• Un Conte

     Un Conte ......................... Paul Verlaine

    Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme
    Et comme un soldat répand son " sang pour la patrie.
    Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme
    Dans un beau cantique à la sainte
    Vierge
    Marie.

    Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne,
    Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes :
    Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne.
    Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

    Il faut un cœur pur comme l'eau qui jaillit des roches,
    Il faut qu'un enfant vêtu de lin soit notre emblème.
    Qu'un agneau bêlant n'éveille en nous aucuns reproches,
    Que l'innocence nous ceigne un brûlant diadème,

    Il faut tout cela pour oser dire vos louanges, Ô vous.
    Vierge
    Mère, ô vous,
    Marie
    Immaculée,
    Vous blanche à travers les battements d'ailes des anges.
    Qui posez vos pieds sur notre terre consolée '.

    Du moins je ferai savoir à qui voudra l'entendre
    Comment il advint qu'une âme des plus égarées.
    Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre.
    Revint au bercail des
    Innocences ignorées.

    Innocence, ô belle après l'Ignorance inouïe.
    Eau claire du cœur après le feu vierge de l'âme.
    Paupière de grâce sur la prunelle éblouie,
    Désaltèrement du cerf rompu d'amour qui brame !

    Ce fut un amant dans toute la force du terme :

    Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge.

    Et la profondeur monstrueuse d'un épiderme.

    Et le sang d'un cœur, cire vermeille pour son cierge !

    Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique

    Tout en méprisant les fadaises qu'elle autorise,

    Et comme un forçat qui remâche une vieille * chique

    Il aimait le jus flasque de la mécréantise.

    Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues.
    Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières ;
    Bon que les amours premières fussent disparues c.
    Mais cela n'excuse en rien l'excès de ses manières.
    Ce fut, et quel préjudice ! un
    Parisien fade.
    Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires
    Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade
    Sans s'apercevoir, ô leur âme, que tu respires ;
    Race de théâtre et de boutique dont les vices

    Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée,
    Lèveraient le cœur à des sauvages, leurs complices.
    Race de trottoir, race d'égout et de fumée !

    Enfin un sot, un infatué de ce temps bête

    (Dont l'esprit au fond consiste à boire de la bière)

    Et par-dessus tout une folle tête inquiète.

    Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.

    Mais sans doute, et moi j'inclinerais fort à le croire.

    Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même,

    Il avait gardé comme qui dirait la mémoire

    D'avoir été ces petits enfants que
    Jésus aime.

    Avait-il — et c'est vraiment plus vrai que vraisemblable —
    Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle
    Votre nom,
    Marie, et votre titre vénérable,
    Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle ?
    Ou tout bonnement peut-être qu'il était encore,
    Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste.
    Cet homme très simple qu'au moins sa candeur décore
    En comparaison d'un monde autour que
    Dieu déteste.

    Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites
    Folles à ce point d'en devenir trop maladroites.
    Si bien que les
    Tribunaux s'en mirent, — et les suites !
    Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes ?
    Cellules !
    Prisons humanitaires !
    Il faut taire
    Votre horreur fadasse et ce progrès d'hypocrisie...
    Puis il s'attendrit, il réfléchit.
    Par quel mystère, Ô
    Marie, ô vous, de toute éternité choisie ?

    Puis, il se tourna vers votre
    Fils et vers
    Sa
    Mère. Ô qu'il fut heureux, mais là, promptement, tout de suite !
    Que de larmes, quelle joie, ô
    Mère ! et pour vous plaire.
    Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte

    Tout cet appareil d'orgueil et de pauvres malices,
    Ce qu'on nomme esprit et ce qu'on nomme
    La
    Science,
    Et les rires et les sourires où tu te plisses.
    Lèvre des petits exégètes de l'incroyance !

    Et le voilà qui s'agenouille et, bien humble, égrène
    Entre ses doigts fiers les grains enflammés du
    Rosaire'',
    Implorant de
    Vous, la
    Mère, et la
    Sainte, et la
    Reine,
    L'affranchissement d'être ce charnel, ô misère !

    Ô qu'il voudrait bien ne savoir plus rien de ce monde
    Qu'adorer obscurément la mystique sagesse.
    Qu'aimer le cœur de
    Jésus dans l'extase profonde
    De penser à vous en même temps pendant la
    Messe.

    Ô faites cela, faites cette grâce à cette âme, Ô vous,
    Vierge
    Mère, ô vous,
    Marie
    Immaculée,
    Toute en argent parmi l'argent de l'épithalame,
    Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

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