• Suicides par imitation
    (D’après un article paru en 1833)
     
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    On attribue, en général, à la volonté une puissance presque indéfinie sur les actions ; on admet que l’homme peut toujours, par la seule force de sa conscience, maîtriser les penchants qui le portent à commettre tel ou tel acte, quelles que soient les causes extérieures qui agissent sur lui. Cette croyance, cependant, est souvent contrariée par une foule de faits. Ainsi, dans les exemples qui suivent, on voit l’imitation, que l’on peut mettre au nombre des causes du crime, donner lieu à de fréquents suicides. On pourra en tirer cette conséquence, que les législateurs-moralistes ne doivent pas seulement s’appliquer à trouver des raisons solides et à donner de bons conseils, mais encore à écarter les causes matérielles dont l’influence pourrait empêcher les effets de ces raisons et de ces conseils.

    La volonté de l’homme a de la force, sans doute, mais à condition qu’on ne la place pas dans des circonstances assez puissantes pour dominer cette force. L’expérience enseigne, souvent aux dépens de quelques-uns, à mesurer la valeur de ces circonstances ; la raison peut les prévoir, c’est alors à elle de les éviter.

    • Un soldat de l’Hôtel des Invalides se pendit à un poteau, et fut, peu de temps après, imité par douze de ses camarades. La contagion ne cessa que quand on eut arraché le fatal poteau.
    • Napoléon fit brûler une guérite dans laquelle plusieurs soldats s’étaient donné la mort.
    • Dans un régiment en garnison à Malte, les suicides se succédaient d’une manière effrayante ; le commandant, après avoir vainement essayé plusieurs moyens, résolut de refuser désormais aux suicides la sépulture selon les rites chrétiens. L’esprit d’imitation cessa tout à coup.
    • A une certaine époque, les femmes de Lyon furent possédées de l’envie de se détruire en se jetant dans le puits de cette ville.
    • En 1813, dans le petit village de Saint-Pierre-Monzeau, dans le Valais, une femme se pendit ; un grand nombre d’autres suivirent son exemple, et si les autorités civiles n’étaient intervenues, la contagion aurait pu se répandre indéfiniment.
    • A une séance de l’Académie de médecine, M. Esquirol cita six exemples d’individus tourmentés du désir de tuer leurs enfants, et cela depuis le crime de la fille Cornier.
    • On croira difficilement qu’il ait existé à Berlin un club du suicide destiné à propager cette funeste manie ; le fait est pourtant positif. Cette société était composée de six personnes, qui avouaient hautement l’intention de se détruire, et cherchaient, par tous les moyens, à faire des prosélytes. On se moqua de leur folie ; mais trois suicides eurent lieu, conformément aux principes de la société, et à la fin tous les six prouvèrent leur bonne foi ; le dernier se tua en 1817.

      Un club du suicide a également existé à Paris. On y comptait douze personnes ; le règlement portait qu’on élirait tous les ans celui des membres qui se donnerait la mort.

     

     

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  • Souvenirs de l’an 1000
    (Texte de Anne Beaumesteir, du magazine Agir en Picardie)
     
     
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    « Les terreurs de l’an mil sont une légende romantique. Les historiens du XIXe siècle ont imaginé que l’approche du millénaire avait suscité une sorte de panique collective, que les gens mouraient de peur, qu’ils bradaient tous ce qu’ils possédaient, mais c’est faux », écrit Georges Duby, auteur de An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs.

    De cette époque reculée, on n’a retrouvé qu’un seul témoignage. Un moine de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire confie : « On m’a appris que, dans l’année 994, des prêtres, dans Paris, annonçaient la fin du monde. Ce sont des fous, il n’y a qu’à ouvrir la Bible pour voir que l’on ne saura jamais ni le jour ni l’heure ».

    Pour comprendre les peurs de nos ancêtres, il faut se replonger dans l’histoire du Moyen Age. Au Xe siècle, la Picardie comptait environ 1 200 000 habitants pour une surface englobant, en gros, l’actuel département de la Somme et les deux tiers de l’Aisne. La vie rurale y était rude et l’homme médiéval vivait dans un dénuement complet, au quotidien. A Amiens, les mendiants, les paupéres, hantent les rues. L’insécurité est permanente. Pour faire face à cette montée de la délinquance, les sanctions sont terribles : « on coupe l’oreille, on perce la langue au fer rouge, on ébouillante les faux monnayeurs, le tout en public », rapporte Claude Vaquette dans son livre intitulé Vivre en Picardie au Moyen Age.

    Face à ces tribulations, les gens avaient donc dans l’espoir que, passé une succession de troubles terribles, l’humanité irait vers une longue période de bonheur, de paix et d’égalité. Les terreurs de l’an mil seraient un mythe intronisé comme fiction littéraire par les romantiques du XIXe siècle...

    En revanche, si Georges Duby considère les terreurs de l’an mil comme une fiction littéraire, il est persuadé, comme bon nombre d’historiens médiévaux, que pendant ce millénium, les chrétiens ont éprouvé une angoisse de type apocalyptique. « Je suis certain qu’il existait à la fin du Ier millénaire une attente permanente, inquiète de la fin du monde... ».

    Comme en écho à ce millénarisme montant, les hommes et femmes de l’an mil redoutent, non seulement, les cataclysmes célestes et terrestres, signes de la colère divine, mais aussi les épidémies de lèpre et de peste noire. « On essaie d’apaiser le courroux céleste en supprimant le jeu, la boisson et les blasphèmes. Les pénitents parcourent les rues pieds nus, portant des cierges et se flagellant », écrit Claude Vaquette. Ces épidémies sont vécues comme une punition du péché...

    BIBLIOGRAPHIE
     Vivre en Picardie au Moyen Age, Claude Vaquette, éditions Martelle
     An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs, Georges Duby, éditions Textuel

     

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  • Souvenir (Le) des fées
    en Angoumois et en Saintonge
    (D’après « Bulletin de la Société d’études folkloriques
    du Centre-Ouest », paru en 1965)
     
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    Les Fées ! Lorsqu’on prononce ces mots merveilleux devant les petits enfants, ils évoquent les belles dames des contes. La marraine de Cendrillon à la baguette magique, celle de Peau d’âne, celles qui se penchèrent sur le berceau de la Belle-au-bois-dormant, d’autres encore, belles et bonnes, parfois laides et méchantes. Tour d’horizon de celles, nombreuses et insaisissables, qui hantèrent l’Angoumois et la Saintonge...
     
     

    Les contes dont les fées sont l’objet constituent une concrétisation vraie dans l’analyse des éternels sentiments humains. En un mot, c’est en soi l’expression imagée de l’action du Bien et du Mal. Le célèbre folkloriste Paul-Yves Sébillot écrit : « Les théologiens du Moyen Age admettaient l’existence des fées, et beaucoup de gens, jusqu’à la fin du XIXesiècle, affirmaient en avoir vues. » Il prétend qu’elles étaient la survivance des druidesses. L’écrivain Jacques Collin de Plancy mort en 1881, est plus catégorique dans son Dictionnaire infernal : « Nos fées ou fades (fatidicae) sont assurément les druidesses de nos pères ».

    Quelle que soit leur origine ces créations légendaires semblent liées au folklore préhistorique et mégalithique. Chez nous, comme en d’autres lieux, elles gardent des trésors enfouis dans des cavernes ou sous des mégalithes. « Les fées sont au nombre de trois comme les mères, les parques, etc. ; on les dépeint souvent comme ces dernières, tenant le fuseau et la quenouille, d’où leur est venu le nom de filandières, parmi le peuple de Saintonge ; elles sont vieilles comme elles, et jettent aussi des sorts ; on leur donne le nom de bonnes, mais on le donnait également aux Euménides ; ne serait-ce pas dans le même sens, et, peut-être pour les désarmer et se les rendre favorables, ainsi que l’on flatte les tyrans et les mauvais princes », écrit l’archéologue Jean Chaudruc de Crazannes (1782-1862) dans ses Antiquités de la ville de Saintes et du département de la Charente-Inférieure.

    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    © Crédit photo : Bernard Chollet-Ricard (http://www.panoramio.com/user/490330)

     

    Elles sortent surtout la nuit et s’évanouissent, souvent, aux premières lueurs de l’aube. Parfois elles recherchent, telle la Mélusine, l’amour des hommes. Des fonts qu’elles hantèrent portent les noms de Dames, de Demoiselles, de Vierges ou de Saintes. Leurs eaux ont des pouvoirs bénéfiques. Elles continuent à être l’objet d’un culte. Mais elles, les « Bonnes-Dames », ne quittent plus leurs demeures souterraines. L’âme paysanne garde innés le respect et la crainte des premiers âges de l’humanité envers ses divinités, mais l’influence du christianisme qui condamne comme sataniques toutes les manifestations des anciens cultes les fait considérer, parfois, comme maléfiques d’où la confusion des fées avec les sorcières, ou même, avec de simples revenants et les noms méprisants donnés à quelques-unes d’entre elles.

    Au sein du Bulletin de la Société de mythologie française, Aurore Lamontellerie écrit en 1957 : « Après la christianisation les divinités païennes ont côtoyé dans l’âme populaire la Vierge-mère et les Saintes. On les a appelées Dames, Fées ou Fades, ce dernier terme en usage en Saintonge qui fut pays de langue d’oc. Nos fées et nos saintes, filles ennemies d’une même mère, selon le mot de Jullian, sont comme elle créatrices, protectrices des vivants et des morts, liées aux pierres, aux astres, à l’eau, aux éminences, à la végétation. Tous caractères reçus des religions anciennes ». Rappelons que l’épigraphiste et historien Camille Jullian, créateur de la chaire des Antiquités nationales au Collège de France, écrivait aussi, dans son Histoire de la Gaule : « Les Gaulois confiaient plus volontiers leur vie de chaque jour à des déesses qu’à des dieux, à des fées qu’à des lutins ». Rien d’étonnant que leur croyance se soit maintenue dans l’imagination populaire.

    En Saintonge, nous apprend encore Chaudruc de Crazannes, « les bonnes gens de village les ont vues souvent filant leur quenouille et vêtues de robes d’une éclatante blancheur, particulièrement sur les bords de la Charente, près des grottes de La Roche-Courbon, de Saint-Savinien, des Arciveaux, etc. » Et, nous ajouterons : à Bagnolet, au pays de Cognac, où une méchante fée mécontente des bateliers qui refusaient de lui payer tribut détacha de la falaise située au confluent du Solençon et de la Charente le « Gros Roc » qu’elle se proposait de jeter à la rivière en un endroit où il aurait bloqué la navigation ; mais une bonne fée sauva les bateliers de la ruine. Avec ses ciseaux d’or elle trancha les galons du tablier dans lequel allait être transporté le rocher qui tomba sur le sol là où on le voit aujourd’hui. Furieuse la méchante fée se précipita dans la rivière où elle se noya.

    A Saint-Simeux dans l’île d’Alliège où les femmes allaient demander leur délivrance aux fées, avant de la demander à Notre-Dame d’Alliège. A Chebrac où dans les coteaux boisés on trouve la « grotte des Fées ». Dans les prés de Villognon au « creux des Fades ». A Fontenille où non loin des lieux dits « La croix de la Dame » et « Les croix des Dames » l’on trouve « Le roc des Fades » et « Les Perrottes », deux beaux dolmens celtiques au sujet desquels on contait de curieuses légendes dans lesquelles les fées jouaient un grand rôle. Dans les prairies d’Aunac et de Bayers à la « grotte du Cluzeau » dite aussi « Trou des fadets » où se réfugiaient les fées malignes qui venaient rendre visite aux lavandières attardées l’hiver aux nombreuses fontaines qui coulent des coteaux, rapporte Favraud lors du Congrès préhistorique de France en 1912.

    Ces habitants surnaturels ne sont que d’anciens génies topiques dépossédés du culte qu’on leur rendait naguère, affirme Auguste-François Lièvre dans Restes du culte des divinités topiques dans la Charente en 1882. On les retrouve plus en amont à Ambernac, dans la vallée de la Tardoire, à Montbron, à Vilhonneur à la « grotte des fadets », dans la vallée du Né, au « gouffre de la combe des Demoiselles » dans celle du Bandiat. Les fées erraient à Saint-Cybardeaux près des ruines romaines du bois des Bouchauds surnommées « Le château des Fées ».

    Elles hantaient la forêt de Braconne où elles habitaient le « Trou Dufaix » (Dus Fées), véritable caverne souterraine comprenant plusieurs chambres et d’où, le matin, on voyait fumer un petit orifice ; c’étaient les fées qui faisaient du feu. Elles, les Dames mystérieuses, on les apercevait rarement. Pourtant elles sortaient par les nuits claires, se répandaient sous les grands chênes, dans leur robe de rayons de lune. Elles dansaient des rondes, des farandoles, mais n’aimaient pas être vues. Elles étaient belles, avaient de longs cheveux, portaient des diadèmes de perles. Mais si elles se fussent aperçues que vous les eussiez vues elles vous auraient entraînés avec elles et plus jamais vous n’auriez revu la lumière.

    Elles fréquentaient les bois de Quatre-Vaux, de Bel-Air, les forêts de Ruffec, d’Horte, celle de la Boixe où les dolmens les « Pierres des Fades » les abritaient. Non loin de Pougné, près de Nanteuil-en-Vallée, les fées des environs se réunissaient à « La grotte des Fades » pour préparer leurs poisons. Leur supérieure avait une longue baguette d’ivoire, avec laquelle elle commandait à l’Argent-Or (un ruisseau local), ou de se répandre sur les prés, ou de tarir immédiatement. À 500 mètres de Pougné, sur la route de Nanteuil-en-Vallée, se trouve une autre « Grotte des Fades », où les Fées donnaient leurs festins, rapporte encore Favraud.

    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle
    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle

     

    À Saint-Gourson, près du village de Puyrifaud, sur le flanc d’un petit coteau appelé l’Essart, incliné du Nord au Sud, se trouvent quelques blocs calcaires, qui laissent entre eux d’étroites ouvertures, connues sous le nom de « Trou des Fades ». Suivant les légendes locales, les Fades en gardent l’entrée et retiennent à de merveilleuses profondeurs un peuple de sauvages, condamnés à forger sans relâche des métaux éternellement résistants, et à ne quitter des ateliers ténébreux qu’une seule fois chaque année, par une nuit sombre de l’hiver, au bruit des mugissements du vent et de la pluie.

    Si certains dolmens, menhirs et tumulus étaient demeures de fées, il ne faut pas oublier les fontaines. Il faudrait, écrit le Dr Bachelier en 1959 dans le Bulletin de la Société de mythologie française, citer les légendes qui entourent les fontaines pour en comprendre la signification profonde : « Vierges trouvées, Vierges fécondes ou Vierges de la délivrance, très souvent confondues, Vierges récalcitrantes. Tous les thèmes qui nous rappellent l’antique sacralisation des sources s’y retrouvent. Bien avant le christianisme la Vierge-mère immaculée était vénérée près des fontaines où se miraient les fées et ce sont encore les fées que l’on vénère souvent sous le nom de la Vierge-mère. »

    Fées des fontaines ou Vierges, c’est tout un. A quelques kilomètres de Sers, à deux mètres de la chapelle de l’ancien ermitage connu sous le vocable de Notre-Dame, une fontaine sourd. Elle a la propriété de procurer du lait aux nourrices stériles et de guérir les enfants malades. On s’y rend pour obtenir de la pluie, affirme Favraud en 1898 dans Fontaines religieuses. A Birac, au pied de l’église consacrée à Notre-Dame des Combes, naît aussi une fontaine « La font des Putes » dont l’eau guérissait les plaies. Celle de la « Fontaine de la Vierge » à Laplaud, Aubeterre, guérissait des crampes et celle de « La font des Demoiselles » à Montigné, conjurait le mauvais oeil. Celle de « la Font des Dames » à Roussines guérissait de la migraine et celle de la font du même nom, à Touzac, l’épilepsie. Celle de « la Fontaine des Fées » à Saint-Yrieix guérissait le mal caduc et celle de « la Font des Demoiselles » d’Aussac, le goître, rapporte L. Bertrand dans le Bulletin de la Charente en 1947.

    Lièvre avait déjà signalé quelques-unes de ces fontaines avec « la Font de la Dame » dans Rouzède, « la Font des Dames » dans Torsac, « la Font Put » dans Loubert, « la Font Putée » dans Brie de Chalais et « la Font des Putes » dans Voulgézac, lesquelles, dit-il, sont vraisemblablement autant de sources vénérées que leurs génies féminins, maudits, ont continué à hanter au Moyen Age.

    De nombreux lieux-dits de la contrée semblent attester l’apparition de ces êtres mythologiques. Considérons-les cependant avec circonspection car le « moulin des Dames » et le « bois des Dames » à Angoulême auraient appartenu à des personnes bien vivantes quoique retirées du monde, les religieuses de Saint-Ausone. Cependant, un autre « bois des Dames », à Ronsenac, où existe un dolmen, semble propre à être retenu. Peut-être aussi ceux de Combiers, de Lamérac, de Cognac. Les « champs des Dames » à Aussac. Le « champ des Dames » à Sireuil.

    Sur la trace des fées, par Sieskja
    Sur la trace des fées. © Crédit illustration : Jessica Albert (Sieskja)
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    Que faut-il penser du « jardin des Dames » de Cognac, de la « Rivière des Dames » à Sainte-Sévère, de la « combe des Dames » à Asnières, de celles situées à Chateaubernard, à Couture ? Des « coteaux des Dames » à Torsac, de « l’île des Dames » à Cognac ? Du « plantier des Dames » à Champniers, du « buisson des Dames » à Saint-Séverin, de « l’enclos des Dames » à Villebois-la-Valette, des « Prés des Dames » à Saint-Mary, de la « pointe des Dames » à Jurignac et de la « pointe des Demoiselles » à Condéon, du « champ des Demoiselles » à La Chèvrerie, à Réparsac, à Saint-Angeau, à Saint-Ciers ?

    Le « champ de la vieille » à Saint-Amand-de-Bonnieure pourrait être, écrit Aurore Lamontellerie, celui où l’on vit apparaître une vieille méchante fée analogue à celle des puits dont on menaçait les enfants. On relève plus sûrement : « le creux des Fadets » à Moutonneau, la « croix des Fadets » à Mainxe, les « Pierres Fades » à Lessac, « La Faderie » au Bouchage. Des lieux-dits : bois Marie, rivière de Marie, chemin de Sainte-Marie, à Saint-Aulaye-la-Chapelle-Conzac, Longré, Souvigné, on ne sait que trop penser. Il y a aussi celui appelé « Les Vierges de la font » à Dirac.

    Il est difficile de classer les Fées par ordre d’importance. Tant de choses échappent à notre esprit d’hommes et de femmes du XXe siècle qui se veulent et se croient affranchis de ces croyances. On ne connaît plus leurs noms. Si l’on connaît la puissante Mélusine, la fée Braconne citée par Henry Pannéel dans ses Contes et légendes des Charentes (1946) qui dut connaître une certaine notoriété : « C’était une très belle dame vêtue comme une reine ». Elle se présente en ces termes à un brave paysan des Bassats : « Je suis la fée Braconne, qui règne sur cette forêt ». Elle était bonne et désireuse de réparer le mal causé par les mauvais génies, hélas nombreux. La fée du coteau de Magnerit, sur le territoire d’Aunac, qui apparut vers 1641 par un jour de Noël froid mais sec et ensoleillé, aux deux enfants de Jean-François de Volluyres, seigneur de Mortagne, au « creux des Fades », sa demeure, qu’elle partageait avec de nombreuses autres fées, à l’intérieur orné de rideaux de nuages bleu argent et de mosaïques roses. Avec sa robe rouge pailletée d’or, à la main une baguette magique, plus belle que le jour et dont la vie se passait à réparer le mal que faisaient les méchants et à avertir les hommes des dangers qui les menaçaient.

    Une autre bonne fée c’était celle que l’on surnomma « la fée aux monghettes » et dont l’histoire fut contée par Marcelle Nadaud. Toutes les autres sont restées anonymes. On nous dit que les unes étaient belles, majestueuses. Que d’autres, les Fadettes, n’étaient que de petits êtres légers. Ce pouvaient être aussi les épouses des Fadets. Toutes les fées ne furent pas belles. Certaines étaient même très laides si l’on en croit le récit intitulé « Les Fadets » que rapporte dans Vieilles choses d’Angoumois Mathilde Mir en 1947, professeur de lettres. Les fées avaient souvent des occupations d’humbles mortelles. Elles faisaient le ménage de leur demeure et leur cuisine.

    Cependant tout ce que contient de poésie le coeur humain a embelli leur domaine. Il y eut les filandières et les tisseuses qui tissaient gaze et dentelles fines, les lavandières qui lavaient si blanc, celles qui guérissaient aux fontaines, celles qui bâtissaient. On retrouve ces dernières dans les légendes se rapportant à la construction des dolmens. Mais, comme aux berges des fontaines, elles sont devenues Vierges ou Saintes.

    Le dolmen de « La Pierre Blanche » entre le bourg de Bessé, Tusson et Charmé, au delà des grands bois de Bessé, aurait, disaient les grands-mères, été édifié, il y a bien longtemps, par la bonne Vierge qui descendit du ciel cette grosse pierre sur la tête, les plus petites dans son tablier de mousseline et qui la déposa en ce lieu. Autrefois une chandelle y brûlait toute la nuit. Un veau d’or est caché dessous rapportait Jacques Duquerroy, cultivateur, qui le tenait de sa grand-mère, née en 1810. C’est encore la Sainte-Vierge qui apporta l’énorme table du dolmen de Saint-Fort-sur-le-Né, sur sa tête, portant en même temps les quatre piliers dans son tablier, mais elle en laissa tomber un dans la mare de Saint-Fort en traversant le Né. En conséquence il n’en reste plus que trois. C’est encore elle qui aurait élevé le dolmen qui se trouve près du Pont des Bons Enfants au point où le ruisseau de la Font-du-Pouzon se jette dans le Né. Apportant la table sur sa tête et les piliers dans son tablier, elle en laissa tomber un au bord du Né en traversant cette rivière. C’est sur cette table que la Vierge vient repasser sa coiffe.

    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)
    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)

     

    Parmi les fées on trouve encore celles qui exauçaient les souhaits, celles qui gardaient les trésors, celles aussi qui donnaient les maux et jetaient de mauvais sorts, celles qui les conjuraient. Au domaine de chez Vinaigre, en Ronsenac, on pouvait recueillir au XIXesiècle cette jolie légende :

    A la venue du Christ, les Fées, dont le règne était fini, demandèrent une grâce au Seigneur avant de mourir. Dieu leur promit que leur dernier souhait serait accompli. « Nous désirons, dirent-elles, que nos dépouilles reposent sous des tombes de diamant ». Ainsi fut fait. Mais, comme la cupidité humaine alléchée par cette précieuse matière venait profaner ces sépultures, Dieu changea les tombes de diamant en pierre. Ce sont les menhirs et les dolmens.

    Le temps a passé, les lourdes tables des dolmens sont grises et gris leurs piliers. Légende chrétienne, légende païenne on ne sait plus laquelle est la plus belle. Les fées ont toutes disparu. Partout on les cherche en vain. On ne les voit plus, seul leur souvenir persiste, tenace, aux abords de leurs demeures. Les pierres et les bois demeurent, les eaux reflètent toujours le ciel, mais les légendes, hélas, ne fleurissent plus. Qui rendra la vie à ces étranges apparitions, à ces créatures de rêve qui peuplaient nos clairières et nos combes profondes, qui dispensaient beauté, fortune, charme, magie, bien et mal, vie et mort ?

     

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  • Sorcière des Vosges (La)
    (D’après un article paru en 1853)
     
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    Lorsque Hubert arriva à la ferme, le jour touchait à son déclin ; la fête était dans tout son éclat, et la rakiotte faisait retentir la grange de ses aigres symphonies.
    Le sagar s’arrêta, un peu embarrassé de faire son entrée au milieu du bal, et chercha du regard quelqu’un à qui il pût s’adresser.

    Au même instant, une jeune fille, à demi cachée derrière la meule de foin achevée le jour même, se retourna et l’aperçut : c’était Charlotte qui venait de s’échapper de la fête pour soulager son coeur gonflé de larmes. Elle essuya rapidement ses yeux, refoula ses soupirs, tâcha de reprendre l’air calme et confiant qui donnait à son visage l’influence reposante d’un ciel serein, et s’avança vers son frère avec un sourire.

    En la reconnaissant, Hubert fit un geste de satisfaction, courut à elle, et, sans prendre garde à son trouble, il lui demanda précipitamment et à demi-voix où était Baptiste. Charlotte lui répondit qu’il était rentré un instant pendant les danses, mais qu’il venait de repartir de nouveau. 
    - Et sais-tu où il est allé ? demanda le sagar. 
    - Je crois, balbutia la jeune fille, qu’il a pris... par la route de Luvigny. 
    - C’est cela, murmura Robert ; il sera retourné chez maître Debruat. 
    - Le notaire ! répéta Charlotte dont le visage s’illumina ; le croyez-vous, mon frère ?... Ah ! si c’était possible ! 
    - J’en suis sûr reprit Hubert avec agitation ; il doit lui remettre une lettre. 
    - Ah ! vous me rappelez ! interrompit la jeune fille qui fouilla dans son corsage ; on en a apporté une pour vous. 
    - Pour moi ? donne ! 
    - Maintenant, je me souviens qu’elle est envoyée par le notaire.

    Le sagar, qui avait parcouru le billet, ne put retenir une exclamation. 
    - Oui, s’écria-t-il, que l’enfer le confonde ! c’est bien de lui, et c’est ce que j’attendais ! les avertissements n’avaient pas menti ; la malédiction est sur moi. 
    - Qu’y a-t-il donc encore ? demanda Charlotte effrayée. 
    - Ce qu’il y a ? répéta Hubert les dents serrés. Eh bien... tu ne devines donc pas, malheureuse ?... Il y a que nous sommes de ceux qui sèment du froment et ne récoltent que de la litière ! que tous nos efforts ne rapportent que fatigue, et toutes nos espérances que regrets ! Il y a que le notaire me refuse le fonds des Aunes... vu qu’il aura trouvé sans doute meilleur fermier. 
    - Jésus ! encore un malheur ! dit Charlotte en laissant couler ses lames, un peu pour le chagrin avoué par son frère, beaucoup pour celui qu’elle cachait elle même. 
    - Oui, répéta Hubert qui relisait la lettre... Il me dit que je n’offre pas assez de garanties... que les terres pourraient souffrir entre mes mains... qu’ il aime mieux les confier à un laboureur ! Oh ! je comprends, je comprends ; quelqu’un de ceux qui voulaient la ferme lui auront parlé contre moi !... On lui aura répété que je n’avais ni argent, ni bonne volonté, ni vaillantise !... qui sait même si on ne m’aura pas fait une méchante renommée.

    Charlotte se récria. 
    - Ah ! qui pourrait avoir tant de mauvaiseté ! dit-elle. 
    - C’est ce que je saurai, murmura Hubert en repliant la lettre et la glissant dans la poche de son gilet. Par les plaies du Christ ! je connaîtrai mon ennemi. 
    - Mais comment ? demanda la jeune fille. 
    - J’irai consulter la Marcou. 
    - Quand cela ? 
    - Tout de suite.
    Charlotte parut frappée d’un trait de lumière. 
    - J’irai avec vous, dit-elle ; moi aussi je veux lui parler. 
    - En route alors, reprit le sagar.

    Et, sans se retourner vers la ferme où la musique et les cris de joie continuaient à se faire entendre, il se dirigea avec Charlotte vers le village dont le clocher pyramidait au loin dans les brumes du soir.

    La route se fit en silence. Hubert repassait dans son esprit tous ses projets formés et détruits. Il s’arrêtait avec une complaisance amère sur son nouveau désappointement ; il en cherchait la cause et en désignait l’auteur ; il avivait sourdement sa colère en se promettant tout bas une vengeance qui pût le soulager enfin de tant d’échecs immérités. Charlotte, de son côté, pensait aux confidences d’Isabeau, partant tour à tour d’un doute à un autre, et ne pouvant ni repousser ni accueillir l’espérance. Quand ils arrivèrent au village la nuit était close. Le sagar connaissait la cabane, de la Marcou, et s’y rendit directement.

    Elle était bâtie à l’écart, précédée d’une petite cour fangeuse que défendait un mur en pierre sèche, et désignée de loin par la carcasse d’une tête de cheval plantée au sommet du toit comme talisman ou comme épouvantail. La Marcou exerçait ostensiblement une profession étrange. dont l’exercice est particulier aux Vosges, celle de jeteuse de liards ; mais on la soupçonnait d’y joindre une sorcellerie moins innocente et enseignée par le démon. Les vieillards, qui avaient conservé le souvenir des traditions, ne manquaient pas de faire remarquer qu’elle fuyait la société des femmes pour celle des chépés ; qu’on la voyait conduire sa vache à l’abreuvoir, un balai à la main, et qu’elle avait sur le visage les neuf signes du sabbat. Aussi Charlotte parut-elle un peu saisie en apercevant la cabane isolée. Elle ralentit le pas et demanda à demi-voix à son frère s’il n’était point bien tard pour consulter la sorcière ; mais Hubert éprouvait une impatience mêlée de colère, qui l’aurait fait tout braver. Il continua sa route sans répondre traversa la cour et alla frapper à la porte de Marcou.

    Après un moment, une voix cria de l’intérieur : 
    - Entre, sagar ! je t’attendais !
    Hubert tressaillit, et sa soeur devint pale. 
    - Elle vous a reconnu sans vous voir ! dit-elle tout bas. 
    - C’est preuve qu’elle saura me dire ce que je veux savoir, répliqua Hubert, chez qui la curiosité dominait l’effroi. Et il entre.


    La Sorcière des Vosges. Dessin de H. Valentin.

    La Marcou était une vieille femme de grande taille, aux traits durs, et dont les cheveux retombaient épars des deux côtés de son étroit bonnet. Hubert la salua avec une politesse circonspecte. 
    - Te voilà enfin, dit la jeteuse de liards en fixant sur lui un regard perçant ; tu as eu grand peine à venir consulter la Marcou. 
    - Faut croire que je n’avais rien à lui demander, répliqua le sagar, qui s’efforçait de garder son air d’assurance. 
    - Ou plutôt que tu avais peur pour ton âme, dit la vieille avec amertume ; car il y en a qui me soupçonnent de mauvaise magie comme s’ils ne me voyaient pas fréquenter l’église, et comme si je n’avais pas chez moi les bonnes figures et l’eau sanctifiée !

    En prononçant ces mots, elle indiquait du regard une image grossière collée au mur, près d’un de ces petits bénitiers de faïence surmontés d’une croix. Hubert s’inclina en signe de respect, mais parut embarrassé. La demande qu’il voulait faire à la Marcou relevait bien un peu de ce qu’elle venait d’appeler la mauvaise magie, et il commença à craindre que la sorcière ne s’en tint pour offensée. N’osant donc la faire de prime abord, il la pria, après quelques instants d’hésitation, de jeter le liard pour lui faire connaître le moyen de vaincre la mauvaise chance qui le poursuivait. 
    - Soit fait selon ton désir, dit la vieille, au nom de Dieu et en ta propre intention.

    Elle referma alors la porte au verrou, prit un plat de terre qu’elle remplit d’eau, fit le signe de la croix, murmura quelques conjurations ; puis, la main gauche appuyée sur le balai et un genou en terre, elle se mit à murmurer à voix basse la litanie des saints, en jetant à chaque nom, dans l’eau consacrée, un liard qui lui rejaillissait dans la main. Enfin, au nom de saint Jean, le liard s’élança par dessus son épaule, et alla rebondir à la muraille.

    Aussitôt elle se redressa. 
    - Tu as ta réponse, dit-elle à Hubert ; le liard t’ordonne de faire un pèlerinage à la chapelle de saint Jean ; et, comme il a ressauté cinq fois, il t’avertit de présenter les cinq offrandes, c’est-à-dire la cire, la toile, l’argent, les œufs, et les oignons. 
    - Est-ce tout ? demanda le sagar. 
    - Sauf une messe que tu ajouteras au commencement de chaque saison.

    Hubert la remercia, et lui mit dans la main une pièce d’argent. Le don était sans doute le plus riche qu’elle ne s’y attendait, car ses traits durs s’éclairèrent, et elle sourit au frère de Charlotte. 
    - Bien, bien, dit-elle en faisant disparaître la pièce de monnaie ; celui qui récompense sera récompensé ! Suis l’ordre du liard, et le mauvais sort qu’on a jeté sur toi s’en ira en fumée. 
    - C’est donc vrai qu’on me l’a jeté ? demanda le sagar. 
    - La vieille fit un signe affirmatif. 
    - Et que j’ai un ennemi qui me poursuit pour prendre tout mon bonheur ? 
    - Tous les chrétiens en ont un, répliqua la sorcière. 
    - Mais on peut le connaître, ajouta Hubert plus bas ; vous avez ce pouvoir, la Marcou ?

    Elle voulut protester. 
    - Vous l’avez, interrompit-il avec énergie ; l’anabaptiste qui est mort il y a un an vous a légué le miroir de magie où l’on peut voir celui qu’on cherche, voleur ou ennemi ! Laissez-moi y regarder, et ceci vous appartient. Il présentait tout l’agent remis par Mme Fournier et sa compagnie : les yeux de la vieille femme étincelèrent. 
    - Tout ! répéta-t-elle en allongeant ses doigts crochus comme des serres de vautour. 
    - Tout, dit le sagar qui faisait sonner les pièces dans le creux de sa main. 
    - On ne peut te résister, mon fils, s’écria la vieille ; donne, donne ! 
    - Quand j’aurai vu, répliqua Hubert qui retint l’argent avec une certaine méfiance. 
    - Viens donc, dit la Marcou ; mais là, au fond : le miroir ne peut être vu par deux êtres baptisés à la fois.

    Elle entraîna le sagar aux pieds du lit, derrière un grand rideau de coutil bleu, tandis que Charlotte restait assise à la même place et toute saisie. Il y eût une assez longue pause pendant laquelle la sorcière se mit à murmurer des paroles confuses. 
    - Vois-tu ? demandait-elle par intervalle. 
    - Pas encore, répondit Hubert.

    Mais tout à coup il poussa un cri : 
    - Je vois ! je vois ! dit-il. Ah ! damnation ! je m’en doutais. 
    - Ne le nomme pas, ou tout est perdu ! interrompit la sorcière. 
    - Non, non ! s’écria le sagar, vous avez raison ; mais je l’ai vu, j’en suis sûr ; c’est lui... Prenez, prenez, la Marcou ! Ah ! j’en sais assez maintenant !

    Il avait jeté l’argent dans le tablier de la vieille, et se précipita hors de sa cabane. Charlotte effrayée s’élança sur ses pas ; mais il avait déjà disparu. Il courait vers Luvigny, dans une sorte d’égarement de rage, en murmurant des mots entrecoupés. 
    - Lui ! toujours lui ! répétait-il... Partout avant moi pour me dépouiller !... L’autre année, c’étaient les bois de la petite Combe qu’il m’enlevait... puis ça été l’entreprise de charroi pour la fabrique... aujourd’hui, c’est le fonds des Aunes !... En voilà assez !... Tant qu’il sera là, le mauvais sort me tiendra à la gorge... la Marcou l’a bien dit... par la vraie croix ! Il faut en finir !

    Comme il prononçait ces derniers mots, il arriva devant la porte du notaire et heurta quelqu’un qui venait de passer le seuil. Son nom répété avec une expression joyeuse lui fit relever la tète : c’était le jeune fermier. A sa vue il poussa un cri, 
    - Toi ! dit-il en serrant son bâton. Ah ! c’est le bon Dieu qui te met sur mon chemin ! D’où viens-tu ? 
    - Ne le voyez-vous pas ? répliqua gaiement Baptiste je viens de chez M. Debruat. 
    - Payer la ferme du fonds des Aunes, n’est-ce pas ? s’écria le sagar. 
    - Tiens ! vous savez la chose ! répliqua le fermier. 
    - Et tu as réussi ? demanda Hubert, la voix étranglée. 
    - Voilà le bail ! s’écria joyeusement Baptiste en agitant un papier plié en quatre.

    Le coupeur de bois recula. 
    - Par le vrai Dieu ! tu n’en profiteras pas ! s’écria-t-il hors de lui.
    Et, levant à deux mains son bâton de houx, il en asséna au jeune homme un coup terrible. Baptiste tomba tout étourdi.

    Hubert allait redoubler, quand Charlotte se précipita entre eux avec un grand cri, et jeta ses deux bras au cou de son frère. Celui-ci fit un effort pour se dégager. 
    - Laisse ! répétait-il, fou de colère ; sur ta vie, laisse ! il faut que j’en finisse avec le brigand... 
    - Ecoutez-moi ! répondait la jeune fille qui continuait à le retenir... Hubert... malheureux ! que t’a-t-il fait ? 
    - Tu le demandes ! s’écria le sagar, quand il vient de m’ôter ma dernière espérance... le bail du fonds des Aunes. 
    - Moi ! dit Baptiste qui revenait à lui. Hélas ! pauvre her homme ! Je vous l’apportais.

    Le sagar se retourna. 
    - Que dis-tu là ? demanda-t-il en tressaillant. 
    - Je dis, reprit le fermier, qu’après avoir lu, par erreur, le billet qui vous refusait le fermage, j’ai heureusement rencontré une brave bourgeoise qui connaissait M. Debruat, et qui a consenti à lui écrire ; si bien qu’il m’a accepté pour caution, et que je courais vous porter votre titre de fermier du fonds des Aunes.

    Il tendait le papier timbré à Hubert, qui le prit machinalement, s’approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, à travers laquelle brillait la lampe du notaire, et lut son nom en tête de l’acte. Là où il avait soupçonné la concurrence acharnée d’un voisin, il n’y avait eu que le zèle d’un ami.

    Le reste se devine sans que nous ayons besoin de le dire. Après les témoignages de repentir du sagar, et le généreux pardon de Baptiste, tous deux regagnèrent la ferme, où l’explication se compléta. Le jeune homme avoua à Hubert que son dévouement, dans toute cette affaire, n’avait point été aussi désintéressé qu’il pouvait le croire, et qu’il avait surtout voulu, en servant le frère, s’assurer l’amitié de la soeur. Charlotte, saisie de ce bonheur inespéré, se jeta dans les bras du sagar, qui tendit les deux mains à Baptiste en maudissant la sorcière dont les mensonges avaient failli les perdre tous. Mais le fermier l’arrêta. 
    - Pardonnez-lui, dit-il doucement ; elle est vieille, elle est pauvre, et vous l’avez tentée ! La vrai cause de tout le mal est dans l’idée que les hommes peuvent connaître ce que Dieu a voulu cacher. Croyez-moi, mon frère, ne vous inquiétez plus de visions ni de sorcières ; contentez-vous de vivre honnétement sous les commandements du Maître du ciel et de votre conscience. 
    - Pour ma part, c’est ce que je ferai désormais, ajouta Charlotte en riant, ne fût-ce que pour éviter l’application du proverbe de la montagne, qui dit « qu’il faut moins se défier des esprits que des gens qui n’en ont pas. »

     

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  • Sorcière (Une) en Rouergue
    ou Marie Trébas terrifiant Rodez
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger », paru en 1911)
     
     
    ***********************
     
    Un magistrat consigna en 1870 quelques faits remarquables d’une sorcière vivant à Rodez cinquante ans plus tôt, redoutée de tous et qui, jetant un jour son dévolu sur un enfant malade, se trouva confrontée à l’ire des habitants lui faisant regretter d’avoir jeté quelque maléfice. Lorsqu’elle dut quitter ce bas monde, il lui fallut transmettre son pouvoir...
     

    Vers 1830 vivait à Rodez, près de la promenade des Prêtres, une sorcière que l’on nommait Marie Trébas. Elle méritait, au reste, sous tous les rapports, le nom qu’on lui donnait, affirme notre magistrat, et son aspect extérieur, comme sa vie et ses actes, concouraient à la faire regarder justement comme une véritable trèbe ; elle n’était vêtue que de sales haillons dont les couleurs disparates, et tranchant les unes sur les autres, lui donnaient un aspect étrange ; sa tête était recouverte d’une vaste coiffe noire, d’où s’échappaient quelquefois des mèches de cheveux gris en désordre, et au-dessous des plis de laquelle on voyait briller deux yeux noirs encore vifs et perçants.

    La sorcière de Rodez. Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841
    La sorcière de Rodez ?
    (Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841)

    L’hiver, elle mettait au-dessus de sa robe un vaste manteau noir couturé qui la recouvrait tout entière, et elle portait toujours à la main un bâton noueux sans lequel on ne l’avait jamais vue. Son visage inspirait une sorte de terreur ; son nez aquilin et crochu semblait vouloir rejoindre le menton, et sa bouche était toujours crispée d’un sourire satanique. Ses mains étaient osseuses et décharnées, et l’on prétendait que ceux qui l’avaient approchée de près avaient vu que son pied se terminait en fourche.

    Son logis était une espèce d’écurie où étaient entassés pêle-mêle une foule d’objets, et dans un coin de laquelle on remarquait un vaste amas de chiffons. C’était là, disait-on, que Marie Trébas fabriquait le mystérieux onguent de pé dé fuelho avec lequel on n’a qu’à se frotter la paume de la main, et de crier trois fois : pé dé fuelho, pé dé fuelho, pé dé fuelho, après s’être mis à cheval sur un manche à balai, pour se sentir emporter à travers les airs, jusqu’au lieu où se tient le sabbat.

    Vous comprenez qu’avec tous ces antécédents, Marie Trébas n’était pas en odeur de sainteté dans Rodez, et les enfants, dès qu’ils l’apercevaient ou qu’ils passaient devant sa petite échoppe située au milieu de la côte pavée, couraient se cacher au plus vite ou s’accrochaient au tablier de leur mère sans oser même lever les yeux. Ajoutez à cela que Marie Trébas était méchante, et qu’elle jetait des maléfices sur ceux qui ne voulaient pas l’écouter, et vous aurez la mesure de la crainte qu’inspirait la sorcière.

    Un jour que Marie Trébas était assise ou plutôt accroupie à son ordinaire, devant sa petite boutique de mercerie, et que son visage exprimait encore plus de méchanceté, s’il est possible, il passa devant elle une femme portant un jeune enfant de quelques mois. Cet enfant qui s’appelait Josépou était malade, et on l’apportait de Pont Viel à Rodez pour le faire guérir à M. Anglade. A la vue de cet enfant, Marie Trébas fut saisie d’une noire pensée, et, s’adressant à la femme :

    — Voyons, dit-elle, laissez-moi voir cet enfant.
    — Vilaine sorcière du diable, lui fut-il répondu, occupe-toi du sabbat, et de ce qui te regarde, et laisse-moi tranquille.
    — Prenez garde, reprit Marie Trébas, si vous ne voulez pas le laisser voir, il lui arrivera malheur.
    — Tais-toi, tu m’ennuies.

    Alors un éclair de méchanceté jaillit des yeux de la sorcière et on lui entendit marmonner entre les dents des paroles bizarres et confuses. Quand je dis entre ses dents, je me trompe, rapporte le magistrat nous contant cette anecdote, car elle n’en avait qu’une, la canine gauche, qui, descendant sur la lèvre inférieure, ne ressemblait pas mal à une défense d’éléphant.

    Ces paroles que la vieille prononçait, c’était un sort qu’elle jetait sur l’enfant, et, en effet, quand le petit fut revenu à Pont Viel, il fut agité d’une maladie inconnue, étrange, qui ne lui laissait pas un instant de repos. Il criait toujours, ne voulait pas prendre le sein de sa mère, et tous les remèdes que l’on tenta furent inutiles. Ce fut alors seulement que l’on se souvint du sort jeté par la vieille. Il fallut aviser aux moyens de lever ce sort, et après avoir consulté les plus anciens habitants de Pont Viel, et avoir rassemblé dans une chambre les commères, voici comment on s’y prit.

    Après avoir fermé les portes, on prit un foie de lièvre récemment tué, et une poignée de guingassous qu’on était allé acheter la veille à Rodez. On mit tout cela sur le feu à la poêle, et à trois reprises différentes on y versa du vinaigre. Quand ce fut un peu cuit on mit le tout dans une assiette, on posa ensuite le foie de lièvre sur la table, et on enfonça un à un les guingassous dans ce foie. Or il faut savoir que quand on accomplit toutes ces cérémonies, le sorcier ou la sorcière qui a jeté le sort ressent dans ses fesses la même douleur que si on lui enfonçait les guingassous dans cette partie du corps. La sensation le fait alors venir et on le force à lever le sort.

    C’est ce qui arriva en effet et à peine trois ou quatre guingassous avaient-ils été enfoncés dans le foie, que l’on entendit des pas sur le chemin en même temps que quelques marmonnages confus. C’était Marie Trébas qui arrivait au galop, en portant la main à son derrière et en disant :

    — Vous n’avez pas besoin de me faire tant de mal... pourtant c’est trop fort...
    — Allons, vieille Belzébut, lui dit-on, lève de suite le sort, autrement...
    — Ne soyez pas si inquiètes... vous m’avez fait du mal.
    — Voyons, dépêche-toi.
    — Oui, mais...

    Voyant qu’elle ne voulait pas se décider on enfonça un autre guingassou dans le foie. La vieille jeta un cri de douleur, porta vite la main à son derrière, et, après avoir levé le sort, repartit vite. L’enfant fut guéri.

    Quand Marie Trébas mourut, on fit un grand feu de joie de toutes ses hardes, et on se garda bien d’y toucher de peur d’être ensorcelé. Au moment de mourir, elle avait une nièce à côté d’elle, et tourmentée par les souffrances, elle la priait de venir lui toucher la main.

    — Viens, lui disait-elle, viens me donner la main, ne me refuse pas ce plaisir, c’est le dernier que tu me rendras.
    — Non, non, disait la nièce, je sais que quand un sorcier meurt il lui faut communiquer la sorcellerie à quelqu’un. Vous voudriez me la donner.
    — Oh ! viens, viens, car je souffre beaucoup.
    — Non, mais vous avez là un balai, touchez-le.

    Et elle lui lança un balai ; la vieille le toucha. Alors le balai fut ensorcelé, il vola çà et là par la chambre en faisant mille sauts et gambades et il finit par s’envoler par la cheminée. Alors Marie Trébas mourut.

     

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  • Sire à la main sanglante (L’esprit du)
    rôderait-il autour du palais
    épiscopal de Mirepoix ?
    (D’après « Légendes et traditions populaires de la France », paru en 1840)
     
    *****************
     
    Bâti au XVe siècle à la demande de Philippe de Lévis, le palais épiscopal de Mirepoix devrait sa splendeur à l’attention toute particulière qu’on porta à sa confection, suggérée par un mystérieux messager en rémission des crimes commis jadis par le célèbre Sire à la main sanglante, qui laissait une trace indélébile dans toutes les mémoires
     

    L’imagination populaire, tout inépuisable qu’elle est, offre pourtant des reproductions fréquentes de certaines inventions. Les mêmes récits sont appliqués à des personnages très divers, placés à des distances très éloignées. Ampère n’a pas manqué de le faire remarquer dans son Histoire littéraire. En voici un exemple puisé au cœur des traditions populaires du Midi ; un récit rappelant un fait analogue à celui de Gabrielle de Vergy, qui se termine par une tradition que les frères Grimm ont trouvée en Allemagne.

    Mirepoix est une des plus anciennes petites villes du midi de la France. Les habitants du pays donnent à son nom une origine tout orgueilleuse. Comme la colline sur laquelle le château a été construit présente un aspect imposant et dominateur, les passants s’arrêtaient en disant : « Admire cette cime, Mira pech. » Le château prit peu à peu le nom de MirapechMirepoix — il sera plus tard connu sous le nom de château de Terride. La ville qui vint se mettre sous la protection de ses redoutables murailles, reçut le même nom. Les guerres de religion la soumirent à de grandes vicissitudes. Guy de Lévis, maréchal de la foi, l’obtint pour apanage au commencement du XIIIe siècle. Elle resta depuis lors presque toujours dans sa famille.

    Château de Terride (Mirepoix)
    Château de Terride (Mirepoix)

     

    Au siècle suivant, les malheurs qui suivirent la descente des Anglais en France, firent éprouver leur contre-coup à la petite ville de Mirepoix. Les sommes énormes et les provinces qu’il fallut livrer pour le rachat du roi Jean épuisèrent la France au point qu’il devint impossible d’acquitter la solde des gens de guerre qu’on avait mis sur pied pour résister à l’Anglais. Ces troupes se débandèrent et organisèrent le pillage et le brigandage sous différents chefs qu’elles choisirent. Une de ces bandes s’abattit sur les terres de Mirepoix, et y séjourna depuis 1359 jusqu’en 1363.

    Elle avait pour chef un homme résolu, nommé Jean Petit, qui fit trembler souvent les suzerains du voisinage. Gaston Phoebus fut obligé de traiter avec lui pour le faire sortir du royaume. Mais le jour de son départ, ce brigand pilla et incendia la ville qu’il quittait. Fortifiée depuis pour résister à de pareilles tentatives, elle fut entourée de larges fossés, et enceinte d’une muraille percée de quatre portes et défendue par quatre tours. On en voit encore aujourd’hui quelques vestiges.

    Le souvenir des maux causés par Jean Petit est resté profondément gravé dans l’esprit de la population du pays. Il y est connu sous le nom du Sire à la main sanglante ; et l’imagination du peuple en a fait un héros dans le genre du Corsaire. Voici ce qu’elle raconte à son sujet.

    Jean Petit s’étant emparé du château et de la ville de Mirepoix, voulut se donner toutes les allures des seigneurs qu’il avait chassés. Il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qu’il pût lier à son sort ; il ne tarda pas à découvrir la plus fine fleur des damoiselles de la contrée, Marie de Monségur. Marie réunissait tous les avantages que rêve un époux ; elle était belle, riche ; et, ce qui était d’un plus grand poids pour Jean Petit, elle appartenait à une ancienne et noble famille.

    Le seigneur de Monségur accueillit avec horreur la demande de Jean. Il s’en inquiéta fort peu ; s’étant procuré des intelligences dans le château, il se rendit maître par un enlèvement de la belle Marie. Dès qu’elle fut arrivée à Mirepoix, il l’épousa malgré elle. Cependant le fiancé de Marie voulut essayer de la soustraire à un sort aussi épouvantable. Il ne fallait pas penser à user de violence : Jean Petit était le plus fort. Muni des pouvoirs du sire de Monségur, le fiancé s’achemina vers le château de Mirepoix pour entamer la voie des négociations. La tradition ne lui donne pas d’autre nom que celui d’Albert.

    Jean Petit, prévenu de son arrivée, le reçut avec un grand appareil. Il avait pris les armoiries de Mirepoix, et les faisait porter à ses hommes d’armes ; il se piquait d’équité, et il voulut en donner un exemple à Albert. Quand celui-ci parut, Jean tenait une espèce de lit de justice, et il jugeait sans appel les délits qu’on venait lui soumettre. Parmi les délits qui lui furent soumis ce jour-là, il s’en rencontra un qui donna lieu à un singulier acte de justice, tout à fait dans les mœurs du temps.

    On avait amené un homme qui avait été trouvé maraudant dans une des vignes de la seigneurie de Mirepoix. Jean Petit le fit approcher, et lui demanda quelle excuse il avait à faire valoir pour ce fait.

    — Monseigneur, répondit le paysan, je n’ai pris qu’une grappe de raisin à votre vigne ; pour un si mince dommage, monseigneur me fera-t-il mourir ?

    — Non, reprit Jean ; mais ta punition sera mesurée au dommage que tu as fait à ma vigne.

    Cela dit, il se leva, pria Albert de le suivre, et se rendit sur le lieu où le délit avait été accompli. Arrivé là, il fit attacher à un poteau le pauvre diable qui tremblait de tous ses membres ; puis il ordonna que chaque passant serait arrêté, qu’on lui présenterait une pince avec laquelle il arracherait un seul poil de la barbe du coupable. Puis il se tourna vers lui, et lui dit : « Si chaque passant avait fait à ma vigne ce qu’il va faire pour ta barbe, ma vigne serait vendangée. »

    Après cet arrêt qui ressemble assez à un apologue, le châtelain regagna le château. Albert voulut profiter de cette circonstance pour entamer sa négociation.

    — Messire , dit-il à Jean, j’augure bien pour moi d’une pareille équité ; vous êtes trop juste pour me refuser un bien que la violence seule a fait tomber en votre pouvoir.

    — Je ne sais à quoi vous faites allusion, sire chevalier, reprit Jean ; si c’est à la dame de Mirepoix, notre femme, je ne puis admettre ce reproche. Madame Marie est ici de son plein gré, et nul ne la retient ; vous allez l’entendre de sa bouche même.

    Jean fit un signe, et Marie parut quelques instants après.

    — Madame, lui dit Jean, voici un jeune seigneur qui croit que vous êtes retenue ici malgré vous. Dites-lui ce qu’il en est, et si vous n’êtes pas traitée comme la souveraine maîtresse de céans.

    — Cela est vrai, répondit Marie pâle et tremblante ; le devoir m’enchaîne aujourd’hui à la fortune de monseigneur : je ne dois pas le quitter.

    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix
    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix

     

    Albert ne put soutenir la vue de cette pauvre victime qu’il aimait de toutes les forces de son âme. « Je n’ai plus rien à faire ici, s’écria-t-il le cœur brisé ; je dois respecter une décision faite avec une apparence de liberté. » Puis mettant un genou en terre : « Madame, dit-il, cette main qui vous était destinée, cette main qui peut serrer une épée ne vous fera jamais défaut. Voici mon gant ; je le laisse en défi à celui qui se dit sire de Mirepoix. »

    Marie se précipita sur le gant.

    — C’est moi qui le relèverai, dit-elle ; une dernière fois, je serrerai votre main en signe d’amitié ; c’est un adieu à mon père et à mes espérances du passé. Si mon seigneur et maître fait quelque cas de moi, il regardera cette provocation comme non avenue.

    — C’est bien, reprit Jean brutalement. Beau cavalier, vous avez entendu le désir de madame Marie ; ce désir est le nôtre. Vous êtes libre de repartir.

    Le soir de ce jour, Albert en proie au plus violent désespoir, quittait le château de Mirepoix. Arrivé sur la lisière de la forêt de Bélène, il fut accosté par un chevalier qui lui demanda à chevaucher quelque temps avec lui. Albert eut l’imprudence d’accepter. Quand ils furent arrivés à un endroit épais, éclairé par un rayon de la lune, le chevalier leva la visière de son casque, et il dit d’une voix sourde : « Je suis celui que tu appelles Jean Petit, le ravisseur de ta fiancée. Tu l’as dit ; ta main lui appartient, et je viens la chercher. »

    A peine avait-il achevé ces mots, que d’un coup de hache il abattit le poignet du malheureux Albert. Le lendemain matin, cette main fraîchement coupée fut présentée sur un coussin à la pauvre Marie. « Je ne me refuserai jamais à aucun de vos désirs, lui dit son barbare époux : vous avez ramassé le gant de cette main, la main devait suivre le gant. »

    On dit que Marie survécut peu de temps à cette scène affreuse. Quant à Jean, le sang d’Albert avait laissé sur sa main des taches qu’il ne put jamais effacer. Depuis lors, on ne l’appela plus que le Sire à la main sanglante.

    Un an après, il quitta Mirepoix, en lui laissant pour dernier adieu le pillage et la mort. Les bruits les plus étranges accompagnèrent cet acte de destruction. Il devint dans le pays de notoriété publique que le Sire à la main sanglante avait lassé la patience divine par ce dernier crime, et qu’il en avait été puni aussitôt. Les uns prétendaient qu’il avait été emporté par le diable ; les autres, qu’il avait succombé sous les coups d’un chevalier inconnu qui ne frappait que de la main gauche. Tous s’accordaient à placer la fin de ce drame dans les sombres retraites de la forêt de Bélène, située à quelques lieues de Mirepoix.

    Cependant la famille de Lévis était rentrée en possession du château et de la ville ; Philippe de Lévis en était alors le suzerain. Philippe était un noble et puissant seigneur, aussi remarquable par sa valeur que par sa piété. Lui seul ne redoutait pas la forêt de Bélène, et il y faisait de longues chasses avec une suite nombreuse. Un jour, il s’était laissé emporter fort loin par son cheval, en poursuivant un sanglier. Le jour commençait à tomber, et le crépuscule donnait aux grands arbres et aux immenses allées l’aspect le plus sinistre. Comme Philippe cherchait à s’orienter, il se trouva dans un carrefour qui lui était inconnu.

    Tout à coup un homme se présenta devant lui. Il portait une longue robe ; sa barbe tombait sur sa poitrine ; ses cheveux étaient ras. A la vue de ce sinistre personnage, Philippe fit un signe de croix. « Ne crains rien, lui fut-il répondu ; suis-moi si tu as du cœur, et aucun mal ne te sera fait. » Cela dit, l’étrange interlocuteur de Philippe sauta en croupe derrière celui-ci, et le cheval, malgré ce double faix, partit avec une vitesse inouïe. Ils arrivèrent bientôt à une grande avenue, au bout de laquelle on apercevait un château magnifique. A mesure qu’ils approchaient, ils rencontraient toutes sortes de gens qui paraissaient s’y rendre. C’étaient de nobles dames suivies de pages blasonnés, des chevaliers à la riche armure, des prélats en grand costume. Cette foule était silencieuse ; et pas un mot n’était échangé entre tous ces personnages.

    Nos deux cavaliers arrivèrent bientôt au pont-levis. Le compagnon de Philippe sauta à bas de cheval, plaça sa main devant sa bouche, et fit entendre un bruit étrange qui retentissait comme le son de dix cors. Aussitôt le pont-levis s’abaissa, et un écuyer se présenta pour tenir le cheval de Philippe. Son compagnon ne le souffrit pas ; il prit lui-même la bride du cheval, et il l’attacha à un anneau scellé dans le mur de la première cour. Il y avait déjà un grand nombre de chevaux ainsi attachés. « Suis-moi, dit-il ensuite à Philippe ; et quoi qu’on te dise, ne réponds pas ; quoi qu’on t’offre, n’accepte pas. »

    Palais épiscopal de Mirepoix
    Palais épiscopal de Mirepoix (Crédit photo : http://belcikowski.org/ladormeuseblogue2/?p=1680)

     

    Philippe et son mystérieux compagnon pénétrèrent dans un vestibule immense où se tenaient toutes sortes de gens d’armes, de pages et d’écuyers. Les uns jouaient aux dés ; les autres fourbissaient leurs armes ; ceux-ci paraissaient causer à voix basse ; ceux-là allaient et venaient comme des serviteurs empressés. Après ce vestibule, nos deux voyageurs traversèrent plusieurs salles remplies de chevaliers et de nobles dames qui ne paraissaient pas voir les nouveau-venus. Ils entrèrent enfin dans une pièce moins vaste que les autres, où il y avait une table dressée autour de laquelle circulaient des visages plus sinistres encore que ceux qu’ils avaient vus.

    Un seul homme était assis à cette table. Philippe n’eut pas de peine à le reconnaître, c’était le Sire à la main sanglante. Il était là, sombre et silencieux, l’œil hagard et immobile. A l’arrivée de Philippe, il se leva lourdement, et lui fit signe de la main de s’asseoir vis-à-vis de lui. Le sire de Lévis frémit d’horreur : cette main était toujours tachée de sang.

    On servit un splendide festin. Malgré la faim qui le dévorait, de Lévis n’acceptait aucun mets ; quant au Sire à la main sanglante, il n’y touchait pas non plus, aucun n’étant placé devant lui. A chaque service, un écuyer vêtu de noir déposait devant son maître une main fraîchement coupée, posée sur un riche coussin. Quand ce sinistre repas fut terminé, le singulier convive de Philippe se leva ; il jeta un regard de souffrance et de désespoir sur celui-ci, et se retira, précédé du même écuyer qui portait devant celui-ci une main encore saignante.

    Philippe leva les yeux ; il vit les murs tapissés de ce sanglant trophée. Cependant il ne restait plus personne dans la salle. Le guide de Philippe le prit par la main, l’amena dans la cour détacher son cheval, et lui fit signe de monter. Quand ils eurent fait quelques pas dans la forêt, Philippe l’interrogea sur le spectacle dont il venait d’être témoin. Voici ce que son compagnon lui répondit :

    — Il y a sept ans que celui que tu viens de voir subit le châtiment qu’il avait mérité par ses crimes. Lui, et tous ceux qu’il avait associés à sa vie, ne souffrent pas d’autre torture que de se trouver en présence de leur victime. Cependant le ciel a pris en pitié leurs souffrances ; la sainte Marie de Monségur a obtenu leur pardon, à condition qu’un légitime possesseur du château et de la ville de Mirepoix ferait bâtir un lieu de prières, en expiation des crimes du Sire à la main sanglante. Il peut refuser, ou consentir : Dieu lui en laisse la liberté.

    Cela dit, l’esprit disparut.

    Arrivé à Mirepoix, Philippe assembla les notables de la ville, et leur raconta ce qu’il avait vu. Tous décidèrent d’une commune voix que, puisque le ciel consentait au pardon des crimes dont ils avaient été victimes, il serait impie à eux de refuser ce pardon. L’année même de cette étrange rencontre, les travaux d’agrandissement de la cathédrale de Mirepoix furent entrepris. Mais Philippe de Lévis ne borna pas sa munificence à cela, joignant à l’édifice un magnifique clocher (achevé en 1506), et faisant construire un beau palais épiscopal, ces constructions témoignant aujourd’hui de l’ancienne importance de Mirepoix.

     

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  • Sire (Le) de Barbotan
    et la Tour du Crime dans le Gers
    (D’après « Revue de Gascogne : bulletin mensuel
    du Comité d’histoire et d’archéologie
    de la province ecclésiastique d’Auch », paru en 1887)
     
    ****************
     
    Le voyageur qui se rend de Cazaubon à la station thermale de Barbotan, au moment d’entrer dans ce modeste village, aperçoit sur la hauteur, à sa gauche, non loin du chalet construit vers 1860 par le dernier comte de Barbotan, un assez fort débris de maçonnerie, une sorte de tour de brique à moitié revêtue de lierre, seul reste d’une antique demeure féodale depuis longtemps disparue. Nombre de légendes s’y rattachent, mêlant histoire d’amour, meurtre, fuite, destruction de château...
     
     
     

    S’il interroge les gens du pays sur ce muet témoin d’une autre époque, le voyageur est sûr d’entendre des récits plus ou moins merveilleux, mais malheureusement obscurs ou contradictoires. Quelques personnes appellent cette masse pleine, sans caractère architectural, la Tour du crime ; mais il ne semble pas que cette appellation ait une origine locale bien ancienne.

    Quant à la légende du château et du sire de Barbotan, elle a plusieurs formes plus ou moins difficiles à ramener à l’unité. Un premier récit parle d’une jeune fille enfermée dans la tour du château par le seigneur et victime de sa cruauté, pour n’avoir pas voulu écouter sa passion. La destruction du château, sauf ce débris accusateur, aurait été la suite de ce crime.

    La Vieille Tour de Barbotan
    La Vieille Tour de Barbotan

    Une seconde légende parle d’un archiprêtre tué à la porte de l’église avec la jeune fille. Un anonyme a mis en oeuvre cette tradition, mais en la mêlant à des éléments historiques de mauvais aloi, dans la Revue d’Aquitaine de 1865. Voici la transcription abrégée de ce morceau :

    Hugues, sire de Barbotan, surnommé le Hautel, donnait tous ses loisirs à, la chasse ; son château était le rendez-vous de tous les gentilshommes du pays ayant et pratiquant les mêmes goûts. Un seul s’abstenait : le marquis de Maniban, seigneur de la Balle, président à mortier du parlement de Toulouse. Celui-ci avait un garde-chasse dont la fille Odette était la plus gente jouvencelle de la contrée. Le châtelain de Barbotan, épris de l’humble jeune fille, lui proposa mariage. L’offre, quoique séduisante, ne fut point acceptée.

    Hugues, outré de ce refus, promit d’en tirer vengeance. La bouche de la demoiselle avait dit non, mais son cœur avait dit oui, car elle gardait depuis longtemps dans son âme une affection profonde et mystérieuse pour le seigneur de Barbotan. Un jour qu’elle était allée à l’église verser ses peines au tribunal de la pénitence, elle eut, à la sortie de la chapelle, une défaillance. L’archidiacre, touché de son état maladif, la voulut raccompagner. Hugues, dans un accès de jalousie, se précipita sur eux et les perça tour à tour de son glaive. Ensuite il prit la fuite.

    Les deux corps gisants furent relevés par des paysans ; le prêtre, qui n’avait pas encore rendu le dernier soupir, put révéler le nom du meurtrier. Alors les gens du lieu sonnèrent le tocsin, se portèrent vers le château, le saccagèrent et y mirent le feu. Le lendemain, le vieux castel féodal n’était plus qu’un monceau de cendres. Une tour seule fut épargnée par les flammes ; elle est encore debout comme une colonne expiatoire et funéraire.

    Le Hautel parvint à s’évader par une poterne et, campé sur une mule, il chemina vers l’Astarac. A quelque distance, il pria un maréchal de ferrer sa monture à rebours pour dérouter les poursuites. Une fois entré dans le royaume de Navarre, il vint offrir le concours de son bras à Henri IV. Pendant qu’il combattait à côté du Béarnais, le parlement de Toulouse l’avait condamné à mort par contumace, et ses armes furent attachées au pilori sur la place du Capitole. Le sire de Barbotan témoigna tant de zèle et de dévouement dans les missions les plus périlleuses et dans les combats au souverain qui avait accepté ses services, que celui-ci le releva de la sentence capitale et le réintégra dans tous ses titres et biens.

    Une note au bas de la page ajoute ce qui suit :

    C’était un haut et puissant seigneur que le sire de Barbotan. Sa demeure féodale était le rendez-vous de toute la noblesse d’Armagnac et, plus d’une fois, Jeanne d’Albret l’honora de sa royale présence.

    Les données légendaires de ce récit se dégagent aisément du cadre pseudo-historique qu’on leur a fait. De ce dernier tous les éléments sont faux. La vraie date, on le verra bientôt, n’appartient pas au règne d’Henri III ou d’Henri IV, mais au commencement du règne de Louis XIV. Un Maniban à la fois marquis, seigneur de Laballe et président à mortier du Parlement de Toulouse, à la date où le rédacteur a placé le fait, constitue une triple erreur : l’érection du marquisat de Maniban est de 1682 ; le premier marquis de Maniban fut aussi le premier président de ce nom à Toulouse, Jean-Guy ; et jamais cette famille n’eut le titre de seigneur de Laballe. Quant aux fréquentes visites de Jeanne d’Albret au château de Barbotan, c’est une de ces vagues traditions qu’on localise, sans tirer à conséquence, en les appliquant à tous les vieux châteaux de la contrée.

    Restent les éléments légendaires : un seigneur de Barbotan meurtrier par jalousie amoureuse d’une jeune fille et d’un prêtre ; l’incendie du château par la fureur populaire ; la condamnation à mort par contumace du meurtrier, qui se sauve sur une mule ferrée à rebours. Les noms propres, c’est à craindre, appartiennent à l’écrivain, non à la tradition populaire. Le plus curieux est ce surnom de Hautel que l’on ne trouve nulle part ailleurs et qui n’est, semble-t-il, ni français ni gascon.

    Voici une troisième légende, mêlée peut-être elle aussi de quelques éléments historiques, mais cette fois vraiment acceptables. Nous l’empruntons à un travail publié en 1879 dans la Revue de Gascogne, par l’abbé Ducruc, doyen de Cazaubon :

    On raconte qu’un seigneur de Barbotan s’était épris de la fille d’un de ses métayers, très belle et très sage, et déjà fiancée à un jeune homme de la paroisse ; on prétend même que c’était à son garde-chasse. Ne pouvant parvenir à ébranler la vertu de cette jeune fille, égaré par la passion, un jour de dimanche, au moment de la messe, il mit à mort d’un coup de feu, sur le chemin de l’église, celui qu’il regardait comme le principal obstacle à ses criminels désirs. Il monta aussitôt sur son meilleur cheval et courut, se réfugier dans son château de Laballe. La population indignée, s’armant à la hâte de tout ce qui tomba sous sa main, le poursuivit et entoura le château en faisant entendre des cris de mort.

    Le jeune seigneur, effrayé de ces menaces, fit empiler le long des remparts, et principalement vers la porte d’entrée, une grande quantité de foin et de paille mouillés et y fit mettre le feu. Lorsque une épaisse fumée se fut répandue tout autour, il monta de nouveau sur son cheval, fit ouvrir les portes, traversa sans être aperçu la foule exaspérée et passa à l’étranger. Il fut condamné à la peine de mort par le Parlement de Toulouse, qui aurait ordonné la démolition de son château, à l’exception d’une tour, qui devait subsister comme une note d’infamie. Plus tard, ce seigneur aurait obtenu du roi des lettres de rémission et serait rentré dans ses possessions.

    Ici, plus de prêtre tué ; la jeune fille elle-même n’est que l’occasion, non la victime du meurtre. Le reste est presque conforme à la narration précédente, mais l’attaque et la défense du coupable sont localisées à Laballe et non à Barbotan, ce que la suite va nous montrer beaucoup plus vraisemblable.

    Quatre traits sont communs aux narrations traditionnelles : une histoire d’amour, un meurtre, une fuite, une destruction de château. Si à la légende nous faisons succéder l’histoire — l’histoire telle qu’il a été possible jusqu’à ce jour de la lire dans un trop petit nombre de documents —, elle nous montre elle aussi au moins ces trois derniers traits : le seigneur de Barbotan est condamné pour meurtre, et il est en fuite quand le Parlement ordonne son exécution et la destruction de son château. Que l’amour et la jalousie aient été les mobiles du crime, jusqu’ici la tradition orale seule le raconte, et on peut le juger vraisemblable ; mais voilà tout.

    La Vieille Tour de Barbotan
    La Vieille Tour de Barbotan

    Le doyen de Cazaubon avait trouvé, dans les papiers d’affaires de la marquise de Livry, fille du dernier des Maniban-Cazaubon, la mention d’un meurtre commis par les Barbotan en 1649, et par suite duquel leurs biens nobles furent confisqués et en partie acquis par Thomas de Maniban, seigneur des baronnies d’Eauzan.

    D’autre part, d’après des fragmentsgénéalogiques sur Barbotan de de Vergès, l’abbé Ducruc a pu établir la généalogie et le vrai nom du coupable. C’était Jean-Hector de Barbotan, seigneur de Laballe, second fils de Bompart, seigneur du même lieu ; et ce Jean-Hector fut « condamné à être roué vif avec un complice, par arrêt du Parlement de Toulouse du 22 mai 1649, pour divers crimes. » Voici

     

    l’arrêt prononcé contre Hector de Barbotan :

    « Samedy xxiij may mil six c. quarante neuf, en la chambre criminelle, presans Mrs de Puget, présidant ; Tholosany, Guilhermin, d’Assezat, Terlon, Lanes, de Cambon.

    « ENTRE le procureur gênerai du Roy, demandeur en excès et requérant l’utillité de certains deffaulx et adjournemans à trois brefs jours lui estre adjugés, d’une part ; et Hector de Barboutan, sieur de la Balle, et Pierre Barbasse, prévenus, adjournés aux dits trois briefs jours et deffailhans, d’autre ; et entre Jacques Lorgeril, escuier, sieur dudit lieu, procureur au parlement de Renes, suppliant pour estre joinct en l’instance dudict procureur géneral du Roy et demander la réparation du meurtre et assassin comis en la personne de feu Me Julien de Lorgeril, escolier, son fils, par lesdicts de Barbotan et Barbasse et autres fins de sa requeste, d’une part ; et ledict procureur géneral du Roy inthimé et iceux de Barbotan et Barbasse, defailhans, d’autre :

    « VEU LE PROCÈS, charges et informations, resumptions d’icelles, deffault du xxe de ce mois de mai, exploictz desdicts ajournemans à trois briefs jours, plaides du dict jour vingtiesme de ce mois, trois contractz de mariage de Anne Couerbe, du 4 février, 6 mars 1646, et premier février 1647, et autres productions sur ce faictes, dire et conclusions du dict procureur général du Roy ;

    « IL SERA DICT que la cour déclare lesd. deffaulx et adjournemans à trois briefs jours bien et duemant obtenus, et lesd. de Barbotan et Barbasse attains et convaincus des crismes de sacrilège, irnpietté, violemans, meurtres, assassin, voleries en plan chemin, larracin et extorsions à eux imposés : pour réparation desquels les a condempnés et condempne, où ils pourront estre aprehandés, a estre deslivrés es mains de l’executteur de la haulte justice. Ausquels, montés sur un tumbereau ou charrete, ayant lard (la hart, la corde) au col, leur fera faire le cours par les rues et carresfours accoustumés de la ville de Cazaubon, les conduira à la place publique de lad. ville, où, sur un eschaffault qui sera illec dressé, leur rompra et brisera les rains, bras, cuisses et jambes ; et ce faict, leurs corps seront mis sur de roues qui seront illec hault plantées, la face torné vers le ciel pour y vivre tant qu’il plaira à Dieu, en deuil et repantance de leurs mesfaicts ; leurs biens acquis et confisqués à quy de droict appartiendra, distraict la troisiesme partie d’iceux à leurs femmes et enfans, si poinct en ont, desquels biens confisqués, le solvable d’iceux pour l’insolvable, sera distraict la somme de sectze mil livres, moittié à l’ordonnance de la cour et l’autre audict de Lorgeril père, pour ses domaiges et interests ; et en oultre les despans et frais de justice au proffit de ceux qui les ont exposés, la taxe d’iceux réservée.

    « ORDONNE ladicte Cour que la maison de Laballe appartenante audict de Barbotan sera desmolie et razee et le bois à haulte fustee couppé et mis ras de terre pour marque perpétuelle d’infamie, avec inhibitions et deffances à toutes personnes de rebastir la dicte maison à paine de punition corporelle. Neanmoings que les nommés Langie Meylon, Charles Barbotan dit Sansin, Jean Sauboua du Rechou, Guilhaume Bohas dict Lasoube, Salafranque notaire, Pierre Condut, Jean Lacroix, le prieur de Barbotan, Sigismon de Valade, Me Jean Dupuy, pbre de Lahite, seront prins et saisis au corps, menés et conduictz à la consiergerie du pallais pour y estre dettenus jusques avoir repondeu sur les charges et informations, fins et conclusions dudict procureur général, et, où appréhandés ne pourront estre, seront cours à trois briefs jours, à fin de ban leurs biens saisis et annottés et régis par commissaires pour en rendre compte quand par la cour sera ordonné. Et qu’à l’effet de l’exécution du présent arrest icelluy sera remis es mains du gouverneur de la province affin que force en demeure au Roy et à la justice. »

    Cet arrêt est loin de satisfaire entièrement notre curiosité. Il donne cependant assez de renseignements précis pour dégager en partie le vrai du faux dans les récits populaires. Avant tout, la tradition qui montrait le château de Barbotan rasé en souvenir d’un meurtre, est convaincue d’erreur, mais seulement quant au lieu. C’est le vieux château de Laballe qui fut détruit. Mais il était naturel que la mémoire populaire finît par attacher ses souvenirs à un débris toujours debout et d’aspect un peu étrange et fantastique.

    Le meurtre de Julien de Lorgeril se rapporte-t-il à l’histoire d’amour et de jalousie conservée par la tradition ? C’est fort possible. Mais les circonstances de ce meurtre nous restent encore inconnues. Il est en outre bien vraisemblable que les complices d’Hector de Barbotan ci auront paru coupables tout au plus quelque temps, à cause de la terreur inspirée par un maître redoutable et qui les aura rendus muets pendant l’enquête ; mais qu’au fond ils étaient innocents. Il est au moins permis de le présumer, presque de l’affirmer, de ceux d’entre eux qui nous sont connus.

    Ainsi le prieur de Barbotan (titre chimérique, dû sans doute à une erreur du greffier) ne peut être qu’Antoine de Barbotan, archiprêtre du lieu et oncle du criminel Hector ; et nous avons le témoignage du poète jésuite Aubery, qui nous représente cet archiprêtre comme un saint homme. Il n’y a guère lieu de juger plus défavorablement le prêtre Jean Dupuy, de Lahitte, frère d’un avocat au Parlement et qui fut vicaire à Gabarret, à Saint-Christaud et probablement aussi à Saint-Cricq ou à Laballe.

    D’autres personnages compromis un moment dans l’affaire d’Hector de Barbotan nous apparaissent encore, soit peu après, soit longtemps après, jouissant de leur liberté et même exerçant des charges plus ou moins importantes. Par exemple, le notaire Salafranque, de Gabarret, signe comme témoin, avec ce titre, au mariage de Jean Sauboua, consul, de Saint-Cricq, à la fin de janvier 1655, avec Guillaume Boas, procureur juridictionnel du marquisat de Lacaze, et le prêtre Jean Dupuy, déjà nommé. Voilà quatre « complices » réunis à la même cérémonie nuptiale. Notez encore que ce Jean Sauboua fut plus tard (1698) nommé marguillier de la quête pour la rédemption des captifs, par Michel Gaure, religieux de l’ordre de Notre-Dame de la Merci ; c’était un titre honorable et d’autant plus recherché qu’il portait exemption de logement militaire et de plusieurs autres charges.

    D’autres noms flétris par l’arrêt nous sont parvenus avec des souvenirs qui n’ont rien de sinistre. Sigismond de Valade, par un prêt d’argent, vient au secours de la paroisse de Saint-Cricq dans la détresse de la Fronde. Charles Sansin achète, en 1653, avec plusieurs autres, des landes ou vacants de la même communauté, pour l’aider à rendre leurs avances au procureur du roi de Gabarret et à d’autres prêteurs. Un seul des « complices », Jean Lacroix, du Jouans (en Barbotan), est signalé par un emprisonnement à Labastide et une condamnation à 100 livres d’amende, pour violences (1688) ; mais on sait que les gens d’Armagnac ont la tête chaude et la main prompte, et un accident de ce genre est loin d’être absolument décisif.

    Quoi qu’il en soit, il est évident que ces divers personnages ne furent pas ou presque pas inquiétés. Le profond silence des vieux papiers encore subsistants dans le pays, au sujet des crimes d’Hector de Barbotan, prouve que l’affaire n’eut guère de suites. Sans doute la condamnation du seigneur permit à ceux qu’on croyait ses complices de démontrer leur innocence. La tradition ne doit pas se tromper en assurant qu’il reçut bientôt lui-même des lettres de rémission, qu’il serait bien intéressant de retrouver. Ce qui est certain, c’est que ses descendants se firent aimer autant qu’il avait dû se faire redouter et haïr.

     

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  • Serpent des Pyrénées,
    messe de Saint-Sécaire (Gascogne)
    (D’après « Les Légendes des Hautes-Pyrénées » paru en 1855
    et « Revue de l’Agenais » paru en 1882)
     
    *********************
     
     LE SERPENT

    Une légende gasconne affirme qu’il y avait autrefois, dans la Montagne (les Pyrénées), un Serpent long de cent toises, plus gros que les troncs des vieux chênes, avec des yeux rouges, et une langue en forme de grande épée. Ce Serpent comprenait et parlait les langues de tous les pays ; et il raisonnait mieux que nul chrétien n’était en état de le faire. Mais il était plus méchant que tous les diables de l’enfer, et si goulu que rien ne pouvait le rassasier.

    Nuit et jour, le Serpent vivait au haut d’un rocher, la bouche grande ouverte comme une porte d’église. Par la force de ses yeux et de son haleine, les troupeaux, les chiens et les pâtres, étaient enlevés de terre comme des plumes, et venaient plonger dans sa gueule. Cela fut au point que nul n’osait aller garder son bétail à moins de trois lieues de la demeure du Serpent. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et firent tambouriner dans tous les villages : « Ran tan plan, ran tan plan, ran tan plan. Celui qui tuera le Serpent, sera libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et cinq cents chèvres. »

     

    En ce temps-là vivait un jeune forgeron, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. « C’est moi, dit-il, qui me charge de tuer le Serpent, et de gagner la récompense promise. » Sans être vu du Serpent, il installa sa forge dans une grotte, juste au-dessous du rocher où demeurait la mâle bête. Cela fait, il se lia, par la ceinture, avec une longue chaîne de fer, et plomba solidement l’autre bout dans la pierre de la grotte. « Maintenant, dit-il, nous allons rire. »

    Alors, le forgeron plongea dans le feu sept barres de fer grosses comme la cuisse, et souffla ferme. Quand elles furent rouges, il les jeta dehors. Par la force des yeux et de l’haleine du Serpent, les sept barres de fer rouges s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans sa gueule. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte. Une heure après, sept autres barres de fer rouge, grosses comme la cuisse, s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans la gueule du Serpent. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte.

    Ce travail dura sept ans. Les barres de fer rouge avaient mis le feu dans les tripes du Serpent. Pour éteindre sa soif, il avalait la neige par charretées ; il mettait à sec les fontaines et les gaves. Mais le feu reprenait dans ses tripes, chaque fois qu’il avalait sept nouvelles barres de fer rouge. Enfin, la male bête creva. De l’eau qu’elle vomit en mourant, il se forma un grand lac. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et dirent au forgeron : « Ce qui est promis sera fait. Tu es libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et cinq cents chèvres. »

    Un an plus tard, il ne restait plus que les os du Serpent sur le rocher dont il avait fait sa demeure. Avec ces os, les gens du pays firent bâtir une église. Mais l’église n’était pas encore couverte, que la contrée fut éprouvée, bien souvent, par des tempêtes et des grêles comme on n’en avait jamais vu. Alors, les gens comprirent que le Bon Dieu n’était pas content de ce qu’ils avaient fait, et ils mirent le feu à l’église.

     

    LA MESSE DE SAINT SÉCAIRE
    Pour se garder d’une sorcière sans être passible de châtiment, on affirmait encore au XIXe siècle qu’il fallait bien surveiller celle qui voulait vous donner du mal. Quand elle passe près de vous et quand elle étend le bras pour faire sa mauvaise œuvre, dites en vous-même : « Que le Diable te souffle au derrière. ». Aussitôt, la sorcière pâtit cent fois plus que vous n’auriez pâti, et vous n’aurez plus rien à craindre d’elle. Pareille chose arrive, quand vous la voyez venir de loin, si vous dites, toujours en vous-même : « Je te doute. Je te redoute. Pet sans feuille. Monte en haut de la cheminée. »

    Il y a toutefois quelque chose de bien plus rare et de pire que le mal donné par les sorcières. C’est la messe de saint Sécaire. L’homme à qui elle est adressée sèche peu à peu, et meurt sans qu’on sache pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte. Bien peu de curés savent la messe de saint Sécaire, et les trois quarts de ceux qui la savent ne la diront jamais, ni pour or, ni pour argent. Il n’y a que les mauvais prêtres qui se chargent d’un pareil travail. Ces prêtres ne demeurent jamais deux jours de suite dans le même endroit. Ils marchent toujours la nuit, pour s’en aller, aujourd’hui dans la Montagne, demain dans les Grandes Landes de Bordeaux ou de Bayonne.

    L'évocation ou la lecture diabolique. Peinture de David Teniers dit le Jeune (1610-1690)
    L’évocation ou la lecture diabolique. Peinture de David Teniers dit le Jeune (1610-1690)

     

    La messe de saint Sécaire ne peut être dite que dans une église où il est défendu de s’assembler, parce qu’elle est à moitié démolie, ou parce qu’il s’y est passé des choses que les chrétiens ne doivent pas faire. De ces églises, les hiboux, les chouettes et les chauves-souris font leurs paradis. Les Bohèmes y viennent loger. Sous l’autel, il y a tout plein de crapauds qui chantent.

    Le mauvais prêtre amène avec lui sa maîtresse, pour lui servir de clerc. Il doit être seul dans l’église avec elle, et avoir fait un bon souper. Sur le premier coup de onze heures, la messe commence par la fin, et tout à rebours, pour finir juste à minuit. L’hostie est noire et à trois pointes. Le mauvais prêtre ne consacre pas de vin. Il boit l’eau d’une fontaine où on a jeté un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait toujours par terre, et avec le pied gauche. Il se passe encore, à la messe de saint Sécaire, beaucoup d’autres choses que personne ne sait, et qu’un bon chrétien ne pourrait voir sans devenir aussitôt aveugle et sourd-muet pour toujours.

    Voilà comment certaines gens s’y prenaient pour faire sécher peu à peu leurs ennemis, pour les faire mourir mystérieusement. On pensait que les mauvais prêtres et les gens les payant pour ce travail auraient un grand compte à rendre, le jour du dernier jugement. Aucun curé ni évêque, pas même l’archevêque d’Auch, n’avait le droit de leur pardonner.

    Il y aurait une contre-messe permettant de se garder contre la messe de saint Sécaire. Elle aurait le pouvoir de faire sécher peu à peu le mauvais prêtre et les gens qui l’ont payé. Ils sèchent peu à peu, et meurent sans savoir ni pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte.

     

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  • Seine et pommiers de Normandie :
    tranches de vie des dieux ?
    (D’après « La Mosaïque » paru en 1836)
     
    ********************
     
    Dans son Arcadie, Bernardin de Saint-Pierre, se proposant de peindre les Gaules, la Grèce et l’Egypte à l’époque du siège de Troie, y livre notamment l’origine mythologique de la Seine, fille de Bacchus qui se serait métamorphosée en flots pour échapper au dieu des mers Neptune, et celle des pommiers de Normandie, lesquels seraient le fruit ostentatoire d’une vengeance que voulut assouvir une nymphe marine contre Vénus
     
     

    « La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Heva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers.

    « Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouillaient les plantes des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Heva, sa compagne, aperçut sous les ondes les chevaux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine de la première moitié du IIIe siècle
    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine
    de la première moitié du IIIe siècle

     

    Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Heva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père, et Cérès sa maîtresse.

    « L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude : elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers à conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune. »

    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle
    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle

     

    Bernardin de Saint-Pierre met la narration suivante dans la bouche d’un voyageur qui est censé l’avoir recueillie des Gaulois eux-mêmes, et relative à l’apparition des pommiers en Normandie : « Voici ce qu’ils racontent au sujet de ces pommiers, qui y croissent en abondance et de la plus grande beauté. Ils disent que la belle Thétis, qu’ils appellent Friga, jalouse de ce qu’à ses propres noces, Vénus, qu’ils appellent Siofne, eût remporté la pomme qui était le prix de la beauté, sans qu’on l’eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolut de s’en venger.

    « Un jour donc que Vénus, descendue sur cette partie du rivage des Gaules (les côtes de Normandie), y cherchait des perles pour sa parure, et des coquillages appelés manches de couteau, pour son fils Sifionne, un triton lui déroba sa pomme, qu’elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois celtiques, la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays, et de la beauté singulière de leurs filles. »

     

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