• POÈME POUR UN ENFANT RUSSE...............Georges Chennevière (1884-1927).

    POÈME POUR UN ENFANT RUSSE

    POÈME POUR UN ENFANT RUSSE................

    Dans une maison, loin d’ici,
    Au bord des bois et de sa neige,
    L’enfant qui ne fut jamais rose
    Se plaint lentement, sans un cri.
     
    La fièvre lui a pris ses joues ;
    La faim a dénudé ses os ;
    Son corps est pareil au fagot
    Sur lequel on étend du linge.
     
    « Dors, il est tard », lui dit sa mère.
    « Il est toujours tard, en hiver »,
    Répond tout bas l’enfant malade,
    Qui a déjà peur du sommeil.

    *  

    Elle lui a conté l’histoire
    De la Baba-Yaga, l’ogresse
    Qui fait tourner à tous les vents
    Sa hutte-à-la-patte-de-poule ;
     
    Elle lui a chanté l’histoire
    De cette fée aux cheveux verts,
    Qui a la voix triste et suave
    Comme le crapaud des marais ;
     
    Elle lui a joué l’histoire
    De Vladimir-le-Beau-Soleil,
    Et de Sadkô de Novgorod,
    Et celle du Tzar de la Mer.  

    * 

    Elle a invoqué les Images,
    Le Christ à l’auréole d’or,
    Mais l’hiver est un dieu plus fort
    Que tous les dieux qu’elle implora.
     
    Il ne fermera plus les yeux,
    L’enfant qui ne fut jamais rose :
    Mère, qui lui parles encore,
    Le beau pigeon s’en est allé !
     
    Il est si léger et si roide,
    L’enfant qui mourut de la fièvre,
    Que sa tête fait tout son poids,
    Et qu’on ne sait plus s’il vivait.
     
    Il est si roide et si léger,
    Vassilika le bien-aimé,
    Que sa mère n’a pas besoin
    De plier les bras pour le prendre,
     
    Et qu’elle ne peut que le tendre
    En tremblant — car elle défaille —
    À l’implacable immensité
    D’une Europe qui ne voit pas.

    * 

    Il est mort, et dans le village
    Un autre enfant est mort aussi ;
    Et dans la ville la plus proche,
    Cent enfants sont morts avec lui.
     
    Hiver de l’Orient sans fond,
    Hiver du Don et du Tobol,
    Il te faudra toutes les neiges
    Pour recouvrir tant d’enfants morts !

    *  

    Il est mort ce soir, loin d’ici,
    Vassilika le bien-aimé ;
    Il est mort par ce soir d’octobre,
    Qui serait plus doux que l’été,
     
    S’il ne s’y mêlait l’amertume
    D’une plainte qui alourdit,
    Sur nos fronts, de honte baissés,
    Le péché de notre silence.
     
    Gens de Londres, gens de Paris,
    Foules des bars et des concerts,
    Vassilika le bien-aimé
    Meurt de vos chants et de vos danses.
     
    Il meurt, parce que des armées
    Resserrent leur cercle de fer
    Autour de l’air irrespirable
    Et de la plaine prisonnière ;
     
    Il meurt, parce que la folie,
    Qui donne la main à la haine,
    Promène une torche d’enfer
    Sur le vieux monde décrépit ;
     
    Parce que nous portons la honte,
    Étant des hommes, de savoir
    Qu’il est mort, et qu’il continue
    À mourir toujours davantage ;
     
    Il meurt, parce que pour sa mort
    Nous ne lui offrons que des larmes :
    L’enfant qui ne fut jamais rose
    Meurt, parce que nous sommes lâches !
     

    20 octobre 1919.
    « RHÉNANE D’AUTOMNE............Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)MARCHE...........Georges Chennevière (1884-1927) »
    Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :