• C’est le train de nos jours,...........Jean de Sponde (1557-1595)

    Voulez-vous voir ce trait qui si roide s’élance
    Dedans l’air qu’il poursuit au partir de la main ?
    Il monte, il monte, il perd : mais hélas ! tout soudain
    Il retombe, il retombe, et perd sa violence.
     

    C’est le train de nos jours, c’est cette outrecuidance
    Que ces Monstres de Terre allaitent de leur sein,
    Qui baise ores des monts le sommet plus hautain,
    Ores sur les rochers de ces vallons s’offense.
     
    Voire, ce sont nos jours : quand tu seras monté
    À ce point de hauteur, à ce point arrêté
    Qui ne se peut forcer, il te faudra descendre.
     
    Le trait est empenné, l’air qu’il va poursuivant
    C’est le champ de l’orage : hé ! commence d’apprendre
    Que ta vie est de Plume, et le monde de Vent.
     

     

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  • Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
            Anime la fin d’un beau jour,
    Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre.
            Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
    Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
            Ait posé sur l’émail brillant,
    Dans les soixante pas où sa route est bornée,
            Son pied sonore et vigilant,
    Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
            Avant que de ses deux moitiés
    Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
            Peut-être en ces murs effrayés
    Le messager de mort, noir recruteur des ombres,
            Escorté d’infâmes soldats,
    Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
     
    [...]
    Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
            Ouvre ses cavernes de mort ;
    Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie
            Ne s’informe plus de son sort !
    Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,
            Les vierges aux belles couleurs
    Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
            Entrelaçaient rubans et fleurs,
    Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre.
            Dans cet abîme enseveli,
    J’ai le même destin. Je m’y devais attendre.
            Accoutumons-nous à l’oubli.
    Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
            Mille autres moutons, comme moi
    Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
            Seront servis au peuple-roi.
    Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie
            Un mot, à travers ces barreaux,
    A versé quelque baume en mon âme flétrie ;
            De l’or peut-être à mes bourreaux....
    Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
            Vivez, amis, vivez contents !
    En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre ;
            Peut-être en de plus heureux temps
    J’ai moi-même, à l’aspect des pleurs de l’infortune,
            Détourné mes regards distraits ;
    À mon tour, aujourd’hui, mon malheur importune ;
            Vivez, amis, vivez en paix.
    Que promet l’avenir ? Quelle franchise auguste,
            De mâle constance et d’honneur
    Quels exemples sacrés, doux à l’âme du juste,
            Pour lui quelle ombre de bonheur,
    Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
            Quels pleurs d’une noble pitié,
    Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
            Quels beaux échanges d’amitié
    Font digne de regrets l’habitacle des hommes ?
            La Peur blême et louche est leur dieu.
    Le désespoir !... le fer. Ah ! lâches que nous sommes,
            Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
    Vienne, vienne la mort ! Que la mort me délivre !
            Ainsi donc mon cœur abattu
    Cède au poids de ses maux ? Non, non, puissè-je vivre !
            Ma vie importe à la vertu ;
    Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage,
            Dans les cachots, près du cercueil,
    Relève plus altiers son front et son langage,
            Brillants d’un généreux orgueil.
    S’il est écrit aux cieux que jamais une épée
            N’étincellera dans mes mains,
    Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée
            Peut encor servir les humains.
    Justice, vérité, si ma bouche sincère,
            Si mes pensers les plus secrets
    Ne froncèrent jamais votre sourcil sévère,
            Et si les infâmes progrès,
    Si la risée atroce ou (plus atroce injure !)
            L’encens de hideux scélérats
    Ont pénétré vos cœurs d’une longue blessure,
            Sauvez-moi ; conservez un bras
    Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
            Mourir sans vider mon carquois !
    Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
            Ces bourreaux barbouilleurs de lois,
    Ces tyrans effrontés de la France asservie,
            Égorgée !... Ô mon cher trésor,
    Ô ma plume ! Fiel, bile, horreur, dieux de ma vie !
            Par vous seuls je respire encor.
     
    [...]
    Quoi ! nul ne restera pour attendrir l’histoire
            Sur tant de justes massacrés ;
    Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ;
            Pour que des brigands abhorrés
    Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ;
            Pour descendre jusqu’aux enfers
    Chercher le triple fouet, le fouet de la vengeance,
            Déjà levé sur ces pervers ;
    Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
            Allons, étouffe tes clameurs ;
    Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.
            Toi, Vertu, pleure si je meurs.
     

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  • J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle :
    Elle me souriait et m’appelait près d’elle.
    Debout sur ses genoux, mon innocente main
    Parcourait ses cheveux, son visage, son sein,
    Et sa main quelquefois aimable et caressante
    Feignait de châtier mon enfance imprudente.
    C’est devant ses amants, auprès d’elle confus,
    Que la fière beauté me caressait le plus.
    Que de fois (mais hélas ! que sent-on à cet âge ?)
    Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage !
    Et les bergers disaient, me voyant triomphant :
    « Ô que de biens perdus! Ô trop heureux enfant ! »
     

    .André Chénier (1762-1794).

    (1762-1794)

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  • Ce dit maint un de moi :...............Étienne de La Boétie (1530-1563).

    Ce dit maint un de moi : « De quoi se plaint-il tant,
    Perdant ses ans meilleurs en chose si légère ?
    Qu’a-t-il tant à crier, si encore il espère ?
    Et s’il n’espère rien, pourquoi n’est-il content ? »
     
    Quand j’étais libre et sain, j’en disais bien autant.
    Mais, certes, celui-là n’a la raison entière,
    Ains a le cœur gâté de quelque rigueur fière,
    S’il se plaint de ma plainte, et mon mal il n’entend.
     
    Amour tout à un coup de cent douleurs me point.
    Et puis l’on m’avertit que je ne crie point !
    Si vain je ne suis pas que mon mal j’agrandisse,
     
    À force de parler : s’on m’en peut exempter,
    Je quitte les sonnets, je quitte le chanter ;
    Qui me défend le deuil, celui-là me guérisse.
     

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  • N’ayez plus, mes amis, n’ayez plus cette envie
    Que je cesse d’aimer ; laissez-moi, obstiné.
    Vivre et mourir ainsi puisqu’il est ordonné ;
    Mon amour, c’est le fil auquel se tient ma vie.
     
    Ainsi me dit la Fée ; ainsi en Œagrie
    Elle fit Méléagre à l’amour destiné.
    Et alluma sa souche à l’heure qu’il fut né,
    Et dit : « Toi, et ce feu, tenez-vous compagnie. »
     
    Elle le dit ainsi, et la fin ordonnée
    Suivit assez le fil de cette destinée.
    La souche, ce dit-on, au feu fut consumée.
     
    Et dès lors (grand miracle !) en un même moment
    On vit, tout à un coup, du misérable amant
    La vie et le tison s’en aller en fumée.
     
    ***************

    Commentaire(s)
    Déposé par Cochonfucius 

    Ambicrocodile
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    C’est l’ambicrocodile, il aurait bien envie
    D’être aimé d’Aphrodite ; et ce monstre obstiné.
    Ne reste point au rang qui lui fut  ordonné ;
    À la vouloir séduire il consacre sa vie.

    Longtemps demeurera sa quête inassouvie,
    À de telles amours il n’est pas destiné.
    Si dans la peau d’Arès il était plutôt né,
    Peut-être la déesse eût-elle été ravie.

    Chaque fois qu’il en parle, un corbeau familier,
    S’en va, mauvais plaisant, rejoindre l’atelier
    Du lourd Héphaïstos, dont l’âme est consumée

    D’un feu de jalousie qui brûle à tout moment ;
    Et dans maint hôpital s’en souvient un amant
    Dont le stupide espoir est parti en fumée.

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  •  

    À PAUL M.


     

    AUTEUR DU DRAME PARIS


    Tu graves au fronton sévère de ton œuvre
    Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre ;
    Au malheur, dont le flanc saigne et dont l’œil sourit,
    À la proscription, et non pas au proscrit,
    — Car le proscrit n’est rien que de l’ombre, moins noire
    Que l’autre ombre qu’on nomme éclat, bonheur, victoire ; —
    À l’exil pâle et nu, cloué sur des débris,
    Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,
    Cette cité de feu, de nuit, d’airain, de verre,
    Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
    Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main
    Le passé, l’avenir, tout le progrès humain,
    La lumière, l’histoire, et la ville, et la France,
    Tous les dictames saints qui calment la souffrance,
    Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,
    Le parfum poésie et le vin liberté,
    Et qui sur le vaincu, cœur meurtri, noir fantôme,
    Te penches, et répands l’idéal comme un baume !
    Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir
    Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,
    Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poète !
    Je sens de la charpie avec un drapeau faite.
     

    Marine-Terrace, août 1855.

     

     

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  • Le bal allait finir. Les lustres sur les masques

    Le bal allait finir. Les lustres sur les masques
    Découpaient la lumière en caprices fantasques,
    Et sur les fronts ternis montraient à vif le fard.
    L’œil était somnambule et le rire blafard.
    La femme avait vieilli de dix ans en une heure.
    Ce n’était pas le beau plaisir qui nous effleure
    D’une aile diaprée et légère. C’était
    Le plaisir convulsif et hagard qui se tait,
    Ou qui, furieux, fouette et fait hurler la joie.
    L’orchestre prodiguait le trille qui flamboie,
    Et, dans les tourbillons d’un air chaud et malsain,
    La débauche levait le pied, tendait le sein.
    D’étranges mots faisaient grincer sa bouche rauque.
     
    Et là-dedans (le sort est plaisant et se moque
    Souvent de nous) je vis quelque chose tout près
    De moi, — sous un rideau, — de suave et de frais.
    Et je vis que c’était une enfant presque nue,
    Rose, — quinze ou seize ans. La poitrine ingénue
    Restait chaste, malgré qu’elle en eût. Le sein dur
    Pointait sous le tissu rayé d’or et d’azur,
    Avec une charmante et franche gaucherie.
    Le corps jeune et nerveux sculptait la draperie ;
    Et je me demandai, pensif, voyant cela :
    Pourquoi cette méprise ? et que vient faire là
    Cette puberté saine et fragile ? Qu’elle aille
    Dans la paix douce et dans le bonheur. Pour sa taille
    Il faut encor la robe étroite de l’enfant,
    Et la main de la mère aimante, qui défend.
    — Et je la regardais, pauvre petite femme !
    Et naïf j’étais près de lui dire : « Madame,
    Vous avez oublié votre poupée. Allons,
    Il est très tard : fermez vos yeux sous vos cils longs.
    Votre ange vous attend pour vous bercer lui-même. »
     
    Et l’enfant se pendait au cou d’un pierrot blême !
     

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  • LUNE D’HIVER

    LUNE D’HIVER........  

    À travers le réseau des branches que l’hiver
    Trace avec la vigueur des dessins à la plume,
    La lune, comme un feu qui dans le ciel s’allume,
    Montait, luisant au bord du bois couleur de fer.
     
    Tu manquais à mon bras, mignonne, et ton pied cher
    À qui marcher fait mal et qui n’a pas coutume
    D’aller loin, sur la bande étroite du bitume
    Ne faisait pas crier le sable fin et clair.
     
    Pourtant lent et distrait, sous cette grande allée,
    Où le bruit de mes pas fait partir la volée
    Des rêves vers le sourd abîme de l’azur,
     
    Je crus qu’auprès de moi palpitait quelque chose,
    Et, me tournant pour voir rire ta bouche rose,
    Je vis mon ombre longue et triste sur le mur.
     

     

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  • I  

    « Prends garde à ce chemin pierreux, prends garde aux roches. »
    C’est ainsi que, suivant les routes les plus proches,
    Je veillais sur ta marche et je guidais tes pas.
    Tu riais de l’obstacle et tu ne bronchais pas.
    Les bouleaux frissonnants chantaient leur long cantique ;
    On entendait se taire au loin la terre antique,
    Et la grande forêt, vibrant au moindre bruit,
    Claire, faisait penser aux choses de la nuit.
    Les bruyères en fleur semblaient un manteau rose,
    Et les rochers géants où le lézard se pose,
    Pareils aux animaux antédiluviens
    Épouvantaient très-peu tes yeux parisiens.
    On eût dit, à te voir souriante et si fine,
    Au milieu du chaos farouche une aubépine.      

    II  


    Les grands chênes, vois-tu, sont comme des aïeux.
    Bien que leur front soit morne, et bien qu’ils soient très-vieux,
    Ils entendent. Il faut respecter leur silence.
    Leur tête que la brise incessante balance
    Est sévère et fait peur aux tout petits oiseaux ;
    Mais le soleil nous guette et tend ses blonds réseaux
    Dans les feuilles. L’odeur du genévrier sombre
    Nous conseille l’ivresse et nous invite à l’ombre.
    Assieds-toi ; demeurons ensemble à regarder
    Les hêtres au tronc fort que rien ne peut rider,
    Ou l’insecte qui monte aux crosses des fougères.
    Tes paroles auraient des grâces trop légères.
    Ne parlons pas ; laissons ainsi tomber le jour
    Dans ce temple superbe, indulgent pour l’amour.
     

     

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