• Sorcière (Une) en Rouergue
    ou Marie Trébas terrifiant Rodez
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger », paru en 1911)
     
     
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    Un magistrat consigna en 1870 quelques faits remarquables d’une sorcière vivant à Rodez cinquante ans plus tôt, redoutée de tous et qui, jetant un jour son dévolu sur un enfant malade, se trouva confrontée à l’ire des habitants lui faisant regretter d’avoir jeté quelque maléfice. Lorsqu’elle dut quitter ce bas monde, il lui fallut transmettre son pouvoir...
     

    Vers 1830 vivait à Rodez, près de la promenade des Prêtres, une sorcière que l’on nommait Marie Trébas. Elle méritait, au reste, sous tous les rapports, le nom qu’on lui donnait, affirme notre magistrat, et son aspect extérieur, comme sa vie et ses actes, concouraient à la faire regarder justement comme une véritable trèbe ; elle n’était vêtue que de sales haillons dont les couleurs disparates, et tranchant les unes sur les autres, lui donnaient un aspect étrange ; sa tête était recouverte d’une vaste coiffe noire, d’où s’échappaient quelquefois des mèches de cheveux gris en désordre, et au-dessous des plis de laquelle on voyait briller deux yeux noirs encore vifs et perçants.

    La sorcière de Rodez. Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841
    La sorcière de Rodez ?
    (Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841)

    L’hiver, elle mettait au-dessus de sa robe un vaste manteau noir couturé qui la recouvrait tout entière, et elle portait toujours à la main un bâton noueux sans lequel on ne l’avait jamais vue. Son visage inspirait une sorte de terreur ; son nez aquilin et crochu semblait vouloir rejoindre le menton, et sa bouche était toujours crispée d’un sourire satanique. Ses mains étaient osseuses et décharnées, et l’on prétendait que ceux qui l’avaient approchée de près avaient vu que son pied se terminait en fourche.

    Son logis était une espèce d’écurie où étaient entassés pêle-mêle une foule d’objets, et dans un coin de laquelle on remarquait un vaste amas de chiffons. C’était là, disait-on, que Marie Trébas fabriquait le mystérieux onguent de pé dé fuelho avec lequel on n’a qu’à se frotter la paume de la main, et de crier trois fois : pé dé fuelho, pé dé fuelho, pé dé fuelho, après s’être mis à cheval sur un manche à balai, pour se sentir emporter à travers les airs, jusqu’au lieu où se tient le sabbat.

    Vous comprenez qu’avec tous ces antécédents, Marie Trébas n’était pas en odeur de sainteté dans Rodez, et les enfants, dès qu’ils l’apercevaient ou qu’ils passaient devant sa petite échoppe située au milieu de la côte pavée, couraient se cacher au plus vite ou s’accrochaient au tablier de leur mère sans oser même lever les yeux. Ajoutez à cela que Marie Trébas était méchante, et qu’elle jetait des maléfices sur ceux qui ne voulaient pas l’écouter, et vous aurez la mesure de la crainte qu’inspirait la sorcière.

    Un jour que Marie Trébas était assise ou plutôt accroupie à son ordinaire, devant sa petite boutique de mercerie, et que son visage exprimait encore plus de méchanceté, s’il est possible, il passa devant elle une femme portant un jeune enfant de quelques mois. Cet enfant qui s’appelait Josépou était malade, et on l’apportait de Pont Viel à Rodez pour le faire guérir à M. Anglade. A la vue de cet enfant, Marie Trébas fut saisie d’une noire pensée, et, s’adressant à la femme :

    — Voyons, dit-elle, laissez-moi voir cet enfant.
    — Vilaine sorcière du diable, lui fut-il répondu, occupe-toi du sabbat, et de ce qui te regarde, et laisse-moi tranquille.
    — Prenez garde, reprit Marie Trébas, si vous ne voulez pas le laisser voir, il lui arrivera malheur.
    — Tais-toi, tu m’ennuies.

    Alors un éclair de méchanceté jaillit des yeux de la sorcière et on lui entendit marmonner entre les dents des paroles bizarres et confuses. Quand je dis entre ses dents, je me trompe, rapporte le magistrat nous contant cette anecdote, car elle n’en avait qu’une, la canine gauche, qui, descendant sur la lèvre inférieure, ne ressemblait pas mal à une défense d’éléphant.

    Ces paroles que la vieille prononçait, c’était un sort qu’elle jetait sur l’enfant, et, en effet, quand le petit fut revenu à Pont Viel, il fut agité d’une maladie inconnue, étrange, qui ne lui laissait pas un instant de repos. Il criait toujours, ne voulait pas prendre le sein de sa mère, et tous les remèdes que l’on tenta furent inutiles. Ce fut alors seulement que l’on se souvint du sort jeté par la vieille. Il fallut aviser aux moyens de lever ce sort, et après avoir consulté les plus anciens habitants de Pont Viel, et avoir rassemblé dans une chambre les commères, voici comment on s’y prit.

    Après avoir fermé les portes, on prit un foie de lièvre récemment tué, et une poignée de guingassous qu’on était allé acheter la veille à Rodez. On mit tout cela sur le feu à la poêle, et à trois reprises différentes on y versa du vinaigre. Quand ce fut un peu cuit on mit le tout dans une assiette, on posa ensuite le foie de lièvre sur la table, et on enfonça un à un les guingassous dans ce foie. Or il faut savoir que quand on accomplit toutes ces cérémonies, le sorcier ou la sorcière qui a jeté le sort ressent dans ses fesses la même douleur que si on lui enfonçait les guingassous dans cette partie du corps. La sensation le fait alors venir et on le force à lever le sort.

    C’est ce qui arriva en effet et à peine trois ou quatre guingassous avaient-ils été enfoncés dans le foie, que l’on entendit des pas sur le chemin en même temps que quelques marmonnages confus. C’était Marie Trébas qui arrivait au galop, en portant la main à son derrière et en disant :

    — Vous n’avez pas besoin de me faire tant de mal... pourtant c’est trop fort...
    — Allons, vieille Belzébut, lui dit-on, lève de suite le sort, autrement...
    — Ne soyez pas si inquiètes... vous m’avez fait du mal.
    — Voyons, dépêche-toi.
    — Oui, mais...

    Voyant qu’elle ne voulait pas se décider on enfonça un autre guingassou dans le foie. La vieille jeta un cri de douleur, porta vite la main à son derrière, et, après avoir levé le sort, repartit vite. L’enfant fut guéri.

    Quand Marie Trébas mourut, on fit un grand feu de joie de toutes ses hardes, et on se garda bien d’y toucher de peur d’être ensorcelé. Au moment de mourir, elle avait une nièce à côté d’elle, et tourmentée par les souffrances, elle la priait de venir lui toucher la main.

    — Viens, lui disait-elle, viens me donner la main, ne me refuse pas ce plaisir, c’est le dernier que tu me rendras.
    — Non, non, disait la nièce, je sais que quand un sorcier meurt il lui faut communiquer la sorcellerie à quelqu’un. Vous voudriez me la donner.
    — Oh ! viens, viens, car je souffre beaucoup.
    — Non, mais vous avez là un balai, touchez-le.

    Et elle lui lança un balai ; la vieille le toucha. Alors le balai fut ensorcelé, il vola çà et là par la chambre en faisant mille sauts et gambades et il finit par s’envoler par la cheminée. Alors Marie Trébas mourut.

     

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  • Sire à la main sanglante (L’esprit du)
    rôderait-il autour du palais
    épiscopal de Mirepoix ?
    (D’après « Légendes et traditions populaires de la France », paru en 1840)
     
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    Bâti au XVe siècle à la demande de Philippe de Lévis, le palais épiscopal de Mirepoix devrait sa splendeur à l’attention toute particulière qu’on porta à sa confection, suggérée par un mystérieux messager en rémission des crimes commis jadis par le célèbre Sire à la main sanglante, qui laissait une trace indélébile dans toutes les mémoires
     

    L’imagination populaire, tout inépuisable qu’elle est, offre pourtant des reproductions fréquentes de certaines inventions. Les mêmes récits sont appliqués à des personnages très divers, placés à des distances très éloignées. Ampère n’a pas manqué de le faire remarquer dans son Histoire littéraire. En voici un exemple puisé au cœur des traditions populaires du Midi ; un récit rappelant un fait analogue à celui de Gabrielle de Vergy, qui se termine par une tradition que les frères Grimm ont trouvée en Allemagne.

    Mirepoix est une des plus anciennes petites villes du midi de la France. Les habitants du pays donnent à son nom une origine tout orgueilleuse. Comme la colline sur laquelle le château a été construit présente un aspect imposant et dominateur, les passants s’arrêtaient en disant : « Admire cette cime, Mira pech. » Le château prit peu à peu le nom de MirapechMirepoix — il sera plus tard connu sous le nom de château de Terride. La ville qui vint se mettre sous la protection de ses redoutables murailles, reçut le même nom. Les guerres de religion la soumirent à de grandes vicissitudes. Guy de Lévis, maréchal de la foi, l’obtint pour apanage au commencement du XIIIe siècle. Elle resta depuis lors presque toujours dans sa famille.

    Château de Terride (Mirepoix)
    Château de Terride (Mirepoix)

     

    Au siècle suivant, les malheurs qui suivirent la descente des Anglais en France, firent éprouver leur contre-coup à la petite ville de Mirepoix. Les sommes énormes et les provinces qu’il fallut livrer pour le rachat du roi Jean épuisèrent la France au point qu’il devint impossible d’acquitter la solde des gens de guerre qu’on avait mis sur pied pour résister à l’Anglais. Ces troupes se débandèrent et organisèrent le pillage et le brigandage sous différents chefs qu’elles choisirent. Une de ces bandes s’abattit sur les terres de Mirepoix, et y séjourna depuis 1359 jusqu’en 1363.

    Elle avait pour chef un homme résolu, nommé Jean Petit, qui fit trembler souvent les suzerains du voisinage. Gaston Phoebus fut obligé de traiter avec lui pour le faire sortir du royaume. Mais le jour de son départ, ce brigand pilla et incendia la ville qu’il quittait. Fortifiée depuis pour résister à de pareilles tentatives, elle fut entourée de larges fossés, et enceinte d’une muraille percée de quatre portes et défendue par quatre tours. On en voit encore aujourd’hui quelques vestiges.

    Le souvenir des maux causés par Jean Petit est resté profondément gravé dans l’esprit de la population du pays. Il y est connu sous le nom du Sire à la main sanglante ; et l’imagination du peuple en a fait un héros dans le genre du Corsaire. Voici ce qu’elle raconte à son sujet.

    Jean Petit s’étant emparé du château et de la ville de Mirepoix, voulut se donner toutes les allures des seigneurs qu’il avait chassés. Il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qu’il pût lier à son sort ; il ne tarda pas à découvrir la plus fine fleur des damoiselles de la contrée, Marie de Monségur. Marie réunissait tous les avantages que rêve un époux ; elle était belle, riche ; et, ce qui était d’un plus grand poids pour Jean Petit, elle appartenait à une ancienne et noble famille.

    Le seigneur de Monségur accueillit avec horreur la demande de Jean. Il s’en inquiéta fort peu ; s’étant procuré des intelligences dans le château, il se rendit maître par un enlèvement de la belle Marie. Dès qu’elle fut arrivée à Mirepoix, il l’épousa malgré elle. Cependant le fiancé de Marie voulut essayer de la soustraire à un sort aussi épouvantable. Il ne fallait pas penser à user de violence : Jean Petit était le plus fort. Muni des pouvoirs du sire de Monségur, le fiancé s’achemina vers le château de Mirepoix pour entamer la voie des négociations. La tradition ne lui donne pas d’autre nom que celui d’Albert.

    Jean Petit, prévenu de son arrivée, le reçut avec un grand appareil. Il avait pris les armoiries de Mirepoix, et les faisait porter à ses hommes d’armes ; il se piquait d’équité, et il voulut en donner un exemple à Albert. Quand celui-ci parut, Jean tenait une espèce de lit de justice, et il jugeait sans appel les délits qu’on venait lui soumettre. Parmi les délits qui lui furent soumis ce jour-là, il s’en rencontra un qui donna lieu à un singulier acte de justice, tout à fait dans les mœurs du temps.

    On avait amené un homme qui avait été trouvé maraudant dans une des vignes de la seigneurie de Mirepoix. Jean Petit le fit approcher, et lui demanda quelle excuse il avait à faire valoir pour ce fait.

    — Monseigneur, répondit le paysan, je n’ai pris qu’une grappe de raisin à votre vigne ; pour un si mince dommage, monseigneur me fera-t-il mourir ?

    — Non, reprit Jean ; mais ta punition sera mesurée au dommage que tu as fait à ma vigne.

    Cela dit, il se leva, pria Albert de le suivre, et se rendit sur le lieu où le délit avait été accompli. Arrivé là, il fit attacher à un poteau le pauvre diable qui tremblait de tous ses membres ; puis il ordonna que chaque passant serait arrêté, qu’on lui présenterait une pince avec laquelle il arracherait un seul poil de la barbe du coupable. Puis il se tourna vers lui, et lui dit : « Si chaque passant avait fait à ma vigne ce qu’il va faire pour ta barbe, ma vigne serait vendangée. »

    Après cet arrêt qui ressemble assez à un apologue, le châtelain regagna le château. Albert voulut profiter de cette circonstance pour entamer sa négociation.

    — Messire , dit-il à Jean, j’augure bien pour moi d’une pareille équité ; vous êtes trop juste pour me refuser un bien que la violence seule a fait tomber en votre pouvoir.

    — Je ne sais à quoi vous faites allusion, sire chevalier, reprit Jean ; si c’est à la dame de Mirepoix, notre femme, je ne puis admettre ce reproche. Madame Marie est ici de son plein gré, et nul ne la retient ; vous allez l’entendre de sa bouche même.

    Jean fit un signe, et Marie parut quelques instants après.

    — Madame, lui dit Jean, voici un jeune seigneur qui croit que vous êtes retenue ici malgré vous. Dites-lui ce qu’il en est, et si vous n’êtes pas traitée comme la souveraine maîtresse de céans.

    — Cela est vrai, répondit Marie pâle et tremblante ; le devoir m’enchaîne aujourd’hui à la fortune de monseigneur : je ne dois pas le quitter.

    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix
    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix

     

    Albert ne put soutenir la vue de cette pauvre victime qu’il aimait de toutes les forces de son âme. « Je n’ai plus rien à faire ici, s’écria-t-il le cœur brisé ; je dois respecter une décision faite avec une apparence de liberté. » Puis mettant un genou en terre : « Madame, dit-il, cette main qui vous était destinée, cette main qui peut serrer une épée ne vous fera jamais défaut. Voici mon gant ; je le laisse en défi à celui qui se dit sire de Mirepoix. »

    Marie se précipita sur le gant.

    — C’est moi qui le relèverai, dit-elle ; une dernière fois, je serrerai votre main en signe d’amitié ; c’est un adieu à mon père et à mes espérances du passé. Si mon seigneur et maître fait quelque cas de moi, il regardera cette provocation comme non avenue.

    — C’est bien, reprit Jean brutalement. Beau cavalier, vous avez entendu le désir de madame Marie ; ce désir est le nôtre. Vous êtes libre de repartir.

    Le soir de ce jour, Albert en proie au plus violent désespoir, quittait le château de Mirepoix. Arrivé sur la lisière de la forêt de Bélène, il fut accosté par un chevalier qui lui demanda à chevaucher quelque temps avec lui. Albert eut l’imprudence d’accepter. Quand ils furent arrivés à un endroit épais, éclairé par un rayon de la lune, le chevalier leva la visière de son casque, et il dit d’une voix sourde : « Je suis celui que tu appelles Jean Petit, le ravisseur de ta fiancée. Tu l’as dit ; ta main lui appartient, et je viens la chercher. »

    A peine avait-il achevé ces mots, que d’un coup de hache il abattit le poignet du malheureux Albert. Le lendemain matin, cette main fraîchement coupée fut présentée sur un coussin à la pauvre Marie. « Je ne me refuserai jamais à aucun de vos désirs, lui dit son barbare époux : vous avez ramassé le gant de cette main, la main devait suivre le gant. »

    On dit que Marie survécut peu de temps à cette scène affreuse. Quant à Jean, le sang d’Albert avait laissé sur sa main des taches qu’il ne put jamais effacer. Depuis lors, on ne l’appela plus que le Sire à la main sanglante.

    Un an après, il quitta Mirepoix, en lui laissant pour dernier adieu le pillage et la mort. Les bruits les plus étranges accompagnèrent cet acte de destruction. Il devint dans le pays de notoriété publique que le Sire à la main sanglante avait lassé la patience divine par ce dernier crime, et qu’il en avait été puni aussitôt. Les uns prétendaient qu’il avait été emporté par le diable ; les autres, qu’il avait succombé sous les coups d’un chevalier inconnu qui ne frappait que de la main gauche. Tous s’accordaient à placer la fin de ce drame dans les sombres retraites de la forêt de Bélène, située à quelques lieues de Mirepoix.

    Cependant la famille de Lévis était rentrée en possession du château et de la ville ; Philippe de Lévis en était alors le suzerain. Philippe était un noble et puissant seigneur, aussi remarquable par sa valeur que par sa piété. Lui seul ne redoutait pas la forêt de Bélène, et il y faisait de longues chasses avec une suite nombreuse. Un jour, il s’était laissé emporter fort loin par son cheval, en poursuivant un sanglier. Le jour commençait à tomber, et le crépuscule donnait aux grands arbres et aux immenses allées l’aspect le plus sinistre. Comme Philippe cherchait à s’orienter, il se trouva dans un carrefour qui lui était inconnu.

    Tout à coup un homme se présenta devant lui. Il portait une longue robe ; sa barbe tombait sur sa poitrine ; ses cheveux étaient ras. A la vue de ce sinistre personnage, Philippe fit un signe de croix. « Ne crains rien, lui fut-il répondu ; suis-moi si tu as du cœur, et aucun mal ne te sera fait. » Cela dit, l’étrange interlocuteur de Philippe sauta en croupe derrière celui-ci, et le cheval, malgré ce double faix, partit avec une vitesse inouïe. Ils arrivèrent bientôt à une grande avenue, au bout de laquelle on apercevait un château magnifique. A mesure qu’ils approchaient, ils rencontraient toutes sortes de gens qui paraissaient s’y rendre. C’étaient de nobles dames suivies de pages blasonnés, des chevaliers à la riche armure, des prélats en grand costume. Cette foule était silencieuse ; et pas un mot n’était échangé entre tous ces personnages.

    Nos deux cavaliers arrivèrent bientôt au pont-levis. Le compagnon de Philippe sauta à bas de cheval, plaça sa main devant sa bouche, et fit entendre un bruit étrange qui retentissait comme le son de dix cors. Aussitôt le pont-levis s’abaissa, et un écuyer se présenta pour tenir le cheval de Philippe. Son compagnon ne le souffrit pas ; il prit lui-même la bride du cheval, et il l’attacha à un anneau scellé dans le mur de la première cour. Il y avait déjà un grand nombre de chevaux ainsi attachés. « Suis-moi, dit-il ensuite à Philippe ; et quoi qu’on te dise, ne réponds pas ; quoi qu’on t’offre, n’accepte pas. »

    Palais épiscopal de Mirepoix
    Palais épiscopal de Mirepoix (Crédit photo : http://belcikowski.org/ladormeuseblogue2/?p=1680)

     

    Philippe et son mystérieux compagnon pénétrèrent dans un vestibule immense où se tenaient toutes sortes de gens d’armes, de pages et d’écuyers. Les uns jouaient aux dés ; les autres fourbissaient leurs armes ; ceux-ci paraissaient causer à voix basse ; ceux-là allaient et venaient comme des serviteurs empressés. Après ce vestibule, nos deux voyageurs traversèrent plusieurs salles remplies de chevaliers et de nobles dames qui ne paraissaient pas voir les nouveau-venus. Ils entrèrent enfin dans une pièce moins vaste que les autres, où il y avait une table dressée autour de laquelle circulaient des visages plus sinistres encore que ceux qu’ils avaient vus.

    Un seul homme était assis à cette table. Philippe n’eut pas de peine à le reconnaître, c’était le Sire à la main sanglante. Il était là, sombre et silencieux, l’œil hagard et immobile. A l’arrivée de Philippe, il se leva lourdement, et lui fit signe de la main de s’asseoir vis-à-vis de lui. Le sire de Lévis frémit d’horreur : cette main était toujours tachée de sang.

    On servit un splendide festin. Malgré la faim qui le dévorait, de Lévis n’acceptait aucun mets ; quant au Sire à la main sanglante, il n’y touchait pas non plus, aucun n’étant placé devant lui. A chaque service, un écuyer vêtu de noir déposait devant son maître une main fraîchement coupée, posée sur un riche coussin. Quand ce sinistre repas fut terminé, le singulier convive de Philippe se leva ; il jeta un regard de souffrance et de désespoir sur celui-ci, et se retira, précédé du même écuyer qui portait devant celui-ci une main encore saignante.

    Philippe leva les yeux ; il vit les murs tapissés de ce sanglant trophée. Cependant il ne restait plus personne dans la salle. Le guide de Philippe le prit par la main, l’amena dans la cour détacher son cheval, et lui fit signe de monter. Quand ils eurent fait quelques pas dans la forêt, Philippe l’interrogea sur le spectacle dont il venait d’être témoin. Voici ce que son compagnon lui répondit :

    — Il y a sept ans que celui que tu viens de voir subit le châtiment qu’il avait mérité par ses crimes. Lui, et tous ceux qu’il avait associés à sa vie, ne souffrent pas d’autre torture que de se trouver en présence de leur victime. Cependant le ciel a pris en pitié leurs souffrances ; la sainte Marie de Monségur a obtenu leur pardon, à condition qu’un légitime possesseur du château et de la ville de Mirepoix ferait bâtir un lieu de prières, en expiation des crimes du Sire à la main sanglante. Il peut refuser, ou consentir : Dieu lui en laisse la liberté.

    Cela dit, l’esprit disparut.

    Arrivé à Mirepoix, Philippe assembla les notables de la ville, et leur raconta ce qu’il avait vu. Tous décidèrent d’une commune voix que, puisque le ciel consentait au pardon des crimes dont ils avaient été victimes, il serait impie à eux de refuser ce pardon. L’année même de cette étrange rencontre, les travaux d’agrandissement de la cathédrale de Mirepoix furent entrepris. Mais Philippe de Lévis ne borna pas sa munificence à cela, joignant à l’édifice un magnifique clocher (achevé en 1506), et faisant construire un beau palais épiscopal, ces constructions témoignant aujourd’hui de l’ancienne importance de Mirepoix.

     

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  • Sire (Le) de Barbotan
    et la Tour du Crime dans le Gers
    (D’après « Revue de Gascogne : bulletin mensuel
    du Comité d’histoire et d’archéologie
    de la province ecclésiastique d’Auch », paru en 1887)
     
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    Le voyageur qui se rend de Cazaubon à la station thermale de Barbotan, au moment d’entrer dans ce modeste village, aperçoit sur la hauteur, à sa gauche, non loin du chalet construit vers 1860 par le dernier comte de Barbotan, un assez fort débris de maçonnerie, une sorte de tour de brique à moitié revêtue de lierre, seul reste d’une antique demeure féodale depuis longtemps disparue. Nombre de légendes s’y rattachent, mêlant histoire d’amour, meurtre, fuite, destruction de château...
     
     
     

    S’il interroge les gens du pays sur ce muet témoin d’une autre époque, le voyageur est sûr d’entendre des récits plus ou moins merveilleux, mais malheureusement obscurs ou contradictoires. Quelques personnes appellent cette masse pleine, sans caractère architectural, la Tour du crime ; mais il ne semble pas que cette appellation ait une origine locale bien ancienne.

    Quant à la légende du château et du sire de Barbotan, elle a plusieurs formes plus ou moins difficiles à ramener à l’unité. Un premier récit parle d’une jeune fille enfermée dans la tour du château par le seigneur et victime de sa cruauté, pour n’avoir pas voulu écouter sa passion. La destruction du château, sauf ce débris accusateur, aurait été la suite de ce crime.

    La Vieille Tour de Barbotan
    La Vieille Tour de Barbotan

    Une seconde légende parle d’un archiprêtre tué à la porte de l’église avec la jeune fille. Un anonyme a mis en oeuvre cette tradition, mais en la mêlant à des éléments historiques de mauvais aloi, dans la Revue d’Aquitaine de 1865. Voici la transcription abrégée de ce morceau :

    Hugues, sire de Barbotan, surnommé le Hautel, donnait tous ses loisirs à, la chasse ; son château était le rendez-vous de tous les gentilshommes du pays ayant et pratiquant les mêmes goûts. Un seul s’abstenait : le marquis de Maniban, seigneur de la Balle, président à mortier du parlement de Toulouse. Celui-ci avait un garde-chasse dont la fille Odette était la plus gente jouvencelle de la contrée. Le châtelain de Barbotan, épris de l’humble jeune fille, lui proposa mariage. L’offre, quoique séduisante, ne fut point acceptée.

    Hugues, outré de ce refus, promit d’en tirer vengeance. La bouche de la demoiselle avait dit non, mais son cœur avait dit oui, car elle gardait depuis longtemps dans son âme une affection profonde et mystérieuse pour le seigneur de Barbotan. Un jour qu’elle était allée à l’église verser ses peines au tribunal de la pénitence, elle eut, à la sortie de la chapelle, une défaillance. L’archidiacre, touché de son état maladif, la voulut raccompagner. Hugues, dans un accès de jalousie, se précipita sur eux et les perça tour à tour de son glaive. Ensuite il prit la fuite.

    Les deux corps gisants furent relevés par des paysans ; le prêtre, qui n’avait pas encore rendu le dernier soupir, put révéler le nom du meurtrier. Alors les gens du lieu sonnèrent le tocsin, se portèrent vers le château, le saccagèrent et y mirent le feu. Le lendemain, le vieux castel féodal n’était plus qu’un monceau de cendres. Une tour seule fut épargnée par les flammes ; elle est encore debout comme une colonne expiatoire et funéraire.

    Le Hautel parvint à s’évader par une poterne et, campé sur une mule, il chemina vers l’Astarac. A quelque distance, il pria un maréchal de ferrer sa monture à rebours pour dérouter les poursuites. Une fois entré dans le royaume de Navarre, il vint offrir le concours de son bras à Henri IV. Pendant qu’il combattait à côté du Béarnais, le parlement de Toulouse l’avait condamné à mort par contumace, et ses armes furent attachées au pilori sur la place du Capitole. Le sire de Barbotan témoigna tant de zèle et de dévouement dans les missions les plus périlleuses et dans les combats au souverain qui avait accepté ses services, que celui-ci le releva de la sentence capitale et le réintégra dans tous ses titres et biens.

    Une note au bas de la page ajoute ce qui suit :

    C’était un haut et puissant seigneur que le sire de Barbotan. Sa demeure féodale était le rendez-vous de toute la noblesse d’Armagnac et, plus d’une fois, Jeanne d’Albret l’honora de sa royale présence.

    Les données légendaires de ce récit se dégagent aisément du cadre pseudo-historique qu’on leur a fait. De ce dernier tous les éléments sont faux. La vraie date, on le verra bientôt, n’appartient pas au règne d’Henri III ou d’Henri IV, mais au commencement du règne de Louis XIV. Un Maniban à la fois marquis, seigneur de Laballe et président à mortier du Parlement de Toulouse, à la date où le rédacteur a placé le fait, constitue une triple erreur : l’érection du marquisat de Maniban est de 1682 ; le premier marquis de Maniban fut aussi le premier président de ce nom à Toulouse, Jean-Guy ; et jamais cette famille n’eut le titre de seigneur de Laballe. Quant aux fréquentes visites de Jeanne d’Albret au château de Barbotan, c’est une de ces vagues traditions qu’on localise, sans tirer à conséquence, en les appliquant à tous les vieux châteaux de la contrée.

    Restent les éléments légendaires : un seigneur de Barbotan meurtrier par jalousie amoureuse d’une jeune fille et d’un prêtre ; l’incendie du château par la fureur populaire ; la condamnation à mort par contumace du meurtrier, qui se sauve sur une mule ferrée à rebours. Les noms propres, c’est à craindre, appartiennent à l’écrivain, non à la tradition populaire. Le plus curieux est ce surnom de Hautel que l’on ne trouve nulle part ailleurs et qui n’est, semble-t-il, ni français ni gascon.

    Voici une troisième légende, mêlée peut-être elle aussi de quelques éléments historiques, mais cette fois vraiment acceptables. Nous l’empruntons à un travail publié en 1879 dans la Revue de Gascogne, par l’abbé Ducruc, doyen de Cazaubon :

    On raconte qu’un seigneur de Barbotan s’était épris de la fille d’un de ses métayers, très belle et très sage, et déjà fiancée à un jeune homme de la paroisse ; on prétend même que c’était à son garde-chasse. Ne pouvant parvenir à ébranler la vertu de cette jeune fille, égaré par la passion, un jour de dimanche, au moment de la messe, il mit à mort d’un coup de feu, sur le chemin de l’église, celui qu’il regardait comme le principal obstacle à ses criminels désirs. Il monta aussitôt sur son meilleur cheval et courut, se réfugier dans son château de Laballe. La population indignée, s’armant à la hâte de tout ce qui tomba sous sa main, le poursuivit et entoura le château en faisant entendre des cris de mort.

    Le jeune seigneur, effrayé de ces menaces, fit empiler le long des remparts, et principalement vers la porte d’entrée, une grande quantité de foin et de paille mouillés et y fit mettre le feu. Lorsque une épaisse fumée se fut répandue tout autour, il monta de nouveau sur son cheval, fit ouvrir les portes, traversa sans être aperçu la foule exaspérée et passa à l’étranger. Il fut condamné à la peine de mort par le Parlement de Toulouse, qui aurait ordonné la démolition de son château, à l’exception d’une tour, qui devait subsister comme une note d’infamie. Plus tard, ce seigneur aurait obtenu du roi des lettres de rémission et serait rentré dans ses possessions.

    Ici, plus de prêtre tué ; la jeune fille elle-même n’est que l’occasion, non la victime du meurtre. Le reste est presque conforme à la narration précédente, mais l’attaque et la défense du coupable sont localisées à Laballe et non à Barbotan, ce que la suite va nous montrer beaucoup plus vraisemblable.

    Quatre traits sont communs aux narrations traditionnelles : une histoire d’amour, un meurtre, une fuite, une destruction de château. Si à la légende nous faisons succéder l’histoire — l’histoire telle qu’il a été possible jusqu’à ce jour de la lire dans un trop petit nombre de documents —, elle nous montre elle aussi au moins ces trois derniers traits : le seigneur de Barbotan est condamné pour meurtre, et il est en fuite quand le Parlement ordonne son exécution et la destruction de son château. Que l’amour et la jalousie aient été les mobiles du crime, jusqu’ici la tradition orale seule le raconte, et on peut le juger vraisemblable ; mais voilà tout.

    La Vieille Tour de Barbotan
    La Vieille Tour de Barbotan

    Le doyen de Cazaubon avait trouvé, dans les papiers d’affaires de la marquise de Livry, fille du dernier des Maniban-Cazaubon, la mention d’un meurtre commis par les Barbotan en 1649, et par suite duquel leurs biens nobles furent confisqués et en partie acquis par Thomas de Maniban, seigneur des baronnies d’Eauzan.

    D’autre part, d’après des fragmentsgénéalogiques sur Barbotan de de Vergès, l’abbé Ducruc a pu établir la généalogie et le vrai nom du coupable. C’était Jean-Hector de Barbotan, seigneur de Laballe, second fils de Bompart, seigneur du même lieu ; et ce Jean-Hector fut « condamné à être roué vif avec un complice, par arrêt du Parlement de Toulouse du 22 mai 1649, pour divers crimes. » Voici

     

    l’arrêt prononcé contre Hector de Barbotan :

    « Samedy xxiij may mil six c. quarante neuf, en la chambre criminelle, presans Mrs de Puget, présidant ; Tholosany, Guilhermin, d’Assezat, Terlon, Lanes, de Cambon.

    « ENTRE le procureur gênerai du Roy, demandeur en excès et requérant l’utillité de certains deffaulx et adjournemans à trois brefs jours lui estre adjugés, d’une part ; et Hector de Barboutan, sieur de la Balle, et Pierre Barbasse, prévenus, adjournés aux dits trois briefs jours et deffailhans, d’autre ; et entre Jacques Lorgeril, escuier, sieur dudit lieu, procureur au parlement de Renes, suppliant pour estre joinct en l’instance dudict procureur géneral du Roy et demander la réparation du meurtre et assassin comis en la personne de feu Me Julien de Lorgeril, escolier, son fils, par lesdicts de Barbotan et Barbasse et autres fins de sa requeste, d’une part ; et ledict procureur géneral du Roy inthimé et iceux de Barbotan et Barbasse, defailhans, d’autre :

    « VEU LE PROCÈS, charges et informations, resumptions d’icelles, deffault du xxe de ce mois de mai, exploictz desdicts ajournemans à trois briefs jours, plaides du dict jour vingtiesme de ce mois, trois contractz de mariage de Anne Couerbe, du 4 février, 6 mars 1646, et premier février 1647, et autres productions sur ce faictes, dire et conclusions du dict procureur général du Roy ;

    « IL SERA DICT que la cour déclare lesd. deffaulx et adjournemans à trois briefs jours bien et duemant obtenus, et lesd. de Barbotan et Barbasse attains et convaincus des crismes de sacrilège, irnpietté, violemans, meurtres, assassin, voleries en plan chemin, larracin et extorsions à eux imposés : pour réparation desquels les a condempnés et condempne, où ils pourront estre aprehandés, a estre deslivrés es mains de l’executteur de la haulte justice. Ausquels, montés sur un tumbereau ou charrete, ayant lard (la hart, la corde) au col, leur fera faire le cours par les rues et carresfours accoustumés de la ville de Cazaubon, les conduira à la place publique de lad. ville, où, sur un eschaffault qui sera illec dressé, leur rompra et brisera les rains, bras, cuisses et jambes ; et ce faict, leurs corps seront mis sur de roues qui seront illec hault plantées, la face torné vers le ciel pour y vivre tant qu’il plaira à Dieu, en deuil et repantance de leurs mesfaicts ; leurs biens acquis et confisqués à quy de droict appartiendra, distraict la troisiesme partie d’iceux à leurs femmes et enfans, si poinct en ont, desquels biens confisqués, le solvable d’iceux pour l’insolvable, sera distraict la somme de sectze mil livres, moittié à l’ordonnance de la cour et l’autre audict de Lorgeril père, pour ses domaiges et interests ; et en oultre les despans et frais de justice au proffit de ceux qui les ont exposés, la taxe d’iceux réservée.

    « ORDONNE ladicte Cour que la maison de Laballe appartenante audict de Barbotan sera desmolie et razee et le bois à haulte fustee couppé et mis ras de terre pour marque perpétuelle d’infamie, avec inhibitions et deffances à toutes personnes de rebastir la dicte maison à paine de punition corporelle. Neanmoings que les nommés Langie Meylon, Charles Barbotan dit Sansin, Jean Sauboua du Rechou, Guilhaume Bohas dict Lasoube, Salafranque notaire, Pierre Condut, Jean Lacroix, le prieur de Barbotan, Sigismon de Valade, Me Jean Dupuy, pbre de Lahite, seront prins et saisis au corps, menés et conduictz à la consiergerie du pallais pour y estre dettenus jusques avoir repondeu sur les charges et informations, fins et conclusions dudict procureur général, et, où appréhandés ne pourront estre, seront cours à trois briefs jours, à fin de ban leurs biens saisis et annottés et régis par commissaires pour en rendre compte quand par la cour sera ordonné. Et qu’à l’effet de l’exécution du présent arrest icelluy sera remis es mains du gouverneur de la province affin que force en demeure au Roy et à la justice. »

    Cet arrêt est loin de satisfaire entièrement notre curiosité. Il donne cependant assez de renseignements précis pour dégager en partie le vrai du faux dans les récits populaires. Avant tout, la tradition qui montrait le château de Barbotan rasé en souvenir d’un meurtre, est convaincue d’erreur, mais seulement quant au lieu. C’est le vieux château de Laballe qui fut détruit. Mais il était naturel que la mémoire populaire finît par attacher ses souvenirs à un débris toujours debout et d’aspect un peu étrange et fantastique.

    Le meurtre de Julien de Lorgeril se rapporte-t-il à l’histoire d’amour et de jalousie conservée par la tradition ? C’est fort possible. Mais les circonstances de ce meurtre nous restent encore inconnues. Il est en outre bien vraisemblable que les complices d’Hector de Barbotan ci auront paru coupables tout au plus quelque temps, à cause de la terreur inspirée par un maître redoutable et qui les aura rendus muets pendant l’enquête ; mais qu’au fond ils étaient innocents. Il est au moins permis de le présumer, presque de l’affirmer, de ceux d’entre eux qui nous sont connus.

    Ainsi le prieur de Barbotan (titre chimérique, dû sans doute à une erreur du greffier) ne peut être qu’Antoine de Barbotan, archiprêtre du lieu et oncle du criminel Hector ; et nous avons le témoignage du poète jésuite Aubery, qui nous représente cet archiprêtre comme un saint homme. Il n’y a guère lieu de juger plus défavorablement le prêtre Jean Dupuy, de Lahitte, frère d’un avocat au Parlement et qui fut vicaire à Gabarret, à Saint-Christaud et probablement aussi à Saint-Cricq ou à Laballe.

    D’autres personnages compromis un moment dans l’affaire d’Hector de Barbotan nous apparaissent encore, soit peu après, soit longtemps après, jouissant de leur liberté et même exerçant des charges plus ou moins importantes. Par exemple, le notaire Salafranque, de Gabarret, signe comme témoin, avec ce titre, au mariage de Jean Sauboua, consul, de Saint-Cricq, à la fin de janvier 1655, avec Guillaume Boas, procureur juridictionnel du marquisat de Lacaze, et le prêtre Jean Dupuy, déjà nommé. Voilà quatre « complices » réunis à la même cérémonie nuptiale. Notez encore que ce Jean Sauboua fut plus tard (1698) nommé marguillier de la quête pour la rédemption des captifs, par Michel Gaure, religieux de l’ordre de Notre-Dame de la Merci ; c’était un titre honorable et d’autant plus recherché qu’il portait exemption de logement militaire et de plusieurs autres charges.

    D’autres noms flétris par l’arrêt nous sont parvenus avec des souvenirs qui n’ont rien de sinistre. Sigismond de Valade, par un prêt d’argent, vient au secours de la paroisse de Saint-Cricq dans la détresse de la Fronde. Charles Sansin achète, en 1653, avec plusieurs autres, des landes ou vacants de la même communauté, pour l’aider à rendre leurs avances au procureur du roi de Gabarret et à d’autres prêteurs. Un seul des « complices », Jean Lacroix, du Jouans (en Barbotan), est signalé par un emprisonnement à Labastide et une condamnation à 100 livres d’amende, pour violences (1688) ; mais on sait que les gens d’Armagnac ont la tête chaude et la main prompte, et un accident de ce genre est loin d’être absolument décisif.

    Quoi qu’il en soit, il est évident que ces divers personnages ne furent pas ou presque pas inquiétés. Le profond silence des vieux papiers encore subsistants dans le pays, au sujet des crimes d’Hector de Barbotan, prouve que l’affaire n’eut guère de suites. Sans doute la condamnation du seigneur permit à ceux qu’on croyait ses complices de démontrer leur innocence. La tradition ne doit pas se tromper en assurant qu’il reçut bientôt lui-même des lettres de rémission, qu’il serait bien intéressant de retrouver. Ce qui est certain, c’est que ses descendants se firent aimer autant qu’il avait dû se faire redouter et haïr.

     

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  • Serpent des Pyrénées,
    messe de Saint-Sécaire (Gascogne)
    (D’après « Les Légendes des Hautes-Pyrénées » paru en 1855
    et « Revue de l’Agenais » paru en 1882)
     
    *********************
     
     LE SERPENT

    Une légende gasconne affirme qu’il y avait autrefois, dans la Montagne (les Pyrénées), un Serpent long de cent toises, plus gros que les troncs des vieux chênes, avec des yeux rouges, et une langue en forme de grande épée. Ce Serpent comprenait et parlait les langues de tous les pays ; et il raisonnait mieux que nul chrétien n’était en état de le faire. Mais il était plus méchant que tous les diables de l’enfer, et si goulu que rien ne pouvait le rassasier.

    Nuit et jour, le Serpent vivait au haut d’un rocher, la bouche grande ouverte comme une porte d’église. Par la force de ses yeux et de son haleine, les troupeaux, les chiens et les pâtres, étaient enlevés de terre comme des plumes, et venaient plonger dans sa gueule. Cela fut au point que nul n’osait aller garder son bétail à moins de trois lieues de la demeure du Serpent. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et firent tambouriner dans tous les villages : « Ran tan plan, ran tan plan, ran tan plan. Celui qui tuera le Serpent, sera libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et cinq cents chèvres. »

     

    En ce temps-là vivait un jeune forgeron, fort et hardi comme Samson, avisé comme pas un. « C’est moi, dit-il, qui me charge de tuer le Serpent, et de gagner la récompense promise. » Sans être vu du Serpent, il installa sa forge dans une grotte, juste au-dessous du rocher où demeurait la mâle bête. Cela fait, il se lia, par la ceinture, avec une longue chaîne de fer, et plomba solidement l’autre bout dans la pierre de la grotte. « Maintenant, dit-il, nous allons rire. »

    Alors, le forgeron plongea dans le feu sept barres de fer grosses comme la cuisse, et souffla ferme. Quand elles furent rouges, il les jeta dehors. Par la force des yeux et de l’haleine du Serpent, les sept barres de fer rouges s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans sa gueule. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte. Une heure après, sept autres barres de fer rouge, grosses comme la cuisse, s’enlevèrent de terre comme des plumes et vinrent plonger dans la gueule du Serpent. Mais le forgeron fut retenu par sa chaîne, et il rentra dans la grotte.

    Ce travail dura sept ans. Les barres de fer rouge avaient mis le feu dans les tripes du Serpent. Pour éteindre sa soif, il avalait la neige par charretées ; il mettait à sec les fontaines et les gaves. Mais le feu reprenait dans ses tripes, chaque fois qu’il avalait sept nouvelles barres de fer rouge. Enfin, la male bête creva. De l’eau qu’elle vomit en mourant, il se forma un grand lac. Alors, les gens du pays s’assemblèrent, et dirent au forgeron : « Ce qui est promis sera fait. Tu es libre de toucher, pour rien, sur la Montagne, cent vaches avec leurs veaux, cent juments avec leurs poulains, cinq cents brebis et cinq cents chèvres. »

    Un an plus tard, il ne restait plus que les os du Serpent sur le rocher dont il avait fait sa demeure. Avec ces os, les gens du pays firent bâtir une église. Mais l’église n’était pas encore couverte, que la contrée fut éprouvée, bien souvent, par des tempêtes et des grêles comme on n’en avait jamais vu. Alors, les gens comprirent que le Bon Dieu n’était pas content de ce qu’ils avaient fait, et ils mirent le feu à l’église.

     

    LA MESSE DE SAINT SÉCAIRE
    Pour se garder d’une sorcière sans être passible de châtiment, on affirmait encore au XIXe siècle qu’il fallait bien surveiller celle qui voulait vous donner du mal. Quand elle passe près de vous et quand elle étend le bras pour faire sa mauvaise œuvre, dites en vous-même : « Que le Diable te souffle au derrière. ». Aussitôt, la sorcière pâtit cent fois plus que vous n’auriez pâti, et vous n’aurez plus rien à craindre d’elle. Pareille chose arrive, quand vous la voyez venir de loin, si vous dites, toujours en vous-même : « Je te doute. Je te redoute. Pet sans feuille. Monte en haut de la cheminée. »

    Il y a toutefois quelque chose de bien plus rare et de pire que le mal donné par les sorcières. C’est la messe de saint Sécaire. L’homme à qui elle est adressée sèche peu à peu, et meurt sans qu’on sache pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte. Bien peu de curés savent la messe de saint Sécaire, et les trois quarts de ceux qui la savent ne la diront jamais, ni pour or, ni pour argent. Il n’y a que les mauvais prêtres qui se chargent d’un pareil travail. Ces prêtres ne demeurent jamais deux jours de suite dans le même endroit. Ils marchent toujours la nuit, pour s’en aller, aujourd’hui dans la Montagne, demain dans les Grandes Landes de Bordeaux ou de Bayonne.

    L'évocation ou la lecture diabolique. Peinture de David Teniers dit le Jeune (1610-1690)
    L’évocation ou la lecture diabolique. Peinture de David Teniers dit le Jeune (1610-1690)

     

    La messe de saint Sécaire ne peut être dite que dans une église où il est défendu de s’assembler, parce qu’elle est à moitié démolie, ou parce qu’il s’y est passé des choses que les chrétiens ne doivent pas faire. De ces églises, les hiboux, les chouettes et les chauves-souris font leurs paradis. Les Bohèmes y viennent loger. Sous l’autel, il y a tout plein de crapauds qui chantent.

    Le mauvais prêtre amène avec lui sa maîtresse, pour lui servir de clerc. Il doit être seul dans l’église avec elle, et avoir fait un bon souper. Sur le premier coup de onze heures, la messe commence par la fin, et tout à rebours, pour finir juste à minuit. L’hostie est noire et à trois pointes. Le mauvais prêtre ne consacre pas de vin. Il boit l’eau d’une fontaine où on a jeté un enfant mort sans baptême. Le signe de la croix se fait toujours par terre, et avec le pied gauche. Il se passe encore, à la messe de saint Sécaire, beaucoup d’autres choses que personne ne sait, et qu’un bon chrétien ne pourrait voir sans devenir aussitôt aveugle et sourd-muet pour toujours.

    Voilà comment certaines gens s’y prenaient pour faire sécher peu à peu leurs ennemis, pour les faire mourir mystérieusement. On pensait que les mauvais prêtres et les gens les payant pour ce travail auraient un grand compte à rendre, le jour du dernier jugement. Aucun curé ni évêque, pas même l’archevêque d’Auch, n’avait le droit de leur pardonner.

    Il y aurait une contre-messe permettant de se garder contre la messe de saint Sécaire. Elle aurait le pouvoir de faire sécher peu à peu le mauvais prêtre et les gens qui l’ont payé. Ils sèchent peu à peu, et meurent sans savoir ni pourquoi ni comment, et sans que les médecins y voient goutte.

     

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  • Seine et pommiers de Normandie :
    tranches de vie des dieux ?
    (D’après « La Mosaïque » paru en 1836)
     
    ********************
     
    Dans son Arcadie, Bernardin de Saint-Pierre, se proposant de peindre les Gaules, la Grèce et l’Egypte à l’époque du siège de Troie, y livre notamment l’origine mythologique de la Seine, fille de Bacchus qui se serait métamorphosée en flots pour échapper au dieu des mers Neptune, et celle des pommiers de Normandie, lesquels seraient le fruit ostentatoire d’une vengeance que voulut assouvir une nymphe marine contre Vénus
     
     

    « La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Heva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers.

    « Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouillaient les plantes des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Heva, sa compagne, aperçut sous les ondes les chevaux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine de la première moitié du IIIe siècle
    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine
    de la première moitié du IIIe siècle

     

    Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Heva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père, et Cérès sa maîtresse.

    « L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude : elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers à conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune. »

    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle
    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle

     

    Bernardin de Saint-Pierre met la narration suivante dans la bouche d’un voyageur qui est censé l’avoir recueillie des Gaulois eux-mêmes, et relative à l’apparition des pommiers en Normandie : « Voici ce qu’ils racontent au sujet de ces pommiers, qui y croissent en abondance et de la plus grande beauté. Ils disent que la belle Thétis, qu’ils appellent Friga, jalouse de ce qu’à ses propres noces, Vénus, qu’ils appellent Siofne, eût remporté la pomme qui était le prix de la beauté, sans qu’on l’eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolut de s’en venger.

    « Un jour donc que Vénus, descendue sur cette partie du rivage des Gaules (les côtes de Normandie), y cherchait des perles pour sa parure, et des coquillages appelés manches de couteau, pour son fils Sifionne, un triton lui déroba sa pomme, qu’elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois celtiques, la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays, et de la beauté singulière de leurs filles. »

     

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  • Seine et pommiers de Normandie :
    tranches de vie des dieux ?
    (D’après « La Mosaïque » paru en 1836)

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    Dans son Arcadie, Bernardin de Saint-Pierre, se proposant de peindre les Gaules, la Grèce et l’Egypte à l’époque du siège de Troie, y livre notamment l’origine mythologique de la Seine, fille de Bacchus qui se serait métamorphosée en flots pour échapper au dieu des mers Neptune, et celle des pommiers de Normandie, lesquels seraient le fruit ostentatoire d’une vengeance que voulut assouvir une nymphe marine contre Vénus

     
     
     

    « La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu’elle cherchait sa fille Proserpine par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la Seine la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour compagne et pour suivante la nymphe Heva, qui devait veiller près d’elle, de peur qu’elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l’avait été par celui des enfers.

    « Un jour que la Seine s’amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu’elle fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouillaient les plantes des pieds, et quelquefois l’atteignaient jusqu’aux genoux, Heva, sa compagne, aperçut sous les ondes les chevaux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune.

    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine de la première moitié du IIIe siècle
    Triomphe de Neptune avec deux hippocampes. Mosaïque romaine
    de la première moitié du IIIe siècle

     

    Ce dieu venait des Orcades après un grand tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l’Océan, examinant, avec son trident, si leurs fondements n’avaient point été ébranlés. A sa vue, Heva jeta un grand cri, et avertit la Seine, qui s’enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l’atteindre, lorsqu’elle invoqua Bacchus son père, et Cérès sa maîtresse.

    « L’un et l’autre l’exaucèrent : dans le temps que Neptune tendait les bras pour la saisir, tout le corps de la Seine se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d’émeraude : elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu’elle a aimés étant nymphe. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que Neptune, malgré sa métamorphose, n’a cessé d’en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l’est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers à conservé son amour pour la Seine, la Seine garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la Seine s’enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune. »

    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle
    La récolte des pommes. Chromolithographie du XXe siècle

     

    Bernardin de Saint-Pierre met la narration suivante dans la bouche d’un voyageur qui est censé l’avoir recueillie des Gaulois eux-mêmes, et relative à l’apparition des pommiers en Normandie : « Voici ce qu’ils racontent au sujet de ces pommiers, qui y croissent en abondance et de la plus grande beauté. Ils disent que la belle Thétis, qu’ils appellent Friga, jalouse de ce qu’à ses propres noces, Vénus, qu’ils appellent Siofne, eût remporté la pomme qui était le prix de la beauté, sans qu’on l’eût mise seulement dans la concurrence des trois déesses, résolut de s’en venger.

    « Un jour donc que Vénus, descendue sur cette partie du rivage des Gaules (les côtes de Normandie), y cherchait des perles pour sa parure, et des coquillages appelés manches de couteau, pour son fils Sifionne, un triton lui déroba sa pomme, qu’elle avait mise sur un rocher, et la porta à la déesse des mers. Aussitôt Thétis en sema les pépins dans les campagnes voisines, pour y perpétuer le souvenir de sa vengeance et de son triomphe. Voilà, disent les Gaulois celtiques, la cause du grand nombre de pommiers qui croissent dans leur pays, et de la beauté singulière de leurs filles. »

     

     

     
     
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  • Seine (La) : oeuvre d’un saint
    ou fille de Bacchus ?
    (D’après « Légendes du vieux Paris », paru en 1867)
     
     
    ***********************
     
    Connaissez-vous, de la Seine, la légende de sa source — à l’ombre d’une abbaye — et celle de son embouchure — où se dresse le cap de la Hève, tombeau de la nymphe Héva attachée au service de Sequana, fille de Bacchus —, les deux extrémités du fleuve qui naît et ne coule qu’en France, et sur lequel navigue, calme et majestueux, le vaisseau symbolique de la ville de Paris, représenté par la Cité ? On a presque autant divagué sur la source de la Seine que pour découvrir celle du Nil ; mais au lieu d’entreprendre ici d’ennuyeuses discussions, concentrons-nous sur les légendes...
     

    C’était au VIe siècle. En ce temps-là, Dieu envoya un de ses élus dans les forêts des Burgondes. Seine était son nom, il sortait du moustier de Saint—Jean, en pays d’Auxois, et avait reçu l‘habit religieux des mains de l’évêque de Langres. Saint Seine appartient à la phalange héroïque de ces moines hardis qui seuls, ou à la tête de quelques fidèles, vont batailler contre les idoles au milieu des païens et des sauvages ; chevaliers errants de la religion, leur forteresse est la foi, turris eburnea ; leur bouclier, la robe de bure ; leur arme, la croix.

    A leur voix, les arbres consacrés par la superstition tombent, les idoles chancellent, des miracles naissent. Sous leurs pas, c’est la féerie chrétienne, marchant de prodiges en prodiges, frappant d’étonnement les peuplades barbares qui tombent à genoux et se prosternent devant une simple croix de bois. Rien ne les arrête dans ces forêts aux profondeurs effrayantes ; ils s’avancent, calmes et tranquilles, chantant les gloires de Dieu au milieu des bêtes féroces ; ils ne craignent rien, et les loups viennent se ranger autour d’eux, respectant le serviteur de Dieu ; ils rampent à genoux sous des fourrés de ronces et d’épines, habitent dans les cavernes sombres à côté des animaux, qui oublient leur férocité et abandonnent leurs tanières à l’envoyé de Dieu.

    C’est ainsi que s‘avança le moine bourguignon à travers les forêts :

     

    C’est opinion commune
    Qu’il n’y avait si grande beste
    A qui il ne fit baisser la teste.

     

    C’est là qu’il bâtit la cellule qui devint la pierre angulaire de la célèbre abbaye de Saint-Seine. Dans une prière ardente, il demande à Dieu de lui envoyer un ange pour lui faire connaître si c’est sa volonté qu’il demeure en ces lieux solitaires. Pendant son sommeil il entend, trois nuits de suite, retentir les sons de la cloche invisible d’un monastère lointain : à la troisième aurore il se lève et se met en route à travers les ronces et les épines, guidé par les tintements mystérieux.

    Abbaye de Saint-Seine
    Abbaye de Saint-Seine

     

    Il arrive dans un vallon verdoyant, abrité par l’ombre séculaire de chênes touffus... Soudain, la clochette invisible devient muette, il s’arrête : c’est là le lieu choisi par la volonté divine et où doit s’élever son monastère. Il prend possession au nom de Dieu de cette terre vierge conquise à la foi, arrache deux branches de coudrier, les pique en terre, suspend à leurs rameaux mis en croix les reliques qu’il portait à son cou, s’agenouille humblement, et chante au Seigneur un cantique d’allégresse.

    Les oiseaux des bois gazouillent a l’entour et redisent dans un concert harmonieux les chants du moine, avant d’aller répéter à tous les échos de la forêt la bonne nouvelle qu’il apporte. Une colombe descend des voûtes verdoyantes et vient se poser doucement sur le rameau planté par le moine, comme pour souhaiter la bonne venue à l’envoyé et lui présenter l’hommage des hôtes de ces lieux.

    La forêt était infestée de bandes de brigands : il change leur férocité de bêtes fauves en douceur de colombes et en fait ses ouvriers ; ils abattent les chênes et les façonnent, bâtissent les murs de l’abbaye, lui apportent des pains cuits sous la cendre et des rayons de miel. Convertis, ils forment autour de son monastère une bourgade qui d’abord porta le nom champêtre de Segestre, et, plus tard, celui de Saint-Seine, à cause de son fondateur.

    Le monastère devint célèbre en renom de discipline et de vertu ; il fut pillé et ravagé en 721 et 937, et relevé par les libéralités des chevaliers croisés bourguignons. Les ducs de Bourgogne en avaient la garde. Le roi Jean, après avoir fait sortir de ses ruines la maison abbatiale, la fortifia pour la mettre à l’abri des excursions des Anglais. Les paysans étaient tenus d’entretenir ses bastions et, en échange, avaient droit d’asile en cas de danger. L’église du vieux monastère date du XVe siècle ; c’est un des monuments historiques les plus curieux de la Bourgogne.

    C’est à l’ombre de cette abbaye que la tradition place la source de la Seine, sous une pierre légendaire très vénérée dans la contrée. Selon la croyance populaire, un jour, saint Seine, chargé d’années, revenait lentement à l‘abbaye, monté sur l’animal qui eut l’honneur de porter le Christ à son entrée solennelle dans Jérusalem. L’âne, en serviteur prévenant, s‘agenouilla sur cette pierre pour éviter au saint homme de descendre avec trop de fatigue. Son genou y fit un trou, et, quand il se releva, de l’eau en sortit miraculeusement et forma la Seine.

    Depuis ce prodige, c’est croyance générale dans les campagnes environnantes que saint Seine a le don de faire la pluie et le beau temps. Sur ce bloc calcaire, qui sert de borne au territoire de l’abbaye, un bas-relief représente saint Seine monté sur son âne. On voit une rigole que l’on croit avoir été faite par la moulure du genouil de l’âne du saint. A deux pas plus loin se dresse une croix de bois au pied de laquelle tous les ans, le 19 septembre, on célèbre une messe en grande cérémonie, pour amener la pluie cule beau temps. Les villageois viennent y plonger la tête de saint Seine dans la source.

    Saint Seine jouissait d’une grande vénération au Moyen Age, car, dès le IXe siècle, aux assises générales dans les plaines de Thil-Châtel, et trois cents ans plus tard, quand on convoquait les plaids de Dieu pour juger les grands vassaux, les seigneurs et barons qui avaient commis injustices, violences, malveillances, roberies et pilleries, on mettait sur un autel dressé sous des voûtes de feuillage orné de bannières aux couleurs du duc, toutes les reliques des saints de Bourgogne, pour la vénération des fidèles accourus de toutes parts ; saint Seine était au premier rang. La foule s’y rendait processionnellement à la suite des évêques, archevêques, abbés de Clairvaux, de Cîteaux et autres grandes abbayes. Le légat du Saint-Siège présidait ce tribunal et donnait la bénédiction avec force indulgences. Ces grands plaids, rendus importants et solennels par la présence de tous ces saints comme témoins invisibles des serments, eurent une influence salutaire et civilisatrice, en mettant, du moins momentanément, un frein aux rapines des barons puissants qui pliaient le menu peuple sous des verges de fer, et leur apprenaient à traiter leurs vassaux en frères.

    C’est un fait bien remarquable, qu’à l’origine de tous les grands fleuves se dresse une abbaye. Un des disciples de Colomban, Sigisbert, franchit les glaciers, s’arrête au pied du mont Saint-Gothard et, comme pour la bénir, fonde à la source même du Rhin dont les eaux baignent tant de monastères, de cathédrales et de couvents, la fameuse abbaye de Dissentis. Le Rhône n‘a-t-il pas eu sur les rochers qui entourent son berceau la cellule d’un moine fameux, qui fonda une abbaye grandement renommée, immense foyer intellectuel ?

    La Seine, elle aussi, le fleuve catholique par excellence, prend sa source au pied d’une croix, non loin du berceau de saint Bernard et de Bossuet, et, au moment où elle quitte la terre de France, deux Notre-Dame se dressent sur ses rives, jetant du haut de leurs falaises bénies un regard de protection sur les nombreux navires qui s‘éloignent des côtes de France, et vont porter au loin ses missionnaires et ses soldats, la civilisation et la protection.

    Principale source de la Seine, près de Saint-Seine-l'Abbaye
    Principale source de la Seine, près de Saint-Seine-l’Abbaye

     

    Une légende rustique, qui charme encore les veillées bourguignonnes, raconte autrement l’origine de la Seine. Disons la pour ne rien omettre, elle a son charme et son symbolisme, et commence comme la fable de Philémon et Baucis. Un jour, un bon pèlerin vint au village de Saint-Seine ; il était fatigué et de chétif aspect. Après avoir frappé en vain avec son bâton poudreux à toutes les chaumières, il allait quitter tristement la bourgade inhospitalière, plaignant du fond du cœur l‘endurcissement de ses habitants, quand une porte s’ouvrit pour lui. La ménagère lui donna escabeau à sa table et place à son foyer.

    Le soir était venu, et, voyant qu’elle ne lui demandait rien, il lui souhaite la bonne nuit en lui disant : « Bonne femme, merci de m’avoir donné un gîte quand tout le monde me repoussait ! Et en récompense, laissez-moi vous octroyer un don. La première action que vous ferez demain matin, en vous levant, se continuera toute la journée ; et que Dieu, qui voit d’un œil favorable toute les bonnes actions, bénisse vous et toute votre postérité. » Et il s’en alla, laissant la villageoise peu crédule au souhait d’un si piètre voyageur.

    Mais il arriva que le matin, au premier chant du coq, sans songer au don de son hôte, elle se mit à ranger le linge du ménage, et les hardes se multiplièrent avec la même rapidité que les petits pains et les petits poissons avec lesquels le Christ nourrit miraculeusement autrefois tout le peuple qui l’avait accompagné sur la montagne. Les hardes montaient, montaient toujours, et il y en ont tant et tant que le soir la hutte fut comble jusqu’au faîte. Et alors elle tomba à genoux et remercia Dieu de ce qu’un de ses saints serviteurs avait visité son humble demeure.

    Une voisine qui connut l’aventure eut repentance de sa dureté, et se promit de ne plus repousser le voyageur que la Providence enverrait à son seuil. A quelques jours de là, le même pèlerin, retournant en Judée, traversa de nouveau le village et vint heurter a sa porte. Elle lui ouvrit, lui offrit le pain, le vin, un gîte pour la nuit, et, le soir, le voyageur paya son hospitalité avec sa monnaie habituelle, c’est-à-dire, avec un don. La première action du lendemain matin devait se répéter, non seulement pendant une journée entière, mais pendant cent ans.

    Or, il arriva que la ménagère dormit, et dormit si bien qu’elle ne se souvint plus, en se levant avec l’aurore, du souhait dont l’avait gratifiée le pèlerin ; elle se mit à puiser de l’eau dans un trou vis-à-vis de sa cabane et à l’apporter dans une auge en pierre pour la lessive de la journée, et, malgré elle, poussée par une force mystérieuse, elle continua toujours ainsi, puisant éternellement de l’eau dans un trou inépuisable et venant la verser dans l’ange qui, débordant continuellement, forma un ruisseau, origine de la Seine.

    D’après cette naïve tradition, cette bonne ménagère serait la naïade villageoise de notre grand fleuve parisien, et ceux qui la racontent ajoutent que si ses eaux limpides sont si recherchées des lavandières et blanchissent si bien le linge, c’est à cause de la corvée matinale de la rustique Bourguignonne. En pays bourguignon, beaucoup préfèrent cette rustique légende à la tradition mythologique que Bernardin de Saint-Pierre rapporte dans son Arcadie, et que nous allons à notre tour essayer de raconter mythologiquement.

    La Seine (Sequana), fille de Bacchus, était la plus jolie des nymphes qui accompagnèrent la blonde déesse des moissons lorsqu’elle parcourut la Gaule à la recherche de sa fille Proserpine. Quand elle l’eut retrouvée, elle était en Normandie. Là, Cérès, pour récompenser la nymphe de sa fidélité et de ses nombreux services, lui donna les prairies fleuries qui longent le rivage, et le don de pouvoir faire pousser le blé partout où elle porterait ses pas.

    Remplie de sollicitude pour sa compagne de prédilection, elle lui donna pour suivante la nymphe Héva, chargée de veiller sur elle afin qu‘elle ne fût pas enlevée, comme sa fille, par quelque dieu marin fasciné par ses charmes. Un matin que l’aurore, comme Danaé, versait à pleines mains toutes les perles de rosée que contenait sa corbeille sur le tapis verdoyant de son domaine, la belle insoucieuse folâtrait sur le sable qui bordait la rive, ramassant les plus beaux coquillages pour orner sa ceinture.

    Soudain, la mer enfle, et la nymphe aux pieds légers fuit en jetant de grand cris, car déjà l’écume marine frangeait le bas de sa robe d’azur. Héva, qui la suit, voit le danger ; aussitôt elle se tourne vers la mer pour invoquer Thétis, et aperçoit alors, sous le voile transparent de la plaine liquide, les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune précipitant sa course vers la rive. Il arrivait des Orcades. Un tremblement de terre avait ébranlé son empire, et, en monarque prudent qui sait que rien ne doit échapper à l’œil du maître, il faisait sa ronde, sondant du bout de son trident pointu les rochers du rivage, pour voir s’ils n’avaient pas été disloqués.

    A sa vue, Héva qui, pour avoir entendu chuchoter dans les roseaux les naïades de fontaines, connaissait les galanteries aquatiques du roi des mers, pousse un cri pour avertir sa maîtresse de fuir ou de se cacher ; et la Seine, effrayée, abandonne le rivage et court à travers les prairies cherchant les vallons dont les recoins secrets peuvent favoriser sa fuite. Mais Neptune avait vu la nymphe de Cérès, sa démarche altière, ses charmes, sa légèreté, sa blonde chevelure ; tout en elle l’avait séduit, et il lance sur ses pas ses chevaux marins qu’il anime et du geste et de la voix.

    La pauvrette fuit toujours, et la rusée imitant Hippomène dans sa lutte avec Atalante, jette à l’amoureux Neptune, pour ralentir sa course, des grappes de raisin qu’elle cueille à droite et à gauche sur les coteaux chers à son père ; et pendant que le dieu ramasse ces grappes de perles noires et s’enivre davantage en ajoutant les feux de Bacchus à ceux de Vénus qui le dévorent, elle glisse légère comme la brise qu’entraîne le Zéphire dans les vallées, effleure les saules des prairies et allonge les distances en le gagnant de vitesse.

    Mais elle se fatigue ; encore quelques pas et Neptune tient sa proie ; déjà il va l’atteindre, déjà même le voile flottant de la nymphe effleure la narine fumante des tritons ; le dieu allongé le bras pour enlacer voluptueusement la taille gracieuse que protège la ceinture de Vénus, quand la fugitive invoque Bacchus son père et Cérès sa mère ; alors l’aquatique amoureux ne saisit que le vide ; le corps de la jeune fille se fond en eau, son voile et ses vêtements deviennent des flots couleur d’émeraude et elle est métamorphosée en un fleuve de cette couleur, qui parcourt encore aujourd’hui les lieux qu’elle a aimés étant nymphe.

    Statue de la nymphe Sequana érigée sur le lieu même de la principale source de la Seine
    Statue de la nymphe Sequana érigée sur le lieu même de la principale source
    de la Seine. Monument de François Jouffroy inauguré en 1866, la statue d’origine
    fut endommagée durant la Première Guerre mondiale, et remplacée

     

    Malgré sa mésaventure, Neptune n’en est pas moins resté le modèle des amoureux fidèles ; deux fois par jour, les échos du rivage retentissent du son des conques marines et deux fois l’eau du fleuve rebrousse chemin. C’est Neptune qui passe, traîné par des chevaux marins poussant des rugissements, et la nymphe qui chaque fois court se cacher dans les roseaux protecteurs de sa source. De tout temps elle a gardé de l’aversion pour son puissant amoureux ; elle ne coule que lentement vers lui, essayant de s’accrocher aux anfractuosités de ses rives, et séparant toujours ses eaux vertes des ondes azurées de Neptune. Les autres nymphes ses compagnes subirent le même sort, et devinrent l’Aube, l’Yonne, la Marne, l’Oise, l’Eure, l’Andely.

    Héva, montée sur la falaise, attendit longtemps le retour de sa maîtresse ; elle mourut de désespoir en apprenant sa métamorphose ; son œil sec ne versa nulle larme : c’est pourquoi elle ne forma aucune source. Les Néréides, pour la récompenser de sa fidélité, lui élevèrent, sur le rocher où elle rendit le dernier soupir, un tombeau composé de pierres noires et blanches, sur lequel elles placèrent une sentinelle vigilante, un écho, afin qu’Héva, après sa mort, prévînt les marins des périls de la terre, comme, pendant sa vie, elle avait averti la Seine des dangers de la. mer. L’écho redit tout haut ce qu’elle lui dit tout bas.

    Son tombeau forma le cap de la Hève ; il se dresse à l’embouchure du fleuve, comme pour narguer Neptune qui use sa rage à mordre de ses flots le rocher de granit. A ses pieds, Amphitrite fit creuser par l’escadron aquatique de ses Néréides une baie que les routiers de mer appellent la baignoire aux mouëttes, et qui sert de refuge aux mignonnes sources qui, comme la Seine, échappèrent aux poursuites amoureuses de son trop volage époux.

    De même que le soleil a deux orients, celui d’hiver et celui d’été, la Seine a deux sources ; l’une, abondante, celle d’hiver, est à Douix, ce qui fit nommer le ruisseau primitif la Douée, c’est-à-dire fontaine, et coule à l’extrémité du village de Poncey, à cent pas de Saint-Germain-la-Feuille. Celle d’été, plus faible, est à la Chapelle-Notre-Dame-des-Fontaines, de la commune de Billy-les-Chanceaux, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Seine. Les sources et les petits ruisseaux y sont si nombreux qu’il semble que la terre pleure et saigne par toutes ses veines pour alimenter le grand fleuve parisien.

    Rien de charmant comme le vallon qui lui sert de berceau. La nymphe

     

    Qui tantôt se promène au long de ses fontaines,
    De qui les petits flots font luire dans les plaines
    L‘argent de leurs ruisseaux parmi l’or des moissons,
    Et tantôt se repose avecque les bergères
    Sur les lits naturels de mousse et de fougères
    Qui n’ont d’autres rideaux que l’ombre des buissons.

     

    La petite nymphe devient grande fille, et, à Châtillon, son bras vigoureux fait manœuvrer les marteaux des forges et des usines. Arrivée à Pont-sur-Seine, où elle reçoit l’Aube, elle porte des trains de bois. Si, écartant les roseaux, nous fouillons dans sa corne d’abondance, nous y trouvons plus de grappes de raisins que d’épis de blé ; car Bacchus contourne amoureusement ses verts feuillages autour du berceau de sa fille bien-aimée. Elle voit sur ses rives dorées de Bourgogne

     

    Le vendangeur ployer sous le faix des paniers.
    Il semble qu’à l’envi ces fertiles montagnes,
    Ces humides vallons et ces grasses campagnes
    S‘efforcent à remplir la cave et les greniers.

     

    Si petite et si humble à sa source, comme elle devient fière et majestueuse pour arroser Paris et refléter dans ses eaux vertes et limpides les églises et les palais qui font l’admiration du monde, les usines et les ateliers qui produisent tant de chefs-d’œuvre. Comme elle ramasse avec sein dans sa course tous les ruisseaux et rivières : le Revisson, l’Aignay-le-Duc, l’Ourse, la Seigne, l’Arse, l’Aube, La Voulzie, l’Yonne, la Marne, la Bièvre pour se faire belle avant son entrée solennelle dans la capitale et se rendre digne de la plus belle ville de l’univers. Comme elle porte bien son orgueilleuse devise : « Rivière ne puis, fleuve ne daigne, la Seine suis. »

    Loin d’être rapide, voyez comme elle coule doucement ; quittant à regret Paris, elle côtoie langoureusement ses collines, flâne le long des prairies, fait l’école buissonnière sous les saules de ses îles, se tortille de tous côtés comme une curieuse qui veut voir tous les lieux célèbres de l’Ile-de-France, admirer la magnificence de ses monuments. C’est pourquoi tous les poètes la comparent au Méandre sinueux de l’Asie, et les bateliers qui allaient par eau de Paris à Saint-Germain et à Poissy, disaient qu’ils avaient beau ramer, ils étaient trois ou quatre jours à ne faire autre chose que passer et repasser devant monseigneur saint Denis.

     

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  • Seigneur limousin (Un) s’attache l’amitié
    d’un lion lors de la première croisade
    (D’après « L’Écho de la Corrèze », paru en 1892)
     
    ******************
     
    Parmi les seigneurs limousins qui prirent part à la première croisade, les vieilles chroniques citent le nom de Golfier de Lastours. Il était fils de Guy le Noir (ou Tête-Noire) qui construisit Pompadour et fut seigneur de ce dernier fief, de Nexon et d’Hautefort. La légende affirme qu’il s’attacha à l’occasion de son séjour en Terre-Sainte l’amitié d’un lion en le délivrant des assauts d’un serpent...
     
     
     

    Les récits des annalistes le représentent comme un des ces hommes extraordinairement forts et courageux, ayant toutes les apparences de ces héros, sorte de demi-dieux, dont parlent Homère, l’Arioste et les auteurs des chansons de geste, en leurs épopées grandioses. En Palestine, il se fit remarquer, par sa bravoure, dans la fameuse défense du pont d’Antioche, où soixante chevaliers tinrent tête à une nombreuse armée musulmane ; au siège de Marrah où, dans l’assaut, il s’avança hardiment le premier.

    Siège de Jérusalem en 1099
    Siège de Jérusalem en 1099

     

    La chronique de Vigeois, qui appelle Golfier, Gouffier le Grand, rapporte qu’un jour, en Terre-Sainte, les rugissements d’un lion épouvantaient les Croisés ; Golfier s’avança résolument vers la forêt, et trouva, là, un lion aux prises avec un énorme serpent qui était sur le point de l’étouffer, en l’enserrant dans ses anneaux. Le noble chevalier, une dague à la main — présent d’Eustorge le Prêtre —, s’élance sur l’affreux reptile aux cris de : « Hautefort ! Pompadour ! » et l’abat, puis le coupe en morceau.

    Le lion râlait, saignait de toutes parts. Golfier s’approchant de l’animal, le caressa et le conduisit ensuite à une source où il lui prodigua ses soins. La bête domptée, reconnaissante, s’attacha à ses pas, le suivit comme un chien, et, dans les mêlées ardentes où son maître combattait, on vit le lion mordre à belles dents les Sarrasins.

    Lorsque Golfier revint en France, après la prise de Jérusalem, où il s’était distingué, ainsi que son compagnon, il fut s’embarquer, suivi du lion, dans le port de Jaffa, sur une galère génoise. Le maître du navire, effrayé de la présence de l’animal, refusa de le laisser monter à bord et force fut à Golfier de Lastours de le laisser sur le rivage, malgré ses regrets.

    Mais lorsque le navire leva l’ancre et qu’il eut pris la haute mer, on vit le lion se jeter à l’eau, nager vers la galère qui amenait son maître, et pousser de longs rugissements de douleur. Toutefois, secoué, entraîné par les flots, il s’enfonça, disparut, puis remonta sur la mer, mort !...

    Golfier de Lastours mourut en Limousin, dans ses terres, et fut enterré au Châlard, où on voit encore son tombeau, dans l’église. Sur le monument funéraire, un lion, tracé en relief, repose aux pieds du chevalier, un serpent de même gît aux pieds de sa femme, Agnès d’Aubusson, enterrée aux côtés de son noble époux.

    L’épisode du lion de Golfier de Lastours a donné lieu à un très grand nombre de récits et de poèmes. Le troubadour Grégoire Béchade, qui était le parent du seigneur d’Hautefort, chanta ce glorieux exploit. Le poète allemand Friedrich Kind en fit le héros de sa ballade Le Lion, sous le nom altéré de Godefroy de la Tour. A la fin du XIXe siècle, le grand poète limousin Joseph Roux, dans son Epopée limousine, a consacré une de ses plus belles cansous à Golfier, cansou qui valut à son auteur un prix aux fêtes latines de Montpellier, en 1878. En 1885, un autre poète allemand, J. Schœfer, fit sur le Chevalier du Lion un poème, que le Dr Meilhac traduisit, en 1890, dans le Conciliateur de Brive. Nous reproduisons ci-dessous cette traduction :

    I.
    C’est bien le grondement du lion. Le cheval tremble. L’homme saisit son épée. Le hallier remue, c’est le débouché du lion — pêle-mêle, dans l’étreinte, tordus, massés, roulés, un lion qu’enlace un monstrueux serpent — le lion se raidit, rugit —, plus fort le serpent câble — étreinte à mort ! le lion râle.

    Saint Michel, voudrais-tu la victoire du serpent !... Au clair l’épée... et la tête du serpent bondit et roule. — La forte lame est encore brandie. Faut-il tuer aussi le lion, — le sang de l’homme va-t-il rougir les crocs de l’animal ?

    L’épée décline. Le lion n’a aucune envie de meurtre. Doux comme un agneau, il s’attache au chevalier et le flatte de caresses comme un jeune lévrier. Il le suit dans les bois, dans les plaines, toujours sur ses talons, jusqu’au camp des Chrétiens.

    II.
    Là-bas au milieu des croissants dorés on entend le cri — par Mahomet — et d’autre part retentit : Christ est notre sauvegarde ! — Comme présage de victoire aux drapeaux de la croix. Et la lutte s’engage — Et dans les nuées de sable a disparu la cavalerie croisée insouciante de l’ardeur funeste du soleil.

    La victoire oscille — plus lourd est le nombre des sabres recourbés — d’une main plus vaillante, les chrétiens serrent les lames droites. Attention au chevalier ! — Quelle prouesse lui fait oser cette charge ?

    Juste au milieu de l’ennemi, l’étendard vert est son but. — Comme jadis le lion dans l’embûche du serpent, le voilà cerné par l’ennemi joyeux de la prise. Prisonnier !... non par le Saint-Gréal !... ou la mort ou la victoire ! Les amis ne sont pas loin. Et le glaive tournoie enfonçant ses mortelles estafilades.

    Mais quel tapage ? le Lion ! le Lion ! — Il fonce comme une flèche. et comme la paille devant la rafale, ainsi la fuite des Turcs. Si le roi du Désert vient frayer la route aux Chrétiens, vaine serait la résistance contre un pareil sortilège. Le chevalier salue la bête reconnaissante : « Voyez, elle a rompu la chaîne et la geôle, parce qu’il fallait sauver la vie de son libérateur. Jésus, tu as omis le lion comme ton champion... toi, le lion de la Lignée de Judas. »

    III.
    Voilà le vaisseau qui ramène l’ancre. Le vent du sud emplit la voile et dans les chaloupes vont les passagers las de l’exil. « Encore un chevalier et aussi, par Jésus, un lion avec lui, s’approche. » — D’une poussée craintive, la rame écarte la barque de la plage.

    « Laissez-moi entrer vers ma femme et mes enfants. Je suis malade à mourir ! Ce lion laissera chacun de vous lui prendre la crinière. Vous refusez ? Adieu, ma fidèle bête — Puisque les hommes ont peur, nous nous quittons et le désert reprendra en toi sa parure. D’un saut il s’embarque... sur la rive le lion est demeuré, pendant que le navire cinglait. D’un bond voilà le lion à la nage dans la baie. — Atteindra-t-il le vaisseau ? Il faudrait nager comme un squale... et la force va lui manquer.

    Oh ! Laissez-le aborder ; à la proue de votre nef l’image de saint Marc brille et vous guide parmi la mer farouche. Cette étoile de la patrie lointaine, saint Marc a le lion pour emblème favori. Laissez-le entrer... Arrêtez, déjà la force lui manque.

    Comme étouffé, il rugit. Ayez pitié... Dieu ! il a disparu... disparu... mais non son image. Elle s’attache désormais à mon cimier, à mon pavois.

    Dans sa Littérature du Moyen Age, Gaston Pâris signale un roman de chevalerie : Le Chevalier du Lion, appartenant au cycle des chevaliers de la Table-Ronde, du roi Arthur, dont Chrétien de Troyes serait l’auteur ; son travail aurait été traduit en allemand par Hartmann d’Hue, en gallois, en anglais et même en norvégien.

     

    D’après le roman de Chrétien de Troyes, qui, à n’en pas douter, a été emprunté aux exploits de Golfier de Lastours, il s’agirait d’un chevalier nommé Yvains qui va prêter l’appui de son bras à une noble dame dont le comte Aillier s’est fait l’ennemi. Yvains bat le comte Aillier qui lui remet son épée. La dame reconnaissante offre sa main à son sauveur.

    Mais celui-ci refuse et repart après quelques jours de repos. Il avait longuement marché sans avoir rencontré d’aventures, lorsqu’il entendit, dans une forêt, des cris qu’il attribua à ceux d’un animal blessé. Il y court et voit un lion superbe aux prises avec un énorme serpent dont la gueule vomit des flammes. Yvains s’approche en se couvrant de son bouclier ; d’un coup de sa bonne épée il tue le serpent,

    Et en deux moitiés le tronçonne.

    Le lion délivré et reconnaissant, plein de tendresses pour son libérateur, s’attacha à lui et ne le quitta plus. Dans un grand nombre de combats singuliers qu’Yvains eut à soutenir, le lion lui prêta son appui et son intervention ne fut pas sans faire pencher toujours la balance du côté de son maître. Le trouvère ne dit pas ce que devint le lion quand Yvains eut retrouvé sa femme, dont la recherche fait le fond du poème du Chevalier du Lion.

     

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  • Sabots (Les) de Noël :
    légende du XIIe siècle
    (D’après « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1911)
     
    ********************
     
    Voici une légende du XIIe siècle, conte du Nord naïf et simple relatant l’aventure d’un enfant dont la bonté, qu’il manifesta lors des réjouissances de Noël, lui valut quelque surprise la messe de minuit passée ; nous vous le rapportons ici, dégagé de son vieux français, extrayant les mots de la langue latine, où ils s’enchâssaient encore en ce temps-là
     
     

    « En ce pays, advint que, vers Noël saint, il y eut, comme il est coutume, grande liesse et réjouissance. Le seigneur duc ayant fait mander, huit jours durant, jusqu’aux moindres coins de son domaine, son intention de traiter ses gens, avait convié à fêter dignement la naissance de Notre-Seigneur, tous ses vassaux du Levant au Ponant, et du Midi au Septentrion. Un festin gigantesque était préparé. Dans les cuisines flambaient, enfilés à des broches monstrueuses, des bœufs entiers et des cochons ruisselants de graisse, alors que plus bas, des cordons de chapons dodus, poules faisanes, coqs de bruyère, paons et autres, tournaient devant un feu d’enfer.

    « Le fumet en allait au village tapi au pied du castel. Les habitants en ces jours de fête aidaient les serviteurs aux besognes de basse cuisine, s’exerçant au torchage et lessivage des plats et des brocs. Ainsi que les autres serfs, la Jacqueline et le Tiennot étaient convoqués, ce jour-là, préposés au rinçage des flacons vides. Et cela ne chômait guère, les convives ayant trop grande soif, et se portant défi. Joë, leur fils, enfançon d’une huitaine d’années, malin et retors, les accompagna par affection, plus encore par curiosité, devant être rentré au logis devant la nuit tombée.

    « Etant arrivés en retard, le maître sommelier les houspilla de quelques coups de houssine, pour leur inculquer l’exactitude, puis il mit le Tiennot à la cuve, où se rinçaient les brocs, et emmena la Jacqueline pour travail moins rude, le fiau Joë suivant sa mère, cramponné au jupon. Le sommelier ayant conduit la Jacqueline devant un riche bahut, lui fit prendre des plats d’or et d’argent, des bassins de métal précieux, des aiguières incrustées de topazes et d’améthystes, pour porter en une chambre lointaine, où elle déposa, par son ordre, tous ces vases sur le foyer de la haute cheminée à mantel.

     

    « — Ici, habite Monseigneur, fils de notre maître, dit-il, et ces vases sont destinés à recevoir les présents que Notre-Seigneur Jésus-Christ baille aux enfants riches. Car apprends, rustaude, que plus sont riches et précieux les objets destinés à contenir les présents, plus Notre-Seigneur Jésus, étant honoré, dépose des jouets beaux et magnifiques, et tels que ne peuvent concevoir les fils des manants, comme celui qui s’agrippe à ta cotte.

    « La Jacqueline ouvrit grands yeux, et plus grands encore Joë ébahi. Puis ils retournèrent à l’office, et comme le soleil perdait l’horizon, rentrant en terre, la Jacqueline renvoya l’enfant, lui recommandant de ne point s’arrêter en route, de tenir porte close, de n’ouvrir point, crainte des malandrins, d’allumer le feu et de faire bouillir, en poêle, le boudin qu’on mangerait au retour de la messe de minuit.

    « Joë, enfant obéissant, s’en fut, nez droit, devant lui, sur la route, les pieds dans la neige. Il poussa, close d’une barre, la porte du logis qui n’avait point d’autre ouverture, déposa ses petits sabots dans l’âtre, pour les sécher d’humidité, alluma à quelques sarments qui brûlaient encore, la torche de résine fumeuse qui devait l’éclairer et l’enfonça dans le crampon de fer enfoui au crépi de la muraille, remit quelques racines qui grésillèrent sur les cendres chaudes, s’assit sur le coffre à sel et se prit à réfléchir.

    « Joë était triste ; il songeait aux jouets merveilleux que Noël enverrait au jeune châtelain et maudissait le sort qui l’avait fait naître fils de vilain. Cependant la onzième heure étant marquée au sablier, il mit poêle au feu et boudin gras dans la poêle. Le silence s’était fait sur la terre, où l’on n’entendait plus que le sifflement du vent, à travers les branches mortes et la chute floconneuse de la neige. L’enfant s’assoupit. En son sommeil, il lui sembla qu’on frappait à la porte. Il crut rêver et referma ses yeux alourdis. Trois nouveaux coups furent toqués au dehors, et une voix plaintive geignit dans la nuit :

    « — Par pitié, ouvrez-moi ! Je tombe de froid et je meurs de faim...

    « Joë se mit à trembler, pensant aux recommandations de sa mère et se souvenant que les méchants esprits prennent parfois des voix patelines pour amadouer les crédules. Les soupirs continuèrent, la voix implorant, minable et faiblissante. Joë, qui avait bon cœur, pensa que désobéir pour assister son semblable, ça n’était pas désobéir, et que le Seigneur avait dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ! » Il ouvrit donc. Un vieillard entra, tremblant, des larmes figées sur ses joues maigres, sa longue barbe blanche raidie de givre. Les cloches tintaient alors les premiers coups de la messe de minuit.

    « — Assieds-toi, dit le bon Joë, qui donna au voyageur transi par le froid sa place sur le coffre à sel, que chauffait la flamme bienfaisante de l’âtre, assieds-toi et réchauffe-toi bien vite, car tu ne peux demeurer longtemps céans, mes père et mère vont rentrer, et je serais battu pour avoir ouvert la porte, malgré leur défense...

    « L’étranger secoua sa tête couverte de neige, et la chaleur du foyer le fit bientôt ruisseler comme une source au printemps.

    « — Enfant ! dit-il d’une voix dolente, enfant, aie pitié, je meurs de faim !

    « Le boudin chantait dans la poêle. Joë hésita un instant ; l’étranger était suppliant et l’enfant ne put résister à l’angoisse de cette plainte. Il prit du pain dans la huche, vida le boudin dans une écuelle de terre qu’il plaça sur les genoux du misérable. Celui-ci dévora avidement. Lorsqu’il fut rassasié, il se tourna vers Joë :

    « — Que la bénédiction du Seigneur soit sur toi, dit-il d’une voix émue. Dieu aura pitié de toi, puisque tu as eu pitié de celui qui souffre. Mais dis-moi, mon enfant, désires-tu quelque chose en ce monde ? — Je ne suis pas malheureux, fit Joë. J’ai encore mon père et ma mère qui m’aiment, quoique, tout à l’heure, j’aurai les oreilles tirées. Mais, je vous le confesse, je voudrais être visité par Noël, comme les enfants des riches, et qu’il m’apporte un cheval en bois et un petit guerrier tout harnachés... comme lorsqu’ils partent pour la guerre.

     

    « Les derniers coups de cloche annonçaient la fin de la messe, déchirant l’air de leurs tintements.

    « — Adieu, petit Joë, dit le vieillard, qui gagna le seuil de la porte, et se retournant fit le geste de bénir la maison.

    « Joë le regarda, inconscient, et il lui parut qu’il était entouré d’une buée lumineuse. Il referma la porte et resta pensif devant la huche sans pain et la poêle vide : qu’allait-il devenir ? Le père Tiennot n’était pas doux, et il avait bon appétit ; maman Jacqueline ne pourrait pas le protéger contre les bourrades et les croquignoles paternelles. Joë se mit à pleurer, il crut entendre des pas craquant sur les branches mortes, il ferma les yeux pour ne pas voir le danger menaçant.

    « Quand il les rouvrit, une vive lueur éclairait la chambre misérable qui avait air de fête — sans doute quelques sarments s’étaient allumés, dans la cendre rougie — et Joë se tournant vers la cheminée, aperçut, tout ébahi et n’en pouvant croire ses yeux, au milieu du foyer, dorée et reluisante de jus, une oie énorme et odorante, bourrée de châtaignes à en éclater, qui se dandinait, enfilée sur un tournebroche, là où, tout à l’heure, était la poêle avec son maigre boudin.

    « Dans son sabot de gauche il trouva un cheval de bois finement sculpté, avec sa queue de crin blanc, qui reluisait comme fil d’argent ; dans son sabot de droite, un guerrier harnaché, comme il l’avait vu dans ses rêves, avec un cimier d’or, et des cuissards de fer niellé.

    « Joë se souvint alors que le visiteur mystérieux avait la voix très douce, comme l’on dit qu’est la voix des anges ; il pensa que c’était peut-être Noël Jésus, lui-même, qui venait visiter les pauvres gens, et tombant à genoux, laissa monter vers Dieu, une prière ardente de reconnaissance et de foi ! »

     

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