• On ne le savait pas......................Ginette Vijaya

    On ne le savait pas

    On ne le savait pas......................Ginette Vijaya

    On ne savait pas qu’on jouait sur la piste d’une époque, qu’on faisait des jetés et des écarts sans filage ni reprise.
    On quittait la maison, on traversait les rues, on croisait les cyclo-pousses, on saluait les gaillards au-dessus de leurs chars. Ils nous lançaient des barres chocolatées et des chewing-gums ! Les 2CH suivaient remplies d’élèves accompagnés ! On riait inconscient et insouciant.
    On ne connaissait pas le nom de ce feu qui courait dans nos corps quand nous partions le matin, le nez au vent, vers cette grande bâtisse aux pierres rouges et jaunes. 
    On se posait devant le porche avec le sac lourd de poésie galante, de rêveries ardentes sur une aube indolente.
    Quand on se retrouvait groupé près du portail encore fermé, c’était la joie qui nous accueillait quand on montrait le livre ou le devoir, la plume ou la peinture.
    On les faisait circuler, mystérieux et sibyllins pour mieux être soudés par nos codes et nos formules. 
    Quand de loin on le voyait, le héros de la classe, c’était la folle glissade d’un cœur qui avalait ses battements. 
    On lui souriait, béat d’avoir reçu l’aumône de son regard enchâssé dans les couloirs à voûte. 
    On ne savait pas que c’étaient les notes enamourées d’un tango renversant.
    On aimait cette musique, elle nous emportait déjà, cela nous suffisait, on vivait de la précieuse cadence.
    On ne savait pas que c’était la ritournelle aux pas chassés, aux pas fondus, la danse sempiternelle. 
    On montrait nos cahiers : il y avait des mots qu’on échangeait de page en page. C’était bien autre chose que le théorème de l’examen du jour. 
    C’était notre bohème.
    On riait de la jupe effrangée en lorgnant sur la robe griffée de l’autre qui avait tout pour plaire.
    On ne savait pas qu’on portait l’obole des beaux jours, que c’était suffisant pour notre séjour.
    On ramassait les feuillets à grands carreaux, on s’arrêtait sur les pleurs. Elle qui l’aimait, on lui disait qu’un autre viendrait. 
    On ne savait pas pourquoi on le voulait toutes, ce poète si doux avec ses boucles emmêlées, ses yeux si clairs, sa voix si tranquille. 
    On ne savait pas pourquoi on préférait cacher à tous que le cœur s’accélérait. 
    On ne voyait pas que c’était le doux secret d’un cœur emprisonné. 
    Et on fit face à la blessure, sans savoir que d’autres blessures saignaient au bord des quartiers.
    Quand il regardait une autre et qu’on se sentait amoindri, on en faisait une bataille cruelle.
    On ne savait pas que c’était la première fêlure, on humait l’air chaud, on n’avait que nos ballots, nos cadeaux, nos aventures mièvres.
    On ne voyait que cette douleur, on ne voyait pas les grandes douleurs qui, sur l’autre trottoir, faisaient des ravages dans le planisphère.
    On refaisait toujours la même route écorchant nos sandales à la poussière de nos promesses, on était à l’écoute du chant qui nous unissait. 
    On ne savait pas que c’était le pur bonheur des matins sans adresse, on avait des sous pour le bol de soupe qui fumait au coin de la rue.
    Le cri du marchand tapant sur ses baguettes l’appel des nouilles appétissantes, on l’entendait venir avec ravissement.
    On ne savait pas encore que c’était le seul repas qui vaudrait de l’or dans nos assiettes.
    On se promettait d’être grand et fort, on ne savait pas que le temps passait. 
    On écrivait dans un journal nos contes imaginaires, on brodait les noms des amitiés sincères sans savoir qu’il deviendrait le livre qu’on chercherait dans nos chaumières
    On ne savait pas que les songes de gloire et de grandeur étaient voués à la mort. 
    On ne les voyait pas, les morts jonchés aux confins des frontières. 
    On signait nos initiales, on ajoutait nos sourires et nos dessins fragiles quand on ne savait pas quoi dire d’un jour qu’on vivait sans contraintes.
    On buvait la mandragore qui s’infiltrait dans la gorge, nous prenait notre raison et s’affairait à nous étreindre, on ne calculait rien, on savait tout, on pensait tout savoir. 
    On ne savait pas qu’on était les plus heureux, on ne savait pas qu’on vivait le meilleur.
    C’était notre bohème, on ne le savait pas.

    « Le visage perdu............Ginette Vijaya Le VIOL d'une pauvre Mémé !.ppsx » »
    Google Bookmarks

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :