• Remèdes curieux
    des guérisseurs d’autrefois
    (D’après « Le Petit Parisien », paru en 1911)
     
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    En 1911, Jean Frollo du Petit Parisien, se complaît à détailler sur un ton amusé, quelques étranges remèdes utilisés par les anciens, de la fiente de cheval à la ceinture emplie de crapauds vivants, en passant par des vipères débitées en morceaux, recettes issues de l’ingéniosité des guérisseurs de jadis
     
     
     

    A cent reprises on a raconté comment nos pères se soignaient, et à quels remèdes étranges ils avaient recours, mais le sujet est si amusant, si curieux, qu’on y revient toujours avec plaisir. D’ailleurs, nous ne nous défendons pas d’un peu de gouaillerie à l’égard des malades d’autrefois, que nous estimons crédules et naïfs, sans nous douter que dans deux siècles d’ici nos descendants penseront de même à notre sujet et se moqueront d’une foule de méthodes, réputées excellentes aujourd’hui.

    La goutte était le gros souci des gens riches et titrés. Leur genre d’existence en favorisait admirablement l’éclosion. Peu d’exercice, des séances prolongées à table, l’abus des bons vins, l’amoncellement des viandes, tout cela déterminait avec sûreté l’apparition du mal, qui, pour ne s’attaquer qu’aux personnes de distinction, n’en était pas moins désagréable. Alors, les médecins, mandés sur l’heure, se présentaient bientôt, avec des mines méditatives, comme il convient à des hommes possesseurs des plus précieux secrets.

    Un guérisseur et son chat noir. Gravure d'imagerie populaire
    Un guérisseur et son chat noir. Gravure d’imagerie populaire

     

    Et, en effet, ils avaient des secrets étonnants ! C’est ainsi qu’ils firent avaler au cardinal de Richelieu de la « fiente de cheval », délayée dans du vin blanc. Le terrible ministre s’exécuta sans mot dire, mais non sans grimacer. Son successeur, Mazarin, connut le même remède, à cette différence près qu’il ne l’avala pas. On en confectionna seulement un gros cataplasme, qu’on appliqua sur la jambe atteinte, sans le moindre succès.

    En général, ces messieurs de la Faculté saignaient leur client, et plutôt deux fois qu’une. Ceci, au surplus, est une simple façon de parler. « Plus on tire d’eau croupie d’un puits, avait écrit le médecin italien Botol, plus il en revient de bonne. » Le puits, c’était le malade. En conséquence, la lancette ne s’arrêtait pas. Il y eut un certain M. Cousinet, que Guy Patin saigna soixante-quatre fois, sous prétexte de le guérir de ses rhumatismes. Le roi Louis XIII fut victime de ce traitement à quarante-sept reprises le long d’une année, et, durant le même temps, on lui fit prendre deux cent cinquante-neuf purgations.

    Dans ses aimables lettres, souvent si gaies, quelquefois si malicieuses et perfides, la belle cousine de Bussy-Rabutin, la spirituelle Sévigné, nous donne des renseignements inouïs sur la médecine de son siècle, qu’elle ne dédaignait pas, bien au contraire. Nous savons qu’elle eut la jaunisse, et qu’elle s’en débarrassa en prenant des pilules contenant de l’urine.

    Une autre fois, se sentant faible, elle eut recours aux vipères, et en fit une grande consommation. C’était un remède sans égal pour rendre la vigueur. La marquise, convaincue, écrivait à son fils « M. de Boissy va me faire venir deux douzaines de vipères du Poitou ; prenez-en deux tous les matins, coupez-leur la tête, faites-les écorcher et couper en morceau, et farcissez-en le corps d’un poulet ; c’est aux vipères que je dois la pleine santé dont je jouis ». Elle leur devait également, à certains jours, une influence marquée sur l’usage qu’elle faisait de sa langue.

    L’ingéniosité des guérisseurs d’antan valait celle des inventeurs modernes de remèdes infaillibles. A mon avis, elle l’emportait même, sous le rapport du pittoresque et de l’imprévu. Voyez la calvitie, par exemple, cette infirmité contre laquelle nous nous épuisons en vains efforts, mais dont Absalon eût bien voulu être affligé. Nos aïeux en souffraient comme nous. Eh bien, ils se laissaient persuader qu’elle cessait, grâce à l’application de trois cents limaces, bouillies dans une décoction de savon, de miel, de laurier et d’huile d’olive.

    A la place de l’ipéca, que les militaires français n’estiment guère, on employait la râpure d’ongle. Pour la jaunisse, citée plus haut, les vers de terre, rincés dans du vin blanc, passaient pour souverains mais, quand ils manquaient leur effet, on mêlait de la fiente d’oie aux boissons ordinaires, et, pour le coup, le mal disparaissait comme par enchantement. L’hydropisie partait aussi vite, lorsque la personne atteinte ne craignait pas de porter une ceinture pleine de crapauds vivants, qui lui grattaient le ventre et les reins. Il est vrai que si cette personne était chatouilleuse, elle risquait de succomber à force de rire.

    Tout cela est amusant, j’en conviens, et nous avons le droit de sourire en songeant à la crédulité des hommes d’il y a deux ou trois siècles. Mais, encore une fois, ceux qui viendront après nous en auront peut-être autant à notre service !

     

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  • Reine Pédauque dite
    Reine aux pieds d’oison de Toulouse,
    capitale du royaume wisigoth
    (D’après « Légendes et traditions populaires de la France », paru en 1840)
     
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    Les récits populaires ne manquent pas à Toulouse. La poésie y coule à pleins bords ; on y reconnaît la patrie bien-aimée des troubadours et des jongleurs. Parmi ces récits, il en est un qui a été brodé de cent façons : c’est la légende de la reine Pédauque, la reine aux pieds d’oison, fille d’un prince païen, que saint Saturnin convertit à la foi, et qui mourut victime de la colère de son père.
     
     

    On la nomme Pédauque, soit parce qu’elle aimait beaucoup les plaisirs du bain, soit parce qu’elle était d’une haute sagesse. Les pieds d’oie sont ici un symbole. Quoi qu’il en soit, il existait des restes de bains que l’on nommait les Bains de la Reine. Un aqueduc, dont on pouvait voir les ruines jusqu’en 1834, portait aussi le nom de Pont de la reine Pédauque. Ce souvenir ne date pas d’hier. Rabelais dit, en parlant de personnes aux larges pieds, qu’elles étaient « pattées comme des oies, et, comme jadis à Toulouse, portait les pieds la reine Pédauque ».

    Eutrapel dit dans ses contes, publiés par La Herissaye, que de son temps on jurait à Toulouse par la quenouille de la reine Pédauque. Les savants se sont exercés avec acharnement sur cette reine, peu connue dans l’histoire, comme le roi d’Yvetot. Les ruines qui portaient son nom, et dont l’origine est évidemment romaine, ont donné lieu à mille conjectures et à mille dissertations. On en vint à gravement discuter sur l’existence de la reine Pédauque, et ces débats ne furent pas ce qu’il y a de moins curieux dans ce souvenir du peuple.

    Représentation de la reine Pédauque
    Représentation de la reine Pédauque
    © Crédit photo : http://sadland.over-blog.com/article-la-reine-pedauque-39957890.html

     

    Le docteur Chabanel, curé de l’église de Notre-Dame de la Daurade à Toulouse, a pensé que la reine Pédauque n’était autre chose que Ranahilde ou Ranachilde, épouse d’Euric, roi des Wisigoths. L’abbé Lebœuf a intitulé une dissertation sur ce sujet : Conjectures sur la reine Pédauque, où l’on recherche quelle pourrait être cette reine, et à cette occasion ce qu’on doit penser de plusieurs figures anciennes prises jusqu’à présent pour des figures de princes ou de princesses de France. Ce titre est par lui-même assez divertissant.

    Mabillon a voulu voir dans Pédauque ni plus ni moins que « sainte Clotilde, épouse de Clovis Ier ». Il ajoute cependant, dans l’intérêt des charmes de la sainte, qu’ « on ne trouve rien dans les monuments historiques qui donne lieu de juger que Clotilde ait eu ce défaut corporel, mais ce devait être un emblème employé par les sculpteurs pour désigner la prudence de cette princesse, parce que les oies du Capitole furent regardés comme le symbole de la vigilance. » Cette bienveillante supposition n’a pas paru suffisante à l’abbé Lebœuf ; il s’est vu obligé de remarquer que sainte Clotilde était représentée sur le portail de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés sans cette difformité ; il se range à l’opinion du curé Chabanel, et pense que Ranahilde et Pédauque c’est tout un ; car, dit-il, le mot rana, en latin, veut dire grenouille : or, grenouille et Pédauque sont identiques. Alors arrive un commentateur qui affirme gravement que grenouille et femme aux pieds d’oison n’ont jamais signifié la même chose.

    Le même abbé Lebœuf trouve plus bas que notre reine pourrait bien être la reine de Saba ; il se fonde sur Nicolas Bertrand et Noguier, vieux chroniqueurs, qui appellent Pédauque Austris ; et sur ce passage de l’Évangile, « la reine du Midi (en latin Austris) est assise en jugement. » Il cite aussi le second paraphraste chaldéen, où il est dit que la reine de Saba aimait beaucoup le bain. Un autre prétend que, par le nom de reine Pédauque, on a voulu désigner la reine Constance, femme du comte Raymond V.

    Tous ces savants ont vu sur divers tombeaux, sur des portails de quelques églises, des statues aux larges pieds, dans lesquelles ils n’ont pas manqué de voir la reine aux pieds d’oison. Le commentateur qui réfute cette assertion termine par cette précieuse réflexion : « Les prétendues pattes d’oies, vues par Boissonade, Rivalz, Arcis et Comouls, et que M. de Montégut a pris (sic) pour des arbres, sont des draperies RELEVÉES AVEC ART. » Ce trait vaut bien la reine de Saba.

    Un poète conçut pour cette reine imaginaire une violente passion, dont l’histoire est assez curieuse. C’était au commencement du XVIIIe siècle. L’époque est à noter. Le grand roi venait de mourir ; tout se préparait pour les orgies de la régence. Les grands seigneurs déposaient le masque de la dévotion qu’ils avaient trouvé si lourd ; les belles dames mettaient du rouge et agrandissaient leurs paniers. La société française se jetait dans cette voie de folies, de sarcasme et de scepticisme, qui devait aboutir au cataclysme révolutionnaire. C’était là un moment peu propice aux amours chevaleresques, aux contemplations platoniques d’un idéalisme passionné. Ce fut pourtant alors que naquit le romanesque amour dont nous allons faire l’histoire.

    Notre amoureux se nommait Nicolas de Boissonade. On se le figure volontiers demi-savant, demi-poète, tendre et mystique, naïf et rêveur, peu propre aux investigations positives, le cœur et l’esprit tournés vers les saintes choses du passé. Il était né dans un hameau languedocien, et son enfance avait été bercée par les chants des troubadours. Bientôt il part pour Toulouse. Toulouse, la cité d’Isaure ; Toulouse, la sainte, la poétique, la savante. Il est saisi d’enthousiasme et de respect à la vue de la ville où tout parle à son cœur et à son imagination.

    Mais, hélas ! les traditions du passé ne servent qu’à lui faire éprouver de rudes déceptions. Il veut chanter, le pauvre enfant ! A la place des gais trouvères, il ne rencontre que de graves figures du parlement, tristes et sévères, qui se dérident à peine aux séances académiques. Il va frapper à la porte des vieux manoirs, on ne saurait l’entendre ; il cherche des chevaliers, il ne trouve que de jeunes seigneurs qui parlent de la cour, des orgies du Palais-Royal, de la magnificence de monseigneur le régent. Il ne comprend rien, ni à la triste austérité des uns, ni à la bruyante folie des autres.

    Que deviendra notre poète ? Le présent le repousse ; il ne vivra que du passé. Il va donc chercher la véritable poésie, là où elle était, dans les rangs du peuple qui n’avait pas abjuré ses croyances, qui aimait, chantait et priait encore comme aux anciens jours. Peut-être, par une belle soirée de printemps, sur les rives verdoyantes du fleuve, peut-être entendit-il murmurer pour la première fois le nom poétique d’Austris ! Peut-être le trouva-t-il dans quelque vieux livre, dans la légende de Bertrand.

    Ce ne fut d’abord qu’une fantaisie d’artiste ; ces chants, qui s’adressaient à Austris, rêvaient sans doute une réalité plus positive. Puis la passion grandit ; celle qui n’en était que le prétexte en devient le but. Austris n’est plus un ange ; c’est une femme, une reine ; une femme qu’on aime, une reine persécutée, tout ce qui peut justifier le culte et la passion d’un poète.

    Cependant, un véritable amour ne saurait rester inactif. Boissonade est heureux ; il sait qui chanter dans ses vers, qui implorer dans ses rêves ; mais l’objet de son culte est une abstraction pour la foule. Il faut qu’il place sa reine sur un piédestal d’où on l’aperçoive, il faut qu’il la fasse revivre pour tous, afin qu’elle soit vénérée de tous. Ici commence une nouvelle phase de cette touchante passion. Le savant a remplacé le poète.

    Boissonade avait lui dans Chabanel que le tombeau de sa chère princesse était placé dans le cimetière de la Daurade. Constater cette circonstance, c’était constater l’existence d’Austris. Boissonade présenta donc une requête aux capitouls à l’effet d’obtenir qu’un peintre et un sculpteur, habiles antiquaires, fussent chargés, en présence de ces magistrats, de faire un dessin du tombeau, qui, joint à une description et accompagné d’un procès-verbal, serait déposé dans les archives de la ville. Les capitouls acceptent ; mais ils décident que la vérification sera faite aux dépens de Boissonade. Dignes et honnêtes capitouls qui veulent bien faire quelque chose pour la poésie, mais qui ne veulent pas que les deniers de leur ville en souffrent.

    Pont vieil dit de Pédauque, à Toulouse
    Les cinq piles — cerclées de rouge — désignées comme « ruines du Pont vieil dit de Pedauco »
    sur le plan de Toulouse en date de 1672 d’Albert Jouvin de Rochefort

     

    Qu’importe au poète ! Un poète a-t-il jamais compté en présence de sa fantaisie ? On choisit donc deux hommes habiles, Rivalz et Arcis ; ils examinèrent gravement le tombeau, et ils virent, dans le compartiment du milieu, une femme, dans le sein de laquelle un sacrificateur plongeait une épée, puis ils jurèrent que cela était vrai, « chacun leurs mains levées à la passion figurée de Notre-Seigneur. » Nul doute, cette femme, c’était Austris mourant pour sa foi, sacrifiée par un père barbare. De plus, ils reconnurent à cette femme des pattes d’oie ; c’était la reine aux pieds d’oison.

    Qu’on se figure la joie de notre poète ! L’existence de celle qu’il aime est légalement constatée ; voilà un témoignage de ses vertus et de son sacrifice. Pygmalion a animé sa statue. Ici se perdent les traces de Boissonade ; mais qu’avait-il à désirer de plus ? Retourna-t-il dans son modeste hameau ? Rencontra-t-il la réalité de son rêve ? Austris se fit-elle femme ? Nul ne le sait. Cependant les bruits du monde devenaient menaçants ; le peuple commençait à s’agiter comme les flots d’un mer orageuse. Le mouvement du siècle emporta le souvenir de notre poète. Hélas ! il a étouffé d’autres renommées plus éclatantes ; il a fait tomber la sublime tête du poète qui se frappait le front en regrettant l’avenir qui lui échappait. Boissonade fut plus heureux ; il dut mourir dans une douce obscurité, avant que le bruit des trônes qui s’écroulaient vînt le troubler dans son bonheur.

    Voilà sans doute le plus touchant épisode de l’histoire de la reine aux pieds d’oison. Nous ne saurions finir sans citer la légende qui inspira peut-être au poète Boissonade l’amour qu’il conçut pour Austris. Nous la trouvons dans un vieux chroniqueur, nommé Nicolas Bertrand ; elle est en latin. En voici une traduction, qui date du XVIe siècle, et qui reproduit fort bien la naïveté de l’original.

    « Marcellus, fils premier de Thabor, fut roi cinquième de Toulouse, lequel eut une belle-fille autant douce et aimable, que le père était austère et cruel, laquelle était appelée Austris ; et pour ce qu’elle était unique, elle était merveilleusement aimée des Toulousains ; mais Dieu voyant qu’elle n’était pas chrétienne, et que c’était dommage qu’une si bonne créature fût perdue par faute de foi, il lui envoya la lèpre, de laquelle fut bientôt atteinte et maculée, mais avec ses beaux parements, tout de pourpre, drap d’or et autres, tenait la maladie secrète ; et cependant la dite vierge ouït parler des vertus et miracles des saints Saturnin, Martial et Antonin de Pamyès, lesquels prêchaient des vertus divines à Toulouse.

    « Et fit venir la dite vierge, saint Martial avec autres saints hommes, demanda santé au nom de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et promit recevoir baptême, si elle peut recouvrer santé, pour laquelle chose priait Dieu, mais secrètement pour éviter la fureur de son père Marcellus ; et la dite vierge désirant être en lieu solitaire, pour plus cordialement vaquer à l’oraison, disait que c’était chose déshonnête que les femmes eussent conversation avec les hommes ; et pour ce fit tant par ses prières à son père, qu’il lui fit faire à Saint-Sabran un beau logis, en la rue qu’on appelle Peyrelada, et fit faire sur Garonne un pont et belles colonnes de pierres, et faisait entrer l’eau par lieux souterrains dedans la maison d’Austris, et si en avait grande affluence que là furent faits des bains, lesquels on appelait les bains de la Régine.

    « D’aucuns disent que c’était la Régine Pédauque. La dicte Austris fut longtemps en ce beau logis, jaçait que Marcellus l’eut fait faire pour plaisir et volupté, ce nonobstant la dicte vierge y adorait son Créateur. Le dit lieu est maintenant appelé la Maison de Saint Jehan, autrement la Cavalaria, et en ce dit lieu trépassa la bonne vierge, et quand son père Marcellus en eut ouï les nouvelles, il alla au logis, et entre autres choses trouva une image du Crucifix, et quand il l’aperçut, il fut quasi demi-enragé et forcené, et commença à crier et lamenter pour sa fille qui avait laissé la foi de ses dieux ; ce nonobstant lui fit donner une sépulture au temple de Jupiter, pour lors, lequel maintenant on appelle l’église de la Daurade. »

     

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  • Recettes empiriques des bergères
    d’autrefois pour préserver leur troupeau
    (D’après « La tradition en Poitou et Charentes », paru en 1897)
     
     
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    S’adonnant à d’empiriques pratiques pour que le chien ayant pour mission de protéger le troupeau ne devienne pas chétif chin ni chin gâté, les bergères de Poitou-Charentes usaient encore de quelque recette pour repousser les serpents ou préserver leurs bêtes de maladies, qui en offrant la part du diable, qui en mettant à profit les cendres du feu de la Saint-Jean, qui en se gardant de filer leur quenouille entre les deux , qui en apprêtant la quouette des moutons...
     
     
     

    Avant que la culture de la vigne eût pris l’extension que naguère nous avons connue, il n’était point de laboureur à bœufs, ni même de laboureur à bras, un tant soit peu ébauré dans ses affaires, c’est-à-dire capable de marcher – on dit d’un enfant qu’il est à peu près ébauré, quand il commence à aller seul. qui n’eut son grand ou son petit troupeau de moutons. C’était là une source de revenus qui ne nécessitait guère de gros frais. Les communaux, les chaumes, les jachères, les lés de chemins, les bois taillis, offraient des pacages naturels très avantageux.

    La bergère et son troupeau
    La bergère et son troupeau

     

    Les femmes en général se chargeaient de la conduite et de la surveillance des bêtes lanifères ; les jeunes faisaient leur apprentissage sous la tutelle de leurs aînées ; elles se formaient au maniement du fouet, se familiarisaient avec les expressions techniques indispensables pour se faire comprendre du petit personnel. Et pour utiliser doublement leur temps l’on tournait le fuseau, l’on brochait – les aiguilles à tricoter s’appellent encore des broches, d’où brocher – les gilets de laine, l’on tricotait les chausses. L’on acquérait, en même temps, selon les circonstances, les mille et un petits secrets du métier ; pour tout dire enfin, on faisait ses classes. Or, tout le monde sait que « faire ses classes » ce n’est pas l’affaire d’un jour !

    Jusqu’au chien, cet inséparable compagnon de la bergère, qui devait faire les siennes !... Pour cela, on le prenait ab ovo ; on lui inculquait la science, le discernement des différents signes ; on lui enseignait à ne pas confondre les noms ou les individus ; à ne pas aller mordre, par exemple, le Besson à la place du Grand-Calé, chaque bête ayant son nom propre. Le mentor en cotillon était chargé de son éducation. Et quand on le jugeait suffisamment éduqué, on lui donnait ses grades. Tout cela n’exigeait pas autant de temps et de dépenses que pour l’âne de la fable de La Fontaine, qu’un docteur sans précédent voulait faire bachelier en dix ans.

    Un beau matin il subissait ses épreuves, et voici quel était le programme. Sa maîtresse l’appelait. Le docile élève arrivait. Sans plus de préambule, celle-ci le saisissait par l’appendice caudal, l’enlevait à bout de bras, le faisait tournoyer sept fois au-dessus de sa tête ; après quoi, armée de ses impitoyables ciseaux, elle retranchait trois anneauxdudit appendice, en dépit des cris épouvantables dont il étourdissait ciel et terre. C’était la première partie. Quelque temps après, on passait à la seconde. A l’aide d’un grand forceps ou de grandes cisailles, en deux temps et trois mouvements on vous l’essorillait, c’est-à-dire, on lui coupait les deux oreilles... car, comme il est dit que « chien hargneux a toujours l’oreille déchirée », on croyait par là prendre les précautions nécessaires pour qu’il ne devînt ni chétif chin, ni chin gâté ; puis, on lui passait au cou un énorme gorgerin hérissé de longs clous pointus, et ainsi « un loup n’eût su par où le prendre ».

    Par le fait même on lui délivrait un certificat d’aptitude et on l’armait quasi chevalier. Désormais il réalisait en toute vérité ce que Delille a si bien dit de lui : « Formé pour le conduire et pour le protéger, / Du troupeau qu’il gouverne il est le vrai berger. » Aussi, lorsque la pastourelle marchait en tête ou à la queue du petit bataillon bêlant, drapée, quand la saison le commandait, dans le grand tablier de nouis jeté sur ses épaules en guise de manteau, la quenouille au côté, le fouet dans une main, la marmotte – sorte de chaufferette en terre – dans l’autre ; qu’elle poussait de temps en temps l’invariable cri de ralliement : hi, hi, hi, hi, rou, rou, rou, rou, rou... il savait, lui, le satellite inflexible, qu’il était de son devoir, si quelque étourdi, faisant la sourde oreille, s’attardait le long du chemin ou s’écartait quelque peu pour brouter l’herbe tendre, de le mettre, d’un coup de croc, vite au pas. Et il n’avait garde d’y faillir.

    Florian a eu beau couronner de fleurs et de rubans ses trop coquettes bergères : tout n’était pas rose pour cela, dans le métier. Outre les intempéries des saisons, il y avait plus d’un danger a affronter. Un des plus terribles était bien le loup..., le loup, alors qui se jetait tout d’un coup sur le troupeau. Ah ! certes, ce n’était pas le moment d’oublier les leçons des grand-mères, écho de l’expérience des siècles. En un retour de main, on virait son coiffis à l’enrevers, l’on defesait son bichonis (chignon), et l’on se précipitait, les cheveux épars, au-devant du fauve en poussant de toute la force de ses poumons ce formidable cri, qui devait le glacer d’épouvante : « Arrrrrache te de là, vilaine bête !... » ou bien : « Fouis de là, bête de chin gâté, le diable te brrrule et nous garde la bonne sainte Geneviève !... » Et le larron se sauvait bien, mais en emportant la plupart du temps le plus joli mouton du troupeau. En fin de compte, il ne restait plus qu’à remettre le malheureux coiffis..., et à le remettre.... correctement.

    Le serpent, ce biblique ennemi de la femme, était aussi fortement à redouter. Quand il se dressait sur le hallier, qu’il montrait son triple dard menaçant, que son sifflement se faisait entendre, la plus intrépide bergère frissonnait malgré elle ; le chien lui-même, qui pressentait le danger, allait chercher un refuge sous les jupes de sa patronne... Ah ! si, par malheur, l’affreux reptile allait sucer le lait d’une brebis !... C’en était fait du remeuil... (pis). Adieu le lait pour jamais !... Des caillots plus ou moins durs, bons absolument à rien.... c’est tout ce qu’on pouvait en tirer...

    Que faire donc en pareille occurrence ? Se laisser fasciner comme l’aïeule de l’Eden ? Allons donc ! C’était l’occasion ou non jamais de faire preuve de courage, de tact et d’habileté. Vite, vite, on prenait un coin du tablier, on le moulinait, comme la manivelle d’un orgue de Barbarie, pendant quelques instants, en regardant bien fixement le redoutable animal, et, vaincu bientôt par la force du charme, il descendait lentement dans le buisson, glissait à terre et se dissimulait timidement dans son trou. « Ars miranda feras oculo incantare furentes / Atque manu !... »

    Les maux de toute sorte, les épidémies surtout, qui pouvaient décimer la famille ovine, étaient bien une autre source de soucis pour le cœur maternel de la bergère. La tendresse lui faisait un devoir de connaître les moyens pratiques de mettre ses chers nourrissons à l’abri de toute atteinte. En général, quand on étrennait un bercail, il était reconnu parfait d’y égorger une poule noire avant l’introduction d’aucun quadrupède.

    C’était la part du diable : sacrifice d’agréable odeur qui le faisait sourire de satisfaction et qui le déterminait à défendre à tous les agents ou employés de son ministère d’y porter tort ou nuisance par l’étisie, la cachexie, la cacochymie et toute affection pernicieuse. En outre, il fallait faire jaillir sur les murs le sang de la victime, afin que l’ange exterminateurvît qu’il n’avait là rien à faire. Dans l’arrondissement de Jonzac, il n’y avait pas de meilleur préservatif contre les maladies contagieuses que de faire passer par la fumée du feu de la saint Jean les animaux et même... les enfants.

    Du côté de Matha et d’Aulnay, on était plus prudent. L’on attendait que le feu fût éteint. L’on passait alors un balai dans les cendres et l’on en marquait chaque agneau en le frappant sur l’arrière-train et en disant : « Te garde monsieur saint Jean ! » Ailleurs, on jetait dans l’auge ou dans l’abreuvoir des parcelles de charbon provenant du grand mât au long duquel on avait entassé le bûcher. Le lendemain, jour de la saint Jean, les jeunes bergères s’évertuaient à se lever le plus matin possible. II y en avait même qui ne se couchaient pas pour être plus tôt debout.

    Bergère des environs de La Crèche (Deux-Sèvres)
    Bergère des environs de La Crèche (Deux-Sèvres)

     

    Un grave motif les y portait : celle qui, la première, pouvait faire passer son troupeau à travers les cendres du grand feu de la veille, avait sans conteste le plus beau troupeau du village de toute l’année ; excellent moyen de combattre l’indolence ou la paresse, après une nuit en partie passée à la danse. Et quelle était la bergère, qui, ce même matin du 24 juin, eût voulu conduire son troupeau aux champs, avec le fouet accoutumé ? Ah ! certes, elle eût eu beau jeu ! La clavelée ou variole, la gale, le chancre, le muguet, la cocotte, toutes les maladies épidémiques enfin, à la queue les unes des autres et quelquefois en bloc, seraient infailliblement venues s’abattre sur le troupeau.

    Si pourtant la contagion pénétrait dans la bergerie, on mettait tout en œuvre pour la déloger de là. A cette fin, on enfumait le toit avec des branches d’arbres résineux disposés en croix, tels que genévrier, pin, sapin, mélèze, ou avec des plantes aromatiques comme thym, lavande, absinthe, auxquelles on communiquait la flamme que l’on était allé prendre à la lampe du sanctuaire. D’autres préféraient jeter de l’encens sur des charbons ardents, faire évaporer du vinaigre sur une pelle rougie au feu, tirer des coups de fusil, faire déflagrer du salpêtre.

    Jamais une bonne bergère n’eût osé filer sa quenouille entre les deux Nô (octave de Noël). Elle eut eu trop peur de voir ses moutons attaqués du fourchet ou piétin, maladie commune à tous les animaux aux pieds fourchus. Le bouvier savait bien, de son côté, qu’il en était de même pour ses bœufs, s’il avait le malheur de les effeurmoger pendant le même laps de temps. Aussi se gardait-il bien de le faire et préférait-il les laisser croupir dans le fumier, plutôt que de s’exposer à les voir devenir boiteux. Cependant, si le mal faisait son apparition – c’était toujours en raison d’une autre cause –, il fallait bien y remédier.

    Dieu merci, on s’y connaissait assez, et la bergère intelligente n’allait pas frapper à deux portes pour savoir ce qu’elle avait à faire. Un matin, avant soleil levé, elle conduisait le troupeau à l’embranchement de plusieurs chemins. Là, elle plaçait la brebis atteinte, toute seule sur le lopin de gazon qui devait croître isolément entre les routes, se mettait à genoux, tirait son couteau de sa poche, l’ouvrait, soufflait dessus trois fois, puis, avec la pointe, traçait bien exactement le contour du pied malade en récitant une certaine prière. Si, malgré ce traitement en grande réputation, le mal s’obstinait à ne pas guérir, ce qui arrivait bien quelquefois, on le faisait toucher pendant neuf matins a quelque sibylle de village (car il y avait toucheurs pour bêtes comme il y avait toucheurs pour gens), et l’animal guérissait toujours avec le temps, soit d’une façon, soit d’une autre.

    Les agneaux noirs étaient très appréciés et très recherchés en raison de la couleur de leur toison, qui offrait un avantage et une économie incontestables : pas de frais de teinture !... Mais comme il en naissait peu de cette espèce-là ! Cependant, à force d’observations, on était bien parvenu à découvrir le secret d’en avoir un plus grand nombre. N’allez pas croire qu’il s’agisse ici du surantique système du patriarche Jacob chez son beau-père Laban, retapé ou perfectionné comme les inventions modernes ; non, non !

    Le progrès, grâce à Dieu, avait fait un pas, et on laissait bien loin derrière soi les branches de peuplier, d’amandier, de platane, feuillues ou décortiquées... II suffisait, le soir de Nô, de regarder, à minuit juste, par le tuyau de la cheminée... et autant d’étoiles on apercevait au bout de la longue-vue enfumée, autant d’agneaux noirs vous naîtraient en temps voulu... Malheureusement, la saison ne permettait guère d’en voir en général un si grand nombre, et c’est évidemment pour cela que les agneaux noirs ont continué d’être un peu rares chez nous.

    La naissance de la première agnelle était fêtée presque à l’égal de la naissance d’un enfant. A cette occasion, on se réunissait à la maison le soir, on faisait virer des crêpes et l’on dansait tant qu’à bon compte. Le 1er mai, la bergère qui voulait promptement faire grossir et grassir ses ouailles, avait une petite opération chirurgicale à accomplir au point du jour. La veille au soir, elle préparait les ustensiles nécessaires, et « dès que Thétis chassait Phébus aux crins dorés », elle entrait en besogne. Chacun de ses moutons lui passait par les mains ; elle leur ajustait, un par un, la quouette (queue) sur la sellette, et d’un coup de hache, elle en rognait le petit bout. Si le sang venait à couler, on faisait une nouette avec un fil pour I’arrêter. Huit jours après on pesait le premier mouton venu : il avait gagné déjà trois ou quatre livres... Et le crescendo hebdomadaire marchait ainsi son train jusqu’à la fin du mois.

    Et n’oublions pas, pour être complet, que de tout ce qui tombait sous le tranchant de l’instrument, seul le diplôme canin avait le droit de faire sa curée ; ce qui lui mettait du feu dans l’œil et du nerf dans le jarret.

    Pour procéder à la tonte, il faudrait aujourd’hui encore être fameusement benêt pour choisir un jour où le vent souffle en galerne ! Est-il permis d’ignorer que la toison ne pousserait qu’à la malingre ? (on dit aussi à la malingrin) Et si le soleil se couchait sur la brebis tondue, tout le monde ne sait-il pas qu elle deviendrait apoplectique ? Sachez encore que quand une vache a vêlé, ou aussitôt qu’on a sevré le veau, il n’est pas prudent du tout de faire usage du premier lait que l’on extrait alors de la nourricière... C’est un lait de tristesse qui influe sur l’humeur de ceux qui en boivent... et qui leur donne de la mélancolie... En ce cas, la règle, c’était de le jeter au diable, ou de le donner, sans découvrir le pot aux roses... au curé.

     

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  • Recettes de médecine populaire
    du Cantal (Auvergne)
    (D’après « Revue de la Haute-Auvergne » paru en 1902)
     
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    L’art de guérir occupe une grande place dans les légendes et les traditions populaires. Par atavisme, on croit aux sorciers, aux guérisseurs doués de dons spéciaux, aux noueurs d’aiguillettes, aux marchands d’orviétan, à tous ceux qui basent sur une foi aveugle l’efficacité de formules que certains estiment vaines et de remèdes que d’aucuns jugent impuissants...
     
     

    Il serait banal de rappeler les formules bizarres consignées dans les anciens livres de thérapeutique. Les poudres d’os, de pierres précieuses, de poils, de cornes ou de sabots, les produits les plus répugnants de l’économie animale, les êtres les plus immondes de la création, tels que serpents, crapauds, limaces, y jouent un grand rôle, ainsi que les phrases cabalistiques, accompagnées de pratiques grotesques ou puériles. Mais tout cela, pensera-t-on, est de l’ancien temps.

    Le progrès de la science a détruit la crédulité qui faisait le succès et la fortune des Purgon et des Diafoirus. Erreur profonde. La civilisation n’est qu’à la surface. Grattez un peu et vous trouverez l’âme populaire encore naïve et ignorante, rebelle aux vérités démontrées, mais prête à accepter sans contrôle et avec une foi aveugle, les procédés empiriques les plus absurdes. Le Folklore auvergnat pourrait s’enrichir d’un chapitre aussi étendu qu’intéressant s’il recueillait toutes les superstitions accréditées, soit dans les campagnes reculées, soit dans les centres les plus peuplés.

    Coq, poules et poussins. Peinture de Melchior de Hondecoeter (XVIIe siècle)
    Coq, poules et poussins. Peinture de Melchior de Hondecoeter (XVIIe siècle)

     

    Si d’aventure, vous ressentez une vive douleur faisant craindre un point de côté, hâtez-vous d’envoyer quérir ici même, au Viaduc d’Aurillac, le chat de M. V... Ce célèbre félin, de forte taille et dodu, type superbe parmi ses congénères, possède un pouvoir magique : il suffit de lui égratigner la queue - opération à laquelle il se prête volontiers - de recueillir le sang, de le mélanger à du bouillon et d’absorber ce breuvage, pour que la douleur disparaisse aussitôt. Le sieur P... de la rue Destaing, s’est ainsi guéri ; sa femme peut témoigner de deux guérisons dans les mêmes conditions. Seulement, en vertu de l’affinité des sexes, il faut à la femme du sang de chatte et ne pas connaître l’adresse de la compagne du minet philanthrope est regrettable.

    Le sieur R... de l’avenue de la République, a soulagé sa fille de violentes migraines, en lui appliquant sur la tête un pigeon tout pantelant que l’on venait d’éventrer. La douleur a cessé au dernier battement d’ailes du malheureux volatile. A l’âge lointain de la Pierre polie, on était certes moins cruel vis-à-vis des animaux ; au lieu de recourir à un tel procédé, on préférait détacher dans le crâne du malade une rondelle - qui devenait un précieux talisman - pour permettre à la cause du mal de s’échapper.

    Et, puisqu’il est question des temps préhistoriques et que nous nous occupons de traditions, notons des rapprochements qui se présentent à l’esprit. Alors on se couvrait de peaux de bêtes et on ornait sa poitrine de colliers, d’amulettes et de pendeloques. Toutefois, c’étaient des coquillages, des dents ou de simples cailloux percés, au lieu des singuliers et coûteux objets fétichistes suspendus aux chaînes en sautoir de nos élégantes. Alors, tout comme aujourd’hui, le développement de certaines parties de leur personne était considéré comme un élément de la beauté des femmes et les très curieuses statuettes découvertes à Brassempouy (Landes) nous apprennent qu’on obtenait ce résultat stéatopygique sans les artifices et les tortures du corset.

    Laissant de côté les cas particuliers, au risque de marcher sur les plates-bandes des médecins et de diminuer leur clientèle, indiquons d’autres recettes confiées en grand secret et dont l’efficacité est absolument garantie. Pour les maux d’yeux et d’oreilles, demandez à une nourrice, brune ou blonde, quelques gouttes de lait. Pour la migraine, si le meurtre d’un pigeon vous répugne, prenez une tête de corbeau, faites-la cuire sur des charbons, retirez-en la cervelle et mangez-la. Pour la jaunisse, armez-vous de courage, mettez de la fiente de poule, séchée au soleil, dans du vin blanc, et buvez. Vos engelures lavées avec l’eau ayant servi à la cuisson de boudins, disparaîtront comme par enchantement.

    Aux enfants qui mouillent leur couchette, donnez des crottes de rats dans du bouillon. Un spécifique infaillible contre la surdité est du coton imbibé d’une huile dans laquelle vous aurez broyé des œufs de fourmis. Pour faire tomber sans douleur les dents creuses placez, dans le trou, de la cendre de vers de terre et bouchez avec de la cire vierge. Les toiles d’araignées servent à panser les coupures. Pour les maladies de poitrine, essayez une cure au bouillon de limaçons.

    L’anguille a des propriétés remarquables : son sang est un remède contre l’ivrognerie et son foie, réduit en poudre, facilite les accouchements. Le crapaud, si laid qu’il soit, jouit de vertus extraordinaires : faites-le bouillir dans de l’huile et vous obtiendrez un onguent souverain contre la teigne ; appliquez-le vivant sur un chancre et vous tuerez celui-ci ; vous vous assurez de la mort en examinant si un nouveau crapaud, donné en pâture, n’est pas entamé.

    L’escargot, placé sur un panaris, produit un effet semblable avec un rôle opposé, il mange au lieu d’être mangé. Le crottin de cheval mêlé avec de la graisse est souverain contre les brûlures et, si vous voulez vous débarrasser d’hôtes aussi peu agréables que les puces, ayez recours à l’urine de jument. La vache mérite également votre reconnaissance : sa bouse délayée dans du vin est un très bon topique contre l’enflure des pieds ; mélangée au beurre, elle soulage la goutte ; toute fraîche, elle combat avec succès les hydropisies les plus rebelles.

    Il est naturel, après ces services rendus par les animaux, que vous trouviez en vous-même un contingent de remèdes. Les plaies, quelle que soit leur malignité, n’ont pas de meilleur baume que votre urine, et, si une épine se glisse dans votre chair, chassez-la avec du coton trempé dans ce liquide. Rappelez-vous aussi que les femmes arvernes se gargarisaient la bouche avec leur urine pour donner à l’émail des dents l’éclat chatoyant de la perle, écrit Mourguye dans Essai sur les anciens habitants de l’Auvergne.

    Enfin, pour sortir de cette pharmacopée nauséabonde, empressons-nous de citer trois observations qui se rattachent à notre sujet et qui sont très concluantes au point de vue des phénomènes de l’autosuggestion. Un habitant d’Aurillac guérissait les malades de la fièvre en leur donnant une petite amulette à avaler et une grosse amulette à suspendre au cou pendant neuf jours. La première était un peloton de fil de la grosseur d’un pois ; la seconde, un morceau de papier chiffonné enveloppé de quelques tours de fil. Au dernier jour de la semaine, il fallait jeter l’amulette au feu sans l’ouvrir. L’indiscret qui enfreignait cette recommandation retombait malade.

    Un paysan d’Yolet, né un vendredi avant Pâques, avait un privilège identique avec des moyens différents : il prenait une tranche de pain, faisait certains signes, murmurait certaines paroles, puis mangeait une bouchée de pain et en faisait faire autant au fiévreux, qui conservait précieusement le reste de la tranche pour en goûter chaque matin, à jeun, pendant neuf jours. Une femme de Vézac se serait débarrassée de la fièvre en prenant un morceau de lard dans lequel elle avait mis une rognure de chacun des ongles de ses doigts et de ses orteils.

     

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  • Quenouille de Fer
    et pacte avec le Diable
    (D’après « Légendes et traditions populaires de la France », paru en 1840)
     
     
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    Jolie bergère du hameau de Saissac (Aude) mue par une ambition démesurée, Jeanne voit en l’anneau mystérieux dont un moine lui fait un jour miraculeusement don sans sembler rien exiger en retour, un moyen d’assouvir son désir de puissance et de richesse. Son caractère change, ses amis ne la reconnaissent plus, et si elle épouse le comte de Saissac avant d’imposer impitoyablement sa volonté par les armes, elle doit bientôt rendre quelque compte à son « généreux » donateur...
     
     

    Jeanne Lambert était une jeune fille, née au hameau de Saissac ; elle était aimée, parce qu’elle était sage ; admirée, parce qu’elle était belle. Cette beauté devait la perdre. Souvent elle avait passé de longues heures à regarder dans l’eau d’un ruisseau sa figure blanche et noble comme celle d’une châtelaine ; souvent elle avait admiré la petitesse et la forme exquise de ses pieds et de ses mains, la finesse et l’élégance de sa taille.

    Ruines du château de Saissac (Aude)
    Ruines du château de Saissac (Aude)

     

    Alors elle soupirait de n’être vêtue que de simple camelot de laine, tandis que l’or et les pierreries ruisselaient sur les robes de brocard de la vieille dame de Saissac, lorsque, suivie de ses pages et de ses varlets, elle venait à l’église s’agenouiller sur un somptueux coussin de velours. Pauvre Jeanne ! elle ignorait que lorsque le cœur de la femme s’ouvre à la vanité, son ennemi le serpent veille et rôde autour d’elle...

    Un jour, elle avait vu dans l’église du village le châtelain de Saissac, entouré de pages et de varlets. Elle n’avait pas prié ; de coupables désirs étaient entrés dans son coeur. « Ah ! disait-elle, que me sert d’être belle pour garder des moutons ? Ne serais-je pas plus heureuse d’être faite comme les autres paysannes ? Oh ! je voudrais devenir laide, ou bien riche et noble... »

    Comme elle parlait encore, un moine d’une haute stature se trouva debout devant elle dans sa petite chambre. « Je viens exaucer ton désir : je puis te rendre laide ou riche à ton choix. » Jeanne ne répondit pas ; la peur l’avait comme pétrifiée. « Prends cet anneau, ajouta le moine ; tu n’as qu’à prononcer les paroles gravées autour, et ce que tu auras souhaité sera accompli. » En disant ces mots, il disparut. Cependant l’anneau était resté au doigt de Jeanne ; elle hésita long-temps à le garder. D’abord, elle voulut le jeter loin d’elle ; mais elle était curieuse. Au don de cet anneau, le moine mystérieux n’avait attaché aucune condition ; d’ailleurs, en le gardant, elle était forcée de s’en servir. Elle le garda.

    Depuis huit jours que le fatal anneau est en son pouvoir, Jeanne n’est déjà plus la même. Autrefois, ses compagnes l’aimaient, car elle était bonne, et savait se faire pardonner sa beauté ; maintenant, toutes l’accusent d’être devenue fière et hautaine, et toutes la fuient ; et pourtant elle ne s’est pas encore servie de son talisman. Mais elle est devenue rêveuse et distraite : quand on lui parle, elle n’entend pas et ne répond pas ; les plaisirs qu’elle aimait, elle les dédaigne aujourd’hui ; car elle sait qu’elle n’a qu’à vouloir pour jouir de tous les plaisirs de la terre ; elle ne voit pas même que ses compagnes la fuient. Son anneau occupe toutes ses pensées ; elle brûle d’essayer sa puissance ; mais une voix secrète la retient encore, et lui dit qu’elle fera mal. Elle lutte contre ses désirs ; mais chaque jour elle est fascinée davantage par le mystérieux pouvoir de l’anneau.

    Un soir, retirée dans sa petite chambre, assise sur un escabeau, elle considérait ce funeste présent et songeait. Tout à coup ses cheveux se déroulèrent comme dénoués par une main invisible ; ils inondèrent son cou de leurs flots de soie. « Comme mes cheveux sont beaux ! s’écria-t-elle involontairement. » Puis elle dit tout bas : « Si je voulais, je pourrais me couronner d’un chaperon de velours surmonté d’une couronne de comtesse. Oh ! que je serais belle, et que je voudrais me voir ainsi ! »

    Et machinalement elle lut les toutes-puissantes paroles de l’anneau. Aussitôt la chambre fut éclairée d’une vive lumière, et Jeanne se trouva assise devant un miroir curieusement ciselé. Ses beaux cheveux s’échappaient d’un chaperon de velours ; une robe, brodée de perles et bordée de menu-vair, dessinait les gracieux contours de sa taille. Et une voix lui disait : « Jeanne, tu es aussi belle qu’une reine, et tu es plus pauvre qu’une paysanne. Il est beau d’être servie sous un dais par des pages blasonnés ; il est beau d’être, dans un tournoi, saluée reine de beauté. Vois comme ces parures vont bien à ta figure, comme ces riches atours semblent faits pour toi ; demande, et tout cela t’appartiendra. »

    Puis il lui sembla qu’un lourd sommeil s’appesantissait sur ses yeux. La voix devint de plus en plus faible ; enfin elle cessa tout à fait. Le lendemain, la jeune fille se réveilla toute brisée ; il ne lui restait qu’un souvenir confus de toutes ces magnificences et un désir cuisant de les acquérir. Quinze jours après , dans la chapelle du château de Saissac, un vieux chapelain bénissait le mariage du jeune comte de Saissac et de la belle Jeanne. La voilà donc comtesse ; la voilà riche et parée, cachant sous un antique blason et sa naissance obscure et les humbles travaux de son enfance. Mais le bonheur ne l’a pas suivie en cette haute fortune.

    Gauthier de Saissac aime Jeanne avec passion ; mais qu’importe à Jeanne d’être aimée : l’ambition n’a pas laissé dans son cœur de place pour l’amour. Ce qu’elle veut maintenant, ce n’est plus un bel habit pour rehausser sa figure ; c’est la puissance d’une châtelaine, l’obéissance de nombreux vassaux, l’admiration de hauts et puissants seigneurs. Elle est bien comtesse de Saissac, mais ce n’est qu’un titre ; au vieux sire de Saissac appartient le commandement. Cette pensée devint son idée fixe, et elle n’était pas femme à s’arrêter devant un désir qu’il dépendait d’elle de satisfaire. Quel moyen employa-t-elle pour anéantir une puissance qui lui faisait ombrage ? Usa-t-elle du pouvoir de l’anneau ? Nul ne le sait.

    Six mois s’étaient écoulés. Dans la grande cour du château, quatre cents hommes d’armes étaient réunis. A la mine hardie des soldats , à leur joie mal comprimée par la discipline, il était aisé de voir qu’ils allaient tenter quelque aventureuse expédition ; enfin leur chef parut : il était couvert d’une riche armure damasquinée en or, et tenait à la main une masse d’armes ; son casque était ombragé de plumes aux couleurs de Saissac ; la visière en était levée ; il laissait voir le visage de Jeanne. A la douce physionomie de la jeune bergère avait succédé un air sévère et hautain ; elle s’élança légèrement sur son palefroi, se tourna du côté du château, fit de la main un signe d’adieu à Gauthier de Saissac, qui parut pâle et souffrant à un balcon, et partit au galop.

    Ce n’était là que le prélude de ses courses guerrières. Gauthier ne tarda pas à s’éteindre dans une maladie de langueur. Jeanne devint souveraine maîtresse de la châtellenie. Pour en arriver là, elle avait prononcé plus d’une fois les paroles magiques de l’anneau ; mais le succès n’avait pas assouvi sa dévorante ambition. Assise seule et toute-puissante sur son fauteuil seigneurial, la fière comtesse jeta d’avides regards autour d’elle, des regards d’aigle qui cherche sa proie. La première victime qu’elle choisit fut le sire de Montolieu, son voisin ; elle entama une discussion de limites, et envoya sommer le baron de Montolieu de venir lui rendre hommage comme à sa suzeraine.

    Saissac. Ancienne porte de Montolieu
    Saissac. Ancienne porte de Montolieu

    « Dites à la comtesse de Saissac, répondit le baron, qu’en la terre de France la quenouille ne doit jamais se heurter contre l’épée. » En entendant cette réponse, l’orgueilleuse châtelaine répondit : « C’est bien ; la quenouille de Jeanne de Saissac est plus lourde que l’épée du sire de Montolieu. » Et, en effet, elle arma ses vassaux, et au lieu d’une masse d’armes elle prit pour elle-même une quenouille de fer. Le pouvoir de l’anneau ne laisse aucun doute sur l’issue du combat. Le chevalier fut vaincu ; terrassé par l’arme redoutable de Jeanne, il put encore entendre les paroles railleuses qu’elle lui adressa en lui assénant un dernier coup de sa terrible quenouille.

    Cependant, au milieu des agitations de cette vie de sang et de combats, le cœur de Jeanne s’était endurci ; elle devint injuste, farouche, cruelle, impitoyable. Ses conquêtes la rendirent puissante,

    sa bravoure célèbre ; mais le bonheur s’obstina à la fuir. Elle était haïe comme sont haïs les tyrans ; ses gens d’armes seuls l’aimèrent pour sa rudesse et son courage, qui la rapprochaient d’eux.

    Un soir, comme à son ordinaire, elle était assise sous la vaste et gothique cheminée de la grande salle du manoir ; la nuit était noire, et la lampe appendue à la voûte jetait autour d’elle une incertaine lueur. La châtelaine était triste et grave, mais son cœur était inaccessible à la crainte. Tout à coup le vent redouble de fureur, les armures rendent un son lugubre, la tempête semble vouloir anéantir les vieilles murailles du château. A la lueur d’un éclair, Jeanne aperçoit une ombre immense se dresser devant elle ; elle reconnaît le moine.

    « Qui es-tu ? », s’écrie Jeanne en saisissant sa fidèle quenouille. « Laisse cette arme inutile contre moi », lui dit le terrible spectre. Et aussitôt la masse d’armes tombe brisée à ses pieds. « Tu ne me reconnais pas, ajouta-t-il. Je viens chercher l’anneau que je t’ai donné il y a vingt ans ; il t’a assez servi, j’espère. » Jeanne, épouvantée, voulut arracher l’anneau de son doigt ; elle ne put y réussir. « Oh ! pas ainsi, dit le moine ; cet anneau est le premier de la chaîne qui te lie à moi. »

    Jeanne voulut essayer de lutter. « Quel pacte me lie à toi ? s’écria-t-elle ; t’ai-je rien promis en retour de l’anneau ? – Non, certes, dit le moine ; je ne t’aurais pas proposé un marché que tu aurais repoussé ; humble et simple bergère que tu étais alors, je savais quel usage tu ferais de la puissance, et je te l’ai donnée. Tu n’es point à moi pour l’anneau ; tu es à moi parce que tu es parricide, parce que tu as sucé le sang de tes vassaux, parce que tu as versé celui de tes voisins. Tu m’appartiens par tes crimes ; je viens te réclamer. »

    En disant ces mots, il posa sa main brûlante sur l’épaule de Jeanne, puis il la saisit dans ses bras, et prenant son élan, il repoussa du pied le manoir, qui s’écroula sous ce puissant effort. On dit dans le pays que le château n’a pu être reconstruit, et lorsque, par une sombre nuit de novembre, on entend le vent gémir en s’engouffrant dans les ruines du manoir, les vieillards disent à leurs petits-enfants effrayés : « Prenez garde ! c’est la châtelaine qui file sa quenouille ! »

     

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  • Puits miraculeux de Paris
    et légende du Puits-qui-parle
    (D’après « Légendes du vieux Paris », paru en 1867)
     
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    Parmi les puits miraculeux que possédait Paris, et notamment la plupart des anciennes églises de la capitale, l’histoire retient le Puits-qui-parle de la rue éponyme renommée au XIXe siècle rue Amyot. Si l’une des quatre versions a été popularisée par Victor Hugo pour expliquer la propriété singulière de ce puits dont le nom est plus qu’explicite, une autre est moins connue, s’appuyant sur des faits remontant au IXe siècle et mettant en scène deux soeurs dont l’une était promise à un chevalier de renom cependant que l’autre connut un sort funeste...
     
     
     

    Dans l’église de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, on voyait jadis un puits situé au fond du sanctuaire et nommé puits de saint Germain, parce qu’il était placé auprès du tombeau de ce saint. Ses eaux avaient la réputation de guérir miraculeusement plusieurs maladies. Abbon, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands, rapporte plusieurs traits qui attestent la vertu merveilleuse de l’eau de ce puits.

    Dans l’église de Saint-Marcel, il y avait aussi un puits près duquel était la pierre du tombeau de ce vénérable évêque. Suivant un antique usage dont parle saint Grégoire de Tours (VIe siècle), on raclait cette pierre, et la poudre ainsi obtenue, infusée dans un verre d’eau du puits, dévotement avalée après avoir entendu une messe, passait pour un puissant spécifique contre plusieurs maladies. On cite l’exemple d’un chanoine de Beauvais qui, se croyant empoisonné, trouva dans la raclure de cette pierre un antidote souverain.

    L'église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle
    L’église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle

     

    Il y avait aussi des puits particuliers réputés pour la bonté de leurs eaux. Le Puits Censier, le Puits de l’Ermite, le Bon Puits, le Puits du Diable que l’on croit ainsi nommé à cause d’une tête de diable gravée sur sa margelle ; le Puits d’Amour, aux environs des Halles, où les servantes et les ménagères allaient puiser de l’eau et se laissaient conter fleurette par les varlets. Il y avait aux Halles, appartenant à un nommé Lori, un puits acheté par la municipalité ; on y bâtit un gibet qui tira son nom du puits de Lori, d’où l’on a fait Pilori, nom qui fut adopté ensuite par toute la France pour désigner les lieux patibulaires ou les poteaux auxquels la justice attachait les condamnés.

    On voyait au haut de la montagne Sainte-Geneviève une rue nommée la rue du Puits-qui-parle, et dont l’origine a tourmenté la cervelle de plus d’un chroniqueur tant il était difficile de faire sortir la vérité de ce puits-là. On cite à ce sujet quatre légendes différentes.

    Selon les uns, c’était tout simplement un écho bien réussi, qui redisait parfaitement les paroles ; et, comme tout paraissait mystérieux au populaire peu éclairé et que la science n’était pas encore capable de l’expliquer, on en fit un événement qui attira la foule et passa à l’état de tradition. Tout le monde disait : « Allons voir le puits qui parle » ; d’où le nom.

    Selon d’autres, et notamment Victor Hugo, il y avait sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce de Job qui chanta pendant trente ans les sept psaumes de la pénitence, sur un fumier, au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras.

    Une troisième légende nous raconte qu’un mari trop peu débonnaire, fatigué des criailleries de sa femme, la jeta dans ce puits et s’en retourna tranquillement au logis, la croyant morte, et lui, débarrassé. La peur le fit revenir le lendemain, pour s’assurer si le cadavre était au fond et ne trahirait pas son crime. Mais à peine penché sur la margelle, il entendit une voix terrible arrivant du fond du puits et triplée par l’écho, qui lui cria trois fois : « Assassin ! assassin ! assassin ! » Réfugiée dans une des cavités latérales, la victime attendait patiemment que la providence vînt à son secours. Foudroyé par cette voix vengeresse qui sort du gouffre pour le dénoncer, le coupable tombe à la renverse, les voisins accourent, les archers paraissent, on délivre la femme qui le dénonce ; bref, il est pendu. Ce fait rendit le puits célèbre, et tout le monde raconta l’histoire du Puits-qui-Parle.

    Enfin une quatrième version plus ancienne et qui paraît la véritable, raconte longuement un événement encore plus tragique. C’était vers la fin du IXe siècle. La gloire de Charlemagne, après avoir jeté l’éclat du soleil, allait en déclinant comme un beau jour qui finit. La prédiction du grand empereur s’était accomplie. Un jour qu’il était sur le bord de la mer et qu’il voyait les grandes barques des Normands approcher des côtes, il s’était mis à pleurer en disant à son fidèle Alcuin : « S’ils osent déjà, moi vivant, venir jusqu’ici, que sera-ce quand je ne serai plus ! »

    En effet, ces redoutables pirates, montés sur leurs drakkars, avaient, en remontant le cours de la Seine, longé la grande île qui renfermait Paris. Après un siège mémorable dans lequel les Parisiens se conduisirent en héros tandis que leur roi se conduisait en lâche — Charles le Gros, en 888 —, une paix honteuse, par lui conclue, les éloigna gorgés d’or et de butin, et laissant les campagnes dévastées ; mais la menace de ces terribles brigands pesait toujours sur la ville, Sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, alors presque sauvage, s’élevait un vieux couvent de Bénédictines, aux murs duquel était adossé le modeste castel du comte d’Argile. Un puits, entouré de grands chênes, derniers vestiges d’une vaste forêt, était mitoyen, et fournissait aux deux maisons l’eau nécessaire aux usages journaliers.

    Le vieux comte, couvert de blessures glorieuses faites par l’épée des Normands, habitait cette résidence avec ses deux filles, Irmensule et Odette. On chassait la monotonie de cette solitude en recevant belle et noble compagnie. Parmi les hôtes accoutumés du manoir se trouvait un jeune gentilhomme aux belles manières, grand ami du comte, qu’il avait sauvé de la mort sur le champ de bataille ; c’était le chevalier Raoul de Flavy. Le comte nourrissait l’espoir de payer sa dette de reconnaissance en lui donnant la main de sa fille aînée, Irmensule.

    Le Puits-qui-parle
    Le Puits-qui-parle

     

    Mais les pères proposent et l’amour dispose. Le cœur du chevalier, froid auprès d’Irmensule, battait à tout rompre sous le doux sourire de la gente Odette. Déjà des gages d’affection s’étaient échangés mutuellement, déjà l’on s’était juré un amour éternel, déjà même on avait échangé en secret l’anneau des fiançailles, quand le comte s’aperçut qu’Irmensule était délaissée, et que, du train qu’y allait le trop galant gentilhomme, il faudrait, un jour ou l’autre, rompre avec lui ; car jamais, au grand jamais, il n’aurait consenti à violer les lois de la véritable hiérarchie en mariant la cadette avant l’aînée. C’eût été bouleverser toutes les prérogatives des familles seigneuriales, et le vieux comte était trop entiché de ces nobles préjugés pour les oublier un seul instant, même en faveur de celui qui lui avait sauvé la vie.

    Un matin, le chevalier ne trouva plus la gente Odette : la colombe avait quitté le castel ; le comte lui apprit qu’une de ses tantes de Bretagne, d’un grand âge et de beaucoup d’infirmités avait réclamé la compagnie de sa nièce, qui devait rester quelque temps auprès d’elle. Les mois se succédèrent. Raoul soupirait et Odette ne revenait pas. Mais, comme dit le bon La Fontaine : « Sur les ailes du temps la tristesse s’envole » ; et le chevalier félon oublia la dame de ses pensées.

    Or, il advint qu’un jour d’été, par une chaleur suffocante, le comte, sa fille, le chevalier et les commensaux habituels du manoir s’étaient retirés sous les épais massifs des chênes, qui, avec la fraîcheur qu’exhalait la bouche du puits, rendaient le poids du jour plus supportable. Raoul de Flavy, vaincu par les raisons de son ami et les œillades enivrantes d’Irmensule restée sans rivale, était assis avec la future châtelaine sur un banc de gazon adossé au mur du couvent et proche du puits.

    La nuit était venue, et de larges gouttes d’eau, précurseurs infaillibles d’un terrible orage, mouchetaient les allées du jardin. C’est alors que, cherchant un refuge, le chevalier prit la main d’Irmensule effrayée, qu’il pressa plus amoureusement que de coutume, et la conduisit vers la margelle du puits, afin que le petit clocheton construit au-dessus de l’orifice pût abriter sa tête. Mais à peine y étaient-ils arrivés, qu’un affreux éclat de la foudre, accompagné de grêle et d’éclairs, ébranla la montagne Sainte-Geneviève, et qu’une voix sortie du puits, triste et lamentable, prononça cet affreux anathème : « Hommes pervers, soyez maudits ! maudits ! maudits ! »

    A ces mots, qui semblaient s’adresser à lui, Raoul pâlit, et, emportant dans ses bras la jeune fille à moitié morte d’effroi, il quitta ce lieu lugubre et arriva ruisselant au château, où il raconta la terrible malédiction sortie du puits. La sinistre nouvelle circula par la ville, et le lendemain matin on entoura le puits. Le plus courageux y descendit, et n’y vit qu’une eau calme et limpide, dormant du sommeil de l’innocence, et de vieilles pierres enveloppées de mousse. On en conclut que c’était le diable qui était venu s’y loger pour tourmenter les nonnes et le châtelain. C’était alors l’affaire des chanoines, et le clergé de Sainte-Geneviève vint, bannières déployées, suivi de nobles et vilains, exorciser cette nouvelle retraite de Satan.

    On psalmodia des psaumes, on jeta des seaux d’eau bénite dans le puits, et pour compléter la cérémonie, le chanoine s’avança vers l’orifice. Mais à peine eut-il étendu la main pour faire le signe de la croix, qu’une voix s’en échappa, vibrante et terrible, et répéta : « Hommes pervers, nobles et moines, soyez tous maudits ! maudits ! maudits ! » La panique fut générale. Chacun s’enfuit en poussant des cris ; on jeta les bannières pour se sauver plus vite, les chapes furent déchirées ; en un clin d’oeil le jardin du manoir fut désert.

    Les échevins firent entourer d’un mur ce lieu sinistre, et le soir les passants entendirent encore pendant quelque temps des cris et des lamentations. Ils pressaient le pas et se signaient en recommandant leur âme à Dieu. Puis, un jour, on n’entendit plus rien. Le comte quitta cette résidence et rentra dans Paris avec sa fille ; le chevalier resta plongé dans une noire mélancolie.

    Au bout d’un an, le calme revint dans les esprits, et les noces du chevalier Raoul de Flavy et de noble demoiselle Irmensule d’Argile se célébrèrent à Saint-Germain-l’Auxerrois, nouvelle paroisse du comte. Le fait, passé à l’état de légende, fut transmis de bouche en bouche ; tout le monde y vit l’œuvre du diable. L’abbesse et le comte seuls connurent le secret de cette voix sinistre.

    Odette n’était pas en Bretagne ; son père, pour sauver les lois de la hiérarchie seigneuriale, avait confié sa fille à la mère abbesse des bénédictines, dans l’espoir que le calme glacial du cloître éteindrait le feu qui la dévorait, et qu’il aurait le temps de marier Irmensule. Mais il arriva que la réclusion avait exaspéré la jeune fille ; ses imprécations furent telles que l’abbesse, dans la crainte d’être compromise, la mit dans un cachot, affreuse oubliette qui touchait aux parois du puits. La pauvre Odette, qui ne vivait que d’amour, de fleurs et de soleil, n’y souffrit pas longtemps. Ses soupirs, ses cris, ses malédictions, s’échappant par une fissure du puits cachée par une touffe de lierre, avaient produit tout le remue-ménage que nous venons de raconter.

    Quand, plus tard, on fit des réparations au couvent, on trouva la crevasse, mais les coupables se gardèrent bien de raconter le drame qui s’était passé dans cette froide cellule, et tout le monde crut que c’était le diable qui avait parlé. Les guerres et les révolutions rasèrent la montagne Sainte-Geneviève ; le couvent et le château disparurent, mais le puits resta. Le bon populaire de Paris allait le voir, en contant des récits diaboliques ; puis, peu à peu, des maisons se construisirent à droite et à gauche avec les pierres mêmes du couvent détruit, et ainsi se forma la rue du Puits-qui-Parle, devenue rue Amyot par arrêté préfectoral, le 27 février 1867.

     

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  • Prophéties sur le Roi des lys
    détruisant les ennemis
    du royaume de France
     
    (D’après « Le grand pape et le grand roi ou Traditions historiques
    et dernier mot des prophéties » paru en 1871
    « Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’Histoire de France,
    depuis le XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVIIIe » (Tome 1) paru en 1836
    et « Le Roi des lys, étude prophétique sur le grand monarque » paru en 1871)
     
     
    *****************************
     
    Érigée au XIIe siècle en symbole de la royauté française à partir du règne de Louis VII, la fleur de lys, décorant déjà les sceptres des rois mérovingiens, prisée par Charlemagne et figurant sur le sceau de Hugues Capet, apparaît dans une légende mettant en scène Clovis, premier roi chrétien du royaume des Francs. D’anciennes prophéties font état de l’avènement, vers la fin des temps, après la chute de la moderne Babylone que constitue Paris, du Roi des lys, issu du royaume de France et détruisant tous les ennemis du Saint-Siège.
     

    On ne saurait parler des lys sans citer la légende tirée d’un vieil ouvrage intitulé : Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules, compilées par « feu très éloquent et noble historiographe et secrétaire du Roi, maître Nicolas Gilles » (Paris, 1547) :

    « On lit en aucunes escritures qu’au temps de Clovis vivait ung hermite preud’homme et de saincte vie qui habitoit en ung boys près d’une fontaine au lieu qui de présent est appellé Joye-en-Val, en la chastellenie de Poissy près Paris ; auquel hermite la dicte Clotilde, femme du roy Clovis, avoit grande fiance, et pour sa, saincteté le visitait souvent et lui administrait ses aumônes.

    Clovis recevant la fleur de lys de son épouse Clotilde
    Clovis recevant la fleur de lys de son épouse Clotilde. Miniature extraite des
    Heures de Bedford (1423), manuscrit conçu pour Jean de Lancastre,
    devenu régent du royaume de France en 1422, en pleine guerre de Cent Ans

     

    « Et advint un jour, que le dict hermite estant en oraison, un ange s’apparut à luy en lui disant qu’il feist raser les armes des trois croissans que le dict Clovis portait en son escu, et au lieu d’iceulx portât ung escu dont le champ feust d’azur, semé tout de fleurs de lys d’or. Et lui dist que Dieu avoit ordonné que les roys de France portassent d’oresnavant toiles armes. Le dict hermite feist effacer les dicts trois croissans et y feist mettre les dictes fleurs de lys et les envoya au dict Clovis, son mary, qui pour lors estait en guerre contre le roy Andoc, qui estoit venu d’Allemagne et avoit son siège devant la place de Conflans.

    « Clovis le combattit et eut victoire. Elle feut achevée en la montaigne, en laquelle est à présent la tour en Monjoye : et là feut prins premièrement et nommé le cry des François es armes : c’est à savoir Monjoye, et depuis il a esté adjouté sainct Denys. Et en la révérence de la mission des dictes fleurs de lys feuct illec en la vallée fondé ung monastère religieux qui feut et encores est appellé l’Abbaye de Joye-en-Val, pour la permission de la Saincte-Ampoulle et des dictes fleurs de lys qui furent envoyées à ce grand roy Clovis, premier roy chrétien.

    « En quoy appert évidemment que Dieu notre Père et Sauveur a singulièrement aymé les roys de France, et les a voulu décorer et garnir de singulières grâces et prééminences par dessus tous les autres roys et princes terriens et d’iceulx faire les deffenseurs de la saincte foy et loy de Jésus-Christ. »

    On voit, d’après cette légende, que le lys est à la fois et par excellence la fleur céleste et la fleur française. Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules rapportent encore qu’ « on peut veoir qu’en une fleur du lys, il y a trois fleurons ; un grand hault au meillieu, et deux moyens d’une pareille haulteur aux deux costés. Le hault fleuron au meillieu, signifie la saincte foy et loy de Jésus-Christ, et les deux de moyenne haulteur, qui sont l’un à dextre et l’autre à senestre, signifient sapience et noblesse, lesquels sont ordonnés pour soutenir, garder et défendre le hault fleuron qui signifie la foy. »

    Après le récit de la légende du lys apporté par les anges au bon ermite de Joye-en-Val, le chroniqueur du XVIIe siècle Marc Vulson de la Colombière met dans la bouche de Clovis les vers suivants :

     

    En une guerre où me voyois vaincu
    Me fist penser comme j’avois vescu,
    Et l’appelay (Dieu) sur l’heure à mou secours :
    Lors tout soudain en grande foy je cours
    Sur les Alemans mes mortels ennemis,
    Dont j’eus victoire et à moy les soubmis,
    Pourquoy cessay de plus paganiser :
    Et tost après je me fis baptiser
    Par sainct Remy d’un miraculeux cresme,
    L’an de mon règne environ le quinzième,
    Et me donna le haut Dieu sans mérite,
    De tous escus le seul choix et l’eslite,
    Ce sont trois lys de pur or sur azur.

     

    « Et ce, ajoute Vulson de la Colombière auquel la signification profonde de cette légende n’échappe pas, pour estre le gage certain et asseuré de la grandeur, de la splendeur et de la durée que Dieu donneroit à son royaume ; ayant mesme auparavant déclaré dans son Evangile, comme par prophétie de la loi salique, que lys non laborant neque nent, c’est-à-dire que la couronne des fleurs de lys ne file point et ne peut tomber de lance en quenouille, et que les lys ne peuvent estre cueillis d’une main étrangère ;

    Estampe représentant Frédégonde, épouse de Chilpéric I<sup>er</sup>, roi de Neustrie (fin du VI<sup>e</sup> siècle)
    Estampe représentant Frédégonde, épouse de Chilpéric Ier,
    roi de Neustrie (fin du VIe siècle)

     

    « lys qui excellent sur toutes les autres fleurs en odeur suave, en fécondité et en hauteur, et qui par cette raison doivent estre appelées les reynes des fleurs, et le vray hieroglyphique de la Majesté royalle ;

    « lys qui sont les marques de la très-sainte Trinité par les trois fleurons qu’elles ont, qui signifient aussi sapience, foy et prouesse, par le moyen desquelles les royaumes se maintiennent ; lys qui servirent de principal ornement à la couronne de Salomon, dont le texte sacré porte qu’elles surpassoient la magnificence, et qui sont si agréables à Dieu qu’il avoit commandé à son grand législateur de les représenter aux plus superbes ouvrages de son temple, comme sur le grand chandelier d’or, sur les vaisseaux les plus précieux et sur les colonnes ; temples et ornements qui mystérieusement représentoient l’Eglise de Dieu : aussi peut-on dire avec raison que le royaume de France est la ferme colonne, le soutien et la défense de l’Eglise ;

    « lys en l’odeur desquelles la sapience divine déclare que l’espoux de l’Eglise se plaist, lys, dis-je, que l’ange Gabriel portoit en façon de caducée lorsqu’il fut envoyé pour annoncer à la très-sainte Vierge qu’elle concevroit le rédempteur du monde, comme pour dénoter au genre humain l’espérance de leur salut. Et le prophète Isaïe, voulant signifier que l’homme juste vivra éternellement, dit que son âme fleurira au ciel comme le lys.

    « Enfin, nous pouvons dire qu’il n’y a rien de si beau dans la nature que les lys, et que ce n’est pas sans un grand mystère que Dieu les a choisis entre toutes les fleurs pour composer les armoiries de nos roys. Elles (ces armoiries) y sont composées avec de l’or qui est le roy des métaux comme le soleil est le roy des astres ; pour dénoter que les roys des lys surpassent en excellence tous les roys du monde ; elles sont posées sur un champ d’azur qui est la couleur qu’en France nous réputons la plus belle comme représentant le ciel qui estant la plus haute de toutes les choses créées, de mesme les roys de France qui en sont revestus à cause du champ de leurs armes, sont les plus riches et les plus sublimes de tous les potentats de la terre. »

    A dater de Clovis, on retrouve en effet la fleur de lys dans les insignes des rois mérovingiens. « Les fleurs de lys, dit l’héraldiste Nicolas Viton de Saint-Allais (1773-1842), étaient déjà employées pour ornement à la couronne des rois de France, du temps de la seconde race [dynastie carolingienne, de 751 à 987], et même de la première [dynastie mérovingienne, de 420 à 751]. On en voit la preuve dans l’abbaye de Saint-Germain des Prés, au tombeau de la reine Frédégonde [épouse de Chilpéric Ier, petit-fils de Clovis et roi de Neustrie de 561 à 584], dont la couronne est terminée par de véritables fleurs de lys, et le sceptre par un lys champêtre. Ce tombeau, qui est de marqueterie parsemée de filigranerie laitoy, paraît original.

    Estampe représentant Bertrude, épouse de Clotaire II, roi des Francs (début du VII<sup>e</sup> siècle)
    Estampe représentant Bertrude, épouse de Clotaire II,
    roi des Francs (début du VIIe siècle)

     

    « Pour ce qui est de la seconde race, poursuit de Saint-Allais, on trouve plusieurs portraits de Charles le Chauve [petit-fils de Charlemagne et roi de France (Francie occidentale) de 840 à 875, avant de devenir empereur d’Occident jusqu’à sa mort, en 877], dans des livres écrits de son vivant, avec de vraies fleurs de lys à sa couronne. Quelques-uns de ces manuscrits se gardent à la bibliothèque du roi. »

    Quelques auteurs affirment même que Charlemagne, à chaque victoire qu’il remportait sur les Sarrasins, ajoutait une fleur de lys à sa couronne.

    « Je mets à part, dit l’héraldiste Gilbert de Varennes (1591-1660), que le lys est le plus grand ennemi des serpents pour vous dire que du temps de Charlemagne les trois lys dont s’étoit servie la première race de nos rois furent tellement multipliés jusqu’à la troisième lignée [dynastie capétienne, de 987 à 1328], qu’on les voyoit semés sans nombre sur l’écu de France, et commencèrent d’être réduits à leur premier nombre de trois par le roy Charles VI. »

    Enluminure extraite du Psautier de Charles le Chauve (milieu du IX<sup>e</sup> siècle)
    Enluminure extraite du Psautier de Charles le Chauve (milieu du IXe siècle)

     

    Saint Louis avait pris pour devise une marguerite et des lys, par allusion au nom de la reine sa femme et aux armes de France. Ce grand prince portait une bague représentant en émail et en relief une guirlande de lys et de marguerites, et sur le chaton de l’anneau était gravé un crucifix sur un saphir, avec ces mots : Hors cet annel point n’ay d’amour, parce qu’en effet cet anneau lui offrait l’image ou l’emblème de ce qu’il avait de plus cher : la religion, la France et Marguerite.

    Au XIIIe siècle, Guillaume de Nangis, le moine bénédictin de l’abbaye Saint-Denis, auteur d’une Chronique des rois de France et de Vies de Saint Louis et de ses frères, Philippe le Hardi et Robert, explique dans ses Gesta Ludovici IX que « les rois de France ont accoutumé de porter en leurs armes la fleur de lis peinte par trois feuilles, comme s’ils disoient par là à tout le monde : Foi, sapience et chevalerie, sont par la provision et par la grâce de Dieu plus abondamment en notre royaume qu’en ces autres.

    « Les deux feuilles de la fleur de lis, qui sont comme ses ailes, signifient sens et chevalerie qui gardent et défendent la troisième feuille qui est au milieu d’elles, plus longue et plus haute, laquelle signifie foi, car elle est et doit être gouvernée par sapience et défendue par chevalerie. Tant que ces trois grâces de Dieu seront fermement et ordonnément jointes en France au royaume de France, le royaume sera fort et ferme, et si il advient qu’elles en soient ôtés ou séparés, le royaume tombera en désolation et en destruction. »

    Représentation de Louis VII. Gravure du XIXe siècle
    Représentation de Louis VII, roi des Francs de 1137 à 1180, et sous le règne
    duquel la fleur de lys devient l’emblème de la royauté. Gravure du XIXe siècle

     

    Rapprochons de la légende rapportée dans Les très élégantes annales des belliqueuses Gaules, les paroles de Sylvio Pellico, écrivain et poète italien (1789-1854) : « Aujourd’hui, comme au temps du déluge, les hommes sont en guerre contre Dieu. Le traité d’alliance paraît être sur le point de se signer. Cette fois le traité sera signifié à la terre, comme jadis, par la colombe de l’arche ; néanmoins l’oiseau divin portera dans son bec, non plus une branche d’olivier, mais une fleur de lys. »

    Les voix prophétiques qui se sont élevées au cours des siècles sont unanimes pour déclarer que la renaissance des lys commencerait aussitôt après la purification par le feu de la moderne Babylone, c’est-à-dire de Paris. En voici parmi les plus curieuses et les plus authentiques.

    L’antique prophétie du Roi des lys, recueillie par le théologien protestant allemand David Wängler, dit Pareus, dans son Commentaire de l’Apocalypse (Heidelburg, 1618), avait été découverte par l’auteur dans une bibliothèque publique, et dont voici la traduction :

    « Vers la fin des temps, il paraîtra un grand monarque de la nation des très illustres lys [le royaume de France] ; il aura un grand front, des sourcils élevés, de grands yeux et le nez aquilin. Il réunira une grande armée et détruira tous les ennemis de son royaume. Car comme l’époux est uni à l’épouse, ainsi la justice lui sera unie : il détruira tous les ennemis du Saint-Siège, soumettra l’Europe à sa puissance, et enfin, passant la mer, ira conquérir tout l’Orient, portant pour édit que quiconque n’adorera pas le Christ sera digne de mort ; personne ne pourra résister à sa puissance, parce que le bras de Dieu sera toujours avec lui. Son règne sera appelé le paradis terrestre des bons chrétiens. »

    Dans la prophétie dite de saint Césaire et imprimée en 1524, on lit le passage suivant : « Après que l’univers entier et en particulier la France, et dans la France les provinces du nord, de l’est, et particulièrement la Lorraine et la Champagne, auront été en proie aux plus grandes misères et aux plus grandes tribulations, ces provinces seront secourues par un prince captif dans sa jeunesse, qui recouvrera la couronne du lys. Juvenis captivatus qui recuperabit coronam lilii. Ce prince étendra partout sa domination, et dominabitur per universum orbem. »

    Le frère Jérôme Botin (1358-1420), bénédictin de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, à Paris, en 1410, plongeant son regard dans l’avenir, s’écrie : « Après que quatre siècles seront plus qu’écoulés (Jérôme Botin écrivait en 1410), la terre sera désolée et l’Eglise éplorée ; le pasteur du ciel sera frappé et le troupeau dispersé ; mais la rosée du ciel descendra et les autels de Belzébuth seront renversés, et les ouvriers d’iniquité seront dissipés et périront. Il y aura un enfant du sang des rois que donnent les gens d’Artois. Et il gouvernera la France avec prudence et honneur, et l’esprit du Seigneur sera avec lui. »

    Suit le sombre tableau des maux qui doivent fondre sur Babylone (Paris). « Oui, malheur, s’écrie encore le pieux et saint religieux à la fin de sa prophétie, mille fois malheur au peuple qui s’est révolté contre l’autorité et qui a renversé ses lois. Il arrache sa prospérité jusqu’à la racine, il a brisé les lys ! ».

    Voici la prophétie de l’abbé d’Otrante, faite au XIIIe siècle, recueillie et imprimée par J.-B. de Rocoles en 1600 : « Moi abbé Ubertin de la ville d’Otrante, en Calabre, ayant été averti par l’ange du Seigneur que le temps de ma mort approchait [Ubertin d’Otrante est mort en 1279], j’ai fidèlement écrit sur ce parchemin ce que le ciel m’avait révélé sur l’ouverture du sixième sceau [l’Apocalypse désigne par ce sixième sceau les temps qui doivent précéder la grande époque de la venue de l’Antechrist, c’est-à-dire, d’après l’opinion commune, les temps actuels], et j’ai donné ordre, en vertu de la sainte obéissance, au frère Jacques d’Otrante et au frère Maur de Palerme, mes disciples bien-aimés, de placer cet écrit dans le sépulcre de marbre où ils placeront mon corps.

    « Lorsqu’il y aura sur la chaire de Pierre un pontife qui brillera sur toute l’Église comme une étoile resplendissante, après avoir été choisi contre l’attente universelle, le sépulcre où j’aurai été enseveli sera ouvert. L’ange du Seigneur couvrira de sa protection ce grand pontife, et, Dieu étant avec lui, il restaurera toutes choses, relèvera les autels et les églises délabrées. Alors viendra un gracieux rejeton de la race antique de Pepin pour visiter le saint pontife. Il sera pris comme par la main par le grand pontife, et celui-ci le placera sur le trône de France, depuis longtemps privé de ses rois légitimes ; il placera sur sa tête le diadème de la suprême puissance, et ce grand monarque sera l’appui de son pontificat. »

    Merlin Joachim, surnommé le Prophète, né en 1320 au pays napolitain, fut un saint et très docte religieux. Nous trouvons dans ses ouvrages la prophétie suivante : « Après une trop grande effusion de sang innocent, dit le saint religieux, la prospérité du Seigneur descendra sur la nation désolée. Un pasteur remarquable s’assoira sur le trône pontifical, sous la sauvegarde des anges. Pur et plein d’aménité, il résiliera toutes choses, rachètera par ses vertus aimables l’état de l’Eglise, les pouvoirs temporels dispersés... Il l’emportera sur toute autre puissance, et reconquerra le royaume de Jérusalem.

    « ... Alors un monarque gracieux de la postérité de Pepin viendra en pèlerinage voir l’éclat du glorieux pasteur dont le nom commencera par un R. Un trône temporel venant à vaquer, le pasteur y colloquera ce roi qu’il appellera à son secours... Le saint pontife invoquera l’aide du monarque généreux de la France ; avant qu’il puisse être affermi et solidement assis sur le saint-siège, il y aura des guerres, des luttes pendant lesquelles le trône sacré sera ébranlé. Mais, à la faveur de la clémence divine, tout répondra aux vœux des fidèles, de telle sorte qu’ils pourront célébrer par leurs chants la gloire du Seigneur. »

     

     
     
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  • Prophéties (Anciennes) du Moyen Age
    évoquant Napoléon, l’Antéchrist
    ou encore Jeanne d’Arc ?
    (D’après « Folk-Lore » (par le comte de Puymaigre), paru en 1885)
     
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    De l’avènement de Napoléon prétendument annoncé par l’astronome du Moyen Age Jean de Mur, à la guerre de Cent ans dont la France sortirait victorieuse pressentie par La Rochetaillade, en passant par la venue de l’Antéchrist, ou encore l’épopée de Jeanne d’Arc d’après une prédiction attribuée à Merlin, nombreuses sont les anciennes prophéties qui, libellées de façon parfois absconse, autorisent les interprétations les plus diverses et parfois les plus erronées
     
     
     

    La croyance aux prédictions, tout en pouvant distraire et même consoler quelques esprits, a certains inconvénients qu’il est bon de reconnaître. Les déceptions qui succèdent trop fréquemment à une confiance exagérée, affaiblissent et découragent au moment où les caractères ont le plus besoin de force et de fermeté. Aux yeux de beaucoup de gens les prophéties, écrites en général dans un style biblique, ont comme un aspect religieux, et quand les espérances inspirées par elles ne se réalisent pas, l’incrédulité qui aurait dû accueillir de douteuses révélations, les dépasse et ose aller beaucoup plus haut.

    Un scribe au Moyen Age
    Un scribe au Moyen Age

    Plus d’une fois les anciennes prophéties ont pu sembler vérifiées, parce qu’on leur a fait subir après coup des modifications notables. Ainsi Charles Nodier, dans ses Mélanges tirés d’une petite bibliothèque, a cité quelques lignes extraites de la Pronosticatio de Lichtenberger et qui semblent assez applicables à Napoléon Ier, mais cette application cesse d’être possible quand on remonte au texte même. Lichtenberger n’a d’ailleurs fait que publier avec de légers changements une prédiction beaucoup plus ancienne. Nous la trouvons pour la première fois dans la continuation de la Chronique de Guillaume de Nangis, où elle était donnée comme émanant d’un célèbre astronome, Jean de Mur.

     

    Voici cette rédaction primitive : « Filius regnans in meliori parte mundi movebitur contra semen leonis et stabit in agro inter spinas regionis. Tunc filius hominis veniet ferons feras in brachio, cujus regnum est in terra lunae ; cum magno exercitu transibit et ingredieturin terra leonis carentis auxilio, quia bestiae regionis suae carnem suam dilaceraverunt. Illo anno veniet aquila a parte orientali, alis extensis sub dolo, cum magna multitudine pullorum suorum in adjutorium filii hominis. Illo anno castra destruentur, terror magnus erit in populo et in quadam parte leonis erit lilium. Inter plures reges in illa die erit sanguinis diluvium et lilium perdet coronam suam, de qua postea filius hominis coronabitur. Per quatuor annos sequentes fient in mundo praelia inter fidem tenentes ; major pars mundi destruetur, caput mundi ad terram erit declinatum... Tunc filius hominis admirabile signum transibit ad terram promissionis, quia omnia primae causae promissa tum permanebunt impleta » (Collection de la Société de l’histoire de France, Guillaume de Nangis, tome II)

    Du remaniement de cette prédiction fait par Lichtenberger, on a tiré le passage suivant, dans lequel on a cru voir annoncée l’époque de Napoléon : « Un aigle suivi d’un grand nombre de petits viendra du côté de l’orient, les ailes étendues. Alors les forteresses seront détruites et le monde sera livré à la terreur. La guerre la plus cruelle s’élèvera et il y aura un déluge de sang. Le lis perdra sa couronne, dont le fils de l’homme sera ensuite couronné. Durant les quatre années qui suivront, les nations se livreront de grands combats, les disciples de la foi éprouveront de grands maux et la plus grande partie du monde sera détruite. La capitale du monde chrétien sera renversée, etc. »

    Pour arriver à voir dans cette prédiction l’époque de Napoléon, il a fallu laisser de côté une partie fort notable de la pronostication de Jean de Mur, et ne chercher à expliquer ni ce qu’est la race du lion, ni ce qu’est le royaume de la lune, dans laquelle Jean de Mur et Lichtenberger auraient, comme le bon Astolfe, trouvé peut-être leur raison dans une petite fiole.

    La continuation de la Chronique de Nangis contient une autre prophétie qui fut faite à un prêtre du diocèse de Tours : un jour qu’il disait la messe à Bethléem, il vit briller ces mots en lettres d’or : « Anno Domini MCCCXV, die decima quinta mensis martii, incipiet tanta fames in terra, quod populus humilium certabit et curret contra potentes seculi et divites. Item corona pugilis potentissimi corruet postea satis cito. Item flores et rami ejus quassabuntur seu frangentur. Item una nobilis et libera civitas aservis occupabitur et capietur. Item extranei ibidem trahent moram. Item ecclesia cancellabit et genus sancti Petri. Item sanguis multorum fundetur super terram. Item una crux rubea exaudietur et elevabitur. Ideo, vos boni christiani, vigilate. »

    Voici la traduction : « L’an du Seigneur MCCCXV, au quinzième jour du 
    mois de mars, commencera une si grande famine sur la terre que le peuple des pauvres combattra et courra contre les puissants et les riches du siècle. De même la couronne de l’athlète puissant tombera peu après. De même ses fleurs et ses branches seront secouées ou brisées. De même, une libre et noble ville sera occupée et prise par les serfs. De même les étrangers s’y arrêteront. De même l’Église et la race de saint Pierre chancelleront. De même le sang de beaucoup coulera sur la terre. De même une croix rouge sera dressée et élevée. Et pour cela, bons chrétiens, veillez. »

    Le chroniqueur ajoute qu’en effet, en 1315, il régna une famine qui fut terrible, en France surtout. Mais les autres parties de la prédiction ont-elles été accomplies ? A la rigueur on peut voir dans cette prophétie l’annonce de la Jacquerie, mais elle ne fut pas une conséquence de la disette de 1315 et n’éclata qu’une trentaine d’années plus tard. On peut croire aussi que le prophète a deviné la fin de la première branche des Valois, la puissance de Marcel à Paris, l’occupation de cette ville par les Anglais sous Charles VI, les désastres de ce règne, la Réforme, le sang répandu durant les guerres de religion.

    On pourrait encore découvrir dans cette prédiction l’annonce d’événements beaucoup plus modernes : la révolution, le renversement de Louis XVI, la dispersion de sa famille, les persécutions que souffrit la papauté, l’entrée des alliés à Paris. Enfin il ne serait pas impossible de soutenir que le voyant a prévu la chute de Napoléon III, la Commune, les attaques nouvelles contre le Saint-Siège, etc. ?

    A vrai dire, des prédictions aussi vagues n’annoncent véritablement rien. La Chronique de Guillaume de Nangis, à la continuation de laquelle est emprunté ce qui précède, contient un passage qui n’a pas la prétention d’être une prophétie, mais qui en est une par le fait et qui mérite peut-être d’être citée : « Consueverunt reges ipsi Franciae in suis armis et vexillis florem lilii depictum trino folio comportare quasi dicerent toti mundo : Fides, sapientia et militiae probitas abundantius quam regnis caeteris sunt regno nostro Dei providentia et gratia servientes. Duo enim paria folia sapientiam et militiam significant, quae fidem trinum folium significantem et altius in medio duorum positam custodiunt et defendunt ; nam fides gubernatur et regitur sapientia, atque militia defensatur. Quamdiu enim praedicta tria fuerint in regno Franciae, pacifice, fortiter et ordonatim sibi invicem cohaerentia, stabit regnum ; si autem de eodem separata fuerint vel avulsa, omne regnum in seipsum divisum desolabitur atque cadet. »

    Voici la traduction : « Les rois de France eurent coutume de porter peint sur leurs armes et leurs étendards un lis à trois feuilles, comme pour dire à tout le monde : La foi, la sagesse et l’honneur militaire, par la providence de Dieu, existent plus abondamment dans notre royaume que dans tous les autres. En effet, deux feuilles égales signifient la sagesse et l’honneur, lesquelles gardent et défendent une troisième feuille placée plus haut au milieu d’elles et représentant la foi, car la foi est gouvernée et régie par la sagesse et l’honneur. Aussi longtemps que ces trois choses susdites seront dans le royaume de France, pacifiquement, fortement et régulièrement, par leur union, le royaume restera debout, mais si elles étaient séparées ou arrachées, tout le royaume divisé en lui-même serait désolé et tomberait. »

    On dirait, remarquons-le en passant, à la manière dont il est souvent parlé de la fleur de lis par les anciens écrivains, qu’elle avait pour eux comme un caractère mystérieux et qu’elle excitait leur vénération. Il y a peut-être quelque chose de ce sentiment dans la manière dont le chroniqueur espagnol Pero Lopez de Ayala ajoute, après avoir raconté la mort de la malheureuse Blanche, femme de Pierre le Cruel : « Elle était du lignage du roi de France, de la fleur de lis de Bourbon. » De savantes et récentes recherches de A. de Barthélémy prouvent, du reste, ce que l’on soupçonnait déjà, que le choix de la fleur de lis fut inspiré à nos rois par un sentiment de dévotion à la sainte Vierge (Essai sur l’origine des armoiries féodales, paru dans Revue critique du 22 juin 1872).

    Mais revenons à notre sujet. Le continuateur de Nangis parle d’un personnage assez singulier, d’un cordelier appelé Jean de la Rochetaillade, sur lequel Froissart donne aussi des détails, et qui par la hardiesse de ses prédications et ses sombres prophéties, s’attira plus d’une persécution. C’était, à ce qu’il paraît, dans la lecture de l’Apocalypse que la Rochetaillade découvrait ou croyait découvrir la révélation de l’avenir.

    « Il le savoit, dit Froissart, par les anchiennes escriptures et dou Saint-Esperit... qui li avoit donné entendement de déclarer touttes ces ancyennes troubles prophéties et escriptures pour annoncer à tous crestyens l’année et le tamps que elles devoient avenir et en flst plousieurs livres bien dites et bien fondés de grant scienche de clergie, desquels li ungs fut commenchiés l’an de grâce mil CCCXLV et li autres l’an mil CCCXLVI et avoit escript dedans tant de merveilles a venir entre l’an LVI et l’an LXX que trop seroient longhes à escripre et trop fortes à croire, combien que on ait pluiszeurs veut avenir dou tamps passet et quant on li demandoit qu’il avenroit de la guerre des Franchois et des Englès, il disoit que ce n’estoit riens chou que on en avoit vu, enviers chou qui en avenroit, car il n’en seroit pais ne fins jusques à tant que le royaumes de Franche seroit essilliés et gastés par touttes ses parties et régions et tou chou a-on bien veut avenir depuis. »

    La Bête dévorant un homme (Antéchrist). Extrait de Histoire extraite de la Bible et Apocalypse, XVe siècle
    La Bête dévorant un homme (Antéchrist). Illustration tirée de
    Histoire extraite de la Bible et Apocalypse, XVe siècle

    Les prophéties dont parle Froissart existent encore à la Bibliothèque nationale, et elles ont été examinées par Kervyn de Lettenhove, des recherches duquel nous allons profiter. Ces prophéties ont été dédiées par le cordelier au cardinal Guillaume Curti. La Rochetaillade y raconte en 1345 et emprisonné à Figeac, qu’un jour, comme il priait appuyé sur son bâton, il eut une révélation fort détaillée, qu’il fait ensuite connaître. Plusieurs des événements annoncés par la Rochetaillade s’accomplirent ; ainsi il indiqua l’époque de la mort d’André, roi de Naples , il dit qu’en 1346 la peste noire commencerait en Italie, qu’en 1356 la guerre sévirait plus que jamais entre la France et l’Angleterre, que Dieu,

     

    cependant, ne permettrait pas la destruction de la France, que les Anglais n’étaient qu’un fléau destiné à châtier un peuple coupable, que le Saint-Siège quitterait Avignon.

    La Rochetaillade fut moins heureux dans d’autres prédictions. Il assurait par exemple que l’Antéchrist naîtrait bientôt, qu’il serait du sang de Frédéric II et de Pierre d’Aragon, que la bête de l’Apocalypse sortirait de la mer de Sicile, etc. Remarquons au sujet de l’Antéchrist, et cela d’après dom Calmet dans La sainte Bible, que « de même que Jésus-Christ a été figuré avant sa venue, de même se sont déjà élevés plusieurs tyrans ou imposteurs qui ont représenté l’Antéchrist ou qui ont été ses précurseurs. » On peut donc penser que les auteurs de nombreuses prophéties ont eu en vue non l’Antéchrist dernier et véritable, mais les persécuteurs qui ne manquent jamais à la religion. A l’époque que semble avoir voulu désigner la Rochetaillade nous ne voyons toutefois aucun de ces persécuteurs.

    Le cordelier s’est trompé encore en annonçant que le Saint-Siège serait transporté à Jérusalem, qu’un prince français du nom de Charles délivrerait la Terre Sainte. Outre l’œuvre que nous avons indiquée, la Rochetaillade a laissé encore un traité de la Quintessence. « Il y rapporte, dit Kervyn de Lettenhove, qu’il a passé cinq ans à étudiera l’université de Toulouse et qu’il est entré depuis cinq ans dans l’ordre des Frères mineurs. Le second livre de ce traité renferme des remèdes contre toutes les maladies. De plus, Jean de la Rochetaillade était alchimiste. Il termina, le 14 octobre 1354, un ouvrage où il donne les dessins de ses fourneaux et de ses creusets, notamment pour la fabrication de la pierre philosophale, qu’il appelle la pierre minérale.

    « De nombreux avertissements du même genre que ceux de Jean de la Rochetaillade parurent à cette époque, ajoute Kervyn de Lettenhove. En une seule année, en 1353, on rencontre une lettre de Lucifer aux hommes et une épître de Jésus-Christ à Innocent VI, dont l’attribution à Pierre de Clairvaux est très douteuse. C’étaient les mêmes allusions obscures mêlées aux mêmes avertissements et aux mêmes menaces. »

    En Angleterre, en 1469, on copiait encore les prophéties de Jean de la Rochetaillade, à un manuscrit desquelles, en France, au quinzième siècle, on ajouta, comme si elles en eussent fait partie, des révélations relatives à Jeanne d’Arc. A en croire Christine de Pisan, la Pucelle avait été promise bien longtemps avant sa venue :

     

    Par Merlin, Sébile et Bede,
    Plus de cinq cents ans la veirent
    En esperit, et pour remède
    A France en leurs escrips la mirent
    Et leurs prophécies en firent.

     

    Quelques vers obscurs attribués à tort à Bède, furent appliqués à Jeanne d’Arc :

     

    Vi cum vi Chalybis ter septem se sociabunt,
    Gallorum pulli tauro nova bella parabunt.
    Ecce beant bella, tunc fert vexilla puella...

     

    Quant à la prédiction attribuée à Merlin, elle est tirée de l’opuscule de Geoffroy de Monmouth, intitulée De prophetiis Merlini ; elle est, dit Jules Quicherat, relative à la ville de Winton, et pour qu’elle semble concerner la Pucelle, ajoute-t-il, on a dû la tronquer en plusieurs endroits, et cela dès le début même. Ainsi ces mots : « Ad haec ex urbe Canuti Nemoris eliminabitur puella », ont été altérés de cette manière : « Ex nemore Canuto eliminabitur puella » ; du bois Chenu surgira la vierge...

    Nous voyons cependant que ce n’est pas après coup qu’on cita Merlin au sujet de Jeanne d’Arc. Dès 1429, il était déjà invoqué à propos de la Pucelle ; on lit sous cette date : « Entre les autres escritures fut trouvée une prophétie de Merlin parlant en ceste manière : Descendet virgo dorsum sagitarii et flores virgineos obscurabit. Dans les sagitarii on voyait les archers anglais poursuivis par la jeune fille. Quant au bois Chenu, il se trouve près de Domrémy un bois de ce nom et, chose remarquable, nous voyons dans les interrogatoires du procès de condamnation que les Anglais s’en préoccupaient, et qu’avant que Jeanne se fût révélée on semblait ajouter foi aux prophéties annonçant que des environs du bois Chenu viendrait une jeune vierge qui ferait des prodiges.

    « Erant prophetiae dicentes quod circa illud nemus debebat venire quaedam puella quae faceret mirabilia. » (Procès de condamnation) Jeanne connaissait cette prédiction et d’autres analogues ; quand Baudricourt hésitait à la conduire à Charles VII : « Est-ce que, dit-elle, vous n’avez pas entendu qu’il fût annoncé que la France seroit perdue par une femme (Isabeau de Bavière) et sauvée par une jeune fille des marches de Lorraine ? » (Procès de réhabilitation)

    Que l’on ait appliqué à tort ou à raison les prédictions de Merlin à la Pucelle, il est indubitable que Jeanne fut prédite plus d’une fois. Elle le fut par Pierre de Monte-Alcino, qui écrivit à Charles VII : « In consilio virgineo erit victoria tua (Ta victoire sera dans les conseils d’une jeune fille). » (Procès de réhabilitation) Simon de Phares parlant de maître Guillaume Barbin, docteur en médecine et grand astrologien, dit : « Cestuy prédit en son jeune âge l’exil des Anglois et relièvement du roy de France, qui fut chose assez à émerveiller, attendu qu’elle fut au moyen d’une simple pucelle. »

    On sait enfin qu’une femme d’Avignon, appelée Marie, prédit les maux de la France, et la manière miraculeuse dont ils seraient réparés. « Elle dit qu’elle a voit eu beaucoup de visions touchant la désolation du royaume de France, que dans ces visions elle avoit vu des armes qu’on lui présentoit, et comme elle s’effrayoit de la pensée qu’elles lui étoient destinées, une voix lui dit de ne pas craindre, que ces armes n’étoient pas pour elle, qu’elles dévoient être portées par une vierge qui viendroit bientôt et qui délivrerait le royaume de ses ennemis. »

    Jeanne d’Arc elle-même dévoila à plusieurs reprises les événements futurs, elle prophétisa le triomphe définitif de la France,le couronnement de Charles VII à Reims, l’expulsion des Anglais. Elle demanda que, quand ces choses arriveraient, on se rappelât ses paroles : « Dixit ut quando id evenerit quod habeatur memoria quod ipsa dixit hoc. » Elle ajouta qu’elle était aussi certaine de ces événements que de ceux qu’elle avait vus auparavant. Elle annonça plusieurs des circonstances qui devaient amener un heureux changement, la délivrance d’Orléans, la victoire de Patay. Plusieurs fois elle parla de sa propre destinée, elle entrevit sa captivité et son supplice.

    Jeanne d'Arc
    Jeanne d’Arc délivrant la France des Anglais

    On lui a prêté aussi des prophéties dont on ne trouve point de traces dans les interrogatoires, qui sont donc fort douteuses, et qui ne se réalisèrent pas. Telle est, sur la délivrance de la Terre Sainte, une prédiction que Christine de Pisan lui attribue. Au reste les contemporains de Jeanne d’Arc lui reconnaissaient si bien le don de prophétie, qu’un docte clerc du diocèse de Spire écrivit sur la Pucelle, en 1429, un traité où il s’occupe d’elle, surtout en qualité de prophétesse, et qu’il intitula Sibylla Francica.

    Cette attente dans laquelle, avant l’apparition de Jeanne d’Arc, la France désolée était d’un sauveur, semble appartenir à ce genre de prévision auquel croyait Machiavel. Ne pourrait-on penser, vu leur nombre, leur diffusion, leur ancienneté, que des prophéties relatives à l’Orient doivent aussi trouver un jour leur

    accomplissement ? Ce jour, qui sans doute est bien éloigné encore, on crut y toucher au quinzième siècle. On se rappelle que La Rochetaillade avait prédit qu’un roi de France s’emparerait de Jérusalem. Le pape Pie II fit allusion à cette prophétie dans une lettre à Louis XI : « Pugnare cum Turcis et vincere et Terram sanctam recuperare, francorum regum proprium est : Combattre les Turcs, les vaincre et recouvrer la Terre sainte est l’affaire des rois francs. »

    Quand Charles VIII entreprit la guerre d’Italie et laissa entrevoir de plus vastes projets, on crut à la réalisation de la prédiction, et ce fut alors que parut la Prophétie du roy Charles, huitième de ce nom, ensemble l’exercice d’icelle par maistre Guilloche de Bourdeaux. On y lisait :

     

    Il fera de si grandes batailles
    Qu’il subjuguera les Ytailles ;
    Ce fait, d’ilec il s’en ira
    Et passera de là la mer,
    Entrera par dedans la Grèce
    Où par sa vaillante prouesse
    Sera nommé le roi des Grecs ;
    En Jérusalem entrera
    Et mont Olivet montera.

     

    Savonarole, qui se piquait d’avoir la révélation de l’avenir, annonça de son côté que Charles VIII était l’instrument à qui Dieu confiait le soin de châtier les tyrans d’Italie, et Paul Jove résuma, en semblant y ajouter grande foi, les prophéties relatives à l’Orient et à la mission d’un roi de France-dans ces contrées.

    Ces prédictions étaient bien antérieures à La Rochetaillade. J.-B. Spagnuoli, connu sous le nom de Mantuanus, rappelle dans ses Fastes chrétiens une prophétie de Saint-Ange, connue au treizième siècle, annonçant qu’un roi de France purgerait l’univers des Turcs – on peut lire cette prophétie dans les Voix prophétiques de l’abbé Curicque, tome II – et Albéric de Trois-Fontaines rapporte, sous la date 1220, qu’après la prise de Damiette on trouva dans une mosquée une inscription en chaldéen portant qu’il sortirait de l’Orient un roi du nom de David, qu’il unirait ses efforts à ceux d’un roi d’Occident et que tous deux chasseraient les Turcs de Jérusalem. Diverses prophéties connues de ces derniers relatent les mêmes faits. Une porte de Constantinople portait, dit-on, cette inscription : « Quand viendra le roi blond je m’ouvrirai de moi-même. » Au XIXe siècle, nous lisons dans Curiosités des traditions que « les Turcs croient fermement que la porte d’Or livrera un jour passage aux chrétiens, qui doivent, comme ils en sont persuadés, finir par reconquérir la ville. »

    D’après L’Oracle de Dujardin, ce serait dans saint Augustin qu’on trouverait la plus ancienne trace de la mission qu’un roi de France doit remplir en Orient : on lit dans le traité de Antichristo : « Quelques-uns même de nos docteurs disent qu’un roi des Francs possédera l’empire romain dans toute son étendue. Ce roi viendra dans les derniers temps du monde. Il sera le plus grand et le dernier de tous les rois. Après avoir heureusement gouverné son royaume, il viendra, à Jérusalem, et déposera sur le mont des Oliviers son sceptre et sa couronne. Ce sera la fin et la consommation de l’empire des Romains et des chrétiens : Quidam vero doctores nostri dicunt quod unus ex regibus Francorum romanum imperium ex integro tenebit, qui in novissimo tempore erit, et ipse erit maximus et omnium regum ultimus, qui postquam regnum suum feliciter gubernaverit, ad ultimum Ierosolymam veniet et in monte Oliveti sceptrum et coronam suam deponet : hic erit finis et consummatio romanorum christianorumque imperii. »

    Saint Augustin vivant au cinquième siècle, à une époque où la France n’existait pas, où de crédules historiens ont à peine osé placer l’existence du très douteux Pharamond, si ces lignes étaient de l’auteur de la Cité de Dieu, elles seraient certainement la plus antique prédiction relative aux destins de l’Orient. Mais ce n’est pas saint Augustin qui a rapporté cette prophétie ; le traité de Antichristo est ou d’Alcuin, ou plus probablement d’Adron, abbé de Saint-Dizier, mort en 962.

    Après avoir cru que Louis XI et que Charles VIII réaliseraient cette prédiction, on ne se découragea pas. On s’imagina que l’honneur de l’accomplir était réservé à Louis XIII, puis à Louis XIV. Jean Desmarest, académicien, auteur du poème de Clovis, si maltraité par Boileau, et de plus visionnaire, dans son Avis du Saint-Esprit au roi, promettait à Louis XIV qu’il triompherait des Sarrasins avec l’aide des chevaliers de l’infaillibilité du Pape. Claude de Comiers, dans son livre De la nature et présage des comètes, se prononçait de la même manière et ajoutait : « Nous devons espérer que l’année prochaine 1666 notre grand monarque jettera les premiers fondements de cet empire universel. »

    D’après d’autres révélations, les vainqueurs de l’Orient seraient les Russes. Gibbon, à propos d’expéditions tentées au onzième siècle par ce peuple contre Constantinople, n’a pas dédaigné de parler de cette croyance. « Le souvenir de ces flottes arctiques qui semblaient descendre du cercle polaire, laissa dans la cité impériale une profonde impression de terreur. Le vulgaire de tous les rangs assurait et croyait qu’une statue équestre qu’on voyait dans la place du Taurus, portait une inscription annonçant que les Russes, dans les derniers temps, deviendraient les maîtres de Constantinople. » (Cité par Dujardin dans L’Oracle)

    Enfin la prédiction dont nous venons de nous occuper fut aussi, grâce à quelques altérations, appliquée à Charles-Quint. Celui-ci aspirait à la monarchie universelle et croyait qu’elle lui était promise par les prophéties. Il avait en elles une grande confiance et elles le décidèrent à entreprendre plus d’une guerre, nous révèle Pierre Massé dans De l’Imposture et tromperie des diables, devins, enchanteurs, sorciers, etc. (1579). Martin du Bellay a parlé de cette crédulité : « Ceste année (1536), dit-il dans ses mémoires, fut un grand et merveilleux cours de prophéties et prognosticions qui toutes promettoient à l’empereur heureux et grand succès et accroissement de fortune et quand plus il adioustoit de foy, de tant plus en faisoit l’on semer de nouvelles : et proprement sembloit à lire tout ce qui en espandoit çà et là, que le dit seigneur empereur fut en ce monde nay pour impérer et commander à Fortune. »

    En France ces mêmes révélations produisirent une certaine terreur, non toutefois dans l’esprit de François Ier. Il se montra « constant à mespriser et contemner cette manière de superstitieuse et abusive prophétie. »

     

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  • Prophétie d’Orval
    (D’après « Deux prophéties célèbres » paru en 1870)
     
     
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    Découverte pendant la Révolution à l’abbaye d’Orval et annonçant notamment la mort de Louis XVI et la Révolution française, la prophétie d’Orval débute en 1777 avec l’arrivée en France de Napoléon Bonaparte, l’un des plus anciens exemplaires ayant été imprimé en 1544 sous le titre de Prophéties d’un reclus
     
     
     

    Cinq copies de cette prophétie ont été prises à l’abbaye d’Orval sur le texte qui y était déposé depuis plusieurs siècles. Deux autres ont été copiées sur un manuscrit de la Bibliothèque générale de Paris, qui a la même origine que le texte d’Orval.

    Ces sept copies ont été fournies : la première par de Damas, qui la rapporta d’Angleterre ; elle fut prise à Orval en 1792. La deuxième par le père Quantin, ancien religieux prémontré. La troisième par le curé de la Rixouse, elle est conforme à celle que Mgr l’évêque de Saint-Claude emporta alors de cette abbaye en Autriche. Cet évêque dit dans son témoignage qu’il était à Orval avec plus de quarante étrangers qui émigraient, lorsque le supérieur de l’abbaye leur donna lecture de cette prophétie, que les religieux conservaient depuis plusieurs siècles dans leurs archives.

    Napoléon à Fontainebleau, le 31 mars 1814. Peinture de Paul Delaroche
    Napoléon à Fontainebleau, le 31 mars 1814
    Peinture de Paul Delaroche

    Ce manuscrit original annonçait la mort de Louis XVI, la Révolution française, tous les événements antérieurs en remontant jusqu’au religieux inspiré. Plusieurs de ces personnes en prirent des copies pour les temps à venir, depuis le verset : En ce temps-là, un jeune homme, etc. Ce texte, porté dans les pays où s’étendit l’émigration, y fut souvent transcrit. La quatrième a été présentée par l’Invariable de Fribourg, qui l’a publiée en 1840. Il l’avait reçue du prêtre qui accompagnait Mgr l’évêque de Saint-Claude, et qui l’avait copiée à Orval en 1795. La cinquième par le vicomte d’Hozier, qui l’avait copiée à la même abbaye, à la même époque. La sixième par Lacordaire, qui l’avait copiée sur celle que la famille Guillemardet d’Autun possède depuis 1794. La septième par

    Rossigneux, professeur au collège d’Autun ; il avait lu cette prophétie dans un petit cahier imprimé en 1800, ès mains de Joret. Les variantes qui existent entre ces sept copies sont insignifiantes ; leur analogie prouve qu’elles ont une origine commune plus ancienne que 1791. Le baron de Manonville dit dans son témoignage autographe qu’il se rendit à l’abbaye d’Orval l’avant-dernière fois qu’elle a été pillée, le 20 mai 1793. Alors un des religieux dit à beaucoup de personnes présentes qu’ils s’attendaient depuis longtemps aux malheurs qui arrivaient, et leur lut cette prophétie.

    Verset 1. E ce temps-là, un jeune homme, venu d’outre-mer dans le pays du Celte-Gaulois, se manifestera par conseil de force.


    Verset 2. Mais les grands qu’il ombragera l’enverront guerroyer dans la terre de la captivité.


    Verset 3. La victoire le ramènera au pays premier.


    Verset 4. Les fils de Brutus moult stupides seront à son approche, car il les dominera et prendra nom : empereur.


    Verset 5. Moult hauts et puissants rois seront en crainte vraie, et son aigle enlèvera moult sceptres et moult couronnes.


    Verset 6. Piétons et cavaliers, portant aigles et sang autant que moucherons dans les airs, courront avec lui dans toute l’Europe qui sera moult ébahie et moult sanglante ; car il sera tant fort que Dieu sera cru guerroyer d’avec lui.


    Verset 7. L’Eglise de Dieu, moult désolée, se consolera tant peu, en voyant ouvrir encore les temples à ses brebis tout plein égarées, et Dieu sera béni.


    Verset 8. Mais c’est fait : les lunes sont passées.


    Verset 9. Le vieillard de Sion, maltraité, criera à Dieu ; et voilà que le puissant sera aveuglé pour péchés et crimes.


    Verset 10. Il quittera la grande ville avec une armée si belle que aucune fut jamais si pareille ; mais oncques guerroyer ne tiendra bon devant la face du temps. La tierce part et encore la tierce part de son armée périra par le froid du Seigneur puissant.


    Verset 11. Alors deux lustres (lustre de cinq ans) seront passées depuis le siècle de la désolation.


    Verset 12. Les veuves et les orphelins crieront à Dieu.


    Verset 13. Et voilà que les hauts, abaissés, reprendront force ; ils s’uniront pour abattre l’homme tant redouté.


    Verset 14. Voici venir, avec maints guerroyers, le vieux sang des siècles qui reprendra place et lieu en la grande ville. Alors l’homme tant redouté s’en ira, tout abaissé, dans le pays d’outre-mer, d’où il était advenu.


    Verset 15. Dieu seul est grand ! La lune onzième n’aura pas encore relui (une lune égale un mois moins un jour), et le fouet sanguinolent du Seigneur reviendra en la grande ville, et le vieux sang quittera la grande ville.


    Verset 16. Dieu seul est grand ! Il aime son peuple et a le sang en haine. La cinquième lune reluira sur maints et maints guerroyers d’Orient. La Gaule est couverte d’hommes et de machines de guerre : c’est fait de l’homme d’outre-mer.


    Verset 17. Voici encore venir le vieux sang de l’homme de la Cap.


    Verset 18. Dieu veut la paix, et que son nom soit béni. Or, paix grande sera dans le pays du Celte-Gaulois. La fleur blanche sera en honneur moult grand. Les maisons de Dieu ouïront moult saints cantiques.


    Verset 19. Mais les fils de Brutus, haïssant la fleur blanche, obtiennent règlements puissants dont Dieu est encore moult fâché à cause des siens. Le grand jour est encore moult profané.


    Verset 20. Cepourtant Dieu veut éprouver le retour par dix-huit fois douze lunes (dix-sept ans et demi).


    Verset 21. Dieu seul est grand ! Il purge son peuple par maintes tribulations ; mais toujours les mauvais auront fin.


    Verset 22. En ce temps-là, une grande conspiration contre la fleur blanche cheminera dans l’ombre par mains de compagnies maudites, et le pauvre vieux sang quittera la grande ville, et moult gaudiront les fils de Brutus.


    Verset 23. Les serviteurs de Dieu crieront tout plein à Dieu ; mais Dieu, pour ce jour-là ; sera sourd, parce qu’il retrempera ses flèches pour bientôt les mettre au sein des mauvais.


    Verset 24. Malheur au Celte-Gaulois ! Le coq effacera la fleur blanche, et un grand s’appellera roi du peuple.


    Verset 25. Grande commotion se fera sentir chez les gens, parce que la couronne sera placée par mains d’ouvriers qui auront guerroyé dans la grande ville.


    Verset 26. Dieu seul est grand ! Le règne des méchants sera vu croître ; mais qu’ils se hâtent.


    Verset 27. Voilà que les pensées du Celte-Gaulois se choquent, et que grande division est dans l’entendement.


    Verset 28. Le roi du peuple, assis, sera vu en abord, moult faible, et pourtant contredira bien des méchants ; mais il n’était pas bien assis, et voilà que Dieu le jette bas.


    Verset 29. Hurlez, fils de Brutus ! appelez, par vos cris, les bêtes qui vont vous manger.


    Verset 30. Dieu grand !... quel bruit d’armes ! Il n’y a pas encore un nombre plein de lunes, et voici venir maints guerroyers (le nombre de lunes qui va être nommé ne sera pas encore accompli, que les faits qui suivent le seront).


    Verset 31. C’est fait. La montagne de Dieu, désolée, a crié à Dieu ; les fils de Juda ont crié à Dieu de la terre étrangère, et voilà que Dieu n’est plus sourd.


    Verset 32. Quel feu va avec ses flèches !


    Verset 33. Dix fois six lunes et pas encore dix fois six lunes ont nourri sa colère.


    Verset 34. Malheur à toi, grande ville !... Voici dix rois (on peut entendre par rois les chefs de peuple, quels que soient leurs titres officiels) armés par le Seigneur... Mais déjà le feu t’a égalée à la terre.


    Verset 35. Pourtant les justes ne périront pas : Dieu les a écoutés.


    Verset 36. La place du crime est purgée par le feu... Le grand ruisseau a éconduit ses eaux, toutes rouges de sang.


    Verset 37. La Gaule, vue comme délabrée, va se rejoindre.


    Verset 38. Dieu aime la paix. Venez, jeune prince, quittez l’île de la captivité... Joignez le lion à la fleur blanche.


    Verset 39. Ce qui est prévu, Dieu le veut.


    Verset 40. Le vieux sang des siècles terminera encore longues divisions.


    Verset 41. Lors un seul pasteur sera vu dans la Celte-Gaule.


    Verset 42. L’homme , puissant par Dieu , s’asseyera bien. Moult sages règlements appelleront la paix. Dieu sera cru guerroyer d’avec lui, tant prudent et sage sera le rejeton de la Cap.


    Verset 43. Grâces au Père de la miséricorde ! La sainte Sion rechante dans les temples un seul Dieu grand.


    Verset 44. Moult brebis égarées s’en viendront boire au vrai ruisseau vif.


    Verset 45. Trois princes et rois mettront bas le manteau de l’erreur, et verront clair en la foi de Dieu.


    Verset 46. Un grand peuple de la mer reprendra vraie croyance en deux tierces parts.


    Verset 47. Dieu est encore béni pendant quatorze fois six lunes et six fois treize lunes.


    Verset 48. Dieu seul est grand !... Les biens sont faits : les saints vont souffrir.


    Verset 49. L’homme du mal arrive de deux sangs ; il prend croissance (alors naît l’Antechrist).


    Verset 50. La fleur blanche s’obscurcit pendant dix fois six lunes et six fois vingt lunes, puis disparaît pour ne plus reparaître.


    Verset 51. Moult mal, peu de bien seront en ce temps-là. Moult grandes villes périront.


    Verset 52. Israël viendra à Dieu-Christ tout de bon.


    Verset 53. Sectes maudites et fidèles seront en deux parties bien marquées.


    Verset 54. C’est fait : Dieu seul sera cru.


    Verset 55. Et la tierce part de la Gaule et encore la tierce part et demie n’aura plus de croyance , comme aussi les autres gens.


    Verset 56. Et voilà déjà six fois trois lunes et quatre fois cinq lunes qui sont séparées, et le siècle de fin a commencé.


    Verset 57. Après le nombre non fait de ces lunes, Dieu combat par ses deux justes, et l’homme du mal a le dessus.


    Verset 58. Mais c’est fait. Le haut Dieu met un mur de feu qui obscurcit mon entendement, et je n’y vois plus.


    Verset 59. Qu’il soit béni à jamais.

     

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