• Superstitions normandes
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Le jour de l’Épiphanie, lorsqu’on s’apprête à manger le gâteau des Rois, un enfant se glisse sous la table. On lui crie alors phoebe Domine, pour qui la part ? Il répond d’abord : pour le bon Dieu, et ensuite pour tel ou tel. On donne la part de Dieu au premier pauvre qui se présente, et s’il y a un membre de la famille absent, on garde soigneusement sa part dans une armoire. S’il se porte bien, le gâteau demeure sain, et s’il meurt, il se gâte tout à fait. Celui qui a la fève est le roi de la fête. Aux Saturnales, les Romains tiraient aussi au sort, avec des fèves, pour se donner un roi dans la solennité du banquet.

    Dans l’Orne, on nomme Trefouet la bûche de Noël, on répand dessus de l’eau bénite, elle doit durer les trois jours de la fête, et l’on conserve ce qui reste pour le mettre au feu lorsqu’il tonne. Ce tison préserve à la fois du tonnerre et des sorciers. Le charivari se donne, dans la Normandie, au mariage des veufs, et dans quelques autres circonstances où l’on peut exprimer un blâme publique. On s’y déguise de diverses manières, et surtout sous des figures d’animaux sauvages.

    La Taranne est un animal mystérieux, de la forme d’un chien, mais plus grand, très maigre et très sec. Il passe son temps à dévorer les chiens et s’amuse à les faire crier. Il se montre ordinairement dans les nuits d’hiver. Il y a aussi la Piterne, qui n’est connue que de nom ; mais on place de certaines gens en sentinelle pour la saisir. On appelle Letites ou Létiches, de petits animaux d’une blancheur éclatante, qui ne se montrent que la nuit et disparaissent dès qu’on les approche. Ils ne font aucun mal, et selon l’opinion commune, ce sont les âmes des enfants morts sans baptême.

    Pendant la célébration de la messe de minuit, tous les animaux se mettent à genoux ; mais il serait imprudent d’aller dans les étables pour s’en assurer et l’on s’exposerait à être battu par eux.

    Un morceau de pain qui a été bénit à chacune des trois fêtes de Noël préserve de l’orage et des chiens enragés ; mais si l’on donne de ce pain à ceux qui ne le sont pas, ils le deviennent aussitôt. Le pain bénit de Pâques garantit des sorciers. Les sorciers sont très communs en Normandie, et l’on pense qu’ils se trouvent principalement parmi les bergers. C’est surtout aux avents de Noël que leur puissance est le plus redoutable, et cette époque est également celle des esprits et des revenants. Les âmes des personnes qui ont commis de grandes fautes, se montrent alors chaque nuit, aux mêmes heures, jusqu’à ce que, à force de prières et de messes, on les ait délivrées. Ces revenants ont le même son de voix que de leur vivant ; mais on ne peut les toucher. Il y a aussi des esprits qui habitent certaines maisons, y font beaucoup de tapage et déplacent tous les meubles. D’autres, enfin, apparaissent sous des formes hideuses, d’hommes ou d’animaux, pour inspirer encore une plus grande crainte. Les Grecs avaient aussi leurs Mormones, qui prenaient la forme d’animaux féroces pour inspirer la terreur.

    Le Gobelin est un génie familier, malicieux, qui se revêt de diverses manières pour faire ses espiègleries ; mais qui est bon diable d’ailleurs, et n’exige pas trop de ceux qu’il lutine.

    Les esprits servants ont plus particulièrement la forme d’un nain. Ils aident volontiers les laboureurs dans leurs travaux, et les jeunes filles au temps de la récolte. Dans les ménages, cependant, si les servantes qu’ils protègent viennent à oublier de leur jeter à manger, sous la table et de la main gauche, alors ils ne manquent pas de se venger en mettant tout en désordre.

    Des trésors existent dans tous les châteaux en ruines ; mais ils sont la propriété du diable. Ils sont gardés par des chiens noirs qui les font quelquefois découvrir. Lorsqu’un de ces animaux se présente chez un habitant, et qu’on lui a fait faire un bon repas, il invite alors son hôte à le suivre et le conduit à l’endroit où il faut fouiller. Néanmoins, il faut, avant de se mettre à cette besogne, s’y préparer par le jeûne et la prière, et lorsqu’elle est commencée, on ne doit pas, quelle que soit sa durée, l’abandonner un seul instant ; car on perdrait tout le fruit de sa peine.

    Il y a aussi des trésors cachés dans les cimetières, sous les grosses pierres, etc. C’est toujours le diable qui en est le gardien, et pour l’emporter sur lui, on ne peut se dispenser de recourir à la sorcellerie. On peut, par exemple, poser un objet sacré sur ce trésor, ou bien jeter dessus de l’eau bénite, ou enfin le faire tirer par un vieux cheval, qui détruit toujours le maléfice ; mais il ne manque pas non plus de périr dans l’année.

    Les fées habitent les cavernes, et se plaisent à rendre service, pourvu que l’on se montre discret à leur égard. Elles aiment à se promener sur le cou des chevaux et à danser dans les lieux écartés où l’on trouve le matin, la trace du rond qu’elles ont formé. Les Dames blanches se montrent au bord des fontaines et au pied des rochers. La Bête Avette est une fée des fontaines qui aime beaucoup les enfants, et qui les noie pour les garder avec elle.

    Il y a des Dragons blancs, rouges ou noirs, qui apparaissent quelquefois dans les airs et enlèvent certaines gens. Cette tradition de Dragons vient sans doute de l’Orient, puisqu’il est parlé de ces animaux fabuleux dans les contes arabes, indiens, chinois et persans.

    On croit qu’il y a des femmes qui, par suite de rapports criminels avec les démons, mettent au monde des espèces de monstres qui, dès qu’ils sont nés, se sauvent sous le lit en grimaçant. C’est ainsi, dit-on, que naquit l’enchanteur Merlin. En Allemagne, on nomme ces enfants-là Killerops.

    On fait un grimoire qui rend de très grands services à celui qui en est porteur ; mais pour qu’il eût toute sa puissance, il faudrait, ce qui n’arrive pas, qu’il eût été baptisé par un prêtre et nommé comme un enfant. Le prêtre qui ferait la cérémonie, conjurerait alors toutes les puissances infernales d’exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé en vertu du livre baptisé et les obligerait d’envoyer un de leurs pour le signer au nom de tous et y apposer le cachet de l’enfer. Celui qui serait muni de ce livre pourrait ensuite commander à toutes les légions d’esprits avec la certitude d’être promptement obéi.

    Les cierges bénits ont aussi une merveilleuse puissance pour chasser les démons et les sorciers ; toutefois, on les allume également pour préparer des maléfices.

    On a la criminelle superstition de consacrer sept hosties à Noël, ou dans la semaine sainte, pendant sept années consécutives, afin de composer des sorts très puissants. Faire le signe de la croix de la main gauche avant de jouer, porte bonheur. On a aussi des formules qui ont une grande puissance dans le même cas.

    Durant la procession des Rameaux, et surtout au moment où le curé met du buis à la croix, on examine de quel côté vient le vent, pour savoir si on aura du blé, de l’herbe ou des pommes. Pour conserver longtemps une grande fraîcheur, il faut se laver avec de l’eau prise à la rivière le jour de Pâques, avant le lever du soleil. L’eau bénite de la Pentecôte est préférable à celle de Pâques pour préserver de l’orage ; mais celle de Pâques vaut mieux pour éloigner les sorciers. On doit faire provision de l’une et de l’autre.

    La foudre ne frappe jamais l’épine blanche, parce que la couronne du Christ était faite de cet arbuste. Les fleurs cueillies le jour de la Saint-Jean ne flétrissent jamais. On fait surtout des couronnes avec l’armoise qui préserve de la foudre et des voleurs. Il en est de même de la verveine. Se rouler ce jour-là, le matin, dans la rosée, ou se baigner dans une fontaine, guérit de la gale et de toutes les maladies cutanées.

    Le tintement des oreilles désigne qu’on parle de nous : si cela a lieu à l’oreille droite, c’est un ami ; si on l’éprouve à la gauche, c’est un ennemi. Les Romains tiraient le même présage de ce tintement. Tomber ou faire un faux pas, lorsqu’on sort pour terminer une affaire, est d’un très mauvais augure. Le sel purifie toute chose, chasse les maléfices, et c’est un signe de malheur que de renverser une salière. Les Romains, qui employaient le sel dans les augures, trouvaient aussi que c’était un mauvais présage que de le renverser.

    Lorsqu’on sort le matin pour la première fois, il n’est nullement indifférent de porter tel ou tel pied le premier dehors. Le pied gauche est un signe de bonheur quand on rentre ; et le pied droit signe la même chose quand on sort. Si l’eau commence à tomber un mardi, un mercredi ou un vendredi, elle continuera tout le reste de la semaine. Si elle commence un dimanche, elle durera huit jours. Selon tel ou tel jour qu’elle tombe dans l’année, c’est un signe d’abondance ou de disette. Il ne faut pas tailler ses ongles un mardi, un mercredi ou un vendredi, parce qu’il pousserait de petites pellicules nommées envies ; et de plus il arriverait quelque malheur.

    Quoique le vendredi passe pour un jour funeste, il ne faut pas cependant mettre de l’eau dans le cidre un autre jour que celui-là ; car la liqueur deviendrait aigre. Si l’on prend une chemise le vendredi, on mourra dedans. Un prêtre qui a reçu pendant sa vie de l’argent pour dire des messes qu’il n’a point dites, vient les célébrer après sa mort et même achever les mots qu’il avait oubliés. Ce sont certains curés et les bergers qui font paraître les orages. Si l’on tire sur la nuée la plus noire, avec une balle bénite, il en tombera infailliblement un sorcier.

    Si l’on met des œufs ardrés dans du fumier de cheval, il en naîtra un serpent. Il faut alors le tuer lorsqu’il est encore petit ; car plus tard il causerait de grands dommages. Son huile sert à composer des maléfices. Lorsqu’il se forme de petites ramifications à une chandelle, il faut examiner de quel côté elles sont placées ; car bientôt on doit recevoir une nouvelle ou une visite du même côté.

    On se masque rarement dans le carnaval, parce que le diable a souvent enlevé des jeunes gens qui s’étaient déguisés. Néanmoins, dans quelques communes, les mascarades sont en usage et même très en faveur parmi la jeunesse. Les anciens avaient aussi des mascarades, particulièrement aux Saturnales ou fêtes de Bacchus, aux Lupercales, et à la fête de la mère des dieux, qu’on appelait Megalesia. Ovide les fait remonter jusqu’à Hercule, qui, pour causer de la peine à Faune, prit un jour les habits de la belle Lyda sa maîtresse, et lui donna un rendez-vous dans une grotte obscure. Faune ayant reconnu la tromperie s’en retourna plein de confusion.

    Lorsqu’on mange des harengs, on jette la laite au plancher : si elle s’y attache, c’est qu’on aura un habit neuf à Pâques ; dans le cas contraire on n’aura rien. C’est aussi un excellent moyen pour savoir si l’on réussira dans une affaire. Quand une louve mes bas ses petits, elle donne aussi le jour à un chien. Lorsqu’ils sont tous grands, ou du moins assez forts pour vivre seuls, elle les conduit à un ruisseau, et, à la manière de boire, elle reconnaît le chien qu’elle dévore sur-le-champ.

    Les laitières se servent d’un vase d’airain pour traire les vaches lorsqu’elles arrivent d’une foire. Ce métal les préserve des sortilèges, et a la propriété d’attirer une plus grande quantité de lait. Lorsqu’on doit porter le lait à la ville, ou bien lorsqu’on veut le donner à des voisins, on a soin de mettre dessus un peu de sel, pour détruire les sorts que l’on voudrait jeter sur les animaux qui l’ont fourni. Pour éviter ces sorts, on suspend aussi un petit sac rempli de sel à la corne de la vache ; et pour lever ceux qui ont été donnés, on mène la vache à une foire, ou bien on a recours à un sorcier.

    Avant la révolution de 1793, on publiait des Monitoires, que l’on appelait aussi Quérémonies, contre le malfaiteur qui n’avait pu être découvert et ceux qui le connaissaient, mais qui ne voulaient pas le livrer. Si le criminel ne se présentait pas à la troisième publication, il appartenait au diable et courait le Loup-garou ; car alors on le débaptisait, et ceux qui le cachaient avaient le même sort. Tous les soirs, après le coucher du soleil, le malheureux se revêtait d’une peau de loup, qu’on appelle Hère ou Hure, et le diable, à qui il était échu en partage, le fouettait cruellement au pied de toutes les croix et au milieu de tous les carrefours. Du reste, pour délivrer un loup-garou, il faut lui porter sur le front trois coups de couteau bien appliqués. Si le sang coule, le loup-garou est sauvé, sa Hère tombe. D’autres personnes pensent qu’il ne faut tirer que trois gouttes de sang. Le loup-garou court de trois à sept ans : si on manque à le délivrer, ce temps recommence.

    Pour faire passer le lait aux femmes ou aux animaux qui en ont, il faut leur faire un collier de liège. Le lait d’une femme qui a eu deux enfants au plus, sert à composer des sorts très puissants pour opérer toutes sortes de sortilèges et d’enchantements. Le septième garçon ou la septième fille, et leurs descendants jusqu’au quatrième degré, guérissent du Carreau, en passant la main sur le ventre du malade ; mais il vaut encore mieux toutefois faire dire une messe en l’honneur d’un saint. La personne qui touche a de longues prières à réciter ; et, celle qui a été touchée, en est quitte pour quelques Pater et quelques sous.

    Couper la galette faite à la fouée empêche le pain de cuire ; il faut la rompre. Un homme damné mange après sa mort le suaire qui lui couvre le visage, et ce malheureux pousse dans la tombe des cris sourds et effrayants. On conserve les glanes de la moisson jusqu’à l’année suivante. On conserve également, pendant une année, les couronnes de la Saint-Jean et le morceau de gâteau des Rois.

    On donne le nom de Faulaux au gaz inflammable qui se fait apercevoir dans les lieux marécageux. On dit que ce sont des âmes damnées qui cherchent à entraîner les voyageurs dam des précipices ou dans l’eau. Les Anglais nomment ces feux Wisp ; les Irlandais, Miscaun marry ; et les Allemands, Heerswifels. Les anciens les appelaient Dioscures, lorsqu’ils apparaissaient autour des mâts et des agrès des navires : s’il y en avait deux, c’était signe de beau temps ; un seul présageait la tempête.

    Lorsqu’on voit tomber un météore, connue sous le nom d’étoile qui file, c’est que quelqu’un meurt au même instant, et que son âme monte au ciel. Dans ce cas, il faut faire le signe de la croix, et réciter un Pater et un Ave. On appelle Chasse Annequin, une troupe d’esprits qui traverse les airs, en poussant des cris aigus et prolongés. D’après la tradition, cette chasse a pour origine un prêtre qui, pour avoir eu ainsi qu’une religieuse une pensée profane sans en avoir fait pénitence, fut condamné avec la none à courir les airs de toute éternité. Si l’on rencontre un chien noir le matin, en sortant pour la première fois, il faut rentrer aussitôt sans terminer aucune affaire, parce que le chien noir est d’un mauvais présage. Il est bon aussi de ne point voir pour première personne celle qui est habillée de noir.

    Dans les repas des gens de la campagne, lorsqu’il y a une oie, on lui coupe d’abord le croupion, et l’on fait à celui-ci trois pieds avec des petits morceaux de bois. Ensuite, on le bannit, c’est-à-dire que celui qui boit sans discontinuer le plus grand nombre de verres de cidre, l’obtient. Lorsque les étincelles du bois qui pétille dans le foyer sont vives et nombreuses, c’est signe de guerre ou de discordes quelconques. L’odeur de la fumée chasse l’orage.

    Les enfants qui n’ont pas sept ans accomplis sont toujours exposés à être enlevés par des sorciers ou par des vieillard qui les emmènent dans des souterrains et les mangent. Les Grecs avaient aussi un démon femelle, nommé Gello, qui tourmentait les petits enfants.

    On appelle corde au beurre une corde composée d’un grand nombre de noeuds, préparée par un sorcier, et que l’on attache au pied gauche de derrière d’une vache. On conduit celle-ci par les chemins les plus fréquentés, et l’on est persuadé qu’elle se procure ainsi tout le beurre qu’auraient donné les vaches qui sont passées dans le jour par le même lieu. Cette opération est connue sous le nom de traîner la corde.

    Les gens de la campagne sont persuadés qu’ils ont rencontré plusieurs fois, dans la nuit, des béliers noirs qui vomissent des flammes, des chats noirs dont les yeux étincellent, des lapins blancs suspects, des taureaux rouges à cornes épouvantables, et des chiens noirs immobiles dans les lieux où il y a des trésors.

    Il ne faut point vendre les abeilles, mais les échanger ou les donner. Celles qui sont volées ne profitent pas au voleur. Quand quelqu’un meurt dans la maison, on attache un morceau d’étoffe noire à la ruche ; car elles périraient dans l’année si on ne leur faisait pas porter le deuil. Ces insectes n’aiment pas à entendre jurer, et ils punissent à coups d’aiguillon celui qu’ils entendent blasphémer. Tuer les abeilles sans nécessité, c’est perdre la bonne chance et compromettre son bonheur.

    Il est défendu de manger des œufs le vendredi et le samedi de la semaine sainte, car presque toujours ils renferment des crapauds ces jours-là. On vend dans les foires des amulettes, tels que bagues de saint Hubert, petits livres sacrés, etc., qui garantissent des chiens enragés et des sorciers.

    Afin qu’une vache puisse concevoir, on ne manque jamais à la pratique de la frapper sur le flanc de trois coups d’une baguette de coudrier, ou de fendre en quatre le bout de sa queue, ou de lui appliquer sur les reins une poignée de boue, ou d’y jeter un seau d’eau fraîche, ou enfin de les lui frotter. On lui fait manger du sel ou du buis bénit pour la préserver des sorciers. De peur qu’une vache qu’on vient d’acheter n’ait reçu un sort qui l’empêche de donner du beurre, on lui met du sel fondu au pis et à la naissance de la queue, ainsi que dans le vase où on doit la traire pour la première fois. Lorsque, par une cause quelconque, une vache ne produit plus de crème, on attribue cet accident à un sorcier, et l’on va trouver un autre sorcier pour lever le sort.

    Mettre en dedans la boucle de l’éperon, quand on monte à cheval, est un moyen infaillible pour ne point rencontrer de sorcier pendant son voyage. Pour échapper aussi à l’atteinte des sorciers, il suffit de mettre son bas à l’envers. Le buis bénit le jour des Rameaux préserve une maison de la foudre et des sorciers ; et si l’on peut s’emparer de la branche que le curé a attachée à la croix, on fait du beurre tant que l’on veut.

    Si un cochon meurt de mort naturelle, c’est un présage sinistre, c’est-à-dire qu’il ne doit pas tarder à mourir quelqu’un aussi dans la nature. Une corde de pendu porte bonheur. Il en est de même des rognons de porc ou de chien desséchés, et de la tête de l’insecte appelé cerf-volant. On croit que le son des cloches chasse les mauvais esprits et préserve de la fondre et de la grêle. Lorsqu’un cheval s’enfonce un clou dans le pied, il faut aussitôt ficher ce clou dans un chêne : c’est une recette pour qu’il ne vienne pas de mal au pied de ce cheval.

    Le Rebet ou troglodytes, que l’on nomme aussi l’oiseau de Dieu, est très respecté, parce qu’il a apporté, dit-on, le feu du ciel, et l’on est convaincu qu’il arriverait quelque malheur à celui qui le tuerait. La poule qui imite le chant du coq, chante sa mort ou celle de son maître ; aussi, dans ce cas, pour éviter tout danger, on ne manque pas de la tuer à l’instant. Entendre à jeun, au printemps, chanter un coucou pour la première fois de l’année, et avoir par hasard de l’argent sur soi, c’est un signe certain qu’on en aura toute l’année. La chouette, nommée par les Normands Fresas, ou Fresaie, a le pouvoir d’annoncer infailliblement la mort.

    Les troupes de corneilles qui crient en l’air marquent la famine ; celles qui se battent annoncent la guerre ; et, par la direction de leur voix ou les inflexions de leur voix, elles présagent aussi la famine ou l’abondance. C’est un mauvais augure que d’en voir à son lever, et dans ce cas il est prudent de n’entreprendre aucune affaire importante. Le criquet porte bonheur à la maison dans laquelle il se réfugie, et où il fait entendre son chant. Si une araignée descend sur quelqu’un en filant, c’est un présage de bonheur. Le chat est l’image du diable, que l’on suppose se montrer souvent sous la forme d’un chat noir. Le crapaud est l’ami de l’homme, et lui faire du mal, c’est attirer volontairement quelque malheur.

    Tous les jours ne sont pas bons pour la saignée : il faut l’éviter les mardi, mercredi et vendredi, surtout pendant la canicule. Les Normands disent :

     

    La saignée du jour Saint-Valentin
    Fait le sang net soir et matin.
    La saignée du jour au devant
    Garde des fièvres pour constant.
    Le jour Sainte-Gertrude bon fait
    De faire saigner du bras droit :
    Celui qui ainsi le fera,
    Les yeux clairs reste année aura.

     

    On guérit les verrues en les frottant avec un limaçon rouge ; il faut ensuite l’enfiler avec une épine et l’y laisser suspendu. A mesure qu’il pourrit les verrues disparaissent. La morsure d’un chien se guérit avec son poil.

     

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  • Superstitions lorraines
    de l’ancien temps
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1904)
     
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    Les fontaines réputées miraculeuses ne manquent point dans les trois départements lorrains, et nombre de gens n’ont pas cessé d’avoir en la vertu de leurs eaux la même confiance que les ancêtres...
     
     

    Au sud-ouest de la Meuse, entre Gondrecourt et Ligny surtout, à Reffroy, à Badonvilliers, à Tourailles, saint Christophe, sainte Anne, saint Michel ont gardé leurs partisans convaincus. Là-bas, lorsqu’un jeune enfant souffre et languit, sa mère ou quelque autre de ses proches s’achemine, avec une chemise du malade, vers l’une des sources consacrées à ces élus.

    La chemise est jetée sur l’eau du bassin. Surnage-t-elle ? L’enfant est condamné comme ne tenant pas du saint. Si, au contraire, elle coule à fond tout entière, l’enfant tient tout entier du saint, patron de la fontaine ; il est sauvé, immanquablement, il guérira ! Dans l’un et l’autre cas, la famille fait une neuvaine de prières qui hâtera la mort ou le rétablissement de l’enfant. Il se peut qu’une partie seulement de la chemise soit immergée : l’eau est si capricieuse ! Il est dès lors certain que seule la partie correspondante du corps est atteinte ; toutefois la neuvaine s’impose encore.

    Arrancy (Meuse)
    Arrancy (Meuse)

     

    En d’autres villages de la Meuse, si la chemise plonge, c’est au contraire de mauvais augure. A Vaux-la-Petite, jusqu’en 1865, on faisait sécher, sans la tordre, la chemise immergée dans la fontaine consacrée à saint Julien et l’on en revêtait le petit malade pour assurer la guérison. Ces usages ne sont pas particuliers au département de la Meuse ; ils existent aussi en Meurthe-et-Moselle, près de Toul.

    Il serait oiseux de citer les sources de Lorraine réputées miraculeuses, celles qui passent pour souveraines contre la fièvre, les maux d’yeux et d’oreilles, les coliques. Contentons-nous d’indiquer la fontaine de la Pichée, près de Pintheville (Meuse), douée d’innombrables vertus curatives, parce que la Vierge y est venue se laver les pieds. Ne demandez pas aux gens du village dans quelles circonstances la Vierge procéda à ces ablutions ; vous risqueriez de vous faire écharper. Par contre, les habitants d’Arrancy, tout au nord de la Meuse, près de Longuyon, ont perdu toute confiance en saint Martin.

    La légende rapporte que le saint voyageait en ces parages, quand le pied de sa monture, rencontrant un caillou, y creusa un trou de 12 centimètres de diamètre en forme de fer à cheval. Toujours, même par les plus grandes sécheresses, cette cavité contient de l’eau, une eau curative, ou plutôt qui l’était jadis. Saint Martin a eu évidemment à se plaindre des gens du cru, puisque l’eau du caillou ne guérit plus. Le Caillou de saint Martin n’est aujourd’hui qu’un but de promenade et un objet de curiosité.

    Chaque saint a naturellement sa spécialité ; le même ne saurait tout faire. Mais il est des cas embarrassants où l’on ignore lequel il faut invoquer pour obtenir la guérison d’une personne gravement malade. Cruelle perplexité ! La famille devra recourir à la tireuse de serviette. Voici, dit M. Labourasse (Mémoires de la Société des lettres, sciences et arts de Bar-le-Duc), comment on procède au centre de la Meuse, notamment dans les cantons d’Étain, de Fresnes et de Spincourt : « Une espèce de mégère tend au consultant une serviette dont il prend l’un des bouts, tandis qu’elle tient l’autre ; elle la tord, puis en mesure la longueur à la coudée.

    Elle pose alors diverses questions à la serviette, et suivant que celle-ci, par quelque habile tour de main de l’opératrice, se raccourcit ou s’allonge, elle est censée répondre oui ou non. Et l’on est obligé, si le malade est taché du bain de tel ou tel saint, d’entreprendre un pèlerinage vers celui qu’elle indique, de lui faire des offrandes, de brûler des cierges et d’accomplir en son honneur des neuvaines dont, moyennant finances, se charge la sybille, hâtant la mort ou la guérison du malade. Plus on est généreux, plus les prières sont efficaces. Le bon billet ! »

    Tout le monde ne tire pas la serviette : c’est une spécialité ; on naît tireuse de serviette, on ne le devient pas ; c’est un don, quoi ! Une femme de Béchamp (Meurthe-et-Moselle) excellait, il y a quelques années, dans cet art facile de rançonner, en frisant la correctionnelle, les paysans plus que naïfs. Dans quelques localités du canton de Fresnes-en-Woëvre, à Haudiomont par exemple, la serviette est remplacée par une nappe. Partout, qu’il s’agisse d’une serviette ou de sa grande sœur la nappe, si le malade ne guérit pas, c’est que lui ou son délégué manque de foi.

    Au sud de Verdun, à Génicourt-sur-Aleuse, et près de Vaucouleurs, le secret a conservé de chauds adeptes parmi ceux qui sont affligés d’entorses, de foulures, etc. ; mais ici, c’est un homme qui opère. Après avoir mis à découvert la partie malade, il se déchausse le pied droit et fait sur le siège de la douleur un signe de croix avec le gros orteil en disant : Panem nostrum quotidianum ; puis il marmonne une formule composée de mots absolument incohérents. D’un linge trempé dans l’urine d’un homme (quel que soit cet homme) il fait une compresse qu’il chauffe sous la cendre et qu’il applique ensuite sur le point douloureux. Le patient est tenu de réciter cinq pater et autant d’ave en mémoire des cinq plaies du Christ, ou de faire à heures fixes une neuvaine de prières déterminées. La guérison survient après un laps de temps égal à celui qui s’est passé entre l’accident et l’intervention de l’opérateur. Le traitement par le secret s’étend également aux animaux atteints de coliques, de tranchées.

    Vaucouleurs (Meuse)
    Vaucouleurs (Meuse)

     

    Les oraisons varient ; chaque guérisseur par le secret a la sienne. Qu’il nous suffise de citer deux de ces prières, celle qui vous délivrera, non des rhumatismes ou de la teigne, mais du mal de dents, et celle qui débarrassera, le cas échéant, votre cheval des tranchées.

    Voici la première, pour guérir le mal de dents. « Sainte Apolline, assise sur la pierre de marbre, Notre-Seigneur passant par là, lui dit : Apolline, que fais-tu là ? — Je suis ici pour mon chef, pour mon sang, pour mon mal de dents. — Apolline, retourne-t’en... Si c’est une goutte de sang, elle tombera ; si c’est un ver, il mourra. » Réciter ensuite cinq pateret cinq ave, puis faire le signe de la croix, avec le doigt, sur la joue en face du mal que l’on ressent, en disant : « Dieu t’a guéri par sa puissance. »

    L’oraison suivante chassera les tranchées des chevaux : « Cheval noir ou gris (il faut indiquer soigneusement la couleur du poil de la bête) appartenant à N..., si tu as les avives de quelque couleur qu’elles soient, ou les tranchées rouges, ou trente-six sortes d’autres maux, en cas qu’il y soit, Dieu t’a guéri et le bienheureux saint Éloi. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Ensuite cinq pater et cinq ave pour remercier Dieu de sa grâce.

    On voit que la sorcellerie n’est pas morte, dans un pays où jadis sorciers et sorcières étaient assez malmenés puisque, en 1583, deux sorciers et huit sorcières furent brûlés vifs à Saint-Mihiel, en une seule fois.

    Dans une des plus charmantes communes de la Meuse, aux Islettes, quand un jeune enfant a des convulsions, la mère prend son petit bonnet et le jette au feu. Si les douleurs sont aussi intenses après la combustion complète, inutile d’appeler le docteur, toute médication est superflue. Si vous souffrez de points de côté, écrit l’instituteur de Mogeville, mettez sur un verre d’eau autant de grains d’avoine que vous ressentez de ces points, puis faites le signe de la croix à rebours chaque fois qu’un grain descendra au fond du verre ; autant de grains immergés, autant de points disparus. Si vous trouvez une taupe vivante, sans la chercher, tuez-la et mettez dans un sachet son museau et ses pattes ; suspendu au cou d’un enfant, ce sachet lui épargne toute douleur à l’époque de la dentition. A Lunéville, pour faciliter la dentition des bébés, on leur pend au cou certains os de poisson.

    A Landrecourt, près de Verdun, on se débarrasse des verrues en jetant des pois dans un puits. Aux environs de Vaucouleurs, quelques personnes mangent, le jour de Pâques, des œufs pondus le Vendredi saint dans la matinée ; elles s’imaginent ainsi se préserver de la fièvre pendant toute l’année. D’autres jeûnent ou font simplement abstinence, le jour de Pâques, pour conjurer le mal de dents. Ce sont celles qui n’ont aucune foi dans l’efficacité de l’oraison à sainte Apolline.

    Enfin, croirait-on que, dans le nord de la Meuse, on se figure qu’en disant, le jour de la Saint-Nicaise (11 octobre), une oraison spéciale, vous pouvez envoyer chez un de vos ennemis les rats et les souris qui vous gênent chez vous ? Voici une sommation aux rongeurs : « Rat, rate ou souriate, souviens-toi que sainte Gertrude est morte pour toi dans un coffre de fer rouge ; je te conjure, au nom du grand Dieu vivant, de t’en aller hors de mes bâtiments et héritages. » Si l’on ne tient pas à envoyer rats et souris chez un voisin dont on a à se plaindre, on ajoute : « et d’aller aux bois sous les trois jours. » Dans le cas contraire, c’est en somme assez peu compliqué : on écrit sur de petits morceaux de papier des signes cabalistiques, et l’on fait pour les souris un pont formé d’une simple planche ; elles ne sont pas exigeantes.

     

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  • Superstitions et usages dans les Vosges
    (D’après un article paru en 1866)
     
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    Quelqu’un vient-il à mourir à Saulxures, à Rochesson, à Raon-aux-Bois et dans quelques autres communes voisines, on s ’empresse de changer le lit du mort, et l’on emporte la paille sur un grand chemin pour y être brûlée. On remarque avec la plus vive anxiété de quel côté va la fumée de ce feu ; celui vers lequel elle se dirige doit mourir le premier. Dans quelques villages de l’arrondissement de Remiremont, lorsqu’un enfant meurt, on invite ses petits camarades à le veiller et, à minuit, on leur sert un riz au lait. Un malade n’y meurt qu’avec un cierge allumé qu’on lui a mis dans la main ; on lui ferme ensuite la bouche et les yeux ; sans cette précaution, quelqu’un des assistants ou de ses parents ne tarderait pas à le suivre.

    Une femme enceinte qui servirait de marraine, en certains endroits, mourrait dans l’année et son filleul également. Un chien perdu qui aboie près d’une maison présage la mort d’une des personnes qui l’habitent. Il en est de même des cris d’une chouette sur une maison. On interprète différemment, selon les lieux, le bruit que font les meubles en se disjoignant. Ici ce bruit annonce qu’une âme en souffrance dans le purgatoire demande une prière ; là, il présage la mort prochaine d’une personne de la maison. Il est du plus fâcheux augure, dans une foule de localités, que la cloche de l’horloge vienne à sonner pendant l’élévation. On croit qu’il y aura bientôt un mort dans le village. Dans un grand nombre on dit encore, lorsque la Noël tombe le vendredi, que le cimetière en aura sa part ; ce qui signifie que l’autorisation de faire gras un tel jour doit amener une grande mortalité pendant l’année.

    Quand un chef de famille décède, on est dans l’usage, dans presque toute la contrée, de suspendre aux ruches une étoffe noire ; les abeilles, sans cela, partiraient dans les neuf jours. Dans quelques endroits, on leur met aussi un morceau d’étoffe de couleur, un jour de mariage, pour leur faire partager la joie.

    Une jeune fille désire-t-elle connaître l’époux qui lui est destiné ? Il faut qu’une de ses amies glisse, tout à fait à son insu, dans son sac à ouvrage et le jour de la Saint André, une pomme de l’année. La jeune fille la doit manger en se couchant et en ayant soin de dire avant de dormir : « Saint André, faites-moi voir celui qui m’est réservé ! » et le jeune homme lui apparaît dans un songe. La jeune fille qui se marie avant ses soeurs aînées, leur doit donner à chacune une chèvre et un mouton le jour de son mariage ; déroger à cette coutume serait s’attirer de grands malheurs. Celle qui envoie un chat à son amant, lui donne congé.

    Quand un mariage a lieu, celui des deux époux qui, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, se lèvera le premier, sera le maître dans la maison. Il est rare que la mariée se laisse prévenir. La jeune fille qui a mis la première épingle à la fiancée doit elle-même se marier dans l’année ; il n’en est pas ainsi de celle qui marche sur la queue d’un chat. L’épingle que les jeunes filles jettent dans une fontaine, située près de Sainte-Sabine, lieu de pèlerinage, dans les forêts de Saint-Étienne, arrondissement de Remiremont, leur annonce, si elle surnage, un mariage prochain.

    Bien des personnes pensent que si elles ont de l’argent sur elles la première fois qu’elles entendent, au printemps, le chant du coucou, elles ne manqueront pas d’en avoir toute l’année. Une étoile qui file annonce qu’une âme entre dans le purgatoire ou qu’elle vient d’en être délivrée : dans ce doute, on lui doit une prière. Rencontrer, au départ, deux brins de paille ou deux morceaux de bois placés par hasard en croix, est d’un très mauvais augure. Cela suffit quelquefois pour faire suspendre un voyage à bien des gens. Deux couteaux mis de la sorte sur la table, par la maladresse d’une domestique, ne sont pas vus d’un meilleur oeil.

    Une poule qui imite le chant du coq, annonce la mort du maître ou de la maîtresse : aussi l’on ne fait faute de la tuer et de la manger, comme unique moyen de prévenir le malheur qu’elle présage. Homme ou femme qui veut avoir sept jours de suite de beauté, doit manger du lièvre. La bûche que l’on a mise à l’âtre la veille de la Noël est retirée soigneusement du feu avant qu’elle soit entièrement consumée. On l’éteint avec de l’eau bénite, et on la conserve toute l’année comme préservatif contre le tonnerre. Ceux qui se lèvent de bonne heure le jour de la Trinité, peuvent, s’ils sont en état de grâce, voir lever trois soleils. Des malheurs inévitables sont attachés aux voyages entrepris ce jour-là.

    L’hirondelle est regardée comme portant bonheur à la maison où elle a construit son nid. Aussi l’on a soin de laisser ouvertes nuit et jour les fenêtres des chambres où elle a établi sa demeure. On croit aussi que la bénédiction du ciel descend sur les foyers où le grillon fait entendre son chant. Il est accrédité, dans quelques endroits, que le soir, dans l’été, on entend parfois, dans les airs, une troupe de musiciens qu’il est fort dangereux de rencontrer. On l’appelle Mouhiheuken ; il faut, pour ne pas en être mis en morceaux, se coucher le ventre contre terre.

    Il y avait, dit-on, autrefois dans l’église de Remiremont les statues de trois saints, nommés saint Vivra, saint Languit, saint Mort. Lorsque quelqu’un était malade, on faisait brûler un cierge devant chacune d’elles. Le dernier qui s’éteignait annonçait si le malade guérirait, languirait longtemps ou mourrait. Ces statues n’existent plus aujourd’hui. La croyance aux follets, aux esprits se reproduisant la nuit sous la forme humaine, aux loups-garous, est encore généralement répandue dans la campagne. Quant aux sorciers, on en admet de deux espèces, de bons et de mauvais, qui donnent des maléfices ou qui en délivrent. Une lutte s’établit entre eux pour cela ; le plus savant est celui qui triomphe de l’autre. Il est encore plusieurs villages où l’on parle d’un chasseur mystérieux qui, depuis des milliers d’années, parcourt avec une nombreuse meute les vastes forêts de la contrée. Cette chasse se renouvelle à diverses époques de l’année et dure plusieurs nuits de suite. Malheur à l’homme qu’il rencontre sur son passage ! Bien des voyageurs égarés ont été, dit-on, la proie de ses chiens affamés.

    On croit encore, en certains endroits, au pouvoir des fées, et plusieurs localités ont conservé des noms qui attestent combien elles y étaient en vénération. Dans la commune de Bresse est une ferme dite des Fées. Sur la montagne d’Ormont se trouve le porche des Fées. Un hameau de la commune d’Uriménil est nommé Puits des Fées. Le pont des Fées, situé près de Remiremont, est une vaste construction en pierres sèches, que le peuple attribue à ces divinités du Moyen Age.

     

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  • Supersitions en Bourgogne
    et en Champagne
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Autrefois dans la Bourgogne et la Champagne, on lançait des arrêts contre les bêtes immondes et les insectes dont les ravages devenaient trop incommodes. Un fonctionnaire d’Autun ayant ainsi procédé contre les rats, l’avocat Chasseneux les défendit d’office et remontra, entre autres choses, que le terme qui leur avait été donné pour comparaître était beaucoup trop court, attendu qu’il y avait pour eux le plus grand danger à se mettre en route dans un temps où les chats étaient aux aguets pour les saisir au passage. Un délai plus considérable fut alors accordé.

    On lit aussi, dans Sainte-Foix, que sous François Ier, le prévôt de Troyes rendit une sentence dans laquelle il était dit : « Parties ouïes, faisant droit à la requête des habitants de Villenose, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours ; à faute de faire, les déclarons maudites. »

    Cette ville de Troyes jouissait, dans l’ancien temps, d’un singulier privilège : elle fournissait seule des fous au roi. On lit dans Sauval, que Charles V écrivait aux maire et échevins de cette ville « Que son fou étant mort, ils devaient s’occuper de lui en envoyer un autre suivant l’usage. ».

    Dans le département de l’Ain, les gens de la campagne font de grands feux de paille et de fagots, deux fois par an, dans les champs qui avoisinnent leurs habitations : l’un pour la fête des Rois, et l’autre le premier dimanche du carême, qu’on appelle, par cette raison, le dimanche des Brandons. On attribue ceux-ci à l’usage où l’on était jadis de détruire, au moyen du feu, les nids de chenilles.

    On nomme Suche, en Bourgogne, la bûche que l’on place au feu la veille de Noël. Pendant qu’elle brûle, le père de famille chante des Noëls avec sa femme et ses enfants, et il engage les plus petits de ceux-ci à aller dans un coin de la chambre, prier Dieu que la souche donne des bonbons, ce qui arrive toujours au moyen des dispositions qu’a faites le papa.

    On nomme Vouires ou Vouivres, les monstres qui gardent, pour le diable, les trésors enfouis dans les ruines. Ce sont ordinairement des serpents, dont la tête est surmontée d’une escarbouche d’un grand prix, et comme ils la déposent toujours lorsqu’ils vont boire aux fontaines, il y a espoir de s’en emparer, si on se trouve là dans le bon moment.

     

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  • Supersitions de la Montagne Noire
    entre Pyrénées, Cévennes et Gévaudan
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Cette montagne, sorte de chaînon des Pyrénées, qui lie celles-ci avec les Cévennes et le Gévaudan, et sépare le département de l’Aude de celui du Tarn, est une contrée fort pittoresque, peu connue, et qui est empreinte plus que toute autre, en raison même de son délaissement, du type de ses anciens habitants. Là, le montagnard des forêts de Lacaune ou des environs d’Angles, revêtu de son brisaout, espèce de dalmatique on de lacerna, et racontant avec gravité les hauts faits des Fassilières et des Armaciès, rappelle le Gaulois qui plaçait sur sa poitrine quelques feuilles de gui pour se préserver des maléfices, ou le Tascon tirant des présages du vol d’un corbeau ou du cri d’une chouette.

    On sait que des tribus de Tectosages qui occupaient le pays situé entre les Cévennes et les Pyrénées, émigrèrent à diverses époques, et allèrent, sous la conduite d’un chef conquérant, former un établissement en Asie. Après avoir parcouru et ravagé la Grèce, ils s’arrêtèrent sur lu bords de l’Hellespont, en Eolide et en Ionie ; et dans l’Asie Mineure ils fondèrent Angora aujourd’hui Ancyre. Les descendants de ces Tectosages éprouvèrent le besoin de connaître leur mère-patrie, ils revinrent peu à peu dans les contrées qui avaient été le berceau de leurs ancêtres, et y apportèrent les usages des peuples qu’ils abandonnaient. Alors la religion de ces peuples offrit le mélange du culte primitif des Celtes et du paganisme des Grecs, mélange qui se compliqua encore, dans la suite, du polythéisme des Romains et des mystères des croyances chrétiennes. Dans la montagne Noire, ce bizarre assemblage d’idées et d’actes offre un tableau des plus piquants.

    Les mauvais génies jouent, cela va sans dire, le principal rôle dans les superstitions de ce peuple pasteur. Les Dusiens des Gaulois, les Palamnéens des Romains ou les Prostropéens des Grecs se trouvent continués chez lui par les Fassilières, phalange de génies qui exerce sa puissance, amicale ou destructive, dans toutes les positions de la vie du montagnard.

    Ces Fassilières ont pour chef un être renommé, appelé Tambourinet ; après lui vient le Drac, qui est exactement le Kelpie des Écossais ; puis la Saurimonde, connue en Écosse sous les noms de Senshie et Prownie. Tous suivent, dans chaque lieu, l’hôte qu’ils se sont donné ; ils s’introduisent dans les recoins les plus cachés de son habitation, et ils affectionnent particulièrement les étables où ils sucent le lait des vaches.

    Le Drac est le plus drôle, le plus bouffon des Fassilières ; jamais il ne nuit d’une manière grave, et ses espiègleries sont tout à fait celles d’un écolier ou d’un page. Si un soigneux garçon d’écurie a tressé les crins d’une mule, le Drac embrouille aussitôt ce qui a été fait ; si l’on a mis du foin dans la crèche, il l’éparpille à terre et le remplace par du fumier ; si l’on a sellé le cheval qui doit se mettre en voyage, il retourne malignement la selle, en sorte que la croupière renferme les oreilles et la bride enlace la queue. Après cela, il se métamorphose en ruban, en peloton, pour tourmenter les jeunes filles, qui ne peuvent alors parvenir à nouer ce ruban sur leur tête ou à faire un seul point sans que le fil ne casse. C’est un terrible persécuteur que ce Drac ! Toutefois, on peut aussi l’attraper à son tour. Ainsi, par exemple, on place du petit millet sur une planche de l’étable ; le démon ne manque jamais de renverser cette graine, et toujours aussi il cherche à la ramasser ; mais comme ses mains sont percées à jour de même qu’un crible, il ne peut réussir à prendre le millet à poignée, ce qui le met dans une fureur telle, qu’il s’enfuit de l’étable et n’y revient plus de longtemps.

    La Saurimonde est, au contraire, le modèle de la perfidie la plus atroce. Qu’on se représente un bel enfant aux cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus et à la bouche rosée, abandonné au bord d’une fontaine ou dans le carrefour d’une forêt, et appelant de sa douce voix et de ses sanglots une âme charitable qui veuille l’adopter. Une âme charitable ! Où n’en trouve-t-on pas ! L’espèce humaine est si compatissante ! Les coeurs expansifs ne manquent pas, surtout parmi les bergers et les pastourelles. Tantôt c’est un brave garçon qui emporte l’enfant sous sa cape, et qui va le déposer sur les genoux de sa vieille mère, en la priant d’élever le pauvre orphelin ; d’autres fois, c’est une bonne jeune fille qui jure sur la petite croix qui pend à son cou qu’elle ne se séparera jamais du gentil frère que la Providence lui a donné. De part et d’autre, religieuse observation de la promesse. L’enfant grandit. Alors, presque toujours, il devient la femme du berger, qui se trouve avoir contracté mariage avec le diable, ou il endoctrine si bien la vierge qui l’a adopté, qu’il l’oblige également à vouer son avenir à l’enfer.

    Les fantômes nocturnes, que les Romains nommaient Lémures ou Larves, et que les Écossais appellent aujourd’hui Gobelins, sont aussi le sujet d’une vive appréhension dans la montagne Noire où l’on cherche à se débarrasser par une foule de moyens de leur prétendue poursuite. Dans le canton de Labruguière, par exemple, la veille des Rois, les habitants parcourent les rues avec des sonnettes, des chaudrons, tous les ustensiles enfin qui constituent l’harmonie d’un charivari ; puis, à la lueur des torches et des tisons enflammés, ils se livrent à un vacarme infernal et à des huées de toute espèce, espérant par là chasser les revenants et la malins esprits. Cette coutume est absolument celle que pratiquaient les Romains dans les Lémuries, fêtes qu’ils célébraient le neuvième jour de mai, et qui avaient de même pour objet d’expulser les ombres et les fantômes qui apparaissaient la nuit. Cette fête durait trois nuits avec l’intervalle d’une nuit entre deux. On jetait des fèves dans le feu qui brûlait sur l’autel, et celui qui sacrifiait, mettant d’abord des fèves dans sa bouche, les jetait ensuite derrière lui en disant : Je me délivre, moi et les miens. Cette cérémonie était accompagnée d’un charivari avec des poêles et d’autres vaisseaux de fer qu’on battait, priant les lutins de se retirer, et leur répétant par neuf fois qu’ils s’en allassent en paix sans troubler davantage le repos des vivants. Durant les Lémuries, les temples étaient fermés, et l’on ne faisait aucune noce.

    On conçoit aisément que les esprits sur lesquels agissent les Fassilières doivent aussi subir l’influence des sorciers. Dans la montagne Noire, on nomme Armaciès celui qui est né le lendemain de la Toussaint, et que l’on suppose être doué alors de la faculté de seconde vue : c’est le Taishar des Écossais. Chez ce dernier peuple, on célèbre, dans la nuit qui précède la Toussaint, une fête nommée Halloween durant laquelle il y a, disent les croyants, une sorte de trêve entre l’homme et les génies, ce qui donne aux intelligences les plus vulgaires le moyen de connaître l’avenir.

    Dans les environs d’Angles, le sorcier s’appelle Pary. On le consulte surtout pour écarter le renard des métairies ; ce qu’il obtient en faisant des conjurations aux quatre angles de la maison. Les poules sont alors en sûreté. Toutefois, il faut que le maître du logis se garde bien de donner des oeufs aux gens qui quêtent après avoir tué un renard ; car dans ce cas, la conjuration perdrait tout son effet.

    Les vieilles femmes jouent un grand rôle dans la sorcellerie ; mais, lorsqu’on les trouve dans une étable, opérant un maléfice, on peut, à l’aide de quelques coups de bâton, les obliger à remédier elles-mêmes au mal qu’elles ont commis. Ainsi, lorsque ces méchantes créatures font rendre du sang à une vache, au lieu de lait, il est facile, si on les surprend en flagrant délit, de rétablir la choses dans leur état normal. On force les sorcières à prononcer quelques paroles de leur grimoire, et aussitôt on voit entrer par la porte de l’étable, de petits ruisseaux de lait qui vont reprendre leur place dans le ventre de la vache.

    Afin que les sorcières demeurent sans puissance sur les vaches, il faut attacher du vif argent au cou de celles-ci, ou bien enfermer un crapaud dans une cruche que l’on tient constamment dans l’étable.

    Il faut bien se garder de toucher la main d’un sorcier mourant ; car on deviendrait sorcier comme lui. Malheur aussi aux enfants qui naissent le jour d’un fait d’armes : leur âme sortira ou rentrera à volonté dans leur corps ; ils tourmenteront force gens durant le sommeil, et deviendront enfin sorciers eux-mêmes sous le nom de masques.

    Une sorcière de cette classe se trouvait un jour parmi des moissonneurs où elle s’endormit vers le midi. Comme elle était soupçonnée depuis longtemps d’avoir des intelligences avec le diable, on se douta que son âme avait choisi ce moment peur aller en promenade. Pour s’en assurer, on transporta le corps à une certaine distance, et l’on mit une grande cruche à sa place. Quand l’âme revint de son excursion, elle alla en effet se loger dans la cruche, et fit rouler celle-ci de côté et d’autre, jusqu’à ce que se rapprochant du corps, elle s’y rétablit.

    Ce qu’il y a de remarquable ici, c’est que cette légende, très accréditée dans la montagne Noire, semble aussi avoir été empruntée aux anciens. Hermotine, citoyen de Clazomène, ville d’Ionie, dans l’Asie Mineure, avait une âme qui se séparait souvent de son corps pour aller se promener en divers lieux. Un jour, qu’il avait prescrit à sa femme qu’on ne touchât point à son corps quand on le verrait immobile, et qu’elle n’en avait tenu compte, elle en parla à ses voisins qui vinrent aussitôt brûler le corps, ce qui empêcha l’âme d’y entrer, et l’obligea d’aller se réfugier dans un vase qu’elle faisait rouler çà et là.

     

     

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  • Suicides par imitation
    (D’après un article paru en 1833)
     
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    On attribue, en général, à la volonté une puissance presque indéfinie sur les actions ; on admet que l’homme peut toujours, par la seule force de sa conscience, maîtriser les penchants qui le portent à commettre tel ou tel acte, quelles que soient les causes extérieures qui agissent sur lui. Cette croyance, cependant, est souvent contrariée par une foule de faits. Ainsi, dans les exemples qui suivent, on voit l’imitation, que l’on peut mettre au nombre des causes du crime, donner lieu à de fréquents suicides. On pourra en tirer cette conséquence, que les législateurs-moralistes ne doivent pas seulement s’appliquer à trouver des raisons solides et à donner de bons conseils, mais encore à écarter les causes matérielles dont l’influence pourrait empêcher les effets de ces raisons et de ces conseils.

    La volonté de l’homme a de la force, sans doute, mais à condition qu’on ne la place pas dans des circonstances assez puissantes pour dominer cette force. L’expérience enseigne, souvent aux dépens de quelques-uns, à mesurer la valeur de ces circonstances ; la raison peut les prévoir, c’est alors à elle de les éviter.

    • Un soldat de l’Hôtel des Invalides se pendit à un poteau, et fut, peu de temps après, imité par douze de ses camarades. La contagion ne cessa que quand on eut arraché le fatal poteau.
    • Napoléon fit brûler une guérite dans laquelle plusieurs soldats s’étaient donné la mort.
    • Dans un régiment en garnison à Malte, les suicides se succédaient d’une manière effrayante ; le commandant, après avoir vainement essayé plusieurs moyens, résolut de refuser désormais aux suicides la sépulture selon les rites chrétiens. L’esprit d’imitation cessa tout à coup.
    • A une certaine époque, les femmes de Lyon furent possédées de l’envie de se détruire en se jetant dans le puits de cette ville.
    • En 1813, dans le petit village de Saint-Pierre-Monzeau, dans le Valais, une femme se pendit ; un grand nombre d’autres suivirent son exemple, et si les autorités civiles n’étaient intervenues, la contagion aurait pu se répandre indéfiniment.
    • A une séance de l’Académie de médecine, M. Esquirol cita six exemples d’individus tourmentés du désir de tuer leurs enfants, et cela depuis le crime de la fille Cornier.
    • On croira difficilement qu’il ait existé à Berlin un club du suicide destiné à propager cette funeste manie ; le fait est pourtant positif. Cette société était composée de six personnes, qui avouaient hautement l’intention de se détruire, et cherchaient, par tous les moyens, à faire des prosélytes. On se moqua de leur folie ; mais trois suicides eurent lieu, conformément aux principes de la société, et à la fin tous les six prouvèrent leur bonne foi ; le dernier se tua en 1817.

      Un club du suicide a également existé à Paris. On y comptait douze personnes ; le règlement portait qu’on élirait tous les ans celui des membres qui se donnerait la mort.

     

     

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  • Souvenirs de l’an 1000
    (Texte de Anne Beaumesteir, du magazine Agir en Picardie)
     
     
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    « Les terreurs de l’an mil sont une légende romantique. Les historiens du XIXe siècle ont imaginé que l’approche du millénaire avait suscité une sorte de panique collective, que les gens mouraient de peur, qu’ils bradaient tous ce qu’ils possédaient, mais c’est faux », écrit Georges Duby, auteur de An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs.

    De cette époque reculée, on n’a retrouvé qu’un seul témoignage. Un moine de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire confie : « On m’a appris que, dans l’année 994, des prêtres, dans Paris, annonçaient la fin du monde. Ce sont des fous, il n’y a qu’à ouvrir la Bible pour voir que l’on ne saura jamais ni le jour ni l’heure ».

    Pour comprendre les peurs de nos ancêtres, il faut se replonger dans l’histoire du Moyen Age. Au Xe siècle, la Picardie comptait environ 1 200 000 habitants pour une surface englobant, en gros, l’actuel département de la Somme et les deux tiers de l’Aisne. La vie rurale y était rude et l’homme médiéval vivait dans un dénuement complet, au quotidien. A Amiens, les mendiants, les paupéres, hantent les rues. L’insécurité est permanente. Pour faire face à cette montée de la délinquance, les sanctions sont terribles : « on coupe l’oreille, on perce la langue au fer rouge, on ébouillante les faux monnayeurs, le tout en public », rapporte Claude Vaquette dans son livre intitulé Vivre en Picardie au Moyen Age.

    Face à ces tribulations, les gens avaient donc dans l’espoir que, passé une succession de troubles terribles, l’humanité irait vers une longue période de bonheur, de paix et d’égalité. Les terreurs de l’an mil seraient un mythe intronisé comme fiction littéraire par les romantiques du XIXe siècle...

    En revanche, si Georges Duby considère les terreurs de l’an mil comme une fiction littéraire, il est persuadé, comme bon nombre d’historiens médiévaux, que pendant ce millénium, les chrétiens ont éprouvé une angoisse de type apocalyptique. « Je suis certain qu’il existait à la fin du Ier millénaire une attente permanente, inquiète de la fin du monde... ».

    Comme en écho à ce millénarisme montant, les hommes et femmes de l’an mil redoutent, non seulement, les cataclysmes célestes et terrestres, signes de la colère divine, mais aussi les épidémies de lèpre et de peste noire. « On essaie d’apaiser le courroux céleste en supprimant le jeu, la boisson et les blasphèmes. Les pénitents parcourent les rues pieds nus, portant des cierges et se flagellant », écrit Claude Vaquette. Ces épidémies sont vécues comme une punition du péché...

    BIBLIOGRAPHIE
     Vivre en Picardie au Moyen Age, Claude Vaquette, éditions Martelle
     An 1000-An 2000, Sur les traces de nos peurs, Georges Duby, éditions Textuel

     

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  • Souvenir (Le) des fées
    en Angoumois et en Saintonge
    (D’après « Bulletin de la Société d’études folkloriques
    du Centre-Ouest », paru en 1965)
     
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    Les Fées ! Lorsqu’on prononce ces mots merveilleux devant les petits enfants, ils évoquent les belles dames des contes. La marraine de Cendrillon à la baguette magique, celle de Peau d’âne, celles qui se penchèrent sur le berceau de la Belle-au-bois-dormant, d’autres encore, belles et bonnes, parfois laides et méchantes. Tour d’horizon de celles, nombreuses et insaisissables, qui hantèrent l’Angoumois et la Saintonge...
     
     

    Les contes dont les fées sont l’objet constituent une concrétisation vraie dans l’analyse des éternels sentiments humains. En un mot, c’est en soi l’expression imagée de l’action du Bien et du Mal. Le célèbre folkloriste Paul-Yves Sébillot écrit : « Les théologiens du Moyen Age admettaient l’existence des fées, et beaucoup de gens, jusqu’à la fin du XIXesiècle, affirmaient en avoir vues. » Il prétend qu’elles étaient la survivance des druidesses. L’écrivain Jacques Collin de Plancy mort en 1881, est plus catégorique dans son Dictionnaire infernal : « Nos fées ou fades (fatidicae) sont assurément les druidesses de nos pères ».

    Quelle que soit leur origine ces créations légendaires semblent liées au folklore préhistorique et mégalithique. Chez nous, comme en d’autres lieux, elles gardent des trésors enfouis dans des cavernes ou sous des mégalithes. « Les fées sont au nombre de trois comme les mères, les parques, etc. ; on les dépeint souvent comme ces dernières, tenant le fuseau et la quenouille, d’où leur est venu le nom de filandières, parmi le peuple de Saintonge ; elles sont vieilles comme elles, et jettent aussi des sorts ; on leur donne le nom de bonnes, mais on le donnait également aux Euménides ; ne serait-ce pas dans le même sens, et, peut-être pour les désarmer et se les rendre favorables, ainsi que l’on flatte les tyrans et les mauvais princes », écrit l’archéologue Jean Chaudruc de Crazannes (1782-1862) dans ses Antiquités de la ville de Saintes et du département de la Charente-Inférieure.

    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    Grottes de Roche-Courbon à Saint-Porchaire (Charente-Maritime)
    © Crédit photo : Bernard Chollet-Ricard (http://www.panoramio.com/user/490330)

     

    Elles sortent surtout la nuit et s’évanouissent, souvent, aux premières lueurs de l’aube. Parfois elles recherchent, telle la Mélusine, l’amour des hommes. Des fonts qu’elles hantèrent portent les noms de Dames, de Demoiselles, de Vierges ou de Saintes. Leurs eaux ont des pouvoirs bénéfiques. Elles continuent à être l’objet d’un culte. Mais elles, les « Bonnes-Dames », ne quittent plus leurs demeures souterraines. L’âme paysanne garde innés le respect et la crainte des premiers âges de l’humanité envers ses divinités, mais l’influence du christianisme qui condamne comme sataniques toutes les manifestations des anciens cultes les fait considérer, parfois, comme maléfiques d’où la confusion des fées avec les sorcières, ou même, avec de simples revenants et les noms méprisants donnés à quelques-unes d’entre elles.

    Au sein du Bulletin de la Société de mythologie française, Aurore Lamontellerie écrit en 1957 : « Après la christianisation les divinités païennes ont côtoyé dans l’âme populaire la Vierge-mère et les Saintes. On les a appelées Dames, Fées ou Fades, ce dernier terme en usage en Saintonge qui fut pays de langue d’oc. Nos fées et nos saintes, filles ennemies d’une même mère, selon le mot de Jullian, sont comme elle créatrices, protectrices des vivants et des morts, liées aux pierres, aux astres, à l’eau, aux éminences, à la végétation. Tous caractères reçus des religions anciennes ». Rappelons que l’épigraphiste et historien Camille Jullian, créateur de la chaire des Antiquités nationales au Collège de France, écrivait aussi, dans son Histoire de la Gaule : « Les Gaulois confiaient plus volontiers leur vie de chaque jour à des déesses qu’à des dieux, à des fées qu’à des lutins ». Rien d’étonnant que leur croyance se soit maintenue dans l’imagination populaire.

    En Saintonge, nous apprend encore Chaudruc de Crazannes, « les bonnes gens de village les ont vues souvent filant leur quenouille et vêtues de robes d’une éclatante blancheur, particulièrement sur les bords de la Charente, près des grottes de La Roche-Courbon, de Saint-Savinien, des Arciveaux, etc. » Et, nous ajouterons : à Bagnolet, au pays de Cognac, où une méchante fée mécontente des bateliers qui refusaient de lui payer tribut détacha de la falaise située au confluent du Solençon et de la Charente le « Gros Roc » qu’elle se proposait de jeter à la rivière en un endroit où il aurait bloqué la navigation ; mais une bonne fée sauva les bateliers de la ruine. Avec ses ciseaux d’or elle trancha les galons du tablier dans lequel allait être transporté le rocher qui tomba sur le sol là où on le voit aujourd’hui. Furieuse la méchante fée se précipita dans la rivière où elle se noya.

    A Saint-Simeux dans l’île d’Alliège où les femmes allaient demander leur délivrance aux fées, avant de la demander à Notre-Dame d’Alliège. A Chebrac où dans les coteaux boisés on trouve la « grotte des Fées ». Dans les prés de Villognon au « creux des Fades ». A Fontenille où non loin des lieux dits « La croix de la Dame » et « Les croix des Dames » l’on trouve « Le roc des Fades » et « Les Perrottes », deux beaux dolmens celtiques au sujet desquels on contait de curieuses légendes dans lesquelles les fées jouaient un grand rôle. Dans les prairies d’Aunac et de Bayers à la « grotte du Cluzeau » dite aussi « Trou des fadets » où se réfugiaient les fées malignes qui venaient rendre visite aux lavandières attardées l’hiver aux nombreuses fontaines qui coulent des coteaux, rapporte Favraud lors du Congrès préhistorique de France en 1912.

    Ces habitants surnaturels ne sont que d’anciens génies topiques dépossédés du culte qu’on leur rendait naguère, affirme Auguste-François Lièvre dans Restes du culte des divinités topiques dans la Charente en 1882. On les retrouve plus en amont à Ambernac, dans la vallée de la Tardoire, à Montbron, à Vilhonneur à la « grotte des fadets », dans la vallée du Né, au « gouffre de la combe des Demoiselles » dans celle du Bandiat. Les fées erraient à Saint-Cybardeaux près des ruines romaines du bois des Bouchauds surnommées « Le château des Fées ».

    Elles hantaient la forêt de Braconne où elles habitaient le « Trou Dufaix » (Dus Fées), véritable caverne souterraine comprenant plusieurs chambres et d’où, le matin, on voyait fumer un petit orifice ; c’étaient les fées qui faisaient du feu. Elles, les Dames mystérieuses, on les apercevait rarement. Pourtant elles sortaient par les nuits claires, se répandaient sous les grands chênes, dans leur robe de rayons de lune. Elles dansaient des rondes, des farandoles, mais n’aimaient pas être vues. Elles étaient belles, avaient de longs cheveux, portaient des diadèmes de perles. Mais si elles se fussent aperçues que vous les eussiez vues elles vous auraient entraînés avec elles et plus jamais vous n’auriez revu la lumière.

    Elles fréquentaient les bois de Quatre-Vaux, de Bel-Air, les forêts de Ruffec, d’Horte, celle de la Boixe où les dolmens les « Pierres des Fades » les abritaient. Non loin de Pougné, près de Nanteuil-en-Vallée, les fées des environs se réunissaient à « La grotte des Fades » pour préparer leurs poisons. Leur supérieure avait une longue baguette d’ivoire, avec laquelle elle commandait à l’Argent-Or (un ruisseau local), ou de se répandre sur les prés, ou de tarir immédiatement. À 500 mètres de Pougné, sur la route de Nanteuil-en-Vallée, se trouve une autre « Grotte des Fades », où les Fées donnaient leurs festins, rapporte encore Favraud.

    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle
    Ruines gallo-romaines de Saint-Cybardeaux au XIXe siècle

     

    À Saint-Gourson, près du village de Puyrifaud, sur le flanc d’un petit coteau appelé l’Essart, incliné du Nord au Sud, se trouvent quelques blocs calcaires, qui laissent entre eux d’étroites ouvertures, connues sous le nom de « Trou des Fades ». Suivant les légendes locales, les Fades en gardent l’entrée et retiennent à de merveilleuses profondeurs un peuple de sauvages, condamnés à forger sans relâche des métaux éternellement résistants, et à ne quitter des ateliers ténébreux qu’une seule fois chaque année, par une nuit sombre de l’hiver, au bruit des mugissements du vent et de la pluie.

    Si certains dolmens, menhirs et tumulus étaient demeures de fées, il ne faut pas oublier les fontaines. Il faudrait, écrit le Dr Bachelier en 1959 dans le Bulletin de la Société de mythologie française, citer les légendes qui entourent les fontaines pour en comprendre la signification profonde : « Vierges trouvées, Vierges fécondes ou Vierges de la délivrance, très souvent confondues, Vierges récalcitrantes. Tous les thèmes qui nous rappellent l’antique sacralisation des sources s’y retrouvent. Bien avant le christianisme la Vierge-mère immaculée était vénérée près des fontaines où se miraient les fées et ce sont encore les fées que l’on vénère souvent sous le nom de la Vierge-mère. »

    Fées des fontaines ou Vierges, c’est tout un. A quelques kilomètres de Sers, à deux mètres de la chapelle de l’ancien ermitage connu sous le vocable de Notre-Dame, une fontaine sourd. Elle a la propriété de procurer du lait aux nourrices stériles et de guérir les enfants malades. On s’y rend pour obtenir de la pluie, affirme Favraud en 1898 dans Fontaines religieuses. A Birac, au pied de l’église consacrée à Notre-Dame des Combes, naît aussi une fontaine « La font des Putes » dont l’eau guérissait les plaies. Celle de la « Fontaine de la Vierge » à Laplaud, Aubeterre, guérissait des crampes et celle de « La font des Demoiselles » à Montigné, conjurait le mauvais oeil. Celle de « la Font des Dames » à Roussines guérissait de la migraine et celle de la font du même nom, à Touzac, l’épilepsie. Celle de « la Fontaine des Fées » à Saint-Yrieix guérissait le mal caduc et celle de « la Font des Demoiselles » d’Aussac, le goître, rapporte L. Bertrand dans le Bulletin de la Charente en 1947.

    Lièvre avait déjà signalé quelques-unes de ces fontaines avec « la Font de la Dame » dans Rouzède, « la Font des Dames » dans Torsac, « la Font Put » dans Loubert, « la Font Putée » dans Brie de Chalais et « la Font des Putes » dans Voulgézac, lesquelles, dit-il, sont vraisemblablement autant de sources vénérées que leurs génies féminins, maudits, ont continué à hanter au Moyen Age.

    De nombreux lieux-dits de la contrée semblent attester l’apparition de ces êtres mythologiques. Considérons-les cependant avec circonspection car le « moulin des Dames » et le « bois des Dames » à Angoulême auraient appartenu à des personnes bien vivantes quoique retirées du monde, les religieuses de Saint-Ausone. Cependant, un autre « bois des Dames », à Ronsenac, où existe un dolmen, semble propre à être retenu. Peut-être aussi ceux de Combiers, de Lamérac, de Cognac. Les « champs des Dames » à Aussac. Le « champ des Dames » à Sireuil.

    Sur la trace des fées, par Sieskja
    Sur la trace des fées. © Crédit illustration : Jessica Albert (Sieskja)
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    Que faut-il penser du « jardin des Dames » de Cognac, de la « Rivière des Dames » à Sainte-Sévère, de la « combe des Dames » à Asnières, de celles situées à Chateaubernard, à Couture ? Des « coteaux des Dames » à Torsac, de « l’île des Dames » à Cognac ? Du « plantier des Dames » à Champniers, du « buisson des Dames » à Saint-Séverin, de « l’enclos des Dames » à Villebois-la-Valette, des « Prés des Dames » à Saint-Mary, de la « pointe des Dames » à Jurignac et de la « pointe des Demoiselles » à Condéon, du « champ des Demoiselles » à La Chèvrerie, à Réparsac, à Saint-Angeau, à Saint-Ciers ?

    Le « champ de la vieille » à Saint-Amand-de-Bonnieure pourrait être, écrit Aurore Lamontellerie, celui où l’on vit apparaître une vieille méchante fée analogue à celle des puits dont on menaçait les enfants. On relève plus sûrement : « le creux des Fadets » à Moutonneau, la « croix des Fadets » à Mainxe, les « Pierres Fades » à Lessac, « La Faderie » au Bouchage. Des lieux-dits : bois Marie, rivière de Marie, chemin de Sainte-Marie, à Saint-Aulaye-la-Chapelle-Conzac, Longré, Souvigné, on ne sait que trop penser. Il y a aussi celui appelé « Les Vierges de la font » à Dirac.

    Il est difficile de classer les Fées par ordre d’importance. Tant de choses échappent à notre esprit d’hommes et de femmes du XXe siècle qui se veulent et se croient affranchis de ces croyances. On ne connaît plus leurs noms. Si l’on connaît la puissante Mélusine, la fée Braconne citée par Henry Pannéel dans ses Contes et légendes des Charentes (1946) qui dut connaître une certaine notoriété : « C’était une très belle dame vêtue comme une reine ». Elle se présente en ces termes à un brave paysan des Bassats : « Je suis la fée Braconne, qui règne sur cette forêt ». Elle était bonne et désireuse de réparer le mal causé par les mauvais génies, hélas nombreux. La fée du coteau de Magnerit, sur le territoire d’Aunac, qui apparut vers 1641 par un jour de Noël froid mais sec et ensoleillé, aux deux enfants de Jean-François de Volluyres, seigneur de Mortagne, au « creux des Fades », sa demeure, qu’elle partageait avec de nombreuses autres fées, à l’intérieur orné de rideaux de nuages bleu argent et de mosaïques roses. Avec sa robe rouge pailletée d’or, à la main une baguette magique, plus belle que le jour et dont la vie se passait à réparer le mal que faisaient les méchants et à avertir les hommes des dangers qui les menaçaient.

    Une autre bonne fée c’était celle que l’on surnomma « la fée aux monghettes » et dont l’histoire fut contée par Marcelle Nadaud. Toutes les autres sont restées anonymes. On nous dit que les unes étaient belles, majestueuses. Que d’autres, les Fadettes, n’étaient que de petits êtres légers. Ce pouvaient être aussi les épouses des Fadets. Toutes les fées ne furent pas belles. Certaines étaient même très laides si l’on en croit le récit intitulé « Les Fadets » que rapporte dans Vieilles choses d’Angoumois Mathilde Mir en 1947, professeur de lettres. Les fées avaient souvent des occupations d’humbles mortelles. Elles faisaient le ménage de leur demeure et leur cuisine.

    Cependant tout ce que contient de poésie le coeur humain a embelli leur domaine. Il y eut les filandières et les tisseuses qui tissaient gaze et dentelles fines, les lavandières qui lavaient si blanc, celles qui guérissaient aux fontaines, celles qui bâtissaient. On retrouve ces dernières dans les légendes se rapportant à la construction des dolmens. Mais, comme aux berges des fontaines, elles sont devenues Vierges ou Saintes.

    Le dolmen de « La Pierre Blanche » entre le bourg de Bessé, Tusson et Charmé, au delà des grands bois de Bessé, aurait, disaient les grands-mères, été édifié, il y a bien longtemps, par la bonne Vierge qui descendit du ciel cette grosse pierre sur la tête, les plus petites dans son tablier de mousseline et qui la déposa en ce lieu. Autrefois une chandelle y brûlait toute la nuit. Un veau d’or est caché dessous rapportait Jacques Duquerroy, cultivateur, qui le tenait de sa grand-mère, née en 1810. C’est encore la Sainte-Vierge qui apporta l’énorme table du dolmen de Saint-Fort-sur-le-Né, sur sa tête, portant en même temps les quatre piliers dans son tablier, mais elle en laissa tomber un dans la mare de Saint-Fort en traversant le Né. En conséquence il n’en reste plus que trois. C’est encore elle qui aurait élevé le dolmen qui se trouve près du Pont des Bons Enfants au point où le ruisseau de la Font-du-Pouzon se jette dans le Né. Apportant la table sur sa tête et les piliers dans son tablier, elle en laissa tomber un au bord du Né en traversant cette rivière. C’est sur cette table que la Vierge vient repasser sa coiffe.

    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)
    Dolmen de la Pierre Blanche, à Bessé (Charente)

     

    Parmi les fées on trouve encore celles qui exauçaient les souhaits, celles qui gardaient les trésors, celles aussi qui donnaient les maux et jetaient de mauvais sorts, celles qui les conjuraient. Au domaine de chez Vinaigre, en Ronsenac, on pouvait recueillir au XIXesiècle cette jolie légende :

    A la venue du Christ, les Fées, dont le règne était fini, demandèrent une grâce au Seigneur avant de mourir. Dieu leur promit que leur dernier souhait serait accompli. « Nous désirons, dirent-elles, que nos dépouilles reposent sous des tombes de diamant ». Ainsi fut fait. Mais, comme la cupidité humaine alléchée par cette précieuse matière venait profaner ces sépultures, Dieu changea les tombes de diamant en pierre. Ce sont les menhirs et les dolmens.

    Le temps a passé, les lourdes tables des dolmens sont grises et gris leurs piliers. Légende chrétienne, légende païenne on ne sait plus laquelle est la plus belle. Les fées ont toutes disparu. Partout on les cherche en vain. On ne les voit plus, seul leur souvenir persiste, tenace, aux abords de leurs demeures. Les pierres et les bois demeurent, les eaux reflètent toujours le ciel, mais les légendes, hélas, ne fleurissent plus. Qui rendra la vie à ces étranges apparitions, à ces créatures de rêve qui peuplaient nos clairières et nos combes profondes, qui dispensaient beauté, fortune, charme, magie, bien et mal, vie et mort ?

     

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  • Sorcière des Vosges (La)
    (D’après un article paru en 1853)
     
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    Lorsque Hubert arriva à la ferme, le jour touchait à son déclin ; la fête était dans tout son éclat, et la rakiotte faisait retentir la grange de ses aigres symphonies.
    Le sagar s’arrêta, un peu embarrassé de faire son entrée au milieu du bal, et chercha du regard quelqu’un à qui il pût s’adresser.

    Au même instant, une jeune fille, à demi cachée derrière la meule de foin achevée le jour même, se retourna et l’aperçut : c’était Charlotte qui venait de s’échapper de la fête pour soulager son coeur gonflé de larmes. Elle essuya rapidement ses yeux, refoula ses soupirs, tâcha de reprendre l’air calme et confiant qui donnait à son visage l’influence reposante d’un ciel serein, et s’avança vers son frère avec un sourire.

    En la reconnaissant, Hubert fit un geste de satisfaction, courut à elle, et, sans prendre garde à son trouble, il lui demanda précipitamment et à demi-voix où était Baptiste. Charlotte lui répondit qu’il était rentré un instant pendant les danses, mais qu’il venait de repartir de nouveau. 
    - Et sais-tu où il est allé ? demanda le sagar. 
    - Je crois, balbutia la jeune fille, qu’il a pris... par la route de Luvigny. 
    - C’est cela, murmura Robert ; il sera retourné chez maître Debruat. 
    - Le notaire ! répéta Charlotte dont le visage s’illumina ; le croyez-vous, mon frère ?... Ah ! si c’était possible ! 
    - J’en suis sûr reprit Hubert avec agitation ; il doit lui remettre une lettre. 
    - Ah ! vous me rappelez ! interrompit la jeune fille qui fouilla dans son corsage ; on en a apporté une pour vous. 
    - Pour moi ? donne ! 
    - Maintenant, je me souviens qu’elle est envoyée par le notaire.

    Le sagar, qui avait parcouru le billet, ne put retenir une exclamation. 
    - Oui, s’écria-t-il, que l’enfer le confonde ! c’est bien de lui, et c’est ce que j’attendais ! les avertissements n’avaient pas menti ; la malédiction est sur moi. 
    - Qu’y a-t-il donc encore ? demanda Charlotte effrayée. 
    - Ce qu’il y a ? répéta Hubert les dents serrés. Eh bien... tu ne devines donc pas, malheureuse ?... Il y a que nous sommes de ceux qui sèment du froment et ne récoltent que de la litière ! que tous nos efforts ne rapportent que fatigue, et toutes nos espérances que regrets ! Il y a que le notaire me refuse le fonds des Aunes... vu qu’il aura trouvé sans doute meilleur fermier. 
    - Jésus ! encore un malheur ! dit Charlotte en laissant couler ses lames, un peu pour le chagrin avoué par son frère, beaucoup pour celui qu’elle cachait elle même. 
    - Oui, répéta Hubert qui relisait la lettre... Il me dit que je n’offre pas assez de garanties... que les terres pourraient souffrir entre mes mains... qu’ il aime mieux les confier à un laboureur ! Oh ! je comprends, je comprends ; quelqu’un de ceux qui voulaient la ferme lui auront parlé contre moi !... On lui aura répété que je n’avais ni argent, ni bonne volonté, ni vaillantise !... qui sait même si on ne m’aura pas fait une méchante renommée.

    Charlotte se récria. 
    - Ah ! qui pourrait avoir tant de mauvaiseté ! dit-elle. 
    - C’est ce que je saurai, murmura Hubert en repliant la lettre et la glissant dans la poche de son gilet. Par les plaies du Christ ! je connaîtrai mon ennemi. 
    - Mais comment ? demanda la jeune fille. 
    - J’irai consulter la Marcou. 
    - Quand cela ? 
    - Tout de suite.
    Charlotte parut frappée d’un trait de lumière. 
    - J’irai avec vous, dit-elle ; moi aussi je veux lui parler. 
    - En route alors, reprit le sagar.

    Et, sans se retourner vers la ferme où la musique et les cris de joie continuaient à se faire entendre, il se dirigea avec Charlotte vers le village dont le clocher pyramidait au loin dans les brumes du soir.

    La route se fit en silence. Hubert repassait dans son esprit tous ses projets formés et détruits. Il s’arrêtait avec une complaisance amère sur son nouveau désappointement ; il en cherchait la cause et en désignait l’auteur ; il avivait sourdement sa colère en se promettant tout bas une vengeance qui pût le soulager enfin de tant d’échecs immérités. Charlotte, de son côté, pensait aux confidences d’Isabeau, partant tour à tour d’un doute à un autre, et ne pouvant ni repousser ni accueillir l’espérance. Quand ils arrivèrent au village la nuit était close. Le sagar connaissait la cabane, de la Marcou, et s’y rendit directement.

    Elle était bâtie à l’écart, précédée d’une petite cour fangeuse que défendait un mur en pierre sèche, et désignée de loin par la carcasse d’une tête de cheval plantée au sommet du toit comme talisman ou comme épouvantail. La Marcou exerçait ostensiblement une profession étrange. dont l’exercice est particulier aux Vosges, celle de jeteuse de liards ; mais on la soupçonnait d’y joindre une sorcellerie moins innocente et enseignée par le démon. Les vieillards, qui avaient conservé le souvenir des traditions, ne manquaient pas de faire remarquer qu’elle fuyait la société des femmes pour celle des chépés ; qu’on la voyait conduire sa vache à l’abreuvoir, un balai à la main, et qu’elle avait sur le visage les neuf signes du sabbat. Aussi Charlotte parut-elle un peu saisie en apercevant la cabane isolée. Elle ralentit le pas et demanda à demi-voix à son frère s’il n’était point bien tard pour consulter la sorcière ; mais Hubert éprouvait une impatience mêlée de colère, qui l’aurait fait tout braver. Il continua sa route sans répondre traversa la cour et alla frapper à la porte de Marcou.

    Après un moment, une voix cria de l’intérieur : 
    - Entre, sagar ! je t’attendais !
    Hubert tressaillit, et sa soeur devint pale. 
    - Elle vous a reconnu sans vous voir ! dit-elle tout bas. 
    - C’est preuve qu’elle saura me dire ce que je veux savoir, répliqua Hubert, chez qui la curiosité dominait l’effroi. Et il entre.


    La Sorcière des Vosges. Dessin de H. Valentin.

    La Marcou était une vieille femme de grande taille, aux traits durs, et dont les cheveux retombaient épars des deux côtés de son étroit bonnet. Hubert la salua avec une politesse circonspecte. 
    - Te voilà enfin, dit la jeteuse de liards en fixant sur lui un regard perçant ; tu as eu grand peine à venir consulter la Marcou. 
    - Faut croire que je n’avais rien à lui demander, répliqua le sagar, qui s’efforçait de garder son air d’assurance. 
    - Ou plutôt que tu avais peur pour ton âme, dit la vieille avec amertume ; car il y en a qui me soupçonnent de mauvaise magie comme s’ils ne me voyaient pas fréquenter l’église, et comme si je n’avais pas chez moi les bonnes figures et l’eau sanctifiée !

    En prononçant ces mots, elle indiquait du regard une image grossière collée au mur, près d’un de ces petits bénitiers de faïence surmontés d’une croix. Hubert s’inclina en signe de respect, mais parut embarrassé. La demande qu’il voulait faire à la Marcou relevait bien un peu de ce qu’elle venait d’appeler la mauvaise magie, et il commença à craindre que la sorcière ne s’en tint pour offensée. N’osant donc la faire de prime abord, il la pria, après quelques instants d’hésitation, de jeter le liard pour lui faire connaître le moyen de vaincre la mauvaise chance qui le poursuivait. 
    - Soit fait selon ton désir, dit la vieille, au nom de Dieu et en ta propre intention.

    Elle referma alors la porte au verrou, prit un plat de terre qu’elle remplit d’eau, fit le signe de la croix, murmura quelques conjurations ; puis, la main gauche appuyée sur le balai et un genou en terre, elle se mit à murmurer à voix basse la litanie des saints, en jetant à chaque nom, dans l’eau consacrée, un liard qui lui rejaillissait dans la main. Enfin, au nom de saint Jean, le liard s’élança par dessus son épaule, et alla rebondir à la muraille.

    Aussitôt elle se redressa. 
    - Tu as ta réponse, dit-elle à Hubert ; le liard t’ordonne de faire un pèlerinage à la chapelle de saint Jean ; et, comme il a ressauté cinq fois, il t’avertit de présenter les cinq offrandes, c’est-à-dire la cire, la toile, l’argent, les œufs, et les oignons. 
    - Est-ce tout ? demanda le sagar. 
    - Sauf une messe que tu ajouteras au commencement de chaque saison.

    Hubert la remercia, et lui mit dans la main une pièce d’argent. Le don était sans doute le plus riche qu’elle ne s’y attendait, car ses traits durs s’éclairèrent, et elle sourit au frère de Charlotte. 
    - Bien, bien, dit-elle en faisant disparaître la pièce de monnaie ; celui qui récompense sera récompensé ! Suis l’ordre du liard, et le mauvais sort qu’on a jeté sur toi s’en ira en fumée. 
    - C’est donc vrai qu’on me l’a jeté ? demanda le sagar. 
    - La vieille fit un signe affirmatif. 
    - Et que j’ai un ennemi qui me poursuit pour prendre tout mon bonheur ? 
    - Tous les chrétiens en ont un, répliqua la sorcière. 
    - Mais on peut le connaître, ajouta Hubert plus bas ; vous avez ce pouvoir, la Marcou ?

    Elle voulut protester. 
    - Vous l’avez, interrompit-il avec énergie ; l’anabaptiste qui est mort il y a un an vous a légué le miroir de magie où l’on peut voir celui qu’on cherche, voleur ou ennemi ! Laissez-moi y regarder, et ceci vous appartient. Il présentait tout l’agent remis par Mme Fournier et sa compagnie : les yeux de la vieille femme étincelèrent. 
    - Tout ! répéta-t-elle en allongeant ses doigts crochus comme des serres de vautour. 
    - Tout, dit le sagar qui faisait sonner les pièces dans le creux de sa main. 
    - On ne peut te résister, mon fils, s’écria la vieille ; donne, donne ! 
    - Quand j’aurai vu, répliqua Hubert qui retint l’argent avec une certaine méfiance. 
    - Viens donc, dit la Marcou ; mais là, au fond : le miroir ne peut être vu par deux êtres baptisés à la fois.

    Elle entraîna le sagar aux pieds du lit, derrière un grand rideau de coutil bleu, tandis que Charlotte restait assise à la même place et toute saisie. Il y eût une assez longue pause pendant laquelle la sorcière se mit à murmurer des paroles confuses. 
    - Vois-tu ? demandait-elle par intervalle. 
    - Pas encore, répondit Hubert.

    Mais tout à coup il poussa un cri : 
    - Je vois ! je vois ! dit-il. Ah ! damnation ! je m’en doutais. 
    - Ne le nomme pas, ou tout est perdu ! interrompit la sorcière. 
    - Non, non ! s’écria le sagar, vous avez raison ; mais je l’ai vu, j’en suis sûr ; c’est lui... Prenez, prenez, la Marcou ! Ah ! j’en sais assez maintenant !

    Il avait jeté l’argent dans le tablier de la vieille, et se précipita hors de sa cabane. Charlotte effrayée s’élança sur ses pas ; mais il avait déjà disparu. Il courait vers Luvigny, dans une sorte d’égarement de rage, en murmurant des mots entrecoupés. 
    - Lui ! toujours lui ! répétait-il... Partout avant moi pour me dépouiller !... L’autre année, c’étaient les bois de la petite Combe qu’il m’enlevait... puis ça été l’entreprise de charroi pour la fabrique... aujourd’hui, c’est le fonds des Aunes !... En voilà assez !... Tant qu’il sera là, le mauvais sort me tiendra à la gorge... la Marcou l’a bien dit... par la vraie croix ! Il faut en finir !

    Comme il prononçait ces derniers mots, il arriva devant la porte du notaire et heurta quelqu’un qui venait de passer le seuil. Son nom répété avec une expression joyeuse lui fit relever la tète : c’était le jeune fermier. A sa vue il poussa un cri, 
    - Toi ! dit-il en serrant son bâton. Ah ! c’est le bon Dieu qui te met sur mon chemin ! D’où viens-tu ? 
    - Ne le voyez-vous pas ? répliqua gaiement Baptiste je viens de chez M. Debruat. 
    - Payer la ferme du fonds des Aunes, n’est-ce pas ? s’écria le sagar. 
    - Tiens ! vous savez la chose ! répliqua le fermier. 
    - Et tu as réussi ? demanda Hubert, la voix étranglée. 
    - Voilà le bail ! s’écria joyeusement Baptiste en agitant un papier plié en quatre.

    Le coupeur de bois recula. 
    - Par le vrai Dieu ! tu n’en profiteras pas ! s’écria-t-il hors de lui.
    Et, levant à deux mains son bâton de houx, il en asséna au jeune homme un coup terrible. Baptiste tomba tout étourdi.

    Hubert allait redoubler, quand Charlotte se précipita entre eux avec un grand cri, et jeta ses deux bras au cou de son frère. Celui-ci fit un effort pour se dégager. 
    - Laisse ! répétait-il, fou de colère ; sur ta vie, laisse ! il faut que j’en finisse avec le brigand... 
    - Ecoutez-moi ! répondait la jeune fille qui continuait à le retenir... Hubert... malheureux ! que t’a-t-il fait ? 
    - Tu le demandes ! s’écria le sagar, quand il vient de m’ôter ma dernière espérance... le bail du fonds des Aunes. 
    - Moi ! dit Baptiste qui revenait à lui. Hélas ! pauvre her homme ! Je vous l’apportais.

    Le sagar se retourna. 
    - Que dis-tu là ? demanda-t-il en tressaillant. 
    - Je dis, reprit le fermier, qu’après avoir lu, par erreur, le billet qui vous refusait le fermage, j’ai heureusement rencontré une brave bourgeoise qui connaissait M. Debruat, et qui a consenti à lui écrire ; si bien qu’il m’a accepté pour caution, et que je courais vous porter votre titre de fermier du fonds des Aunes.

    Il tendait le papier timbré à Hubert, qui le prit machinalement, s’approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, à travers laquelle brillait la lampe du notaire, et lut son nom en tête de l’acte. Là où il avait soupçonné la concurrence acharnée d’un voisin, il n’y avait eu que le zèle d’un ami.

    Le reste se devine sans que nous ayons besoin de le dire. Après les témoignages de repentir du sagar, et le généreux pardon de Baptiste, tous deux regagnèrent la ferme, où l’explication se compléta. Le jeune homme avoua à Hubert que son dévouement, dans toute cette affaire, n’avait point été aussi désintéressé qu’il pouvait le croire, et qu’il avait surtout voulu, en servant le frère, s’assurer l’amitié de la soeur. Charlotte, saisie de ce bonheur inespéré, se jeta dans les bras du sagar, qui tendit les deux mains à Baptiste en maudissant la sorcière dont les mensonges avaient failli les perdre tous. Mais le fermier l’arrêta. 
    - Pardonnez-lui, dit-il doucement ; elle est vieille, elle est pauvre, et vous l’avez tentée ! La vrai cause de tout le mal est dans l’idée que les hommes peuvent connaître ce que Dieu a voulu cacher. Croyez-moi, mon frère, ne vous inquiétez plus de visions ni de sorcières ; contentez-vous de vivre honnétement sous les commandements du Maître du ciel et de votre conscience. 
    - Pour ma part, c’est ce que je ferai désormais, ajouta Charlotte en riant, ne fût-ce que pour éviter l’application du proverbe de la montagne, qui dit « qu’il faut moins se défier des esprits que des gens qui n’en ont pas. »

     

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