• Seigneur limousin (Un) s’attache l’amitié
    d’un lion lors de la première croisade
    (D’après « L’Écho de la Corrèze », paru en 1892)
     
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    Parmi les seigneurs limousins qui prirent part à la première croisade, les vieilles chroniques citent le nom de Golfier de Lastours. Il était fils de Guy le Noir (ou Tête-Noire) qui construisit Pompadour et fut seigneur de ce dernier fief, de Nexon et d’Hautefort. La légende affirme qu’il s’attacha à l’occasion de son séjour en Terre-Sainte l’amitié d’un lion en le délivrant des assauts d’un serpent...
     
     
     

    Les récits des annalistes le représentent comme un des ces hommes extraordinairement forts et courageux, ayant toutes les apparences de ces héros, sorte de demi-dieux, dont parlent Homère, l’Arioste et les auteurs des chansons de geste, en leurs épopées grandioses. En Palestine, il se fit remarquer, par sa bravoure, dans la fameuse défense du pont d’Antioche, où soixante chevaliers tinrent tête à une nombreuse armée musulmane ; au siège de Marrah où, dans l’assaut, il s’avança hardiment le premier.

    Siège de Jérusalem en 1099
    Siège de Jérusalem en 1099

     

    La chronique de Vigeois, qui appelle Golfier, Gouffier le Grand, rapporte qu’un jour, en Terre-Sainte, les rugissements d’un lion épouvantaient les Croisés ; Golfier s’avança résolument vers la forêt, et trouva, là, un lion aux prises avec un énorme serpent qui était sur le point de l’étouffer, en l’enserrant dans ses anneaux. Le noble chevalier, une dague à la main — présent d’Eustorge le Prêtre —, s’élance sur l’affreux reptile aux cris de : « Hautefort ! Pompadour ! » et l’abat, puis le coupe en morceau.

    Le lion râlait, saignait de toutes parts. Golfier s’approchant de l’animal, le caressa et le conduisit ensuite à une source où il lui prodigua ses soins. La bête domptée, reconnaissante, s’attacha à ses pas, le suivit comme un chien, et, dans les mêlées ardentes où son maître combattait, on vit le lion mordre à belles dents les Sarrasins.

    Lorsque Golfier revint en France, après la prise de Jérusalem, où il s’était distingué, ainsi que son compagnon, il fut s’embarquer, suivi du lion, dans le port de Jaffa, sur une galère génoise. Le maître du navire, effrayé de la présence de l’animal, refusa de le laisser monter à bord et force fut à Golfier de Lastours de le laisser sur le rivage, malgré ses regrets.

    Mais lorsque le navire leva l’ancre et qu’il eut pris la haute mer, on vit le lion se jeter à l’eau, nager vers la galère qui amenait son maître, et pousser de longs rugissements de douleur. Toutefois, secoué, entraîné par les flots, il s’enfonça, disparut, puis remonta sur la mer, mort !...

    Golfier de Lastours mourut en Limousin, dans ses terres, et fut enterré au Châlard, où on voit encore son tombeau, dans l’église. Sur le monument funéraire, un lion, tracé en relief, repose aux pieds du chevalier, un serpent de même gît aux pieds de sa femme, Agnès d’Aubusson, enterrée aux côtés de son noble époux.

    L’épisode du lion de Golfier de Lastours a donné lieu à un très grand nombre de récits et de poèmes. Le troubadour Grégoire Béchade, qui était le parent du seigneur d’Hautefort, chanta ce glorieux exploit. Le poète allemand Friedrich Kind en fit le héros de sa ballade Le Lion, sous le nom altéré de Godefroy de la Tour. A la fin du XIXe siècle, le grand poète limousin Joseph Roux, dans son Epopée limousine, a consacré une de ses plus belles cansous à Golfier, cansou qui valut à son auteur un prix aux fêtes latines de Montpellier, en 1878. En 1885, un autre poète allemand, J. Schœfer, fit sur le Chevalier du Lion un poème, que le Dr Meilhac traduisit, en 1890, dans le Conciliateur de Brive. Nous reproduisons ci-dessous cette traduction :

    I.
    C’est bien le grondement du lion. Le cheval tremble. L’homme saisit son épée. Le hallier remue, c’est le débouché du lion — pêle-mêle, dans l’étreinte, tordus, massés, roulés, un lion qu’enlace un monstrueux serpent — le lion se raidit, rugit —, plus fort le serpent câble — étreinte à mort ! le lion râle.

    Saint Michel, voudrais-tu la victoire du serpent !... Au clair l’épée... et la tête du serpent bondit et roule. — La forte lame est encore brandie. Faut-il tuer aussi le lion, — le sang de l’homme va-t-il rougir les crocs de l’animal ?

    L’épée décline. Le lion n’a aucune envie de meurtre. Doux comme un agneau, il s’attache au chevalier et le flatte de caresses comme un jeune lévrier. Il le suit dans les bois, dans les plaines, toujours sur ses talons, jusqu’au camp des Chrétiens.

    II.
    Là-bas au milieu des croissants dorés on entend le cri — par Mahomet — et d’autre part retentit : Christ est notre sauvegarde ! — Comme présage de victoire aux drapeaux de la croix. Et la lutte s’engage — Et dans les nuées de sable a disparu la cavalerie croisée insouciante de l’ardeur funeste du soleil.

    La victoire oscille — plus lourd est le nombre des sabres recourbés — d’une main plus vaillante, les chrétiens serrent les lames droites. Attention au chevalier ! — Quelle prouesse lui fait oser cette charge ?

    Juste au milieu de l’ennemi, l’étendard vert est son but. — Comme jadis le lion dans l’embûche du serpent, le voilà cerné par l’ennemi joyeux de la prise. Prisonnier !... non par le Saint-Gréal !... ou la mort ou la victoire ! Les amis ne sont pas loin. Et le glaive tournoie enfonçant ses mortelles estafilades.

    Mais quel tapage ? le Lion ! le Lion ! — Il fonce comme une flèche. et comme la paille devant la rafale, ainsi la fuite des Turcs. Si le roi du Désert vient frayer la route aux Chrétiens, vaine serait la résistance contre un pareil sortilège. Le chevalier salue la bête reconnaissante : « Voyez, elle a rompu la chaîne et la geôle, parce qu’il fallait sauver la vie de son libérateur. Jésus, tu as omis le lion comme ton champion... toi, le lion de la Lignée de Judas. »

    III.
    Voilà le vaisseau qui ramène l’ancre. Le vent du sud emplit la voile et dans les chaloupes vont les passagers las de l’exil. « Encore un chevalier et aussi, par Jésus, un lion avec lui, s’approche. » — D’une poussée craintive, la rame écarte la barque de la plage.

    « Laissez-moi entrer vers ma femme et mes enfants. Je suis malade à mourir ! Ce lion laissera chacun de vous lui prendre la crinière. Vous refusez ? Adieu, ma fidèle bête — Puisque les hommes ont peur, nous nous quittons et le désert reprendra en toi sa parure. D’un saut il s’embarque... sur la rive le lion est demeuré, pendant que le navire cinglait. D’un bond voilà le lion à la nage dans la baie. — Atteindra-t-il le vaisseau ? Il faudrait nager comme un squale... et la force va lui manquer.

    Oh ! Laissez-le aborder ; à la proue de votre nef l’image de saint Marc brille et vous guide parmi la mer farouche. Cette étoile de la patrie lointaine, saint Marc a le lion pour emblème favori. Laissez-le entrer... Arrêtez, déjà la force lui manque.

    Comme étouffé, il rugit. Ayez pitié... Dieu ! il a disparu... disparu... mais non son image. Elle s’attache désormais à mon cimier, à mon pavois.

    Dans sa Littérature du Moyen Age, Gaston Pâris signale un roman de chevalerie : Le Chevalier du Lion, appartenant au cycle des chevaliers de la Table-Ronde, du roi Arthur, dont Chrétien de Troyes serait l’auteur ; son travail aurait été traduit en allemand par Hartmann d’Hue, en gallois, en anglais et même en norvégien.

     

    D’après le roman de Chrétien de Troyes, qui, à n’en pas douter, a été emprunté aux exploits de Golfier de Lastours, il s’agirait d’un chevalier nommé Yvains qui va prêter l’appui de son bras à une noble dame dont le comte Aillier s’est fait l’ennemi. Yvains bat le comte Aillier qui lui remet son épée. La dame reconnaissante offre sa main à son sauveur.

    Mais celui-ci refuse et repart après quelques jours de repos. Il avait longuement marché sans avoir rencontré d’aventures, lorsqu’il entendit, dans une forêt, des cris qu’il attribua à ceux d’un animal blessé. Il y court et voit un lion superbe aux prises avec un énorme serpent dont la gueule vomit des flammes. Yvains s’approche en se couvrant de son bouclier ; d’un coup de sa bonne épée il tue le serpent,

    Et en deux moitiés le tronçonne.

    Le lion délivré et reconnaissant, plein de tendresses pour son libérateur, s’attacha à lui et ne le quitta plus. Dans un grand nombre de combats singuliers qu’Yvains eut à soutenir, le lion lui prêta son appui et son intervention ne fut pas sans faire pencher toujours la balance du côté de son maître. Le trouvère ne dit pas ce que devint le lion quand Yvains eut retrouvé sa femme, dont la recherche fait le fond du poème du Chevalier du Lion.

     

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  • Sabots (Les) de Noël :
    légende du XIIe siècle
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1911)
     
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    Voici une légende du XIIe siècle, conte du Nord naïf et simple relatant l’aventure d’un enfant dont la bonté, qu’il manifesta lors des réjouissances de Noël, lui valut quelque surprise la messe de minuit passée ; nous vous le rapportons ici, dégagé de son vieux français, extrayant les mots de la langue latine, où ils s’enchâssaient encore en ce temps-là
     
     

    « En ce pays, advint que, vers Noël saint, il y eut, comme il est coutume, grande liesse et réjouissance. Le seigneur duc ayant fait mander, huit jours durant, jusqu’aux moindres coins de son domaine, son intention de traiter ses gens, avait convié à fêter dignement la naissance de Notre-Seigneur, tous ses vassaux du Levant au Ponant, et du Midi au Septentrion. Un festin gigantesque était préparé. Dans les cuisines flambaient, enfilés à des broches monstrueuses, des bœufs entiers et des cochons ruisselants de graisse, alors que plus bas, des cordons de chapons dodus, poules faisanes, coqs de bruyère, paons et autres, tournaient devant un feu d’enfer.

    « Le fumet en allait au village tapi au pied du castel. Les habitants en ces jours de fête aidaient les serviteurs aux besognes de basse cuisine, s’exerçant au torchage et lessivage des plats et des brocs. Ainsi que les autres serfs, la Jacqueline et le Tiennot étaient convoqués, ce jour-là, préposés au rinçage des flacons vides. Et cela ne chômait guère, les convives ayant trop grande soif, et se portant défi. Joë, leur fils, enfançon d’une huitaine d’années, malin et retors, les accompagna par affection, plus encore par curiosité, devant être rentré au logis devant la nuit tombée.

    « Etant arrivés en retard, le maître sommelier les houspilla de quelques coups de houssine, pour leur inculquer l’exactitude, puis il mit le Tiennot à la cuve, où se rinçaient les brocs, et emmena la Jacqueline pour travail moins rude, le fiau Joë suivant sa mère, cramponné au jupon. Le sommelier ayant conduit la Jacqueline devant un riche bahut, lui fit prendre des plats d’or et d’argent, des bassins de métal précieux, des aiguières incrustées de topazes et d’améthystes, pour porter en une chambre lointaine, où elle déposa, par son ordre, tous ces vases sur le foyer de la haute cheminée à mantel.

     

    « — Ici, habite Monseigneur, fils de notre maître, dit-il, et ces vases sont destinés à recevoir les présents que Notre-Seigneur Jésus-Christ baille aux enfants riches. Car apprends, rustaude, que plus sont riches et précieux les objets destinés à contenir les présents, plus Notre-Seigneur Jésus, étant honoré, dépose des jouets beaux et magnifiques, et tels que ne peuvent concevoir les fils des manants, comme celui qui s’agrippe à ta cotte.

    « La Jacqueline ouvrit grands yeux, et plus grands encore Joë ébahi. Puis ils retournèrent à l’office, et comme le soleil perdait l’horizon, rentrant en terre, la Jacqueline renvoya l’enfant, lui recommandant de ne point s’arrêter en route, de tenir porte close, de n’ouvrir point, crainte des malandrins, d’allumer le feu et de faire bouillir, en poêle, le boudin qu’on mangerait au retour de la messe de minuit.

    « Joë, enfant obéissant, s’en fut, nez droit, devant lui, sur la route, les pieds dans la neige. Il poussa, close d’une barre, la porte du logis qui n’avait point d’autre ouverture, déposa ses petits sabots dans l’âtre, pour les sécher d’humidité, alluma à quelques sarments qui brûlaient encore, la torche de résine fumeuse qui devait l’éclairer et l’enfonça dans le crampon de fer enfoui au crépi de la muraille, remit quelques racines qui grésillèrent sur les cendres chaudes, s’assit sur le coffre à sel et se prit à réfléchir.

    « Joë était triste ; il songeait aux jouets merveilleux que Noël enverrait au jeune châtelain et maudissait le sort qui l’avait fait naître fils de vilain. Cependant la onzième heure étant marquée au sablier, il mit poêle au feu et boudin gras dans la poêle. Le silence s’était fait sur la terre, où l’on n’entendait plus que le sifflement du vent, à travers les branches mortes et la chute floconneuse de la neige. L’enfant s’assoupit. En son sommeil, il lui sembla qu’on frappait à la porte. Il crut rêver et referma ses yeux alourdis. Trois nouveaux coups furent toqués au dehors, et une voix plaintive geignit dans la nuit :

    « — Par pitié, ouvrez-moi ! Je tombe de froid et je meurs de faim...

    « Joë se mit à trembler, pensant aux recommandations de sa mère et se souvenant que les méchants esprits prennent parfois des voix patelines pour amadouer les crédules. Les soupirs continuèrent, la voix implorant, minable et faiblissante. Joë, qui avait bon cœur, pensa que désobéir pour assister son semblable, ça n’était pas désobéir, et que le Seigneur avait dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » Il ouvrit donc. Un vieillard entra, tremblant, des larmes figées sur ses joues maigres, sa longue barbe blanche raidie de givre. Les cloches tintaient alors les premiers coups de la messe de minuit.

    « — Assieds-toi, dit le bon Joë, qui donna au voyageur transi par le froid sa place sur le coffre à sel, que chauffait la flamme bienfaisante de l’âtre, assieds-toi et réchauffe-toi bien vite, car tu ne peux demeurer longtemps céans, mes père et mère vont rentrer, et je serais battu pour avoir ouvert la porte, malgré leur défense...

    « L’étranger secoua sa tête couverte de neige, et la chaleur du foyer le fit bientôt ruisseler comme une source au printemps.

    « — Enfant ! dit-il d’une voix dolente, enfant, aie pitié, je meurs de faim !

    « Le boudin chantait dans la poêle. Joë hésita un instant ; l’étranger était suppliant et l’enfant ne put résister à l’angoisse de cette plainte. Il prit du pain dans la huche, vida le boudin dans une écuelle de terre qu’il plaça sur les genoux du misérable. Celui-ci dévora avidement. Lorsqu’il fut rassasié, il se tourna vers Joë :

    « — Que la bénédiction du Seigneur soit sur toi, dit-il d’une voix émue. Dieu aura pitié de toi, puisque tu as eu pitié de celui qui souffre. Mais dis-moi, mon enfant, désires-tu quelque chose en ce monde ? — Je ne suis pas malheureux, fit Joë. J’ai encore mon père et ma mère qui m’aiment, quoique, tout à l’heure, j’aurai les oreilles tirées. Mais, je vous le confesse, je voudrais être visité par Noël, comme les enfants des riches, et qu’il m’apporte un cheval en bois et un petit guerrier tout harnachés... comme lorsqu’ils partent pour la guerre.

     

    « Les derniers coups de cloche annonçaient la fin de la messe, déchirant l’air de leurs tintements.

    « — Adieu, petit Joë, dit le vieillard, qui gagna le seuil de la porte, et se retournant fit le geste de bénir la maison.

    « Joë le regarda, inconscient, et il lui parut qu’il était entouré d’une buée lumineuse. Il referma la porte et resta pensif devant la huche sans pain et la poêle vide : qu’allait-il devenir ? Le père Tiennot n’était pas doux, et il avait bon appétit ; maman Jacqueline ne pourrait pas le protéger contre les bourrades et les croquignoles paternelles. Joë se mit à pleurer, il crut entendre des pas craquant sur les branches mortes, il ferma les yeux pour ne pas voir le danger menaçant.

    « Quand il les rouvrit, une vive lueur éclairait la chambre misérable qui avait air de fête — sans doute quelques sarments s’étaient allumés, dans la cendre rougie — et Joë se tournant vers la cheminée, aperçut, tout ébahi et n’en pouvant croire ses yeux, au milieu du foyer, dorée et reluisante de jus, une oie énorme et odorante, bourrée de châtaignes à en éclater, qui se dandinait, enfilée sur un tournebroche, là où, tout à l’heure, était la poêle avec son maigre boudin.

    « Dans son sabot de gauche il trouva un cheval de bois finement sculpté, avec sa queue de crin blanc, qui reluisait comme fil d’argent ; dans son sabot de droite, un guerrier harnaché, comme il l’avait vu dans ses rêves, avec un cimier d’or, et des cuissards de fer niellé.

    « Joë se souvint alors que le visiteur mystérieux avait la voix très douce, comme l’on dit qu’est la voix des anges ; il pensa que c’était peut-être Noël Jésus, lui-même, qui venait visiter les pauvres gens, et tombant à genoux, laissa monter vers Dieu, une prière ardente de reconnaissance et de foi ! »

     

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  • Sabbats de la Planchette
    (D’après « La vallée de la Meurthe », paru en 1905)
     
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    Près d’Entre-Deux-Eaux, le hameau de la Planchette est demeuré fameux dans le merveilleux populaire ; il paraît que les sorciers d’antan y tenaient leurs ébats nocturnes. Ces sabbats de la Planchette font encore le thème de moult contes et défraient les veillées d’hiver. Au temps des sorciers, vivait, non pas à la Planchette, mais entre Mandray et Entre-Deux-Eaux, un brave homme, vieux garçon, simple.

    Paysans vosgeois rentrant les foins
    Paysans vosgeois rentrant les foins

    Il était seul en sa chaumine, cultivant un coin de terre qui lui donnait le vivre, il lui fallait si peu, car il allait la plupart du temps dans les fermes voisines, à la journée, en qualité de manoeuvre. Un soir il revenait de Saint-Dié assez tard ; c’était un hiver précoce ; déjà une blanche et légère couche de neige couvrait la terre et confondait les prés, les sentiers et les raies ; notre homme perdit son chemin et se trouva à la lisière de la forêt sans apercevoir la trouée de la sente.

    Il s’engage cependant hardiment sous bois, mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu’il aperçoit sur la neige un cercle lumineux, et bientôt au centre du cercle, un jeune damoiseau princièrement vêtu qui avait un air méphistophélique, si ce n’était pas Messire Belzébuth en personne.

    Le pauvre homme ahuri restait là les bras ballants, les yeux écarquillés. Sans lui donner le temps de se remettre ni surtout de se signer, le diable, car c’était bien lui, l’interpelle et lui propose certaine poudre avec laquelle, lui, simple manant pourra s’élever à la puissance, à la richesse, au bonheur. Que donnerait-il en retour ? Signer un papier qu’on lui présente. Le paysan est méfiant, surtout quand il s’agit de signer ; aussi notre homme se gratte la tête ; il a reconnu le diable, et les deux lignes d’écriture rouge ne lui disent rien qui vaille. Inutile de lire, il devine bien ce que cela dit ; il refusera mais poliment.

    Comme il a la conscience tranquille, il revient vite de sa stupeur et tout paysan qu’il est, il veut se montrer plus habile que le diable : « Vous m’offrez, lui dit-il, la richesse, le bonheur et une certaine puissance pour me venger de mes ennemis, c’est bien, Messire, seulement je ne me connais point d’ennemis, oncque ne fis et ne ferai mal au prochain. La richesse non plus ne me chaut, j’ai le vivre, rien ne me fait envie. Quant au bonheur, il habite sous mon toit ; je suis content de mon sort, offrez-moi autre chose et si cela me va nous verrons votre papier. »

    Satan se récria : « tu es en effet ou trop madré ou trop bête pour devenir sorcier. » Le paysan riposta : « C’est donc brevet de nécromancie que vous voulez me faire signer, alors vous êtes le diable en personne, Messire ? » Un épouvantable ricanement qui résonna dans toute la forêt, secouant les arbres lui répondit d’abord ; puis le diable reprit, se rengorgeant : « Me prendrais-tu pour un menu hennequin ? Mon pouvoir auquel tu veux te dérober, te prouvera sous peu que si jusqu’ici tu n’as pas eu d’ennemis, désormais tu en trouveras sur ton chemin ; maintenant tu vas connaître qui je suis et jusqu’où va ma suzeraineté, regarde. »


    Le grand sabbat

    Et Satan lui montrait par la prairie qui s’étendait devers la futaie une ronde d’hommes et de femmes sarabandant par danse vraiment fantastique et infernale. « Vois donc ceci, c’est le sabbat, proclama le diable, c’est mon royaume, tous ces gens sont miens, tous sorciers. Ils m’attendent pour festoyer, n’en es-tu pas ? » En un clin d’oeil il fut au centre de la ronde infernale. Le manant resta coi, étrange et ébaubi. La ronde sabbatique tournoyait par-devers lui et il y reconnaissait mainte figure.

    Enfin il entendit Satan qui le dénonçait à ces mécréants. « Vous êtes dévoilés ce soir, disait-il, demain vous serez par lui dénoncés à l’officialité ; courez au devant et le dénoncez d’abord comme scélérat entaché de larcin ; je vous aiderai par artifices. »

    Puis tout disparut et s’évanouit, notre homme se retrouva dans le silence de la nuit à l’orée du bois. Se signant et grelottant de froid et de peur, il regagna sa chaumière, mais toute la nuit il trembla, croyant sans cesse voir et entendre la musique et la danse infernales. Le lendemain matin, les archers du bailli venaient l’arrêter ; il était accusé d’avoir volé dix mètres de toile et une bourse garnie chez le tabellion de Saint-Dié qu’il avait quitté la veille, à la nuit. Et par le fait, cachés sous son lit on trouva les dix mètres de toile et sous son traversin la bourse en question. Qui les avait transportés là ?

    Le pauvre homme savait bien que c’était la vengeance de Satan. Il se laissa traîner devant le tribunal et conta son aventure. Peut-être aurait-il trouvé créance, n’étaient les pièces à conviction qui l’accablaient de leur témoignage. Heureusement il avait ouï le Malin et savait que tout ceci était dol et sortilège. Il fit un grand signe de croix sur la bourse et sur la toile ; et alors on vit les mètres de toile tomber, se déchirer et devenir un tas de feuilles sèches de la forêt et la bourse ne contenir que des cailloux encore couverts de neige.

    Les vrais sorciers, ses accusateurs, furent à leur tour arrêtés, jugés et brûlés par le bailli du Val. C’est de ce moment que cessèrent les sabbats de la Planchette et c’est depuis cette époque aussi, paraît-il, que l’on dit d’un homme ignorant ou simple d’esprit : Il n’est pas sorcier !

     

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  • Roquetaillade : personnage de Gargantua
    et véritable alchimiste
    (D’après « Revue du seizième siècle », paru en 1924)
     
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    Au chapitre VI de Gargantua, Rabelais, ayant narré comment son géant naquit de l’oreille de Gargamelle, allègue à l’appui de ses dires quelques nativités merveilleuses et pourtant jugées dignes de foi. Parmi les cas les plus étranges figure celui de Roquetaillade qui « naquit du talon de sa mère ». Personnage ayant bel et bien existé, connu, notamment, comme abstracteur de quintessence, auteur de prophéties ou encore censeur des abus ecclésiastiques.
     
     

    Qui est ce personnage de Roquetaillade ? On pourrait songer à une fantaisie de l’imagination de Rabelais. Mais on sait combien fréquemment cette imagination se borne à élaborer des données réelles. Rabelais n’a imaginé que la nativité merveilleuse de Roquetaillade ; ce personnage a existé au XIVe siècle ; autour de son nom s’était formée une légende et l’on peut dire pour quelles raisons cette légende a retenu l’attention de Maître Alcofribas, au moment où il rédigeait le Gargantua.

    Page du manuscrit de Jean de Roquetaillade (1350)
    Page du manuscrit de Jean de Roquetaillade (1350)

    Pendant les séjours que Rabelais fit à Lyon en 1532 et 1534, il put visiter, dans le voisinage de ce grand Hôpital du Rhône où il exerçait ses fonctions de médecin, le cloître du couvent des Cordeliers. Là, contre le mur de l’église, reposait dans un sépulcre de pierre, orné d’une effigie en relief et décoré de peintures, noble homme Bernard de Rochetaillée. Les honneurs de cette sépulture privilégiée lui avaient été accordés en raison des services rendus à l’ordre des Franciscains par son fils, frère Jean de Rochetaillée, en latin Johannes de Rupescissa, dit vulgairement Roquetaillade, son nom ayant pris cette forme au temps où il vivait dans les provinces de langue d’oc.

    Il était né dans le deuxième quart du XIVe siècle, à Rochetaillée, à

     

    quatre lieues au nord de Lyon, sur la rive gauche de la Saône, entre Neuville et Fontaine. Après avoir étudié pendant cinq ans à Toulouse, il avait renoncé au monde pour prendre l’habit des Franciscains au couvent de Villefranche-en-Beaujolais. Ce monastère, le plus proche qui fût de Rochetaillée, était le plus ancien que l’ordre comptât en France. Vers 1216, Guichard IV de Beaujeu, beau-frère du roi Philippe-Auguste, traversant l’Italie au retour d’une ambassade à Constantinople, avait demandé à François d’Assise de lui confier quelques-uns de ses disciples pour les emmener dans ses terres. Il les installa à Villefranche, où ils fondèrent un couvent de frères mineurs. Après leur mort, ils furent inhumés dans ce « minoret ».

    Leurs vertus exemplaires et leur prédication déterminèrent plusieurs gentilshommes du pays à entrer dans leur couvent. Le plus fameux devait être Jean de Rochetaillée. Ses vœux prononcés, il renonça au monde, mais non aux études. Pendant cinq ans il s’adonna à la philosophie et à la théologie. Il étudia encore l’alchimie et chercha l’art d’abstraire la quintessence des choses. Puis il prêcha dans la vallée du Rhône et en Auvergne.

    Avec une hardiesse assez fréquente chez les religieux qui, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient rien à perdre, ni rien à craindre des grands, il dénonça le luxe et l’avidité des prélats. Aux alentours de 1360, dans la chaire d’une église d’Avignon, il racontait un étrange apologue. Autrefois disait-il, le paon, le faucon et d’autres oiseaux découvrirent dans la gent volatile un oiseau fort beau et plaisant, mais tout nu. Ils le vêtirent, par compassion, de leurs plus belles plumes. Celui-ci en conçut de l’orgueil et devint si outrecuidant que les autres oiseaux durent lui ôter cette parure de plumes qu’ils lui avaient donnée bénévolement.

    « Ainsi, messieurs, disait frère Jean de Rocquetaillade au pape et aux cardinaux, il vous aviendra et n’en faites doute. Car, quand l’empereur, les rois et les princes chrestiens vous auront osté les biens et richesses qu’ils vous ont données autres fois, lesquelles vous employez en bombance, orgueil et superfluité, vous demeurerez tous nuds. Où trouvez-vous que saint Pierre et saint Sylvestre chevauchassent à deux ou trois cens chevaux ? Au contraire, ils se tenoyent simplement enclos et cachez dans Rome. »

    On devine l’impression que de telles paraboles pouvaient faire sur les cardinaux et le pape. La sainteté de Roquetaillade, son savoir, peut-être aussi la noblesse de sa famille le mettaient à l’abri de leur ressentiment. Pourtant il fut emprisonné. Là, en sa grande nécessité, dit-il, Dieu ne l’abandonna pas. Il l’inspira même, et des loisirs de cette prison sortit un traité en latin sur la propriété de la quintessence des choses.

    Lorsque Roquetaillade mourut, il laissa, dit l’historien franciscain Jacques Foderé dans sa Narration historique et topographique des couvents de l’ordre de Saint-François, etc., l’exemple d’une vie admirable, « ayant fait un grand profit à la vigne de Dieu par ses prédications » Il avait donné tous ses biens de Rochetaillée au couvent de Villefranche. Il y fut inhumé. Rabelais, s’il eut la curiosité de visiter la ville capitale du Beaujolais, où Jean Le Maire de Belges avait passé quelques années comme clerc de finances de Pierre de Beaujeu, put voir la sépulture de Roquetaillade, à côté de celles des disciples de saint François ramenés d’Italie par Guichard IV. Elle fut détruite par une inondation en 1584.

    Les invectives de Roquetaillade contre la cour pontificale d’Avignon furent bientôt légendaires. Il est fait mention de l’apologue des oiseaux dans la chronique de Guillaume de Nangis et dans Froissart. En même temps on lui prêta le don de prophétie. Dans sa prison, il aurait rédigé des Revelationesou prédictions. Un livret gothique publié à Paris au début du XVIe siècle les reproduit. Roquetaillade annonçait la venue des deux antéchrists, la désolation totale du clergé, puis la conversion de l’univers à la foi chrétienne.

    Enfin, ce personnage était environné du prestigieux mystère qui s’attachait à quiconque avait travaillé au grand oeuvre, à l’abstraction de la quintessence. Rabelais, à Lyon, put entendre parler de son traité d’alchimie dans les cercles des savants imprimeurs. L’un d’eux, Jean de Tournes, eut l’idée de donner de cet ouvrage, non encore imprimé, une traduction française, due à un familier de la reine de Navarre, le Mâconnais Antoine du Moulin : La vertu et propriété de la quinte essence de toutes choses, faite en latin par Joannes de Rupe Scissa (1549). Livre singulier, dans lequel on rencontre, à côté de la recette pour faire « de l’eaue ardent », le remède « pour guérir les empeschemens de vieillesse » et même pour ressusciter les morts : il n’est que d’administrer aux vieillards ou aux moribonds la quintessence de l’or et des perles. Malheureusement, les indications sur la manière d’abstraire cette quintessence manquent de précision.

    C’est par le vouloir de Dieu que ces merveilleuses vérités de philosophie ont été révélées à Roquetaillade en sa prison, « par de très hautes illuminations et inspirations ». Il prie Dieu que son livre ne tombe pas entre les mains des avaricieux et des mondains, mais seulement des évangelisans. Ce mot, qui revient sans cesse dans la traduction d’Antoine du Moulin, recommanda sans doute la mémoire de Roquetaillade, à l’époque où les réformateurs français se qualifiaient eux-mêmes d’Évangéliques.

    Nous constatons que des écrivains protestants comme Duplessis-Mornay dans son Mystère d’iniquité et Gentillet dans son Discours... contre Machiavel (1576) se plaisent à rappeler l’apologue des oiseaux du sermon en Avignon. La Réforme devait tenir pour un de ses précurseurs ce franciscain qui avait censuré la puissance de la curie pontificale et s’était attaqué aux cardinaux et au pape.

    Ainsi s’explique que Rabelais, séjournant à Lyon, se soit intéressé à Roquetaillade. Abstracteur de quintessence, auteur de prophéties, censeur des abus ecclésiastiques, le moine franciscain était devenu un personnage légendaire dont le souvenir se ranimait dans les cercles lettrés aux approches de la Réforme. Rabelais s’est amusé à ajouter un trait plaisant à sa légende, en le rangeant parmi les hommes nés d’une manière merveilleuse.

    Il n’a pas fait d’autre mention de Roquetaillade dans son livre. Mais peut-être doit-il à ce moine franciscain le thème du développement satirique qui remplit la première partie du Cinquiesme livre, l’Isle Sonante ? Peut-être est-ce le sermon d’Avignon, où le pape est comparé à un oiseau, qui a donné à Rabelais l’idée de décrire toute la cour pontificale sous les espèces d’oiseaux aux dénominations non équivoques : évégaux, cardingaux et papegaut, unique en son espèce.

     

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  • Mythes & Légendes De Dartmoor - La Tombe De Kitty Jay

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    Mythes & Légendes De Dartmoor - La Tombe De Kitty Jay

    La Tombe De Kitty Jay

    Dans un passé moins civilisé que maintenant, ceux qui se suicidaient ne pouvaient pas être enterrés en terre consacrée, et on croyait donc que leur esprit demeurait lié à la terre. 

    Les paysans superstitieux pensaient que si le corps était enterré à la limite de la paroisse – de préférence à un carrefour – l’esprit ne réussirait pas...

      À retrouver son chemin jusqu’au lieu où il avait vécu et laisserait ainsi les vivants en paix. Le lieu dit « La Tombe de Jay » marque l’emplacement de la tombe d’une jeune fille qui s’est suicidée.

     

    Parfois des fleurs sauvages, parfois des fleurs du jardin. Personne ne sait qui les met là ni pourquoi...

    Mais le souvenir de la malheureuse Kitty Jay a perduré malgré le méchant traitement que lui avaient fait subir les paysans superstitieux de l’époque.

    (Source ; Legendary Dartmoor)

     

    On dit que Kitty (ou Mary) Jay était une jeune employée de ferme célibataire qui fut abandonnée, enceinte, par son amoureux. De désespoir...

    Elle se pendit dans une grange et son corps fut enterré de la façon décrite plus haut. Par la suite, il fut exhumé par un certain James Bryant, cantonnier...

    Qui le ré-enterra convenablement et délimita sa tombe avec des pierres. Mais ce qui est inhabituel, c’est que la tombe est toujours ornée de fleurs fraîchement cueillies.

    Quelle que soit la période de l’année, quand on passe à côté de la Tombe de Jay, on y voit toujours des fleurs fraîches....

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  • Rochers de Pyraume, frères Frrrt
    de la Roche-des-Gasts (Deux-Sèvres)
    (D’après « Mémoires de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres »)
     
     
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    Les superbes rochers de quartz blanc de Pyraume s’entassent au sommet d’un coteau assez élevé, dominant le bourg de Moulins (Deux-Sèvres). Le massif principal se trouve cependant sur le territoire de la Chapelle-Largeau, près d’un moulin à vent, au milieu d’une lande argileuse couverte de bruyères, de genêts, d’ajoncs et de buissons de houx. Du haut des rochers, la vue s’étend sur les bois et le château de la Blandinière, sur Châtillon-sur-Sèvre et les localités avoisinantes.

    Le Loup-Garou, par Maurice Sand
    Le Loup-Garou, par Maurice Sand

     

    Dans les légendes populaires, les rochers ou « chirons » de Pyraume servent de refuge à toute la gent diabolique de la contrée : loups-garous, lutins, farfadets. Les enfants se montrent avec effroi la cheminée du diable, sa table, son fauteuil et son lit gigantesque. Malheur aux imprudents qui osent regarder par les fissures et sonder les mystères de l’antre infernal ! Afin d’en chasser le démon, femmes et jeunes filles de Moulins organisèrent jadis une procession « sans parler », procédé infaillible, paraît-il, s’il était réalisable. La première femme qui arriva à Pyraume crut voir la silhouette du diable. Prise de frayeur, elle s’écria : « Le voilà ! le voilà ! » Aussitôt elle fut saisie, emportée, et jamais plus on ne la revit.

    On voit encore, près des rochers de Pyraume, la fontaine des farfadets. Ces vilains petits bonshommes étaient des maraudeurs incorrigibles et de francs polissons. A la nuit tombante, ils montaient souvent sur la maison voisine de Nérette, dont la toiture se trouve presque au niveau du sol. Perchés sur le tuyau de la cheminée, ils laissaient tomber dans la poêle des flocons de suie et autres incongruités. Ils se plaisaient à taquiner la fermière, à lui voler ses pommes. En son absence, ils s’installaient au coin du foyer, sur les sièges les plus bas, qu’ils ne quittaient jamais sans les avoir souillés.

    Fatiguée de leur sans-gêne et de leurs déprédations, la fermière rangea un jour, tout autour de la cheminée, des trépieds chauffés à blanc, des « marmottes (chaufferettes en terre cuite) pleines de braise, recouvertes de barreaux de fer rougis au feu. Les farfadets, sans défiance, s’assirent sur les sièges mis à leur portée, mais ils se redressèrent bien vite, hurlant de douleur, et criant dans leur fuite : « C... brûlé ! c... brûlé ! »

    On raconte également que les farfadets gardent un trésor caché sous un énorme bloc, qui se soulève à minuit sonnant, la veille de Noël. A ce moment, l’or est offert aux libres convoitises de ceux qui consentent à céder « leur part de paradis ». Un poète local, Célestin Normandin, a consacré aux farfadets de Pyraume les vers suivants :

     

    Dans les Avents, par les nuits sombres,
    A Pyraume on entend souvent
    Des cris plaintifs ; l’on voit des ombres
    Errer lorsque mugit le vent.
    Puis, quand vient l’heure solennelle,
    Pendant la messe de minuit,
    Un farfadet fait sentinelle
    Et disparaît quand le jour luit.
    Il garde, nous dit la légende,
    De l’or dans ce maigre pâtis,
    Et cet or, il faut qu’il le vende
    Pour quelques « parts de Paradis ».

     

    La Roche-des-Gasts (Loublande) est l’un des deux monticules les plus élevés et les plus pittoresques de la partie nord-ouest des Deux-Sèvres. Par un temps clair, le panorama du haut de cette colline est splendide. Au nord, c’est la petite ville industrielle de Cholet ; à l’ouest, le moyenâgeux et monacal Saint-Laurent-sur-Sèvre, et Chambretaud, patrie de la petite Jacquette, la mariée « qui resta toute habillée » ; plus au sud, brille la statue dorée de Saint-Michel, au sommet du Mont-Mercure, le point culminant da la Vendée.

    Sur la colline de la Roche-des-Gasts, se trouvent deux ou trois fermes : le Gast, la Roche, la Butte. A quelques pas, on aperçoit deux vieux manoirs : la Coudraye-Noyers, avec ses tours en poivrière couronnées de mâchicoulis, et la Sauvagère, dont les seigneurs prétendaient jadis au tiers des menues dîmes sur toute la paroisse de la Chapelle-Largeau. On chercherait en vain, derrière ce rideau de verdure, la Sicardière, qu’habita le Barbe-Bleue de cette contrée, François Garnier le Décollé, lequel eut cinq femmes légitimes en sept ans et fut décapité à Poitiers, le 12 juillet 1737, après avoir été condamné à mort pour « incendies, inceste, vol et assassinat » (Archives départementales, Poitiers). Enfin, près de ces rochers de granit, sur le bord de l’Ouin au cours sinueux, se cache Escoubleau, berceau d’une famille célèbre.

    Aucun paysan ne pourrait raconter l’histoire du cardinal François de Sourdis d’Escoubleau, favori de Henri IV, ni celle de son frère Henri d’Escoubleau de Sourdis, évêque de Maillezais, puis archevêque de Bordeaux, abbé commendataire de sept abbayes, commandant en chef des galères de Sa Majesté Louis XIII ; mais en revanche, tous sauront narrer les chevauchées fantastiques de François le Décollé et les naïves aventures des frères Frrrt de la Roche-des-Gasts.

    Les frères Frrrt, fermiers de la Roche-des-Gasts, étaient d’une simplicité extraordinaire. Ils avaient perdu, disait-on, le peu d’esprit reçu par eux en partage, en allant se désaltérer à une fontaine voisine, dont l’eau, pourtant fort claire et limpide, est accusée d’affaiblir les facultés mentales de ceux qui en font usage. Le domaine de la Roche-des-Gasts (Gast est un vieux mot synonyme de lande, analogue au mot Gâtine) relevait autrefois de Saint-Pierre-des-Echaubrognes. Pour assister à la messe paroissiale, il fallait faire plus le deux lieues par des chemins creux, presque impraticables en hiver.

    Les frères Frrrt entreprirent de remédier à cet inconvénient en essayant de rapprocher l’édifice religieux au moyen d’un gros câble de laine passé autour du clocher et tiré par des boeufs. Comme les brins de laine s’allongeaient sous l’effort de la traction, et que les boeufs avançaient : « Aubons ! aubons ! frère Frrrt, dit l’un d’eux, voilà le clocher qui vient ! » Aubons ! (levons-nous à l’aube, soyons vigilants) tel était le mot magique qui devait chasser les maléfices. Les frères Frrrt le répétaient à chaque instant. Jamais ils n’entreprenaient un travail, un voyage, jamais même ils ne sortaient de chez eux sans l’avoir prononcé.

    Une fois, une seule fois, un dimanche, leur vigilance fut mise en défaut. Ils s’aperçurent de leur oubli à mi-chemin de l’église paroissiale. Bien vite, pour le réparer, ils rebroussèrent chemin et retournèrent à la ferme ; mais, quand ils arrivèrent à l’église, la messe était dite. Manquer la messe, c’était faute grave. Ils s’en confessèrent au curé, qui leur demanda s’ils avaient eu réellement l’intention d’assister à l’office. Après une réponse affirmative, le prêtre les congédia par ces mots : « Allez en paix, mes enfants, l’intention suffit ! »

    A quelque temps de là, le curé des Echaubrognes visitait ses paroissiens ; il arriva à la Roche-des-Gasts au moment où les frères Frrrt se mettaient à table : « J’arrive à point, dit le Curé ; je vais pouvoir apaiser ma faim et manger chez vous. - Ah ! reprirent en choeur les frères Frrrt, vous pensiez manger chez nous ? Allez en paix, monsieur le Curé, l’intention suffit ! » Ce qui n’était pas trop bête pour des gens accusés de faiblesse d’esprit.

    L’un des frères Frrrt venait un jour de faire aiguiser des socs de charrue chez le maréchal d’une bourgade voisine ; en passant sur la planche et les « sauts » de pierre remplacés depuis par le pont de la Roche-des-Gasts, il vit

    dans l’Ouin une quantité de poissons : des goujons, des ablettes et surtout des carpes, des carpes monstrueuses ! Oh ! ces carpes ! comment pourrait-il bien s’en emparer ? Tout à coup il eut l’idée de leur lancer, en guise de flèches, les socs qu’il tenait à la main.

    Quand l’eau se rasséréna, aucun poisson ne paraissait plus : c’est qu’ils avaient été, pensa-t-il, transpercés et cloués au fond de la rivière. Il courut à la ferme et demanda l’avis de son frère. Tous les deux, après mûres réflexions, décidèrent de faire explorer le lit de la rivière par la « grand’mère gorette » qui savait si bien « fouger » (fouiller) dans la mare. Les trois compagnons descendirent donc la colline, la truie au milieu, les deux frères, l’un par devant, l’autre par derrière, traînant la pauvre bête par les oreilles et par la queue, non sans lui arracher des gémissements sonores.

    Enfin, les frères Frrrt réussirent à la culbuter dans le torrent ; mais au lieu de faire un plongeon, elle nagea diligemment vers la rive opposée. Au moment où elle atterrissait, ils la saisirent de nouveau et, animés d’une même pensée, lui attachèrent une grosse pierre autour du cou ; cette fois, la truie plongea et... l’on devine ce qui arriva.

    Depuis cette aventure, les anciens fermiers de la Roche-des-Gasts n’avaient plus de « gorette » ; mais, d’après la tradition, ils possédaient encore des « gorets » et des « gorons », quatre bœufs étiques, une vache maigre, une jument stérile d’âge inconnu ; deux brebis, une blanche et une noire, et enfin quelques oies.

    Les deux agnelles avaient brouté pendant toute une journée pluvieuse d’automne l’herbe rase de la lande ; elles étaient si mouillées que l’aîné des frères en eut pitié. Il se dit : « Mon four est chaud ; si j’y mettais mes oueilles pour les faire sécher ? » Sitôt pensé, sitôt exécuté. « Entends-tu, frère Frrrt, s’écria-t-il, la bianche o rit à la noère ! » Hélas ! quand ils ouvrirent la porte du four, les chants avaient cessé et la brebis blanche était devenu aussi noire que sa compagne.

    Tout allait mal à la ferme. Les bêtes périssaient, les gens pâtissaient ; évidemment le diable y devait être pour quelque chose. Les pauvres gens avaient beau se signer, user des moyens connus pour se préserver des maléfices, répéter la formule magique : « Frère Frrrt, aubons ! », le mauvais génie leur jouait sans cesse de vilains tours. Leur « maître », c’est-à-dire le propriétaire de la Roche-des-Gasts, était un gentilhomme versé dans toutes sortes de doctes études. Les frères Frrrt résolurent d’aller lui conter leurs déboires et leurs misères. Le maître ne put s’empêcher de rire des mésaventures de ses tenanciers. Il leur donna d’excellents conseils, entre autres celui de s’instruire, et d’imiter leur voisin, riche fermier, habile en l’art de cultiver la terre.

    En s’en retournant, les frères Frrrt rencontrèrent deux paysans qui portaient sur une civière de magnifiques citrouilles. Ils prirent ces gros fruits pour des œufs gigantesques, et s’informèrent de leur provenance. On leur dit que c’étaient des œufs de jument d’une incomparable race. Afin d’avoir une espèce aussi parfaite, les frères Frrrt proposèrent un marché qui fut vite accepté. Ils obtinrent, en échange d’un porc demi-gras, un œuf de grosseur raisonnable qu’ils attachèrent, dès le lendemain, à la queue de leur vieille cavale pour le lui faire couver.

    La jument n’était pas d’humeur accommodante ; cet appendice gênant ne lui plaisait guère. D’une ruade énergique elle réussit à s’en débarrasser. La citrouille, suivant la pente naturelle de la colline, roula vers la rivière. En dévalant, elle traversa la haie du pré et délogea un lièvre qui s’enfuit à toutes jambes. A toutes jambes aussi, les frères Frrrt accouraient pour se saisir de l’œuf précieux. Quand ils aperçurent le quadrupède qui s’enfuyait, ils crurent naïvement que c’était le poulain qui venait de naître. « Guettez, guettez là-bas ! s’écrièrent-ils, fermez la claie du pré ; le poulain qui se sauve ! »

    Suivant les recommandations du « maître », les deux frères cherchèrent à se rendre compte des travaux exécutés par leur voisin ; mais ils le faisaient en cachette et chaque soir, ils allaient écouter à la porte de la ferme des Gasts les ordres que le fermier donnait à ses domestiques. Le lendemain, les frères Frrrt entreprenaient un semblable travail. Un jour, le voisin commanda de labourer l’aire aussitôt qu’on aurait battu la moisson. Les frères Frrrt voulurent en faire autant.

    Et bien leur en prit, car le soc de la charrue ramena à la surface une vieille ferraille, une marmite à bords ébréchés, pleine d’écus d’or, qui, en roulant sur les pierres voisines, tintèrent délicieusement aux oreilles des deux frères. Le rusé voisin, qui s’était aperçu de leur manège, résolut de profiter de la naïveté des frères Frrrt. II leur conseilla de « faire sécher au soleil les pièces mouillées et de porter les autres au propriétaire de la Roche-des-Gasts ». Nos crédules personnages suivirent à la lettre ce conseil.

    Pendant leur absence, le voisin préleva sur leur aubaine une large dîme. Lorsqu’ils arrivèrent chez leur maître, celui-ci était absent. Que faire ? Seule, une petite porte paraissait entrebâillée ; les frères Frrrt la poussèrent et pénétrèrent dans un étroit réduit au fond duquel béait un large trou rond : « Le coffre du maître, sans doute, dit l’un d’eux. Non, dit l’autre, c’est la pile au meil (mil ou millet) ! ». Ils y déposèrent provisoirement les écus apportés. Bientôt le propriétaire rentra au logis et les frères Frrrt coururent à la cachette pour reprendre leur précieux trésor, lequel, hélas ! avait disparu dans un cloaque innommable...

    Voyant un jour leurs oies voler, ils voulurent faire comme elles. Après avoir sacrifié quelques volailles, ils se déshabillèrent, s’enduisirent le corps de miel, se roulèrent dans le duvet de leurs oies, s’attachèrent aux épaules une paire d’ailes choisies parmi les plus fortes et les plus belles, puis, montés sur le toit de leur maison, s’élancèrent dans l’espace. Leur essor ne fut pas de longue durée. On trouva le lendemain, au fond de la vallée, sur des « chirons » ensanglantés, des plumes éparses et les corps meurtris et méconnaissables de ceux qui furent les frères Frrrt de la Roche-des-Gasts.

     

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  • Rocher (Un) nommé
    Péreybus préservant le sommeil
    d’Enguerrande de Toulx (Creuse)
    (D’après « Musée universel », paru en 1877)
     
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    Où l’on apprend comment se forma le nom de la commune de Toulx-Sainte-Croix, en hommage au don d’un Croisé que l’on croyait mort depuis deux ans et dont la fiancée se réveille d’un long sommeil au cœur du Péreybus
     
     

    Dans le département de la Creuse, non loin de Toulx-Sainte-Croix, se trouve le village de Jalesches ; il est adossé au flanc d’une montagne dont le sommet a pour couronnement un énorme rocher qu’on nommait jadis le Péreybus (ou Peyrébut, et aujourd’hui Pierre Ebue).

    Deux roches principales forment le Péreybus ; elles sortent du sol dans une situation faiblement oblique, et leur ligne de séparation, à peine sensible à la base, s’élargit peu à peu jusqu’au sommet. Sur ce double et monstrueux pilastre repose une pierre énorme, dont la surface lisse est arrondie comme celle d’un caillou longtemps roulé par les eaux. Le Péreybus a sa légende qui mérite d’être conservée. Nous la redirons telle qu’on nous l’a contée.

    Jalesches. Les Monts Peyrébut. Les Pierres fendues
    Jalesches. Les Monts Peyrébut. Les Pierres fendues

     

    Au temps du roi saint Louis, le fils unique du seigneur de Péreybus partit pour la croisade ; il se nommait Raoul. Enguerrande, la fille du châtelain de Toulx, lui était fiancée. Elle habitait, seule, avec son père, le manoir aux six tourelles qu’il avait fait bâtir pour ses six fils, les gentils damoiseaux de Toulx.

    La mort les avait moissonnés en peu de temps, l’un après l’autre, dans la guerre de Terre-Sainte, et la châtelaine leur mère les avait suivis au tombeau. Quelques mois après le départ de Raoul, le père d’Enguerrande mourut à son tour. Elle resta seule et vécut dans la retraite.

    Un jour qu’elle reçut la visite d’un prétendu chevalier, disant venir de Terre-Sainte et apporter un message de Raoul, elle disparut. On la crut enlevée par Satan lui-même. Deux ans après ce mystérieux événement, la veille du dimanche des Rameaux, Raoul entra dans la ville de Toulx, revenant de la croisade, et fit don à la cathédrale d’un morceau de la vraie croix, contenu dans un riche reliquaire. Depuis lors Toulx porta le nom de Toulx-Sainte-Croix.

    En apprenant la disparition d’Enguerrande, Raoul resta comme pétrifié, sans paroles et sans larmes, mais roulant dans sa pensée de terribles projets de vengeance. Le matin du dimanche des Rameaux, il partit pour le château de Péreybus. Comme il arrivait près du rocher, la procession de Jalesches allait rentrer dans l’église, et le curé prononçait les paroles du rituel : Attollite portas (Ouvrez les portes).

    À ce moment même, il se fit dans le rocher un grand bruit, comme d’un vent violent qui brise un vieux chêne, la pierre se fendit par le milieu du haut en bas, et les deux moitiés, tournant sur elles-mêmes comme une porte sur ses gonds, un clair rayon de soleil éclaira l’intérieur d’une grotte. Enguerrande y était couchée sur un lit de mousse.

    Toulx-Sainte-Croix : l'église
    Toulx-Sainte-Croix : l’église

     

    « Que vous avez tardé ! dit-elle. Que je vous attendais avec impatience ! Hier, j’ai eu la visite d’un traître qui voulait me ravir l’honneur ; mais au moment où cet homme discourtois, qui se prétendait chevalier, me menaçait de sa violence, j’ai fait m’a prière à Notre-Dame, et j’ai cru la voir elle-même venir à moi, qui me disait : « Dormez en paix. » Je me suis endormie et je m’éveille.

    Le sommeil d’Enguerrande, sous le rocher de Péreybus, avait duré deux ans. On célébra dans toute la contrée par de grandes fêtes le mariage de Raoul avec la jeune châtelaine. Le rocher de Péreybus s’était refermé de lui-même au moment où le curé de Jalesches prononçait l’Ite, missa est. Suivant la tradition, il se rouvrit, chaque année, pendant plusieurs siècles, lorsque la procession des Rameaux rentrait à l’église, pour se refermer chaque fois à la fin de la messe.

     

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  • Roc du Saint (Le) et ses légendes (Montluçon)
    (Extrait d’un récit paru au XIXe siècle)
     
     
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    Il n’en reste certes plus depuis longtemps de ces anciens qui, durant les longues veillées d’hiver, sous les grandes cheminées des chaumières autour desquelles se pressaient les familles assemblées, racontaient cette curieuse et naïve légende, qui n’est pas sans analogie avec celle de la Sarpin voulante des biachets.

    L’une avait pour théâtre le ruisseau de St-Georges, l’autre celui du Diénat :
    « Jadis, un dragon ailé sifflait sur le château du sire de Châtelard, ouvrant sa gueule de feu pour dérouter le voyageur égaré. Sa tête de caïman avait des yeux d’émeraude, il endormait de ses chants langoureux, mais son haleine desséchait le torrent et l’herbe de la rive. Pour l’apaiser, on lui donnait vingt génisses blanches ou de larges gâteaux d’orge et de miel.

    « Un jour que la fillette du châtelain folâtrait dans les champs, sur les pentes du Diénat, l’éclat des yeux du dragon attira la fillette, qui devint la proie du monstre.

    « Le lendemain, le sire de Châtelard s’en alla vers le roc qui lui servait de repaire. D’un coeur pur et avec courage, il affronta le dragon, le tua, mais la langue de feu de celui-ci toucha les armes du brave paladin, qui tomba et alla rejoindre sa fille dans l’éternité.

    « Depuis, le dragon ne siffle plus sur le Roc du Saint ».

    Voici une autre légende se rattachant aux mêmes lieux :
    « La jeune Agnès de Châtelard avait donné sa foi et s’était fiancée à un jeune et brave gentilhomme qui fut obligé de partir pour guerroyer au loin.


     

    « Pendant son absence, un chevalier noir (le diable) se présenta au castel, où on le reçut. Comme il était blessé, Agnès pansa ses plaies et il guérit. Mais avant de partir, le noir et farouche chevalier demanda au père d’Agnès la main de sa fille. Celui-ci ayant déclaré qu’elle était déjà promise , le chevalier entra dans une grande fureur, sonna du cor, et à cet appel des bandits sortis des bois voisins, tuèrent le sire de Châtelard, ruinèrent le château et emportèrent Agnès qui, de frayeur, mourut en chemin.

    « Tandis que tintait l’Angelus du soir, un écuyer croisa la troupe des malandrins. C’était le fiancé qui, à franc-étrier, accourait près de sa belle. Pressentant un malheur, il fonce sur les bandits qu’il décime, reconnaît avec douleur le cadavre d’Agnès et l’ensevelit avec soin.

    « Inconsolable et comprenant la vanité des choses terrestres, il passa alors le reste de ses jours à prier et pleurer sur la tombe de sa fiancée. Et la tradition rapporte que, depuis sa mort, le rocher qui l’abrita, dans les gorges sauvages du Diénat, fut appelé le Roc du Saint.

    « Tout en escaladant, comme aux temps passés, le raide côteau aux flancs plantés de vignes, les Montluçonnais en promenade verront peut-être se cabrer quelques pieds fourchus ou poindre une tête cornue au long d’un buisson.

    « Que les timorés se rassurent. Ces attributs ne seront pas ceux de Satan, mais de quelque paisible chièbe, ou ceux du fameux boucan de Châtelard, passé, lui aussi, dans l’histoire.

     

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  • Rites liés au Jour des Morts
    et croyances relatives au 2 novembre
    (D’après « Fêtes et coutumes populaires » paru en 1911)
     
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    Dans combien de ménages parisiens, par exemple, demande Hugues Le Roux, le dialogue suivant ne s’engage-t-il pas, le matin du 3 novembre, entre Madame et la cuisinière :
    « Eh bien, Marie, avez-vous fait un bon marché ?
    - Ah ! oui, Madame, vous pouvez le dire, un joli marché ! Je ne rapporte pas de poisson...
    - Comment pas de poisson ?
    - On ne peut pas s’en procurer. Les poissardes disent que c’est comme cela tous les ans le 3 novembre... A cause du « coup de vent des morts ».
    - Le coup de vent des morts ?... »

    Madame demeure bouche bée. C’est pourtant sa cuisinière qui a raison. Vous pouvez prendre le train, ce jour-là, pour n’importe quelle plage de la Manche, de l’Océan ou de la Méditerranée : de Dunkerque à l’embouchure de la Bidassoa et du cap Cerbère à Menton, vous ne verrez pas une voile de pêcheur sur la mer. Devant l’église, sur les estacades, à l’intérieur des cabarets ou d’un de ces Abris du Marin fondés par M. de Thézac et qui rendent tant de services à nos populations maritimes, les hommes sont assis, la pipe aux dents, leur bonnet de laine sur l’oreille, les bottes et la vareuse sèche.

    Ils ne se fient pas à l’accalmie qui suit la tempête. Ils savent à quoi s’en tenir sur ces invites du flot. S’ils y cédaient, ils ne tarderaient pas à voir remonter du large ces théories de noyés dont parle le poète, « hâves, un cierge au poing, le front dans des cagoules », qui tournent autour des barques en réclamant la sépulture d’une voix lamentable. Deux fois dans l’année, le 2 novembre et le 25 décembre, au Jour des morts et à Noël, les crierien émergent de l’abîme et se rendent en procession vers les villes englouties du littoral, cette Tolente ou cette Ys merveilleuse que frappa la colère divine. D’immenses cathédrales, aux cintres lumineux, étincellent sous les eaux. Ys seule en comptait trente.

    Église de l'île de Sein, dédiée à saint Guénolé
    Église de l’île de Sein, dédiée à saint Guénolé

    Le bruit des cloches qu’on entend au large dans la nuit du 1er au 2 novembre vient de ces églises sous-marines où officient, devant le peuple des noyés, les « évêques de la mer ». Singuliers prélats, par parenthèse, mitrés, chapés et crossés, mais dont la croupe se recourbe en queue de poisson ! Une légende veut qu’ils soient commis à la garde d’un des trois vêtements de sainte Véronique, le linge même où s’imprima, sur la route du calvaire, la face auguste du Christ et dont le voile conservé au Vatican ne serait qu’une réplique...

    Est-ce pour commémorer le souvenir de ces infortunées victimes de la mer et rappeler aux vivants combien ils pèsent peu dans la main de l’Éternel ? Toujours est-il qu’au début du XXe siècle encore, sur le littoral breton et notamment à l’île de Sein, la vigile des Morts prêtait à un usage singulier : le tro ann anaoun ou « tour des âmes ». Le matin de la Toussaint, au prône de la première messe, le « recteur » (curé) désignait en chaire huit hommes de la paroisse chargés de tenir le rôle d’anaoun. Une quête à domicile était faite dans la journée par leurs soins.

    La nuit venue, après les trois Nocturnes des morts, quatre d’entre eux rentraient à l’église pour sonner le glas qui ne cessait plus de tinter. Les quatre autres, avec des clochettes, faisaient le tour du village. Ils s’arrêtaient devant toutes les maisons et, de préférence, devant celles où il y avait eu des morts pendant l’année. Leur mélopée frissonnante s’élevait alors dans la nuit :

     

    Christenien, divunet,
    Da pedi Doue gan ann anaoun tremenet,
    Da lavarat eur pater hag eun ave :
    Requiescant in pace !

    Chrétiens, éveillez-vous ;
    Priez Dieu pour les âmes des défunts,
    Et dites à leur intention un pater et un ave :
    Qu’ils reposent en paix !

     

    De l’intérieur, des voix répondaient Amen... Cette lugubre procession ne se terminait qu’au petit jour.

    La coutume des quêtes, au Jour des morts, n’est du reste pas spéciale à la Bretagne. On la retrouve en Italie, où le peuple, dans la voix du glas, croit entendre la voix même des trépassés :

     

    Padre, madre,
    Fratre, sorelle,
    Apportate mi
    Qualche cosa !

    Mon père, ma mère,
    Mon frère, ma sœur,
    Apportez-moi
    Quelque chose !

     

    De fait, il y a ce jour-là, dans les églises, une telle abondance de dons et d’offrandes que l’intérieur en ressemble plutôt à une halle qu’à un lieu de prière. Tous ces présents sont en nature ; le clergé les revend aux enchères et l’argent sert à payer des messes pour les âmes du Purgatoire.

    En certaines contrées, le sentiment populaire qui fait participer les défunts pendant un jour de l’année, à la nourriture des vivants, a conduit à de curieuses pratiques. A Bruges, par exemple, on pétrissait autrefois dans chaque ménage, le Jour des morts, des galettes spéciales nommées pankoeken, qu’on faisait bénir à l’église, puis qu’on répartissait entre tous les membres de la communauté. Chaque galette dévotement croquée rachetait une âme.

    Par une déviation singulière de l’usage, on en fabriqua dans certains restaurants et cabarets populaires, où les meurt-de-faim de la localité, ravis de l’aubaine, se tenaient en permanence pendant toute la journée du 2 novembre et, moyennant une petite rémunération et quelques chopes supplémentaires, se chargeaient d’engloutir autant de galettes funèbres qu’on voulait bien leur en offrir. On avait acquis la conviction que le pankoeken pouvait être mangé par n’importe qui et que, pourvu qu’on le mangeât à l’intention d’un défunt bien déterminé, l’acte conservait toute son efficacité...

     

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