• Puisque je vois que mes afflictions .....Pontus de Tyard (1521-1605)

    Puisque je vois que mes afflictions .....Pontus de Tyard (1521-1605)

    Puisque je vois que mes afflictions
    Sont au plus haut degré de leur effort,
    Et que le Ciel conjuré à ma mort
                  À tout malheur me guide,
    Regrets, soupirs, plaints, pleurs, et passions,
                  Je vous lâche la bride.
     
    Je n’ai espoir que mon cri entendu
    Puisse adoucir la fière cruauté
    De ma déesse, et dame de beauté,
                  Mais ce mal me console,
    Que c’est bien peu, m’étant déjà perdu,
                  De perdre ma parole.
     
    Je sens couler et les jours, et les nuits,
    Mais non l’effort de l’ardeur s’apaiser
    De mes soupirs, ou la mer s’épuiser
                  Des larmes que je pleure,
    Car le penser, sujet de mes ennuis,
                  Toujours en moi demeure.
     
    Le trait par vous, ô mes yeux, fut reçu,
    Qui me blessa au cœur si rudement,
    Quand, attiré d’un vain contentement,
                  Lui fîtes ouverture.
    Las, si par vous, mal cauts, je fus déçu,
                  Vous en payer l’usure.
     
    Espoir trompeur, inutile secours,
    Que je voulus à mes travaux choisir,
    Songe illusif, ombre de mon désir,
                  Ta promesse faillie
    Ne m’a laissé du fruit de mes discours
                  Que la mélancolie.
     
    Je ne tiens point pour comble de malheur,
    Car je me suis au deuil tant dédié,
    Que j’ai mon bien, et moi-même oublié,
                  Que triste il me faut vivre,
    Mais je me plains, que l’amère douleur
                  À la mort ne me livre.
     
    Mourir ne puis, hélas, et ne vis point,
    Si fais, je vis, misérable, d’autant
    Que la douleur, qui me va combattant,
                  Aux plaints, aux pleurs me mène,
    Et n’ai de vie au plaisir un seul point,
                  Vivant tout à la peine.
     
    Quand je naquis, l’astre de mon destin
    Tout incliné à cruelle impitié,
    M’éloigna tant des aspects d’amitié,
                  Que je me hais moi-même.
    Ah, je connais, mais trop tard, quelle fin
                  Prend qui vainement aime.
     
    Laisse-moi seul en ce lieu tourmenter,
                  Chanson, non, mais complainte,
    Car tu ne fais que le deuil augmenter,
                  Dont mon âme est atteinte.

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