• POST-SCRIPTUM AU PROLOGUE

    POST-SCRIPTUM AU PROLOGUE ............... PAUL VERLAINE

    Mais, avant que d'entamer
    Ce livre où mon fiel s'amuse.
    Je récuse comme
    Muse
    Celle qui ne sut m'aimer ,

    Celle à qui mon nom sut plaire.
    Quand j'avais un sou vaillant.
    Et qui me lâcha m'ayant
    Ruiné, non en colère,

    Non pour tel ou tel grief,
    Sans nul doute, un peu plausible.
    Mais de sang-froid, plus horrible
    Que tel criminel grief,

    Mais plus lâche que nature
    Contre un homme à terre par
    Le fait d'elle seule, car.
    Car... ô l'immonde aventure !

    Je me tairai par grandeur
    Et mon fiel fier qui s'amuse
    Récuse à titre de
    Muse
    Cette épouse sans pudeur.

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  • ANTHOLOGIE POÉTIQUE PAR V. L. SAULNIER

    ANTHOLOGIE POÉTIQUE ................ V. L. SAULNIER PAR BÉROALDE DE VERVILLE

    Quand vous considérez en cette claire glace
    De vos perfections les belles raretés,
    Non, vous n'y voyez point cette parfaite grâce
    Que tout œil reconnaît aux traits de vos beautés.

    De quoi vous peut servir de savoir être belle ?
    C'est cela que sans plus vous montre le miroir,
    Mais dans le cœur amant qui vous est tout fidèle
    Vous verrez vos beautés pour savoir leur pouvoir.

    Votre œil beau roi des yeux ne se devrait pas plaire
    Au rapport des miroirs bien souvent imparfaits,
    C'est dans les yeux d'amour qu'il se faut satisfaire
    Et voir dedans les cœurs le pouvoir de ses traits.

    Voyez donc par mes yeux dans mon âme constante,
    Voyez votre pouvoir sur mes affections,
    Non comme en ce miroir qui ne vous représente
    Que les traits passagers de vos perfections.

    Mais
    Belle, voyez-y, voyez-y donc ma
    Belle,
    Et vous y connaîtrez un effet merveilleux,
    Regardez-y de près, vous me verrez fidèle,
    N'avoir autre lumière en mon cœur que vos yeux.

    V. L. SAULNIER PAR BÉROALDE DE VERVILLE.1556 -1626

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  • COMPLAINTE

    COMPLAINTE ............................ BÉROALDE DE VERVILLE

    D'un triste désespoir ma vie je bourrelle,
    Je la veux obscurcir d'une nuit éternelle,
    Puisque je suis si loin de mon heureux soleil,
    Car sans âme je vis, sans poumon je respire,
    Et absent de mon bien mon douloureux martyre
    Ensevelit mon cœur sous l'oublieux sommeil.

    Je vis, je ne vis pas, je meurs, je ne meurs pas,
    Il n'y a point de vie, il n'est point de trépas,
    Mais un ingrat destin sans cesse me tourmente,
    Car je ne puis mourir pource que * je suis mort,
    Et je ne suis pas mort, pour autant que mon sort
    Fait qu'encore dans moi un vain esprit se sente.

    Je ne suis pas vivant, pour autant que mon cœur
    Ne reçoit mouvement, puissance ni chaleur,
    Que des heureux brasiers que l'amour y attise :
    Je ne suis pas éteint, je ne fais que languir,
    Pressé de mon tourment : car je ne puis mourir
    Si loin de la beauté dont la vie j'ai prise.

    Éloigné de mon feu je ne puis m'attiser, Éloigné de ma mort je ne puis expirer,
    Ainsi faut que je vive et faut que je trépasse,
    En ma vie est ma mort, en mon bien ma douleur,
    En ma nuit ma lumière, en mon mal mon bonheur,
    Ainsi mon sort divers même soin me compassé.

    Celle qui a ravi par sa force mon cœur,

    Qui le fait vivre en moi par sa douce rigueur,

    Et qui par ses beaux yeux humblefière * le tue,

    L'ôte cruellement, le remet doucement,

    Me l'arrache humblement, me le rend fièrement,

    Gouvernant mes destins d'une sorte inconnue.

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  • LE MAUVAIS VITRIER

    LE MAUVAIS VITRIER ......................... CHARLES BAUDELAIRE

    Il y a des natures purement contemplatives et tout à fait impropres à l'action, qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une
    rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapables.

    Tel qui, craignant de trouver chez son concierge une nouvelle chagrinante, rôde lâchement une heure devant sa porte sans oser rentrer, tel qui garde quinze jours une lettre sans la
    décacheter, ou ne se résigne qu'au bout de six mois à opérer une démarche nécessaire depuis un an, se sentent quelquefois brusquement précipités vers
    l'action par une force irrésistible, comme la flèche d'un arc. Le moraliste et le médecin, qui prétendent tout savoir, ne peuvent pas expliquer d'où vient si
    subitement une si folle énergie à ces âmes paresseuses et voluptueuses, et comment, incapables d'accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires, elles
    trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux.

    Un de mes amis, le plus inoffensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt pour voir, disait-il, si le feu prenait avec autant de facilité qu'on
    l'affirme généralement. Dix fois de suite, l'expérience manqua ; mais, à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien.

    Un autre allumera un cigare à côté d'un tonneau de poudre, pour voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve
    d'énergie, pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l'anxiété, pour rien, par caprice, par désœuvrement.

    C'est une espèce d'énergie qui jaillit de l'ennui et de la rêverie ; et ceux en qui elle se manifeste si opinément sont, en général, comme je l'ai dit, les plus
    indolents et les plus rêveurs des êtres.

    Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux même devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un
    café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Éaque et de Rhadamanthe, sautera
    brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.

    — Pourquoi ? Parce que… parce que cette physionomie lui était irrésistiblement sympathique ? Peut-être ; mais il est plus légitime de supposer que
    lui-même il ne sait pas pourquoi.

    J'ai été plus d'une fois victime de ces crises et de ces élans, qui nous autorisent à croire que des Démons malicieux se glissent en nous et nous font accomplir,
    à notre insu, leurs plus absurdes volontés.

    Un matin je m'étais levé maussade, triste, fatigué d'oisiveté, et poussé, me semblait-il, à faire quelque chose de grand, une action d'éclat ; et j'ouvris
    la fenêtre, hélas !

    (Observez, je vous prie, que l'esprit de mystification qui, chez quelques personnes, n'est pas le résultat d'un travail ou d'une combinaison, mais d'une inspiration fortuite, participe
    beaucoup, ne fût-ce que par l'ardeur du désir, de cette humeur, hystérique selon les médecins, satanique selon ceux qui pensent un peu mieux que les médecins, qui
    nous pousse sans résistance vers une foule d'actions dangereuses ou inconvenantes.)

    La première personne que j'aperçus dans la rue, ce fut un vitrier dont le cri perçant, discordant, monta jusqu'à moi à travers la lourde et sale atmosphère
    parisienne. Il me serait d'ailleurs impossible de dire pourquoi je fus pris à l'égard de ce pauvre homme d'une haine aussi soudaine que despotique.

    « — Hé ! hé ! » et je lui criai de monter. Cependant je réfléchissais, non sans quelque gaieté, que, la chambre étant au sixième étage
    et l'escalier fort étroit, l'homme devait éprouver quelque peine à opérer son ascension et accrocher en maint endroit les angles de sa fragile marchandise.

    Enfin il parut : j'examinai curieusement toutes ses vitres, et je lui dis : « — Comment ? vous n'avez pas de verres de couleur ? des verres roses, rouges, bleus, des vitres
    magiques, des vitres de paradis ? Impudent que vous êtes ! vous osez vous promener dans des quartiers pauvres, et vous n'avez pas même de vitres qui fassent voir la vie en beau !
    » Et je le poussai vivement vers l'escalier, où il trébucha en grognant.

    Je m'approchai du balcon et je me saisis d'un petit pot de fleurs, et quand l'homme reparut au débouché de la porte, je laissai tomber perpendiculairement mon engin de guerre sur le
    rebord postérieur de ses crochets ; et le choc le renversant, il acheva de briser sous son dos toute sa pauvre fortune ambulatoire qui rendit le bruit éclatant d'un palais de
    cristal crevé par la foudre.

    Et, ivre de ma folie, je lui criai furieusement : « La vie en beau ! la vie en beau ! »

    Ces plaisanteries nerveuses ne sont pas sans péril, et on peut souvent les payer cher. Mais qu'importe l'éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde
    l'infini de la jouissance ?

    Extrait de: 
     Le Spleen de Paris (1869)
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  • LA VUE

    LA VUE .................... PAUL ELUARD

    A l'heure où apparaissent les premiers symptômes de

    la viduité de l'esprit
    On peut voir un nègre toujours le même
    Dans une rue très passante arborer ostensiblement

    une cravate rouge
    Il est toujours coiffé du même chapeau beige
    Il a le visage de la méchanceté il ne regarde personne
    Et personne ne le regarde.

    Je n'aime ni les routes ni les montagnes ni les forêts
    Je reste froid devant les ponts
    Leurs arches ne sont pas pour moi des yeux je ne me promène pas sur des sourcils

    Je me promène dans les quartiers où il y a le plus de femmes

    Et je ne m'intéresse alors qu'aux femmes
    Le nègre aussi car à l'heure où l'ennui et la fatigue
    Deviennent les maîtres et me font indifférent à mes désirs

    A moi-même

    Je le rencontre toujours

    Je suis indifférent il est méchant

    Sa cravate doit être en fer forgé peint au minium

    Faux feu de forge

    Mais s'il est là par méchanceté

    Je ne le remarque que par désœuvrement.

    Un évident besoin de ne rien voir traîne les ombres

    Mais le soir titubant quitte son nid

    Qu'est-ce que ce signal ces signaux ces alarmes

    On s'étonne pour la dernière fois

    En s'en allant les femmes enlèvent leur chemise de

    lumière
    De but en but un seul but nul ne demeure
    Quand nous n'y sommes plus la lumière est seule.

    Le grenier de carmin a des recoins de jade

    Et de jaspe si l'œil s'est refusé la nacre

    La bouche est la bouche du sang

    Le sureau tend le cou pour le lait du couteau

    Un silex a fait peur à la nuit orageuse

    Le risque enfant fait trébucher l'audace

    Des pierres sur le chaume des oiseaux sur les tuiles

    Du feu dans les moissons dans les poitrines

    Joue avec le pollen de l'haleine nocturne

    Taillée au gré des vents l'eau fait l'éclaboussée

    L'éclat du jour s'enflamme aux courbes de la vague

    Et dans son corset noir une morte séduit

    Les scarabées de l'herbe et des branchages morts.

     
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  • COMBIEN DE CHOSES AVONS-NOUS OUÏ DIRE AVOIR ÉTE FAITES EN CAPHARNAIÏM

    COMBIEN DE CHOSES AVONS-NOUS OUÏ DIRE AVOIR ÉTE FAITES EN CAPHARNAIÏM ... LAZARE DE SELVE

    Homme rempli d'orgueil et de curiosité,

    Qui te fait si hardi de rechercher la cause

    Des œuvres du grand
    Dieu auteur de toute chose ?

    Et demander un compte à la divinité ?

    Pourquoi plus en un lieu il montre sa bonté,
    Pourquoi diversement ses œuvres il dispose
    Et disperse ses dons, et quand l'homme propose
    Il est tout autrement dans le ciel arrêté.

    Pourquoi l'un est chrétien, et l'autre est un barbare,
    Pourquoi l'un est si lourd, l'autre a un esprit rare,
    Et pourquoi
    Dieu ne fait miracles en tous lieux.

    Pauvre feuille, ombre, cendre, et pauvre ver de terre,
    Hélas ! tu ne sais pas ce que ton corps enserre,
    Et tu veux pénétrer les grands secrets des cieux!

    LAZARE DE SELVE.1550- 1623,..

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  • FILS DE LA FOUDRE

    FILS DE LA FOUDRE .................... AIME CÉSAIRE

    Et sans qu'elle ait daigné séduire les geôliers

    à son corsage s'est délité un bouquet d'oiseaux-mouches

    à ses oreilles ont germé des bourgeons d'atolls

    elle me parle une langue si douce que tout d'abord je ne

    comprends pas mais à la longue je devine qu'elle m'affirme

    que le printemps est arrivé à contre-courant

    que toute soif est étanchée que l'automne nous est concilié que

    les étoiles dans la rue ont fleuri en plein midi et

    très bas suspendent leurs fruits

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  • D'UNE MÉTAMORPHOSE

    D'UNE MÉTAMORPHOSE ...................... AIME CÉSAIRE

    Dernier râle du mourant dans le dernier rayon du soleil jamblique oblique et

    pope

    A
    Changhaï ramassons les enfants offerts sur la pelle de leur squelette aux bêtes féroces de la famine mais l'hivernage mais tes cheveux de glu qui collent tes yeux et les
    pestilences touffues qui montent de tes cuisses plus vierges que les forêts nous n'en saurions que faire aux razzias du déclic de pans d'Insulinde quand
    Inde et
    Gange (tsunami tsunami) jouent à cache-cache avec le
    Krakatoa

    Ami tsunami et toi
    Gange grange-aux-tubercules pour récoltes submarines ma sauvage ma grandiose

    d'une métamorphose sortons par un petit temps de pluie dans une rue côté impair de
    Chicago avec cervelle toute neuve d'abattoir et main toute fraîche de mercure

    et qu'importe que la visibilité se brouille

    nos poings se serrent

    sur la confiance hygiénique l'aube le soir

    la fusion est plus intense et intime qu'à tout moment du

    crépuscule

    à cette heure précisément incroyablement forte

    où dans le lit et à hauteur du
    Tropique du
    Cancer

    s'allument et se perpétuent dans le vin des entailles des

    flux et de l'enivrement les formidables amours du calmar

    et du cachalot

    infirmes les hommes que nous rencontrons

    car les bossus sont le meilleur antidote que l'on connaisse

    contre les curés

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  • LE SOIR CALME ET PROFOND

    LE SOIR CALME ET PROFOND ......................VICTOR HUGO

    Le soir calme et profond se répand sur la plaine.
    Ma fille, asseyons-nous. Le couchant jette à peine
    Une vague lueur sous l'arche du vieux pont.

    Une forge lointaine à l'angélus répond.

    Le Seigneur sur la cloche et l'homme sur l'enclume
    Forgent la même chose, et l'étoile s'allume
    Là-haut en même temps qu'ici-bas le foyer.
    Notre destin, vois-tu, mon ange, est tout entier
    Dans ces deux bruits qui sont deux voix, deux voix austères ;
    Tous deux conseillent l'homme au milieu des mystères,
    Et lui montrent le but, le port, le gouvernail.
    La cloche dit : prière ! et l'enclume : travail !

    Le 15 septembre 1849.

    Extrait de: 
     Toute la lyre (1888 et 1893)

     

     
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