• Soleil couchant

    Recueil : "Poèmes et poésies"

    Soleil couchant.............Léon DIERX..

    Aux bords retentissants des plages écumeuses
    Pleines de longs soupirs mêlés de lourds sanglots,
    Sous le déroulement monotone des flots ;
    Près des gouffres remplis des falaises brumeuses ;

    À l’heure où le soleil, ainsi qu’un roi cruel
    Qui veut parer de draps sanglants ses funérailles,
    Se déchire et secoue au dehors ses entrailles ;
    À l’heure où lentement l’ombre envahit le ciel ;

    Un homme se tenait silencieux. La côte
    était déserte. Lui, debout, d’un oeil amer
    Il regardait tomber l’astre rouge à la mer ;
    Et sa pensée aussi déferlait, sombre et haute.

    Ah ! Ce n’était pas l’homme au sortir de l’Eden,
    Fils encore innocent d’une race nouvelle ;
    En qui la vie afflue, à qui Dieu se révèle,
    Et qui pour tous les maux n’a qu’un mâle dédain ;

    L’homme essayant sa force au seuil des premiers âges,
    Libre dans l’univers libre et grand comme lui ;
    Défiant l’avenir, et dont l’oeil ébloui
    Reflète l’horizon des vierges paysages ;

    Plein d’un orgueil sans peur et d’un espoir sans fin ;
    Et dans sa beauté fière à qui tout se confie,
    Sur la création odorante et ravie
    Passant majestueux sous un signe divin ;

    C’était l’homme vieilli des races séculaires,
    Fils de la lassitude et des labeurs déçus,
    Et qui, désabusé des dons qu’il a reçus,
    A des printemps plus froids que les hivers polaires ;

    Qui, remuant la cendre immense du passé,
    Initié tout jeune au mensonge des rêves,
    A vu la vanité de ses luttes sans trêves,
    Et sans but désormais s’en va le front baissé ;

    Qui, ployant sous le poids d’insupportables chaînes,
    Se connaît tout entier dans la joie ou les pleurs,
    Rassasié du rire autant que des douleurs ;
    Sans élans pour le bien, et pour le mal sans haines ;

    C’était l’homme rongé par l’angoisse ; vaincu
    Sous l’énervant dégoût de sa propre impuissance ;
    Et fatal héritier d’une aride science,
    Contempteur de la vie avant d’avoir vécu.

    En vain il proclamait son génie et sa gloire !
    L’ennui met sur ses bras le plomb du châtiment ;
    Et son âme qu’il raille, hélas ! Plus tristement
    Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.

    Stupide et vil, trempé d’inutiles sueurs,
    En vain il rit des dieu qu’ont adorés ses pères,
    Et s’élance aux profits du fond de ses repaies,
    Les doigts crispés, les yeux pleins d’obliques lueurs.

    Car le veau d’or, ce dieu comme un autre implacable,
    À l’enfer de Midas le regarde marcher ;
    Honneur, amour, vertu, tout ce qu’il veut toucher,
    Se change sous ses mains en cet or qui l’accable.

    Oui, ce dieu, son premier délire, et son dernier,
    Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres,
    Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres,
    Avant le chant du coq il va le renier.

    Il va le renier comme eux tous. Dans les nues
    Il l’enverra siéger, livide, avec les dieux
    Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux,
    Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues ;

    Près des spectres blafards abandonnés du jour,
    Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle,
    Et qu’un souffle inconnu, les poussant par l’épaule,
    Promène dans l’horreur des exils sans retour.

    Pas un ne reviendra ! Le vent de l’ironie
    A balayé partout l’ambition du beau.
    Sur le dernier autel plus désert qu’un tombeau
    L’herbe croît. Il n’est plus de divine agonie !

    Plus d’esprits enivrés ! Plus d’hymnes, plus d’encens !
    Plus de convives ceints de verveine et de roses !
    Plus d’apôtre en extase, et plus d’apothéoses !
    Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !

    Sur la montagne en feu nul ne se transfigure,
    Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs,
    L’homme consumera ses dernières ardeurs
    Sous un ciel qui n’a plus la sublime envergure.

    Dans un air sans échos sa voix s’éteint. Voilà
    Qu’il méprise à la fin sa chair comme son âme,
    Et que, toujours brûlé d’une invisible flamme,
    Il retourne aux abris chantants qu’il dépeupla.

    Mais les transports qui font la jeunesse si belle
    Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris !
    Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris
    Ont-ils jamais ému l’impassible Cybèle !

    Nature indifférente, au secret douloureux,
    Prés aux vertes senteurs, forêts aux noirs mystères,
    Monts couronnés de pins ou de neiges austères,
    Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !

    L’homme a levé sur vous sa hache sacrilège ;
    Sur vous il s’est rué follement, et sa voix
    A maudit le silence injurieux des bois
    Où meurt le vain appel du désir qui l’assiège :

    À jamais il a fui tout ce monde enchanté
    Qu’aux rayons de la lune, au fond des solitudes,
    On voyait s’essayer aux molles attitudes
    Sous l’oeil ardent d’un faune ivre de volupté.

    Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive ;
    Dans la foi du poète il retentit encor.
    Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor,
    L’homme court sans qu’un son en réponse n’arrive.

    Las de lui-même aussi, voilà que haletant,
    Comme Sisyphe sous le rocher qui l’écrase,
    Il s’arrête, et qu’à l’heure où l’occident s’embrase,
    Il sent les maux soufferts revivre en un instant.

    C’est une heure sinistre et pleine de vertiges.
    Depuis les premiers jours, sa magique splendeur
    Nous étreint, et nous fait sonder la profondeur
    D’un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.

    Comme l’astre qui fond en longs fleuves pourprés
    Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes,
    Le cœur de l’homme saigne en plongeant aux abîmes
    Où ses regrets encor hurlent désespérés.

    Mais aujourd’hui, devant la chute glorieuse
    Du globe dont l’éclat brillait sur son berceau,
    Ce n’est plus vers l’éden dont il gardait le sceau
    Qu’il se reporte au bout d’une ardeur furieuse.

    Ce n’est plus son enfance au cantique lointain
    Dont le ressouvenir en ses fêtes s’exhale ;
    Ni la branche arborée en palme triomphale
    Qu’il pleure, en gémissant sur sa part du destin.

    Ce n’est plus un saint nom qu’il invoque ou qu’il prie,
    Hélas ! Et ce n’est plus, même quand vient le soir,
    La mort, son épouvante et son dernier espoir,
    Qu’il appelle, sentant toute source tarie.

    Sous la dent sans pitié du démon qui le mord
    Rien ne ranime plus sa force ou son courage ;
    Et voilà qu’il se tait sans un reste de rage,
    Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort !

    Tu ne peux rien sur l’âme ; et l’impossible envie
    Toujours l’assoiffera de bonheur, n’importe où ;
    Tu ne peux l’engloutir aussi dans quelque trou ;
    Ce n’est pas le repos qui par toi nous convie !

    — Et le soleil, jetant sa suprême clarté,
    Laissa l’homme, le front plus bas, les yeux plus mornes ;
    Et l’esprit descendu dans une nuit sans bornes
    Sous l’effrayant fardeau de son éternité.

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  • La Prophétie

    Recueil : "Poèmes et poésies"

    La Prophétie............Léon DIERX....

    I

    Nour-Eddour, le voyant de l’avenir, un soir,
    Comme il avait coutume, était venu s’asseoir
    Au seuil de son logis, en face du Bosphore.
    Tout au fond d’une extase où l’esprit s’évapore,
    Dans l’ombre, sur un tertre accroupi, fixement
    Il regardait un astre au fond du firmament,
    Et parlait haut. – La nuit gravissait les terrasses
    Des jardins de Stamboul qui confondaient leurs masses.
    - « Heureux qui dans la vie, et fort du lait qu’il but,
    Marche à grands pas, la main prête à toucher un but,
    Sans se laisser jamais arrêter ni distraire
    Par le songe flatteur ou le songe contraire !
    Heureux qui devant lui marche tout droit, sachant
    Ce qu’il veut, fût-ce un trône ou fût-ce un maigre champ !
    Moi, j’ai sucé le rêve aux pointes des mamelles
    Que m’offraient au désert les pensives chamelles,
    Et, les regards errants et les pas incertains,
    Pour les autres je lis au ciel de grands destins,
    Ou devine sous eux le prochain précipice.
    Or, pour l’homme qui sait agir, l’heure est propice.
    Où qu’il soit, qu’il se lève et se hâte, il est temps !
    Car la sourde rumeur du gouffre, je l’entends.
    Quand le grenier fermente, un grain ardent l’embrase ;
    Et tout l’islam est las de l’impôt qui l’écrase !
    Qu’un seul se dresse, et tous, du scheick au marabout,
    Seront à l’instant même à ses côtés debout !
    Au fond de la mosquée, au coin de chaque rue,
    Une imprécation monte, sans cesse accrue ;
    Et dans le sérail clos en vain d’un triple mur
    La tête du sultan est pareille au fruit mûr ! »
    Pendant que Nour-Eddour parlait, contre un platane
    Qui s’élevait tout près, ombrageant la cabane,
    Un homme était penché pour entendre. -la nuit,
    Une forme aisément glisse et s’évanouit.
    Le lendemain, devant le ciel rouge, à sa porte
    Nour-Eddour se tenait assis de même sorte,
    Sans mouvement, les yeux pleins de pourpre et d’éclairs.
    « Les signes, disait-il, où seul je lis, sont clairs.
    Le meurtrier triomphe, acclamé par la foule ;
    Mais sur le bras qui frappe et la tête qui roule
    La colère d’Allah s’allume également ;
    Et tel se croit élu qui n’est que l’instrument
    De l’œuvre, et qu’Allah brise aussitôt l’œuvre faite.
    Oui, l’escarboucle au front comme un fils du prophète,
    C’est en vain qu’il se dit commandeur des croyants.
    Mieux vaudrait qu’il errât parmi les mendiants,
    Serrant la corde autour de ses reins faméliques,
    Avec les chiens galeux sur les places publiques ?
    Car sa page est finie ! Et le frère assassin
    Dormira cette nuit, un poignard dans le sein ! »
    Un homme alors bondit du platane : – « Mensonge !
    Cria-t-il ; ta science est vaine ! Dans un songe
    Ridicule tu vis ! Et c’est toi qui mourras
    A l’instant, toi qui fus le conseil de mon bras ! »
    - « Il se peut, dit le sage à la calme paupière,
    Que la fronde qui tourne entraîne une autre pierre ;
    Il se peut qu’un oracle entendu par hasard,
    Ou surprise, au devin soit funeste. Un vieillard
    Peut mouvoir dans le vent des lèvres qu’on épie.
    La volonté d’Allah n’est jamais assoupie ;
    Tu fus l’oreille ouverte ainsi qu’il le voulait,
    Et si tu veux ma mort, c’est que ma mort lui plaît.
    Nul n’évite ici-bas son destin, quoi qu’il fasse !
    Frappe donc ! Il vaut mieux le regarder en face !
    Le tien est prononcé. Tu le connais. Agis
    Comme il te semblera ! Tes doigts encor rougis
    N’arrêteront bientôt ni la main ni la lame !
    Que me fait l’existence, à moi, qui n’eus dans l’âme
    Jamais un seul espoir non plus qu’un seul désir,
    Ni crainte, ni regret, ni remords, ni plaisir,
    Et qui n’ai jamais eu trois sequins dans ma bourse ?
    - Eh quoi ? Tu lis mon sort dans ces astres en course ?
    - Tout aussi nettement qu’au même endroit j’ai lu
    Ton fratricide à peine annoncé résolu.
    - Cette nuit ? Je mourrai ? – Cette nuit ! Je l’atteste !
    Le poignard est choisi, la main sûre. Le reste
    Est le secret d’Allah qu’il garde avarement !
    - Un aspect peut tromper, vieillard ! Peut-être il ment,
    Cet astre auquel tu vois ma fortune enchaînée !
    - Que tu le veuilles croire ou non, ta destinée
    N’en sera pas moins telle, ou plus long ton sursis !
    - Souvent, répondit l’autre en fronçant les sourcils,
    Un condamné conjure un arrêt, s’il le brave,
    Ou s’il le fuit. Il est souvent plus d’une entrave
    Aux oracles, et tous ne sont pas satisfaits.
    A quelques-uns, du moins, manquent les prompts effets ;
    Et tout n’arrive pas juste à l’heure indiquée !
    Le jeûne, la prière au fond d’une mosquée,
    Le repentir, un philtre, un prix, un crime encor,
    Que sais-je ? N’est-il rien que tu saches, ni l’or,
    Ni le fer, ni les mots, ni l’impur maléfice,
    Pour détourner le coup mortel ? Quoi ? Rien qui puisse
    Seulement reculer l’instant prédit par toi ?
    Ton art te laisse-t-il sans prestige et sans foi,
    Que tu restes ainsi plus muet qu’un derviche ?
    Parle, et je te fais grâce ! Et de pauvre sois riche
    A pouvoir t’acheter le harem d’un vizir !
    - Je te l’ai dit, je n’ai sur terre aucun désir,
    O lumière d’Allah ! Flambeau qui va s’éteindre !
    Quant à l’ordre d’en haut, rien ne saurait l’enfreindre.
    Cette nuit, sur mon âme, est ta dernière nuit !
    - Mais ce traître qui doit m’attendre, ou me poursuit,
    Quel est-il ? Et d’où vient la soif qui le dévore ?
    Tu sais au moins cela ? Dis-le donc ! – Je l’ignore !
    Que t’importe par qui tu vas mourir ? Bien fou
    Qui demande comment, et qui veut savoir où,
    Et qui cherche pourquoi, quand l’inflexible aigrette
    De la mort se hérisse et paraît sur sa tête !
    - Il suffit ! Ta demeure, ô sage ! est à mon gré.
    Quoi qu’il puisse advenir, cette nuit j’attendrai
    Chez toi ce qui doit être et sera ! – Ma demeure
    A toi, comme aux passants, est ouverte à toute heure.
    - C’est bon ! Pour cette nuit ferme-la bien sur nous ! »

    II

    Le vieillard dans un coin dormait sur son burnous.
    Et blême, à la lueur d’un lampion de terre,
    Son front dans une main, l’autre à son cimeterre,
    L’hôte fatal, assis sur un grêle escabeau,
    Songeait combien le ciel du matin pâle est beau.
    Il se dressa, fiévreux, marcha de long en large,
    Secouant sa terreur comme on fait d’une charge,
    Et sondant de ses poings la dureté des murs.
    « Quoi ! Les secrets divins qui pour tous sont obscurs,
    Cet homme les connaît et n’y voit nul refuge !
    Ignorant quel sera l’exécuteur, lui, juge,
    Tout près du condamné qui le surveille, il dort,
    Paisible, certain d’être obéi par la mort ?
    Lui, vil esclave, il dort, ayant marqué son maître !
    Ce crime monstrueux, qui pourra le commettre ?
    Nous sommes seuls ici, dans ces quatre murs clos ;
    Rien n’y saurait tenter les écumeurs de flots,
    Ni les rôdeurs de nuit qui rampent sur la grève !
    Cette porte est solide. Il dort ! Et moi, je rêve !
    S longues soient la nuit et l’angoisse, il viendra,
    Le jour, devant qui tout, peur, ténèbres, fuira !
    Oui, l’aurore, demain, la houri verte et rose,
    Viendra m’illuminer pour une apothéose,
    Et dans toute sa pompe aussi je saluerai
    La sultane sublime et serai délivré !
    Délivré ! Suis-je donc tel qu’un chien à l’attache ?
    Je rêve ! Ou je suis fou de trembler comme un lâche !
    Cet homme divaguait ! Qu’ai-je à craindre ici ? Rien !
    Un poignard, disait-il ; quel autre que le mien,
    Moi debout et dardant ma prunelle éclaircie,
    Peut luire entre ces murs selon la prophétie,
    Entre cet insensé plus faible qu’un enfant,
    Et moi, qu’un bras robuste et bien libre défend ?
    Moi, dormir cette nuit, sans souffle, à cette place ?
    Sur le livre éternel certes, rien ne s’efface !
    Mais la folie encore est trop loin de mon front,
    Si pour m’abattre aux pieds de l’archange aussi prompt,
    Il faut que cette lame homicide soit celle
    Dont la riche poignée à mon flanc étincelle,
    Et que la main qui doit la sortir du fourreau
    Soit la mienne ! Victime, être en plus le bourreau !
    Cela se pourra-t-il, que le veuille Allah même ?
    Moi, fort de ma raison et du pouvoir suprême,
    Moi, sans remords, étant sacré par le succès,
    Moi, qui viens de fermer au meurtre tout accès,
    Je serais fou déjà d’y penser davantage !
    Non, ce vieil astrologue est aveuglé par l’âge,
    S’il est vrai que l’on puisse au ciel rien percevoir.
    Pourtant il a prédit mon crime l’autre soir !
    Ah ! Quel spectre ai-je vu, levant sa main armée ?
    Mais non ; c’est un reflet sous un peu de fumée !
    La vaine illusion se détruit. – Je la vois
    Par là qui se reforme et disparaît. – Des voix
    Au dehors ont parlé ! – Des pas frappent la route !
    - Plus rien ! – C’était le vent dans les feuilles, sans doute !
    C’étaient mes propres pas dans ce silence affreux !
    C’est la nuit qui m’oppresse et qui trouble mes yeux !
    C’est la flamme qui va mourir et qui vacille !
    C’est ce vieillard maudit qui sommeille immobile !
    C’est l’aube que j’attends avec la liberté !
    C’est l’univers entier sur son axe arrêté !
    C’est la prédiction qui veut être accomplie !
    Allah ! Vais-je vraiment sombrer dans la folie !
    Ces armes, ce poignard, s’agitent sous mes mains,
    Ils me parlent de mort avec des mots humains !
    Ma raison se débat, leur démence est plus forte !
    Cela ne sera pas ! » Il courut vers la porte,
    L’ouvrit grande, et jeta ses armes dans la nuit.
    Ce fut une lumière éteinte dans un bruit.
    Il regarda, debout au seuil de la masure,
    Sombre dans la clarté passant par l’embrasure :
    « Le ciel, dit-il, est noir encore à l’orient.
    Mais ce poignard jeté, je puis en souriant
    Attendre le matin, le pardon et la gloire ! »
    Sa poitrine s’emplit d’un orgueil de victoire.
    Comme il se retournait, une main brusquement
    S’appuya sur sa bouche et sur son hurlement.
    Le matin, Nour-Eddour se réveilla, tranquille,
    Et le vit étendu tout droit devant l’asile,
    Qui dormait, dépouillé par l’obscur assassin,
    Comme il était écrit, un poignard dans le sein.

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  • L’âme errante

    Recueil : "Poésies inédites"

    L’âme errante.............Marceline DESBORDES-VALMORE

    Je suis la prière qui passe
    Sur la terre où rien n’est à moi ;
    Je suis le ramier dans l’espace,
    Amour, où je cherche après toi.
    Effleurant la route féconde,
    Glanant la vie à chaque lieu,
    J’ai touché les deux flancs du monde,
    Suspendue au souffle de Dieu.

    Ce souffle épura la tendresse
    Qui coulait de mon chant plaintif
    Et répandit sa sainte ivresse
    Sur le pauvre et sur le captif
    Et me voici louant encore
    Mon seul avoir, le souvenir,
    M’envolant d’aurore en aurore
    Vers l’infinissable avenir.

    Je vais au désert plein d’eaux vives
    Laver les ailes de mon coeur,
    Car je sais qu’il est d’autres rives
    Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
    J’y verrai monter les phalanges
    Des peuples tués par la faim,
    Comme s’en retournent les anges,
    Bannis, mais rappelés enfin…

    Laissez-moi passer, je suis mère ;
    Je vais redemander au sort
    Les doux fruits d’une fleur amère,
    Mes petits volés par la mort.
    Créateur de leurs jeunes charmes,
    Vous qui comptez les cris fervents,
    Je vous donnerai tant de larmes
    Que vous me rendrez mes enfants !

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  • Le nid solitaire

    Recueil : "Poésies inédites"

    Le nid solitaire..........Marceline DESBORDES-VALMORE.

    Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,
    Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.
    Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché
    Le rêve… mon beau rêve à la terre caché.

    Moi, je veux du silence, il y va de ma vie ;
    Et je m’enferme où rien, plus rien ne m’a suivie ;
    Et de son nid étroit d’où nul sanglot ne sort,
    J’entends courir le siècle à côté de mon sort.

    Le siècle qui s’enfuit grondant devant nos portes,
    Entraînant dans son cours, comme des algues mortes,
    Les noms ensanglantés, les voeux, les vains serments,
    Les bouquets purs, noués de noms doux et charmants.

    Va, mon âne, au-dessus de la foule qui passe,
    Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.
    Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché
    Le rêve… mon beau rêve à la terre caché !

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  • La maison de ma mère

    Recueil : "Elégies"

    La maison de ma mère.............Marceline DESBORDES-VALMORE.

    Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde !
    Ô premier univers où nos pas ont tourné !
    Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde,
    Au fond du temps je vois ton seuil abandonné.
    Je m’en irais aveugle et sans guide à ta porte,
    Toucher le berceau nu qui daigna me nourrir.
    Si je deviens âgée et faible, qu’on m’y porte !
    Je n’y pus vivre enfant, j’y voudrais bien mourir,
    Marcher dans notre cour où croissait un peu d’herbe,
    Où l’oiseau de nos toits descendait boire et puis,
    Pour coucher ses enfants, becquetait l’humble gerbe,
    Entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits !

    De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme,
    Du présent qui me brûle il étanche la flamme,
    Ce puits large et dormeur au cristal enfermé
    Où ma mère baignait son enfant bien-aimé.
    Lorsqu’elle berçait l’air avec sa voix rêveuse,
    Qu’elle était calme et blanche et paisible le soir,
    Désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir
    Aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse !
    Elle avait des accents d’harmonieux amour
    Que je buvais du coeur en jouant dans la cour.
    Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante
    Pour aider le sommeil à descendre au berceau ?

    Dieu mit-il plus de grâce au souffle d’un ruisseau ?
    Est-ce l’éden rouvert à son hymne touchante,
    Laissant sur l’oreiller de l’enfant qui s’endort,
    Poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ?
    Et l’enfant assoupi, sous cette âme voilée,
    Reconnaît-il les bruits d’une vie écoulée ?
    Est-ce un cantique appris à son départ du ciel,
    Où l’adieu d’un jeune ange épancha quelque miel ?
    Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde,
    Pleurante encore en moi dans les rires du monde,
    Alors que je m’assieds à quelque coin rêveur
    Pour entendre ma mère en écoutant mon coeur :

    Ce lointain au revoir de son âme à mon âme
    Soutient en la grondant ma faiblesse de femme ;
    Comme au jonc qui se penche une brise en son cours
    A dit :  » Ne tombe pas ! J’arrive à ton secours.  »
    Elle a fait mes genoux souples à la prière.
    J’appris d’elle, seigneur, d’où vient votre lumière,
    Quand j’amusais mes yeux à voir briller ses yeux,
    Qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux.
    A l’heure du travail qui coulait pleine et pure,
    Je croyais que ses mains régissaient la nature,
    Instruite par le Christ, à sa voix incliné,
    Qu’elle écoutait priante et le front prosterné.

    Vraiment, je le croyais ! Et d’une foi si tendre
    Que le Christ au lambris me paraissait l’entendre :
    Je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu,
    Mais ma mère, après lui, l’enseignait en tout lieu.
    L’ardent soleil de juin qui riait dans la chambre,
    L’âtre dont les clartés illuminaient décembre,
    Les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour,
    Ma mère créait tout du fond de son séjour.
    C’était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes !
    Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ;
    Laissez ces songes d’or éclairer les vieux murs
    Des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ;

    Laissez, puisqu’ici-bas nous nous perdons sans elles,
    Des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes.
    Quand la mienne avait dit :  » Vous êtes mon enfant !  »
    Le ciel, c’était mon coeur à jour et triomphant ! …
    Elle se défendait de me faire savante :
     » Apprendre, c’est vieillir, disait-elle, et l’enfant
    Se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend,
    Fruit fiévreux à la sève aride et décevante.
    L’enfant sait tout qui dit à son ange gardien :
    -  » Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien !  »
    C’est assez demander à cette vie amère,
    Assez de savoir suivre et regarder sa mère,

    Et nous aurons appris pour un long avenir
    Si nous savons prier, nous soumettre et bénir !  »
    Et je ne savais rien à dix ans qu’être heureuse,
    Rien que jeter au ciel ma voix d’oiseau, mes fleurs ;
    Rien, durant ma croissance aigüe et douloureuse,
    Que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs.
    Je n’avais rien appris, rien lu que ma prière.
    Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux,
    J’écoutais notre-dame et j’épelais les cieux,
    Et la vague harmonie inondait ma paupière ;
    Les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu’un jour
    On m’entendrait aimer pour me répondre : amour !

    Les psaumes de l’oiseau caché dans le feuillage,
    Ce qu’il raconte au ciel par le ciel répondu,
    Mon âme qu’on croyait indolente ou volage,
    L’a toujours entendu !
    Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l’espérance,
    Dieu montrait l’arc-en-ciel aux pèlerins errants,
    S’il avait ruisselé sur ma vierge souffrance,
    La nuit se sillonnait de songes transparents ;
    Et sur l’onde qui glisse et plie, et s’abandonne,
    Quand j’avais amassé des parfums purs et frais,
    En voyant fuir mes fleurs que n’attendait personne,
    Je regardais ma mère et je les lui montrais.

    Et ma mère disait :  » C’est une maladie,
    Un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie :
    C’est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard,
    Vous trouverez l’amour et la vie… autre part.  »

    Innocence ! Innocence ! éternité rêvée !
    Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ?
    êtes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ?
    Ma mère ! Est-ce la mort ? … je voudrais bien mourir !

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  • Si tu pleures jamais

    Recueil : "Poussières"

    Si tu pleures jamais...........Jules BARBEY D'AUREVILLY

    Si tu pleures jamais, que ce soit en silence ;

    Si l’on te voit pleurer, essuie au moins tes pleurs !
    Car tu ne peux trouver au fond de ta souffrance
    Le calme fier qui naît des injustes douleurs.

    Non ! tu ne le peux pas. Si ta vie est brisée,
    Qui me brisa le cœur où tu vivais ? Dis-moi,
    Dis-moi qui l’a voulu, si je t’ai délaissée ?
    Tes pleurs amers et vains n’accuseraient que toi !

    Les femmes sont ainsi ! Que je t’eusse trahie,
    Tu reviendrais m’offrir à genoux mon pardon.
    Si tu m’aimais, pourquoi cette triste folie
    D’implorer de l’amour la fuite et l’abandon ?

    Mon orgueil t’obéit sans risquer un murmure.
    A ce monde sans cœur je cache mes regrets ;
    Sous un dédain léger je voile ma torture,
    Et si bien — que toi-même aussi t’y tromperais !

    Et tu m’aimas pourtant ! Amour triste et rapide !
    Ne me semblait-il pas le plus profond des deux ?
    Sans moi de quel bonheur étais-tu donc avide,
    Puisqu’avec moi jamais tu n’avais l’air heureux ?

    Mais à présent sans moi plus heureuse, j’espère,
    Si tu penses parfois à celui qui t’aimait,
    Ne te repens-tu pas d’avoir fait un mystère
    Du mal que tu cachais et qui l’inquiétait ?

    Et si tu t’en repens, cache-le dans ton âme.
    Tout n’est-il pas, hélas ! entre nous consommé ?
    O toi qui n’eus jamais l’abandon d’une femme,
    Reste ce que tu fus, ô blond Sphinx trop aimé !

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  • Si j’avais, sous ma mantille

    Recueil : "Poussières"

    Si j’avais, sous ma mantille.........Jules BARBEY D'AUREVILLY.

    Si j’avais, sous ma mantille,
    Cet œil gris de lin,
    Et cette svelte cheville
    Dans mon svelte brodequin ;

    Si j’avais ta morbidesse,
    Tes cheveux dorés,
    Retombant en double tresse
    Jusque sur mes reins cambrés !

    Si j’avais, ô ma pensée,
    Dans mon corset blanc,
    Ta blonde épaule irisée
    D’un duvet étincelant !

    …………………………….
    …………………………….

    Enfin si je semblais faite
    Pour donner la loi,
    Je serais une coquette
    Plus coquette encor que toi !

    Je voudrais être une reine
    Fière comme un paon,
    Dont on aurait grande peine
    A baiser le bout du gant.

    Je ne serais pas de celles,
    Froides à moitié,
    Qui, d’abord, font les cruelles,
    Et puis après ont pitié.

    Je serais une tigresse,
    Rebelle aux amours,
    Cachant la griffe traîtresse
    Dans ma patte de velours !

    Je ferais souffrir aux âmes
    Mille bons tourments,
    Et je vengerais les femmes
    De tous leurs fripons d’amants ;

    Et sans l’éventail qui cache
    Deux beaux yeux moqueurs,
    Je rirais, sur leur moustache,
    De leur flamme et de leurs pleurs ;

    Et je passerais ma vie
    A les désoler,
    Et je serais si jolie
    Qu’il leur faudrait bien m’aimer !

    Et puis, si d’aimer l’envie
    Un jour me prenait,
    Je n’aurais de fantaisie
    Que pour celui qui dirait :

    « Si comme toi j’étais faite
    Pour donner la loi,
    Je serais une coquette,
    Plus coquette encor que toi ! »

    Aime-moi donc, ma Paulette,
    O mon blond trésor !
    Aimer un fat ? toi, coquette !
    Ce sera t’aimer encor !

    ******

    Commentaires

    1. Si j'étais une gazelle
      Aux savanes gambadant ;
      Si les lions, me trouvant belle,
      Aiguisaient leurs longues dents...

      Magie d'un petit poème,
      Tu deviens ce que tu veux ;
      Tu fais de ceux que tu aimes
      Des animaux fabuleux.

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  • Saigne, mon cœur !

    Recueil : "Poussières"

    Saigne, mon cœur !.............Jules BARBEY D'AUREVILLY.

    À Armance.

    Saigne, saigne, mon cœur… saigne ! je veux sourire.
    Ton sang teindra ma lèvre et je cacherai mieux
    Dans sa couleur de pourpre et dans ses plis joyeux
    La torture qui me déchire.

    Saigne, saigne, mon cœur, saigne plus lentement !
    Prends garde ! on t’entendrait… saigne dans le silence
    Comme un cœur épuisé qui déjà saigna tant,
    A bout de sang et de souffrance !

    Quand parmi les sans-cœur, pauvre cœur, je te traîne,
    Sous mon froc étriqué, tu saignes dans ta nuit.
    Les six lignes de chair de la poitrine humaine
    Pourraient trahir ton faible bruit.

    Mais je ne permets pas aux hommes de la foule,
    Insolents curieux de tout cruel destin,
    De t’approcher, cœur fier, pour entendre en mon sein
    Dégoutter le sang qui s’écoule.

    Saigne, saigne, mon cœur… J’étoufferai l’haleine
    Qui pourrait, à l’odeur, révéler le martyr !
    Saigne et meurs, cœur maudit… car la Samaritaine
    Manque à jamais pour te guérir !

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  • À qui rêves-tu

    Recueil : "Poussières"

    À qui rêves-tu...............Jules BARBEY D'AUREVILLY..

    À qui rêves-tu si tu rêves,
    Front bombé que j’adore et voudrais entr’ouvrir,
    Entr’ouvrir d’un baiser pénétrant comme un glaive,
    Pour voir si c’est à moi, — que tu fais tant souffrir !
    O front idolâtré, mais fermé, — noir mystère,
    Plus noir que ces yeux noirs qui font la Nuit en moi,
    Et dont le sombre feu nourrit et désespère
    L’amour affreux que j’ai pour toi !

    Je n’ai su jamais si tu penses,
    Si tu sens, — si ton cœur bat comme un autre cœur,
    Et s’il est quelque chose au fond de ton silence
    Obstinément gardé, cruellement boudeur !

    Non ! je n’ai jamais su s’il était dans ton âme
    Une place où plus tard pût naître un sentiment,
    Ou si tu dois rester une enfant, quoique femme,
    Une enfant ! pas même ! — un néant !

    Un néant qui semble la vie !
    Mais qui fait tout oser aux cœurs comme le mien ;
    Car l’être inanimé qu’on aime, nous défie !
    On brûlerait le marbre en l’aimant ! — Mais le rien ! !
    Le rien vêtu d’un corps … *

    * Vers inachevés, retrouvés, ainsi que les suivants, dans un très ancien cahier de jeunesse

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