• Un secret de Philippe le Prudent..

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    UN SECRET DE PHILIPPE LE PRUDENT ROI D’ESPAGNEC). (CONTE HISTORIQUE.) Si l’on cognoiscoit tout ce qui se passe chez les roys, l’on verrait de bien sales choses et moult couardises. RAnELAxs, Gargantua.

    Le personnage le plus rave se tenait au milieu, assis dans un large f’auteu§ à bras, devant une cheminée où pétillait un feu vif’et clair. A ses deux côtés étaient debout et la tête nue deux autres hommes qui paraissaient ses confidents ou du moins ses valets, car à leur air respectueux et soumis on les aurait pris pour tels., Le plus jeune des deux était vêtu de noir de la téte aux pieds, il portait au cou un médaillon où était enfermé un morceau de la vraie croix, et ses doigts étaient couverts de bagues de saint Hubert ; il était prand, maigre, avait le front pâle, les cheveux blonds, es joues creuses, et sa figure naturellement triste était encore allongée par une petite royale noire qui faisait un singulier contraste avec l’air recueilli, sournois et dévot qui était empreint sur son visage. Quelque chose e sombre, de doux et de mélanco-U) Septembre 1836.  56 EUVRES DE JEUNESSE. 1

    lique à la fois, annonçait une âme qui avait souffert, un corps qui s°était usé dans les jeûnes et un esprit qui s’était rapetissé dans les croyances. Cet homme, si petit devant cet autre homme assis devant lui et se chauffant à son feu, n’était rien moins que Philippe II, roi d’Espagne et de Navarre. Quant au vieillard, c’était don Olivarès, le Grand inquisiteur d’Espagne, celui ui avait toute puissance, toute liberté, tout pouvoir. G’était lui qui menait tout à sa guise et à sa fantaisie, se servant de ce monarque comme d’un laquais, le pliant et le repliant de tous les côtés, et lui faisant jouer tous les rôles, lui ordonnant de orter telle relique, de dire telle prière, de parler tel)lan âge et d’épouser lafemme qu’il lui désignait ; il en âisait tout : son ami, son confident, son serviteur, son espion et même son premier bourreau. Mais il arrivait souvent que le chien se révoltait contre son maître et le faisait trembler ; alors c’était terrible, car la colère du roi était implacable et cruelle. ·

    Philippe obéissait au Grand inquisiteur, non avec la servilité basse et humble de Louis XIII ployant sous la main de Richelieu, mais, si c’étaient les mêmes goûts, les mêmes préjugés et les mêmes vues, il faisait plaisir à Flnquisiteur en faisant brûler les hérétiques, et Philippe était content de voir excommunier des gens qui troublaient son royaume ; ils se connaissaient mutuellement, se défiaient l’un de l’autre, se craignaient tous deux et même se haïssaient. C’était à qui serait le plus fin et le plus rusé, à qui servirait mieux Dieu, à qui serait le plus féroce et le plus fanatique dans son ministère ; mais il y en avait toujours un qui fléchissait devant’l’autre, et c’éta1t la Couronne qui s’abaissait devant l’Église. Il y avait dé’à longtemps que tous trois étaient silencieux, don lïuy et le roi regardant don Olivarès  UN SECRET DE PHILIPPE LE PRUDENTZ qui se chauH’ait, tandis que les fenêtres ouvertes laissaient apercevoir au loin les clochers aigus de Madrid et les orangers des jardins du roi embaumant l’air de leur doux parfum.

    — Eh bien, quelle nouvelle ? dit le roi en interrompant le silence qui semblait lui devenir à charge, quelle nouvelle, monseigneur ?

    Il s’arrêta en lançant sur l’inquisiteur un regard vif et énétrant.

    fli)on Olivarès tira de dedans sa poitrine un portefeuille en maroquin noir avec une croix d’or : — En voilà, sirel

    — Don Ruy, dit vivement le roi, ceci est votre affaire, lisez !

    l..’homme auquel ces mots étaient adressés avait environ la cinquantaine, il était trapu, court et gras, avait les yeux petits et pleins de feu, la barbe et les cheveux grisonnants, était enveloppé dans une casa ue grise bordée d’hermine. De temps en temps il ailait respirer à. la fenêtre, en grommelant tout bas quelques mots d’impatience ; une fois même, il lui échappa de dire :

    — Monseigneur, du Feu en Espagne et au mois d’août !

    — Assez ! dit le roi en colère, don Olivarès, mon maître et le vôtre, le désire ; sa personne est sacrée et, puisque telle est sa volonté, respectons-la. Quant à vous, don Ruy Gomez de Sylva, vous êtes impertinent, il y a longtemps que je vous l’ai dit ; sachez vous taire une autre fois, autrement gare à votre tête. Lisez et que ceci soit pour l’avenir. Il prit le portefeuille en tremblant et décacheta la première lettre.

    — Celle-ci, dit-il, est de monseigneur l’archevêque de Valence.

    — Que Dieu lui prête viel dit l’inquisiteur. — Amen, répondit le roi.  — Il mande à Sa Grâce qu’il a découvert le juil’ lsaac, qu’il lui a donné la question et qu’il l’a fait brûler vill

    — Dieu soit loué ! dit Philippe en se signant et en embrassant avec l’erveur les pieds d’un crucifix en bois posé sur la cheminée.

    — Voici des nouvelles de don Juan. Le Front du monarque se rembrunit. — Ah ! don Juan ! que dit-il ?

    ~— Il- s’est enfui du couvent de Villa Mayor. — Nous saurons le mettre autre part, nos verrous sont solides, nos murs bien cimentés et s’il le Fallait même... Continuez, don Ruy !

    — Il a sauté par-dessus les murs, un cheval l’attendait au bas, à ce qu’il paraît, car il a disparu et l’on n’a aucune trace de la route n’il a prise. — Ah ! messire don Juan d’Autriche, dit le prince avec un accent de colère concentrée, vous occupez de vous la surveillance royale, mais l’on saura où vous trouver. Ah ! vous avez des chevaux pour vous conduire ainsi, vous sautez pa1°dessus les murs de votre couvent, nous aurons pour vous une prison désormais ; s’il vous prenait fantaisie d’en. sortir, le bourreau en ouvrirait la porte. Oh ! par la mort-dieu ! ajouta-t-il en trépi ant, non, il n’en sera pas ainsi, ou la couronne de Cîiarles-Quint tomberait de notre tête royale. — Sire, dit le Grand ln uisiteur, sire, écoutez ceci : Tu ne blas hémeras point (le nom de mon père, a dit le Christ. Siire, n’avez-vous fait ? Pour cela vous Clonnerez à l’église del Pilar un calice, d’or avec trois Hambeaux d’argent.

    — Pardon, mon père, dit le monarque, et il s’inclina. Continuez, don Ruy.

    On dit qu’il est parti en Angleterre et qu’il veut faire la guerre au roi d’Espagne.

    — Au roi d’Espagne ? faire la’iierre au roi d’Espagne, dit Philippe en souriant. OE ! ceci est par trop  fort, l’audace est trop inouïe. Ah ! don Juan d’Autriche, vous imitez bien votre modèle, il ne manque plus que l’assassinat, le rapt et l’adultère pour être tout à. l’ait don Juan de Marana..Prenez garde ! vous avez déjà la rébellion, l’impiété et l’hérésie, plus qu’il n’en l’aut pour Faire brûler un juil’ ; vous êtes le fils de mon père, il est vrai, fruit d’un amour illégitime, d’une l’aute de jeunesse, d’une passion de caserne, et vous, le pauvre, l’obscur, l’impie, le mécréant, le bâtard, vous voulez attenter à notre couronne sacrée ; mais l’on saura bien se débarrasser de vos mains en Faisant tomber la tête.

    — Don Ruy, interrompit Olivarès, écrivez ceci de la part du roi : Cherchez don Juan, emparez-vous de sa ersonne ; éloignez-le de son père. — [lit puis qu’on le mette dans un cachot avec une Bible, ajouta le roi ; en ceci nous serons utile à. l’État et en convertissant un pécheur, nous servirons Dieu. — Voici encore une lettre, elle parle du père Arsène. — Eh bien, ensuite ?

    — Il s’ennuie.

    — Il s’ennuie, dites-vous ? Eh ! la Fonction céleste qui ·devrait l’occuper lui est donc à charge ? — Il a su, par des gens oilicieux et empressés de lui donner des nouvelles extérieures, que son fils don Juan était l’objet des poursuites de Sa Grâce ; il en a été vivement peiné, il a menacé même de reprendre la couronne qu’il a déposée dans vos mains. — Dépos e, elle J restera, j’espère, si telle est la volonté de Dieu et e la sainte Église, notre mère a tous.

    — On a même intercepté une de ses lettres qui lui était adressée, la voici. Faut-il la lire ? — Non, donne !

    Et il saisit vivement le pa ier que son confident lui présentait ; d’une main tremblante il l’ouvrit précipi-  tamment, mais il s’arrêta tout à. coup, car l’idée de Charles-Quint le lit trembler et pâlir. Cet homme, en ell’et, avait eu tant de puissance et de f’orce dans la vie, que son nom, déguisé sous celui du cloître, avait encore en le prononçant, un (prestige de gloire antique qui inspirait le respect et l’a miration ; sa personne, jadis parée du manteau royal et maintenant couverte de la robe de bure, faisait encore peur à l’Europe, et sa tête nue et dépouillée de couronne était entourée d’une auréole si brillante que cette auréole éclipsait encore les autres trônes.

    Philippe craignait la renommée de cet homme, elle lui était à charge, il la maudissait, car s’il avait un rêve d’ambition, la figure de Charles-Quint se présentait à lui aussitôt comme pour lui saisir sa part d’immortalité ; s’il perdait une bataille, il lui semblait entendre la nuit une voix creuse et terrible qui lui disait : Philippe ! gare à ma couronne ! gare à mon sceptre ! tu ternis leur éclat ». S’il gagnait une victoire, la voix revenait encore lui dire un mot, un seul mot : «Pavic », et ce mot-là c’était une existence de jalousie et d’ambition.

    ll se hasarda pourtant à braver le nom de son père, mais ce ne l’ut pas sans peine, et il fut ces mots d’une voix basse, chancelante, comme quelqu’un qui commet un sacrilège :

    MoN CHER JUANO,

    ll y a bien longtemps que jc ne t’ai écrit, n’est-ce pas ? Oh ! ne m’accuse pas’indill’érence ou de lenteur, non, je n’ai pu, j’étais malade. Voilà une lettre que je t°écris et c’est peut-être la dernière, et tu vas comprendre cela quand tu sauras dans quel état je suis. Oh ! si tu savais comment est maintenant Charles-Quint, ton père, tu rirais de pitié sur là nature humaine et tu dirais : Oui, il a bien fait de se démettre  du oids d’une couronne puisque sa tête chancelle, il alibien fait d’abandonner le sce tre puisque sa main tremble, et il a bien fait surtout cl)e quitter le manteau royal pour la robe de moine puisque là c’est le linceul d’un cadavre vivant. Car voilà ce que je suis : un cadavre vivant qui passe la vie à compter l’heure qui coule, pas assez vite, hélas ! pour mon ennui et pour mes larmes. Oh ! le soir, quand retiré dans ma cellule je m’abandonne à mes pensers et à mes vastes souvenirs, bien souvent je regarde ma lourde épée de bataille suspendue sur mon lit, et je me dis : O toi, fidèle compagne de mes victoires et de mes conquêtes, toi qui as brisé tant de couronnes, écrasé tant de trônes. Oh ! si tu survis à ton pauvre maître et si par hasard la postérité te regarde d’un œil d’envie en pensant à. celui qui a blanc i ta lame sur des crânes humains, dis-lui : Non, détrompe-toil celui-la n’a point été heureux ! Son bonheur ? c’était un rire forcé qui sentait le boulïon que l’on paye et l’homme ui joue un rôle. Le bonheur ? j’y pense encore quelquefois comme a un de ces rêves d’enfance oubliés plus tard, quand par une belle nuit étoilée je regarde la campagne à. travers les barreaux de ma cellule, plongé dans les rêveries du passé, et la je me reporte sur mon trône, au milieu de mes courtisans, ou bien encore sur ma cavale noire à la bataille de Pavie, et puis je (pense à. ce que j’étais, à. ce que j’ai Fait, à. ce que j’ai à dans mes jours de puissance et d’orgueil ; puis j’abaisse le regard sur moi-même, je contemple mes mains sillonnées de cicatrices, je mets la main sur mon cœur, je touche à ma barbe blanche et je me dis : Le voilà donc, ce Charles-Quint, roi d’Espagne, empereur d’Autriche, la terreur de François Ier, dont un bras faisait trembler la France, et l’autte le monde ! Le voilà donc, moine obscur, ignoré dans un couvent ! et il me prend envie de jeter au loin cette existence d’ignorance et d’ennui pour retourner sur le trône, me lancer sur  ma cavale, commander mes braves, reprendre mon épée. J’avancé pour la saisir et mes pieds chancéllént, mes mains Faiblissent, ma tête s’aB’aisse sur ma poitrine, et je retombe sur mon lit plus triste et plus désespéré. Un seul souvenir vient charmer ma solitude, c’est le tien, cher don Juan. Oui, quand je pense à. toi, mon cœur se déride, mon âme s’épanouit ; quand un souillé léger de la nuit vient à iter mes vêtements noirs, je me dis : Ohl si ce souâle d’air si pur et si frais pouvait par hasard faire onduler la plume blanche de la toque de mon don Juanl Alors j’as ire l’air avec amour et avarice. Quand je contemple ll ciel si bleu et si calme, je me dis que mon don Juan peut, à cette heure, à cette minute, le contempler aussi en pensant à son père. Eh bien, je contemple le ciel avec extase en pensant à. cette belle tête noire si pleine île f’eu et d’énergie, à cette figure rosée, à ces deux grands yeux bleus qui sont toute ma vie et mon amour, à ces mains ne j’embrassais jadis avant qu’un sépulcre ne m’ait sgparé du monde ; je pense à don Juan, et je maudis le sort qui fait que je ne l’embrasse pas. Car toi, Juano, je t’aimé autant qu’un cœur d’homme flétri par la royauté peut encore conserver de tendresse et d’amour. Va, si le fils le itime était celui de la Femme aimée, tu serais roi d’âspagné, et si le bâtard était celui de la f’emme que l’on a serrée dans ses bras avec répugnance et dégoût, parce qu’il Fallait un héritier sur le trône, Philippe serait le bâtard, le bâtard maudit, que l’on persécuté et tyrannise. Adieu, cher don Juan, évité les grandeurs que j’énvie encore, et quant à la conduite que tu dois tenir, je n’ai rien à tordonnér, ayant beaucoup vu et n’ayant jamais eu dans mon existence un seul jour dé bonheur. Oh ! il en viendra’un bientôt, auquelje me suis déjà préparé depuis longtemps, tout est prêt, le cercueil est là, et la tombe attend.

    L1 ; PERE Ansàws. »  Le roi pâlit, et, chiffonnant dans ses doigts la lettre volée, il s’assit sur une table placée près de la fenêtre, car ses jambes pliaient et une singulière frayeur vint le saisir tout à coup. Alors il pensa a son père, à son vieux père dont il avait surpris les secrets, dont il avait espionné les actions ; il f’ut surpris d’avoir eu tant d’audace et d’impudeur pour la mémoire d’un homme tel ne Charles-Quint, il se représenta alors cette vénérable tête blanche, avec sa longue barbe, ses vêtements noirs, son aspect saint et vénérable ; il lui semblait voir sa figure indignée lui dire comme dans ses sonîes : « Philippe, qu’as-tu f’ait ? » ll lui sem la que le passé avait été un songe et il regardait avec terreur le sceau brisé et la lettre en trou verte. Enfin il se leva tout à coup, s’élança vers la cheminée, jeta la lettre précipitamment ; il n’était plus temps... et le papier consumé sautillait sur les tisons blanchis dont il essuyait la cendre.

    Olivarès s’aperçut de l’embarras et du remords de Philippe, il en sourit intérieurement, baissa la tête sur la poitrine, se rapprocha élu f’eu et sans regarder le rox :

    — Eh bien, que dit-elle, cette lettre ? — Ce qu’elle dit, mon père... mais je ne m’en souviens lus... Oh sil je me la rappelle, mais mon Dieu, des clîoses insi ifiantes... je suis désolé de l’avoir machinalement ïriûlée, sans ça je vous la clonnerais... Mais parlons de quelque chose qui m’intéresse directement, n’allons-nous faire de don Carlos ?

    — Ce qu’il f’aut en Faire, dit don Ruy, et que faiton des autres ?

    — Quels autres ? clit l’inquisiteur.

    — Les autres... quiisont comme lui, les héréti ues. — Oh ! oui, il f’aut servir la sainte Église, cgt le roi — et il se signa, - non, ce n’est point parce qu’il est mon fils qu’il faut l’épargner, Dieu saurait un jour me demander le compte de ma lâche clémence. Ohl  non, monseigneur Olivarès, veillez à ceci, c’est votre mission ; il n’a jamais de chapelet, ne porte aucune reli ue. Oh ! sur mon âme, c’est un hérétique. il prononça encore quelques mots, mais si bas que les deux courtisans ne purent les entendre. — J’ai une idée utile à l’État, dit Gomès, je l’indiquerai à Sa Grâce quand il sera temps. I

    — Vous pouvez d’ici, mon père, voir à quoi il s’occupe dans sa chambre, c’est don Ruy qui m’a indiqué ce moyen, je l’en remercie sincèrement. Il ôta le crucifix, mit le doigt sur un bouton, et tout à coup une planche se retira laissant voir une petite porte dont il ôta encore deux plaques de f’er, et °on vit, à l’aide d’une large vitre pratiquée dans la muraille, la chambre de l’lnf’ant d’Espagne. Elle était rande et lambrissée, le plafond en était noir, et en ggnéral, elle avait l’apparence de la vétusté et de la misère ; le lit était couvert avec des rideaux rouges, mais la Fenêtre n’en avait point. Sur les murs on voyait accrochée une énorme quantité d’armes de toutes espèces, de piques, de sabres tartares, d’épèes, de poignards, de flèches et de stylets ; la porte était fermée avec une barre de f’er, des chaînes et des verrous, on eût dit la demeure d’un homme qui craint quel ne trahison.

    Le personnage quichabitait cet appartement était d’une taille ordinaire, il avait de jolis cheveux noirs bouclés qui lui tombaient sur les épaules, ses membres étaient vigoureux et bien proportionnés, sa taille était celle d’un homme de vingt ans ; mais si vous eussiez vu ses joues creuses, ses yeux bleus si tristes et si mélancoliques, ce front chargé de rides, vous eussiez dit : C’est un vieillard.

    Il y avait dans son regard tant de tristesse et d’amertume, son f’ront était si pâle et sillonné de tant de rides prématurées que l’on voyait sans peine que cet homme avait souffert des douleurs atroces et inouïes.  Son embonpoint ne lui donnait pas un air de santé, et sur ses joues boursouflées, on voyait une pâleur mate et livide.

    Quand il se levait on voyait qu’il boitait du pied gauche ; du reste il était gracieux dans ses manières, et jusqu’en ses moindres gestes la dignité royale brillait de tout son éclat. Sa personne seule inspirait l’attachement et l’intèrèt ; cette belle tête noire et pâle, cette figure triste et douce, indiquaient une de ces âmes si pleines de passion, si puissantes de sentiment qu’elles se dilatent, se crèvent, et s’abîment, ne pouvant contenir tout ce qu’elles recèlent ; c’était une de ces lames qui usent le fourreau avant qu’elles ne se rouillent. Il paraissait triste et soucieux, se promenait à grands pas dlans son appartement, les bras croisés et la tète baissée sur la poitrine ; de sa main droite, il portait un poignard. Enfin, au bout de quelque temps, il s’assit comme épuisé d’un cauchemar accablant, puis mettant le coude sur la table, il regarda sa lame de Tolède. Un sourire amer vint dérider ses lèvres sèches et blanchies, son f’ront rayonna d’espérance et il dit : «O ma pauvre amie, tu me rendrais un bien grand service, et bientôt... » Puis il tressaillit tout à. coup, se retourna brusquement et regarda derrière lui, mais il ne vit rien, c’était une mouche qui bourdonnait sur les carreaux ; le même bruit se renouvela bientôt, ce n’était plus une illusion, et il entendit distinctement des voix qui parlaient ensuite, comme ces sons vagues et conf’us qui murmurent dans les rêves. Il se leva en frappant du pied, de colère et d’impatience, une planche aussitôt glissa dans une coulisse, une porte se ref’erma et une voix dit : — Vous l’avez vu, monseigneur ?

    Cette voix, c’était celle de Philippe. Carlos retomba sur son Fauteuil, plus pâle et plus colère :

    — Toujours lui ! dit-il entre ses dents, toujours cet É  homme, écoutant mes paroles, épiant mes gestes, tâchant de deviner-les sentiments qui battent dans mon cœur, les pensées qui passent sous mon Front, toujours là assis à mes côtés, debout derriére moi, caché sous un lambris, espionnant à une porte ; toujours là comme un mauvais génie, s’opposant à mon bonheur, me ravissant ma Femme, m’ôtant la liberté, m’emprisonnant dans son palais, et je ne pourrai pas dans ma furieuse et jalouse haine, je ne pourrai pas pleurer et maudire, me venger ! Non ! c’est mon père ! et c’est le roi ! ll Faut supporter ses coups, recevoir tous ces alïronts, accepter tous ces outrages. lci, il s’arréta, des larmes grossissaient sa voix, et il serra si Fort la lame de son poignard qu’il la brisa comme du verre.

    — Puis-je te briser ainsi, homme sans cœur et sans pitié, ajouta-t-il, je l’aimais tant cette Femme ! Ses joues étaient rouges et brûlantes, des larmes grosses et pénibles roulaient puis venaient mourir sur ses lèvres.

    —.le la verrai encore, dût-il m’égorger entre ses bras, dit-il en ôtant les verrous de la porte, et il sortit précipitamment.

    Le manuscrit porte l’indication du chapitre l et nous n’avons pas trace de chapitres suivants.,

     

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  • Souvenir d’Auvergne.

    À M. ADOLPHE JOANNE.

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    Cher ami, je voudrais pouvoir ajouter, sinon un chapitre, du moins quelques lignes, aux trésors de souvenirs que vos fréquents voyages ont entassés dans votre mémoire. Cela ne m’est pas facile. Vous connaissez si bien la France, vous en avez si fidèlement retracé tous les aspects, qu’on ne peut vous rien apprendre, et rien apprendre aux autres après vous.

    On ne peut vous raconter que des impressions personnelles, et vous les comprendrez d’autant mieux que vous connaissez les beaux endroits qui les font naître. Quand ces impressions sont très-vives ou très-douces, ce n’est pas toujours  en raison de l’étrangeté ou de la beauté des sites où l’on se trouve. Outre la disposition de l’esprit et du corps, il y a des moments particuliers, certaines nuances du ciel, certains bien-être mystérieux répandus dans l’atmosphère, certaines flambées de soleil, certains parfums de forêts ou de montagnes, qui nous rendent tout à coup enthousiastes et heureux, sans qu’on puisse, sans qu’on veuille s’en rendre compte, sinon par la réflexion, après coup. L’esprit amoureux de la nature n’en demande pas toujours beaucoup pour se dilater ou se délecter. Quant à moi, j’avoue être impressionnée par la lumière au point de lui appartenir absolument et d’être peu frappée des objets qu’elle ne dessine pas avec magnificence. Mon âme suit ses triomphes et ses langueurs avec une passivité qui me rend peut-être mauvais juge de ce qui n’est pas favorisé par elle.

    J’ai été en Auvergne l’année dernière pour la troisième fois, à quinze ou vingt ans de distance. Quand, de chez nous (le Berry), on s’embarque pour une excursion, on est volontiers ambitieux ; on pense aux grandes Alpes ou aux Pyrénées, ou aux rivages de l’Océan, de la  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/269  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/270  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/271  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/272  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/273  Page:Sand - Dernieres pages.djvu/274  se déchira comme un rideau et le soleil dessina comme des éclairs de lumière sur les flancs du géant. Cette splendeur ne dura qu’un instant ; toutefois elle avait suffi pour empourprer les nuées qui rampaient sur nous d’une lueur rose et transparente qui dura plus d’une heure. À travers cette gaze magique, on distinguait les troupeaux paissant au flanc des montagnes, et les pentes gazonnées avaient des scintillements d’aiguë- marine. Les sommets restaient enveloppés par les nuages, et on ne pouvait se faire aucune idée de leur hauteur. Je ne vis donc presque rien, cette fois-là, mais l’éclairage était si étrange et si agréable, que jamais je ne contemplai avec plus de plaisir ces beaux portiques de l’Auvergne, qu’on appelle les monts Dômes. Pardonnez-moi de vous dire si peu et si mal des impressions fugitives qui n’apprendront rien à personne, mais qui rappelleront à quelques voyageurs que la rêverie et la contemplation sans but font aussi partie des émotions de voyage. À vous de cœur.

     

    Nohant, décembre 1874.

     

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  • Anouchka, Souvenirs des bords du Rhin

    SOUVENIRS DES BORDS DU RHIN.
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    I.

    J’avais alors vingt-cinq ans ; cela remonte un peu loin. Dès que je fus le maître de mes actions, je résolus de voyager, non pour « compléter mon instruction, » comme on disait alors, mais simplement pour courir le monde. J’étais jeune, bien portant, possesseur d’une assez grande fortune ; le côté sérieux de la vie m’était encore complètement inconnu, je me livrais sans arrière-pensée à toutes mes fantaisies ; en un mot, je fleurissais. Il ne m’était pas encore venu à l’esprit que l’homme n’est point une plante, et que sa floraison a un terme. La jeunesse se nourrit d’un pain d’épice à paillettes d’or, et croit bonnement que c’est là notre nourriture quotidienne. Comment imaginer qu’un jour peut venir où l’on aura de la peine à se procurer même du pain ? Mais il ne s’agit point de cela pour le moment. Je voyageais sans aucun but, absolument au hasard ; je m’arrêtais à chaque endroit qui me plaisait, puis je le quittais dès que j’éprouvais le besoin de voir de nouvelles figures. Ceci n’est point une exagération : je m’intéressais exclusivement aux hommes ; je ne pouvais souffrir les monumens remarquables, les collections célèbres. Le spectacle de la nature me causait des impressions très vives, mais je ne recherchais pas le moins du monde ce que l’on nomme communément sesbeautés, les montagnes extraordinaires, les précipices, les chutes d’eau ; je n’aimais point à être contraint d’admirer la nature, à me sentir troublé par elle. En revanche, je ne pouvais me passer des hommes ; il me fallait leurs physionomies.  leurs mouvemens, leurs habitudes. Je me sentais particulièrement dispos, heureux, au milieu de la foule ; je suivais gaiement mes semblables, je criais lorsqu’ils criaient et prenais plaisir en même temps à observer la façon dont ils criaient. Je mettais mon bonheur à les étudier, je les examinais avec une curiosité joyeuse et insatiable ; mais je m’aperçois encore une fois que je sors de mon sujet.

    Ainsi donc, il y a vingt ans environ, j’habitais la petite ville de Z…, sur les bords du Rhin. Je cherchais l’isolement ; je venais d’être blessé au cœur par une jeune veuve dont j’avais fait la connaissance aux eaux. Jolie et spirituelle, elle coquetait avec tout le monde, et moi, pauvre mortel, je m’étais laissé prendre ; elle m’avait d’abord encouragé, puis elle m’avait porté un coup sensible en donnant la préférence à un lieutenant bavarois aux joues cramoisies. Cette blessure n’était point, à vrai dire, des plus profondes ; mais je trouvais convenable de m’abandonner pour quelque temps à mon chagrin dans la solitude. Tel est le motif qui me retenait à Z…

    Ce n’était point uniquement la situation de cette petite ville au pied de deux montagnes élevées qui m’avait frappé ; elle m’avait séduit par ses vieilles murailles flanquées de tours, ses tilleuls séculaires, le pont escarpé sur lequel on traversait sa rivière limpide, et principalement par son ion vin. Après le coucher du soleil, de jolies petites Allemandes aux cheveux blonds se promenaient dans ces rues étroites, et lorsqu’elles rencontraient un étranger, elles lui disaient d’une voix gracieuse : Guten Abend. On les voyait encore longtemps après que la lune s’était levée derrière les toits pointus des vieilles maisons, faisant scintiller à la clarté de ses rayons immobiles les petites pierres dont les rues étaient pavées. J’aimais à errer alors dans la ville de Z… ; la lune semblait la regarder fièrement du haut d’un ciel pur, et l’on eût dit que la ville sentait ce regard ; elle se tenait éveillée et calme, tout inondée de cette lueur paisible qui remplit l’âme d’un trouble mêlé de douceur. Le coq qui surmontait le clocher gothique avait un reflet doré ; aux étroites maisons couvertes d’ardoises brillaient de timides lumières ; la vigne élevait mystérieusement ses festons au-dessus des murs. Parfois un frôlement se faisait entendre dans l’obscurité, près de la vieille citerne creusée sur la place de la ville ; le garde de nuit y répondait aussitôt par un coup de sifflet traînant, endormi, et un chien poussait un grognement peu redoutable. Puis tout rentrait dans le silence, et l’air caressait si doucement la figure, les tilleuls répandaient un parfum si suave, que l’on éprouvait le besoin de respirer de plus en plus profondément, et le mot deGretchen arrivait aux lèvres, tantôt comme une prière, tantôt comme une exclamation.

    La ville de Z… est à deux kilomètres du Rhin. J’allais souvent  admirer ce fleuve magnifique ; et tout en évoquant dans mes rêves, non sans un certain effort de mémoire, l’image de ma perfide veuve, je passais des heures entières sur un banc au pied d’un érable isolé. Une petite madone, aux traits presque enfantins, dont la poitrine était ornée d’un cœur rouge traversé de plusieurs glaives, paraissait m’observer mélancoliquement du milieu des branches. Sur la rive opposée, s’élevait la petite ville de L…, un peu plus grande que celle où j’avais élu domicile. J’étais venu un soir prendre place sur mon banc favori ; je regardais alternativement l’eau, le ciel et les vignes. Non loin de moi une troupe d’enfans aux cheveux blonds grimpaient sur la coque goudronnée d’un bateau qui avait été laissé sur le sable du rivage, la quille en l’air. De petits bâtimens aux voilés légèrement gonflées par la brise s’avançaient avec lenteur ; des vagues verdâtres passaient devant moi en glissant, s’enflaient un peu et expiraient avec un faible murmure. Je crus distinguer tout à coup le bruit d’un orchestre qui retentissait dans le lointain ; je prêtai l’oreille. On jouait une valse. La contre-basse ronflait par intervalles, le violon chantait confusément, les sifflemens de la flûte étaient seuls très distincts.

    — Qu’est-ce donc ? demandai-je à un vieillard qui s’était approché de moi. Il portait, suivant l’usage du pays, un gilet de velours, des bas bleus et des souliers à boucles.

    — Ce sont des étudians qui sont venus de B… pour un Commerz, me répondit-il après avoir fait passer sa pipe à l’autre coin de sa bouche.

    — Cela peut-être mérite d’être vu, me dis-je. D’ailleurs je n’avais jamais été à L… Je hélai un batelier et me fis transporter sur l’autre rive.

     

    I

    Bien des personnes ignorent probablement ce que signifie ce mot deCommerz. On désigne ainsi une fête à laquelle viennent prendre part tous les étudians d’une même société (Landmannsvhaft). La plupart des jeunes gens qui assistent à ces réunions portent le costume traditionnel des étudians allemands ; qui se compose d’une redingote à brandebourgs ; de grandes bottes et d’une petite casquette dont les galons sont d’une couleur foncée. Le banquet est présidé ordinairement par le senior ou ancien de la bande ; et il se prolonge jusqu’au matin. On boit, on chante les couplets habituels, leLandesvater, le Gaudéamus ; on fume, on se moque des philistins ; souvent un orchestre anime encore la fête.

    C’était une réunion de ce genre qui avait lieu à L…, dans le jardin  d’un hôtel à l’enseigne du Soleil. La maison et le jardin, qui donnait sur la rue, étaient pavoisés de drapeaux ; les étudians étaient attablés sous des tilleuls ; dans un bosquet de lierre étaient assis les musiciens, qui s’escrimaient de leur mieux, tout en avalant force bière pour se tenir en haleine. Un assez grand nombre de curieux étaient rassemblés devant la grille peu élevée du jardin ; les bons bourgeois de la ville ne voulaient point perdre l’occasion d’examiner attentivement les hôtes qui leur étaient arrivés. Je me réunis à ce groupe de spectateurs. Les détails de la scène qui se passait sous mes yeux étaient des plus attachans. La physionomie des étudians, leurs embrassemens, leurs exclamations, cette innocente vivacité de la jeunesse, ces regards enthousiastes, ces rires sans motif, — les meilleurs des rires possibles, — ce joyeux bouillonnement de la vie encore dans sa fraîcheur, cet abandon plein d’insouciance, me touchaient profondément, et je ne tardai pas à en subir l’influence. — Si j’allais me joindre à eux ? me demandai-je avec émotion…

    — Anouchka [1], n’en as-tu pas assez ? dit tout à coup derrière moi en russe une voix masculines

    — Restons encore, lui répondit une voix de femme dans la même langue.

    Je me retournai vivement, et mes regards tombèrent sur un beau jeune homme en redingote de voyage et coiffé d’une casquette ; il donnait le bras à une jeune personne de petite taille, et dont la figure était presque entièrement cachée par un chapeau de paille.

    — Vous êtes Russes ? leur demandai-je sans prendre le temps de réfléchir.

    Le jeune homme me répondit en souriant : — Oui, nous sommes Russes.

    — Je ne m’attendais pas, lui dis-je, à rencontrer dans un pays perdu…

    — Et nous non plus, reprit-il en me coupant la parole, mais qu’importe ? Tant mieux. Permettez-moi de nous faire connaître de vous ; je me nomme Gagine, et » voici ma… (il hésita un moment), voici ma sœur. Et vous ?

    Je déclinai mon nom, et nous engageâmes la conversation. J’appris bientôt que Gagine voyageait, comme moi, pour son plaisir, et qu’étant arrivé, il y a huit jours, à L…, il s’y était fixé momentanément. Je dois dire que je n’aime point à me lier avec des Russes dans les pays étrangers. Je les reconnais du plus loin que je les vois, à leur démarche, à la coupe de leurs vêtemens, surtout à leur physionomie, le plus souvent dédaigneuse et hautaine, puis prenant  tout à coup une expression de prudence et de timidité. — Ah ! mon Dieu ! ont-ils l’air de se demander, n’ai-je point dit quelque bêtise ? ne se moque-t-on pas de moi ? — Un instant après, vous les voyez reprendre leur air majestueux. Gagine me plut au premier abord. Il y a des figures que l’on a du plaisir à regarder ; elles vous raniment et vous réchauffent en quelque sorte. Celle de Gagine était du nombre ; elle respirait la bonté, l’amabilité, et ses grands yeux étaient aussi doux que les boucles de sa chevelure. On devinait, sans le voir, seulement au son de sa voix, qu’il avait le sourire sur les lèvres.

    La jeune fille qu’il nommait sa sœur m’avait frappé par une beauté d’un cachet particulier : elle avait la figure ronde et le teint un peu brun, le nez petit et effilé, les yeux noirs et limpides, — quelque chose d’enfantin dans la physionomie. Quoiqu’elle fût bien proportionnée, la taille ne paraissait pas avoir acquis tout son développement. Après l’avoir rapidement examinée, il me fut impossible de lui trouver la moindre ressemblance avec son frère.

    — Voulez-vous entrer chez nous ? me dit Gagine. Il me semble que nous avons assez regardé ces Allemands. Des Russes auraient déjà, il est vrai, cassé les verres et les chaises ; mais ces braves jeunes gens sont par trop modestes. — Allons, Anouchka, n’est-il pas temps de rentrer ?

    La jeune fille répondit à cette question par un mouvement de tête affirmatif.

    — Nous demeurons hors de la ville, ajouta Gagine, au milieu des vignes, sur un coteau ; notre maison est petite, mais nous sommes fort bien logés. Venez, notre hôtesse a promis de nous préparer du petit-lait. D’ailleurs le jour commence à baisser, et vous traverserez le Rhin plus sûrement au clair de la lune.

    Nous partîmes. Peu d’instans après, nous franchissions la porte voûtée de la ville, qu’entourait une vieille muraille de cailloux qui portait encore quelques créneaux. Nous nous avançâmes dans la campagne, et après avoir longé un mur pendant une centaine de pas, nous nous arrêtâmes devant une petite porte. Gagine l’ouvrit ; il nous fit prendre un chemin escarpé, sur les côtés duquel étaient étages des vignobles. Le soleil venait de se coucher ; un ton pourpre d’une finesse extrême colorait les vignes, les longs échalas qui les soutenaient, la terre desséchée et couverte de fragmens d’ardoises de toute dimension, aussi bien que les murs blancs d’une petite maison dont les fenêtres lumineuses étaient encadrées de traverses noires, et vers laquelle se dirigeait le sentier que nous gravissions.

    — Voici notre demeure, s’écria Gagine lorsque nous fûmes arrivés à peu de distance de la maison. J’aperçois notre hôtesse qui apporte  le lait. Nous allons nous rafraîchir ; mais d’abord retournez-vous, ajouta-t-il. Comment trouvez-vous cette vue ?

    Le point de vue était effectivement admirable. À nos pieds, les eaux argentées du Rhin coulaient entre des rives verdoyantes. La ville, paisiblement assise sur le rivage, étalait à nos yeux toutes ses maisons et toutes ses rues ; les coteaux et les champs se déployaient au loin. Ce spectacle était beau, mais celui qui se présentait au-dessus de nous ne l’était pas moins ; je fus surtout frappé de la limpidité et de la profondeur du ciel. L’air était d’une transparence lumineuse, et les ondulations qui l’agitaient doucement comme des flots purs et légers semblaient se jouer autour de nous.

    — Vous ayez choisi une situation admirable, dis-je à Gagine.

    — C’est Anouchka qui l’a découverte, me répondit-il. Allons, Anouchka, donne tes ordres. Fais-nous, apporter tout cela ici. Nous souperons en plein air, pour mieux entendre la musique. En avez-vous fait la remarque ? ajoutait-il en se tournant vers moi : souvent un air de valse que l’on entend de près paraît détestable ; mais de loin c’est tout autre chose, il fait vibrer en vous les cordes romantiques du cœur.

    Anouchka se dirigea vers la maison et en ressortit bientôt, accompagnée de l’hôtesse. Celle-ci l’aidait à porter un énorme plateau sur lequel se trouvaient un pot de lait, des assiettes, du sucre, des fraises et des poires. Nous nous assîmes et commençâmes à manger. Anouchka ôta son chapeau ; ses cheveux noirs, coupés et arrangés comme ceux d’un enfant, tombaient en grosses boucles sur ses oreilles et sur son cou. Ma présence paraissait la gêner, mais Gagine lui dit : — Allons, Anouchka, ne fais pas le hérisson ; il ne te mordra pas.

    Ces mots la firent sourire, et peu d’instans après elle m’adressait la parole sans le moindre embarras. Je n’ai jamais rencontré de nature aussi mobile ; elle ne restait pas une minute en repos. À peine assise, elle se levait, courait vers la maison et reparaissait de nouveau en chantant à demi-voix ; souvent elle riait, et son rire avait quelque chose d’étrange. On eût dit qu’il n’était point provoqué par notre conversation, mais par des idées qui lui traversaient l’esprit. Ses grands yeux étaient fixes, limpides, hardis ; souvent aussi elle clignait un peu ses paupières, et son regard devenait aussitôt doux, profond et tendre.

    Nous bavardions depuis près de deux heures. Gagine fit apporter une bouteille de vin du Rhin ; nous la vidâmes sans nous presser. La musique n’avait point cessé, mais les sons que le vent nous apportait paraissaient plus doux et plus délicats ; des feux s’allumaient dans la ville et sur la rivière. Anouchka baissa tout à coup la tête ;  les boucles de ses longs cheveux lui couvrirent la figure, elle soupira et resta quelques instans silencieuse. Puis elle nous dit qu’elle avait envie de dormir et rentra dans la maison ; mais je l’aperçus à la fenêtre fermée de sa chambre, quoique celle-ci ne fût point éclairée, et elle s’y tint longtemps. Les rayons de la lune, qui se leva enfin, se reflétèrent dans les eaux du Rhin, et tout changea soudainement de face ; des clartés et des ombres éclatèrent de toutes parts, et je trouvai même que le vin de nos verres à facettes avait pris un éclat mystérieux. Le vent tomba ; on eût dit qu’ayant fermé les ailes, il venait d’expirer ; le sol commençait à exhaler une chaleur odorante.

    — Il est temps de partir ! m’écriai-je. Sans cela, je ne trouverais plus le passeur.

    — Oui, il est temps, me répondit Gagine.

    Nous prîmes le sentier qui descendait la montagne. Nous entendîmes tout à coup des pierres qui roulaient derrière nous. C’était Anouchka qui venait nous rejoindre.

    — On te croyait couchée, lui dit son frère ; mais elle ne lui répondit pas et continua à descendre en courant.

    Quelques-uns des lampions que les étudians avaient fait allumer dans le jardin jetaient encore une lueur mourante qui éclairait le feuillage des arbres au pied desquels ils brûlaient, en leur donnant un air de fête et un aspect fantastique. Nous retrouvâmes Anouchka sur le bord de l’eau ; elle causait avec le passeur. Je sautai dans la barque et pris congé de mes nouveaux amis ; Gagine me promit sa visite pour le lendemain. Je lui tendis une main qu’il serra ; j’allais tendre l’autre à Anouchka, mais celle-ci se borna à me regarder en hochant la tête. Le batelet se détacha du bord, et le courant l’entraîna avec rapidité. Le passeur, vieillard robuste, plongeait ses avirons avec effort dans les eaux noires du fleuve.

    — Vous venez d’entrer dans le reflet de la lune, me cria la jeune fille, vous l’avez brisé.

    Je jetai les yeux sur le fleuve, qui entourait le bateau de vagues sombres et menaçantes.

    — Adieu ! cria Anouchka une dernière fois du bord.

    — A demain, ajouta Gagine.

    Le bateau aborda. J’en descendis et regardai derrière moi, mais je ne vis plus personne sur l’autre rive. Le reflet de la lune s’étendait de nouveau, semblable à un pont d’or, sur la surface de l’eau. Les derniers accords d’une vieille valse de Lanner se firent entendre comme pour me jeter un adieu. Gagine avait raison ; ces sons lointains firent vibrer toutes les cordes de mon cœur. Je regagnai la maison à travers les champs, plongés dans une obscurité profonde, en aspirant avec lenteur l’air embaumé, et lorsque j’entrai dans ma petite chambre, un trouble délicieux, je ne sais quelle attente confuse s’empara de mon esprit. Je me sentais heureux,… mais pourquoi ? Je n’avais aucun désir, je ne pensais à rien,… j’étais heureux. Ce singulier épanouissement de sentimens tendres et joyeux me fit sourire, et je me hâtai de me coucher. Au moment où j’allais fermer les yeux, je me rappelai que je n’avais pas songé de toute la soirée à mon inhumaine… — Qu’est-ce que cela veut dire ? me demandai-je ; ne suis-je donc plus amoureux ? — Mais à peine m’étais-je posé cette question que je m’endormis, à ce que je crois, et cela du sommeil le plus paisible, comme un enfant dans son berceau.

     

    III

    Le lendemain matin (j’étais réveillé, mais encore dans mon lit), le bruit d’une canne retenait sous ma fenêtre, et la voix de Gagine frappa mes oreilles ; il chantait :

    Es-tu encore dans les bras du sommeil ?
    Au son de ma guitare je vais te réveiller.

    Je m’empressai de lui ouvrir la porte.

    — Bonjour, me dit-il en entrant, je vous dérange un peu matin ; mais le temps est si beau ! Voyez ! une fraîcheur délicieuse, la rosée, le chant de l’alouette…

    Je m’habillai ; nous passâmes dans mon jardinet et prîmes place sur un banc. On nous y apporta le café, et nous continuâmes à causer. Gagine me confia ses projets pour l’avenir ; possesseur d’une assez belle fortune et ne dépendant de personne, il voulait se consacrer à la peinture et ne regrettait qu’une chose : c’est qu’il s’y fût pris un peu tard ; il avait fort inutilement dissipé une grande partie de sa jeunesse. Je lui confiai à mon tour les plans que j’avais formés, et profitai de l’occasion pour lui révéler le secret de ma flamme malheureuse. Il m’écouta patiemment, mais je crus remarquer qu’il ne prenait point un intérêt bien vif à ma confidence. Après avoir répondu par politesse deux ou trois fois à mes soupirs, il me proposa de venir chez lui pour voir ses études. J’y consentis très volontiers.

    Anouchka n’était pas à la maison. L’hôtesse nous dit qu’elle devait être à laruine. On appelait ainsi, dans le pays, les restes d’un château féodal qui s’élevait à deux ou trois kilomètres de la ville. Gagine me montra tous ses cartons. Je trouvai que ses études avaient beaucoup de vie et de vérité, quelque chose de libre et de hardi ; mais aucune n’était achevée, et le dessin me parut négligé, incorrect. Je lui exprimai franchement mon opinion.  

    — Oui, oui, me répondit-il en soupirant, vous avez raison. Tout cela est assez mauvais et accuse une grande inexpérience. Qu’y faire ? Je n’ai pas assez travaillé ; cette mauvaise habitude slave, que nous avons, nous autres Russes, de tout commencer et de ne rien achever, prend toujours le dessus. Pendant que nous méditons un projet, on dirait d’un aigle qui plane dans les airs : il s’agirait de soulever la terre que nous l’entreprendrions volontiers ; mais au moment de l’exécution toute notre vigueur s’évanouit.

    J’avais commencé à l’encourager ; il fit un geste de la main, ramassa tous ses cartons en tas et les jeta sur le canapé.

    — Avec de la persévérance, j’arriverai, dit-il entre ses dents ; dans le cas contraire, je serai un de ces gentilshommes éternellement mineurs comme il y en a tant chez nous. Allons chercher Anouchka.

    Nous partîmes.

     

    IV

    Le chemin qui conduisait à la ruine longeait le flanc d’un vallon étroit et boisé. Au fond de cette gorge serpentait un ruisseau qui coulait avec bruit au milieu des pierres, comme s’il avait eu hâte d’aller se perdre dans le grand fleuve qui se montrait, calme et radieux, entre ces deux murailles de montagnes escarpées. Gagine me fit remarquer plusieurs effets de lumière qui étaient effectivement très dignes d’attention ; ses observations révélaient, sinon un peintre, du moins un homme qui avait le sentiment de l’art. La ruine apparut enfin à nos yeux. C’était une tour carrée qui se dressait sur le sommet d’un roc aride ; elle était encore bien conservée, mais noircie par le temps, et traversée du faîte à la base par une lézarde qui la coupait en deux. Des murs couverts de mousse s’élevaient autour ; ils étaient tapissés de lierre en plusieurs endroits ; ailleurs des arbres chétifs et rabougris se balançaient au-dessus de rinceaux grisâtres et de voûtes effondrées. Un sentier pierreux conduisait à une porte d’entrée qui était en assez bon état. Nous n’en étions plus éloignés, lorsqu’une forme féminine se montra tout à coup devant nous ; elle courait légèrement sur un amas de décombres, et se posa sur le sommet d’un mur qui se dressait au bord d’un précipice.

    — Je ne me trompe pas ! c’est Anouchka ! s’écria Gagine. Quelle extravagance !

    Nous franchîmes la porte et nous nous trouvâmes dans une petite cour, qui était presque entièrement remplie de pommiers sauvages et d’orties. C’était bien Anouchka qui se tenait au bord du précipice. Elle tournait la tête de notre côté et se mit à rire, mais sans  changer de place. Gagine la menaça du doigt, et moi je lui adressai en riant quelques paroles de reproche.

    — Ne lui parlez pas, me dit Gagine à voix basse, laissez-la faire ; si vous l’impatientez, elle, est capable de monter sur la tour. Admirez plutôt jusqu’où va la prévoyance des habitans du pays.

    Je me retournai et aperçus dans un coin une petite hutte de planches au fond de laquelle était blottie une vieille femme à lunettes, qui tricotait un bas tout en nous observant. Elle vendait aux touristes de la bière, des gâteaux et de l’eau de Seltz. Nous nous assîmes sur un banc et nous nous mîmes à boire de la bière, que la vieille nous servit dans d’épais gobelets d’étain. Anouchka se tenait toujours assise à la même place, ses pieds repliés sous elle et la tête enveloppée de son écharpe de mousseline ; son buste élégant se dessinait très distinctement sur le ciel limpide, mais elle me faisait une impression désagréable. J’avais déjà cru remarquer la veille que ses manières étaient peu naturelles et affectées… « Elle veut nous étonner, pensai-je. À quoi bon ?… Quel enfantillage ! » On eût dit qu’elle avait deviné ma pensée, car, jetant sur moi un regard pénétrant et rapide, elle se mit de nouveau à rire, descendit du mur en deux sauts ; puis, s’approchant de la vieille, elle lui demanda un verre d’eau.

    — Tu crois que je veux boire ? dit-elle en s’adressant à son frère ; non, je veux arroser là-bas, sur le mur, des fleurs qui ont besoin d’eau.

    Gagine ne lui répondit pas ; elle partit un verre à la main, et grimpa de nouveau sur les ruines ; s’arrêtant par instans, elle se baissait et versait avec une gravité comique quelques gouttes d’eau qui étincelaient au soleil. Ses mouvemens étaient fort gracieux, mais je continuais à la suivre des yeux avec déplaisir, tout en admirant sa légèreté et son adresse. Arrivée à un endroit dangereux, elle poussa un cri et se prit ensuite à rire… Cela mit le comble à mon impatience.

    — C’est une véritable chèvre, marmotta entre ses dents la vieille, qui interrompit pour un instant son ouvrage.

    Lorsqu’Anouchka eut vidé son verre, elle vint nous rejoindre en secouant la tête d’un air mutin. Un sourire étrange contractait par momens ses lèvres ; elle clignait ses yeux noirs avec une expression qui tenait à la fois de la raillerie et de la gaieté.

    — Vous trouvez ma conduite inconvenante, semblait dire sa figure ; peu m’importe, je sais que vous me regardez avec plaisir.

    — Bien joué, Anouchka ! dit Gagine à voix basse ; bien joué ! La jeune fille parut tout à coup éprouver un mouvement de honte, et, baissant les yeux, elle vint s’asseoir timidement à côté de nous, comme une coupable. Pour la première fois, j’examinai attentivement  ses traits, et j’en ai rarement vu de plus mobiles. À peine était-elle là que sa figure pâlit et prit une expression sérieuse qui touchait presque à la tristesse ; il me parut même que ses traits étaient plus sévères, plus calmes. On eût dit qu’elle venait de s’apaiser. Nous passâmes de l’autre côté des mines (Anouchka marchait derrière nous), et nous nous mîmes à admirer les points de vue. Lorsque ; l’heure de dîner fut venue, Gagine paya la vieille et lui demanda une dernière cruche de bière ; puis, se tournant vers moi, il me dit avec un sourire malin : — A la santé de la dame de vos pensées !

    — Il a donc… vous avez donc une dame qui vous occupe ? me demanda subitement Anouchka.

    — Qui n’en a pas ? répondit Gagine.

    Anouchka resta quelques instans pensive ; l’expression de sa figure changea de nouveau, et un sourire assuré, presque hardi, reparût sur ses lèvres.

    Nous reprîmes ; le chemin de la maison, et Anouchka recommença à rire et à folâtrer avec plus d’affectation encore qu’auparavant. Ayant cassé une longue branche, elle la posa sur son épaule comme un fusil, et s’entoura la tête de son écharpe. Je me souviens que nous rencontrâmes une nombreuse famille d’Anglais, blondins à la mine guindée ; ils arrêtèrent tous sur Anouchka, comme s’ils eussent obéi à un mot d’ordre, leurs yeux de verre, dans lesquels se peignait un étonnement calme et froid, et elle se mit à chanter à pleine voix, comme pour les narguer. Lorsque nous fûmes rentrés, elle remonta immédiatement dans sa chambres et ne reparut, qu’au moment du dîner, parée de sa plus belle robe, coiffée avec soin, la taille serrée dans son corset et les mains gantées. À table, elle se tint avec dignité, mangea très peu, ne but que de l’eau. C’était un nouveau rôle qu’elle voulait jouer en ma présence, le rôle d’une jeune personne modeste et bien élevées. Gagine la laissa faire ; il était facile de voir qu’il ne la contrariait en rien. Parfois seulement il se bornait à me regarder en haussant les épaules, comme pour me dire : — C’est une enfant, soyez indulgent. — Aussitôt que le dîner fut fini, elle se leva, nous fit une révérence, et, mettant son chapeau, elle demandai Gagine la permission d’aller voir Frau Louise.

    — Depuis quand as-tu besoin de ma permission ? lui répondit-il avec son sourire habituel, cette fois cependant un peu mêlé de surprise ; tu t’ennuies donc avec nous ?

    — Non, mais hier encore j’ai promis à Frau Louise d’aller la voir ; puis je croyais que vous aimeriez mieux passer la soirée seuls tous deux. M. N… ajoutait-elle en me désignant, te contera encore quelque chose.  

    Elle sortit.

    — Frau Louise, me dit Gagine en cherchant à éviter mon regard, est la veuve de l’ancien maire de la ville ; c’est une vieille femme un peu niaise, mais très bonne. Elle témoigne beaucoup d’amitié à Anouchka. Celle-ci du reste a la manie de se lier avec des gens d’une condition inférieure, ce qui, suivant moi, est un indice de fierté. Vous voyez que je la gâte, ajouta-t-il après un moment de silence ; mais que voulez-vous ? Je ne sais être exigeant avec personne : comment le serais-je avec elle ?…

    Je gardai le silence. Gagine porta la conversation sur un autre sujet. Plus je pénétrais son caractère, et plus il m’inspirait d’attachement. Je ne tardai pas à le comprendre : c’était une de ces bonnes natures russes, droites, honnêtes, simples, malheureusement un peu molles, sans relief et sans chaleur. La jeunesse ne bouillonnait pas dans ses veines, elle l’animait doucement. Il était intelligent et aimable, mais je ne pouvais me figurer ce qu’il deviendrait lorsqu’il aurait atteint l’âge d’homme. Artiste peut-être !… Mais tout art demande un travail pénible, des efforts soutenus, et jamais, me disais-je en voyant ses traits sans vigueur, en écoutant sa parole traînante, jamais il ne saura s’astreindre à un travail soutenu et bien dirigé… Il était cependant impossible de ne pas l’aimer ; on s’attachait à lui involontairement. Nous passâmes près de quatre heures ensemble, tantôt assis côte à côte sur le divan, tantôt nous promenant à pas lents devant la maison, et cette longue entrevue acheva de nous unir.

    Le soleil se coucha, et je songeai à regagner mon domicile. Anouchka n’était pas encore rentrée.

    — Elle n’en fait jamais d’autres, me dit Gagine. Voulez-vous que je vous accompagne ? Nous entrerons en passant chez Frau Louise, pour savoir si elle y est encore. Cela ne vous retardera pas beaucoup.

    Nous descendîmes dans la ville, et, après avoir suivi pendant quelques instans une ruelle étroite et tortueuse, nous nous arrêtâmes devant une maison haute de quatre étages, mais qui n’avait que deux fenêtres dans sa largeur. Le second étage avançait sur la rue plus que le premier, et ainsi des deux autres. À voir cette étrange habitation, aux moulures gothiques, avec deux énormes poteaux dans le bas, un toit de tuiles pointu et une lucarne surmontée d’une grue en fer, on eut dit un gigantesque oiseau ramassé sur lui-même.

    — Anouchka, cria Gagine, es-tu là ?

    Une fenêtre éclairée s’ouvrit au troisième étage, et nous y aperçûmes la tête brune de la jeune fille. Derrière elle se montra la figure d’une vieille Allemande édentée et aux yeux affaiblis par l’âge.  

    — Me voici, dit Anouchka en s’accoudant avec grâce sur l’appui de la croisée ; je me trouve bien ici… Tiens, prends cela, ajoutât-elle en jetant à Gagine une branche de géranium. Figure-toi que je suis la dame de tes pensées.

    Frau Louise se mit à rire.

    — N… s’en retourne, reprit Gagine ; il voudrait te dire adieu.

    — Vraiment ? dit Anouchka. Dans ce cas, donne-lui ma branche. Je vais rentrer.

    Ayant refermé la fenêtre, elle embrassa la vieille Allemande, à ce que je crois. Gagine me tendit silencieusement la branche qu’il tenait à la main. Je la mis, sans rien dire, dans ma poche, et, m’étant rendu au lieu où l’on traversait le fleuve, je passai sur l’autre rive.

    Je me rappelle qu’en revenant à la maison, le cœur triste, quoique je ne songeasse à rien, une odeur assez rare en Allemagne, mais qui m’était bien connue, éveilla subitement mon attention. Je m’arrêtai et aperçus près de la route un petit champ de chénevis. Le parfum que répandait cette plante de nos steppes me transporta tout à coup en Russie, et ce souvenir me remplit du désir ardent de respirer l’air natal et de marcher sur la terre russe. — Que fais-je ici ? Pourquoi continuer à me promener sur une terre étrangère, au milieu d’hommes que je ne connais pas ? — m’écriai-je involontairement, et l’oppression accablante qui étouffait mon cœur se changea bientôt en une amère et cuisante agitation. L’état dans lequel je me trouvais en rentrant chez moi était bien différent de celui que je ressentais la veille. J’étais presque en colère et fus longtemps à me calmer. Un mécontentement dont je ne pouvais me rendre compte m’agitait. Je finis par m’asseoir, et le souvenir de la veuve perfide s’étant présenté à mon esprit (elle m’occupait officiellement chaque soir), je pris une de ses lettres, mais je ne l’ouvris pas : mes pensées avaient déjà pris une autre direction. Je me mis à.réfléchir… Je songeai à Anouchka. Il me revint en mémoire que, dans le cours de notre conversation, Gagine m’avait donné à entendre que certaines circonstances l’empêchaient de rentrer en Russie — Est-ce bien sa sœur ? me demandai-je à haute voix.

    Je me couchai et j’essayai de m’endormir ; mais une heure après j’étais encore appuyé sur mon coude et pensant toujours à à cette capricieuse petite fille au rire forcé. » — Elle me rappelle la petite Galatée de la Farnesina, me dis-je à demi-voix ; oui, et elle n’est pas sa sœur.

    Pendant que je réfléchissais ainsi, la lettre de ma veuve était tranquillement étendue sur le plancher, éclairée par les rayons de la lune.  

     

    V

    Le lendemain matin, je me rendis de nouveau à L… Je me persuadai que j’aurais le plus grand plaisir à voir Gagine ; mais le fait est que j’étais secrètement poussé par le désir de savoir si Anouchka se comporterait aussi étrangement que la veille. Je les trouvai tous deux dans le salon, et, chose singulière, mais qui tenait peut-être à ce que j’avais rêvé longtemps à la Russie pendant la nuit et la matinée, Anouchka me parut tout à fait Russe. Oui, elle me rappela une de nos jeunes filles du peuple ; je lui trouvai même un peu l’air de nos femmes de chambre. Elle portait une robe légèrement froissée ; ses cheveux étaient rejetés derrière les oreilles, et, assise, sans bouger, près de la fenêtre, elle brodait modestement, comme si elle n’avait jamais fait autre chose de sa vie. Les yeux fixés sur son ouvrage, elle ne parlait presque pas et ses traits avaient une expression si insignifiante, si vulgaire, que je songeai involontairement aux Katia et aux Mâcha [2] de nos intérieurs. Pour compléter la ressemblance, elle se mit à fredonner la chanson O ma mère, ma petite colombe. — Pendant que j’examinais sa figure pâle et son regard éteint, les rêves que j’avais faits la veille me revinrent à l’esprit, et je me sentis pris de compassion, je ne sais pourquoi. Le temps était magnifique ; Gagine nous déclara qu’il se proposait d’aller dessiner d’après nature. Je lui demandai la permission de l’accompagner, si toutefois cela ne le gênait pas.

    — Au contraire, me répondit-il, vous pourrez me donner de bons conseils.

    Il mit un chapeau rond à la Van-Dycky une blouse, et partit, son carton sous le bras. Je le suivis ; Anouchka resta à la maison. En partant, Gagine lui recommanda de veiller à ce que la soupe ne fût pas trop claire ; elle lui promit de s’occuper de la cuisine. Arrivés dans une vallée que je connaissais déjà, Gagine s’assit sur une pierre et se mit à dessiner un vieux chêne aux branches vigoureuses. Je m’étendis sur l’herbe et pris un livre ; mais j’en lus deux pages tout au plus. Quant à Gagine, il se borna à tracer quelques traits sur son papier. Le temps se passa en conversations, et au lieu de travailler nous discutâmes sur la méthode qu’il faut suivre pour travailler avec fruits, les écueils à éviter, les procédés auxquels convient de recourir, et le rôle qui appartient aux artistes de l’époque actuelle. Gagine finit par me dire qu’il ne se sentait pas en verve, et vint se coucher à côté de moi. C’est alors que, nous abandonnant entièrement aux inspirations de notre âge, nous nous livrâmes à une de ces causeries intimes, tantôt mélancoliques, tantôt enthousiastes, mais toujours un peu confuses, qui nous sont particulièrement chères à nous autres Russes. Lorsque nous nous fûmes rassasiés de ces bavardages, nous reprîmes le chemin de la ville, fort satisfaits de nous-mêmes, et comme si nous avions heureusement rempli une tâche quelconque. Anouchka me parut absolument telle qu’avant notre départ. Je l’observai fort attentivement, et ne découvris en elle ni l’ombre de coquetterie, ni le moindre indice qui pût donner à croire qu’elle s’était imposé un rôle ; elle me sembla cette fois tout à fait naturelle.

    — Ah ! dit Gagine en la voyant, elle jeûne et fait pénitence.

    Lorsque le soir vint, elle bâilla plusieurs fois sans la moindre affectation, et remonta chez elle de bonne heure. Je quittai Gagine bientôt après, et en revenant chez moi je ne me livrai à aucune réflexion. Toute cette journée appartint à des sensations paisibles. Cependant je crois me souvenir qu’au moment de me coucher, cette exclamation involontaire m’échappa : La capricieuse enfant !

    Et après un moment de silence j’ajoutai : Et pourtant elle ne doit pas être sa sœur !

     

    VI

    Trois semaines se passèrent ainsi. J’allai chaque jour rendre visite à Gagine. Anouchka semblait m’éviter, mais elle ne se permettait plus ces excentricités qui m’avaient tant surpris lorsque je fis sa connaissance. Elle paraissait en proie à une tristesse et à un trouble secrets ; il lui arrivait même rarement de rire. Je l’observais avec curiosité.

    Le français et l’allemand lui étaient également familiers ; mais on reconnaissait bientôt que dès son enfance elle n’avait pas été élevée par une femme, et qu’on lui avait donné une éducation bizarre, tout à fait différente de celle que Gagine avait reçue. Celui-ci, malgré sa blouse et son chapeau à la Van-Dyck, était un véritable seigneur russe, sans vigueur peut-être, un peu efféminé. Anouchka ne ressemblait nullement à une fille de seigneur ; tous ses mouvemens accusaient une sorte d’inquiétude : c’était un sauvageon nouvellement greffé, un vin qui fermentait encore. Naturellement timide et prompte à se troubler, elle en rougissait intérieurement, et dans son dépit elle cherchait à se donner un air dégagé et hardi, mais n’y réussissait pas toujours. Je tâchai plusieurs fois de l’amener à me parler de son passé, de son genre de vie en Russie ; elle répondait de fort mauvaise grâce à mes questions. Cependant je parvins à  savoir que jusqu’au moment de son départ pour les pays étrangers elle avait habité la campagne. Je la trouvai un jour seule et lisant ; elle avait la tête appuyée sur ses deux mains, les doigts profondément enfoncés dans sa chevelure, et dévorait des yeux le livre qui était sur la table.

    — Bravo ! m’écriai-je en m’approchant, comme vous êtes studieuse !

    Elle releva la tête et me regarda d’un air digne et froid. — Vous pensiez donc que je savais seulement rire ? me répondit-elle en se levant pour sortir de la chambre.

    Je jetai les yeux sur le titre du livre : c’était un roman français.

    — Le choix ne me paraît pas des meilleurs, lui dis-je.

    — Que faut-il donc lire ? s’écria-t-elle. Et, jetant le livre sur la table, elle ajouta : — S’il en est ainsi, j’irai plutôt faire des folies. — Et elle courut vers le jardin.

    Le même jour, dans la soirée, je lisais à Gagine Hermann et Dorothée. Au commencement de cette lecture, Anouchka passait et repassait à chaque instant devant nous ; puis elle s’arrêta tout à coup, prêta l’oreille, s’assit doucement à mes côtés et m’écouta jusqu’à la fin. Le lendemain, ses manières avaient encore changé. Je compris qu’elle s’était mis dans la tête d’être une ménagère calme et sérieuse comme Dorothée. En un mot, son caractère me paraissait inexplicable. Quoique d’un amour-propre excessif, elle me captivait cependant, même lorsque ses manies m’indisposaient le plus. Le seul point sur lequel je finis par avoir une opinion bien arrêtée, c’est qu’elle n’était pas la sœur de Gagine. Celui-ci ne la traitait point fraternellement ; il se comportait à son égard avec trop de douceur, trop de condescendance, et cependant cette attitude trahissait une sorte de contrainte. Une circonstance étrange, ou plutôt qui me parut telle, confirma ces soupçons.

    Un soir, en m’approchant du clos de vigne qui entourait la maison de Gagine, je trouvai la porte fermée. Quelques jours auparavant, j’avais remarqué un endroit où la haie était en partie détruite ; je m’introduisis par cette brèche. À peu de distance de là et à quelques pas du sentier, il y avait un petit berceau d’acacias ; à peine l’avais-je dépassé, que je distinguai la voix d’Anouchka. Elle prononça avec chaleur et en pleurant ces paroles : — Non, je n’aimerai jamais un autre que toi ! non ! non ! C’est toi seul que je veux aimer, et pour toujours !

    — Allons, calme-toi, lui répondit Gagine. Tu sais bien que je me fie à toi.

    Leurs voix partaient du berceau. Je les aperçus à travers le feuillage peu touffu des acacias ; ils ne me remarquèrent pas.  

    — Toi ! toi seul ! répéta-t-elle.

    Et, se jetant à son cou, elle se mit à l’embrasser avec des sanglots convulsifs. Je restai quelques instans immobile, puis tout à coup je tressaillis. — Faut-il m’approcher d’eux ?… Pour rien au monde ! me dis-je avec un mouvement involontaire.

    Je regagnai à grands pas la haie, et, l’ayant repassée, je pris presque en courant le chemin de la maison. Je souriais, je me frottais les mains, je m’étonnais de l’aventure, qui avait inopinément confirmé mes suppositions (la réalité m’en semblait désormais incontestable), et pourtant je me sentais au cœur une certaine amertume. — Il faut avouer, me dis-je, qu’ils savent bien dissimuler ! Mais à quoi bon ? Pourquoi me prendre pour dupe ? Je ne m’attendais pas à un pareil procédé de sa part… Et cruelle explication romanesque !

     

    VII

    Je passai une mauvaise nuit. M’étant levé de grand matin, je jetai. sur mes épaules mon sac de touriste, j’avertis mon hôtesse que je ne rentrerais pas de la journée, et me dirigeai à pied du côté des montagnes, en suivant la rivière sur les bords de laquelle s’élève la petite ville de Z… Ces montagnes, dont la côte principale porte le nom de Hundsrück (Dos-du-Chien), sont d’une formation très curieuse : on y remarque surtout des couches de basalte très régulières et d’une grande pureté ; mais je ne songeais guère, pour le moment, à faire des observations géologiques. Je ne me rendais pas compte de ce que j’éprouvais, une seule pensée se dessinait clairement dans mon esprit : je ne voulais plus revoir ni Gagine ni Anouchka. Je me répétais que l’unique cause de l’éloignement subit qu’ils m’inspiraient était leur manque de franchise à mon égard. Rien ne les obligeait à se donner pour parens. Au reste, je cherchai à les oublier. Je me promenais lentement dans les montagnes et les vallées ; entrant dans les auberges des villages, je causais tranquillement avec les hôtes et les buveurs, ou bien, me couchant sur quelque pierre aplatie et chauffée par le soleil, je regardais courir les nuages. Heureusement pour moi, le temps était admirable. C’est ainsi que je passai trois jours, et ce genre de vie ne me déplaisait pas, quoique je sentisse revivre parfois la blessure qui avait été faite à mon cœur. L’état de mon esprit était presque en rapport avec l’aspect paisible des contrées que je parcourais.

    Je m’abandonnais tranquillement au jeu du hasard, aux impressions naissantes ; elles se succédaient lentement et me laissèrent enfin  dans une situation qui pouvait être considérée comme l’harmonieux résultat de tout ce que j’avais vu, senti et entendu durant ces trois jours, — oui, tout : odeur pénétrante de la résine dans les bois, cris et coups de bec des piverts, bruissement des clairs ruisseaux aux teintes bigarrées sur un fond de sable, profils peu accentués des montagnes, rocs hérissés, petits villages proprets aux vieilles églises entourées d’arbres, cigognes dans les prés, jolis moulins aux roues rapides, physionomies épanouies des campagnards en vestes bleues et en bas gris, charrettes criardes traînées lentement par des chevaux robustes et quelquefois par des vaches, jeunes piétons à longues chevelures sur les routes unies, bordées de pommiers et de poiriers…

    Maintenant encore le souvenir de ces impressions m’est agréable. Humble coin du sol germanique ! séjour d’un bien-être modeste, où l’on rencontre à chaque pas les indices d’une main diligente, d’un travail peu hâtif, mais persévérant,… que la Providence veille sur toi !

    Je ne rentrai que dans la soirée du troisième jour. J’ai oublié de dire que, dans mon dépit contre Anouchka, j’avais essayé de ressusciter dans mon cœur l’image de la veuve en question ; mais je n’y réussis pas. Je me rappelle que lorsque je m’efforçai d’évoquer son souvenir, je vis paraître devant moi une petite paysanne de cinq ans environ, au visage rond et innocent, aux yeux animés par une curiosité naïve… Elle me regardait avec une telle candeur… Le rouge me monta au front ; je me sentis tout honteux de mentir en présence de cette enfant au pur regard, et dès ce moment je renonçai pour toujours à l’idole que j’avais adorée.

    Je trouvai à la maison une lettre de Gagine. Il me témoignait l’étonnement que lui avait causé mon départ subit ; me reprochait de ne l’avoir point pris pour compagnon, et me priait de venir les voir aussitôt de retour. Cette lettre ne me plut guère ; mais dès le lendemain je me mis en route pour L…

     

    VIII

    Gagine vint à ma rencontre amicalement et m’accabla de reproches affectueux ; quant à Anouchka, aussitôt qu’elle m’aperçut, elle éclata de rire sans le moindre motif, et, suivant son habitude, elle s’enfuit immédiatement. Gagine se troubla, lui cria en balbutiant qu’elle était folle, et me pria de l’excuser. J’avoue que cette conduite m’avait blessé ; j’étais déjà très mal disposé, cet excès d’hilarité sans cause et ces étranges façons me mécontentèrent singulièrement. Je fis semblant toutefois de n’avoir rien remarqué, et racontai  à Gagine les détails de ma petite excursion : à son tour, il m’informa, de ce qu’il avait fait en mon absence ; mais la conversation ne marchait pas. Anouchka entrait à tout moment dans la chambre et en sortait presque aussitôt ; je finis par prétexter un travail indispensable, et déclarai qu’il me fallait partir. Gagine essaya d’abord de me retenir ; puis, m’ayant regardé attentivement, il me proposa de m’accompagner. Dans l’antichambre, la jeune fille s’approcha tout à coup de moi et me tendit la main ; je pressai le bout de ses doigts et m’inclinai à peine. Je traversai le Rhin avec Gagine, et lorsque nous fûmes auprès de mon érable, à la petite madone, nous nous assîmes sur le banc pour admirer le point de vue. Une conversation fort intéressante s’engagea bientôt entre nous.

    Elle débuta par quelques paroles banales, puis vint un moment de silence ; nous avions les yeux fixés sur les eaux transparentes du fleuve.

    — Je voudrais bien, savoir, me dit tout à coup Gagine avec son sourire habituel, ce que vous pensez d’Anouchka. Je suis sûr que vous la trouvez un peu étrange. Avouez-le.

    — Oui, répondis-je, assez surpris de la question ; car je ne pensais pas qu’il en vînt à me parler d’Anouchka.

    — Vous n’êtes pas en mesure de la juger, ajouta-t-il. Il faut la bien connaître. Elle a très bon cœur ; mais c’est une mauvaise tête. Elle est difficile à conduire. Au reste, il faut l’excuser, et si vous connaissiez son histoire…

    — Son histoire ? lui dis-je. Elle n’est donc pas votre… Gagine me regarda fixement.

    — N’allez-vous pas vous imaginer qu’elle n’est pas ma sœur ?… reprit-il sans faire attention à mon embarras. Non, elle est bien ma sœur ; elle est bien la fille de mon père. Écoutez-moi ; j’ai toute confiance en vous et vais tout vous conter.

    Mon père était un homme très bon, intelligent, éclairé et fort malheureux. Le sort ne l’avait pourtant pas traité plus mal que beaucoup d’autres, mais il ne sut même point supporter le premier revers. Il s’était marié jeune et avait fait un mariage d’amour ; sa femme, ma mère, ne vécut pas longtemps ; je n’avais que six mois lorsqu’elle mourut. Mon père se fixa définitivement avec moi à la campagne et y demeura douze ans. Il prit soin lui-même de mon éducation, et ne se serait jamais séparé de moi, si son frère, mon oncle paternel, n’était pas venu le trouver à la campagne. Cet oncle habitait constamment Pétersbourg et y occupait un poste assez important. Il décida mon père à me confier à lui, puisqu’il ne pouvait se décider à quitter la campagne. Mon oncle lui représenta qu’il n’était pas convenable d’habituer un enfant de mon âge à l’isolement, qu’entre les mains d’un précepteur triste et taciturne comme l’était mon père, je resterais fort en arrière des enfans de ma génération, et que mon caractère même pourrait fort bien s’en ressentir. Mon père résista longtemps à ces instances ; cependant il finit par s’y rendre. Je pleurai beaucoup en le quittant ; je l’aimais, quoique je n’eusse jamais surpris un sourire sur ses lèvres. Arrivé à Pétersbourg, j’oubliai bientôt le lieu sombre et triste où s’était écoulée mon enfance. J’entrai à l’école des cornettes, puis dans un régiment de la garde. Je me rendais tous les ans à la campagne pour y passer quelques semaines, et chaque fois je trouvais mon père de plus en plus triste, absorbé en lui-même, taciturne jusqu’à la timidité. Il se rendait journellement à l’église et avait presque entièrement perdu l’habitude de la parole. Dans une de ces visites (j’avais déjà une vingtaine d’années), j’aperçus pour la première fois une petite fille maigre, aux yeux noirs, âgée de dix ans environ, Anouchka. Mon père me dit que c’était une orpheline dont il prenait soin. Je ne fis aucune attention à cette enfant ; elle était sauvage, agile et silencieuse comme une petite bête fauve, et dès que j’entrais dans la chambre favorite de mon père, vaste salle où ma mère était morte, et tellement sombre qu’on y tenait des lumières allumées en plein jour, elle se cachait derrière un fauteuil ou derrière une armoire à livres. Des affaires de service me retinrent au régiment, et je restai trois années sans venir à la campagne ; mais tous les mois mon père m’écrivait quelques lignes : il me parlait rarement d’Anouchka dans ses lettres et n’entrait dans aucun détail à ce sujet. Il avait déjà cinquante ans passés et paraissait encore un jeune homme. Figurez-vous mon saisissement ; je reçois tout à coup de notre intendant une lettre dans laquelle il m’annonce que mon père est dangereusement malade et me conseille d’arriver au plus vite, si je veux lui dire adieu. Je partis en toute hâte et trouvai mon père encore en vie, mais au moment de rendre le dernier soupir. Il fut heureux de me voir, me pressa de ses mains décharnées, me regarda longtemps d’un œil à la fois interrogateur et suppliant, et, m’ayant fait promettre que je remplirais son dernier vœu, il donna ordre à son vieux valet de chambre de faire venir Anouchka. Le vieillard l’amena ; elle se soutenait à peine et tremblait de tous ses membres.

    — Tiens, me dit mon père avec effort, je te confie ma fille, ta sœur. Jakof t’apprendra tout, ajouta-t-il en me montrant le valet de chambre.

    Anouchka se mit à sangloter et tomba sur le lit la face la première. Une demi-heure après, mon père expira.

    Voici ce que j’appris. Anouchka était la fille de mon père et d’une  ancienne femme de chambre de ma mère, nommée Tatiana. Je me rappelle fort bien cette Tatiana ; elle était de haute taille, elle avait de grands yeux sombres, les traits nobles, sévères, intelligens, et passait pour une fille fière et peu abordable. Autant qu’il me fut possible de le comprendre par le récit plein de réticences respectueuses que fit Jakof, mon père n’avait remarqué Tatiana que plusieurs années après la mort de ma mère. À cette époque, Tatiana ne demeurait plus dans la maison seigneuriale ; elle habitait avec une de ses sœurs, mariée et chargée de surveiller la basse-cour. Mon père s’attacha vivement à elle, et lorsque j’eus quitté la campagne, il songea même à l’épouser ; mais elle s’y refusa malgré toutes ses instances. — La défunte Tatiana Vlacievna, me dit Jakof en se tenant gravement près de la porte, les mains derrière le dos, était une personne sensée, et elle ne voulut pas faire de tort à votre père. « Moi votre femme, la femme du seigneur ? Allons donc ! » C’est devant moi qu’elle daigna parler ainsi à votre père. — Le fait est que Tatiana ne consentit même pas à venir habiter la maison seigneuriale ; elle continua à demeurer chez sa sœur avec Anouchka. Dans mon enfance, je ne voyais Tatiana que les jours de fête à l’église. Coiffée d’un mouchoir foncé, un châle jaune sur les épaules, elle se tenait dans la foule près d’une fenêtre ; son profil sévère se dessinait nettement sur les vitres transparentes, et elle priait tranquillement avec une sorte de gravité modeste, s’inclinant profondément a l’ancienne manière. Lorsque mon oncle m’emmena, Anouchka n’avait que deux ans, et c’est à neuf ans qu’elle perdit sa mère.

    Après la mort de Tatiana, mon père prit Anouchka auprès de lui, dans la maison seigneuriale. Il en avait déjà témoigné le désir plusieurs fois ; mais Tatiana s’y était opposée. Vous comprenez ce que dut éprouver Anouchka lorsqu’on la transporta chez le maître. Aujourd’hui encore elle se souvient du moment où on lui fit mettre une robe de soie et où l’on commença à lui baiser la main. Sa mère l’avait élevée très sévèrement ; mon père ne lui imposa aucune contrainte. Il se chargea de son éducation ; elle ne voyait que lui. Il ne la gâtait pas, ou, pour mieux dire, il ne l’entourait pas de soins inutiles ; mais il l’aimait à la folie et ne lui refusait rien : il se croyait, dans le fond de l’âme, coupable à son égard. Anouchka comprit bientôt qu’elle était le principal personnage de la maison ; elle savait que le maître était son père, mais elle comprit également que sa position était fausse ; son amour-propre s’en accrut bientôt, elle devint défiante, ses mauvais penchans s’enracinèrent, et elle perdit de sa naïveté. Elle voulait, me confia-t-elle plus tard, forcer le monde entier à oublier son origine ; tantôt elle rougissait de sa mère, elle rougissait de sa honte, tantôt elle en était fière. Vous voyez qu’elle savait et  sait beaucoup de choses qu’on devrait ignorer à son âge ; mais est-elle donc coupable ? Des forces naissantes se développaient dans son sein, son sang était jeune, et personne n’était là pour la diriger… Une complète liberté en toutes choses, cela n’est pas facile à supporter. Ne voulant pas être au-dessous des autres filles de seigneur, elle se jeta dans la lecture. Pouvait-elle en tirer aucun profit ? Son existence se continuait dans la voie fausse où elle avait commencé ; mais son cœur est resté sain, son intelligence sut résister.

    Me voilà donc seul, à l’âge de vingt ans, avec la charge d’une fille de treize ans ! Pendant les premiers jours qui suivirent la mort de mon père, le son de ma voix suffisait pour lui donner la fièvre, mes caresses l’effrayaient, elle fut longtemps à s’habituer à moi ; mais lorsqu’elle ne put douter que je la considérais et que je l’aimais comme une sœur, elle s’attacha à moi avec passion : elle ne peut rien ressentir à demi.

    Je la conduisis à Pétersbourg, et quoiqu’il me fût pénible de la quitter, il m’était impossible de la garder auprès de moi ; je la plaçai dans une des meilleures pensions de la ville. Anouchka comprit la nécessité de cette séparation ; mais elle tomba bientôt malade, et faillit mourir. Cependant elle se fit à ce nouveau genre de vie et resta quatre ans en pension ; mais, contre mon attente, elle en sortit à peu près comme elle y était entrée. La maîtresse de la pension me faisait souvent des plaintes sur elle. — On ne peut pas la punir, me disait-elle, et la douceur ne réussit pas mieux. — Anouchka était fort intelligente, elle étudiait avec zèle et l’emportait à cet égard sur toutes ses camarades ; malheureusement elle ne voulait pas se plier à la règle commune, elle était volontaire, entêtée. On ne pouvait lui donner tout à fait tort ; dans sa position, elle ne pouvait connaître que la servilité et la sauvagerie. Elle ne se lia qu’avec une seule de ses compagnes ; c’était une fille pauvre, triste et d’une figure peu agréable. Toutes les autres élèves de la pension, la plupart filles de bonne maison, ne l’aimaient pas ; elles la poursuivaient constamment de leurs sarcasmes ; Anouchka leur tenait tête en tout. Un jour que le prêtre chargé de l’enseignement religieux parlait des défauts de la jeunesse, Anouchka dit à haute voix : « Il n’y a pas de plus grands défauts que la flatterie et la lâcheté. » En un mot, elle ne se modifia en rien ; seulement ses manières se polirent, quoiqu’elles laissent encore beaucoup à désirer.

    Lorsqu’elle eut dix-sept ans, il fallut bien la retirer de pension. Ma position était assez embarrassante, mais il me vint tout à coup une heureuse idée ; je me décidai à quitter le service, à passer deux ou trois ans dans les pays étrangers et à emmener ma sœur avec moi. Aussitôt cette résolution prise, je la mis à exécution, et nous  voilà tous deux sur les bords du Rhin, où, pendant que je m’essaie à peindre, elle continue à… en faire à sa tête et à extravaguer comme toujours ; mais j’espère que maintenant vous ne la jugerez point trop sévèrement. Quant à Anouchka, quoiqu’elle feigne de ne tenir à rien, je puis vous certifier qu’elle est très sensible à l’opinion des autres et à la vôtre surtout.

    En prononçant ces derniers mots, Gagine sourit avec le calme qui lui était habituel. Je lui serrai fortement la main.

    — Tout cela est bien, reprit-il, mais elle me donne des inquiétudes. C’est une nature des plus inflammables : jusqu’ici, personne ne lui a plu ; si jamais elle vient à aimer, je ne sais vraiment pas ce que je ferai. Figurez-vous que ces jours-ci elle se mit à me dire tout à coup que je m’étais refroidi à son égard, qu’elle n’aimait que moi et n’aimerait jamais aucun autre homme. Et en me faisant toutes ces démonstrations, elle pleurait à chaudes larmes.

    — C’est donc cela,… commençai-je à dire ; mais je m’arrêtai sur-le-champ. — Puisque nous sommes sur le chapitre des confidences, repris-je, permettez-moi une question. Est-ce que vraiment personne ne lui a plu jusqu’ici ? Cependant à Pétersbourg elle a dû voir bien des jeunes gens.

    — Ils lui ont tous déplu souverainement. Anouchka voudrait trouver un héros, un homme extraordinaire, ou quelque beau berger habitant un vallon champêtre ; mais il est temps que je m’arrête, je vous retiens, ajouta-t-il en se levant.

    — Non, lui dis-je ; revenons chez vous, je n’ai pas envie de rentrer.

    — Et votre travail ?

    Je ne lui répondis pas. Gagine sourit avec bonhomie, et nous revînmes. En revoyant le clos de vigne et la maison blanche de la montagne, je ressentis je ne sais quelle émotion douce, une émotion qui venait vraiment du cœur. C’est comme si l’on m’y eût versé du miel en cachette. Le récit de Gagine m’avait soulagé.

     

    IX

    Elle vint à notre rencontre sur le seuil de la porte. Je m’attendais à un nouvel éclat dé rire ; mais elle s’approcha de nous, pâle, silencieuse, les yeux baissés.

    — Je le ramène, lui dit Gagine, et il est bon de te dire qu’il l’a voulu, lui-même. Elle me regarda d’un air interrogateur. Je lui tendis la main à mon tour ; cette fois je pressai ses petits doigts, froids et tout tremblans. J’avais pitié d’elle ; je comprenais maintenant certains côtés de son  caractère qui me semblaient inexplicables ; cette inquiétude, ce défaut de tenue, ce désir de se mettre en évidence, je trouvai tout cela fort naturel. Je pénétrai son âme ; un poids secret l’oppressait constamment, son amour-propre sans expérience s’agitait et se débattait hors de propos ; mais tout son être tendait à la vérité. Je compris ce qui m’attirait vers cette fille étrange : ce n’était point uniquement le charme à demi sauvage répandu sur ses formes déliées, c’était son âme qui me captivait.

    Gagine se mit à fouiller dans ses cartons. Je proposai à Anouchka de m’accompagner dans les vignes. Elle y consentit immédiatement d’un air gai et presque soumis. Nous descendîmes jusqu’au milieu de la montagne, et nous assîmes sur une dalle.

    — Et vous ne vous êtes pas ennuyé sans nous ? me demanda la jeune fille.

    — Vous vous êtes donc ennuyée sans moi ? lui répondis-je. Anouchka me regarda à la dérobée.

    — Oui, me dit-elle, et presque aussitôt elle reprit : Cela doit être beau, les montagnes ! Elles sont hautes, plus hautes que les nuages. Racontez-moi ce que vous avez vu. Vous l’avez raconté à mon frère, mais je n’ai rien entendu.

    — Pourquoi n’écoutiez-vous pas ? lui dis-je.

    — Je suis sortie… parce que… Maintenant je resterai, ajoutât-elle d’un ton caressant et plein de confiance. Vous étiez fâché ce matin ?

    — Moi ?

    — Oui.

    — A quel propos ? Vous vous trompez.

    — Je n’en sais rien ; mais vous étiez fâché, et vous êtes parti fâché. J’étais très contrariée de vous voir partir, et je suis contente de vous voir revenu.

    — Moi aussi, je suis bien aise d’être revenu, lui répondis-je, La jeune fille remua les épaules, comme le font souvent les enfans lorsqu’ils sont satisfaits.

    — Oh ! je sais deviner, reprit-elle ; autrefois je devinais à la manière dont mon pauvre père toussait s’il était content de moi ou non. . C’était la première fois qu’elle me parlait de son père. Cela me surprit.

    — Vous aimiez votre père ? lui demandai-je. — Et tout à coup je sentis à mon grand déplaisir que je rougissais.

    Elle ne me répondit pas et rougit aussi. Nous gardâmes quelques instans le silence. Dans le lointain, la fumée d’un bateau à vapeur s’élevait sur le Rhin ; nous la suivîmes des yeux.

    — Et votre récit ? me dit-elle à demi-voix.  

    — Pourquoi vous êtes-vous mise à rire tantôt en m’apercevant ? lui demandai-je.

    — Je n’en sais rien. Quelquefois j’ai envie de pleurer, et je me mets à rire. Il ne faut pas me juger… d’après ma manière d’agir. À propos, qu’est-ce que ce conte de Loreley ? C’est son rocher que l’on voit d’ici ? On dit qu’elle avait commencé par noyer tout le monde, mais qu’étant devenue amoureuse, elle se précipita dans le Rhin. Cette histoire me plaît. Frau Louise en sait beaucoup, et elle me les raconte. Frau Louise a un chat noir aux yeux jaunes…

    Anouchka leva la tête et secoua les boucles de sa chevelure. — Ah ! je suis contente, me dit-elle.

    En ce moment, des sons harmonieux commencèrent à se faire entendre par intervalles. Quelques centaines de voix récitaient en chœur, avec des interruptions cadencées, un chant religieux. Une longue procession se montra au-dessous de nous, sur la route, avec des croix et des bannières.

    — Si nous allions nous joindre à eux ? me dit la jeune fille en prêtant l’oreille aux chants qui arrivaient jusqu’à nous en s’affaiblissant de plus en plus.

    — Vous êtes donc bien pieuse ?

    — Aller en quelque lieu éloigné pour prier, pour accomplir une œuvre périlleuse ! ajouta-t-elle. Sans cela, les jours s’écoulent, la vie se passe inutilement.

    — Vous êtes ambitieuse, lui dis-je. Vous ne voudriez pas quitter la vie sans laisser de traces…

    — Est-ce donc impossible ?

    — Impossible ! allais-je lui répondre ; mais je regardai ses yeux expressifs, et me bornai à lui dire : — Essayez !

    — Dites-moi, reprit-elle après un moment de silence, pendant lequel je ne sais quelles ombres passaient sur son visage, qui avait pâli de nouveau ; elle vous plaît donc beaucoup, cette dame ?… Vous savez bien, mon frère a porté sa santé, dans les ruines, le lendemain du jour où nous avons fait votre connaissance.

    Je me mis à rire.

    — Votre frère plaisantait. Aucune femme ne m’a occupé, ou du moins ne m’occupe maintenant.

    — Et qu’est-ce que vous aimez chez les femmes ? me demandât-elle en renversant la tête avec une curiosité enfantine.

    — Quelle singulière question ! m’écriai-je. Elle se troubla un peu.

    — Je n’aurais pas dû vous adresser une pareille question, n’est-ce pas ? Pardonnez-moi ; j’ai l’habitude de dire tout ce qui me passe par la tête. C’est pourquoi je crains de parler.  

    — Parlez, je vous en conjure ; ne craignez rien, lui dis-je avec empressement, je suis si heureux de vous voir moins sauvage.

    Anouchka baissa les yeux, et j’entendis pour la première fois un rire doux et léger sortir de sa bouche. — Allons, : commencez donc à me conter cela, reprit-elle, en arrangeant les plis de sa robe sur ses genoux, comme si elle se fût installée pour longtemps. Racontez-moi votre voyage, ou récitez-moi quelque chose comme ce que vous nous avez lu d’Onéguine [3].

    Elle devint tout à coup pensive, et se mit à réciter d’une voix basse les vers suivans :

    Où sont aujourd’hui la croix et l’ombrage
    Qui marquaient la tombe de ma pauvre mère ?

    — Pouchkine ne dit pas cela, lui fis-je observer [4].

    — J’aurais aimé à être comme Tatiana [5], continuait-elle sur le même ton. Allons, commencez donc, me dit-elle avec vivacité.

    Mais je n’y songeais guère, je la regardais ; elle était inondée de la chaude lumière du soleil ; tout en elle respirait à cette heure le contentement et une sorte d’apaisement. Autour de nous, ’à nos pieds, au-dessus de notre tête, la campagne, le fleuve, le ciel, tout était radieux. L’air même semblait rayonnant.

    — Comme cela est beau ! Voyez ! dis-je en baissant la voix involontairement.

    — Oui, très beau ! me répondit-elle sur le même ton et sans me regarder. Si vous et moi nous étions des oiseaux, comme nous prendrions notre course, comme nous volerions !… On pourrait plonger, se perdre dans cet azur… Mais nous ne sommes pas des oiseaux.

    — Il peut nous pousser des ailes…

    — Comment cela ?

    — Attendez, vous l’apprendrez. Il y a des sentimens qui nous enlèvent au-dessus de cette terre. Soyez sans inquiétude, il vous viendra des ailes…

    — En avez-vous jamais eu ?

    — Que vous dirai-je ?… Je crois cependant que jusqu’ici je n’ai jamais pu quitter la terre…

    Anouchka prit de nouveau un air pensif. Je me penchai un peu vers elle.

    — Savez-vous valser ? Me dit-elle subitement.

    — Oui, lui répondis-je, un peu surpris de cette question.

    — Alors venez, venez… Je prierai mon frère de nous jouer une  valse… Nous pourrons nous figurer que nous volons, qu’il nous est poussé des ailes. »

    Elle courut dans la direction de la maison. Je la suivis, et quelques instans après nous tournions dans une chambre étroite, aux sons de la douce musique de Lanner : Anouchka valsait à merveille, avec entraînement. Je ne sais quelle douceur, quelque chose de féminin se répandit tout à coup sur sa sévère et chaste physionomie. Longtemps après, ma main sentait encore sa taille délicate ; j’entendis longtemps encore son souffle précipité se rapprochant de moi, longtemps encore je crus voir ses yeux foncés, fixes, presque entièrement fermés, se détachant sur son visage pâle, mais animé, et autour duquel s’agitaient les boucles de sa chevelure ondoyante…

     

    X

    Toute cette journée se passa on ne peut mieux. Nous nous divertîmes comme des enfans ; Anouchka était fort aimable et naturelle. Gagine la regardait et paraissait heureux. Lorsque je les quittai, il était déjà tard. Au milieu du Rhin, je priai le passeur de laisser le bateau descendre le courant. Le vieillard souleva les avirons, et le fleuve majestueux nous emporta. Pendant que je repassais dans mon esprit les souvenirs de la journée ; je ressentis tout à coup une inquiétude secrète ; je levai les yeux au ciel, mais il n’offrait point non plus l’image du repos ; il était tout parsemé d’étoiles, tout y était mouvement, agitation, frémissement. Je me baissai vers le fleuve, et là aussi, dans ces sombres et froides profondeurs, des étoiles scintillaient en tremblant ; il me semblait qu’une animation inquiète me pénétrait de toutes parts, et le trouble secret que j’éprouvais en était augmenté. Je m’appuyai contre le bord du bateau… Le chuchottement du vent dans mes oreilles, le doux clapotement de l’eau autour de la quille m’impatientaient, et les fraîches émanations des vagues ne me rafraîchissaient point. Un rossignol se mit à chanter sur le rivage, et je me sentis enivré par le philtre subtil de ses notes harmonieuses. Mes yeux se remplirent de larmes, mais ces larmes n’étaient point appelées par une exaltation sans motif. Ce que j’éprouvais n’était point l’émotion confuse des désirs vagues que j’avais ressentis il y a peu de temps… Non ! une soif de jouissances me dévorait. Je n’osais encore la désigner par son nom ; mais le bonheur, un bonheur poussé jusqu’à la satiété, Voilà ce que je voulais, voilà ce qui m’enflammait le cœur… Le bateau coulait toujours au fil de l’eau, et le vieux passeur était toujours assis ; il dormait penché sur ses avirons.  

     

    XI

    En sortant le lendemain pour me rendre, chez Gagine, je ne me demandai pas si j’étais amoureux d’Anouchka ; mais elle occupait toute ma pensée, et je me félicitais de notre rapprochement imprévu. Je sentais que je la comprenais seulement depuis hier ; jusque-là elle s’était détournée de moi, et voici qu’au moment où elle se montre enfin à mes yeux, de quelle lumière attrayante s’éclaire son image ! Combien elle me surprend ! Que je crois y découvrir de séductions mystérieuses !

    Je suivais délibérément le chemin que j’avais déjà parcouru tant de fois, en jetant à chaque pas les yeux sur la petite maison blanche qui se montrait dans le lointain. Je ne songeais nullement à un avenir éloigné, je ne pensais même pas au lendemain : je me sentais heureux.

    Lorsque j’entrai dans la chambre, Anouchka rougit ; je remarquai qu’elle avait de nouveau fait toilette, mais l’expression de ses traits n’allait point à sa mise : elle était triste. Et moi qui arrivais tout joyeux ! Je crus même m’apercevoir que, suivant son habitude, elle avait été sur le point de s’enfuir, mais qu’ayant fait un effort sur elle-même, elle était restée. Gagine se trouvait dans cet état particulier d’ardeur et de furie qui prend subitement les artistes dilettantes comme un accès de fièvre, lorsqu’ils s’imaginent qu’ils ont réussi, comme ils le disent, à « saisir la nature par la queue. » Il se tenait tout ébouriffé, tout barbouillé de couleur, devant une toile, et s’escrimait du pinceau. Il me salua d’un signe de tête presque rébarbatif, se recula de quelques pas, cligna les yeux, et se jeta de nouveau sur son tableau. Je me gardai bien de le déranger, et j’allai m’asseoir auprès d’Anouchka. Ses yeux sombres se tournèrent lentement de mon côté.

    — Vous n’êtes pas aujourd’hui comme hier, lui dis-je après avoir vainement essayé de la faire sourire.

    — Oui, je ne suis pas la même, me répondit-elle d’une voix lente et sourde ; mais cela ne fait rien. Je n’ai pas bien dormi : j’ai réfléchi toute la nuit.

    — A quoi ?

    — Ah ! mon Dieu, à beaucoup de choses. C’est une habitude de mon enfance, du temps où je vivais encore auprès de ma mère…

    C’est avec effort qu’elle prononça ce dernier mot, mais elle répéta de nouveau : — Lorsque je vivais auprès de ma mère,… je me demandais souvent pourquoi nous ne connaissons pas ce qui doit nous arriver ; même lorsqu’on prévoit un malheur, on ne peut pas l’éviter.  Et pourquoi aussi ne peut-on pas dire toute la vérité ?… Je pensais encore cette nuit que je ne savais rien et qu’il fallait m’instruire. J’aurais besoin d’une nouvelle éducation : j’ai été fort mal élevée. Je ne sais pas jouer du piano, je ne sais pas le dessin ; c’est à peine si je sais coudre. Je n’ai de dispositions pour rien. On doit s’ennuyer beaucoup avec moi.

    — Vous ne vous rendez pas justice, lui répondis-je. Vous avez beaucoup lu, et avec votre esprit…

    — Ai-je de l’esprit ? me demanda-t-elle avec une curiosité si naïve que je me surpris à rire. Elle ne sourit même pas. — Ai-je de l’esprit, mon frère ? demanda-t-elle à Gagine.

    Celui-ci ne lui répondit pas ; il continuait * à peindre avec acharnement, en changeant sans cesse de pinceau et en levant la main très haut.

    — Je ne sais vraiment pas ce que j’ai dans la tête, reprit Anouchka toujours d’un ton pensif. Quelquefois je me fais peur à moi-même vraiment. Ah ! j’aurais voulu… Est-il vrai que les femmes ne doivent pas lire beaucoup ?

    — Beaucoup, non ; mais…

    — Dites-moi ce que je devrais lire ; dites-moi ce que je devrais faire. Je suivrai vos conseils en tout, ajouta-t-elle en se tournant vers moi avec un mouvement de confiance et d’abandon. Je ne savais que lui répondre.

    — Vous ne vous ennuyez pas avec moi, n’est-ce pas ?

    — Comment pouvez-vous en douter ?…

    — Allons, merci ! dit Anouchka en m’interrompant ; je craignais de vous paraître ennuyeuse.

    Et de sa petite main brûlante elle serra fortement la mienne.

    — Dites donc, N…, s’écria en ce moment Gagine, ce ton n’est-il pas trop foncé ?

    Je m’approchai de lui. La jeune fille se leva et s’éloigna. Au bout d’une heure environ, elle reparut sur le pas de la porte et me fit signe de la main. — Écoutez, me dit-elle. Si je venais à mourir, en seriez-vous fâché ?

    — Quelle idée avez-vous ? m’écriai-je.

    — Je crois que je ne vivrai pas longtemps ; il me semble souvent que tout ce qui m’entoure me fait ses adieux. Plutôt mourir que de vivre comme… Ah ! ne me regardez pas ainsi ! Je vous assure que je ne feins pas. Sans cela, je recommencerais à avoir peur de vous.

    — Je vous faisais donc peur ?

    — Si je suis étrange, il ne faut pas me le reprocher, reprit-elle. Voyez, je ne puis déjà plus rire…

    Elle resta triste et préoccupée jusqu’à la fin de la soirée. Je ne  pouvais comprendre ce qui se passait en elle. Ses yeux s’arrêtaient souvent sur moi ; mon cœur se serrait doucement sous ce regard énigmatique. Elle paraissait tranquille, et moi, tout en la regardant, j’avais envie de lui conseiller plus de calme. Je me sentais heureux près d’elle ; sa figure pâle avait un charme touchant que je retrouvais dans tous ses mouvemens indécis, contenus. Quant à elle, il lui semblait, je ne sais pourquoi, que j’étais mal disposé.

    — Écoutez-moi, me dit-elle peu d’instans avant mon départ. Je crains que vous ne m’accusiez de légèreté. Cette pensée me tourmente… Croyez à l’avenir tout ce que je vous dirai, mais à votre tour usez de franchise. Quant à moi, je vous dirai toujours la vérité ; je vous en donne ma parole d’honneur…

    Cette expression de « parole d’honneur » me fit encore une fois sourire.

    — Ah ! ne riez pas, me dit-elle avec vivacité, sans quoi je vous répéterai aujourd’hui ce que vous m’avez dit hier : « Pourquoi riez-vous ? » — Après un moment de silence, elle ajouta : — Vous rappelez-vous qu’hier vous me parliez d’ailes ?… Ces ailes me sont poussées, mais je ne sais où voler.

    — Allons donc ! lui répondis-je, tous les chemins, vous sont ouverts.

    Elle me regarda fixement et ne me quitta pas des yeux pendant quelques instans. — Vous avez aujourd’hui une mauvaise opinion de moi, me dit-elle ensuite en fronçant un peu les sourcils.

    — Moi ? une mauvaise opinion, et de vous ?…

    — Qu’avez-vous donc à vous tenir là. comme si vous étiez morfondus ? dit en ce moment Gagine. Voulez-vous que je vous joue comme hier un air de valse ?

    — Non, non ! s’écria-t-elle enjoignant les mains. Aujourd’hui, pour rien au monde !

    — Calme-toi, je ne veux pas te contraindre…

    — Pour rien au monde ! répéta-t-elle en pâlissant.

    — Est-ce qu’elle m’aimerait ? pensai-je en m’approchant du Rhin, dont les eaux presque noires roulaient avec rapidité.

     

    XII

    — Est-ce qu’elle m’aimerait ? me demandai-je le lendemain matin en me réveillant. Je craignais d’interroger le fond de mon cœur. Je sentais que son image, l’image de la « jeune fille au rire forcé, » s’était gravée dans mon esprit, et que je ne l’y effacerais pas facilement. Je me rendis à L…, et j’y restai toute la journée ; mais je ne vis Anouchka qu’en passant. Elle était indisposée, elle avait la migraine.  Cependant elle descendit, mais pour quelques minutes,le front ceint d’un mouchoir, pâle, tremblante, et les yeux presque entièrement fermés. Elle sourit un peu et me dit : — Cela passera, ce n’est rien. Tout passe, n’est-ce pas ? — Et elle sortit. Je me sentis pris d’ennui, dominé par une sensation de tristesse et de vide, et pourtant je ne pouvais me décider à partir. Je rentrai tard à la maison, sans l’avoir revue.

    Je passai toute la matinée du lendemain dans une sorte de somnolence morale ; j’essayai de me mettre à travailler, impossibles. Je n’avais de goût pour rien, je ne voulais même pas penser ; mais je n’y réussis pas mieux… J’errais dans la ville, je rentrais à la maison pour ressortir quelques instans après.

    — N’êtes-vous pas M. N… ? dit tout a coup la voix d’un enfant.

    Je me retournai ; un petit garçon m’aborda. — Voici, me dit-il, de la part deFräulein Anouchka. — Et il me remit une lettre.

    Je l’ouvris et reconnus son écriture rapide et incorrecte. « Il faut absolument que je vous voie, me disait-elle. Trouvez-vous aujourd’hui, à quatre heures, dans la chapelle de la prison, sur la route qui conduit aux ruines… J’ai fait aujourd’hui une grande imprudence… Venez, au nom du ciel ! vous saurez tout : .. Dites au porteur : Oui. »

    — Y a-t-il une réponse ? me demanda le petit garçon.

    — Dis oui à la Fräulein, lui répondis-je, et il s’éloigna en courant.

     

    XIII

    Je rentrai dans ma chambre, et, m’asseyant, je me mis à réfléchir. Mon cœur battait avec force. Je relus plusieurs fois la lettre d’Abouchka. Je regardai à ma montre ; il n’était même : pas midi.

    La porte s’ouvrit, et Gagine entra. Je lui trouvai l’air sombre. Il me prit la main et la serra avec force ; il paraissait très agité.

    — Qu’avez-vous ? lui demandais-je.

    Gagine prit une chaise et s’assit à côté de moi.

    — Il y à trois jours, me dit-il avec un sourire contrait et d’une voix peu assurée, je vous ai raconté des choses qui vous ont surpris ; aujourd’hui je vais vous étonner encore plus. Je ne me serais probablement pas décidé à… m’ouvrir ainsi… à un autre… Mais vous êtes un homme d’honneur ; vous êtes un ami pour moi, n’est-ce pas ? Écoutez-moi donc : Anouchka, ma sœur, vous aime.

    Je tressaillis et me levai subitement.

    — Votre sœur, me dites-vous ?…

    — Oui, oui, reprit aussitôt Gagine. Je vous le répète, c’est une  folle, et elle me fera perdre l’esprit. Heureusement elle ne sait pas mentir et me confie tout. Ah ! quel cœur elle a cette petite fille !… Mais elle se perdra, c’est sûr.

    — Vous devez vous tromper…

    — Non, je ne me trompe pas. Savez-vous qu’hier elle est restée couchée presque toute la journée, sans rien prendre ? Il est vrai qu’elle ne se plaignait de rien ;… mais elle ne se plaint jamais. Moi, je n’étais pas inquiet, quoique vers le soir elle eût un peu d’agitation. Aujourd’hui, à deux heures du matin, notre hôtesse est venue me réveiller. « Allez voir votre sœur, me dit-elle, je la crois malade. » Je courus dans la chambre d’Anouchka et la trouvai encore habillée, dévorée de fièvre, toute en larmes ; elle avait la tête brûlante, les dents lui claquaient. « Qu’as-tu ? lui demandai-je. Es-tu malade ? » Elle se jeta à mon cou et se mit à me conjurer de l’emmener au plus vite, si je voulais qu’elle restât en vie. N’y comprenant rien, j’essaie de la tranquilliser… Ses sanglots redoublent, et tout à coup, au milieu de ses sanglots, j’entends… Bref, elle m’apprit qu’elle vous aimait… Vous et moi, nous sommes des gens raisonnables, et nous ne comprendrons jamais combien ces sentimens sont profonds, avec quelle violence ils se déclarent ; ils éclatent inopinément comme un orage, et rien ne peut en arrêter le cours… Vous êtes sans doute un homme fort aimable, continua Gagine ; mais pourquoi est-elle éprise de vous à ce point ? Je vous avoue que je ne le comprends pas, Elle dit que du moment où elle vous vit, elle s’attacha à vous… C’est pour cela qu’elle pleurait tant l’autre jour en protestant qu’elle ne voulait aimer que moi au monde… Elle se figure que vous la méprisez, connaissant probablement son origine ; elle m’a demandé si je vous avais raconté son histoire. Je lui ai dit naturellement que non ; mais sa pénétration est vraiment effrayante. Maintenant elle ne demande qu’une chose : elle veut partir, partir immédiatement. Je suis resté auprès d’elle jusqu’au matin ; elle m’a fait promettre que nous ne serions plus ici demain, et alors seulement elle s’est endormie. Après y avoir bien réfléchi, je me suis décidé à venir vous parler. Selon moi, elle a raison ; il faut que nous partions. Je l’aurais emmenée même dès aujourd’hui, s’il ne m’était pas venu une pensée qui m’a arrêté. Peut-être… qui sait ?… ma sœur vous plaît. S’il en était ainsi, pourquoi partir ?… Aussi me suis-je décidé, en mettant tout amour-propre de côté… d’ailleurs j’ai fait quelques remarques… je me suis décidé… à vous demander… — Mais ici le pauvre Gagine se troubla. — Vous me le pardonnez, n’est-ce pas ? Je vous en prie, ajouta-t-il, je ne suis pas fait à de pareilles aventures.

    Je lui pris la main.  

    — Vous voulez savoir, lui dis-je d’un ton ferme, si votre sœur me plaît ? Oui, elle me plaît…

    Gagine me regarda.

    — Cependant, reprit-il en hésitant, vous ne consentiriez pas à l’épouser ?

    — Comment voulez-vous que je réponde à une pareille question ? Reconnaissez-le vous-même, puis-je dès à présent ?…

    — Je le sais, je le sais, dit vivement Gagine. Je n’ai point le droit de vous demander une réponse, et ma question est fort inconvenante ; mais comment faire ? Il est imprudent de jouer avec le feu ; vous ne connaissez pas Anouchka ; elle peut fort bien tomber malade, s’enfuir, vous donner des rendez-vous.. Une autre saurait cacher ses sentimens et attendre ; mais elle, non. C’est la première fois, voilà le mal ! Si vous saviez comme elle sanglotait aujourd’hui à mes pieds, vous comprendriez mes craintes.

    Je me mis à réfléchir. Les paroles de Gagine « vous donner des rendez-vous » m’avaient piqué au cœur. Il me paraissait honteux de ne pas répondre par un aveu loyal à son honnête franchise.

    — Oui, lui dis-je enfin, vous avez raison. Il y a une heure de cela, j’ai reçu de votre sœur une lettre ; la voici.

    Gagine prit la lettre, la parcourut rapidement et laissa retomber ses mains sur ses genoux. La surprise qu’exprimaient ses traits était fort plaisante, mais je ne songeais guère à rire en ce moment.

    — Vous êtes un homme d’honneur, répéta-t-il ; mais quel parti prendre ? Comment ! elle demande à fuir, et elle vous écrit, et elle se reproche son imprudence ! Quand a-t-elle eu le temps de vous écrire ? Que veut-elle de vous ?

    Je le rassurai, et nous nous mîmes à causer tranquillement, autant qu’il était possible en pareille circonstance, sur ce qu’il y avait de mieux à faire. Voici le parti auquel nous nous arrêtâmes enfin : pour prévenir tout malheur, il fut convenu que j’irais au rendez-vous et m’expliquerais loyalement avec Anouchka ; Gagine s’engagea à rester à la maison sans paraître savoir qu’il avait vu la lettre. Il fut décidé en outre que nous nous retrouverions le soir.

    — J’ai pleine confiance en vous, me dit Gagine en me serrant la main ; ayez des ménagemens pour elle et pour moi, mais nous n’en partirons pas moins demain, ajouta-t-il en se levant, car vous ne l’épouserez pas.

    — Donnez-moi jusqu’à ce soir, lui répondis-je.

    — Soit ; mais vous ne vous marierez pas.

    Il sortit ; moi je me jetai sur le divan et fermai les yeux. J’avais des vertiges ; trop d’impressions diverses s’étaient pressées à la fois dans ma tête. J’en voulais à Gagine de sa franchise, j’en voulais à Anouchka ; son amour me réjouissait et me troublait. Je ne pouvais  comprendre pourquoi elle avait tout confié à son frère ; j’étais agité surtout par la nécessité de prendre aussi promptement une semblable décision.

    — Épouser une fille de dix-sept ans, et d’un pareil caractère ! Est-ce possible ? me dis-je, et je me levai.

     

    XIV

    À l’heure convenue, je passai le Rhin, et la première personne que je rencontrai sur le bord fut le même petit garçon qui était venu me trouver le matin. Il semblait m’attendre.

    — De la part de Fräulein Anouchka, me dit-il en baissant la voix, et il me remit un nouveau billet.

    Anouchka m’annonçait que le lieu du rendez-vous était changé. Elle me disait de me trouver dans une heure et demie, non pas à la chapelle, mais chez Frau Louise ; je devais frapper à la porte, entrer et monter trois étages.

    — Encore une fois oui ? me demanda le petit garçon.

    — Oui, lui répondis-je, et je me dirigeai le long du rivage. Je n’avais pas assez de temps devant moi pour revenir à la maison, et ne voulais pas errer dans les rues. Derrière les murs de la ville s’étendait un petit jardin avec un jeu de quilles couvert et des tables pour les buveurs de bière. J’y entrai. Plusieurs Allemands d’un âge mûr jouaient aux quilles ; les boules roulaient avec bruit, et de temps à autre s’élevait un murmure d’approbation. Une jolie petite servante, aux yeux gonflés par les larmes, m’apporta une cruche de bière. Je la regardai avec attention : elle se détourna brusquement et s’éloigna.

    — Oui, oui, dit au même instant un gros bourgeois aux joues vermeilles, Aennchen est aujourd’hui très affligée. Son promis s’est enrôlé. — Je la regardai de nouveau, elle se retira dans un coin et cacha sa figure dans ses mains ; des larmes tombaient lentement entre ses doigts. Quelqu’un demanda de la bière ; elle lui apporta une cruche et alla reprendre sa place. Cette douleur muette me frappa ; je me mis à réfléchir à l’entrevue qui m’attendait, mais j’étais inquiet, triste. Ce n’était pas le cœur plein d’espérance, que je me rendais à cette entrevue ; je ne devais point m’y abandonner aux joies d’un amour partagé ; je devais y tenir ma parole, remplir un devoir pénible. « Il ne faut pas plaisanter avec elle, » ces paroles de Gagine m’avaient percé le cœur comme une flèche. Pourtant, il y avait trois jours, dans ce bateau que les flots emportaient, n’étais-je pas tourmenté par une soif de bonheur ? Je pouvais la satisfaire, et j’hésitais, je repoussais ce bonheur, mon devoir m’ordonnait de le repousser… Cette possibilité était si inattendue que j’en étais troublé. Anouchka elle-même, avec sa tête ardente, son passé, son éducation ; Anouchka, cette créature séduisante, mais étrange, j’avoue qu’elle m’effrayait. Ces sentimens se combattirent longtemps en mon esprit. Le moment fixé approchait. — Je ne peux pas l’épouser, me dis-je enfin ; elle ne saura pas que je l’ai aimée.

    Je me levai, mis un thaler dans la main de la pauvre Aennchen (elle ne me remercia même pas), et me dirigeai vers la maison de Frau Louise. Les teintes du soir se répandaient déjà dans l’air, et au-dessus de la rue sombre s’étendait une longue bande de ciel empourpré par le crépuscule. Je frappai doucement à la porte ; elle s’ouvrit immédiatement. Je franchis le seuil et me trouvai dans une obscurité complète.

    — Par ici ! me dit une voix cassée, on vous attend.

    Je fis quelques pas à tâtons ; une main osseuse saisit ma main.

    — Est-ce vous, Frau Louise ? demandai-je.

    — Oui, me répondit la même voix, c’est moi, mon beau jeune homme.

    La vieille me fit monter un escalier très raide, et s’arrêta sur le palier du troisième étage. Je reconnus alors, à la faible lueur que laissait pénétrer une petite lucarne, la figure ridée de la vieille femme du bourgmestre. Un sourire malin et doucereux entr’ouvrait sa bouche édentée et faisait grimacer ses yeux éteints. Elle me montra une petite porte. Je la poussai convulsivement de la main, j’entrai et la refermai avec force derrière moi.

     

    XV

    La petite chambre dans laquelle je me trouvai était obscure, et je fus quelques instans avant d’y apercevoir Anouchka. Elle se tenait assise, enveloppée d’un grand châle, près de la fenêtre, la tête tournée et presque cachée, comme un oiseau effrayé. Sa respiration était agitée, et elle tremblait. Je me sentis pris d’une profonde compassion pour elle. Je m’approchai, elle détourna la tête plus vivement encore.

    — Anna Nikolaïevna, lui dis-je.

    Elle se redressa tout à coup et voulut me regarder, mais elle ne l’osa pas. Je lui saisis la main ; elle était froide et resta immobile dans la mienne, comme si la vie s’en était retirée.

    — Je voulais,… commença-t-elle en essayant de sourire ; mais ses lèvres pâles ne lui obéissaient pas. Je voulais… Non, impossible, ajouta-t-elle, et elle se tut. Sa voix s’éteignait effectivement à chaque mot.

    Je m’assis à côté d’elle.

    — Anna Nikolaïevna, répétai-je sans pouvoir rien ajouter.  

    Un silence suivit. Je continuais à tenir sa main dans la mienne en la regardant. Elle était toujours ramassée sur elle-même ; sa respiration était précipitée ; elle mordait légèrement sa lèvre inférieure pour ne point pleurer, pour retenir les larmes qui roulaient dans ses yeux… Je la regardais toujours ; il y avait en elle une immobilité tellement étrangère à toute idée de résistance que j’en fus profondément touché. On eût dit qu’elle s’était jetée, épuisée de fatigue, sur cette chaise, d’où elle ne bougeait pas. Je sentis mon cœur se fondre.

    — Anouchka, lui dis-je à voix basse.

    Elle leva lentement ses yeux sur moi… O regard d’une femme qui commence à aimer, comment te décrire ?… Ils suppliaient, ces yeux ; ils exprimaient la confiance, l’inquiétude, l’abandon… Impossible de résister. Je me penchai sur sa main… Un son frémissant, qui ressemblait à un sanglot brisé, se fit entendre, et je sentis sur mes cheveux le léger attouchement d’une main qui tremblait comme une feuille. Je levai la tête et aperçus sa figure. Comme elle était changée ! Cet air craintif s’était évanoui ; son regard se perdait et m’entraînait avec lui ; ses lèvres s’étaient un peu entr’ouvertes, son front avait la pâleur du marbre, et les boucles de ses cheveux étaient rejetées en arrière, comme si le vent les avait repoussées. J’oubliai tout ; je l’attirai vers moi, sa main s’y prêta doucement, tout son corps suivit ; son châle tomba de ses épaules, et sa tête s’inclina doucement sur ma poitrine, sous les baisers de mes lèvres brûlantes…

    — A vous,… murmura-t-elle d’une voix mourante.

    Tout à coup le souvenir de Gagine me frappa comme la foudre. — Votre frère… il sait tout,… m’écriai-je en me rejetant convulsivement en arrière… Il sait que nous sommes ensemble.

    Anouchka retomba sur la chaise.

    — Oui, lui dis-je en me levant, votre frère sait tout… J’ai été forcé de lui tout avouer.

    — Forcé ? balbutia-1-elle. Il était facile de voir qu’elle n’était pas encore remise de son trouble ; elle ne me comprenait pas bien.

    — Oui, oui, répétai-je avec une sorte de dureté, et vous seule êtes coupable, vous seule… Pourquoi avez-vous livré votre secret volontairement ? Qui vous obligeait à tout confier à votre frère ? Il est venu me trouver ce matin et me répéter la conversation qu’il avait eue avec vous (je tâchais de ne pas regarder Anouchka et marchais à grands pas dans la chambre) ; maintenant tout est perdu, tout, tout…

    Anouchka voulut se lever.

    — Restez ! m’écriai-je, restez, je vous prie. Vous avez affaire à  un honnête homme, je vous le jure ! Mais, au nom du ciel, quelle a été la cause de vos alarmes ? Avez-vous remarqué aucun changement en moi ? Pour ma part, il m’était impossible de ne pas m’ouvrir à votre frère lorsqu’il est venu me trouver ce matin. — Mais que dis-je ? pensai-je en ce moment, et l’idée que j’étais un lâche séducteur, que Gagine était instruit de notre rendez-vous, que tout était dévoilé, perdu sans retour, me traversait incessamment l’esprit.

    — Je n’ai pas envoyé mon frère, dit Anouchka d’une voix étouffée ; il est venu de lui-même.

    — Vous devez comprendre la conséquence de votre conduite, re-pris-je. Et maintenant vous voulez partir ?

    — Oui ; il faut que je parte, me répondit-elle d’une voix tout aussi faible ; je ne vous ai prié de venir ici que pour vous faire mes adieux.

    — Et vous croyez, ajoutai-je, qu’il me sera facile de me séparer de vous ?

    — Mais alors pourquoi l’avez-vous dit à mon frère ? Reprit Anouchka d’un air surpris.

    — Je vous l’ai déjà dit, je ne pouvais m’en dispenser. Si vous ne vous étiez pas trahie vous-même…

    — Je m’étais enfermée dans ma chambre, reprit-elle naïvement ; je ne savais pas que notre hôtesse avait une autre clé.

    Cette excuse innocente, dans sa bouche et en pareille circonstance, me mit presque en colère… Et maintenant je ne puis y songer sans en être touché. Pauvre enfant ! âme honnête et franche !

    — Mais tout est fini ! lui dis-je de nouveau, tout… Il faut nous quitter. — Je la regardai à la dérobée ; elle avait subitement rougi. Je compris que la crainte et la honte commençaient à l’agiter. Moi-même je marchais et parlais comme dans un accès de fièvre. — Vous n’avez pas laissé au sentiment que vous avez fait naître le temps de mûrir, vous avez brisé vous-même le lien qui nous unissait, vous n’avez pas eu confiance en moi, vous…

    Pendant que je lui parlais ainsi, Anouchka s’inclinait de plus en plus, et tout à coup elle tomba à genoux, se couvrit la figure de ses mains et se mit à sangloter. Je courus à elle, j’essayai de la relever ; mais elle s’y refusait.

    — Anna Nikolaïevna, Anouchka, lui dis-je, je vous en prie, je vous en conjure au nom du ciel, calmez-vous.

    Je lui pris de nouveau la main ; mais elle se releva subitement, courut vers la porte avec la rapidité de l’éclair, et disparut.

    Lorsque Frau Louise entra, quelques instans après, dans la chambre, j’étais encore à la même place comme frappé de la foudre. Je ne comprenais pas comment cette entrevue avait pu se terminer si promptement, si ridiculement, se terminer avant que j’eusse dit la centième partie de ce que je me proposais de dire, se terminer  lorsque je ne savais pas encore moi-même comment tout cela pouvait finir.

    — La Fräulein est-elle partie ? me demanda Frau Louise en levant ses sourcils jaunes jusqu’au sommet de son front.

    Je la regardai comme un sot et sortis.

     

    XVI

    Je traversai la ville et marchai droit devant moi dans les champs. Un dépit, un dépit cuisant me rongeait le cœur. Je m’accablai de reproches. Comment n’avais-je pas compris le motif qui avait porté la jeune fille à changer le lieu de notre entrevue ? comment n’avais-je point apprécié combien il avait dû lui en coûter de se rendre chez cette vieille ? comment ne l’avais-je pas retenue ?… Seul avec elle dans cette chambre isolée et sombre, j’avais eu le courage de la repousser et même de lui faire la leçon !… Et maintenant son image me poursuivait, je lui demandais pardon : le souvenir de sa figure pâle, de ses yeux timides et pleins de larmes, de ses cheveux en désordre tombant sur son cou incliné, le frôlement léger de son front contre ma poitrine, tout cela réuni m’enflammait le sang. Je croyais l’entendre murmurer : « A vous ! » Je me répétais : « J’ai agi honnêtement ! » Mais non, ce n’était pas vrai ! Avais-je réellement souhaité un dénoûment pareil ? Aurais-je la force de me séparer d’elle ?… Moi, vivre sans elle ? Oh ! non !… Insensé ! insensé ! répétais-je avec colère.

    La nuit venait. Je me dirigeai à grands pas vers la demeure d’Anouchka.

     

    XVII

    Gagine vint à ma rencontre : — Avez-vous vu ma sœur ? me cria-t-il de loin.

    — Elle n’est pas à la maison ? lui demandai-je.

    — Non.

    — Elle n’est pas rentrée ?

    — Non… Mais j’ai un reproche à me faire, continua Gagine : je n’ai pu m’empêcher d’aller, malgré ma promesse, à la chapelle. Je ne l’y ai pas trouvée. Elle n’est donc pas venue ?

    — Elle n’est pas allée à la chapelle.

    — Et vous ne l’avez pas vue ?

    Je fus obligé d’avouer que je l’avais vue.

    — Où cela ?

    — Chez Frau Louise… Je l’ai quittée il y a une heure, ajoutai-je ; je pensais qu’elle était de retour.  

    — Attendons-la, me répondit Gagine.

    Nous entrâmes dans la maison, et je m’assis à côté de Gagine. Nous étions silencieux, et une sorte de contrainte régnait entre nous. Placés à côté l’un de l’autre, nous nous regardions, nos yeux se portaient à tout instant vers la porte, nous écoutions. Enfin Gagine se leva : — Je n’y tiens plus, s’écria-t-il. Elle me tuera d’inquiétude !

    — Oui ;… allons à sa recherche.

    Nous sortîmes. Il faisait déjà nuit.

    — Comment cela s’est-il passé ? me demanda Gagine.

    — Notre entrevue n’a duré que cinq minutes tout au plus, lui répondis-je ; je lui ai parlé comme nous en étions convenus.

    — Savez-vous ? me dit-il, je crois que nous ferions mieux de nous séparer. Cherchons-la chacun de notre côté : c’est le moyen de la rencontrer plus tôt ; mais dans tous les cas revenez à la maison dans une heure.

     

    XVIII

    Je descendis rapidement le sentier qui traversait les vignobles, et j’entrai dans la ville. Après en avoir parcouru toutes les rues à la hâte, je jetai les yeux sur les fenêtres de Frau Louise, je gagnai le Rhin et me mis à suivre le rivage en courant… Ce qui m’agitait, ce n’était plus un sentiment de dépit, c’était une angoisse croissante, et à cette cruelle inquiétude se mêlaient encore le repentir, la pitié la plus vive, l’amour, oui, l’amour le plus sincère. Je me tordais les bras, j’appelais Anouchka au milieu des ténèbres de la nuit, qui devenait de plus en plus obscure, d’abord à demi-voix, puis de toutes mes forces ; je répétais cent fois que je l’aimais, en jurant de ne la point abandonner. J’aurais donné tout au monde pour tenir de nouveau sa main froide, pour entendre de nouveau sa voix timide, pour la revoir devant moi… Elle avait été si confiante, elle pétait venue à moi avec tant de résolution, dans toute l’innocence de son cœur,… et je ne l’avais pas serrée contre mon cœur, je m’étais refusé le bonheur de voir son charmant visage s’épanouir avec ivresse… Cette pensée me rendait presque fou.

    — Où peut-elle être allée ? qu’a-t-elle pu faire ? m’écriai-je dans la rage impuissante de mon désespoir… Quelque chose de blanchâtre m’apparut tout à coup sur le bord de l’eau. Je connaissais cet endroit ; sur ce point du rivage s’élevait une tombe, surmontée d’une croix de pierre à demi enfoncée dans la terre et couverte de caractères presque illisibles ; là reposait le corps d’un homme qui s’était noyé il y avait soixante-dix ans. Mon cœur se serra… Je courus à la croix ; la forme blanche disparut. Je m’écriai : Anouchka ! ma voix avait quelque chose de sauvage qui m’effraya moi-même. Personne  ne me répondit… Je pris le parti d’aller savoir de Gagine s’il ne l’avait pas trouvée.

     

    XIX

    En montant rapidement le sentier des vignobles, j’aperçus de la lumière dans la chambre de la jeune fille. Cette vue me calma un peu.

    Je m’approchai de la maison. La porte d’entrée était fermée ; je frappai. Une fenêtre qui n’était pas éclairée s’ouvrit doucement à l’étage inférieur, et Gagine y passa la tête.

    — Vous l’avez retrouvée ? lui demandai-je.

    — Elle est revenue, me dit-il à voix basse ; elle est dans sa chambre. Tout va bien.

    — Dieu soit loué ! m’écriai-je dans un accès de joie indicible, Dieu soit loué ! Maintenant tout est pour le mieux ; mais vous savez que nous avons encore à causer ensemble.

    — Pas maintenant, me répondit-il en tirant la fenêtre avec précaution, dans un autre moment ; en attendant, adieu !

    — À demain, lui dis-je, demain tout se décidera.

    — Adieu ! répéta Gagine. Et la fenêtre se ferma.

    Je fus sur le point d’aller y frapper. J’avais envie de déclarer à l’instant même à Gagine que je demandais la main de sa sœur ; mais de pareilles fiançailles, et à pareille heure… — demain, me dis-je. Demain je serai heureux…

    Je serai heureux demain ! Le bonheur n’a point de lendemain ; la veille même est un mot qu’il ignore ; il n’a aucun souvenir du passé, et ne songe pas à l’avenir ; il ne connaît que le présent, et encore le présent n’est-ce point un jour, mais un instant.

    Je ne sais comment je fis pour revenir à Z… Ce n’est ni sur mes jambes, ni en bateau ; j’étais emporté sur je ne sais quelles ailes larges et vigoureuses. Je passai devant un buisson où chantait un rossignol. Je m’arrêtai et î’écoutai longtemps ; il me semblait qu’il chantait mon amour et mon bonheur.

     

    XX

    En approchant le lendemain matin de la petite maison blanche, je fus frappé de plusieurs circonstances. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, la porte d’entrée aussi ; je ne sais quels papiers traînaient sur les marches ; une domestique armée d’un balai parut à la porte.

    Je m’avançai vers elle…

    — Ils sont partis ! me cria-t-elle avant que je lui eusse demandé si Gagine était à la maison. .

    — Partis ! répétai-je. Comment cela ? Où vont-ils ?  

    — Ils sont partis ce matin à six heures, et n’ont pas dit où ils allaient. N’êtes-vous pas M. N… ?

    — Oui.

    — Ma maîtresse a une lettre pour vous. — Elle monta et revint une lettre à la main. — Tenez, la voici.

    — C’est impossible ! lui dis-je.

    La servante me regarda d’un air indifférent, et se remit à balayer.

    J’ouvris la lettre. Elle était de Gagine. Pas une ligne d’Anouchka. En commençant, il me priait de lui pardonner ce départ précipité ; il ajoutait que, lorsque je serais de sang-froid, j,’approuverais sans doute sa détermination. C’était le seul moyen de sortir d’une position qui pouvait devenir embarrassante et périlleuse. « Hier soir, me disait-il, pendant que nous attendions silencieusement Anouchka, je me confirmai dans la nécessité d’une séparation. Il y a des préjugés que je respecte ; je comprends que vous ne pouvez pas épouser Anouchka. Elle m’a tout raconté, et pour son repos je devais faire droit à ses instantes supplications. » A la fin de la lettre, il exprimait le regret qu’il éprouvait de rompre si tôt les relations amicales qui s’étaient établies entre nous ; puis il faisait des vœux pour mon bonheur, me serrait la main, et me suppliait de ne pas chercher à les rejoindre.

    — Des préjugés ! m’écriai-je, comme s’il pouvait m’entendre. Quelle sottise ! Qui lui a donné le droit de me l’enlever ?

    Et la fureur m’arrachait des gestes convulsifs ; mais les cris d’effroi de la servante, qui appelait sa maîtresse, me firent rentrer en moi-même. Une seule pensée s’empara de moi : les retrouver, les retrouver à tout prix ! Recevoir un coup pareil, accepter un tel dénoûment était chose impossible. J’appris de l’hôtesse qu’ils étaient partis en bateau à vapeur à six heures pour descendre le Rhin. Je me rendis au bureau ; on me dit qu’ils avaient pris des places pour Cologne. Je retournai à la maison pour emballer mes effets et courir immédiatement à leur recherche. Arrivé devant la maison de Frau Louise, qui était sur mon chemin, j’entendis tout à coup quelqu’un qui m’appelait. Je levai la tête et aperçus, à la fenêtre de la chambre où je m’étais rencontré la veille avec Anouchka, la femme du bourgmestre. Elle sourit de ce sourire repoussant que je lui connaissais et m’appela. Je me détournai et me disposais à passer outre, mais elle me cria qu’elle avait quelque chose à me remettre. Ces paroles m’arrêtèrent, et j’entrai dans la maison. Comment exprimer mon émotion lorsque je me retrouvai dans cette petite chambre ?

    — A vrai dire, commença la vieille en me montrant un billet, je n’aurais dû vous remettre cela que si vous étiez venu chez moi ; mais vous êtes un si aimable jeune homme. Tenez.  

    Je pris le billet.

    Je lus sur un petit morceau de papier les lignes suivantes écrites à la hâte au crayon :

    « Adieu, nous ne nous reverrons plus. Ce n’est point par fierté que je m’éloigne, non ; c’est que je ne peux pas faire autrement. Hier, lorsque je pleurais devant vous, si vous m’aviez dit un mot, un seul mot, je serais restée. Vous ne l’avez pas prononcé. C’est sans doute ce qui pouvait arriver de plus heureux… Adieu pour toujours. »

    — Un seul mot… Insensé que j’étais ! Ce mot, je le répétais la veille avec des larmes, je le jetais au vent, je le prononçais au milieu des champs discrets ; mais je ne lui dis pas, je ne lui avais pas dit que je l’aimais. Oui, il m’avait été impossible de prononcer alors cette parole. Lorsque je me trouvais avec elle dans cette chambre fatale, je n’avais pas encore nettement conscience de mon amour ; il ne s’était même pas éveillé lorsque j’étais assis avec son frère dans un silence pénible et inexplicable… Il s’était déclaré subitement, avec une force insurmontable, peu d’instans après, lorsqu’épouvanté par la pensée d’un malheur, je m’étais mis à la chercher et à l’appeler ; mais il était trop tard. — C’est impossible, me dira-t-on. — Je ne sais si c’est impossible ; tout ce que je puis dire, c’est qu’il en est ainsi. Anouchka ne serait point partie, si elle avait eu la moindre coquetterie. Elle n’avait pu supporter ce que toute autre femme eût accepté, et moi je ne l’avais pas compris ! Mon mauvais, génie avait retenu cet aveu sur mes lèvres lors de ma dernière entrevue avec Gagine sous cette fenêtre obscure, et le dernier fil que je pouvais encore saisir avait glissé de mes mains.

    Je retournai le même jour à L… avec mes bagages et partis pour Cologne. Je me rappelle qu’au moment où le bateau quittait la rive, et où je disais adieu à toutes ces rues, à tous ces lieux que je ne devais plus oublier, j’aperçus Aennchen. Elle était assise sur un banc près du rivage. Quoique encore pâle, sa figure n’était plus chagrine : un beau jeune homme était à ses côtés et lui parlait en riant ; de l’autre côté du Rhin, ma petite madone perdue dans le sombre feuillage du vieil érable semblait toujours me suivre tristement du regard.

     

    XXI

    À Cologne, je retrouvrai la trace de Gagine ; j’appris qu’il était parti pour Londres. Je me dirigeai immédiatement vers cette ville ; toutes les recherches que j’y fis restèrent infructueuses. Je persistai longtemps, rien ne pouvait me décourager ; mais je fus obligé, de renoncer à l’espoir de retrouver ceux que je cherchais.  

    Et je ne les revis plus, je ne revis plus Anouchka. On me donna plus tard des nouvelles assez vagues de son frère ; quant à elle, je n’en ai plus entendu parler. Je ne sais même pas si elle vit encore. Il y a quelques années, je crus apercevoir, en passant devant la portière d’un wagon, une femme dont la figure avait une ressemblance frappante avec ces traits que je n’oublierai jamais ; mais cette ressemblance était probablement un effet du hasard. Sa beauté est demeurée dans mon souvenir telle que je la connus au temps le plus heureux de ma vie. Je vois toujours cette jeune fille pâle, penchée sur le dos d’une chaise en bois, dans cette chambre isolée.

    Au reste, je dois confesser que je ne la pleurai pas longtemps ; je reconnus même bientôt que le sort avait fort bien fait de ne pas m’unir à Anouchka. Je tâchai de me consoler en me disant que je n’aurais probablement pas été heureux avec une pareille femme. J’étais jeune alors, et l’avenir, cet avenir si court et si rapide, me semblait infini. — Ce que j’ai rencontré une fois, me disais-je, ne peut-il pas se retrouver encore meilleur, encore plus accompli ? — Je me trompais, et le sentiment que j’avais éprouvé auprès d’Anouchka, ce sentiment tendre, brûlant, profond, ne s’est jamais réveillé en moi. Non, aucun regard n’a remplacé pour moi le doux regard qui s’était amoureusement arrêté sur mon front ; il n’a plus été donné à mon cœur de répondre avec une ivresse aussi joyeuse et aussi douce aux battemens d’un autre cœur. Condamné à l’existence d’un voyageur solitaire, je touche aux jours les plus tristes de la vie ; mais je conserve comme une relique ses billets et la petite fleur desséchée de géranium, la fleur qu’elle me jeta jadis par la fenêtre. Elle répand encore aujourd’hui une faible odeur, et la main qui me l’a donnée, cette main que je ne pus presser contre mes lèvres qu’une seule fois, est peut-être depuis longtemps réduite en poussière… Et moi-même, que suis-je donc devenu ? Qu’est-il resté en moi de l’ancien homme, de ces jours de simplicité et de trouble, de ces désirs et de ces espérances ailées ? C’est ainsi que les exhalaisons légères d’un brin d’herbe survivent à toutes les joies et à toutes les douleurs humaines, survivent à l’homme lui-même.


    J. TOURGUENEF.

    (Traduit par M. H. DELAVEAU.)


    1. Aller Anouchka ou Assa, diminutifs russes d’Anna.
    2. Aller Diminutifs de Catherine et de Marie, noms que portent les femmes de chambre en Russie.
    3. Aller Conte de Pouchkine.
    4. Aller Au lieu de mère, le texte russe porte nourrice.
    5. Aller Héroïne du conte.
     
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  • Phalya-Mani.

    ****

    Ô Mâyâ, qu’es-tu, sinon le torrent des mobiles chimères ? Tu fais jaillir incessamment du cœur de l’homme la joie, la douleur, l’amour et la haine, la lumière et les ténèbres, la substance et la vision des choses mouvantes. Et le cœur de l’homme, ô Mâyâ, qu’est-il, sinon toi qui n’es rien ?

    C’était le temps d’Aryâmân, le Pandavaïde, qui régnait sur les montagnes, les bois, les vallées, les lacs, les fleuves et les cités du Madhyadeça. Et le Madhyadeça fleurit sur le dos de la Tortue primitive, et les sept Étalons couleur d’or, hennissants, furieux, les crins épars, se cabrant dans la poussière flamboyante des nuées, illuminent la terre sacrée, la matrice antique des bêtes et des plantes, le large berceau des Bharatas, nourriciers des hommes.

    Aryâmân était un vieux Radjah d’une haute vertu. Il accomplissait les rites avec exactitude. Ses yeux, toujours grands ouverts, sans cils ni sourcils, répandaient un regard immuable qui apaisait au cœur des sages le trouble passager des désirs et des regrets ; mais la race perverse, sachant l’inflexibilité de sa justice, le contemplait avec terreur quand il jugeait les peuples, assis, les cuisses croisées, sur la peau de l’antilope, tel que Hâri, le conservateur des choses.

    Cependant, le Pandavaïde n’avait pas atteint le point suprême de la perfection. Les Dêvas lui refusaient encore la sainteté prodigieuse du Richi Viçvamitra, dont le cœur était comme un bloc de pierre et qui se laissa manger vivant par la vermine. Bien que cette vertu sans égale fût l’objet constant de son aspiration, celle-ci subissait parfois de graves défaillances. Aryâmân s’inquiétait, dans ses heures mauvaises, du monde changeant des apparences. Une attache mystérieuse le liait à l’illusion troublante des affections humaines. Il aimait sa fille unique, Phalya-Mani, qu’on nommait ainsi parce qu’elle était laFleur et la Perle du Madhyadeça.

    Or, le Radjah vénérable se rendit seul, un soir, dans la quatre-vingt-dix-septième année de sa vie, sur les bords de la rivière Dêvavithi, pour y faire ses ablutions accoutumées. Les éléphants dormaient sous les bambous ; les princes rayés des djungles miaulaient çà et là dans l’ombre, et les gazelles légères effleuraient d’un bond la cime aiguë des nopals. Aryâmân se mit tout nu. Son corps était fort maigre et couturé des cicatrices saignantes de ses macérations, comme il convient à la chair d’un homme pieux. Puis, il dénoua le chignon de ses longs cheveux blancs qui se répandirent, épais comme aux jours de sa jeunesse, sur le dos et les reins. Cela fait, il prit une feuille de figuier, s’en frotta les dents et dit :

    — Eau sacrée, maîtresse des bois, reine des herbes, donne-moi la vertu et l’intelligence.  

    Il entra dans la rivière en récitant la Gâyatri :

    — Eau divine, donne-moi la vue éclatante du Dieu suprême en qui tout rentre. Eau pure, fais-moi partager ton essence.

    Il but une gorgée d’eau, priant tout bas :

    — Roi du sacrifice, ton cœur est au milieu du large océan des délices ; puissé-je m’y absorber à jamais !

    Il revint au bord, et l’image de sa fille Phalya-Mani passa dans son cœur, et il oublia de secouer huit fois ses mains pleines d’eau vers les huit points du monde. En ce moment, une Voix très-grêle sortit de la rivière Dêvavithi. Le son en était extrêmement faible et comme lointain, et si net qu’il semblait tout proche. Et cette Voix dit ceci :

    — Ô Radjah Aryâmân, qui protéges les opprimés, retire-moi de cette rivière où des monstres voraces me dévoreraient.

    Le Pandavaïde lui répondit :

    — Par la sainteté des Védas, je le veux. Où es-tu ?

    — Baisse-toi, dit la voix, et emplis d’eau le creux de ta main.

    Ainsi fit Aryâmân, qui aperçut un petit poisson rouge et noir, tout étincelant dans l’eau qu’il avait recueillie. Et il remporta avec beaucoup de sollicitude jusqu’à sa demeure royale, et il le déposa dans une coupe à demi-pleine ; mais, le lendemain, le petit poisson avait grandi de telle sorte que la coupe ne pouvait plus le contenir.

    Aryâmân le mit successivement dans une citerne, dans un étang, dans un lac. La citerne se tarit, l’étang déborda, le lac rompit ses digues et s’écoula dans la mer avec le poisson monstrueux qui agitait furieusement ses nageoires et sa queue.

    À peine eut-il plongé dans l’écume salée qu’un bruit terrible éclata sur les grandes eaux, et que le démon Mahâmaraka ouvrit ses dix ailes rouges et noires et s’enleva en spirale dans le ciel.

    Autrefois, en effet, tandis que Brahma dormait sur le Nymphéa éternel, ce démon rusé avait tenté de dérober les Védâs qui coulaient des lèvres divines. Et il subissait, depuis mille et mille années, dans la Dêvavithi, le châtiment que la bonté d’Aryâmân venait d’abréger. Voyant cela, celui-ci fut très étonné, et se livra à de grandes austérités. Il resta debout, douze lunes entières, la plante du pied droit posée sur la cuisse gauche et les deux mains en éventail contre les oreilles, ce qui est une marque merveilleuse de piété. Mais, parce qu’il avait oublié, en songeant à sa fille Phalya-Mani, d’asperger les huit points du monde, l’œil enflammé de Sûryâ dessécha les rizières et cent mille Sûdras moururent de faim, et le vieux Radjah comprit qu’il allait expier la faute qu’il avait commise.

    Qu’elles sont belles, au matin les Vallées du Madhyadeça ! Argunî, Cyama, Dhavali et Rôhini, les génisses aurorales, hument de leurs mufles roses les nuées bleues qui ondulent au faîte du Suryâgiri où volent et se jouent les génies bienheureux, amis des hommes, tandis que les pointes glacées et les gorges noires de l’Himavat sont hantées par les démons Marakas, mangeurs de chair et buveurs de sang.

    Que l’arôme des vallées est doux quand le soir empourpre le monde ! Toutes les fleurs qui se sont inclinées sous la lumière ardente, exhalent leur âme dans l’air attiédi. La vapeur parfumée monte jusqu’aux sommets resplendissants de la sainte montagne qui rafraîchit ses larges pieds dans les eaux de la Dêvavithi où boivent les panthères aux robes étoilées, sous les verts parasols des lataniers. Une pluie d’ailes écarlates descend, tourbillonne et se glisse dans les feuillages sombres, et les tourterelles des  bois, gonflant leurs cols d’azur et d’émeraude, unissent leurs roucoulements amoureux aux mille rumeurs naissantes de la nuit.

    La fille bien-aimée d’Aryâmân, la vierge Phalya-Mani, aimait à jouer matin et soir, dans la vallée natale, avec ses jeunes compagnes et les gazelles familières qu’elle nourrissait de sa main et qui buvaient dans ses paumes délicates. Et Phalya-Mani était très belle.

    Elle avait une robe de soie blanche brodée de fleurs de nymphéa rosé. Un bandeau de mousseline semée de perles de Lanka retenait ses tresses lisses. Sa chaussure était de fil de nopal teinté de cochenille. Ses yeux, étroits et longs, étincelaient à travers l’ombre lumineuse de ses cils ; son nez charmant était pointu comme la flèche du désir ; ses lèvres luisaient comme les pétales de l’açoka, et leur sourire était semblable à la première clarté de l’aurore sur la neige pure du Suryâgiri. Ses genoux étaient comme deux boules d’ivoire poli. De légers bracelets d’or ornés de petites clochettes d’argent pressaient ses jambes rondes et fines, et, sous le triple collier de rubis, son jeune sein soupirait plus doucement que la colombe dans les figuiers touffus. Phalya-Mani était la Fleur du Madhyadeça, la Perle du monde.

    Et c’est pourquoi Vyâghrâ, le neveu d’Aryâmân le Pandavaïde, très-brave, très-fort, très-agile, et pareil au tigre rayé des gorges de l’Himavat, aimait la fille du frère de son père. Mais il n’était ni pieux, ni pacifique, et le vénérable Radjah l’avait rejeté de sa présence, et Vyâghrâ était parti, emportant le cœur de Phalya-Mani.

    Et voici qu’elle se promenait, pensive, avec ses compagnes et ses gazelles. Le jour tombait ; une longue ligne d’or coupait l’hoziron de la mer occidentale. Il y avait une année que Vyâghrâ s’était éloigné du Madhyadeça. Au souvenir du jeune guerrier, des larmes argentaient les cils de Phalya-Mani, et ses compagnes les essuyaient de leurs lèvres ; mais Phalya-Mani pleurait toujours.

    Une d’elles, voulant flatter la douleur de la vierge royale, parla ainsi :

    — Vyâghrâ est plein de courage et sa force est grande. Quand sa lance de bambou vibre dans le combat, les hommes pâlissent et courbent la tête.

    Une autre jeune fille dit :

    — Vyâghrâ est beau comme un Dêva. La flamme de ses yeux brûle doucement le cœur des vierges, et elles rougissent comme la neige au lever de l’aurore.

    Une troisième reprit : — Vyâghrâ est léger et ses jarrets ne se lassent point. Quand il poursuit la gazelle et l’antilope dans les bois, son pied presse leurs pieds et son souffle échauffe leurs croupes.

    Alors Phalya-Mani dit en pleurant :

    — Vyâghrâ ! Vyâghrâ !

    Si bien que le démon Mahâmaraka l’entendit. Et, se penchant de la cime de l’Himavat, il vit, au fond de la vallée, Phalya-Mani et ses compagnes qui pleuraient. Et, dès qu’il les eût vues, il lui vint en tête de causer une grande douleur au vieux Radjah Pandavaïde, en lui enlevant sa fille bien-aimée. Mais il fallait qu’elle le suivît de bonne volonté, les Dêvas ne permettant aux mauvais génies que la ruse et le mensonge, et non la violence. Il déploya donc ses dix ailes au vent et descendit en formant de grands cercles dans l’air.

    Tandis que Phalya-Mani courait un tel danger, que faisaient le saint Radjah et le jeune guerrier ? Le vénérable Aryâmân, desséché par le  jeûne, immobile sur un pied, voyait, par les yeux de la foi, le divin Viçnou couché dans les replis du serpent sacré et flottant sur la mer de lait. Et la tige du Nymphéa mystique sortait du nombril éternel, et les trois faces de Brahma resplendissaient dans la fleur épanouie. Pour le jeune guerrier, il chassait à coups de flèches les hommes noirs du Dekkân, bien loin du Madhyadeça.

    Et le démon Mahâmaraka descendait toujours en spirale, réfléchissant au moyen de ne pas effrayer Phalya-Mani, car, ne pouvant plus changer de forme à son gré, il était horrible à voir, monstrueux et moussu comme une vieille pagode haute et massive. Sa tête était hérissée de cheveux rouges, ses membres ressemblaient à des troncs noueux, et ses dix ailes de chauve-souris grinçaient comme des gonds rouillés.

    Phalya-Mani et ses compagnes entendirent bientôt le bruit que faisaient au-dessus de leurs têtes les dix ailes de Mahâmaraka, et, levant les yeux, elles le virent. Leur épouvante fut grande. Toutes poussèrent un même cri et voulurent s’enfuir ; mais le démon leur dit en adoucissant sa voix :

    — Vyâghrâ, le jeune guerrier, m’envoie vers la Perle du monde.

    Celle-ci s’arrêta et dit :

    — Ô génie, est-il vrai ?

    — Telle est la vérité. Le jeune Radjah demande que la Fleur du Madhyadeça vienne lui rendre son âme qu’elle a gardée, sinon il mourra de douleur, car le très-pieux Aryâmân l’a exilé de la Terre sacrée des Pandavas. Le jeune homme royal est dans ma demeure, à la cime de l’Himavat. S’il est cher à la Perle du monde, elle mettra sa confiance en moi, et je la transporterai auprès de son bien-aimé.

    — Je le veux ! Emporte-moi, ô génie !

    L’amour vole comme la flèche violemment repoussée par la corde tendue. L’amour n’a qu’un regard, il ne voit qu’une chose, et cette chose qu’il voit emplit le monde.

    Alors, malgré les prières de ses compagnes et les gémissements de ses gazelles, Phalya-Mani s’assit sur une des ailes du démon Mahâmaraka, qui tourbillonna dans la brume du soir et disparut.

    Et le saint Radjah, au moment où sa fille lui était enlevée, récitait la Gâyatri et se mouillait les deux oreilles en l’honneur de Hâri, le conservateur de l’univers ; car la piété confond la pensée et le cœur dans l’abîme de ce qui est un et par soi-même. Le piété plonge les justes dans l’essence première. Leurs yeux se ferment au monde des apparences changeantes et fugitives ; leurs oreilles n’entendent plus rien des bruits terrestres. Que verraient les justes ? qu’entendraient-ils ? L’abîme de ce qui est un et par soi-même n’est-il point noir et muet ? Telle est la doctrine sacrée. Elle est très-consolante.

    Cependant, Phalya-Mani, assise sur l’aile de Mahâmaraka, montait dans les ombres croissantes de la nuit. Et ils atteignirent les hauteurs où pleuvent les neiges éternelles. Et le démon s’était creusé là une caverne dans la glace. Il y déposa la vierge royale, et, soufflant autour d’elle une tiède haleine pour qu’elle ne mourût point, il lui dit :

    — Phalya-Mani, fille d’Aryâmân, Fleur du Madhyadeça, Perle du monde, tu ne reverras jamais ni la lumière de Suryâ, ni ton père, ni ton amant.

    La Vierge poussa un grand cri et s’évanouit. Le démon la ranima et reprit :  

    — Tu seras la femme du génie Mahâmaraka, qui règne sur les neiges de l’Himavat. —

    Et, la laissant gémir au fond de la caverne, il s’élança dans l’air noir, à travers la neige qui tombait abondamment sur les pics solitaires de la montagne, cherchant à découvrir les traces du jeune Radjah, afin de lui tendre des embûches et de le faire périr. Et, planant comme le Rok, par delà les nues glacées, il regarda toute la terre, du Népâl à Launka, et ses yeux étaient comme deux lunes rouges mais il ne vit point le jeune homme, grâce aux Dêvas, car celui-ci avait pensé dans son cœur :

    — Je reverrai la Fleur du Madhyadeça avant de mourir. —

    Et il avait quitté les plaines du Dekkân, et il errait dans les gorges de l’Himavat où miaulent les tigres ; mais le démon Mahâmaraka ne le vit point.

    Suryâ s’était plongé trois fois dans les grandes eaux, et le jeune guerrier marchait depuis trois jours à travers la montagne, quand il arriva au bord d’un abîme profond. Ce gouffre s’étendait à droite et à gauche aussi loin que le regard pouvait porter, et il n’y avait aucun sentier qui y descendit. Tandis que le Radjah hésitait, songeant à retourner sur ses pas, une voix suppliante cria du fond de l’abîme :

    — Vyâghrâ ! Vyâghrâ !

    Il se pencha et vit un beau génie Jama, ami des hommes, lié par des lianes noueuses à un rocher énorme :

    — Ô génie, ami des hommes, pourquoi es-tu ainsi lié ? Que me veux-tu ?

    Le génie Jama lui répondit :

    — Les cruels Marakas, qui habitent les cimes de l’Himavat, m’ont lié, grâce au sommeil qui m’a surpris. Si j’eusse été éveillé, cela ne serait point arrivé, car ma force est bien supérieure à la leur ; mais il est dit qu’un génie Jama, lié pendant son sommeil par les Marakas, ne peut ni briser ses liens, ni punir ses ennemis qu’à l’aide d’un homme brave et généreux. Cela est juste. Quand nous dormons, nous ne pouvons veiller sur les hommes que nous aimons.

    Vyâghrâ voulut de nouveau descendre au fond de l’abîme où le génie était lié, mais les parois étaient verticales et il n’y pendait même pas une liane. Voyant cela, il s’élança courageusement dans le gouffre. Aussitôt, le beau génie, rejetant ses liens factices, vola au-devant de lui et l’emporta vers l’autre bord, où il le déposa sur la mousse. Et alors, il lui dit :

    — Ceux qui racontent que ton cœur est ferme et transparent comme le diamant disent vrai. Mon nom est Atouli-Jama. Retourne auprès du saint Radjah Aryâmân, et si, bientôt, tu as besoin de mon aide, crie trois fois mon nom. Va.

    Et le jeune guerrier, poursuivant sa route, entra, après dix journées de marche, dans la demeure royale d’Aryâmân, afin d’implorer le pardon du frère de son père et de revoir la Fleur du Madhyadeça. Mais le Pandavaïde ne priait pas ce jour-là, et son esprit n’était pas absorbé par la contemplation intérieure, et il pleurait sa fille disparue. Dès qu’il eut aperçu le fils de son frère, ses yeux jetèrent des flammes, et il s’écria, en étendant le pouce ouvert de sa main droite fermée :

    — Enfant des dix péchés maudits ! race de Divi foudroyée par Çiva ! Que n’es-tu venu au monde dans le temps où la farouche Dîthi proscrivît tous les mâles nouveau-nés ! Ô ravisseur de ma félicité, viens-tu insulter à ma douleur ? où as-tu caché Phalya-Mani, la Perle du monde ?

    Vyâghrâ resta muet, ne sachant point l’enlèvement de la Fleur du Madhyadeça, Et les compagnes désolées de la vierge royale racontèrent qu’un génie de l’Himavat l’avait emportée, se disant l’ami du jeune guerrier. Et Vyâghrâ poussa un cri de rage, sa face devint blanche comme celle d’un mort. Le poil de ses moustaches se hérissa ; ses yeux rougirent pareils à des charbons ardents ; sa lèvre saignante se retroussa comme le mufle d’un tigre blessé, et ses dents brillantes grincèrent. Puis, bondissant hors de la demeure, il courut vers l’Himavat couronné de neiges. Tout un jour et toute une nuit il courut ainsi à travers les bois, les rivières et les djungles, passant les fleuves à la nage et gravissant les rocs. Enfin, le souffle lui manqua, et il se souvint d’Atouli-Jama, et il cria son nom trois fois.

    Aussitôt le beau génie, ami des hommes, apparut dans le ciel, descendit auprès du jeune guerrier, et lui dit :

    — Me voici !

    — Atouli-Jama ! un démon de l’Himavat, — qu’il soit maudit ! — a enlevé Phalya-Mani, la Perle du monde. Quel est son nom ! où est-il ?

    — C’est le démon Mahâmaraka qui vole là-bas sur les neiges éternelles. Il retient la belle jeune fille dans sa caverne de glace.

    — Enlève-moi sur tes ailes, beau génie ! Porte-moi au repaire du ravisseur, afin que je le punisse et délivre la Fleur du Madhyadeça.

    — Ô jeune homme, tu ne peux combattre un génie. La seule haleine du Maraka te tuerait. Viens ! je châtierai le maudit.

    Et le Jama prit le jeune guerrier sur ses ailes et s’enleva dans les nues.

    Pendant ce temps, Phalya-Mani gémissait au fond de sa prison glacée. Celle-ci était transparente au dedans, mais au dehors elle était opaque, de sorte que la vierge royale voyait, soir et matin, le corps immense de Brahma aux mille formes, aux mille couleurs, les montagnes, les vallées et le large océan, resplendir autour d’elle ; mais nul ne pouvait la voir, et les routes de la vie s’étaient refermées devant ses pas.

    Phalya-Mani était comme la perruche blanche prise dans un réseau. Ses belles larmes ruisselaient sur ses joues pâlies ; elles inondaient son jeune sein. Ses gémissements mouraient étouffés par les parois de la caverne. La Fleur du Madhyadeça se flétrissait, dérobée aux regards de Suryâ aux sept étalons couleur d’or, son aïeul. La Perle du monde gisait, enfouie sous la neige de l’Himavat. La fiancée du jeune Pandavaïde était la proie du Maraka aux dix ailes rouges et noires.

    Les Vierges qui fleurissent sur la terre du Nymphéa sacré sont faibles comme la liane aux clochettes roses des ravines, mais leur cœur est fidèle. Elles sont timides comme la gazelle aux yeux noirs des bois, mais elles ne reprennent jamais l’amour qu’elles ont donné. Et le démon de l’Himavat se réjouissait que Phalya-Mani versât des larmes et que le vénérable Aryâmân oubliât de réciter la Gayâtri en songeant à sa fille, et que le jeune Radjah ne dût plus revoir sa bien-aimée. Et il songeait que ni les génies de Sûryâgiri, ni les Dêvas eux-mêmes ne pourraient découvrir la Perle du monde. La méchanceté des Marakas est très-grande, mais leur intelligence est très-petite.

    Au milieu de la treizième journée, tandis que le démon, assis dans son repaire, regardait pleurer Phalya-Mani et se délectait de ses gémissements, une lumière éblouissante enveloppa la cime neigeuse de l’Himavat, et il vit le beau génie Atouli-Jama qui venait, fendant les lourdes nuées de son vol splendide et portant Vyâghrâ sur une de ses ailes. Un tourbillon de vent arracha du roc et broya les murailles de l’antre qui se dispersa tout entier comme une poussière de diamant, et Mahâmaraka, hérissant ses  cheveux rouges, poussa un cri sauvage qui roula avec le retentissement de la foudre dans les gorges de l’Himavat.

    Et le beau génie, ami des hommes, lui dit :

    — Mahâmaraka, qui habites les neiges éternelles, en horreur aux Dêvas et aux justes, tu as enlevé la vierge Phalya-Mani, la Fleur du Madhyadeça, que voici, la fille bien-aimée du saint Radjah Aryâmân qui t’a délivré des eaux de la rivière Dêvavithi. Rends la Perle du monde à son père et à son fiancé, sinon je briserai tes ailes et t’enfermerai pour mille années à mille pieds sous la neige.

    Le Maraka, grinçant des dents, lui répondit :

    — Atouli-Jama, vil esclave, je ne rendrai jamais la Perle du monde, et je me ris de toi, et je te défie.

    — Prépare-toi donc au combat, Maudit, car l’heure de ton châtiment est venue, Phalya-Mani et Vyâghrâ contempleront la lutte des génies et seront le prix de la Victoire.

    — Viens, dit le Démon. J’arracherai tes plumes, je romprai tes membres et tu ramperas désormais dans la fange et dans l’herbe, et la Fleur du Madhyadeça se flétrira, et je tordrai le cou de Vyâghrâ, le jeune Pandavaïde !

    Et les deux génies prirent leur vol pour combattre.

    Atouli-Jama, le beau génie, recula jusqu’aux cimes bleues de Suryâgiri, mais le démon resta au-dessus de l’Himavat. Puis, ils volèrent l’un contre l’autre. Les nuages pleins d’éclairs écumaient derrière eux, l’air sifflait et grondait, balayant les vieilles neiges amoncelées sur les montagnes et courbant comme des brins d’herbe les takamakas et les figuiers séculaires. Il y eut un choc plus terrible que le tonnerre d’Indra, et le démon se déroula dans le ciel avec une aile brisée. Et huit fois encore il fut renversé, furieux et tout sanglant. Alors, ne pouvant plus combattre, il se laissa tomber dans l’espace au-dessus des jeunes fiancés qui applaudissaient à la victoire du beau génie, et, d’un coup de sa dernière aile, il les précipita dans les abîmes de l’Himavat.

    Atouli-Jama descendit sur lui comme l’éclair. Les neiges s’entrouvrirent et le démon fut enseveli pour mille années. Puis, l’Esprit victorieux vola à la recherche de Phalya-Mani et du jeune Radjah. Ils roulaient encore dans le vide, les bras enlacés, quand il les atteignit, et il les transporta dans la demeure royale d’Aryâmân ; mais le Maraka les avait tués tous deux d’un coup d’aile. Et Phalya-Mani dormait, pâle et souriante, la tête appuyée sur la poitrine immobile de son bien-aimé, et celui-ci la regardait fixement de ses grands yeux morts.

    Et quand le Radjah vénérable vit sa fille à jamais inanimée, il dit :

    — Qu’y a-t-il ? La Fleur du Madhyadeça s’est flétrie, la Perle du monde est tombée dans la mer divine. Mes cent années s’effeuillent au vent. Elles ne reverdiront plus. L’immense univers se noie tout entier dans la première larme du dernier des Pandavaïdes.

    Et, poussant un long soupir, il rentra dans l’énergie latente des Dieux.

    Ô Mâyâ, l’antique silence absorbe en un moment éternel les siècles écoulés, les minutes présentes et les heures futures. La vie inépuisable est faite du tourbillon sans fin de nos rêves.

     
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  • Les Deux Jumeaux, poème de Jasmin.

     ****

    Il y a de nos jours un instinct généreux, élevé, qui pousse les meilleurs esprits à s’attacher au passé avec vénération, à rechercher dans la poussière des siècles tout ce qui a pu avoir un instant de vie, une heure d’éclat. Retour pieux dont l’histoire littéraire profite autant que l’histoire politique ? Les causes vaincues plaisent surtout au génie moderne comme elles plaisaient à la magnanimité de Caton. On aime à remonter le cours des âges pour y découvrir les élémens obscurs qui sont venus se confondre dans nos états nouveaux ; les coutumes provinciales, à mesure qu’elles s’effacent, semblent reprendre un intérêt plus charmant ; les poésies qui peignent ces existences locales, portent le reflet de ces mœurs évanouies ou menacées d’une prochaine destruction, sont avidement, recueillies ; les langues, autrefois florissantes et qui tendent à disparaître, ont l’attrait pour la science curieuse de toutes les variations de l’esprit humain. Dans cet ordre d’études, les travaux de M. Raynouard et de M. Fauriel sur l’époque romane peuvent être mis au premier rang. Or, il s’est trouvé que cette laborieuse et féconde reconstruction d’une littérature de bonne heure arrêtée dans  son essor coïncidait avec une manifestation nouvelle de cet ancien génie. Cette langue que l’érudition de son abaissement, discutait comme une chose morte, un homme doué des plus heureux dons, Jasmin, la faisait revivre et lui prêtait une grace inattendue.

    Certes, depuis le temps où chantait Bertrand de Born jusqu’à Jasmin, il s’est accompli des événemens qui réduisent l’importance d’un tel fait, qui lui donnent du moins un caractère très exceptionnel. Je ne méconnais pas les altérations, les changemens inévitables qu’a dû subir la langue maniée avec tant d’habileté par le poète méridional. L’instrument subsiste toujours pourtant, et rend encore des sons harmonieux. Déchue de sa splendeur, de son droit de cité, pour ainsi dire, cette langue, qui fut la langue des cours, est restée dans le peuple, qui est plus fidèle qu’on ne pense à ses traditions. Dans ce pays de France, qui offre au monde le type de l’unité, on serait étonné peut-être en apprenant qu’il existe des populations pour lesquelles le mot de franciman a un sens équivalent à celui d’anglomane pour nous. Le franciman et le paysan qui se pique d’abandonner les vieilles coutumes et de parler le français, tandis que les masses conservent leur langage traditionnel et semblent n’entendre que celui-là. Faut-il trouver étrange cette persistance ? Jasmin le dit très bien dans la sérieuse et brillante épître à M. Dumon sur les destinées de son idiome. « C’est la langue du travail ; à la ville, dans la campagne, on la trouve dans chaque maison ; elle y reçoit l’homme au berceau, et jusqu’au tombeau l’accompagne… Oh ! dans notre pays, c’est une magie ! Le peuple qui aime à chanter vous jette, sans s’en douter, de grosses poignées de poésie. Aussi garde-t-il sa langue, elle est faite à son allure. Maintenant, vous autres messieurs, franchissez la barrière ! Venez ! plantez un mur d’une triple épaisseur entre les lèvres de la nourrice et l’oreille du nourrisson… » Et il ajoute, en parlant de la petite patrie méridionale, ce vers touchant : « Otez-lui sa misère et laissez lui sa langue ! » Jasmin résume sa pensée dans une admirable comparaison. « …Au milieu de notre promenade, dit-il, tous ces vieux ormes qu’Agen a vus grandir ressemblent, en nous tressant une voûte élevée, à des géans alignés qui se donnent la main. Eh bien ! l’un d’eux, un jour d’orage, trembla, se ploya, abaissa son feuillage : le coup d’œil en fut gâté, et aussitôt nos gouvernans d’envoyer pioches et piocheurs pour l’arracher sans pitié. Mais les travailleurs se lassèrent, les outils se démanchèrent, et l’arbre, restant debout, brava hommes, pioches, gouvernans et tout. Oh ! c’est que l’orme avait, malgré ses vieilles branches, autant de racines que de feuilles… Depuis, plus que jamais, on voit son panache verdoyer ; les oiseaux sont revenus y chanter, et, sous l’ombragé de son beau bouquet, tous, chaque été, y chanteront long-temps. Ainsi en sera-t-il de cette enchanteresse, de cette langue harmonieuse, notre seconde mère ?… » Qu’on laisse de côté  cette immense question de l’avenir : il sied à Jasmin d’avoir foi en sa langue ; c’est un témoignage de l’originalité, de la spontanéité de son inspiration. C’est ce qui prouve que sa poésie n’est point le jeu équivoque d’un esprit qui s’amure aux mystifications de l’archaïsme.

    Jasmin, il y a peu d’années encore, n’était guère connu ailleurs que dans le midi ; lui-même, il redoutait de passer la Loire ; il pouvait craindre que le langage de sa muse naïve ne fût point compris. L’épreuve a été faite cependant, et on sait combien l’issue en a été heureuse. C’est que le talent de l’auteur des Souvenirs n’a cessé de grandir, de se fortifier. Jasmin ne s’est point arrêté qu’il n’eût trouvé sa véritable voie, et il l’a trouvée réellement. Une maturité féconde de l’intelligence répond, en lui, à la maturité de l’âge. Il eût été indifférent, sans aucun doute, qu’un ouvrier de plus vînt rimer quelques chansons politiques, qu’un pauvre coiffeur d’une ville méridionale torturât sa langue pour lui faire exprimer quelques-unes de ces pensées qui sont devenues le fonds commun de toutes les littératures, mais Jasmin, après avoir d’abord payé ce tribut à l’imitation, a compris bien vite que là n’était point la poésie pour lui : un infaillible instinct l’a détourné de ce procédé vulgaire qui n’eût pas été moins fatal à la renommée de l’homme qu’à sa langue même. Vrai fils du midi, enfant du peuple, Jasmin a senti qu’il ne devait pas contraindre sa nature. Il a jeté au vent, pour ainsi parler, ces souvenirs qu’avait laissés dans son esprit quelque lecture faite à la dérobée de Béranger ou de Florian ; et a cherché son inspiration en lui-même, dans ce qui l’entourait. Les scènes de son enfance éprouvée par la misère, il les a rappelée dans un poème qui vivra tant qu’il y aura des ames délicates capables de goûter ce charmant mélange d’une gaieté heureuse, innocente, et d’une douce méanco1ie, dans les Souvenirs. Il s’est appliqué à peindre les mœurs populaires méridionales, et il les a peintes à la manière des grands poètes. Sous ces couleurs locales, si vivement accentuées, on sent vivre l’éternelle nature humaine, celle qui est de tous les temps et de tous les pays. Peu de poètes ont au même degré le don de l’émotion ; peu d’écrivains s’entendent aussi bien à surprendre le secret des passions, à analyser un sentiment naïf et énergique. Et ces qualités essentielles, elles existent pour celui qui lit à tête reposée les ouvrages de Jasmin comme pour celui qui l’écoute et se laisse bercer par son enivrante parole. Des plumes excellentes ont fait connaître les productions successives du poète méridional, l’Aveugle de Castelcuillé, Françounetto, Marthe l’innocente. Jasmin va aujourd’hui ajouter une fleur nouvelle à ce bouquet de poésie ; il persiste dans la route qu’il s’est ouverte. Les Deux Jumeaux sont le fruit d’une inspiration franchement originale et entièrement maître d’elle-même. Ce sera un succès de plus pour cette langue que l’auteur des Souvenirss’efforce de réhabiliter. Quelle que soit d’ailleurs la destinée future de  l’idiome, qu’importe, puisqu’il reçoit aujourd’hui un lustre nouveau ? Toujours est-il qu’il s’est trouvé assez vivant pour suffire à un des plus heureux inventeurs de notre temps, et que, dût-il périr, les commentateurs ne manqueraient pas pour perpétuer le souvenir de cette résurrection imprévue. Ce sera un épisode du plus attachant intérêt dans l’histoire littéraire de cette époque si féconde en essais de tout genre, — épisode où rien ne manquera, car ici la poésie n’est pas seulement dans des œuvres exceptionnelles, elle est dans l’homme en même temps, dans son caractère, dans ses habitudes, dans son passé, dans ses actions de chaque jour.

    L’existence même de Jasmin, maintenant qu’elle est sortie de cette ombre de la misère qui a pesé sur sa jeunesse sans la flétrir, cette existence présente, dis-je, est encore un poème plein d’une pittoresque animation. Rien n’est plus varie et, peut-on ajouter, plus richement varié que la vie de ce rapsode populaire. On a pu le voir à Paris, heureux et charmé de l’accueil qui lui fut fait ; il mettait une sorte d’amour-propre national à triompher ; il laissait éclater une joie d’enfant lorsqu’il excitait ce frémissement qui lui révélait que sa muse, bien qu’étrangère, avait des accens entendus de tous. Mais c’est dans le midi qu’il faut le suivre ; là il est sûr que chaque mot sera compris, que chaque délicatesse de la langue sera sentie ; là, point de traduction préparatoire quitrahisse sa pensée, ainsi que le disait Byron. Il n’a qu’à parler pour qu’on se plaise à l’écouter. Jasmin est le héros de toutes les fêtes méridionales ; il rend à ces fêtes un peu de leur antique poésie. Il va d’une ville à l’autre, de Bordeaux jusqu’à Béziers, et toutes lui envoient des couronnes. Celle-ci qui fut une des métropoles de la gaie science, Toulouse, lui vote une branche de laurier qu’une jeune personne se charge de lui porter ; et, comme il faut que les joies les pus pures se rencontrent toujours avec les douleurs, c’est justement à l’heure ou le poète est au chevet de sa mère mourante qu’il reçoit ce don brillant. Celle-là lui décerne une coupe d’or. C’est sous toutes les formes que la sympathie publique s’offre à lui, chacun de ces présens est un trophée et rappelle une victoire, une journée où la gloire populaire de l’auteur de Marthe fût adoptée par quelque cité nouvelle. Rien ne fait mieux comprendre la vie des troubadours d’autrefois Il y a cependant une différence entre Jasmin et cet antique pèlerin, qui quelquefois soufflait la guerre dans les manoirs féodaux, appelait les chevaliers au combat, et plus souvent promenait son heureuse et vagabonde insouciance, chantait le plaisir, charmait les cours du midi par des vers d’amour, par des disputes poétiques sur tous les raffinemens de la passion, par le récit d’aventures romanesques. Les temps ont changé ; ce n’est plus dans une cour d’amour que Jasmin peut venir amuser par ses inventions les esprits inoccupés : ces conditions heureuses n’existent plus, et le poète  d’aujourd’hui est fils de son tems. Il ne discute pas quelque point épuisé du gay savoir ; mais, en donnant à sa poésie un but plus sérieux, plus en harmonie avec l’époque, en passionnant le public méridional par l’intérêt de ses vives compositions. Il fait tourner à l’avantage de toutes les misères les sympathies qui l’accueillent. Il y a dans tous ses succès une part pour les pauvres ; c’est la muse qui vient tendre la sébile pour soulager ceux qui ont faim et ceux qui ont soif. Jasmin est, à vrai dire, le troubadour de la charité ; les sommes qui ont été recueillies pour les malheureux avec son secours sont considérables. Croirait-on que par le prestige de son talent il a fait ramasser de quoi bâtir une église dans un pauvre hameau du Périgord qui attendait vainement un bienfait ? L’inspiration servant à élever un temple à la foi religieuse, n’est-ce point la poésie la plus pure mise en action ? Aussi Jasmin est-il recherché et fêté. Ce sont ces motifs qui rendent plus dignes et plus touchantes les ovations dont il est l’objet.

    Qu’on ne pense pas cependant que cette vie qui est bien sérieusement la vie d’un homme de nos jours, avec ses accidens, avec sa variété, ait rien enlevé au caractère primitif de Jasmin. Qu’on ne se figure pas voir en lui un héros de soirées à bénéfice ; qu’on ne croie pas que l’habitude du succès ait altéré son heureux naturel. L’auteur de l’Aveugle est resté ce qu’il était, et ce n’est pas sa moindre gloire ; il travaille, il fait des vers, il voyage, va des plus pauvres demeures dans les salons élégans, et c’est toujours le même homme, franc, simple, naïf, plein de saillies étincelantes, sensible comme un enfant, toujours à sa place parce qu’il est toujours naturel. Si, en arrivant à Agen, près de cette voûte de feuillage formée par des arbres séculaires qui porte le nomdu Gravier, vous l’allez voir dans sa boutique, où rien n’est changé, vous pourrez croire que c’est la une ostentation particulière à ceux qui se sont élevés par le génie au-dessus d’une condition obscure, que c’est une scène apprêtée dont le but est de piquer la curiosité par la comparaison de la gloire présente de l’homme avec son humble origine et ses premiers travaux ; il n’en est rien ; en connaissant Jasmin, je ne me figure pas qu’il fut autre, le jour où il allait à Neuilly présenter au roi sa muse gasconne, qu’il n’est habituellement dans son foyer familier. Cela, en vérité, suffisait bien d’ailleurs, car Jasmin, dans son naturel, est plein de délicatesses charmantes ; il a un tact peu commun à l’aide duquel il fait aimer sa pétulance méridionale ; il a une élévation de cœur qui le met au niveau de tous les hasards de la vie. Je ne saurais oublier la joie que ressentait un homme dont le souvenir est aussi cher que sa place fut grande dans la littérature contemporaine, Nodier en écoutant Jasmin, en suivant chacun de ses mouvemens, en surprenant les richesses de cette organisation d’élite. Ce qui le frappait, outre les signes incontestables de la poésie, c’était le développement de cette libre nature, c’était  l’originalité franche et indélébile de ce caractère plein de saillies imprévues. L’un des premiers, l’auteur de Thérèse Aubert avait deviné de loin et salué le poète dans Jasmin ; il trouvait l’homme au moins aussi étonnant. C’était un sentiment de sollicitude enthousiaste qu’avait conçu Nodier, car son affection même se mêlait de quelques craintes ; il tremblait de voir ces heureux instincts s’atténuer, se corrompre au contact de Paris ; il ignorait encore qu’une des qualités distinctes de Jasmin, dans son exaltation méridionale, c’est un admirable bon sens qui le guide à travers les écueils où il pourrait se herter, qui lui révèle très bien notamment que son vrai théâtre est le midi, que son plus beau trône est dans cette humble boutique où son génie s’est formé, où il a vécu où il a rêvé, et dont il a fait l’asile inviolable de sa muse populaire.

    S’il fut jamais vrai que le poète s’explique par la connaissance de l’homme, c’est certainement de Jasmin que cela se peut dire. Il n’est pas un de ces traits qu’on peut noter en lui, qu’il ne soit facile de retrouver dans ses vers. Dans cette existence hier malheureuse, aujourd’hui prospère, n’aperçoit-on pas le secret de ce mélange de larmes et de sourire qui distingue sa poésie ? On dirait que cette vie accidentée qu’il mène se reflète dans son talent, qui aime à mettre en action les moindres pensées. Jasmin, est un éminent poète lyrique ; mais une de ses tendances, en même temps, c’est de tout réduire en drame. Certes, peu de morceaux égalent, pour la richesse des couleurs et des sentimens, sa pièce de la Charité (la Caritat) ; on ne m’en voudra pas d’en citer un fragment dans l’original même :

    … La grandou de Diou. non luzis enpenado
    Qu’en fan la caritat, dambé soun soureillet,
    De la calourado
    De soun halenado,
    A la terro aymado,
    L’hiver quand a fret ;
    Ou d’une plejado
    De sa foun sacrado,
    L’estiou quand a set !
    Que l’homme fasque atal : y’a de penos cruelos
    Que se sarron pertout entremièy dios parets ;
    Qu’angue las derrouqua dins lous crambots estrets ;
    Et qu’aoulot de counta lous astres, las estelos,
    Ah ! que counte aci bas lou noumbre des paourets !

    …La grandeur de Dieu ne luit tout entière
    Qu’en faisant la charité, avec son soleil,
    D’une bouffée
    De sa chaude baleine,

     

    A la terre aimée,
    L’hiver quand elle a froid ;
    Ou d’une ondée
    De sa fontaine sacrée,
    L’été quand elle a soif !
    Que l’homme fasse ainsi ; il y a des peines cruelles
    Qui se cachent partout entre deux murailles ;
    Qu’il aille les déterrer dans leurs chambres étroites,
    Et qu’au lieu de compter les astres, les étoiles,
    Ah ! qu’il compte ici-bas le nombre des pauvres !

    Voyez à côté, cependant, ce petit poème, le Médecin des pauvres, dont l’idée n’est point différente. Ici, ce n’est plus la riche effusion lyrique, c’est un récit tout simple, tout émouvant, c’est un drame sur la charité, sur la bienfaisance. Jasmin met en scène un homme qui est la providence des pauvres et qui a vécu bien véritablement à Agen, — car l’auteur deFrançounetto ne fait ainsi le plus souvent que poétiser la réalité. Deux jeunes filles se rencontrent, l’une gaie, souriante, heureuse, l’autre triste, chagrine et les yeux en larmes. Il se trouve que la première doit son bonheur au médecin des pauvres, qui a ramené la prospérité dans sa famille, tandis que l’autre à son frère qui meurt dans l’abandon et le dénûment. Toutes deux courent alors vers la maison du bienfaiteur des malheureux ; mais, hélas ! elles ne trouvent, en arrivant, que le convoi funèbre de cet homme ; dont la vie fut consacrée à la charité. Ce n’est là qu’une sèche et courte analyse de ce poème d’un si dramatique intérêt ; il faudrait le lire dans l’original pour en goûter les pures et sérieuses beautés.

    Le même naturel, qui se manifesté avec tant de grace dans la personne de Jasmin, brille au plus haut point dans ses ouvrages. Rien n’est forcé, rien n’est prétentieux ; tout est simple et vrai. C’est sans effort qu’il est poète ; il ne cherche point certes à mêler une inspiration d’emprunt à son inspiration populaire ; il est assez riche sans cela. Qu’on ne lui parle pas de classique ou de romantique : ce sont des mots qu’il ne comprendrait pas, et dont il serait bien capable de rire, tant il est peu respectueux envers cette souveraine logomachie. Son unique conseillère, à lui, c’est la nature. Et ce qui n’est pas moins surprenant, c’est que livré à lui-même, sans aucune étude, n’ayant d’autre guide que son propre instinct, il a poussé l’art jusqu’à la perfection. Nul, mieux que lui, ne mesure la convenance de l’expression ; il n’est pas de poète plus riche et plus concis en même temps ; dans ses œuvres, on trouverait difficilement un mot à ajouter, un mot à retrancher. Chacune de ses compositions est achevée et a ce brillant relief qui est le secret du génie. On peut toujours compter sur la délicatesse du poète dans le développement de ses inventions. Soyez sûr qu’un tact infaillible  l’avertira au moment où il risquerait de se laisser aller à quelque peinture vulgaire. Je me souviens des craintes d’un homme de goût en entendant Jasmin lire l’Aveugle de Catelcuillè. La pauvre aveugle qui a tout perdu, qui se débat tristement dans sa nuit éternellement noire, forcée de dire adieu au jour et à l’amour qui est la lumière du cœur, veut assister au mariage de son infidèle fiancé ; elle s’est promis toutefois de ne pas survivre à ce cruel abandon ; et elle cache un couteau sous le mouchoir qui couvre son sein pour aller se tuer dans l’église même. C’était cette scène qui apparaissait comme une redoutable épreuve pour le talent du poète : ce suicide semblait déparer l’ensemble de l’œuvre ; ce couteau allait dénouer l’action comme un mélodrame vulgaire, mais, au moment fatal, ce n’est plus le couteau, c’est la douleur qui tue la jeune fille. Un ange vient. Arracher son ame vierge à ce corps souffrant pour l’emporter au ciel. Mystérieuse et poétique fin où la fatalité, aveugle d’ordinaire, se montre clémente, intelligente, en tranchant des jours qui ne pourraient plus connaître le bonheur ! C’est là le mérite de Jasmin, de multiplier ces scènes touchantes dont l’intérêt reste toujours, élevé et pur.

    Il y a dans les œuvres du poète méridional toute une partie, entièrement personnelle qui égale les plus beaux essais, de poésie intime. Jasmin excelle à développer quelque circonstance de sa vie, quelque sentiment qui lui est propre ; c’est un procédé qui lui est commun avec de grands écrivains de notre temps. Cependant sa poésie intime conserve un caractère original ; elle est triste sans amertume, comme elle est railleuse sans méchanceté ; c’est une philosophie douce et consolante qui se répand sur toutes choses, qui repose et qui émeut et fait vibrer tour à tour toutes les cordes de la nature humaine. On a pu remarquer dans Jasmin, en lisant quelques-unes de ses pièces, un peu du Gaulois Marot ; ce ne serait pas trop dire souvent que de le comparer à Horace, — un Horace populaire qui se peint tout entier avec délices dans ses écrits. Il a surtout du poète romain cet art merveilleux de condenser la pensée de décrire avec précision, sans oublier un seul trait dans ses peintures, et il en a aussi le sentiment. C’est ce qui fait que sa poésie intime à des couleurs et des accens particuliers. Cette portion de es œuvres commence aux Souvenirs, où revit toute sa jeunesse ; elle se continue dans plusieurs épîtres d’une haute valeur, notamment dans celle à un agriculteur de Toulouse qui lui conseillait de venir faire fortune à Paris. Oh ! que Jasmin est mieux inspiré et qu’il répond victorieusement en faisant un retour sur lui-même ! « . Sitôt, dit-il, qu’on entend dans l’été – ce joli zigo ! ziou ! ziou ! – de la sautillante cigale, — le passereau s’échappe et déserte le nid - où il sentit pousser des plumes à ses ailes. — L’homme sage n’est pas ainsi ; — il aime toujours la vieille maison — où  on le berça dans le jeune âge. — Il aime, quand il voit tout verdoyer, — homme fait, d’aller rêver - sur le gazon moelleux qu’il foula tout enfant. »

    … L’homme sagé n’es pas atal ;
    Aymo toutjour lou biel oustal
    Oùn lou bresseron al jouyne atgé.
    Aymo, quand bey tout berdeja,
    Home fèy, d’ana saouneja.
    Sul gazoun tout mouflet que traouillèt tout maynatgé.


    Une pièce récente de Jasmin et qui n’a reçu encore qu’une demi-publicité est le plus beau fruit peut-être de cette inspiration. Je veux parler d’un morceau adressé à une dame, et intitulé Ma Vigneè (Ma Bigno). Le poète agenais n’envisage pas le sujet comme l’eût fait sans doute Anacréon. Qu’on ne s’effraie pas du titre qui sent le caveau, Cette vigne existe bien réellement. Jasmin l’a achetée à Agen avec un peu de cet argent que la poésie a amené dans sa boutique ; et, comme il le dit, sa muse s’est faite ainsi propriétaire, —fazendèro, mot qu’on ne peut rendre. — Elle est bien petite ; il en faudrait cent comme cela pour faire une lieue ; telle qu’elle est pourtant, il la rêva vingt ans ; elle est sa joie ; il compte les arbres, les ceps de vigne, il vante les fruits surtout, et de là il arrive à faire la plus riche description du pays :

    … Dins lo nord abès de grandes caouzos,
    De gleizos de palays que mounton haou, bien haou,
    Et lou trabal de l’homme ès may bel chè bous-aou ;
    Mais benès fa quatre ou cinq paouzos
    Sus bors de la Garono ; as bès jours de l’estiou,
    Beyrès que lou trabal de Diou
    En lot n’es tan bel coumo aciou !
    Abèn de rocs bestits en belours que berdejon,
    De planos que toutjour daouregon,
    De coumbos oun bebèn un ayre sanitous ;
    Et quand nous passejan, partout traouillan de flous !
    La campagno à Paris, a bé flous et pelouzo
    Mais és trop grando damo, es tristo, droumillouzo ;
    Aci, milo oustalets rizon sul hors d’un riou ;
    Nostre ciel es rizen, tout s’amuzo, tout biou !
    Dunpey lou mes de may, quand lou bel ten s’atindo,
    Penden sies mes dins i’ayre une musico tindo ;
    A milo roussignols cent pastous fan rampeou ;
    Et touts canton l’amou, l’amou qu’es toutjour neou ;
    Bostre gran-opera surprés fayo silenço
    Quand lou jour de la nèy esquisso lou ridèou,
    Et que debat un cièl que s’alumo talèou,

     

    Escoutat del boun diou, nostre councer coummenço !
    Quas refrins ! quinos bouès ! tenè, sy fan aney ;
    Un canto pel la costo ; un aoùtre pel barèy.

    Aquellos mountagnos
    Que tan haoutos soun
    M’empachon de beyre
    Mas amous oun soun,
    Bay cha-bous, mountagnos,
    Plànos, haousa bous,
    Perque posqui beyre
    Oun soun mas amous.

    El milo bouès, atal, brounzinan dins lous ayres,
    Ban a trabès lous rideous blus
    Fa rire lous angés lassus ;
    La terro embaoumo lons cantayrès ;
    Lous roussignols, sus brens en flou,
    Canton may fort à qui millou ;
    Tout bay justé, et pourtan digun bat la mesuro ;
    Et per entendé tout, tan que lou councer duro,
    Ma bigno es un sieti d’aounou,
    Car plani de sul tap oun ma groto s’entrouno,
    Sul paradis d’Agen, la coumbo de Berouno.


    J’ajoute une traduction, la plus littérale possible :

    « … Dans le Nord, vous avez de grandes choses, — des églises, des palais qui s’élèvent bien haut, et le travail de l’homme est plus beau chez vous ; — mais venez faire quatre ou cinq pauses sur les bords de la Garonne, aux beaux jours de l’été, — vous verrez que le travail de Dieu - nulle part n’est plus beau qu’ici ; — Nous avons des rocs revêtus de velours qui verdoient, — des plaines qui sont toujours dorées, — des combes où nous buvons un air salubre, - et, quand nous nous promenons, partout nous foulons les fleurs. — La campagne, à Paris, a bien des fleurs et des pelouses, — mais elle est trop grande dame ; elle est triste, somnolente. – Ici, mille petites maisons s’égaient sur le bord d’un ruisseau ; — notre ciel est riant, tout s’amuse, tout vit ! — Depuis le mois de mai, quand le beau temps arrive, — pendant six mois dans l’air une musique vibre. — A mille rossignols cent bergers font concurrence, — et tous chantent l’amour, l’amour qui est toujours nouveau. — Votre grand Opéra, surpris, ferait silence, quand le jour de la nuit déchire le rideau, — et que, sous un ciel qui s’enflammeè aussitôt, — écouté du bon Dieu, notre concert commence ! — Quels refrains ! quelle voix ! tenez, — l’un chante le long de la côte, l’autre dans les guérets : — Ces montagnes, — qui sont si hautes, — m’empêchent de voir - où sont mes amours. – Baissez-vous, montagnes, — plaines, haussez-vous, — afin que je puisse voir - où sont mes amours. — Et mille voix, ainsi, résonnant dans les airs, — vont, à travers les rideaux bleus, — réjouir les anges là-haut. — La  terre embaume les chanteurs ; — les rossignols, sur les branches fleuries, — chantent à qui mieux mieux. – Tout est juste, et pourtant personne ne bat la mesure. – Eh bien ! pour tout entendre, tant que le concert dure, — ma vigne est une place d’honneur, — car je plane, du haut du tertre où j’ai ma grotte, — sur le paradis d’Agen, le combe de Berouno… »

     

    N’y a-t-il, dans cette poésie, avec des développemens nouveaux, quelque chose de semblable à ce tendre sentiment qui faisait dire à Horace : « Ce coin de terre me plaît au-dessus de tous les autres ! » Certes, le pays qui inspire de pareils vers est digne d’être aimé, digne d’être préféré de ceux qui y vivent ; il mérite bien aussi que ceux qui en sont éloignés par le hasard tournent toujours vers lui un regard d’envie et de regret, comme on dit que les Mores chassés de l’Andalousie se souvenaient en rêvant de Grenade, comme la pâle Mignon, dans les brumes du Nord, chantait encore la contrée où les citronniers fleurissent.

    Tout ceci ne m’éloigne pas autant qu’on le pourrait croire du nouveau poème de Jasmin ; j’y reviens au contraire naturellement, après avoir résumé les qualités du poète, après avoir essayé de montrer son talent tel qu’il est, tout à tour lyrique et dramatique : c’est ce double caractère qui se retrouve encore dans son nouvel ouvrage. Les Deux Jumeaux (lous dus Bessous) ne sont pas peut-être aussi considérables que Françounetto : le poème compte à peine deux cent cinquante vers ; mais il porte la même empreinte que les compositions antérieures de Jasmin. Dans les proportions que l’auteur lui a données, c’est la même alliance de naturel et d’art ; c’est la même facilité d’invention, le même éclat précis de langage, si l’on peut ainsi parler, et il y a aussi cette variété de tableaux où le poète aime à se jouer. Jasmin, en effet, est un des hommes dont les œuvres pourraient fournir le plus au pinceau d’un peintre de genre. Il y a un sentiment moral, élevé dans les Deux Jumeaux : c’est la mise en action du dévouement fraternel ; c’est l’histoire de deux existences qui se développent parallèlement, qui, au lieu de se partager le bonheur, sont destines à se heurter et se sacrifient volontairement l’une à l’autre sans bruit, sans ostentation, sans cette hypocrite vanité de la vertu, mais non sans de secrets déchiremens. L’idée au fond, n’est pas neuve, peut-on dire ; les frères ennemis sont une vieille histoire : oui, sans doute ; mais ce qui est moins usé, c’est le spectacle de deux cœurs jeunes, pleins de feu, subitement agités d’une même passion et en qui l’amour ne tue pas l’amitié, qui ne songent pas seulement à se haïr, et, se passant pour ainsi dire la coupe du sacrifice, goûtent l’un après l’autre la volupté amère et douce du dévouement.

    Jasmin a dédié les Deux Jumeaux à M. De Salvandy, grand maître des savans, comme il dit. Il a répondu en poète au ministre qui sait honorer les poètes, qui aime à rendre aux lettres ce qu’elles firent pour lui Rien n’est gracieux d’ordinaire comme les dédicaces du rapsode méridional ; c’est comme le prologue du drame. Cette histoire d’amour qu’il va redire, c’est une pauvre vieille qui la lui conta un soir dans sa petite maison, tandis que la feuille tombait en gémissant, et elle lui fit venir les larmes aux yeux. « Aussi bien aujourd’hui, ajoute-t-il, le tomber de la feuille s’harmonise avec les douleurs. »

    … Lou toumba de la feillo
    S’abarejo dan las doulous.

    Le temps est propice donc pour chanter les tristesses ; c’est le moment où la veille est assez longue pour répéter les ballades, les récits mélancoliques et tendres, et Jasmin n’y manque pas. Le drame des Deux Jumeaux se passe en 1804, comme si le poète s’était plu dans le contraste de la solennité de l’époque et de la naïveté d’une histoire d’amour. II y a dès le début une fraîcheur qui repose, et qui, certes, rejette l’esprit loin des scènes du couronnement. Il est difficile d’ailleurs de mieux entrer dans son sujet.

    Dins uno coumbo ayréjado, poulido
    Touto Claou fido
    De frut, de flous,
    Pret d’uno may de bouno houro abeouzado
    Abion grandit al ben fres de la prado,
    As caous poutous
    Dus frays bessous.

    Homes, abion coumo del ten maynatge
    Memo bizatge
    Et memo corp ;
    Soun ressemblens coumo soun dios estelos
    Dios pimparelos
    Dus pimpouns-d’or.

    Ebé ! Del co, se semblon may enquero
    Ço q’un atten l’aoutré tabé l’espéro
    Ou l’esperèt.
    Cadun d’es, per soun fray, mouriyo sans regret,
    Des jotz et pes plazes ban sul la mèmo routo ;
    L’un acos l’aoutre en tout : quan nasqueron sans douto
    L’amo de fet
    Quié per un debalèt
    Se partatget !

     

    « Dans une vallée aérée, jolie, — toute farcie - de fruits, de fleurs ; — près d’une mère de bonne heure aveuvée, — avaient grandi au vent frais de la prairie, — aux chauds baiser, — deux frères jumeaux. — Hommes, ils avaient, comme du temps enfant, — même visage - et même corps. — Ils se ressemblent comme font deux étoiles, — deux marguerites, — deux boutons d’or. — Eh bien ! du cœur, ils se ressemblent plus encore. — Ce que l’un attend, l’autre aussi l’espère, — ou l’espéra. — Chacun d’eux, pour son frère, mourrait sans regret ; — pour les jeux, les plaisirs, ils vont sur la même route ; — l’un, c’est l’autre en tout : lorsqu’ils naquirent, sans doute, — l’ame de feu, — qui pour un descendit, — se partagea. »

     

    Ces deux jumeaux, ce sont André et Paul. Leur mère était fière de tant de jeunesse et de beauté, et, tandis que tout le monde se méprenait en les voyant séparément, elle seule pouvait les reconnaître. Je me trompe : il y a quelque chose d’aussi clairvoyant que la sollicitude maternelle, c’est l’amour, lorsqu’il naît dans le cœur d’une jeune fille. André était aussi reconnaissable pour Angéline que pour sa mère. Les cœurs des deux jeunes gens se nouèrent, dit le poète, et il est aisé de deviner tous les ravissemens de cette passion naissante et encore enveloppé de mystère ; mais le bonheur est difficile à cacher, surtout, hélas ! lorsque le désespoir doit en résulter pour un autre. Oh ! alors, il se trahit plus vite encore. En voyant l’amour briller dans les regards d’André et d’Angéline, Paul, qui aime aussi la jeune fille ; devient silencieux, triste lui qui nourrissait secrètement l’espoir d’épouser Angéline dès qu’il aurait échappé à la conscription, il voit tout à coup son rêve brisé ; il languit désormais, il meurt de cette cruelle maladie d’amour ; ses joues pâlissent, sa vie s’éteint. Vainement sa mère pleure, prie, et « de son prier si triste, ainsi que le dit le poète, fait un instant reculer la mort. » Paul, emportant son secret, va périr, lorsque dans la fièvre il laisse échapper un nom, — le nom d’Angeline. Aussitôt l’œil d’André luit d’un feu étrange ; un sourire angélique effleure ses lèvres ; il voit un instant la jeune fille, puis la ramène au chevet de son frère en lui disant : « Frère, guéris, Angéline t’en prie ; regarde-la, tu verras son sourire, elle t’aime de cœur. Toute cette année, chaque jour, n’osant pas te le dire, comme une sœur elle me le disait. » L’agonisant revient à la vie, en effet, il rouvre les yeux à la lumière et retrouve insensiblement la santé. Angéline lui laisse tout croire ; se dévoue, elle aussi, et lui livre sa main, tandis qu’André, la gaieté sur le front et la mort dans l’ame, prend un habit de soldat, et va au-devant de la mitraille, ce qui n’était guère difficile à rencontrer en ce temps-là. C’est ici que finit la première pause. Ce chant, je dois le dire, me paraît le meilleur du poème ; cette action, qui semble si peu de chose, Jasmin l’a rendue saisissante par les traits de passion qu’il y a semés, par les vives couleurs  dont il a revêtu ces peintures. Ce drame si simple prend de la grandeur. Le dévouement d’André, payant de son bonheur la vie de son frère, laisse dans le cœur je ne sais quelle émotion généreuse qui le trouble et le satisfait en même temps. L’un des jumeaux a accompli son sacrifice ; pour réaliser la pensée du poète, ce sera bientôt à Paul d’accomplir le sien.

    Le second chant des Deux Jumeaux montre André, non pas mort, comme il l’espérait, mais sombre, impassible, toujours prêt à braver le péril, au milieu des soldats de l’empereur. « En ce temps, dit le poète, l’empereur, qui intronisait la guerre, obscurcissait le nom des plus fameux soldats, faisait plier les rois, boulversait la terre, et ensuite lui jetait la paix… » André est un des soldats de cette garde immortelle qui était la digne escorte du nouveau triomphateur ; cependant il ne cesse de tourner les yeux vers le village. Blessé, la pensée qui l’occupe encore pendant la nuit qui précède un grand combat, c’est le souvenir d’Angéline, et dans le silence du camp endormi il laisse échapper un chant d’amour en contemplant le ciel avec supplication. C’est un chant pareil à celui des Hirondelles dans Marthe ; mais ici ce sont les étoiles qui sont les confidentes de l’amant :

    Estelo
    D’Angelo
    Ses belo
    Aney.
    La ney
    Es claro ;
    La beyras toutaro
    Sul sieti qu’ey fey :
    Perqu’es un crime de lli’escrioure
    Digo-li que toutjour Andrè saguet l’ayma
    Que nou pot l’oublida per bioure,
    Que bay mouri per l’oublida !

    Mais s’elo m’oublido
    A peno aouras bis.
    Ma bito escantido ;
    Luts del paradis,
    Estelo
    D’Angelo
    Pla belo
    Sayos
    Sé cado tantos
    Toutjour li dizios :
    Andrè nou dibet pas t’escriourè.

     

    Mais el aoumen saguet ayma :
    Nou pousquet t’oublida per biouré
    Et mourisquet per t’oublida !

    « Etoile. — d’Angèle, tu es belle - ce soir. – La nuit - est claire ; — tu la verras tout à l’heure - sur le siége que je lui fis. — Puisque c’est un crime de lui écrire ; — dis-lui que toujours André sut l’aimer, — qu’il ne put l’oublier pour vivre, — qu’il va mourir pour l’oublier !

    « Mais, si elle m’oublie, — à peine auras-tu vu - ma vie éteinte ; lumière du paradis, — étoile - d’Angèle. — bien belle tu serais - si chaque soir – toujours tu lui disais : — André ne dut pas t’écrire, — mais lui, au moins sut t’aimer ; — il ne put t’oublier pour vivre, — et il mourut pour t’oublier ! »

     

    On comprend combien une traduction doit donner une faible idée de l’harmonie de ces vers, combien il est impossible de remplacer la mélodie de ce rhythme, qui produit la même impression que certaines strophes de M. de Lamartine. — Ainsi chante André tandis que le combat se prépare. Dans sa vallée natale, cependant, que se passe-t-il ? Paul est-il heureux désormais ? Non, « le malheur d’André, le malheur d’Angéline, n’ont pas fait son bonheur. » Trompé d’abord par le sacrifice de la jeune fille, il découvre bientôt la vérité ; son triple bandeau tombe… et alors il sent quel martyre il a imposé, sans le savoir, à Angéline, à son frère. Paul dit adieu, lui aussi, au village, pour aller mourir à la place d’André. Il arrive assez tôt pour prendre part à la bataille ; il se jette au milieu du feu, et, au moment où il est frappé, Paul retrouve son frère. « Frère ! frère ! qu’as-tu fait ? dit celui-ci. — Mon devoir, il le fallait : depuis un an, tu as pris ma place, et je suis venu prendre la tienne. » Puis il ajoute les mêmes paroles que lui avait autrefois adressées André : « Frère à ton tour, guéris ; Angéline t’en prie ; elle n’est plus ta sœur ; tu verras son sourire ; elle t’aime de cœur. Toute cette année, chaque jour, n’osant pas me le dire, son œil mourant me le disait… » Paul meurt en disant ces mots.

    « … André revint à la triste demeure ; — Angéline pleura… ensuite elle ne pleura plus ; — mais la mère ne put changer comme la jeune femme ; — celle-ci - n’en aimait qu’un, la mère en aimait deux ! »

    Jasmin finit son poème par ce derniers vers d’une sensibilité si touchante, qui fait la part de l’éternelle douleur, même à côté des joies renaissantes des deux amans. Il peint en un mot cette plaie inguérissable de la mère qui a perdu un enfant et qui ne veut pas être consolée. Je n’ai point dissimulé que la première partie des Deux Jumeaux me paraissait préférable à la seconde. Ces simples héros se perdent, en effet, dans ces batailles, et il faut un peu de bonne volonté pour qu’ils  se retrouvent au milieu de ce choc gigantesque d’hommes et se donnent le dernier baiser fraternel. Il ne m’en coûte pas d’entrer dans ces détails avec Jasmin, parce que je sais le prix qu’il attache aux remarques sincères, parce que c’est un droit qu’on ses amis d’être jaloux de la perfection de ses œuvres.

    Cela dit cependant, on pourrait ajouter que dans ses portions vraiment inattaquables, le poème des Deux Jumeaux décèle encore un progrès, car la constance dans une voie excellente produit par elle-même un incessant progrès. L’esprit y gagne chaque jour plus de sûreté, à mesure qu’on se familiarise avec la nature, on l’aime davantage, on en surprend mieux les secrets, on aperçoit plus clairement ses aspects divers et infinis. L’étude des vrais penchans de l’ame, des éternels sentimens humains, rajeunit sans cesse le talent ; telle est la source féconde de la poésie de Jasmin. Aussi ce vif instinct du vrai lui dicte plus d’une parole qui pourrait avoir de l’autorité, pour tous : « la franche poésie maintenant est comprise et revient, dit-il dans une épître à un de ses compatriotes ; des hommes à grand renom, pour ne ressembler à personne ; du vrai, du naturel franchirent la borne, et le monde entraîné la sauta à pieds joints Mais là-bas, qu’ont-ils trouvé ? Au lieu de feu, de la fumée, une laide et fausse nature, un ciel sans robe bleue, un soleil sans chaleur, de gros épis sans blé et des fleurs sans parfum. — Aussi, voyez la foule ! elle revient dans la bonne route. Ah ! fleurissons-la chaque jour pour qu’elle y vienne plus vite et qu’elle y puisse rester… » C’est en persévérant dans cette route que Jasmin, ainsi que le lui a dit M. de Salvandy en acceptant la dédicace des Deux Jumeaux, ne cessera de nous faire goûter ces délices incomparables d’une poésie harmonieuse qui de l’oreille arrivent si profondément au cœur et à la pensée.


    CH. DE MAZADE.

    1. Aller Les Deux Jumeaux seront publiés à la librairie de Comon, quai Malaquais, où se trouvent tous les ouvrages de Jasmin.
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  • Odyssée.

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

     

     

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

     

    Ansi parle Ulysse, et tous les convives, captivés par le plaisir, gardent le silence dans le sombre palais. Alcinoüs, s'adressant alors au fils de Laërte, lui dit :

     

     

    « Ulysse, puisque tu es venu dans ma demeure d'airain, tu n'erreras plus de nouveau, ballotté par les vagues, toi qui as déjà tant souffert ! Maintenant, ô Phéaciens, c'est à chacun de vous que je m'adresse, vous qui venez toujours boire avec moi le vin d'honneur et entendre le chantre divin. Déjà les vêtements destinés à l'étranger sont renfermés dans un coffre poli, ainsi que l'or richement travaillé et tous les dons que les chefs des Phéaciens apportèrent en ces lieux. Il faut maintenant que chacun de vous lui donne un grand trépied avec un bassin ; puis nous demanderons une rétribution au peuple rassemblé ; car il ne serait pas juste qu'un seul fût chargé de faire toutes ces largesses. »

     

    Le langage d'Alcinoüs plaît aux Phéaciens ; mais comme ils désirent eux-mêmes goûter le repos, ils retournent dans leurs demeures. Le lendemain, dès qu'apparaît la matinale Aurore aux doigts de rose, les Phéaciens vont au navire en portant l'airain qui honore les hommes)[1] ; le puissant Alcinoüs, qui les accompagne, place tous ces présents sous les bancs, afin qu'ils ne gênent pas les nautonniers lorsqu'ils agiteront leurs longues rames ; puis ils se rendent tous au palais du roi pour y préparer le festin.

     

    Alcinoüs immole un bœuf en l'honneur du fils de Saturne, de Jupiter qui commande aux nuages et règne sur tous les dieux. Quand les cuisses sont consumées, les convives prennent un repas délicieux et se livrent à la joie ; le divin chanteur Démodocus, honoré par les peuples, fait entendre au milieu d'eux des sons mélodieux. Mais Ulysse tourne souvent ses regards vers le soleil étincelant et attend son coucher avec une vive impatience ; car depuis longtemps il désire partir. Ainsi, le laboureur désire ardemment le repas du soir lorsque, durant le jour, ses bœufs ont traîné la forte charrue : il voit avec plaisir le soleil se coucher ; car il peut se rendre au festin, et ses genoux sont brisés de fatigue : telle est la joie d'Ulysse lorsqu'il aperçoit le soleil sur son déclin. Ce héros alors adresse la parole aux Phéaciens en se tournant du côté d'Alcinoüs :

     

    « Puissant Alcinoüs, toi le plus illustre de cette île, lorsque tu auras fait les libations, renvoie-moi sans danger dans ma patrie, et toi-même sois heureux. J'ai obtenu tout ce que désirait mon cœur : les préparatifs du départ et des présents magnifiques. Puissent les dieux me les rendre favorables et puisse-je aussi retrouver vivants dans mes demeures mon épouse irréprochable et mes amis chéris ! Vous, Phéaciens, qui restez en ces lieux, goûtez le bonheur auprès de vos épouses, de vos jeunes filles et de vos enfants ! Que les dieux vous accordent toutes les vertus et qu'ils éloignent de vous tous les maux ! »

    l dit ; et tous les Phéaciens, approuvant ses paroles, demandent aussitôt qu'on hâte le départ de l'étranger qui vient de parler avec tant de convenance. Alcinoüs donne aussitôt cet ordre à son héraut.

    « Pontonoüs, mêle dans le cratère un vin pur que tu distribueras à tous les convives, afin qu'après avoir imploré Jupiter nous renvoyions ce noble étranger dans sa patrie. »

    Aussitôt Pontonoüs mêle dans le cratère un vin aussi doux que le miel, et il le distribue à tous les convives. Ceux-ci, sans abandonner leurs sièges, font des libations à tous les dieux qui habitent les vastes régions célestes. Le divin Ulysse se lève, place entre les mains d'Arêté une double coupe et lui parle en ces termes :

    « Ô reine, sois heureuse jusqu'au moment où viendront et la vieillesse et la mort, qui sont le partage de tous les humains ! Moi, je pars ; mais toi, goûte le bonheur dans ce palais, au milieu de ton peuple ; réjouis-toi avec tes enfants, et ton époux, le puissant Alcinoüs ! »

    En achevant ces mots, il franchit le seuil du palais. Soudain Alcinoüs envoie son héraut pour qu'il conduise le fils de Laërte sur le rivage de la mer. Arêté envoie aussi avec Ulysse les femmes qui la servent : l'une tient un manteau sans souillure et une superbe tunique ; l'autre porte le coffre précieux, et la troisième est chargée du pain et du vin.

    Quand on est arrivé sur les bords de la mer, les rameurs reçoivent et déposent dans le creux navire les aliments et le breuvage ; ensuite ils étendent sur le tillac des tapis et des couvertures de lin, afin qu'Ulysse couché vers la poupe puisse dormir d'un profond sommeil ; le héros lui-même y monte et s'y repose en silence. Alors les matelots se rangent sur les bancs, détachent les câbles, se renversent en arrière, et font jaillir les eaux de la mer en les frappant de leurs rames. En ce moment un sommeil profond et paisible, semblable à la mort, se répand sur les paupières d'Ulysse.

    Lorsque dans l'arène quatre coursiers vigoureux s'élançant à la fois, pressés par l'aiguillon, portent la tête haute et franchissent l'espace : de même s'élève la poupe en fendant les ondes ; les flots sombres se précipitent à la proue du navire, lequel court si rapidement que l'épervier, le plus agile des oiseaux, ne pourrait le suivre. Ainsi s'élance le vaisseau en sillonnant les vagues et en portant un héros dont les pensées sont semblables à celles des dieux. Celui qui naguère supporta de nombreuses douleurs, qui affronta les combats des hommes et les flots cruels, est maintenant plongé dans un sommeil profond et il oublie tous les maux qu'il a soufferts !

    Dès que paraît l'étoile du matin, la brillante messagère de la divine Aurore, le vaisseau qui traverse les mers approche des rivages de l'île.

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

    Dans les champs est le port consacré à Phorcyrie, vieillard de la mer. On aperçoit deux plages escarpées qui s'avancent des deux côtés pour former le port, et abriter les flots contre le souffle impétueux des vents. Les vaisseaux restent immobiles et sont dépourvus de liens, lorsqu'ils entrent dans cette enceinte. Au sommet du port s'élève un olivier au feuillage touffu. Tout près de cet arbre est un antre obscur et délicieux consacré aux nymphes appelées Naïades. Dans l'intérieur de l'antre se trouvent des cratères et des amphores de pierre dans lesquels les abeilles viennent déposer leur miel ; là sont de grands métiers en marbre où les nymphes tissent une toile éclatante de pourpre, travaux admirables à voir; là aussi coule une onde pure et limpide. Cette grotte a deux portes : l'une est ouverte aux hommes, et elle regarde le Borée ; l'autre, tournée du côté de Notus, ne s'ouvre qu'aux dieux, et les mortels ne la franchissent jamais.

     

    Les Phéaciens pénètrent dans ce port qu'ils connaissaient déjà. Le navire s'avance sur le rivage jusqu'à la moitié de sa carène, tant il est vigoureusement poussé par les bras des rameurs. Les nautonniers descendent à terre, transportent Ulysse loin du navire avec les couvertures de lin et les riches tapis ; ils déposent sur la plage le héros toujours enseveli dans un profond sommeil ; ils sortent ensuite les richesses que les Phéaciens, inspirés par Minerve, donnèrent à Ulysse et ils placent ces présents au pied de l'olivier mais en dehors du chemin, de peur que quelque voyageur venant à passer ne les enlève ; puis ils s'en retournent dans leur patrie[2]. — Neptune n'a point oublié les menaces qu'il adressa jadis au divin fils de Laërte ; aussi cherche-t-il maintenant à connaître les desseins de Jupiter.

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

    « Père des dieux, dit-il, je ne serai plus désormais honoré parmi les immortels, puisque les humains ne me respectent plus, même les Phéaciens qui tirent de moi leur origine ! Je croyais qu'Ulysse ne rentrerait dans sa patrie qu'après avoir éprouvé de nombreuses infortunes. Cependant je ne voulais point lui interdire le retour, car tu le lui avais promis et confirmé par un signe de ta tête. Maintenant les Phéaciens le conduisent tout endormi à travers les mers et le déposent sur le rivage d'Ithaque. Bien plus, ils l'ont comblé de présents magnifiques ; ils lui ont donné de l'airain, de l'or, de riches habits et en telle quantité, que jamais il n'en eût autant rapporté d'Ilion s'il fût revenu sain et sauf dans ses foyers après avoir obtenu sa part des dépouilles. 

     

     

    Le dieu qui commande aux nuages lui répond aussitôt :

    « Hélas, puissant Neptune ! qu'as-tu dit ! Non, les immortels ne te mépriseront jamais ; car il serait injuste de t'outrager, toi le plus ancien et le plus illustre d'entre nous ! Si quelque mortel enhardi par sa force refuse de t'honorer, tu pourras toujours te venger de lui. Fais donc ce que tu désires et ce qui plaît à ton cœur. »

    Neptune, le dieu qui ébranle la terre, réplique en ces termes :


    « J'aurais agi déjà comme tu me le conseilles, ô roi des sombres nuages ; mais je redoute ta colère et je tiens à l'éviter. Je veux anéantir dans les profondeurs de la mer le superbe vaisseau des Phéaciens qui vient de conduire Ulysse, afin que ces peuples renoncent désormais à ramener dans leur patrie les étrangers qui touchent à leur île. Je veux encore entourer leur ville d'une haute montagne. »

     

    Jupiter répond à Neptune :

    « Mon ami, voici le parti qui me semble préférable. Lorsque tous les Phéaciens accourront pour voir leur navire rentrer dans le port, tu changeras ce navire en un roc qui conservera la forme de leur esquif, pour que tous les hommes soient frappés d'étonnement ; puis tu cacheras leur ville derrière une haute montagne. »

    À peine Neptune a-t-il entendu ces paroles, qu'il se rend dans l'île de Schérie, habitée par les Phéaciens ; le vaisseau allait aborder au rivage quand le dieu entra dans l'île. Neptune s'approche du navire, le frappe de sa main et le change en rocher; puis il l'attache à la terre par de profondes racines et s'éloigne.

    Les Phéaciens, navigateurs illustres, rassemblés sur le rivage, sont frappés d'étonnement et se disent :


    « Qui donc enchaîne ainsi au milieu de la mer ce vaisseau rapide poussé vers nos côtes quand il se montrait déjà tout entier à nos regards ? »

    Ainsi parlent les Phéaciens ; car ils ignoraient comment ce prodige avait eu lieu. Alors Alcinoüs prononce ce discours :


    « Hélas ! aujourd'hui s'accomplissent les anciennes prophéties de mon père ! Ce héros m'annonça que Neptune est sans cesse irrité contre nous, parce que depuis longtemps nous sommes les guides certains de tous les étrangers ; il ajouta qu'un jour le plus beau vaisseau des Phéaciens, revenant de conduire un voyageur dans sa patrie, serait anéanti dans la mer profonde, et que Neptune cacherait ensuite notre ville derrière une haute montagne. Ainsi parlait le vieillard ; et c'est aujourd'hui que toutes ces choses vont s'accomplir ! Maintenant écoutez mes paroles et obéissez-moi. Cessons désormais de reconduire les voyageurs qui viendront dans notre île ; immolons à Neptune douze taureaux pour que ce dieu, touché de compassion, n'entoure pas notre ville d'une montagne élevée. »

     

    Il dit ; et les Phéaciens, saisis de crainte, amènent aussitôt des taureaux. Les princes et les chefs du peuple implorent le puissant Neptune en se tenant debout autour de l'autel. — Cependant le divin Ulysse se réveille tout à coup; mais il ne reconnaît point sa patrie, car depuis longtemps il en était éloigné. Minerve, la fille de Jupiter, répand un divin nuage autour d'Ulysse pour qu'il reste inconnu, et aussi pour qu'elle puisse l'instruire de tout ce qu'il doit savoir. La déesse veut que son épouse, ses concitoyens et ses amis ne le reconnaissent point avant que les orgueilleux prétendants aient été punis de leur insolence. Aussi, tout ce qui environne Ulysse lui apparaît sous une forme étrangère : les longues routes, les ports protecteurs, les roches escarpées et les arbres chargés de feuillage. Il se lève, contemple les champs de sa patrie : mais bientôt il pleure à chaudes larmes ; de ses deux mains il se frappe les cuisses, et s'écrie eu gémissant :

    « Ah, malheureux ! dans quel pays suis-je abordé ! Quels sont les hommes qui l'habitent ? sont-ils sauvages, cruels et sans justice, où bien sont-ce des hommes hospitaliers qui craignent et vénèrent les Immortels ? Où cacherai-je toutes ces richesses, et moi-même où vais-je porter mes pas ? Pourquoi les Phéaciens n'ont-ils point gardé leurs trésors ! J'aurais été trouver un autre prince magnanime qui m'eût certainement recueilli avec bienveillance et ramené dans ma patrie. Je ne sais maintenant où cacher tous ces biens ; je ne puis les laisser ici de peur qu'ils ne deviennent la proie des étrangers. Grands dieux ! ils sont donc sans justice et sans sagesse, les princes et les chefs des Phéaciens qui m'ont fait conduire dans ces contrées inconnues ! Ils me promettaient cependant avec certitude de me faire revoir l'île d'Ithaque, et ils n'ont point accompli leur promesse ! Que Jupiter, le protecteur des suppliants, les punisse, lui qui voit tous les humains et châtie tous les coupables ! Je vais maintenant compter mes trésors et voir si les nautonniers, en fuyant, ne m'ont rien emporté dans leur navire. »

    En achevant ces mots il examine et compte avec soin les superbes trépieds, les bassins, l'or et les vêtements magnifiques : rien ne lui manque. Puis il arrose de ses larmes la terre de sa patrie et se roule sur le rivage de la mer retentissante en gémissant avec amertume. En ce moment Minerve lui apparaît sous les traits d'un jeune pasteur à la taille souple et délicate, elle ressemble à un fils de roi et porte sur ses épaules un large manteau ; de riches brodequins entourent ses pieds brillants, et elle tient un javelot dans une de ses mains. Ulysse se réjouit à la vue de cet étranger ; il marche à lui et prononce ces paroles rapides :

    « Ami, puisque c'est toi que je rencontre le premier en ce pays, je te salue. Ne m'aborde point en ennemi ; conserve-moi mes richesses et sois mon sauveur. Je t'implore comme un immortel et j'embrasse tes genoux. Parle-moi donc sincèrement, afin que je sache la vérité. Quel est ce pays ? quel est ce peuple et quels sont les hommes qui habitent ces contrées ? Suis-je ici dans une île aux roches élevées, ou cette plage, baignée par la mer, tient-elle au fertile continent ?

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

    Minerve aux yeux d'azur lui répond aussitôt :


    « Étranger, tu es donc privé de raison, ou tu viens de bien loin, puisque tu me demandes quel est ce pays ! — Cette île n'est cependant point sans renommée : des peuples nombreux la connaissent, soit qu'ils habitent les régions de l'Aurore et du Soleil, soit qu'ils résident dans des contrées opposées, au sein des ténèbres. Cette terre est âpre et peu favorable aux coursiers ; elle n'est pas d'une grande étendue, mais elle est féconde. Ici le froment et la vigne croissent en abondance, car les pluies et la rosée fertilisent la terre ; ici se trouvent de riches pâturages pour les brebis et les chèvres, et des forêts sombres et touffues ; ici coulent d'abondantes fontaines qui ne tarissent jamais. Sache donc enfin, noble étranger, que le nom d'Ithaque est parvenu jusque dans la ville de Troie, qu'on dit être fort éloignée de l'Achaïe. »

    À ces mots le divin Ulysse goûte une douce joie ; car il vient d'entendre parler de sa patrie. Il s'empresse de répondre à la déesse, mais sans lui dire la vérité ; le héros compose quelque discours en conservant toujours dans sa poitrine un esprit fertile en ruses.

    « J'ai souvent, dit-il, entendu parler d'Ithaque dans la vaste Crète située au delà des mers. J'arrive maintenant avec toutes ces richesses, et j'en ai laissé encore autant à mes enfants chéris. Je fuis après avoir tué le fils bien-aimé d'Idoménée, le léger Orsiloque, qui, dans la vaste Crète, l'emportait sur tous les autres Crétois par la rapidité de sa course. Je tuai ce héros parce qu'il voulut me ravir les dépouilles troyennes pour lesquelles je souffris en affrontant les combats des guerriers et la fureur des flots. Je ne voulus jamais servir sous les ordres de son père dans les plaines de Troie ; car je commandais moi-même à d'autres guerriers. Je me mis en embuscade avec un de mes compagnons, et je frappai Orsiloque de ma lance garnie d'airain lorsque ce héros revenait des champs : une nuit sombre régnait dans les cieux, et aucun mortel ne m'aperçut quand je le privai de la vie. Après l'avoir tué je montai dans un navire phénicien, je donnai aux nautonniers qui s'y trouvaient une riche rançon ; je les priai de me conduire et de me déposer à Pylos ou dans la divine Élide gouvernée par les Épéens. La violence des vents nous jeta sur ces bords malgré les efforts des rameurs ; car les Phéniciens ne cherchaient point à me tromper, Nous errâmes longtemps sur les côtes de la mer ; enfin nous arrivâmes sur cette plage pendant la nuit. Nous entrâmes avec peine dans le port ; et quoique tourmenté par la faim, nous ne songeâmes point à préparer notre repas : nous nous couchâmes tous en sortant de notre vaisseau. Alors un doux sommeil s'empara de mes membres fatigués. Les Phéniciens sortirent mes richesses du creux navire et les déposèrent sur le sable où j'étais couché ; ensuite ils se rembarquèrent et firent voile pour la populeuse Sidon. Moi je restai sur le rivage le cœur accablé de chagrin.

    À ces mots la déesse aux yeux d'azur sourit et caresse de sa main le divin Ulysse. Tout à coup elle paraît sous les traits d'une femme belle, majestueuse et savante dans les travaux les plus délicats ; puis elle adresse au héros ces rapides paroles :

    « Certes il serait adroit et ingénieux celui qui, par astuce, l'emporterait sur toi, quand même ce serait un dieu. ! Homme incorrigible, toujours fertile en stratagèmes, tu ne renonceras donc jamais à tes ruses, tu ne te lasseras donc pas, même au sein de ta patrie, de recourir à ces trompeuses paroles qui te sont chères depuis ton enfance! Mais cessons de tels discours, puisque l'un et l'autre nous connaissons également tous ces subterfuges. Toi, tu l'emportes sur les autres hommes par tes conseils et par tes paroles ; moi, parmi les dieux, je suis honorée par mon esprit et par mes ruses. Comment, divin Ulysse, tu n'as point encore reconnu Pallas-Minerve, la fille de Jupiter ! C'est cependant moi qui t'assiste, qui veille sur toi et qui t'ai fait chérir de tous les Phéaciens. Maintenant je viens ici pour le donner les moyens de cacher tes richesses, et pour te dire tout ce que le destin te réserve dans ton superbe palais. Ulysse, tu supporteras des maux sans nombre ; car la nécessité t'y contraint. Tu ne feras connaître à aucun homme, à aucune femme, à personne, enfin, que tu es venu en ces lieux comme un fugitif. Souffre en silence de nombreuses douleurs et endure patiemment les outrages des hommes. »

     

    Le prudent Ulysse lui répond aussitôt :


    « Ô déesse, il serait difficile à un mortel de te reconnaître, fût-il même le plus habile de tous les hommes ; car tu peux prendre, toi, toutes les formes qu'il te plaît. Moi je sais combien tu m'as été favorable tant que nous, fils des Achéens, nous avons combattu dans les champs d'Ilion. Cependant lorsque nous eûmes ravagé la haute ville de Priam, que nous fûmes montés sur nos vaisseaux et qu'un dieu eut dispersé les Achéens, je cessai de t'apercevoir, ô fille de Jupiter, et je ne le vis point entrer dans mon navire pour éloigner de moi tout danger. Triste et chagrin, j'errais sur la mer en attendant que les immortels me délivrassent de mes maux. Naguère, au milieu du peuple fortuné des Phéaciens, tu m'as, il est vrai, rassuré par tes paroles, et je fus par toi-même conduit dans leur ville. J'embrasse donc tes genoux, ô déesse ; je te supplie, au nom de ton père (je crains de n'être pas encore dans l'île d'Ithaque, mais sur une terre étrangère : c'est, je pense, pour me railler et séduire mon esprit que tu parles ainsi ), de me dire si réellement je suis dans ma chère patrie. »

    Minerve aux yeux d'azur réplique par ces mots :


    « Ta poitrine renferme toujours les mêmes pensées. Je ne puis cependant pas t'abandonner dans l'infortune ; car tu es à la fois bienveillant[3], ingénieux et sage. Tout autre, sans hésiter, serait allé dans sa maison, au retour de ses longs voyages, pour revoir sa femme et ses enfants ; mais toi tu ne veux rien connaître, tu ne veux rien apprendre avant d'avoir éprouvé ton épouse, qui repose tristement dans sa demeure et passe ses jours et ses nuits dans les larmes. Ulysse, j'étais persuadée qu'un jour tu reviendrais en ces lieux après avoir perdu tous tes compagnons ; mais je ne voulais point lutter avec Neptune, le frère de mon père, Neptune qui te poursuit sans cesse de sa vengeance, furieux de ce que tu privas jadis de la vue son fils bien-aimé. Mais pour bien te convaincre, je viens te montrer le pays d'Ithaque. Voici le port de Phorcyne, du vieillard de la mer : à son sommet s'élève l'olivier aux larges feuilles, voici tout près l'antre agréable et profond, retraite sacrée des nymphes qui sont appelées Naïades ; c'est dans cette sombre grotte que souvent toi-même tu sacrifias aux nymphes de parfaites hécatombes. Enfin, voici le mont Nérite, ombragé de forêts. »

    En parlant ainsi, la déesse dissipe le nuage ; soudain toute la contrée apparaît aux yeux d'Ulysse. L'intrépide héros, en revoyant sa patrie, goûte une douce joie, et baise la terre féconde ; puis, élevant ses mains, il implore les nymphes en ces termes :


    « Nymphes Naïades, filles de Jupiter, je n'espérais plus vous revoir ! Maintenant je vous salue puisque mes vœux sont exaucés ! Je vous comblerai comme autrefois de présents magnifiques si la bienveillante Minerve, la protectrice des guerriers, me laisse vivre au milieu des mortels et veille sur les jours de mon fils chéri ! »

    Minerve adresse aussitôt ces paroles à Ulysse :


    « Rassure-toi, vaillant héros, et que de tels soins ne troublent point ta pensée. Cachons promptement tes richesses dans le fond de cet antre, afin que tu puisses les conserver; nous délibérerons ensuite sur le parti que nous devons prendre. »

    À ces mots Minerve pénètre dans la grotte profonde et y cherche un réduit caché. Ulysse porte toutes ses richesses, l'or, l'airain solide et durable, et les superbes vêtements que lui donnèrent les Phéaciens, puis il les dépose soigneusement au fond de l'antre. La fille du dieu qui tient l'égide, place une pierre devant l'entrée de la grotte.

    Minerve et Ulysse, assis tous deux au pied de l'olivier sacré, méditent la mort des orgueilleux prétendants. La déesse la première dit :


    « Noble fils de Laërte, ingénieux Ulysse, voyons maintenant comment tu feras sentir la force de ton bras à ces prétendants qui, depuis trois années, règnent dans ton palais, et désirent obtenir ta noble épouse par de riches présents. Pénélope, soupirant après ton retour, les comble tous d'espoir et de promesses en leur envoyant des messages ; mais son âme a conçu d'autres pensées. »

    Le prudent Ulysse l'interrompt et lui dit :


    « Hélas ! comme Agamemnon, fils d'Atrée, je serais mort dans mon propre palais, si toi-même, ô déesse, tu ne m'avais instruit de tout avec sincérité ! Maintenant donne-moi les moyens de punir ces insensés prétendants. Reste auprès de moi et remplis mon cœur du même courage dont tu m'animas jadis lorsque nous renversâmes les brillants remparts d'Ilion. Si tu voulais encore me secourir avec le même zèle, je pourrais combattre trois cents guerriers ; car je serais alors protégé par toi, vénérable déesse ! »

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

    Minerve réplique en disant :


    « Je serai toujours à tes côtés et je veillerai sur toi, noble héros. Les fiers prétendants qui dévorent ton héritage souilleront de leur sang et de leur cervelle le sol immense de ton palais. Je te rendrai méconnaissable à tous les hommes ; je riderai ta peau délicate sur tes membres flexibles, je dépouillerai ta tête de sa blonde chevelure, et je te couvrirai de lambeaux si hideux que tout mortel en t'apercevant sera saisi d'horreur ; puis je ternirai tes yeux autrefois si brillants, afin que tu inspires du dégoût aux prétendants orgueilleux, à ton épouse et au fils chéri que tu laissas jadis dans ta demeure. — Rends-toi d'abord auprès du gardien de tes porcs, il t'est dévoué et il aime ton fils ainsi que la prudente Pénélope ; tu le trouveras assis au milieu des troupeaux qui paissent sur le rocher du Corax, près de la fontaine Aréthuse, qui mangent le gland nourrissant et boivent l'onde limpide afin d'entretenir leur graisse florissante. Tu resteras en ces lieux pour t'informer de tout ce qui t'intéresse, tandis que moi j'irai à Sparte, patrie des belles femmes, pour y chercher Télémaque, ton fils chéri. Ce jeune héros s'est rendu dans la vaste Lacédémone, auprès de Ménélas, pour s'informer de ta destinée et pour savoir dans quel lieu tu respires encore. »

     

    Le prudent Ulysse lui répond aussitôt :


    « Pourquoi ne lui avoir pas dit tout ce que tu savais ? Faut-il que Télémaque erre maintenant sur la mer stérile et qu'il souffre des malheurs sans nombre pendant que des étrangers dévorent son héritage ? »

     

    Minerve aux yeux d'azur réplique à ces paroles :


    « Ulysse, que son sort ne te donne aucune inquiétude. C'est moi-même qui l'ai conduit à Sparte pour qu'il y obtînt de la gloire. En ce moment ton fils n'éprouve aucune peine ; il est heureux et il repose dans le palais d'Atride, où pour lui tout est en abondance. Cependant des hommes audacieux se tiennent en embuscade sur leur navire et désirent tuer ton fils avant qu'il ne touche à la terre de sa patrie ; mais ils n'accompliront pas ce funeste projet : car auparavant la terre renfermera un grand nombre de ces orgueilleux prétendants qui dévorent son héritage! »

    En disant ces mots, Minerve le frappe d'une baguette, et ride la peau délicate d'Ulysse sur ses membres flexibles ; elle dépouille la tête du héros de sa blonde chevelure et donne au fils de Laërte tout l'extérieur d'un vieillard cassé par l'âge ; puis elle ternit les yeux d'Ulysse, autrefois si vifs, si brillants. La déesse lui jette ensuite sur les épaules un manteau hideux, une mauvaise tunique sale, déchirée et noircie par une fumée épaisse ; elle lui fait présent de la dépouille usée d'un cerf agile, d'un bâton et d'une pauvre besace toute trouée : à cette besace pend une courroie qui sert de bandoulière.

    Tous les deux se séparent après s'être consultés, et Minerve se rend dans la divine Lacédémone, auprès du fils d'Ulysse.

    Odyssée.......Homère..IXe siècle av. J.-C. – VIIIe siècle av. J.-C.)

    Notes :

    1. Aller L'épithète εὐήνωρ (qui honore l'homme), qu'Homère donne à l’airain, n'a été rendue par aucun traducteur français. Madame Dacier passe tout le passage sous silence. Bitaubé dit : dons honorables, et Dugas-Montbel : airain étincelant. Celle épithète n'a été rendue que par les savants Clarke, Dubner et Voss.
    2. Aller Aristote, au sujet de ce passage, fait une observation digne de remarque : « Dans l’Odyssée, dit-il, les absurdités racontées à l'endroit où les Phéa­ciens déposent Ulysse sur le rivage ne seraient pas tolérables, et sauteraient aux yeux, si c'eût été un poète médiocre qui les eût dites ; mais Homère les cache sous tant de beautés, qu'il répand des charmes sur ce qui est absurde. » M. et madame Dacier, dit Dugas-Montbel, sont transportés de cette explication, et sont tout prêts à soutenir qu'il est fort heureux qu'Homère ait dit des absurdités. Mais, quoi qu'en dise Aristote, Homère n'est point absurde ; car l'absurde perce en dépit de toutes les beautés. Homère n'exprime ici qu'une tradition, comme il fait toujours. On croyait alors en Grèce qu'Ulysse avait été déposé endormi sur le rivage, et les poètes le redisaient dans leurs chants. Celle aventure n'est pas plus absurde que mille autres de l’Iliade et de l’Odyssée, qui ne sont point ridicules parce qu'on y croyait. L'absurde serait de les avoir inventées. Quand on part de l'idée que les chants des anciens âges ne sont qu'un poème arrangé à loisir, on se jette dans de grands embarras ; tandis qu'en admettant des croyances générales, tout s'explique naturellement. Les croyances des peuples ont beau être absurdes, elles sont toujours poétiques.
    3. Aller Dugas-Montbel a commis ici un non-sens en traduisant ἐπητής (affable) par éloquent. Homère ne donne point cette épithète à ceux qui parlent, mais au contraire, à ceux à qui l’on parle, ce qui est fort différent.
    4. Aller Dugas-Montbel fait observer que Knight, n'admet pas ce vers ; selon ce critique, les anciens manuscrits ne le portent pas, et il n'est point donné par Eustathe. Knight prétend qu'il est pris dans l’Odyssée, XIII, vers 396, et XIV, vers 332. Wolf renferme ce vers entre deux parenthèses. En ce cas, le sens serait simplement : « La terre engloutira quelqu'un » tournure qui a quel­que analogie avec celle-ci du V livre de l'Iliade : ......... πρίν γ ἕτερόν γε πεσόντα Αἴματος ᾶσαι Αρηα ......... Auparavant un autre, en tombant, rassasiera Mars de son sang. » — Ces deux vers sont reproduits au quinzième chaut de l’Odyssée, et dans cet autre passage ils sont tous les deux contestés par Knight. (Dugas-Montbel, Observations sur le chant XIII. )

     

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  • LE MEILLEUR AMOUR

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    Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut dire qu’il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d’hommes, en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut son histoire !

    Ce fut en 1882, à la brune d’un beau soir de septembre, qu’Yvaine et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes,  près d’une barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans ; c’était la fille unique d’une métayère presque pauvre ; elles habitaient le gros bourg de Boisfleury, près de la ville.

    Ce soir-là, suivie de deux génisses et d’une demi-douzaine de brebis, tout son troupeau, elle rentrait.

    Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d’un garde-chasse du baron de Quélern : il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, s’étant regardés, s’étonnèrent de ne pas s’être vus plus tôt, car le bourg n’était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour d’eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l’air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

    Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu’elle avait au corsage. Guilhem lui fit présent d’une belle perdrix rouge, et l’on se sépara  sur un rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé mariage — et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

    Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l’automne parsemait déjà de feuilles dorées ; — ce fut la main dans la main qu’ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu’ils s’aimaient. — Puis, tous les jours, jusqu’à la fin d’octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.

    C’était un grave cœur, plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d’un babil d’oiseau ; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d’innocents baisers, de doux projets de ménage.

    Et c’était une longue étreinte silencieuse, lorsqu’ils se quittaient.

    Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde  attribuait l’air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription — ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité. — L’ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.

     

     

    Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi — sans remarquer qu’Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu’incapable de sentiments bien solides.

    Amoureuse, peut-être ; amante, sa nature s’y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s’il eût voulu, d’avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes ; mais, en ce croyant, une sorte d’effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l’emportement de la passion, de tels entraînements, trop  oublieux de l’honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les refrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu’il eût si fort celle qualité du respect ; — et même son inclination pour lui s’en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour — qu’elle comprenait à l’étourdie, et selon d’étroites sensations ; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût « plus amusant » ; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute, être comme cela, d’abord.

    Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l’amitié que de l’amour. Cependant, ils échangèrent la bague ; elle l’attendrait. Cinq ans de fidélité ! N’était-ce pas compter sur un rêve que d’y croire, l’ayant bien regardée ? Pourtant l’idée ne vint même pas à Guilhem qu’elle pût manquer à sa parole.

    Le matin de son départ, au moment de  s’éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée : « Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix. — Ah ! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu’elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse ! » Il eut un tressaillement : c’était la promesse inespérée ! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d’un long baiser… C’était scellé ! Ils étaient mari et femme. On s’écrirait toutes les semaines. — La vérité, c’est qu’Yvaine l’avait entrevu en uniforme d’officier, ce qui l’avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n’ayant l’un de l’autre qu’une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d’un franc.

    Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d’Afrique et dirigé sur la province d’Alger.  

     

     

    Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque aussi douce que les premiers rendez-vous. L’éloignement avait rendu Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de « chose défendue » dont on la privait, et qu’elle désirait par cela même.

    Puis, il y avait le devoir, maintenant qu’on s’était bien promis l’un à l’autre.

    En six mois, cependant, les pâlissements de l’absence altérèrent un peu la constance déjà longue d’Yvaine. Elle soupirait et s’ennuyait de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l’amitié. Ses lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu’il ne vivait de plus en plus que d’elle — et d’espoir. Mais quatre ans et demi  encore !… Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu’à son retour.

    Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent plus à l’aise. La mère Blein, des plus accortes et jolie encore, devint de mœurs un peu libres.

    Si bien qu’un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

    Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s’en laissa dire par un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l’improviste et dut, après deux jours, la laisser seule.

    Elle comprit alors trop tard qu’elle avait commis, en riant trop, l’irréparable. —  Allons, c’était fini ! Que faire ? S’étourdir ? Elle sentit que la vie allait l’entraîner.

    Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l’installa, sans luxe d’ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l’existence de gros plaisirs qu’offre la province aux personnes désireuses de « s’amuser ».

    Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du cœur, un faible pour le passé lointain qu’elle avait trahi si follement. Les lettres douces et réchauffantes qu’elle recevait toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les « autres » lui parlaient !… Ne sachant d’elle que ce qu’elle lui en apprenait, le soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent : elle l’appréciait davantage, à présent !… De sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu’elle osait, elle lui répondait avec la candeur d’autrefois, qu’elle retrouvait en lui écrivant — lui laissant croire, par un jeu triste et pour  gagner du temps, qu’elle était toujours celle qu’il avait connue.

    Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer ? Pourquoi le rendre si vite malheureux ? Ne saurait-il pas toujours assez tôt ? Elle devait s’efforcer de faire durer l’illusion de Guilhem jusqu’à la fin, s’il était possible. « Il a encore trois années ! » se disait-elle ; — et cela l’enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s’en empêcher. C’était son seul et poignant bonheur. — « Tant mieux, s’il vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite !… pensait-elle. Soyons heureux d’ici là ! » — Ce qui ne l’empêchait pas, lancée comme elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui s’étourdit et se donne « du bon temps » avec les étudiants et les officiers.

    Tout à coup, plus de lettres. C’était la cinquième année, aux premiers mois seulement.

    Ce silence brusque la remplit d’une angoisse violente. Saurait-il ? A-t-il appris ?  Elle en fut d’autant plus consternée qu’au moment où ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l’hospice, officiellement soignée pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui la défigurait.

    Voici ce qui s’était passé :

    Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour et sûr de sa fiancée, s’était bientôt fait remarquer comme soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu’il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. Ne vivant que des lettres qu’il recevait de France, et qui lui remplissaient le cœur, Yvaine était là, pour lui ! L’absence la multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l’y faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l’avoir pour femme — il l’éprouvait ainsi, d’avance, et chaque jour l’en rapprochait. 

    Lorsqu’il passa maréchal des logis, avec la médaille militaire, son fier contentement se doubla de l’écrire à sa digne et chère petite femme !… Ah ! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales — grâce à ce pur sentiment qu’il avait emporté du pays !… Au point d’inaltérable confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois un mot trouble eût dû l’étonner, faisait la demande et la réponse — et justifiait tout.

    Étant supposé qu’il eût soudainement appris de quelqu’un la réalité et qu’à force de preuves l’évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre ! Quel effondrement ! Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte « d’être dans le vrai », n’eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien moins un ami qu’un meurtrier ? Les braves lettres de son honnête et sainte  petite Yvaine, n’était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d’espérance, qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie ? N’était-ce pas même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre ?

    En admettant que son numéro l’eût exempté du service et qu’il eût épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence ! Après les ivresses brèves, lorsqu’il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal !…

    Quel ennui bientôt ! quelle vieillesse redoutable ! quelle solitude à deux, si toutefois une légèreté de sa femme n’eût pas amené quelque tragique dénouement.

    Eh bien ! au lieu de ce résultat positif du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d’homme prédestiné à n’être que réellement heureux l’avait comblé de ces quatre ans et  demi de félicité sans nuage, faite d’espoir bien fondé, d’absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus ! Et cela grâce à la duplicité mêlée d’effroi, grâce, enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu’il ne pouvait soupçonner !… Pardonnable ? avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger « coupables » ou « innocentes » ces sortes de natures ?

    Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu’elles ne peuvent résister au miroir !

    Et si l’on objecte que ce bonheur n’était que le fruit d’un mensonge, nous répondrons : cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D’ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge ?

     

    Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C’était une révolte d’Arabes. Il sauta en selle, on chargea. 

    L’escarmouche fut chaude ; mais, moins d’une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.

    Comme l’on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent ; des balles sifflèrent — et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.

    En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, l’Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l’arme traversa la poitrine de Guilhem, qui s’inclina, mourant, sur l’encolure de son cheval, pendant que l’indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au long de la route.

    On l’étendit sur une civière ; mais il fit signe de s’arrêter ; il n’arriverait pas vivant. C’était fini.

    La pleine lune, au grand ciel africain éclairait le groupe militaire. 

    Le voyant, d’instants en instants, s’éteindre, tous ceux qui l’entouraient, l’estimaient et l’aimaient, sentaient leurs yeux se mouiller et le contemplaient, tête nue.

    Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée, qu’il ne devait plus revoir, mais qui lui avait juré, s’il était tué à la guerre, de se consacrer à Dieu.

    Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, qu’en soi-même, et que, par miracle, sa foi l’avait protégé contre tout scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées, il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d’une joie extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l’image d’Yvaine, il expira doucement, d’un air d’élu.

    ***

     écrivain français (1838 – 1889)

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  •  HISTOIRE DE LA BICYCLETTE

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    En 1890, et cependant que la pratique de la bicyclette, véritable invention française, connaît un fulgurant essor, Pierre Giffard, pionnier de la presse sportive qui fondera deux ans plus tard le quotidien Le Vélo, explore avec humour les lointaines origines du vélocipède, exhumant le célérifère et autres draisienne ou grand bi

    Si vous avez, comme moi, écrit Pierre Giffard, le caractère franc, l’opinion sincère, l’aveu facile, et je vous souhaite, chers lecteurs, ce trio de dons naturels que je compense malheureusement par un tas de défauts ! vous reconnaîtrez que toutes les fois qu’on innove en ce siècle, en cette fin de siècle abracadabrant où la vapeur, l’électricité, l’air comprimé, et tant d’autres forces latentes sont sorties du creuset humain, Aristote a toujours été dans l’affaire avant l’inventeur.

    Avez-vous perfectionné le fil à couper le beurre ? On vous oppose immédiatement un précurseur Aristote. Songez-vous à relier entre elles la Terre et la Lune par un chemin de fer funiculaire et suspendu ? On vous dit : Halte-là ! Vous n’en avez pas l’étrenne ! Aristote a pensé à votre idée dans son traité de la Balistique interplanétaire, page 247. J’ai la preuve que cet homme universel s’occupait du tabac par deux vers bien connus de Thomas Corneille, frère de Pierre (le Grand) :

    Quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale,
    Le tabac est divin ; il n’est rien qui l’égale.

    Ainsi !... Aristote a-t-il connu la bicyclette ? Voilà la première question qui s’est posée à mon esprit lorsque Le Figaro nous a demandé, au délicieux Mars et à votre serviteur, de chanter les hauts faits de la Reine Bicyclette, déesse auréolée des avenues et des boulevards, comme elle l’est de toutes nos routes départementales et forestières, chemins de grande communication et vicinaux.

    Affiche publicitaire de 1890 pour les cycles Hurtu
    Affiche publicitaire de 1890 pour les cycles Hurtu

    Aristote a-t-il connu la bicyclette ? En parle-t-il quelque part ? Nous montre-t-il dans quelque traité les jolies Grecques de son temps chevauchant en cothurnes et en robes provocantes sur la bête à deux roues ? Ne dit-il pas que les Sages de son siècle, barbus et chenus, allaient donner leurs consultations en tricycle de bois sur les routes ensoleillées de l’Attique ?

    Très perplexe, ennuyé à l’idée que ce diable d’Aristote aurait pu nous faire la pige encore une fois et nous chiper notre conception fin de siècle du vélocipède, j’ai passé de longues nuits à compulser les ouvrages de cet éminent philosophe, qui a tout connu. J’ai pâli sur ses livres, traduits par les commentateurs les plus selected, et je peux dire avec un juste orgueil, maintenant que je suis sûr de mon fait :

    Eh bien, non, Aristote n’a pas connu le vélocipède ! Il ne souffle mot de la bicyclette, et c’est ce qui m’encourage à attaquer de front ce sujet merveilleux. On ne me jettera pas Aristote dans les jambes, ce qui pour un vélocipédiste aurait plus d’inconvénients que pour n’importe qui. En avant !

    Vous me direz que je remonte dans la nuit des temps. Certes, mais c’est pour être plus sûr de ne rien omettre. Et puis une étude est une étude. Si on ne la fouille pas, autant ne pas s’en mêler. Je vous dirai donc que la bicyclette reste encore un mythe ignoré pendant que se déroulent les événements obscurs, bien qu’ils soient historiques, que nous groupons sous le vocable étrange d’événements moyenâgeux. Ni Godefroy de Bouillon, ni Roger Bacon, qui a pourtant inventé la poudre (après Aristote bien entendu) n’ont entendu parler du vélocipède.

    Et pourtant quelle ressource c’eût été au point de vue militaire, pour les croisades ! Imagine-t-on la tête des Sarrasins lorsque du haut des murs de Jérusalem ils auraient aperçu un escadron de croisés tricyclistes s’avançant à toute vitesse sous une pluie de flèches, le heaume en tête, la lance au poing ? Il est vrai que les routes de cette époque étaient si mauvaises qu’il ne faut rien regretter du passé. Le présent nous console de son indifférence.

    C’est à la Grande Révolution de 1789 qu’il faut arriver, en cela comme en tant d’autres choses, pour voir le vélocipède entrer dans l’Histoire, où sa place est marquée entre le cheval et le dromadaire. Un beau jour (est-ce avant, est-ce après le cheval mécanique ou à moulin, que tous les Français âgés de moins de cent ans ont connu ?), un beau jour on vit apparaître dans Paris une sorte de machine à deux roues, sur laquelle les muscadins s’amusaient à s’élancer quand ils lui avaient donné une forte poussée.

    Caricature de 1818 : draisienne remplaçant les chevaux pour le service d'acheminement du courrier
    Caricature de 1818 : draisienne remplaçant les chevaux
    pour le service d’acheminement du courrier

    C’était le célérifère, père, grand-père de la bicyclette d’aujourd’hui. On poussait devant soi, les deux roues de bois roulaient en raison de l’impulsion communiquée. On sautait alors sur la selle, et jusqu’à extinction de la force acquise, on se laissait porter. Le célérifère fut un des plaisirs favoris des petits messieurs de l’époque, qui l’appelaient évidemment le céléïfé, pour rester à la mode. L’un de ces instruments primitifs laissé par Niépce de Saint-Victor — mort en 1833 —, l’inventeur de la photographie, put faire croire il y a quelques années, que Niépce de Saint-Victor avait aussi inventé le vélocipède. Il n’en était rien. L’instrument que possédait Niépce était le joujou de son enfance et les célérifères étaient très nombreux à Paris à la fin du siècle dernier. Qui en eut le premier l’idée, par exemple ? Mystère qui ne sera jamais éclairci.

    Les célérifères se sont appelés aussi draisiennes, du nom de Drais von Sauerbronn, un baron authentique qui en était l’inventeur. C’est en examinant une draisienne qu’on lui avait donnée à réparer qu’un serrurier parisien, Michaux, imagina cinquante ans plus tard d’appliquer deux pédales coudées au vieil instrument des muscadins, et créa ainsi le vrai vélocipède.

    Il faut arriver aux dernières années de l’Empire pour assister au développement d’une machine à deux roues qui vraiment avait quelque analogie avec la bicyclette d’aujourd’hui. En 1869, sur l’asphalte qui couvrait un carrefour assez vaste, entre le jardin du Luxembourg et l’ancienne Pépinière, on vit arriver par douzaines, comme aujourd’hui au Pré-Catelan, des grands bicycles assez bien bâtis sur lesquels les jeunes Parisiens s’essayaient timidement.

    Grand bi. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle
    Grand bi. Chromolithographie de la fin du XIXe siècle

    Les pieds actionnaient directement la roue de devant qui était immense et l’équilibre était difficile à conquérir. À vrai dire le grand bicycle d’aujourd’hui, qu’on appelle dans la partie le grand bi tout court, n’est pas autre chose que le vélocipède à peu près complet de 1869, que nous regardions, nous autres badauds jeunes ou vieux, comme un instrument incommode, dangereux et surtout disgracieux. Mais c’était la mode et on se demande ce qui serait advenu du vélocipède si l’industrie parisienne, qui « était dessus » l’avait alors perfectionné. Malheureusement la guerre de 1870 arriva et arrêta net l’essor du vélocipède, comme elle arrêta toutes choses.

    Pendant que nous luttions contre les Allemands, les Anglais, calmes dans leur île, se saisissaient du vélocipède parisien et le perfectionnaient avec le soin jaloux qui les caractérise. Ils en faisaient un instrument presque artistique, si bien qu’en 1872, quand nous pûmes enfin respirer, on vit revenir de Londres l’instrument né en France, avec des modifications peu importantes toutefois, mais très utiles. L’emploi des aciers surtout était plus sévère. C’était toujours le grand bi, mais il n’était plus le vélocipède, il était le bicycle, prononcezbaïcècle, et dame, tout ce qui vient ou revient d’Angleterre a droit, chez nous, aux plus grands égards.

    Le jeu de paume passe la Manche et revient sous le nom de foot-ball. Le jeu de paume ne nous intéressait pas. Le foot-ball nous passionne. Cette badauderie ne fait pas notre éloge, mais elle existe et nul n’oserait la nier. Une ville anglaise entre toutes se lança dans la fabrication du bicycle ce fut Coventry. Les industriels de Coventry faisaient des rubans. Tout d’un coup ils lâchèrent la rubanerie pour approprier leurs outillages au baïcècle.

    Michaux avait trouvé l’application directe des pédales. Qui a trouvé l’idée d’ajouter à ce moteur la chaîne de Vaucanson qui multiplie l’effort des pieds, et constitue la bicyclette ? Autre mystère. Cette trouvaille lançait la vélocipédie dans l’ordre des choses pratiques ! Tout le monde ne pouvait pas grimper sur les grands bicycles. La bicyclette devenait la monture accessible à tous.

    C’est alors que les Anglais, prêts pour la lutte, avec un outillage formidable que les fabricants parisiens viennent à peine de créer, en 1890 — et je parle de 1876 —, purent jeter sur les marchés du monde entier les milliers de cycles, bi et tri qui laissèrent croire que l’Anglais était le père du vélocipède, alors que cet instrument devenu divin après les dernières transformations qu il a subies depuis plusieurs années, est d’invention française. C’est donc à Michaux que les amateurs de bicyclette doivent être reconnaissants, lorsqu’ils s’écrient en traversant les plaines : « Quel admirable instrument ! »

    Lorsque les Parisiens virent apparaître les premiers tricycles, ils s en amusèrent fort. Il faut dire que les premiers tricyclistes prêtaient bien aussi le flanc à la gouaillerie parisienne. Copiant servilement les Anglais que rien n’arrête, ils montaient leurs instruments en redingote ou en jaquette, avec un tuyau de poêle sur la tête, alors que tout était à remplacer dans ce costume de clergyman. Peu à peu on vit les choses se régulariser, les bas et les culottes courtes apparaître, puis le veston, le maillot de tricot, la casquette ou la toque, enfin l’habillement compatible avec un sport qui vaut tous les autres à lui seul.

    Un vélocipède de 1868. Gravure (colorisée) du temps
    Un vélocipède de 1868. Gravure (colorisée) du temps

    Mais ce qu’ils furent malmenés dans leurs familles, les premiers tricyclistes ! En eurent-ils à subir des avanies, pour se promener dans un pareil style en plein bois de Boulogne, sur des instruments ridicules... et patati et patata ! Honneur ! Honneur à ces premiers pionniers du tricycle, qui péniblement frayèrent la route par où passèrent ensuite des milliers de bicyclistes !

    Car lorsque la bicyclette apparut, tout armée pour la course, à côté du bicycle, son succès fut foudroyant. Elle était plus élégante, plus légère, plus plaisante que son aîné : elle ramenait les jeunes gens au bicycle sans avoir les inconvénients du grand bi. Elle exigeait deux ou trois leçons agrémentées de chutes et d’appréhensions méritoires ; elle séduisit son monde comme un cheval qui piaffe séduit le cavalier. Le tricycle était trop facile. La bicyclette demandait un certain effort.

    Dire qu’elle enfonça le tricycle dès 1880, époque où on la voit commencer à rouler sur les routes, ce serait exagérer mais bien vite elle le laissa loin derrière elle. Aujourd’hui, elle circule dans les proportions de 80 %. Les 20 % qui restent se décomposent en 15 % de tricycles et 5 % de grands bicycles. C’est l’abandon presque complet du grand bi.

    Les difficultés, plus apparentes que réelles, qu’il faut surmonter pour se tenir en bicyclette éloignent encore les timides. Mais tout le monde y viendra et la Reine Bicyclette sera bientôt maîtresse incontestée des routes qui sillonnent les continents.

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  • Le renard et le petit prince !

    Le renard et le petit prince ! 

    C'est alors qu'apparut le renard :

    Bonjour dit le renard.

    Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.

    Je suis là, dit la voix, sous le pommier...

    Qui es-tu? dit le petit prince. Tu es bien poli...

    Je suis un renard, dit le renard.

    Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...

    Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.

    Ah! pardon, fit le petit prince.

    Mais, après réflexion, il ajouta :

    Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

    Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu?

    Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?

    Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Il élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules?

    Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?

    C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie créer des liens..."

    Créer des liens?

    Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits gerçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

    Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...

    C'est possible, dit le renard. On voit sur terre toutes sortes de choses...

    Oh! Ce n'est pas sur terre, dit le petit prince

    Le renard parut très intrigué :

    Sur une autre planète?

    Oui.

    Il y a des chasseurs, sur cette planète-là?

    Non.

    Ça, c'est intéressant! Et des poules?

    Non.

    Rien n'est parfait, soupira le renard.

    Mais le renard revint à son idée :

    Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m'ennuie donc un peu. Mais, si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font rentrer sur terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde! Tu vois là-bas, les champs de blé? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé! Le blé qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...

    Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :

    S'il te plaìt... apprivoise-moi, dit-il.

    Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à découvrir et beaucoup de choses à connaìtre.

    On ne connaìt que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaìtre. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi!

    Que faut-il faire? Dit le petit prince.

    Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l'œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...

    Le lendemain revint le petit prince.

    Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, pas exemple, à quatre heures de l'après-midi, dés trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le coeur... Il faut des rites.

    Qu'est-ce qu'un rite? Dit le petit prince.

    C'est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances.

    Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure de départ fut proche :

    Ah! dit le renard... Je pleurerai.

    C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...

    Bien sûr, dit le renard.

    Mais tu vas pleurer! dit le petit prince.

    Bien sûr, dit le renard.

    J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé. Puis il ajouta : Va revoir les roses. Tu comprendras. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret.

    Le petit prince s'en fut revoir les roses : Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais, j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde. Et les roses étaient bien gênées. Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il encore. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu'elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c'est elle que j'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe. Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf les deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.

    Et il revient vers le renard : Adieu, dit-il...

    Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple: on ne voit bien qu'avec le coeur. L'essentiel est invisible pour les yeux.

    L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.

    C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante.

    C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.

    Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. Mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...

    Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

    Tiré de : Le petit prince par Antoine de Saint-Exupéry

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