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  • Les Souspirs amoureux 

    Les Souspirs amoureux ...................... François Beroalde de Verville

    Madame, je puis bien comme miens vous offrir,
    Ces souspirs qu'à un autre Amour à fait escrire :
    Puisque mon cœur pour vous ainsi que luy, souspire
    Au mal, qu'Amour luy fit pour sa Dame souffrir.

    Si sur eux vous daignez vos yeux aimez ouvrir,
    Vous pourrez voir au vray cet amoureux martyre :
    Que mon cœur ne pouvant par ma bouche vous dire,
    Par les escris d'autruy nous vient or' descouvrir.

    Peut estre dira-on , ce qui se dit souvent,
    Que les souspirs d'Amour ne sont rien que du vent :
    Mais comme l'on voudra que l'estime on en face,

    Je seray satisfait pourveu que mes souspirs
    S'ils sont vent estimez, soyent au moins les Zephirs,
    Qui m'ameinent au port de vostre bonne grace.

     

    R. D. P. V. 

     A celle qui a causé l'impression de 
    ces souspirs.



    MAdame, si quelquefois vous avez pris plaisir aux piteux accens de souspirs que ie tirois du plus pres de mon cœur, quand respirant heureusement la vie du bel œil qui me perce jusques à l'ame : ie vous tesmoignois la verité de ma passion, vous souvenant de ma fidelité iettez à cest heure quelque petit regard r'adoucy sur les divers pourtraicts de mes affections : Et si jamais vous logeastes en vostre sang quelque douceur, recevez les aussi humainement, que j'ay eu de felicité à vivre, & mourir pour vous, que i'honoreray, tant que defaillant, ie me transformeray en l'essence du mesme amour que ie souspire pour vos beautez.

     

    A 2

     

    D. Vallevr ha appetit. 

     F. B. DE VERVILLE,
    A
    M. A. D. B.




    IE meurs en depitant ma fortune adversaire

    Qui m'a fait naistre icy avec tant de malheur,
    Qu'ayant un grand courage enfermé dans mon cœur,
    Je ne puis de moy, moy mesme satisfaire.

    Un trop brave desir par un effect contraire
    Me va tyrannisant avec trop de rigueur,
    Et à un gentil penser i'assemble ma douleur
    Par ce qui me fait estre & qui me vient defaire.

    Car i'avois bien-heureux protesté en mon ame
    Qu'au lieu de souspirer mon amoureuse flame,
    Je dirois par mes vers vostre perfection.

    Mais las ! ce grand sujet estonne ma puissance,
    Et veut que seulement en toute obeissance
    Ie vous offre les vœux de ma devotion.

     

    LES SOUSPIRS
    AMOUREUX DE
    F. B. de Verville

    I.


    Tandis que discourant en mon intelligence,
    Je cherche le destin qui me doit advenir, 
    Je cognoy que le ciel veut un coup me tenir 
    Sous les heureuses loix de vostre obeissance.

    Du sort, du ciel, d'amour l'infinie puissance
    Me pousse, me contraint, & me force a venir
    Où la divinité voulut faire finir
    L'influence ordonnee, au jour de ma naissance :

    Tout est sujet icy à la fatalité,
    Les astres guident tout, & l'amour indompté
    Respand à son vouloir, par l'univers sa flame. 

    Puis donques que le Sort, me tire à tel destin, 
    N'allez contre le Ciel pour empescher sa fin, 
    Mais permettez qu'Amour triomphe de mon ame.

     

    II.

     

    Jamais la douce ardeur d'une si belle flame

     

    N'avoit dedans mon sens allumé mon tison,
    Jamais mon cœur captif en si belle prioson
    N'avoit logé le soin au plus beau de mon ame.

    Jamais aussi les yeux d'une si belle dame
    N'avoyent peu arrester mon humaine raison,
    Jamais je n'avois veu cette belle saison,
    Qu'un souspir amoureux doucement nous enflame.

    Mon cœur dormoit encor,& mon œil se moquoit
    Des puissances d'Amour, & quand il le voioit,
    Il bravoit la fureur de ses flesches meurtrieres :

    Mais enfin aux rayons de vos divinitez
    Il surprit mon esprit, & mes yeux indomptez,
    Et les rendit captifs de vos belles lumieres.

     

    III.


    Je sçay bien de que le ciel en vous donnant la vie,
    Ne mist en vos beautez rien qu'amour & douceur,
    Je scay bien qu'aux flambeaux qui d'une belle ardeur
    M'embrasent doucement, loge la courtoisie.

    Mais helas ! je cognoy que mon ame asservie
    Sous les cruelles loix d'un superbe vainqueur,
    Qui sous le nom d'amour se cache dans mon cœur,
    J'endure le tourment d'une juste furie.

    Et pourtant au plus fort de mon affection,
    Par trop impatien durant ma passion,
    Au lieu de mon amour, ma peine je souspire.

    Pardonnez-moy madame, & en prenant pitié
    De mon cœur pour loyer de ma sainte amitié
    En un meilleur espoir transmuez mon martire.

     

    IIII.


    Je meurs, helas ! non fay, je vis en esperance,
    Helas je ne vis pas, las ! doncques je me meurs,
    Je ne meurs pas aussi, mais par mille rigueurs

     

    Madame fait essay de ma perseverance.

    Je languis donc helas ! & ma vaine constance
    Me cause en bien-aymant tant de tristes douleurs,
    Et sous le bel espoir de ses douces faveurs,
    Je sens d'un feu cruel l'inhumaine puissance.

    Ha ! j'ayme mieux mourir que vivre en tel malheur
    Non plus tost je vivray, portant dedans le cœur
    L'attente d'une mort, qui termine ma peine.

    Non je ne vivray pas, mais passant entre-deux
    Tant que le ciel voudra qu'icy-bas je me traine
    Je vivray ou mourray comme voudront ses yeux.

     

    V.


    Saintement enflamé des rayons amoureux
    Dont l'éternel brasier donne essence à ma vie,
    Je sens dedans mon cœur une agreable envie,
    Qui me fait desirer de vivre langoureux :

    Que je languisse donc & que d'un sort heureux
    Leur feu dure tousjours en mon ame asservie
    Sous les cruels liens dont la douceur me lie
    De ce nœud qui me fait de mon mal desireux.

    Pour rien je ne voudrois eviter cette peine
    Que glissant dans mon sang, heureusement me gesne
    Tant me sont doux les traits de vostre cruauté :

    Aussi je ne voudrois vivre sans mon martyre,
    Car mon contentement est lors que je souspire
    Pressé de passion servant vostre beauté.

     

    VI.


    Amour qui de cent coups mon pauvre cœur entame,
    Cachant dedans mes os de ses flames l'ardeur,
    Me fait de vains souspirs plaindre pour la rigueur
    Des yeux dont les rayons donnent vie à mon ame.

     


    Mes poumons consumez d'une eternelle flame
    Ne respirent cet air, qu'attendant le bon-heur,
    Qui cruel m'abusant par un espoir trompeur,
    D'un feu continel dedans le sang m'enflame.

    Et lors que pour tromper le soin qui me tourmente,
    Je vay cerchant l'objet qui à mon cœur presente,
    Avec tant de malheurs l'esperance de mieux.

    Celle dont obstiné la vie je respire,
    Prend plaisir à ma peine & voyant que j'empire,
    Fait ignorer le mal que me causent ses yeux.

     

    STANCES.


    De mille coups mortels mon ame martiree,
    Se plaint sous la rigueur de la flesche aceree
    qu'amour trop inhumain cache dedans mon cœur,
    Et rempli de sanglos triste je ne respire
    Que l'air, ou mal-heureux ma peine je souspire,
    Attendant qu'un bel œil termine mon mal-heur.

    Plain de soucis mordans je sens dedans mes veines
    Les tourmens eternels des ennuyeuses peines
    Dont l'ardeur renouvelle en mes os mon amour :
    Et pleurant vers le ciel presque je me despite
    Qu'il m'a fait maistre icy en si peu de merite,
    Que je n'ose esperer que vous m'aymiez un jour.

    Ha ! mal-heureux destin, ha toy par trop cruelle,
    Qu'il faut qu'en bien aymant devot, humble, fidelle,
    Je ne puisse esperer un doux semblant de mieux.
    Helas ! s'il faut que vous inhumaine & contraire
    N'ayez pitié de moy, ny plaignez ma misere,
    Pourquoi le ciel veut-il que je brusle à vos yeux ?

     


    Les cruels ennemis de ma triste pensee,
    Et les attraits qui l'ont heureusement blessee
    De contraires efforts s'agittent dedans moy :
    Le desespoir me pousse a oublier ma flame,
    Et vos perfections r'allument en mon ame,
    Les gracieux effets d'une amoureuse loy.

    Quand un jour favorable en ma peine fascheuse
    M'asseure que vos yeux vous promettent piteuse,
    Et qu'ingrate n'aurez mon service à mespris,
    Un gelante peur dedans mes os se verse,
    Qui cruelle en un coup tout mon bon-heur renverse
    Achevant de meurtrir mes perissans esprits.

    Mais quoy qu'en tel tourment ma gesne se renforce,
    Et qu'amour exerçant sa bourrelant force
    Sur mes os, montre en moy son plus cruel pouvoir,
    Si seray-je fidele, & ma perseverance
    Destournant mon ennuy plain de belle constance,
    Je vous feray congnoistre une fois mon devoir.*

    Quoy que cent traits mortels d'une horreur effroyable
    Tourmentent en mon sang, ma vie miserable,
    Que je n'ose esperer en ma fidelité,
    Votre sage vertu dans mon cœur imprimee
    Y sera sans changer saintement engravee,
    Autant que dans le Ciel sera l'eternité.

    Et quand nous ne voudriez en une amour commune,
    Passer avecque moy nostre heureuse fortune,
    Si est-ce que j'aurois du bien en mon soucy :
    Car ce m'est beaucoup d'heur, que le Ciel ne permette

     

    De vous oser aymer, & que hardy je mette
    En un si beau sujet, ce que j'espere icy.

    Mais si le Ciel benin à mes desseins propices,
    Fait que vous receviez une fois mon service,
    Vous touchant du soucy que me faites sentir :
    Je me veux perdre en vous, & en mon heur extresme
    Vous tesmoigner l'ardeur dont mon ame vous aime
    La laissant en vos mains pour y vivre & mourir.

    Si donc quelque pitié vous a jamais saisie,
    Et si ne puis heureux m'asseurer de ma vie,
    Destinez d'un clin d’œil la suitte de mon sort :
    Car comme vous voudrez, que je vive ou je meure,
    Que mes momens soyent ans, & tout mon temps une heure,
    J'auray pour agreable & la vie & la mort.

     

    VII.



    Ce sont vos yeux cruels causes de mon dommage
    Qui meurtrissent mon cœur, & qui froissant mes os
    Me privent du bon-heur du coustumier repos,
    Faisant de mes poulmons un inhumain carnage.

    Rien que vos yeux meurtriers ne met en mon courage
    Le soin melancholicq marque de mes travaux,
    Que l'esprit m'accablant, de mille & mille maux
    Change ma passion en furieuse rage,

    Vos yeux sont mon malheur, & cependant mon ame
    Languissant dedans moy, ne respire autre flame
    Que les heureux rayons, qu'elle en va souspirant :

    Ainsi d'un beau malheur ma vie se contente,
    Et n'osant esperer tandis que je lamente

     

    Il faut que par mes yeux je vivotte en mourant.

     

    VIII.



    De fureur, de soucy mon âme tourmentee
    Sous vostre cruauté, désire contre un fer,
    Caché dedans mon cœur, tresbucher en l'enfer,
    Pour s'aller rafraischir en l'onde Acherontee :

    Mais lors que de tel soin je la sens agitee,
    Voulant dedans mon sang teindre un mortel acier,
    Vos yeux tiennent ma main, & me font desirer
    La vie que j'en ay heureusement succee.

    Et vous qui cognoissez qu'avec toute puissance
    Vous maîtrisez mon cœur, & cette belle essence,
    Dont l'heureuse chaleur me fait vivre icy-bas.

    Vous vous jouez de moi, & d'une bonne grace
    Cruelle, vous voulez ores que je trespasse,
    Et puis changeant de front vous ne le voulez pas.

     

    IX


    Mes yeux ne sont plus yeux, leur essence est changee
    En ruisseaux eternels pour plorer mon malheur,
    Et mon sang n'est plus sang, mais las ! cette froideur
    Qui c'est presque desja de moy toute escoulee.

    Ma vie n'est plus rien que cette humeur gelee,
    Qui esteint mes esprits & la douce chaleur
    Dont jadis je vivois s'esloignant de mon cœur
    Me laissant un vain corps, de moy s'est envolee.

    Las je ne fusse plus n'eust esté qu'en mon ame,
    Vos yeux ont r'alumé un peu de cette flame
    Dont les heureux effects me font vivre icy bas.

    Et si quelque pitié ne vous touche maistresse
    Pour en user sur moy, au mal-heur qui me presse
    Il me faudra tomber sous l'effort du trespas.

     

    X.



    Sot Democrit, si jamais en ton ame

     

    Amour eut mis de ses graces le trait,
    Tu n'eusses dit que de Rien Rien se fait,
    Veu qu'un Rien cree & ma glace & ma flame.

    Qu'ainsi ne soit des beaux yeux de Madame
    Un rien sortant, met en braise mon cœur,
    Et mon cerveau fait voguer sur l'humeur
    Du froid glaçon de l'amour qui m'enflame.

    Jà se meslant avec ses qualitez
    Mille autres riens, par leurs diversitez,
    Prennent en moy une forme seconde.

    Qui alterant mon esprit & mon corps,
    Dessous la loy de leurs riches accords,
    Mon font changer en un amoureux monde.

     

    XI.



    J'adore vos beaux yeux & deteste l'horreur
    De vostre cruauté, meurtriere de mon ame,
    Et me desplaist de voir qu'une si belle Dame
    Avec tant de beautez loge tant de rigueur.

    Las ! s'il est destiné qu'à mon fatal malheur,
    Vos yeux en mon humeur facent durer leur flame,
    Permettez que ma main, mon triste cœur entame,
    Pour chasser de mon sang, ma vie & ma douleur.

    Ne me vaut-il pas mieux qu'une heure bien-heureuse
    Termine en un moment ma vie langoureuse :
    Qu'apres vous vivottant mourir cent fois le jour.

    Laissez moy donc tuer : mais tuez moy vous mesme
    Afin que plus constant dedans les mains que j'ayme
    Je laisse ma douleur, ma vie & mon amour.

     

    XII


    Ie ne ſuis plus celuy qui reſpiroit la vie
    De vos yeux, mon soleil, ie ne ſuis qu'un vain corps.
    Amour qui m'a frappé de ſes traits les plus forts

     

    Pour triompher de moy, a mon âme ravie.

    Mon eſprit erre en bas en la plaine obſcurcie,
    Et mon corps au tombeau croiſt le nombre des morts.
    Ma vie ſous l'horreur des meurtriſſants efforts
    Qui bourrellent mon cœur, de moy s'eſt departie.

    Ie suis l'ombre amoureux de vos rayons formé,
    Lors que de vos beautez, chaſtement enflammé,
    Ie tirois de vos yeux une ſeconde eſſence.

    Puis doncques que ie ſuis de vous ſeule animé,
    Il faut que comme vous, de vous ie sois aimé,
    Ou pour le moins nourry d'une iuſte eſperance.

     

    XIII.



    Je ne veux plus aymer : car ceste flame ardante
    Qui consomme mon cœur, m'agitte incessamment,
    Sous la cruelle horreur de l'eternel tourment
    Qui gesne sans repos mon ame impatiente :

    Rien que peur à mes yeux ores ne se présente;
    Je suis rongé de soin de moment en moment,
    Et sous le desespoir par trop cruellement
    Amour conduit helas ! le bien de mon attente.

    Ha ! feux qui allumez ce desir en mes os,
    Vous esloignant de moy permettez au repos
    De glisser en mon sang pour finir ma misere :

    Non agreables feux, mais revivez tousjours,
    Et redoublans heureux l'ardeur de mes amours,
    Faites moy vivre au mal du bon-heur que j'espere.

     

    XIIII.


    Un Barbare indonté qui n'auroit dans le cœur
    Que le cruel desir qui pousse son courage,
    A respandre le sang, appaiseroit sa rage,
    S'il voyoit vos beaux yeux au fort de sa fureur.

    Un Cyclope noircy de sa bruslante ardeur
    Des soufflets eternels qui chauffent son ouvrage,

     

    Voyant de vos beautez la venerable image,
    Osteroit de son front l'espouvantable horreur.

    Si moy doncques qui n'ay la cruauté en l'ame,
    Qui ne porte l'effroy de l'Aethneane flame,
    Je meurs vous regardant, ne vous estonnez pas,

    Mais par vostre douceur egaler mon martire,
    En en prenant pitié de mon cœur qui expire
    En languissant pour vous, sauvez moy du trespas.

    XV.


    Il me plaist de mourir s'il vous est agreable,
    Ou d'une triste vie allonger mon malheur,
    Ainsi que vous voudrez je veux que ma douleur,
    Ou vivant ou mourant, me rende miserable.

    Je ne veux point vous voir d'un œil trop pitoyable,
    Adoucir mon travail, puis que par ma langueur
    Vous avez du plaisir, mais je veux qu'en mon cœur
    Se loge pour vous plaire une mort effroyable.

    Je veux chercher mon bien au fort de mon dommage,
    Je me veux affranchir sous mon cruel servage,
    Trouvant en mon malheur quelque contentement,

    Puis qu'helas ! vous voyez la force qui me gesne
    Et sans faire semblant de cognoistre ma peine,
    Par un œil incertain vous doublez mon tourment.

     

    XVI.



    L’impatient espoir qui guide mon navire,
    Sous la sainte clarté d'un astre bien-heureux
    De cet astre besson, dont les feux amoureux
    Tirent de mes poulmons le vent pour me conduire.

    L'escueil qui se presente à tous coups pour destruire
    L'attente du bon-heur, dont je vis langoureux,
    Sont joints incessamment sous le sort rigoureux

     

    Qui fait qu'en mon mal-heur, mon malheur je desire.

    Je me veux retirer de ce cruel Neptune,
    Je cognoy bien la fin de ma triste fortune,
    Et toutesfois forcé j'acours pour y perir.

    Helas ! la cause en est si plaisante & aymable,
    Que je souhaite encor estre plus miserable,
    Et pouvoir adorer l’œil qui me fait mourir.

     

    XVII.



    Las je souspire en vain puis que sans esperance
    Je chemine à tastons par le sentier d'amour,
    Tout ainsi que celuy qui privé de ce jour
    Le desirant tousjours n'en a point la presence.

    Sans pois je vay levant de mon sort la balance,
    Qui ne s'arreste point, mais en son quart detour
    Remue incessamment, & detour & retour
    Me montre la fortune, en sa vaine inconstance :

    Soit ce qu'il en pourra, j'aymeray la rigueur
    Du tourment agreable, où demeure mon cœur,
    Qu'ores l'espoir abuse, & ores reconforte.

    En l'erreur de mes veux, je conduiray mes yeux,
    En mon sort incertain, je verray si les Cieux
    Guariront la fureur du mal qui me transporte.

     

    XVIII.


    Au plus creux de mon cœur je retien enfermee
    La douce passion dont je vis icy bas :
    Et de ces yeux divins les bien-heureux appas
    Font que dedans mon sang ma vie est animee,

    D'un si benin glaçon mon ame est enflammee,
    De discords si plaisans je resens les debats,
    Par les effets d'amour, que je ne voudrois pas
    Esteindre cette guerre en mon ame frmee.

    Plustost je veux tousjours renouveller en moy
    L'agreable soucy de mon heureux esmoy,

     

    Pour vivre ainsi constant que mon cœur le desire,

    Encores crains-je, helas ! de mourir sans souffrir
    La peine, & le souci qu'il me plaist de sentir
    Adorant les beautez qu'en mon ame j'admire.

     

    XIX.


    De feu, d'horreur, de mort, de peine, de ruine,
    Jours, nuicts, ans, temps, momens, je me sens tourmenté,
    Et sous les fers meurtriers de ma captivité,
    Je vois l'amour cruel qui mon ame ruine.

    Je me perds de langueur, de douleurs je me mine,
    Ma vie fuit de moi par trop de cruauté,
    Et de mortels desdains mon esprit agitté
    Sent le dernier effort qui ma vie termine.

    Vous filles de la nuit, vous fureurs eternelles,
    Vous qui froissez là bas dessous vos mains cruelles,
    Les esprits eschappés du monde et de leurs corps,

    Chassez par vos rigueurs la rigueur de ma gesne,
    Et si la peine peut se chasser par la peine,
    Faites fuir de moi par ma mort mille morts.

     

    XX

     
    Perdez, froissez, tuez ceste ame vagabonde,
    Qui delaissant ce jour cherche vostre manoir,
    O puissances d'embas si vous avez pouvoir,
    Sur les captifs d'amour qui desdaignent ce monde.

    Vous esprits qui tousjours allez, faisant la ronde
    A l'entour de nos cœurs, taschant nous decevoir,
    Employez les secrets de tout vostre sçavoir,
    Pour mettre en mon esprit une peine seconde.

    Fuyez esprits fuyez, vostre mort, vostre horreur,
    Ploye sous les efforts de l'aveugle fureur
    Qu'excite dans le sang une rage amoureuse.

    Tout vostre vain pouvoir n'a pouvoir sur l'amour
    Je veux donq' encor voir les douceurs de ce jour,

     

    Flattant en mon malheur ma vie malheureuse.

     

    STANCES.


    Tandis que languissant pour vos fieres beautez
    Je sens dedans mon sang le soin qui me tourmente
    Je n'ay devant les yeux que mille cruautez
    Qui deschirant mon cœur sont la derniere attente
    Du bien-heureux loyer de mes fidelitez.

    Le triste desespoir qui bourelle mon cœur,
    Me presse incessamment sous l'ardeur de ma peyne,
    Car d'un ciel desdaigneux la mortelle rigueur,
    Pour redoubler en moy les tourmens de ma gesne,
    M'a fait naistre ça bas sujet à tout malheur,

    Les extresme soucis dont je suis tourmenté
    Font sortir de mes yeux une source eternelle
    Pour pleurer les ennuis, dont je suis agité
    Et pour me ruyner dans mon ame fidelle,
    Agravent les rigueurs de vostre cruauté,

    La mort de tous costez pres à prez me poursuit,
    Redoublant les douleurs de mon cruel martire,
    Et son traict inhumain peu à peu de destruit,
    Ores que malheureux ma langueur je souspire
    Attendant les horreurs d'une derniere nuict.

    La peine, le desdain, la perte, la douleur
    Du desespoir, du ciel, de mes pleurs, de mon ame,
    S'aigrissent dedans moy & doublent ma langueur,
    Cependant qu'adorant la beauté qui m'enflame,

     

    Je sens dedans mes os leur sanglante fureur.

    Ainsi pressé de mal je me sens ruyné,
    Sans oser m'asseurer qu'en ma perseverance
    Je voye mon tourment quelquefois terminé,
    Car il faut qu'en aymant je n'aye autre esperance
    Qu'au malheur amoureux où je suis destiné.

     

    XXI.


    De pleurs & de sanglots je nourriray ma vie,
    En ma peine & travail je prendray mon plaisir,
    Attendant que la mort vienne mon cœur saisir,
    Je gesneray mon ame où elle est asservie.

    Je me veux obstiner en ma peine envieillie,
    Je veux par mon ennuy contenter mon desir,
    Dans quelque antre je veux ma retraite choisir
    Vviant en la douleur dont mon ame est saisie.

    La cause de mon mal est si douce à mon cœur,
    Que je ne voudrois pas eviter mon malheur,
    Pour oublier l'ennuy qui fait que je souspire.

    Que doncques mille fois je meure chasque jour
    Que je perisse heureux sous les forces d'amour,
    Et que toujours je sois pressé de mon martire.

     

    XXII.



    Si ma mort vous plaisoit par un sort favorable
    Ores je perirois, pour vous monstrer l'honneur
    Que je vous veux porter, encores qu'en rigueur,
    Maistresse vous teniez mon ame miserable.

    Je ne possede rien qui soit tant desirable
    A mon amie, que l’œil par qui j'ay pris l'humeur
    Des vostres pour ma vie, & toutefois mon cœur
    Le hait si vous n'avez sa lumiere agreable.

    J'aime ce qui vous plaist, je hay ce qui vous fasche
    Afin de vous complaire incessamment je tasche

     

    De regler mes pensers selon vostre vouloir,

    Si donq ma mort vous plaist, donnez m'en tesmoignage
    Et pour vous obeir plain de brave courage
    Vous me verrez passer l'onde du fleuve noir.

     

    ODE I.


    Je suis saisi de frayeur,
    Je tremble tout dans le cœur,
    Et une froideur mortelle
    Passant en moy peu à peu,
    Y allume un cruel feu,
    Pour une beauté trop belle.

    Je n'ose jetter mon œil 
    Aux rayons de ce soleil,
    Qui peut foudroyer mon ame,
    Je ne l'ose malheureux :
    Voir d'une regard amoureux :
    Car je mourrois en sa flame.

    Je ne m'ose présenter
    Pour heureux un peu tenter
    Une si belle fortune,
    Car mon injuste destin
    Me feroit sentir ma fin,
    Au bord du premier Neptune.

    Si ce soleil luit sur moy
    Par une agreable loy,
    Il force mon ame atteinte
    De ces traits, dont la rigueur
    Me fait souhaitter l'erreur

     

    D'une si douce contrainte.

    Si le destin m'eut donné
    A l'instant que je fus né,
    De mériter quelque grace,
    Je voudrois avantureux
    Par un souhaut si heureux
    Avoir au ciel quelque place.

    Je voudrois en la beauté
    De ceste divinité
    Cherche la source immortelle
    Des feux dont la sainte ardeur,
    Allume en nos cœurs l'honneur
    De la lumiere eternelle.

    Mais mon merite est trop bas,
    Et je ne merite pas,
    D'y oser perdre la vie,
    Car ce qui est eternel
    Veut que par un immortel
    Sa puissance soit servie.

    Et pourtant tout estonné
    Je me sens environné
    De mille peurs à sa veuë,
    Et voy la mort me presser,
    Sentant peu à peu passer,
    Mon ame toute esperdue.

    Cependant je beniray
    Cest œil par qui je vivray,
    Soit que de luy je respire,

     

    Ou que loin de sa clarté,
    Mon poumon soit agité
    Par le doux air qu'il souspire.

    XXIII.


    J'avois juré tes yeux, ingrate desdaigneuse,
    De me sacrifier aux pieds de ta beauté,
    Je t'avois pour jamais juré ma loyauté
    Et de mourir ton serf en ma peine amoureuse.

    Mais ores je te laisse, à fin qu'une heureuse
    Me rendant en repos ma chere liberté,
    Loin du cruel desdain duquel tu m'as traité
    Je guide à meilleur sort mon ame langoureuse.

    Ha ! te diray-je a Dieu ! non, helas ! si feray,
    Non je demeureray, non, je te laisseray :
    Car te servant j'aurois tout mal pour recompense.

    Mais helas ! je ne puis, ma vie te laisser,
    Tue moy si tu peux : car ma perserverance
    Avant que t'oublier me fera trespasser.

     

    XXIIII.

     
    Je change de desirs, non pas de volonté,
    Je change de fortune, & non pas d'esperance,
    Je change de conseil, & non pas d'asseurance,
    Je change de liens, non de captivité.

    De mourir pour vos yeux mes deésirs ont esté
    Et ma fortune estoit en mon mal patience,
    Mon conseil de perir sous vostre obeissance,
    Mes liens les rigueurs de vostre cruauté.

    Et maintenant je veux vivre pour vos beaux yeux,
    J'espere de trouver en vous aymant mon mieux,
    Asseuré du loyer de mon heureux servage,

    De vos perfections eternel serviteur,
    En un meilleur estat, je change mon malheur,
    Et je change constant sans changer de courage.

     

    XXV.


    Je veux braver le sort, & je luy suis sujet,
    Je veux forcer le ciel, & il peut sur ma vie,
    Je veux contraindre amour, il m'a l'ame asservie,
    Je veux vaincre la mort, & je suis son objet.

    Je me veux d'une sorte & par divers effets,
    Vous le voulez aussi, moy par la douce envie
    Qui rend sous vos beautez mon ame assujettie,
    Et vous usant vers moy d'un amour trop discret.

    Je me moquois du sort, il ma monstré sa force,
    Le ciel m'a maistrisé & l'amoureuse amorce
    M'a mis jusques au cœur les horreurs de la mort.

    Mais vous esprouverez & vaincrez la puissance,
    De la mort, de l'amour, & du ciel, & du sort,
    Selon que vous aurez conduit mon esperance.

     

    XXVI.



    De cet œil mon soleil mon ame s'illumine,
    Et ce beau front mon ciel mon destin je cognoy,
    De ces chastes beautez la vie je reçoy,
    De ces perfections mon bon-heur je termine.

    Cet œil par la douceur de sa force divine
    Met en moy les desirs que chaste je conçoy,
    Et par ce front divin heureusement je voy
    Quel sort bon ou mauvais sur ma vie je domine.

    Ces beautez que j'adore entretiennent ma vie,
    Et ces perfections ont mon ame ravie,
    Au bien-heureux sujet de ma felicité.

    Que puissay-je à jamais en pensée si belle,
    Souspirer les douceurs d'une vie eternelle,
    N'ayant d'autre soucy le courage agité.

     

    XXVII.


    J'ai le courage foible & l'ame audacieuse,
    J'ay l'effroy dans le sang, la valeur dans le cœur,

     

    Je bous de hardiesse, & je tremble de peur,
    Sous les divers effets d'une force amoureuse.

    J'ay le courage fier, j'ay l'ame desdaigneuse,
    Je froisse sous mes pieds de l'amour le malheur,
    J'ay le sang amoureux, le cœur plein de douceur
    Benissant à part moy ma passion heureuse.

    Tant de diversitez agittent ma pensee,
    Lors que divinement d'un beau cachet pressee
    Elle prend le patron de vos divinitez.

    Voyez doncques Madame en moy vostre puissance,
    Et changez pour loyer de ma perseverance :
    En un but arresté tant de diversitez.

     

    CHANSON.


    si vous n'avez le cœur aussi dur qu'une enclume,
    Si vous n'avez le sang aussi froid qu'un glaçon,
    Si vous n'avez l'esprit privé d'affection,
    Vous cognoistrez l'ardeur du flambeau qui m'allume.

    Si vous n'avez des yeux la lumiere obscuricie,
    Si vous n'avez des sens le pouvoir imparfaict,
    Si vous n'avez perdu l'intellect l'effait,
    Vous cognoistrez l'ardeur qui consume ma vie.

    Si vous avez d'amour senti la violence,
    Si vous avez eu soin de garder amitié,
    Si vous eustes jamais de quelque amy pitié,
    Vous cognoistrez l'ardeur qui mon courage eslance.

    Si vous eustes jamais une ame pitoyable,
    Si vous eustes jamais en vous quelque douceur,
    Si vous avez vescu d'une gentille humeur,

     

    Vous cognoistrez l'ardeur de mon feu agreable.

    Si au lieu d'un acier vous avez un cœur tendre,
    Si au lieu d'un glaçon vous avez l'ame au sang,
    Si un air amoureux vous agite le flanc,
    Vous cognoistrez l'ardeur qui couve sous ma cendre.

    Si aux yeux vous avez une lumiere belle,
    Si des sens vous avez l'effait egalement,
    Si dedans vostre esprit loge le jugement,
    Vous cognoistrez l'ardeur de ma flame eternelle.

    Si vous n'avez d'amour fuy la douce flame,
    Et si de l'amitié n'avez hay le soin,
    La douce pitié n'avez chassee au loin,
    Vous cognoistrez l'ardeur de ma fievre amoureuse.

    Ne me faites douter du bien que je desire,
    Ou bien je douteray de vos perfections :
    Mais je n'en puis douter donq' en mes passions
    Octroyez moy mon cœur le bon heur ou j'aspire.

     

    XXVIII.



    Je vous donne mon cœur, non fay, rendez le moy,
    Si je vivois sans cœur je vivrois sans courage,
    Et ainsi je serois comme une vaine image,
    Sans valeur, sans desirs, sans puissance, sans foy.

    Sans cœur on a tousjours dedans le sang l'effroy,
    Je veux donc le ravoir, & encor d'avantage

     

    Je veux le vostre aussi, vous estes assez sage
    Pour vivre sans douleur, sans crainte, sans esmoy.

    Ainsi ayant deux cœurs mes forces doubleront,
    Les astres & le sort ma valeur douteront,
    Et me lairront conduire heureux ma destinee.

    Mais gardez-les tous deux, car j'en auray assez 
    Si vous aymez le mien, & l'aimant vous tracez
    La vie qu'en vos yeux les cieux m'ont ordonnee.

    XXIX.


    Mes feux sont aussi doux que ma maistresse est belle
    Mes celestes desirs esgalent ses beaux yeux,
    Au pris de sa douceur mon mal m'est gracieux,
    Et ma douleur est grande autant qu'elle est cruelle.

    Plein de felicité je me brusle pour elle,
    Par ses chastes rayons je me transporte aux cieux,
    Par sa rigueur j'en tombe & puis tout furieux,
    Je consomme mon cœur d'une peine eternelle.

    Par sa beauté je suis heureux infiniment,
    Par sa fierté je suis blessé cruellement
    Du bien heureux malheur, que pour elle je traine,

    Ainsi en l'adorant je meurs pour sa beauté,
    Mon heur double mon mal dessous sa cruauté,
    Et ses yeux doux & fiers sont cause de ma peine.

     

    XXX.



    Mon cœur que tu es belle, hé ! te l'osay-je dire ?
    Tu ne le sçais que trop, non tu ne le sçais pas,
    Si tu cognoissois bien les amoureux appas
    De ta douce beauté, tu plaindrois mon martire.

    Ha ! que tes yeux sont beaux dont mon ame souspire
    Les esprits dont je vy, qui causent mon trespas,
    Que douce en est l'ardeur qui par mille debats
    Oste de moy mon cœur, l'y remet, l'en retire.

     


    Recognois ta beauté recerches-en l'essence,
    Recognois le destin qui fait qu'en ta puissance,
    Je vive, je trespasse en langueur nuict & jour,

    Et si tu peux sçavoir combien elle m'est douce,
    Combien a de pouvoir la force qui me pousse,
    Tu croiras que tu dois m'aimer pour mon amour.

     

    XXXI.


    Voulez-vous voir mon cœur, ouvrez moy la poictrine,
    Vous y verrez les traits de vos rares beautez,
    Vous verrez en mon sang mille diversitez
    Esmues par l'amour qui par vous y domine.

    Vous y verrez l'ardeur de ma flame divine,
    Vous verrez tout au pres mes poumons agitez,
    Qui souspirent pour vous, & mille cruautez
    Exciter la rigueur qui ma vie termine.

    Mais las ! arrestez-vous, vous n'y pourriez rien voir,
    Car la mort aussi tost ayant sur moi pouvoir
    Effaceroit l'effet du desir qui m'enflame.

    Regardez mes souspirs, vous y verrez mon cœur,
    Vos beautez mon amour, vos rigueurs ma douleur,
    Et soyez humble aux pleurs que vous offre mon ame.

     

    XXXII.


    Ha que cet œil est beau, je meurs quand je l'admire,
    Ha qu'il me fait de mal, ha qu'il me fait de bien,
    Hé ! que doux & amer est le foible lien,
    Dont si estroitement par sa force il m'attire.

    Helas ! qu'il est cruel il cause mon martyre,
    Car plus il me destruit lors que plus je suis sien,
    Hé ! que ses feux sont doux au monde il n'y a rien
    D'agreable & de beau, que l'air que j'en respire.

    Hé ! maistresse attendez, attendez ma Deesse,
    Ne me cachez encor ce bel œil qui me blesse :

     

    Mais quoy, vous estes fiere au reson de mes pleurs.

    Vous me le destournez, & puis douce cruelle,
    Me le faisant revoir d'une belle estincelle
    Vous allumez en moy un million d'ardeur.

     

    XXXIII.



    Cachez moy ce bel œil : car il m'oste la vie,
    Helas ! je suis perdu en perdant sa clarté
    Las ! je suis consumé aux feux de sa beauté,
    Helas ! en le perdant, mon ame est obscurcie.

    Je ne le verray plus, & si je meurs d'envie
    De le revoir encor plus j'y suis arresté,
    Plus alors je voudrois m'en trouver escarté,
    Plus mon ame le fait, plus elle en est ravie.

    Je mourray le voyant, non je ne mourray pas,
    Je mourray m'absentant de ses heureux appas,
    Non feray, si feray : mais lequel doys-je faire ?

    Mourir en le voyant c'est mourir sans mourir,
    Mourir en le perdant, c'est en la mort languir :
    Il vaut doncq' mieux servir le bel œil qui m'esclaire.

     

    XXXIIII.



    Par mille cruautez amour me tyrannise,
    Et des horreurs de mort il estonne mon cœur,
    De souci, de tourment, de peine, de douleur
    Il m'agite, destruit, me travaille, me brise.

    Ainsi qu'il prisonnier qui desire franchise
    Je tasche de fuir de mes seps la rigueur,
    Et par quelque malheur finissant mon malheur,
    Mon ame delivrer des nœuds où elle est prise.

    Je romps doncques mes seps je denoue mes noeuds,
    J'estains pour tout jamais les brasiers de mes feux,
    Despitant de l'amour l'insolente puissance.

    Mais bandeau furieux retire toy de moy,
    Qu'amour soit doux ou fier si tiendray-je ma foy,

     

    car j'ay juré de vivre en son obeissance.

     

    XXXV.



    Retirez cette main, elle me fait mourir,
    Hé ! redonnez-la moy pour me rendre la vie,
    Helas ! retirez-la, non faites je vous prie,
    Car je veux vif & mort ny vif ny mort languir.

    Ces petits doigts rosins que me viennent ravir
    L'ame hors de mon sang, doublent en moy l'enuye
    De souspirer pour eux, & cette main polie
    En la sentant asseure & estonne mon cœur.

    D'un touchement si doux glissant dessus mon ame
    Elle excite le feu qui par vos yeux m'enflame,
    Et causent les douceurs de mon heureux tourment.

    Et puis, radoucissant la force de ma peine,
    Cruelle m'allegeant mignardement me gesne,
    Au plaisant desplaisir de mon contentement.

     

    ALLIANCE.
    ODE.

     
    Lors que Venus print naissance,
    Une celeste substance,
    Dessus la mer desgoutta,
    Qui dedans une coquille
    La fit la plus belle fille,
    Qu'oncques le monde porta. 

    La nature depitee
    De se voir outrepassee,
    Voulut imiter les cieux
    Et desevisant la rousee
    Dans les nacres assemblee,
    Faire un chef d’œuvre comme eux.

     


    Quand la coque fut ouverte
    On trouva la perle faite,
    N'ayant rien que la blancheur
    De la beauté tromperesse
    De la mignarde Deesse
    Qui nasquit de mesme humeur.

    Voyant son œuvre estre belle
    Sans pouvoir devenir telle
    Que celle qu'elle imitoit,
    D'une main sagement chiche
    En fit le joyau plus riche,
    De tous ceux qu'elle conçoit.

    Elle en donna abondance,
    Mais elle y mit difference,
    D'une belle rarité,
    Car celle qui est formee
    Plus ronde, & mieux coloree
    Est la premiere en beauté.

    Elle la fit si entiere
    Et de si bonne matiere,
    Que celuy qui par chaleur
    Peut alterer toute pierre,
    Et donner teinture au verre,
    Ne peut feindre sa couleur.

    Mais comme le temps s'escoule
    Qu'un an apres l'autre roule,
    Que tout peut estre cognu,
    Nature qui se promeine
    En son ordinaire peine,

     

    Des cieux le secret a sceu.

    Lors pour faire experience
    De sa nouvelle science,
    Imitant la deité,
    Une perle elle façonne,
    Et liberale luy donne
    La vie avec la beauté.

    Suivant du patron la trace
    Elle luy donna la grace,
    L’œil, les cheveux, & le front,
    Qui verseront mille flames
    Dans les bien-heureuses ames
    De ceux qui laboreront.

    Parfaisant ce bel ouvrage,
    Y mit encore davantage
    Un esprit sage & discret,
    Puis l'envoyant en ce monde,
    Afin qu'elle n'eut sa seconde,
    N'en garda point de pourtrait.

    Le ciel en avoit fait une
    D'une beauté non commune,
    Admirable aux eternels,
    Et l'autre a esté formee,
    Pour ça bas estre admiree
    Tant des Dieux que des mortels :

    Vous belle qui de ma vie
    Tenez la flame asservie
    Sous vostre perfection,

     

    Vous estes ceste Deesse
    Dont la beauté & sagesse
    Merite admiration.

    Vous estes la perle heureuse
    Que mon ame langoureuse
    Adore devotement,
    Celle pour qui je souspire,
    Celle que seule j'admire
    Sous l'enclos du firmament.

    Soyez moy donc naturelle,
    Autant que vous estes belle,
    Et permettez que mon cœur
    Qui vit au pris qu'il vous aime,
    Et qui respire en vous mesme,
    Arreste en vous son bon heur.

     

    LE DIAMANT.



    Tout au moyen du feu prend au monde naissance,
    S'entretient par le feu ou luy estant sujet,
    Par son dernier effort apres estre defait,
    Prend pour luy resister sa solide substance.

    Tout ainsi que du feu la derniere puissance
    Changeant un corps grossier le fait un corps parfait,
    Amour d'un feu divin en me bruslant me fait,
    Pour durer sans changer une nouvelle essence.

    Son feu caché dans moy de miserable amant
    Recuit de fermeté me change en Diamant,
    Pour servir bien-heureus la beauté que j'honore.

     


    Tel plustost je mourray & constant periray,
    Avant que de changer, car tant que je seray
    J'aimeray saintement la perle que j'adore.

     

    ELEGIE. I.



    Faut-il qu'incessamment passionné je traine
    Les rigoureux liens de l'amour qui me gesne,
    Et que sans esperer de me voir en repos
    Je loge le soucy pour tousjours en mes os,
    Que lamentant en vain mon malheur je souspire,
    Sans pouvoir m'aleger en mon cruel martire,
    Faut-il, helas ! faut-il, qu'avecques tant d'ennuis
    Je passe en mes regrets mes malheureuses nuicts,
    Et que sous la clarté que le Soleil nous donne,
    Je souffre le tourment qui tousjours me poinçonne,
    Sans pouvoir une fois sous un meilleur destin
    Sentir de tant de maux une agreable fin,
    Sans que madame m'aime et qu'une douce flame
    L'esmouvant à pitié attise dans son ame
    Un amoureux brasier, qui par quelques souspirs
    S'egalle aux doux effetcs de mes chastes desirs.
    Non non, il ne faut point qu'en tel espoir je vive,
    Il faut qu'en mon mal-heur ma fortune me suive,
    Pour me tyranniser & loger en mon flanc
    Mille traicts inhumains qui respandront mon sang,
    Affin que dedans moy sa source estant faillie
    Se finisse en un coup mes amours & ma vie.
    Car j'ai trop entrepris d'aimer en si haut lieu,
    Une beauté divine appartient à un Dieu,
    Et non à un mortel, dont la foible pensee
    Ne doit s'imaginer une si belle Idee.
    Mais quoy las ! faudroit-il qu'un si divin pourtraict

     

    Pour n'y renaistre plus de mon cœur fut distrait,
    Et que de feux divins qui mon ame ont atteinte
    La douceur pour jamais de mon cœur fut esteinte :
    Ha feux qui nourrissez vos flames en l'humeur
    Qui m'entretient icy ne partez de mon cœur,
    Bruslez moy, bruslez moy d'une ardeur eternelle,
    Pour les chastes beautez d'une dame si belle,
    Tant que la pasle mort lors qu'il en sera temps
    Par un juste destin face finir mes ans,
    Et puis quand de ce corps je laisseray la cendre,
    Eschappant de mon sang allez soudain vous rendre
    Autour de mon esprit, y allumant tousjours
    Les plus heureux brasiers de mes chastes amours.

     

    ELEGIE.

     

    II.

    Dans quel antre escarté m'iray-je retirer,
    Dedans quelle forest iray je souspirer,
    En quel lointain desert assez grand pour ma plainte,
    Pleureray-je le mal dont mon ame est atteinte ?
    Ou pourray-je fuir pour eschaper l’erreur
    Du tourment importun qui agitte mon cœur ?
    Tout m'est contraire helas ! rien ne m'est favorable,
    Tout conjure mon mal, tout veut que miserable,
    Ennuyé, deslaissé, j'espouve mal-heureux
    La cruelle rigueur de mon sort rigoureux.
    Encor si je pouvois en mon mal-heur extresme,
    Pour tromper mes travaux pardonner à moy mesme,
    J'aurois contentement, & ne sentirois pas
    Sans pouvoir defaillir les accez du trespas,
    Car errant vagabond pour trouver quelque crotte
    Ou je destourne un peu le mal qui me transporte,

     

    Seul je pense tout seul, en larmes & souspirs
    Envoyer mes ennuits avecques les Zephirs.
    Mais je me trompe helas ! car jamais ma maistresse
    Grave dans mon cœur une heure ne me laisse,
    Elle se tient pres moy, & par ses doux discours
    Elle r'alume au vif l'ardeur de ses amours.
    Plus je pnese fuir, plus je veux solitaire,
    Meslongner pour me plaindre en ma peine ordinaire :
    Plus je suis assailly, & tant plus dessus moy
    Se redouble l'aigreur de mon facheux esmoy,
    Les ombreuses forests, & les desertes plaines,
    Au lieu de m'alleger multiplient mes peines,
    Et lors que dans la mer se trempe le Soleil
    La nuict qui doit cacher tout dessous le sommeil,
    Me presse davantage, & assemble la flame
    Des tisons eternels qui eschauffent mon ame,
    Par son contraite effait, car son obscurité
    Fait retirer en moy la plus vive clarté,
    Qui se paist de mon sang, ainsi sous le silence
    Je sens plus dans mon cœur de mon feu la puissance,
    Que lors que le Soleil en reparant les cieux
    Nous rend ce qui la nuict desroboit à nos yeux.
    Mais encore ce pendant que dessus nostre sphaire,
    En conduisant le jour son flambeau nous esclaire,
    Je sens dedans mon sang en mes flames recuit
    Les tourmens ennuyeux des peines de la nuict.
    Ainsi serf des beaux yeux qui en mon ame luisent,
    Tout m'est cause d'ennuy, toutes choses me nuisent,
    Donc logeant bien souvent justement despité
    Le murmure en la bouche, au cœur l'impiété,
    Je double mon martyre, & d'une main bourrelle
    Je veux oster la vie à mon ame immortelle :
    Et n'estoit que je crains de blesser la beauté

     

    Ciselee en mon coeur, je fendrois irrité
    Ma poictrine innocente, & en ma derniere heure : 
    J'avancerois le temps ordonné que je meure :
    Puis la peur d'offencer & perdre la douceur
    De l'espoir que l'amour m'offre en tant de rigueur,
    Vient arrester ma main, & veut qu'encor je vive
    Pour servir la beauté dont mon ame captive
    Espere son bonheur, attendant que le sort
    Me presente mon bien, & que dessous l'effort
    Des effaits du trespas toute ma peine cesse,
    Et que perdant le jour je perde ma tristesse,
    S'il est vray qu'en la mort jouissant de la paix
    Qu'on pense estre là bas, on ne ressent jamais
    Les flammes de l'amour : mais qui le pourroit croire,
    Veu qu'esteindre on ne peut de l'amour la memoire. 
    Hé que feray-je donc ce pendant que vivant 
    Sous les forces d’amour vainement poursuivant 
    Une fortune aveugle, iray-je loing du monde
    Joindre avec tant de maux une peine seconde ?
    Non ! car les cieux des bois, ni les vastes deserts
    Ne destournent le soing ni les pensers divers
    Qu'on couve dans le sang, que me faut-il donc faire
    Pour me rendre propice un destin si contraire,
    Pour à tant de douleurs trouver allegement,
    Pour destourner l'horreur de mon cruel tourment ?
    Il ne faut point fuir, il ne faut miserable
    Chercher des lieux cachez l'effroy espouvantable,
    Il faut chercher les yeux, la beauté, les cheveux
    Dont les chastes rayons & la force & les nœuds,
    Ont tiré & contraint, & doucement lassee,
    Par feux, attraits, liens, l’œil le cœur la pensee.

     

    ELEGIE. III.

     


    Mon ame languissait, & d'une longue aleine,
    Par mes tristes soupirs, j'allegeois en ma peine
    Mon eternel regret, & logeois en mes os
    Les soucis importuns qui m'ostoyent le repos.
    Tout m'estoit desplaisant & ma gesne cruelle
    Me pressoit sous l'horreur de sa force mortelle,
    Tandis que loin de vous, je n'ay eu en mon cœur,
    Que peine, que souci, que travail, que mal-heur,
    Tout m'estoit desplaisant, & durant mon dommage,
    Je ne couvois que peur & perte en mon courage,
    Car une froide crainte espandue dans moy
    Compagne de l'amour redouble mon esmoy,
    Et taschant d'arracher l'esperance meilleure
    Qui plantee en mon sang, garde que je ne meure.
    Las tout m'estoit fascheux, la clarté du Soleil
    Nuisoit par votre absence au cristal de mon œil,
    Et des obscures nuicts l'horreur espouvantable
    Martyroit encor plus mon esprit miserable,
    Les moments m'estoient ans, & en mon triste sort
    Je n'avois devant moi que l'effroy de la mort :
    Et combien que le temps de ma peine fascheuse
    N'ait longuement pressé ma vie langoureuse,
    Si n'ay-je pas laissé d'estre cruellement
    Travaillé en mon cœur de mal & de tourment.
    Car les mois ni les ans ne sont par la mesure
    Des effets de l'esprit qui n'est de leur nature,
    Il mesure ses maux, & ses contentements,
    Non par ages tournans, par siecles ou momens,
    Mais selon la douleur de son cruel martyre,
    Ou selon la douceur d'un bon heur qu'il desire.
    Je veux donc maintenant apres les longs souspirs,
    Battans encor l'air sur l'aile des Zephirs,

     

    Tirez de mes poumons tandis qu'en vostre absence
    Je tesmoignois l'effect de mon impatience,
    Prendre autant de plaisir que mon cœur a porté
    D'ennuis dessous le mal donc estant agité
    Sans cesse il se plaignoit, & n'avoir de ma vie
    Autre bien, autre espoir, autre soin, autre envie.

     

    XXXVII.


    Pour quel forfait me faut-il recevoir 
    Tant dе tourmens que nuict & jour j'endure, 
    О Jupiter ressentant la blessure
    Du mesme amour, qui dompte ton pouvoir :

    M'as tu jamais veu de au cœur concevoir
    L'inchaste amour de la pensee impure,
    De cestuy là qui sans grace future,
    Se suit, & fuit hoste du monde noir.

    O beauté sainte, ô déité Cyprine
    Si c'est forfaire à la grandeur divine,
    Que vous servi, pourquoy vont ont les dieux ?

    Et toy Jupin si tu es Dieu toy mesme,
    D'où vient cela que souvent ton cœur aime
    Le vain abus qui captive nos yeux.

    ODE.



    Sous le mal qui me martyre
    Je souspire
    Comblé de peine & douleur.
    Sans avoir en ma constance
    Esperance,

    Je me perds je me ruine,
    Je me mine,
    En mes eternels ennuis.

     


    Des le temps qu'Aurore esclaire
    Nostre sphere,
    Jusques à l'obscur des nuicts.

    Le mal mont est ma pensee
    Opressee,
    Me vient du sujet divin.
    Que j'avois trop temeraire,
    Ose faire,
    Le seul but de mon destin.

    Celle que j'aime & honore,
    Que j’adore,
    D'un cœur trop devotieux.
    Voyant mon ame estre à elle
    Trop cruelle,
    L'a meurtrie par ses yeux.

    Ainsi en ma peine extresme
    Ce que j'aime,
    M'accable sous mon tourment :
    Et du lieu dont seul j'espere,
    La misere
    Me poursuit incessamment.

    Helas ! si tu as ennui
    Sur ma vie,
    Je te supply dis le moy.
    Affin que hastant mon heure
    Je me meure,
    Mettant fin à mon esmoy.

    Si ma foy devotieuse
    T'est fascheuse,
    Ne me tiens plus en suspens :
    Dy moy ma douce esperance,
    La sentence
    Du jugement que j'attens.

     


    Si tu veux que je te laisse
    O Maistresse,
    Tien, affile ce cousteau,
    Ouvre ma triste poictrine
    Et termine
    Mon malheur par le tombeau,

    Mais helas ! de quelle rage,
    Mon courage
    Est dedans moy agité,
    Las ! se pourroit-il bien faire
    Que contraire
    Fuy à soy une beauté.

    Pardonne moy je te prie,
    Car l'envie
    Qui me force à t'obeir,
    Fait qu'en toy je veille vivre
    Et te suivre
    Pour aussi en toy mourir.

    Et si jamais de ton ame
    Ceste flame
    Qui nous brusle doucement,
    Chassa l'humeur desdaigneuse,
    Sois piteuse
    Aux souspirs de ton amant.

    Et si ton ame meurtriere
    N'est trop fiere,
    Ayes-en quelque pitié,
    Sinon au mal qui me tue
    Continue,
    Pour fruict de mon amitié.

    Sois moy benigne, ou rebelle,
    Sois cruelle,
    Ou douce dessus mon cœur,

     

    Tant que l'ame me delaisse,
    Ma Deesse,
    Je te seray serviteur.

     

    ODE.



    Par mille coups mortels
    Je sens perir mon ame martyree,
    Au sang & à la mort elle cherche irritee
    Ses malheurs eternels.

    Je peris malheureux
    Dessous l'horreur du mal qui me pourchasse,
    Et vay suivant nuict & jour à la trasse
    Mon tourment langoureux.

    Las ! que le beau flambeau
    Qui de nos jours honore la lumiere,
    N'avance tost la journee derniere
    Qui m'attend au flambeau.

    Pourquoy le fier destin
    Ne marque encore le terme de ma peine
    Puis qu'il me faut sous ma cruelle gesne
    Voir ma piteuse fin.

    Puis qu'un Ciel irrité
    De jour en jour à mes malheurs s'empire,
    Je veux soudain terminant mon martyre,
    Me tuer despité,

    Mais le Ciel ne veut pas,
    Que par ma mort, je force l'adventure,
    Il veut helas ! que mal-heureux j'endure
    Attendant le trespas.

    Que mort, que soin, qu'horreur,
    Travaille donc mon ame desdaignee,
    Puis qu'elle attend ma triste destinee

     

    Comblee de mal-heur.

     

    XXXVIII.



    Mon esprit occupé de trop de passion
    S'eslongne de mon sang & vers vous se retire,
    Qui fait qu'en ma douleur ores que je souspire
    Je ne puis expliquer ma juste affection.

    Voulant monstrer l'effect de la devotion
    Que j'ay au beau sujet que bien-heureux j'admire
    Delaissé de mon ame, helas ! presque j'expire
    Dessous la cruauté de mon affliction.

    Helas ! vous qui tenez les liens de ma vie
    Si vous l'aimez en moy souffrez que je supplie
    Que j'en puisse jouyr vous estant serviteur.

    Je ne demande point que libre elle vous laisse,
    Mais que me permettant vous tenir pour maistresse
    Vous la gardiez en vous la prestant à mon mon cœur.

     

    Affin de vous monstrer que je vous suis fidele,
    Et qu'eternellement je vous garde en mon cœur,
    Je tire ces souspors tesmoins en ma douleur
    Que je vous suis tres-humble, & vous m'estes cruelle.

     

    XXXIX.


    Affligé par l'ennuy qui tourmente ma vie
    Je me plains du travail qui ruine mon coeur,
    Et sans pouvoir trouver relasche en ma douleur,
    Sous mon injuste sort ma force est affoiblie.

    Mon ame en mon regret est presque defaillie,
    Et mon sang peu à peu s'exale par mon pleur,
    Tandis que je languis dessous l'heureux mal-heur
    Qui fait que je benis la mort que j'ay choisie.

    Ha ! j'exprire desja, & les derniers souspirs
    De mes poumons lassez avecques les Zephirs
    S'envolant doucement, mon esprit m'abandonne.

     


    Ainsi je meurs heureux & revifs pour mourir :
    Car l’œil qui m'a frappé me vient soudain guarir,
    En m'ostant une vie, une autre il me redonne.

    XL.


    De mes humbles souspirs je benis l'abondance,
    Et de mes tristes yeux j'advoüe le devoir,
    Je veux que ce qui tient en moy quelque pouvoir,
    Tesmoigne la douleur du doux mal qui meslance.

    Je me veux bien-heureux perdre en la souvenance
    De mes chastes desirs, & jamais ne me voir
    Libre de mes passions, mais à tousjours avoir
    D'amour les traicts cruels en mon cœur sans defence.

    La peine que me donne un mal si aggreable,
    Me rendant or' constant & ores miserable
    Fait que dedans mon feu il me plaist de perir.

    Que j'y trespasse donc, las non ! mais que mon ame
    S'esteinde & puis s'allume aux rayons de ma flame,
    Car j'y veux vivre encore pour encor y mourir.

     

    XLI.


    Las ! vous m'estes cruelle, & si ne l'estes pas,
    Las ! vous me desdaignez, & si m'estes piteuse :
    Ainsi par deux moyens mon ame langoureuse
    Trouve la vie en vous, & en vous le trespas.

    De contraires effects les eternels debats
    M'agittent és tourmens de ma peine ennuyeuse,
    Et d'un mesme sujet ma fortune douteuse
    Me tallonne en bon heur, & malheur pas à pas.

    Ha ! que mon cœur en moy sent de fœlicité
    Par les heureux effects de la diversité,
    Dont vous le conduisez, sous vostre obeissance.

    Poursuivez de la sorte, & pour me rendre heureux
    Sous le voile discret d'un amour rigoureux,
    Aimez moy pour loyer de ma perseverance.

     

    XLII.


    Quand premier je vous vy, je n'osay entreprendre
    De regarder vos yeux tant j'y vey de beauté,
    Mon esprit fut surpris, & encore indomté
    Ne sçavoit quel chemin pour aimer falloit prendre.

    Vous le congneustes bien, lors vous me vintes tendre
    Mille rets amoureux, & de vostre clarté
    Reluisant en mon cœur, le fistes arresté,
    Propre pour vous offrir les vœux qu'il vous veut rendre.

    A l'instant tous les biens que nous donnent les Cieux
    Se glisserent en moy, par les rays de vos yeux,
    Et me firent heureux pour vous tenir maistresse :

    Aussi tost je voulus pour vous vivre & mourir,
    Et tirant mes esprits de leur morne paresse
    Rechercher tout moyen de vous pouvoir servir.

    XLIII.


    Ceste legere main, qui comme negligente
    Chet en ne rencontrant, ce soubs-ris r'adouci,
    Ce petit œil larron, ce doux parler aussi,
    Sont la cause du mal qui heureux me tourmente.

    Ceste main prend mon ame, & ce doux ris l'enchante
    Cest œil rempli d'attraits, y loge le souci,
    Ce parler pousse l'air qui dans mon cœur transi
    Esmeut les chauds glaçons de ma froideur ardente.

    Je meurs quand ceste main me redonne la vie,
    Tué par ce doux ris j'ay de revivre envie,
    Et mourant par cest œil, je vy par ce parler.

    Ainsi tant doucement ils forcent mon courage,
    D'une amere douceur, d'un bien plain de dommage
    Qu'il me plaist, pris charmé tout en soucis brusler.

    XLIIII.


    Amour est une rage un malheur qui attire,

     

    Tout malheur apres soy, un soin, une fureur,
    Un tourment sans relasche, une cruelle ardeur
    Au courage captif qui sous ses loix souspire.

    Tous ceux qui forcenez il tient sous son empire,
    Consumant peu à peu, & leur sang & leur cœur,
    Sous ses mortels effects leur fait sentir l'horreur
    Des dernieres rigueurs dont la mort nous martire.

    De feux & de souspirs, il perd les langoureux,
    Les reduisant en rien tandis que malheureux
    Et le Ciel, & le sort, & leur peine ils maudissent.

    Ainsi dedans le feu se consomme le bois,
    Ainsi parmy les airs s'esvanouit la voix,
    Et ainsi à la fin toutes choses perissent.

    XLV.


    Vous aymerai-je encor, non c'est assez aimé,
    Plus j'aime & de tant plus j'afflige mon courage :
    Mais helas ! sans aimer comme une froide image
    J'errerois icy bas vainement animé.

    Je veux donc vous aimer, & encor enflammé
    Resentir dedans moy mon amoureux dommage :
    Mais helas ! en aimant je voy passer mon aage
    Et s'esteindre aussitost qu'un festu allumé.

    Que je n'aime donc plus, & qu'heureux de ma vie
    Je ne sente le mal qui la tient asservie
    Sous l’incertain espoir d'un vain contentement.

    Mais l'amour est si doux & si doux mon martire,
    Et mon cœur tant à vous, que plustost je desire
    Pour tousjours vous aimer, vivre eternellement.

    XLVI.


    Si le destin le veut j'auray pour recompense
    De ma fidelité, un jour ton amitié,
    Si amour le permet une douce pitié
    Te fera recognoistre une fois ma constance.

     


    Si du Ciel y eschet l'equitable ordonnance
    Tu m'auras comme a toy de tout temps dedié,
    Si fortune y consent, l'un & l'autre moitié
    Nous ferons de nos cœurs eternelle alliance.

    Le destin est ton œil qui a forcé mon ame,
    L'amour est le doux feu dont ta beauté m'enflamme
    Le Ciel est ta vertu, fortune ton vouloir.

    Le destin, & l'amour, le Ciel, & la fortune,
    Sont de toy, & par toy auront force commune,
    Si tu veux à mon bien conduire ton pouvoir.

    XLVII.


    Voulez-vous estre aimee, il faut que vous aymiez
    Mais vous ne voulez pas, dites vous, estre aymee,
    Vous dites qu'aussi bien ne fut onq' enflamee
    Vostre ame pour amour, dont peu vous souciez.

    Ne dites pas cela de peur que ne sentiez
    Sa force contre vous une fois animee :
    Car lors par cent brasiers dans le cœur allumee
    Il feroit qu'à tousjours sans repos vous vivriez.

    Aimez, ou permettez que vos yeux on adore,
    Ne chassez point l'amour : mais souffrez qu'on honore
    Sous vos perfections sa grande deité :

    Croyez moy je vous pri', que c'est peu d'estre belle,
    Si d'amour on ne sent quelque douce estincelle,
    Fut-on la beauté mesme, on n'a point de beauté.

    XLVIII.


    Le Ciel & la beauté dessus tout ont puissance,
    Le Ciel fait comme il veut de vostre volonté,
    De mesme vous rangez dessous vostre beauté
    Ceux qui vivront heureux en vostre obeissance.

    Le Ciel peut dessus tout par sa juste influence,
    La beauté peut sur tout par la fatalité,
    L'influence & le sort sont un poinct arresté

     

    En la loy de ce tout d'une mesme ordonnance.

    Ainsi d'un mesme sort le Ciel vous destina
    Pour estre ma maistresse, & le mesme ordonna
    Que pour vostre beauté un jour je vous servisse.

    Il nous faut obeir humbles à leur grandeur,
    Soyez moy donc maistresse, & benigne & propice,
    Et vous m'aurez fidele & loyal serviteur.

    XLIX.


    Quand je touche vos mains, & que l'extreme bord
    De ma levre les joinct, de tant d'air se ravie,
    Mon ame sort de moy, & me laissant sans vie
    M'abandonne au doux mal d'une agreable mort.

    Las ! presque je peris, & sous mon dernier sort
    Je cognois peu à peu que mon ame affoiblie
    Pour vivre en vous aimant, heureusement s'oublie,
    En l'objet qui me tue en son doux foible effort.

    Ha je meurs ! ha je vis ! ha je vis ! ha je meurs,
    En un mesme moment je sens mille douleurs,
    Et autant de plaisirs : se jouer de mon ame :

    Je me brusle & je gelle, & constant non constant
    J'espere & desespere, & toutesfois content
    J'adore vos beautez, & je benis ma flame.

     

    L.


    Que ne permettez vous que je meure, mon cœur,
    Lors que baisant vos mains la vie me delaisse ?
    Que ne permettez vous que le mal qui me presse
    Par l'objet de mon bien n'use de sa rigueur ?

    Las ! pourquoy doucement souffrez vous que l'humeur
    Dont je vis par vos yeux augmente, ma Deesse ?
    Hé que ne voulez vous pour finir ma tristesse
    Que je meure au moment que j'ay tant de bon heur ?

    Deussay-je en tel instant arrester ma fortune,
    Et vivant avec vous d'une amitié commune

     

    Faire de tous mes ans un eternel moment.

    Car baisant ceste main qui doucement me lie,
    Je sens plus de plaisir que n'en donne la vie,
    D'autant qu'elle n'est rien sans le contentement.

    ODE


    Mon cruel martyre s'apaise,
    Belle mains, lors que je vous baise :
    Car en vous baisant tout pasmé
    Mon coeur en pardant une vie
    Aussi tost à l'autre ravie
    Dont par vous je suis animé.

     

    ODE


    Par mille souspirs heureux
    Je tesmoigne langoureux,
    L'ardeur de la douce flame
    Qui me brusle jusqu'à l'ame.
    Mon cœur en un si beau feu
    Se consomme peu à peu,
    Et d'amour toute ravie
    S'exale preqque ma vie.
    Ma langue ne peut parler
    Mes cris se perdent en l'air,
    Lors que doucement me blesse
    Le bel œil de ma maistresse.
    Mes yeux ne veulent plus rien
    Recongnoistre que le bien
    Dont ceste parfaicte Idee
    Par eux revient ma pensee.
    Aussi tout esmeu je suis

     

    Transporté de maints ennuis,
    Qui occupant mon courage
    Mon font aimer mon dommage.
    Benit soit donc le destin,
    Qui me fera voir ma fin,
    Sous l'agreable martyre
    Qui fait qu'heureux je souspire.

     

    Au premier jour de May.


    Tandis que l'amour me presse
    Vous dormez chere maistresse,
    Durant la douce frescheur,
    Et moy durant mon martyre
    Parmy ces bois je souspire
    Me perdant en mon erreur.
    Par ces bois je me promeine,
    Cherchant remede à ma peine,
    Mais je n'en sçaurois trouver :
    Aussi n'y a-il remede
    Auquel le mal d'amour cede,
    Car icy tout veut aimer.
    Donc au mal qui me tourmente
    Je ne veux rechercher plante
    Ny fleur pour ma guarisson,
    Vostre seule bonne grace
    Est le bonheur qui efface
    Le mal de ma passion.
    Mais las ! vous dormez, ma vie,
    Tandis qu'une douce envie,
    Me pousse à vous faire voir
    Durant ma perserverance,
    Avec quelle obeissance

     

    Je veux faire mon devoir.
    Selon la belle coustume
    De ceux que l'amour allume
    Se son plus chaste brasier,
    Ce beau May je vous presente,
    Que devotieux je plante
    Pres les fleurs de ce verger.
    Croyez que comme se dresse
    Sa tige au Ciel ma Deesse
    Mon amour est tout divin,
    Et comme ceste journee
    Elle vous est ordonnee,
    Vous conduisez mon destin.

    SONNET AUX DAMES.


    Voicy le mois de May, vous belles qui en l'ame
    Portez un beau desir, ne dormez si long temps,
    Jouissez des douceurs que l'on cueil' au prin-temps
    Et souffrez que l'amour doucement vous enflame.

    Si tandis que tirans de vos beaux jours la trame
    Vous desirez jouir de vos esprits contens,
    Il faut par ce beau feu qui r allume nos ans,
    De vos jours incertains entretenir la flame.

    Hé vous dormez encor ! si vous n'avez envie
    De passer le sommeil qui destruit vostre vie,
    Pour sacrer à l'amour vos chastes volontez,

    Belles, à tout le moins recevez ceste plante,
    Et de chacun de nous le cœur qu'il vous presente
    Pour le sacrifier à vos divinitez.

    ODE.


    Courant fortune tousjours,

     

    Tant que je pourray attendre,
    Dessous ma pudique cendre,
    Je celleray mes amours.
    Si doux m'ont esté les yeux
    Desquels mon ame est ravie,
    Que je ne veux de ma vie
    Chercher autre-part mon mieux.
    Je couveray doucement
    Respirant sans rien en dire
    La douceur de mon martyre,
    Que me blesse heureusement.
    Je veux garder dedans moy
    Pour vous ma chere Deesse,
    Le plaisir & la tristesse,
    Vostre amitié & ma foy.
    Cependant en mon erreur
    M'asseurant de ma fortune,
    Dessous une heure opportune
    Je trouveray mon bon heur.
    Alors je vous feray voir,
    Apres ma perseverance
    Avec toute obeissance
    Les effects de mon devoir.
    Gardez moy donc quelque peu
    De credit en vostre grace,
    Et fondez toute la glace,
    Qui empeschoit mon feu.
    Quant à moy je ne vivray,
    Quoy que de vous il advienne,
    Que mon cœur ne se souvienne
    De l’œil que je serviray.
    Ceste bouche me sera
    Tousjours pour saincte prophete,

     

    Et ce beau front la tablette,
    Où mon destin s'escrira.
    Ces cheveux seront l'accord
    Du lien de l'harmonie,
    Qui tient l'heure definie
    De ma vie & de ma mort.
    Ceste main qui dans mon cœur
    Du doigt me vient toucher l'ame,
    Sera le feu qui enflame
    En moy ma plus saincte ardeur.
    Ainsi mes douces amours,
    Chauffant ma plus chaste cendre,
    En vous me feront attendre
    Les plus heureux de mes jours.

    ELEGIE. IIII.


    Mille tristes recrets occupent ma pensee,
    De souspirs infinis mon ame est oppressee
    Je me sens assailly d'un estrange malheur,
    Je ne voy pres de moy que perte, que douleur,
    Que sang, que mort, qu'horreur, que misere, que peine,
    Et d'un long desespoir mon courage je gesne,
    Tant que d'un noir manteau s'obscurcissent les cieux,
    Mille torrens de pleurs je tire de mes yeux,
    Et ne pensant qu'en vous seule je vous honore
    Dés le poinct du matin jusques à l'autre aurore,
    Toutesfois je peris & je n'ay languissant
    Personne à qui conter le mal qui me pressant
    M'outrage nuit & jour, que vous chere maistresse,
    Qui cognoissez assez ma peine & ma tristesse :
    Si mes pleurs ont tant peu que vous touchant au cœur
    Ils vous ayent monstré de mes flammes l'ardeur,

     

    Mais helas ! dedans moy mon malheureux dommage
    S'agrave tellement, que je n'ay pas courage
    Quand je suis avec vous, de vous dire comment
    Je suis de jour en jour pressé de mon tourment,
    De sorte qu'aussi tost que ma bouche est ouverte
    Pour vous conter l'erreur qui cause de ma perte
    A fait que bien heureux, en vous me retrouvant,
    Je suis bien fortuné, un miserable amant,
    La parole me faut, & ne vous sçaurois dire
    Ni mon bien, ni mon mal, ni ce que je desire,
    Et en parlant à vous, je ne puis exprimer
    Tant mon cœur est surpris, ce qui me fait aimer,
    Mais eslongné de vous, j'ay l'ame audacieuse,
    A mille beaux desseins elle est advantureuse,
    Elle me fait parler, & d'un propre discours
    Vous faire le récit de mes humbles amours,
    Vray signe de respect, à qui couve en son ame
    Comme moy, les brasiers d'une pudique flame,
    Et marque à quelques uns de n'avoir encor' veu
    Ce qui est en amour des plus accorts cogneu :
    En esprit je vous voy, à vous je me presente,
    Hardi & plain de cœur, la fortune je tente,
    J'ordonne mes raisons, vous descouvrant mon cœur
    Et heureux & discret j'euse de ma valeur,
    Je vous dy mon secret, je vous dy ma pensee,
    Mon souci, mon desir, & quelle destinee
    Je veux suivre en aimant s'il vous vient à plaisir
    Pour fruict de mes travaux serviteur me choisir.
    Je vous promets beaucoup & fidelle je jure
    D'essayer vous aimant toute estrange advanture.
    Voila comme à part moy je basti mes dessins
    Tandis que vous plus sage ordonnés mes destins.
    Or parlons librement, dites moy je vous prie,

     

    Avez vous quelque soing pour le moins de ma vie ?
    Ne cognoissez vous point que trop de passion
    M'empesche d'exprimer de quelle affection
    Serf de vostre beauté, vostre vertu j'honore,
    Sert de vostre vertu, vostre beauté j'adore,
    Si vous ne le sçavez, las ! vous me faites tort,
    Et sans avoir failli vous me donnez la mort,
    Et je mourray content, pourveu que quand ma vie
    Se sera de mon sang à la fin de partie,
    Vous sçachiez que pour vous j'ay porté dans mon cœur
    Le martyre d'amour, sa force et sa rigueur,
    Et encor plus heureux j'esteindray ma lumiere,
    Si devant que tomber sous mon heure derniere
    Je suis seur qu'une fois esmeuë de pitié
    Vous avez recognu ma fidelle amitié.
    Hé ne pensez vous point, mon cœur que l'on ne trouve
    Un grand contentement, si aimant qu'on esprouve
    Un reciproque amour, puis qu'avec le tourment
    On prent avec l'amour la mort bien doucement ?
    Y a-il rien meilleur en ce monde que vivre ?
    T a-il rien plus doux en la terre que suivre
    Les plaisirs de l'amour ? & est-il rien plus beau
    Qu'avec contentement tomber sous le tombeau.
    Vivons donq' & aimons, & cheans sous la lame
    D'un eternel amour accompagnons nostre ame,
    Aimons nous en vivant aimant ensemblement :
    Car il n'est pas assez que couver doucement
    L'amour dedans son cœur, il faut que si on aime
    On use pitié tout premier à soy-mesme,
    Et puis à cestuy-là qui par ses doux souspirs
    Aura monstré le but de ses chastes desirs.
    L'amour n'est point amour, ce n'est rien qu'une rage
    Si en aimant on n'a un semblable courage,

     

    Et ce n'est point amour ce que l'on nomme ainsi,
    Si on porte en son sang un doux poignant soucy
    Pour un autre qui n'a de passion semblable,
    Dans le centre du cœur, le desir agreable.
    Tout ce qui est ça bas accompli l'est par deux,
    Par doublee unité tout ce dit bienheureux,
    Tout ce qui en ce monde a quelque subsistance,
    Est de deux pour estre un d'une parfaite essence,
    Mesme l'esprit est deux conjoint à l'intellect,
    Par deux unis en un l'univers est parfaict.
    C'est ceci, mon soleil, c'est ceci qui me tue,
    C'est ceci qui dans moy rend mon ame esperdue,
    C'est ce qui tirannise & deschire mon cœur,
    Qui cause mon bon heur, qui cause mon malheur :
    Mon bon heur pour autant que d'une belle envie
    Vvivant en vous aymant je vous tiens pour ma vie :
    Mon amlheur, pour autant que des que je fus né
    Pour ne meriter rien j'ay esté destiné.
    C'est ce qui dedans moy sans cesse me tourmente
    Et ce qui mon tourment journellement augmente,
    Car si jamais amant fut plain de loyauté,
    Nul plus que je le suis encores n'a esté,
    Et si des traits d'amour ame fut onq' atteinte,
    Si sous sa cruauté ame a esté contrainte,
    La mienne l'a esté & encore le sera,
    Tant que d'un doux souspir mon cœur s'allegera.
    Ha ciel ! que n'as tu fait qu'au jour de ma naissance
    Heureusement poussé d'une juste influence,
    Je n'ay esté assez, pour celle à qui je veux
    Donner le saint devoir de mes plus humbles vœux,
    Ou bien si tu voulois qu'une fois je la visse,
    M'estant en un moment & contraire & propice,
    Si tost que son bel œil eut le mien allumé,

     

    Si tost que sa beauté eut mon cœur enflammé,
    Que ne m'as-tu perdu pour finir l'avanture
    Du malheur eternel, que sans cause j'endure ?
    Que ne m'as-tu permis, en voyant son bel œil
    De mourir par les feux de si heureux soleil ?
    Car aise maintenant onmbre legere & belle,
    Sans peine & sans soucy, en la paix eternelle
    J'errerois, ou tousjours les esprits amoureux,
    Vivans contans d'amour reposent bien heureux.
    Mais en quel vain desir suis je entré, ma Deesse,
    Non, non je ne croy pas qu'en l'infernale presse
    Des esprits de la bas, on resente l'amour
    Si long temps on ne l'a practiqué en ce jour,
    Et si d'un beau soucy pour les yeux de sa dame
    En mille heureuses parts ou a parti son ame,
    Car apres un long temps si on a bien aymé,
    On est de mesme feu hors du monde allumé :
    Fuye donque de moy tout enny, toute crainte,
    Car tant que d'un beau soin j'auray mon ame atteinte,
    J'adoreray cest œil, qui me fait vivre icy,
    Je beniray l'objet cause de mon soucy,
    Et tant qu'en mes poumons je rentiendray ma vie,
    J'adoreray les yeux de ma chere ennemie.
    Soit que d'un long travail sans oser esperer
    Il me faille en tourment ma misere tirer,
    Ou que sans esperer faveur de ma maistresse
    Je porte incessamment dans mon cœur ma tristesse,
    Je l'aymeray vivant, en l'aimant je vivray,
    Je l'aymeray mourant, en l'aimant je mourray.
    Voila, mon cher soucy, ce que je vous puis dire :
    Et ce que veut amour que pres vous je souspire,
    Mais lisez en mon cœur, vous verrez encor mieux,

     

    Et mes justes desirs, & les traits de vos yeux,
    Qui allumans en moy de leur flamme divine
    Les plus chastes brasiers, eschauffent ma poitrine,
    Et mon sang & mon cœur, me faisant respirer
    Pour heureux à jamais vous servir, admirer,
    Honorer, rechercher, estimer, & eslire
    Pour le bien heureux but où mon destin me tire.
    Si donq' quelque douceur vous a esmeu le cœur,
    Touchee de pitié appaisez ma douleur,
    Et alors mon malheur mal langueur & ma peine,
    Mon ennuy, mon travail, mon souci & ma gesne
    Seront tout mon bon heur, & si je suis aimé,
    Quand par mille malheurs je serois consumé,
    Qaund suivi de danger je fuirois la fortune,
    Quand je serois pressé d'une mort importune,
    Quand ce qu'on a songé d'espouvantable à bas,
    Sans cesser me courroit jusqu'au poinct du trespas
    Si seray-je content, puis que la recompense
    Me suivroit de si pres en ma douce esperance.
    Mais attendant qu'un jour favorable à tous deux
    Faisans de beaux discours, aimez & amoureux
    Nous puissions par effait d'un amour veritable
    Sentant heureusement ce qui plus agreable
    Peut forcer nos desirs, & contenter nos cœurs,
    Apprehender en nous de l'amour les douceurs,
    Prenez mon cœur, Madame, & regardez soigneuse,
    Et par telle faveur rendez ma vie heureuse

     

     ОDE.



    L’Amour dont je tiens la vie
    N'est que la mesme douceur
    Qui par le ciel recueillie

     

    Se loge autour de mon cœur.

    Ceux qui pressez de paresse
    Ne sçavent que c'est d'aimer,
    S'il voyoient l’œil qui me blesse
    Il viendroyent s'y consumer.

    S'il avoyent senti sa flame
    Qui les feroit vivre heureux,
    Ils hazarderoyent leur ame
    En ces flambeaux amoureux.

    Car ceste flame divine 
    Conduit à l'eternité,
    Quiconque dans sa poitrine
    Fait place à sa deité.

    Sa beauté n'est pas semblable
    A l'apparence d'embas,
    Qui rend le cœur miserable
    Sujet à mille trespas.

    Sa force n'est point martyre
    Et jamais ne le sera,
    Car qui pour elle souspire
    Heureux & content vivra.

    S'elle monstre quelque peine
    La douleur n'en sera rien
    Car une si douce gesne
    Est cause de plus grand bien.

    Si je puis donc tout mon aage

     

    Vivre sans me repentir,
    Et sans changer de courage,
    J'auray plaisir à mourir.
    Beni soit donq le moment
    Que je mourray en l'aymant.

     

    ODE


    Sous le fers de l'heureux servage
    De ma douce captivité,
    Usant le meilleur de mon aagen
    Je meurs sous vostre cruauté.

    Vous sçavez bien de quelle sorte
    Mon cœur est au vostre lié,
    Mais pour l'amour que je vous porte,
    Vous mesprisez mon amitié.

    Pour la derniere recompense
    De l'humble effait de mon devoir,
    Riant de ma perseverance
    Faites semblant de n'en rien voir.

    Ores que vous tenez sujette
    Mon ame dessous vos beautez,
    Usant d'une sainte discrette,
    Vous perdez mes fidelitez.

    Si vous en usez d'avantage,
    En m'esprouveant vous me romprez,
    Et faisant changer mon courage,
    A la parfin vous me perdrez.

     

     ODE, AU BLEU.


    Belle couleur azuree,
    Couleur de tous admiree,
    Fille de l'eternité,
    Couleur, aymee des belles,
    Et qui aux cœurs plus fidelles,
    Es marques de loyauté.

    Comme le grand ciel s'honore
    De toy couleur que j'adore,
    Pour l'amour d'une beauté,
    Aussi la celeste flame
    Qui s'attise dans mon ame,
    Est toute divinité.

    Jamais le ciel ne se change,
    Il ne reçoit le meslange
    De terre, d'eau, d'air, de feu :
    Son ordonnance est tresseure
    Et tousjours loyal demeure,
    Aussi se vest il de bleu.

    Il a la couleur premiere
    Que fit naistre la lumiere,
    De tant de belles couleurs :
    Et la passion plus belle
    Par la loyauté fidelle
    Touche les plus chastes cœurs.

    Comme par les bleuës nuës
    Se trouvent les avenuës
    Pour au ciel se transporter :

     

    La loyauté est l'adresse
    Pour avoir de sa maistresse
    Ce que l'on veut meriter.

    Du ciel en terre est tombee
    Ceste couleur imitee
    Pour loyauté seulement :
    Aussi celeste & divine,
    Es cœurs aimans chastement.

    Comme l'essence ætheree
    D'une eternelle duree
    Reçoit du bleu son honneur,
    Ceux qui ont toute leur vie
    De perseverer envie,
    Aimant du ciel la couleur.

    Sois doncques tousjours cherie
    Par celle qui tient ma vie
    Captive sous ses beaux yeux,
    Accompagnant ma Desse
    Aussi long temps en jeunesse
    Que tu te tiendras aux cieux.

     

    ODE.


    Comme l'an se renouvelle
    Ceste amoureuse estincelle
    Qu'allumant en moy vos yeux,
    S'excite en plus grande flame
    Au plus beau lieu de mon ame,
    Et la font esperer mieux.

     


    Mon cœur qui n'a autre vie,
    Que celle qu'il a ravie
    Des feux de vostre beauté,
    Seur d'une amour nouvellle
    Vous jure amour eternelle, 
    En toute fidelité.

    Permettez luy donc de vivre,
    Au desir qu'il veut poursuivre,
    Tant que la loy de mon sort
    Qui tient en vous arrestee
    L'heure de ma destinee,
    Marque l'instant de la mort.

     

    LII.


    Par un heureux destin, m'estant en mon bonheur
    Rendu serf sous les loix de vostre obeissance,
    J'ay veu l'effait certain de ma juste esperance,
    Alleger mes soucis au fort de ma douleur.

    Sans peser mon merite, ains cognoissant l'ardeur
    De mon affection gage de l'asseurance
    Que j'ay de mon bon heur, gardant vostre puissance
    Sur moy vous m'avez fait place dans vostre cœur.

    Continuez madame, & croyez je vous prie
    Que mon ame plustost se privera de vie
    Que me faire changer en rien ma loyauté :

    Car tant que dans mon cœur se tiendra enfermee
    Ma vie, vostre image y sera imprimee,
    Par la devotion de ma fidelité.

     

    LIII.


    Vous m'avez pris mon cœur, rendez le moy madame
    Hé ! quoy que vous feignez, je ne me mocque pas :
    Voyez comme affoibly des forces du trespas
    Glissees en mon sang, pres de vous je me pasme.

     


    Vrayment vos avez tort & faut que je vous blasme
    Puis qu'ainsi vous trompez par vos meilleurs appas,
    Rendez moy donc mon coeur, laissons ces vains debas,
    He redonnez le moy pour retenir mon ame.

    Helas ! c'est fait de moy puis que sans coeru je suis,
    J'oubliray mes amours, madame, & les ennuis
    Ou tant heureusement vous servant je m'oublie.

    Mais las ! rendez le moy. Ha ! qu'il vous faut prier,
    Rendez le moy, ou bien prenez moy tout entier,
    Et me serrez au sein qui recelle ma vie.

    ODE.


    L'un le Mirthe veut avoir,
    L'autre pour se faire voir
    De ceux qu Bacchus adorent
    Au lierre veut courir,
    Les autres veulent mourir
    Pour la palme qu'ils honorent.

    Celuy qui suit le mestier
    De Pallas, veut le laurier
    Pour le loyer de sa peine,
    Moy qui ay l'amour au cœur
    Je ne veux bien ny faveur,
    Que vivre en l'ombre du Chesne.

    Ombre que tousjours j'auray
    Pour saint, tant que je vivray
    L'aymant d'une douce envie,
    Car le tige bien heureux
    Qui m'en fait tant desireux
    Est la source de ma vie.

     


    En l'honneur de la beauté
    Qui de ma captivité
    A causé le doux servage,
    Je desire qu'a tousjours
    Je puisse passer mes jours,
    Sous l'honneur de son ombrage.

    Cependant devotieux
    Plain d'un soucy curieux,
    J'en arrouseray la plante,
    La portant au ciel vouté,
    Pour vivre en l'eternité,
    Par les vers que je luy chante.

     

    ODE.


    Tandis qu'en peine & douleur
    Dans mon cœur
    Je supporte le martire
    Qui en mon soin amoureux,
    Langoureux,
    Fait que mon mal je souspire.

    Je voy en vostre beauté,
    Arresté
    Le destin qu'il me faut suyvre,
    Et attendant le trespas
    Icy bas,
    A vostre volonté vivre.

    Pour vous seule destiné
    Je suis né :
    Recevez-moy donc madame,

     

    Souffrant que devotieux
    De vos yeux,
    Je me respire mon ame.

    Je suis vostre, gardez moy
    Sur la foy,
    Qu'eternelle je vous jure,
    Et si je vous suis menteur,
    En rigueur,
    Tuez moy comme parjure.

    Voyez vous pas qu'il n'est bien
    Que le sien,
    Que mieux au monde on cognoisse :
    Puis donc que vostre m'avez,
    Vous sçavez
    Si je ments en ma promesse.

    Pour jamais vostre je suis,
    Et ne puis,
    Quand je voudrois estre à autre,
    Et mon cœur vous dit toujours
    Mes amours,
    Je suis vostre, je suis vostre.

    Mais ores que vous m'avez,
    Et sçavez,
    Dessus moy vostre puissance,
    Vostre œil se feint inhumain,
    Mais en vain,
    Pour esprouver ma constance.

    Depuis que vous avez sceu,
    Et cognu,

     

    Que mon cœur vous est fidele
    Esteindant de jour en jour,
    Vostre amour,
    Vous m'avez esté cruelle.

    Soyez le si vous pouvez,
    Et tenez,
    Mon ame en rigueur extresme,
    Vous ne pouvez par changer
    Estranger
    Le courage qui vous aime.

     

     ОDЕ.



    Ce n'est point la cruauté,
    Le desdain, ni la fierté,
    Qu'en vos yeux on recognoisse,
    Qui avec tant de malheur
    M'enferme dedans mon cœur
    Tant de peine & de tristesse.

    Cest amour qui veut avoir
    L'honneur de rendre devoir
    Tout seul à vostre merite :
    Moy je ne le veux souffrir,
    Luy despit me fait mourir
    Par les traits dont il m'irrite.

     

    LIIII.



    Quand parlant avec vous je respire la vie
    De vos yeux mon Soleil, & d'un signal certain
    Vous monstrez à mon cœur que vostre cœur humain,
    Prend plaisir à l'ardeur dont mon ame est saisie.

     


    Mon ame hors de moy heureusement ravie
    Vit tandis que je meurs, & prise du bel hain
    Qui tient à vos cheveux, je l'attens, mais en vain :
    Car sans plus retourner, en vous elle s'oublie.

    J'ay beau la r'appeller elle qui ne veut pas
    Eslongner vos beautez, m'abandonne au trespas,
    Et me fait desirer mon mal heur pour son aise.

    Ainsi vivant en vous quand je suis mort en moy
    Je desire à tousjours pourveu qu'il le vous plaise,
    Suivre le bel arrest dont vous m'estes la loy.

     

    LV.


    Mon sang est tout gellé, je n'ay plus dans le cœur
    De pouvoir pour encor entretenir ma vie,
    Mes nerfs sont retirez, & je sens amortie,
    La Vertu qui tenoit mes esprits en chaleur.

    Mes os n'ont plus en eux cette aggreable humeur
    Qui les entretenoit, & ma force est faillie,
    De mon cerveau seché goutte à goutte est sortie
    La douce humidité qui luy donnait vigueur.

    Mes yeux ne servent plus à mon corps de lumiere,
    Et je n'attens plus rien qu'en mon heure derniere,
    La mort de mes poumons oste le mouvement :

    Mais elle n'y peut rien, pour autant qu'en mon ame
    Esclairent vos beaux yeux qui me sont vous aymant,
    Sang, cœur, nerfs, vie, esprits, force, humeur, cerveau, flame.

     

    ELEGIE. I.



    Si vous avez au cœur autant de courtoisie
    Que de douceur aux yeux, escoutez je vous prie
    Comme par mes destins heureusement forcé,
    Je fus pour vous aymer en vos lien poussé :

     

    Et si quelque amitié vous a jamais atteinte,
    Vous sçaurez comme moy mon ame fut contrainte
    Se consumer pour vous des lors que j'eu conceu
    Le doux feu qui m'estoit encores incongnu,
    Et si vostre loisir vous permet de tout lire,
    Vous verrez la douleur que pour vous je souspire.
    Et le but où je tens pour me resoudre en fin,
    Selon vostre vouloir à mon dernier destin.
    Le ciel m'est vray tesmoin, que jamais de ma vie
    Je n'avois resenti ceste aggreable envie
    Qui me contraint aymer, & dans mon cœur transi
    Pour quelque autre beauté loge quelque soucy.
    Je vivois franc de soin, & d'un amour vulgaire
    J'aymois comme chacun tout cela qui peut plaire,
    S'il avenoit parfois que pour une beauté
    Mon esprit faut dans moy doucemetn agitté,
    Cela passoit soudain, & de ma fantasie
    J'arrachoix aisement ceste belle follie :
    Parfois je me plaignois, mais ceste passion
    En la continuant se trouvoit fixion.
    Je ne pouvois ancrer quoy que je le voulusse
    Cest amour en mon cœur, & encor que j'y eusse
    Pour quelque peu de temps, gravé quelque desir,
    D'un autre aussi soudain je me sentois saisir,
    Oubliant le premier pour faire à l'autre place
    Selon que m'incitoit de mon objet la grace.
    Je faisois tout ainsi que les filles du ciel,
    Qui recueillent des fleurs la substance du miel,
    Remarquant des beautez ce qui plus nous attire
    Et qui les cœur aymans doux aigrement martire,
    Et sans en reserver nulles impressions,
    Par la comparaison de leurs perfections
    Je me sentois contant, ne mettant d'avantage

     

    Fors lе devoir commun d’amour en mon courage.
    Mais quand le sort voulut que je vy vos beautez,
    Autrement que jamais mille divinitez
    Agitterent mon coeur, & d'un mal non semblable
    A mes premiers desirs, mais cruel agreable
    Je me senti vaincu, & hors d'une froideur
    Mon cœur estre alteré, & puis d'une chaleur
    Aussi tost refroidi & sentis en ma playe,
    Un mal qui n'est cognu qu'à celuy qui l'essaye.
    Hé ! mon dieu que l'amour eut lors de force en moy,
    Qu'il peut dessus mes sens, qu'il peut dessus ma foy,
    De m'avoir tant changé que m'oubliant moy-mesme,
    En tout autre amitié, seule mon cœur vous aime,
    A l'heure de vous voir j'euz bien peu de loisir,
    Et j'ay beaucoup de temps ores de desplaisir,
    Seulement vos beaux yeux au premier m'apparurent,
    Dont milles amours nouveaux en mes veines coururent
    Mais les recognoissant lors je les desdaignois
    En les admirant plus que je ne les cognois.
    Un peu de temps apres la venerable Idee
    De vos perfections fut en moy imprimee,
    De sorte que dehors touché heureusement
    Je n'euz plus dedans moy desir ni mouvement
    Qui ne tendis à vous, & sentis en mon ame
    Autrement que devant une divine flame
    Qui ne receut adonc en cest effort premier,
    Que les avancoureurs de mon chaste brasier.
    Quand je m'en dus allé & que la nuict muette
    Eut tiré en conseil ma pauvre ame seulette,
    Las ! je sentis combien il me faudroit souffrir
    Sous l'espoir incertain, qui or' me fait languir,
    Sans me pouvoir resoudre, ains remettant ma vie
    Au gré de la beauté qui la tient asservie,

     

    Et retiendra encor tant que j’auray pouvoir
    Mesmes apres la mort esprit de m'esmouvoir,
    Mais dés cest heureux temps & que j'ose vous dire,
    Ou de bouche ou par vers mon bien heureus martyre,
    Ha ! que j'ay eu au cœur vray & fidele amant,
    De soucy, de travail, de peine, de tourment,
    Vous ne l'ignorez pas : car ma perseverance
    Peut de mon juste amour vous donner cognoissance,
    Si vous n'avez cruelle en la place du cœur, 
    D'un acier, d'un glaçon, la durté, la froideur,
    Car depuis qu'au premier je vous voue ma vie
    Vous estes a desdain d'estre de moy servie,
    Vous monstrant assez douce, & d'asseurant d'avoir
    Part en vostre amitié telle que peut avoir
    Le serviteur fidele, & receutes facile
    Les souspirs que j'avois arrestez sous le stile,
    Qui par vostre faveur se rehaussant tousjours,
    Vous a esté tesmoins de mes humbles amours.
    La Lune ce pendant diversement rouante,
    Par vingt & quatre fois en sa course inconstante
    A marqué mesme point, qu'a vostre volonté
    J'ose rendre en vos mains seve ma liberté,
    Mené diversement sur l'incertain Neptune
    Ou conduit par l'amour je vay courant fortune,
    En mon divers destin, quelquefois bien heureux
    Lors que je respirois d'un œil tout langoureux
    Je ne puis dire quoy tant mon ame contente,
    Se perd en ce plaisir, quelle se represente,
    Puis aussi quelquefois malheureux quand le sort
    Dessus mon pauvre cœur s'aigrissoit, mais à tort,
    Et que de l'air heureux dont la vie il me donne
    Il formoit le tourment dont la rigueur m'estonne,
    Car vrayment vos beaux yeux m'ont jetté doucement

     

    Une humeur, un esprit, une grace, un tourment,
    Une aise, une fureur, un plaisir, une peine,
    Qui en me contentant, doux-aigrement me gesne,
    Selon le doux effait duquel vous balancez.
    Affin de l'esprouver, mon cœur, que vous avez,
    Qui tient de vous la vie & qui l'en a tenue,
    En fait que je tiendray ma vie par ma veuë,
    Ainsi est mon espoir par fois desesperé
    J'ay en vous honorant diversement erré,
    Et ayant eu ce bien de vous dire en partie
    Les plus secrets desirs dont mon ame saisie
    Se consumoit pour vous, seul je me retirois
    Ou plain de passion mes souspirs je tirois
    Hors de mon estomac, pour vous faire paroistre
    Par ces pleurs mes tesmoins, ce que je vous veux estre,
    Ainsi absent de vous, vous ayant seule au cœur
    Je ne recherchois rien que vous rendre l'honneur
    Que je dois à vous seule, & d'un destin propice
    Le temps & le moyen de vous faire service.
    Voila comme en mon mal je me suis arresté
    En mon contentement tant qu'un sort irrité
    Voulant qu'en vous aymant je fusse miserable,
    Aigrissoit les douceurs de ma vie aggreable,
    En me faisant sentir, jusqu'au centre du cœur
    Les iniques effaits de sa fiere rigueur :
    Adonc je souspiré une douleur mortelle
    Despitant les horreurs de ma peine cruelle.
    Mais tout cela n'est rien, un doux contentement
    Par un beau souvenir en chasse le tourment :
    Ainsi en ma douleur me souvenant Madame,
    Que je vous ay donné le pourtrait de ame,
    Avecques mes regrets que vous avez receus

     

    D'un œil tant adoucy que je suis tout confus
    Lors que j'y pense encor, m'encourageant moy mesme
    J'ai bravement forcé, du sort la force extreme,
    Allegeant mon ennuy heureux toutes les fois
    Que sous un tendre accent avec vous je parlois.
    Helas, ce n'est pas tout, n'ayant pour tesmoignage
    Que vous continuez de semblable courage,
    Suivy de mes malheurs, je n'ay peu estimer
    Que pour mon amitié vous me deussiez aymer,
    Car las ! je suis si peu, & si peu je merite
    Que si par la pitié vostre cœur ne s'incite
    Je me tien pour perdu, & je ne pense pas
    Que quand vous aymeriez, vous aymassiez si bas,
    Qui me fait desirer au sort qui se presente,
    De finir sous l'horreur du mal qui me tourmente.
    Je veux donc sans espoir perir en mon mal heur,
    Je veux d'un coup mortel perçant mon triste cœur
    Tomber ombre legere, & croistre miserable
    Le nombre des esprits de la plaine effroyable,
    Qui sans corps vains legers tousjours surpris de peur
    Sont la bas vagabons tallonnez de l'horreur,
    Afin qu'à tout le moins une esperance vaine,
    Ne se loge dans moy passant de veine en veine,
    Pour me tromper cruelle, & en mon sort malin
    Me faire mille fois sentir ma triste fin,
    Tandis que trop fidelle, helas ! en mon martire,
    Dessous un trop bel œil langoureux je souspire,
    Et que par mille pleurs je tasche d'adoucir
    Le mal perpetuel ou je meurs sans mourir,
    Ha ! que tarde ma main, que tarde ceste lame
    De donner vistement liberté à mon ame,
    Que tardent mes destins, puis qu'aussi bien le sort
    Ne me presente rien que soin, que peur, que mort,

     

    Que tourne tant le ciel pour mes tristes journees,
    Puis qu'il ne change point mes fieres destinees ?
    Ha ! faut il encor', faut il souspirer l'air,
    Faut il sentir son ame, & encores l'aymer,
    Non il faut tout hair, & mesme ce qu'on ayme
    S'il se peut, puis qu'ainsi on ne s'ayme soy-mesme :
    Que donques à jamais je deteste l'amour,
    Que je cherche la nuit, que j'abhorre le jour,
    Et encor s'il se peut qu'en ces plaintes funebres
    Afin de n'aymer rien je haye les tenebres :
    Que je sois à mon ame ennemy si mortel,
    Que je la gesne en moy d'un despit eternel :
    Et que pour achever le comble de ma peine
    Que je sois sans espoir comme une image vaine,
    Insensible, sans vie, & sans contentement
    Autre que la douleur de mon fascheux tourment :
    Puis en tombant soudain, d'une grande blessure
    Je termine ma vie & ma triste aventure.
    Mais quel œil me retient, quelle belle clarté
    A mon inique bras doucement arresté ?
    Que Soleil est cecy qui veut qu'encor je vive
    Et que vivant de luy mes destins je poursuyve ?
    Ha c'est l’œil que j'adore, ha ! c'est luy, je le vois,
    Mon ame le sçay bien, à son feu je cognois
    La force, & la douceur, dont la fleur de ma vie
    Par mille heureux souspirs a esté recueillie.
    Je sors donc de ce trouble en reprenant l'espoir,
    Ais pris que dans mon sang je me sens esmouvoir
    D'une chaleur plus douce, & respirant encore
    Les esprits amoureux du bel œil que j'honore,
    Essayer la fortune, & me conduire heureux
    Au sentir incognu du sort avantureux
    Que vous m'ordonnerez, pensez y ma Deesse,

     

    Me montrant de mon bien la bien heureuse adresse :
    Et si vous eustes onc de mes larmes pitié
    Recompensez mon soin d'une mesme amitié.

     

    COMPLAINTE.



    Ainsi qu’on voit plorer la chaste tourterelle
    Quand la mort a esteint la moitié de son cœur
    Je veux en accusant ma fortune cruelle,
    Eslongné de vos yeux souspirer ma douleur.

    N’ay-je pas bien raison de faire ouir ma plainte,
    Puis qu’à votre depart mon cœur s’en va de moy ?
    Et que ployant au joug d’une force contrainte
    Il me faut supporter mon tenebreux esmoy ?

    Non non je ne sçaurois tenir en mon courage
    Sans le manifester, mon regret ennuyeux,
    Ains je veux tesmoignant mon desplaisant dommage
    D’un pleur continuel tenir moite mes yeux.

    En lieu de sang j’auray une source eternelle
    D’une eau preste à monter en mon pensif cerveau,
    Ou se changeant en pleurs viendra continuelle
    Couler sur mon visage en un double ruisseau.

    De mes venteux poumons le devoir ordinaire
    Sera de soupirer, & en air me changer
    Afin de plaindre mieux l’aventure contraire,
    Qui las ! me veut de vous par l’absence estranger.

    Est-ce pas un malheur assez fort pour contraindre
    Les esprits plus felons, à distiller en pleurs,

     

    Que voir venir leur mal ? j’ay donc cause de plaindre
    Lors que vous absentant j’aperçoy mes malheurs.

    Bien tost d’un noir manteau la terre environnee
    Effacera le jour, & seul je m’en iray,
    Jettant mille souspirs pleurer ma destinee
    Si tost que de vos yeux la clarté je perdray.

    Regrettant sans cesser de vos yeux la presence,
    Je n’auray bien aucun pour me desennuyer,
    Qu’en mon mal renaissant changer en autre essence,
    Pour m’exhalant en pleurs en souspirs me noyer.

    Esperance fuyez, car vous trompez ma vie,
    Je veux sans esperer me tenir en mon mal,
    Pour estre bien heureux je ne veux autre envie,
    Que suyvre les erreurs de mon malheur fatal.

    Courez tant que voudrez, inconstante fortune,
    Je seray obstiné resolu en mes maux,
    Attendant jour à jour que ma peine importune
    Vienne en fin accabler mon chef sous mes travaux.

    Helas ! vous qu’en mon cœur chastement engravee
    J’honore sans changer de foy ni loyauté,
    Si vous estes autant pitoyable qu’aimee,
    Ayez quelque pitié de ma calamité.

    Au moins si quelquefois l’amour vous a atteinte
    Mesurez ma langueur par vostre affection,
    Et oyant les soupirs de ma juste complainte,
    Ayez de mon ennui quelque compassion.

     

    Ne souffrez que le dueil soit maistre de mon ame,
    Mais par quelque faveur estranger mon soucy,
    Autrement en l’horreur que mon malheur me trame
    Il me faudra passer au royaume obscurcy.

    Ores que je ne voy qu’une porte prochaine,
    Pour soulager mon cœur, souffrez que bien-heureux
    Pour de vostre amitié avoir preuve certaine,
    Je prenne de vos mains ce baiser amoureux.

    Ne me refusez point ce qui me fera vivre,
    Car loing de vos beautés je m’en resouviendray,
    Ja ce doux souvenir de mon mal me delivre
    Et me promet plus d’heur quand je vous reverray.

     

    ADIEU.



    Je veux seul escarté, ores dans un boccage,
    Ores par les rochers souspirer mon dommage,
    Et plaindre sous l'horreur du destin irrité,
    Je veux aupres des eaux tristement murmurantes,
    Et pres l'obscurité des grottes effroyantes,
    Soulager mon esprit de soucis tourmenté.

    Vous bois qui entendez le reson de ma plainte,
    Vous rochers qui m'oyez quand mon ame contrainte
    Sous trop de cruauté se plaint de son malheur,
    Et vous eaux qui trainez en vos fuites tardives
    Les regrets que j'espens dessus vos molles rives,
    Soyez justes tesmoins de ma triste langueur.

    Vous antres reculez ou les ombres dernieres

     

    De ceux à qui la mort a fermé les paupieres
    Errent tant que leurs corps soient mis dans le tombeau,
    Recevez mes souspirs, & d'une longue aleine
    Redoublez plusieurs fois la vois dont en ma peine
    Je demande en vos creux un remede nouveau.

    Car un injuste sort, me privant de ma vie,
    M'absente des beaux yeux dont mon ame ravie,
    Adorant les rayons fait vivotter mon cœur,
    Et veut que sans espoir de revoir ma maistresse,
    J'oublie de ce trait qui tant heureux me blesse,
    Pour mourir en l'aimant, l'agreable douceur.

    Mais quoy que contre moy la fiere destinee
    Ait amené du Ciel l'influence ordonnee,
    Au poinct determiné de ma calamité,
    Si est-ce que tousjours en ma ferme pensee,
    Sera heureusement d'une secrette Idee
    Ciselé jusqu'au vif le trait de sa beauté.

    Toutefois attendant que le Ciel en ordonne,
    Que je puisse revoir ceste beauté qui donne
    A mon douteux espoir, tant de contentement,
    Je luy veux dire adieu, mais cest adieu entame
    D'un mortel desplaisir & mon cœur & mon ame,
    Tant le regret en cause en mes os de tourment.

    Adieu ! Las je ne puis ! Hé je ne puis encore,
    Adieu douce beauté qu'heureusement j'adore,
    Ha ! je ne puis passer cest adieu sans perir,
    Encores le faut-il & reprenant courage,
    Feignant pour un moment le mal de son dommage,
    Dire adieu à ceste heure, & puis tantost mourir.

     


    Adieu doncques beaux yeux, adieu belle lumiere,
    Qui avez en mon sang allumé la premiere,
    Les bien heureux brasiers de mon affection,
    Mais adieu sans adieu : car il n'y aura heure
    Que mon cœur avec vous en tout lieu ne demeure,
    Sentant pour vos beautez la mesme passion.

    Adieu deveux frisez, dont l'ordonnance belle
    Me prit en mon bonheur, quand mon ame rebelle
    Ne sçavoit que c'estoit des douceurs de l'amour
    Que puisse-je tousjours en vos beaux rets me rendre,
    Et quand la mort viendra importune me prendre,
    Qu'elle me face voir en vous mon dernier jour.

    Adieu petite bouche, adieu saincte propete
    Du bien-heureux destin où mon bonheur s'arreste,
    Adieu de ton coural le divin ornement,
    Adieu tant qu'une foisheureux je vous revoye,
    Et qu'entre vos discours ma destinee j'oye,
    Pour sçavoir quelque jour la fin de mon tourment.

    Adieu fidelle mais de moy tant desiree,
    Que j'ay passionné de mille fois baisees,
    Quand de vos touchemens je sentois la faveur.
    Je laisse entre vos doigts ma vie langoureuse,
    Tant que vous revoyant une heure bien-heureuse
    Me face belles mains, encor' le mesme honneur.

    Adieu tout mon bonheur, adieu tout ce que j'aime,
    Adieu mon sang, mon cœur, adieu mon ame mesme,
    Je vais plorer tout seul sous mon astre malin :
    Mais pour mieux souspirer, je veux en vostre absence
    Prier les Deitez, que changeant mon essence

     

    Je plaigne à mon plaisir mon contraire destin.

    Vous donc dieux d'icy bas, vous sainctetez feees,
    Qui des amans avez les essences changees,
    Si vous errez encor', aux deserts ou aux bois
    Muez moi je vous prie en un soupir si tendre
    Que le cœur des passans mon accent face fendre,
    Me faisant pour me plaindre une eternelle vois.

     

    LXI.



    Adieu ! mais quoy ? adieu las ! vous pourrois-je dire
    Un adieu sans mourir, helas je ne sçaurois !
    Plustost que le vous dire, à vos pieds je mourrois,
    Tant ce cruel adieu, y pensant me martyre.

    Faut-il que sans le dire ores je me retire
    En m'eslongnant de vous, plustost je perirois,
    Et comble de regret malheureux je cherrois
    La bas où l'air espais de l'oubli je respire.

    Las que feray-je donc, au partir de ce lieu,
    Je vous diray adieu, & sans vous dire adieu,
    Je seray avec vous estant en vostre absence.

    Je vous lairray mon cœur qui en vous yeux vivra,
    Tenez-le, le voila, gardez-le en esperance,
    Cependant que mon corps loing de vous languira.

     

    AUTRE ADIEU.



    Ayant la larme à l’œil, & le regret au cœur,
    Les souspirs en la bouche, en l'ame la douleur,
    Le tourment dans les os, en l'esprit la tristesse,
    Je vous vien dire adieu : mais non pas pour tousjours,
    Car tant que je pourray souspirer mes amours,
    Vostre je demourray, vous servant, ma Deesse.

     


    Mais helas ! quelque temps pour un secret dessin,
    Il me faut malheureux contraint par mon destin,
    Eslongner de vos yeux le rayon qui m'esclaire,
    La fortune le veut, je ne le puis fuir
    Il faut sentir du mal, pour puis apres jouir,
    Avec quelque bon heur du bien que l'on espere.

    Ha ! que j'ay de regret de penser seulement
    Aux ennuyeux discours qui ordinairement
    Estant absent de vous doubleront mon martyre :
    Et de me voir si loin banni de tout espoir
    De pouvoir quelque fois, plus constant vous revoir,
    Pour trouver en vos yeux l'ame que j'en respire.

    Je seiche sur le pied, & la mort peu à peu
    Avec ses froids galçons casse de moy le feu,
    Dont mon ame en mon sang est doucement nourrie,
    Je defaux, je peris, & ja dans le cerceuil
    J'eusse esteint pour jamais la clarté de mon œil,
    Si je n'eusse esté seur que nous aimez ma vie.

    Mon esprit est confus, & trop de passion
    M'empesche de sentir ma dure affliction,
    Tant mon mal renaissant s'epend dedans mes veines :
    Et pourtant en ces pleurs je ne puis assembler
    La disme du malheur qui me venant troubler,
    Fait que par maux nouveaux je n'oublie en mes peines.

    Je ne puis plus longt temps vous conter mes langueurs
    Et ce papier ne peut supporter plus de pleurs,
    Car desja tout mouillé il va changer d'essence,
    Soyez, je vous suppli contente de ces vers,

     

    Et pour me soulager dessous mon sort divers,
    Souffrez-moy d'arrester en vous esperance.

    AUTRE ADIEU


    Je ne puis sans regret vous eslongner maistresse
    Je ne puis sans douleur, sans peine & sans tristesse
    Absent de vos beautez, vivre sous autres Cieux,
    Las doncques permettez, mon cœur, que je souspire,
    Et baisant ceste main qui heureusement tire,
    Par ma bouche mon aùe, & la loge en vos yeux.

    Las ! ne retirez point ceste main qui me tue,
    Ceste divine main qui mon ame a batue
    De trop de passion, fait revivre dans moy,
    Ne m'ostez point ce doigt qui d'une douce gesne
    Travaille mon esprit, quand d'une foible aleine,
    J'allege en le baisant mon douloureux esmoy.

    Je veux ores mourir, je veux qu'ores ma vie
    Tiree par la main qui dans mon cœur la lie
    Eschappe de mon sang pour en vous retourner :
    Mais vous ne voulez pas qu'encores je trespasse,
    Ains que vif par l'effect de vostre bonne grace,
    Je me sente pour vous encor passionner.

    Hé bien, j'en suis content, pourveu qu'en nostre absence
    Vous asseuriez tousjours de ma perserverance,
    En qu'en quelque pays, contree ou nation,
    Que je coure fortune, inconstance & legere
    Vous croyez que ma foy, veritable & entiere,
    Augmentera dans moy ma juste affection.

     


    Selon les doux effects de la saincte alliance
    Qui me donne, y pensant, en mon mal allegeance,
    Je vous seray loyal perpetuellement,
    Croyez que tout ainsi que vous estes la perle
    Que je tiens saincte, chere, humble, douce, fidelle,
    Je seray pour jamais vostre vray Diamant.

    Hé que je baise encor' ceste main, ma Deesse,
    Que je baise ce doigt qui doucement me presse,
    Par le neud amoureux de ma fidelité,
    Ha ! ce m'est trop de bien, mon ame trop contente
    S'envole de mon sang, & dans vos yeux vivante
    Pour vie dans mon cœur laisse vostre beauté.

     

    LVII.


    Cependant qu'eslongné de vos yeux je souspire
    Sans faveur de secours, d'esperance & de port,
    J'appelle en mes regrets la bien-heureuse mort,
    Qui peut seule avancer la fin de mon martyre.

    Car comme sur la mer est poussé le navire,
    Mon cœur est agitté par mon injuste sort,
    Et l'horreur de mon mal d'un eternel effort
    Entre cent mille escueils d'heure à heure m'attire :

    Las ! presque je peris & contant je le veux,
    Mais quand je voy la mort je fais mille humbles vœux
    A la divinité pour m'estre favorable.

    Ainsi je veux mourir absent de vos beaux yeux,
    Et puis pour les revoir je supplie les cieux
    De me prester encor ma vie miserable.

     

    LVIII.


    En mes tristes regrets je n'ay allegement
    Qu'en pensant aux douceurs qui nourrissoyent ma vie,
    Quand mon ame de moy heureusement ravie,
    En vos rares beautez se perdoit doucement.

     


    Quand sortant par mes yeux d'un chaste mouvement
    Elle glissoit en vous, ou de bon heur saisie
    De retourner en moy elle perdoit l'envie,
    Rencontrant tant de bien en si beau changement.

    Encore ce beau penser qui mes malheurs allege,
    Estant si loin de vous mon martyre rengrege,
    Si que tout mon bon heur me cause ce tourment.

    Mais, mon cœur c'est tout un, une cause si douce
    Fait que si doucement, mes souspirs je repousse,
    Que j'ay en mes ennuis trop de contentement.

     

    ODE


    Je m'eslongne de ce lieu
    Sans adieu
    Estant pres vous je vous laisse
    Ma Deesse,
    Je vous suis tousjours present,
    Et absent,
    Adieu sans bouger d'icy,
    Mon soucy.

     

    LIX.


    Mille regrets sont peu pour plaindre vostre absence,
    Il les faut infinis, mais helas ! mon malheur
    Me fait le temps trop court pour plaindre la rigueur
    Du sort qui me punit sans avoir fait offence :

    Je suis tousjours de mesme en ma perseverance,
    Et si j'ay de l'ennuy j'en pleure la douleur,
    Ainsi que maintenant je fons en ma langueur,
    En desirant sans plus vostre heureuse presence :

    Las ! je ne change point, toutefois le destin
    S'irrite contre moy, & j'ignore la fin
    De l'injuste tourment, dont sans cesse il m'accable.

     


    Je ne sçay si je faux, si ce n'estoit faillir
    De me plaindre trop peu, me voyant sans mourir
    Plus que tous malheureux mille fois miserable.

    LX.


    Si je lamente en vain pourquoy sens-je ma peine ?
    Et si c'est avec fruit que n'en voy-je la fin,
    Las ! Faut-il que douteux d'un plus douteux destin
    Les cruelles rigueurs non coupable je traine ?

    Vous qui tenez captif mon courage en la chesne
    De vos perfections, rendez mon sort benin,
    Faisans paix en mon cœur qui despit & mutin
    Murmure dedans moy pour le mal gesne.

    Ce dur eslongnement helas ! me fait douter
    De vostre bon vouloir, & je me voy tanter,
    De l'estrange souci qui mon ame martire.

    Et puis absent de vous d'un soucy eternel,
    J'ay crainte de vous perdre, aussi le ciel cruel
    Fait suyvre par la peur cestuy-là qui desire.

     

    LXI.


    Je veux noyer ma vie au torrens de mes pleurs,
    Je veux brusler mon cœur en l'ardeur qui m'enflame,
    Et sur l'air de ma voix je veux porter mon ame,
    Pour la chassant de moy terminer mes malheurs.

    Par mille coups plombez tesmoins de mes douleurs
    Je pousseray mon corps dessous la froide lame,
    Contraignant mon esprit qui de langueur se pasme
    A rechercher sa paix és ombreuses horreurs.

    Ainsi en deffaillant me ruynantmoy mesme,
    En devot sacrifice à la dame que j'ayme,
    Humblement j'offriray la cendre qui restra.

    Afin que quelque fois de mon amour esmeuë,
    Elle pleure dessus & qu'elle la trans-muë
    En quelque heureux daimon qui pour elle vivra.


     

    LXII.



    Je vi, puis que j'espere, helas ! non je me meurs,
    Mais je respire encor, non, plus je ne respire,
    Ce battement n'est rien que l'air qui se retire
    De mes poumons qui ont souspiré mes douleurs.

    Mais je me sens mouvoir, non ce sont les horreurs
    Dont par mon dernier sort mon esprit se martire,
    Ha ! je ne me meurs pas : car encores j'aspire
    Le doux air amoureux cause de mes malheurs.

    Non l'amour est perdu, rien plus que la fumee
    Du feu qui me consomme encores enfermee,
    En moy ja tout esteint de moy veut eschapper :

    Mais je ne suis pas mort, non non, puis que ma flame
    En moy mesme a changé, & mon corps & mon ame,
    Je vis donq' & encor j'ay pouvoir d'esperer.

     

    LXIII.



    De mon sang exhalé toute l'humeur perie
    Me laisse desseché, & l'esprit de mon cœur
    Esteint par trop d'ennuy, me pousse en ma douleur
    Aux extresmes effaits de la melancolie.

    Ha ! presques hors de moi forcenant de furie
    Tué, brisé, rompu, accablé de malheur,
    J'ay soucy, j'ay despit, j'ay crainte, j'ay horreur,
    De vos yeux, de mon mal, de la mort, de ma vie.

    Ha ! si dans vostre cœur se trouve quelque idee
    Des desirs qui vous ont en mon cœur imprimee,
    Ayez pitié d'un mort qui pour vous veut mourir :

    Ou pour rendre ma mort encores plus heureuse,
    Avouez les soupirs qu'en ma peine amoureuse
    Je tire cependant que me faites languir.

     

    COMPLAINTE

     
    D'un triste desespoir ma vie je bourrelle,
    Je la veux obscurcir d'une nuict eternelle,
    Puis que je suis si loin de mon heureux soleil,
    Car sans ame je vy, sans poumon je respire,
    Et absent de mon bien mon douloureux martyre
    Ensevelit mon cœur sous l'oublieux sommeil.

    Je vy, je ne vy pas, je meurs, je ne meurs pas,
    Il n'y a point de vie, il n'est point de trespas,
    Mais un ingrat destin sans cesse me tourmente :
    Car je ne puis mourir pource que je suis mort,
    Et je ne suis pas mort, pour autant que mon sort
    Fait qu'encores dans moi un vain esprit se sente.

    Je ne suis pas vivant, pour autant que mon cœur
    Ne reçoit mouvement, puissance ny chaleur,
    Que des heureux brasiers que l'amour y attise :
    Je ne suis pas esteint, je ne fay que languir
    Pressé de mon tourment : car je ne puis mourir
    Si loin de la beauté dont la vie j'ay prise.

    Esloigné de mon feu je ne puis m'attiser,
    Esloigné de ma mort je ne puis expirer,
    Ainsi faut que je vive & faut que je trespasse,
    En ma vie est ma mort, en mon bien ma douleur,
    En ma nuict ma lumiere, en mon mal mon bon heur,
    Ainsi mon sort divers mesme soin me compasse.

    Celle qui a ravi par sa force mon cœur,
    Qui le fait vivre en moy par sa douce rigueur,

     

    Et qui par ses beaux yeux humble fiere, le tuë,
    L'oste cruellement, le remet doucement,
    Me l'arrache humblement, me le rend fierement,
    Gouvernans mes destins d'une sorte inconnuë.

    Je veux en mon ennuy fondre en larmes de feu,
    Et dans mon feu glacé consumer peu à peu,
    Tirant de mes poulmons par torrens mon alleine,
    Je veux sans m'espargner distiler en humeur,
    M'esvanouir en air, au fort de ma chaleur,
    Pour n'estre n'estant point une semblance vaine.

    Je veux estre un beau mort vivant entre les morts,
    Mourant entre les vifs par les cruels efforts
    Du sort inevitable à mes desirs contraire,
    Et comme on jette au loin ceux qui sont trespassez,
    Je fuiray aux desers tant que mes nerfs cassez,
    Facent mourir d'un mort, par la mort la misere.

    Je ne veux plus chercher au monde de pitié,
    Je ne veux plus loger en mon cœur d'amitié,
    Puis qu'elle cause en moi la cause de ma haine :
    Si feray, la pitié encor je chercheray,
    Pour en fin estre aymé, encores j'aymeray,
    Possible en ce faisant j'adouciray ma peine.

    Non non, je veux perir : car d'un destin heureux
    Tesmoignant à jamais mon dommage amoureux,
    Je vivray par ma mort, je mourray par ma vie,
    Un dernier désespoir mon cœur consolera,
    Et contente à la fin mon ame sortira
    Des seps qui si long temps l'ont tenuë asservie.

     


    Larmes toutes de sang monstreront ma douleur,
    Les visibles soupirs des fragments de mon cœur,
    Seront justes tesmoins du malheur que j'endure,
    Mes cris remplis d'effroy petits corps deviendront,
    Qui soin, mort, craint, horreur aux hommes montreront
    Tant que je trameray ma cruelle avanture.

    Le ciel seche mes pleurs, humecté mes soupirs,
    Mes cris sont emportez sur l'aisle des zephirs,
    Et je lamente en vain en ma peyne ennuyeuse,
    Pourquoi par mon soucy me rends-je furieux ?
    Las ! pourquoi tant de pleurs escoulent de mes yeux
    Si je ne rends par eux ma fortune piteuse ?

    Mes souspirs sont si doux, je lamente si bien,
    Et toutes fois mes pleurs ne me profitent rien,
    Car un sort envieilli s'aigrit en ma detresse,
    Que je poursuive donc & d'un gentil desir,
    Bravant le fier destin, je vive pour mourir,
    Et meure pour encor vivre pour ma maîtresse.

    Quand je serai perdu on me regrettera,
    Et ce petit regret que de moy on aura,
    Si possible on en a contentera mon ame,
    Je vais doncq' és désers mort attendre la mort,
    Me souvenant tousjours de l'agreable sort
    Des effets bien heureux de ma plus chaste flame.

    En fin bois & rochers où je fay ma complainte,
    Lors que pressé de mal dont mon ame est atteinte,
    Je me consume en pleurs, en douleurs, en souspirs.
    Celez-moy, perdez moy, & dessous vos tenebres,
    Amortissant le son de mes plaintes funebres,

     

    Esteindez mon amour ma vie & mes desirs.

     

    Finissant je ne fais fin
    Au destin :
    Qui fait qu'en vos yeux je vive;
    Je finis pour faire mieux
    Si vos yeux
    Permettent que je poursuyve.

     

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  • LE MAI
    sonnet

     
    Maintenant que l'Amour renaît heureusement
    Et qu'à ce beau printemps il commande qu'on plante
    D'un Mai long et dressé la désirable plante
    Il faut suivre l'arrêt de son commandement.

    J'ai un Mai long et gros et fort également,
    Poussant devers le haut une verdeur plaisante,
    Qui frisonne sa cime en tout temps verdoyante
    Et qui se peut planter assez facilement.

    Ma dame, permettez que l'on m'ouvre la porte,
    Et je le planterai sur la petite motte
    Qui de votre maison remarque le milieu ;

     

    Je le mettrai tout droit dessous votre croisée
    Où en petits frisons la terre relevée
    Fait l'endroit plus plaisant qui soit en tout le lieu.

     

    Béroalde de Verville
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