• LE PETIT MOINILLON

    Charmant petit moinillon blanc,
    Je suis un pauvre mendiant.
    Charmant petit moinillon rose,
    Je vous demande peu de chose,
    Accordez-le-moi poliment,
    Charmant petit moinillon blanc.
     
    Charmant petit moinillon rose,
    En vous tout mon espoir repose.
    Charmant petit moinillon blanc,
    Parfois l’espoir est décevant.
    Je voudrais parler mais je n’ose,
    Charmant petit moinillon rose.
     
    Charmant petit moinillon blanc,
    Je voudrais parler franchement.
    Charmant petit moinillon rose,
    J’ai peur que le monde n’en glose.
    Il me faut donc être prudent,
    Charmant petit moinillon blanc.
     
    Charmant petit moinillon rose,
    Je ne sais quel démon s’oppose,
    Charmant petit moinillon blanc,
    À ce qu’on dorme en vous quittant.
    N’en pourriez-vous dire la cause,
    Charmant petit moinillon rose ?
     
    Charmant petit moinillon blanc,
    Il faut que votre œil, en passant,
    Charmant petit moinillon rose,
    Ait fait une métamorphose,
    Car je ronfle ordinairement,
    Charmant petit moinillon blanc.
     
    Charmant petit moinillon rose,
    L’homme propose et Dieu dispose,
    Charmant petit moinillon blanc,
    Jamais un proverbe ne ment;
    Permettez donc que je propose,
    Charmant petit moinillon rose.
     
    Charmant petit moinillon blanc,
    Quand l’un donne et que l’autre rend,
    Charmant petit moinillon rose,
    Personne à perdre ne s’expose :
    Et c’est le cas précisément,
    Charmant petit moinillon blanc.
     
    Charmant petit moinillon rose,
    Si vous me donniez, je suppose,
    Charmant petit moinillon blanc,
    Votre étui noir brodé d’argent,
    Je vous rendrais bien quelque chose,
    Charmant petit moinillon rose.
     
    Charmant petit moinillon blanc,
    Je vous rendrais, argent comptant,
    Charmant petit moinillon rose,
    Ce que mes vers, ce que ma prose,
    Pourraient trouver de plus galant,
    Charmant petit moinillon blanc.
     
    Charmant petit moinillon rose,
    Jamais la fleur à peine éclose,
    Charmant petit moinillon blanc,
    N’aurait eu pareil compliment.
    Je ferais votre apothéose,
    Charmant petit moinillon rose.
     
    Méchant petit moinillon blanc,
    Vous direz « non » certainement.
    Méchant petit moinillon rose,
    Vous trouverez qu’à cette clause,
    Vous perdez infailliblement.
    Méchant petit moinillon blanc !
     
    Hélas ! petit moinillon rose,
    Mon cœur est pour vous lettre close,
    Hélas ! petit moinillon blanc,
    Il pourrait vous dire pourtant...
    Mais, sur ce, je fais une pause,
    Hélas ! petit moinillon rose.
     

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  • ADIEUX À SUZON

    ADIEUX À SUZON...............Alfred .Musset (1810-1857)

    Adieu, Suzon, ma rose blonde,
    Qui m’as aimé pendant huit jours ;
    Les plus courts plaisirs de ce monde
    Souvent font les meilleurs amours.
    Sais-je, au moment où je te quitte,
    Où m’entraîne mon astre errant ?
    Je m’en vais pourtant, ma petite,
          Bien loin, bien vite,
          Toujours courant.
     
    Je pars, et sur ma lèvre ardente
    Brûle encor ton dernier baiser.
    Entre mes bras, chère imprudente,
    Ton beau front vient de reposer.
    Sens-tu mon cœur, comme il palpite ?
    Le tien, comme il battait gaiement !
    Je m’en vais pourtant, ma petite,
          Bien loin, bien vite,
          Toujours t’aimant.
     
    Paf ! c’est mon cheval qu’on apprête.
    Enfant, que ne puis-je en chemin
    Emporter ta mauvaise tête,
    Qui m’a tout embaumé la main !
    Tu souris, petite hypocrite,
    Comme la nymphe, en t’enfuyant.
    Je m’en vais pourtant, ma petite,
          Bien loin, bien vite,
          Tout en riant.
     
    Que de tristesse, et que de charmes,
    Tendre enfant, dans tes doux adieux !
    Tout m’enivre, jusqu’à tes larmes,
    Lorsque ton cœur est dans tes yeux.
    À vivre ton regard m’invite ;
    Il me consolerait mourant.
    Je m’en vais pourtant, ma petite,
          Bien loin, bien vite,
          Tout en pleurant.
     
    Que notre amour, si tu m’oublies,
    Suzon, dure encore un moment ;
    Comme un bouquet de fleurs pâlies,
    Cache-le dans ton sein charmant !
    Adieu ; le bonheur reste au gîte,
    Le souvenir part avec moi :
    Je l’emporterai, ma petite,
          Bien loin, bien vite,
          Toujours à toi.
     

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  • SUR LES DÉBUTS DE MESDEMOISELLES RACHEL ET PAULINE GARCIA

      

    Ainsi donc, quoi qu’on dise, elle ne tarit pas,
          La source immortelle et féconde
    Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas ;
    Elle existe toujours, cette sève du monde,
    Elle coule, et les dieux sont encore ici-bas !
     
    À quoi nous servent donc tant de luttes frivoles,
    Tant d’efforts toujours vains et toujours renaissants ?
    Un chaos si pompeux d’inutiles paroles,
          Et tant de marteaux impuissants
          Frappant les anciennes idoles ?
     
    Discourons sur les arts, faisons les connaisseurs ;
          Nous aurons beau changer d’erreurs
          Comme un libertin de maîtresse,
    Les lilas au printemps seront toujours en fleurs,
    Et les arts immortels rajeuniront sans cesse.
     
    Discutons nos travers, nos rêves et nos goûts,
    Comparons à loisir le moderne et l’antique,
          Et ferraillons sous ces drapeaux jaloux !
    Quand nous serons au bout de notre rhétorique,
    Deux enfants nés d’hier en sauront plus que nous.
     
    Ô jeunes cœurs remplis d’antique poésie,
    Soyez les bienvenus, enfants chéris des dieux
    Vous avez le même âge et le même génie.
          La douce clarté soit bénie
          Que vous ramenez dans nos yeux !
     
          Allez ! que le bonheur vous suive !
    Ce n’est pas du hasard un caprice inconstant
          Qui vous fit naître au même instant.
    Votre mère ici-bas, c’est la Muse attentive
    Qui sur le feu sacré veille éternellement.
     
    Obéissez sans crainte au dieu qui vous inspire.
    Ignorez, s’il se peut, que nous parlons de vous.
    Ces plaintes, ces accords, ces pleurs, ce doux sourire,
          Tous vos trésors, donnez-les-nous
          Chantez enfants, laissez-nous dire.
     

    1839.
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  • Rosace en vitrail

    Vraiment! tout ce qu'un Cœur, trop solitaire, amasse

    De remords de la vie et d'adoration,

    Flambe, brûle, pourrit, saigne en cette rosace

    Et ruisselle à jamais de consolation.

    Oh! plus que dans les fleurs de fard de Baudelaire,

    Plus que dans les refrains d'automne de Chopin,

    Plus qu'en un Rembrandt roux qu'un rayon jaune éclaire,

    Seuls aussi bons aux spleens sont les couchants de juin.

     

    Vaste rosace d'or, d'azur et de cinabre

    Pour ce coin recueilli mysticisant le jour,

    Tu dis bien notre vie et splendide et macabre,

    Et je veux me noyer en toi, crevé d'amour!

     

    D'abord, ton Cœur, calice ouvré de broderies,

    Semble, dans son ardeur d'âme de reposoir,

    Un lac de sang de vierge, où mille pierreries

    Brûlent mystiquement, nuit et jour, sans espoir!

     

    De ce foyer d'essors, féerique apothéose,

    Jaillissent huit rayons, échelle de couleurs,

    Où des tons corrompus, mourants, se décomposent,

    Symboles maladifs de subtiles douleurs,

     

    Ô blancs neigeux et purs, ò pétales d'aurore,

    Blancs rosés, lilas blanc, fleurs des vierges écrins,

    N'êtes-vous pas l'enfance, où le remords encore

    Et les spleens furieux n'ont pas cassé nos reins?

     

    Et vous, l'âpre jeunesse éclatant en vingt gerbes

    D'ivresse, vers le calme éternel du soleil,

    Bleus francs, verts des juillets, écarlates superbes,

    Lits chauds de tresses d'or, braises de rut vermeil?

     

    Alors, le grand bouquet tragique de la Vie!

    Les mornes violets des désillusions,

    Les horizons tout gris de l'ornière suivie

    Et les tons infernaux de nos corruptions!

     

    Ah! quel riche trésor l'artiste Amour étale!

    Orangés sulfureux, or roux, roses meurtris,

    Blancs de cold-cream; et la splendeur orientale

    Des verts, des lilas noirs et des jaunes pourris!

     

    L'alcool, les cuivres chauds des alambics; les bières,

    Gamme de blonds; les ors liquides et vermeils,

    Les verts laiteux, les blancs, les bleus incendiaires,

    L'opale des crachats et le plomb des réveils.

     

    Toussez, ô gris du spleen, défilé monotone

    Des tons neutres, plâtreux, enfumés, endeuillés;

    Sépias, roux déteints, averses, ciels d'automne;

    Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés;

     

    C'est la mort, la catin en cire, aux fards malades;

    Et son clavier de verts, ses algues au fiel;

    Ses jaunes luxueux, ses roses de pommades

    Ses bitumes fondant dans le noir éternel !

     

    Chaste rosace d'or, d'azur et de cinabre,

    Va, je viendrai souvent lire en toi, loin du jour,

    L'Illusion, plus morne en son chahut macabre,

    Et me noyer en toi, crevé, crevé d'amour!

     

    Jules Laforgue

     

    1ère publication:

    Œuvres Complètes (Mercure de France) 1903

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  • Soleil couchant de juin

    Soleil couchant de juin.............

    Ah! triste, n'est-ce pas, triste, inutile et sale,

    Ta besogne, ô Soleil, malgré tes aubes d'or,

    Malgré tes beaux couchants si douloureux d'essor,

    Roses d'amour de quelque ardente cathédrale!

    Partout, toujours, fouailler les Vices noirs blottis!

    - Car, depuis que la vie ici-bas est éclose,

    Ò cœur de Pureté, tu ne fais autre chose

    Que chasser devant toi des êtres de leurs lits!

     

    À travers nos rideaux tu sonnes tes fanfares

    Et les couples poussifs aux yeux bouffis d'amour

    Réparent leur désordre, en se cachant du jour

    Qui glace les sueurs des voluptés trop rares.

     

    Mais tu ne songes pas que là-bas, ô Soleil,

    Là-bas, l'autre moitié n'attendait que ta chute,

    Et rentre en ce moment dans ses fanges de brute

    En prétextant le noir,... l'usage,... le sommeil!

     

    Or, à notre horizon tu n'es pas mort encore

    Pour aller fustiger de rayons ces pourceaux,

    Que nos millions de lits referment leurs rideaux

    Sur des couples rêvant de ne plus voir l'aurore!

     

    - Ah! triste, triste va, triste, inutile et sale,

    Ta besogne, ô Soleil!, malgré tes aubes d'or,

    Malgré tes beaux couchants si douloureux d'essor,

    Roses d'amour de quelque ardente cathédrale,

     

    30 juin, Luxembourg.

    Jules Laforgue

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