• Chameau de Béziers
    ou fête de saint Aphrodise
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger » paru en 1908)
     
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    Premier évêque de Béziers, saint Aphrodise fait l’objet d’une légende tardive selon laquelle, arrivant d’Egypte et montant un chameau, il vint dans les Gaules prêcher la doctrine chrétienne, et qu’un jour une troupe d’idolâtres, armés de fureur et de rage, se jetant au travers de l’assemblée, se saisirent de sa personne, et lui abattirent la tête ainsi qu’à trois de ses compagnons
     
     
     

    La vieille cité de Biterre est en fête ; une foule compacte commence dès la première heure à sillonner les rues de la ville ; sur les visages se lit une profonde joie et se devine une vive gaieté. Les principales artères de l’antique Béziers sont ornées de longs mâts au haut desquels flottent, légèrement portées par une douce brise, de multicolores oriflammes ; des panoplies de drapeaux décorent les balcons ; des guirlandes de lampions et de lanternes vénitiennes se balancent dans l’embrasure des fenêtres ; d’interminables rubans de serpentins se déroulent, lancés par d’expertes mains, dans l’air léger, dessinant dans le ciel lumineusement clair de gracieuses et d’originales courbes.

    Saint Aphrodise entrant à Béziers en l'an 36
    Saint Aphrodise entrant à Béziers en l’an 36

     

    Mais voilà que l’on entend dans le lointain, les sons d’un fifre et d’un tambour ; la foule attend, rangée sur le trottoir, le passage du traditionnel cortège. Une masse confuse avance lentement, approche à vue d’œil. A son passage éclatent de frénétiques applaudissements ; des bravos sont poussés avec un enthousiasme sans pareil : le chameau, comme pour remercier, va, dodelinant sa bonne tête de droite et de gauche ; sa mâchoire énorme, dans un mouvement automatique s’ouvre et se referme, produisant un bruit semblable à celui des cliquettes.

    Il va, traversant la foule, disloquant les groupes, se promenant dans toutes les rues de la cité latine ; des bandes de gamins le suivent en poussant des cris de joie, tandis que les Biterrois fiers de leur monstre, murmurent avec une secrète satisfaction et avec une certaine pointe d’orgueil :

     

    Dé qu’ès Béziès sans lou Camel ?
    Qu’un gros bourgnou sans jés dé mel !
    Qu’est Béziers sans le chameau ?
    Qu’une grosse roche sans aucun miel !

     

    Saint Aphrodise (ou Afrodise) fut le premier évêque de Béziers ; une légende tardive affirme qu’il arrivait d’Egypte et montait un chameau quand il vint dans les Gaules prêcher la doctrine chrétienne. Un jour qu’il propageait la parole du Christ, une troupe d’idolâtres, armés de fureur et de rage, se jetant au travers de l’assemblée, se saisirent de sa personne, et lui abattirent la tête et à trois de ses compagnons, Caralippe, Agape et Eusèbe. Ce fut en la rue Ciriaque, dite par la suite de Saint-Jacques. Le corps de saint Aphrodise se relevant de lui-même, prit entre ses mains sa tête abattue, et passant par le milieu de la ville, il la porta jusqu’à une petite chapelle qu’il avait auparavant consacrée sous le titre de Saint-Pierre, où il fut enseveli, sur l’actuelle place Saint-Aphrodise.

    Le martyre de saint Aphrodise en l'an 65
    Le martyre de saint Aphrodise en l’an 65

     

    Après ce martyre du 22 mars 65 (la fête du saint a été, par la suite, fixée au 28 avril), ajoute Fabregat, son chameau fut recueilli avec soin par les habitants qui fondèrent un fief pour son entretien. La rue où était située la maison qu’il habita prit à sa mort et conserva longtemps le nom de rue du Chameau, avant de devenir la rue Malbec. Pour perpétuer son souvenir, on fit construire une énorme machine de bois, revêtue d’une toile peinte sur laquelle se distinguaient les armoiries de la ville et deux inscriptions, l’une en latin : ex antiquitate renascor (je renais de l’antiquité), l’autre en langue romane : sen fosso (nous sommes nombreux).

    Cette machine, qui ne ressemblait guère à un chameau que par la tête, recelait dans ses flancs quelques hommes qui la faisaient mouvoir et imprimaient, par intervalles, un jeu saccadé à un long cou et à sa mâchoire aux dents de fer. On la voyait figurer dans toutes les fêtes locales, religieuses et politiques, spécialement à celles qui étaient célébrées en l’honneur de saint Aphrodise et surtout à la grande fête annuelle de Caritat, le jour de l’Ascension.

    Sculpture représentant la tête de saint Aphrodise (Basilique Saint-Aphrodise, à Béziers)
    Sculpture représentant la tête de saint Aphrodise (Basilique Saint-Aphrodise, à Béziers)

     

    Dans ces diverses circonstances, cette machine était conduite par un personnage bizarrement costumé et armé, ayant nom Papari et escorté par un groupe d’autres déguisés en sauvages, la tête ornée de feuillages. Ils dansaient au son d’une cornemuse, s’arrêtant aux portes des personnages principaux et riches, jusqu’à ce qu’on leur ouvrît et qu’on leur donnât des étrennes en argent, à la volonté de chacun. Cette recette était ensuite partagée entre eux. Pendant les guerres de religion, le chameau fut brûlé.

    On lit dans les archives de l’Hôtel de Ville que, le 2 juin 1632, nos édiles, sous la présidence de messire Josef de Cabreroles, juge criminel, allouèrent avec un abandon quasi-filial, la dépense faite sans autorisation préalable pour la reconstruction et la peinture du chameau, le tout se portant à cinquante-et-une livres, huit sols. Il fut brûlé de nouveau solennellement en 1793 sur la place de la citadelle avec tous les titres féodaux que la loi du 17 juillet de la même année avait voués à la destruction. Le fief d’un revenu de 1500 livres affecté à son entretien fut mis sous séquestre, et pour s’en emparer avec une apparence de légalité, le chameau fut porté sur la liste des émigrés.

    Le jour de l’Ascension, 19 mai 1803, le chameau, comme le phénix, renaissait de ses cendres. Il reparut avec honneur, entouré de son cortège traditionnel à la célébration de la fête de l’agriculture. Le 6 avril 1809, l’édilité biterroise provoqua une délibération portant qu’il serait demandé au gouvernement des armoiries spéciales pour la ville, dans lesquelles l’image du chameau figurerait en bonne place. Dans les premiers jours d’effervescence de la Révolution de 1830, ce héros de toutes nos fêtes locales fut encore détruit comme emblème de féodalité et de fanatisme. A cette époque, il était comme par le passé, construit en bois, emmanché d’un long cou articulé et recouvert en toile peinte émaillée des inscriptions anciennes latines et patoises citées plus haut.

    Procession du Chameau de Béziers
    Procession du Chameau de Béziers

     

    On l’avait appendu au plafond du péristyle de l’Hôtel de Ville. Il fut décroché et le signal de sa destruction donné par un violent coup de sabre que porta courageusement dans ses flancs un illustre inconnu, membre de l’autorité. Les gamins dispersèrent ses lambeaux, mais sa tête échappa au désastre et fut soigneusement conservée par un antiquaire. On la rapporta à l’Hôtel de Ville, lors de l’inauguration de la statue de Riquet.

    Dans cette fête brillante entre toutes, le peuple revit avec plaisir l’image du compagnon de saint Aphrodise, qu’il considère comme le palladium de la cité. En 1848, nouveau désastre pour le pauvre animal poursuivi par les mêmes adversaires. C’est bien inutilement qu’ils s’acharnent ainsi après lui : ex antiquitate renascor, telle est sa devise et les devises ne sont pas menteuses. On aura donc toujours la satisfaction de le posséder et même de le voir, parcourant à certaines fêtes les rues et les places de Béziers.

     

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  • Le Singe et le Dauphin

    C'était chez les Grecs un usage
    Que sur la mer tous voyageurs
    Menaient avec eux en voyage
    Singes et Chiens de Bateleurs.
    Un Navire en cet équipage
    Non loin d'Athènes fit naufrage,
    Sans les Dauphins tout eût péri.
    Cet animal est fort ami
    De notre espèce : en son histoire
    Pline le dit, il le faut croire.
    Il sauva donc tout ce qu'il put.
    Même un Singe en cette occurrence,
    Profitant de la ressemblance,
    Lui pensa devoir son salut.
    Un Dauphin le prit pour un homme,
    Et sur son dos le fit asseoir
    Si gravement qu'on eût cru voir
    Ce chanteur que tant on renomme.
    Le Dauphin l'allait mettre à bord,
    Quand, par hasard, il lui demande :
    "Etes-vous d'Athènes la grande ?
    - Oui, dit l'autre ; on m'y connaît fort :
    S'il vous y survient quelque affaire,
    Employez-moi ; car mes parents
    Y tiennent tous les premiers rangs :
    Un mien cousin est Juge-Maire. "
    Le Dauphin dit : "Bien grand merci :
    Et le Pirée a part aussi
    A l'honneur de votre présence ?
    Vous le voyez souvent ? je pense.
    - Tous les jours : il est mon ami,
    C'est une vieille connaissance."
    Notre Magot prit, pour ce coup,
    Le nom d'un port pour un nom d'homme.
    De telles gens il est beaucoup
    Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
    Et qui, caquetants au plus dru,
    Parlent de tout, et n'ont rien vu.
    Le Dauphin rit, tourne la tête,
    Et, le Magot considéré,
    Il s'aperçoit qu'il n'a tiré
    Du fond des eaux rien qu'une bête.
    Il l'y replonge, et va trouver
    Quelque homme afin de le sauver.
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  • Quelle est la fin de tout ?

    Quelle est la fin de tout ? la vie, ou bien la tombe ?
    Est-ce l'onde où l'on flotte ? est-ce l'ombre où l'on tombe ?
    De tant de pas croisés quel est le but lointain ?
    Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin ?
    Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies,
    Des rois prédestinés ou de fatales proies ?

    Ô Seigneur, dites-nous, dites-nous, ô Dieu fort,
    Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort ?
    Si déjà le calvaire est caché dans la crèche ?
    Et si les nids soyeux, dorés par l'aube fraîche,
    Où la plume naissante éclôt parmi des fleurs,
    Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?
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  • Je disais : " Quand viendra la reine que j'attends

    Je disais : " Quand viendra la reine que j'attends, 
    La grande fiancée aux mains victorieuses, 
    Je trouverai des paroles mystérieuses, 
    Des mots couleur de ciel, d'aurore et de printemps.

    " Et, comme réveillé d'un sommeil de cent ans 
    Par le baiser de ses lèvres impérieuses, 
    Pour dire nos amours pâles et merveilleuses 
    Je chanterai d'antiques hymnes éclatants. "

    Et te voici ! Je tiens tes deux mains adorées, 
    Sus pouvoir proclamer en des chansons sacrées 
    La gloire de ton corps et de ton coeur charmant.

    Mais près de toi, muet de voluptés étranges, 
    Je garde dans mon coeur silencieusement 
    Mou amour trop profond pour s'épandre en louanges.
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  • Obsession

    Beaux yeux, charmeurs savants, flambeaux de notre vie,
    Parfum, grâce, front pur, bouche toujours ravie,
    Ô vous, tout ce qu'on aime ! ô vous, tout ce qui part !
    Non, rien ne meurt de vous pour l'âme inassouvie
    Quand vous laissez la nuit refermer son rempart
    Sur l'idéal perdu qui va luire autre part.

    Beaux yeux, charmeurs savants, clairs flambeaux ! Dans nos veines,
    Pour nous brûler toujours du mal des larmes vaines,
    Vous versez à coup sûr tous vos philtres amers.
    Nous puisons aux clartés des prunelles sereines,
    Comme au bleu des beaux soirs, comme à l'azur des mers,
    Le vertige du vide ou des gouffres ouverts.

    Front pur, grâce, parfum, rire ! En nous tout se grave,
    Plus enivrant, plus doux, plus ravi, plus suave.
    Des flots noirs du passé le désir éternel
    Les évoque ; et sur nous, comme autour d'une épave
    Les monstres de l'écume et les rôdeurs du ciel,
    S'acharnent tous les fils du souvenir cruel.

    Tout ce qu'on aime et qui s'enfuit ! Mensonges, rêves,
    Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves.
    Vous creusez dans nos coeurs, extases d'autrefois,
    D'incurables remords hurlant comme les grèves.
    Dites, dans quel Léthé peut-on boire une fois
    L'oubli, l'immense oubli ? Répondez cieux et bois !

    Non, rien ne peut mourir pour l'âme insatiable ;
    Mais dans quel paradis, dans quel monde ineffable,
    La chimère jamais dira-t-elle à son tour :
    " C'est moi que tu poursuis, et c'est moi l'impalpable ;
    Regarde ! J'ai le rythme et le divin contour ;
    C'est moi qui suis le beau, c'est moi qui suis l'amour ? "

    Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire
    Sur nos sens, quel gardien au fond de la mémoire
    Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur,
    Nous montre les trésors oubliés dans leur gloire ?
    Quand nous donnerez-vous le repos contempteur,
    Astres toujours brillant d'un feu toujours menteur ?

    Cet idéal perdu que le hasard promène,
    Un jour, là-haut, bien loin de la douleur humaine,
    L'étreindrons-nous enfin de nos bras, dans la paix
    Du bonheur, dans l'oubli du doute et de la haine ?
    Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais,
    Nous crîra-t-il encor : plus loin ! Plus tard ! Jamais !

    Oui, nous brûlant toujours d'une flamme inféconde,
    Rire enivré, doux front, parfum, grâce profonde,
    Tout cela vit, palpite et nous ronge de pleurs.
    Mais dans quelle oasis, en quels cieux, sur quel monde,
    Au fond de la mémoire éclorez-vous ? ô fleurs
    Du rêve où s'éteindra l'écho de nos douleurs !
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  • Gordes, à m'est avis que je suis éveillé

    Gordes, il m'est avis que je suis éveillé,
    Comme un qui tout ému d'un effroyable songe
    Se réveille en sursaut et par le lit s'allonge,
    S'émerveillant d'avoir si longtemps sommeillé.

    Roger devint ainsi (ce crois-je) émerveillé : 
    Et crois que tout ainsi la vergogne me ronge, 
    Comme lui, quand il eut découvert le mensonge 
    Du fard magicien qui l'avait aveuglé.

    Et comme lui aussi je veux changer de style, 
    Pour vivre désormais au sein de Logistille,
    Qui des coeurs langoureux est le commun support.

    Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame, 
    Fuyons, gagnons le haut, je vois la belle Dame 
    Qui d'un heureux signal nous appelle à son port.
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  • Symphonie

    O chevrier ! ce bois est cher aux Piérides.
    Point de houx épineux ni de ronces arides ;
    A travers l'hyacinthe et le souchet épais
    Une source sacrée y germe et coule en paix.
    Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles,
    On voit au grand soleil bondir les sauterelles ;
    Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier,
    Ici, le merle vole et siffle à plein gosier.
    Au nom des Muses ! viens sous l'ombre fraîche et noire !
    Voici ta double flûte et mon pektis d'ivoire.
    Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois,
    Près du roc dont la mousse a verdi les parois,
    D'où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre,
    Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre.
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  • Le pot de fleurs

    Parfois un enfant trouve une petite graine
    Et tout d'abord, charmé de ses vives couleurs, 
    Pour la planter il prend un pot de porcelaine 
    Orné de dragons bleus et de bizarres fleurs.

    Il s'en va. La racine en couleuvres s'allonge, 
    Sort de terre, fleurit et devient arbrisseau ; 
    Chaque jour, plus avant, son pied chevelu plonge, 
    Tant qu'il fasse éclater le ventre du vaisseau.

    L'enfant revient ; surpris, il voit la plante grasse 
    Sur les débris du pot brandir ses verts poignards ; 
    Il la veut arracher, mais la tige est tenace ; 
    Il s'obstine, et ses doigts s'ensanglantent aux dards.

    Ainsi germa l'amour dans mon âme surprise ; 
    Je croyais ne semer qu'une fleur de printemps : 
    C'est un grand aloès dont la racine brise 
    Le pot de porcelaine aux dessins éclatants.
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  • Encore un printemps

    Encore un printemps................

    Encore un printemps, - encore une goutte de rosée, qui 
    se bercera un moment dans mon calice amer, et qui s'en
    échappera comme une larme !

    Ô ma jeunesse, tes joies ont été glacées par les baisers
    du temps, mais tes douleurs ont survécu au temps qu'elles
    ont étouffé sur leur sein.

    Et vous qui avez parfilé la soie de ma vie, ô femmes ! 
    s'il y a eu dans mon roman d'amour quelqu'un de trompeur,
    ce n'est pas moi, quelqu'un de trompé, ce n'est pas vous !

    Ô printemps ! petit oiseau de passage, notre hôte d'une 
    saison qui chante mélancoliquement dans le coeur du poète
    et dans la ramée du chêne !

    Encore un printemps, - encore un rayon du soleil de mai 
    au front du jeune poète, parmi le monde, au front du 
    vieux chêne, parmi les bois !
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