• LE « GLORIA SCOTT »

    LE « GLORIA SCOTT »........Arthur Conan Doyle..



    Traduction par Jeanne de Polignac

    Un soir d’hiver, au coin du feu, Sherlock Holmes feuilletait des papiers.

    — J’ai là, Watson, me dit-il tout à coup, quelques notes qui vous intéresseront. Ce sont les documents de cette singulière affaire du Gloria Scott et voici la missive qui a occasionné la congestion mortelle du juge de paix Trevor. Et ce disant, il avait tiré d’un étui rouillé une demi-feuille de papier gris sur laquelle étaient tracées au crayon les lignes suivantes : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde-chasse Hudson sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée à tête huppée. »

    Je regardai Holmes : il souriait ironiquement.

    — Vous avez l’air plutôt étonné, me dit-il. Je ne comprends pas que ces lignes aient pu terroriser qui que ce soit. Elles sont grotesques, décousues, voilà tout.

    — J’admets ; mais il est toutefois incontestable qu’un vieillard robuste, en les lisant, est  tombé raide, comme frappé d’un coup de crosse.

    — Vous m’intriguez. Avez-vous des raisons spéciales pour me faire étudier cette affaire ?

    — Oui, c’est la première dont je me sois occupé.

    Souvent j’avais cherché à me faire raconter par mon compagnon l’origine de sa vocation de détective ; jamais encore, je ne l’avais trouvé en veine de confidences. Cette fois, il se redressa dans son fauteuil, étala les documents sur ses genoux, alluma sa pipe et, tout en fumant, se mit à parcourir ses papiers.

    — Vous ne m’avez jamais entendu parler de Victor Trevor, n’est-ce pas ? Ce fut mon seul ami pendant mes deux années de collège. Je n’ai jamais été très sociable, vous le savez, Watson ; je préférais rêver dans ma chambre et expérimenter mes méthodes particulières plutôt que de me mêler aux camarades de mon âge. En dehors de l’escrime et de la boxe, j’avais peu de goût pour les jeux athlétiques, et mes études étaient tout à fait distinctes de celles des autres ; nous n’avions donc aucun point de contact.

    « Un matin, comme j’allais à la chapelle, son bull-terrier s’accrocha à un de mes mollets ; c’était un moyen prosaïque de faire connaissance, mais ce procédé réussit. Je tombai malade, et fus alité pendant dix jours au cours desquels Trevor vint sans cesse prendre de mes nouvelles. Ses  visites se bornèrent d’abord à quelques phrases banales. Mais bientôt elles se prolongèrent et, avant la fin de l’année scolaire, nous étions les meilleurs amis du monde. Trevor était un garçon plein de cœur, d’entrain et d’énergie, au tempérament sanguin, l’antithèse absolue de mon caractère. Lorsque j’eus découvert qu’il était aussi isolé que moi dans le monde, je m’attachai sincèrement à lui. Il m’invita chez son père à Donnithorpe, dans le Norfolk, et j’acceptai son invitation pour les vacances,

    « M. Trevor père, juge de paix et propriétaire foncier, était un homme riche et considéré. Donnithorpe est un petit hameau situé au nord de Langmere, dans le pays des Broads. La maison était une grande et vieille demeure construite en briques, à laquelle on accédait par une belle avenue de tilleuls. Dans les pièces, des plafonds à poutrelles ; autour de la propriété, chasse de marais excellente, belle pêche ; bibliothèque peu considérable, mais bien choisie, cédée, je crois, par le précédent propriétaire. Enfin, une cuisinière passable. Dans ces conditions, il eût fallu être bien difficile pour ne pas passer là un mois fort agréable.

    « M. Trevor père, qui était veuf, n’avait qu’un fils, mon ami. J’appris que sa fille avait été enlevée par la diphtérie à Birmingham. Mon hôte m’intéressa tout de suite extrêmement. Doué d’une grande énergie morale et physique, il n’avait que peu de culture intellectuelle, mais ses nombreux voyages lui avaient donné un enseignement pratique dont il avait su tirer parti. Bâti en force, orné d’une chevelure abondante et qui grisonnait fortement, il avait un teint hâlé, et des yeux bleus si perçants qu’ils en étaient presque farouches ; et pourtant Trevor avait dans le pays une réputation de bonté et de charité, ses sentences mêmes étaient empreintes d’une indulgence extrême.

    « Un soir, peu de temps après mon arrivée, nous dégustions après le dîner un verre de Porto. Le jeune Trevor se mit à parler de mes manies d’observation et de déduction, manies qui déjà à cette époque étaient profondément ancrées en moi, bien que je ne me fusse pas encore rendu compte du rôle que ces tendances devaient jouer dans ma vie. Le vieillard pensa évidemment que son fils, en citant mes prouesses, exagérait beaucoup.

    « — Eh bien ! monsieur Holmes, me dit-il sur un ton de bonhommie, je serais curieux de vous voir lire dans ma vie.

    « — Sans me sentir parfaitement sûr de moi-même, je me hasardai pourtant à vous dire que, depuis une année, vous redoutez une agression.

    « Il prit soudain un air très grave, et me regarda avec la plus grande stupéfaction. 

    « — C’est, ma foi, parfaitement vrai ! Vous vous rappelez, Victor, dit-il, en s’adressant à son fils, ces braconniers que nous avons arrêtés ? Ils ont juré de nous assassiner, et sir Edouard Hoby a été en effet attaqué. Depuis lors, je me suis toujours tenu sur mes gardes. Mais comment diable, monsieur Holmes, avez-vous pu le découvrir ?

    « — Vous possédez, répondis-je, une fort belle canne. La marque qu’elle porte m’indique qu’elle n’est pas à vous depuis plus d’un an ; de plus, vous avez voulu en faire une arme sérieuse en coulant dans le pommeau du plomb fondu ; j’en ai donc conclu que vous redoutiez une attaque.

    « — Quoi encore ? demanda-t-il en souriant.

    « — Vous avez beaucoup boxé dans votre jeunesse.

    « — C’est exact. Mais comment diable le savez-vous ? Ai-je eu le nez cassé ou écrasé ?

    « — Non, je constate seulement que vos oreilles ont cet aplatissement et cet épaississement qui caractérisent le boxeur.

    « — Que remarquez-vous encore ?

    « — D’après les callosités de vos mains, il est clair que vous avez beaucoup manié la pelle et la pioche.

    « — J’ai fait toute ma fortune dans les mines d’or.

    « — Vous avez été en Nouvelle-Zélande. 

    « — Vrai encore.

    « — Vous avez visité le Japon.

    « — Parfaitement exact.

    « — Et vous avez intimement connu quelqu’un dont les initiales étaient J. A., et que vous avez ensuite cherché à oublier le plus possible.

    « M. Trevor se leva lentement, fixa ses grands yeux bleus sur moi avec un regard étrange, effaré, puis tomba sans connaissance sur les coquilles de noix qui jonchaient la nappe.

    « Vous pensez, Watson, quel coup ce fut pour son fils comme pour moi. L’évanouissement ne fut pas long ; après avoir dégrafé son col, nous aspergeâmes son visage de quelques gouttes d’eau, aussitôt le malade aspira fortement, puis se redressa sur sa chaise.

    « — Ah ! mes enfants, dit-il avec un sourire forcé. J’espère ne pas vous avoir trop effrayés. Malgré mon apparence de santé, je dois vous avouer que j’ai un commencement de maladie de cœur, et il me faut bien peu de chose pour me mettre à plat. Tous les détectives qui ont existé, ou qu’on a inventés, ne sont que des enfants auprès de vous, monsieur Holmes ; votre vocation est toute trouvée ; croyez-en ma vieille expérience.

    « Il n’est pas douteux que ce conseil, accompagné d’une appréciation assurément très exagérée de mes talents, me donna la première idée d’ériger en profession ce qui n’avait été jusque-là qu’un simple amusement. Pour le moment toutefois, j’étais si préoccupé de l’indisposition de mon hôte que je ne pensai qu’à lui :

    « — J’espère n’avoir rien dit qui vous ait fait de la peine ? demandai-je.

    « — Dame, vous avez certainement touché un point sensible. Puis-je vous prier de m’expliquer comment vous avez découvert tout cela, et sur quels indices sont basées ces suppositions, exactes pour la plupart ?

    « Il avait pris un ton badin, peu en harmonie avec l’expression de ses yeux encore sous l’impression de la terreur.

    « — C’est aussi simple que possible, répondis-je. Vous souvenez-vous de notre partie de pêche de l’autre jour ? Eh bien ! en ramenant un poisson dans le bateau, vous avez retroussé votre manche et j’ai vu les lettres J. A. tatouées à la saignée de votre bras. Quoique ces lettres fussent encore visibles, leur peu de netteté, la couleur de la peau tout autour étaient pour moi autant de preuves que vous aviez fait des efforts pour les effacer. J’en ai conclu que le souvenir de ces initiales, d’abord très cher, vous était devenu à tel point indifférent, que vous avez cherché à l’oublier.

    « — Quel coup d’œil ! s’écria-t-il avec un soupir de soulagement. Vous avez deviné juste. Mais n’en parlons plus. Le spectre des vieilles passions a quelque chose d’effrayant qu’il vaut mieux ne pas évoquer. Passons au billard, et fumons tranquillement un bon cigare.

    « À partir de ce jour, M. Trevor, malgré toute sa cordialité, ne se sentit plus en confiance avec moi. Son fils même en fut frappé.

    « — Vous avez joué un vilain tour à mon père, me disait-il ; il ne sait plus au juste sur quel pied danser vis-à-vis de vous.

    « Je suis convaincu que le pauvre homme cherchait à paraître naturel devant moi ; mais, malgré ses efforts, un sentiment de méfiance très prononcé perçait dans tous ses mouvements. À la longue, je me sentis de trop dans la maison et je résolus d’abréger ma visite. Or, la veille même de mon départ, il survint un incident dont les suites furent des plus graves.

    « Nous étions tous trois assis sur la pelouse, en train de nous chauffer au soleil et d’admirer le paysage des Broads, lorsqu’un domestique vint annoncer qu’un homme demandait à parler à M. Trevor.

    « — Comment s’appelle-t-il ? demanda mon hôte.

    « — Il a refusé de dire son nom.

    « — Que veut-il, alors ?

    « — Il prétend que vous le connaissez ; il demande à vous voir et à vous parler. 

    « — Faites-le venir.

    « Un instant après, nous vîmes arriver un homme de petite taille, à la tournure vulgaire dont l’air sournois et la démarche lourde me frappèrent. Il portait une jaquette déboutonnée, tachée de goudron sur une manche, une chemise à carreaux rouges et noirs, un pantalon crotté et de grosses chaussures très usées. Son visage maigre et hâlé manquait de franchise ; sur ses lèvres un sourire stéréotypé qui permettait de voir une rangée irrégulière de dents jaunes ; j’ajouterai que ses mains noueuses étaient à demi fermées, selon l’habitude bien connue des marins.

    « Tandis qu’il traversait lourdement la pelouse, j’entendis M. Trevor pousser une espèce de grognement rauque ; puis je le vis se lever d’un bond et courir vers la maison. Il n’y resta qu’un instant ; lorsqu’il revint, il sentait fortement l’eau-de-vie.

    « — Eh bien ! mon ami, dit-il, que puis-je faire pour vous ?

    « Le matelot le regardait avec des yeux mutins et cet éternel sourire qui errait sur sa bouche entr’ouverte.

    » — Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit-il.

    « — Ma parole, mais c’est Hudson ! s’écria M. Trevor d’un air surpris.

    « — Oui, Hudson en personne, monsieur ; et il y a plus de trente ans que je ne vous ai vu. Vous voilà donc installé ici, chez vous, tandis que moi je mange toujours de la viande de conserve.

    « — Bah ! vous verrez que je n’ai pas oublié le passé, s’écria Trevor ; et s’approchant du marin il lui parla à voix basse. Puis tout haut : Allez à la cuisine, dit-il, on vous y donnera à manger et à boire. Je vais m’occuper de vous trouver une place.

    « — Merci, monsieur, dit l’homme en se tirant une mèche de cheveux. Je viens précisément de terminer un engagement de deux ans sur un caboteur de huit nœuds, à court d’équipage, et j’ai besoin de repos. J’ai pensé en trouver soit chez M. Beddoes, soit chez vous.

    « — Ah ! s’écria M. Trevor, vous savez où demeure M. Beddoes ?

    « — Bien sûr, monsieur, je sais où sont tous mes anciens amis, répliqua l’homme au sourire étrange, et il suivit lentement la servante qui lui montrait le chemin de la cuisine.

    « M. Trevor nous marmotta quelque chose sur les relations qu’il avait eues à bord avec cet homme, alors qu’il se rendait aux mines ; puis il nous laissa sur la pelouse, et rentra dans la maison. Une heure après, nous le trouvâmes ivre-mort, couché sur le sofa de la salle à manger. Toute cette affaire m’avait fait la plus mauvaise impression et je quittai le lendemain Donnithorpe, sans le moindre regret, tant je sentais ma présence gênante pour mon ami.

    « Tout ceci s’était passé durant le premier mois des grandes vacances. Je rentrai directement à Londres ou je m’appliquai, pendant sept semaines, à faire des expériences de chimie organique. Au milieu de l’automne et peu de jours avant la reprise des cours, je reçus un télégramme de mon ami me suppliant de revenir à Donnithorpe, sous prétexte qu’il avait le plus grand besoin de mes conseils et de mon aide. Naturellement, je lâchai tout et partis pour le Nord.

    « Le jeune Trevor m’attendait à la gare avec un dog-car et je m’aperçus aussitôt qu’il avait dû beaucoup souffrir depuis que je l’avais quitté. Il avait maigri et paraissait accablé ; plus rien chez lui de cet entrain et de cette gaieté un peu bruyante qui faisaient de lui un si charmant compagnon.

    « — Mon père est mourant, me dit-il en venant au-devant de moi.

    « — Pas possible ! m’écriai-je, qu’a-t-il ?

    « — Congestion, ébranlement nerveux. Il peut passer d’une minute à l’autre. Je ne sais si nous le retrouverons encore en vie.

    « Vous pensez bien, Watson, que je fus navré de cette nouvelle inattendue. 

    « — Et qu’est-ce qui a pu provoquer cet état ? demandai-je.

    « — Ah ! voilà la question ! Mais montez donc en voiture ; nous causerons en route. Vous vous souvenez de cet homme qui est venu la veille de votre départ ?

    « — Parfaitement.

    « — Eh bien ! savez-vous à qui nous avons ouvert la porte ce jour-là ?

    « — Je n’en ai aucune idée.

    « — Au diable, Holmes, au diable en personne.

    « Je le regardai, stupéfait.

    « — Oui, au diable. Nous n’avons pas eu une heure de tranquillité depuis, pas une heure, vous m’entendez. Mon père n’a jamais porté la tête haute depuis ce jour-là ; maintenant c’est la vie même qui s’éteint en lui, et il s’en va, le cœur brisé ; tout cela par le fait de ce Hudson maudit.

    « — Mais quel pouvoir a-t-il sur lui ?

    « — Ah ! je donnerais beaucoup pour le savoir. C’est un si brave homme que mon père ! il est bon, charitable. Comment expliquer qu’il soit tombé entre les griffes d’un pareil gredin ? Je suis bien heureux de vous avoir ici, Holmes ; j’ai la confiance la plus absolue dans votre jugement et votre discrétion, et je sais que vous ne me donnerez que de bons conseils.

    « Tandis qu’il me parlait, nous roulions rapidement sur la grande route unie et poussiéreuse ; au loin, la longue ligne des Broads dorée par le soleil couchant. J’apercevais déjà au-dessus d’un petit bois, sur notre gauche, les hautes cheminées et le mât de pavillon qui désignaient la demeure du riche propriétaire.

    « — Mon père, continua mon compagnon, prit cet homme à son service en qualité de jardinier ; puis, comme ce travail ne lui convenait pas, il fut promu maître d’hôtel. Bientôt, il fut maître dans la maison, entrant partout et n’en faisant qu’à sa tête. Comme les femmes se plaignaient de son ivrognerie et de son langage grossier, mon pauvre père augmenta leurs gages pour les dédommager. Cet animal s’est approprié en outre le bateau et le meilleur fusil de mon père pour s’offrir des parties de chasse. Et tout cela, avec un air si railleur, des clignements d’yeux si insolents, que je l’aurais assommé vingt fois, n’eût été son âge. Je vous assure, Holmes, que j’ai souvent dû me tenir à quatre pour ne pas lui porter un mauvais coup ; je me demande aujourd’hui si je n’ai pas eu tort de me contenir ainsi.

    « Enfin, tout marchait de travers, et cet animal d’Hudson dévenait de plus en plus familier, si bien qu’un jour, à la suite d’une réponse insolente qu’il fit à mon père devant moi, je le pris par les épaules et l’expulsai de la pièce. Il devint livide et me jeta, en s’éloignant, un de ces regards haineux qui en disent plus long qu’aucune parole. J’ignore ce qui se passa ensuite entre mon pauvre père et lui ; ce qu’il y a de sûr, c’est que celui-ci vint me demander le lendemain, si je ne consentirais pas à faire des excuses à Hudson. Je refusai comme bien vous pensez et lui reprochai de permettre à ce misérable de pareilles libertés envers lui et les gens de sa maison.

    « — Ah ! mon garçon, me répondit-il, tout cela est facile à dire ! Tu ne te doutes pas dans quelle situation je me trouve. Mais tu le sauras, Victor, tu le sauras, je le jure, advienne que pourra. Ne juge pas trop sévèrement ton pauvre vieux père, n’est-ce pas, mon fils ? Il était très ému, et il alla s’enfermer pour le reste de la journée dans son bureau où je le vis, à travers la fenêtre, écrire fiévreusement.

    « Ce soir-là, je crus que l’heure de la délivrance avait sonné, car Hudson nous annonça son intention de nous quitter. Il entra dans la salle à manger au moment où nous venions de nous mettre à table et nous fit part de son projet d’une grosse voix avinée.

    « — J’en ai assez du Norfolk, dit-il. Je vais aller voir M. Beddoes dans le Hampshire. Je présume qu’il sera aussi heureux de me voir que vous l’avez été vous-même.

    « — J’espère que vous partez au moins sans rancune, Hudson ? lui demanda mon père d’un ton humble qui me mit hors de moi.

    « — Je n’ai pas reçu vos excuses, grommela-t-il, en me jetant un coup d’œil furieux.

    « — Victor, me dit mon père en se tournant de mon côté, vous reconnaîtrez que vous avez traité ce brave homme un peu rudement.

    « — Je trouve, au contraire, que nous avons, vous et moi, fait preuve d’une patience extraordinaire, répondis-je.

    « — Ah ! vous trouvez vraiment, ricana Hudson. Très bien, patron. Nous verrons cela.

    « Et il sortit de la pièce en se dandinant. Une demi-heure après, il quittait la maison, laissant mon père dans un état de nervosité extrême. Depuis lors, chaque nuit, je l’entendais faire les cent pas dans sa chambre, et, c’est au moment où il commençait à reprendre un peu de calme, que ce terrible coup l’a frappé.

    « — Sous quelle forme ? demandai-je avec anxiété.

    « — Sous la forme la plus extraordinaire qui se puisse imaginer. Il arriva hier, à l’adresse de mon père, une lettre timbrée de Fodingbridge. Mon père la lut, mit sa tête dans ses mains et commença à courir en rond dans sa chambre, comme s’il avait perdu la raison. Quand je réussis enfin à le faire asseoir sur le sofa, je m’aperçus que sa bouche était contractée, ses yeuxgrimaçants et qu’il était sous le coup d’une attaque. Le Dr Fordham, appelé en toute hâte, m’aida à le coucher ; mais rien ne put arrêter les progrès de la paralysie ; depuis, il n’a plus donné aucun signe de connaissance ; je crains, hélas ! que nous ne le retrouvions pas vivant.

    « — Mais c’est affreux, Trevor, m’écriai-je. Que pouvait donc contenir cette lettre pour produire un effet aussi foudroyant ?

    « — Rien. C’est là ce qui est inexplicable. La missive est absurde et n’a aucun sens. Ah ! mon Dieu, voilà ce que je craignais.

    « Nous venions d’arriver au tournant de l’avenue et je vis que tous les stores de la maison étaient baissés. Au moment où nous nous précipitions vers la porte, un monsieur en noir vint au-devant de nous.

    « — Quand la catastrophe s’est-elle produite, docteur ? demanda mon ami d’une voix brisée.

    « — Aussitôt après votre départ.

    « — A-t-il repris connaissance ?

    « — Oui, un instant avant la fin.

    « — A-t-il prononcé quelques paroles à mon adresse ?

    « — Il a dit simplement que les papiers se trouvaient dans le tiroir du fond du cabinet japonais.

    « Mon ami suivit le docteur dans la chambre mortuaire, et je restai seul en bas à réfléchir à ces singuliers événements. Peu à peu je me sentis envahir par une mélancolie que je n’avais jamais ressentie jusqu’à présent. Quel était donc le passé de ce Trevor, tour à tour boxeur, voyageur, mineur ? Comment était-il tombé au pouvoir de ce marin à la mine suspecte ? Pourquoi la simple allusion aux initiales à demi effacées sur son bras lui avait-elle fait perdre connaissance ? Pourquoi cette lettre de Fordingbridge l’avait-elle terrifié, au point de provoquer sa mort ?

    « Je me rappelai à ce moment que Fordingbridge se trouvait dans le Hampshire et que ce Beddoes, que le matelot était allé voir pour probablement le faire endiabler, demeurait dans ce même comté. La lettre était peut-être écrite par ce Hudson, pour annoncer que le secret de ces deux hommes avait été révélé ; ou bien elle émanait de Beddoes et avertissait un complice que cette révélation était imminente. Jusque-là c’était parfaitement clair. Et pourtant le jeune Trevor m’avait dit que la lettre en question était insignifiante et incohérente ? C’est qu’il ne l’avait pas comprise. Il est probable que ce langage étrange cachait une de ces clefs énigmatiques qui donnent au sens des mots un déguisement ingénieux.

    « Il faut que je voie cette lettre, pensai-je en moi-même. Je suis persuadé que je déchiffrerais l’énigme. Pendant une heure encore, dans l’obscurité, je cherchai à résoudre ce problème. Enfin, une femme de chambre en pleurs vint m’apporter une lampe et, derrière elle, entra Trevor, pâle mais l’air calme. Il tenait à la main précisément ces papiers que vous voyez étalés sur mes genoux. Il s’assit en face de moi, plaça la lampe au bord de la table et me tendit ces quelques lignes, griffonnées sur une simple feuille de papier gris : « Fini notre stock de gibier pour rire. Garde chasse Hudson, sans doute a tout reçu dès maintenant et dit par dépêche : « Sauvez poule faisane votre préférée, à tête huppée. »

    « Je présume que mon visage, en lisant ces lignes, ne refléta pas moins de stupéfaction que le vôtre tout à l’heure. Je les relus avec grand soin et restai convaincu que j’avais deviné juste, en supposant que ces phrases baroques avaient un sens caché. Ces mots : « Sauvez poule faisane, votre préférée, à tête huppée » avaient sans doute, une signification convenue. Mais cette signification ne pouvait être découverte sans la clef. Je croyais bien être sur la voie : la présence du mot « Hudson » indiquait bien quel était l’objet de la missive, cette dernière émanait de Beddoes, et non du matelot. J’essayai de lire à rebours, mais « huppée tête à préférée » ne me donna pas un résultat encourageant. Je cherchai alors à lire en supprimant un mot sur deux : « Fini stock gibier » ou « notre de pour » n’avaient aucun sens. Tout à coup, la clef m’apparut : en prenant un mot sur trois, à partir du premier, je trouvais un sens capable de pousser le vieux Trevor au désespoir. L’avertissement était concis et clair : « Fini de rire. Hudson a tout dit. Sauvez votre tête. »

    « Victor Trevor cacha sa figure dans ses mains tremblantes.

    « — C’est bien cela, je pense ; c’est pire que la mort, car c’est en même temps le déshonneur. Que signifient ces mots : « garde chasse » et « poule faisane » ?

    « — Cela n’a aucun rapport avec la missive ; mais c’est assez suggestif et pourrait bien nous faire découvrir l’auteur de la lettre si nous ne le connaissions déjà. Remarquez qu’il a sûrement commencé par écrire : « Fini… de… rire », etc… Il lui fallait ensuite, pour bâtir cette lettre chiffrée, relier chacun de ces mots par deux autres mots, placés dans l’espace laissé en blanc. Il devait naturellement employer les premiers mots qui lui venaient à l’esprit. Or, il parle de chasse, ce qui prouve que nous avons affaire ou à un fervent disciple de saint Hubert ou à un éleveur.

    « — Que savez-vous de ce Beddoes ?

    « — Maintenant que vous me remettez sur la voie, je me souviens, en effet, que mon pauvre père était invité par lui, tous les automnes, à aller chasser sur ses terres.

    « — Il n’y a pas de doute alors, que Beddoes ne soit l’auteur de ce mot. Il ne vous reste plus maintenant qu’à découvrir le secret qui peut lier deux hommes riches et respectés à ce gredin d’Hudson au point de les mettre à sa merci complète.

    « — Hélas ! Holmes, s’écria mon ami, je crains que ce ne soit un mystère, où le crime et la honte se trouvent côte à côte ! Mais je n’ai pas de secret pour vous et je vais vous montrer la confession que mon père écrivit, lorsqu’il s’aperçut qu’Hudson devenait dangereux. J’ai trouvé ce papier dans le meuble japonais, comme l’avait dit le docteur. Prenez-le, et lisez tout haut ; je n’ai ni la force, ni le courage de le faire moi-même.

    — Ce sont, mon cher Watson, ces mêmes documents que je vais vous lire, comme je les ai lus cette nuit-là, à Trevor, dans la vieille demeure fatale. Ils portent ce titre : Notes sur le voyage du navire Gloria Scott depuis son départ de Falmouth, le 8 octobre 1855, jusqu’à sa perte, par 15°20 de latitude nord et 25°14 de longitude ouest le 6 novembre ». Ces notes sont écrites sous forme de lettre :

    « Mon cher et bien-aimé fils,

    « Maintenant que je ne puis échapper au déshonneur qui empoisonne mes dernières années, j’ai le droit de déclarer en toute vérité et sincérité que mon désespoir n’a pour cause ni la crainte de tomber sous le coup de la loi, ni l’appréhension de perdre ma position, et de déchoir aux yeux de ceux qui m’ont connu ; je me sens accablé par la seule conviction que vous aurez à rougir de moi, vous qui m’aimez tendrement, vous à qui je n’ai jamais donné, je l’espère du moins, de motif de me refuser votre respect. Mais, si le coup qui me menace vient à me frapper, je désire que vous n’appreniez que de moi à quel point j’ai été coupable. D’autre part, si la catastrophe ne se produit pas (c’est ce que je demande au Tout-Puissant), si ce papier tombe entre vos mains, sans avoir été détruit, je vous en conjure alors, par ce que vous avez de plus sacré, par la mémoire de votre chère mère et par l’affection qui nous unit, brûlez ce papier avant d’en achever la lecture et n’y pensez jamais plus. Si vos yeux viennent un jour à parcourir les lignes qui suivent, c’est que j’aurai été dénoncé, chassé de ma maison, ou, ce qui est plus probable (car vous savez que j’ai une maladie de cœur), c’est que la mort m’aura pour toujours paralysé la langue. Dans les deux cas, l’heure de la dissimulation est passée. Tout ce que je vais écrire est la pure vérité, je le jure. Que Dieu ait pitié de moi !

    « Mon nom, cher enfant, n’est pas Trevor.

    « Je m’appelais, dans ma jeunesse, James Armitage. Aussi vous comprendrez l’émotion qui m’envahit lorsque j’entendis votre ami me dire qu’il croyait connaître mon secret. Ce fut donc sous le nom d’Armitage que j’entrai, en qualité de commis, dans une maison de banque de Londres, et, c’est sous ce même nom d’Armitage que je fus convaincu d’avoir transgressé les lois de mon pays ; on me condamna à la déportation. Ne soyez pas trop sévère pour moi, mon cher enfant. J’avais soi-disant une dette d’honneur à payer et j’y avais employé des fonds qui n’étaient pas à moi, certain de pouvoir les remettre, avant qu’on ne s’aperçût de leur disparition. Mais la mauvaise chance me poursuivant, je ne touchai pas à temps la somme sur laquelle je comptais, et un examen inattendu de mes comptes fit découvrir le déficit. On aurait pu me traiter avec indulgence, mais les lois étaient plus rigoureuses, il y a trente ans, qu’aujourd’hui, et, à trente-trois ans je me vis enchaîné comme un filou avec trente-sept autres condamnés dans les entreponts du navire Gloria Scott qui faisait voile pour l’Australie.

    « C’était en 1855, au moment où la guerre de Crimée battait son plein. Les bâtiments ordinairement employés au transport des condamnés étaient mobilisés pour la mer Noire. Le gouvernement en était réduit à affréter les navires plus petits et moins bien aménagés pour transporter les prisonniers. Le Gloria Scott avait fait en Chine le commerce du blé, mais c’était un vieux bateau et les nouveaux l’avaient supplanté. Il jaugeait cinq cents tonnes, et, outre ses trente-huit oiseaux de geôle, portait, quand nous mîmes à la voile à Falmouth, vingt-six hommes d’équipage, dix-huit soldats, un capitaine, trois quartiers-maîtres, un médecin, un aumônier et quatre gardes-chiourme ; en tout près de cent personnes.

    « Les cloisons qui séparaient nos cellules, au lieu d’être en chêne épais comme dans les navires qui transportent des prisonniers, étaient minces et légères. Mon voisin, du côté de l’arrière, était un de ceux que j’avais remarqués, quand on nous avait amenés sur le quai. C’était un jeune homme imberbe, au teint clair, au nez mince et allongé, aux mâchoires assez fortes. Il portait la tête haute, avait une démarche fière, et était surtout remarquable par sa grande stature d’au moins six pieds et demi. Aucun de nous ne lui serait arrivé à l’épaule. Il était surprenant de voir, au milieu de toutes ces figures tristes et abattues, ce visage plein d’énergie et de résolution. La vue de ce compagnon me parut aussi réconfortante qu’au voyageur perdu dans une tourmente de neige l’apparition soudaine d’un grand feu. Je me sentais donc ravi d’avoir ce voisin ; et je le fus encore bien plus, lorsque, dans le silence de la nuit, j’entendis tout près de moi un murmure ; mon voisin avait trouvé moyen de percer un trou dans la cloison qui nous séparait.

    « — Hallo ! camarade, me dit-il, comment vous appelez-vous et pourquoi êtes-vous ici ?

    « Je lui répondis franchement et lui demandai à mon tour qui il était.

    « — Je m’appelle Jack Bendergast et, par Dieu, vous apprendrez à bénir mon nom, avant que nous ne nous séparions.

    « Ce nom m’était familier, car le procès de cet homme s’était plaidé peu de temps avant mon arrestation, et avait fait beaucoup de bruit en Angleterre. Bendergast appartenait à une famille honorable ; il avait une grande valeur personnelle ; mais, profondément corrompu, il avait escroqué de fortes sommes aux plus gros commerçants de Londres, par des moyens aussi ingénieux que perfides.

    « — Ha ! ha ! vous vous souvenez de mon affaire, dit-il avec une certaine satisfaction.

    « — Oh ! très bien.

    « — Vous vous rappelez peut-être à ce sujet une particularité ?

    « — Laquelle ?

    « — On m’attribuait un coup d’à peu près deux cent cinquante mille livres, n’est-ce pas ?

    « — Oui, environ.

    « — Mais on n’en a rien retrouvé, n’est-ce pas?

    « — Non, en effet. 

    « — Eh bien ! où pensez-vous qu’a passé cet argent ?

    « — Je n’en ai pas la moindre idée.

    « — Je le tiens là, entre le pouce et l’index, par Dieu. Mon nom seul vaut plus de livres sterling que vous n’avez de cheveux sur la tête ; et quand on a de l’argent, mon garçon, et qu’on sait en faire usage, on est tout-puissant. Il ne vous est pas venu à l’idée, je pense, qu’un homme ainsi pourvu se résigne à user ses culottes dans la cale infecte d’un caboteur chinois, à demi pourri et infesté de rats et de vermine ? Non, monsieur, un homme comme moi se tire d’affaire et vient en aide aux camarades. N’en doutez pas et fiez-vous à lui. La main sur la Bible, je puis vous jurer que vous sortirez de ce mauvais pas.

    « J’avoue que tout d’abord je n’ajoutai pas foi à ce langage. Peu à peu, cependant, mon voisin s’avéra très persuasif ; après m’avoir fait donner ma parole d’honneur la plus solennelle de garder le silence, il me laissa comprendre qu’il existait réellement un complot pour s’emparer du navire. Ce complot avait été ourdi, bien avant l’embarquement, par une douzaine de prisonniers à la tête desquels était, bien entendu, Bendergast ; sa fortune devenait naturellement le levier puissant de l’affaire.

    « — J’ai, me dit mon complice, un associé, homme exceptionnellement sûr auquel j’étais lié comme le sont les deux doigts de la main. C’est lui qui a les fonds, mais où pensez-vous qu’il se trouve en ce moment ? Ici même : c’est l’aumônier du bord. Il s’est embarqué, vêtu de sa redingote noire, pourvu de papiers en règle, et avec assez d’argent dans sa valise pour acheter tout le bâtiment de la quille à la pomme du grand mât. L’équipage lui est acquis, corps et âme. Il l’a acheté, en bloc, même avec escompte, puisqu’il payait en espèces sonnantes. Il les a réglés avant même que les hommes aient signé leur engagement. Deux des gardes-chiourme et Mercer, le second quartier-maître, sont ses créatures ; il pourrait acheter jusqu’au capitaine même s’il le jugeait nécessaire.

    « — Quel est votre plan ?

    « — De rendre plus rouges encore les habits de quelques-uns de ces soldats, qu’en pensez-vous, hein ?

    « — Mais ils sont armés.

    « — Et nous le serons aussi, mon garçon. Chacun de nous, aussi vrai qu’il a eu une mère, aura une paire de pistolets ; et si, aidés de l’équipage nous ne devenons pas capables de prendre un bateau, c’est que, décidément, nous sommes tout au plus dignes de terminer nos jours dans une école de petites filles. Parlez à votre voisin de gauche cette nuit et voyez si on peut se fier à lui. 

    « C’est ce que je fis. Ce voisin qui s’appelait Evans se trouvait dans la même situation que moi, il avait fait un faux. Depuis, il a aussi changé de nom et maintenant il est devenu un homme riche et heureux ; il habite le sud de l’Angleterre. Il se montra tout disposé à entrer dans ce complot qui, somme toute, était notre seule planche de salut. Avant de quitter le golfe de Gascogne, il ne restait que deux prisonniers qui n’avaient pas encore été initiés au secret. L’un d’eux était si faible d’esprit, qu’il était impossible de lui rien confier ; l’autre avait la jaunisse, et ne pouvait nous être d’aucune utilité.

    « À tout bien considérer, s’emparer du navire devait être chose facile ; l’équipage était une bande de chenapans, choisis tout exprès. Le faux aumônier venait librement dans nos cellules sous prétexte de nous exhorter ; on le laissait entrer avec un sac noir qui contenait soi-disant des opuscules religieux. Ses visites étaient si fréquentes que, le troisième jour, nous avions déjà chacun, caché au pied de notre lit, une lime, une paire de pistolets, cinq cents grammes de poudre et vingt balles. Deux des gardes étaient des agents de Bendergast et le second quartier-maître constituait son bras droit. Le capitaine, les deux maîtres, deux gardes, le lieutenant Martin avec ses dix-huit hommes et le docteur, restaient donc nos seuls adversaires. Bien que sûrs de notre coup, nous résolûmes de ne négliger aucune précaution et de n’attaquer que de nuit. Mais l’événement se produisit plus tôt que nous ne l’avions pensé, et voici comment :

    « Un après-midi (environ trois semaines après notre départ), le docteur, étant venu voir un des prisonniers qui se trouvait malade, appuya sa main sur le pied du lit et sentit les contours d’un pistolet. S’il avait eu plus de sang-froid, il faisait rater le coup ; mais, en bon petit homme très nerveux, il poussa un cri et devint si pâle que le malade, se voyant découvert, se jeta sur lui et le bâillonna, avant qu’il pût donner l’alarme ; il l’attacha ensuite sur le lit. Comme le docteur avait laissé derrière lui sa porte ouverte, nous nous ruâmes tous à la fois par cette ouverture sur le pont. Les deux sentinelles furent immédiatement passées au bleu ainsi qu’un caporal, accouru au bruit. Quant aux deux autres soldats qui se trouvaient à la porte de la cabine, leurs fusils ne devaient pas être chargés, car nous les tuâmes au moment où ils cherchaient à mettre la baïonnette au canon. Nous nous précipitâmes chez le capitaine, mais, au moment où nous allions pénétrer dans sa cabine, un coup de feu retentit derrière la porte, et nous trouvâmes notre homme la tête effondrée sur une carte de l’Atlantique, épinglée sur la table. Derrière lui se tenait l’aumônier, un pistolet encore fumant à la main. L’équipage s’était emparé des deux maîtres et l’affaire était dans le sac.

    « Nous envahîmes alors le salon qui se trouvait à côté de la cabine et nous nous allongeâmes sur les banquettes, parlant tous à la fois, délirant de nous sentir libres. Tout autour se dressaient des armoires ; Wilson, le faux aumônier, en enfonça une et en tira une douzaine de bouteilles de vin de Xérès dont il cassa les goulots. Nous remplîmes nos verres ; nous étions en train de les vider, quand, tout à coup, sans aucun avertissement, une salve de mousquets retentit à nos oreilles et la pièce se remplit d’une épaisse fumée qui nous empêcha de rien voir. Lorsqu’elle se fut dissipée, le salon n’existait plus ; les cadavres de neuf hommes, dont Wilson, se roulaient l’un sur l’autre par terre ; le souvenir de ce mélange de sang et de Xérès sur les tables me fait encore mal au cœur quand j’y pense. Nous étions littéralement atterrés, et je crois que nous aurions lâché pied, si Bendergast n’avait été là. Mugissant comme un taureau, il se précipita à la porte, suivi de tous ceux qui vivaient encore. Sur la poupe, se tenaient le lieutenant et dix de ses hommes. La claire-voie, au-dessus de la table, était ouverte et c’est par là qu’ils avaient fait feu sur nous. Nous nous jetâmes sur eux, avant qu’ils eussent eu le temps de recharger leurs mousquets, et ils se battirent comme des lions ; mais nous avions le nombre pour nous ; ils succombèrent et, au bout de cinq minutes, tout était fini. Mon Dieu ! quelle boucherie ! Bendergast ressemblait à un démon enragé. Pour lui, un soldat ne pesait pas plus qu’un enfant, en un tournemain il avait tout jeté par-dessus bord, les vivants comme les morts. Un sergent, très blessé, surnagea et se maintint longtemps sur l’eau ; l’un de nous eut pitié de lui et lui fit sauter la cervelle. De nos ennemis, il ne restait plus que les gardes-chiourme, les quartiers-maîtres et le médecin.

    « Mais, à leur sujet, s’éleva une violente dispute. Un bon nombre d’entre nous, heureux d’avoir reconquis la liberté, ne voulaient plus commettre d’autres meurtres ; ils trouvaient qu’on peut frapper des soldats munis de leurs fusils pour se défendre ; mais qu’on n’a pas le droit de procéder de sang-froid à l’égorgement d’hommes absolument désarmés. Huit des nôtres, cinq prisonniers et trois matelots, déclarèrent qu’ils ne consentiraient pas à ce forfait. Mais rien ne put ébranler Bendergast et sa bande. Notre seule chance d’impunité, disaient-ils, est d’aller jusqu’au bout ; nous ne devons laisser aucun témoin qui puisse un jour se dresser contre nous ; il s’en est d’ailleurs fallu de peu que nous ne subissions le sort des autres prisonniers. Enfin, de guerre lasse, il nous autorisa à prendre une embarcation et à quitter le navire. Dégoûtés du massacre auquel nous avions assisté, et pour échapper à la triste besogne qui restait encore à faire, nous acceptâmes sa proposition. On nous donna à chacun un vêtement de matelot, un baril d’eau, un peu de rhum, une caisse de biscuits et une boussole. Bendergast nous jeta une carte en nous disant que nous étions des marins naufragés dont le navire avait péri par 15° de latitude nord et 25° dé longitude ouest, puis il coupa notre amarre et nous abandonna à notre sort.

    « J’en arrive maintenant à la partie la plus impressionnante de cette histoire, mon cher fils. Les matelots avaient amené la hune de misaine, lorsque la révolte éclata ; mais, au moment où nous quittâmes le bord, on la largua de nouveau et le navire commença à voguer lentement en s’éloignant de nous, tandis que notre canot se sentait soulevé par de grandes lames de fond. Assis auprès des écoutes, nous commençâmes, Evans et moi, les plus instruits de la bande, à étudier notre position et la route à suivre. La question n’était pas facile à résoudre ; nous nous trouvions à cinq cents milles au sud du Cap-Vert, et à sept cents à l’ouest de la côte d’Afrique. Comme le vent tournait au nord, nous pensâmes que le point le plus facile à atteindre était Sierra-Leone ; et nous mîmes donc le cap sur cette direction, laissant le nord à tribord, loin derrière nous. Tout d’un coup, nous en vîmes jaillir un épais nuage de fumée noire qui s’épanouit sur le ciel, comme un arbre gigantesque. Quelques secondes après, un bruit de roulement de tonnerre parvint jusqu’à nous, et, quand la fumée se fut dissipée, nous ne vîmes plus rien du Gloria Scott. Virant aussitôt de bord, nous fîmes force de rames vers l’endroit où une légère vapeur, traînant sur l’eau, restait le seul indice de cette terrible catastrophe !

    « Il nous fallut une heure pour atteindre le lieu du naufrage et nous pensions même arriver trop tard pour sauver quelqu’un. Une embarcation brisée, de nombreuses caisses et des morceaux de bois ballottés par la houle indiquaient seuls l’endroit où le navire avait coulé ; mais on n’apercevait rien de vivant ; bref, en désespoir de cause, nous allions nous éloigner, lorsque nous vîmes à quelque distance une épave qui supportait un homme étendu. Nous le hissâmes à bord : c’était un matelot nommé Hudson, si brûlé, et si épuisé qu’il ne put nous raconter la catastrophe que le lendemain matin. Il paraît qu’aussitôt après notre départ, Bendergast et sa bande se mirent en mesure d’exécuter leur tâche en massacrant les cinq prisonniers qui restaient ; les deux gardes-chiourme furent tués à coups de feu et jetés par-dessus bord, ainsi que le troisième maître. Puis Bendergast descendit dans l’entrepont et, de ses propres mains, coupa la gorge de l’infortuné médecin. Il ne restait plus à expédier que le premier maître, un homme vigoureux et résolu. Quand il vit le forçat s’approcher de lui, son couteau tout sanglant à la main, il réussit à briser les liens qu’il avait pu déjà relâcher, et descendit d’un bond dans la cale arrière.

    « Une douzaine de forçats, armés de pistolets et lancés à sa recherche le trouvèrent dans la soute aux poudres, assis devant un baril ouvert, une boîte d’allumettes à la main. Il jura de faire sauter le navire, s’il était le moins du monde molesté. Un instant après l’explosion se produisait. Hudson pense qu’elle a été plutôt due à un coup de pistolet maladroit qu’à l’allumette du maître attaqué. Quelle qu’en fût la cause, ainsi périt le Gloria Scott : avec lui sombra le gredin qui s’en était emparé !

    « Voilà, en peu de mots, mon cher enfant, l’histoire du terrible événement auquel j’ai été mêlé. Le lendemain, nous étions recueillis par le brick Hotspur, faisant voile pour l’Australie. Le capitaine n’eut pas de peine à croire que nous représentions les survivants d’un paquebot naufragé. L’amirauté déclara que le transport Gloria Scott était perdu corps et biens ; depuis, pas un mot n’a transpiré sur son véritable sort. Après un excellent voyage, le Hotspur nous débarqua à Sydney où, Evans et moi, nous changeâmes de nom pour travailler aux mines ; là, au milieu de cette foule venue de tous les pays, il nous a été facile de dissimuler notre identité première.

    « Le reste n’a pas besoin de se raconter. Nous nous sommes enrichis, nous avons voyagé et nous sommes revenus en Angleterre en nous faisant passer pour de riches colons, qui rentraient au bercail pour acheter des terres au pays natal. Pendant plus de vingt ans nous avons mené une vie paisible et relativement agréable ; nous avions tout lieu d’espérer que notre passé était à jamais enfoui dans l’oubli. Imaginez donc quelle fut mon émotion, quand je reconnus dans la personne qui vint un jour me voir en votre présence, un matelot, le naufragé que nous avions recueilli à la mer ! Il nous avait dépistés et venait faire du chantage à nos dépens. Vous comprendrez maintenant les efforts que j’ai faits pour vivre en paix avec lui, et vous compatirez à la terreur que je ressens, depuis qu’il est allé trouver, la bouche pleine de menaces, l’autre survivant du Gloria Scott. »

    Au-dessus de ceci, une main tremblante a tracé d’une écriture à peine lisible, ces lignes : « Beddoes écrit en chiffre que H. a tout dit. Seigneur miséricordieux, ayez pitié de nous ! »

    Tel est le récit que je lus cette nuit-là au jeune Trevor.

    — Je pense, Watson, qu’entouré des circonstances que vous savez, vous le trouvez suffisamment dramatique. Le brave garçon en eut le cœur si brisé qu’il partit pour les plantations de thé du Terai ; j’ai appris depuis qu’il y prospérait.

    Quant au matelot et à Beddoes, on n’en a plus entendu parler depuis la lettre d’avertissement. Ils ont tous deux disparu de la manière la plus complète. Aucune déposition n’a été faite à la police ; et Beddoes a sans doute pris les menaces du matelot pour un fait accompli. On a bien vu Hudson rôder dans les environs ; aussi la police en a conclu qu’il s’était éclipsé après avoir tué Beddoes. Pour moi, je suis d’un avis contraire. Je crois plutôt que Beddoes, poussé au désespoir et se croyant trahi, se sera vengé sur Hudson ; il aura quitté le pays avec tous les fonds qu’il avait pu réunir.

    « — Voilà tous les détails que je suis à même de vous fournir sur cette affaire ; si vous désirez l’ajouter à votre collection, je les mets à votre entière disposition, mon cher Watson. »


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  • Amour : qu'est-ce que c'est ? (ce que ce n'est pas).

     

    Ah l'amour ! Une vaste question qui n'a cessé de faire jaser philosophes et poètes, de faire et défaire l'Histoire du monde, d'obséder nombre d'entre nous et d'inspirer les artistes de tous les continents.

    L'amour est une notion vague, floue, sujette à interprétation, mais universelle.

    Dans toutes les cultures et à toutes les époques, des relations ou d'attirances extraordinaires ont existé, donnant lieu à des œuvres lyriques ou d'incroyables actes de bravoure.

    Si chacun d'entre nous parle de l'amour et peut-être le ressent, nous avons tous une manière bien à nous de définir ce sentiment et de l'appréhender.

    Pour définir le sentiment amoureux, il est donc plus facile de dire ce qu'il n'est pas plutôt que ce qu'il est réellement.

     

    L'amour n'a pas de culture

    La culture véhicule de nombreuses normes.  Elle définit souvent des critères de beauté.

    Une personne communément admise comme belle en Chine ne le sera pas forcément au Pérou.

    La culture définit également les codes du couple, la manière dont deux personnes doivent ou peuvent se rencontrer, se marier, se partager les tâches ménagères, montrer ou cacher leur émotions, interagir avec leurs familles respectives.

    Quelquefois, la culture peut même tenter de définir qui a le droit de s'aimer.

    Les relations homosexuelles, entre personnes d'âges très différents ou de différentes tribus, ethnies, nationalités ou couleurs de peau ne sont pas toujours bien perçues.

    Néanmoins, l'amour peut parfaitement traverser les cultures.

    On voit avec la mondialisation et l'amplification des mouvements migratoires de plus en plus de couples mixtes se former.

    Ils sont la preuve que l'amour n'est pas seulement lié à des attentes purement culturelles et sociales. Il est universel.

    L'amour ne dure pas une semaine

    L'amour est une notion floue, subjective. Le sentiment amoureux et impalpable. Il est différent chez chacun d'entre nous.

    Il serait difficile de dire s'il dure trois ans comme le prétend Frédéric Beigbeder ou encore de savoir si nous devons croire ou non en l'existence de l'âme sœur.

    Une chose est sûre, l'amour se construit avec le temps. Il mûrit.

    C'est en cela qu'il se démarque du "simple" coup de foudre ou de la passion qui caractérise le début d'une relation.

     

    L'amour n'est pas un délire d'ados boutonneux

    N'en déplaise aux aigris qui se pensent trop vieux pour aimer à nouveau, nous tombons amoureux à tous les âges.

    Attention donc à ne pas négliger les histoires d'amour de vos enfants, même très jeunes.

    Leur amour peut être très fort.

    Il n'a pas moins de valeur que celui d'un adulte.

    La maturité n'a rien à voir là-dedans.

    N'allez pas croire non plus que les personnes âgées soient incapables d'aimer.

    Certes les générations précédentes étaient plus coutumières des mariages de complaisance et n'avaient pas pour habitude de se séparer lorsque leur couple battait de l'aile, par souci économique, mais aussi par peur du regard des autres.

    Mais cela ne signifie pas qu'il y ait une "date limite" au sentiment amoureux après laquelle nous serions blasés par défaut.

    Un enfant de six ans, une grand-mère et un adolescent n'auront pas la même vision du couple, ne contiendront ou n'exprimeront pas leurs sentiments de la même manière, mais tous sont parfaitement capables de tomber amoureux.

    L'amour n'est pas l'entente parfaite

    Être amoureux ne signifie pas ne pas avoir de dispute.

    Bien au contraire. Une relation amoureuse harmonieuse nécessite beaucoup de dialogue, de débats, de discussions et parfois de compromis.

    Être amoureux, c'est être capable d'être soi-même avec l'autre et certainement pas mettre entre parenthèses ses convictions ou ses envies pour ne pas froisser l'être aimé.

    Ne jamais avoir de différend est donc plus que suspect.

    Pas besoin pour autant d'en venir aux mains, de se lancer des assiettes à travers la figure ou de se disputer pour un oui ou pour un non.

    Mais il n'est pas sain non plus de fuir les conflits en se baignant dans l'illusion que l'amour doit aboutir à une entente parfaite à chaque instant.

     

    La dépendance n'est pas de l'amour

    L'idée que l'amour ne serait que le comblement d'un manque est pourtant une thèse défendue par de nombreux psychologues.

    Il est vrai que nous attendons souvent quelque chose de l'être aimé, de l'affection, de la sécurité, une certaine complicité.

    Mais pour rester saines, ces attentes ne doivent pas se transformer en besoin, en dépendance.

    Être amoureux, ce n'est pas avoir besoin de l'autre pour exister.

    N'en déplaise à Freud, on ne tombe amoureux ni de son père ni de sa mère.

    Un amour sain ne consiste pas à être dépendant de l'autre à chaque instant au point de ne plus être capable de mener sa vie sereinement.

    Il est tout à fait possible d'être amoureux et indépendant à la fois.

    D'ailleurs, les relations de dépendance sont souvent asymétriques, ce qui est parfaitement incompatible avec un amour véritable.

    L'amour est un sentiment profondément positif.

    Il vous apporte plus de liberté que de chaînes, vous émancipe plutôt que de vous asservir.

    Si dans un couple, une personne dépend d'une autre au point d'exiger d'elle une certaine conduite, un certain mode de vie, peut-on vraiment parler d'amour ?

    L'amour ne s'achète pas

    Partout à travers le monde, certaines personnes vous diront que l'amour n'est qu'une question de statut social ou de pulsions et que dans un monde où tout se monnaye, même l'être aimé peut s'acheter.

    Ils s'appuieront sur certains exemples comme la prostitution ou les mariages de complaisance qui ont presque toujours existé aux quatre coins du monde.

    Mais ce dont ces mauvaises langues parlent, ce n'est nullement de l'amour.

    L'amour n'est ni une pulsion ni un désir.

    C'est un sentiment. Et les sentiments ne s'achètent pas !

    On peut répondre à une pulsion ou un besoin par un achat, par exemple en achetant un sandwich lorsqu'on a faim, en louant une chambre d'hôtel lorsque l'on a sommeil ou en glissant une pièce dans la porte des toilettes publiques lorsque l'on a une envie pressante.

    Mais on ne peut pas acheter un sentiment amoureux, au même titre que l'on ne peut pas acheter de la sympathie, de l'amitié ou de l'admiration.

    Et pour vous, c'est quoi l'amour ?

    Adrien

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  • AVENTURE DE TROIS ÉTUDIANTS

    Au cours de l’année 1886, une série d’événements sur lesquels je n’ai pas à insister nous obligea, Sherlock Holmes et moi, à passer plusieurs semaines dans une de nos grandes villes, chef-lieu d’une Université. C’est pendant cette période que se passa l’aventure que je vais raconter. Je n’ai pas besoin de dire que tout détail pouvant faire deviner au lecteur soit l’Université, soit les personnages en cause, sera soigneusement caché avec le plus grand soin, car un scandale si douloureux ne doit pas être dévoilé. Il m’est cependant permis, en usant d’une rigoureuse discrétion, d’écrire ce récit qui fera voir, une fois de plus, les remarquables qualités de mon héros, tout en faisant de mon mieux pour empêcher qu’on  puisse découvrir le lieu où les faits se sont passés et l’identité des acteurs.

    Nous habitions un appartement meublé auprès d’un libraire, chez lequel Sherlock Holmes passait une partie de son temps à fouiller laborieusement les archives de vieux chartriers du moyen âge. Ses recherches, d’ailleurs, eurent des résultats si surprenants qu’elles feront peut-être, plus tard, l’objet d’un de mes récits. Ce fut dans cet appartement qu’un soir nous reçûmes la visite d’une de nos connaissances, M. Hilton Soames, administrateur et maître de conférences au collège de Saint-Luc. M. Soames était un homme de taille élevée, maigre et d’un tempérament très nerveux. Je l’avais toujours connu très agité, mais, à ce moment, il était tellement bouleversé qu’un événement grave venait certainement de se produire.

    — J’espère, monsieur Holmes, dit-il, que vous pourrez nous donner quelques heures de votre temps si précieux. Il vient de se produire à notre collège un incident des plus pénibles, et, réellement, si je n’avais pas eu la chance de vous avoir dans la ville, je n’aurais su que faire. 

    — Je suis très occupé en ce moment-ci, et je serais très contrarié d’être dérangé, dit mon ami. Je préférerais de beaucoup vous voir appeler la police à votre aide.

    — Non, non, mon cher monsieur, c’est absolument impossible. Quand l’action publique est mise en mouvement on ne sait où elle s’arrêtera et c’est une affaire au sujet de laquelle il est nécessaire, pour le bon renom du collège, d’éviter tout scandale. Votre discrétion est aussi connue que votre pouvoir ; vous êtes le seul homme au monde qui puissiez m’aider, aussi, je vous supplie, monsieur Holmes, de faire tout ce qui vous sera possible.

    Le caractère brusque de mon ami ne s’était pas amélioré depuis qu’il avait quitté Baker Street. L’absence de ses livres, de ses produits chimiques, du désordre apparent de son appartement le mettaient au désespoir. Il haussa les épaules, tandis que notre visiteur, avec force de gestes, nous mit, en quelques mots, au courant de son histoire.

    — Je dois d’abord vous expliquer, monsieur Holmes, que demain est le premier jour du concours pour la bourse Fortescue. Je suis  l’un des examinateurs pour le grec et j’ai choisi comme sujet une version qu’aucun des candidats n’a eue à traduire. Le texte en est imprimé sur la feuille d’examen et, bien entendu, ce serait un immense avantage si l’un des candidats pouvait préparer à l’avance sa traduction. On a donc pris les plus grandes précautions pour garder le secret.

    Aujourd’hui, à trois heures, j’ai reçu les épreuves imprimées. La version se compose de la moitié d’un chapitre de Thucydide. J’ai dû relire les épreuves avec le plus grand soin. À quatre heures et demie, mon travail n’était pas encore terminé, mais, comme j’avais promis d’aller prendre le thé dans l’appartement d’un collègue, j’ai laissé mes épreuves sur mon pupitre. J’ai été absent un peu plus d’une heure.

    Vous savez peut-être, monsieur Holmes, que les portes de mon appartement sont doubles ; la première, en serge verte, à l’intérieur ; l’autre, en chêne à l’extérieur, Quand je m’approchai pour rentrer chez moi, je fus très étonné de voir une clef à la porte extérieure ; je crus d’abord à un oubli de ma part, mais  je constatai que j’avais la clef dans ma poche. Seul, mon domestique, Bannister, en possédait une autre. Celui-ci est à mon service depuis dix ans ; son honnêteté est au-dessus de tout soupçon. J’ai cependant acquis la conviction que cette clef était bien la sienne, qu’il était entré dans ma chambre pour me demander si je voulais du thé, et, qu’en sortant, il avait commis l’étourderie de laisser la clef à la serrure. Il avait dû entrer dans l’appartement quelques instants seulement après mon départ. À un autre moment sa négligence n’aurait pu avoir aucune suite fâcheuse ; dans les circonstances présentes, elle a eu le plus déplorable résultat. Dès que j’ai aperçu ma table, j’ai constaté qu’on avait fouillé dans mes papiers. La version était imprimée sur trois feuilles que j’avais laissées ensemble ; je trouvai l’une d’elles par terre, la seconde sur une petite table près de la fenêtre et la troisième à l’endroit où je l’avais laissée.

    Pour la première fois, Holmes fit un mouvement.

    — La première feuille par terre !… la  seconde près de la fenêtre !… la troisième où vous l’avez laissée !… dit-il.

    — Précisément, monsieur Holmes. Vous m’étonnez ! comment avez-vous pu deviner cet ordre ?

    — Continuez donc votre récit si intéressant !

    — Au premier abord, j’eus l’idée que Bannister avait pris la liberté impardonnable de toucher à mes papiers. Il nia avec la plus grande énergie et je suis convaincu qu’il dit la vérité. C’est donc que quelqu’un a passé devant l’appartement, a remarqué la clef à la serrure, a su que j’étais sorti, et est entré dans le but de copier le texte de la version. Il s’agit, en réalité, d’une grosse somme d’argent, car la bourse est d’un chiffre très élevé et, un homme sans scrupule n’a sans doute pas craint de courir un certain risque dans le but d’obtenir un avantage sur ses concurrents.

    Bannister a été bouleversé par est incident et il a failli s’évanouir quand il a su ce qui était arrivé. J’ai même dû lui faire avaler un cordial et je l’ai laissé anéanti sur un fauteuil pendant le temps qu’il m’a fallu pour examiner la pièce. Je constatai que l’intrus avait laissé d’autres  traces de son passage. Sur la table, près de la fenêtre, je trouvai plusieurs rognures de bois provenant d’un crayon qui avait dû être taillé, ainsi qu’un morceau de mine de plomb brisé. Évidemment, le gredin avait copié le texte avec une telle vitesse qu’il avait cassé son crayon et avait été obligé de le tailler.

    — Très bien, dit Holmes, qui reprenait sa bonne humeur à mesure que son attention s’éveillait.

    — Ce n’est pas tout. J’ai, depuis quelque temps, un nouveau bureau recouvert de cuir rouge, et je suis certain, ainsi que Bannister, qu’il n’y avait aucune tache ; or, j’ai trouvé une coupure d’environ trois centimètres de long ; pas une égratignure, mais une véritable coupure. J’ai enfin découvert sur la table, un petit morceau de pâte ou de terre noire, sur lequel j’ai remarqué des parcelles qui m’ont semblé être de la sciure de bois. Je suis persuadé qu’il a été laissé par celui qui a fouillé mes papiers. Il n’y avait, d’ailleurs, aucune empreinte de pas qui pût mettre sur sa trace. Je ne savais plus à quel saint me vouer, quand l’idée m’est venue que vous étiez ici et je me  suis hâté de mettre l’affaire entre vos mains. Aidez-moi, monsieur Holmes ; vous voyez d’ici mes ennuis ! Il faut que je trouve l’individu ou que je fasse renvoyer le concours jusqu’au moment où j’aurai eu le temps de faire imprimer un nouveau texte ; il sera, dans ce cas, indispensable de fournir une série d’explications qui feront un tort énorme au collège et à l’Université. Tout ce que je désire, c’est étouffer cette affaire.

    — Je serai très heureux de vous aider de mes conseils, dit Holmes en se levant et en passant son pardessus. L’affaire ne manque pas d’intérêt. Est-il venu quelqu’un dans votre chambre après que vous avez eu reçu les épreuves ?

    — Oui, le jeune Daulat Ras, un étudiant des Indes, dont la chambre donne sur le palier ; il est venu me demander quelques renseignements sur l’examen.

    — Doit-il prendre part au concours ?

    — Oui.

    — Les papiers étaient-ils sur votre table à ce moment ? 

    — Autant que je me rappelle, ils s’y trouvaient enroulés.

    — Pouvait-on reconnaître que c’était des épreuves ?

    — C’est possible !

    — Personne autre n’est entré dans votre chambre ?

    — Non.

    — Quelqu’un savait-il que les épreuves s’y trouvaient ?

    — Non, sauf l’imprimeur.

    — Bannister le savait-il ?

    — Certainement non… personne ne le savait.

    — Où est Bannister, maintenant ?

    — Le pauvre homme ! je l’ai laissé malade, affalé sur un fauteuil ; j’étais si pressé de venir vous trouver.

    — Avez-vous laissé votre porte ouverte ?

    — Oui, mais j’ai mis les papiers sous clef.

    — Il résulte donc de tout ce que vous m’avez dit, monsieur Soames, qu’à moins que l’étudiant indiqué ait pu reconnaître ce qu’était le rouleau d’épreuves, l’homme qui les a copiées les a trouvées par hasard. 

    — Cela me paraît certain.

    Holmes eut un sourire énigmatique.

    — Eh bien, dit-il, allons là-bas. Ce n’est pas une de vos affaires, Watson, mais venez cependant si vous voulez. Maintenant, monsieur Soames, je suis à votre disposition.

    « Le cabinet de notre client avait une fenêtre à petits carreaux donnant sur la cour d’honneur du vieux collège et s’ouvrait sur un escalier de pierres, usées par le temps, par une porte en ogive. L’appartement se trouvait au rez-de-chaussée. Au-dessus de lui, habitaient les trois étudiants dont j’ai parlé, un à chaque étage. La nuit commençait à tomber quand nous arrivâmes sur les lieux. Holmes s’arrêta et contempla la fenêtre avec intérêt, puis, en se hissant sur la pointe des pieds, il jeta un coup d’œil à l’intérieur.

    — Il n’a pu entrer que par la porte, dit notre guide, car la fenêtre est trop étroite pour laisser passer un homme.

    — Vraiment ! dit Holmes, qui sourit d’un air singulier an regardant notre compagnon. Eh bien, puisque nous n’avions rien à examiner ici, nous n’avons qu’à entrer. 

    Le maître de conférences ouvrit la porte extérieure et nous fit pénétrer. Nous restâmes sur le seuil tandis que Holmes regardait le tapis.

    — Je ne vois ici aucune trace de pas, ce qui s’explique facilement par la sécheresse de ces jours derniers. Votre domestique doit être entièrement remis de ses émotions ; vous l’aviez, dites-vous, laissé étendu sur un fauteuil ; lequel ?

    — Ici, à côté de la fenêtre.

    — Je vois, près de cette petite table… Vous pouvez entrer maintenant ; j’ai suffisamment examiné lé tapis. Voyons maintenant la petite table. Il est facile de se rendre compte comment les choses se sont passées. L’homme est arrivé, a pris, page par page, les épreuves sur le bureau et les a apportées sur cette table près de la fenêtre, parce que de cet endroit il pouvait vous voir traverser la cour et prendre la fuite s’il était nécessaire.

    — Il n’a pu me voir, car je suis rentré par une porte de côté.

    — Peu importe, telle était son idée ! Voyons maintenant les trois épreuves. Elles ne portent aucune trace de doigts ? Non ! Il a d’abord pris la première page et l’a copiée. Combien de  temps cela a-t-il pu lui prendre en abrégeant autant que possible ? Un quart d’heure au moins. Il a jeté ensuite cette feuille et a saisi la seconde. Il devait l’avoir à moitié copiée ; quand votre retour l’a obligé à une fuite rapide,… très rapide, car il n’a pas eu le temps de remettre en place les papiers, ce qui devait vous faire deviner qu’on y avait touché. Vous ne vous rappelez pas avoir entendu des pas précipités quand vous avez ouvert la porte ?

    — Non, je ne m’en souviens pas.

    — Il a écrit avec une telle ardeur qu’il a cassé son crayon et a été obligé de le tailler, ainsi que vous l’avez constaté vous-même. Ce point est capital, Watson. Le crayon était très gros et la mine de plomb en était très douce. L’enveloppe extérieure était peinte en bleu foncé, le nom du fabricant y était inscrit en lettres d’argent et il doit en rester environ quatre centimètres. Cherchez le crayon, monsieur Soames, et vous trouverez l’homme. J’ajouterai que la lame de son couteau était longue et mal aiguisée.

    M. Soames paraissait quelque peu étonné de toutes ces découvertes. 

    — Je vous suis bien sur tous les points, mais en ce qui concerne la longueur…

    Holmes montra une des rognures avec les lettres NN, suivies d’un espace net sur le bois.

    — Vous saisissez ?

    — Non, pas même maintenant !

    — Watson, vous n’êtes pas le seul à avoir la compréhension lente. Vous savez pourtant que le plus important fabricant de crayons est Johann Faber. N’est-il donc pas évident que les deux lettres en question sont les deux dernières du nom de Johann.

    Il tourna la petite table vers la lumière électrique.

    — J’avais espéré que si le papier sur lequel il avait écrit était très mince, il serait resté des traces de son écriture sur cette surface unie, mais je n’en vois pas. Nous n’avons plus rien à apprendre ici. Allons examiner le bureau. Voilà sans doute un morceau de la terre noire dont vous m’avez parlé : il a la forme d’une pyramide en creux et il porte, en effet, des traces de sciures de bois. Vraiment, ceci est très intéressant ! La coupure dont vous m’avez parlé est une véritable déchirure. Je vous  remercie, monsieur Soames, d’avoir appelé mon attention sur cette affaire. Dans quel appartement ouvre cette porte ?

    — Dans ma chambre.

    — Y êtes-vous entré depuis ?

    — Non, je me suis rendu directement chez vous.

    — Je serais heureux d’y jeter un coup d’œil. Vous avez là une jolie chambre, d’une architecture remarquable. Voulez-vous avoir l’amabilité d’attendre sur le seuil pendant que j’examinerai le parquet ?… Allons je ne vois rien ! Vous pendez vos vêtements derrière ce rideau ? Si quelqu’un avait eu à se dissimuler dans cette chambre, nul doute qu’il n’eût choisi cet endroit, car le lit est trop bas et l’armoire trop étroite. Il n’y a personne, je pense.

    Quand Holmes tira le rideau, je vis bien à son attitude qu’il était prêt à tout événement ; mais le rideau levé ne laissa apercevoir que trois ou quatre complets pendus à leurs porte-manteaux. Holmes allait s’éloigner quand, tout à coup, il aperçut quelque chose à terre.

    — Qu’est ceci ? dit-il.

    C’était un morceau de terre noire d’une forme  pyramidale exactement semblable à celle que nous avions trouvée sur le bureau. Holmes la mit dans le creux de sa main et l’examina sous la lampe électrique.

    — Votre visiteur semble avoir laissé des traces aussi bien dans votre chambre que dans votre petit salon, monsieur Soames.

    — Qu’a-t-il pu venir faire ici ?

    — C’est assez clair à mon avis : vous êtes entré inopinément et il n’a soupçonné votre arrivée que lorsque vous êtes parvenu à la porte. Que pouvait-il faire ? Il a pris tout ce qui pouvait le trahir et a couru se cacher dans votre chambre à coucher.

    — Vous pensez donc, monsieur Holmes, que lorsque je parlais avec Bannister dans mon petit salon, sans le savoir, nous tenions le prisonnier, celui qui venait de faire le coup ?

    — Je le crois.

    — Voyons, il doit y avoir une autre hypothèse, monsieur Holmes. Avez-vous observé la fenêtre de ma chambre à coucher ?

    — Elle a des petits carreaux bordés de plomb, trois fenêtres jumelées ; l’une d’elles peut permettre le passage d’un homme. 

    — Précisément, et elle donne sur un angle de la cour. Le gaillard a pu entrer par là dans ma chambre, y laisser ses traces en passant et se sauver par la fenêtre extérieure laissée ouverte.

    Holmes secoua la tête avec impatience.

    — Soyons pratiques, dit-il. Il y a trois étudiants qui habitent votre quartier et sont obligés de passer devant votre porte pour entrer chez eux ?

    — Oui.

    — Ils sont tous candidats à la bourse ?

    — Oui

    — Avez-vous des motifs d’en soupçonner un plutôt que les autres ?

    Sconses hésita.

    — C’est une question bien délicate, il est difficile, d’exprimer un soupçon quand on n’a pas de preuves.

    — Voyons les soupçons et je chercherai les preuves.

    — Je vais vous dépeindre en quelques mots le caractère de chacun d’eux. Celui qui habite le premier étage s’appelle Gilchrist, c’est un garçon très studieux et de plus un athlète, il  fait partie du cricket du Rugby et de celui du collège ; sportsman très distingué et très beau garçon. Son père était Sir Jabez Gilchrist qui s’est ruiné sur le turf. Cet étudiant est très pauvre, mais c’est un travailleur et il arrivera.

    Le second étage est habité par Daulat Ras, originaire des Indes, jeune homme très calme, très renfermé comme tous ceux de sa race. Il travaille bien, quoique le grec soit sa partie faible ; il est studieux et méthodique.

    Le troisième étage est occupé par Miles Mac-Laren. C’est un sujet brillant quand il veut travailler, une des plus belles intelligences de l’Université ; mais il est inconstant, n’a pas de principes. Il a failli être expulsé pendant sa première année, à la suite d’une histoire de jeu. Il n’a rien fait pendant ce trimestre et l’examen doit lui causer une certaine appréhension.

    — En un mot, c’est lui que vous soupçonnez ?

    Je n’irai pas jusque-là, mais des trois jeunes gens, c’est lui qui est le plus capable d’avoir fait le coup. 

    — Maintenant, dit M. Holmes, je serais très heureux de voir votre domestique.

    Bannister était un homme de petite taille qui touchait à la cinquantaine, son visage était pâle et entièrement rasé, ses cheveux grisonnants. Il paraissait encore ému de cette affaire qui venait de troubler la routine de son existence. Sa figure grave était secouée de mouvements nerveux, et ses doigts ne pouvaient rester immobiles.

    — Nous sommes en train de faire une enquête au sujet de cette malheureuse affaire, lui dit son maître.

    — Oui, monsieur.

    — Il paraît, dit Holmes, que vous avez oublié votre clef à la porte ?

    — Oui, monsieur.

    — N’est-ce pas une coïncidence extraordinaire que cet oubli ait eu lieu précisément le jour où les épreuves se trouvaient dans l’appartement ?

    — C’est très malheureux, monsieur, mais cela m’est déjà arrivé d’autres fois.

    — Quand êtes-vous entré dans la chambre ?

    — Il était à peu près quatre heures et demie ;  c’est généralement à cette heure-là que M. Soames prend son thé.

    — Combien de temps y êtes-vous resté ?

    — Quand j’ai vu qu’il était absent, je me suis retiré de suite.

    — Avez-vous regardé les papiers sur le bureau ?

    — Bien sûr que non, monsieur.

    — Comment se fait-il que vous ayez laissé la clef à la porte ?

    — J’avais le plateau à thé entre les mains, et je me suis dit que je reviendrais chercher la clef, puis j’ai oublié.

    — La serrure de la porte extérieure ferme-t-elle d’elle-même au loquet ?

    — Non, monsieur.

    — Alors, elle est restée ouverte tout le temps ?

    — Oui, monsieur.

    — Une personne qui se fût trouvée à l’intérieur de l’appartement eût pu facilement en sortir ?

    — Oui, monsieur.

    — Quand M. Soames est entré et vous a appelé, vous étiez très ému ? 

    — Oui, monsieur ; une chose pareille ne s’est jamais produite depuis les longues années que je suis ici. J’ai failli m’évanouir.

    — C’est ce qu’on m’a dit ; où étiez-vous quand vous avez commencé à vous sentir mal à l’aise ?

    — Où j’étais, monsieur ?… mais ici, près de la porte.

    — C’est singulier, car vous vous êtes assis dans cette chaise là-bas dans le coin, alors que vous en aviez d’autres beaucoup plus près de vous ; pourquoi ne vous êtes-vous pas assis sur l’une de celles-là ?

    — Je n’en sais rien, monsieur, cela n’avait pour moi aucune importance.

    — Je crois vraiment, monsieur Holmes, qu’il n’a pu s’en rendre compte ; il était très malade, dit le maître de conférences.

    — Vous êtes resté ici après le départ de votre maître ?

    — Quelques instants seulement, puis j’ai fermé la porte à clef et je suis parti dans ma chambre.

    — Qui soupçonnez-vous ?

    — Personne, je vous assure, je n’oserais soupçonner quelqu’un, car je ne crois aucun  des étudiants de cette Université capable d’accomplir une telle chose, non, je ne le crois pas.

    — Merci, cela suffit, dit Holmes… Encore un mot. Vous n’avez parlé à aucun des trois étudiants que vous servez de ce qui s’est passé ?

    — Non, monsieur, je n’en ai pas dit un mot.

    — Vous n’avez vu aucun d’eux ?

    — Non, monsieur.

    — Très bien. Maintenant, si vous le voulez bien, nous passerons dans la cour, monsieur Soames.

    Trois fenêtres brillaient au-dessus de nous dans l’obscurité.

    — Vos trois oiseaux sont dans leur nid, dit Holmes en levant la tête. Tiens… tiens ! il y en a un qui paraît très préoccupé.

    C’était l’Indien, dont la silhouette se détachait sur le store ; il marchait vivement de long en large dans sa chambre,

    — Je voudrais bien, dit Holmes, si c’est possible, les voir d’un peu plus près ?

    — Cela ne souffre aucune difficulté, dit Soames. Ces appartements sont les plus anciens du collège et souvent les étrangers désirent  les visiter. Venez, je vous conduirai moi-même.

    — Pas de noms, s’il vous plaît, dit Holmes quand nous frappâmes à la porte de Gilchrist.

    Un jeune homme de haute taille, blond et mince, nous ouvrit la porte et nous souhaita la bienvenue, dès que Soames lui eût fait connaître le but de notre visite. Cette pièce était un spécimen très curieux de l’architecture du moyen âge. Holmes fut si enthousiasmé qu’il manifesta le désir de dessiner quelques détails sur son carnet. Dans sa précipitation, il brisa son crayon, fut obligé d’en emprunter un au jeune homme et lui demanda également son canif. Le même accident lui arriva dans l’appartement de l’Indien, un petit homme silencieux au nez crochu qui nous regarda d’un air défiant et parut très satisfait quand les études archéologiques de Holmes furent terminées. Je me rendis bien compte que Holmes dans ces deux visites n’avait pas trouvé ce qu’il désirait. Au troisième étage, nous n’eûmes aucun succès. À notre appel, la porte extérieure resta fermée, et nous fûmes reçus par une bordée de paroles malsonnantes.

    — Peu m’importe qui vous êtes !… Allez au  diable ! dit la voix en colère. C’est demain l’examen, laissez-moi tranquille !

    — Quel garçon impoli, dit notre guide, rougissant de colère tandis que nous descendions l’escalier. Il ne savait pas évidemment que c’était moi qui frappais, mais néanmoins, sa conduite a été des plus insolentes, et, dans les circonstances présentes, elle peut paraître bien suspecte.

    La réponse de Holmes me sembla bizarre.

    — Pourriez-vous me dire exactement quelle est sa taille ?

    — Il m’est impossible de vous la faire connaître exactement. Il est plus grand que l’Indien, mais plus petit que Gilchrist. Il doit avoir à peu près cinq pieds six pouces.

    — C’est très important, dit Holmes, et maintenant, monsieur Soames, je vais vous souhaiter le bonsoir !

    Notre guide jeta un cri d’étonnement et de désespoir :

    — Vous n’allez pas me quitter aussi brusquement, monsieur Holmes ! Vous ne semblez pas vous rendre compte de ma situation : c’est demain le concours, il faut que je prenne une  décision dès ce soir. Il m’est impossible de le laisser avoir lieu si l’une des compositions a été vue à l’avance. Il faut que je me décide !

    — Laissez les choses comme elles sont. Je viendrai de bonne heure demain matin et nous causerons. Je serai peut-être alors en situation de vous dire quoi faire. En tout cas, ne modifiez rien !… rien !

    — Très bien, monsieur Holmes.

    — Soyez tranquille, nous trouverons un moyen de nous sortir de ces ennuis. Je vais emporter avec moi un peu de cette terre noire et les rognures du crayon. Allons, au revoir !…

    Nous sortîmes dans la cour et nous regardâmes les fenêtres éclairées. L’Indien marchait toujours de long en large dans sa chambre, les autres étaient invisibles.

    — Eh bien, Watson, qu’en pensez-vous ? demanda Holmes quand nous fûmes sortis dans la rue, c’est un vrai jeu de salon, une partie à trois ! C’est sûrement l’un d’eux, faites votre choix :

    — C’est à mon avis ce garçon insolent qui habite le troisième étage : c’est lui, d’ailleurs, qui a la plus mauvaise réputation. L’indien  aussi est un garçon rusé. Pourquoi diable se promène-t-il ainsi tout seul dans sa chambre ?

    — Il n’y a là rien d’extraordinaire, il y a bien des gens qui se promènent ainsi quand ils apprennent quelque chose par cœur.

    — Il nous a dévisagé d’une façon bizarre.

    — Vous en auriez sans doute fait autant si une bande d’étrangers était venue vous déranger à une veille d’examen, alors que chaque minute peut avoir une grande importance. Je ne vois rien à redire à cela. Et puis, son canif, son crayon ne correspondent pas. Mais il y a quelqu’un qui me tracasse.

    — Qui ?

    — Bannister, le domestique. Quel a été son rôle dans tout ceci ?

    — Il m’a semblé un homme absolument honnête.

    — Et à moi aussi, c’est ce qui m’étonne. Pourquoi un homme parfaitement honnête… ? Allons, voici une librairie, nous allons y continuer nos recherches.

    Il n’y avait dans la ville que quatre libraires importants ; à chacun d’eux, Holmes montra ses rognures de crayon et promit de payer un  bon prix si l’on pouvait lui en remettre un semblable. Partout on lui dit qu’on pouvait en commander, mais qu’il y en avait rarement de cette taille en magasin. Mon ami ne parut pas ennuyé de ce contre-temps, il se borna à hausser les épaules d’un air résigné.

    — Voilà notre dernière piste qui nous manque, dit-il, mais cependant je suis persuadé que nous trouverons la solution de l’énigme. Pardieu ! il est près de neuf heures et notre propriétaire nous a parlé de certains petits pois qu’elle devait accommoder à notre intention pour sept heures et demie. Votre manie de fumer toute la journée et votre irrégularité aux heures de repas feront, sans doute, qu’à la fin on nous priera de chercher un gîte ailleurs, et je devrai partager votre sort. Cependant, il nous faudra, auparavant, résoudre le problème du maître de conférences, de son domestique négligent, et des trois étudiants audacieux.

    Holmes ne me parla plus de cette affaire pendant toute la soirée, bien qu’il fût resté longtemps absorbé dans ses pensées après notre dîner retardé. Le lendemain matin, à huit  heures, il fit son entrée dans ma chambre comme je venais de finir ma toilette.

    — Eh bien, Watson, il est temps de nous rendre à Saint-Luc. Cela ne vous fait-il rien d’y aller sans déjeuner ?

    — Bien sûr que non.

    — Soames va être dans tous ses états jusqu’au moment où nous lui dirons quelque chose de positif.

    — Avez-vous donc quelque chose de positif à lui annoncer ?

    — Je le crois.

    — Vous avez trouvé la solution ?

    — Oui, mon cher Watson, j’ai découvert le mystère.

    — Quelle nouvelle preuve avez-vous recueillie ?

    — Ah ! ce n’est pas pour rien que je me suis levé à six heures du matin. J’ai eu fort à faire pendant deux heures, j’ai parcouru cinq milles, mais j’ai enfin trouvé quelque chose. Regardez ceci.

    Il me montra dans sa main trois morceaux de terre reproduisant en creux la forme d’une pyramide. 

    — Vous n’en aviez que deux hier, Holmes ?

    — J’ai trouvé l’autre ce matin. Je suis certain qu’ils proviennent tous les trois du même endroit, n’est-ce pas, Watson ? Venez, et nous allons tranquilliser ce brave Soames.

    Le malheureux maître de conférences était dans un état lamentable quand nous entrâmes dans son appartement. Le concours devait commencer dans quelques heures et il se demandait s’il faudrait rendre l’incident public ou laisser le coupable concourir pour cette bourse de grande valeur. Il pouvait à peine contenir son agitation et il se précipita vers Holmes les mains tendues.

    — Dieu merci, vous voilà ! je commençais à craindre que vous n’ayez tout abandonné. Que dois-je faire ? Faut-il laisser le concours avoir lieu ?

    — Mais certainement.

    — Mais ce gredin ?…

    — Il ne prendra point part au concours.

    — Vous le connaissez ?

    — Je le crois, et si cette affaire doit rester secrète, il faut que nous formions nous-mêmes un tribunal d’honneur. Asseyez-vous là, s’il  vous plaît, Soames, vous ici, Watson, et je prendrai un fauteuil au milieu de vous. Voilà !… Je crois que nous sommes suffisamment dignes pour en inspirer au coupable. Ayez la bonté de sonner.

    Bannister entra et parut rempli de surprise et de crainte à notre aspect.

    — Veuillez fermer la porte, dit Holmes. Et maintenant, Bannister, dites-nous la vérité sur l’incident d’hier.

    L’homme devint blanc jusqu’à la racine de ses cheveux.

    — Je vous ai tout dit, monsieur.

    — Vous n’avez rien à ajouter ?

    — Rien absolument, monsieur.

    — Eh bien, il faut alors que je vous mette sur la voie. Quand vous vous êtes assis sur cette chaise, hier, n’était-ce pas dans le but de dissimuler un objet quelconque qui aurait pu indiquer la personne ayant pénétré dans l’appartement ?

    Le visage de Bannister devint livide.

    — Non, monsieur, assurément non !

    — C’est seulement une idée, dit Holmes, et j’avoue qu’il m’est impossible d’en fournir la  preuve. Mais cette hypothèse me semble fort probable, car aussitôt que M. Soames eut tourné le dos, vous avez délivré la personne qui était cachée dans la chambre à coucher.

    Bannister passa sa langue sur ses lèvres desséchées.

    — Il n’y avait personne, dit-il.

    — Ah ! voilà qui est malheureux, Bannister. Jusqu’à présent, vous avez peut-être dit la vérité, mais, maintenant, je sais que vous mentez.

    Le visage de l’homme sembla encore plus défait.

    — Il n’y avait personne, monsieur !

    — Allons, allons, Bannister !

    — Non, monsieur, il n’y avait personne !

    — Dans ce cas, vous ne pouvez nous aider, mais restez dans la pièce, s’il vous plaît, là, auprès de la chambre. Maintenant, Soames, ayez donc l’amabilité de vous rendre à l’appartement du jeune Gilchrist et de le prier de descendre ici.

    Un instant après, le maître de conférences était de retour et ramenait l’étudiant avec lui. C’était un jeune homme de grande taille,  élégant, à la figure ouverte et sympathique ; ses yeux bleus se troublèrent à notre vue et se fixèrent avec une expression de désespoir sur Bannister.

    — Fermez la porte, dit Holmes. Maintenant, monsieur Gilchrist, nous sommes seuls ici et personne ne saura jamais ce qui va se passer. Soyons francs les uns et les autres. Nous voulons savoir comment, vous, un jeune homme honorable, avez pu commettre l’action d’hier ?

    Le malheureux jeune homme fit un pas en arrière et lança un coup d’œil de reproche à Bannister.

    — Non, non, monsieur Gilchrist… je n’ai pas dit un mot, pas un seul, dit le domestique.

    — C’est vrai ; mais ce mot, vous venez de le prononcer maintenant, dit Holmes. Vous comprenez, monsieur, qu’après ce que vient de dire Bannister, votre situation est désespérée et qu’il ne vous reste plus qu’à avouer franchement vos torts.

    Gilchrist chercha d’abord à reprendre son sang-froid, puis, se jetant à genoux, près du bureau, il se cacha le visage dans les mains et éclata en sanglots. 

    — Allons, allons, dit Holmes avec bonté. Il est humain de faillir et personne ne vous accusera d’être un pécheur endurci. Peut-être vaut-il mieux que je raconte à M. Soames comment les choses se sont passées : vous m’arrêterez si je me trompe. Le voulez-vous ?… Vous n’avez pas besoin de me répondre, écoutez-moi seulement, afin de faire des corrections à mon récit s’il y a lieu.

    Dès le moment où vous m’avez dit, monsieur Soames, que personne, pas même Bannister, ne pouvait savoir que les épreuves se trouvaient dans votre cabinet, l’affaire se dessina nettement dans mon esprit. Il fallait donc écarter tout soupçon à l’encontre de l’imprimeur, qui eût en toute facilité de les examiner chez lui. Je n’ai guère songé à l’étudiant indien ; si les épreuves étaient roulées, il ne pouvait deviner ce qu’elles contenaient. Il me semblait impossible d’admettre une coïncidence qui eût poussé quelqu’un à entrer par hasard dans votre appartement, précisément le jour même où les épreuves y avaient été déposées. J’ai donc laissé cette hypothèse de côté et j’ai estimé que celui qui avait pénétré dans votre  cabinet savait que les épreuves s’y trouvaient.

    Quand je me suis approché de votre appartement, j’ai d’abord examiné la fenêtre. Vous m’avez même amusé en émettant l’idée que j’avais pu croire, un instant, qu’on avait pu, en plein jour, sous les fenêtres donnant sur la cour, songer à pénétrer par là. Cette pensée eût été stupide ! Non, je calculais tout simplement quelle devait être la taille d’un homme qui pouvait apercevoir, en passant, les papiers placés sur le bureau. J’ai six pieds de haut et j’ai dû me lever sur la pointe des pieds pour voir le dessus du bureau. Donc, il fallait quelqu’un qui eût une taille au moins égale. Mes soupçons devaient donc se porter sur celui de nos trois étudiants qui était le plus grand.

    Je suis entré et je vous ai fait part des réflexions que me suggérait la position de la petite table. L’examen du bureau ne me signala rien de particulier, jusqu’au moment où vous m’avez dit que Gilchrist était un athlète et que, par conséquent, il devait savoir sauter ; alors je compris tout et je n’avais plus qu’à chercher une preuve indiscutable. Voici ce qui s’est passé : le jeune homme était allé, dans  l’après-midi, sur le terrain de courses, où il s’était livré à des exercices de saut. Il est revenu avec les souliers qui lui servaient à se sport, lesquels sont munis de plusieurs pointes d’acier en forme de pyramide. En passant devant votre fenêtre, sa grande taille lui permit d’apercevoir des épreuves sur votre bureau et il en devina la nature. Il n’eût certainement rien fait s’il n’eût aperçu, en passant devant votre porte, la clef oubliée par la négligence de votre domestique. Une impulsion soudaine le poussa à vérifier si c’était, bien là les épreuves. Ce n’était pas un exploit bien dangereux, car il avait une excuse toute trouvée : celle de dire qu’il était venu vous poser une question. Après s’être rendu compte de la nature de ces épreuves, il céda à la tentation. Il posa ses souliers sur le bureau… À propos, qu’avez-vous donc laissé sur la chaise, près de la fenêtre ?

    — Mes gants, dit le jeune homme.

    Holmes jeta un regard de triomphe à Bannister.

    — Il posa donc ses gants sur la chaise et prit les épreuves, page par page, pour les copier. Il pensa que vous reviendriez par la  porte d’entrée principale et qu’il vous verrait rentrer, mais vous êtes rentré par une petite porte de côté. Tout à coup, il vous a entendu ; il n’avait plus le temps de se sauver. Oubliant ses gants, il put saisir ses souliers et se sauva dans votre chambre à coucher. Remarquez que l’égratignure au cuir de votre bureau est légère d’un côté, mais que sa partie la plus profonde se trouve dans la direction de la chambre à coucher. Cela m’a démontré que le soulier a été enlevé dans cette direction et que c’était là où le coupable avait dû se réfugier. La terre, autour de la pointe, était restée sur le bureau et il y en avait un autre morceau dans la chambre. Je dois ajouter que je suis allé jusqu’au terrain de sport ce matin : j’ai vu que la piste à sauter était formée de cette ferre et j’en ai emporté un échantillon, ainsi que de la sciure de bois jetée pour empêcher de glisser. Ai-je dit la vérité, monsieur Gilchrist ?

    L’étudiant se redressa de toute sa hauteur.

    — Oui, monsieur, dit-il, c’est la vérité.

    — Et vous n’avez rien, rien à ajouter, grandi Dieu ? s’écria Soames. 

    — Pardon, monsieur, mais mon étonnement d’avoir été ainsi découvert m’a totalement bouleversé. Voici une lettre, monsieur Soames, que j’ai écrite ce matin, après une nuit terrible, avant même que j’aie pu soupçonner que ma fraude fût connue… La voici, tous verrez que je vous écris que je suis résolu à ne pas prendre part au concours et que j’accepte l’offre qui m’a été faite d’une place dans la police de Rhodesia. Je vais, sans tarder, partir pour l’Afrique du Sud.

    — Je suis très heureux de savoir que vous n’avez pas voulu bénéficier de votre mauvaise action, dit Soames, mais pourquoi avez-vous changé d’idée ?

    Gilchrist désigna Bannister.

    — Voilà l’homme qui m’a ramené dans la bonne voie.

    — Allons, Bannister, dit Holmes. Je vous ai suffisamment démontré que vous seul aviez pu laisser s’enfuir le jeune homme, car vous seul êtes resté dans l’appartement, vous seul avez fermé la porte à clef en sortant. L’hypothèse qu’il ait pu s’enfuir par la fenêtre est inadmissible. Voulez-vous maintenant éclaircir le dernier point du mystère et nous faire connaître les raisons qui vous ont poussé à agir ainsi ?

    — C’est bien simple, mais il fallait le savoir et toute votre habileté ne pouvait vous faire deviner ce détail. Autrefois, j’ai été majordome chez Sir Jabez Gilchrist, père de ce jeune homme : après sa ruine, je vins ici comme domestique, mais je n’ai jamais oublié mon ancien maître tombé dans le malheur. En souvenir du temps passé, j’ai toujours continué à veiller sur son fils. Eh bien, monsieur, quand je suis entré ici hier, après la découverte de ce qui s’était produit, le premier objet qui m’a frappé les yeux, a été la paire de gants de M. Gilchrist, oubliée sur cette chaise. J’ai tout compris ; si M. Soames les apercevait, tout était fini ! Je suis donc tombé sur cette chaise d’où je n’ai pas voulu bouger jusqu’à ce que M. Soames fût parti vous chercher. Mon jeune maître, que j’avais jadis fait sauter sur mes genoux, est sorti et m’a tout avoué. N’était-il pas légitime d’essayer de le sauver ? N’était-il pas de mon devoir de lui dire ce que lui eût certainement dit son père s’il eût été là, et de lui faire comprendre qu’il ne devait pas  profiter d’un tel acte ? Auriez-vous le courage de me blâmer ?

    — Non, certainement, dit Holmes, du fond du cœur en se levant. Eh bien, Soames, ajouta-t-il, nous avons résolu votre énigme, le déjeuner nous attend à la maison, venez, Watson !… Quant à vous, monsieur Gilchrist, je vous souhaite un avenir brillant en Rhodesia. Vous avez commis une faute, mais j’espère que l’avenir vous permettra de la racheter !!!

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  • Le jeune peintre égaré dans les catacombes

    Le jeune peintre égaré dans les catacombes  (Version Intégrale)


    SOUS les remparts de Rome et sous ses vastes plaines

    Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,

    Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,

    Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains ;

    Avec ses rois, ses dieux et sa magnificence,

    Rome entière sortit de cet abîme immense.

    Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,

    L’Église encor naissante y cacha ses enfants,

    Jusqu’au jour où du sein de cette nuit profonde,

    Triomphante, elle vint donner des lois au monde,

    Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.

     

    Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,

    L’amour de ses parents, l’espoir de la peinture,

    Brûlait de visiter cette demeure obscure,

    De notre antique foi vénérable berceau.

    Un fil dans une main, et dans l’autre un flambeau,

    Il entre ; il se confie à ces voûtes nombreuses

    Qui croisent en tous sens leurs voûtes ténébreuses.

    Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,

    Ce palais de la nuit, cette noble cité,

    Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,

    Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.

    Dans un coin écarté se présente un réduit,

    Mystérieux asile où l’espoir le conduit.

    Il voit des vases saints et des urnes pieuses,

    Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses ;

    Il saisit ce trésor ; il veut poursuivre. Hélas !

    Il a perdu le fil qui conduisait ses pas :

    Il cherche, mais en vain ; il s’égare, il se trouble ;

    Il s’éloigne, il revient, et sa crainte redouble ;

    Il prend tous les chemins que lui montre la peur ;

    Enfin, de route en route, et d’erreur en erreur,

    Dans les enfoncements de cette obscure enceinte,

    Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,

    D’où vingt chemins divers conduisent alentour.

    Lequel choisir ? lequel le doit conduire au jour ?

    Il les consulte tous : il les prend, il les quitte ;

    L’effroi suspend ses pas, l’effroi le précipite ;

    Il appelle : l’écho redouble sa frayeur ;

    De sinistres pensers viennent glacer son cœur.

    L’astre heureux qu’il regrette a mesuré dix heures,

    Depuis qu’il est errant en ces noires demeures.

    Ce lieu d’effroi, ce lieu d’un silence éternel,

    En trois lustres entiers voit à peine un mortel ;

    Pour comble de malheur, dans cette nuit funeste,

    Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.

    Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,

    En agitant la flamme en use l’aliment,

    Quelquefois il s’arrête et demeure immobile.

    Vaines précautions ! Tout soin est inutile ;

    L’heure approche, et déjà son cœur épouvanté

    Croit de l’affreuse nuit sentir l’obscurité.

    Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre,

    Et le flambeau mourant fume et s’éteint dans l’ombre.

    Il gémit ; toutefois d’un souffle haletant

    Le flambeau ranimé se rallume à l’instant.

    Vain espoir ! par le feu la cire consumée,

    Par degrés s’abaissant sur la mèche enflammée,

    Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus

    Les nerfs découragés ne la soutiennent plus :

    De son bras défaillant enfin la torche tombe,

    Et ses derniers rayons ont éclairés sa tombe...

    L’infortuné déjà voit cent spectres hideux ;

    Le délire brûlant, le désespoir affreux,

    La mort !... non cette mort qui plaît à la victoire,

    Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire ;

    Mais lente, mais horrible, et traînant par la main

    La faim qui se déchire et se ronge le sein.

    Son sang, à ces pensers, s’arrête dans ses veines.

    Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines !

    Ses parents, ses amis, qu’il ne reverra plus ;

    Et ses nobles travaux qu’il laissa suspendus !

    Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,

    Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire !

    Cependant il espère ; il pense quelquefois

    Entrevoir les clartés, distinguer une voix.

    Il regarde, il écoute... Hélas ! dans l’ombre immense

    Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence,

    Et le silence ajoute encore à sa terreur.

    Alors, de son destin sentant toute l’horreur,

    Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve ;

    Il se lève, il retombe, et soudain se relève ;

    Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,

    De la mort qu’il veut fuir, horribles monuments !

    Quand tout à coup son pied trouve un léger obstacle :

    Il y porte la main... Ô surprise ! ô miracle !

    Il sent, il reconnaît le fil qu’il a perdu,

    Et de joie et d’espoir il tressaille éperdu.

    Ce fil libérateur, il le baise, il l’adore,

    Il s’en assure, il craint qu’il ne s’échappe encore ;

    Il veut le suivre, il veut revoir l’éclat du jour ;

    Je ne sais quel instinct l’arrête en ce séjour.

    À l’abri du danger, son âme encor tremblante

    Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.

    À leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur

    Un plaisir agité d’un reste de terreur ;

    Enfin, tenant en main son conducteur fidèle,

    Il part, il vole aux lieux où la clarté l’appelle.

    Dieu ! quel ravissement, quand il revoit les cieux,

    Qu’il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux !

    Avec quel doux transport il promène sa vue

    Sur leur majestueuse et brillante étendue !

    La cité, le hameau, la verdure, les bois

    Semblent s’offrir à lui pour la première fois ;

    Et, rempli d’une joie inconnue et profonde,

    Son cœur croit assister au premier jour du monde.

    Source: http://www.biblisem.net/narratio/delijeun.htm

     

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  • LA NUIT TRAGIQUE 

    LA NUIT TRAGIQUE ....Arthur Conan Doyle (1859-1930)


    - Robinson, le patron te demande !

    « Le diable l’emporte ! » bougonnai-je en moi-même ; car M. Dickson, représentant à Odessa de la maison Bailey et Cie, les gros marchands de blé, était un homme particulièrement irascible, comme j’avais déjà eu l’occasion de l’apprendre à mes dépens.

    — Qu’est-ce qu’il y a encore de cassé ? — demandai-je à mon collègue ; — est-ce qu’il a déjà eu vent de notre escapade à Nicolaïeff, ou bien s’agit-il d’autre chose ?

    — Je n’en ai pas la moindre idée, — me répondit Gregory ; — mais le vieux m’a paru d’assez bonne humeur. Seulement je te conseille de ne pas te faire attendre.

    Pour être prêt à toute éventualité je m’efforçai donc de prendre la mine scandalisée d’un homme qu’on accuse injustement, et j’entrai résolument dans la cage du lion.

    M. Dickson était debout ; le dos au feu, dans cette attitude chère aux négociants britanniques ; il m’invita d’un geste à m’asseoir.

    — Monsieur Robinson, — commença-t-il ; — j’ai beaucoup de confiance dans votre bon sens et votre discrétion. Sans doute, il faut que jeunesse se passe, mais je crois que, malgré vos apparences de légèreté, vous avez au fond le caractère très sérieux.

    Je m’inclinai.

    — Il me semble, — poursuit-il, — que vous parlez le russe assez couramment.

    Je m’inclinai encore.

    — Eh bien, voici, — continua-t-il ; — j’ai une mission à vous confier ; votre avancement pourra dépendre de l’habileté avec laquelle vous la remplirez, car c’est une affaire de la pus haute importance, et je m’en serais chargé moi-même si ma présence ici n’était absolument indispensable.

    — Soyez certain, monsieur, — que je m’y emploierai de mon mieux, — répondis-je.

    — Bien, monsieur, très bien ! Voici en deux mots ce dont il s’agit. La ligne du chemin de fer vient d’être prolongée jusqu’à Solteff, à quelques centaines de milles vers le nord. Or, je désirerais prendre les devants sur les autres firmes d’Odessa pour m’assurer la récolte de cette région, récolte qui pourra, j’ai tout lieu de le croire, s’acquérir à très bas prix. Vous pousserez donc jusqu’à Solteff, et là, vous irez rendre visite à un certain M. Dimidoff, qui est le plus grand propriétaire foncier de la ville. Vous traiterez avec lui au mieux de nos intérêts. Nous tenons, M. Dimidoff et moi, à ce que l’affaire se fasse sans bruit et aussi secrètement que possible… il sera même préférable qu’on en ignore tout jusqu’au moment où le grain arrivera à Odessa. Nous y tenons : moi, dans l’intérêt de la maison, et M. Dimidoff en raison des préjugés qu’entretiennent ses cultivateurs à l’égard de l’exportation. Vous partirez ce soir même ; on sera prévenu de votre arrivée là-bas, et il y aura quelqu’un pour vous attendre. Je vous ouvrirai un crédit pour vos frais de voyage. C’est tout. Monsieur Robinson, je vous salue, et je compte que vous saurez vous montrer digne de la bonne opinion que j’ai toujours eue de vous.

    — Gregory, — dis-je en rentrant tout fier dans le bureau ; — je pars ; je suis chargé d’une mission… d’une mission secrète, mon vieux, il s’agit d’une affaire de plusieurs mille livres. Prête-moi la petite valise (la mienne est trop prétentieuse) et dis à Ivan d’y empaqueter mes affaires. Un millionnaire russe m’attend au terme de mon voyage. Surtout, pas un mot de tout cela aux employés de Simpkins, sans quoi tout serait perdu.

    J’étais tellement flatté d’être, comme on dit, « dans la coulisse » que toute la journée, je me pavanai dans le bureau avec l’air d’un héros de roman de cape et d’épée, en feignant le plus possible d’être l’objet de préoccupations et de responsabilités sans nombre ; et lorsque je sortis, le soir, pour me rendre à la gare, quiconque m’eût observé aurait pu croire, à mes allures cauteleuses et inquiètes, que j’emportais tout le contenu du coffre-fort dans la petite valise de Gregory. Je me fis la réflexion qu’il avait été bien imprudent de laisser subsister toutes les étiquettes anglaises qui y étaient collées. Mais enfin, il fallait espérer que tous ces « Londres » et ces Birmingham » n’éveilleraient la curiosité de personne, ou que du moins, aucun concurrent de mon patron n’en pourrait déduire qui j’étais et ce que j’allais faire.

    Ayant acquitté le nombre de roubles voulu et reçu mon billet en échange, je m’installai dans le coin d’un confortable wagon russe, et m’absorbai dans les réflexions béates que m’inspirait mon extraordinaire bonne fortune. Dickson commençait à vieillir à présent, et si je parvenais à conduire cette affaire d’une façon satisfaisante, les conséquences les plus heureuses pourraient en résulter pour moi. J’entrevis la perspective de devenir bientôt associé de la maison, et tout à ma rêverie, il me sembla que le rythme du train ronronnait continuellement : « Bailey, Robinson et Cie » et recommençait : « Bailey, Robinson et Cie » en  un refrain monotone qui, peu à peu, ne devint plus qu’un murmure et finit par cesser tout à fait, tandis que je m’abandonnais au sommeil.

    Si j’avais pu prévoir l’aventure qui m’attendait au terme de mon voyage, il n’aurait à coup sûr pas été si paisible.

    Je m’éveillai avec cette instinctive sensation de gêne que l’on éprouve à se sentir étroitement épié par quelqu’un et en ouvrant les yeux, je m’aperçus tout de suite que je ne m’étais pas trompé.

    Un homme de haute taille, brun, s’était assis sur la banquette en face de moi, et ses yeux noirs et sinistres m’examinaient avec une attention si grande que l’on aurait dit qu’ils voulaient regarder jusqu’au fond de moi-même. Son attention se porta ensuite sur la petite valise que j’avais déposée à terre à côté de moi.

    « Grand Dieu, » pensai-je, « je parie que cet homme est l’agent de Simpkin. Je le disais bien que Gregory avait été négligent de ne pas arracher ces étiquettes. »

    Je refermai les yeux pendant quelque temps, mais lorsque je les rouvris ensuite, je trouvai encore mon compagnon en train de m’observer.

    — Vous venez d’Angleterre, à ce que je vois, — me dit-il en russe, découvrant une grimace qui cherchait à être un aimable sourire.

    — Oui, — répondis-je.

    J’avais essayé de prendre un ton détaché, mais je sentais bien que je n’y avais nullement réussi.

    — Et… vous voyagez pour votre plaisir ? — insista l’inconnu.

    — Oui, — répondis-je avec empressement, — pour mon plaisir et pas pour autre chose.

    — Bien entendu, — répliqua-t-il d’une voix légèrement ironique, — c’est toujours pour leur plaisir que les Anglais voyagent, n’est-il pas vrai ?

    Son attitude était mystérieuse, pour ne pas dire plus. Il n’y avait que deux hypothèses possibles pour l’expliquer : où cet homme était un fou, ou bien c’était l’agent d’une maison similaire à la mienne, voyageant dans le même but que moi et désireux de me montrer qu’il devinait mon secret.

    L’une était aussi désagréable que l’autre, et somme toute, ce fut avec soulagement que je vis le train s’arrêter sous le hangar branlant qui tenait lieu de gare à la ville naissante de Solteff — Solteff dont j’étais sur le point de découvrir les ressources et au commerce de qui j’aillais faire prendre un nouvel essor. Pour un peu, je me serais attendu à voir un arc de triomphe dressé sur le quai en mon honneur.

    M. Dikson m’avait prévenu qu’il y aurait quelqu’un pour me recevoir. Je me mis donc à regarder autour de moi dans la foule bigarrée, mais sans y découvrir personne qui pût passer de près ou de loin pour M. Dimidoff.

    Tout à coup, un homme de mise négligée, ayant une barbe de huit jours, passa devant moi, regardant ma figure, puis ma valise — cette maudite valise, cause de tout le mal. Presque tout de suite il disparut dans la foule, mais un instant après, il revint à moi d’une démarche plus lente, et me chuchota sans en avoir l’air :

    — Suivez-moi, mais à distance.

    Et aussitôt, il sortit de la gare et s’engagea d’un pas vif dans la rue en face.

    Quel était ce nouveau mystère ?

    Ma valise à la main, je m’efforçai de le suivre aussi rapidement que je pus, et en tournant le coin, je vis un grossier droschki qui attendait.

    Mon singulier compagnon m’en ouvrit la portière, et j’y montai :

    — Est-ce que monsieur Dim… – commençai-je.

    — Chut ! — interrompit-il. — Pas de noms, pas de noms. Les murs eux-mêmes ont des oreilles. Vous saurez tout, ce soir.

    Et sur cette promesse, il referma la portière et saisit les rênes. Nous partîmes immédiatement à une allure rapide — si rapide même que je vis mon compagnon de voyage aux yeux noirs nous regarder jusqu’à ce que nous eussions disparu.

    Tandis que nous filions ainsi, ballottés par cet abominable véhicule sans ressort, je me pris à réfléchir sérieusement.

    Est-il possible qu’il faille avoir recours à tant de mystère pour vendre du bien qui vous appartient ? Ma parole, c’est pire qu’un propriétaire irlandais. C’est monstrueux !… Hum, il n’a pas l’air d’habiter un quartier bien aristocratique non plus, » monologuai-je en regardant les ruelles étroites et tortueuses par lesquelles nous passions, et les habitants misérables et malpropres qui les peuplaient. « Je voudrais bien être accompagné de Gregory ou d’un autre de mes collègues, car cela me fait l’effet d’un vrai coupe-gorge ! Sapristi, le voilà qui s’arrête. Il faut croire que nous sommes rendus !

    Nous l’étions sans doute en effet, car le droshki stoppa, et la tête hirsute de mon conducteur se montra à la portière.

    — C’est ici, très honoré maître, — me dit-il en m’aidant à descendre.

    — Est-ce que M. Dimi… — commençai-je pour la seconde fois ; mais il m’interrompit encore.

    — Tout ce que vous voudrez, mais pas de noms, — murmura-t-il ; — tout ce que vous voudrez excepté cela. De la prudence, ô très vénéré maître.

    Et il me poussa à travers un corridor dallé, et me fit monter ensuite un escalier qui se trouvait au fond.

    — Donnez-vous la peine de vous asseoir un instant ; — reprit-il en ouvrant une porte. — On va vous servir à manger.

    Là-dessus, il se retira, m’abandonnant à mes réflexions.

    « Ma foi, » me dis-je, « il est un fait certain, c’est que si la maison de M. Dimidoff n’a pas un aspect très engageant, ses domestiques sont, du moins, on ne peut mieux stylés. « Très vénéré, maître ! » « Très honoré, maître ! » Je me demande quel titre il pourrait bien employer s’il avait affaire au vieux Dickson en personne, mais ce ne serait sans doute pas convenable. Au fait, je n’avais pas remarqué… c’est singulier : cela ressemble à une prison ! »

    La pièce en avait certes bien l’air en effet. La porte était en fer d’une solidité à toute épreuve ; la fenêtre unique et garnie de barreaux très serres. Le plancher était en bois et paraissait un peu branlant sous les pieds. Plancher et murs étaient copieusement éclaboussés de café et de je ne sais quel autre liquide de couleur sombre. Bref, c’était là un séjour qui n’invitait pas à la gaieté.

    J’avais à peine terminé mon inspection, lorsque j’entendis des pas résonner dans le couloir ; un instant après, la porte s’ouvrit, et je vis reparaître l’homme qui m’avait amené ; il venait m’annoncer que le dîner était servi, en s’excusant, avec force saluts et politesses, de m’avoir fait attendre dans ce qu’il appelait « la chambre de congé. »

    Il me fit repasser le corridor et m’introduisit dans une pièce fort convenablement meublée. Au milieu de cette pièce était dressée une table pour deux convives, et près du feu, se tenait un homme guère plus âgé que moi.

    Ce dernier, en m’entendant entrer, se retourna et s’avança à ma rencontre avec toutes les marques du plus profond respect.

    — Si jeune et pourtant comblé déjà d’un tel l’honneur ! — s’exclama-t-il.

    Puis, comme s’il repensait tout à coup à quelque chose qu’il avait oubliée, il continua : — Veuillez vous asseoir, je vous en prie. Vous devez être fatigué de votre long et pénible voyage. Nous allons  dîner tête-à-tête ; mais les autres s’assembleront ensuite.

    — C’est à M. Dimidoff, sans doute, que j’ai l’honneur de parler ? — lui demandai-je.

    — Non, monsieur, — me répliqua-t-il en fixant sur moi ses yeux gris pleins de perspicacité. — Mon nom est Petrokini ; vous me confondez sans doute avec un des autres. Nous laissons cela ; qu’il ne soit pas question de nos affaires tant que le conseil ne sera pas réuni. Goûtez un peu à la soupe de notre chef ; j’ai tout lieu de penser que vous la trouverez excellente.

    Qui était-ce M. Petrokine, et quels pouvaient être les autres dont il me parlait, je n’en avait pas la moindre idée. Quelques gérants de propriétés de Dimidoff, peut-être, bien que le nom ne parut pas être familier à mon compagnon. Néanmoins, comme il semblait désireux, pour l’instant, d’esquiver toute question relative à nos affaires, je me conformai à son caprice, et nous nous mîmes à causer de la vie sociale en Angleterre, sujet qu’il possédait à fond, et qu’il paraissait avoir étudié avec la plus grande subtilité. Les réflexions que je lui entendis faire également sur Malthus et les lois de la repopulation étaient toutes excellentes, quoique frisant un peu le radicalisme.

    — À propos, — constata-t-il, tandis que nous fumions un cigare en dégustant une bouteille de bon vin ; — nous ne vous aurions jamais reconnu sans les étiquettes anglaises qui se trouvaient sur vos bagages ; c’est un heureux hasard qu’Alexandre les ait remarquées. On ne nous avait donné de vous aucun signalement, et nous nous attendions même à avoir affaire à un homme un peu plus âgé. Il faut convenir, en effet, monsieur, que vous êtes bien jeune pour être chargé d’un mission pareille.

    — Mon chef a confiance en moi, — repartis-je, — et nous avons eu maintes fois l’occasion de constater dans notre commerce, que la perspicacité n’était pas incompatible avee la jeunesse.

    Votre observation est juste, monsieur, — reconnut mon nouvel ami ; toutefois, je m’étonne que vous appliquiez le nom de commerce à notre glorieuse association ! Un terme pareil est vraiment par trop vulgaire pour qu’on l’attribue à une réunion d’hommes associés pour donner au monde ce qu’il souhaite le plus ardemment, mais qu’il ne pourrait jamais espérer goûter, si nous ne consacrions pas tous nos efforts à le lui fournir. Il serait plus convenable d’appeler cela une confrérie spirituelle.

    « Fichtre ! » pensai-je in petto, « ce qu’il serait fier, le patron, s’il entendait ! Quel que soit cet homme il a certainement dû être de la partie. »

    — Maintenant, monsieur, — me fit observer M. Petrokine, — la pendule marque huit heures, et il est probable que le conseil siège déjà. Montons ensemble et je vous présenterai. Je crois superflu de vous rappeler qu’on observe chez nous le plus grand secret, et que l’on attend votre arrivée avec impatience.

    Tout en le suivant, je ruminais dans ma cervelle le moyen le meilleur de remplir ma mission et de m’assurer les conditions les plus avantageuses. Ils avaient l’air aussi anxieux que moi de mener à bien cette affaire et ne semblaient pas vouloir y mettre la moindre opposition : le plus sage serait donc peut-être de les laisser venir afin de voir ce qu’ils me proposeraient.

    Je venais à peine d’opiner en faveur de cette dernière tactique lorsque mon guide ouvrit une large porte au fond du corridor, et me fit entrer dans une pièce encore plus luxueusement meublée que celle où j’avais dîné. Une longue table, recouverte de serge verte et jonchée de papiers, courait dans le milieu.

    Autour de cette table étaient assis quatorze ou quinze hommes qui causaient avec animation.

    En nous voyant entrer, toute la compagnie se leva et salua. Je ne pus m’empêcher de constater que mon compagnon n’attirait pas la moindre attention, tandis qu’au contraire tous les yeux se fixaient sur moi avec un singulier mélange de surprise et de respect quasi servile. Celui qui occupait la place d’honneur et dont le teint très pâle présentait un contraste frappant avec ses cheveux et sa moustache d’un noir bleuté, m’invita à prendre le siège qui se trouvait à côté de lui.

    — Je n’ai pas besoin de vous annoncer, — dit M. Petrokine lorsque je fus assis, — que vous avez maintenant l’honneur de recevoir parmi vous l’agent anglais Gustave Berger. Il est jeune assurément, Alexis, — continua-t-il en s’adressant à mon blême voisin, et cependant sa réputation s’étend déjà à l’Europe entière.

    « Tout beau, tout beau, n’exagérons rien, » murmurai-je intérieurement.

    Et j’ajoutai tout haut :

    — Si c’est à moi que vous voulez faire allusion, monsieur, je dois vous prévenir que, si je suis en effet anglais, comme vous le dites, mon nom n’est pas Berger, mais Robinson… M. Ton Robinson, pour vous servir.

    Un éclat de rire parcourut le tour de la table.

    — Soit, soit, — acquiesça celui qu’on appelait Alexis. — Je loue fort votre discrétion, ami très honoré. On ne saurait trop se tenir sur ses gardes. Conservez votre sobriquet anglais puisque vous le jugez bon ; moi, je n’y vois aucun inconvénient. En attendant, je regrette qu’il nous faille accomplir un pénible devoir en cette mémorable soirée qui sera sans doute si grosse de conséquences pour nous ; mais il faut coûte que coûte que les règles de notre association soient observées, et il est indispensable que nous donnions ce soir un congé.

    « Où diantre veut-il en venir ? » me demandai-je « Qu’est-ce que cela peut me faire qu’il flanque son domestique à la porte ? Je ne sais pas où peut nicher ce Dimidoff qu’on ne voit nulle part, mais je commence à croire qu’il a installé ici un asile d’aliénés.

    — Otez-lui son bâillon !

    En entendant ces mots, je sursautai comme si l’on m’avait braqué un pistolet sous le nez.

    C’est Petrokine qui avait parlé. Pour la première fois je remarquai qu’un homme corpulent et bouffi, assis au bout de la table, avait les mains attachées autour de sa chaise et un mouchoir noué sur la bouche.

    D’horribles soupçons commencèrent à me ronger le cour. Où étais-je ? Étais-je chez M. Dimidoff ? Quels étaient ces individus avec leurs singulières façons de parler ?

    — Maintenant, Paul Ivanovitch, — reprit Petrokine, — qu’avez-vous à dire avant de vous en aller ?

    — Ne me congédiez pas, messieurs, — implora-t-il ; — ne me congédiez pas. Tout ce que vous voudrez, mais pas cela ! Je m’exilerai dans quelque pays lointain, et ma bouche restera muette pour toujours. Je ferai tout ce que la société exigera de moi ; mais je vous en conjure, ne me congédiez pas.

    — Vous savez quelles sont nos lois, et vous savez quel est votre crime, — répondit Alexis d’une voix froide et dure. — Qui s’est fait chasser d’Odessa grâce à sa langue traîtresse et à son double visage ! Qui a écrit la lettre anonyme au Gouverneur ? Qui a coupé le fil qui aurait supprimé le tyran trois fois maudit ? C’est vous, Paul Ivanovitch, vous le savez bien, et pour cela, il va vous falloir mourir.

    Je me renversai en arrière, — complètement suffoqué.  

    — Emmenez-le, ordonna Petrokine.

    Et l’homme du drochski, secondé par d’eux autres, força le malheureux à sortir.

    J’entendis leurs pas s’éloigner le long du corridor, puis une porte s’ouvrir et se refermer. Ensuite il y eut comme un bruit de lutte, terminé par un coup retentissant suivi d’un choc sourd.

    — Ainsi périssent tous ceux qui manquent à leurs serments, — prononça Alexis d’un ton solennel.

    — La mort seule peut nous congédier et nous faire quitter l’ordre auquel nous appartenons ; — dit un autre homme un peu plus loin que lui ; — mais M. Berg… M. Robinson est pâle. Cette scène à été trop impressionnante pour lui après le long voyage qu’il Ivienî de faire.

    « Oh, Tom, Tom, mon vieux, » pensai-je à part moi, « si jamais tu te tires de ce guêpier, tu ne risqueras rien de faire amende honorable de toutes tes fautes. En ce moment, tu n’es guère préparé à comparaître devant le Grand Juge ».

    Ce qui était non moins évident aussi, : hélas ! c’est que, par suite de je ne sais quelle erreur inexplicable je me trouvais maintenant au beau milieu d’une bande de Nihilistes implacables, qui me prenaient pour un membre de leur confrérie. Après la scène dont je venais d’être témoin, je compris que ma seule chance de salut consisterait à jouer le rôle qui m’était imposé jusqu’à ce que l’occasion de m’évader se présentât. Je fis donc tous mes efforts pour reprendre possession de mon sang-froid qui venait d’être ébranlé de si rude manière.

    — Il est de fait que je suis fatigué, — répondis-je ; — mais je me sens plus fort à présent. Excusez, ce moment de défaillance involontaire.

    — Nous l’excuserons d’autant plus volontiers qu’il était bien naturel, — dit un homme fort barbu assis à ma droite. — Et maintenant, ami très honoré, expliquez-nous comment se comporte notre cause en Angleterre.

    — À merveille, — repartis-je.

    — Le grand commissaire a-t-il eu la condescendance d’envoyer un message à la section de Solteff ? questionna Petrokine.

    — Il ne m’a rien donné par écrit, — répliquai-je.

    — Mais de vive voix ?

    — Oui, il m’a assuré qu’il l’avait regardée agir avec la plus vive satisfaction, — répondis-je.

    — C’est bien ! c’est bien ! — prononcèrent plusieurs voix autour de la table.

    Ma situation m’apparaissait si critique que j’en avais la nausée et des étourdissements. D’un moment à l’autre, on pourrait me poser une question embarrassante qui me ferait tout de suite voir sous mon véritable jour. Je me levai et, prenant un carafon d’eau-de-vie qui se trouvait sur un guéridon, je m’en versai un petit verre. Cela me donna un coup de fouet qui me remit à peu près d’aplomb, et lorsque je repris ma place, j’avais regagné suffisamment d’insoucience pour juger presque drôle la position où je me trouvais et avoir envie de jouer au plus fin avec mes bourreaux. Néanmoins, j’avais gardé toute ma présence d’esprit.

    — Vous êtes allé à Birmingham ? — interrogea l’homme barbu.

    — Plusieurs fois, — répondis-je.

    — En ce cas, vous avez dû voir l’atelier et l’arsenal privés.

    — Je les ai visités tous deux à diverses reprises.

    — La police ignore toujours complètement leur existence, j’imagine, — continua l’autre.

    — Complètement, — repartis-je.

    — Pourriez-vous nous expliquer comment il se fait qu’une aussi vaste entreprise passe si absolument inaperçue ?

    Cette fois, c’était bien ce qui s’appelle « une colle » ; cependant, mon imprudence innée, jointe à l’influence de l’eau-de-vie me vinrent en aide.

    — C’est là une chose, — répondis-je, — que je ne me considère pas comme autorisé à révéler même ici. En refusant de vous fournir l’explication que vous me demandez, je ne fais que me conformer aux instructions que j’ai reçues du grand commissaire.

    — Vous avez raison… vous avez parfaitement raison, — déclara Petrokine. — Avant d’entrer dans de tels détails, vous irez sans doute présenter votre rapport au bureau central de Moscou.

    — Parfaitement, — m’empressai-je de répondre, trop heureux de voir qu’il m’aidait lui-même à me tirer d’affaire.

    — Nous avons appris, — dit Alexis, — que l’on vous avait envoyé inspecter le Livadia. Pouvez-vous nous fournir quelques renseignements à ce propos ?

    — Je m’efforcerai de répondre à toutes les questions que vous me poserez, déclarai-je, en désespoir de cause.

    — Des ordres ont-ils été donnés à Birmingham à ce sujet ?

    — On n’en avait pas encore donné quand j’ai quitté l’Angleterre.

    — Enfin, enfin, il y a encore bien du temps… dit l’homme à la grosse barbe, plusieurs mois. La carène sera-t-elle en bois ou en fer ?

    — En bois, répondis-je à tout hasard.

    — Tant mieux ! s’écria une autre voix. Et quelle est la largeur de la Clyde en aval de Greenock ?

    — Elle est très variable répliquai-je ; généralement de quatre-vingts mètres environ.

    — Combien d’hommes y aura-t-il à bord ? s’informa un jeune homme d’aspect anémique, qui aurait été plus à sa place dans un collège universitaire que dans ce repaire d’assassins.

    — Environ trois cents, ripostai-je.

    — Un vrai cercueil flottant ! s’exclama le jeune nihiliste d’une voix sépulcrale.

    — La soute aux vivres se trouve-t-elle au même niveau que les cabines, ou bien au-dessous ? demanda Petrokine.

    — Au-dessous, répondis-je catégoriquement, bien que, cela va sans dire, je n’en eusse pas la moindre idée.

    — Et maintenant, ami très honoré, reprit Alexis, racontez-nous un peu quelle réponse Bauer, le socialiste allemand, a fait à la proclamation de Ravinsky.

    Pour le coup, j’étais positivement réduit à quia. Mon astuce m’aurait-elle permis ou non de me tirer de ce mauvais pas ? C’est ce que je ne saurai jamais, car à ce moment la main de la Providence m’arracha à ce dilemne pour me précipiter dans un autre bien plus redoutable encore.

    Une porte venait de claquer en bas et l’on entendit des pas se rapprocher avec rapidité. Puis on frappa, d’abord un grand coup, et ensuite deux autres moins forts.

    — Le signal de la société, fit observer Petrokine ; et cependant nous sommes au complet. Qui cela peut-il être ?

    La porte s’ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer un homme en costume de voyage, tout poudreux, mais dont les traits, à la fois durs et expressifs, portaient les marques de l’autorité et de la puissance. Son regard parcourut le tour de la table, scrutant avec attention les visages de chacun de ceux qui étaient assis. Il y eut parmi l’assistance un tressaillement de surprise. À n’en pas douter, cet homme n’était connu d’aucun des membres de la société secrète dans laquelle il venait de s’introduire.

    — De quel droit entrez-vous ici, monsieur ? demanda l’homme à la grosse barbe.

    — De quel droit ? répéta l’inconnu. On m’avait laissé entendre qu’on m’attendait, et j’avais compté sur une réception plus chaleureuse de la  part de mes camarades. Ma physionomie vous est inconnue, messieurs, mais j’ose croire que mon nom éveillera chez vous le respect qui lui est dû. Je suis Gustave Berger, l’agent d’Angleterre, chargé d’apporter les lettres du grand commissaire à ses frères bien-aimés de Solteff.

    Si l’une de leurs bombes avait éclaté au milieu d’eux, la surprise des anarchistes n’aurait certes pas été plus grande. Tous les yeux se fixèrent alternativement sur moi et sur le nouveau venu.

    — Si vous êtes véritablement Gustave Berger, s’écria Petrokine, quel est donc cet homme ?

    — Si je suis Gustave Berger ? Vous l’allez voir tout de suite par ces lettres de crédit qui en font foi ; quant à cet homme, j’ignore qui il peut être ; mais s’il est avéré qu’il se soit introduit ici au moyen d’un subterfuge quelconque, il est bien évident qu’il ne faudra pas le laisser colporter ailleurs ce qu’il a pu apprendre dans cette maison. Pariez, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant à moi. Qui êtes-vous, et quel est votre nom ?

    Je compris que le moment d’agir était venu. J’avais mon revolver dans la poche de derrière de mon pantalon ; mais à quoi me servirait-il contre tant d’hommes résolus à tout ? Néanmoins, je crispai mes doigts sur la crosse, comme un homme qui se noie se cramponne à un fétu de paille, et je m’efforçai de rester aussi calme que possible pour affronter les regards froidement vindicatifs rivés sur moi.

    — Messieurs, expliquai-je, c’est tout à fait indépendamment de ma volonté que j’ai joué le rôle que vous m’avez vu jouer ici ce soir. Détrompez-vous, je ne suis pas un espion de la police, comme vous paraissez le soupçonner ; par contre, je n’ai pas non plus l’honneur d’appartenir à votre association. Je ne suis qu’un inoffensif négociant en blé qui, par suite d’une méprise extraordinaire, s’est vu tout à coup placé dans-cette situation désagréable et embarrassante.

    Je m’arrêtai un instant pour écouter. Était-ce une illusion, ou bien n’entendait-on pas, en bas, dans la rue, un bruit particulier – celui de pas nombreux s’avançant avec précaution ? Non, j’avais dû me tromper. Ce ne devaient être que les battements précipités de mon cœur.

    — Je n’ai pas besoin de vous certifier, poursuivis-je, que rien de ce que j’ai pu entendre ce soir ne sera révélé par moi. Je vous donne ma parole d’honneur que pas un seul mot n’en transpirera par ma faute.

    Il faut croire que lorsqu’on se trouve en péril de mort, vos sens se développent d’une façon anormale ou bien que votre imagination vous procure des illusions singulières. J’étais assis, le dos tourné à la porte, mais j’aurais juré entendre derrière cette porte le souffle d’une respiration haletante. Étaient-ce les trois bourreaux que j’avais vus naguère dans l’exercice de leurs sinistres fonctions et qui, tels des vautours, venaient de flairer une nouvelle victime ?

    Cependant, autour de la table, je voyais toujours les mêmes visages cruels et durs. Pas un regard de pitié. J’armai mon revolver dans ma poche.

    Il y eut un silence pénible, bientôt rompu par la voix âpre et discordante de Petrokine.

    — Les promesses sont faciles à faire et non moins faciles à oublier, dit-il. Il n’existe qu’un seul moyen de s’assurer d’une façon certaine du silence de quelqu’un. Ce sont nos existences à nous, ou la vôtre qui sont en jeu. Que le plus illustre parmi nous donne son avis.

    — Vous avez raison, monsieur, approuva l’agent anglais ; il n’y a qu’un seul parti a adopter. Il faut congédier cet homme.

    Sachant ce que, dans leur infernal jargon, cela voulait dire, je me levai d’un bond.

    — Par le ciel, m’écriai-je en m’adossant à la porte, il ne sera pas dit qu’un citoyen de la libre Angleterre s’est laissé ainsi égorger comme un poulet. Prenez garde : le premier qui bouge est un homme mort !

    Quelqu’un bondit sur moi. Derrière le point de mire de mon revolver, je vis briller la lame d’un couteau et grimacer la figure démoniaque de Gustave Berger. Alors, je pressai la détente et, tandis que son cri rauque retentissait à mes oreilles, je fus immédiatement terrassé par un coup formidable qui me frappa dans le dos. À demi-évanoui et accablé par je ne sais quel poids effrayant, j’entends vaguement un vacarme de cris et de coups échangés au-dessus de moi, puis je perdis tout à fait connaissance.

    Lorsque je revins à moi, je m’aperçus que j’étais étendu par terre au milieu des débris de la porte qu’on avait enfoncée et qui s’était renversée sur moi. Une douzaine des hommes qui, tout à l’heure, se disposaient à me condamner à mort, me faisaient maintenant face, attachés deux par deux et gardés par des soldats russes. À mes côtés gisait le corps de l’agent anglais, la figure toute déchiquetée par la violence de l’explosion. Quant à Alexis et à Petrokine, ils étaient comme moi couchés par terre et perdaient du sang en abondance.

    Eh bien, jeune homme, vous l’avez échappé belle, il me semble, murmura tout près de moi une voix bon enfant.

    Je reconnus mon compagnon de voyage.

    — Relevez-vous, continua-t-il ; vous êtes encore tout étourdi, mais ce ne sera rien ; vous n’avez rien de cassé. Je ne m’étonne plus que je vous aie pris pour l’agent anarchiste, puisque ses associés eux-mêmes s’y sont trompés. Mais c’est égal, vous pouvez vous vanter de revenir de loin : aucun étranger avant vous n’était ressorti vivant de ce repaire. Accompagnez-moi en bas. Je sais à présent qui vous êtes et ce que vous cherchez. Dans un instant, je vous conduirai chez M. Dimiioff. Non, non, n’entrez pas la-dedans, s’interposa-t-il en me voyant me diriger vers la porte de l’espèce de prison où l’on m’avait introduit en premier lieu, n’entrez pas là-dedans : vous avez vu assez d’horreurs pour aujourd’hui. Venez, nous aillons prendre un verre de liqueur ensemble : cela vous remontera.

    Chemin faisant, tandis que nous nous dirigions vers l’hôtel, il m’expliqua que la police de Solteff, dont il était le chef, avait été depuis quelque temps déjà prévenue de l’arrivée de cet émissaire nihiliste et s’attendait à le voir débarquer d’un jour à l’autre. Mon arrivée inopinée dans ce pays perdu, mes allures plutôt mystérieuses et les étiquettes anglaises dont la mauvaise valise de Gregory était revêtue avaient achevé de donner le change et de faire croire que j’étais Gustave Berger.

    Il me reste peu de chose à ajouter. Les tristes personnages dont j’avais fait la connaissance malgré moi furent tous déportés en Sibérie ou exécutés. Quant à la mission dont j’étais chargé, elle se trouva remplie à l’entière satisfaction de mes chefs qui approuvèrent fort le sang-froid et la présence d’esprit dont j’avais fait preuve en toute cette épineuse affaire, si bien que ma situation s’est beaucoup améliorée depuis cette nuit horrible, dont le seul souvenir suffit encore aujourd’hui à me donner le frisson.

     

    FIN

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