Éstimons-nous donc heureux d’avoir eu l’année 1846 dans le lot de notre existence ; car l’année 1846 a donné aux sincères enthousiastes des beaux-arts la jouissance de dix tableaux de David et onze de Ingres. Nos expositions annuelles, turbulentes, criardes, violentes, bousculées, ne peuvent pas donner une idée de celle-ci, calme, douce et sérieuse comme un cabinet de travail. Sans compter les deux illustres que nous venons de nommer, vous pourrez encore y apprécier de nobles ouvrages de Guérin et de Girodet, ces maîtres hautains et délicats, ces fiers continuateurs de David, le fier Cimabué du genre dit classique, et de ravissants morceaux de Prud’hon, ce frère en romantisme d’André Chénier.

    Avant d’exposer à nos lecteurs un catalogue et une appréciation des principaux de ces ouvrages, constatons  un fait assez curieux qui pourra leur fournir matière à de tristes réflexions. Cette exposition est faite au profit de la caisse de secours de la société des artistes, c’est-à-dire en faveur d’une certaine classe de pauvres, les plus nobles et les plus méritants, puisqu’ils travaillent au plaisir le plus noble de la société. Les pauvres — les autres — sont venus immédiatement prélever leurs droits. En vain leur a-t-on offert un traité à forfait ; nos rusés malingreux, en gens qui connaissent les affaires, présumant que celle-ci était excellente, ont préféré les droits proportionnels. Ne serait-il pas temps de se garder un peu de cette rage d’humanité maladroite, qui nous fait tous les jours, pauvres aussi que nous sommes, les victimes des pauvres ? Sans doute la charité est une belle chose ; mais ne pourrait-elle pas opérer ses bienfaits, sans autoriser ces razzias redoutables dans la bourse des travailleurs ?

    — Un jour, un musicien qui crevait de faim organise un modeste concert ; les pauvres de s’abattre sur le concert ; l’affaire étant douteuse, traité à forfait, deux cents francs ; les pauvres s’envolent, les ailes chargées de butin ; le concert fait cinquante francs, et le violoniste affamé implore une place desabouleux surnuméraire à la cour des Miracles ? — Nous rapportons des faits ; lecteur, à vous les réflexions.

    La classique exposition n’a d’abord obtenu qu’un succès de fou rire parmi nos jeunes artistes. La plupart de ces messieurs présomptueux, — nous ne voulons pas les nommer, — qui représentent assez bien dans  l’art les adeptes de la fausse école romantique en poésie, — nous ne voulons pas non plus les nommer, — ne peuvent rien comprendre à ces sévères leçons de la peinture révolutionnaire, cette peinture qui se prive volontairement du charme et du ragoût malsains, et qui vit surtout par la pensée et par l’âme, — amère et despotique comme la révolution dont elle est née. Pour s’élever si haut, nos rapins sont gens trop habiles, et savent trop bien peindre. La couleur les a aveuglés, et ils ne peuvent plus voir et suivre en arrière l’austère filiation du romantisme, cette expression de la société moderne. Laissons donc rire et baguenauder à l’aise ces jeunes vieillards, et occupons-nous de nos maîtres.

    Parmi les dix ouvrages de David, les principaux sont Marat, la Mort de Socrate, Bonaparte au Mont-Saint-Bernard, Télémaque et Eucharis.

    Le divin Marat, un bras pendant hors de la baignoire et retenant mollement sa dernière plume, la poitrine percée de la blessure sacrilége, vient de rendre le dernier soupir. Sur le pupitre vert placé devant lui sa main tient encore la lettre perfide : « Citoyen, il suffit que je sois bien malheureuse pour avoir droit à votre bienveillance. » L’eau de la baignoire est rougie de sang, le papier est sanglant ; à terre gît un grand couteau de cuisine trempé de sang ; sur un misérable support de planches qui composait le mobilier de travail de l’infatigable journaliste, on lit : « À Marat, David. » Tous ces détails sont historiques et réels, comme un roman de Balzac ; le drame est là, vivant dans toute sa  lamentable horreur, et par un tour de force étrange qui fait de cette peinture le chef-d’œuvre de David et une des grandes curiosités de l’art moderne, elle n’a rien de trivial ni d’ignoble. Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce poëme inaccoutumé, c’est qu’il est peint avec une rapidité extrême, et quand on songe à la beauté du dessin, il y a là de quoi confondre l’esprit. Ceci est le pain des forts et le triomphe du spiritualisme ; cruel comme la nature, ce tableau a tout le parfum de l’idéal. Quelle était donc cette laideur que la sainte Mort a si vite effacée du bout de son aile ? Marat peut désormais défier l’Apollon, la Mort vient de le baiser de ses lèvres amoureuses, et il repose dans le calme de sa métamorphose. Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l’air froid de cette chambre, sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige. Nous permettrez-vous, politiques de tous les partis, et vous-mêmes, farouches libéraux de 1845, de nous attendrir devant le chef-d’œuvre de David ? Cette peinture était un don à la patrie éplorée, et nos larmes ne sont pas dangereuses.

    Ce tableau avait pour pendant à la Convention la Mort de Lepelletier-Saint-Fargeau. Quant à celui-là, il a disparu d’une manière mystérieuse ; la famille du conventionnel l’a, dit-on, payé 40,000 francs aux héritiers de David ; nous n’en disons pas davantage, de peur de calomnier des gens qu’il faut croire innocents [1].  

    La Mort de Socrate est une admirable composition que tout le monde connaît, mais dont l’aspect a quelque chose de commun qui fait songer à M. Duval-Lecamus (père). Que l’ombre de David nous pardonne !

    Le Bonaparte au mont Saint-Bernard est peut-être, — avec celui de Gros, dans la Bataille d’Eylau, — le seul Bonaparte poétique et grandiose que possède la France.

    Télémaque et Eucharis a été fait en Belgique, pendant l’exil du grand maître. C’est un charmant tableau qui a l’air, comme Hélène et Pâris, de vouloir jalouser les peintures délicates et rêveuses de Guérin.

    Des deux personnages, c’est Télémaque qui est le plus séduisant. Il est présumable que l’artiste s’est servi pour le dessiner d’un modèle féminin.

    Guérin est représenté par deux esquisses, dont l’une, la Mort de Priam, est une chose superbe. On y retrouve toutes les qualités dramatiques et quasi fantasmagoriques de l’auteur de Thésée et Hippolyte.

    Il est certain que Guérin s’est toujours beaucoup préoccupé du mélodrame.

    Cette esquisse est faite d’après les vers de Virgile. On y voit la Cassandre, les mains liées, et arrachée du temple de Minerve, et le cruel Pyrrhus traînant par les cheveux la vieillesse tremblante de Priam et  l’égorgeant au pied des autels. — Pourquoi a-t-on si bien caché cette esquisse ? M. Cogniet, l’un des ordonnateurs de cette fête, en veut-il donc à son vénérable maître ?

    Hippocrate refusant les présents d’Artaxerce, de Girodet, est revenu de l’École de médecine faire admirer sa superbe ordonnance, son fini excellent et ses détails spirituels. Il y a dans ce tableau, chose curieuse, des qualités particulières et une multiplicité d’intentions qui rappellent, dans un autre système d’exécution, les très-bonnes toiles de M. Robert-Fleury. Nous eussions aimé voir à l’exposition Bonne-Nouvelle quelques compositions de Girodet, qui eussent bien exprimé le côté essentiellement poétique de son talent. (Voir l’Endymion et l’Atala.) Girodet a traduit Anacréon, et son pinceau a toujours trempé aux sources les plus littéraires.

    Le baron Gérard fut dans les arts ce qu’il était dans son salon, l’amphitryon qui veut plaire à tout le monde, et c’est cet éclectisme courtisanesque qui l’a perdu. David, Guérin et Girodet sont restés, débris inébranlables et invulnérables de cette grande école, et Gérard n’a laissé que la réputation d’un homme aimable et très-spirituel. Du reste, c’est lui qui a annoncé la venue d’Eugène Delacroix et qui a dit : « Un peintre nous est né ! C’est un homme qui court sur les toits. »

    Gros et Géricault, sans posséder la finesse, la délicatesse, la raison souveraine ou l’âpreté sévère de leurs devanciers, furent de généreux tempéraments. Il y a là une esquisse de Gros, le Roi Lear et ses Filles, qui est d’un aspect fort saisissant et fort étrange ; c’est d’une belle imagination.

    Voici venir l’aimable Prud’hon, que quelques-uns osent déjà préférer à Corrége ; Prud’hon, cet étonnant mélange, Prud’hon, ce poëte et ce peintre, qui, devant les David, rêvait la couleur ! Ce dessin gras, invisible et sournois, qui serpente sous la couleur, est, surtout si l’on considère l’époque, un légitime sujet d’étonnement. — De longtemps, les artistes n’auront pas l’âme assez bien trempée pour attaquer les jouissances amères de David et de Girodet. Les délicieuses flatteries de Prud’hon seront donc une préparation. Nous avons surtout remarqué un petit tableau, Vénus et Adonis, qui fera sans doute réfléchir M. Diaz.

    M. Ingres étale fièrement dans un salon spécial onze tableaux, c’est-à-dire sa vie entière, ou du moins des échantillons de chaque époque, — bref, toute la Genèse de son génie. M. Ingres refuse depuis longtemps d’exposer au Salon, et il a, selon nous, raison. Son admirable talent est toujours plus ou moins culbuté au milieu de ces cohues, où le public, étourdi et fatigué, subit la loi de celui qui crie le plus haut. Il faut que M. Delacroix ait un courage surhumain pour affronter annuellement tant d’éclaboussures. Quant à M. Ingres, doué d’une patience non moins grande, sinon d’une audace aussi généreuse, il attendait l’occasion sous sa tente. L’occasion est venue et il en a superbement usé. — La place nous manque, et peut-être la langue, pour louer dignement la Stratonice, qui eût étonné Poussin,  la grande Odalisque dont Raphaël eût été tourmenté, la petite Odalisque cette délicieuse et bizarre fantaisie qui n’a point de précédents dans l’art ancien, et les portraits de M. Bertin, de M. Molé et de Mme d’Haussonville — de vrais portraits, c’est-à-dire la reconstruction idéale des individus ; seulement nous croyons utile de redresser quelques préjugés singuliers qui ont cours sur le compte de M. Ingres parmi un certain monde, dont l’oreille a plus de mémoire que les yeux. Il est entendu et reconnu que la peinture de M. Ingres est grise. — Ouvrez l’œil, nation nigaude, et dites si vous vîtes jamais de la peinture plus éclatante et plus voyante, et même une plus grande recherche de tons ? Dans la seconde Odalisque, cette recherche est excessive, et, malgré leur multiplicité, ils sont tous doués d’une distinction particulière. — Il est entendu aussi que M. Ingres est un grand dessinateur maladroit qui ignore la perspective aérienne, et que sa peinture est plate comme une mosaïque chinoise ; à quoi nous n’avons rien à dire, si ce n’est de comparer la Stratonice, où une complication énorme de tons et d’effets lumineux n’empêche pas l’harmonie, avec la Thamar, où M. H. Vernet a résolu un problème incroyable : faire la peinture à la fois la plus criarde et la plus obscure, la plus embrouillée ! Nous n’avons jamais rien vu de si en désordre. Une des choses, selon nous, qui distingue surtout le talent de M. Ingres, est l’amour de la femme. Son libertinage est sérieux et plein de conviction. M. Ingres n’est jamais si heureux ni si puissant que  lorsque son génie se trouve aux prises avec les appas d’une jeune beauté. Les muscles, les plis de la chair, les ombres des fossettes, les ondulations montueuses de la peau, rien n’y manque. Si l’île de Cythère commandait un tableau à M. Ingres, à coup sûr il ne serait pas folâtre et riant comme celui de Watteau, mais robuste et nourrissant comme l’amour antique [2].

    Nous avons revu avec plaisir les trois petits tableaux de M. Delaroche,Richelieu, Mazarin et l’Assassinat du duc de Guise. Ce sont des œuvres charmantes dans les régions moyennes du talent et du bon goût. Pourquoi donc M. Delaroche a-t-il la maladie des grands tableaux ? Hélas ! c’en est toujours des petits ; — une goutte d’essence dans un tonneau.

    M. Cogniet a pris la meilleure place de la salle ; il y a mis son Tintoret. — M. Ary Scheffer est un homme d’un talent éminent, ou plutôt une heureuse imagination, mais qui a trop varié sa manière pour en avoir une bonne ; c’est un poëte sentimental qui salit des toiles.

    Nous n’avons rien vu de M. Delacroix, et nous croyons que c’est une raison de plus pour en parler. — Nous, cœur d’honnête homme, nous croyions naïvement que si MM. les commissaires n’avaient pas associé le chef  de l’école actuelle à cette fête artistique, c’est que ne comprenant pas la parenté mystérieuse qui l’unit à l’école révolutionnaire dont il sort, ils voulaient surtout de l’unité et un aspect uniforme dans leur œuvre ; et nous jugions cela, sinon louable, du moins excusable. Mais point. — Il n’y a pas de Delacroix, parce que M. Delacroix n’est pas un peintre, mais un journaliste ; c’est du moins ce qui a été répondu à un de nos amis, qui s’était chargé de leur demander une petite explication à ce sujet. Nous ne voulons pas nommer l’auteur de ce bon mot, soutenu et appuyé par une foule de quolibets indécents, que ces messieurs se sont permis à l’endroit de notre grand peintre. — Il y a là dedans plus à pleurer qu’à rire. — M. Cogniet, qui a si bien dissimulé son illustre maître, a-t-il donc craint de soutenir son illustre condisciple ? M. Dubufe se serait mieux conduit. Sans doute ces messieurs seraient fort respectables à cause de leur faiblesse, s’ils n’étaient en même temps méchants envieux.

    Nous avons entendu maintes fois de jeunes artistes se plaindre du bourgeois, et le représenter comme l’ennemi de toute chose grande et belle. — Il y a là une idée fausse qu’il est temps de relever. Il est une chose mille fois plus dangereuse que le bourgeois, c’est l’artiste bourgeois, qui a été créé pour s’interposer entre le public et le génie ; il les cache l’un à l’autre. Le bourgeois qui a peu de notions scientifiques va où le pousse la grande voix de l’artiste-bourgeois. — Si on supprimait celui-ci, l’épicier porterait E. Delacroix en triomphe.  L’épicier est une grande chose, un homme céleste qu’il faut respecter, homo bonæ voluntatis ! Ne le raillez point de vouloir sortir de sa sphère, et aspirer, l’excellente créature, aux régions hautes. Il veut être ému, il veut sentir, connaître, rêver comme il aime ; il veut être complet ; il vous demande tous les jours son morceau d’art et de poésie, et vous le volez. Il mange du Cogniet, et cela prouve que sa bonne volonté est grande comme l’infini. Servez-lui un chef-d’œuvre, il le digérera et ne s’en portera que mieux !



    1. Aller Ce tableau était peut-être encore plus étonnant que le Marat. Lepelletier Saint-Fargeau était étendu tout de son long sur un matelas. Au-dessus, une épée mystérieuse, descendant du plafond, menaçait perpendiculairement sa tête. Sur l’épée, on lisait :« Pâris, garde du corps. »
    2. Aller Il y a dans le dessin de M. Ingres des recherches d’un goût particulier, des finesses extrêmes, dues peut-être à des moyens singuliers. Par exemple, nous ne serions pas étonné qu’il se fût servi d’une négresse pour accuser plus vigoureusement dans l’Odalisque certains développements et certaines sveltesses.

     

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  • Le Premier amour.. d’Eugène Pickering

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    UNE FEMME PHILOSOPHE.

    1

    C’était à Hombourg il y a quelques années. Je venais d’entrer dans le Kursaal, et je rôdai d’abord en curieux autour de la table où l’on jouait à la roulette. Peu à peu je parvins à me glisser à travers le cercle extérieur. À peine l’eus-je franchi que j’aperçus un jeune homme dont le visage me frappa. Où donc avais-je vu ce front large, ces yeux bleus, ce long cou, cette chevelure bouclée ? Évidemment je connaissais un visage frère de celui-là ; mais ma mémoire ne me rappelait aucun souvenir plus précis. L’inconnu, dont les traits respiraient la franchise et la bonté, suivait les péripéties du jeu avec un intérêt qu’il ne cherchait pas à cacher, et son étonnement naïf formait un agréable contraste avec le masque dur et impassible des gens qui l’entouraient. On devinait qu’il subissait pour la première fois une tentation à laquelle la timidité l’empêchait de céder. Tout en se laissant fasciner par le feu croisé des gains et des pertes, il remuait des pièces d’or dans une de ses poches, puis retirait sa main pour la passer sur son front avec un geste nerveux.

    La plupart des spectateurs s’occupaient trop du jeu pour prêter beaucoup d’attention à leurs voisins. Je remarquai néanmoins, assise entre mon inconnu et moi, une dame qui paraissait moins  absorbée. Bien qu’à Hombourg, au dire des habitués, il ne faille jamais se fier aux apparences, je demeurai persuadé que cette dame n’était pas du nombre de celles qui ont pour vocation spéciale d’attirer les regards des favoris de la fortune. On lui aurait donné une trentaine d’années ; Mais il lui était encore permis de ne pas avouer le nombre exact de ses printemps. Elle avait de beaux yeux gris, une profusion de cheveux blonds et un sourire fort séduisant. Quoique son teint n’eût plus la fraîcheur de la première jeunesse, elle charmait par une certaine grâce sentimentale. Sa robe de mousseline blanche, garnie d’une multitude de bouillons et relevée par des rubans bleus, lui seyait à merveille. Je me flatte de deviner de prime abord la nationalité des gens, et il est rare que je me trompe. Cette beauté un peu fanée, un peu chiffonnée, un peu vaporeuse, était une Allemande, — une Allemande telle qu’on en rencontre dans le monde lettré. N’avais-je pas devant moi l’amie des poètes, la conseillère des philosophes, une muse, une prêtresse de l’esthétique, quelque chose comme une Bettina ou une Rahel ?… Je coupai court à mes hypothèses.

    Ma Bettina venait de lever une main non gantée, aux doigts couverts de bagues à gemmes bleues, — turquoises, saphirs ou lapis-lazuli, — et elle appelait à elle le spectateur dont l’attitude indécise l’avait frappée. Ce geste, — celui d’une princesse habituée à donner des ordres, — fut accompagné d’un sourire irrésistible. Le jeune homme ouvrit de grands yeux, comme s’il doutait que cet appel s’adressât à lui. Le voyant répéter avec plus d’insistance, il rougit jusqu’à la racine des cheveux, et, après avoir hésité un moment, se dirigea vers la dame. Lorsqu’il arriva derrière elle, il s’essuyait le front. La joueuse se retourna, posa deux doigts sur la manche de son habit et lui adressa une question à laquelle il répondit en secouant la tête. Elle lui demandait s’il avait jamais joué, et il avouait son inexpérience. Les personnes qui cultivent la roulette s’imaginent volontiers que, lorsque la fortune ne leur sourit pas, elles peuvent se la rendre favorable en confiant leur enjeu à une main novice. La dame, qui perdait, voulut tenter l’épreuve. Elle n’avait pas devant elle, ainsi que la plupart de ses voisins, une petite pile d’or ; mais elle tira de sa poche un double napoléon qu’elle remit au nouveau-venu en le priant de l’aventurer pour elle, La requête, on le voyait, causait au brave garçon un trouble délicieux ; il semblait reculer devant la responsabilité qu’on lui imposait. Le visage de la dame trahissait une émotion contenue, et peut-être se disait-il que l’enjeu représentait une dernière mise de fonds. Au moment où il se penchait en avant pour poser la pièce sur la table, je dus me déranger afin de livrer passage à une douairière qui cédait sa place à une amie. Lorsque je dirigeai de  nouveau les yeux vers la joueuse en robe de mousseline blanche, ses petites griffes ornées de pierres bleues attiraient à elle un beau tas d’or. À Hombourg, la joie et le désespoir conservent la même impassibilité. La gagnante se contenta de se retourner gracieusement et de remercier par un rapide sourire celui qui venait de sacrifier pour elle son innocence. La victime toutefois garda assez de candeur pour se borner, de son côté, à regarder autour de la salle d’un air satisfait. Ses yeux rencontrèrent alors les miens, et dans ce visage épanoui je retrouvai subitement celui d’un ami d’enfance, citoyen comme moi de la grande république américaine. Comment n’avais-je pas reconnu plus tôt Eugène Pickering ?

    Ma physionomie avait aussi dû s’épanouir, car cette rencontre me causait un vif plaisir ; mais Pickering ne me reconnut pas. Mon sourire à moi n’avait sans doute plus rien qui rappelât l’époque où noue feuilletions le Gradus ad Parnassum.

    Considérant que la chance avait tourné, mon Allemande se mit à jouer elle-même, puis, après avoir gagné coup sur coup, elle jugea bon de s’arrêter et enfouit ses gains dans les plis de sa mousseline. Pickering n’avait rien risqué pour son propre compte. Lorsqu’il vit sa voisine sur le point de se retirer, il lui présenta un double napoléon. Elle secoua la tête d’un air très décidé et parut l’engager à remettre l’argent dans sa poche. Comme il s’obstinait, elle prit la pièce et la plaça sur un numéro. Un instant après, le râteau du croupier raflait la mise. La dame se leva, haussa les épaules d’une façon qui signifiait clairement : « je vous l’avais bien dit ! » et le joueur malencontreux la précéda pour l’aider à traverser la foule. Avant de regagner mon logis, je fis un tour sur la terrasse. La lueur des étoiles éclairait vaguement, à l’extrémité de l’esplanade, trois ou quatre couples attardés parmi lesquels il me sembla distinguer une dame en robe blanche.

    Pickering avait toujours été un drôle de garçon, et je tenais à savoir ce qu’était devenue sa drôlerie. Le lendemain, j’allai aux informations, et je ne tardai pas à découvrir son hôtel. Il venait de sortir. Je m’éloignai sans trop de dépit, convaincu que je le rencontrerais bientôt. Les visiteurs de Hombourg ont l’habitude de passer leurs soirées au Kursaal, et, si je ne me trompais, Pickering avait une bonne raison pour ne pas faire exception à la règle. Je me dirigeai vers le Hardtwald. Tout à coup, au bord d’un sentier, j’aperçus un jeune homme couché sur l’herbe ; à côté de son chapeau gisait une lettre non décachetée. Il se redressa en me voyant m’arrêter en face de lui, ajusta son lorgnon et me contempla sans me reconnaître. Je me nommai. Il se leva d’un bond, me serra la main, m’adressa une douzaine de questions auxquelles il ne me  laissa pas le temps de répondre, et finit par me demander comment je l’avais reconnu.

    — Tu n’es pas changé au point d’être méconnaissable, lui dis-je. Après tout, il ne s’est écoulé que quinze ans depuis que tu me faisais mes devoirs latins.

    — Pas changé ? répéta-t-il d’un ton de regret.

    Je me souvins alors qu’à l’époque que je venais de lui rappeler, Pickering servait de cible à nos railleries juvéniles. Il apportait chaque jour à la pension une fiole remplie d’une médecine mystérieuse dont il avalait une dose avant de goûter, et chaque après-midi une gouvernante aux sourcils menaçans venait le prendre en voiture. La blancheur de son teint, la fiole qui nous rappelait le poison tragique, et la vieille gouvernante, que nous comparions à la nourrice de la fille des Capulet, avaient valu à l’infortuné Eugène le sobriquet de « Juliette. » Tout cela me revint à l’esprit, et je m’empressai de déclarer à Pickering que je voyais toujours en lui le bon enfant qui me bâclait mes thèmes.

    — Nous étions de fameux amis, tu sais, ajoutai-je.

    — Oui, et c’est pour cela que j’aurais dû te reconnaître tout de suite. Comme écolier, je n’ai jamais eu qu’un petit nombre d’amis, et je n’en ai pas eu beaucoup depuis. Vois-tu, je me trouve seul pour la première fois de ma vie et je me sens tout désorienté, — et il rejeta sa tête en arrière avec un mouvement nerveux, comme pour se mieux fixer dans une position si nouvelle.

    Je me demandai si la vieille gouvernante restait attachée à sa personne, et je découvris bientôt que virtuellement il ne s’était pas encore débarrassé d’elle. Nous nous assîmes côte à côte sur le gazon pour évoquer nos souvenirs. Nous ressemblions à des gens qui, ouvrant par hasard les tiroirs d’un meuble oublié, retrouvent un tas de jouets, — soldats de plomb, casse-tête chinois, contes de fées en lambeaux. Voici ce que nous nous rappelâmes à nous deux.

    Pickering n’était demeuré que peu de temps à l’école, — son père craignit qu’il ne contractât des habitudes vulgaires. Eugène m’avait révélé dans le temps le motif de son départ, et cette confidence avait augmenté la terreur que m’inspirait M. Pickering, qui m’apparaissait alors comme une sorte de grand-prêtre des convenances. M. Pickering pleurait depuis longtemps sa femme, et son veuvage donnait un surcroît excessif à sa dignité paternelle. C’était un homme à la démarche majestueuse, avec un nez crochu, des yeux noirs et perçans, de très larges favoris et des opinions originales sur la façon dont un enfant, — ou du moins dont son enfant à lui, — devait être élevé. D’abord il fallait que son héritier acquît dès le berceau les idées d’un parfait gentleman. L’expérience ayant  démontré que la vie de pension s’opposait à la stricte observation des règles qui devaient produire le résultat désiré, M. Pickering résolut de donner à son fils un précepteur et un seul compagnon d’études. Son choix, j’ignore pourquoi, tomba sur ma personne. À défaut de science, le précepteur ne manquait pas de savoir-faire, car Eugène fut traité en prince, tandis que les pensums et les coups de férule pleuvaient sur moi. Pourtant je ne me rappelle pas avoir jamais été jaloux de mon camarade. Il possédait une montre, un poney et toute une bibliothèque de livres illustrés ; mais l’envie que m’inspiraient ces trésors était tempérée par un vague sentiment de compassion. Personne ne m’empêchait de sortir pour aller jouer tout seul ; on me reconnaissait le droit de boutonner moi-même ma jaquette, et je pouvais veiller jusqu’à ce que je fusse disposé à dormir. Le pauvre Pickering, lui, ne se serait jamais permis de franchir le seuil de sa demeure sans un exeat en règle. Comme mes parens ne se souciaient pas de me laisser inoculer des vertus importunes, ils me renvoyèrent à l’école au bout de six mois. À dater de ce moment, je n’avais pas revu Eugène, et cette victime d’une éducation de serre chaude cessa bientôt d’occuper une grande place dans mes souvenirs.

    Je l’examinai avec un vif intérêt, car c’était un phénomène, — le produit d’un système suivi avec une persistance inexorable. Il me rappela certains jeunes moines que j’avais rencontrés en Italie : même physionomie candide et craintive ; en effet, n’avait— il pas reçu une éducation presque monacale ? Il eût été difficile, à vrai dire, de rencontrer un sujet plus docile ; sa nature douce et affectueuse n’était pas de celles qui ont besoin d’être soumises au joug du cloître. Cette éducation, aujourd’hui que l’univers lui ouvrait ses mille portes, lui laissait une fraîcheur et une vivacité de sentiment peu communes, et j’avoue qu’en rencontrant le regard toujours naïf de ses yeux bleus je tremblai pour l’innocence non aguerrie d’une pareille âme. Le contact du monde agissait déjà sur lui, troublant sa longue quiétude. Tout ce qui l’entourait lui parlait d’une expérience qu’on lui avait interdite. Il s’effrayait à la seule idée de passions dont jusqu’alors il n’avait pas soupçonné l’existence. Son allure, jointe à la scène dont j’avais été témoin la veille, me fit deviner tout cela. Il passait la main dans ses cheveux, essuyait son front moite, brûlant de me parler de ce qui le préoccupait et parlant d’autre chose. Notre rencontre inattendue l’avait agité, et je vis que je ne tarderais pas à recevoir quelque confidence sentimentale.

    — Oui, dit-il, il s’est écoulé quinze ans depuis que nous traduisions Virgile, et pourtant ces années ont été si stériles pour moi que je pourrais en résumer l’histoire en dix mots. Toi, tu as sans doute eu toute sorte d’aventures et visité une moitié de notre globe.  Je me souviens que ton audace m’étonnait, et que je te regardais comme un capitaine Cook parce que tu sautais par-dessus les haies du jardin pour aller chercher les balles que je lançais si maladroitement. Je n’osais pas sauter les haies alors, et je n’ai pas appris à les sauter depuis. Tu te rappelles mon père ? Je l’ai perdu il y a cinq mois. Jusqu’à sa mort, nous n’avons pas cessé de vivre ensemble. Je ne crois pas qu’en quinze ans nous ayons passé douze heures sans nous voir. Depuis mon départ de l’école, nous habitions la campagne, été comme hiver, ne recevant que trois ou quatre personnes. C’était une triste existence pour un garçon qui grandissait et une existence plus triste encore pour un garçon qui avait fini de grandir ; mais j’ignorais que l’on vécût autrement, et je me trouvais heureux.

    Il me parla longuement de son père et avec un respect que je ne partageais pas. M. Pickering, selon moi, avait agi en égoïste.

    — Je sais maintenant, continua mon ami, que j’ai été élevé d’une façon singulière et que le résultat est un produit assez grotesque ; mais mon éducation était devenue l’idée fixe de mon père. Il trouvait qu’on a grand tort de laisser pousser les enfans comme un arbrisseau exposé à la poussière et aux vents, de sorte que je suis une vraie plante de serre. J’ai été surveillé, arrosé, émondé comme une fleur rare, et je devrais remporter la médaille d’honneur à une exposition d’horticulture. Il y a deux ans, la santé de mon père commença à décliner. Bien qu’arrivé à l’âge d’homme, je n’étais pas plus libre qu’un écolier. Le jour de sa mort, je venais d’atteindre ma vingt-septième année, et pourtant, en me trouvant seul, je me sentis aussi embarrassé qu’un aveugle qui aurait perdu son guide. La vie semblait s’offrir à moi pour la première fois, et je ne savais comment la saisir.

    Il me raconta tout cela avec une franche vivacité qui augmentait à mesure qu’il parlait. Le manque d’expérience qu’il avouait et l’esprit qui rayonnait dans son regard formaient un bizarre contraste. C’était évidemment un garçon fort intelligent et doué de facultés peu ordinaires. Je m’imagine que ses nombreuses lectures lui avaient permis de compenser jusqu’à un certain point par d’inquiètes hypothèses l’absence de toute liberté pratique.

    — Non, je n’ai pas fait le tour du monde, ainsi que tu sembles croire, lui dis-je à mon tour ; mais j’avoue que je t’envie la nouveauté des impressions que le monde te réserve. En venant à Hombourg, tu t’es lancé du premier coup in medias res.

    Il me regarda comme pour s’assurer s’il n’y avait pas là une allusion à notre rencontre de la veille, et il reprit après un moment d’hésitation : — Oui, je le sais. À bord du steamer qui m’a mené à Brème, j’ai rencontré un Allemand très amical qui m’a décidé à  commencer par visiter son pays et à débuter par Hombourg. Il y a quinze jours à peine que j’ai débarqué, et me voici.

    Il hésita de nouveau, comme s’il allait ajouter quelque chose ; mais il se contenta de ramasser avec un geste nerveux la lettre qui gisait près de lui, examina le timbre en fronçant les sourcils, puis la rejeta sur le gazon avec un soupir.

    — Combien de temps comptes-tu rester en Europe ? lui demandai-je.

    — Six mois… ou du moins je n’avais pas l’intention de m’absenter davantage lors de mon départ… Maintenant… — Il contempla encore la lettre d’un air rêveur.

    — Et où iras-tu ? que feras-tu ?

    — N’importe où, n’importe quoi, t’aurais-je répondu hier. Aujourd’hui tout est changé.

    Je jetai un coup d’œil interrogateur du côté de la lettre ; il la ramassa aussitôt et la mit dans sa poche. Nous causâmes encore du passé, et je vis à son air préoccupé qu’il s’efforçait de trouver assez de courage pour franchir d’un bond une de ces haies intimes que lui opposait sa réserve habituelle. Soudain il posa la main sur mon bras et s’écria : — Ma parole, je voudrais te dire tout.

    — Pourquoi pas ? répondis-je en riant.

    — Oui, mais me comprendras-tu ? Enfin n’importe !

    Il se leva, se promena un moment, puis revint se jeter sur l’herbe à côté de moi et reprit : — Je t’ai dit que jusqu’à la mort de mon père je me suis cru heureux, et cela est vrai ; maintenant je sais que je ne vivais pas. Vivre, c’est apprendre à se connaître, et à ce point de vue j’ai plus vécu pendant les six dernières semaines que durant toutes les années qui les ont précédées. Le sentiment de la liberté me grise comme un vin capiteux. J’ai découvert que je suis un être capable de sentir, de comprendre, capable d’avoir des désirs, des convictions, des passions et même, — ce que je ne soupçonnais pas, — une volonté ! Je m’aperçois qu’il existe un monde qu’il faut étudier, une expérience à acquérir, une société avec laquelle il s’agit de former mille relations. Ce monde se présente à moi pareil à une mer agitée où l’on doit plonger, ne fût-ce que pour le plaisir de lutter contre les vagues. Je reste à trembler sur la rive, ouvrant de grands yeux, tenté de me jeter à l’eau, surpris, charmé par l’odeur saline, et pourtant intimidé par l’immensité de l’horizon. Le monde me sourit et m’appelle ; mais une influence mystérieuse, l’influence de mon passé, à laquelle je ne puis ni obéir ni résister complètement, me retient. Je me demande pourquoi j’irais me mesurer contre des forces impitoyables quand j’ai si bien appris à me tenir à l’écart. Pourquoi n’éviterais-je pas les écueils en retournant chez moi pour reprendre, au milieu de mes livres,  la vie monotone qui m’attend un jour où l’autre ? Ah ! on a beau être faible, on n’aime pas à reconnaître sa faiblesse sans l’avoir soumise à la moindre épreuve. Voilà pourquoi l’envie me vient sans cesse de faire le plongeon, de m’abandonner au courant et de me laisser aller là où me conduira la liberté.

    Il se tut, fixant sur moi ses grands yeux bleus, et, s’apercevant que je souriais de la vivacité inattendue de ses aveux : — Je devine ce que tu vas dire, continua-t-il. Abandonne-toi au courant, et bonne chance ! Je ne sais si tu ris de mes craintes ou de ce que tu appelles, peut-être à tort, ma dépravation. Pour moi, le plaisir et la peine sont encore des mots vides de sens ; ce que je désire, c’est un autre savoir que celui que l’on inculque dans des préceptes routiniers. Tu me comprendrais mieux, si tu pouvais respirer pendant une heure l’atmosphère renfermée où j’ai toujours vécu.

    — Et tu auras raison d’agir, répliquai-je. Seulement prends garde de te montrer trop exigeant. Je crains que le monde réel ne vaille pas le monde que tu as rêvé durant ta longue réclusion. Un homme doué, comme toi, d’une bonne tête et d’un bon cœur possède en lui-même un monde assez vaste, et je ne crois pas plus à l’art pour l’art qu’aux théories malsaines de messieurs les viveurs. Néanmoins, je t’engage à faire le plongeon ; tu me diras ensuite si tu as trouvé la perle de la sagesse humaine.

    Il fronça de nouveau les sourcils comme pour me reprocher mon manque de sympathie. Je lui serrai la main.

    — La perle de la sagesse, repris-je, c’est l’amour honnête. Depuis que l’univers existe, l’expérience n’a rien trouvé de meilleur. Je te conseille de devenir amoureux.

    Au lieu de répondre, il tira de sa poche la lettre dont j’ai parlé, la leva en l’air et la secoua d’un air solennel.

    — Que me montres-tu là ? demandai-je.

    — Ma sentence !

    — Pas ton arrêt de mort, j’espère ?

    — Mon arrêt de mariage.

    — Avec qui ?

    — Avec une personne que je n’aime pas.

    Cela devenait sérieux ; je le priai de s’expliquer.

    — C’est la partie la plus singulière de mon histoire, répliqua-t-il, et elle te rappellera les vieux romans démodés. Il m’appartient bien de parler de liberté et de lancer des invitations au destin ! Tel que tu me vois, mon sort est décidé. J’ai été donné en mariage ! C’est un legs du passé, — de ce passé auquel je n’ai jamais osé dire non. L’union fut arrangée à mon insu, il y a bien longtemps déjà. Le père de ma future, un des rares amis intimes du mien, était aussi  un veuf qui élevait sa fille dans la réclusion à laquelle j’ai été voué moi-même. J’ignore au juste l’origine du contrat. M. Vernor se trouvait à la tête d’une grande maison de banque, et j’ai lieu de croire que mon père lui vint en aide dans un moment critique. Toujours est-il que M. Vernor s’engagea à donner à sa fille une éducation qui la rendît digne d’épouser l’héritier de son bienfaiteur, et nous avons été élevés l’un pour l’autre. Je n’ai pas vu ma fiancée depuis l’époque où elle témoignait un faible pour les confitures et pour un polichinelle manchot. M. Vernor dirige aujourd’hui une des premières maisons de banque de Smyrne, où il s’est établi il y a une dizaine d’années. Isabelle a grandi là dans un jardin entouré de murs blancs, au milieu de bosquets d’orangers, entre son père et sa gouvernante. Elle a dix-sept ans et demi, et nous devons nous marier quand elle en aura dix-huit.

    — Ton histoire ressemble en effet à un roman, et je t’en félicite, répondis-je. Je n’ai pas eu la chance, à l’âge où l’on doit se marier, de rencontrer une femme élevée exprès pour moi. Je parierais que Mlle Vernor est charmante, et je m’étonne que tu ne sois pas en route pour Smyrne.

    — Tu plaisantes, répliqua-t-il d’un ton fâché, et la chose est terriblement sérieuse. Il y a tout au plus un an que j’ai appris ce complot matrimonial. Mon père, sentant sa fin proche, jugea bon de me prévenir. Cette annonce me causa à peu près autant d’émotion que m’en aurait causé la nouvelle qu’il venait de commander pour moi une douzaine de chemises ; je supposais que tous les jeunes gens se mariaient ainsi. Un soir que je me tenais assis dans la chambre du malade, il me fit signe d’approcher. — Je n’ai plus longtemps à vivre, me dit-il, et je regrette moins de mourir lorsque je songe que j’ai garanti ton avenir. Je crois à ta docilité ; cependant tu vas rester seul, exposé à mille tentations, et cette pensée trouble mes derniers momens. Jure-moi donc que tu suivras le sentier que je t’ai tracé et que tu épouseras Isabelle Vernor. — Je ne répondis pas, car un pareil serment m’effrayait. Mon père se redressa dans son lit et me lança un regard désespéré auquel je n’eus pas le courage de résister. Je promis ! Je ne le regrette pas. Je compte tenir ma promesse, mais je veuxvivre d’abord.

    — Mon cher Eugène, tu vis déjà. C’est une vie très ardente que ce sentiment passionné de ta situation.

    — Je veux oublier ma situation. Je veux pour le moment ne songer ni au passé ni à l’avenir, et ne me soucier que de ce que m’offrira le présent. Ce matin encore, je me serais cru libre de le faire, si je n’avais reçu ce mémento, — et il froissa la lettre dans sa main. 

    — Cette lettre ?

    — Oui, une lettre de Smyrne.

    — Je vois que tu ne l’as pas ouverte.

    — Et je n’ai pas l’intention de l’ouvrir de sitôt. Elle m’apporte de mauvaises nouvelles.

    — Qu’entends-tu par là ?

    — C’est ma feuille de route. Elle m’annonce que M. Vernor compte me voir à Smyrne dans trois semaines, — qu’il blâme mon séjour à Hombourg, et que sa fille m’attend au pied des autels.

    — Pures hypothèses !

    — Oui, mais très probables.

    Et il rejeta la lettre sur l’herbe.

    — Tu ferais mieux de la décacheter, lui dis-je.

    — Si c’est ma feuille de route, répondit Eugène, sais-tu ce qui arriverait ? Je retournerais à l’hôtel, je demanderais à Voberkellner comment on va à Smyrne, et je prendrais mon billet pour ne m’arrêter qu’au but de mon voyage. Je succomberais devant la force de l’habitude. Donc le seul moyen de m’assurer un peu de liberté, c’est de ne pas rompre le cachet.

    — À ta place, je céderais à la curiosité.

    — Je n’éprouve aucune curiosité. L’idée de mon mariage a cessé d’être une nouveauté pour moi, et de ce côté je ne crains rien. Ce que je redoute, c’est ma conscience. Je désire avoir les mains liées. Veux-tu m’obliger ? Ramasse cette lettre, et fourre-la dans ta poche. Quand je te la redemanderai, je serai au bout de ma corde.

    Je pris la lettre en riant.

    — Et quelle longueur aura ta corde ? La saison de Hombourg ne dure pas éternellement, lui dis-je.

    — Elle dure bien un mois, n’est-ce pas ? Eh bien ! tu me rendras ma lettre dans un mois.

    — Demain, si tu veux. En attendant, qu’elle dorme en paix.

    Il me regarda serrer la lettre dans mon portefeuille, et, lorsqu’elle eut disparu, il poussa un petit soupir de satisfaction. Rien de plus naturel que ce soupir, qui me donna pourtant à penser. Je n’osais pas reprocher à Pickering de reculer devant une responsabilité immédiate imposée par autrui ; mais, s’il existait un ancien grief, je craignais qu’il n’y eût aussi une illusion nouvelle à combattre. Il aurait été peu amical de m’abstenir d’une remarque qui pouvait servir d’avertissement ; je le prévins donc que la veille j’avais été témoin de ses exploits à la roulette.

    Il rougit beaucoup, et soutint mon regard avec une franchise radieuse.

    — Alors tu as vu cette dame merveilleuse ? me demanda-t-il.

    — Merveilleuse en effet. Je l’ai ensuite revue au clair de la lune  assise non loin de la terrasse, et je m’imagine qu’elle n’était pas seule.

    — Non, puisque nous sommes restés là pendant plus d’une heure et que je l’ai ramenée chez elle.

    — En vérité ? Et tu es entré avec elle ?

    — Non, elle a trouvé qu’il était trop tard, quoiqu’elle m’ait avoué qu’en général elle ne fait pas de cérémonies.

    — Elle ne se rend pas justice. Quand il s’est agi de perdre ton argent, tu as dû insister.

    — Tu as vu cela ? s’écria Plckering. Je me figurais bien que tout le monde tenait les yeux fixés sur moi ; mais ses façons d’agir sont si gracieuses que j’ai conclu qu’elles n’ont rien d’insolite. Cependant elle reconnaît qu’elle est excentrique. On a commencé par l’appeler originale avant qu’elle songeât à se moquer des usages établis, si bien qu’elle a fini par vouloir profiter des privilèges que lui donne sa réputation pour agir à sa guise.

    — En d’autres mots, c’est une dame qui n’a pas de réputation à perdre ?

    Pickering me regarda d’un air intrigué. — N’est-ce pas ce qu’on dit des mauvaises femmes ? demanda-t-il.

    — De quelques-unes, de celles que l’on découvre.

    — Eh bien ! je n’ai rien découvert au détriment de Mme Blumenthal.

    — Si c’est là son nom, je présume qu’elle est Allemande.

    — Oui. Cela ne l’empêche pas de parler anglais sans plus d’accent étranger que toi ou moi. Elle a beaucoup d’esprit, et son mari est mort.

    Le rapprochement de ces deux mérites me fit rire, et le regard naïf de Pickering parut m’interroger sur le motif de mon hilarité.

    — Tu as été trop franc, lui dis-je, pour que je ne suive pas ton exemple. Je t’avouerai donc que je soupçonne cette Mme Blumenthal, ui a tant d’esprit et dont le mari est mort, d’être pour quelque chose dans ton envie de couper les communications avec Smyrne.

    Il parut réfléchir. — Je ne le crois pas, répliqua-t-il enfin. Il y a trois mois que j’éprouve cette envie-là, et je ne connais Mme Blumenthal que depuis hier.

    — C’est juste ; mais ce matin, quand tu as trouvé cette lettre sur ton assiette, ne t’a-t-il pas semblé voir Mme Blumenthal en face de toi ?

    — En face ? répéta-t-il.

    — En face, mon cher, ou quelque part dans ton voisinage ? Bref, tu t’intéresses à elle ?

    — Beaucoup ! s’écria-t-il.

    — Amen ! répondis-je en me levant. Sur ce, puisque nous  n’avons qu’un mois devant nous pour voir le monde, il n’y a pas de temps à perdre. Commençons par le Hardtwald.

    Pickering se leva à son tour et nous flânâmes à travers la forêt, ne causant plus que du passé. Arrivés sur la lisière du bois, nous nous assîmes sur un tronc d’arbre abattu pour nous reposer en contemplant les hauteurs du Taunus. Je ne sais à quoi rêvait mon ami ; quant à moi, ma pensée voyageait vers Smyrne. Je demandai à Eugène s’il ne possédait pas le portrait de celle qui l’attendait là-bas dans un jardin entouré de murs blancs. Sans me répondre, il tira gravement son portefeuille où il prit une carte photographique qu’il me tendit sans daigner la regarder. Elle représentait une gracieuse enfant, ou, pour me servir du langage des poètes, une fleur à peine éclose. La pauvre petite avait l’air timide et gêné des gens qui posent. Vêtue d’une robe à taille courte, les mains jointes, le regard fixe, elle se tenait la tête un peu baissée, sa gaucherie était aussi charmante que celle des vierges des sculpteurs du moyen âge, et son regard, où rayonnait la calme sécurité de l’enfance, semblait demander : Pourquoi suis-je ici ?

    — Quelle admirable image de l’innocence ! m’écriai-je.

    — Ce portrait date d’un an, dit Pickering du ton d’un homme qui tient à se montrer juste ; aujourd’hui miss Vernor doit avoir l’air moins naïf.

    — Pas beaucoup moins, je l’espère, répliquai-je en lui rendant la carte. Elle est ravissante.

    — Sans doute, elle est ravissante, répéta Pickering, qui remit le portrait dans sa poche.

    Nous gardâmes le silence pendant quelques minutes. Enfin je lui dis brusquement :

    — Mon cher ami, je serais enchanté de te voir quitter Hombourg sur l’heure.

    Il me regarda d’un air surpris et rougit. — Il y a quelque chose qui me retient, dit-il, quelque chose dont ta remarque à propos de la réputation de MmeBlumenthal m’a empêché de te parler.

    — Bon, je devine. Elle t’a prié de jouer encore pour elle à la roulette.

    — Pas du tout ! s’écria Pickering d’un ton triomphant. Elle ne veut plus jouer pour le moment. Elle m’a invité à prendre le thé chez elle ce soir.

    — Oh ! alors tu ne peux pas quitter Hombourg, c’est clair, répliquai-je avec le plus grand sérieux.

    — Gronde-moi, dit-il après un moment de silence : rappelle-moi que j’ai un devoir à remplir ; ordonne-moi de partir.

    Je ne le comprenais pas trop ; cependant, pour l’obliger, je lui déclarai, avec un gros juron, que, s’il ne se mettait pas en route,  je ne lui parlerais de ma vie. Il se leva aussitôt, se campa droit devant moi, et frappant le sol avec sa canne, il répliqua :

    — À la bonne heure ! Je cherchais une occasion pour résister, pour franchir un obstacle. L’occasion se présente, — je reste !

    Je lui adressai un salut railleur pour le féliciter de son énergie.

    — Voilà qui est décidé, dis-je, et maintenant, pour te mettre en humeur de déguster le thé de Mme Blumenthal, allons entendre jouer du Schubert sous les tilleuls.

    Le lendemain, je rendis visite à Eugène, et en frappant à sa porte je fus surpris d’entendre parler très haut dans sa chambre, car je le croyais seul. Après avoir frappé de nouveau, je me décidai à entrer. Je trouvai mon ami, un livre à la main, se promenant à grands pas et déclamant des vers. Il me fit un accueil cordial, jeta le volume sur la table et m’annonça qu’il prenait une leçon d’allemand.

    — Et quel est ton professeur ? demandai-je.

    Il évita mon regard et répondit en hésitant un peu : — Mme Blumenthal.

    — Vraiment ! aurait-elle rédigé une grammaire ?

    — Ce n’est pas une grammaire ; c’est une tragédie, — et il me tendit le livre.

    Je l’ouvris et je vis qu’il contenait, imprimé en caractères très fins, avec de grandes marges, un trauerspiel en cinq actes intitulé Cléopatre. Il y avait beaucoup d’additions et de corrections manuscrites. Les tirades étaient fort longues, et l’héroïne surtout avait à débiter une quantité formidable de monologues.

    — Cela me semble assez passionné, dis-je. Ce drame a-t-il été représenté ?

    Mme Blumenthal l’a fait jouer chez elle à Berlin, — elle remplissait elle-même le rôle de Cléopatre.

    L’expérience n’avait pas encore développé chez Pickering le sentiment du ridicule ; mais le sérieux avec lequel il me donna ce renseignement suffit pour me prouver qu’il était sous le charme. Il paraissait préoccupé et répondit d’un air distrait à mes remarques sur la chaleur, la cherté des hôtels, l’arrivée de la Patti, etc. Enfin il dévoila le fond de sa pensée en me déclarant que MmeBlumenthal était une femme extraordinairement intéressante. Il se rappela que j’avais parlé d’elle en termes assez peu respectueux et m’annonça qu’il tenait à me faire changer d’opinion. En voyant combien les échos du passé se perdaient pour lui dans la musique intérieure qu’il entendait pour la première fois, je me dis qu’il avait fallu une main ferme pour tenir en ordre un mécanisme aussi délicat que l’organisation impressionnable d’Eugène Pickering.

    Les Hombourgeois ont l’excellente coutume de passer l’heure qui précède le dîner à écouter l’orchestre installé dans le Kurgarten ;  la musique de Mozart et de Beethoven est un stimulant infaillible pour la race teutonne, où le spirituel et le matériel se confondent d’une façon mystérieuse. Pickering et moi, nous nous conformâmes à la mode, et dès que nous fûmes assis sous les arbres, il recommença à me parler de la dame de ses pensées.

    — Je ne sais pas si elle est excentrique ou non, dit-il, car je trouve tout le monde excentrique, et la vie retirée que j’ai menée ne m’autorise pas à juger les gens. Avant d’avoir vu une salle de jeu, je me figurais que tous les joueurs avaient des mines patibulaires. En Allemagne, à ce que j’ai appris de MmeBlumenthal, on joue à la roulette comme nous jouons au billard, et pour beaucoup de personnes sans fortune la roulette est une ressource qui n’a rien de déshonorant ; mais j’avoue que Mme Blumenthal pourrait faire pire que jouer à la roulette sans me donner mauvaise opinion d’elle. Je n’ai jamais regardé la beauté positive comme la qualité essentielle chez une femme. Je me suis toujours dit que, si mon cœur devait se laisser réduire, ce serait par une sorte de grâce harmonieuse, qui produit la même impression calmante qu’un instrument bien accordé. Mme Blumenthal possède cette grâce harmonieuse… Enfin tu la connaîtras et tu seras à même de juger si elle n’a pas toutes les qualités que je lui prête.

    — Si Mme Blumenthal était la plus belle femme du monde, dis-je en souriant, et si tu étais l’objet de ses préférences, je ne t’envierais pas ses faveurs, mais bien ton imagination.

    — Voilà une manière polie d’affirmer que je suis un sot, répliqua-t-il. Tu es un sceptique, un cynique, un pessimiste ! J’espère attendre encore longtemps avant d’en arriver là !

    — Tu feras le voyage assez vite. As-tu eu le courage d’avouer à MmeBlumenthal ce que tu penses d’elle ?

    — Je ne sais trop ce que j’ai pu lui dire. Elle écoute encore mieux qu’elle ne parle, et il est possible que je lui aie débité hier au soir un tas de niaiseries, car, après avoir échangé quelques paroles avec elle, j’ai senti ma timidité s’évaporer. J’avais sans doute en moi un fonds d’éloquence inédite dont je ne demandais pas mieux que de me débarrasser, et toute ma poésie renfermée se sera envolée comme un essaim d’abeilles… ou de frelons. Je me rappelle m’être perdu dans un brouillard de phrases et avoir vu deux yeux briller à travers la brume (ici Pickering ouvrit une parenthèse pour m’assurer que l’on n’avait jamais vu ou qu’on ne verra jamais des yeux pareils à ceux-là). En somme, j’ai pataugé dans une mare d’absurdités. J’aurais pu chercher longtemps sans rencontrer une autre femme assez bonne pour m’écouter sans rire !

    — Et je présume que, loin de se moquer de toi. Mme Blumenthal t’a encouragé ? 

    — Oui certes ! Elle a senti, elle a souffert, et maintenant elle comprend.

    — Elle t’a sans doute proposé d’être ta conseillère et ton amie ?

    — Elle m’a parlé comme on ne m’a jamais parlé, et m’a formellement offert de me rendre tous les services que peut rendre l’amitié d’une femme.

    — Et tu as formellement accepté.

    — Cela te paraît absurde ? Permets-moi de te dire que je m’en moque ! s’écria Pickering d’un ton agressif qui ne me blessa pas le moins du monde. J’ai été très ému. J’ai essayé de la remercier ; mais je n’ai pas pu, et, pour cacher mon trouble, je me suis retiré assez brusquement.

    — C’est alors qu’elle a profité de l’occasion pour glisser sa tragégie dans ta poche.

    — Nullement. J’avais vu le livre sur la table pendant que j’attendais dans le salon ; plus tard elle voulut bien offrir de lire de l’allemand avec moi deux ou trois fois par semaine. — Par quoi commencerons-nous ? demanda-t-elle. — Par ce drame, répliquai-je en prenant le volume.

    Je ne suis ni un pessimiste, ni un cynique ; mais, quand même j’aurais mérité le reproche d’Eugène, mes griffes eussent été rognées par l’assurance que Mme Blumenthal désirait me connaître et avait prié mon ami de me présenter. Parmi les niaiseries qu’il s’accusait d’avoir débitées, il avait fait de moi un éloge chaleureux, auquel elle avait répondu fort poliment. J’avoue que j’étais curieux de la voir, mais je demandai que la présentation n’eût pas lieu immédiatement. Je désirais d’abord que Pickering pût accomplir sa destinée sans que je fusse tenté de jouer le rôle de la Providence, et d’ailleurs j’avais à Hombourg des amis avec lesquels je m’étais engagé à passer mes heures de loisir. Pendant quelques jours, je ne fréquentai guère Pickering, tout en le rencontrant parfois au Kursaal. Malgré mon désir de l’abandonner à lui-même, je cherchai à deviner quelle influence le contact du monde et surtout le contact de Mme Blumenthal exerçait sur lui. Il semblait très heureux, et je reconnus à divers symptômes que sa confiance en lui-même s’était accrue ; son esprit travaillait sans cesse, et je ne pouvais causer une demi-heure avec lui sans me demander si un autre genre d’éducation aurait contribué à mieux développer son intelligence. À chacune de nos rencontres, il me parlait un peu moins deMme Blumenthal, tout en avouant qu’il la voyait souvent et qu’il l’admirait énormément. Je fus obligé, malgré mes idées préconçues, de reconnaître que, pour fasciner une nature aussi pure et aussi sereine, il fallait qu’elle fût douée de qualités peu communes. Pickering me faisait l’effet d’un philosophe ingénu assis aux pieds d’une muse  austère, et non d’un désœuvré sentimental qui cède aux charmes de quelque beauté légère.

    II.

    Mme Blumenthal, pour le moment, semblait avoir renoncé au Kursaal. Son jeune ami lui fournissait sans doute le sujet d’une étude intéressante, et elle tenait à s’y livrer sans distraction.

    Cependant je l’aperçus enfin un soir à l’opéra, et dans sa loge elle me parut plus belle que lors de ma première rencontre. Adelina Patti chantait, et, le rideau levé, je ne m’occupai que de ce qui se passait sur la scène. À la fin du premier acte, je vis que l’auteur de Cléopâtre avait pour cavalier son jeune admirateur. Il se tenait derrière elle, regardant par-dessus son épaule et l’écoutant d’un air charmé, tandis que la dame agitait son éventail avec lenteur. Elle parcourait des yeux la salle, et je me figure que ceux des spectateurs dont elle parlait n’auraient pas été ravis de l’entendre. La lorgnette de Pickering suivait les indications qu’on lui donnait ; ses lèvres demeuraient entr’ouvertes, comme cela lui arrivait chaque fois qu’une conversation l’intéressait. Je crus que le moment serait opportun pour aller présenter mes hommages ; mais l’arrivée d’une vieille connaissance qui vint occuper une stalle à côté de la mienne m’obligea à retarder ma visite. Je ne le regrettai pas, car personne ne devait être plus à même que mon voisin de réduire en prose raisonnable les rhapsodies lyriques d’Eugène. Niedermeyer, quoique diplomate et Autrichien, était assez bavard ; il connaissait un peu tout le monde.

    — Savez-vous, lui demandai-je après avoir échangé avec lui quelques paroles, qui est et ce qu’est cette dame en robe bleue que vous lorgnez en ce moment ?

    — Qui elle est ? répliqua Niedermeyer en abaissant sa lorgnette. Elle se nomme Mme Blumenthal. Ce qu’elle est ? Il faudrait du temps pour le raconter. Faites-vous présenter, — rien de plus facile. Vous la trouverez charmante, et au bout d’une huitaine de jours vous me direz ce qu’elle est.

    — Je n’en répondrais pas. Mon ami, qui l’accompagne ce soir, la connaît depuis plus d’une semaine, et je ne le crois pas encore à même de la bien juger.

    — Je crains que votre ami ne soit un peu épris. Pauvre garçon, il n’est pas le seul Elle paraît vraiment fort jolie d’ici ; c’est étonnant comme ces femmes-là se conservent.

    — Ces femmes-là ! Vous ne voulez pas donner à entendre que MmeBlumenthal n’est pas une dame très respectable ?

    — Oui et non. C’est elle-même qui a formé l’espèce d’atmosphère  qui l’entoure. Il n’y a cependant aucun motif pour baisser la voix en prononçant son nom ; mais certaines femmes ne sont satisfaites que lorsqu’elles se sont mises dans une position équivoque. À leurs yeux, l’attitude de la vertu a une raideur disgracieuse. Ne me demandez pas une opinion, — contentez-vous de quelques faits. Mme Blumenihal est Prussienne et bien née. J’ai connu sa mère, fière comtesse westphalienne ; par malheur elle était pauvre, et Flora s’est résignée à épouser un Juif deux fois plus âgé qu’elle et qui n’a laissé qu’une fortune très modeste. Elle doit avoir de trente à trente-cinq ans. L’hiver, elle fait parler d’elle à Berlin, où elle donne de petits soupers à la bohème du cru ; l’été, on la voit assez souvent autour des tapis verts d’Ems ou de Wiesbaden. Elle a beaucoup d’esprit, et son esprit l’a gâtée. Un an après son mariage, elle a publié un roman où elle développe ses idées matrimoniales. Depuis elle a composé un tas d’ouvrages, — romans, poèmes, brochures sur tous les sujets imaginables, depuis la conversion de Lola Montez jusqu’à la philosophie hégélienne. Ses théories ont froissé le monde. Un beau jour, voyant que la société lui tournait le dos, elle a déclaré qu’elle voulait désormais vivre d’une vie intellectuelle et respirer l’air de la liberté. Tout cela ne l’empêche pas d’avoir tourné la tête à plus d’un homme distingué. Dieu vous garde des femmes dont l’imagination a envahi la place où devrait se trouver le cœur ;… mais le rideau se lève.

    Adelina Patti chanta admirablement ; néanmoins ma curiosité était si bien éveillée que sa voix ne diminua pas le désir que j’éprouvais de voir MmeBlumenthal face à face. Dès que le second acte fut terminé, je me dirigeai vers sa loge, où Pickering s’empressa de m’introduire. Rien de plus gracieux que l’accueil de la dame, et je reconnus, non sans un peu de surprise, qu’elle ne perdait pas à être admirée de près. Je n’ai jamais vu un regard plus doux, plus profond, plus caressant. En dépit d’une certaine lassitude que trahissait sa physionomie, ses mouvemens et le ton de sa voix, surtout lorsqu’elle riait, avaient une franchise et une spontanéité presque enfantines. Ses yeux gris vous fascinaient, mais sa manière de souligner ses paroles par un geste me sembla légèrement déclamatoire, et je me demandai si sa conversation ne devait pas bientôt fatiguer un auditeur impartial. Lorsque je rencontrai son regard, je me dis qu’il faudrait l’écouter longtemps avant d’être disposé à rompre l’entretien. Je lui répétai en m’asseyant auprès d’elle les choses élogieuses que mon ami prodiguait sur son compte. Les yeux fixés sur moi, elle me laissa dérouler mon écheveau et exagérer un peu.

    — Quoi, vraiment ! s’écria-t-elle en se retournant tout à coup vers Pickering, qui se tenait debout derrière nous, c’est ainsi que vous parlez de moi ? 

    Il rougit jusqu’au front, et j’éprouvai un remords tardif. Nous parlâmes ensuite de choses et d’autres. Je lui adressai des complimens sur la pureté de son accent anglais, et je lui demandai si elle avait visité l’Angleterre.

    — Le ciel m’en préserve ! s’écria-t-elle, je déteste l’aristocratie. Je suis démocrate, et je ne m’en cache pas. Quoique fille des croisés et née au sein de la féodalité, je suis une révolutionnaire. J’ai une passion pour la liberté, — la liberté illimitée. C’est dans votre république que je voudrais me réfugier. Quel merveilleux spectacle qu’un grand peuple libre de faire ce qui lui plaît et ne faisant rien de mal !

    Je répondis modestement qu’après tout les libertés, pas plus que les vertus d’un Américain, ne sont illimitées.

    — N’importe, n’importe ! répliqua-t-elle en désignant Pickering avec son éventail, j’aimerais à voir le pays qui a produit ce merveilleux jeune homme. Ce doit être une sorte d’Arcadie, une reproduction de l’âge d’or. M. Pickering dit les choses les plus naïves du monde, et, après avoir souri de leur simplicité, je m’aperçois tout à coup qu’elles sont très sensées, et j’y pense sans cesse. C’est vrai ! ajouta-t-elle en s’adressant à Eugène, j’appelle vos naïvetés des solécismes inspirés, et j’en fais mon profit. Souvenez-vous de cela la prochaine fois que je rirai de vous !

    Pickering se trouvait dans cet état de béatitude où les sourires et les froncemens de sourcils de la bien-aimée pèsent du même poids dans la balance. Il me regarda d’un air qui semblait dire : « Cite-moi une femme qui ait autant d’esprit, autant de grâce ! » Je me figure qu’il ne saisissait que vaguement le sens des paroles de Mme Blumenthal, dont les gestes, la voix et les coups d’œil se confondaient pour lui dans une harmonie irrésistible. Le spectacle d’une pareille infatuation a quelque chose de pénible. Je me dispensai donc de répondre au défi de Pickering, et je me mis à rendre hommage au talent de Mme Adelina Patti. Mme Blumenthal, comme il convenait à une vraie révolutionnaire, fut obligée d’avouer qu’elle n’admirait pas trop le chant de la diva.

    — Cela manque d’âme, dit-elle. Pour faire une grande artiste, il faut une grande passion.

    Avant que j’eusse eu le temps de réfuter ou d’approuver l’axiome, la voix de la Patti s’éleva, et fit pleuvoir sur la salle ses notes argentines.

    — Ah ! donnez-moi cet art, murmurai-je en me levant, et je vous laisserai la passion.

    Après avoir regagné ma stalle, je me demandai si mes paroles n’avaient pas froissé mon interlocutrice. Le signe de tête amical qu’elle m’adressa à la sortie me rassura. Elle était au bras de  Pickering, attendant sa voiture. À Hombourg, les distances à parcourir ne sont pas longues ; mais il pleuvait, etMme Blumenthal montra un joli pied chaussé de satin pour expliquer qu’elle ne pouvait rentrer à pied. Pickering nous laissa un instant pour aller à la recherche du véhicule, et ma compagne profita de l’occasion pour me prier de venir la voir ; elle avait des raisons pour désirer causer avec moi. Je répondis naturellement que son désir seul était une raison suffisante pour moi. Elle me remercia par un de ses regards profonds, si audacieux dans leur candeur, et déclara que je faisais plus de complimens que mon ami, bien qu’elle doutât que je fusse aussi sincère. — C’est de lui que je tiens à causer avec vous, ajouta-t-elle. J’ai beaucoup de choses à vous demander. Il faudra que vous m’appreniez tout ce que vous savez sur son compte, car il m’intéresse, et j’ai des sympathies si intenses, une imagination si vive, que je ne me fie pas à mes propres impressions ; elles m’ont trompée plus d’une fois.

    Je promis de lui rendre visite, et nous la quittâmes après l’avoir installée dans sa voiture. Pickering me proposa une promenade sous la longue galerie vitrée du Kursaal, et je ne tardai pas à reconnaître que je me promenais avec un homme éperdument amoureux. Il m’annonça entre autres choses que MmeBlumenthal avait été pour lui « une révélation. »

    — Tu n’as pas pu la juger ce soir, me dit-il. Si tu pouvais seulement l’entendre raconter ses aventures !

    — Elle en a donc à raconter ?

    — Les aventures les plus étranges ! s’écria Pickering avec enthousiasme. Elle n’a pas végété comme moi ; elle a vécu dans le tumulte de la vie. Lorsque j’écoute ses souvenirs, il me semble entendre l’ouverture d’une symphonie de Beethoven !

    Je ne pus que m’incliner ; mais, comme je tenais à savoir ce qu’était devenue la conscience qui le troublait naguère, je lui dis :

    — Mon cher, tu es tout simplement amoureux.

    Il parut aussi ravi d’apprendre la nouvelle que s’il ne la connaissait pas.

    — C’est ce que Mme Blumenthal m’a dit pas plus tard que ce matin, répliqua-t-il. Nous sommes partis ensemble pour visiter les ruines du château de Königstein ; nous avons grimpé jusqu’au sommet de la tourelle la plus élevée, où nous sommes restés pendant une heure. Le silence solennel de l’endroit délia ma langue, et tandis qu’elle se tenait assise sur un pan de mur couvert de lierre, j’ai fait une sorte de discours. Elle m’a écouté, les yeux fixés sur moi, arrachant de temps à autre un fragment de pierre qu’elle laissait tomber dans la vallée. Enfin elle se leva et me contempla en hochant la tête à deux ou trois reprises. — Vous êtes amoureux,  dit-elle, la chose est certaine ; — puis elle se remit à lancer des cailloux dans l’espace sans ajouter un mot. Toutefois, avant de descendre, elle ajouta que mon discours méritait une réponse. Elle me remerciait cordialement ; mais elle ne voulait pas profiter de mon inexpérience pour me prendre au mot. Je ne connaissais pas le monde, je me laissais séduire trop aisément, et je la croyais meilleure qu’elle ne l’était ; je n’avais pas encore eu le temps de découvrir ses défauts. Si, après avoir eu l’occasion de la comparer à d’autres femmes, plus jeunes, plus simples, — mes sentimens ne changeaient pas, elle ne refuserait pas de m’écouter de nouveau. Je lui ai juré que je ne craignais pas de lui préférer une autre femme, et alors elle a répété : — Heureux mortel, vous êtes amoureux, bien amoureux !

    Deux jours plus tard, je me présentai chez Mme Blumenthal, ne sachant trop que penser d’elle. Il est prouvé qu’il existe çà et là certaines gens que l’on peut qualifier de comédiens sincères, certains esprits qui cultivent de bonne foi les émotions factices. C’était le cas de celle que mon ami le diplomate nommait si cavalièrement Flora, ou du moins je le craignais. Cependant l’offre qu’elle avait faite de soumettre l’adoration de Pickering à une épreuve hasardeuse me rassurait un peu. Elle me reçut dans un salon encombré de livres et de journaux. Un des côtés de la chambre était occupé par un piano orné d’un vase où s’épanouissait un immense bouquet de roses blanches. Je trouvai mon hôtesse plongée dans une bergère. Le but de ma visite n’était pas d’admirerMme Blumenthal pour mon propre compte, mais de m’assurer jusqu’à quel point il convenait de la laisser agir. Elle avait exprimé des doutes sur ma sincérité le soir de notre première rencontre : aussi eus-je soin cette fois de m’abstenir de tout compliment et de ne point la mettre en garde contre ma pénétration. Je voulais déchiffrer une énigme, et j’avoue que je fus puni de ma prétention par une éclipse de ma perspicacité habituelle. Elle prenait des poses si gracieuses, elle écoutait mes réponses avec un intérêt si naïf, qu’au bout d’une demi-heure je n’aurais pas hésité à reconnaître avec Pickering que c’était « une femme merveilleuse. » Cette demi-heure, je n’aime pas à me la rappeler. Le résultat fut de me démontrer plus tard que l’on peut être charmé par une personne qui remplace le cœur par l’imagination. Elle m’avait franchement avoué qu’elle désirait apprendre de moi tout ce que je savais sur le compte de mon ami ; elle me questionna donc sur sa famille, ses antécédens et son caractère. Rien de plus naturel de la part d’une veuve qui avait reçu une déclaration d’amour. Elle m’interrogeait avec une sollicitude si contenue, si flatteuse pour Pickering, que j’aurais été presque tenté de mentir plutôt que de ne pas faire son éloge.

    — Après tout, lui dis-je, vous le connaissez mieux que moi, car  avant de le retrouver à Hombourg je ne l’avais pas revu depuis son enfance.

    — Oui, mais je sais aussi que vous êtes son confident, répliqua-t-elle. Il se montre très franc avec moi, et je sens pourtant qu’il me cache quelque chose. J’ai contracté plus d’une amitié dans ma vie, grâce au ciel, et aucune ne m’a jamais été plus chère que celle-ci ; néanmoins je me désole de voir que mon ami ne m’accorde pas toute sa confiance. Je devine qu’il souffre d’un chagrin secret. Pauvre moi ! s’il savait seulement combien je lui suis attachée et combien je désire son bonheur !

    Cet aveu, qui semblait si désintéressé, puisqu’il s’adressait à un tiers, m’inspira l’espoir de faire jouer à Mme Blumenthal le rôle de la Providence. Le secret que l’on n’avait pas eu le courage de lui révéler, c’était le projet de mariage avec Mlle Yernor. Le visage ingénu de la jeune fille m’avait frappé, et je ne pouvais m’empêcher de penser que Pickering risquait de tomber plus mal. Les paroles de Mme Blumenthal m’autorisaient à croire qu’elle serait de mon avis. Après un moment d’hésitation, je lui confiai que mon ami avait en effet un secret. Je lui racontai alors quelle promesse il avait faite à son père mourant, promesse à laquelle il ne pouvait manquer sans s’exposer à des remords qui troubleraient son repos. Elle m’écouta avec beaucoup d’attention et sans paraître irritée le moins du monde.

    — Quel joli conte ! s’écria-t-elle, lorsque j’eus achevé mon récit ; quelle situation romanesque ! Il n’est pas étonnant que ce pauvre M. Pickering ait eu des velléités de révolte et qu’il désire retarder l’heure de la soumission. Et cette petite fille de Smyrne qui attend le jeune prince américain comme une héroïne des ((Mille et une Nuits ! Je donnerais beaucoup pour voir sa photographie. Croyez-vous qu’il me la montrerait ? Ne craignez rien, je serai discrète… Oui, c’est un joli roman ; si je l’avais inventé, on le trouverait absurdement improbable !

    Elle se leva ensuite et fit deux ou trois tours dans le salon, se souriant à elle-même. Tout à coup elle s’arrêta devant le piano avec un petit éclat de rire ; l’instant après, elle se cacha le visage dans l’énorme bouquet de roses. Il était temps de prendre congé, et je ne voulais pas m’éloigner sans savoir si, tout en plaignant le jeune homme de Hombourg, elle n’éprouvait pas aussi un peu de pitié pour la petite fille qui attendait à Smyrne.

    — Vous devinez naturellement dans quel espoir je vous ai raconté tout cela, dis-je en me levant.

    Elle avait pris une des roses et l’attachait à son corsage. Elle leva vivement la tête et s’écria : — Laissez-moi faire ; il m’intéresse !

    Je dus me contenter de cette réponse. Le jour suivant, je me  repentis plus d’une fois de mon zèle, et je me demandai si la providence, qui mettait une rose blanche à son corsage, n’agirait pas d’une façon par trop humaine. Le soir, au Kursaal, je cherchai en vain Pickering, et je vis que ma confidence n’avait pas encore décidé Mme Blumenthal à abréger les visites de son soupirant. Je ne le rencontrai que fort tard, à mon grand dépit, car j’avais hâte de lui annoncer quel genre de service je venais de lui rendre. Il me prit le bras et m’entraîna vers le jardin ; il était trop agité pour me permettre de parler le premier.

    — J’ai brûlé mes vaisseaux ! s’écria-t-il dès que nous nous trouvâmes seuls. Je lui ai tout avoué. J’ai dit que c’était un supplice pour moi d’attendre sous le vain prétexte que je pourrais jamais l’aimer moins, que jusqu’à présent ma vie n’a été qu’un rêve hi-deux et qu’il suffit d’un mot d’elle pour me…

    — Lui as-tu parlé de miss Vernor ? lui demandai-je gravement.

    — Je lui ai tout avoué, te dis-je. Le passé n’existe plus pour moi. Le passé peut sortir de sa tombe et me maudire, il ne m’épouvante plus ! J’ai le droit d’être heureux ; j’ai le droit d’être libre. Ce n’est pas moi qui ai promis. Je n’existais pas alors ; je n’existe que depuis un mois. Ah ! je ne suis plus le même homme. Hier encore j’avais peur d’elle ; — aujourd’hui je crains seulement de mourir de joie.

    Je m’étais tu pour lui laisser le temps d’exhaler toute son éloquence ; en ce moment, il s’interrompit pour ôter son chapeau, dont il se servit en guise d’éventail.

    — Explique-toi, lui dis-je enfin. As-tu demandé à Mme Blumenthal d’être ta femme ?

    — Que veux-tu donc que je lui demande ?

    — Et elle consent ?

    — Elle demande trois jours pour se décider.

    — Mettons-en quatre ! Elle connaît ton secret depuis ce matin. Je me crois obligé de te déclarer que je le lui ai révélé.

    — Tant mieux ! s’écria Pickering. Ce n’est pas une offre brillante que la mienne pour une femme comme elle, et si cruelle que soit l’attente, je sens qu’il serait brutal de me montrer trop pressant.

    — Qae pense-t-elle de la rupture de ta promesse ?

    Pickering était trop amoureux pour feindre le remords.

    — Elle pense, répondit-il bravement, qu’elle m’aime trop pour avoir le courage de me condamner. Elle convient que j’ai le droit d’être heureux.

    Je me sentais intrigué. Ce n’était pas là l’effet que j’attendais de mon indiscrétion calculée ; mais maintenant je ne pouvais plus intervenir. Tout ce que je pus faire fut de conseiller à mon ami de ne pas se donner la fièvre. 

    Le lendemain matin, je reçus ce billet :

    « Mon cher ami, j’ai tout espoir d’être heureux. Je pars pour Wiesbaden, où j’apprendrai mon sort. Mme Blumenthal compte passer quelques jours dans cette ville, et elle me permet de l’accompagner. Je crois que tu peux me féliciter d’avance. Tu seras le premier à apprendre l’heureuse nouvelle. » « E. P. »

    Deux jours plus tard, en m’asseyant à la table de l’hôtel, je trouvai sur mon assiette une lettre portant le timbre de Wiesbaden ; elle ne contenait que ces mots :

    « Je suis heureux ; mon offre est acceptée depuis une heure. Juge de ma joie ! Je puis à peine croire que je suis ton vieux E. P. »

    Pendant huit jours, je demeurai sans nouvelles de Pickering, dont le silence finit par m’inquiéter. Je lui écrivis. La réponse n’arrivant pas, je me rendis à son hôtel, où j’appris qu’on venait de lui envoyer ses bagages à Cologne. Un télégramme que j’adressai à mon ami m’en valut un autre, où il me priait simplement de le rejoindre. Quelques heures après, j’étais à Cologne. Je trouvai Pickering installé dans l’hôtel le plus triste de la ville, dans un grand salon à tentures grises qui semblait avoir absorbé l’ennui exhalé par dix générations de voyageurs. Il était pâle et défait ; son visage avait vieilli de cinq ans : mais au moins il pouvait se vanter d’avoir trempé ses lèvres dans la coupe de la vie, et j’étais désireux d’apprendre ce qui la lui rendait si amère ; cependant je lui épargnai toute curiosité importune, me bornant à lui témoigner ma sympathie par une chaleureuse poignée de main. Nous essayâmes en vain de parler de Cologne, dont la pluie gâtait pour le moment l’aspect pittoresque. Eugène ne tarda pas à se lever pour se promener de long en large.

    — Ah ! s’écria-t-il, j’ai voulu savoir, et me voilà certes plus avancé que je ne l’étais il y a un mois.

    Alors il me raconta avec assez de calme, comme s’il souffrait déjà moins de sa blessure, l’histoire des jours précédons, que je me contente de résumer.

    Après s’être vu accepter un soir aussi clairement qu’il pouvait le souhaiter, il passa le reste de la nuit à confier le secret de son bonheur aux étoiles. Le lendemain matin, il se présenta chez Mme Blumenthal, qui refusa tout simplement de le recevoir. Il se promena pendant une heure ou deux et revint. Le domestique lui remit alors un billet qui ne contenait que ces mots : « Laissez-moi seule aujourd’hui. Je vous donnerai dix minutes demain soir. » Les trente-six heures d’attente parurent autant de siècles à Pickering,  cela va sans dire ; enfin Mme Blumenthal le reçut. Avant qu’elle eût ouvert la bouche, il se reprocha d’avoir été assez sot pour s’imaginer qu’il la connaissait. On parle tous les jours de gens qui jettent le masque, c’est un lieu-commun de romancier. Cette fois cependant la métaphore se trouvait justifiée ; la dame se présenta à lui sans masque.

    — Regardez la pendule, dit-elle. Je vous accorde dix minutes. Jouez-moi votre scène, arrachez-vous les cheveux, brandissez votre poignard ! Vous êtes congédié.

    Ne sachant que penser, Pickering demanda une explication.

    — Je n’ai plus besoin de vous, répondit Mme Blumenthal en s’asseyant, voilà mon explication. Tout cela a été charmant, mais vous n’avez plus rien à m’apprendre ; je vous sais par cœur.

    — Vous avez donc joué un rôle ? Vous ne m’avez jamais aimé ? s’écria Pickering.

    — Non certes, cher monsieur. Je me suis contentée de vous étudier. Il manquait à mon grand ouvrage sur le Non-Moi immatériel un chapitre dont vous m’avez fourni le fond. Mon livre est terminé ; bonsoir et merci.

    — Et c’est pour en arriver là que vous m’avez encouragé ?

    — Je n’ai pas eu à vous encourager. En tout cas, osez vous plaindre ! Vous me devrez l’immortalité, car vous serez imprimé tout vif. N’ai-je pas en somme été très bonne pour vous ? J’ai reçu vos visites à des heures raisonnables et déraisonnables ; parfois elles m’ont amusée, parfois elles m’ont terriblement ennuyée. Mais vous étiez un cas si curieux, — comment dirai-je ? — d’enthousiasme, que je me suis résignée. N’ai-je pas caressé vos rêves ? Si je me montre un peu brusque aujourd’hui, ce n’est pas ma faute, — vous auriez dû comprendre plus tôt que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre… Voyons, n’avez-vous rien, rien à dire ? Accusez-moi, maudissez-moi, accablez-moi d’invectives. Je saurai me montrer indulgente.

    Pickering écouta cette sortie avec une espèce de torpeur ; il croyait sentir le sol céder sous ses pieds. Il s’imagina que Mme Blumenthal désirait le voir éclater en injures, et cette idée contribua à le calmer. Il éprouva le besoin de respirer le grand air.

    — Quoi ! pas un mot ? reprit la veuve, tandis que, la main sur le bouton de la porte, il cessait de la regarder. Ne vous ai-je pas assez parlé, moi ?.. Alors vous m’écrirez ?

    — Je ne le crois pas, répliqua Eugène.

    — Bah ! dans six semaines vous reviendrez me voir.

    — Jamais !

    — Jamais ? C’est là un aveu de sottise, dit-elle. Cela signifie que,  même après avoir réfléchi, vous serez incapable de comprendre la philosophie de ma conduite.

    Le mot philosophie parut si étrange à Pickering qu’il ne trouva rien à répondre.

    — Votre passion, après tout, n’était qu’une affaire de tête, continua la dame.

    — Peut-être avez-vous raison, répliqua Pickering, et il s’éloigna.

    Le lendemain, il quitta Wiesbaden sur un vapeur qui descendait le Rhin. Il passa la journée à bord, ne sachant où il allait ni où il débarquerait. Il avait la fièvre ; il lui semblait qu’il venait de voir quelque chose d’infernal. Enfin il aperçut les tours de la cathédrale de Cologne, et lorsque le vapeur s’arrêta, il mit pied à terre.

    — Il y a huit jours que je suis ici, dit-il en terminant son récit ; je n’ai guère dormi depuis mon départ, et pourtant c’a été pour moi une semaine de repos !.. Toutes les femmes, ajouta-t-il, sont perfides, menteuses, coquettes !

    — Pas toutes, lui dis-je ; il existe à Smyrne, dans un jardin aux murs blancs, une jeune fille dont la philosophie se borne…

    Pickering s’éloigna sans attendre la fin de ma phrase.

    Quelques jours plus tard il me parut en bonne voie de guérison, et je restai convaincu que le temps suffirait pour achever la cure. Je ne fis qu’une seule fois allusion à ses griefs, un soir que nous allions nous retirer pour la nuit.

    — Permets-moi de t’avouer, lui dis-je, que je trouve qu’il y a du vrai dans les assertions de Mme Blumenthal. Tu te servais d’elle intellectuellement, et elle te rendait la pareille.

    Il fronça les sourcils sans oser me démentir. J’attendis un peu dans l’espoir qu’il se rappellerait qu’il avait quelque chose à me réclamer. Il n’y songea pas.

    Le lendemain nous parcourûmes la vieille cité et nous visitâmes la cathédrale. Pickering se montrait taciturne ; je l’abandonnai à ses réflexions, le laissant assis en face d’un vitrail resplendissant. À mon retour, je devinai ce qu’il allait me demander. Avant qu’il eût ouvert la bouche, je tirai de ma poche la lettre qu’il m’avait confiée un mois auparavant, je la posai sur ses genoux, et je m’éloignai de nouveau.

    Une demi-heure après, je revins sur mes pas. Il avait disparu, je regagnai l’hôtel, et je le trouvai se promenant d’un air sombre dans sa chambre. Sans doute j’aurais été fort embarrassé, si l’on m’eût demandé quel effet la lettre devait produire ; mais je m’étonnai de voir qu’elle l’avait irrité. 

    — Tu as lu ? lui demandai-je.

    — Oui, et je suis obligé de faire amende honorable. J’ai été injuste envers M. Vernor.

    — Tu pensais qu’il t’adressait ta feuille de route, si j’ai bonne mémoire ?

    — J’étais un sot. Il me donne mon congé. Il croit devoir m’annoncer sans retard que sa fille, informée de l’union projetée, refuse de se regarder comme liée par un pareil contrat et n’admet pas que de mon côté je sois tenu de m’y conformer. On lui a donné une semaine pour réfléchir. Elle s’obstine à trouver horrible l’arrangement en question. Après s’être montrée si longtemps soumise, elle ose enfm avoir une opinion à elle, à ce que m’apprend M. Vernor. J’avoue que cela me surprend. On m’a toujours représenté Isabelle comme l’incarnation de l’obéissance passive. Et c’est elle qui se révolte et insiste pour que l’on me dégage de ma promesse ! Son père m’annonce même qu’elle menace d’avoir une fièvre cérébrale dans le cas où l’on voudrait user de contrainte. M. Vernor ajoute qu’il ne veut pas augmenter les regrets que je puis lui faire l’honneur d’éprouver par la moindre allusion aux qualités morales et physiques de sa fille. Il espère, pour le repos de tous les intéressés, que j’ai « d’autres vues. » Il termine en disant que, malgré ce contre-temps, le fils de son meilleur ami sera toujours le bienvenu chez lui. Je suis libre, dit-il, et il m’engage à compléter mon excellente éducation par une série de voyages. Si je suis tenté de me diriger du côté de l’Orient, il compte que je n’oublierai pas que je suis sûr de trouver à Smyrne un accueil amical. En somme, c’est une lettre fort polie.

    Si polie qu’elle fût, Pickering ne paraissait nullement satisfait du poids dont elle débarrassait sa conscience. Il se montra très abattu. Pauvre garçon, l’expérience avait cruellement rogné les ailes de son imagination ! Je le plaignais trop pour lui rappeler que si, un mois auparavant, il eût consenti à briser le cachet de la lettre, il aurait échappé au purgatoire où trônait MmeBlumenthal. Je me bornai donc à le prier de me montrer la photographie de MlleVernor.

    — Je n’ai plus le droit de la garder, me dit-il, — et avant que j’eusse eu le temps d’empêcher ce sacrifice, il tira la carte de son portefeuille et la jeta dans le feu.

    — Il est fâcheux pour toi que Mlle Vernor ait montré tant de résolution, lui dis-je, car je parierais qu’elle est devenue une jeune fille charmante.

    — Va t’en assurer ! répliqua-t-il d’un ton de mauvaise humeur. Le champ est libre. Il m’est défendu désormais de songer à elle.  Voyons, me demanda-t-il en se tournant tout à coup vers moi, n’est-ce pas une rude déception pour un pauvre diable qui ne demande au sort que de vivre paisiblement dans son petit coin ?

    Je déclarai que c’était dur en effet et qu’il avait le droit d’exiger que le destin lui fournît une nouvelle occasion de s’installer dans son coin. J’ajoutai que le conseil de M. Vernor était bon, qu’il avait tort de ne pas le suivre, et j’offris d’être son compagnon, s’il voulait se distraire en voyageant. Pickering accepta sans grand enthousiasme ; mais après une quinzaine de jours passés à visiter des galeries de tableaux et à admirer des monumens je m’aperçus qu’il commençait à redevenir lui-même. Il retrouva jusqu’à un certain point la généreuse éloquence dont il avait fait preuve à Hombourg, et cette fraîcheur d’impression que je lui enviais. Un jour que j’étais retenu à l’hôtel par une blessure au pied, il me régala à son retour, à propos de certaine vierge ingénue de Hans Memling, d’une rhapsodie qui me parut plus sensée que ses éloges deMme Blumenthal. Il avait ses heures de tristesse, ses retours vers le passé ; mais je m’abstins de lui reprocher ces accès de mélancolie, car je m’imaginai qu’il en sortait un peu plus dispos et plus résolu. Cependant un jour il se montra si sombre que je saisis le taureau par les cornes et lui dis qu’il se devait à lui-même de chasser de sa pensée tout souvenir de cette femme.

    Il me regarda d’un air étonné, puis me répondit en rougissant beaucoup : — Cette femme ? Je ne songeais pas à Mme Blumenthal.

    À dater de ce jour, je m’expliquai sa tristesse d’une autre façon. Nous poussâmes jusqu’en Italie, et nous fîmes un assez long séjour à Venise. Ce fut là qu’arriva le dénoûment auquel je m’attendais depuis quelque temps déjà. Nous avions passé la matinée à Torcello, et nous revenions, doucement bercés par les flots et par le chant des canotiers, lorsque Pickering s’écria : — Me voilà à moitié chemin, je crois que j’irai !

    Depuis une demi-heure, nous n’avions pas échangé une parole, et je lui demandai naturellement : — Où donc veux-tu aller ? — Comme nous arrivions à la Piazetta, il ne put me répondre immédiatement. Je sautai à terre le premier, et, lorsque je me retournai pour lui donner la main, il me répondit :

    — À Smyrne.

    Il partit le soir même. J’avais soutenu que Mlle Vernor devait être une charmante jeune fille, et six mois plus tard Eugène m’écrivit que Mme Pickering était une charmante jeune femme.

    Henry James.
     

     

     

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  • Clair de lune

    ***********

    ===Chapitre premier.===

    C’était par une claire et tiède nuit d’août : je revenais de la montagne, le fusil sur l’épaule ; mon grand chien noir, de race anglaise, me suivait fatigué, tirant la langue. Nous avions perdu la route. Plus d’une fois, je m’arrêtai pour m’orienter ; le chien alors s’asseyait et me regardait.

    Devant nous s’étendait un pays doucement ondulé de collines boisées. Au-dessus des arbres noirs se montrait le disque rouge de feu de la lune dans son plein. D’orient en occident, tranquille et majestueux, coulait le fleuve scintillant des étoiles ; au nord, la Grande Ourse brillait tout près de l’horizon. De légères vapeurs montaient d’un petit marais bordé de saules, où tremblait une lumière verdâtre ; dans les roseaux se faisait entendre la voix plaintive du butor. À mesure que nous avancions, le paysage s’éclairait de plus en plus ; les rideaux d’arbres s’effaçaient des deux côtés, et la plaine s’étalait sous nos yeux comme une mer verte au sein de laquelle flottait, semblable à un navire avec ses voiles dehors, une maison blanche entourée de hauts peupliers. De temps à autre, la brise m’apportait un son chargé d’une pénétrante mélancolie. Je reconnus bientôt des fragments de la sonate du Clair de lune de Beethoven. C’étaient des larmes qui se répandaient en sons : tout à coup une dissonance désespérée, puis l’instrument se tut. Une centaine de pas me séparaient encore de la petite maison solitaire, dont les peupliers bruissaient tristement. Un chien agitait sa chaîne ; au loin, un ruisseau murmurait sa mélancolique chanson.

    Je vis paraître une femme sur le perron. Elle vint s’accouder sur la balustrade, et ses regards sondèrent l’obscurité de la nuit. Elle  était grande et svelte ; son visage pâle semblait devenir phosphorescent sous les rayons de la lune ; des cheveux noirs ramassés en un nœud magnifique retombaient sur ses épaules blanches. Le bruit de mes pas ayant frappé son oreille, elle se redressa, et comme je m’arrêtai au pied du perron, elle fixa sur moi deux grands yeux noirs humides. J’exposai mon cas ; il me fallait un gîte pour la nuit.

    ― Tout ce qui est à nous, monsieur, répondit une voix douce et profonde, est a votre disposition. Nous n’avons pas souvent le plaisir de recevoir un hôte chez nous. Montez.

    Je gravis les marches de bois vermoulu, je pressai la petite main tremblante qui me fut tendue, je suivis mon guide dans l’intérieur de la maison.

    Elle me conduisit dans une vaste pièce carrée dont les murs étaient blanchis à la chaux, et qui avait pour tout ameublement une vieille table de jeu et cinq chaises de bois. La table était boiteuse ; une des chaises, chargée d’une pile de moellons, soutenait le coin défectueux. Quatre personnes, assises autour de cette table, jouaient aux tarots. Le propriétaire, un bonhomme trapu, aux traits fermes et obtus, avec des yeux bleus, petits et enfoncés, une moustache courte et sèche et des cheveux blonds taillés en brosse, se leva pour me saluer, et, gardant sa pipe entre ses dents, me tendit la main. Pendant que je répétais mon histoire et ma requête, il assembla son jeu en faisant de la tête un signe d’assentiment, puis se rassit et ne fit plus attention a moi.

    Sa femme avait été dans la pièce voisine chercher un siège qu’elle plaça près du coin dangereux ; elle nous quitta ensuite pour donner des ordres, et j’eus tout loisir pour examiner la société.

    Il y avait là d’abord le pope du village voisin, véritable athlète à cou de taureau, à face idiote, que l’eau-de-vie avait colorée de toutes les nuances possibles de rouge. Un sourire de pitié y était comme incrusté ; de temps en temps il prenait du tabac dans une tabatière ovale en écorce, et en bourrait son large nez retroussé, puis il tirait de sa poche un mouchoir bleu à ramages fantastiques, et s’essuyait la bouche. Il avait à côté de lui un voisin de notre hôte, un fermier bon vivant, en polonaise noire, qui ne cessait de chantonner du nez et fumait des cigares de contrebande très forts.

    Le troisième personnage était un officier de hussards, aux cheveux clairsemés, à la moustache a noire et roide. Il semblait là en quartier, et s’était mis à son aise : il avait ôté sa cravate et déboutonné son veston d’été aux parements déteints. Il jouait avec un sérieux impassible ; seulement, lorsqu’il perdait, il tirait de formidables bouffées, et sa main droite battait le rappel sur la table. On m’invita à prendre part au jeu ; je m’excusai, prétextant ma fatigue. Bientôt on nous apporta des viandes froides et du vin. 

    La barina revint, prit place dans un petit fauteuil brun que le Cosaque roula dans la salle, et alluma une cigarette. Elle trempa ses lèvres dans mon verre, et me l’offrit avec un sourire engageant. Nous causâmes ; je lui parlai de la sonate qu’elle venait de jouer avec tant d’expression, du dernier roman de Tourguéniev, de la troupe russe qui avait donné quelques représentations à Kolomea, de la récolte, des élections communales, de nos paysans qui commencent à boire du café, de l’augmentation du nombre des charrues dans le village depuis l’abolition de la corvée. Elle se prit à rire et se retourna sur son fauteuil. La lune l’éclairait en plein. Tout à coup elle se tut, ferma les yeux ; au bout de quelques minutes, elle se plaignit d’un accès de migraine, et se retira. Je sifflai mon chien, et pris congé de mon hôte.

    Le Cosaque me fit traverser la cour. Après quelques pas, il s’arrêta, et se mit à regarder la lune avec un sourire niais. ― Quelle puissance ça vous a sur les hommes et sur les bêtes ! dit-il. Notre Betyar hurle toute la nuit, et le chat fait du vacarme sur le toit, et quand notre cuisinière a la lune dans la figure, elle parle en rêve et prédit l’avenir, ― aussi vrai que j’aime ma mère.

    Ma chambre, située en arrière, donnait sur le jardin, d’où une rampe étroite montait jusque sous ma fenêtre. J’ouvris la croisée, et m’y installai pour contempler le paysage. La lune, du haut d’un ciel noir que ne voilait pas la moindre vapeur, versait des torrents de clarté ; le monde mystérieux de sa surface estompait ses contours sur le disque argenté, comme on voit les dessins d’un globe de cristal illuminé en dedans. Les étoiles ne se montraient que par éclairs, comme de petites étincelles qui s’éteignent aussitôt. La plaine somnolente s’étendait sans bornes du côté du levant. Par-dessus le mur du jardin se penchaient de gros panouils de maïs d’un blanc de lait, et au loin se déroulait un vaste échiquier où le blé doré alternait avec le sarrasin noir et avec des prés d’un vert sombre. Çà et là des gerbes s’entassaient comme les chaumières d’un village. A l’horizon se détachait un feu solitaire dont la fumée montait lentement vers le ciel ; parfois j’y voyais glisser des ombres, puis j’entendais plus près de moi un faible tintement de clochettes, et je distinguais les silhouettes étranges de chevaux qui paissaient et qui avaient les pieds de devant liés par une corde. Sur d’autres points résonnait la faux, et d’énormes meules de foin brillaient dans une moite vapeur ; sur les prairies humides, des puits à levier dessinaient leurs maigres charpentes, et la petite rivière y cheminait avec un cortège de mares qui étincelaient dans la nuit.

    Un beau chat blanc traversa le jardin, franchit le mur, et alla se promener avec de petits miaulements sur le bord de l’étang, que  des lentilles d’eau couvraient d’une nappe de dentelle verte où flamboyaient des nénufars blancs et jaunes ; puis, le long des roseaux, il s’achemina vers la forêt, qui semblait enveloppée dans une gaze d’argent. Dans les buissons, les rossignols chantaient ; il y en avait un dans le jardin, tout près de moi, dont les sanglots avaient une pénétrante douceur. Malgré le feuillage touffu qui arrêtait les rayons au passage, l’herbe semblait lumineuse, et les fleurs du jardin brillaient comme des feux de couleur ; chaque fois que la brise agitait les feuilles, des traînées d’argent fondu couraient sur le gazon, sur les sentiers, sur la haie de framboisiers sous ma fenêtre. Les coquelicots prenaient feu, les melons luisaient comme des boules d’or dans leurs parterres, le lilas se transformait en buisson ardent, et des noctiluques en jaillissaient comme des étincelles ; un parfum enivrant se mêlait à l’odeur du foin que la brise apportait des prés.

    La nature sommeillait sous les chastes rayons de l’astre des nuits et semblait chercher son expression. L’eau murmurait toujours, l’air agitait les feuilles, les rossignols continuaient de sangloter, le cri-cri bruissait dans l’herbe, le ver faisait toc-toc dans le bois, sur ma tête les hirondelles jasaient dans leurs nids. Tout à coup le clair de lune trouva sa voix, la lumière et la vapeur devenaient mélodie : la barina avait recommencé la sonate de Beethoven. Tout en moi s’apaisa comme par magie ; lorsqu’elle eut fini, les arbres et les rossignols se turent, seul le ver continuait son ouvrage. Pendant quelque temps, le paysage resta silencieux ; puis il s’éleva un vent frais qui m’apporta des lambeaux du chant mélancolique des moissonneurs. Voulant profiter de la fraîcheur d’une belle nuit d’été, ils travaillaient avec ardeur ; je les voyais aller et venir comme des fourmis au milieu de leurs blés.

    Tout dort ; l’homme seul dans sa misère veille, et se remue pour cette triste et pitoyable existence qu’il aime autant qu’il la méprise. Depuis l’aube du matin jusqu’à la nuit, toutes ses pensées s’y concentrent avec une aveugle obstination ; son cœur se serre, sa pauvre tête s’échauffe dès que cette existence lui semble menacée, ou qu’il craint d’être privé de ce qui en fait selon lui le charme. Encore pendant le sommeil sa cervelle inquiète continue de travailler pour le lendemain, et les images de la vie viennent troubler ses rêves. Qu’il pioche la terre, qu’il sillonne l’océan, qu’il explore la marche des astres ou qu’avec un zèle puéril il enregistre le passé de sa race, il n’étudie et n’invente qu’à seule fin d’entretenir sa triste machine, et donne à toute heure ses meilleures pensées pour un morceau de pain. Ne faut-il pas vivre avant tout, vivre, alimenter la misérable lampe qui à tout moment menace de s’éteindre pour toujours ?  Voilà pourquoi il a tant de souci de se continuer par d’autres créatures auxquelles il lègue ses joies, et qui n’héritent que de ses luttes et de sa misère. Comme il les chérit et les soigne, ses héritiers ! Et autant il est ingénieux pour assurer et prolonger son existence à lui, autant il est peu scrupuleux à piller, à mettre en question celle des autres. C’est un combat éternel, tantôt sans bruit, de foyer a foyer, tantôt terrible dans le fracas des batailles, toujours sous quelque drapeau trompeur, toujours sans pitié, et sans fin.

    Et pourtant c’est toi, austère renoncement, c’est ta paisible sécurité qui est le seul bonheur donné à l’homme : le calme, le sommeil, la mort ! Pourquoi néanmoins redoutons-nous tant l’instant qui met fin à toutes nos douleurs ? Pourquoi la petite lampe tremble-t-elle follement chaque fois que l’effleure le souffle glacé du néant ? Ne plus vivre, ne plus se souvenir ! horrible cauchemar d’une nuit sans sommeil ! Toutefois cette peur n’est pas sans remède : elle cède quand les clartés froides, mais non pas mornes de la pensée nous éclairent la nuit et l’abîme. La nature ne nous est point hostile ; elle nous montre toujours le même visage froid, sévère, maternel, et tend ses mamelles au fils ingrat qui l’a reniée, à ce fils qui est maintenant suspendu entre la terre et le ciel comme le Faust polonais [1].

    Je me déshabillai lentement, et, après avoir examiné mon fusil, que je déposai ensuite dans le coin du mur à portée de ma main, je m’étendis sur la couchette d’une simplicité claustrale. Mon chien se coucha comme d’habitude à mes pieds, puis, m’ayant lancé un dernier regard de ses yeux doux et intelligents et battu le plancher de sa queue, il appuya sa tête sur ses pattes de devant et finit par s’endormir. La fenêtre resta ouverte.

    Chapitre II.[modifier]

    Je rêvassai pendant quelques minutes les yeux ouverts, puis le sommeil me gagna aussi. Je ne sais combien de temps j’étais resté ainsi quand mon oreille fut frappée par un bruit assez étrange. Le chien remua, leva sa belle tête aux yeux vigilants, renifla et fit un appel sec et rauque comme devant un fauve. J’étais complétement réveillé, et ma main avait instinctivement saisi le canon de mon fusil. Un silence profond régnait au dehors, la nature semblait  respirer lourdement ; puis de nouveau ce bruit mystérieux, un bruit comme d’un long vêtement qui traîne sur le sol. Puis soudain apparut dans la croisée une silhouette blanche ; c’était une femme de taille royale, légèrement drapée dans une étoffe ondoyante.

    Je ne pus voir sa figure : baignée par la clarté de la pleine lune, elle semblait transparente ; de sa main droite étendue émanait une lueur rougeâtre. Le chien hérissa son poil, se recula lentement avec un gémissement plaintif. J’eus froid dans le dos ; je soulevai mon fusil et l’armai machinalement, sans savoir pourquoi. Elle tourna la tête ; c’était la femme de mon hôte. Ses cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules ; son visage était encore plus pâle et semblait illuminé d’une lueur sidérale. Elle sourit et me fit un signe de la main ; je m’aperçus alors que ses yeux étaient fermés. Je frissonnai. Elle semblait voir à travers ses paupières closes, et elle hésitait. Comme je me dressai sur mon lit, elle me fit signe de rester, posa un doigt sur ses lèvres, regarda encore une fois en arrière sans ouvrir les yeux, puis entra dans la chambre. Elle traversa la pièce d’un pas assuré, et se laissa tomber à genoux au pied du lit. La main droite appuyée, elle s’y affaissa et pressa le front contre le bois grossier. Elle resta ainsi quelques secondes, puis se mit à pleurer silencieusement.

    Les larmes d’une femme ne m’ont jamais beaucoup ému ; cependant celle-ci pleurait avec une désolation si amère que je me penchai vers elle tout navré.

    ― Il est mort, je le sais, commença-t-elle, à voix très basse, mais dont l’accent était déchirant ; ils l’ont enterré hors du cimetière comme un suicidé... et moi, je voudrais le rejoindre. ― Elle appuya la tête sur une main, soupira. ― Mais c’est si loin, si loin, répéta-t-elle d’une voix étouffée. Alors je viens le chercher ici. ― Elle se leva, fit quelques pas le long du mur en se guidant avec la main gauche ; puis tout à coup elle se retourna, eut l’air de me regarder longuement, et secoua la tête. ― Non, dit-elle, il n’est pas ici, il est mort. ― Elle fut saisie d’un tremblement nerveux, grinça des dents, et tomba sur le plancher avec un cri sourd, la face contre terre.

    Elle resta ainsi, les mains enfoncées dans ses cheveux, sanglotant. Peu à peu elle se calma, se tut. Je fis un mouvement pour venir à son aide : alors elle se redressa, ses traits s’étaient détendus et semblaient illuminés par un sourire intérieur. Elle se leva sans effort et s’avança jusqu’au milieu de la pièce ; elle planait plutôt qu’elle ne marchait, on eût dit que ses pieds ne touchaient pas le sol ; la lune, qui l’éclairait en plein visage, l’entourait d’un nimbe de rayons bleus. ― Que pensera-t-il de moi ? murmura-t-elle tristement.

    J’avais oublié que je tenais toujours un fusil armé. La somnambule s’approcha et étendit la main pour le prendre. Comme je reculai effrayé, elle eut un sourire.

    ― Il n’y a pas de danger, dit-elle ; Olga y voit très bien. ― Puis, impatientée de mon hésitation et fronçant les sourcils, d’un mouvement brusque elle m’arracha l’arme, mit le chien au repos, et déposa le fusil dans le coin où je l’avais pris. Je respirai.

    ― Il ne faut pas qu’il pense du mal de la pauvre Olga, reprit-elle en regardant de nouveau l’astre qui la baignait de ses rayons. Je l’en supplie, ajouta-t-elle d’une voix triste, et elle se mit à genoux. Il promettra de n’en parler à personne, pas même à Olga... elle en mourrait de honte.

    ― A personne ! répondis-je très ému.

    Je me penchai pour la relever ; elle secoua la tête, puis, la laissant retomber sur la poitrine : ― Il faut qu’il sache tout maintenant, murmura-t-elle ; mais il me jurera de ne rien révéler. Y consent-il ?

    ― Oui, répondis-je.

    A ce moment, le chien sortit de sa retraite, la flaira et poussa un aboiement sourd en montrant les dents. Elle se pencha et se mit à le caresser ; il se retira sous le lit tout tremblant.

    ― Il le faut, reprit-elle en soupirant, je ne puis me taire. ― Elle avait croisé les bras sur la poitrine dans l’attitude humble d’une pénitente. ― Il me comprendra, poursuivit-elle d’un ton confidentiel pendant qu’un frisson parcourut mes membres. Il ne sera pas question de crimes : Olga n’a voulu faire de mal à personne ; l’histoire qu’elle va raconter est bien triste, voilà tout...

     

    Chapitre III.[modifier]

    ... Je vois à travers les choses, rien ne m’est caché ; je lis au fond des âmes. Olga elle-même m’apparaît comme une personne étrangère, pour laquelle je n’éprouve ni haine ni amour. ― Elle eut un sourire plein de mélancolie. ― La voici toute petite encore. C’est une enfant gracieuse, avec ses bras ronds brunis par le soleil, ses boucles noires, ses grands yeux qui vous interrogent. Ivan, le vieux valet de ferme, ne passe jamais sans la prendre sur son bras pour la caresser.

    Un jour, debout sur le perron, elle entend par la fenêtre ouverte sa mère qui cause avec un visiteur, un jeune propriétaire des environs, fort élégant et bien vu des femmes. « Elle est vraiment jolie, la petite, disait le jeune homme ; elle fera tourner toutes les têtes. » Olga comprit qu’il était question d’elle. Rouge de plaisir, elle s’enfuit dans le jardin, cueillit des fleurs qu’elle piqua dans ses cheveux, et alla se mirer dans l’eau d’un petit bassin, se promettant de ne pas faire mentir le prophète.

    Les soirs d’hiver, entre chien et loup, on se groupait autour du grand poêle vert, et la bonne nourrice Kaïetanovna faisait des contes, enfoncée dans le vieux fauteuil noir où les enfants avaient vu mourir  leur grand-père, et qui leur inspirait depuis lors une vénération mêlée de terreur. A mesure que la nuit se faisait, le visage de la nourrice disparaissait, on ne distinguait plus que ses yeux bleus qui brillaient dans l’obscurité ; les enfants se serraient alors contre son fauteuil, n’osant parler ; Olga posait la tête sur les genoux de la nourrice, fermait les yeux, et les contes se changeaient pour elle en réalité. C’était toujours elle, la belle tsarevna qui traversait la mer Noire sur un cygne, ou qu’un cheval ailé portait dans les nuages, et nul autre que le tsarevitch n’avait le droit d’aspirer à sa main. Un jour qu’elle entendit raconter comment le lourdaud Ivass avait épousé la fille du roi, elle se redressa tout d’un coup pour protester : ― Tu sais, Kaïetanovna, ce n’est pas moi, la fille du roi !

    L’été, la marmaille du château s’assemblait, le soir sons les peupliers, et quand Olga s’y trouvait, on jouait au mariage. L’un des garçons faisait le curé ; Olga, parée d’une couronne de feuille de chêne, était la fiancée. ― Tu dois être au moins un comte, disait-elle à son petit mari ; sans cela je ne puis t’épouser ; je suis trop belle pour un simple szlachcic [2].

    Elle grandit vite et devint une svelte jeune fille, ayant quelque peine à se tenir droite et toussant un peu. Sa mère s’en inquiétait. ― Olga, disait-elle parfois, prends garde de devenir bossue, on ne pourra plus te marier, et il faudra te faire couturière. ― Elle apprit à danser, à monter à cheval, à chanter, on lui enseigna le dessin et le français. Elle passait pour la plus jolie héritière du cercle, et dès son premier bal sa réputation de beauté fut établie sans conteste. Chaque fois qu’on sortait pour une visite, on la pomponnait comme les chevaux que l’on mène au marché. Partout elle entendait sur son passage des murmures d’admiration. C’est ainsi qu’une couche de glace se forma peu à peu sur son jeune cœur.

    L’instituteur lui donnait des leçons. Il lui faisait écrire des exemples, supputer des comptes, lire à haute voix. Tout cela était fort nécessaire, car, lorsqu’elle reçut sa première lettre d’amour, elle ne savait pas encore l’orthographe, et elle ne l’a jamais bien sue. L’instituteur était logé dans un pavillon du jardin et il mangeait à la table de famille. Il s’appelait Toubal. C’était un jeune homme timide avec de grands yeux ronds très myopes, des mains longues et minces : il portait un gilet rouge trop large que lui avait cédé le valet de chambre d’un comte ; mais sous le gilet rouge battait un cœur généreux, il eût facilement donné sa vie pour empêcher un petit chat de se noyer.

    Quand Olga venait dans son pavillon, elle le trouvait accroupi sur une table, occupé à repriser son linge ou à raccommoder ses souliers ; il rougissait alors, balbutiait,  se donnait l’air de chercher quelque chose dans la chambre. D’ordinaire il était d’une pâleur verte avec des taches de rousseur. Une fois assis à côté de son élève, c’était un autre homme : il tenait la règle au poing, appuyée sur la hanche comme un sabre de cavalerie ; sa voix vibrait, et dans ses yeux brillait un feu tranquille dont Olga sentait, sans le savoir, la chaleur. Parfois, à l’heure du crépuscule, Toubal tirait de dessous son oreiller un vieux cahier usé, et lui récitait des vers qu’il avait choisis dans les meilleurs auteurs ; son visage flétri semblait alors transfiguré, et sa voix avait une douceur pénétrante qui allait à l’âme.

    Un jour, ― c’était la fête d’Olga, ― ses parents avaient invité quelques voisins à un bal de famille. Vers midi, Olga descendit au jardin afin d’y faire son bouquet pour la table. Tout à coup elle se vit en face de Toubal en pantalon et gilet blancs, cravate blanche et habit noir qui montrait la corde. Il était peigné et parfumé ; après avoir balbutié quelques vers, il tira de son sein un petit paquet qu’il tendit en tremblant à son élève. Olga n’osa le regarder ; elle prit l’offrande, remercia et s’enfuit vers la maison, où elle se jeta au cou de sa mère en riant de plaisir.

    ― Toubal m’a souhaité ma fête, maman, dit-elle. Il m’a fait un cadeau, le pauvre garçon.

    ― Qu’a-t-il bien pu te donner ? repartit la mère en fronçant les sourcils ; j’espère que ce sont des dragées ou quelque chose de semblable ?

    ― Des dragées sans doute, répéta timidement Olga en tenant le petit paquet à distance.

    Sa mère le prit, l’ouvrit ; l’innocent papier renfermait deux paires de gants. ― Des gants ! s’écria la mère.

    ― C’est vrai, des gants ! répéta Olga, qui rougit beaucoup.

    ― Il faut les lui renvoyer sur l’heure avec une lettre...

    ― Moi, lui écrire ? dit Olga en relevant orgueilleusement la tête.

    ― Tu as raison. Renvoie-lui ses gants sans un mot... Où a-t-il pu trouver l’audace ?... Voilà une journée qui commence mal.

    Les gants, ficelés et cachetés, furent renvoyés à Toubal, qui ne parut pas à dîner, et fit dire qu’il était malade. Il l’était depuis longtemps, malade de la poitrine. Pendant qu’il toussait sur son lit et que ses larmes coulaient, Olga, toute à la joie, tourbillonnait dans les bras de ses danseurs...

    Ici la somnambule, qui était restée immobile jusqu’alors et avait parlé d’une voix basse et monotone, fit un mouvement. ― Je ne puis raconter avec ordre, dit-elle, je vois trop de choses à la fois. Les images passent comme les nues chassées par le vent ; je vois tout, chaque ombre, chaque couleur, j’entends chaque son...

    Une troupe de comédiens ambulants qui venait de Moldavie et allait en Pologne était de passage à Kolomea, et y donnait des représentations.  La grande nouvelle avait couru de village à village, et le dimanche où ils devaient jouer pour la première fois tout propriétaire qui se respectait fit atteler ses petits chevaux à sa britchka pour y conduire sa femme et ses filles. Le théâtre était établi dans la salle assez vaste, mais un peu basse, de l’auberge, et avec leurs panaches les acteurs touchaient le ciel : leur public n’y regardait pas de si près. On jouait une tragédie, Barbara Radzivilovna. Ayant le lever du rideau, les jeunes gens s’étaient groupés autour d’un propriétaire qui était assis sur l’appui d’une fenêtre où il laissait pendiller ses jambes.

    ― Eh bien ! disait-il, où est donc cette beauté dont vous parlez tant ? Je ne vois rien de pareil jusqu’à présent. ― Les autres se mettaient sur la pointe des pieds pour épier la porte.

    Enfin Olga entra dans la salle. ― C’est elle, dit Mihaël après une pause.

    Il alla tout droit aux parents de la jeune fille, et se présenta lui-même. Son nom était fort connu ; il fut bien reçu. La mère eut pour lui un sourire des plus avenants, et Olga l’écoutait parler avec intérêt. Son aplomb, son sang-froid, l’avaient étonnée ; elle ne songeait nullement qu’elle pourrait l’aimer ou devenir sa femme. C’est cependant ce qui arriva cinq semaines après.

    Au fond, il ne la charmait pas ; mais il lui imposait, et c’est beaucoup. Mihaël avait fait ses études, puis voyagé, et il revenait à son pays natal avec une résignation enjouée. Il parlait de tout sans façon, des acteurs, de la pièce, et pouvait sourire quand elle avait envie de pleurer. ― C’est encore heureux disait-il, que vous ne soyez pas fardée : voyez comme ces demoiselles pleurent des larmes de sang. ― En effet, sur les joues des dames le rouge coulait avec leurs larmes, c’était triste et comique à la fois.

    Il avait obtenu la permission de venir nous voir, et il en profita. Chaque fois qu’il vint, la mère d’Olga trouvait un prétexte pour les laisser seuls. Il parlait alors de ses voyages ; il avait parcouru l’Allemagne et l’Italie, et il savait raconter ce qu’il avait vu. Il était d’ailleurs plein d’attention ; en général, les femmes ne vantaient pas sa politesse, mais, lorsqu’il était avec Olga, il épiait ses moindres désirs. Il était souvent question de lui ; il avait la réputation d’un homme dur, sévère, orgueilleux ; néanmoins son esprit fin et cultivé, ses connaissances variées et plus d’une preuve de courage lui avaient valu dans son cercle une grande considération. On savait que ses propriétés étaient franches de dettes, et qu’il les exploitait d’après le nouveau système ; c’était, à dix lieues à la ronde, le meilleur parti.

    Plus elle le voyait redouté des autres, plus Olga éprouvait de plaisir à voir cet homme énergique et actif occupé d’elle et à le faire souffrir. Elle assouvissait sur lui sa cruauté de vierge. Elle n’était  satisfaite que lorsqu’elle voyait des larmes dans ses yeux ; alors elle lui tendait la main en disant : Baisez-la, je vous le permets. ― Dans la cour, il y avait un chien hargneux qui l’agaçait toujours pour jouer avec elle et la tirait par sa robe. Elle le poussait du pied et le battait partout où elle le rencontrait, si bien qu’elle finit par l’aimer. Ainsi de son futur. Elle le maltraita tant qu’un beau jour elle se trouva dans ses bras, et reçut de lui le premier baiser.

    Le lendemain, Mihaël arriva en calèche à quatre chevaux ; il avait son habit noir, et il était un peu pâle. En dix minutes, on avait tout arrangé : Olga était sa fiancée. Elle ne comprenait pas qu’il en pût être autrement ; elle faisait un bon parti, on l’enviait, c’était tout ce qu’il fallait.

    Un soir, elle était assise avec Mihaël près d’une fenêtre ouverte, occupée à coudre pendant qu’il discourait sur l’avenir de la race slave. Tout d’un coup elle aperçut Toubal, pâle comme un mort, vomissant un flot de sang qui coulait de sa bouche sur ses vêtements. Il étouffait : ― Du sel, du sel ! disait-il ; c’était tout ce qu’il put articuler. Olga s’élança au buffet, et revint avec la salière ; Mihaël avait sauté par la fenêtre, soutenait le pauvre garçon dans ses bras, et se mit à lui introduire le sel dans la bouche par poignées. Toubal l’avalait avec effort, avidement ; on le déposa sur un banc, Olga alla chercher de l’eau ; peu à peu l’hémorrhagie s’arrêta.

    ― Il faudra le coucher, dit Mihaël. Moi, je vais monter à cheval quérir le docteur.

    Il revint dans la nuit avec le médecin. Toubal avait été transporté dans son pavillon, où il mourut peu de jours après. Lorsqu’il sentit sa dernière heure venir, il demanda Olga. Elle vint, mais il n’avait déjà plus la force de parler ; il ne put que remuer les lèvres. Le jardinier, qui l’avait soigné, était assis en dehors sur les marches de bois et examinait avec satisfaction le pantalon blanc dont il allait hériter. Toubal était seul, personne ne pouvait les voir ; elle se pencha sur lui et le baisa au front. Alors les yeux du mourant s’illuminèrent, et un sourire céleste éclaira son visage émacié ; c’est ainsi qu’il expira. Sous son oreiller on trouva le cahier jaune et deux paires de gants de femme enveloppés dans du papier. Olga les prit pour les garder ; elle en a porté une paire le jour de ses noces.

    Toubal fut enterré, regretté, oublié. Peu de temps après, Olga quitta la maison paternelle comme femme de Mihaël, qui l’amena ici fièrement dans une voiture à quatre chevaux.

    Elle fut d’abord très heureuse : on le disait du moins, et elle le croyait elle-même. Ainsi que toutes les femmes, elle se figurait le monde comme un lieu de plaisir : la table, la toilette, les chevaux, puis s’étendre sur un canapé pour fumer des cigarettes et lire  des romans, que faut-il de plus ? Les hommes ensuite, ils sont là pour payer nos plaisirs, pour nous amuser et nous adorer au besoin. C’est ainsi que sa vie s’écoulait sans nuage. Puis elle eut des enfants ; c’était une occupation. Son cœur n’avait jamais parlé ; parfois seulement, lorsqu’elle lisait des poètes, elle eut comme une intuition d’une autre existence, comme un vague désir qui la troublait et qui faisait courir le sang plus vite dans ses veines. ― Néanmoins sa vie serait toujours restée ce qu’elle était alors, si son mari avait su ne jamais laisser sa vanité sans aliments...

     

    Chapitre IV.[modifier]

    ― Ce que je dis là est la vérité, reprit-elle en se tournant vers moi et me regardant à travers ses paupières frémissantes. ― Elle souriait avec malice, et sa voix était insinuante comme celle d’un enfant. Elle se leva lentement et s’approcha de la fenêtre, le visage tourné vers la lune. Sa tête était penchée en arrière, ses bras pendaient, elle était baignée de lumière ; les parfums et les voix de la nuit l’enveloppaient, la brise soulevait ses cheveux et jouait avec son vêtement.

    ― Je voudrais m’envoler, dit-elle enfin d’un ton d’inexprimable langueur. Elle étendit les bras, ses longues manches garnies de dentelles flottaient derrière ses épaules, semblables à des ailes d’ange.

    L’impossible à ce moment me partit possible ; je cessai de raisonner. ― Pourquoi ne voles-tu pas ? demandai-je.

    ― Je le pourrais, répondit-elle tristement ; mais Olga ne le permet pas...

    Une émotion profonde me saisit.

    ― Un paysan traverse la passerelle de l’autre côté de la forêt, s’écria-t-elle subitement avec vivacité ; il va tendre des lacets à mes merles, le scélérat !

    ― Veux-tu continuer ? lui dis-je après une pause assez longue.

    ― Je veux bien. Ici tout s’éclaircit devant mes yeux, et ma langue se délie.

    ― Mais comment peux-tu raconter avec cette précision, sans oublier le moindre détail, à la fois attentive et indifférente, comme s’il n’était point question de toi ?

    Elle hocha la tête et sourit. ― Puisqu’il ne s’agit pas de moi, dit-elle ; c’est d’Olga que je parle. Je la vois comme je vois les autres personnes, et j’assiste aux événements comme s’ils arrivaient sous mes yeux. L’espace, le temps, ont disparu pour moi : passé, avenir, se mêlent au présent. Quand je vois Olga enfoncée dans ses coussins et absorbée par un roman français, je vois en même temps  son haleine ébouriffer la martre de sa jaquette, la mouche qui bourdonne sur sa tête et l’araignée qui guette la mouche...

    Elle s’appuyait au pied-droit de la fenêtre, les bras croisés derrière la tête. ― Faut-il raconter ? dit-elle.

    ― Je t’en prie.

    ― C’est si triste, ce que je vois maintenant. Olga n’est plus heureuse... Son mari l’aime ; il veille sur son trésor avec une défiance sans bornes. Il a chassé tous les amis ; il ne tolère pas de « jupon étranger » chez lui, comme il dit. Il déteste les gens qui viennent vous parler politique et livres, que l’on ne comprend pas et qui ne vous comprendront jamais. Il ne veut vivre que pour sa femme et ses enfants ; mais sa jeune femme commence à se sentir bien seule dans ce vieux château et sous ces mornes peupliers.

    Elle passait autrefois pour la meilleure danseuse du bal ; lorsqu’on lui rappelle ces souvenirs, on ne fait que l’attrister. Avec qui danserait-elle maintenant ? Quelquefois elle prend son dernier-né sur le bras et fait un tour de valse en fredonnant, puis les larmes lui montent aux yeux. Elle dessine d’après nature, elle ébauche des compositions dont elle prend le sujet dans un livre qu’on a lu ensemble ; son mari les examine longuement et se contente de dire : ― C’est très bien. Moi, j’aurais fait de telle façon, ― et plus il a rencontré juste, plus elle est piquée. Elle se met au piano, elle joue du Mendelssohn, du Schumann, du Beethoven, ― pour qui ? Elle chante l’admirable sérénade de Schubert ; qui l’écoute ? Peut-être un paysan qui revient des champs s’arrêtera-t-il sous sa croisée ; peut-être son mari est-il rentré de la ferme, et se jette-t-il sur le divan pour fumer.

    Elle est toujours belle : ses traits ont même plus d’expression et plus d’harmonie ; ses formes se sont merveilleusement développées. Pour qui ? C’est son miroir qui le lui dit, personne autre : Mihaël n’y songe pas. Il pense sans doute que son amour et son dévouement sont des hommages suffisants.

    Elle s’habille avec goût. Pour qui encore ? Pour la paysanne qui lui vend des champignons ? Pour le garde-chasse qui apporte les canards tués par son mari ? Pour la nourrice des enfants ? Pour son mari, qui trouve tout cela tout simple ? Ne l’a-t-il pas payée assez cher par le sacrifice de sa fortune et de sa liberté ? Il lui fallait une belle femme et une maison bien tenue. Être belle, c’est son devoir, et une toilette qui la fasse valoir est de rigueur. Lorsqu’elle monte à cheval comme une amazone, qui l’admire ? Ce n’est pas son mari. Il la mépriserait, si elle avait peur ; bien au contraire, il lui conseille la prudence, car elle a des enfants. C’est la situation d’un comédien forcé de jouer devant les banquettes. Parfois elle passe la nuit à pleurer de rage dans son oreiller. 

    Mihaël un matin aperçoit sur son front un nuage qui ne veut pas se dissiper. ― J’ai trouvé quelque chose, dit-il enfin, pour te distraire. ― Et il lui montra un joli petit fusil qu’il avait fait venir de la ville. ― Tu apprendras à tirer, et tu m’accompagneras à la chasse. Veux-tu ?

    Tout fut oublié aussitôt ; Olga sauta au cou de son mari, radieuse, l’embrassa sur ses rudes joues.

    ― Je veux apprendre tout de suite, aujourd’hui, s’écria-t-elle ; mais tu n’auras pas le temps ?

    ― J’ai toujours le temps lorsqu’il s’agit de ma femme, repartit Mihaël en déposant un baiser sur ses cheveux.

    Olga prit une épingle pour fermer son peignoir, et descendit le perron au bras de son mari. C’était une tiède matinée de juin : l’air était parfumé par la franche et bonne odeur du foin nouveau ; la terre, qu’inondait une lumière chaude, se couvrait de petits nuages blanchâtres ; sur la grande route qui passait devant le château, une bande joyeuse de moineaux se baignait en piaillant dans la poussière. Mihaël examina le petit fusil, l’épaula, puis le remit à Olga, et lui montra comment il fallait le tenir. Elle visa d’abord une pomme qui brillait entre les feuilles, puis une hirondelle qui passa. Ensuite Mihaël chargea l’arme sous ses yeux ; elle le regardait faire pendant qu’il introduisait la cartouche, plaçait la capsule.

    ― Maintenant, dit-il, vise la pomme... plus haut !

    Le coup partit, des feuilles s’envolèrent.

    ― A présent, charge toi-même ; la seconde fois cela ira mieux.

    Le fusil chargé, Mihaël, qui avait cherché un but, lui désigna les moineaux qui frétillaient sur la route. Elle n’eut pas d’hésitation. Les petits braillards nageaient, à ailes déployées, dans la fine poussière blanche et chaude, plongeaient et reparaissaient tout contents avec des têtes empoudrées, voletaient, se chamaillaient, se culbutaient avec un vacarme effréné. Le coup part ; un cri sort de plus de vingt petits gosiers ; lourdement l’essaim s’élève et va s’abattre sur la haie, dont il fait ployer les branches. Olga pousse une exclamation de joie, et s’élance. Cinq des pauvres diables étaient par terre, lacérés, leur sang rougissait la poussière. L’un se débattait encore, tournait en rond, puis resta étendu, expirant avec les autres. Olga les ramassa et revint en courant, joyeuse. ― Cinq, j’en ai tue cinq, les voilà ! ― cria-t-elle en montant le perron. Elle rangea les victimes sur la balustrade, comme ou range les cadavres des soldats après la bataille, avant la sépulture, et les regarda avec satisfaction. ― Cinq d’un seul coup ! répétait-elle ; j’ai eu la main heureuse.

    Mihhaël rechargeait l’arme ; mais sa femme devint silencieuse ; la tête dans ses deux mains, elle contemplait ses morts ; tout à coup de grosses larmes s’échappèrent de ses yeux.

    ― Qu’as-tu donc ? demanda son mari, effrayé. 

    ― Ah ! dit-elle en se détournant, que c’est triste à voir, ces plumes tachées de sang et ces yeux éteints ! Et dire qu’ils ont peut-être laissé des petits dans leurs nids, qui les attendent et mourront de faim ! Voilà ce qu’a fait de moi l’existence que je mène. L’ennui nous rend féroces.

    Mihaël éclata de rire ; sa femme trouva cette explosion horriblement déplacée. ― Tu ne veux pas comprendre, reprit-elle ; il faut donc que je dise toute ma pensée. Cela ne peut pas durer ainsi, à moins que tu n’aies juré de me sacrifier. Tu chasses tous mes amis, tu m’enfermes : la dernière paysanne a plus de liberté que moi. Je n’en peux plus, je suis à bout. Je deviendrais folle. ― Et elle se remit à sangloter.

    Son mari ne répondit pas. Il déchargea le fusil, puis remonta chez lui sans mot dire.

    Olga l’avait suivi. Appuyée à la fenêtre, les bras croisés, elle le contemplait.

    ― Tu ne profères pas une parole, dit-elle enfin ; je n’en vaux pas la peine ?

    ― Je ne parle jamais avant d’avoir réfléchi, répondit-il. As-tu bien songé à ce que tu viens de me dire ?

    ― Si j’y ai songé ! J’ai passé des nuits à pleurer, à prier Dieu de me délivrer !

    Alors il faut aviser, dit Mihaël sans s’émouvoir.

    ― Eh bien ! avise.

    ― Tu n’es pas heureuse ici ? Cette vie solitaire n’est pas de ton goût ?

    ― Non !

    ― Tu ne peux la supporter ?

    ― Non !

    ― Eh bien ! désormais tu vivras selon tes désirs. Reçois des visites, invite tes amies, va chez les voisins, danse, monte à cheval, cours à la chasse avec qui tu voudras. Je n’y fais pas d’objection.

    ― Je te remercie, dit Olga assez embarrassée.

    ― Ne me remercie pas.

    ― Tu es fâché ? dit-elle avec inquiétude en séchant ses larmes.

    ― Je ne suis point fâché. ― Il l’embrassa, puis sortit, fit seller son cheval, et s’en fut dans la forêt surveiller l’abattage du bois.

     

    Chapitre V.[modifier]

    En peu de temps, Olga avait complétement changé son train d’existence. Le cercle de Kolomea ne fut bientôt qu’un vaste salon dont la belle châtelaine était le centre, et dont le plaisir était la loi suprême. Le morne château s’animait, renaissait à la vie ― les solennels peupliers eux-mêmes prenaient un aspect plus gai. Sur le pré, on voyait briller des robes de femmes, des cerceaux et des volans  bigarrés traversaient l’air, des ris folâtres éveillaient les échos du jardin.

    Lentement les feuilles rougissaient. Le vent balayait les chaumes, des fils de la Vierge s’accrochaient comme de petits drapeaux aux buissons dépouillés, et les grues, formées en bandes triangulaires, partaient pour les pays du midi. A travers champs, Olga passe sur son cheval blanc, produit de l’Ukraine, sa robe flotte au vent, une plume se balance sur sa toque coquettement posée sur l’oreille. Les jeunes propriétaires et leurs femmes en costumes la suivent portés par leurs ardentes montures. Le cor retentit. Dans un champ de navets, un lièvre a dressé ses longues oreilles velues ; il se cabre étonné et s’enfuit vers les bois. Le renard pousse son aboi rauque et disparaît dans le fourré.

    Puis de jour en jour le ciel revêt des tons plus gris, plus nébuleux. Déjà les corbeaux tournent autour des vieux peupliers ; la nuit, les yeux verts du loup flamboient derrière la haie. Un beau matin, le soleil trouve une épaisse et molle nappe blanche étendue sur la plaine, les vitres sont aspergées de diamants ; les arbres et les toits dégouttent, les pierrots dévalisent l’aire en se disputant. Encore quelques semaines, et la neige demeure : alors on sort de la remise le traîneau avec sa poudreuse tête de cygne, et les peaux d’ours crient sous la baguette du cosaque. Le feu pétille dans les vastes poêles renaissance. De tous les côtés, comme des oiseaux de proie, les traîneaux fondent sur l’hospitalier château, les clochettes résonnent sur les routes, dans le vestibule s’entassent les fourrures. Les femmes se dégagent de leurs enveloppes et s’assemblent dans le petit salon, où elles fument des cigarettes ; les cavaliers s’efforcent de passer des gants blancs sur leurs doigts roidis par le froid. Voici les premiers accords d’une valse ; déjà les couples s’alignent et les cavaliers tendent la main aux dames.

    Voilà la vie qu’on mène depuis un an. Les tables de jeu restent à demeure dans les salons, les longues pipes ne s’éteignent plus, les bouteilles vides sont formées en immenses carrés dans les caves, comme les bataillons de la garde à Waterloo. Et lorsqu’aux premiers rayons de l’aube Olga retourne à la maison, emmitouflée dans sa pelisse de zibeline et enfoncée dans les fourrures de son traîneau, ses cosaques à cheval la précèdent avec des torches dont la poix dégoutte et siffle sur la neige, et les autres traîneaux lui font escorte comme à une reine.

    Elle est reine, en effet, elle brille, elle commande, et elle est heureuse. Déjà, parmi ses cavaliers servants, un tel qui a trouvé moyen de se faire remarquer par ses attentions, et qui en retour obtient la faveur de la déchausser de ses bottines fourrées ou de lui donner l’étrier, est désigné par la voix publique comme son amant quand elle n’a pas encore violé la foi jurée à son mari par un seul regard ou un  seul désir. Jamais elle n’a eu tant de petits soins pour lui ; elle s’efforce de le dédommager par mille câlineries. Cependant des rumeurs fâcheuses sont venues jusqu’à l’oreille de Mihaël ; il a confiance en sa femme, mais il ne plaisante pas sur le chapitre de l’honneur ; chaque goutte du poison que la calomnie lance sur la réputation d’Olga, il la sent comme une brûlure.

    Il se refroidissait visiblement. Lorsqu’il voyait arriver une visite, sans rien dire il sortait par la porte de derrière. Peu à peu il cessa d’accompagner Olga dans ses excursions. Au printemps suivant, avec quelques autres propriétaires du district, il fonda un cercle agricole, introduisit des perfectionnements dans son exploitation, s’abonna à une foule de journaux, se mit à frayer avec les paysans, à hanter leurs cabarets, car il songeait alors à se faire nommer député à la diète. Après la moisson, il alla souvent à la chasse tout seul avec son chien ; parfois il rentrait tard dans la nuit ; Olga était couchée, mais ne pouvait s’endormir, et le cœur lui battait pendant qu’elle guettait son retour. Lui était persuadé qu’elle dormait, et il gagnait sa chambre sans faire de bruit. Jamais encore elle n’avait pris tant d’intérêt à tout ce qu’il faisait ; ses moindres actes avaient à ses yeux une signification. Lorsqu’il était parti, elle parcourait les journaux qu’il avait lus, elle feuilletait ses livres.

    Elle commence à soupçonner l’amour, à se dire qu’elle pourrait aimer son mari. Maintenant qu’elle prend si peu de place dans ses pensées qu’il peut passer des heures à s’entretenir avec des paysans qui sentent horriblement le cuir de Russie, tandis qu’il n’a pas une parole pour elle, maintenant qu’elle peut rester à côté de lui des soirées entières sans qu’il daigne lever les yeux de son livre, qu’il peut la quitter le soir sans l’embrasser, maintenant elle a soif de son amour ! Elle imagine des négligés coquets, elle veut à tout prix fixer son attention ; elle se jure qu’il l’aimera ! Rien n’y fait. Il lui reste un dernier moyen : le rendre jaloux. ― Mais où trouver celui qui pourrait exciter la jalousie de cet homme si froid, si sûr de lui ? Elle cherche autour d’elle et ne trouve point.

    Un soir, elle aperçut Mihaël debout devant la haie du jardin ; il regardait avec tristesse le soleil qui disparaissait derrière les bois, et dont les derniers rayons doraient les pointes des herbes échappées à la faux et les feuilles mobiles des arbres. Soudain elle lui jeta un bras autour du cou, et s’empara de sa main, qui aussitôt, de chaude qu’elle était, devint toute froide.

    ― Pourquoi n’es-tu pas avec moi ? dit-elle avec abandon. Tu me fuis. Est-ce que je te déplais comme je suis ? Comment veux-tu que je sois ? M’aimes-tu encore ?

    Mihaël lui caressa la joue, et se mit à regarder le paysage. Elle l’étreignit dans un élan de passion, et l’embrassa. Il se dégagea  doucement. ― Demain, lui dit-il, tu es invitée chez le seigneur de Zavale pour la chasse à courre. Tu veux que je t’accompagne ?

    Olga le regarda interdite. ― Ce n’est pas cela, dit-elle.

    ― C’est bien cela, répliqua Mihaël, qui sourit. Rentrons, il commence à fraîchir.

    Ils revinrent ensemble au salon. Il la fit asseoir sur ses genoux, et l’embrassa comme autrefois ; elle était ravie, la joie l’étouffait. Tout à coup il lui dit d’allumer la lampe, il allait lire son journal. Sa femme serra son petit poing ; elle pleura toute la nuit jusqu’au matin.

    Ses yeux n’étaient pas secs quand le lendemain il la mit en selle. Elle le regarda d’un air singulier, fouetta son cheval, et disparut sans l’attendre.

    Le temps fut beau toute la journée. La chasse se répandit joyeuse par les champs. Les tireurs étaient distribués dans la forêt, Mihaël avait sa place assignée dans un épais taillis. La belle Olga conduisait la chasse, dévorant ses larmes. Ce fut elle qui découvrit le premier lièvre qui cherchait à sortir du fourré ; elle le désigna de sa petite main tremblante, les lévriers furent découplés, les cors retentirent, la cavalcade s’élança avec des cris sauvages. Se riant du danger, elle sauta les fossés et les haies, un plaisir féroce faisait tressaillir tous ses nerfs. Comme elle vit les chiens soulever en l’air la misérable bête, qui pleurait de frayeur, elle éclata de rire comme un enfant qui voit tourbillonner une balle. Tous les regards se concentrèrent avec admiration sur l’intrépide écuyère ; les cavaliers vinrent baiser le bout de ses gants trempés de sueur en agitant leurs casquettes. Olga, les joues en feu, les yeux brillants, promenait ses regards sur le cercle de ses fidèles. Tout à coup elle aperçut à l’écart, sur la lisière du bois, un jeune homme qui la considérait en silence d’un air singulièrement sévère. ― Eh bien ! monsieur, lui cria-t-elle d’un ton provocant, on ne me rend pas hommage ?

    ― Pas moi, répondit-il sèchement.

    Olga fit caracoler son cheval de manière à se rapprocher de son interlocuteur. ― Et pourquoi pas, sans indiscrétion ? demanda-t-elle avec plus de curiosité que de colère.

    ― Une femme que réjouit le supplice d’une bête, répondit-il, n’a pas de cœur, ou bien son esprit est absent.

    Olga regarda l’audacieux. Celui-là n’était pas un homme nul ; il pouvait lui servir à tourmenter Mihaël. C’était tout ce qu’elle avait besoin de savoir. Et il osait la traiter avec indifférence ! C’était la première fois qu’un homme lui parlait sur ce ton hautain. Sans ajouter un mot, elle tourna bride.

    Une rage sourde la dévorait pendant qu’à table et le soir au bal elle le voyait causer avec animation, tandis qu’elle existait à peine  pour lui. Évidemment il jouait un certain rôle dans la société. Jamais elle ne s’était sentie si mal à son aise. Elle sut qu’il s’appelait Vladimir Podolef, et que c’était un homme qui faisait beaucoup parler de lui.

    ― Vladimir a été impertinent avec vous, lui dit la maîtresse de la maison, une belle personne de beaucoup de tête, qui d’une petite paysanne était devenue la femme du seigneur de Zavale. C’est sa manière. Il a ses façons à lui ; mais c’est vraiment un homme à part, d’une profondeur extraordinaire. Vous apprendrez à le mieux connaître. Essayez seulement de causer avec lui.

    L’orgueilleuse lionne, qui ne répondait plus que par un froncement de ses altiers sourcils aux protestations de ses adorateurs, alla droit à lui et l’aborda.

    ― Vous m’avez offensée... commença-t-elle. Ses lèvres tremblèrent, elle ne put continuer.

    ― La vérité blesse toujours, repartit Vladimir, mais elle est salutaire ; c’est la panacée des cœurs malades.

    ― Selon vous, monsieur, je n’ai pas de cœur, reprit-elle à demi-voix. J’ai cherché à comprendre, je n’y ai pas réussi. Expliquez-vous.

    ― Comment voulez-vous que je m’explique là-dessus ? dit-il d’un ton indifférent.

    ― Vous trouvez que nous n’avons pas le droit de tuer les animaux ? demanda-t-elle avec une nuance de raillerie.

    Vladimir sourit. ― Comme vous êtes logique ! Il ne s’agit que de ne pas leur infliger des supplices inutiles. Et d’ailleurs qui parle de droits ? Ici-bas, il n’y a que des nécessités ; nous sommes obligés de tuer pour vivre ; mais il ne faut pas aller au delà. Voir expirer la bête ou mourir les gladiateurs du cirque, n’est-ce pas le même plaisir féroce ? Vous me rappelez ces vestales qui avaient pouvoir de vie et de mort et qui aimaient tant à tourner le pouce. On en vient à sacrifier les hommes avec la même indifférence, car la petite dose de raison qui nous distingue de la bête ne pèse pas déjà d’un si grand poids dans la balance d’une femme...

    ― Je vous remercie, dit Olga après une pause, pendant laquelle elle avait regardé le mur. ― Elle lui prit sans façon le bras et se fit reconduire au milieu du bal.

    Il ne quitta plus le poste qu’il avait choisi près de la porte, et chaque fois qu’elle passait au bras d’un danseur, Vladimir se sentit effleuré d’un chaud regard de ses yeux noirs. A plusieurs reprises, elle essaya de le ressaisir dans les mailles d’une conversation animée, mais il resta réfractaire, sobre de paroles, et n’eut pas l’air de s’émouvoir beaucoup.

    Pendant le retour au château, Olga fut maussade ; elle s’enfonçait dans ses fourrures comme l’araignée dont on a déchiré la toile. 

    ― Qu’est-ce donc que ce Vladimir... Podolef ? demanda-t-elle enfin à son mari d’un ton de suprême dédain.

    ― C’est un homme. N’est-ce pas tout dire ? répondit Mihaël, qui était au-dessus d’une vulgaire jalousie. Il a des biens du côté de la frontière, dans le cercle de Zloczow, et il vient de prendre ici à ferme nue grande exploitation. Vladimir est un homme éclairé qui cherche le progrès ; il a voyagé à l’étranger et a beaucoup appris ; ce n’est ni un paresseux, ni un faiseur de projets,... ni surtout, ajouta-t-il en regardant Olga, un fat, comme la plupart de nos jeunes gens.

    ― Il n’est pas Polonais ?

    ― Comment peux-tu croire ? A-t-on jamais vu un Polonais devenir un homme sérieux ? Il est Russe, bien entendu.

    Olga ne put dormir cette nuit. Elle cherchait dans sa tête comment elle s’y prendrait pour punir cet insolent.

    Quelques jours après leur première rencontre, le Cosaque lui annonça Vladimir. Elle se flattait qu’il venait pour elle, et l’accueillit avec un sourire de triomphe.

    ― Mon mari est au village, fit-elle ; il ne reviendra que fort tard.

    Elle espérait qu’il laisserait percer la satisfaction que devait lui causer cette réponse ; mais il dit simplement : ― Alors je reviendrai demain.

    ― Pourquoi ne voulez-vous pas rester ? demanda-t-elle, surprise de le trouver si peu empressé.

    ― Je suis venu pour voir l’exploitation de Mihaël ; je ne suppose pas, madame, que vous puissiez me la montrer.

    ― Eh bien ! vous me tiendrez compagnie.

    ― Cela me serait difficile. Vous me trouveriez peu amusant, et moi,... je n’ai pas le temps de lancer des bulles de savon. La vie est si courte... Je tombe à vos pieds, madame. ― Et il se retira.

    Il revint le lendemain dans l’après-midi. Olga, qui lisait un roman nouveau, ne quitta pas son fauteuil à bascule. Elle l’entendit causer avec Mihaël dans la pièce voisine, dont la porte était entrebâillée. Elle ne voulut pas écouter ; malgré elle, elle ne perdit pas un mot. Non sans dépit, elle constata que Vladimir parlait avec une rare lucidité des sujets auxquels il touchait ; dans sa bouche, hommes et choses devenaient pour ainsi dire transparents. ― Avec toi, ami, on apprend toujours, répétait son mari à plusieurs reprises, ― et elle le savait avare d’éloges.

    Il faisait nuit lorsqu’elle s’entendit appeler par Mihaël. Avec une sorte de précipitation involontaire, elle poussa la porte ; elle n’aperçut que les bouts de leurs cigares, qui brillaient comme deux points rouges dans l’obscurité ; cependant au mouvement brusque de l’un des deux points lumineux, elle comprit que Vladimir s’était levé  pour la saluer.

    Mihaël la pria de faire servir le thé. Quand le Cosaque eut mis la nappe et installé à leur place la lampe et le samovar bourdonnant, Olga vint s’asseoir dans l’un des petits fauteuils après avoir répondu par un signe de tête au salut de Vladimir. Le Cosaque offrit des viandes froides, la barina remplit les tasses, alluma sa cigarette à la lampe et s’enfonça dans son fauteuil. Les deux hommes reprirent leur conversation sans s’occuper davantage de sa présence, pendant qu’elle suivait du regard les anneaux de fumée bleue qui se dissipaient lentement, et qu’à travers ses paupières à demi-closes, ombragées de longs cils noirs, elle contemplait Vladimir.

    Il n’était ni beau ni laid et paraissait très jeune. C’était un homme de taille moyenne, maigre et d’apparence presque chétive, avec des mains fines et des pieds étroits ; mais son port et ses allures trahissaient une rare énergie. Son visage, naturellement pâle sans la moindre nuance de rouge, avait pris sous l’action du soleil un ton brun bilieux. Le front, un peu bas, montrait au-dessus de l’arcade des yeux et du nez fortement busqué des proéminences qui auraient frappé un phrénologue. Un menton légèrement pointu, une bouche aux lèvres pleines avec deux rangées de dents splendides, complétaient cette physionomie, qui ne manquait pas de caractère. Vladimir ne portait pas de barbe, en revanche il avait d’épais cheveux bruns qu’il ramenait en arrière à la façon des pasteurs protestants. Olga ne le perdait pas de vue, tout en évitant de rencontrer son regard ; elle dut y mettre beaucoup de volonté, car les grands yeux clairs et profonds de cet homme exerçaient une attraction, une fascination magnétique. L’expression de ces yeux était changeante : tantôt, fermés à demi, ils lançaient des éclairs de malice sarcastique, tantôt ils brillaient d’un éclat humide, ou bien il y rayonnait une froide et pénétrante clarté ; mais toujours il y avait dans leur regard une franchise, une sincérité qui commandait la confiance. De toute sa personne, en dépit de ses façons simples et réservées, se dégageait une certaine poésie.

    Tel était l’homme qui en ce moment ne voulait pas prêter la moindre attention aux petits manèges de la plus belle femme du district. Il causait avec Mihaël de l’amélioration de la race chevaline, de l’aménagement des forêts, puis des affaires du pays. Olga finit par jeter sa cigarette et par écouter avec intérêt.

    ― Notre conversation vous ennuie, madame ? fit Mihaël, qui eut un sourire singulier.

    ― En aucune façon, repartit Olga. J’ai plaisir à vous écouter. Nous oublions trop souvent jusqu’à quel point notre existence est précaire, et combien il faut d’efforts et de peines pour l’assurer.  Quand je vous entends parler avec ce sérieux, ma poitrine se dilate comme si en sortant de mon boudoir parfumé je respirais les senteurs de la forêt.

    Elle dit cela simplement avec une bonhomie affectueuse. Vladimir, pour la première fois, jeta sur elle un long regard. En partant il lui tendit la main ; mais qu’elle était froide, cette main, et dure, une vraie main de fer !...

    La somnambule racontait sans chercher les mots ; cela coulait de source, mélodieusement, comme si elle eût récité une histoire apprise par cœur. Évidemment elle revivait toutes les scènes qu’elle décrivait, elle voyait tout, chaque trait, chaque geste, chaque mouvement, elle entendait les bruits et les voix.

    Je fermai les yeux pour mieux écouter, et n’osai respirer.

     

    Chapitre VI.[modifier]

    A partir de ce jour, reprit-elle, Vladimir revint assez souvent. Pour lui, Olga se faisait simple, modeste, bon enfant ; elle le laissait parler, le questionnait quelquefois, ne détachait pas de lui ses regards. Sa toilette était toujours d’une simplicité de bon goût : une robe de soie montante, de couleur sombre, avec un petit collet blanc. Ses beaux cheveux, relevés en torsades, encadraient sa tête comme un large diadème. Tandis que les autres briguaient l’honneur de boire dans son soulier, elle comblait Vladimir de petites attentions ; on eût dit qu’elle lui faisait la cour. Une fois il avait fait une sortie contre l’usage des corsets. Le lendemain, Olga se montra dans une ample kazabaïka en velours bleu, garnie de martre. Comme il lui en fit compliment, elle répondit qu’elle ne porterait plus de corset.

    ― Et pourquoi cela ?

    ― Mais n’avez-vous pas dit que cela ne nous vaut rien ?

    Vladimir comprit enfin qu’elle en voulait à son repos ; il ne s’en montra que plus réservé, évita de se trouver seul avec elle et se lia davantage avec le mari. Un soir, on causait d’une femme de sa société pour laquelle un jeune officier venait de se faire tuer en duel.

    ― Chez ces coquettes, dit Mihaël, le sentiment de l’honneur n’existe donc pas ?

    ― Hélas ! repartit Vladimir, l’honneur d’une coquette se juge comme celui d’un conquérant : il dépend du succès. Mais les hommes qui se respectent sont à l’abri de ces femmes, leur pouvoir ne s’étend que sur les sots et les niais, comme les chats qui n’ont pas de gibier plus noble à leur portée attrapent des souris et  des mouches. Malheureusement cette race se multiplie, car nos femmes ne savent plus que lire des romans et toucher du piano...

    ― Vous méprisez les arts ? interrompit Olga.

    ― Dieu m’en garde ; mais sans travail il n’y a pas de vrai plaisir. Ces artistes qui ont laissé des chefs-d’œuvre ont trempé leur pinceau, leur plume, dans leur sang et leurs larmes. Pour les comprendre, il faut être capable de créer quelque chose soi-même.

    ― Vous avez raison, dit Olga avec tristesse. Bien des fois le vide de mou cœur m’épouvante.

    ― Essayez de vous occuper ; vous êtes jeune, le cas n’est pas désespéré.

    Elle n’osa affronter son regard.

    Des semaines se passèrent. D’épais brouillards enveloppent le château, la neige couvre la plaine, l’étang s’est revêtu d’une couche étincelante de glace ; mais le traîneau n’a pas quitté la remise, et les peaux d’ours hébergent des bataillons de mites. Olga reste couchée sur son divan, elle se creuse la tête pour trouver un moyen de réduire l’ennemi.

    Le voir à ses pieds, puis l’écraser de son dédain ― de quel prix ne payerait-elle pas ce suprême bonheur ?

    ― Tu peux te flatter d’exercer sur ma femme une bonne influence, dit un soir Mihaël à son ami en lui montrant Olga absorbée par sa tapisserie. Elle ne fait que travailler depuis quelque temps.

    Vladimir la regarda. ― Vous ai-je dit, demanda-t-il d’un ton assez brusque, de vous fatiguer la vue et de vous enfoncer la poitrine ? Voulez-vous bien laisser là ces aiguilles ? ― Elle se leva docilement. ― Vous avez mieux à faire ici. Les bâtiments et les écuries ne laissent rien à désirer ; mais dans la maison j’ai le regret de ne pas constater cette propreté exquise qui distingue les intérieurs hollandais. Voilà une occupation toute trouvée, qui n’altère pas la santé... ni la beauté.

    C’était la première fois que Vladimir daignait faire un compliment même détourné. Olga leva n sur lui des yeux étonnés et timides et une vive rougeur colora ses joues.

    Le lendemain, quand Vladimir arriva il la trouva occupée à balayer les toiles d’araignées du plafond. Il lui arracha son balai et le déposa dans un coin. ― Ce n’est pas là un ouvrage qui puisse vous convenir, dit-il doucement. Il est inutile de remplir vos poumons de toute cette poussière.

    ― Mais comment faire alors ? Mes domestiques ne sont malheureusement pas des Hollandais !

    ― Ils le deviendront. Soyez seulement sévère avec eux et juste en même temps, non pas une fois, mais tous les jours, toute l’année. N’oubliez pas que vous êtes là pour commander : n’imitez pas  Napoléon qui monte la garde à la place de son grenadier endormi.

    Après cette semonce, il lui offrit le bras, et visita avec elle toute la maison, jusqu’à la cuisine et la cave. ― N’y a-t-il pas là de quoi vous occuper du matin au soir ? Surveillez l’ouvrage, vérifiez les comptes ; votre mari vous en sera reconnaissant. ― Lorsqu’ils furent sur le perron, il lui montra le jardin. ― Quand viendra le printemps, semez, plantez, arrosez, bêchez, arrachez les mauvaises herbes ; vous ne vous en porterez que mieux. Là vous pourrez même vous montrer féroce, puisqu’il faut cela aux femmes de temps en temps : vous ferez une guerre sans pitié aux chenilles et aux vers blancs. En revanche, je recommande à vos soins mes petites amies les abeilles. Et maintenant, dit-il en la ramenant au salon, maintenant je vous prierai de me jouer quelque chose, car vous êtes vraiment musicienne.

    La barina tremblait de tous ses membres. Elle se mit au piano sans lever les yeux, et laissa courir ses doigts sur les touches.

    ― Je comprends votre jeu en voyant vos doigts, dit Vladimir à voix basse, ces doigts fins, transparents qui semblent doués d’une âme.

    Olga avait pâli ; tout son sang refluait vers son cœur. Elle dut s’arrêter un moment ; puis elle entama la sonate du Clair de lune.

    En entendant vibrer les premiers accords du plaintif adagio, Vladimir cacha ses yeux dans sa main. Tout le charme magique que l’astre des nuits répand sur un paysage d’été semblait descendre sur eux et les envelopper dans ses ombres noires et sa mélancolique lumière. Leurs âmes flottaient entraînées par cette langoureuse, douloureuse mélodie. Quand le dernier son expirait dans l’air, Olga laissa retomber ses mains lentement. Ni l’un ni l’autre n’osait parler.

    ― Renoncement, résignation, dit enfin Vladimir, voilà ce que nous enseigne cette étrange sonate, voilà ce que tout nous enseigne, la nature, le monde où nous vivons. L’abnégation du cœur ! Que ce soit un amour méconnu qui garde sa foi sans se plaindre, ou un amour qui se condamne au silence éternel, nous devons tous apprendre à nous résigner. ― Ses yeux paraissaient humides, sa voix avait une douceur inaccoutumée.

    Il resta quelque temps sans revenir. Olga le comprit.

    Puis un jour son mari alla seul à Kolomea pour y faire des emplettes. Elle sentait que Vladimir viendrait ; à tout moment son cœur s’arrêtait dans sa poitrine. Quand les ombres du crépuscule entrèrent dans sa chambre, elle s’enveloppa dans sa kazabaïka et alla se mettre au piano. Elle essaya un prélude, puis, n’y tenant plus, termina sur une dissonance, se leva, défit sa pelisse, qui l’étouffait, et arpenta le salon, les bras croisés, fiévreusement. 

    La porte s’ouvrit, Vladimir entra. Elle rougit, ferma sa kazabaïka et lui tendit la main.

    ― Où est M. Mihaël ? demanda-t-il.

    ― A Kolomea.

    ― Alors je...

    ― Vous ne vous en irez pas ainsi ? ― Vladimir hésitait. ― Depuis ce matin, je vous attends, dit-elle d’une voix oppressée. Je vous en prie, restez.

    Vladimir déposa sa casquette sur le piano, et prit l’un des petits fauteuils bruns. Olga fit encore quelques pas, puis tout à coup elle s’arrêta devant lui, et à brûle-pourpoint : ― Avez-vous jamais aimé ? demanda-t-elle d’une voix brève, saccadée. Oui, n’est-ce pas ? ― Un sourire ironique plissa ses lèvres.

    ― Non, répondit-il gravement.

    Olga le considéra, surprise. ― Et pourriez-vous aimer ? dit-elle enfin avec hésitation. Je ne le crois pas.

    ― Vous vous trompez encore. Les hommes comme moi, qui ne se sont point dépensés en petite monnaie, sont peut-être seuls capables d’un amour vrai. Peut-on demander cette chose à ces pommes vertes de dix-huit ans ? Il n’y a qu’un homme qui en soit capable... et une femme peut-être, si elle n’a pas déjà gaspillé son cœur...

    ― Et comment devrait être la femme que vous pourriez aimer ? ― Vladimir garda le silence. ― Cela m’intéresse au dernier point.

    ― Il faut que je réponde ?

    ― Je vous en prie.

    ― Eh bien ! elle devrait être tout le contraire de vous, dit-il tout bas.

    Olga pâlit, puis rougit coup sur coup, et les larmes lui vinrent aux yeux. Elle baissa la tête.

    ― Cela ne vous fait pas rire ? dit Vladimir tristement.

    ― Vous n’êtes guère poli, répliqua-t-elle d’une voix étouffée par les larmes.

    ― Je suis sincère.

    ― Vous me détestez, reprit-elle en relevant la tête par un mouvement d’orgueil blessé ; il y a longtemps que je m’en aperçois.

    Vladimir eut un rire bref, rauque, douloureux. ― Sachez donc la vérité, s’écria-t-il avec amertume ; ce que je sens pour vous, aucune femme ne me l’a fait éprouver. ― Olga le regarda, interdite ; son cœur battait à l’étouffer, le sang bourdonnait dans ses oreilles. ― Je pourrais vous aimer, ajouta-t-il d’un ton presque tendre...

    ― Alors vous m’aimez.

    ― Non ; il faudrait vous estimer. ― A un geste d’Olga : ― Je vous en prie, dit-il, ne vous méprenez pas sur ma pensée. Je ne  veux pas vous blesser, je veux m’expliquer... A la vérité, c’est toujours une sorte d’aveugle instinct, une affinité inconsciente qui nous rapproche. Ce n’est pas notre bonheur qui est en cause, ce sont les obscurs desseins de la nature ; mais, si l’amour ne peut naître que d’une attraction naturelle, il ne peut durer que par l’estime réciproque... Riez de moi, si je prends les choses de trop haut et de trop loin.

    ― Je n’ai pas envie de rire, dit-elle d’un air sombre. Ainsi vous n’avez point pour moi cette estime...

    ― Pas toute l’estime qu’il faudrait pour que je donne à une femme mon cœur et ma vie sans réserve.

    ― Vous me méprisez donc ? s’écria-t-elle avec colère.

    ― Non, je vous plains. Je ne cesse de penser à vous, je voudrais vous sauver.

    ― Pourquoi me méprisez-vous ? De quel droit ? Je ne veux pas être méprisée de vous.

    ― Qu’est-ce que cela peut vous faire, à vous, à la reine qui voit tous les hommes à ses pieds ?

    ― Pourquoi me méprisez-vous ? Dites-le, je veux le savoir. ― Emportée par la colère, les yeux étincelants, elle avait posé un pied sur le siège de Vladimir.

    ― Soit. Écoutez-moi, dit-il d’un ton glacial. Vous êtes une femme d’une beauté rare, d’un grand esprit, douée d’une âme tendre, créée pour régner sur l’homme le meilleur qui puisse être. Cela vous suffit-il ? Non, il vous faut chaque jour de nouveaux lauriers. Votre vanité est insatiable, c’est un vautour qui vous ronge le cœur ; mais ce pauvre cœur ne repousse point comme le foie du Titan, et au bout de tout. cela on trouve le dégoût de la vie et le mépris des hommes et de soi-même.

    Olga poussa un sanglot de rage, et ses doigts s’enfoncèrent dans ses cheveux noirs. Comme elle soulevait les bras, la pelisse s’ouvrit ; en la voyant ainsi se pencher sur lui, la gorge soulevée par une respiration rapide, les yeux étincelants, les cheveux épars, on eût dit une ménade.

    Vladimir se leva. Elle poussa un cri de douleur et étendit les bras comme pour le retenir ; à un regard de lui, elle baissa le front, et ses bras retombèrent inertes. Il sortit. Elle s’affaissa sur le tapis, sanglotant.

    Des jours se passèrent, puis des semaines, un mois entier ; Vladimir ne revint pas. Il évita même de revoir Mihaël.

    Olga souffre le martyre. Elle sait maintenant qu’il l’aime et qu’il la méprise ; sa passion s’enflamme également de cet amour et de cette haine. Elle commence des lettres qu’elle déchire ; elle fait seller son cheval  pour aller chez lui, et n’y va pas. Elle reste des heures plongée dans une amère contemplation. Toutes ses pensées sont pour lui. Le soir, lorsqu’elle est debout à sa fenêtre, à chaque instant elle croit entendre le pas de son cheval ou sa voix. Que de nuits elle passe à se retourner sur sa couche sans sommeil jusqu’à ce que l’aube lui ferme les paupières ! ― Elle commence enfin à comprendre la musique et les poètes.

    Il fait presque nuit. Elle est à son piano, elle joue la sonate, et avec les sons coulent ses larmes. Mihaël s’approche doucement, reste debout derrière son tabouret et l’attire à lui. Il ne la questionne pas ; elle appuie sa tête contre sa poitrine et pleure...

    La somnambule avait peu à peu baissé la voix, et elle s’était détournée de moi, par un mouvement d’instinctive pudeur ; un amour chaste, profond, faisait vibrer tout son être. Elle reprit son récit.

     

    Chapitre VII.[modifier]

    La nuit de Noël, Olga revenait en traîneau de Toulava, où son mari avait eu à déposer quelques papiers chez le curé, et la route passait devant la propriété de Vladimir. Un frisson la saisit quand son mari fit arrêter à la porte de la cour.

    ― Viens, lui dit-il, allons le prendre.

    Olga ne bougeait pas.

    ― Tu ne veux pas ?

    Elle secoua la tête.

    Mihaël entra seul, puis revint au bout de quelques minutes avec Vladimir, qui salua respectueusement et monta dans le traîneau. Pendant le trajet, personne ne parla. Assise à côté de Vladimir, Olga se tenait immobile ; une seule fois un contact involontaire la fit tressaillir. Lorsqu’on fut arrivé chez Mihaël, Vladimir eut un sourire étrange en se retrouvant en face de ce château dont tous les coins lui étaient familiers.

    Dès qu’il eut aidé sa femme à descendre et qu’il l’eut débarrassée de sa lourde pelisse : ― Voilà un réveillon complet, dit Mihaël en se frottant les mains ; il faut que j’aille voir ce que font les enfants.- Il sortit, la laissant avec Vladimir.

    Olga se jeta dans un fauteuil et roula une cigarette. Tout a coup elle se mit à rire d’un rire nerveux.

    ― Votre aversion est si forte, fit-elle, que vous ne pouvez plus vous trouver sous le même toit que moi.

    ― Vous ne voulez pas me comprendre, dit Vladimir d’un ton froid.

    ― Ah ! s’écria-t-elle, si vous n’étiez pas incapable d’un sentiment profond, vous me jugeriez avec plus d’indulgence.

    Cette fois Vladimir pâlit. ― Vous croyez ? dit-il. Eh bien ! sachez que... je vous aime.

    Olga jeta sa cigarette en éclatant de rire.

    ― Et vous êtes la première femme que j’aime, continua-t-il avec calme. Cet amour me fait souffrir, non parce que je ne ne puis vous posséder, mais parce que je rougis de vous aimer. Je souffre de voir qu’une si belle nature a pu produire un si détestable caractère. 

    Olga tressaillit sous ces paroles : ses yeux demandaient grâce.

    ― Ne me regardez pas ainsi, s’écria-t-il. Il ne m’est pas permis de vous ménager. Je n’aurai point pitié de vous. En avez-vous eu pour le jeune Bogdan, que le seigneur de Zavale a tué en duel dans le bois de Toulava à cause de vous ? ou pour Démétrius Litvine, qui s’est brûlé la cervelle pour vous ? Avez-vous eu pitié de vos enfants, de votre mari, le jour où vous avez permis au comte Zawadski de vous faire la cour, où vous avez autorisé...

    ― De quoi m’accusez-vous là ? s’écria Olga en bondissant de son fauteuil, épouvantée, se tordant les mains. Qui a pu dire ces choses-là de moi ?

    ― Tout le monde les dit, repartit Vladimir avec un mépris à peine déguisé.

    ― Eh bien, le monde en a menti, dit-elle avec force, la tête haute. ― Ses yeux brillaient, ses joues s’étaient colorées. ― Et moi, Vladimir, je dis la vérité. Je suis innocente du sang de ces hommes ; pas une goutte ne retombe sur moi.

    ― Ne cherchez pas à me convaincre, reprit-il d’un ton pénible, je ne puis pas vous croire.

    Olga arrêta sur lui un long regard de douleur et d’amour, puis, les yeux secs, le front baissé, elle alla prendre dans son boudoir un paquet noué d’une faveur rose. ― Croirez-vous ces lettres ? dit-elle à Vladimir, qui l’avait suivie.

    ― Votre mari peut revenir d’un instant à l’autre, fit celui-ci avec inquiétude.

    ― Qu’il vienne, répliqua-t-elle ; je ne souffrirai pas qu’on m’insulte. Vous allez m’écouter, ensuite vous jugerez. Voici un billet de Litvine écrit deux jours avant sa mort. Est-ce là le langage d’un homme qui va se tuer pour un chagrin d’amour ?

    Elle jeta le pli sur la table avec dédain. Vladimir le prit et le parcourut avec une hâte fiévreuse.

    ― Voici des lettres de Bogdan ; lisez-les. Est-ce là un amant s’adressant à une femme pour laquelle il va donner sa vie ? Litvine s’est brûlé la cervelle parce qu’il avait plus de dettes que de biens. Bogdan s’est battu avec le seigneur de Zavale à la suite d’une querelle de jeu. Voici encore des lettres de M. de Zawadski, du comte Mnischeli, de tous les autres qui me poursuivent de leurs assiduités. Est-ce ainsi que s’expriment des amants ? Je suis une coquette, soit, ma vanité est sensible aux hommages ; je ne suis pas une femme perdue. Je n’ai jamais failli, je le jure... Elle se tourna vers le crucifix accroché au-dessus de son lit, parut hésiter, puis d’un ton ferme : ― Non, dit-elle, je le jure sur la tête de mes enfants. Maintenant vous savez tout ; vous pouvez m’accabler.

    Vladimir regardait toujours les lettres avec une stupéfaction  mêlée de regret. ― J’ai été injuste pour vous, dit-il enfin très ému. Pardonnez-moi, si vous le pouvez. ― Il comprenait qu’il était allé trop loin, et il se sentait désarmé, navré, humilié.

    ― Ne me raillez pas, reprit la pauvre femme, les yeux noyés de tendresse. ; je suis coupable ; je sens que je suis en train de me perdre. Je ne savais pas ce que c’est que l’amour d’un homme, et je sais maintenant que, dans la vie d’une femme, c’est tout. Je périrai, car celui qui seul pourrait me sauver me repousse...

    Vladimir s’efforçait en vain de maîtriser son trouble ; il se cachait le front dans la main. Tout à coup, avec un sanglot, elle se suspendit à son cou, l’entourant de ses bras dans une étreinte désespérée. Vladimir était vaincu : cet homme de fer pleura ; leurs lèvres se rencontrèrent, ils oublièrent tout pendant une minute de mortelle félicité.

    Soudain des pas retentirent dans le salon.

    Vladimir se dégagea et se rapprocha de la fenêtre. Olga, plus morte que vive, s’appuyait contre le bureau. Son mari entra, les considéra l’un et l’autre d’un œil pénétrant, et annonça que la table de Noël était prête. Il ne fit aucune allusion à cet incident, mais tout le reste de la soirée il se montra taciturne, tandis qu’Olga vidait coup sur coup plusieurs verres de tokai et folâtrait avec les enfants. Enfin elle alluma la sainte crèche et appela les serviteurs. Avec eux entrèrent deux chanteurs de kolendy, un vieillard à longue barbe blanche et un jeune gars aux yeux pétillants de malice, qui entonnèrent avec entrain nos admirables vieux noëls, tristement résignés, tantôt rêveurs et pensifs, ou bien débordant d’une folle gaîté, comme est le tempérament de notre race. Tout le monde fit chorus, et comme on chantait les louanges de celui qui était dans la crèche et que les pâtres adoraient parce qu’il était venu pour les affranchir de la mort et des ténèbres, les larmes étouffèrent la voix d’Olga, et elle joignit les mains avec humilité en regardant l’ami à qui elle venait de donner son âme.

    Lorsqu’elle se réveilla le lendemain, le monde lui parut changé. Le petit carré de soleil sur le plancher lui causa une joie enfantine ; le tapis de neige du jardin avait un air de fête, les corbeaux qui sautillaient sur les mottes blanches semblaient cirés et brossés, et dans son cœur à elle était un trouble délicieux.

    Le second jour de Noël, Mihaël dînait chez un propriétaire voisin, Petit-Russien comme loi, qui avait invité une nombreuse compagnie. Vladimir le savait. Dans l’après-midi, à la tombée du jour, les clochettes de ses chevaux tintèrent dans la cour. Olga s’élança au-devant de lui, puis s’arrêta un peu honteuse, et lui tendit la main, les yeux baissés. Vladimir serra cette main, qui tremblait, et  suivit Olga dans sa chambre. Ils s’assirent ensemble sur le petit canapé brun où elle avait si longtemps rêvé à lui. Comme elle appuyait la tête sur son épaule avec une timide tendresse, il y avait dans sa manière et son maintien quelque chose de candide, de virginal ; elle ne pensait plus à rien en ce moment, ni à elle, ni même à lui ; elle était tout entière à son bonheur.

    ― M’attendiez-vous ? fit Vladimir tout bas.

    Elle inclina la tête sans changer de position. Tout à coup elle lui prit le bras et s’en entoura par un geste de gracieux abandon.

    ― Vous devinez pourquoi je suis venu ? reprit Vladimir.

    ― Qu’ai-je besoin de deviner ? Je vous aime. Tout est là.

    ― Votre conscience ne vous dit-elle pas que nous ne devons pas nous laisser aller ainsi au courant qui nous entraîne ?

    ― Vous savez bien que je n’ai pas de conscience, repartit-elle, et un sourire d’une adorable mutinerie, parti des coins de la bouche, éclaira tout son visage.

    ― J’ai la tête plus froide aujourd’hui, reprit Vladimir ; j’ai loyalement examiné notre situation. Tout est maintenant entre vos mains. Je suis venu pour décider avec vous de notre avenir.

    ― Quoi encore ? Je vous aime plus que je ne saurais dire. Je ne vois rien au delà.

    ― Olga ?

    ― Eh bien ! dit-elle en se redressant, voulez-vous dire que vous avez cédé à l’entraînement d’une heure d’oubli, que vous ne m’aimez point ?

    ― Ah ! reprit-il avec une gravité émue, ― vous ne devinez pas à quel point je vous aime ; mais c’est parce que je vous aime que je veux vous voir heureuse. Est-ce ainsi que vous pourriez l’être ? Et cet amour qui nous élève au-dessus de nous-mêmes doit-il vous faire glisser dans l’abîme d’où j’aurais voulu à tout prix vous tirer ? Vous n’étiez pas heureuse jusqu’à ce jour, mais du moins vous n’avez pas failli à vos devoirs, ― et ce serait moi qui vous apprendrais à tromper, à mentir ? Espérez-vous donc vivre en paix, forcée d’avoir deux visages, l’un pour le mari, l’autre pour l’amant, et ne sachant plus à la fin lequel des deux est le vrai et lequel celui qui ment ? Non, ce n’est pas là ce que je souhaite pour vous. Je ne veux pas vous perdre, je veux vous sauver. Ah ! Olga, tu ne sais pas combien je t’aime... Et puis, vois-tu, je ne gagnerais pas sur moi de faire ce qui paraît si simple à tout le monde. Hélas ! que ne puis-je t’appeler ma femme ! Le mariage chez nous est un sacrement : à mes yeux, c’est chose vile de voler sa femme au mari, ― et il s’agit de Mihaël, de mon meilleur ami... Enfin je ne comprends pas le partage. J’aurais la force de renoncer à la femme que  j’aime ; mais me dire qu’elle est à moi, et la laisser dans les bras d’un autre, je ne pourrais pas y consentir.

    Olga l’avait écouté en ouvrant des yeux étonnés. ― Alors que ― veux-tu donc ? demanda-t-elle. Je ne te comprends pas. Il est pourtant mon mari ; il a sur moi des droits sacrés...

    ― Si ces droits sont sacrés, répondit Vladimir d’une voix sévère, nous ne les violerons pas..., moi du moins.

    ― Vladimir ! s’écria-t-elle avec désespoir en lui jetant ses bras autour du cou, que faut-il faire ? Parle ; tout ce que tu veux, je le veux aussi.

    ― Je veux agir avec loyauté et bonne foi, voilà tout. M’aimes-tu vraiment ?

    Olga colla ses lèvres à sa bouche dans un long baiser. ― Je sais enfin ce que c’est lorsqu’on aime, dit-elle tout bas. Je ne pourrais plus vivre en dehors de toi, sans tes yeux, sans ta voix. Embrasse-moi donc.

    ― Vladimir se dégagea doucement. ― Il faut d’abord nous expliquer en toute sincérité.

    Il se leva et fit quelques pas dans la chambre. ― Si ta vie est liée à ma vie, il faut quitter ton mari ouvertement, la tête haute, en face du monde.

    Olga tressaillit. ― Je ne pourrais jamais, murmura-t-elle. Que deviendraient mes enfants ? Et Mihaël qui m’aime tant ! Que dirait-on de moi ?

    Vladimir s’approcha d’elle et l’attira sur son cœur. ― Je ne veux t’imposer aucune contrainte, dit-il. Je n’exige pas que tu me suives ; mais alors nous devons renoncer à nous voir.

    ― Ah ! s’écria-t-elle en pâlissant, tu veux donc m’abandonner ? ― Et s’affaissant, les yeux noyés de larmes, elle pressa le front contre ses genoux. ― Ne m’abandonne pas, je n’ai que toi pour me soutenir, je ne veux pas que tu me quittes.

    Il voulut la relever, elle se cramponna à lui avec désespoir, baignant ses pieds de ses larmes.

    ― Je ne cesserai de t’aimer, dit-il tristement. Je viendrai tous les jours. Je trouverai moyen de te distraire... Je te ferai connaître ce qui peut enchanter l’esprit, les fleurs, les animaux, les étoiles. J’aimerai tes enfants et ton mari. ― Il l’embrassa sur les cheveux.

    ― Si tu peux me céder à lui, tu ne m’aimes pas, murmura-t-elle.

    ― Et n’est-ce pas te céder, si tu restes sa femme ? répliqua-t-il avec amertume.

    Elle ne répondit pas.

    ― Il faut nous résigner.

    ― Je ne le puis pas.

    ― Tu dois pouvoir, dit-il d’une voix basse, mais ferme. Ton choix est fait... 

    ― Je ne sais qu’une chose, c’est que je te veux tout entier, s’écria-t-elle avec une passion qui débordait.

    ― Calme-toi, répondit-il gravement. Il faut que je parte. Je te laisse le temps de réfléchir. Quand tu auras pris un parti, tu m’écriras. Je reviendrai comme par le passé, ― en ami, sans rancune et sans espoir. ― Il lui tendit la main.

    ― Tu pars sans m’embrasser ? ― Elle lui saisit la tête, et sa bouche mordit ses lèvres à les faire saigner. ― Maintenant va, dit-elle, et elle releva ses bandeaux, qui s’étaient détachés. Va. Oh ! voilà que tu ne peux plus t’en aller. Que tu es faible !

    ― C’est vrai, balbutia-t-il. ― Il l’étreignit avec force, ses yeux se mouillèrent. ― C’est pourquoi il est temps que je parte.

    Deux minutes après, il était assis dans son traîneau. Olga, debout sur le perron, agitait son mouchoir en voyant le leste véhicule s’enfoncer dans les brumes de la nuit.

     

    Chapitre VIII.[modifier]

    Elle l’attendit vainement le lendemain et les jours suivants. Arrive la Saint-Sylvestre ; cette fois il ne peut manquer de venir ; pourtant il ne vient pas. Le jour de l’an, il envoie sa carte par un serviteur.

    La barina s’enferme chez elle, cherchant une issue et ne trouvant rien. Toute la vanité de la vie, toute la misère du doute, elle en mesure l’abîme. A la fin, elle ne raisonne plus, elle s’abandonne à la vague qui l’emporte vers une félicité sans bornes entrevue au loin.

    Le lendemain matin, elle glisse ses pieds nus dans ses pantoufles et court à son bureau ; elle ne sait trop ce qu’elle lui écrit, mais il faut qu’il vienne ; la fièvre la dévore. ― Le Cosaque monte à cheval et part avec son billet ; il ne rapporte pas de réponse, et Vladimir ne vient pas.

    Celui-ci est assis dans son vieux fauteuil délabré, à la fenêtre de son cabinet de travail, contemplant le paysage d’hiver et lisant le Faust, ce livre merveilleux qui l’a si souvent consolé et retrempé. Dans ma poitrine, hélas ! deux âmes sont logées...

    Ce vers, il le comprend aujourd’hui pour la première fois. Les ombres du crépuscule tombent déjà : il dépose le livre à côté de lui, ferme les yeux, et redit à voix basse les strophes qu’il vient de lire. Un bruit léger frappe son oreille : c’est quelque chose qui marche sur des pattes de velours ; ce sera le chat, ce n’est pas la peine qu’il se dérange. Voilà qu’un rire à demi-étouffé se fait entendre au-dessus de lui ; comme il se retourne, il reconnaît Olga,  qui ôte sa lourde pelisse et la jette sur lui. Avant qu’il n’ait pu se dégager, elle est à ses genoux, l’entourant de ses bras, le couvrant de baisers.

    ― Que faites-vous, au nom du ciel ! s’écrie-t-il avec effroi. A quel danger vous exposez-vous de gaieté de cœur ? Levez-vous, Olga, vous ne pouvez rester ici.

    ― Je ne bougerai pas, murmura-t-elle. Je ne crains rien, je suis avec toi. ― Elle l’étreignit avec plus de force et posa la tête sur ses genoux comme un enfant rétif.

    ― Olga, ma chère Olga, je tremble pour toi, dit Vladimir d’un ton suppliant. Je t’en conjure, va-t’en d’ici.

    ― Tu m’as abandonnée, répliqua-t elle ; mais moi, je ne t’abandonne pas. Je resterai jusqu’à la tombée de la nuit,... et je reviendrai tous les jours.

    ― Dieu t’en garde !

    ― Je viendrai, pour sûr, dit-elle avec résolution.

    Il la regarda longuement comme pour pénétrer sa pensée. Il ne la comprenait plus. Était-ce là cette femme timide, craintive, irrésolue, qu’il avait connue ? Une pensée soudaine fit refluer son sang vers son cœur.

    ― As-tu décidé de mon sort ? demanda-t-il. Parle alors.

    Olga ne bougeait pas.

    ― Parle, je t’en supplie !

    Elle sentit que ses genoux tremblaient.

    ― Je n’ai pas la force de choisir entre mes enfants et toi, répondit-elle sans lever les yeux. Ne me fais pas souffrir. Rends-moi amour pour amour, et cesse de me questionner.

    ― Il le faut pourtant, Olga, ma bien-aimée ; réponds-moi, reprit-il avec angoisse.

    ― Je ne veux pas répondre.

    ― Il s’agit de ton bonheur, de ta paix, de ta vie peut-être.

    ― C’est de toi qu’il s’agit, de ton égoïsme, de tes implacables principes ! Tu ne peux donc rien sacrifier alors que moi je te donne tout ?

    Vladimir se leva ; la pelisse d’Olga glissa par terre. Celle-ci, debout, appuyée sur le dossier du fauteuil, le suivait des yeux pendant qu’il se promenait par la chambre dans une poignante émotion.

    ― Je suis venue ici, reprit-elle, pour te montrer que je me sens capable de te sacrifier tout, mon honneur, ma famille, moi-même. Maintenant chasse-moi si tu l’oses.

    ― Je ne te chasse pas, balbutia-t-il.

    ― Alors, que demandes-tu donc ? dit-elle en se rapprochant de lui. Puisque je t’appartiens...

    ― N’es-tu pas la femme d’un autre ? repartit durement Vladimir, et dans ses yeux brilla un éclair de cette raillerie froide qui l’avait  toujours remuée jusqu’au fond de son âme. ― Cette fois, fermant à demi les paupières, elle soutint son regard avec un sourire dédaigneux.

    ― Donne-moi ma pelisse, dit-elle enfin, je veux m’en aller.

    Vladimir, sans dire un mot, lui mit sa pelisse de zibeline sur les épaules. Elle fit quelques pas vers la porte, et s’arrêta. Une rage subite la mordit au cœur en le voyant si maître de lui-même, si fier de sa vertu. Elle sentit que pour le dominer entièrement, pour avoir sur lui pouvoir de joie et de larmes, il fallait le forcer dans ses derniers retranchements. Frappant la terre du pied, elle dit d’une voix brève et nette : ― Je reste. ― Et, avec un mauvais sourire, elle s’assit dans le fauteuil.

    ― Pardonne-moi, dit Vladimir au bout de quelques instants, je t’ai offensée, j’en suis désolé. Écoute moi, Olga, ma bien-aimée. Tu connais maintenant mes fermes convictions. Tu m’aimes, je le vois bien, tu ne peux plus te détacher de moi, et moi-même je ne vois pas comment je ferai pour vivre sans toi. Je t’en prie, ma chérie, prends une résolution : quitte ton mari, quitte cette maison dont la paix est détruite, appartiens-moi toute entière : ces mains te porteront à travers les rudes sentiers de la vie ; je veux te servir, te protéger, ne vivre que pour toi seule.

    ― Mais ne suis-je pas tienne ? dit-elle lentement en levant sur lui ses grands yeux calmes.

    Vladimir s’assit tristement sur le vieux divan fané, et baissa la tête sans répondre.

    ― Tu doutes encore ?

    Elle vint se mettre à côté de lui

    ― Comme tu trembles, dit-elle. As-tu peur de moi ?

    ― Oui, j ai peur. Aie pitié de moi, va-t’en !

    ― J’ai pitié de toi, et je reste, répliqua-t-elle en riant. Tu es un homme perdu. ― Ses pupilles s’étaient dilatées, ses narines frémissaient ; elle était gracieuse et terrible comme une panthère de la forêt. ― Quand tu n’auras plus ta raison, lui dit elle, nous serons égaux.

     

    Chapitre IX.[modifier]

    Peu de temps après son mariage, Olga avait gratifié sa nourrice d’une petite métairie cachée dans les bois. C’est là que les deux amants se rencontraient. Vladimir appartenait maintenant sans réserve à sa belle maîtresse. Tous deux se sentaient vivre d’une vie nouvelle. Pour Olga, le souvenir du passé était noyé dans le rayonnement qui du fond de son âme s’épandait sur le monde et en dorait tous les aspects. Et, dans ce bonheur infini, elle avait retrouvé une réserve chaste, une timidité de sensitive qui touchait Vladimir jusqu’au plus profond de son être.

    Ce fut alors que pour la première fois commença de parler en elle cette seconde voix. Les yeux surhumains de Vladimir avaient  éveillé, suscité cette âme nouvelle. Un jour, pendant un orage, les bougies s’étaient éteintes, des éclairs illuminaient de temps en temps les murs de lueurs blafardes. Olga s’était endormie dans les bras de son amant. Tout d’un coup les visions lui vinrent, et elle se mit à parler en songe. Vladimir ne comprit pas d’abord, la secoua par le bras, l’appela par son nom : il ne put la réveiller. Une indicible terreur le saisit, et il l’écouta en silence jusqu’à ce que l’orage fût dissipé, et qu’il la vit endormie éclairée en plein par la tranquille lumière de la lune. Alors il prit courage, et voulut la questionner sur la vie future ; mais elle répondit qu’elle ne pouvait rien voir au delà des brouillards terrestres. Elle avait seulement peur de se voir ensevelie dans une fosse où les vers la mangeraient, et lui fit promettre qu’elle serait déposée dans un caveau. Il s’accoutuma peu à peu à cette seconde âme, et finit par vivre avec elle en bonne intelligence.

    Olga en vint à renoncer presque complètement au monde, et n’y fit plus que de rares apparitions. Vladimir venait assez souvent au château, et alors il couchait ici dans cette chambre...

    Quand le printemps eut fait reverdir la terre, ils cultivèrent ensemble le jardin ; il n’y eut pas une fleur qu’ils n’eussent planté de concert. Les abeilles se posaient sur les mains d’Olga comme des serins privés et se promenaient dans ses cheveux ; elle connaissait les nids des fauvettes et des pinsons et celui du rossignol. L’été, ils parcouraient les champs, et le soir, assis sur la lisière du bois, sous un ciel noir semé d’étoiles, Vladimir récitait des morceaux de ses poètes favoris. Puis, après la moisson, on entreprit une excursion dans les Karpathes. Mihaël formait l’avant-garde avec l’Houçoule [3] qui leur servait de guide, Vladimir menait le cheval d’Olga par la bride. Ils firent l’ascension de la Montagne Noire, virent le lac sans fond qui en décore le sommet, et des plus hautes cimes contemplèrent l’immense plaine étalée à leurs pieds.

    Quand l’hiver vient ensuite les confiner de nouveau à la maison, l’amour leur tapisse de roses et de myrtes les vieux murs, et les muses remplissent de lumière et de mélodie le petit salon où l’on se réunit le soir. Mihaël s’installe sur le sofa avec les enfants ; Olga se met au piano, et Vladimir prend l’un des petits fauteuils. Elle joue les compositions des grands maîtres allemands, ou bien elle chante avec Vladimir un des chants mélancoliques du peuple petit-russien. ― Une fois que l’étang a gelé, ils passent plus d’une heure agréable à patiner au soleil, et Vladimir lui apprend à tailler des arabesques dans la glace.

    Cependant elle a aussi ses heures de peine et de tristesse, où le  remords l’assaille, où elle voudrait tout dire à son mari, expier son coupable bonheur. Elle se tourmente, s’accuse, se désespère ; mais tous les nuages se dissipent dès qu’elle se retrouve dans les bras de Mihaël, et alors elle est heureuse complétement...

    Pas complétement. Vladimir se tait ; mais sur son front assombri elle lit souvent l’amer regret de la faute qui l’a fait traître à son ami. Ce n’est pas tout. On s’est aperçu que la bonne harmonie est troublée entre elle et son mari, on la plaint ; cette pitié l’impatiente. Elle est si fière de son bonheur qu’elle voudrait le crier sur les toits ; elle voudrait qu’on l’enviât, et surtout qu’on enviât Vladimir, dont elle a fait un dieu. Aussi ne manque-t-elle aucune occasion de le distinguer ostensiblement. C’est lui qui lui tient l’étrier, qui l’enlève du traîneau, qui la débarrasse de ses fourrures ; c’est lui qu’elle choisit pour danseur, qu’elle charge de lui verser à boire et de lui découper sa volaille. Elle boit dans son verre, ou lui offre le sien. Ses yeux ne le quittent pas quand il est là ; lorsqu’il arrive, on la voit pâlir et rougir. Elle fait son éloge hautement, à tout propos ; les plus aveugles finissent par constater que Vladimir Podolef est l’heureux amant de la belle Olga.

    Des mots à double entente arrivent jusqu’à l’oreille de Mihaël. Il ne veut pas douter de sa femme ; cependant le soupçon prend racine, et il les observe.

    C’est ainsi qu’une année a passé. Le printemps jette ses premières fleurs par la porte ouverte du petit salon où ils sont assis tous trois à la table de thé. L’air est chargé d’arômes pénétrants, les étoiles brillent au ciel, la caille crie dans les sillons verts, et une douce langueur remplit les âmes. De petites mouches d’un vert doré bourdonnent autour de la lampe qui les éclaire, et des papillons blancs viennent heurter contre le globe de cristal. Vladimir a ouvert un volume de Shakespeare, et Olga lit par-dessus son épaule.

    « JULIETTE. ― Oh ! penses-tu que nous nous revoyions jamais ?

    » ROMÉO. ― Je n’en doute pas, et tous ces malheurs serviront de thèmes à de douces conversations dans des jours à venir.

    » JULIETTE ― O Dieu ! mon âme est pleine de pressentiments de malheur ! Il me semble, maintenant que tu es si bas, que je te vois comme un mort dans le fond d’une tombe : ou mes yeux me trompent, ou tu parais pâle. »

    Les mots qu’elle vient de prononcer la frappent comme un sinistre présage ; elle regarde Vladimir, qui en effet est affreusement pâle.

    ― Je ne puis continuer, murmure-t-elle ; je ne sais ce que j’ai.

    ― C’est l’air du printemps, dit Mihaël ; fermons la porte.

    Olga sort un moment sur le perron, puis revient et remplit les tasses. Elle est assise en face de Vladimir. Son mari ne les perd pas des yeux ; pendant qu’il semble absorbé par la lecture de son  journal, il remarque qu’ils échangent un regard de folle tendresse. Au même moment, il sent que le pied de sa femme touche le sien.

    ― C’est mon pied, dit-il simplement, ― puis il se lève, les traits horriblement contractés, et sort lentement.

    ― Tu nous as trahis, dit Vladimir à voix basse.

    ― Je le crains moi-même. Tant pis, il saura tout. Désormais je suis tienne, toute, toute à toi ! ― Vladimir lui prend la main, qu’il embrasse tendrement. ― Ah ! que je t’aime ! Il faut que tu restes ; j’ai tant de choses à te dire.

    ― Pas cette nuit, je t’en conjure ; j’ai un mauvais pressentiment.

    Mihaël avait toussé avant de rentrer. Il vint prendre son thé, puis se plaignit d’avoir la migraine. ― Allons nous coucher, dit-il d’une voix sourde.

    Vladimir prit congé de ses hôtes et se retira dans sa chambre, où il se jeta tout habillé sur son lit. Un peu après minuit, il entendit sur la terrasse le frôlement d’une robe. Il ouvrit la fenêtre et ne vit rien. Tout à coup Olga sortit de l’ombre qui la cachait, et lui saisit les deux mains.

    ― Voilà ton mauvais pressentiment, dit-elle en riant.

    Vladimir ne répondit pas, la fit entrer, regarda le jardin avec défiance et referma la fenêtre.

    Olga s’était assise.

    ― On dirait que je te fais peur, ce soir ? Et elle lui jeta ses deux bras comme un lacet autour du cou.

    ― J’étouffe ici, dit-elle au bout de quelques minutes, rouvrons la fenêtre.

    Vladimir hocha la tête.

    ― Qu’as-tu donc ? On dirait que tu crains mon mari ? ― Elle se mit à rire, et courut elle-même ouvrir la croisée.

    ― Je t’en prie, Olga, va-t’en, répétait Vladimir. ― Si tu m’aimes un peu, obéis-moi.

    Elle secouait la tête et jouait avec ses cheveux. Soudain, à un mouvement qu’il fit, elle se retourna : son mari était debout devant eux. Elle recula épouvantée, Vladimir bondit pour s’interposer.

    ― Tu peux te dispenser de la protéger, dit Mihaël d’un ton glacial. Elle n’a rien à craindre. Rentrez chez vous, madame ; nous avons deux mots à nous dire sans témoins.

    Olga sortit, après avoir arrêté un long regard douloureux sur Vladimir, dont les yeux rayonnaient d’un feu sombre. Elle s’enferma et se jeta sur son lit, en proie au plus horrible désespoir. Elle entendit son mari gagner sa chambre, puis le galop d’un cheval ; ensuite un silence assez long. Enfin le pas ferme de Mihaël résonna de nouveau dans le corridor ; elle entendit son cheval noir hennir dans la cour, et quelques secondes après il était sur la grande route. 

    Le jour parut. Une lumière grise, blafarde, pénétra dans la chambre. Olga ouvrit sa porte. ― Personne ici ? ― Pas de réponse. Elle sortit sur le perron, et appela de nouveau. Alors le cosaque monta de la cour, bâillant et se frottant les yeux.

    ― Où est Vladimir ? demanda-t-elle. Et où est le maître ?

    ― Le maître a laissé des lettres, répondit le Cosaque d’un ton indifférent en mordillant un brin de paille ; ensuite il est monté à cheval. M. Vladimir était parti avant lui.

    Elle regagne sa chambre ; ses genoux plient sous elle, le sang se glace dans ses veines ; elle ne trouve pas de larmes. Prosternée devant le Christ qui est au-dessus de son lit, elle prie en se frappant le front de ses poings crispés. Enfin le galop d’un cheval résonne sur la route, puis dans la cour. Elle écoute, la tête penchée ; ses artères battent, elle n’ose bouger. Des pas montent, ― elle est prête à défaillir. C’est son mari.

    ― Il est mort, dit Mihaël. Voici une lettre pour vous. A présent, vous êtes libre de partir...

    Elle n’entendit plus rien ; les oreilles lui tintèrent, et elle tomba sur le plancher.

    Lorsqu’elle revint à elle, elle était encore à la même place. Son premier regard tomba sur le crucifix suspendu au mur. Elle ne se rappela rien de ce qui était arrivé, elle ne sentit qu’un vide dans sa tête et comme une plaie au cœur. Puis elle vit la lettre, et à mesure qu’elle la regardait, les idées lui revenaient ; mais elle était comme pétrifiée par la douleur, elle l’ouvrit presque avec indolence. Voici ce qu’elle lut :

    « Ma bien-aimée, tu as été tout pour moi, ma vie, mon bonheur, mon honneur. Pour toi, j’ai failli, menti à mes convictions ; ce que j’ai fait méritait un châtiment. Quand tu liras ces lignes, mon destin sera accompli. Ne me pleure pas : l’année que tu m’as donnée vaut une longue vie ; je t’en remercie. Sois heureuse, et si tu ne peux pas l’être, tâche de faire ton devoir. ― Laisse-moi vivre dans tes souvenirs. Adieu. »

    « VLADIMIR. »

    Olga plia la lettre en silence, s’habilla, se mit à faire ses malles. Elle voulait partir sur-le-champ. Tout à coup elle entendit ses enfants dans le corridor ; elle ouvrit la porte, les bambins lui sautèrent au cou, et elle éclata en sanglots. Les malles restèrent ouvertes.

    Vladimir fut trouvé dans le bois de Toulava ; c’est le lieu le plus calme à dix lieues à la ronde. Ce fut le garde champêtre de la commune, le capitulant Balaban, qui le découvrit en faisant sa tournée. Il était couché sur le dos, avec une balle dans le cœur et un  pistolet à la main. Une lettre qui était dans sa poche prouvait qu’il s’était suicidé, et il fut enterré en dehors du cimetière.

    Olga ne quitta pas son mari. Elle faillit perdre la raison ; plusieurs fois elle avait déjà chargé l’arme qui avait tué Vladimir, avec l’intention de le venger ; mais elle ne voulut pas renoncer à cette infernale jouissance de voir souffrir Mihaël, qui l’aimait toujours, qui la savait à lui, et perdue pour lui. ― Sa vie depuis ce temps a été une vie sans soleil. Son visage a pâli, son cœur est malade, et les nuits où la lune est dans son plein, il faut qu’elle se lève et marche sans repos...

    La barina se tut pendant quelques instants. ― A présent, dit-elle enfin avec une touchante résignation, on me jugera,... et l’on ne me trahira pas. Oh ! je sais, dit-elle à un geste que je fis, je sais qu’on saura garder mon secret. Adieu, le coq a chanté deux fois, voici l’aube qui borde le ciel d’orient d’une bande laiteuse. Il faut partir.

    Elle sortit lentement, étirant ses beaux membres, et relevant ses cheveux, qui donnaient des étincelles au contact de ses doigts. Sur la terrasse, elle se retourna encore, et mit un doigt sur ses lèvres puis elle disparut. Au bout de quelques minutes je me levai et m’approchai de la fenêtre ouverte. Je ne vis plus rien que le paysage endormi sous la lumière argentée de l’astre des nuits...

    Quand je parus le lendemain dans la salle à manger, le maître de la maison m’invita à partager son déjeuner. ― Je vous mettrai ensuite moi-même dans votre chemin, ajouta-t-il d’un ton obligeant.

    ― Et comment va madame ?

    ― Ma femme est indisposée, répondit-il assez négligemment ; elle a souvent des migraines, surtout au moment de la pleine lune. Ne connaissez-vous pas un remède pour ces choses ? Une vieille femme lui a conseillé les concombres au vinaigre ; qu’en pensez-vous ?

    Il ne prit congé de moi que de l’autre côté de la forêt.

    Je n’ai pas profité de son invitation fort cordiale de lui rendre visite. Chaque fois que je passe de nuit devant la porte du château solitaire entouré de sombres peupliers, un frisson me saisit. Je n’ai jamais revu la barina ; mais j’ai plus d’une fois revu en rêve ses formes gracieuses, sa tête pleine de noblesse, son visage pâle aux paupières closes, et sa merveilleuse chevelure flottante.

     

    1. Aller Twardofki. Enlevé par Satan, au moment où il passa au-dessus de Cracovie, il entendit sonner l’Angélus, et entonna une hymne en l’honneur de la sainte Vierge que lui avait autrefois enseignée sa mère. Alors le diable le lâcha, et il resta suspendu entre le ciel et la terre ; il y est encore. De temps en temps, une araignée monte jusqu’à lui, et lui apporte des nouvelles de la terre.
    2. Aller Hobereau de petite noblesse.
    3. Aller Montagnard des Karpathes galiciennes.
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  • La Poésie hongroise au XIXe siècle..

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    Sandor Petoefi.I

    I. Petoefi’s Gedichte, ans dem Ungarischen, von Fr. Szarvady and Moritz Hartmann. — II. Dichtungen von Peloefi, aus dem Unyarischen, in eigenen und fremden Ubersetzungen herausgegeben, von Karl Maria Kertbeny, Leipzig 1858, Berlin 1858.

    Un des plus terribles combats de la guerre de Hongrie est celui qui fut livré près de Segesvar, dans la Transylvanie, le 31 juillet 1849. Le dernier acte du drame venait de commencer ; pour cette fois, la cause hongroise était perdue. Depuis l’invasion russe au mois de décembre 1848, depuis que le tsar avait habilement semé la désunion entre les chefs polonais et les officiers magyars, Dembinski, jusque-là si souvent vainqueur des Autrichiens, s’épuisait en efforts inutiles. Le général Bem occupait encore la Transylvanie et y déployait jusqu’au prodige les ressources de son audace. Le simple récit de sa vie pendant ces semaines héroïques efface le merveilleux des légendes. Jamais on n’a lutté plus obstinément contre l’impossible. C’est alors qu’on le voit, son armée anéantie, organiser à la hâte quelques régimens et reparaître sur le champ de bataille au moment où l’ennemi le croyait en fuite. Tandis que les Austro-Russes s’avancent toujours du nord au sud, l’intrépide capitaine,  appuyé aux montagnes de la Transylvanie, a juré de garder jusqu’au bout cette forteresse naturelle, le seul théâtre où puisse se prolonger la guerre. Un jour, vers la fin de juillet, il apprend qu’un corps russe, arrivant par la Moldavie, menace de le prendre en flanc ; il se jette brusquement sur l’ennemi, le bat, le disperse ; puis, rappelé tout à coup par un danger plus grand, il trouve en face de lui deux divisions de l’armée du maréchal Paskiévitch, l’une de dix-huit mille hommes arrêtés par quatre mille Hongrois à Marosvàsàrhély, l’autre de vingt mille hommes sous le commandement du général Luders. Il n’y avait pas de temps à perdre pour empêcher la jonction de ces deux corps. Bem se porte vers Segesvar avec trois régimens de honveds, quelques escadrons de hussards et douze pièces d’artillerie. C’était une de ces troupes improvisées qu’il faisait sortir de terre à force d’activité et d’enthousiasme. Il avait à lutter ici contre un ennemi bien supérieur en nombre, mais il avait pris une position qui, empêchant les Russes de se déployer, favorisait l’impétueux élan des Hongrois. La canonnade commença vers dix heures du matin ; on se battit jusqu’à sept heures du soir. Dès le début de l’action, le général russe Séniatin, aide-de-camp du tsar et chef de l’état-major, tomba frappé d’un coup mortel. Pendant longtemps, une poignée de Hongrois servis par une artillerie bien dirigée tint en échec les vingt mille Russes de Lüders. Des deux côtés, l’acharnement était extrême. Les Hongrois défendaient leur indépendance, et, affaiblis déjà par maintes pertes, ils se jetaient sur les étrangers avec la rage du désespoir. Les Russes étaient impatiens de mettre fin à une guerre faite sur un territoire hostile, où chaque paysan était un ennemi, où tout renseignement était un piège. Enfin le nombre l’emporta. Pressé de tous côtés par les Cosaques, le général Bem, après une lutte héroïque, fut percé de coups de lance et laissé pour mort dans un marais. Ce fut le signal de la déroute. Quelques-uns des officiers de son escorte cherchèrent un refuge dans les montagnes voisines ; mais à peine échappés à la cavalerie moscovite, un sort terrible les attendait. On sait l’histoire des compagnons de Charlemagne, écrasés dans les gorges des Pyrénées par le duc Lope et ses Vascons. Il y a sur les montagnes qui séparent la Transylvanie de la Valachie des peuplades plus sauvages encore que les Vascons du duc Lope. Du haut des Carpathes, les brigands firent rouler des quartiers de rochers sur les vaincus. Plus d’un brave qui eût mérité de tomber sur le champ de bataille périt obscurément au fond des ravins.

    Parmi les officiers hongrois qui s’engagèrent dans les défilés de la Transylvanie, il y avait un jeune homme de vingt-six ans, attaché à l’état-major du général Bem. On l’avait vu, pendant la bataille,  porter des ordres de différens côtés et prendre part à la lutte avec une intrépidité chevaleresque. À l’heure de la déroute, il se jeta dans les défilés des Carpathes avec quelques-uns de ses camarades, et depuis ce moment nul ne l’a vu reparaître. Était-il mort ? avait-il trouvé un asile loin de sa patrie vaincue ? Pouvait-on espérer qu’en des jours plus heureux il sortirait de sa retraite ? Le général Bem, percé de coups et jeté dans les marais de la Transylvanie, avait été sauvé comme par miracle ; ne devait-on pas compter aussi sur un miracle qui rendrait à la Hongrie un de ses plus dignes enfans ? Toutes ces questions ont agité longtemps les esprits. Aujourd’hui même bien des gens attendent encore l’aide-de-camp du général Bem ; on ne se résigne pas à croire qu’un tel homme soit perdu pour son pays, et il y a comme une légende mystérieuse qui se forme autour de son nom. Ce n’était pas en effet un soldat ordinaire : c’était une des gloires de la terre des Magyars, c’était un chantre aimé du peuple, le poète national Sandor Petoefi[1].

    Petoefi n’a point reparu, mais son image est toujours présente au souvenir des Hongrois. Si son corps sans sépulture a été la proie des bêtes fauves, des mains amies ont recueilli la meilleure part de lui-même. Ses chants, populaires en Hongrie, commencent à se répandre en Europe. Grâce à des traducteurs habiles, les inspirations du vaillant poète ont franchi les rives du Danube et de la Theiss. M. Adolphe Dux, M. Charles Beck, M. Maurice Hartmann, M. Franz Szarvady, M. Ferdinand Freiligrath, ont reproduit avec art soit des fragmens choisis, soit des recueils assez complets de son œuvre. Il faut citer surtout un écrivain hongrois, M. Kertbény, qui s’est donné la tâche d’initier l’Europe aux poétiques trésors de sa patrie. Disciple ou compagnon des hommes qui ont chanté le réveil de l’esprit national, M. Kertbény s’est fait le rapsode de la poésie hongroise. Tantôt établi au centre de l’Allemagne, tantôt errant de ville en ville, il va récitant les vers de ses maîtres. Son langage, disent les Allemands, n’est pas un modèle de correction, il lui échappe des fautes à faire frémir les moins délicats ; mais il y a chez lui un dévouement si candide à son œuvre, des efforts si persévérans, une confiance si généreuse, qu’il est impossible de ne pas en être touché. Bon gré, mal gré, il oblige l’Allemagne à l’entendre. Qu’importent les solécismes ? Il sent vivement la poésie, l’intrépide rapsode, et s’il réussit à faire passer ce sentiment dans la langue étrangère qu’il est contraint de parler, pourquoi le chicanerait-on sur des fautes de prosodie ? Certes, quand M. Maurice Hartmann et M. Ferdinand Freiligrath traduisent les strophes de Petoefi, on reconnaî  t des hommes qui manient en artistes la langue de Gœthe et d’Uhland ; ce n’est pas une raison pour dédaigner le chanteur hongrois. Comprimée quelque temps parla difficulté qu’il éprouve, la pensée jaillit parfois de ses lèvres avec un relief inattendu. L’étrangeté même de son style ne nuit pas à l’impression que produit sur nous la littérature magyare. En lisant ces traductions à la fois incorrectes et fidèles, en voyant l’obstination de ce vaillant interprète, qui ne triomphe pas toujours des difficultés, mais que les difficultés n’arrêtent pas, on comprend mieux la situation de la Hongrie, les obstacles qui l’entourent, les efforts qu’elle est obligée de faire pour être appréciée de l’Europe, et l’invincible ardeur qui la soutient. Quoi qu’on ait pu dire en Allemagne sur le style de M. Kertbény, ce sont ces traductions, en définitive, qui ont donné aux poètes hongrois du xixesiècle une sorte de droit de cité dans les lettres germaniques. Avant lui sans doute, bien des accens de la terre des Magyars avaient retenti à Munich ou à Dresde : avait-on une idée exacte du mouvement littéraire auquel se rapportaient ces strophes ? Nullement. Grâce à M. Kertbény, tout un groupe d’écrivains s’est levé aux yeux de l’Europe ; voici Michel Vörösmarty, Jean Arany, Jean Garay, bien d’autres encore, tous associés à la révolution morale qui a ranimé chez cette noble race les antiques traditions du sol. Or, entre tous ces poètes que M. Kertbény introduit, bon gré, mal gré, au sein de la littérature européenne, le plus brillant, le plus original, celui qui exprime avec le plus de verve le caractère du peuple hongrois, c’est l’aide-de-camp du général Bem, le soldat disparu dans les défilés de la Transylvanie après la bataille de Segesvar. Le jour où Sandor Petoefi est mort pour la cause nationale, il était célèbre seulement dans son pays ; aujourd’hui son nom a pris place dans cetteweltliteratur inaugurée par Gœthe, et il y représente mieux que nul autre l’inspiration des fils d’Arpad.

    Y a-t-il donc une littérature hongroise ? Jusqu’ici l’histoire n’en parlait guère. Les critiques de nos jours qui ont essayé de faire le tableau de la littérature universelle, les Eichhorn, les Bouterweck, ne consacrent pas une seule page à la Hongrie. Russes, Finnois, Tartares, Ottomans, Perses, Arméniens, Chinois, Hindous, habitans de l’île de Java, tous les peuples du Nord et de l’Orient élèvent la voix tour à tour dans le congrès littéraire présidé par M. Eichhorn ; la Hongrie est muette. Gœthe, si attentif aux chants des Serbes et des Bohèmes, Gœthe, qui a écrit des pages si fines, si nettes, dans les journaux littéraires d’Iéna, sur les poésies populaires de l’Europe orientale, n’a pas su que le Danube des Magyars avait ses poètes comme le Danube des Slaves et des Roumains. Le premier historien qui les ait signalés à l’Europe (je mets à part les philologues qui,  au xviie et au xviiie siècle, soumettaient la langue hongroise à leurs doctes analyses et la comparaient avec les idiomes asiatiques), le premier qui ait signalé à l’Europe les destinées littéraires de la Hongrie, c’est M. Louis Wachler dans son Manuel de l’histoire de la Littérature. Encore M. Wachler se borne-t-il à des indications rapides et bien insuffisantes. Aujourd’hui, grâce aux efforts de M. Kertbény, cette histoire commence à se débrouiller. Nous savons du moins quelle était la situation des lettres hongroises quand Petoefi composa ses premiers vers, nous connaissons ses maîtres, ses émules, ses disciples, et nous pouvons marquer avec précision ce qui fait l’originalité de son talent.

    Les témoignages qui nous restent de la primitive poésie des Hongrois ne paraissent pas remonter au-delà du xvie siècle. Au milieu des guerres du moyen âge, quand les rois de la dynastie d’Arpad luttaient contre les Tartares, quand un petit-neveu de saint Louis, chef d’une dynastie nouvelle, anéantissait enfin ces sauvages, quand les Hunyades refoulaient si vaillamment les Turcs et les rejetaient vers le Bosphore, n’y avait-il pas des chants populaires pour consacrer le nom des héros ? Il est difficile de croire que chez un peuple si vif, si chevaleresque, si prompt à sentir et à exprimer ce qu’il sent, les défenseurs de l’Europe contre la barbarie asiatique n’aient pas été célébrés par de naïfs rapsodes. Malheureusement, s’il reste encore quelques traces de ces vieux poèmes, personne n’a songé à les recueillir. Au xvie siècle seulement, après le désastre de 1524, quand Louis II est vaincu à Mohacs et que la Hongrie subit le joug des Turcs, on voit paraître des poètes qui entretiennent par leurs chants l’ardeur du sentiment national. Telle est l’inspiration de Pierre Illosvai lorsqu’il écrit son poème de Toldi, si populaire au xvie siècle, et rajeuni de nos jours par M. Jean Arany. Ce Toldi, espèce de rustre héroïque qui, traité en criminel et forcé de vivre dans les bois, finit par délivrer son pays d’un ennemi implacable, est bien l’image du peuple hongrois pendant l’invasion ottomane. Les malheurs publics d’un côté, de l’autre la culture savante de la cour et des hautes classes, ne tardèrent pas à étouffer ce naïf essor d’une poésie nationale. Sous Mathias Corvin, au xve siècle, c’était à l’Italie de la renaissance que la Hongrie avait demandé des élémens de civilisation ; au xvie, ce fut l’esprit nouveau de l’Allemagne qui remplaça l’influence italienne. La réforme pénétra de bonne heure chez les Magyars, fonda parmi eux des imprimeries, y institua des écoles ; le catholicisme résista de son mieux, et bientôt la milice de saint Ignace parut sur le champ de bataille. Que pouvait devenir, au milieu de ces luttes, une littérature nationale si peu sûre de ses forces ? Si la langue des ancêtres se transmettait encore de génération en  génération, leur esprit semblait mort ; auxviie siècle, au xviiie, les classes lettrées imitent la France de Louis XIV, comme elles avaient imité l’Italie de la renaissance et l’Allemagne de Luther. Soumise d’ailleurs depuis trois cents ans à la maison de Habsbourg, la Hongrie n’était plus que l’ombre d’elle-même. Le moment n’était-il pas venu de faire disparaître l’idiome qui lui donnait encore une physionomie distincte au sein de l’Autriche ? Joseph II l’essaya au nom de ces chimériques progrès que son âme généreuse a presque toujours si maladroitement poursuivis ; il essaya d’effacer cette langue qui ne produisait plus rien, qui n’était plus qu’une relique du passé, un obstacle au mouvement, et ce fut précisément cette tentative de Joseph II qui, réveillant les traditions éteintes, rendit au peuple hongrois toute une littérature.

    Le premier représentant poétique de ce retour à l’idiome national fut un jeune officier, Alexandre Kisfaludy, né à Sümeg en 1772. Il appartenait à une des vieilles familles de son pays. Attaché au régiment hongrois qui faisait partie de la garde impériale, il se battit contre nous dans les premières guerres de la révolution, et fait prisonnier à Milan en 1796, il fut conduit en France. On lui assigna pour résidence la ville d’Avignon ; ce fut là, sous le ciel de Vaucluse, au milieu des souvenirs de Pétrarque, que le jeune officier de hussards sentit naître en lui la poésie. La langue du pays est plus douce quand on cesse de l’entendre. Cet idiome que le brillant gentilhomme dédaignait peut-être dans les salons de Vienne ou à la cour de l’empereur, il en devina la grâce magique sur la terre de l’exil. En 1797, Kisfaludy retournait en Hongrie, et trois ans après il renonçait à la carrière des armes pour se livrer tout entier à la culture des lettres. Son premier poème, les Chants d’amour d’Himfy, parut en 1801. Retiré dans un de ses domaines au bord du lac Balaton, le noble poète ne sortit de sa solitude que pour prendre part à la campagne de 1809 ; puis, sa dette payée, il rentra dans son manoir, toujours occupé de poèmes, de drames consacrés aux souvenirs nationaux, et s’éteignit en 1844, pleuré par la Hongrie tout entière. Alexandre Kisfaludy n’était pas un de ces génies souverains qui consacrent une littérature ; son inspiration était superficielle, sa langue mélodieuse manquait de vigueur et d’élan, mais il avait eu foi dans l’avenir de cet idiome que des talens plus hardis commençaient à manier en maîtres. L’exemple qu’il avait donné suffisait à sa gloire. Son nom d’ailleurs avait jeté un double éclat. À côté de lui, son digne frère, Charles Kisfaludy, plus jeune de dix-huit ans, officier aussi dans les hussards hongrois et mêlé aux guerres de l’Allemagne contre Napoléon, avait essayé de faire pour le théâtre national ce que faisait son aîné pour la poésie épique et lyrique.  Charles Kisfaludy mourut en 1830, âgé seulement de quarante ans ; pendant les douze dernières années de sa vie, il avait écrit quarante pièces de théâtre, drames et comédies, qui composent encore aujourd’hui le fond du répertoire sur la scène nationale de Pesth. C’est pour honorer ces deux hommes, et du vivant même de l’aîné, que fut fondée en 1836 la société Kisfaludy, espèce d’académie composée de vingt membres qui décerne des prix tous les ans aux meilleurs ouvrages de poésie, et qui a déjà suscité plus d’un talent illustre.

    Sous l’inspiration d’Alexandre Kisfaludy, et en même temps que son frère Charles, on avait vu se lever plusieurs poètes qui exprimèrent librement d’autres idées. Les deux Kisfaludy étaient surtout des esprits aristocratiques ; pour que cette poésie nouvelle devînt une poésie nationale, il fallait que le peuple et le tiers-état eussent aussi leurs représentans. Michel Csokonai, chanteur joyeux, aurait peut-être donné un poète au peuple de son pays, s’il n’était mort à la fleur de l’âge, victime des désordres de sa vie. Indécis entre la littérature surannée du xviiie siècle et les traditions populaires de la Hongrie, il a exprimé à la fois les sentimens les plus divers, faible et insipide quand il vise à une fausse élégance, original et neuf quand il s’inspire de la gaieté rustique. Plusieurs de ses chants sont restés dans la mémoire du peuple des campagnes, et des œuvres plus remarquables à tous les titres ne les ont pas effacés. Daniel Berzsényi, mort en 1836, Franz Kölcsey, mort en 1838, ont été, dans cette première génération de poètes, les représentans de la classe moyenne ; Berzsényi, célèbre par quelques belles pièces lyriques, surtout par son Ode à la Hongrie, rappelle, dit-on, les accens patriotiques du poète italien Filicaia, et Kolcsey, traducteur d’Homère, a laissé des hymnes et des ballades dont l’histoire littéraire doit tenir compte. L’un imitait l’Italie, l’autre s’inspirait de l’Allemagne : tous les deux appartenaient à la littérature académique bien plus qu’à la poésie vivante. Enfin parut un sérieux artiste, M. Michel Vörösmarty, qui, profitant de ce travail d’un demi-siècle, constitua décidément la poésie hongroise sous une forme à la fois savante et populaire. De l’avis de tous les critiques magyars, Michel Vörösmarty est le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir aux yeux de l’Europe. Ses épopées romantiques autant que ses odes et ses chants, ses longs récits comme ses strophes rapides attestent une inspiration originale servie par un art plein de ressources. On l’a comparé pour la puissance lyrique à M. Victor Hugo, et dans ses grandes compositions, disent ses admirateurs, il égale le Suédois Tegner. Faites la part d’une exagération bien naturelle chez des hommes qui voient naître leur poésie nationale et  qui sont impatiens de lui faire sa place en Europe, il n’en est pas moins certain que Michel Vörösmarty méritait bien le nom de poète. Lorsqu’il mourut à Pesth le 19 novembre 1855, ce fut un deuil national. Plusieurs milliers d’hommes suivirent le convoi funèbre. Tous les représentans de la science et des arts étaient réunis autour de son cercueil. L’auteur du Roi Sigismond, deCserkalom, de la Vallée merveilleuse, semblait avoir couronné la littérature naissante de son pays ; aux grandes voix que notre siècle avait entendues en Angleterre, en Allemagne et en France, il fallait ajouter une voix de plus, disait-on, la voix du poète magyar, Michel Vörösmarty.

    Est-ce à dire que Michel Vörösmarty ait exprimé fidèlement tous les caractères de l’esprit hongrois ? Ses plus fervens admirateurs ne lui accordaient pas cet éloge. Malgré l’habileté de son art et les richesses de son langage, on lui reprochait de ne pas avoir su s’approprier la qualité principale des enfans de la Hongrie, la passion, l’élan subit, l’éclair de la joie ou de la colère étincelant tout à coup comme l’éclair du sabre dans le combat. Il lui manquait cette flamme légère qui allume les paroles ailées. Lui-même, sincère artiste, il avait le sentiment d’une poésie plus hongroise que la sienne. Un jour, en 1844, Vörösmarty voit entrer chez lui un jeune homme humble et fier à la fois, qui demande à lui dire des vers. En vain le sérieux maître, obsédé souvent par des visites de ce genre, essaie-t-il d’éloigner l’importun ou d’échapper du moins aux menaces d’une lecture faite par l’auteur en personne. Bon gré, mal gré, il fallut se soumettre. Il se soumit donc comme un patient résigné ; mais soudain quelle surprise ! Dès les premières strophes, son oreille se dresse, son œil brille, un sourire de joie éclaire son visage, et dès que le jeune homme, d’une voix vibrante, a fini sa lecture : « Mon ami, dit le généreux maître, vous êtes le premier poète de la Hongrie. » Ce poète salué et couronné si noblement par son prédécesseur, c’était Sandor Petoefi.

    Sandor Petoefi était né dans une pauvre famille d’artisans à Félégyhaza, dans la Petite-Koumanie, le 1er janvier 1823. Son père exerçait la profession de boucher. Ce brave homme, bien que réduit à la misère par des circonstances funestes, s’efforça cependant de donner une bonne éducation à son fils. Il était protestant, et les protestans de Hongrie forment une communauté chrétiennement libérale où l’instruction est assurée aux enfans du pauvre. Le jeune Petoefi commença ses études au gymnase évangélique d’Aszod, puis à Szentlörincz, et bientôt au lycée de Schemnitz. C’était, dès l’enfance, une nature plus vive que le salpêtre. Le régime de l’école ne convenait guère à cet esprit indisciplinable : un jour, l’écolier de Schemnitz, impatient de la règle et fou de liberté, saute par-dessus  les murailles du collège ; où ira-t-il ? Il a entendu parler de la ville de Pesth et de toutes les belles choses qu’on y admire ; c’est vers la capitale de la Hongrie que se dirigera le vagabond. On croit lire ici un chapitre de Wilhelm Meister : l’échappé du lycée de Schemnitz n’a que douze ans à peine, et déjà il est passionné comme le héros de Gœthe pour toutes les choses du théâtre. Dans ses rêves, il apercevait toujours une toile qui se levait, et derrière cette toile maints personnages brillamment costumés représentant de merveilleuses aventures. Une fois arrivé à Pesth, et sa dernière pièce de monnaie dépensée, le petit vagabond va offrir ses services au directeur du théâtre. N’avait-on pas des rôles d’enfant à lui confier ? Si on ne voulait pas l’engager à titre de comédien, il serait volontiers le valet du régisseur ou l’aide du machiniste ; il porterait les chaises et les tables sur la scène ; il se tiendrait dans la coulisse, prêt à exécuter tous les ordres, et, tout en faisant cette besogne, il apprendrait son métier de comédien. Sa demande est accueillie, et voilà le futur poète national au comble de ses vœux. Son bonheur ne dura pas longtemps ; averti de cette audacieuse escapade, le père faisait des recherches qui le mirent bientôt sur la trace du fugitif. Il arrive à Pesth avec son cheval et sa charrette, va droit au théâtre, prend l’enfant par l’oreille, et le ramène au village vertement corrigé.

    La mère pleura beaucoup quand elle vit revenir son fils ; on dit cependant qu’elle éprouvait une fierté secrète au milieu de ses inquiétudes et de ses larmes. L’excellente femme, émerveillée de cette naïve ardeur chez un esprit si jeune, y voyait l’annonce d’une carrière qui peut-être ne serait pas sans honneur. Le père avait des idées toutes différentes ; il voulait que son fils fût un paysan comme lui, et il commençait à se défier de ces études qui avaient tourné la tête de l’enfant. Ces goûts littéraires, cette manie de faire des chansons, tout cet enthousiasme que la mère accueillait avec joie ne lui semblait autre chose qu’un prétexte à vagabondage. Pour punir l’écolier rebelle, il le retint près de lui pendant quelques années, puis enfin, ne pouvant réussir à lui imposer un genre de travaux qui répugnait à tous ses instincts, il se décida à le renvoyer au lycée. Petoefi avait un parent à OEdenburg ; c’est dans cette ville et sous la surveillance de ses parens qu’il doit achever ses études. Il part à la fin des vacances de 1839 pour se rendre à son poste. Chemin faisant, une idée subite lui traverse le cerveau ; l’amour de la liberté était bien autrement vif dans son cœur que le goût des études régulières. Ira-t-il s’enfermer dans un lycée, lui qui la veille encore montait les chevaux sauvages de ses steppes natales et parcourait dans tous les sens les grands espaces déserts qui s’étendent de la Theiss au Danube ? Il a seize ans bientôt, la vie active l’appelle, et il n’a pas besoin d’être emprisonné pour continuer ses études. Il  arrive à OEdenburg, et, au lieu de se diriger vers la demeure de ses parens qui le recommanderont à ses maîtres, il court à la caserne et s’engage dans un régiment de hussards. Il servit deux ans, deux ans de souffrances et d’ennuis de toute espèce ; son caractère turbulent lui suscita plus d’une méchante affaire, et sans les consolations de la poésie ces deux années lui eussent paru un siècle. Il chantait déjà toutes les impressions de son cœur ; maintes pièces, imprimées dans ses œuvres et devenues populaires, ont été composées par lui pendant ce premier apprentissage de la vie de soldat, et charbonnées d’une main impatiente sur les murailles des corps de garde.

    Petoefi n’avait que dix-huit ans lorsqu’il abandonna la carrière des armes. Plus tard, quand la Hongrie se battra pour son indépendance, il saura bien retrouver une épée ; en attendant ces grands jours, que ferait-il dans une garnison ? Exempté du service pour cause de santé, il va mener une existence inquiète, vagabonde, une vie de déceptions supportées joyeusement, qui ne sera pas inutile à l’éducation complète de son esprit. Le voici d’abord étudiant, puis bientôt comédien. Il réalise enfin le rêve de sa jeunesse et s’en va de ville en ville avec une bande d’artistes nomades, jouant les œuvres de Shakspeare traduites en hongrois ou les essais dramatiques de Charles Kisfaludy. D’après le témoignage de ses compagnons et de tous ceux qui l’ont entendu, c’était un acteur des plus médiocres. Pendant toute l’année 1842, il parcourut ainsi une grande partie de la Hongrie sans faire le moindre progrès dans cet art dont il était affolé. En même temps, il écrivait des vers et les publiait dans les recueils littéraires. Il commençait à vivre de sa plume ; des écrivains, journalistes ou romanciers, lui tendaient une main amie et l’attiraient à eux. Un littérateur assez distingué, M. Ignace Nagy, qui faisait paraître une collection de romans traduits de l’étranger, chargea Petoefi de lui traduire un roman anglais, Robin Hood, de M. James, et une nouvelle française, la Femme de quarante ans, de M. Charles de Bernard. Il avait employé à ces travaux les premiers mois de l’année 1843, quand il fut pris d’un irrésistible désir de remonter sur la scène. Il quitte ses amis de Pesth et va jouer sur le théâtre de Debreczin un rôle très secondaire du Marchand de Venise. On le siffle, que lui importe ? il est persuadé que sa vocation est là et il s’y obstine avec un entêtement passionné. En vain ses camarades du théâtre de Debreczin refusent-ils de l’enrôler avec eux ; tous ces avertissemens sont inutiles. Il rassemble quelques-uns de ses compagnons qui n’ont pas mieux réussi devant le public, et, protestant ainsi contre les spectateurs, il forme une petite troupe de comédiens ambulans qui ne lui disputeront pas les premiers rôles. Quelques mois après, il revenait à Debreczin malade, misérable et plus déguenillé que le dernier des bohémiens.  

    Des jours meilleurs allaient se lever pour lui. Tandis que les spectateurs sifflaient le comédien ridicule, les chansons du poète, sous un nom supposé, faisaient leur chemin d’un bout de la Hongrie à l’autre. Petoéfi comprit enfin sa destinée. Encouragé par la réputation naissante de ses vers, il n’hésite plus à s’en déclarer l’auteur, et, retournant à Pesth pour la quatrième fois, il s’y consacre désormais aux œuvres de la poésie. C’est à cette époque, au printemps de l’année 1844, qu’il fut accueilli par l’illustre écrivain Michel Vörösmarty comme un jeune maître devant lequel devaient s’incliner les anciens. Un autre écrivain, un noble vieillard dévoué aux lettres nationales et patron empressé de quiconque les honorait, M. Paul Széméré, fut aussi dès le premier jour parmi les protecteurs du poète. Le Cercle national, société politique et littéraire où se déployait sans bruit un libéral esprit de renaissance hongroise, lui vota, sur la proposition de Vörösmarty, de solennels encouragemens. Ce jeune homme de vingt et un ans, qui, la veille encore, s’ignorant lui-même, s’exposait à être sifflé sur de vulgaires tréteaux, passait tout à coup au rang de poète consacré, et c’était une société nationale qui se chargeait de publier ses vers.

    Ce premier recueil, intitulé simplement Poésies de Petoefi Sandor[2], parut à Ofen en 1844. Les pièces qu’il renferme se rapportent aux trois années précédentes. Toutes les émotions que le poète a ressenties pendant son existence vagabonde, ses cris de joie ou de douleur, ses juvéniles ardeurs entremêlées de défaillances mélancoliques, ses courses à travers le pays, ses longues rêveries dans les tavernes, les remarques bouffonnes ou attendries que lui inspire le spectacle du monde, voilà le sujet de ses chants. Certes il n’y a point là d’éclatantes occasions pour l’essor de la pensée lyrique ; Petoefi ne chante pas encore la patrie et la liberté. D’où vient donc que ce tableau de la vie d’un bohémien a si vivement saisi les imaginations ? D’où vient que ce coureur d’aventures, cet échappé de la caserne, ce comédien sifflé, est accepté par tous dès ses premières confidences et salué comme le chantre national ? Deux choses peuvent expliquer ce succès extraordinaire. Bohémien ou non, c’était bien la Hongrie que peignait Sandor Petoefi, et il le faisait dans une langue simple et mâle, familière et vibrante, qui jamais n’avait résonné ainsi aux oreilles des Hongrois. Rien de convenu, rien d’académique, comme chez les laborieux artistes qui l’avaient précédé. Servi par son instinct, le naïf chanteur avait retrouvé les accens perdus de la poésie primitive. Soit qu’il chantât ses amours, soit qu’il célébrât le vin de Hongrie avec ses compagnons attablés, toujours quelque chose de viril relevait chez lui la vulgarité du sujet. Tantôt c’est un regard qui le trouble, tantôt c’est le démon de la taverne qui lui met le feu au cerveau ; jamais pourtant la mélancolie énervée, jamais non plus la fiévreuse débauche n’auront place dans ses vers. Bien qu’il sente avec une vivacité extrême, il se possède en homme. Ne le prenez pas au mot, quand il parle de son dégoût de la vie, de son désir de la mort ; ce cri subit que la passion lui arrache, un instant après il l’a déjà oublié. Dans une courte pièce intitulée le Premier Rôle, et qui rappelle les épigrammes de Gœthe, les quatrains d’Henri Heine, il disait à dix-neuf ans :

    « Je devins comédien, et je jouai mon premier rôle ; dès mon entrée en scène, j’avais à rire aux éclats.

    « J’ai essayé de rire cordialement sur la scène ; le destin, je le savais déjà, me réservait pour l’avenir assez d’occasions de pleurer. »

    Sunt lacrymae rerum, il le sait dès le premier jour ; mais il sait aussi que la vie a ses joies et ses devoirs, il sait que la patrie est belle et que la liberté est sainte. Qu’il chante donc avec fougue tantôt la gaieté insouciante, tantôt l’amertume de ses premières amours ; un jour viendra, et ce jour n’est pas loin, où il exprimera plus vivement encore des sentimens plus purs, le bonheur du foyer, l’ivresse de la lune de miel et les transports du père devant le berceau de son enfant. Rapprochées des recueils qui vont se succéder si vite, les pièces ardentes du premier livre acquièrent un intérêt singulier. Un jour il s’écrie dans sa gaieté folle : « Il pleut, il pleut, il pleut des baisers ! Et au milieu de cette pluie, quels éclairs ! Ce sont tes yeux, ma bien-aimée, qui étincellent dans l’ombre. Pluie, éclairs, ce n’est pas tout ; voici l’orage qui éclate, voici le tonnerre qui gronde… Adieu, il faut se sauver, ma colombe, j’entends la voix de ton père. » Une autre fois il apostrophe son cheval : « Allons, laisse-toi seller, encore une course, je dois être ce soir auprès de mon amoureuse. J’ai le pied à l’étrier, et déjà mon âme a pris les devans. Vois cet oiseau sur nos têtes, il passe, il a passé… Comme il est loin déjà ! Lui aussi, il va là-bas, au loin, retrouver sa compagne. Vite, au galop, dépasse-le, mon cheval ; il n’aime pas sa bien-aimée plus que je n’aime la mienne. » Malgré le galop de son cheval, je crains que Petoefi ne soit arrivé trop tard, car je lis dans le même recueil :

    « Dans le village, le long des rues, chants et violon m’accompagnent. D’une main j’agite ma bouteille pleine, et je danse comme un fou derrière le musicien.

    « Joue-moi un air triste, bohémien, afin que je puisse pleurer toutes mes larmes, mais quand nous serons là-bas sous cette petite fenêtre, aussitôt entonne une chanson joyeuse.

    « C’est là que demeure ma chère étoile, l’étoile qui brille de si loin à mes yeux ! Elle veut se tenir cachée pour moi, et c’est aux autres seulement qu’elle se montre.  

    « Bohémien, voici la fenêtre. Joue-moi ton air le plus gai. Qu’elle n’apprenne jamais, la perfide, combien je souffre à cause d’elle ! »

    Ces orages et ces douleurs des affections illégitimes remplissent une grande partie du recueil de 1844. Il était clair cependant que le poète ne s’y absorbait pas tout entier. À la rapidité de ses strophes, à l’accent énergique de son langage, on voyait que son âme pouvait rendre d’autres sons. Un noble esprit a flagellé récemment les chantres de la volupté, comme autrefois, en face du mouvement de la pléiade, Jacques de Thou et Régnier de La Planche condamnaient les poètes de Diane de Poitiers et dénonçaient leur influence corruptrice. On ne peut pas faire à Petoefi les reproches que M. Victor de Laprade adresse aux efféminés de notre temps :

    :  : Tu n’as rien entendu dans l’immense nature ; 
    :  : Dieu ne te disait rien dans ta propre torture, 
    :  : Et le tressaillement des peuples agités 
    :  : Ne secoua jamais tes lourdes voluptés !
    

    il n’y a rien de lourd, rien d’étouffant pour l’esprit, même dans les voluptés coupables qui inspirent trop souvent le poète hongrois. Son cœur veille, son esprit se défend. Au milieu des défaillances morales, il garde toujours un goût de la vie active qui éclate dans un cri, dans une image, dans un subit élan d’inspiration lyrique. Un tel homme, on le sent bien, peut choquer çà et là les esprits délicats ; jamais il n’exercera une influence énervante. Voyez-le aussi pendant les orgies de la taverne ; à l’heure même où sa raison succombe, il a encore des paroles viriles. «Quelle nuit ! s’écrie-t-il. Sur cette table autour de laquelle nous étions assis, ce fut une seconde bataille de Mohacs : le vin représentait les Turcs ; mes camarades et moi, nous étions les Hongrois. Morbleu ! nous nous sommes bien battus, surtout au moment où le roi, — c’est l’intelligence que je veux dire, — a été désarçonné par l’ennemi. Ah ! comme nous buvions à longs traits ! Veuille le destin nous réserver des jours aussi longs que nos longues rasades, et nous pourrons encore voir une époque de bonheur dans le triste pays des Magyars. » Ce souvenir de la patrie, ce ressentiment des publiques infortunes à travers les fumées du l’ivresse est un trait distinctif des premiers chants du poète. Quels que soient le sujet qui l’amuse et la débauche où il s’oublie, l’esprit hongrois est toujours là. Soyez sûrs que ces chansons de cabaret n’auraient pas enthousiasmé dès le premier jour toute la nation magyare, s’il n’avait été question ici que de l’amour ou du vin. Derrière l’étudiant amoureux et le comédien aviné, j’aperçois le Hongrois qui ne se connaît point encore lui-même. Ses compatriotes du moins le devinèrent au premier signe. Son esprit, sa verve, son ardeur belliqueuse, l’agilité de ce chanteur nomade, toujours prêt à  monter à cheval et à se lancer au galop, voilà ce qui avait frappé tout d’abord chez ce poète de taverne. Il pouvait déjà dire, en publiant son premier travail, ce qu’il dira plus tard, aux applaudissemens de son pays :

    « Mon Pégase n’est pas un cheval anglais, avec des jambes en échasses et une poitrine grêle ; ce n’est pas non plus une bête allemande, épaisse, énorme, à larges épaules, un lourdaud, une espèce d’ours, aux allures pesantes.

    « Mon Pégase est un poulain hongrois, un vaillant poulain, pur sang de Hongrie, et soigneusement étrillé, si bien que le soleil aime à faire jouer les reflets de ses rayons sur sa robe de soie lisse.

    « Il n’a pas grandi à l’écurie, il n’a pas été à l’école comme un cheval de qualité ; il est né en plein air, je l’ai pris sur le sable chauve et nu de la Petite-Koumanie.

    « Je ne l’ai pas chargé d’une selle, une natte d’osier me suffit pour me tenir à cheval ; dès que j’y suis, le voilà qui s’élance et qui vole. Il est parent de l’éclair, mon cheval aux lueurs fauves.

    « Il aime surtout à me conduire dans la Puszta [3]. Cette libre lande est son pays natal ; quand je le dirige de ce côté, il se cabre de joie, et frappe du pied la terre, et pousse des hennissemens.

    « Dans les villages, je m’arrête devant maintes maisons où sont assises des jeunes filles semblables à un essaim d’abeilles ; je demande à la plus belle de me donner une fleur, et je repars aussi rapide que le vent.

    « Aussi rapide que le vent, mon coursier m’emporte, et un seul mot me suffit pour qu’il m’entraîne au-delà du monde. L’écume flotte à sa bouche, tout son corps fume. Ce n’est pas signe de lassitude et de découragement, c’est le feu de son ardeur toujours prête.

    « Jamais encore mon Pégase ne s’est senti fatigué, et si cela lui arrive un jour, je n’en serai pas satisfait, car il est encore bien long, le chemin que j’ai à parcourir sur la terre ; elles sont bien loin là-bas, les bornes de mes désirs.

    « En avant, mon coursier, en avant, mon doux cheval ! Franchis rochers et ravins. Si un adversaire nous barre la route, passe-lui sur le corps, et toujours en avant !

    À partir de la publication de ce premier recueil, Petoefi déploie une verve intarissable. Pendant les années 1845 et 1846, poèmes et strophes s’échappent à l’envi de ses lèvres mélodieuses. Tantôt ce sont des récits, de longs récits ou comiques ou poétiques, de petites épopées qu’il emprunte soit aux mœurs de la Hongrie moderne, soit aux traditions légendaires. Tels sont : le Marteau du Village, Un Rêve magique, Salgo, la Malédiction de l’Amour, Szilay Pista, Maria Széchi, et surtout le Héros János, véritable chef-d’œuvre de grâce, de passion, rêve héroïque et tendre raconté avec un demi-  sourire. L’érudition de nos jours a retrouvé ces poèmes du moyen âge où le trouvère, pour exprimer les instincts aventureux de son temps et de son pays, jetait pêle-mêle maintes choses extraordinaires : expéditions fabuleuses, voyages rapides du nord au sud, de l’ouest à l’est, royaumes conquis d’un coup d’estoc et de taille, merveilleuses prouesses accomplies en courant. Le Héros János est une de ces chansons de gestes où éclatent naïvement, comme chez nos vieux trouvères, et toutefois avec un sentiment très moderne, les désirs secrets de l’inspiration hongroise.

    Un jeune paysan, le candide et amoureux János, garde les troupeaux de son maître sur le penchant de la montagne ; non loin de là, Iluska la blonde, à genoux au bord du ruisseau, lave de la toile dans l’eau courante. János et Iluska se sont rencontrés en ce lieu plus d’une fois, et le plaisir que trouve János à regarder les blonds cheveux d’Iluska, Iluska le ressent aussi à écouter la voix émue de János. Que devient le travail pendant ces causeries sans fin ? La fermière est impitoyable ; la jeune fille aura bientôt à rendre compte de l’ouvrage oublié et des instans perdus. C’est bien pis pour János : le loup a mangé ses moutons, et le voilà chassé par son maître. Dès que la nuit est tombée, János retourne au village : il va frapper doucement sous la fenêtre d’Iluska, il prend sa flûte et joue sa mélodie la plus triste, une mélodie si triste, si navrante que les astres de la nuit en ont pleuré. Toutes ces gouttes d’eau qui brillaient sur les buissons du chemin, ce n’était pas la rosée, dit le poète, c’étaient les larmes des étoiles. Iluska dormait ; aux accens plaintifs de la flûte bien connue, elle se lève et aperçoit par la fenêtre la pâle figure de son amant. « Qu’est-il arrivé, János ? Pourquoi es-tu si pâle ? » János lui conte son malheur, et il ajoute : « Iluska, il faut nous quitter ; je vais courir le monde. Ne te marie pas, ma chère Iluska, reste-moi fidèle, je reviendrai avec un trésor. — Hélas ! dit la jeune fille, puisqu’il le faut, séparons-nous. Que Dieu te conduise, ami, et pense à moi, qui t’attendrai toujours ! » Il part, les yeux pleins de larmes et plus désolé qu’on ne pourrait le dire ; il va, il va sans savoir où, il marche toute la nuit, et il trouve sa cape de laine bien pesante sur ses épaules. Il ne se doute pas, le pauvre János, que c’est son cœur, son cœur gonflé de tristesse, qui lui pèse si lourdement.

    « Quand le soleil se leva et renvoya la lune en son domaine, János aperçut la Ptiszta tout autour de lui comme une mer. Du levant à l’occident s’étendait devant ses yeux la lande uniforme et sans fin.

    « Pas une plante, pas un arbre, pas un buisson ne s’offrait à la vue. Sur le gazon, à fleur de terre, étincelaient des gouttes de rosée. À gauche du soleil levant flamboyait un lac avec sa rouge écume, bordé de lentilles vertes comme des émeraudes.  

    « Au bord du lac, au milieu des lentilles, un héron était debout, cherchant sa nourriture et faisant son repas. Des oiseaux pêcheurs volaient au-dessus des eaux et rapidement en effleuraient la surface ; on les voyait, déployant leurs grandes ailés, tantôt s’élever dans les airs, tantôt s’abaisser vers les ondes.

    « János continua sa route sans se reposer, toujours suivi de son ombre noire et de sa sombre pensée. Le soleil eut beau verser ses splendeurs sur laPuszta, la nuit, la profonde nuit était toujours dans le cœur de Jànos. »

    Le peintre de la nature hongroise, celui qui consacrera bientôt tant de pages originales aux steppes de son pays, aux landes de la Theiss et du Danube, se révèle déjà dans ce tableau. Le domaine de Petoefi, c’est laPuszta, l’immense et poétique solitude qu’il a parcourue si souvent emporté au galop de son cheval ; mais ici ce n’est pas la terre de Hongrie, c’est l’imagination hongroise que veut peindre l’auteur du Héros János. Toute cette naïve histoire de village, la fuite du jeune paysan, sa course désolée à travers les landes solitaires, ce n’est que l’introduction du poème. Après l’églogue, voici le récit épique ; après les scènes pastorales, les aventures de guerre et de chevalerie magyare. János rencontre des soldats, et s’enrôle dans leur régiment. Un Magyar sait toujours monter à cheval ; le jeune pâtre est bientôt au premier rang parmi les hussards de Mathias Corvin. Qu’il a bonne mine avec son pantalon rouge, sa veste flottante et son sabre qui brille au soleil ! L’armée des Magyars, où notre héros s’est engagé, est en marche pour une expédition importante ; elle va porter secours au roi des Français, menacé par les Turcs. Long et difficile est le voyage : il faut traverser la Tartarie, le pays des Sarrasins, l’Italie, la Pologne et l’empire des Indes ; après l’empire des Indes, on ne sera pas loin de la France. Excellentes inventions où se peignent bien les rêves du peuple hongrois, les souvenirs confus qui se mêlent à ses idées guerrières, et l’étrange géographie qu’il se formel « Qu’est-ce que le monde, dit M. Kertbény, qu’est-ce que le vaste monde pour le paysan de nos landes ? À la limite de la Puszta, l’inconnu commence pour lui ; le peu qu’il en sait, il le tient de quelque vieil invalide arrivé d’Italie ou d’Autriche, ou bien d’un colporteur juif, et il mêle à ces renseignemens maintes traditions historiques sur les Turcs et les Tartares, telles qu’on les raconte encore le soir dans les cabarets du village. » Le poète s’est mis à la place de ses paysans, il a peint le monde tel qu’il apparaît à ces imaginations naïves, et voilà pourquoi il conduit les Magyars jusqu’en France à travers la Tartarie et le pays des Sarrasins. Ne retrouve-t-on pas ici un souvenir du xve siècle ? Les soldats de Jean Hunyade et de Mathias Corvin ont protégé l’Europe contre l’invasion ottomane ; or, pour les Hongrois du vieux temps comme pour les paysans de la Puszta, l’Europe c’est la France, la  France qui a donné à la Hongrie sa glorieuse dynastie des ducs d’Anjou, — et de là cette tradition de la France sauvée du pillage des Turcs par le secours des Magyars.

    Il ne serait pas difficile à un commentateur de découvrir dans la seconde partie du Héros János un fantastique symbole des destinées de la Hongrie. Les Magyars, dans le récit du poète, ont la gloire de délivrer la France ou l’Europe. Au moment où ils arrivent, les Turcs pillaient à plaisir cette magnifique proie ; les églises étaient saccagées, les villes dévastées, toutes les moissons emportées dans les granges des vainqueurs ; le roi, chassé de son palais, errait misérablement au milieu des ruines, tandis que les barbares avaient emmené sa fille. « Ma fille, ma fille chérie ! disait le malheureux roi à ses libérateurs ; celui qui me la rendra, je la lui donnerai pour femme. — Ce sera moi, disait tout bas chacun des cavaliers magyars, je veux la retrouver ou périr. » János seul était insensible à cette promesse ; il ne cessait de voir dans ses rêves les toits de son village et les blonds cheveux d’Iluska. C’est lui pourtant qui tue le pacha des Turcs, c’est lui qui délivre la fille du roi. Il ne tiendrait qu’à János de régner sur la France ; mais János n’hésite pas : Iluska lui a promis de l’attendre, il repart comblé de richesses et s’embarque pour son pays. Le héros n’est pas au terme de ses aventures ; une tempête affreuse s’élève, le navire est brisé, et le trésor tombe à la mer. Qu’importe à János, pourvu qu’il revoie Iluska ? Hélas ! hélas ! quand il arrive, la pauvre Iluska est morte. « Ah ! s’écrie le héros en sanglotant, pourquoi ne suis-je pas tombé sous le sabre des Turcs ? pourquoi n’ai-je pas été englouti par les flots ? » C’est ici que la secrète intention du poète se dégage des fantaisies qui l’enveloppent. Le trésor que les Hongrois avaient conquis lorsqu’ils se battaient au xve siècle pour le salut de la chrétienté, c’était leur existence distincte au sein de la société européenne ; la Hongrie des Hunyades était aussi glorieuse que forte, et l’Autriche avait tremblé devant elle. Ce trésor qui lui assurait l’avenir, un jour de tempête l’emporta. Soumise par les Turcs en 1526, elle ne fera plus que changer de maîtres. Que lui reste-t-il désormais, sinon le domaine des rêves, ou plutôt celui du long espoir et des vastes pensées ? C’est aussi de cette façon que Petoefi comprend la destinée de son héros ; pour se rendre digne de celle qu’il aime, pour lui conquérir un trésor, le jeune Magyar avait parcouru le monde à chevalet le sabre à la main ; pour qu’il puisse la retrouver après sa mort, le poète lui ouvre je ne sais quel domaine idéal où l’attendent des merveilles inouïes. Nous ne visitons plus les Tartares ou les Indiens ; voici les poétiques apparitions de la Puszta, géans, fées, bienfaisans génies toujours prêts à se mettre au service des Magyars. J’aperçois les flots étincelans de la mer d’Operenczer, dont le rôle est si grand dans les fabuleuses  traditions de la Hongrie, lumineux océan situé aux confins de l’univers et qui conduit dans l’infini. János, sur les épaules d’un géant, traverse les ondes sacrées et parvient au royaume de l’Amour, où il retrouve Iluska. Puisse la Hongrie retrouver aussi un jour le trésor qu’elle a perdu !

    Ainsi, des scènes rustiques du village jusqu’aux splendeurs à demi orientales d’un monde surnaturel, le Héros János embrasse toutes les légendes et tous les souvenirs de l’imagination populaire. Avec cela, nulle prétention savante ; ces symboles que j’indiquais tout à l’heure, le poète se garde bien d’y insister ; il veut que sa fantaisie épique soit accessible à tous ; si les uns en devinent la pensée secrète, il suffît que les autres ressentent une gaieté virile au récit de ces merveilleuses aventures. Avant tout, c’est le poème du paysan et du cavalier magyar écrit avec un mélange d’enthousiasme et de joyeuse allégresse. On dit que l’œuvre de Petoefi est chantée du Danube aux Carpathes par des rapsodes sans nombre, et vraiment je n’ai pas de peine à le croire ; le véritable héros est la Hongrie elle-même : János en représente tour à tour les différentes classes confondues dans la radieuse unité de la poésie. Et quelle poésie ! un style franc, une imagination alerte, un récit enthousiaste et joyeux, qui court, bride abattue, comme le hussard dans les plaines natales.

    À l’époque où Petoefi composait le Héros János, il avait eu occasion de rencontrer deux ou trois fois à Pesth une jeune fille noble dont la grâce l’avait charmé ; elle mourut subitement, quelques jours après, à peine âgée de quinze ans, et le poète, qui connaissait sa famille, ayant vu l’enfant sur son lit de mort, sentit soudain à l’émotion de son cœur qu’il était amoureux d’elle. Était-ce par une sorte de prétention bizarre qu’il se mit à célébrer cet amour ? Était-ce un thème de poésie qu’il cherchait ? Tous ceux qui l’ont connu sont unanimes pour attester la franchise et l’impétuosité de ses sentimens. Les touchantes pièces intitulées Feuilles de cyprès, qu’il a consacrées à cette passion idéale, expriment une douleur aussi chaste que violente. Son âme, en effet, commençait à se dégager des instincts désordonnés de la jeunesse. À ses amours d’étudiant vagabond succédaient des affections plus pures. Cette blanche Etelka, si subitement adorée au sein de la mort, lui a inspiré quelquefois des accens dignes de Pétrarque. C’est ici le premier symptôme d’une transformation morale qui va se dessiner de plus en plus chez Petoefi, et qui donne un intérêt singulier à cette existence trop tôt interrompue. L’amour, dans cette nature fougueuse, s’unira désormais aux plus nobles passions qui puissent faire battre le cœur de l’homme, à l’enthousiasme de l’art, au culte de la patrie et de la liberté.- Quelques mois plus tard, après qu’il a fini de chanter Etelka,  le voilà encore amoureux, non plus d’une morte, mais d’une jeune femme aux yeux bleus. « Si j’aime de nouveau, s’écrie-t-il, ce n’est pas que j’oublie la vierge morte. Il y a encore de la neige sur les cimes lorsque la fleur printanière s’épanouit au pied de la montagne. » Et pourquoi craindrait-il de nommer Etelka auprès de celle qu’il chantait naguère si pieusement ? Il aime aujourd’hui une Béatrice qui épurera son cœur et donnera des ailes à ses meilleures pensées. « Il n’a jamais aimé, dit-il, celui qui croit que l’amour est un esclavage, une lâche captivité. L’amour donne des ailes, l’amour donne la force et l’élan ; sur ces ailes de l’amour, je m’envole d’un seul trait bien au-delà du monde, dans le jardin des anges… » Ce n’est pas lui cependant qui oublierait la terre et les devoirs que l’homme y doit remplir. La mélancolie germanique n’est point son fait. Voyez quelle saine et vaillante humeur au milieu des transports de la passion !

    « À bas, à bas de ma tête, ô souci, lourd casque, casque noir, qui m’étreint et me blesse ! Viens ; gaieté, léger et brillant shako, où flotte le panache faisant maints signes joyeux !

    « Loin de moi, souci, lance pesante rivée au cœur de ton maître ! Viens, gaieté, gracieux bouquet de fleurs qui brille si bien sur ma poitrine !

    « Loin de moi, souci, chevalet de l’enfer où le cœur se débat dans les souffrances du martyre ! Viens, gaieté, coussin de plumes de cygne où le cœur rêve si doucement au ciel !

    « Viens, gaieté, joyeuse amie, viens, célébrons ensemble un jour de fête, un jour d’allégresse, tel que jamais encore nous n’en avons célébré de pareil.

    « Viens, gaieté ; étends en riant les rayons de l’arc-en-ciel sur la tente azurée de l’espace. Fais retentir la musique de l’esprit : mon âme et mon cœur vont danser.

    « Et si tu demandes, gaieté, ma mie, pourquoi une telle fête aujourd’hui, c’est qu’aujourd’hui je vais apprendre si ma bien-aimée m’aime, ou ne m’aime pas.

    « Si nous revenons de chez ma bien-aimée sans rapporter son amour, je te renverrai de chez moi, gaieté, ma mie, et jamais plus je ne te reverrai.

    « J’ai toujours, je l’avoue, redouté le moment qui s’apprête ici pour moi ; mais à présent que nous y sommes, la flamme éteinte de mon courage se ravive et s’élance.

    « Honte au soldat qui marche lâchement à la bataille, le cœur serré d’angoisses ! En avant donc ! au combat ! et courons-y joyeux, dispos ; il s’agit de vie et de mort ! »

    Le recueil intitulé Perles d’amour, auquel j’emprunte ces strophes, appartient, comme les Feuilles de cyprès, comme le Héros János, à l’année 1845. À la même période se rattachent quelques-unes des inspirations les plus originales de Petoefi, ses tableaux si  poétiques et si vrais des grandes steppes hongroises. Il y a entre le Danube et la Theiss des landes à perte de vue, un vaste désert sans mouvemens de terrain. Point de forêts, pas un bouquet d’arbres pour rompre l’uniformité de ces lignes immobiles. Çà et là seulement des marais, des étangs, et au bord des eaux stagnantes quelques plantes aquatiques, des roseaux ou des lentilles. La principale végétation de ces plaines, c’est un gazon ras, à fleur de sol, assez touffu en maints endroits, qui nourrit d’immenses troupeaux de bêtes à laine et des escadrons de chevaux sauvages. De loin en loin s’élève une pauvre masure où le voyageur peut trouver un gîte. Ces hôtelleries de la steppe, appelées csardas, sont fréquentées surtout par les bergers et les gardiens de chevaux ; mais que de libres espaces où l’on ne rencontre nulle trace de l’homme pendant des journées entières ! Le héron debout au bord des étangs, la cigogne volant au-dessus des marais et plongeant son long cou dans les eaux pour y chercher les reptiles, semblent les seuls habitans de ces étranges solitudes. Tel est l’aspect de la Puszta hongroise. Un paysagiste classique en détournerait ses regards avec dédain : une âme poétique y découvrira des trésors, et c’est là précisément que se déploie l’originalité de Petoefî. L’auteur du Héros János est le poète de la Puszta, comme Lermontof est le poète du Caucase. La Petite-Koumanie, sa province natale, renferme une partie de ce désert. Dès l’enfance, le fils du pauvre boucher de Félégihaza aimait à s’aventurer dans la lande ; plus tard, monté sur son cheval, il la parcourait en tous sens. Je ne sais si jamais la poésie des solitudes profondes et des horizons sans limites a été sentie d’une façon plus vive et plus sincèrement exprimée. Petoefi, on en est sûr d’avance, ne cherche pas dans la silencieuse étendue de la Puszta ce que cherchait Obermann dans les gorges alpestres. Ce n’est pas la rêverie qui l’appelle ; ces horizons infinis, cette immensité silencieuse, sont pour lui le domaine de la liberté. Il ne demande pas au désert l’oubli de la vie et des hommes, mais le goût de l’indépendance et l’apprentissage de l’action. La liberté du mouvement, prélude d’une liberté plus haute, où la trouverait-il aussi complète que dans ces steppes chéries ? La montagne, à chaque pas, vous oppose des obstacles. Si elle vous accoutume à la lutte, elle vous accable par instans du sentiment de votre impuissance. Le rocher qui borne ma vue, le ravin qui arrête mon élan, autant de signes qui me rappellent ces misères de la condition humaine auxquelles je suis impatient d’échapper ; ce sont les images de la tyrannie. Ici au contraire je m’élance au galop de mon cheval, je vais à droite, à gauche, je reviens sur mes pas, je repars en avant, je vais toujours, toujours, aussi libre que le vent du ciel. Et cette solitude qui m’apprend  la liberté, avec quelle grâce elle me donne ses leçons ! Dans cette uniformité apparente des prairies sans culture, quels spectacles variés ! que de voix mélodieuses au milieu de ce silence ! Les marais, les étangs, les jeux de la lumière sur l’herbe courte, les lignes lointaines de la lande se confondant avec le bleu du ciel, l’hôtellerie délabrée, les hennissemens des cavales sauvages, une caravane de bohémiens qui défile, un mendiant qui s’en va de csardas en csardas, puis la solitude qui reparaît, l’herbe touffue qui m’invite au repos, le grave héron debout sur une patte, la cigogne familière, l’oiseau pêcheur rasant les eaux du bout de son aile, le murmure de milliers d’insectes sous les gazons épais, voilà ce que j’aperçois, voilà ce que j’entends au sein de mes steppes natales, et tous ces bruits, tous ces tableaux, perdus pour le voyageur indifférent, composent une harmonie qui m’enchante.

    J’essaie de résumer en prose les sentimens que Petoefi a exprimés dans maintes pièces avec une verve originale. Il a visité la Puszta par toutes les saisons de l’année, à toutes les heures du jour ; aucun de ses aspects ne lui échappe. Il la peint dans sa beauté à la fois réelle et idéale. Les plaines de la Hongrie offrent souvent de merveilleux phénomènes de mirage, et les paysans de la steppe, croyant y voir l’œuvre d’une puissance magique, la personnifient sous le nom de Délibab, espèce de fée Morgane qui accomplit ses incantations entre la terre et le ciel ; la sauvage physionomie de la Puszta, bien que reproduite hardiment dans les tableaux de Petoefi, y apparaît aussi transfigurée par une magicienne toute-puissante. Cette Délibab prestigieuse, c’est l’enthousiasme du poète pour la liberté. Soit qu’il chante les longues plaines de la Petite-Koumanie, soit qu’il peigne la Puszta ensevelie sous les neiges de l’hiver et encore belle comme au printemps, soit que, rencontrant dans la steppe une pauvre csarda tombée en ruines, il raconte poétiquement son histoire, toujours c’est le sentiment des libres solitudes qui est l’âme de son inspiration. « O Carpathes ! monts sauvages, que sont pour moi vos romantiques horreurs et vos forêts de sapins ? Je vous admire, je ne vous aime pas. Ni les cimes ni les vallées ne parlent à mon imagination. Là-bas, dans la steppe immense, dans les plaines semblables à la surface unie de la mer, c’est là que je me sens à l’aise ; mon âme se déploie alors comme l’aigle qui s’est enfui de sa cage. »

    Animé par la poésie de la steppe, il retournera parmi les hommes avec un trésor de saines pensées et de paroles vaillantes. Tantôt il s’assied dans lacsarda, autour du foyer d’hiver, au milieu des pâtres, des gardiens de chevaux, des mendians, et il entend conter maintes aventures qu’il popularisera dans ses vers. Tantôt il retourne au village, il y va trouver un vieil hôte qui le connaît depuis longtemps,  qui l’a toujours bien reçu chaque fois qu’il revenait, digne homme cruellement éprouvé par le sort ; il s’efforce de le consoler, de lui faire entrevoir des jours meilleurs. « Oui, oui, répond le vieillard, cela ira mieux un jour, déjà mes pieds sont au bord de la tombe. » — « Alors, dit le poète, je me jette à son cou, et je pleure sans pouvoir m’arrêter, car ce bon vieillard, c’est mon père. Puisse Dieu le bénir de ses deux mains ! » Une autre fois, au sortir de la Puszta, il arrive aux bords de la Theiss, et il est heureux de célébrer ses rians villages, ses champs bien cultivés, comme il célébrait tout à l’heure la sauvage beauté des landes. Ou bien encore, l’âme fortifiée par la solitude, il entonnera d’une voix plus vibrante un hymne à la liberté. Il faudrait citer vingt pièces à la fois pour montrer les inspirations diverses, et toutes également saines et viriles, que le poète allait demander au génie de la steppe. En voici une du moins qui résume assez bien toutes les autres. Sentiment de la nature, amour de la liberté, souvenirs d’enfance, enthousiasme de la jeunesse, sympathie humaine et libérale, tout cela est groupé avec art dans des strophes consacrées à l’oiseau familier de la Puszta.

    LA CIGOGNE

    « Il y a bien des oiseaux ! L’un plaît à celui-ci, l’autre plaît à celui-là ; l’un se fait aimer pour son chant, l’autre pour son splendide plumage si richement bariolé ; l’oiseau que j’ai choisi ne sait pas chanter, et il va simplement, comme moi, vêtu moitié de blanc, moitié de noir.

    « Entre tous les oiseaux, mon favori, c’est la cigogne, la cigogne, fille de mon pays, habitante fidèle de mes belles plaines natales. Oh ! si je l’aime aussi cordialement, c’est peut-être parce qu’elle a été élevée avec moi. Lorsque je pleurais dans mon berceau, elle passait en volant au-dessus de ma tête.

    « Avec elle s’est écoulée mon enfance. Déjà, de bonne heure, elle m’inspirait de sérieuses pensées. Le soir, pendant que mes camarades couraient après les vaches qui rentraient à l’étable, assis dans la cour, je regardais les nids de cigogne sur les toits ; en silence, et d’un œil curieux, j’épiais les petits des cigognes essayant leurs jeunes ailes.

    « Alors je pensais à bien des choses. Combien de fois, je m’en souviens encore, cette idée fermentait dans ma tête : « Pourquoi donc l’homme n’a-t-il pas été créé avec des ailes ? » Les pieds de l’homme peuvent le conduire au loin, mais non dans les hauteurs ; et que m’importait d’aller au loin ? c’est dans les profondeurs du ciel que m’emportait mon désir.

    « Les profondeurs du ciel ! c’était là le but de mes rêves. Oh ! que je portais envie au soleil ! il me semblait le voir déployer sur la terre un vêtement splendide tressé de rayons ; mais j’étais bien triste le soir quand je le voyais se couvrir de teintes sanglantes et lutter avec la mort. Je me disais : Est-ce donc là le sort de quiconque veut répandre la lumière ?

    « L’automne est la saison chère aux enfans, car l’automne est semblable à une mère qui porte à son fils bien-aimé une corbeille pleine de fruits.  Mais moi, je détestais l’automne ; quand il me donnait ses fruits à manger, je lui disais : Garde tes présens, je sais que tu vas m’enlever mes cigognes.

    « Le cœur bien gros, je regardais les cigognes du village se rassembler en troupes pour leurs migrations lointaines, comme je regarde aujourd’hui ma jeunesse déjà prête à s’enfuir ; mes yeux se mouillaient de larmes quand elles prenaient leur vol. Et les nids vides sur les toits des maisons, quelle image désolée ! Je me sentais assailli de pressentimens ; c’était mon avenir que j’apercevais devant moi.

    « A la fin de l’hiver, quand la terre se dépouillait de sa blanche fourrure de neige et prenait son vert dolman parsemé de fleurs, mon âme se parait aussi de vêtemens neufs, de vêtemens de fête ; j’avais retrouvé la joie, et, tout petit que j’étais, je me traînais jusqu’au bout de la prairie du voisin pour aller au-devant des cigognes.

    « Puis, quand l’étincelle devint une flamme, lorsque l’enfant fut devenu un jeune homme, le sol brûlait mes pieds, je montai à cheval, et bride abattue, sur l’étalon rapide, je me lançai à travers la Puszta. Le vent, pour m’atteindre, avait besoin de redoubler d’efforts.

    « Je l’aime, la Puszta! c’est là seulement qu’habite la liberté ; là mes yeux peuvent errer de tous côtés sans obstacles ; point de rochers noirs qui nous menacent, point de ces regards troubles que nous jette, l’onde agitée des fontaines, point de ces bruits de cascades qui ressemblent à un cliquetis de chaînes !

    « Et que personne ne dise que la Puszta n’est pas belle ! Merveilleuse est sa beauté ; mais, comme une jeune fille pudique, elle la cache sous son voile, et si elle le soulève, ce voile, c’est seulement pour les visages connus, en présence des amis fidèles ; alors soudain une fée leur apparaît, une fée aux regards de flamme !

    « Oh ! je l’aime, la Puszta! Sur mon hardi coursier, j’aime à errer dans ses libres espaces, et là où l’on ne trouve plus la terre de l’homme poursuivant son gain, à l’endroit le plus solitaire de la lande, je descends de cheval, je me repose sur le gazon et j’écoute les murmures de l’air… Tout à coup, au bord du marais, j’aperçois mon amie ; ma cigogne est là !

    « Elle m’a donc suivi jusqu’ici ! Tous deux nous avons exploré la Pusztadans tous les sens, elle plongeant dans les eaux des marais, moi suivant du regard les jeux de la lumière dans les buissons sauvages. C’est ainsi que j’ai passé avec elle mon enfance et ma jeunesse, et c’est pour cela que je l’aime, bien qu’elle ne sache pas chanter, bien que ses ailes n’étincellent point de vives couleurs.

    « Maintenant encore j’aime la cigogne, et cette amitié fidèle et douce est le seul bien qui me soit resté du beau temps de mes rêves. Maintenant encore, chaque année, j’attends avec impatience le retour des cigognes dans le village hospitalier, et quand elles nous quittent en automne, je leur souhaite un heureux voyage, comme je le ferais à mon plus vieil ami. »

    Vers la fin de l’année 1846, une transformation profonde s’accomplit dans l’âme du poète ; il avait rencontré la jeune fille qui devait être la compagne de sa vie. Les vers que Julie Szendrey a inspirés à l’auteur de tant de chansons amoureuses sont assurément  les plus purs et les plus passionnés qu’il ait écrits. Pendant toute une année, le père de Julie, craignant le caractère fougueux du jeune écrivain, ferma obstinément l’oreille à sa demande ; soutenu cependant par une fidélité qui répondait à la sienne, Petoefi triompha des obstacles, et au mois de septembre 1847 il emmenait chez lui sa jeune femme. Il passa la lune de miel à Kolto, chez un de ses admirateurs, devenu son ami intime, le jeune comte Alexandre Téléki. Mais pourquoi parler de lune de miel ? Pendant les dix-huit mois que Petoefi a passés avec sa femme, tous les jours ont eu pour lui les mêmes ravissemens. Il a intitulé un de ses recueils Journées de Bonheur conjugal, et quelques-unes des pièces qui le composent portent la date glorieuse de sa mort. La première émotion qu’il exprime, c’est la béatitude du repos, de la sérénité, et avec elle une foi virile en soi-même. Tantôt il chante ce bonheur avec une gaieté candide, tantôt il emprunte pour la peindre les images d’une poésie éthérée. « Me voici roi, dit-il, depuis que je suis marié. Assis sur mon trône, je donne audience à mes sujets, je rends la justice et punis les coupables. Approchez tous. Qui es-tu, la belle fille ? Ah ! c’est toi que j’ai si souvent poursuivie naguère, et qui m’échappais toujours ! Tu t’appelles la joie. Je te tiens maintenant, tu ne m’échapperas plus. Je te prends à mon service comme jardinière ; chaque jour, avec tes doigts de fée, tu me cueilleras de belles fleurs odorantes. Et toi ? tu es le souci du foyer ; je n’ai pas le temps d’écouter tes radotages, et je saurai bien te fermer la bouche, si tu n’as que de prosaïques histoires à raconter. Et toi là-bas, sombre compagnon ? Va, je te reconnais bien ; que de fois, ô noir chagrin, nous nous sommes battus ensemble ! Tu m’as fait de cruelles blessures, hélas ! j’en frémis encore. Je t’ai vaincu cependant, et la clémence sied au vainqueur. Reçois le pardon de tes méfaits. Mais quel est ce bruit dans la cour ? quel est ce cheval qui piaffe ? Est-ce le coursier du poète qui s’indigne de rester inactif ? Patience, patience, mon cheval ; bientôt nous nous envolerons de nouveau dans les nuées. Attends un peu ; laisse-moi jouir encore de ma dignité de roi. » Un autre jour, il chante l’immortalité de l’âme ; il n’y songeait guère autrefois dans sa vie turbulente, et quand il lui arrivait d’y songer, son esprit ne voyait là que des chimères. Ce que la philosophie n’a pu enseigner à son intelligence, une révélation tendre et forte vient de l’imprimer au fond de son cœur.

    Ce progrès moral si rapidement développé est un des traits caractéristiques de l’inspiration de Petoefi. Songez que le poète n’a que vingt-quatre ans, et qu’il était hier encore le chantre des joies turbulentes ; aujourd’hui, sous le regard de l’épouse, auprès du berceau du nouveau-né, sa verve s’épure sans s’affaiblir. Le calme a multiplié ses forces. Ses passions, non pas éteintes, mais transformé  es, s’attachent à ce qu’il y a de plus noble ici-bas. Les grandes questions qui agitent son pays, les réformes de la diète hongroise en 1847, les patriotiques espérances de 1848, toutes les émotions de la renaissance nationale se mêlent à ses joies intérieures. La pièce intituléeMa Femme et mon Épée exprime vivement cette intime alliance du foyer domestique et de la patrie. Pendant que l’épouse repose dans les bras de l’époux, l’épée du poète, accrochée à la muraille, semble jeter des regards de colère sur ce tableau si tendre : « Eh ! mon vieux camarade, lui crie le vaillant poète, serais-tu jaloux de ma femme ? vraiment tu ne la connais guère. Le jour où la patrie aura besoin de mon bras, ce sera elle qui de ses mains attachera ta lame à ma ceinture, ce sera elle qui m’enverra au combat de la liberté. » Julie Szendrey méritait bien que le poète lui rendît ce témoignage : dès le premier jour où Petoefi fut aimé d’elle, l’amour et l’enthousiasme de la patrie se confondirent dans les élans de son cœur. Son chant de fiançailles fut un chant de guerre :

    « Je rêve de jours sanglans qui feront crouler le monde, et qui de ces débris du vieux monde nous construiront un monde nouveau.

    « Ah ! si la trompette guerrière retentissait tout à coup ! Si je voyais se déployer l’étendard des batailles, l’étendard des futures victoires, appelé par tous les vœux de mon cœur !

    « En selle, sur mon coursier rapide, je m’élancerais dans la mêlée, je chevaucherais au milieu des héros, impatient de consacrer mes armes.

    « Alors, si l’épée de l’ennemi me perce la poitrine, il y a quelqu’un au monde qui saura fermer ma blessure, il y a quelqu’un qui guérira mes plaies avec le baume de ses baisers.

    « Si je tombe vivant aux mains de l’ennemi, quelqu’un saura pénétrer dans mon cachot ; deux beaux yeux, étoiles radieuses, viendront éclairer mes ténèbres.

    « Et si c’est la mort qui m’attend, si je dois périr sur l’échafaud ou sur le champ de bataille, un ange, une femme, le cœur gonflé de sanglots, lavera le sang de mon cadavre avec ses larmes. »

    Foyer, patrie, amour et liberté, tout cela est intimement uni, vous le voyez, dans les inspirations du poète. Je regrette que M. Kertbény, dans sa traduction d’ailleurs si scrupuleuse, n’ait pas groupé tous ces chants selon l’ordre où ils se sont produits. On aimerait à suivre l’histoire de cette âme ; l’intérêt poétique, rehaussé par l’intérêt moral, y gagnerait une valeur nouvelle. Si tous les chants de Petoefi pendant l’année 1847, si toutes les pièces échappées de son cœur à la veille et à la suite de son mariage étaient réunies ensemble, on verrait quelles gerbes dorées ont été cueillies par le moissonneur en cette chaude saison d’août. C’est à cette date qu’il nous apparaît dans la force de la maturité. Si jeune qu’il soit  encore, l’influence du foyer, les émotions de la patrie, ont donné à son talent cette saveur généreuse qui est le résultat des années dans une existence bien conduite. Toutes ses paroles nous révèlent un mélange inaccoutumé de force et de grâce. C’est une grâce non cherchée, c’est une force qui se possède. Quand la patrie est malheureuse, la famille le console, et il trace de suaves tableaux d’intérieur qui consoleront aussi le peuple des Magyars. Telle est la pièce intitulée le Monde de l’Hiver. Nous sommes au mois de janvier 1848 ; l’hiver est triste dans les longues plaines de la Hongrie, la terre est nue, misérable, pareille aux bohémiens de la Puszta. Heureuse alors la maison où l’on se réunit en famille ! heureuse la plus humble des cabanes où le père et la mère, entre l’aïeul et les enfans, accueillent les amis, les voisins, et forment comme une tribu patriarcale, une tribu confiante et joyeuse au milieu de la désolation du monde ! Cette cabane le poète nous y conduit. Oh ! la bonne salle hospitalière ! le gai foyer qui flambe ! Et quels braves gens ! Comme ils résument bien, jeunes et vieux, l’image naïve de l’humanité ! Si ce sont là des lieux-communs, le poète en fait une œuvre originale par la vérité des détails et l’accent qu’il y met. Le tableau emprunte d’ailleurs un sens particulier aux strophes patriotiques que Petoefi écrivait à cette date. On comprend aisément la secrète pensée qui l’anime. «Amis, semble-t-il dire, conservez-vous sains et joyeux ; l’hiver ne durera pas toujours, tenez-vous prêts pour le réveil de la nature. Petites tribus dispersées, vous formerez un jour une nation ! »

    Les joies de la famille, si cordialement ressenties, n’ont pas fait oublier à Petoefi les devoirs du patriotisme ; le patriotisme ne lui fera pas oublier la poésie. Seulement il la veut sincère, virile, digne enfin des grands intérêts qui s’agitent et des luttes qui se préparent. Depuis la renaissance de la littérature nationale, les chanteurs s’étaient levés par centaines, et Dieu sait combien de fadaises menaçaient d’énerver ce jeune idiome à peine délivré de ses entraves. Petoefi, avec sa franchise populaire, avait toujours détesté

    Les rêveurs, les pleurards à nacelles, Les amans de la nuit, des lacs, des cascatelles.

    La fausse poésie lui devint plus odieuse que jamais au moment où tant de mâles espérances faisaient battre les cœurs. Ce qui affadit le goût littéraire peut amollir aussi les consciences. Petoefi comprit qu’il faisait œuvre d’artiste et de citoyen en châtiant le troupeau des rimeurs nocturnes. La satire est violente et comique à la fois. Poète de l’action et chantre du soleil, c’est la lune cette fois qu’il fait parler :

    L’ELEGIE DE LA LUNE 

    « Pourquoi suis-je la lune ? Qu’ai-je donc fait, Dieu tout-puissant, pour être plus misérable que la plus vile des créatures ? J’aimerais mieux être le dernier des valets dans la fourmilière terrestre que la reine des nuits au haut des deux ; j’aimerais mieux, pauvre mendiante, ramper là-bas sous mes haillons que de trôner ici dans mes vêtemens d’argent ; oui, je préférerais là-bas l’odeur enfumée des tavernes aux parfums qui s’exhalent ici du calice des étoiles. N’ai-je pas droit à la pitié, juge éternel ? Tous les chiens et tous les poètes ne font qu’aboyer après moi. Les lourdauds qui s’étalent dans des pièces de vers, ceux dont le cœur ne bat pas et qui n’ont que des oreilles, s’imaginent que je suis attentive à leurs jérémiades, et que je me désole avec eux par une sympathie volontaire. Je suis pâle, il est vrai, mais ce n’est, pas la douleur qui pâlit mon visage ; je suis pâle de colère quand je vois tous ces ténébreux pleurards, dans les nuits étoilées, venir m’adresser la parole, comme si nous avions jadis gardé les pourceaux ensemble. Quelquefois, je l’avoue, il en vient un qui n’appartient pas à la canaille littéraire, c’est un vrai poète, une vive étincelle jaillie du front de Dieu, et quand son chant retentit, je sens s’épanouir mon cœur et se dilater ma lumière ; mais pour un chanteur de cette espèce, et en attendant qu’il arrive, il y en a des milliers qui me rendent la vie dure. De ces drôles-là, il en pousse derrière chaque buisson. Jamais d’année stérile pour une récolte de ce genre, jamais de morte saison pour ces oiseaux criards. Toutes les nuits, il faut que je me prépare à endurer mon supplice ; quelles angoisses 1 atout instant peut commencer ce concert de crécelles qui viennent me déchirer les oreilles. Tenez, en voici un ! voyez son attitude mélancolique, voyez-le agiter ses bras de singe, comme s’il voulait les jeter loin de lui. Pourquoi cette gesticulation ? Uniquement parce qu’il n’a rien à embrasser. Il pousse de gros soupirs comme un bohémien qui reçoit la bastonnade. Ses veines se gonflent ; son visage devient sombre, toujours plus sombre ; il crie, il a le délire ; il me supplie d’aller dans la chambre de sa bien-aimée et de lui raconter ce qu’elle fait. — Eh bien ! je vais y aller. — Ta bien-aimée, mon ami, exhale une forte odeur de lard ; la voilà qui s’approche du four ; elle porte à sa bouche des pommes de terre cuites sous la cendre ; elle se brûle solidement les lèvres. Ah1 la vilaine grimace qu’elle fait en pleurant ! En vérité, sa figure est bien digne de la tienne… Maintenant que j’ai résolu tous tes doutes, va-t’en d’ici, imbécile, et que le diable t’emporte ! »

    Ces poésies, et bien d’autres encore, couraient de bouche en bouche à travers les contrées hongroises. La prédiction de Michel Vörösmarty se confirmait de jour en jour ; Petoefi était décidément le poète le plus populaire de son pays. Aimé des paysans et des lettrés, aussi célèbre dans les campagnes que dans les académies, maître de la jeunesse par ses chansons d’amour et de plus en plus sympathique aux hommes par les accens profonds de ses derniers vers, il avait travaillé au succès de la guerre nationale avant que cette guerre  fût commencée. Au moment où la révolution éclata, une carrière nouvelle s’ouvrit à son ardeur. Pendant que les politiques délibéraient dans les assemblées, pendant que les généraux organisaient des troupes, Petoefi avait sa tâche à remplir ; il chantait la guerre de l’indépendance, et ses strophes inspirées, comme une marseillaise magyare, enfantaient des soldats à l’héroïque Bem. Pourquoi faut-il que M. Kertbény n’ait pas osé traduire ces chants, les derniers et les plus beaux, assure-t-on, qui soient sortis de cette âme enthousiaste ? De telles œuvres appartiennent à l’histoire. Si l’Autriche les proscrit, les autres contrées de l’Allemagne ont bien le droit de les entendre, et puisque c’est par l’intermédiaire de l’Allemagne que M. Kertbény s’adresse à l’Europe entière, nous lui demandons de compléter son œuvre.

    Au mois d’octobre 1848, Petoefi alla prendre sa place parmi les compagnons qui avaient répondu à son appel. Élu capitaine dans le vingt-septième bataillon de honveds, il prit part à tous les combats qui furent livrés dans les provinces du Bas-Danube. Au mois de janvier 1849, le général Bem, qui commandait l’armée de Transylvanie, l’appela auprès de lui en qualité d’aide-de-camp. Bem, un de ses admirateurs, l’aimait comme son enfant, et, bon juge en fait de bravoure, il le décora de sa main sur le champ de bataille. C’est dans l’intervalle des combats que l’aide-de-camp du général Bem composait des strophes bien touchantes sur son vieux père et son fils nouveau-né. Tandis que Jellachich vaincu s’enfuyait dans la direction de Vienne, on avait remarqué aux premiers rangs de l’armée hongroise un vieillard qui, tenant d’une main ferme le drapeau de l’indépendance, entraînait ses jeunes compagnons à la poursuite de l’ennemi. « Quel est ce vieux porte-drapeau ? — C’est mon père, dit Petoefi. Hier il était malade, souffrant, accablé par l’âge et les chagrins ; à peine pouvait-il se traîner de son lit à sa table et de sa table à son lit ; dès que ces mots la patrie est en danger! ont retenti à ses oreilles, il a retrouvé sa vigueur d’autrefois, et, jetant là ses béquilles, il a pris en main le drapeau du régiment. » Quand le poète, versant des larmes, dépeint ainsi son vieux père rajeuni par le patriotisme, il nous fait bien comprendre le caractère de cette guerre vraiment nationale et l’enthousiasme qui, des premiers rangs de la société jusqu’aux plus humbles, enflammait tout un peuple. Et quelle reconnaissance, quelle vénération pour le courageux vieillard ! « Jusqu’ici, ô mon père, tu disais que j’étais ton orgueil ; c’est toi désormais qui es ma gloire et ma couronne de chêne. Si je te revois après cette campagne, je baiserai avec un tremblement de respect et d’amour ces mains qui ont porté en avant de nos bataillons l’étendard sacré de la patrie ! » Quelques mois après, sa femme lui donnait un fils, et il le saluait de ses cris de joie au milieu des é  motions publiques. Voilà certes des inspirations puisées aux sources les plus fécondes. La poésie récompensait bien le travail intérieur de sa vie, je veux dire le progrès moral et le viril développement de ses facultés, quand elle lui permettait de couronner ainsi son œuvre, et de mêler si ardemment, si profondément, les purs transports des joies de la famille à l’enthousiasme du citoyen. Cet enfant né au milieu des combats, il le consacrait d’avance à la Hongrie, et les vers qu’il lui adresse, répétés aujourd’hui par des milliers de voix, entretiennent dans la génération qui se lève une espérance immortelle.

    Une autre pièce, bien touchante aussi, et l’une des dernières qu’il ait écrites, c’est le souvenir qu’il donne à ses frères d’armes tombés sur le champ de bataille, quand il envoie ce poétique appel au printemps de 1849 :

    « Jeune printemps, fils du vieil hiver, fils radieux, riche d’espérances, où donc es-tu ? Pourquoi tarder ainsi à remonter sur ton trône ?

    « Viens ! viens ! Tes amis te cherchent dans le monde dépouillé. Viens déployer sous le ciel bleu la tente verte des arbres.

    « Viens guérir l’aurore, la fille sereine de la création ; viens la guérir, elle est malade. Vois comme elle est assise, toute pâle, au bord de l’horizon.

    « Elle bénira de nouveau les prairies quand tu auras béni le ciel bleu ; guérie par toi, elle versera de pures larmes de joie, fraîche rosée pour la terre.

    « Amène-moi aussi tes alouettes, mes douces maîtresses de poésie ; ce sont elles qui m’ont appris de beaux chants de liberté, lorsque j’étais encore enfant.

    « Et n’oublie pas les fleurs, oh ! n’aie garde de les oublier, apportes-en le plus que tu pourras, remplis-en tes deux mains ;

    « Car le champ de la mort s’est agrandi dans ces derniers temps ; les saintes victimes de la liberté sont étendues de toutes parts, moissonnées dans la bataille.

    « Puisque dans leur tombe humide les morts sont couchés sans linceul, comme un linceul sur les morts jette tes fleurs à mains pleines. »

    Il n’y a point trace de découragement dans cette pensée des morts. On sait que le poète et le soldat ont confiance dans ce printemps qu’ils appellent. Hélas ! c’était le dernier mois de mai qu’il devait saluer de ses chants ; mais pourquoi eût-il perdu courage ? S’il avait survécu à cette guerre, il aurait envié le sort des victimes pour lesquelles il demandait une pluie de fleurs. Un de ses vœux les plus ardens était de mourir l’épée à la main pour la cause de la Hongrie. Il s’écriait déjà en 1846 : « Une seule pensée me tourmente, la pensée que je puis mourir dans mon lit, sur des coussins, languissant comme la fleur dont le ver a mordu la racine ! Épargne-moi une telle mort, ô mon Dieu ! Si ce peuple, fatigué du joug, s’élance un jour au  combat, c’est avec lui que je veux mourir. Fais que le sang de mon cœur coule sur le champ de bataille, que mon corps soit foulé aux pieds des chevaux, et que je reste là jusqu’à l’heure où triomphera la justice ! Alors seulement puisse-t-on rassembler mes os, afin que j’aie ma place en ce jour solennel où le cortège de la patrie en deuil, au milieu des mélodies funéraires, au milieu des étendards repliés et couverts d’un crêpe noir, ira déposer dans une même tombe tous les héros morts pour la liberté ! » Dieu n’a exaucé que la moitié de cette prière : Petoefi est mort dans la guerre nationale ; mais le jour n’est pas encore venu où la Hongrie, maîtresse de son indépendance, pourra rendre les suprêmes honneurs aux héroïques victimes d’une cause sainte.

    Ce jour viendra-t-il ? La Hongrie l’espère, et il faudrait une singulière confiance dans l’organisation politique de la vieille Europe pour taxer de folie l’opiniâtreté de son désir. Des peuples moins énergiques voient se réaliser en ce moment même des espérances qui semblaient moins fondées que les siennes. En attendant les chances de l’avenir, la Hongrie fait bien d’accroître pacifiquement ses titres nationaux. Le premier de ces titres assurément, c’est la rénovation intellectuelle qui depuis une cinquantaine d’années a suscité chez elle une littérature vivante, et le plus complet représentant de cette littérature est le poète Sandor Petoefi. L’impétueux jeune homme dont nous avons raconté la vie et la mort a été le chantre de l’amour, de la patrie et de la liberté : une place lui est due parmi les maîtres de l’inspiration lyrique au xixe siècle, car les sentimens qu’il a glorifiés appartiennent à toutes les nations ; mais c’est en Hongrie surtout que son rôle est efficace et son souvenir immortel. Il a inscrit son nom pour toujours dans l’histoire d’une période généreuse. Ses œuvres sont le couronnement d’une renaissance littéraire à laquelle les meilleurs esprits de son pays avaient concouru, les uns par leurs propres ouvrages, les autres par leurs sympathies et leurs encouragemens. À côté de lui, et comme au souffle de sa parole, d’autres écrivains se sont levés ; avant de leur assigner des rangs, et je l’essaierai bientôt, je puis dire qu’il y a désormais une littérature hongroise, c’est-à-dire un titre sérieux à l’appui des réclamations d’une noble race. Petoefi n’est pas une apparition isolée. Que la Hongrie poursuive son développement moral, qu’elle grandisse librement dans le domaine des lettres, qu’elle prenne enfin, partout où elle le peut, pleine possession de ses forces, et qu’elle accoutume l’Europe à voir chez elle une vie originale ; il faudra bien tôt ou tard que le fait soit reconnu comme un droit. Les peuples sont les artisans de leurs destinées, et les nationalités se défendent par l’esprit plus sûrement que par le glaive.

    1. Aller Sandor, Alexandre.
    2. Aller Les Hongrois ont coutume de placer le nom de baptême après le nom de famille.
    3. Aller C’est le nom que les Hongrois donnent aux landes immenses de leur pays, a ce vaste désert plein de marais qui s’étend entre la Theiss et le Danube.

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    Revue des Deux Mondes

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  • Un secret de Philippe le Prudent..

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    UN SECRET DE PHILIPPE LE PRUDENT ROI D’ESPAGNEC). (CONTE HISTORIQUE.) Si l’on cognoiscoit tout ce qui se passe chez les roys, l’on verrait de bien sales choses et moult couardises. RAnELAxs, Gargantua.

    Le personnage le plus rave se tenait au milieu, assis dans un large f’auteu§ à bras, devant une cheminée où pétillait un feu vif’et clair. A ses deux côtés étaient debout et la tête nue deux autres hommes qui paraissaient ses confidents ou du moins ses valets, car à leur air respectueux et soumis on les aurait pris pour tels., Le plus jeune des deux était vêtu de noir de la téte aux pieds, il portait au cou un médaillon où était enfermé un morceau de la vraie croix, et ses doigts étaient couverts de bagues de saint Hubert ; il était prand, maigre, avait le front pâle, les cheveux blonds, es joues creuses, et sa figure naturellement triste était encore allongée par une petite royale noire qui faisait un singulier contraste avec l’air recueilli, sournois et dévot qui était empreint sur son visage. Quelque chose e sombre, de doux et de mélanco-U) Septembre 1836.  56 EUVRES DE JEUNESSE. 1

    lique à la fois, annonçait une âme qui avait souffert, un corps qui s°était usé dans les jeûnes et un esprit qui s’était rapetissé dans les croyances. Cet homme, si petit devant cet autre homme assis devant lui et se chauffant à son feu, n’était rien moins que Philippe II, roi d’Espagne et de Navarre. Quant au vieillard, c’était don Olivarès, le Grand inquisiteur d’Espagne, celui ui avait toute puissance, toute liberté, tout pouvoir. G’était lui qui menait tout à sa guise et à sa fantaisie, se servant de ce monarque comme d’un laquais, le pliant et le repliant de tous les côtés, et lui faisant jouer tous les rôles, lui ordonnant de orter telle relique, de dire telle prière, de parler tel)lan âge et d’épouser lafemme qu’il lui désignait ; il en âisait tout : son ami, son confident, son serviteur, son espion et même son premier bourreau. Mais il arrivait souvent que le chien se révoltait contre son maître et le faisait trembler ; alors c’était terrible, car la colère du roi était implacable et cruelle. ·

    Philippe obéissait au Grand inquisiteur, non avec la servilité basse et humble de Louis XIII ployant sous la main de Richelieu, mais, si c’étaient les mêmes goûts, les mêmes préjugés et les mêmes vues, il faisait plaisir à Flnquisiteur en faisant brûler les hérétiques, et Philippe était content de voir excommunier des gens qui troublaient son royaume ; ils se connaissaient mutuellement, se défiaient l’un de l’autre, se craignaient tous deux et même se haïssaient. C’était à qui serait le plus fin et le plus rusé, à qui servirait mieux Dieu, à qui serait le plus féroce et le plus fanatique dans son ministère ; mais il y en avait toujours un qui fléchissait devant’l’autre, et c’éta1t la Couronne qui s’abaissait devant l’Église. Il y avait dé’à longtemps que tous trois étaient silencieux, don lïuy et le roi regardant don Olivarès  UN SECRET DE PHILIPPE LE PRUDENTZ qui se chauH’ait, tandis que les fenêtres ouvertes laissaient apercevoir au loin les clochers aigus de Madrid et les orangers des jardins du roi embaumant l’air de leur doux parfum.

    — Eh bien, quelle nouvelle ? dit le roi en interrompant le silence qui semblait lui devenir à charge, quelle nouvelle, monseigneur ?

    Il s’arrêta en lançant sur l’inquisiteur un regard vif et énétrant.

    fli)on Olivarès tira de dedans sa poitrine un portefeuille en maroquin noir avec une croix d’or : — En voilà, sirel

    — Don Ruy, dit vivement le roi, ceci est votre affaire, lisez !

    l..’homme auquel ces mots étaient adressés avait environ la cinquantaine, il était trapu, court et gras, avait les yeux petits et pleins de feu, la barbe et les cheveux grisonnants, était enveloppé dans une casa ue grise bordée d’hermine. De temps en temps il ailait respirer à. la fenêtre, en grommelant tout bas quelques mots d’impatience ; une fois même, il lui échappa de dire :

    — Monseigneur, du Feu en Espagne et au mois d’août !

    — Assez ! dit le roi en colère, don Olivarès, mon maître et le vôtre, le désire ; sa personne est sacrée et, puisque telle est sa volonté, respectons-la. Quant à vous, don Ruy Gomez de Sylva, vous êtes impertinent, il y a longtemps que je vous l’ai dit ; sachez vous taire une autre fois, autrement gare à votre tête. Lisez et que ceci soit pour l’avenir. Il prit le portefeuille en tremblant et décacheta la première lettre.

    — Celle-ci, dit-il, est de monseigneur l’archevêque de Valence.

    — Que Dieu lui prête viel dit l’inquisiteur. — Amen, répondit le roi.  — Il mande à Sa Grâce qu’il a découvert le juil’ lsaac, qu’il lui a donné la question et qu’il l’a fait brûler vill

    — Dieu soit loué ! dit Philippe en se signant et en embrassant avec l’erveur les pieds d’un crucifix en bois posé sur la cheminée.

    — Voici des nouvelles de don Juan. Le Front du monarque se rembrunit. — Ah ! don Juan ! que dit-il ?

    ~— Il- s’est enfui du couvent de Villa Mayor. — Nous saurons le mettre autre part, nos verrous sont solides, nos murs bien cimentés et s’il le Fallait même... Continuez, don Ruy !

    — Il a sauté par-dessus les murs, un cheval l’attendait au bas, à ce qu’il paraît, car il a disparu et l’on n’a aucune trace de la route n’il a prise. — Ah ! messire don Juan d’Autriche, dit le prince avec un accent de colère concentrée, vous occupez de vous la surveillance royale, mais l’on saura où vous trouver. Ah ! vous avez des chevaux pour vous conduire ainsi, vous sautez pa1°dessus les murs de votre couvent, nous aurons pour vous une prison désormais ; s’il vous prenait fantaisie d’en. sortir, le bourreau en ouvrirait la porte. Oh ! par la mort-dieu ! ajouta-t-il en trépi ant, non, il n’en sera pas ainsi, ou la couronne de Cîiarles-Quint tomberait de notre tête royale. — Sire, dit le Grand ln uisiteur, sire, écoutez ceci : Tu ne blas hémeras point (le nom de mon père, a dit le Christ. Siire, n’avez-vous fait ? Pour cela vous Clonnerez à l’église del Pilar un calice, d’or avec trois Hambeaux d’argent.

    — Pardon, mon père, dit le monarque, et il s’inclina. Continuez, don Ruy.

    On dit qu’il est parti en Angleterre et qu’il veut faire la guerre au roi d’Espagne.

    — Au roi d’Espagne ? faire la’iierre au roi d’Espagne, dit Philippe en souriant. OE ! ceci est par trop  fort, l’audace est trop inouïe. Ah ! don Juan d’Autriche, vous imitez bien votre modèle, il ne manque plus que l’assassinat, le rapt et l’adultère pour être tout à. l’ait don Juan de Marana..Prenez garde ! vous avez déjà la rébellion, l’impiété et l’hérésie, plus qu’il n’en l’aut pour Faire brûler un juil’ ; vous êtes le fils de mon père, il est vrai, fruit d’un amour illégitime, d’une l’aute de jeunesse, d’une passion de caserne, et vous, le pauvre, l’obscur, l’impie, le mécréant, le bâtard, vous voulez attenter à notre couronne sacrée ; mais l’on saura bien se débarrasser de vos mains en Faisant tomber la tête.

    — Don Ruy, interrompit Olivarès, écrivez ceci de la part du roi : Cherchez don Juan, emparez-vous de sa ersonne ; éloignez-le de son père. — [lit puis qu’on le mette dans un cachot avec une Bible, ajouta le roi ; en ceci nous serons utile à. l’État et en convertissant un pécheur, nous servirons Dieu. — Voici encore une lettre, elle parle du père Arsène. — Eh bien, ensuite ?

    — Il s’ennuie.

    — Il s’ennuie, dites-vous ? Eh ! la Fonction céleste qui ·devrait l’occuper lui est donc à charge ? — Il a su, par des gens oilicieux et empressés de lui donner des nouvelles extérieures, que son fils don Juan était l’objet des poursuites de Sa Grâce ; il en a été vivement peiné, il a menacé même de reprendre la couronne qu’il a déposée dans vos mains. — Dépos e, elle J restera, j’espère, si telle est la volonté de Dieu et e la sainte Église, notre mère a tous.

    — On a même intercepté une de ses lettres qui lui était adressée, la voici. Faut-il la lire ? — Non, donne !

    Et il saisit vivement le pa ier que son confident lui présentait ; d’une main tremblante il l’ouvrit précipi-  tamment, mais il s’arrêta tout à. coup, car l’idée de Charles-Quint le lit trembler et pâlir. Cet homme, en ell’et, avait eu tant de puissance et de f’orce dans la vie, que son nom, déguisé sous celui du cloître, avait encore en le prononçant, un (prestige de gloire antique qui inspirait le respect et l’a miration ; sa personne, jadis parée du manteau royal et maintenant couverte de la robe de bure, faisait encore peur à l’Europe, et sa tête nue et dépouillée de couronne était entourée d’une auréole si brillante que cette auréole éclipsait encore les autres trônes.

    Philippe craignait la renommée de cet homme, elle lui était à charge, il la maudissait, car s’il avait un rêve d’ambition, la figure de Charles-Quint se présentait à lui aussitôt comme pour lui saisir sa part d’immortalité ; s’il perdait une bataille, il lui semblait entendre la nuit une voix creuse et terrible qui lui disait : Philippe ! gare à ma couronne ! gare à mon sceptre ! tu ternis leur éclat ». S’il gagnait une victoire, la voix revenait encore lui dire un mot, un seul mot : «Pavic », et ce mot-là c’était une existence de jalousie et d’ambition.

    ll se hasarda pourtant à braver le nom de son père, mais ce ne l’ut pas sans peine, et il fut ces mots d’une voix basse, chancelante, comme quelqu’un qui commet un sacrilège :

    MoN CHER JUANO,

    ll y a bien longtemps que jc ne t’ai écrit, n’est-ce pas ? Oh ! ne m’accuse pas’indill’érence ou de lenteur, non, je n’ai pu, j’étais malade. Voilà une lettre que je t°écris et c’est peut-être la dernière, et tu vas comprendre cela quand tu sauras dans quel état je suis. Oh ! si tu savais comment est maintenant Charles-Quint, ton père, tu rirais de pitié sur là nature humaine et tu dirais : Oui, il a bien fait de se démettre  du oids d’une couronne puisque sa tête chancelle, il alibien fait d’abandonner le sce tre puisque sa main tremble, et il a bien fait surtout cl)e quitter le manteau royal pour la robe de moine puisque là c’est le linceul d’un cadavre vivant. Car voilà ce que je suis : un cadavre vivant qui passe la vie à compter l’heure qui coule, pas assez vite, hélas ! pour mon ennui et pour mes larmes. Oh ! le soir, quand retiré dans ma cellule je m’abandonne à mes pensers et à mes vastes souvenirs, bien souvent je regarde ma lourde épée de bataille suspendue sur mon lit, et je me dis : O toi, fidèle compagne de mes victoires et de mes conquêtes, toi qui as brisé tant de couronnes, écrasé tant de trônes. Oh ! si tu survis à ton pauvre maître et si par hasard la postérité te regarde d’un œil d’envie en pensant à. celui qui a blanc i ta lame sur des crânes humains, dis-lui : Non, détrompe-toil celui-la n’a point été heureux ! Son bonheur ? c’était un rire forcé qui sentait le boulïon que l’on paye et l’homme ui joue un rôle. Le bonheur ? j’y pense encore quelquefois comme a un de ces rêves d’enfance oubliés plus tard, quand par une belle nuit étoilée je regarde la campagne à. travers les barreaux de ma cellule, plongé dans les rêveries du passé, et la je me reporte sur mon trône, au milieu de mes courtisans, ou bien encore sur ma cavale noire à la bataille de Pavie, et puis je (pense à. ce que j’étais, à. ce que j’ai Fait, à. ce que j’ai à dans mes jours de puissance et d’orgueil ; puis j’abaisse le regard sur moi-même, je contemple mes mains sillonnées de cicatrices, je mets la main sur mon cœur, je touche à ma barbe blanche et je me dis : Le voilà donc, ce Charles-Quint, roi d’Espagne, empereur d’Autriche, la terreur de François Ier, dont un bras faisait trembler la France, et l’autte le monde ! Le voilà donc, moine obscur, ignoré dans un couvent ! et il me prend envie de jeter au loin cette existence d’ignorance et d’ennui pour retourner sur le trône, me lancer sur  ma cavale, commander mes braves, reprendre mon épée. J’avancé pour la saisir et mes pieds chancéllént, mes mains Faiblissent, ma tête s’aB’aisse sur ma poitrine, et je retombe sur mon lit plus triste et plus désespéré. Un seul souvenir vient charmer ma solitude, c’est le tien, cher don Juan. Oui, quand je pense à. toi, mon cœur se déride, mon âme s’épanouit ; quand un souillé léger de la nuit vient à iter mes vêtements noirs, je me dis : Ohl si ce souâle d’air si pur et si frais pouvait par hasard faire onduler la plume blanche de la toque de mon don Juanl Alors j’as ire l’air avec amour et avarice. Quand je contemple ll ciel si bleu et si calme, je me dis que mon don Juan peut, à cette heure, à cette minute, le contempler aussi en pensant à son père. Eh bien, je contemple le ciel avec extase en pensant à. cette belle tête noire si pleine île f’eu et d’énergie, à cette figure rosée, à ces deux grands yeux bleus qui sont toute ma vie et mon amour, à ces mains ne j’embrassais jadis avant qu’un sépulcre ne m’ait sgparé du monde ; je pense à don Juan, et je maudis le sort qui fait que je ne l’embrasse pas. Car toi, Juano, je t’aimé autant qu’un cœur d’homme flétri par la royauté peut encore conserver de tendresse et d’amour. Va, si le fils le itime était celui de la Femme aimée, tu serais roi d’âspagné, et si le bâtard était celui de la f’emme que l’on a serrée dans ses bras avec répugnance et dégoût, parce qu’il Fallait un héritier sur le trône, Philippe serait le bâtard, le bâtard maudit, que l’on persécuté et tyrannise. Adieu, cher don Juan, évité les grandeurs que j’énvie encore, et quant à la conduite que tu dois tenir, je n’ai rien à tordonnér, ayant beaucoup vu et n’ayant jamais eu dans mon existence un seul jour dé bonheur. Oh ! il en viendra’un bientôt, auquelje me suis déjà préparé depuis longtemps, tout est prêt, le cercueil est là, et la tombe attend.

    L1 ; PERE Ansàws. »  Le roi pâlit, et, chiffonnant dans ses doigts la lettre volée, il s’assit sur une table placée près de la fenêtre, car ses jambes pliaient et une singulière frayeur vint le saisir tout à coup. Alors il pensa a son père, à son vieux père dont il avait surpris les secrets, dont il avait espionné les actions ; il f’ut surpris d’avoir eu tant d’audace et d’impudeur pour la mémoire d’un homme tel ne Charles-Quint, il se représenta alors cette vénérable tête blanche, avec sa longue barbe, ses vêtements noirs, son aspect saint et vénérable ; il lui semblait voir sa figure indignée lui dire comme dans ses sonîes : « Philippe, qu’as-tu f’ait ? » ll lui sem la que le passé avait été un songe et il regardait avec terreur le sceau brisé et la lettre en trou verte. Enfin il se leva tout à coup, s’élança vers la cheminée, jeta la lettre précipitamment ; il n’était plus temps... et le papier consumé sautillait sur les tisons blanchis dont il essuyait la cendre.

    Olivarès s’aperçut de l’embarras et du remords de Philippe, il en sourit intérieurement, baissa la tête sur la poitrine, se rapprocha élu f’eu et sans regarder le rox :

    — Eh bien, que dit-elle, cette lettre ? — Ce qu’elle dit, mon père... mais je ne m’en souviens lus... Oh sil je me la rappelle, mais mon Dieu, des clîoses insi ifiantes... je suis désolé de l’avoir machinalement ïriûlée, sans ça je vous la clonnerais... Mais parlons de quelque chose qui m’intéresse directement, n’allons-nous faire de don Carlos ?

    — Ce qu’il f’aut en Faire, dit don Ruy, et que faiton des autres ?

    — Quels autres ? clit l’inquisiteur.

    — Les autres... quiisont comme lui, les héréti ues. — Oh ! oui, il f’aut servir la sainte Église, cgt le roi — et il se signa, - non, ce n’est point parce qu’il est mon fils qu’il faut l’épargner, Dieu saurait un jour me demander le compte de ma lâche clémence. Ohl  non, monseigneur Olivarès, veillez à ceci, c’est votre mission ; il n’a jamais de chapelet, ne porte aucune reli ue. Oh ! sur mon âme, c’est un hérétique. il prononça encore quelques mots, mais si bas que les deux courtisans ne purent les entendre. — J’ai une idée utile à l’État, dit Gomès, je l’indiquerai à Sa Grâce quand il sera temps. I

    — Vous pouvez d’ici, mon père, voir à quoi il s’occupe dans sa chambre, c’est don Ruy qui m’a indiqué ce moyen, je l’en remercie sincèrement. Il ôta le crucifix, mit le doigt sur un bouton, et tout à coup une planche se retira laissant voir une petite porte dont il ôta encore deux plaques de f’er, et °on vit, à l’aide d’une large vitre pratiquée dans la muraille, la chambre de l’lnf’ant d’Espagne. Elle était rande et lambrissée, le plafond en était noir, et en ggnéral, elle avait l’apparence de la vétusté et de la misère ; le lit était couvert avec des rideaux rouges, mais la Fenêtre n’en avait point. Sur les murs on voyait accrochée une énorme quantité d’armes de toutes espèces, de piques, de sabres tartares, d’épèes, de poignards, de flèches et de stylets ; la porte était fermée avec une barre de f’er, des chaînes et des verrous, on eût dit la demeure d’un homme qui craint quel ne trahison.

    Le personnage quichabitait cet appartement était d’une taille ordinaire, il avait de jolis cheveux noirs bouclés qui lui tombaient sur les épaules, ses membres étaient vigoureux et bien proportionnés, sa taille était celle d’un homme de vingt ans ; mais si vous eussiez vu ses joues creuses, ses yeux bleus si tristes et si mélancoliques, ce front chargé de rides, vous eussiez dit : C’est un vieillard.

    Il y avait dans son regard tant de tristesse et d’amertume, son f’ront était si pâle et sillonné de tant de rides prématurées que l’on voyait sans peine que cet homme avait souffert des douleurs atroces et inouïes.  Son embonpoint ne lui donnait pas un air de santé, et sur ses joues boursouflées, on voyait une pâleur mate et livide.

    Quand il se levait on voyait qu’il boitait du pied gauche ; du reste il était gracieux dans ses manières, et jusqu’en ses moindres gestes la dignité royale brillait de tout son éclat. Sa personne seule inspirait l’attachement et l’intèrèt ; cette belle tête noire et pâle, cette figure triste et douce, indiquaient une de ces âmes si pleines de passion, si puissantes de sentiment qu’elles se dilatent, se crèvent, et s’abîment, ne pouvant contenir tout ce qu’elles recèlent ; c’était une de ces lames qui usent le fourreau avant qu’elles ne se rouillent. Il paraissait triste et soucieux, se promenait à grands pas dlans son appartement, les bras croisés et la tète baissée sur la poitrine ; de sa main droite, il portait un poignard. Enfin, au bout de quelque temps, il s’assit comme épuisé d’un cauchemar accablant, puis mettant le coude sur la table, il regarda sa lame de Tolède. Un sourire amer vint dérider ses lèvres sèches et blanchies, son f’ront rayonna d’espérance et il dit : «O ma pauvre amie, tu me rendrais un bien grand service, et bientôt... » Puis il tressaillit tout à. coup, se retourna brusquement et regarda derrière lui, mais il ne vit rien, c’était une mouche qui bourdonnait sur les carreaux ; le même bruit se renouvela bientôt, ce n’était plus une illusion, et il entendit distinctement des voix qui parlaient ensuite, comme ces sons vagues et conf’us qui murmurent dans les rêves. Il se leva en frappant du pied, de colère et d’impatience, une planche aussitôt glissa dans une coulisse, une porte se ref’erma et une voix dit : — Vous l’avez vu, monseigneur ?

    Cette voix, c’était celle de Philippe. Carlos retomba sur son Fauteuil, plus pâle et plus colère :

    — Toujours lui ! dit-il entre ses dents, toujours cet É  homme, écoutant mes paroles, épiant mes gestes, tâchant de deviner-les sentiments qui battent dans mon cœur, les pensées qui passent sous mon Front, toujours là assis à mes côtés, debout derriére moi, caché sous un lambris, espionnant à une porte ; toujours là comme un mauvais génie, s’opposant à mon bonheur, me ravissant ma Femme, m’ôtant la liberté, m’emprisonnant dans son palais, et je ne pourrai pas dans ma furieuse et jalouse haine, je ne pourrai pas pleurer et maudire, me venger ! Non ! c’est mon père ! et c’est le roi ! ll Faut supporter ses coups, recevoir tous ces alïronts, accepter tous ces outrages. lci, il s’arréta, des larmes grossissaient sa voix, et il serra si Fort la lame de son poignard qu’il la brisa comme du verre.

    — Puis-je te briser ainsi, homme sans cœur et sans pitié, ajouta-t-il, je l’aimais tant cette Femme ! Ses joues étaient rouges et brûlantes, des larmes grosses et pénibles roulaient puis venaient mourir sur ses lèvres.

    —.le la verrai encore, dût-il m’égorger entre ses bras, dit-il en ôtant les verrous de la porte, et il sortit précipitamment.

    Le manuscrit porte l’indication du chapitre l et nous n’avons pas trace de chapitres suivants.,

     

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  • Souvenir d’Auvergne.

    À M. ADOLPHE JOANNE.

    *****

     

    Cher ami, je voudrais pouvoir ajouter, sinon un chapitre, du moins quelques lignes, aux trésors de souvenirs que vos fréquents voyages ont entassés dans votre mémoire. Cela ne m’est pas facile. Vous connaissez si bien la France, vous en avez si fidèlement retracé tous les aspects, qu’on ne peut vous rien apprendre, et rien apprendre aux autres après vous.

    On ne peut vous raconter que des impressions personnelles, et vous les comprendrez d’autant mieux que vous connaissez les beaux endroits qui les font naître. Quand ces impressions sont très-vives ou très-douces, ce n’est pas toujours  en raison de l’étrangeté ou de la beauté des sites où l’on se trouve. Outre la disposition de l’esprit et du corps, il y a des moments particuliers, certaines nuances du ciel, certains bien-être mystérieux répandus dans l’atmosphère, certaines flambées de soleil, certains parfums de forêts ou de montagnes, qui nous rendent tout à coup enthousiastes et heureux, sans qu’on puisse, sans qu’on veuille s’en rendre compte, sinon par la réflexion, après coup. L’esprit amoureux de la nature n’en demande pas toujours beaucoup pour se dilater ou se délecter. Quant à moi, j’avoue être impressionnée par la lumière au point de lui appartenir absolument et d’être peu frappée des objets qu’elle ne dessine pas avec magnificence. Mon âme suit ses triomphes et ses langueurs avec une passivité qui me rend peut-être mauvais juge de ce qui n’est pas favorisé par elle.

    J’ai été en Auvergne l’année dernière pour la troisième fois, à quinze ou vingt ans de distance. Quand, de chez nous (le Berry), on s’embarque pour une excursion, on est volontiers ambitieux ; on pense aux grandes Alpes ou aux Pyrénées, ou aux rivages de l’Océan, de la  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/269  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/270  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/271  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/272  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/273  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/274  se déchira comme un rideau et le soleil dessina comme des éclairs de lumière sur les flancs du géant. Cette splendeur ne dura qu’un instant ; toutefois elle avait suffi pour empourprer les nuées qui rampaient sur nous d’une lueur rose et transparente qui dura plus d’une heure. À travers cette gaze magique, on distinguait les troupeaux paissant au flanc des montagnes, et les pentes gazonnées avaient des scintillements d’aiguë- marine. Les sommets restaient enveloppés par les nuages, et on ne pouvait se faire aucune idée de leur hauteur. Je ne vis donc presque rien, cette fois-là, mais l’éclairage était si étrange et si agréable, que jamais je ne contemplai avec plus de plaisir ces beaux portiques de l’Auvergne, qu’on appelle les monts Dômes. Pardonnez-moi de vous dire si peu et si mal des impressions fugitives qui n’apprendront rien à personne, mais qui rappelleront à quelques voyageurs que la rêverie et la contemplation sans but font aussi partie des émotions de voyage. À vous de cœur.

     

    Nohant, décembre 1874.

     

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