• PROSE DU BONHEUR ET D'ELSA ....................LOUIS ARAGON..1897 -1982

    PROSE DU BONHEUR ET D'ELSA

    PROSE DU BONHEUR ET D'ELSA ....................LOUIS ARAGON

    Sa première pensée appelle son amour

    Eisa
    L'aurore a brui du ressac des marées

    Eisa
    Je tombe
    Où suis-je
    Et comme un galet lourd

    L'homme roule après l'eau sur les sables du jour

    Donc une fois de plus la mort s'est retirée

    Abandonnant ici ce corps à réméré

    Ce cœur qui me meurtrit est-ce encore moi-même
    Quel archet sur ma tempe accorde un violon
    Eisa
    Tout reprend souffle à dire que je t'aime
    Chaque aube qui se lève est un nouveau baptême
    Et te remet vivante à ma lèvre de plomb
    Eisa
    Tout reprend souffle à murmurer ton nom

    Le monde auprès de toi recommence une enfance
    Déchirant les lambeaux d'un songe mal éteint
    Et je sors du sommeil et je sors de l'absence
    Sans avoir jamais su trouver accoutumance À rouvrir près de toi mes yeux tous les matins À revenir vers toi de mes déserts lointains

    Tout ce qui fut sera pour peu qu'on s'en souvienne
    En dormant mon passé que ne l'ai-je perdu

    Mais voilà je gardais une main dans les miennes
    Il suffit d'une main que l'univers vous tienne
    Toi que j'ai dans mes bras dis où m'entraînes-tu
    Douleur et douceur d'être ensemble confondues

    Un jour de plus un jour
    Que la barge appareille

    Sur la berge s'enfuit novembre exfolié

    Ce que disent les gens me revient aux oreilles

    Il va falloir subir à nouveau mes pareils

    Depuis le soir d'hier les avais-je oubliés

    Mais dans les joncs déjà j'entends les jars crier

    Je ne sais vraiment pas ce que peut bien poursuivre
    Cet animal en moi comme un seau dans un puits
    Qu'est-ce que j'ai vraiment à m'obstiner de vivre
    Quand je n'ai plus sur moi que la couleur du givre
    L'âge dans mon visage et dans mon sang la nuit
    N'achèvera-t-on pas l'écorché que je suis

    J'écoute au fond de moi l'écho de mes artères
    Je connais cette horreur soudain quand il m'emplit
    Faut-il donc se borner à subir et se taire
    Faut-il donc sans y croire accomplir les mystères
    Comme le sanglier blessé les accomplit
    Si le valet des chiens ne sonne l'hallali

    Quoi je dormais toujours ou qu'est ce paysage
    Quel songe m'habitait dans l'intime des draps
    Où tu vas je te suis
    La vie est ton sillage
    Je te tiens contre moi
    Tout le reste est mirage
    J'étais fou tout à l'heure
    Allons où tu voudras
    Non je n'ai jamais mal quand je t'ai dans mes bras

    Je vis pour ce soleil secret cette lumière
    Depuis le premier jour à jouer sur ta joue

    Cette lèvre rendue à sa pâleur première
    On peut me déchirer de toutes les manières
    M'écarteler briser percer de mille trous
    Souffrii en vaut la peine et j'accepte ma roue

    Ah ne me parlez pas des roses de l'automne
    C'est toujours le front pur de l'enfant que j'aimais
    Sa paupière a gardé le teint des anémones
    Je vis pour ce printemps furtif que tu me donnes
    Quand contre mon épaule indolemment tu mets
    Ta tête et les parfums adorables de mai

    L'amour que j'ai de toi garde son droit d'aînesse
    Sur toute autre raison par quoi vivre est basé
    C'est par toi que mes jours des ténèbres renaissent
    C'est par toi que je vis
    Eisa de ma jeunesse
    C) saisons de mon cœur ô lueurs épousées
    Eisa ma soif et ma rosée

    Comme un battoir laissé dans le bleu des lessives
    Un chant dans la poitrine à jamais enfoui
    L'ombre oblique d'un arbre abattu sur la rive
    Que serais-jc sans toi qu'un homme à la dérive
    Au fil de l'étang mort une étoupe rouie
    Ou l'épave à vau-l'eau d'un temps évanoui

    J'étais celui qui sait seulement être contre
    Celui qui sur le noir parie à tout moment
    Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
    Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
    Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
    Que scrais-je sans toi que ce balbutiement

    Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre
    Le vieux cabot parlant des anciennes tournées
    L'escamoteur qu'on fait à son tour disparaître
    Je vois parfois celui que je n'eus manqué d'être
    Si tu n'étais venue changer ma destinée
    Et n'avais relevé le cheval couronné

    Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière
    Chaque mot de mon chant c'est de toi qu'il venait
    Quand ton pied s'y posa je n'étais qu'une pierre
    Ma gloire et ma grandeur seront d'être ton lierre
    Le fidèle miroir où tu te reconnais
    Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie

    J'ai tout appris de toi sur les choses humaines

    Et j'ai vu désormais le monde à ta façon

    J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines

    Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines

    Comme au passant qui chante on reprend sa chanson

    J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson

    J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
    Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu
    Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne
    Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne
    Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux
    Tu m'as pris par la main comme un amant heureux

    Il vient de m'échapper un aveu redoutable

    Quel verset appelait ce répons imprudent

    Comme un nageur la mer
    Comme un pied nu le sable

    Comme un front de dormeur la nappe sur la table

    L'alouette un miroir
    La porte l'ouragan

    La forme de ta main la caresse du gant

    Le ciel va-t-il vraiment me le tenir à crime
    Je l'ai dit j'ai vendu mon ombre et mon secret
    Ce que ressent mon cœur sur la sagesse prime
    Je l'ai dit sans savoir emporté par la rime
    Je l'ai dit sans calcul je l'ai dit d'un seul trait
    De s'être dit heureux qui donc ne blêmirait

    Le bonheur c'est un mot terriblement amer

    Quel monstre emprunte ici le masque d'une idée

    Sa coiffure de sphinx et ses bras de chimère

    Debout dans les tombeaux des couples qui s'aimèrent

    Le bonheur comme l'or est un mot clabaudé

    Il roule sur la dalle avec un bruit de dés

    Qui parle du bonheur a souvent les yeux tristes
    N'est-ce pas un sanglot de la déconvenue
    Une corde brisée aux doigts du guitariste
    Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
    Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues
    Terre terre voici ses rades inconnues

    Croyez-moi ne me croyez pas quand j'en témoigne
    Ce que je sais du malheur m'en donne le droit
    Si quand on marche vers le soleil il s'éloigne
    Si la nuque de l'homme est faite pour la poigne
    Du bourreau si ses bras sont promis à la croix
    Le bonheur existe et j'y crois

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  • Commentaires

    1
    Mardi 14 Janvier à 15:12

    je me noie dans ce poème si majestueux.......

    il faut y revenir plusieurs fois pour s'en délecter

    un grand merci ma chère amie de ce partage

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