• Superstitions et usages dans les Vosges
    (D’après un article paru en 1866)
     
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    Quelqu’un vient-il à mourir à Saulxures, à Rochesson, à Raon-aux-Bois et dans quelques autres communes voisines, on s ’empresse de changer le lit du mort, et l’on emporte la paille sur un grand chemin pour y être brûlée. On remarque avec la plus vive anxiété de quel côté va la fumée de ce feu ; celui vers lequel elle se dirige doit mourir le premier. Dans quelques villages de l’arrondissement de Remiremont, lorsqu’un enfant meurt, on invite ses petits camarades à le veiller et, à minuit, on leur sert un riz au lait. Un malade n’y meurt qu’avec un cierge allumé qu’on lui a mis dans la main ; on lui ferme ensuite la bouche et les yeux ; sans cette précaution, quelqu’un des assistants ou de ses parents ne tarderait pas à le suivre.

    Une femme enceinte qui servirait de marraine, en certains endroits, mourrait dans l’année et son filleul également. Un chien perdu qui aboie près d’une maison présage la mort d’une des personnes qui l’habitent. Il en est de même des cris d’une chouette sur une maison. On interprète différemment, selon les lieux, le bruit que font les meubles en se disjoignant. Ici ce bruit annonce qu’une âme en souffrance dans le purgatoire demande une prière ; là, il présage la mort prochaine d’une personne de la maison. Il est du plus fâcheux augure, dans une foule de localités, que la cloche de l’horloge vienne à sonner pendant l’élévation. On croit qu’il y aura bientôt un mort dans le village. Dans un grand nombre on dit encore, lorsque la Noël tombe le vendredi, que le cimetière en aura sa part ; ce qui signifie que l’autorisation de faire gras un tel jour doit amener une grande mortalité pendant l’année.

    Quand un chef de famille décède, on est dans l’usage, dans presque toute la contrée, de suspendre aux ruches une étoffe noire ; les abeilles, sans cela, partiraient dans les neuf jours. Dans quelques endroits, on leur met aussi un morceau d’étoffe de couleur, un jour de mariage, pour leur faire partager la joie.

    Une jeune fille désire-t-elle connaître l’époux qui lui est destiné ? Il faut qu’une de ses amies glisse, tout à fait à son insu, dans son sac à ouvrage et le jour de la Saint André, une pomme de l’année. La jeune fille la doit manger en se couchant et en ayant soin de dire avant de dormir : « Saint André, faites-moi voir celui qui m’est réservé ! » et le jeune homme lui apparaît dans un songe. La jeune fille qui se marie avant ses soeurs aînées, leur doit donner à chacune une chèvre et un mouton le jour de son mariage ; déroger à cette coutume serait s’attirer de grands malheurs. Celle qui envoie un chat à son amant, lui donne congé.

    Quand un mariage a lieu, celui des deux époux qui, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, se lèvera le premier, sera le maître dans la maison. Il est rare que la mariée se laisse prévenir. La jeune fille qui a mis la première épingle à la fiancée doit elle-même se marier dans l’année ; il n’en est pas ainsi de celle qui marche sur la queue d’un chat. L’épingle que les jeunes filles jettent dans une fontaine, située près de Sainte-Sabine, lieu de pèlerinage, dans les forêts de Saint-Étienne, arrondissement de Remiremont, leur annonce, si elle surnage, un mariage prochain.

    Bien des personnes pensent que si elles ont de l’argent sur elles la première fois qu’elles entendent, au printemps, le chant du coucou, elles ne manqueront pas d’en avoir toute l’année. Une étoile qui file annonce qu’une âme entre dans le purgatoire ou qu’elle vient d’en être délivrée : dans ce doute, on lui doit une prière. Rencontrer, au départ, deux brins de paille ou deux morceaux de bois placés par hasard en croix, est d’un très mauvais augure. Cela suffit quelquefois pour faire suspendre un voyage à bien des gens. Deux couteaux mis de la sorte sur la table, par la maladresse d’une domestique, ne sont pas vus d’un meilleur oeil.

    Une poule qui imite le chant du coq, annonce la mort du maître ou de la maîtresse : aussi l’on ne fait faute de la tuer et de la manger, comme unique moyen de prévenir le malheur qu’elle présage. Homme ou femme qui veut avoir sept jours de suite de beauté, doit manger du lièvre. La bûche que l’on a mise à l’âtre la veille de la Noël est retirée soigneusement du feu avant qu’elle soit entièrement consumée. On l’éteint avec de l’eau bénite, et on la conserve toute l’année comme préservatif contre le tonnerre. Ceux qui se lèvent de bonne heure le jour de la Trinité, peuvent, s’ils sont en état de grâce, voir lever trois soleils. Des malheurs inévitables sont attachés aux voyages entrepris ce jour-là.

    L’hirondelle est regardée comme portant bonheur à la maison où elle a construit son nid. Aussi l’on a soin de laisser ouvertes nuit et jour les fenêtres des chambres où elle a établi sa demeure. On croit aussi que la bénédiction du ciel descend sur les foyers où le grillon fait entendre son chant. Il est accrédité, dans quelques endroits, que le soir, dans l’été, on entend parfois, dans les airs, une troupe de musiciens qu’il est fort dangereux de rencontrer. On l’appelle Mouhiheuken ; il faut, pour ne pas en être mis en morceaux, se coucher le ventre contre terre.

    Il y avait, dit-on, autrefois dans l’église de Remiremont les statues de trois saints, nommés saint Vivra, saint Languit, saint Mort. Lorsque quelqu’un était malade, on faisait brûler un cierge devant chacune d’elles. Le dernier qui s’éteignait annonçait si le malade guérirait, languirait longtemps ou mourrait. Ces statues n’existent plus aujourd’hui. La croyance aux follets, aux esprits se reproduisant la nuit sous la forme humaine, aux loups-garous, est encore généralement répandue dans la campagne. Quant aux sorciers, on en admet de deux espèces, de bons et de mauvais, qui donnent des maléfices ou qui en délivrent. Une lutte s’établit entre eux pour cela ; le plus savant est celui qui triomphe de l’autre. Il est encore plusieurs villages où l’on parle d’un chasseur mystérieux qui, depuis des milliers d’années, parcourt avec une nombreuse meute les vastes forêts de la contrée. Cette chasse se renouvelle à diverses époques de l’année et dure plusieurs nuits de suite. Malheur à l’homme qu’il rencontre sur son passage ! Bien des voyageurs égarés ont été, dit-on, la proie de ses chiens affamés.

    On croit encore, en certains endroits, au pouvoir des fées, et plusieurs localités ont conservé des noms qui attestent combien elles y étaient en vénération. Dans la commune de Bresse est une ferme dite des Fées. Sur la montagne d’Ormont se trouve le porche des Fées. Un hameau de la commune d’Uriménil est nommé Puits des Fées. Le pont des Fées, situé près de Remiremont, est une vaste construction en pierres sèches, que le peuple attribue à ces divinités du Moyen Age.

     

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  • Supersitions en Bourgogne
    et en Champagne
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Autrefois dans la Bourgogne et la Champagne, on lançait des arrêts contre les bêtes immondes et les insectes dont les ravages devenaient trop incommodes. Un fonctionnaire d’Autun ayant ainsi procédé contre les rats, l’avocat Chasseneux les défendit d’office et remontra, entre autres choses, que le terme qui leur avait été donné pour comparaître était beaucoup trop court, attendu qu’il y avait pour eux le plus grand danger à se mettre en route dans un temps où les chats étaient aux aguets pour les saisir au passage. Un délai plus considérable fut alors accordé.

    On lit aussi, dans Sainte-Foix, que sous François Ier, le prévôt de Troyes rendit une sentence dans laquelle il était dit : « Parties ouïes, faisant droit à la requête des habitants de Villenose, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours ; à faute de faire, les déclarons maudites. »

    Cette ville de Troyes jouissait, dans l’ancien temps, d’un singulier privilège : elle fournissait seule des fous au roi. On lit dans Sauval, que Charles V écrivait aux maire et échevins de cette ville « Que son fou étant mort, ils devaient s’occuper de lui en envoyer un autre suivant l’usage. ».

    Dans le département de l’Ain, les gens de la campagne font de grands feux de paille et de fagots, deux fois par an, dans les champs qui avoisinnent leurs habitations : l’un pour la fête des Rois, et l’autre le premier dimanche du carême, qu’on appelle, par cette raison, le dimanche des Brandons. On attribue ceux-ci à l’usage où l’on était jadis de détruire, au moyen du feu, les nids de chenilles.

    On nomme Suche, en Bourgogne, la bûche que l’on place au feu la veille de Noël. Pendant qu’elle brûle, le père de famille chante des Noëls avec sa femme et ses enfants, et il engage les plus petits de ceux-ci à aller dans un coin de la chambre, prier Dieu que la souche donne des bonbons, ce qui arrive toujours au moyen des dispositions qu’a faites le papa.

    On nomme Vouires ou Vouivres, les monstres qui gardent, pour le diable, les trésors enfouis dans les ruines. Ce sont ordinairement des serpents, dont la tête est surmontée d’une escarbouche d’un grand prix, et comme ils la déposent toujours lorsqu’ils vont boire aux fontaines, il y a espoir de s’en emparer, si on se trouve là dans le bon moment.

     

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  • Supersitions de la Montagne Noire
    entre Pyrénées, Cévennes et Gévaudan
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Cette montagne, sorte de chaînon des Pyrénées, qui lie celles-ci avec les Cévennes et le Gévaudan, et sépare le département de l’Aude de celui du Tarn, est une contrée fort pittoresque, peu connue, et qui est empreinte plus que toute autre, en raison même de son délaissement, du type de ses anciens habitants. Là, le montagnard des forêts de Lacaune ou des environs d’Angles, revêtu de son brisaout, espèce de dalmatique on de lacerna, et racontant avec gravité les hauts faits des Fassilières et des Armaciès, rappelle le Gaulois qui plaçait sur sa poitrine quelques feuilles de gui pour se préserver des maléfices, ou le Tascon tirant des présages du vol d’un corbeau ou du cri d’une chouette.

    On sait que des tribus de Tectosages qui occupaient le pays situé entre les Cévennes et les Pyrénées, émigrèrent à diverses époques, et allèrent, sous la conduite d’un chef conquérant, former un établissement en Asie. Après avoir parcouru et ravagé la Grèce, ils s’arrêtèrent sur lu bords de l’Hellespont, en Eolide et en Ionie ; et dans l’Asie Mineure ils fondèrent Angora aujourd’hui Ancyre. Les descendants de ces Tectosages éprouvèrent le besoin de connaître leur mère-patrie, ils revinrent peu à peu dans les contrées qui avaient été le berceau de leurs ancêtres, et y apportèrent les usages des peuples qu’ils abandonnaient. Alors la religion de ces peuples offrit le mélange du culte primitif des Celtes et du paganisme des Grecs, mélange qui se compliqua encore, dans la suite, du polythéisme des Romains et des mystères des croyances chrétiennes. Dans la montagne Noire, ce bizarre assemblage d’idées et d’actes offre un tableau des plus piquants.

    Les mauvais génies jouent, cela va sans dire, le principal rôle dans les superstitions de ce peuple pasteur. Les Dusiens des Gaulois, les Palamnéens des Romains ou les Prostropéens des Grecs se trouvent continués chez lui par les Fassilières, phalange de génies qui exerce sa puissance, amicale ou destructive, dans toutes les positions de la vie du montagnard.

    Ces Fassilières ont pour chef un être renommé, appelé Tambourinet ; après lui vient le Drac, qui est exactement le Kelpie des Écossais ; puis la Saurimonde, connue en Écosse sous les noms de Senshie et Prownie. Tous suivent, dans chaque lieu, l’hôte qu’ils se sont donné ; ils s’introduisent dans les recoins les plus cachés de son habitation, et ils affectionnent particulièrement les étables où ils sucent le lait des vaches.

    Le Drac est le plus drôle, le plus bouffon des Fassilières ; jamais il ne nuit d’une manière grave, et ses espiègleries sont tout à fait celles d’un écolier ou d’un page. Si un soigneux garçon d’écurie a tressé les crins d’une mule, le Drac embrouille aussitôt ce qui a été fait ; si l’on a mis du foin dans la crèche, il l’éparpille à terre et le remplace par du fumier ; si l’on a sellé le cheval qui doit se mettre en voyage, il retourne malignement la selle, en sorte que la croupière renferme les oreilles et la bride enlace la queue. Après cela, il se métamorphose en ruban, en peloton, pour tourmenter les jeunes filles, qui ne peuvent alors parvenir à nouer ce ruban sur leur tête ou à faire un seul point sans que le fil ne casse. C’est un terrible persécuteur que ce Drac ! Toutefois, on peut aussi l’attraper à son tour. Ainsi, par exemple, on place du petit millet sur une planche de l’étable ; le démon ne manque jamais de renverser cette graine, et toujours aussi il cherche à la ramasser ; mais comme ses mains sont percées à jour de même qu’un crible, il ne peut réussir à prendre le millet à poignée, ce qui le met dans une fureur telle, qu’il s’enfuit de l’étable et n’y revient plus de longtemps.

    La Saurimonde est, au contraire, le modèle de la perfidie la plus atroce. Qu’on se représente un bel enfant aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus et à la bouche rosée, abandonné au bord d’une fontaine ou dans le carrefour d’une forêt, et appelant de sa douce voix et de ses sanglots une âme charitable qui veuille l’adopter. Une âme charitable ! Où n’en trouve-t-on pas ! L’espèce humaine est si compatissante ! Les coeurs expansifs ne manquent pas, surtout parmi les bergers et les pastourelles. Tantôt c’est un brave garçon qui emporte l’enfant sous sa cape, et qui va le déposer sur les genoux de sa vieille mère, en la priant d’élever le pauvre orphelin ; d’autres fois, c’est une bonne jeune fille qui jure sur la petite croix qui pend à son cou qu’elle ne se séparera jamais du gentil frère que la Providence lui a donné. De part et d’autre, religieuse observation de la promesse. L’enfant grandit. Alors, presque toujours, il devient la femme du berger, qui se trouve avoir contracté mariage avec le diable, ou il endoctrine si bien la vierge qui l’a adopté, qu’il l’oblige également à vouer son avenir à l’enfer.

    Les fantômes nocturnes, que les Romains nommaient Lémures ou Larves, et que les Écossais appellent aujourd’hui Gobelins, sont aussi le sujet d’une vive appréhension dans la montagne Noire où l’on cherche à se débarrasser par une foule de moyens de leur prétendue poursuite. Dans le canton de Labruguière, par exemple, la veille des Rois, les habitants parcourent les rues avec des sonnettes, des chaudrons, tous les ustensiles enfin qui constituent l’harmonie d’un charivari ; puis, à la lueur des torches et des tisons enflammés, ils se livrent à un vacarme infernal et à des huées de toute espèce, espérant par là chasser les revenants et la malins esprits. Cette coutume est absolument celle que pratiquaient les Romains dans les Lémuries, fêtes qu’ils célébraient le neuvième jour de mai, et qui avaient de même pour objet d’expulser les ombres et les fantômes qui apparaissaient la nuit. Cette fête durait trois nuits avec l’intervalle d’une nuit entre deux. On jetait des fèves dans le feu qui brûlait sur l’autel, et celui qui sacrifiait, mettant d’abord des fèves dans sa bouche, les jetait ensuite derrière lui en disant : Je me délivre, moi et les miens. Cette cérémonie était accompagnée d’un charivari avec des poêles et d’autres vaisseaux de fer qu’on battait, priant les lutins de se retirer, et leur répétant par neuf fois qu’ils s’en allassent en paix sans troubler davantage le repos des vivants. Durant les Lémuries, les temples étaient fermés, et l’on ne faisait aucune noce.

    On conçoit aisément que les esprits sur lesquels agissent les Fassilières doivent aussi subir l’influence des sorciers. Dans la montagne Noire, on nomme Armaciès celui qui est né le lendemain de la Toussaint, et que l’on suppose être doué alors de la faculté de seconde vue : c’est le Taishar des Écossais. Chez ce dernier peuple, on célèbre, dans la nuit qui précède la Toussaint, une fête nommée Halloween durant laquelle il y a, disent les croyants, une sorte de trêve entre l’homme et les génies, ce qui donne aux intelligences les plus vulgaires le moyen de connaître l’avenir.

    Dans les environs d’Angles, le sorcier s’appelle Pary. On le consulte surtout pour écarter le renard des métairies ; ce qu’il obtient en faisant des conjurations aux quatre angles de la maison. Les poules sont alors en sûreté. Toutefois, il faut que le maître du logis se garde bien de donner des oeufs aux gens qui quêtent après avoir tué un renard ; car dans ce cas, la conjuration perdrait tout son effet.

    Les vieilles femmes jouent un grand rôle dans la sorcellerie ; mais, lorsqu’on les trouve dans une étable, opérant un maléfice, on peut, à l’aide de quelques coups de bâton, les obliger à remédier elles-mêmes au mal qu’elles ont commis. Ainsi, lorsque ces méchantes créatures font rendre du sang à une vache, au lieu de lait, il est facile, si on les surprend en flagrant délit, de rétablir la choses dans leur état normal. On force les sorcières à prononcer quelques paroles de leur grimoire, et aussitôt on voit entrer par la porte de l’étable, de petits ruisseaux de lait qui vont reprendre leur place dans le ventre de la vache.

    Afin que les sorcières demeurent sans puissance sur les vaches, il faut attacher du vif argent au cou de celles-ci, ou bien enfermer un crapaud dans une cruche que l’on tient constamment dans l’étable.

    Il faut bien se garder de toucher la main d’un sorcier mourant ; car on deviendrait sorcier comme lui. Malheur aussi aux enfants qui naissent le jour d’un fait d’armes : leur âme sortira ou rentrera à volonté dans leur corps ; ils tourmenteront force gens durant le sommeil, et deviendront enfin sorciers eux-mêmes sous le nom de masques.

    Une sorcière de cette classe se trouvait un jour parmi des moissonneurs où elle s’endormit vers le midi. Comme elle était soupçonnée depuis longtemps d’avoir des intelligences avec le diable, on se douta que son âme avait choisi ce moment peur aller en promenade. Pour s’en assurer, on transporta le corps à une certaine distance, et l’on mit une grande cruche à sa place. Quand l’âme revint de son excursion, elle alla en effet se loger dans la cruche, et fit rouler celle-ci de côté et d’autre, jusqu’à ce que se rapprochant du corps, elle s’y rétablit.

    Ce qu’il y a de remarquable ici, c’est que cette légende, très accréditée dans la montagne Noire, semble aussi avoir été empruntée aux anciens. Hermotine, citoyen de Clazomène, ville d’Ionie, dans l’Asie Mineure, avait une âme qui se séparait souvent de son corps pour aller se promener en divers lieux. Un jour, qu’il avait prescrit à sa femme qu’on ne touchât point à son corps quand on le verrait immobile, et qu’elle n’en avait tenu compte, elle en parla à ses voisins qui vinrent aussitôt brûler le corps, ce qui empêcha l’âme d’y entrer, et l’obligea d’aller se réfugier dans un vase qu’elle faisait rouler çà et là.

     

     

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  • Suicides par imitation
    (D’après un article paru en 1833)
     
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    On attribue, en général, à la volonté une puissance presque indéfinie sur les actions ; on admet que l’homme peut toujours, par la seule force de sa conscience, maîtriser les penchants qui le portent à commettre tel ou tel acte, quelles que soient les causes extérieures qui agissent sur lui. Cette croyance, cependant, est souvent contrariée par une foule de faits. Ainsi, dans les exemples qui suivent, on voit l’imitation, que l’on peut mettre au nombre des causes du crime, donner lieu à de fréquents suicides. On pourra en tirer cette conséquence, que les législateurs-moralistes ne doivent pas seulement s’appliquer à trouver des raisons solides et à donner de bons conseils, mais encore à écarter les causes matérielles dont l’influence pourrait empêcher les effets de ces raisons et de ces conseils.

    La volonté de l’homme a de la force, sans doute, mais à condition qu’on ne la place pas dans des circonstances assez puissantes pour dominer cette force. L’expérience enseigne, souvent aux dépens de quelques-uns, à mesurer la valeur de ces circonstances ; la raison peut les prévoir, c’est alors à elle de les éviter.

    • Un soldat de l’Hôtel des Invalides se pendit à un poteau, et fut, peu de temps après, imité par douze de ses camarades. La contagion ne cessa que quand on eut arraché le fatal poteau.
    • Napoléon fit brûler une guérite dans laquelle plusieurs soldats s’étaient donné la mort.
    • Dans un régiment en garnison à Malte, les suicides se succédaient d’une manière effrayante ; le commandant, après avoir vainement essayé plusieurs moyens, résolut de refuser désormais aux suicides la sépulture selon les rites chrétiens. L’esprit d’imitation cessa tout à coup.
    • A une certaine époque, les femmes de Lyon furent possédées de l’envie de se détruire en se jetant dans le puits de cette ville.
    • En 1813, dans le petit village de Saint-Pierre-Monzeau, dans le Valais, une femme se pendit ; un grand nombre d’autres suivirent son exemple, et si les autorités civiles n’étaient intervenues, la contagion aurait pu se répandre indéfiniment.
    • A une séance de l’Académie de médecine, M. Esquirol cita six exemples d’individus tourmentés du désir de tuer leurs enfants, et cela depuis le crime de la fille Cornier.
    • On croira difficilement qu’il ait existé à Berlin un club du suicide destiné à propager cette funeste manie ; le fait est pourtant positif. Cette société était composée de six personnes, qui avouaient hautement l’intention de se détruire, et cherchaient, par tous les moyens, à faire des prosélytes. On se moqua de leur folie ; mais trois suicides eurent lieu, conformément aux principes de la société, et à la fin tous les six prouvèrent leur bonne foi ; le dernier se tua en 1817.

      Un club du suicide a également existé à Paris. On y comptait douze personnes ; le règlement portait qu’on élirait tous les ans celui des membres qui se donnerait la mort.

     

     

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  • Souvenirs de l’an 1000
    (Texte de Anne Beaumesteir, du magazine Agir en Picardie)
     
     
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    « Les terreurs de l’an mil sont une légende romantique. Les historiens du XIXe siècle ont imaginé que l’approche du millénaire avait suscité une sorte de panique collective, que les gens mouraient de peur, qu’ils bradaient tous ce qu’ils possédaient, mais c’est faux », écrit Georges Duby, auteur de An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs.

    De cette époque reculée, on n’a retrouvé qu’un seul témoignage. Un moine de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire confie : « On m’a appris que, dans l’année 994, des prêtres, dans Paris, annonçaient la fin du monde. Ce sont des fous, il n’y a qu’à ouvrir la Bible pour voir que l’on ne saura jamais ni le jour ni l’heure ».

    Pour comprendre les peurs de nos ancêtres, il faut se replonger dans l’histoire du Moyen Age. Au Xe siècle, la Picardie comptait environ 1 200 000 habitants pour une surface englobant, en gros, l’actuel département de la Somme et les deux tiers de l’Aisne. La vie rurale y était rude et l’homme médiéval vivait dans un dénuement complet, au quotidien. A Amiens, les mendiants, les paupéres, hantent les rues. L’insécurité est permanente. Pour faire face à cette montée de la délinquance, les sanctions sont terribles : « on coupe l’oreille, on perce la langue au fer rouge, on ébouillante les faux monnayeurs, le tout en public », rapporte Claude Vaquette dans son livre intitulé Vivre en Picardie au Moyen Age.

    Face à ces tribulations, les gens avaient donc dans l’espoir que, passé une succession de troubles terribles, l’humanité irait vers une longue période de bonheur, de paix et d’égalité. Les terreurs de l’an mil seraient un mythe intronisé comme fiction littéraire par les romantiques du XIXe siècle...

    En revanche, si Georges Duby considère les terreurs de l’an mil comme une fiction littéraire, il est persuadé, comme bon nombre d’historiens médiévaux, que pendant ce millénium, les chrétiens ont éprouvé une angoisse de type apocalyptique. « Je suis certain qu’il existait à la fin du Ier millénaire une attente permanente, inquiète de la fin du monde... ».

    Comme en écho à ce millénarisme montant, les hommes et femmes de l’an mil redoutent, non seulement, les cataclysmes célestes et terrestres, signes de la colère divine, mais aussi les épidémies de lèpre et de peste noire. « On essaie d’apaiser le courroux céleste en supprimant le jeu, la boisson et les blasphèmes. Les pénitents parcourent les rues pieds nus, portant des cierges et se flagellant », écrit Claude Vaquette. Ces épidémies sont vécues comme une punition du péché...

    BIBLIOGRAPHIE
     Vivre en Picardie au Moyen Age, Claude Vaquette, éditions Martelle
     An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs, Georges Duby, éditions Textuel

     

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  • Souvenir (Le) des fées
    en Angoumois et en Saintonge
    (D’après « Bulletin de la Société d’études folkloriques
    du Centre-Ouest », paru en 1965)
     
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    Les Fées ! Lorsqu’on prononce ces mots merveilleux devant les petits enfants, ils évoquent les belles dames des contes. La marraine de Cendrillon à la baguette magique, celle de Peau d’âne, celles qui se penchèrent sur le berceau de la Belle-au-bois-dormant, d’autres encore, belles et bonnes, parfois laides et méchantes. Tour d’horizon de celles, nombreuses et insaisissables, qui hantèrent l’Angoumois et la Saintonge...
     
     

    Les contes dont les fées sont l’objet constituent une concrétisation vraie dans l’analyse des éternels sentiments humains. En un mot, c’est en soi l’expression imagée de l’action du Bien et du Mal. Le célèbre folkloriste Paul-Yves Sébillot écrit : « Les théologiens du Moyen Age admettaient l’existence des fées, et beaucoup de gens, jusqu’à la fin du XIXesiècle, affirmaient en avoir vues. » Il prétend qu’elles étaient la survivance des druidesses. L’écrivain Jacques Collin de Plancy mort en 1881, est plus catégorique dans son Dictionnaire infernal : « Nos fées ou fades (fatidicae) sont assurément les druidesses de nos pères ».

    Quelle que soit leur origine ces créations légendaires semblent liées au folklore préhistorique et mégalithique. Chez nous, comme en d’autres lieux, elles gardent des trésors enfouis dans des cavernes ou sous des mégalithes. « Les fées sont au nombre de trois comme les mères, les parques, etc. ; on les dépeint souvent comme ces dernières, tenant le fuseau et la quenouille, d’où leur est venu le nom de filandières, parmi le peuple de Saintonge ; elles sont vieilles comme elles, et jettent aussi des sorts ; on leur donne le nom de bonnes, mais on le donnait également aux Euménides ; ne serait-ce pas dans le même sens, et, peut-être pour les désarmer et se les rendre favorables, ainsi que l’on flatte les tyrans et les mauvais princes », écrit l’archéologue Jean Chaudruc de Crazannes (1782-1862) dans ses Antiquités de la ville de Saintes et du département de la Charente-Inférieure.

    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    © Crédit photo : Bernard Chollet-Ricard (http://www.panoramio.com/user/490330)

     

    Elles sortent surtout la nuit et s’évanouissent, souvent, aux premières lueurs de l’aube. Parfois elles recherchent, telle la Mélusine, l’amour des hommes. Des fonts qu’elles hantèrent portent les noms de Dames, de Demoiselles, de Vierges ou de Saintes. Leurs eaux ont des pouvoirs bénéfiques. Elles continuent à être l’objet d’un culte. Mais elles, les « Bonnes-Dames », ne quittent plus leurs demeures souterraines. L’âme paysanne garde innés le respect et la crainte des premiers âges de l’humanité envers ses divinités, mais l’influence du christianisme qui condamne comme sataniques toutes les manifestations des anciens cultes les fait considérer, parfois, comme maléfiques d’où la confusion des fées avec les sorcières, ou même, avec de simples revenants et les noms méprisants donnés à quelques-unes d’entre elles.

    Au sein du Bulletin de la Société de mythologie française, Aurore Lamontellerie écrit en 1957 : « Après la christianisation les divinités païennes ont côtoyé dans l’âme populaire la Vierge-mère et les Saintes. On les a appelées Dames, Fées ou Fades, ce dernier terme en usage en Saintonge qui fut pays de langue d’oc. Nos fées et nos saintes, filles ennemies d’une même mère, selon le mot de Jullian, sont comme elle créatrices, protectrices des vivants et des morts, liées aux pierres, aux astres, à l’eau, aux éminences, à la végétation. Tous caractères reçus des religions anciennes ». Rappelons que l’épigraphiste et historien Camille Jullian, créateur de la chaire des Antiquités nationales au Collège de France, écrivait aussi, dans son Histoire de la Gaule : « Les Gaulois confiaient plus volontiers leur vie de chaque jour à des déesses qu’à des dieux, à des fées qu’à des lutins ». Rien d’étonnant que leur croyance se soit maintenue dans l’imagination populaire.

    En Saintonge, nous apprend encore Chaudruc de Crazannes, « les bonnes gens de village les ont vues souvent filant leur quenouille et vêtues de robes d’une éclatante blancheur, particulièrement sur les bords de la Charente, près des grottes de La Roche-Courbon, de Saint-Savinien, des Arciveaux, etc. » Et, nous ajouterons : à Bagnolet, au pays de Cognac, où une méchante fée mécontente des bateliers qui refusaient de lui payer tribut détacha de la falaise située au confluent du Solençon et de la Charente le « Gros Roc » qu’elle se proposait de jeter à la rivière en un endroit où il aurait bloqué la navigation ; mais une bonne fée sauva les bateliers de la ruine. Avec ses ciseaux d’or elle trancha les galons du tablier dans lequel allait être transporté le rocher qui tomba sur le sol là où on le voit aujourd’hui. Furieuse la méchante fée se précipita dans la rivière où elle se noya.

    A Saint-Simeux dans l’île d’Alliège où les femmes allaient demander leur délivrance aux fées, avant de la demander à Notre-Dame d’Alliège. A Chebrac où dans les coteaux boisés on trouve la « grotte des Fées ». Dans les prés de Villognon au « creux des Fades ». A Fontenille où non loin des lieux dits « La croix de la Dame » et « Les croix des Dames » l’on trouve « Le roc des Fades » et « Les Perrottes », deux beaux dolmens celtiques au sujet desquels on contait de curieuses légendes dans lesquelles les fées jouaient un grand rôle. Dans les prairies d’Aunac et de Bayers à la « grotte du Cluzeau » dite aussi « Trou des fadets » où se réfugiaient les fées malignes qui venaient rendre visite aux lavandières attardées l’hiver aux nombreuses fontaines qui coulent des coteaux, rapporte Favraud lors du Congrès préhistorique de France en 1912.

    Ces habitants surnaturels ne sont que d’anciens génies topiques dépossédés du culte qu’on leur rendait naguère, affirme Auguste-François Lièvre dans Restes du culte des divinités topiques dans la Charente en 1882. On les retrouve plus en amont à Ambernac, dans la vallée de la Tardoire, à Montbron, à Vilhonneur à la « grotte des fadets », dans la vallée du Né, au « gouffre de la combe des Demoiselles » dans celle du Bandiat. Les fées erraient à Saint-Cybardeaux près des ruines romaines du bois des Bouchauds surnommées « Le château des Fées ».

    Elles hantaient la forêt de Braconne où elles habitaient le « Trou Dufaix » (Dus Fées), véritable caverne souterraine comprenant plusieurs chambres et d’où, le matin, on voyait fumer un petit orifice ; c’étaient les fées qui faisaient du feu. Elles, les Dames mystérieuses, on les apercevait rarement. Pourtant elles sortaient par les nuits claires, se répandaient sous les grands chênes, dans leur robe de rayons de lune. Elles dansaient des rondes, des farandoles, mais n’aimaient pas être vues. Elles étaient belles, avaient de longs cheveux, portaient des diadèmes de perles. Mais si elles se fussent aperçues que vous les eussiez vues elles vous auraient entraînés avec elles et plus jamais vous n’auriez revu la lumière.

    Elles fréquentaient les bois de Quatre-Vaux, de Bel-Air, les forêts de Ruffec, d’Horte, celle de la Boixe où les dolmens les « Pierres des Fades » les abritaient. Non loin de Pougné, près de Nanteuil-en-Vallée, les fées des environs se réunissaient à « La grotte des Fades » pour préparer leurs poisons. Leur supérieure avait une longue baguette d’ivoire, avec laquelle elle commandait à l’Argent-Or (un ruisseau local), ou de se répandre sur les prés, ou de tarir immédiatement. À 500 mètres de Pougné, sur la route de Nanteuil-en-Vallée, se trouve une autre « Grotte des Fades », où les Fées donnaient leurs festins, rapporte encore Favraud.

    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle
    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle

     

    À Saint-Gourson, près du village de Puyrifaud, sur le flanc d’un petit coteau appelé l’Essart, incliné du Nord au Sud, se trouvent quelques blocs calcaires, qui laissent entre eux d’étroites ouvertures, connues sous le nom de « Trou des Fades ». Suivant les légendes locales, les Fades en gardent l’entrée et retiennent à de merveilleuses profondeurs un peuple de sauvages, condamnés à forger sans relâche des métaux éternellement résistants, et à ne quitter des ateliers ténébreux qu’une seule fois chaque année, par une nuit sombre de l’hiver, au bruit des mugissements du vent et de la pluie.

    Si certains dolmens, menhirs et tumulus étaient demeures de fées, il ne faut pas oublier les fontaines. Il faudrait, écrit le Dr Bachelier en 1959 dans le Bulletin de la Société de mythologie française, citer les légendes qui entourent les fontaines pour en comprendre la signification profonde : « Vierges trouvées, Vierges fécondes ou Vierges de la délivrance, très souvent confondues, Vierges récalcitrantes. Tous les thèmes qui nous rappellent l’antique sacralisation des sources s’y retrouvent. Bien avant le christianisme la Vierge-mère immaculée était vénérée près des fontaines où se miraient les fées et ce sont encore les fées que l’on vénère souvent sous le nom de la Vierge-mère. »

    Fées des fontaines ou Vierges, c’est tout un. A quelques kilomètres de Sers, à deux mètres de la chapelle de l’ancien ermitage connu sous le vocable de Notre-Dame, une fontaine sourd. Elle a la propriété de procurer du lait aux nourrices stériles et de guérir les enfants malades. On s’y rend pour obtenir de la pluie, affirme Favraud en 1898 dans Fontaines religieuses. A Birac, au pied de l’église consacrée à Notre-Dame des Combes, naît aussi une fontaine « La font des Putes » dont l’eau guérissait les plaies. Celle de la « Fontaine de la Vierge » à Laplaud, Aubeterre, guérissait des crampes et celle de « La font des Demoiselles » à Montigné, conjurait le mauvais oeil. Celle de « la Font des Dames » à Roussines guérissait de la migraine et celle de la font du même nom, à Touzac, l’épilepsie. Celle de « la Fontaine des Fées » à Saint-Yrieix guérissait le mal caduc et celle de « la Font des Demoiselles » d’Aussac, le goître, rapporte L. Bertrand dans le Bulletin de la Charente en 1947.

    Lièvre avait déjà signalé quelques-unes de ces fontaines avec « la Font de la Dame » dans Rouzède, « la Font des Dames » dans Torsac, « la Font Put » dans Loubert, « la Font Putée » dans Brie de Chalais et « la Font des Putes » dans Voulgézac, lesquelles, dit-il, sont vraisemblablement autant de sources vénérées que leurs génies féminins, maudits, ont continué à hanter au Moyen Age.

    De nombreux lieux-dits de la contrée semblent attester l’apparition de ces êtres mythologiques. Considérons-les cependant avec circonspection car le « moulin des Dames » et le « bois des Dames » à Angoulême auraient appartenu à des personnes bien vivantes quoique retirées du monde, les religieuses de Saint-Ausone. Cependant, un autre « bois des Dames », à Ronsenac, où existe un dolmen, semble propre à être retenu. Peut-être aussi ceux de Combiers, de Lamérac, de Cognac. Les « champs des Dames » à Aussac. Le « champ des Dames » à Sireuil.

    Sur la trace des fées, par Sieskja
    Sur la trace des fées. © Crédit illustration : Jessica Albert (Sieskja)
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    Que faut-il penser du « jardin des Dames » de Cognac, de la « Rivière des Dames » à Sainte-Sévère, de la « combe des Dames » à Asnières, de celles situées à Chateaubernard, à Couture ? Des « coteaux des Dames » à Torsac, de « l’île des Dames » à Cognac ? Du « plantier des Dames » à Champniers, du « buisson des Dames » à Saint-Séverin, de « l’enclos des Dames » à Villebois-la-Valette, des « Prés des Dames » à Saint-Mary, de la « pointe des Dames » à Jurignac et de la « pointe des Demoiselles » à Condéon, du « champ des Demoiselles » à La Chèvrerie, à Réparsac, à Saint-Angeau, à Saint-Ciers ?

    Le « champ de la vieille » à Saint-Amand-de-Bonnieure pourrait être, écrit Aurore Lamontellerie, celui où l’on vit apparaître une vieille méchante fée analogue à celle des puits dont on menaçait les enfants. On relève plus sûrement : « le creux des Fadets » à Moutonneau, la « croix des Fadets » à Mainxe, les « Pierres Fades » à Lessac, « La Faderie » au Bouchage. Des lieux-dits : bois Marie, rivière de Marie, chemin de Sainte-Marie, à Saint-Aulaye-la-Chapelle-Conzac, Longré, Souvigné, on ne sait que trop penser. Il y a aussi celui appelé « Les Vierges de la font » à Dirac.

    Il est difficile de classer les Fées par ordre d’importance. Tant de choses échappent à notre esprit d’hommes et de femmes du XXe siècle qui se veulent et se croient affranchis de ces croyances. On ne connaît plus leurs noms. Si l’on connaît la puissante Mélusine, la fée Braconne citée par Henry Pannéel dans ses Contes et légendes des Charentes (1946) qui dut connaître une certaine notoriété : « C’était une très belle dame vêtue comme une reine ». Elle se présente en ces termes à un brave paysan des Bassats : « Je suis la fée Braconne, qui règne sur cette forêt ». Elle était bonne et désireuse de réparer le mal causé par les mauvais génies, hélas nombreux. La fée du coteau de Magnerit, sur le territoire d’Aunac, qui apparut vers 1641 par un jour de Noël froid mais sec et ensoleillé, aux deux enfants de Jean-François de Volluyres, seigneur de Mortagne, au « creux des Fades », sa demeure, qu’elle partageait avec de nombreuses autres fées, à l’intérieur orné de rideaux de nuages bleu argent et de mosaïques roses. Avec sa robe rouge pailletée d’or, à la main une baguette magique, plus belle que le jour et dont la vie se passait à réparer le mal que faisaient les méchants et à avertir les hommes des dangers qui les menaçaient.

    Une autre bonne fée c’était celle que l’on surnomma « la fée aux monghettes » et dont l’histoire fut contée par Marcelle Nadaud. Toutes les autres sont restées anonymes. On nous dit que les unes étaient belles, majestueuses. Que d’autres, les Fadettes, n’étaient que de petits êtres légers. Ce pouvaient être aussi les épouses des Fadets. Toutes les fées ne furent pas belles. Certaines étaient même très laides si l’on en croit le récit intitulé « Les Fadets » que rapporte dans Vieilles choses d’Angoumois Mathilde Mir en 1947, professeur de lettres. Les fées avaient souvent des occupations d’humbles mortelles. Elles faisaient le ménage de leur demeure et leur cuisine.

    Cependant tout ce que contient de poésie le coeur humain a embelli leur domaine. Il y eut les filandières et les tisseuses qui tissaient gaze et dentelles fines, les lavandières qui lavaient si blanc, celles qui guérissaient aux fontaines, celles qui bâtissaient. On retrouve ces dernières dans les légendes se rapportant à la construction des dolmens. Mais, comme aux berges des fontaines, elles sont devenues Vierges ou Saintes.

    Le dolmen de « La Pierre Blanche » entre le bourg de Bessé, Tusson et Charmé, au delà des grands bois de Bessé, aurait, disaient les grands-mères, été édifié, il y a bien longtemps, par la bonne Vierge qui descendit du ciel cette grosse pierre sur la tête, les plus petites dans son tablier de mousseline et qui la déposa en ce lieu. Autrefois une chandelle y brûlait toute la nuit. Un veau d’or est caché dessous rapportait Jacques Duquerroy, cultivateur, qui le tenait de sa grand-mère, née en 1810. C’est encore la Sainte-Vierge qui apporta l’énorme table du dolmen de Saint-Fort-sur-le-Né, sur sa tête, portant en même temps les quatre piliers dans son tablier, mais elle en laissa tomber un dans la mare de Saint-Fort en traversant le Né. En conséquence il n’en reste plus que trois. C’est encore elle qui aurait élevé le dolmen qui se trouve près du Pont des Bons Enfants au point où le ruisseau de la Font-du-Pouzon se jette dans le Né. Apportant la table sur sa tête et les piliers dans son tablier, elle en laissa tomber un au bord du Né en traversant cette rivière. C’est sur cette table que la Vierge vient repasser sa coiffe.

    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)
    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)

     

    Parmi les fées on trouve encore celles qui exauçaient les souhaits, celles qui gardaient les trésors, celles aussi qui donnaient les maux et jetaient de mauvais sorts, celles qui les conjuraient. Au domaine de chez Vinaigre, en Ronsenac, on pouvait recueillir au XIXesiècle cette jolie légende :

    A la venue du Christ, les Fées, dont le règne était fini, demandèrent une grâce au Seigneur avant de mourir. Dieu leur promit que leur dernier souhait serait accompli. « Nous désirons, dirent-elles, que nos dépouilles reposent sous des tombes de diamant ». Ainsi fut fait. Mais, comme la cupidité humaine alléchée par cette précieuse matière venait profaner ces sépultures, Dieu changea les tombes de diamant en pierre. Ce sont les menhirs et les dolmens.

    Le temps a passé, les lourdes tables des dolmens sont grises et gris leurs piliers. Légende chrétienne, légende païenne on ne sait plus laquelle est la plus belle. Les fées ont toutes disparu. Partout on les cherche en vain. On ne les voit plus, seul leur souvenir persiste, tenace, aux abords de leurs demeures. Les pierres et les bois demeurent, les eaux reflètent toujours le ciel, mais les légendes, hélas, ne fleurissent plus. Qui rendra la vie à ces étranges apparitions, à ces créatures de rêve qui peuplaient nos clairières et nos combes profondes, qui dispensaient beauté, fortune, charme, magie, bien et mal, vie et mort ?

     

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  • Sorcière des Vosges (La)
    (D’après un article paru en 1853)
     
    ************
     

    Lorsque Hubert arriva à la ferme, le jour touchait à son déclin ; la fête était dans tout son éclat, et la rakiotte faisait retentir la grange de ses aigres symphonies.
    Le sagar s’arrêta, un peu embarrassé de faire son entrée au milieu du bal, et chercha du regard quelqu’un à qui il pût s’adresser.

    Au même instant, une jeune fille, à demi cachée derrière la meule de foin achevée le jour même, se retourna et l’aperçut : c’était Charlotte qui venait de s’échapper de la fête pour soulager son coeur gonflé de larmes. Elle essuya rapidement ses yeux, refoula ses soupirs, tâcha de reprendre l’air calme et confiant qui donnait à son visage l’influence reposante d’un ciel serein, et s’avança vers son frère avec un sourire.

    En la reconnaissant, Hubert fit un geste de satisfaction, courut à elle, et, sans prendre garde à son trouble, il lui demanda précipitamment et à demi-voix où était Baptiste. Charlotte lui répondit qu’il était rentré un instant pendant les danses, mais qu’il venait de repartir de nouveau. 
    - Et sais-tu où il est allé ? demanda le sagar. 
    - Je crois, balbutia la jeune fille, qu’il a pris... par la route de Luvigny. 
    - C’est cela, murmura Robert ; il sera retourné chez maître Debruat. 
    - Le notaire ! répéta Charlotte dont le visage s’illumina ; le croyez-vous, mon frère ?... Ah ! si c’était possible ! 
    - J’en suis sûr reprit Hubert avec agitation ; il doit lui remettre une lettre. 
    - Ah ! vous me rappelez ! interrompit la jeune fille qui fouilla dans son corsage ; on en a apporté une pour vous. 
    - Pour moi ? donne ! 
    - Maintenant, je me souviens qu’elle est envoyée par le notaire.

    Le sagar, qui avait parcouru le billet, ne put retenir une exclamation. 
    - Oui, s’écria-t-il, que l’enfer le confonde ! c’est bien de lui, et c’est ce que j’attendais ! les avertissements n’avaient pas menti ; la malédiction est sur moi. 
    - Qu’y a-t-il donc encore ? demanda Charlotte effrayée. 
    - Ce qu’il y a ? répéta Hubert les dents serrés. Eh bien... tu ne devines donc pas, malheureuse ?... Il y a que nous sommes de ceux qui sèment du froment et ne récoltent que de la litière ! que tous nos efforts ne rapportent que fatigue, et toutes nos espérances que regrets ! Il y a que le notaire me refuse le fonds des Aunes... vu qu’il aura trouvé sans doute meilleur fermier. 
    - Jésus ! encore un malheur ! dit Charlotte en laissant couler ses lames, un peu pour le chagrin avoué par son frère, beaucoup pour celui qu’elle cachait elle même. 
    - Oui, répéta Hubert qui relisait la lettre... Il me dit que je n’offre pas assez de garanties... que les terres pourraient souffrir entre mes mains... qu’ il aime mieux les confier à un laboureur ! Oh ! je comprends, je comprends ; quelqu’un de ceux qui voulaient la ferme lui auront parlé contre moi !... On lui aura répété que je n’avais ni argent, ni bonne volonté, ni vaillantise !... qui sait même si on ne m’aura pas fait une méchante renommée.

    Charlotte se récria. 
    - Ah ! qui pourrait avoir tant de mauvaiseté ! dit-elle. 
    - C’est ce que je saurai, murmura Hubert en repliant la lettre et la glissant dans la poche de son gilet. Par les plaies du Christ ! je connaîtrai mon ennemi. 
    - Mais comment ? demanda la jeune fille. 
    - J’irai consulter la Marcou. 
    - Quand cela ? 
    - Tout de suite.
    Charlotte parut frappée d’un trait de lumière. 
    - J’irai avec vous, dit-elle ; moi aussi je veux lui parler. 
    - En route alors, reprit le sagar.

    Et, sans se retourner vers la ferme où la musique et les cris de joie continuaient à se faire entendre, il se dirigea avec Charlotte vers le village dont le clocher pyramidait au loin dans les brumes du soir.

    La route se fit en silence. Hubert repassait dans son esprit tous ses projets formés et détruits. Il s’arrêtait avec une complaisance amère sur son nouveau désappointement ; il en cherchait la cause et en désignait l’auteur ; il avivait sourdement sa colère en se promettant tout bas une vengeance qui pût le soulager enfin de tant d’échecs immérités. Charlotte, de son côté, pensait aux confidences d’Isabeau, partant tour à tour d’un doute à un autre, et ne pouvant ni repousser ni accueillir l’espérance. Quand ils arrivèrent au village la nuit était close. Le sagar connaissait la cabane, de la Marcou, et s’y rendit directement.

    Elle était bâtie à l’écart, précédée d’une petite cour fangeuse que défendait un mur en pierre sèche, et désignée de loin par la carcasse d’une tête de cheval plantée au sommet du toit comme talisman ou comme épouvantail. La Marcou exerçait ostensiblement une profession étrange. dont l’exercice est particulier aux Vosges, celle de jeteuse de liards ; mais on la soupçonnait d’y joindre une sorcellerie moins innocente et enseignée par le démon. Les vieillards, qui avaient conservé le souvenir des traditions, ne manquaient pas de faire remarquer qu’elle fuyait la société des femmes pour celle des chépés ; qu’on la voyait conduire sa vache à l’abreuvoir, un balai à la main, et qu’elle avait sur le visage les neuf signes du sabbat. Aussi Charlotte parut-elle un peu saisie en apercevant la cabane isolée. Elle ralentit le pas et demanda à demi-voix à son frère s’il n’était point bien tard pour consulter la sorcière ; mais Hubert éprouvait une impatience mêlée de colère, qui l’aurait fait tout braver. Il continua sa route sans répondre traversa la cour et alla frapper à la porte de Marcou.

    Après un moment, une voix cria de l’intérieur : 
    - Entre, sagar ! je t’attendais !
    Hubert tressaillit, et sa soeur devint pale. 
    - Elle vous a reconnu sans vous voir ! dit-elle tout bas. 
    - C’est preuve qu’elle saura me dire ce que je veux savoir, répliqua Hubert, chez qui la curiosité dominait l’effroi. Et il entre.


    La Sorcière des Vosges. Dessin de H. Valentin.

    La Marcou était une vieille femme de grande taille, aux traits durs, et dont les cheveux retombaient épars des deux côtés de son étroit bonnet. Hubert la salua avec une politesse circonspecte. 
    - Te voilà enfin, dit la jeteuse de liards en fixant sur lui un regard perçant ; tu as eu grand peine à venir consulter la Marcou. 
    - Faut croire que je n’avais rien à lui demander, répliqua le sagar, qui s’efforçait de garder son air d’assurance. 
    - Ou plutôt que tu avais peur pour ton âme, dit la vieille avec amertume ; car il y en a qui me soupçonnent de mauvaise magie comme s’ils ne me voyaient pas fréquenter l’église, et comme si je n’avais pas chez moi les bonnes figures et l’eau sanctifiée !

    En prononçant ces mots, elle indiquait du regard une image grossière collée au mur, près d’un de ces petits bénitiers de faïence surmontés d’une croix. Hubert s’inclina en signe de respect, mais parut embarrassé. La demande qu’il voulait faire à la Marcou relevait bien un peu de ce qu’elle venait d’appeler la mauvaise magie, et il commença à craindre que la sorcière ne s’en tint pour offensée. N’osant donc la faire de prime abord, il la pria, après quelques instants d’hésitation, de jeter le liard pour lui faire connaître le moyen de vaincre la mauvaise chance qui le poursuivait. 
    - Soit fait selon ton désir, dit la vieille, au nom de Dieu et en ta propre intention.

    Elle referma alors la porte au verrou, prit un plat de terre qu’elle remplit d’eau, fit le signe de la croix, murmura quelques conjurations ; puis, la main gauche appuyée sur le balai et un genou en terre, elle se mit à murmurer à voix basse la litanie des saints, en jetant à chaque nom, dans l’eau consacrée, un liard qui lui rejaillissait dans la main. Enfin, au nom de saint Jean, le liard s’élança par dessus son épaule, et alla rebondir à la muraille.

    Aussitôt elle se redressa. 
    - Tu as ta réponse, dit-elle à Hubert ; le liard t’ordonne de faire un pèlerinage à la chapelle de saint Jean ; et, comme il a ressauté cinq fois, il t’avertit de présenter les cinq offrandes, c’est-à-dire la cire, la toile, l’argent, les œufs, et les oignons. 
    - Est-ce tout ? demanda le sagar. 
    - Sauf une messe que tu ajouteras au commencement de chaque saison.

    Hubert la remercia, et lui mit dans la main une pièce d’argent. Le don était sans doute le plus riche qu’elle ne s’y attendait, car ses traits durs s’éclairèrent, et elle sourit au frère de Charlotte. 
    - Bien, bien, dit-elle en faisant disparaître la pièce de monnaie ; celui qui récompense sera récompensé ! Suis l’ordre du liard, et le mauvais sort qu’on a jeté sur toi s’en ira en fumée. 
    - C’est donc vrai qu’on me l’a jeté ? demanda le sagar. 
    - La vieille fit un signe affirmatif. 
    - Et que j’ai un ennemi qui me poursuit pour prendre tout mon bonheur ? 
    - Tous les chrétiens en ont un, répliqua la sorcière. 
    - Mais on peut le connaître, ajouta Hubert plus bas ; vous avez ce pouvoir, la Marcou ?

    Elle voulut protester. 
    - Vous l’avez, interrompit-il avec énergie ; l’anabaptiste qui est mort il y a un an vous a légué le miroir de magie où l’on peut voir celui qu’on cherche, voleur ou ennemi ! Laissez-moi y regarder, et ceci vous appartient. Il présentait tout l’agent remis par Mme Fournier et sa compagnie : les yeux de la vieille femme étincelèrent. 
    - Tout ! répéta-t-elle en allongeant ses doigts crochus comme des serres de vautour. 
    - Tout, dit le sagar qui faisait sonner les pièces dans le creux de sa main. 
    - On ne peut te résister, mon fils, s’écria la vieille ; donne, donne ! 
    - Quand j’aurai vu, répliqua Hubert qui retint l’argent avec une certaine méfiance. 
    - Viens donc, dit la Marcou ; mais là, au fond : le miroir ne peut être vu par deux êtres baptisés à la fois.

    Elle entraîna le sagar aux pieds du lit, derrière un grand rideau de coutil bleu, tandis que Charlotte restait assise à la même place et toute saisie. Il y eût une assez longue pause pendant laquelle la sorcière se mit à murmurer des paroles confuses. 
    - Vois-tu ? demandait-elle par intervalle. 
    - Pas encore, répondit Hubert.

    Mais tout à coup il poussa un cri : 
    - Je vois ! je vois ! dit-il. Ah ! damnation ! je m’en doutais. 
    - Ne le nomme pas, ou tout est perdu ! interrompit la sorcière. 
    - Non, non ! s’écria le sagar, vous avez raison ; mais je l’ai vu, j’en suis sûr ; c’est lui... Prenez, prenez, la Marcou ! Ah ! j’en sais assez maintenant !

    Il avait jeté l’argent dans le tablier de la vieille, et se précipita hors de sa cabane. Charlotte effrayée s’élança sur ses pas ; mais il avait déjà disparu. Il courait vers Luvigny, dans une sorte d’égarement de rage, en murmurant des mots entrecoupés. 
    - Lui ! toujours lui ! répétait-il... Partout avant moi pour me dépouiller !... L’autre année, c’étaient les bois de la petite Combe qu’il m’enlevait... puis ça été l’entreprise de charroi pour la fabrique... aujourd’hui, c’est le fonds des Aunes !... En voilà assez !... Tant qu’il sera là, le mauvais sort me tiendra à la gorge... la Marcou l’a bien dit... par la vraie croix ! Il faut en finir !

    Comme il prononçait ces derniers mots, il arriva devant la porte du notaire et heurta quelqu’un qui venait de passer le seuil. Son nom répété avec une expression joyeuse lui fit relever la tète : c’était le jeune fermier. A sa vue il poussa un cri, 
    - Toi ! dit-il en serrant son bâton. Ah ! c’est le bon Dieu qui te met sur mon chemin ! D’où viens-tu ? 
    - Ne le voyez-vous pas ? répliqua gaiement Baptiste je viens de chez M. Debruat. 
    - Payer la ferme du fonds des Aunes, n’est-ce pas ? s’écria le sagar. 
    - Tiens ! vous savez la chose ! répliqua le fermier. 
    - Et tu as réussi ? demanda Hubert, la voix étranglée. 
    - Voilà le bail ! s’écria joyeusement Baptiste en agitant un papier plié en quatre.

    Le coupeur de bois recula. 
    - Par le vrai Dieu ! tu n’en profiteras pas ! s’écria-t-il hors de lui.
    Et, levant à deux mains son bâton de houx, il en asséna au jeune homme un coup terrible. Baptiste tomba tout étourdi.

    Hubert allait redoubler, quand Charlotte se précipita entre eux avec un grand cri, et jeta ses deux bras au cou de son frère. Celui-ci fit un effort pour se dégager. 
    - Laisse ! répétait-il, fou de colère ; sur ta vie, laisse ! il faut que j’en finisse avec le brigand... 
    - Ecoutez-moi ! répondait la jeune fille qui continuait à le retenir... Hubert... malheureux ! que t’a-t-il fait ? 
    - Tu le demandes ! s’écria le sagar, quand il vient de m’ôter ma dernière espérance... le bail du fonds des Aunes. 
    - Moi ! dit Baptiste qui revenait à lui. Hélas ! pauvre her homme ! Je vous l’apportais.

    Le sagar se retourna. 
    - Que dis-tu là ? demanda-t-il en tressaillant. 
    - Je dis, reprit le fermier, qu’après avoir lu, par erreur, le billet qui vous refusait le fermage, j’ai heureusement rencontré une brave bourgeoise qui connaissait M. Debruat, et qui a consenti à lui écrire ; si bien qu’il m’a accepté pour caution, et que je courais vous porter votre titre de fermier du fonds des Aunes.

    Il tendait le papier timbré à Hubert, qui le prit machinalement, s’approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, à travers laquelle brillait la lampe du notaire, et lut son nom en tête de l’acte. Là où il avait soupçonné la concurrence acharnée d’un voisin, il n’y avait eu que le zèle d’un ami.

    Le reste se devine sans que nous ayons besoin de le dire. Après les témoignages de repentir du sagar, et le généreux pardon de Baptiste, tous deux regagnèrent la ferme, où l’explication se compléta. Le jeune homme avoua à Hubert que son dévouement, dans toute cette affaire, n’avait point été aussi désintéressé qu’il pouvait le croire, et qu’il avait surtout voulu, en servant le frère, s’assurer l’amitié de la soeur. Charlotte, saisie de ce bonheur inespéré, se jeta dans les bras du sagar, qui tendit les deux mains à Baptiste en maudissant la sorcière dont les mensonges avaient failli les perdre tous. Mais le fermier l’arrêta. 
    - Pardonnez-lui, dit-il doucement ; elle est vieille, elle est pauvre, et vous l’avez tentée ! La vrai cause de tout le mal est dans l’idée que les hommes peuvent connaître ce que Dieu a voulu cacher. Croyez-moi, mon frère, ne vous inquiétez plus de visions ni de sorcières ; contentez-vous de vivre honnétement sous les commandements du Maître du ciel et de votre conscience. 
    - Pour ma part, c’est ce que je ferai désormais, ajouta Charlotte en riant, ne fût-ce que pour éviter l’application du proverbe de la montagne, qui dit « qu’il faut moins se défier des esprits que des gens qui n’en ont pas. »

     

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  • Sorcière (Une) en Rouergue
    ou Marie Trébas terrifiant Rodez
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger », paru en 1911)
     
     
    ***********************
     
    Un magistrat consigna en 1870 quelques faits remarquables d’une sorcière vivant à Rodez cinquante ans plus tôt, redoutée de tous et qui, jetant un jour son dévolu sur un enfant malade, se trouva confrontée à l’ire des habitants lui faisant regretter d’avoir jeté quelque maléfice. Lorsqu’elle dut quitter ce bas monde, il lui fallut transmettre son pouvoir...
     

    Vers 1830 vivait à Rodez, près de la promenade des Prêtres, une sorcière que l’on nommait Marie Trébas. Elle méritait, au reste, sous tous les rapports, le nom qu’on lui donnait, affirme notre magistrat, et son aspect extérieur, comme sa vie et ses actes, concouraient à la faire regarder justement comme une véritable trèbe ; elle n’était vêtue que de sales haillons dont les couleurs disparates, et tranchant les unes sur les autres, lui donnaient un aspect étrange ; sa tête était recouverte d’une vaste coiffe noire, d’où s’échappaient quelquefois des mèches de cheveux gris en désordre, et au-dessous des plis de laquelle on voyait briller deux yeux noirs encore vifs et perçants.

    La sorcière de Rodez. Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841
    La sorcière de Rodez ?
    (Céramique attribuée à Marie Talbot et exécutée en 1841)

    L’hiver, elle mettait au-dessus de sa robe un vaste manteau noir couturé qui la recouvrait tout entière, et elle portait toujours à la main un bâton noueux sans lequel on ne l’avait jamais vue. Son visage inspirait une sorte de terreur ; son nez aquilin et crochu semblait vouloir rejoindre le menton, et sa bouche était toujours crispée d’un sourire satanique. Ses mains étaient osseuses et décharnées, et l’on prétendait que ceux qui l’avaient approchée de près avaient vu que son pied se terminait en fourche.

    Son logis était une espèce d’écurie où étaient entassés pêle-mêle une foule d’objets, et dans un coin de laquelle on remarquait un vaste amas de chiffons. C’était là, disait-on, que Marie Trébas fabriquait le mystérieux onguent de pé dé fuelho avec lequel on n’a qu’à se frotter la paume de la main, et de crier trois fois : pé dé fuelho, pé dé fuelho, pé dé fuelho, après s’être mis à cheval sur un manche à balai, pour se sentir emporter à travers les airs, jusqu’au lieu où se tient le sabbat.

    Vous comprenez qu’avec tous ces antécédents, Marie Trébas n’était pas en odeur de sainteté dans Rodez, et les enfants, dès qu’ils l’apercevaient ou qu’ils passaient devant sa petite échoppe située au milieu de la côte pavée, couraient se cacher au plus vite ou s’accrochaient au tablier de leur mère sans oser même lever les yeux. Ajoutez à cela que Marie Trébas était méchante, et qu’elle jetait des maléfices sur ceux qui ne voulaient pas l’écouter, et vous aurez la mesure de la crainte qu’inspirait la sorcière.

    Un jour que Marie Trébas était assise ou plutôt accroupie à son ordinaire, devant sa petite boutique de mercerie, et que son visage exprimait encore plus de méchanceté, s’il est possible, il passa devant elle une femme portant un jeune enfant de quelques mois. Cet enfant qui s’appelait Josépou était malade, et on l’apportait de Pont Viel à Rodez pour le faire guérir à M. Anglade. A la vue de cet enfant, Marie Trébas fut saisie d’une noire pensée, et, s’adressant à la femme :

    — Voyons, dit-elle, laissez-moi voir cet enfant.
    — Vilaine sorcière du diable, lui fut-il répondu, occupe-toi du sabbat, et de ce qui te regarde, et laisse-moi tranquille.
    — Prenez garde, reprit Marie Trébas, si vous ne voulez pas le laisser voir, il lui arrivera malheur.
    — Tais-toi, tu m’ennuies.

    Alors un éclair de méchanceté jaillit des yeux de la sorcière et on lui entendit marmonner entre les dents des paroles bizarres et confuses. Quand je dis entre ses dents, je me trompe, rapporte le magistrat nous contant cette anecdote, car elle n’en avait qu’une, la canine gauche, qui, descendant sur la lèvre inférieure, ne ressemblait pas mal à une défense d’éléphant.

    Ces paroles que la vieille prononçait, c’était un sort qu’elle jetait sur l’enfant, et, en effet, quand le petit fut revenu à Pont Viel, il fut agité d’une maladie inconnue, étrange, qui ne lui laissait pas un instant de repos. Il criait toujours, ne voulait pas prendre le sein de sa mère, et tous les remèdes que l’on tenta furent inutiles. Ce fut alors seulement que l’on se souvint du sort jeté par la vieille. Il fallut aviser aux moyens de lever ce sort, et après avoir consulté les plus anciens habitants de Pont Viel, et avoir rassemblé dans une chambre les commères, voici comment on s’y prit.

    Après avoir fermé les portes, on prit un foie de lièvre récemment tué, et une poignée de guingassous qu’on était allé acheter la veille à Rodez. On mit tout cela sur le feu à la poêle, et à trois reprises différentes on y versa du vinaigre. Quand ce fut un peu cuit on mit le tout dans une assiette, on posa ensuite le foie de lièvre sur la table, et on enfonça un à un les guingassous dans ce foie. Or il faut savoir que quand on accomplit toutes ces cérémonies, le sorcier ou la sorcière qui a jeté le sort ressent dans ses fesses la même douleur que si on lui enfonçait les guingassous dans cette partie du corps. La sensation le fait alors venir et on le force à lever le sort.

    C’est ce qui arriva en effet et à peine trois ou quatre guingassous avaient-ils été enfoncés dans le foie, que l’on entendit des pas sur le chemin en même temps que quelques marmonnages confus. C’était Marie Trébas qui arrivait au galop, en portant la main à son derrière et en disant :

    — Vous n’avez pas besoin de me faire tant de mal... pourtant c’est trop fort...
    — Allons, vieille Belzébut, lui dit-on, lève de suite le sort, autrement...
    — Ne soyez pas si inquiètes... vous m’avez fait du mal.
    — Voyons, dépêche-toi.
    — Oui, mais...

    Voyant qu’elle ne voulait pas se décider on enfonça un autre guingassou dans le foie. La vieille jeta un cri de douleur, porta vite la main à son derrière, et, après avoir levé le sort, repartit vite. L’enfant fut guéri.

    Quand Marie Trébas mourut, on fit un grand feu de joie de toutes ses hardes, et on se garda bien d’y toucher de peur d’être ensorcelé. Au moment de mourir, elle avait une nièce à côté d’elle, et tourmentée par les souffrances, elle la priait de venir lui toucher la main.

    — Viens, lui disait-elle, viens me donner la main, ne me refuse pas ce plaisir, c’est le dernier que tu me rendras.
    — Non, non, disait la nièce, je sais que quand un sorcier meurt il lui faut communiquer la sorcellerie à quelqu’un. Vous voudriez me la donner.
    — Oh ! viens, viens, car je souffre beaucoup.
    — Non, mais vous avez là un balai, touchez-le.

    Et elle lui lança un balai ; la vieille le toucha. Alors le balai fut ensorcelé, il vola çà et là par la chambre en faisant mille sauts et gambades et il finit par s’envoler par la cheminée. Alors Marie Trébas mourut.

     

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  • Sire à la main sanglante (L’esprit du)
    rôderait-il autour du palais
    épiscopal de Mirepoix ?
    (D’après « Légendes et traditions populaires de la France », paru en 1840)
     
    *****************
     
    Bâti au XVe siècle à la demande de Philippe de Lévis, le palais épiscopal de Mirepoix devrait sa splendeur à l’attention toute particulière qu’on porta à sa confection, suggérée par un mystérieux messager en rémission des crimes commis jadis par le célèbre Sire à la main sanglante, qui laissait une trace indélébile dans toutes les mémoires
     

    L’imagination populaire, tout inépuisable qu’elle est, offre pourtant des reproductions fréquentes de certaines inventions. Les mêmes récits sont appliqués à des personnages très divers, placés à des distances très éloignées. Ampère n’a pas manqué de le faire remarquer dans son Histoire littéraire. En voici un exemple puisé au cœur des traditions populaires du Midi ; un récit rappelant un fait analogue à celui de Gabrielle de Vergy, qui se termine par une tradition que les frères Grimm ont trouvée en Allemagne.

    Mirepoix est une des plus anciennes petites villes du midi de la France. Les habitants du pays donnent à son nom une origine tout orgueilleuse. Comme la colline sur laquelle le château a été construit présente un aspect imposant et dominateur, les passants s’arrêtaient en disant : « Admire cette cime, Mira pech. » Le château prit peu à peu le nom de MirapechMirepoix — il sera plus tard connu sous le nom de château de Terride. La ville qui vint se mettre sous la protection de ses redoutables murailles, reçut le même nom. Les guerres de religion la soumirent à de grandes vicissitudes. Guy de Lévis, maréchal de la foi, l’obtint pour apanage au commencement du XIIIe siècle. Elle resta depuis lors presque toujours dans sa famille.

    Château de Terride (Mirepoix)
    Château de Terride (Mirepoix)

     

    Au siècle suivant, les malheurs qui suivirent la descente des Anglais en France, firent éprouver leur contre-coup à la petite ville de Mirepoix. Les sommes énormes et les provinces qu’il fallut livrer pour le rachat du roi Jean épuisèrent la France au point qu’il devint impossible d’acquitter la solde des gens de guerre qu’on avait mis sur pied pour résister à l’Anglais. Ces troupes se débandèrent et organisèrent le pillage et le brigandage sous différents chefs qu’elles choisirent. Une de ces bandes s’abattit sur les terres de Mirepoix, et y séjourna depuis 1359 jusqu’en 1363.

    Elle avait pour chef un homme résolu, nommé Jean Petit, qui fit trembler souvent les suzerains du voisinage. Gaston Phoebus fut obligé de traiter avec lui pour le faire sortir du royaume. Mais le jour de son départ, ce brigand pilla et incendia la ville qu’il quittait. Fortifiée depuis pour résister à de pareilles tentatives, elle fut entourée de larges fossés, et enceinte d’une muraille percée de quatre portes et défendue par quatre tours. On en voit encore aujourd’hui quelques vestiges.

    Le souvenir des maux causés par Jean Petit est resté profondément gravé dans l’esprit de la population du pays. Il y est connu sous le nom du Sire à la main sanglante ; et l’imagination du peuple en a fait un héros dans le genre du Corsaire. Voici ce qu’elle raconte à son sujet.

    Jean Petit s’étant emparé du château et de la ville de Mirepoix, voulut se donner toutes les allures des seigneurs qu’il avait chassés. Il jeta les yeux autour de lui pour chercher une femme qu’il pût lier à son sort ; il ne tarda pas à découvrir la plus fine fleur des damoiselles de la contrée, Marie de Monségur. Marie réunissait tous les avantages que rêve un époux ; elle était belle, riche ; et, ce qui était d’un plus grand poids pour Jean Petit, elle appartenait à une ancienne et noble famille.

    Le seigneur de Monségur accueillit avec horreur la demande de Jean. Il s’en inquiéta fort peu ; s’étant procuré des intelligences dans le château, il se rendit maître par un enlèvement de la belle Marie. Dès qu’elle fut arrivée à Mirepoix, il l’épousa malgré elle. Cependant le fiancé de Marie voulut essayer de la soustraire à un sort aussi épouvantable. Il ne fallait pas penser à user de violence : Jean Petit était le plus fort. Muni des pouvoirs du sire de Monségur, le fiancé s’achemina vers le château de Mirepoix pour entamer la voie des négociations. La tradition ne lui donne pas d’autre nom que celui d’Albert.

    Jean Petit, prévenu de son arrivée, le reçut avec un grand appareil. Il avait pris les armoiries de Mirepoix, et les faisait porter à ses hommes d’armes ; il se piquait d’équité, et il voulut en donner un exemple à Albert. Quand celui-ci parut, Jean tenait une espèce de lit de justice, et il jugeait sans appel les délits qu’on venait lui soumettre. Parmi les délits qui lui furent soumis ce jour-là, il s’en rencontra un qui donna lieu à un singulier acte de justice, tout à fait dans les mœurs du temps.

    On avait amené un homme qui avait été trouvé maraudant dans une des vignes de la seigneurie de Mirepoix. Jean Petit le fit approcher, et lui demanda quelle excuse il avait à faire valoir pour ce fait.

    — Monseigneur, répondit le paysan, je n’ai pris qu’une grappe de raisin à votre vigne ; pour un si mince dommage, monseigneur me fera-t-il mourir ?

    — Non, reprit Jean ; mais ta punition sera mesurée au dommage que tu as fait à ma vigne.

    Cela dit, il se leva, pria Albert de le suivre, et se rendit sur le lieu où le délit avait été accompli. Arrivé là, il fit attacher à un poteau le pauvre diable qui tremblait de tous ses membres ; puis il ordonna que chaque passant serait arrêté, qu’on lui présenterait une pince avec laquelle il arracherait un seul poil de la barbe du coupable. Puis il se tourna vers lui, et lui dit : « Si chaque passant avait fait à ma vigne ce qu’il va faire pour ta barbe, ma vigne serait vendangée. »

    Après cet arrêt qui ressemble assez à un apologue, le châtelain regagna le château. Albert voulut profiter de cette circonstance pour entamer sa négociation.

    — Messire , dit-il à Jean, j’augure bien pour moi d’une pareille équité ; vous êtes trop juste pour me refuser un bien que la violence seule a fait tomber en votre pouvoir.

    — Je ne sais à quoi vous faites allusion, sire chevalier, reprit Jean ; si c’est à la dame de Mirepoix, notre femme, je ne puis admettre ce reproche. Madame Marie est ici de son plein gré, et nul ne la retient ; vous allez l’entendre de sa bouche même.

    Jean fit un signe, et Marie parut quelques instants après.

    — Madame, lui dit Jean, voici un jeune seigneur qui croit que vous êtes retenue ici malgré vous. Dites-lui ce qu’il en est, et si vous n’êtes pas traitée comme la souveraine maîtresse de céans.

    — Cela est vrai, répondit Marie pâle et tremblante ; le devoir m’enchaîne aujourd’hui à la fortune de monseigneur : je ne dois pas le quitter.

    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix
    Cathédrale Saint-Maurice de Mirepoix

     

    Albert ne put soutenir la vue de cette pauvre victime qu’il aimait de toutes les forces de son âme. « Je n’ai plus rien à faire ici, s’écria-t-il le cœur brisé ; je dois respecter une décision faite avec une apparence de liberté. » Puis mettant un genou en terre : « Madame, dit-il, cette main qui vous était destinée, cette main qui peut serrer une épée ne vous fera jamais défaut. Voici mon gant ; je le laisse en défi à celui qui se dit sire de Mirepoix. »

    Marie se précipita sur le gant.

    — C’est moi qui le relèverai, dit-elle ; une dernière fois, je serrerai votre main en signe d’amitié ; c’est un adieu à mon père et à mes espérances du passé. Si mon seigneur et maître fait quelque cas de moi, il regardera cette provocation comme non avenue.

    — C’est bien, reprit Jean brutalement. Beau cavalier, vous avez entendu le désir de madame Marie ; ce désir est le nôtre. Vous êtes libre de repartir.

    Le soir de ce jour, Albert en proie au plus violent désespoir, quittait le château de Mirepoix. Arrivé sur la lisière de la forêt de Bélène, il fut accosté par un chevalier qui lui demanda à chevaucher quelque temps avec lui. Albert eut l’imprudence d’accepter. Quand ils furent arrivés à un endroit épais, éclairé par un rayon de la lune, le chevalier leva la visière de son casque, et il dit d’une voix sourde : « Je suis celui que tu appelles Jean Petit, le ravisseur de ta fiancée. Tu l’as dit ; ta main lui appartient, et je viens la chercher. »

    A peine avait-il achevé ces mots, que d’un coup de hache il abattit le poignet du malheureux Albert. Le lendemain matin, cette main fraîchement coupée fut présentée sur un coussin à la pauvre Marie. « Je ne me refuserai jamais à aucun de vos désirs, lui dit son barbare époux : vous avez ramassé le gant de cette main, la main devait suivre le gant. »

    On dit que Marie survécut peu de temps à cette scène affreuse. Quant à Jean, le sang d’Albert avait laissé sur sa main des taches qu’il ne put jamais effacer. Depuis lors, on ne l’appela plus que le Sire à la main sanglante.

    Un an après, il quitta Mirepoix, en lui laissant pour dernier adieu le pillage et la mort. Les bruits les plus étranges accompagnèrent cet acte de destruction. Il devint dans le pays de notoriété publique que le Sire à la main sanglante avait lassé la patience divine par ce dernier crime, et qu’il en avait été puni aussitôt. Les uns prétendaient qu’il avait été emporté par le diable ; les autres, qu’il avait succombé sous les coups d’un chevalier inconnu qui ne frappait que de la main gauche. Tous s’accordaient à placer la fin de ce drame dans les sombres retraites de la forêt de Bélène, située à quelques lieues de Mirepoix.

    Cependant la famille de Lévis était rentrée en possession du château et de la ville ; Philippe de Lévis en était alors le suzerain. Philippe était un noble et puissant seigneur, aussi remarquable par sa valeur que par sa piété. Lui seul ne redoutait pas la forêt de Bélène, et il y faisait de longues chasses avec une suite nombreuse. Un jour, il s’était laissé emporter fort loin par son cheval, en poursuivant un sanglier. Le jour commençait à tomber, et le crépuscule donnait aux grands arbres et aux immenses allées l’aspect le plus sinistre. Comme Philippe cherchait à s’orienter, il se trouva dans un carrefour qui lui était inconnu.

    Tout à coup un homme se présenta devant lui. Il portait une longue robe ; sa barbe tombait sur sa poitrine ; ses cheveux étaient ras. A la vue de ce sinistre personnage, Philippe fit un signe de croix. « Ne crains rien, lui fut-il répondu ; suis-moi si tu as du cœur, et aucun mal ne te sera fait. » Cela dit, l’étrange interlocuteur de Philippe sauta en croupe derrière celui-ci, et le cheval, malgré ce double faix, partit avec une vitesse inouïe. Ils arrivèrent bientôt à une grande avenue, au bout de laquelle on apercevait un château magnifique. A mesure qu’ils approchaient, ils rencontraient toutes sortes de gens qui paraissaient s’y rendre. C’étaient de nobles dames suivies de pages blasonnés, des chevaliers à la riche armure, des prélats en grand costume. Cette foule était silencieuse ; et pas un mot n’était échangé entre tous ces personnages.

    Nos deux cavaliers arrivèrent bientôt au pont-levis. Le compagnon de Philippe sauta à bas de cheval, plaça sa main devant sa bouche, et fit entendre un bruit étrange qui retentissait comme le son de dix cors. Aussitôt le pont-levis s’abaissa, et un écuyer se présenta pour tenir le cheval de Philippe. Son compagnon ne le souffrit pas ; il prit lui-même la bride du cheval, et il l’attacha à un anneau scellé dans le mur de la première cour. Il y avait déjà un grand nombre de chevaux ainsi attachés. « Suis-moi, dit-il ensuite à Philippe ; et quoi qu’on te dise, ne réponds pas ; quoi qu’on t’offre, n’accepte pas. »

    Palais épiscopal de Mirepoix
    Palais épiscopal de Mirepoix (Crédit photo : http://belcikowski.org/ladormeuseblogue2/?p=1680)

     

    Philippe et son mystérieux compagnon pénétrèrent dans un vestibule immense où se tenaient toutes sortes de gens d’armes, de pages et d’écuyers. Les uns jouaient aux dés ; les autres fourbissaient leurs armes ; ceux-ci paraissaient causer à voix basse ; ceux-là allaient et venaient comme des serviteurs empressés. Après ce vestibule, nos deux voyageurs traversèrent plusieurs salles remplies de chevaliers et de nobles dames qui ne paraissaient pas voir les nouveau-venus. Ils entrèrent enfin dans une pièce moins vaste que les autres, où il y avait une table dressée autour de laquelle circulaient des visages plus sinistres encore que ceux qu’ils avaient vus.

    Un seul homme était assis à cette table. Philippe n’eut pas de peine à le reconnaître, c’était le Sire à la main sanglante. Il était là, sombre et silencieux, l’œil hagard et immobile. A l’arrivée de Philippe, il se leva lourdement, et lui fit signe de la main de s’asseoir vis-à-vis de lui. Le sire de Lévis frémit d’horreur : cette main était toujours tachée de sang.

    On servit un splendide festin. Malgré la faim qui le dévorait, de Lévis n’acceptait aucun mets ; quant au Sire à la main sanglante, il n’y touchait pas non plus, aucun n’étant placé devant lui. A chaque service, un écuyer vêtu de noir déposait devant son maître une main fraîchement coupée, posée sur un riche coussin. Quand ce sinistre repas fut terminé, le singulier convive de Philippe se leva ; il jeta un regard de souffrance et de désespoir sur celui-ci, et se retira, précédé du même écuyer qui portait devant celui-ci une main encore saignante.

    Philippe leva les yeux ; il vit les murs tapissés de ce sanglant trophée. Cependant il ne restait plus personne dans la salle. Le guide de Philippe le prit par la main, l’amena dans la cour détacher son cheval, et lui fit signe de monter. Quand ils eurent fait quelques pas dans la forêt, Philippe l’interrogea sur le spectacle dont il venait d’être témoin. Voici ce que son compagnon lui répondit :

    — Il y a sept ans que celui que tu viens de voir subit le châtiment qu’il avait mérité par ses crimes. Lui, et tous ceux qu’il avait associés à sa vie, ne souffrent pas d’autre torture que de se trouver en présence de leur victime. Cependant le ciel a pris en pitié leurs souffrances ; la sainte Marie de Monségur a obtenu leur pardon, à condition qu’un légitime possesseur du château et de la ville de Mirepoix ferait bâtir un lieu de prières, en expiation des crimes du Sire à la main sanglante. Il peut refuser, ou consentir : Dieu lui en laisse la liberté.

    Cela dit, l’esprit disparut.

    Arrivé à Mirepoix, Philippe assembla les notables de la ville, et leur raconta ce qu’il avait vu. Tous décidèrent d’une commune voix que, puisque le ciel consentait au pardon des crimes dont ils avaient été victimes, il serait impie à eux de refuser ce pardon. L’année même de cette étrange rencontre, les travaux d’agrandissement de la cathédrale de Mirepoix furent entrepris. Mais Philippe de Lévis ne borna pas sa munificence à cela, joignant à l’édifice un magnifique clocher (achevé en 1506), et faisant construire un beau palais épiscopal, ces constructions témoignant aujourd’hui de l’ancienne importance de Mirepoix.

     

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