• Vendredi 13 : croyances et superstitions
    des écrivains et artistes
    (D’après « Le Figaro. Supplément littéraire », paru en 1925)
     
    ******************
     
    Plusieurs démonstrations mathématiques ont établi que toute année comporte, au minimum, un vendredi 13 et, au maximum, trois. La superstition du vendredi et du treize, dans ses rapports avec les lettres et les arts, n’est pas inintéressante : nombreux sont les écrivains, les auteurs dramatiques, les musiciens dont la vie a été, en bien ou en mal, influencée par le vendredi et le 13.
     
     
     

    L’écrivain italien Gabriele d’Annunzio (1863-1938) en sait quelque chose. Le vendredi 13 décembre 1907, il fut victime d’un accident qui faillit lui coûter un œil. En sortant de chez lui, il prend une voiture : le chiffre 13 s’y détachait en blanc sur fond noir. Après diverses courses, le cocher lui réclame 13 lires. A son retour, il trouve 13 lettres dans son courrier. Le soir, il s’assoit à une table de 13 convives. Et lorsque, en se rendant au théâtre Argentina pour y faire répéter son œuvre nouvelle, la Nave, il se heurte douloureusement l’arcade sourcilière, il ne peut que balbutier : « C’était fatal ! »

    En 1913, envoyant un de ses ouvrages à un professeur de l’Université de Bologne, il datait ainsi la dédicace : « Arcachon, le 2 janvier 1912 + 1 ». C’est le 13 août 1922 qu’il fit cette chute où il pensa mourir. Il avait chez lui, pour combattre le mauvais sort, deux hiboux. Un seul porte malheur. Avec deux, d’Annunzio pensa que les maléfices se neutraliseraient. C’est devant la cage des oiseaux que la chute eut lieu. Un sorcier de Francavilla, ville natale du poète, lui ordonna de tuer les hiboux le 26 août, à l’heure où l’accident était arrivé. Le 26 août 26, 2 fois 13.

    Jules Massenet
    Jules Massenet

    Le compositeur Jules Massenet (1842-1912), qui avait horreur du chiffre 13, ne l’écrivait jamais. Allez feuilleter ses manuscrits à la bibliothèque de l’Opéra : vous ne trouverez pas la page 13, remplacée par la page 12 bis. Et il est mort le 13 août 1912. Additionnez ces quatre chiffres 1+9+1+2 = 13.

    Le poète Jean Moréas (1856-1912) évitait soigneusement le nombre 13, et jusqu’à ses multiples. C’est ainsi qu’il refusa de laisser imprimer un de ses ouvrages dans un atelier qui portait le n° 52. Il ne montait jamais dans un fiacre dont le numéro était divisible par le

     

    « nombre de l’amour et de la mort ». Il eût aimé ce grand théâtre de New York où aucun fauteuil ne porte le numéro treize. Il eût donné raison à cet Anglais qui refusa de placer le chiffre 13 sur la porte de sa maison et à qui le conseil municipal de Barnet-Est intenta une action en 1925.

    L’hôtel de la chanteuse marseillaise et artiste de music-hall Gaby Deslys (1881-1920), à Londres, portait non pas le numéro 13, mais le numéro 12-A.

    Alfred de Musset, qui redoutait le vendredi autant que le treize, s’inquiète de voir son voyage avec George Sand commencer sous la menace d’un treize.

    L’admirable poème en prose de l’écrivain et homme politique Maurice Barrès (1863-1923), Du Sang, de la Volupté et de la Mort, est dédié à la mémoire de l’écrivain Jules Tellier (1863-1889), « qui eut la tradition de la langue française », et qui n’avait que deux fois treize années quand il mourut. Tellier était né le 13 février 1863 au Havre, où il eut Jules Lemaître pour professeur de rhétorique. Et il commence par ces mots son Discours à la Bien-Aimée : « Je suis né, ô bien-aimée, un vendredi, treizième jour d’un mois d’hiver, dans un pays brumeux, sur les bords d’une mer septentrionale. » Et Barrès écrit en parlant des pages qu’il a laissées : « Comme s’il avait prévu que ces morceaux ne paraîtraient jamais qu’avec le liséré d’un faire-part, il leur a donné à tous la majesté de la mort. »

     

    Le chiffre 13 plane sur l’existence de Richard Wagner, dont le nom et le prénom réunissent treize lettres. Né en 1813, il mourut le 13 février 1883, et c’est un 13, en mars 1861, qu’eut lieu à l’Opéra de Paris, au milieu d’un furieux tumulte, la première représentation du Tannhäuser, repris le 13 mai 1895. C’est en 1913 que Parsifal, sa dernière œuvre, tomba dans le domaine public, année du centenaire de sa naissance.

    L’académicien et éphémère président de la République Paul Deschanel (1855-1922) est né un 13, s’est marié un vendredi et un 13, et c’est un 13 que la Chambre a fait de lui un candidat à l’Élysée. Et il y a 13 lettres dans ces deux mots : Paul Deschanel.

    Si nous ne bornions cette étude aux gens de lettres et aux artistes, nous pourrions montrer quelle place tyrannique peut tenir le chiffre 13 dans l’existence d’un Woodrow Wilson — président des États-Unis de 1913 à 1921 — ou d’un Léon XIII — pape de 1878 à 1903. Cela tient du prodige.

    Théophile Gautier
    Théophile Gautier

    L’influence du 13 sur la vie du romancier et auteur dramatique belge naturalisé français en 1900 Henry Kistemaeckers fils, dont le patronyme compte 13 lettres, n’est pas moins étrange. Il naquit un 13 octobre (1872), passa sa licence ès-lettres un 13, fit recevoir un 13, par Sarah Bernhardt, Martha, une de ses premières pièces, dont la répétition générale eut lieu un 13. C’est un 13 octobre que fut donnée, à l’Athénée, la première de la Blessure, reprise un 13 au Théâtre du Parc, à Bruxelles. La répétition générale de l’Instinct eut lieu un 13, et c’est

     

    un 13 encore que fut donnée la première de la Rivale, un 13 toujours que Jules Claretie reçut l’Embuscade... Naturellement, quand Henry Kistemaeckers fut nommé chevalier de la Légion d’honneur, c’était un 13.

    Edmond Rostand (1868-1918) — treize lettres — occupait à l’Académie le fauteuil 13 et en était le treizième titulaire.

    Le chiffre 13 a porté bonheur à Henri Béraud, couronné par l’Académie Goncourt le 13 décembre 1922, alors auteur de treize ouvrages, demeurant au 67 (6 + 7 = 13) de la rue Rochechouart et possédant, comme numéro de téléphone, 54-93.

    L’écrivain et caricaturiste Ernest Lajeunesse-Caën (1874-1917) a noté qu’à la mort d’Oscar Wilde « treize personnes se découvrirent, en un dortoir de banlieue, devant un cercueil marqué d’un numéro treize. »

    Un soir que Théophile Gautier dînait avec Sainte-Beuve, Dumas et quelques amis, les convives se trouvaient treize à table. Gautier voulait s’en aller. On fit dresser une petite table pour lui seul. Mais il y avait toujours treize convives à table. Sainte-Beuve tourna la difficulté en invitant le jeune fils du restaurateur.

     

    Même aventure se produisit au dîner de la Macédoine, qui se donnait au Café Anglais et qui avait été fondé par le peintre Charles Durant dit Carolus-Duran (1837-1917) et le poète et premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901 René Prudhomme dit Sully Prudhomme (1839-1907). Un jour, comme on était treize, Carolus-Duran et Sully Prudhomme manifestèrent une grande gêne. Parmi les convives, le poète et homme politique Paul Déroulède déclara qu’il se chargerait de trouver un quatorzième et revint avec un brave cocher de fiacre dont un chasseur du restaurant garda le cheval.

    Puisque nous parlons du Café Anglais, n’omettons pas de signaler qu’il était établi à la fois au numéro 13 du boulevard des Italiens et au numéro 13 de la rue Marivaux, qu’il ferma ses portes le 31 (13 retourné) mars de l’année 1913, et que c’est le dernier jour de la treizième semaine de ladite année que les démolisseurs attaquèrent l’immeuble qui abritait ce temple de la gastronomie.

    Connaissez-vous la fin tragique du chanteur Léon-Philippe Pot dit Harry Fragson, né à Londres en 1869 et mort à Paris le 30 décembre 1913 ? Un almanach-réclame, adressé à toutes les personnalités parisiennes au moment même où le chanteur populaire mourait, et qui publiait 365 caricatures de gens en vue, donnait, à la date du vendredi 13 février 1914, une charge de l’artiste par Georges Villa.

    La chanteuse et actrice Jeanne Bourgeois, connue sous le nom de Mistinguett (1875-1956), était persuadée que le chiffre 13 représentait pour elle un précieux talisman. Elle portait toujours une breloque d’or qui atteste sa croyance dans la vertu de ce nombre. En 1918, elle se trouvait à Londres. Une bombe tombe sur son hôtel. Tout est subverti dans sa chambre : elle venait à peine de la quitter. En repassant la Manche, son bateau échappa à deux torpillages.

    Quelqu’un qui aurait tort de se plaindre du chiffre 13 c’est l’artiste lyrique Fernande Segret, qui fut la treizième et dernière fiancée de Landru, la seule qui n’ait point disparu.

    Pythagore, qui a laissé une philosophie mystique des nombres, ne croit pas, conclurons-nous, à l’influence néfaste du nombre 13, car il est composé de deux chiffres heureux, un, l’Unité, le chiffre divin, le commencement de toutes choses, et trois, le chiffre sacré, qui symbolise la naissance, la vie et la mort, trois, « formule des mondes créés, écrit Balzac dans Louis Lambert, signe spirituel de la création, comme il est le signe matériel de la circonférence ».

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Trois petits enfants (Les) (Lorraine)
    (D’après un récit du XIXe siècle)
     
    **************************
     

    Les historiens déplorent le peu de renseignements vraisemblables concernant Saint-Nicolas. Mais ils s’accordent tous sur les quelques faits suivants : Saint-Nicolas est né vers 270 à Patare, en Lycie (Turquie actuelle). Plus tard , il fut évêque de Myre. On fixe sa mort au 6 décembre 343. Pendant sa vie, un certain nombre de miracles lui sont attribués. Ces miracles ont donné naissance à plusieurs légendes. Voici l’une d’elles :

    Un jour, un paysan demanda à ses enfants d’aller dans les champs pour glaner les épis de blé laissés par les moissonneurs. Les heures passèrent et la nuit les surprit. Ils comprirent très vite qu’ils s’étaient perdus, mais ils continuèrent à marcher... Soudain, l’un d’entre eux aperçut une lueur dans le lointain. Ils se dirigèrent dans cette direction et arrivèrent devant une maison isolée dans la campagne. Ils frappèrent à la porte et un homme de forte corpulence leur ouvrit.
    "- Pourriez-vous nous loger ? demandèrent les enfants. 
    - Entrez, entrez, petits enfants, répondit l’homme, je suis boucher et je vais vous donner à souper." A peine étaient-ils entrés que le boucher les tua, les découpa en petits morceaux et les mit dans son saloir.

    Sept ans plus tard, Saint Nicolas passa devant cette maison et demanda à souper.
    "- Voulez-vous un morceau de jambon ?, dit le boucher. 
    - Je n’en veux pas, il n’est pas bon ! 
    - Peut-être une tranche de veau ? 
    - Tu te moques de moi, il n’est pas beau ! Du petit salé, je veux avoir, qui est depuis sept ans dans ton saloir !"
    Entendant cela, le boucher s’enfuit en courant.

    Le grand saint, alla s’asseoir sur le bord du saloir, il leva trois doigts et les enfants se levèrent tous les trois.

    De cette légende est née la chanson suivante :
    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Tant sont allés, tant sont venus
    Que le soir se sont perdus
    Ils sont allés chez le boucher
    Boucher, voudrais-tu nous loger ?

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Ils n’étaient pas sitôt entrés
    Que le boucher les a tués
    Les a coupés en p’tits morceaux
    Mis au saloir comme pourceaux

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Saint Nicolas au bout d’sept ans
    Vint à passer dedans ce champ
    Alla frapper chez le boucher
    Boucher, voudrais-tu me loger ?

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Entrez, entrez Saint Nicolas
    Il y a de la place, il n’en manque pas
    Il n’était pas sitôt entré
    Qu’il a demandé à souper

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Du p’tit salé, je veux avoir
    Qu’il y a sept ans qu’est dans le saloir
    Quand le boucher entendit ça
    Hors de la porte il s’enfuya

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Boucher, boucher, ne t’enfuis pas
    repens-toi, Dieu te pardonnera
    Saint Nicolas alla s’assoir
    Dessus le bord de ce saloir

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Petits enfants qui dormez là
    Je suis le grand Saint Nicolas
    Et le Saint étendant trois doigts
    Les petits se lèvent tous les trois

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Le premier dit "j’ai bien dormi"
    Le second dit "Et moi aussi"
    Et le troisième répondit
    "Je me croyais au Paradis"

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Trois moissonneurs, saint Menoux
    et la légende du chanvre et du feu
    (D’après « Bulletin de la Société d’émulation
    du Bourbonnais » paru en 1907)
     
    *********************
     

    À côté des contes populaires, il y a les légendes hagiographiques ou se rapportant aux vies des saints. L’hagiographie du Moyen Age souvent a écrit, autour de la vie de tel saint, des paraboles ou des nouvelles destinées à rendre sensible une vérité de l’ordre religieux ou un principe de morale. L’auteur ne raconte que pour mieux enseigner, et il n’a jamais eu la prétention de faire connaître des faits réels.

    Et lors même qu’il n’était point question d’inculquer quelque vérité, mais seulement de plaire au lecteur par un récit attachant, le cadre d’une vie de saint pouvait, à une époque où la vie des saints était la lecture favorite des fidèles, présenter un élément d’intérêt qui n’était pas à dédaigner. Plus d’une grave leçon a été donnée au peuple sous la forme d’un conte hagiographique, qui devenait une sorte de petit roman religieux.

    En lisant les Mémoires et récits de Frédéric Mistral, on est frappé par un trait de ressemblance entre une de ses plus gracieuses légendes, « les trois beaux moissonneurs », et la légende du « chanvre et du feu » recueillie de la bouche des anciens, au sujet du bon saint Menoux. Voici la légende de Mistral.

    La Paye des moissonneurs. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)
    La Paye des moissonneurs. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)

     

    Les froments, cette année-là, avaient mûri presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les hommes, cette année-là, se trouvaient rares. Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa ferme était debout, inquiet, les bras croisés et dans l’attente. « Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu et la nourriture, à qui viendrait se louer ». Mais à ces mots le jour se lève et voici que trois hommes s’avancent vers le mas, trois robustes moissonneurs : l’un à la barbe blonde, l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagnait en les auréolant.

    — Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), Dieu vous donne le bonjour ; nous sommes trois gavots de la montagne, et nous avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité : maître, si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche, nous sommes prêts à travailler.
    — Mes blés ne pressent guère, le maître répondit ; mais pourtant pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez, trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.

    Or, c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

    A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse blanche, leur apporter le dîner, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

    A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient avec l’ânesse blanche leur apporter le goûter, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
    — Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut aller voir.

    Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un fossé et observe ses hommes. Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre : « Pierre, bats du feu. — J’y vais. Seigneur, répond saint Pierre ». Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé. Puis le bon Dieu fait à saint Jean : « Souffle, Jean ! — J’y vais, Seigneur, répond saint Jean ».

    Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa bouche ; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros nuage de fumée enveloppent le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers entassés. Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au mas lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant :

    — Maître, dit le chef des moissonneurs nous avons terminé le champ... demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions ?
    — Capoulié, répondit le maître avaricieux, mes blés dont j’ai fait le tour, ne sont pas mûrs du reste. Voici votre payement ; je ne puis plus vous occuper.

    Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au maître : adieu ! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le dos, s’en vont tranquilles en leur chemin : le bon Dieu au milieu, saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. Le lendemain, le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit en lui-même : « N’importe ! j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois hommes sorciers : maintenant j’en sais autant qu’eux ».

    Repos après la moisson. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)
    Repos après la moisson. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)

     

    Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : « Pierre, toi, bats du feu. — Maître, j’y vais, répliqua Pierre ». Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le maître dit à Jean : « Souffle Jean ! — Maître, j’y vais, répliqua Jean ».

    Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe ! aïe ! aïe ! la flamme affolée, enveloppe la moisson ; les épis s’allument, les chaumes pétillent ; le grain se charbonne ; et penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu de gerbes, que braise et poussier noir !

    Voici la légende du « chanvre et du feu ». Les habitants de Mailly ayant eu une abondante récolte de chanvre, se demandaient comment ils viendraient à bout de le teiller pendant leur hiver. « Apportez-le-moi, leur dit le bon saint Menoux ; je ferai votre travail ». On va chercher tout le chanvre récolté. Les gerbes s’entassent, s’entassent toujours, et forment un véritable plongeon.

    — C’est bien du travail que vous entreprenez, saint homme de Dieu ! Il y aurait de quoi occuper le village pendant toute la froidure.
    — Braves gens, ne vous inquiétez pas, il n’y a point de peine où Dieu met la main.

    Ce disant, saint Menoux met le feu au plongeon.
    — Ah ! mon Dieu ! que faites-vous là ? Vous perdez tout notre avoir !
    — Demeurez en paix, le feu n’est que l’ouvrier du bon Dieu.
    Pendant quelque temps, on n’entendit que le crépitement du feu, on ne vit que les noirs tourbillons de fumée, découpés par des flammés blanches et rouges Qu’allait-il se passer ?...

    Quand tombèrent les flammes, quand fut dissipée la fumée, on aperçut, étendues sur la cendre blanche, des liasses de chanvre rangées par petits tas, comme les gerbes de blé dans un champ moissonné. Alors saint Menoux, prenant une à une les liasses de chanvre, remit à chacun sa part en disant :

    « Bénissez Dieu, mes bonnes gens, et ne doutez jamais de sa puissance. Ce qu’il vient de faire pour votre chanvre, il le fera un jour pour tous les hommes : il séparera les bons des méchants, et livrera ces derniers aux flammes. Les élus seront placés dans la demeure du Père céleste, où règne la paix délicieuse et sans fin, comme la toile blanche que vous ferez sera rangée dans le meuble le plus beau de votre maison.

    Paysans préparant le chanvre. Peinture de Pierre Duval le Camus (1790-1854)
    Paysans préparant le chanvre. Peinture de Pierre Duval le Camus (1790-1854)

     

    « Le Seigneur vous avertit pareillement, que votre corps retournera en poussière comme les brins de chanvre dont vous ne voyez plus que la cendre, mais que votre âme montera vers Dieu, comme tantôt la flamme, pour recevoir récompense ou châtiment suivant vos mérites. Comprenez donc, mes bons amis, quelle folie vous feriez, si, pour flatter ce corps qui doit périr, vous perdiez votre âme en la rendant malheureuse pour toujours !... »

    Dans les deux légendes, le feu est « l’ouvrier du bon Dieu ». Dans la première, il fait la moisson ; dans la seconde, il teille le chanvre. Dans la première, Dieu agit en personne : c’est Jésus, assisté de saint Pierre et de saint Jean. Dans la seconde, il agit par son serviteur.

    La leçon se dégage d’elle-même dans la légende des trois beaux moissonneurs : l’avare est puni par où il a péché ; il perd sa moisson, pour n’avoir pas convenablement payé les trois ouvriers, et surtout pour ne les avoir pas occupés plus longtemps. Dans la légende du chanvre et du feu, l’enseignement est donné par saint Menoux à de pauvres campagnards qui d’eux-mêmes n’auraient peut-être pas saisi la leçon, savoir que l’âme est tout et le corps peu de chose, que les biens célestes sont préférables à tous les biens d’ici-bas, et qu’à la fin du monde, il sera rendu à chacun suivant ses œuvres.

    C’est ainsi qu’on instruisait aux siècles passés. Ces légendes se redisaient des milliers et des milliers de fois, à toute occasion, et durant les longues veillées d’hiver, et à l’époque où les travaux des champs réunissaient de nombreux ouvriers dans les fermes. Ces récits ne contribuèrent pas peu à former chez nos pères un fond de sagesse pratique. Plus tard, le journal remplaça tout cela.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Tribulations (Les) de Gargantua
    dans la vallée de l’Orge (Essonne)
    (D’après « Bulletins et Mémoires de la
    Société d’anthropologie de Paris », paru en 1932)
     
    ************************
     
    Le personnage de Gargantua marqua tant les esprits que furent forgées au fil du temps des légendes qu’on tenait encore pour des faits certains au XIXe siècle malgré leur patente invraisemblance, attribuant notamment au géant de se défaire de graviers de sable ou encore d’être à l’origine de buttes parsemant la vallée de l’Orge
     
     

    Le fameux géant Gargantua est resté trop vivant dans les souvenirs des paysans du Hurepoix pour qu’il n’ait point eu une existence antérieure à l’épopée rabelaisienne. C’est ainsi qu’au confluent naturel de l’Orge et de la Remarde, près de l’étang d’Ollainville, se trouve une roche fichée en terre, haute de 1m95 au-dessus de la prairie et bien connue localement sous la désignation de « Pierre Mirou » ou « Beau Mirou ».

    Le confluent véritable de l’Orge et de la Remarde se trouve, géographiquement parlant, au bas de Villelourette, vers la Pierre Mirou. La Remarde a été canalisée jusqu’à Arpajon, comme on peut nettement le constater à Egly. Cette canalisation dallée (en partie) pourrait bien dater de l’époque gallo-romaine étant donnée sa proximité avec la Grande Cité de Fréville, près d’Egly, qui florissait dans la région au troisième siècle de l’ère chrétienne.

    La Pierre Mirou
    La Pierre Mirou

     

    On désigne encore cette roche par le nom de Pierre Mirau ou Beaumirault. Il faut comprendre que dans la langue française, jusqu’au dix-huitième siècle, l’o existait à la place de l’a. Nous avons la localité Arny, dans la région de Bruyères, que les vieux paysans nomment, Orny. Ce menhir, car c’en est un, atteste par son appellation la possibilité d’avoir pu servir à se mirer jadis dedans. Il est en grès quartzeux lustré et trois légendes s’y rattachent depuis sans doute fort longtemps.

    Voici d’ailleurs la première : Gargantua, emportant un jour à Paris une hottée de sable et se sentant gêné par un gravier qui s’était glissé entre le pied et le patin, voulut s’en débarrasser. Il le jeta alors dans les prés situés entre Dourdan, Etampes et Châtres (aujourd’hui Arpajon). Ce gravier, c’est la Pierre Mirou. Signalons que Châtres faisait partie, au IIIe siècle, du « Territorium Castreuse ». Le nom de Châtres ne se mua en celui d’Arpajon, localité du Cantal, qu’au XVIIIe siècle, en raison de la possession de ce fief par Louis de Séverac, marquis d’Arpajon.

    La seconde légende veut que Gargantua, pour se reposer, mit sa tête sur la butte du Panthéon, puis allongeant ses pieds sur les sommets de Saint-Nicolas et de Torfou, il laissa choir, près de Bruyères-le-Chatel, une défécation qui se pétrifia dans la suite en Pierre Mirou.

    Enfin, la troisième est la suivante : Gargantua partant de Marcoussis, passe à Orny (lisez maintenant Arny), puis il jette au loin, dans les prés, le gravier qui lui blessait le pied : c’est le menhir, dit la Pierre Mirou.

    Ce n’est point tout. Dans la première légende, tandis que Gargantua transportait à Paris une hotte pleine de sable, une des bretelles cassa et une portion de son contenu se répandit sur le sol en formant la butte Saint-Nicolas. Or, le géant n’eut pas de chance : à peine avait-il rebuté dans les prés de Saint-Sulpice le gravier qui l’incommodait, que la seconde bretelle cassa et que ce qui restait dans sa hotte, venant à tomber, décida de la butte Saint-Yon.

    Gargantua
    Gargantua

    Dans la troisième légende, Gargantua, après avoir retiré le gravier qui le gênait, se sent fatigué ; il décharge une partie de son fardeau consistant en une hottée de terre. C’est ainsi qu’il créa la butte Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il vida tout ce qui restait dans sa hotte et constitua ainsi la butte Sainte-Marguerite. Les deux buttes Saint-Nicolas et Sainte-Marguerite forment en réalité les deux buttes-témoins de Bâville, près de Saint-Chéron, dans les Yvelines actuelles.

    Aux environs de Rambouillet, il a été rencontré naguère une nécropole appelée « Les Gargans ». Cette dernière renfermait des tombes romaines et mérovingiennes. Le nom de « Gargans » rappelle bien le souvenir de l’existence de géants dans la contrée. Dans la vallée de l’Orge, on cite volontiers les noms de certains individus doués d’une force musculaire herculéenne dans le genre de celle que devait posséder Gargantua et qui pouvaient effectivement porter sur leurs épaules deux sacs de farine de 159 kilos chaque et en plus un homme d’au moins 70 kilos en poids.

    Dans une zone voisine d’Etampes, entre les stations de Tourz et d’Angerville, nous rencontrons un dolmen qui représente, suivant la légende, un gravier qui blessait le pied de Gargantua : c’est la pierre clouée ou « Kélouée », à Erceville, canton d’Outarville. A quelques centaines de mètres, au sud de ce dolmen, s’élève un grand tumulus dit la butte d’Halemont. Cette butte résulte des dépatures du géant. Gargantua, en se dépatant, ou si l’on veut en enlevant la boue, attachée à ses sabots, forma ainsi le tumulus. Le tumulus d’Halemont remonterait à l’âge de la pierre polie.

    D’après des recherches sur les légendes se rattachant à Gargantua, ce géant aurait eu une taille aussi grande que celle des plus grands arbres de nos forêts. Il plaçait tous ses serviteurs dans ses poches. En outre, il était toujours suivi d’un jeune valet ou drôle qui portait sur son dos la farine et le vin pour son prochain repas. Quand Gargantua avait choisi un endroit propre pour établir sa cuisine et sa table, il s’arrêtait.

    A ce moment, le drôle déchargeait les vivres et se mettait à construire un fourneau, très grand, de quoi cuire, cent pains. Les serviteurs du géant sortaient de ses poches ; en moins d’une demi-heure, ils disposaient et servaient la table. Le repas se composait ordinairement d’un bœuf rôti, de quelques veaux, moutons et cochons. Un des gens de Gargantua, monté sur la table, remplissait les fonctions d’écuyer tranchant ; pendant ce temps, les autres, au moyen d’échelles appuyées sur les épaules du géant, introduisaient dans sa bouche la viande et le pain ; le drôle y versait le vin.

    Après le repas, Gargantua dormait trente à quarante heures ; le drôle veillait sur lui et les autres domestiques faisaient disparaître les reliefs du repas. Les gens s’en allaient ensuite chercher de nouvelles et abondantes provisions.

    Comme Gargantua était d’aucunes fois pris de violentes coliques, il poussait de si formidables cris que les régions qu’il traversait à ce moment-là demeuraient incultes et inhabitées. C’est ainsi que Gargantua parvint à épuiser toutes les ressources des contrées qu’il parcourait. Ces croyances pourraient bien constituer une réminiscence du passage terrible des Sarrasins au huitième siècle dans la Gaule romaine : toute la cité de Fréville, près d’Egly, construite sur plus de 4 kilomètres autour d’un Forum, a été anéantie par le feu en 732.

    Gargantua fut, affirme-t-on encore, enterré sous une grosse pierre (dolmen), avec force flacons pour lui servir en l’autre monde. La vie, dès lors, reprit normalement son cours.

     

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger»

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger 

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger 

    Google Bookmarks

    votre commentaire
  • Télécharger 

    Google Bookmarks

    votre commentaire