• Petites tyrannies quotidiennes : de vrais fléaux subis et docilement acceptés

    Petites tyrannies quotidiennes : de vrais fléaux
    subis et docilement acceptés
    (D’après « Ma Revue hebdomadaire illustrée », paru en 1907)
     
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    En 1907, le chroniqueur Henri d’Alméras s’arrête sur les petites tyrannies du quotidien auxquelles le Français du début du XXe siècle, « plus docile au fond qu’on le ne croit », se soumet peu à peu, cependant qu’il calomniera bien volontiers quelques hauts personnages dont on lui aura dit le plus grand mal et qui, eux, n’auront malmené leurs seuls opposants politiques.

    Mon âge relativement peu avancé ne m’a pas permis, et je le regrette, de connaître feu l’empereur Néron, explique le journaliste. Je ne sais de lui que ce qu’en racontent les historiens. Après l’avoir accusé de tous les crimes, ils essayent maintenant de le réhabiliter. Ce poète couronné qui déclamait ses vers sur le théâtre, en s’accompagnant de la lyre, n’était, à tout prendre, qu’un littérateur un peu trop infatué de son mérite, ce qui ne le distingue guère, avouons-le franchement, de la plupart des littérateurs.

    On l’a beaucoup calomnié. On a calomnié également Caligula, Tibère, Louis XI, Philippe II, l’empereur Soulouque, et quelques autres souverains dont le seul défaut, sans doute, est d’avoir eu la main un peu lourde. Les sentences de l’opinion publique doivent nous inspirer une légitime défiance. J’ai toujours pensé, pour ma part, qu’il ne faut croire des gens que la moitié du mal et le quart du bien qu’on en dit. Avec l’exagération méridionale qui sévit même dans le Nord, surtout dans le Nord, c’est le plus sûr moyen de ne pas se tromper. N’oublions pas qu’en France, tout le monde est de Tarascon.

    En mettant les choses au pire, ces tyrans anciens ou modernes, que les livres nous apprennent à exécrer et à maudire, ne se montrèrent vraiment désagréables que pour ceux de leurs sujets qui bradaient leur autorité ou excitaient leur jalousie. Les têtes qu’ils firent tomber dépassaient un certain niveau. Ils laissèrent tranquilles les petites gens comme vous et moi, les bons bourgeois qui n’ont pas d’ambition, qui ne veulent rien être, pas même députés, et qui mènent obscurément une vie paisible.

    Ceux-là, s’ils n’ont rien à craindre des grands despotismes, d’ailleurs démodés et désormais impossibles, souffrent journellement d’un tas de minuscules tyrannies imposées par l’usage, et qui sont en réalité, par leur fréquence, par leur continuité, beaucoup plus redoutables que les autres.

    Supposez, par exemple, qu’une loi oblige les gens qui vont au théâtre à avoir devant les yeux un écran de vingt centimètres carrés.:Cette loi paraîtrait aussi intolérable qu’absurde. Elle provoquerait une révolution, la cinquième depuis 1789. Que l’écran soit remplacé par un chapeau de dame, et personne, sous peine de passer pour un goujat, n’osera souffler mot.

    C’est une de ces petites tyrannies que le Français, plus docile au fond qu’on ne croit, subit sans murmurer, — ou plutôt qu’il subissait naguère encore, car, depuis quelque temps, la patience des spectateurs diminuant à mesure qu’augmentait la dimension des chapeaux, des protestations un peu tardives, mais d’autant plus véhémentes se produisent. Le jour approche où l’on pourra aller au théâtre pour voir les pièces. Voilà une petite tyrannie qu’on est en train de renverser. Je la cite pour la rareté du fait. : combien d’autres survivent !

    Avez-vous remarqué le temps que fait perdre et les minutieuses et innombrables formalités qu’impose au contribuable français l’acte le plus simple ? Qu’il observe simplement les règlements ou qu’il en exagère la rigueur, le bureaucrate — un brave homme, très aimable hors de son bureau — est un de ces petits tyrans qui ne vous plongent pas sans doute dans un cachot humide, mais qui vous condamnent à de menus ennuis qui, multipliés, amoncelés, deviennent, passez-moi le mot, de sérieux embêtements.

    S’immobiliser devant des guichets, fournir des pièces qui ne sont jamais suffisantes, arriver avec tout un dossier pour toucher un mandat de poste de vingt-cinq sous, déambuler pendant une heure, pour une affaire qui devrait être liquidée en quelques minutes, de l’escalier B à l’escalier C, du bureau X au bureau Z où un commis qui ne comprend rien à ce que vous lui dites vous renvoie à un autre commis qui y comprend encore moins, faire antichambre à la porte d’un haut fonctionnaire (un mètre quatre-vingt-cinq) qui termine un vaudeville pendant que vous poirotez, voilà à quoi nous réduisent ces menus despotismes qui, chaque jour, pèsent sur nous.

    Ajoutez que, sans cesse, nous nous heurtons au mot défense : défense de parler, de fumer, de cracher, de passer, de chasser, d’avancer, de reculer, de s’asseoir, etc. C’est à cela probablement qu’on reconnaît un pays libre.

    D’innombrables petits tyrans nous oppriment : le Conducteur d’automobile, le Pianiste, l’Enfant, la Belle-Mère, etc., etc., mais le plus terrible de tous, c’est peut-être le Concierge. Le voilà bien, le Néron des temps modernes ! N’exagérons rien. Pipelet est souvent un brave homme ; mais, quand il ne l’est pas, malheur à qui l’offense, à qui excite sa haine ou simplement froisse sa vanité. Cette vanité atteint des proportions qui ne doivent pas trop nous surprendre. Le concierge dans sa loge est une espèce de roi. Son bonnet lui sert de couronne et son balai de sceptre. Il a, lui aussi, un grand cordon. Cordon, s’il vous plaît !

    L’antipathie ou la rancune d’un concierge, c’est la tyrannie s’exerçant au logis et sans trêve, à chaque heure de la journée : les journaux lus, les lettres remises le plus tard possible ; les amis que vous attendez et à qui on dit que vous n’êtes pas là, les créanciers introduits avec empressement, les observations aigres-douces pour un tapis secoué une minute trop tard, les potins de la loge colportés par la valetaille de la maison.

    Croyez-vous que toutes ces vexations sournoises, dont souffre une bonne moitié des Parisiens, ne soient pas plus odieuses et surtout plus gênantes que le despotisme du plus absolu des souverains qui ne saurait pas seulement que vous existez et qui se soucierait de vous autant que de sa première paire de bretelles ?

    Nous vivons, en somme, de petite monnaie. Nous avons de menues douleurs, des joies de détail, à défaut des grands bonheurs, et nous subissons de minuscules tyrannies, aussi désagréables que médiocres, mais comme elles pèsent sur tout le monde, comme aucun de nos voisins, de nos amis, n’est épargné, nous feignons de ne pas nous en apercevoir et nous n’essayons pas de les combattre.

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