• OMBRE

    OMBRE..................Guillaume Apollinaire (1880-1918) -


      
    Vous voilà de nouveau près de moi 
    Souvenirs de mes compagnons morts à la guerre 
    L’olive du temps 
    Souvenirs qui n’en faites plus qu’un 
    Comme cent fourrures ne font qu’un manteau 
    Comme ces milliers de blessures ne font qu’un article de journal 
    Apparence impalpable et sombre qui avez pris 
    La forme changeante de mon ombre 
    Un Indien à l’affût pendant l’éternité 
    Ombre vous rampez près de moi 
    Mais vous ne m’entendez plus 
    Vous ne connaîtrez plus les poèmes divins que je chante 
    Tandis que moi je vous entends je vous vois encore 
    Destinées 
    Ombre multiple que le soleil vous garde 
    Vous qui m’aimez assez pour ne jamais me quitter 
    Et qui dansez au soleil sans faire de poussière 
    Ombre encre du soleil 
    Écriture de ma lumière 
    Caisson de regrets 
    Un dieu qui s’humilie 
      

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  • TRAVERSÉE

    TRAVERSÉE..............


      
    Je me rembarque sans motif 
    Meilleur que celui de me plaire 
    À justifier mon motif. 
      
    La mer est douce comme un cœur 
    Et je rentre dans la patrie, 
    La mer est forte comme un cœur. 
      
    Mon cœur est doux comme la mer 
    Et je salue encor la France, 
    Mon cœur est fort comme la mer. 
      
    La mer est dure et mon cœur dur 
    Comme la vengeance et la haine, 
    La mer moins que mon cœur bat dur. 
      
    La mer est calme, et mon cœur, donc ! 
    Tout est passé, trombe et bonace — 
    La mer est calme, mais tant, donc ! 
      
    La mer est immobile, et moi 
    Je suis impassible au possible. 
    La mer est immobile — et moi ? 
      
    Moi, je suis la mer et la mer 
    C’est moi pire et meilleur encore, 
    Moi je suis pire que la mer, 
      
    Et meilleur qu’elle et bien meilleurs 
    Et bien pires mes ires et 
    Mes amours crachant morts et fleurs, 
      
    Fleurs et pleurs et mon cœur avec, 
    Mon cœur qu’escortent des mouettes 
    Gaiement tristes, claquant du bec 
      
    Comme de froid et voletant 
    En coquets et mignards caprices 
    Comme sur du feu voletant, 
      
    Du feu qui sourdrait de ce cœur 
    Ému comme la mer est calme 
    Mieux et pis qu’elle, pauvre cœur, 
      
    Pauvre cœur d’orage et de pleurs 
    Plus salés que toutes les vagues, 
    Pauvre cœur d’orage et de pleurs !... 
      
    Salut, France ! Et quoi m’attend donc 
    Puisqu’enfin voici la patrie ? 
    Le calme, sans doute, et tant donc !... 
      
    On n’est pas toujours accueilli 
    Ainsi qu’on s’attendait à l’être. 
    Qui donc est toujours accueilli ? 
      
    Qui donc est toujours recueilli 
    Des absents qu’on n’attendait guère ? 
    Qui donc a toujours accueilli ? 
      
    Ô mer douce comme mon cœur, 
    Ô mon cœur plus doux qu’elle encore, 
    Vous si durs aussi, mer et cœur, 
      
    Vous si calmes, ô cœur, ô mer, 
    Immobile mer, impassible 
    Cœur, qu’attendre ici, cœur et mer. 
      
    Sinon plutôt du doux-amer ? 
      

    Douvres-Calais, décembre 1893
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  • ALLÉGRIA

    ALLÉGRIA...........


      
    Elle habita longtemps une vallée aride, 
    Près d’une route blanche où le soleil brûlant 
    Faisait tourner l’ombre d’un liège au tronc sanglant 
    Devant une maison mélancolique et vide. 
      
    Elle partit un jour avec des muletiers 
    Porteurs de bagues et de capes écarlates, 
    Vers un pays de fleurs, de fruits et d’aromates, 
    Et vécut de l’amour des hommes étrangers. 
      
    On la voit maintenant à Palma de Majorque 
    Dans une cour pleine d’eaux vives et d’odeurs, 
    Avec des perroquets atrocement jaseurs, 
    Un négrillon, et des bijoux à pendeloques. 
      
    Allegria connaît là-bas des jours heureux, 
    Comme un oiseau chanteur dans une belle cage ; 
    Elle passe son temps à peindre son visage 
    En savourant des fruits entre deux amoureux. 
      

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  • LES PAPILLONS

    LES PAPILLONS.................

                                I 
      
    Le papillon, fleur sans tige, 
                  Qui voltige, 
    Que l’on cueille en un réseau ; 
    Dans la nature infinie, 
                  Harmonie 
    Entre la plante et l’oiseau !... 
      
    Quand revient l’été superbe, 
    Je m’en vais au bois tout seul : 
    Je m’étends dans la grande herbe, 
    Perdu dans ce vert linceul. 
    Sur ma tête renversée, 
    Là, chacun d’eux à son tour, 
    Passe comme une pensée 
    De poésie ou d’amour ! 
      
    Voici le papillon Faune
                  Noir et jaune ; 
    Voici le Mars azuré, 
    Agitant des étincelles 
                  Sur ses ailes 
    D’un velours riche et moiré. 
      
    Voici le Vulcain rapide, 
    Qui vole comme un oiseau : 
    Son aile noire et splendide 
    Porte un grand ruban ponceau. 
    Dieux ! le Soufré, dans l’espace, 
    Comme un éclair a relui... 
    Mais le joyeux Nacré passe, 
    Et je ne vois plus que lui ! 
      
      
                                II 
      
    Comme un éventail de soie, 
                  Il déploie 
    Son manteau semé d’argent ; 
    Et sa robe bigarrée 
                  Est dorée 
    D’un or verdâtre et changeant. 
      
    Voici le Machaon-Zèbre
    De fauve et de noir rayé ; 
    Le Deuil, en habit funèbre, 
    Et le Miroir bleu strié ; 
    Voici l’Argus, feuille-morte, 
    Le Morio, le Grand-Bleu
    Et le Paon-de-Jour qui porte 
    Sur chaque aile un œil de feu ! 
      
    Mais le soir brunit nos plaines ; 
                  Les Phalènes 
    Prennent leur essor bruyant, 
    Et les Sphinx aux couleurs sombres, 
                  Dans les ombres 
    Voltigent en tournoyant. 
      
    C’est le Grand-Paon à l’œil rose 
    Dessiné sur un fond gris, 
    Qui ne vole qu’à nuit close, 
    Comme les chauves-souris ; 
    Le Bombice du troène, 
    Rayé de jaune et de vert, 
    Et le Papillon du chêne 
    Qui ne meurt pas en hiver ! 
      
      
                                III 
      
    Malheur, papillons que j’aime, 
                  Doux emblème, 
    À vous pour votre beauté !... 
    Un doigt, de votre corsage, 
                  Au passage, 
    Froisse, hélas ! le velouté !... 
      
    Une toute jeune fille 
    Au cœur tendre, au doux souris, 
    Perçant vos cœurs d’une aiguille, 
    Vous contemple, l’œil surpris : 
    Et vos pattes sont coupées 
    Par l’ongle blanc qui les mord, 
    Et vos antennes crispées 
    Dans les douleurs de la mort !... 
      

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  • DE SON ROYAUME

     

    Je lisais cette nuit-là, et mon doigt suivait les lignes et les mots ; mes pensées étaient ailleurs. Et autour de moi tombait une pluie noire, oblique et acérée. Et le feu de ma lampe éclairait les cendres froides de l’âtre. Et ma bouche était pleine d’un goût de souillure et de scandale ; car le monde me semblait obscur et mes lumières étaient éteintes. Et trois fois je m’écriai :

    — Je voudrais tant d’eau bourbeuse pour étancher ma soif d’infamie.

    » Ô je suis avec le scandaleux : tendez vos doigts vers moi !

    » Il faut les frapper de boue, car ils ne me méprisent point.

    » Et les sept verres pleins de sang m’attendront sur la table et la lueur d’une couronne d’or étincellera parmi. »

    Mais une voix retentit, qui ne m’était point étrangère, et le visage de celle qui parut ne m’était point inconnu. Et elle criait ces paroles :

    — Un royaume blanc ! un royaume blanc ! je connais un royaume blanc !

    Et je détournai la tête et lui dis, sans surprise :

    — Petite tête menteuse, petite bouche qui ment, il n’est plus de rois ni de royaumes. Je désire vainement un royaume rouge : car le temps est passé. Et ce royaume-ci est noir, mais ce n’est point un royaume ; car un peuple de rois ténébreux y agitent leurs bras. Et il n’y a nulle part dans le monde un royaume blanc, ni un roi blanc.

    Mais elle cria de nouveau ces paroles :

    — Un royaume blanc ! un royaume blanc ! je connais un royaume blanc !

    Et je voulus lui saisir la main ; mais elle m’éluda.

    — Ni par la tristesse, dit-elle, ni par la violence. Cependant il y a un royaume blanc. Viens avec mes paroles ; écoute.

    Et elle demeura silencieuse ; et je me souvins.

    — Ni par le souvenir, dit-elle. Viens avec mes paroles ; écoute.

    Et elle demeura silencieuse ; et je m’entendis penser.

    — Ni par la pensée, dit-elle. Viens avec mes paroles ; écoute.

    Et elle demeura silencieuse.

    Alors je détruisis en moi la tristesse de mon souvenir, et le désir de ma violence, et toute mon intelligence disparut. Et je restai dans l’attente.

    — Voici, dit-elle, et tu verras le royaume, mais je ne sais si tu y entreras. Car je suis difficile à comprendre, sauf pour ceux qui ne comprennent pas ; et je suis difficile à saisir, sauf pour ceux qui ne saisissent plus ; et je suis difficile à reconnaître, sauf pour ceux qui n’ont point de souvenir. En vérité, voici que tu m’as, et tu ne m’as plus. Écoute.

    Alors j’écoutai dans mon attente.

    Mais je n’entendis rien. Et elle secoua la tête et me dit :

    — Tu regrettes ta violence et ton souvenir, et la destruction n’en est point achevée. Il faut détruire pour obtenir le royaume blanc. Confesse-toi et tu seras délivré ; remets entre mes mains ta violence et ton souvenir, et je les détruirai ; car toute confession est une destruction.

    Et je m’écriai :

    — Je te donnerai tout, oui, je te donnerai tout. Et tu le porteras et tu l’anéantiras, car je ne suis plus assez fort.

    J’ai désiré un royaume rouge. Il y avait des rois sanglants qui affilaient leurs lames. Des femmes aux yeux noircis pleuraient sur des jonques chargées d’opium. Plusieurs pirates enterraient dans le sable des îles des coffres lourds de lingots. Toutes les prostituées étaient libres. Les voleurs croisaient les routes sous le blême de l’aube. Beaucoup de jeunes filles se gavaient de gourmandise et de luxure. Une troupe d’embaumeuses dorait des cadavres dans la nuit bleue. Les enfants désiraient des amours lointaines et des meurtres ignorés. Des corps nus jonchaient les dalles des étuves chaudes. Toutes choses étaient frottées d’épices ardentes et éclairées de cierges rouges. Mais ce royaume s’est enfoncé sous la terre, et je me suis éveillé au milieu des ténèbres.

    Et alors j’ai eu un royaume noir qui n’est pas un royaume : car il est plein de rois qui se croient des rois et qui l’obscurcissent de leurs œuvres et de leurs commandements. Et une sombre pluie le trempe nuit et jour. Et j’ai erré longtemps par les chemins, jusqu’à la petite lueur d’une lampe tremblante qui m’apparut au centre de la nuit. La pluie mouillait ma tête ; mais j’ai vécu sous la petite lampe. Celle qui la tenait se nommait Monelle, et nous avons joué tous deux dans ce royaumenoir. Mais un soir la petite lampe s’est éteinte et Monelle s’est enfuie. Et je l’ai cherchée longtemps parmi ces ténèbres : mais je ne puis la retrouver. Et ce soir je la cherchais dans les livres ; mais je la cherche en vain. Et je suis perdu dans le royaume noir ; et je ne puis oublier la petite lueur de Monelle. Et j’ai dans la bouche un goût d’infamie.

    Et sitôt que j’eus parlé, je sentis que la destruction s’était faite en moi, et mon attente s’éclaira d’un tremblement et j’entendis les ténèbres et sa voix disait :

    — Oublie toutes choses, et toutes choses te seront rendues. Oublie Monelle et elle te sera rendue. Telle est la nouvelle parole. Imite le tout petit chien, dont les yeux ne sont pas ouverts et qui cherche à tâtons une niche pour son museau froid.

    Et celle qui me parlait cria :

    — Un royaume blanc ! un royaume blanc ! je connais un royaume blanc !

    Et je fus accablé d’oubli et mes yeux s’irradièrent de candeur.

    Et celle qui me parlait cria :

    — Un royaume blanc ! un royaume blanc ! je connais un royaume blanc !

    Et l’oubli pénétra en moi et la place de mon intelligence devint profondément candide.

    Et celle qui me parlait cria encore :

    — Un royaume blanc ! un royaume blanc ! je connais un royaume blanc ! Voici la clef du royaume : dans le royaume rouge est un royaume noir ; dans le royaume noir est un royaume blanc ; dans le royaume blanc...

    — Monelle, criai-je, Monelle ! Dans le royaume blanc est Monelle !

    Et le royaume parut ; mais il était muré de blancheur.

    Alors je demandai :

    — Et où est la clef du royaume ?

    Mais celle qui me parlait demeura taciturne. 

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  • HYDROTHÉRAPIE

    HYDROTHÉRAPIE............


      
    Le vieux monsieur, pour prendre une douche ascendante, 
    A couronné son chef d’un casque d’hidalgo 
    Qui, malgré sa bedaine ample et son lumbago, 
    Lui donne un certain air de famille avec Dante. 
      
    Ainsi ses membres gourds et sa vertèbre à point 
    Traversent l’appareil des tuyaux et des lances, 
    Tandis que des masseurs, tout gonflés d’insolences, 
    Frottent au gant de crin son dos où l’acné point. 
      
    Oh ! l’eau froide ! oh ! la bonne et rare panacée 
    Qui, seule, raffermit la charpente lassée 
    Et le protoplasma des sénateurs pesants ! 
      
    Voici que, dans la rue, au sortir de sa douche, 
    Le vieux monsieur qu’on sait un magistrat farouche 
    Tient des propos grivois aux filles de douze ans

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  • LE MEUNIER, SON FILS ET L’ÂNE


    L’invention des arts étant un droit d’aînesse, 
    Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce. 
    Mais ce champ ne se peut tellement moissonner 
    Que les derniers venus n’y trouvent à glaner. 
    La feinte est un pays plein de terres désertes : 
    Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. 
    Je t’en veux dire un trait assez bien inventé. 
    Autrefois à Racan Malherbe l’a conté. 
    Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa Lyre, 
    Disciples d’Apollon, nos Maîtres, pour mieux dire, 
    Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins 
    (Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), 
    Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie, 
    Vous qui devez savoir les choses de la vie, 
    Qui par tous ses degrés avez déjà passé, 
    Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé, 
    À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense. 
    Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance. 
    Dois-je dans la province établir mon séjour, 
    Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la cour ? 
    Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes : 
    La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes. 
    Si je suivais mon goût, je saurais où buter ; 
    Mais j’ai les miens, la cour, le peuple, à contenter. 
    Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde ! 
    Écoutez ce récit avant que je réponde. 
      
    J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son fils, 
    L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits, 
    Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire, 
    Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire. 
    Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit, 
    On lui lia les pieds, on vous le suspendit ; 
    Puis cet Homme et son Fils le portent comme un lustre ; 
    Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre. 
    Le premier qui les vit de rire s’éclata. 
    Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ? 
    Le plus Âne des trois n’est pas celui qu’on pense. 
    Le Meunier à ces mots connaît son ignorance ; 
    Il met sur pieds sa Bête, et la fait détaler. 
    L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller, 
    Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure. 
    Il fait monter son Fils, il suit, et d’aventure 
    Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut. 
    Le plus vieux au Garçon s’écria tant qu’il put : 
    Oh là oh, descendez, que l’on ne vous le dise, 
    Jeune homme, qui menez Laquais à barbe grise. 
    C’était à vous de suivre, au vieillard de monter. 
    Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. 
    L’enfant met pied à terre, et puis le Vieillard monte, 
    Quand, trois filles passant, l’une dit : C’est grand honte 
    Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, 
    Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, 
    Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage. 
    Il n’est, dit le Meunier, plus de veaux à mon âge : 
    Passez votre chemin, la Fille, et m’en croyez. 
    Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, 
    L’Homme crut avoir tort, et mit son Fils en croupe. 
    Au bout de trente pas, une troisième troupe 
    Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous, 
    Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups. 
    Hé quoi, charger ainsi cette pauvre Bourrique ! 
    N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? 
    Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau. 
    Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau 
    Qui prétend contenter tout le monde et son père. 
    Essayons toutefois, si par quelque manière 
    Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. 
    L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux. 
    Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode 
    Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ? 
    Qui de l’Âne ou du Maître est fait pour se lasser ? 
    Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. 
    Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne : 
    Nicolas au rebours, car, quand il va voir Jeanne, 
    Il monte sur sa bête, et la chanson le dit. 
    Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit : 
    Je suis Âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ; 
    Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ; 
    Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien, 
    J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien. 
      
    Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ; 
    Allez, venez, courez ; demeurez en province ; 
    Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement : 
    Les gens en parleront, n’en doutez nullement. 
      

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  • LE SANG

    LE SANG............Maurice Rollinat (1846-1903)

      
              Le sang accomplit son mystère : 
              Il engendre l’humanité 
              De tous points, corps et caractère. 
              Il suit son cours héréditaire 
              Au gré de la Fatalité, 
              Charriant sans fin sur la terre 
              La Vertu, la Perversité, 
              La Maladie et la Santé, 
      
    Agent double, à la fois la source et la pâture 
              De la fraîcheur et du cancer, 
    Il fait l’intégrité de l’âme et de la chair 
              Comme il en fait la pourriture. 
      
              S’il diminue ou s’il augmente, 
              L’esprit en souffre avec le corps ; 
              Tous deux sont fiévreux s’il fermente, 
              Et quand il s’arrête, ils sont morts. 
     
    Comme il fait des cheveux, des ongles et des dents, 
              Il organise dans la tête 
              Des vouloirs froids, tièdes, ardents, 
    La lumière ou la nuit, le calme ou la tempête. 
      
              C’est lui l’animeur clandestin 
              Qui, pendant un temps incertain, 
              Roule la vie et les pensées, 
              La raison ou le pur instinct 
              Dans tant de formes nuancées 
              Qu’a si sourdement composées 
              Son flux obscur et serpentin. 
      
              Ce liquide rouge et grenu, 
              Si chaud quand il est contenu, 
              Et qui, versé, froidit si vite, 
              Noircit, se corrompt tout de suite... 
              C’est la cause dont les effets 
              Sont les regards, gestes, paroles, 
              Les sentiments graves, frivoles. 
              Tous les actes bons et mauvais. 
      
              Oui ! tout ce que l’homme imagine 
              Provient du manège du sang 
              Qui, sans cesse, humecte en l’usant 
              Dans tant de formes nuancées 
              Qu’a si sourdement composées 
              Son flux obscur et serpentin. 
      
              Ce liquide rouge et grenu, 
              Si chaud quand il est contenu, 
              Et qui, versé, froidit si vite, 
              Noircit, se corrompt tout de suite... 
              C’est la cause dont les effets 
              Sont les regards, gestes, paroles, 
              Les sentiments graves, frivoles. 
              Tous les actes bons et mauvais. 
      
              Oui ! tout ce que l’homme imagine 
              Provient du manège du sang 
              Qui, sans cesse, humecte en l’usant 
              Le cœur, pivot de la machine. 
      
    Cette eau couleur de braise et de soleils couchants 
    C’est la Science, l’Art, les Désirs, les Penchants, 
    Tout ce qu’on dit sublime, innocent et coupable : 
              Et, tel va l’homme, commençant 
              Invisible larve du sang, 
              Pour finir atome impalpable. 
      
    Plus d’une âme en dépit de sa croyance altière 
              Demeure interdite parfois 
    Quand, jusqu’à son oreille, ainsi monte la voix 
              De la sardonique Matière. 
     
    Par ces avis d’en bas qui reviennent sans trêve 
              Il semble que l’on soit puni 
    D’avoir trop à l’avance assis dans l’infini 
              La sécurité de son rêve. 

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  • STANCES

     
    Que j’aime à voir, dans la vallée 
                Désolée, 
    Se lever comme un mausolée 
    Les quatre ailes d’un noir moutier ! 
    Que j’aime à voir, près de l’austère 
                Monastère, 
    Au seuil du baron feudataire, 
    La croix blanche et le bénitier ! 
      
    Vous, des antiques Pyrénées 
                Les aînées, 
    Vieilles églises décharnées, 
    Maigres et tristes monuments, 
    Vous que le temps n’a pu dissoudre, 
                Ni la foudre, 
    De quelques grands monts mis en poudre 
    N’êtes-vous pas les ossements ? 
      
    J’aime vos tours à tête grise, 
                Où se brise 
    L’éclair qui passe avec la brise. 
    J’aime vos profonds escaliers 
    Qui, tournoyant dans les entrailles 
                Des murailles, 
    À l’hymne éclatant des ouailles 
    Font répondre tous les piliers ! 
      
    Oh ! lorsque l’ouragan qui gagne 
                La campagne, 
    Prend par les cheveux la montagne, 
    Que le temps d’automne jaunit, 
    Que j’aime, dans le bois qui crie 
                Et se plie, 
    Les vieux clochers de l’abbaye, 
    Comme deux arbres de granit ! 
      
    Que j’aime à voir dans les vesprées 
                Empourprées, 
    Jaillir en veines diaprées 
    Les rosaces d’or des couvents ! 
    Oh ! que j’aime, aux voûtes gothiques 
                Des portiques, 
    Les vieux saints de pierre athlétiques 
    Priant tout bas pour les vivants ! 
      

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