• Vengeance de sainte Emerance
    et trou de l’enfer en Ille-et-Vilaine
    (D’après « Revue de Bretagne et de Vendée », paru en 1900)
     
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    Une statue qui, paraît-il, représentait sainte Emerance, se trouvait encore au début du XXe siècle à Bain-de-Bretagne, les nourrices qui n’avaient pas de lait allant prier cette sainte de leur en donner et lui offrant des petits bonnets de linge qu’elles posaient sur sa tête. Selon la légende, la sainte un jour se vengea d’un affront que fit un indélicat du pays à son effigie...
     
     

    Un jour qu’il était chaudebaire (quasi-ivre) un certain Victor, mauvais sujet de Bain, s’en alla plaisanter sainte Emerance sur son lait et ses bonnets. Il ne se borna pas à des injures, il frappa la statue de son bâton et jeta les bonnets par terre.

    Il n’eut pas plutôt commis ce sacrilège que du lait lui sortit par le nez et les oreilles, et en telle abondance que ses vêtements en furent bientôt couverts. Il rentra chez lui pour se laver et changer de vêtements, mais rien n’y fit ; le lait continua de couler. La mère de Victor lui dit : « Il ne te reste qu’une chose à faire, malheureux enfant, c’est d’aller te mettre à genoux devant sainte Emerance, te repentir de ta faute et lui demander pardon. »

    L'église de Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine)
    L’église de Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine)

     

    Le vaurien, vraiment effrayé, suivit le conseil de sa mère et jura de ne plus recommencer. « Je veux bien, pour cette fois, écouter ta prière, lui dit la sainte, mais prends garde à toi, car malgré ton jeune âge tu t’enivres, et, une fois dans cet état, tu deviens violent et colère. Si tu ne te corriges pas, il t’arrivera malheur. Ta mère, elle, est une digne femme à laquelle je te prie de remettre le fromage que voici qui m’a été offert par des pèlerins. Elle seule devra en manger, et toi tu n’y toucheras pas ; rappelle-toi ma recommandation. »

    Victor, heureux d’être débarrassé de son lait, porta le fromage à sa mère. Chose étonnante, la bonne femme en mangea tous les jours et le fromage ne diminua pas. Mais un jour, étant tombée malade, elle fut obligée de s’aliter et ne put faire de cuisine. Son fils, ennuyé de ne manger que du beurre avec son pain, coupa un morceau du fromage offert par la sainte, malgré la défense qui lui en avait été faite.

    Lorsqu’il ouvrit une seconde fois le buffet, toujours pour y prendre du fromage, il ne le trouva plus et vit à sa place un gros chat noir qui se sauva dans l’appartement. Victor, qui avait encore bu plus qu’il n’aurait dû le faire, se précipita sur un bâton, et frappa le chat de toutes ses forces. Soudain, à la place de l’animal, il vit sainte Emerance qui s’écria :

    Sainte Emerance
    Sainte Emerance

     

    « Méchant garçon, tu me frappes encore ! Tu es donc incorrigible, et tu n’as tenu compte d’aucune de mes recommandations. Tu continues à boire, tu as mangé le fromage auquel je t’avais défendu de toucher, tu es toujours aussi violent et aussi colère. Pour ta punition, tu vas te rendre au bourg de Teillay, où tu te feras indiquer la route aux lièvres qui traverse la forêt. Une fois sur cette route, tu iras te placer sous un grand hêtre qu’on aperçoit de loin, et bientôt tu entendras le son des cors et les aboiements des chiens. Ce sont les barons de Châteaubriant qui chassent une biche. Lorsque l’animal passera près de toi, il s’arrêtera pour te donner le temps de monter sur son dos et tu me l’amèneras. Exécute bien, de point en point, tout ce que je viens de te dire et si tu t’en écartes d’une ligne tu le regretteras toute ta vie. »

    Victor se rendit sur la route aux lièvres, dans la forêt de Teillay, et vit bientôt la chasse s’avancer vers lui. Une biche couverte d’écume s’arrêta ; il l’enfourcha et la conduisit vers Bain. Lorsqu’il eut dépisté les chiens des barons de Châteaubriant, il se dit en lui-même : « C’est agréable de courir ainsi sur une biche. Si au lieu de m’en aller tout droit, je faisais une promenade à travers champs, sainte Emerance n’en saurait rien. »

    La bête, en voyant qu’il cherchait à l’éloigner de la route, poussa des soupirs et voulut résister ; mais il la frappa si violemment de son bâton qu’elle partit au galop. Une fois lancée elle ne s’arrêta plus. Ce fut une course vertigineuse, fantastique, échevelée, folle ; elle passait à travers les halliers des bois, les haies des champs, les genêts, les buissons, les ajoncs, et, malgré tout ce que fit son conducteur pour l’arrêter, il ne put y réussir.

    Forêt de Teillay
    Forêt de Teillay

     

    Tout à coup elle arriva sur le bord d’un précipice. Victor, tremblant de frayeur, voulut à toute force la retenir, mais il n’y parvint pas. Elle s’élança dans l’espace, et lui, perdant connaissance, roula dans un gouffre d’une profondeur immense. Lorsqu’il reprit ses sens, il se tâta et vit qu’il n’avait aucun mal. Depuis des siècles les feuilles tombées des arbres s’étaient amoncelées au fond de ce ravin et formaient une litière qui avait amorti sa chute. Il chercha aussitôt une issue pour sortir de ce puits profond et n’en trouva pas. Les parois en étaient aussi lisses que du marbre poli.

    Après avoir appelé de toutes ses forces, gémi, pleuré et tout cela inutilement, il se consola, il le fallait bien, et se demanda comment il allait vivre. Des châtaigniers, qui ombrageaient l’ouverture du précipice, avaient laissé tomber leurs fruits. Il en ramassa des quantités qu’il emmagasina dans une grotte profonde qui lui servit en même temps de demeure, et où il se fit un lit de feuilles sèches.

    Presque chaque nuit, des animaux — lièvres et lapins — en courant tombaient dans ce gouffre. Il s’en emparait et, comme il avait un briquet sur lui, et que le bois mort ne manquait pas, il allumait du feu et les faisait rôtir. Les habitants du pays s’éloignaient de ce ravin qu’ils croyaient hanté, et lorsqu’ils virent de la fumée s’en échapper, ils l’appelèrent le trou de l’enfer. Victor vécut dans cette prison souterraine pendant de longues années ; mais depuis bien longtemps il ne s’en échappe plus de fumée : il a dû rendre son âme à Dieu.

     

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  • Vendredi 13 : croyances et superstitions
    des écrivains et artistes
    (D’après « Le Figaro. Supplément littéraire », paru en 1925)
     
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    Plusieurs démonstrations mathématiques ont établi que toute année comporte, au minimum, un vendredi 13 et, au maximum, trois. La superstition du vendredi et du treize, dans ses rapports avec les lettres et les arts, n’est pas inintéressante : nombreux sont les écrivains, les auteurs dramatiques, les musiciens dont la vie a été, en bien ou en mal, influencée par le vendredi et le 13.
     
     
     

    L’écrivain italien Gabriele d’Annunzio (1863-1938) en sait quelque chose. Le vendredi 13 décembre 1907, il fut victime d’un accident qui faillit lui coûter un œil. En sortant de chez lui, il prend une voiture : le chiffre 13 s’y détachait en blanc sur fond noir. Après diverses courses, le cocher lui réclame 13 lires. A son retour, il trouve 13 lettres dans son courrier. Le soir, il s’assoit à une table de 13 convives. Et lorsque, en se rendant au théâtre Argentina pour y faire répéter son œuvre nouvelle, la Nave, il se heurte douloureusement l’arcade sourcilière, il ne peut que balbutier : « C’était fatal ! »

    En 1913, envoyant un de ses ouvrages à un professeur de l’Université de Bologne, il datait ainsi la dédicace : « Arcachon, le 2 janvier 1912 + 1 ». C’est le 13 août 1922 qu’il fit cette chute où il pensa mourir. Il avait chez lui, pour combattre le mauvais sort, deux hiboux. Un seul porte malheur. Avec deux, d’Annunzio pensa que les maléfices se neutraliseraient. C’est devant la cage des oiseaux que la chute eut lieu. Un sorcier de Francavilla, ville natale du poète, lui ordonna de tuer les hiboux le 26 août, à l’heure où l’accident était arrivé. Le 26 août 26, 2 fois 13.

    Jules Massenet
    Jules Massenet

    Le compositeur Jules Massenet (1842-1912), qui avait horreur du chiffre 13, ne l’écrivait jamais. Allez feuilleter ses manuscrits à la bibliothèque de l’Opéra : vous ne trouverez pas la page 13, remplacée par la page 12 bis. Et il est mort le 13 août 1912. Additionnez ces quatre chiffres 1+9+1+2 = 13.

    Le poète Jean Moréas (1856-1912) évitait soigneusement le nombre 13, et jusqu’à ses multiples. C’est ainsi qu’il refusa de laisser imprimer un de ses ouvrages dans un atelier qui portait le n° 52. Il ne montait jamais dans un fiacre dont le numéro était divisible par le

     

    « nombre de l’amour et de la mort ». Il eût aimé ce grand théâtre de New York où aucun fauteuil ne porte le numéro treize. Il eût donné raison à cet Anglais qui refusa de placer le chiffre 13 sur la porte de sa maison et à qui le conseil municipal de Barnet-Est intenta une action en 1925.

    L’hôtel de la chanteuse marseillaise et artiste de music-hall Gaby Deslys (1881-1920), à Londres, portait non pas le numéro 13, mais le numéro 12-A.

    Alfred de Musset, qui redoutait le vendredi autant que le treize, s’inquiète de voir son voyage avec George Sand commencer sous la menace d’un treize.

    L’admirable poème en prose de l’écrivain et homme politique Maurice Barrès (1863-1923), Du Sang, de la Volupté et de la Mort, est dédié à la mémoire de l’écrivain Jules Tellier (1863-1889), « qui eut la tradition de la langue française », et qui n’avait que deux fois treize années quand il mourut. Tellier était né le 13 février 1863 au Havre, où il eut Jules Lemaître pour professeur de rhétorique. Et il commence par ces mots son Discours à la Bien-Aimée : « Je suis né, ô bien-aimée, un vendredi, treizième jour d’un mois d’hiver, dans un pays brumeux, sur les bords d’une mer septentrionale. » Et Barrès écrit en parlant des pages qu’il a laissées : « Comme s’il avait prévu que ces morceaux ne paraîtraient jamais qu’avec le liséré d’un faire-part, il leur a donné à tous la majesté de la mort. »

     

    Le chiffre 13 plane sur l’existence de Richard Wagner, dont le nom et le prénom réunissent treize lettres. Né en 1813, il mourut le 13 février 1883, et c’est un 13, en mars 1861, qu’eut lieu à l’Opéra de Paris, au milieu d’un furieux tumulte, la première représentation du Tannhäuser, repris le 13 mai 1895. C’est en 1913 que Parsifal, sa dernière œuvre, tomba dans le domaine public, année du centenaire de sa naissance.

    L’académicien et éphémère président de la République Paul Deschanel (1855-1922) est né un 13, s’est marié un vendredi et un 13, et c’est un 13 que la Chambre a fait de lui un candidat à l’Élysée. Et il y a 13 lettres dans ces deux mots : Paul Deschanel.

    Si nous ne bornions cette étude aux gens de lettres et aux artistes, nous pourrions montrer quelle place tyrannique peut tenir le chiffre 13 dans l’existence d’un Woodrow Wilson — président des États-Unis de 1913 à 1921 — ou d’un Léon XIII — pape de 1878 à 1903. Cela tient du prodige.

    Théophile Gautier
    Théophile Gautier

    L’influence du 13 sur la vie du romancier et auteur dramatique belge naturalisé français en 1900 Henry Kistemaeckers fils, dont le patronyme compte 13 lettres, n’est pas moins étrange. Il naquit un 13 octobre (1872), passa sa licence ès-lettres un 13, fit recevoir un 13, par Sarah Bernhardt, Martha, une de ses premières pièces, dont la répétition générale eut lieu un 13. C’est un 13 octobre que fut donnée, à l’Athénée, la première de la Blessure, reprise un 13 au Théâtre du Parc, à Bruxelles. La répétition générale de l’Instinct eut lieu un 13, et c’est

     

    un 13 encore que fut donnée la première de la Rivale, un 13 toujours que Jules Claretie reçut l’Embuscade... Naturellement, quand Henry Kistemaeckers fut nommé chevalier de la Légion d’honneur, c’était un 13.

    Edmond Rostand (1868-1918) — treize lettres — occupait à l’Académie le fauteuil 13 et en était le treizième titulaire.

    Le chiffre 13 a porté bonheur à Henri Béraud, couronné par l’Académie Goncourt le 13 décembre 1922, alors auteur de treize ouvrages, demeurant au 67 (6 + 7 = 13) de la rue Rochechouart et possédant, comme numéro de téléphone, 54-93.

    L’écrivain et caricaturiste Ernest Lajeunesse-Caën (1874-1917) a noté qu’à la mort d’Oscar Wilde « treize personnes se découvrirent, en un dortoir de banlieue, devant un cercueil marqué d’un numéro treize. »

    Un soir que Théophile Gautier dînait avec Sainte-Beuve, Dumas et quelques amis, les convives se trouvaient treize à table. Gautier voulait s’en aller. On fit dresser une petite table pour lui seul. Mais il y avait toujours treize convives à table. Sainte-Beuve tourna la difficulté en invitant le jeune fils du restaurateur.

     

    Même aventure se produisit au dîner de la Macédoine, qui se donnait au Café Anglais et qui avait été fondé par le peintre Charles Durant dit Carolus-Duran (1837-1917) et le poète et premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901 René Prudhomme dit Sully Prudhomme (1839-1907). Un jour, comme on était treize, Carolus-Duran et Sully Prudhomme manifestèrent une grande gêne. Parmi les convives, le poète et homme politique Paul Déroulède déclara qu’il se chargerait de trouver un quatorzième et revint avec un brave cocher de fiacre dont un chasseur du restaurant garda le cheval.

    Puisque nous parlons du Café Anglais, n’omettons pas de signaler qu’il était établi à la fois au numéro 13 du boulevard des Italiens et au numéro 13 de la rue Marivaux, qu’il ferma ses portes le 31 (13 retourné) mars de l’année 1913, et que c’est le dernier jour de la treizième semaine de ladite année que les démolisseurs attaquèrent l’immeuble qui abritait ce temple de la gastronomie.

    Connaissez-vous la fin tragique du chanteur Léon-Philippe Pot dit Harry Fragson, né à Londres en 1869 et mort à Paris le 30 décembre 1913 ? Un almanach-réclame, adressé à toutes les personnalités parisiennes au moment même où le chanteur populaire mourait, et qui publiait 365 caricatures de gens en vue, donnait, à la date du vendredi 13 février 1914, une charge de l’artiste par Georges Villa.

    La chanteuse et actrice Jeanne Bourgeois, connue sous le nom de Mistinguett (1875-1956), était persuadée que le chiffre 13 représentait pour elle un précieux talisman. Elle portait toujours une breloque d’or qui atteste sa croyance dans la vertu de ce nombre. En 1918, elle se trouvait à Londres. Une bombe tombe sur son hôtel. Tout est subverti dans sa chambre : elle venait à peine de la quitter. En repassant la Manche, son bateau échappa à deux torpillages.

    Quelqu’un qui aurait tort de se plaindre du chiffre 13 c’est l’artiste lyrique Fernande Segret, qui fut la treizième et dernière fiancée de Landru, la seule qui n’ait point disparu.

    Pythagore, qui a laissé une philosophie mystique des nombres, ne croit pas, conclurons-nous, à l’influence néfaste du nombre 13, car il est composé de deux chiffres heureux, un, l’Unité, le chiffre divin, le commencement de toutes choses, et trois, le chiffre sacré, qui symbolise la naissance, la vie et la mort, trois, « formule des mondes créés, écrit Balzac dans Louis Lambert, signe spirituel de la création, comme il est le signe matériel de la circonférence ».

     

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  • Trois petits enfants (Les) (Lorraine)
    (D’après un récit du XIXe siècle)
     
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    Les historiens déplorent le peu de renseignements vraisemblables concernant Saint-Nicolas. Mais ils s’accordent tous sur les quelques faits suivants : Saint-Nicolas est né vers 270 à Patare, en Lycie (Turquie actuelle). Plus tard , il fut évêque de Myre. On fixe sa mort au 6 décembre 343. Pendant sa vie, un certain nombre de miracles lui sont attribués. Ces miracles ont donné naissance à plusieurs légendes. Voici l’une d’elles :

    Un jour, un paysan demanda à ses enfants d’aller dans les champs pour glaner les épis de blé laissés par les moissonneurs. Les heures passèrent et la nuit les surprit. Ils comprirent très vite qu’ils s’étaient perdus, mais ils continuèrent à marcher... Soudain, l’un d’entre eux aperçut une lueur dans le lointain. Ils se dirigèrent dans cette direction et arrivèrent devant une maison isolée dans la campagne. Ils frappèrent à la porte et un homme de forte corpulence leur ouvrit.
    "- Pourriez-vous nous loger ? demandèrent les enfants. 
    - Entrez, entrez, petits enfants, répondit l’homme, je suis boucher et je vais vous donner à souper." A peine étaient-ils entrés que le boucher les tua, les découpa en petits morceaux et les mit dans son saloir.

    Sept ans plus tard, Saint Nicolas passa devant cette maison et demanda à souper.
    "- Voulez-vous un morceau de jambon ?, dit le boucher. 
    - Je n’en veux pas, il n’est pas bon ! 
    - Peut-être une tranche de veau ? 
    - Tu te moques de moi, il n’est pas beau ! Du petit salé, je veux avoir, qui est depuis sept ans dans ton saloir !"
    Entendant cela, le boucher s’enfuit en courant.

    Le grand saint, alla s’asseoir sur le bord du saloir, il leva trois doigts et les enfants se levèrent tous les trois.

    De cette légende est née la chanson suivante :
    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Tant sont allés, tant sont venus
    Que le soir se sont perdus
    Ils sont allés chez le boucher
    Boucher, voudrais-tu nous loger ?

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Ils n’étaient pas sitôt entrés
    Que le boucher les a tués
    Les a coupés en p’tits morceaux
    Mis au saloir comme pourceaux

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Saint Nicolas au bout d’sept ans
    Vint à passer dedans ce champ
    Alla frapper chez le boucher
    Boucher, voudrais-tu me loger ?

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Entrez, entrez Saint Nicolas
    Il y a de la place, il n’en manque pas
    Il n’était pas sitôt entré
    Qu’il a demandé à souper

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Du p’tit salé, je veux avoir
    Qu’il y a sept ans qu’est dans le saloir
    Quand le boucher entendit ça
    Hors de la porte il s’enfuya

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Boucher, boucher, ne t’enfuis pas
    repens-toi, Dieu te pardonnera
    Saint Nicolas alla s’assoir
    Dessus le bord de ce saloir

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Petits enfants qui dormez là
    Je suis le grand Saint Nicolas
    Et le Saint étendant trois doigts
    Les petits se lèvent tous les trois

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs
    Le premier dit "j’ai bien dormi"
    Le second dit "Et moi aussi"
    Et le troisième répondit
    "Je me croyais au Paradis"

     

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  • Trois moissonneurs, saint Menoux
    et la légende du chanvre et du feu
    (D’après « Bulletin de la Société d’émulation
    du Bourbonnais » paru en 1907)
     
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    À côté des contes populaires, il y a les légendes hagiographiques ou se rapportant aux vies des saints. L’hagiographie du Moyen Age souvent a écrit, autour de la vie de tel saint, des paraboles ou des nouvelles destinées à rendre sensible une vérité de l’ordre religieux ou un principe de morale. L’auteur ne raconte que pour mieux enseigner, et il n’a jamais eu la prétention de faire connaître des faits réels.

    Et lors même qu’il n’était point question d’inculquer quelque vérité, mais seulement de plaire au lecteur par un récit attachant, le cadre d’une vie de saint pouvait, à une époque où la vie des saints était la lecture favorite des fidèles, présenter un élément d’intérêt qui n’était pas à dédaigner. Plus d’une grave leçon a été donnée au peuple sous la forme d’un conte hagiographique, qui devenait une sorte de petit roman religieux.

    En lisant les Mémoires et récits de Frédéric Mistral, on est frappé par un trait de ressemblance entre une de ses plus gracieuses légendes, « les trois beaux moissonneurs », et la légende du « chanvre et du feu » recueillie de la bouche des anciens, au sujet du bon saint Menoux. Voici la légende de Mistral.

    La Paye des moissonneurs. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)
    La Paye des moissonneurs. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)

     

    Les froments, cette année-là, avaient mûri presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les hommes, cette année-là, se trouvaient rares. Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa ferme était debout, inquiet, les bras croisés et dans l’attente. « Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu et la nourriture, à qui viendrait se louer ». Mais à ces mots le jour se lève et voici que trois hommes s’avancent vers le mas, trois robustes moissonneurs : l’un à la barbe blonde, l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagnait en les auréolant.

    — Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), Dieu vous donne le bonjour ; nous sommes trois gavots de la montagne, et nous avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité : maître, si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche, nous sommes prêts à travailler.
    — Mes blés ne pressent guère, le maître répondit ; mais pourtant pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez, trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.

    Or, c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean. A l’approche des sept heures, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse blanche, leur apporter le déjeuner, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

    A l’approche des dix heures, le petit valet de la ferme vient, avec l’ânesse blanche, leur apporter le dîner, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.

    A l’approche des quatre heures, le petit valet de la ferme vient avec l’ânesse blanche leur apporter le goûter, et de retour au mas :

    — Valet, lui dit le maître, que font les moissonneurs ?
    — Maître, je les trouvai, couchés sur le talus du champ, qui aiguisaient leurs faucilles ; mais ils n’avaient pas coupé un épi.
    — Ce sont là, dit le maître, ce sont de ces fainéants qui cherchent du travail et prient Dieu de n’en point trouver. Pourtant il faut aller voir.

    Et cela dit, l’avare, pas à pas, vient à son champ, se cache dans un fossé et observe ses hommes. Mais alors le bon Dieu fait ainsi à saint Pierre : « Pierre, bats du feu. — J’y vais. Seigneur, répond saint Pierre ». Et saint Pierre de sa veste tire la clé du paradis, applique à un caillou quelques fibres d’arbre creux et bat du feu avec la clé. Puis le bon Dieu fait à saint Jean : « Souffle, Jean ! — J’y vais, Seigneur, répond saint Jean ».

    Et saint Jean souffle aussitôt les étincelles dans le blé avec sa bouche ; et d’une rive à l’autre un tourbillon de flamme, un gros nuage de fumée enveloppent le champ. Bientôt la flamme tombe, la fumée se dissipe, et mille gerbes tout à coup apparaissent, coupées comme il faut, comme il faut liées, et comme il faut aussi en gerbiers entassés. Et cela fait, le groupe remet aux carquois les faucilles et au mas lentement s’en revient pour souper, et tout en soupant :

    — Maître, dit le chef des moissonneurs nous avons terminé le champ... demain pour moissonner, où voulez-vous que nous allions ?
    — Capoulié, répondit le maître avaricieux, mes blés dont j’ai fait le tour, ne sont pas mûrs du reste. Voici votre payement ; je ne puis plus vous occuper.

    Et alors les trois hommes, les trois beaux moissonneurs, disent au maître : adieu ! Et chargeant leurs faucilles rengainées derrière le dos, s’en vont tranquilles en leur chemin : le bon Dieu au milieu, saint Pierre à droite, saint Jean à gauche, et les derniers rayons du soleil qui se couche les accompagnent au loin, au loin. Le lendemain, le maître de grand matin se lève et joyeusement se dit en lui-même : « N’importe ! j’ai gagné ma journée en allant épier ces trois hommes sorciers : maintenant j’en sais autant qu’eux ».

    Repos après la moisson. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)
    Repos après la moisson. Peinture de Léon-Augustin Lhermitte (1844-1925)

     

    Et appelant ses deux valets, dont un avait nom Jean et l’autre Pierre, il les conduit à la plus grande des emblavures de la ferme. Sitôt arrivés au champ, le maître dit à Pierre : « Pierre, toi, bats du feu. — Maître, j’y vais, répliqua Pierre ». Et Pierre de ses braies tire alors son couteau, applique à un silex quelques fibres d’arbre creux et le couteau bat du feu. Mais le maître dit à Jean : « Souffle Jean ! — Maître, j’y vais, répliqua Jean ».

    Et Jean avec sa bouche souffle au blé les étincelles... Aïe ! aïe ! aïe ! la flamme affolée, enveloppe la moisson ; les épis s’allument, les chaumes pétillent ; le grain se charbonne ; et penaud, l’exploiteur, quand la fumée s’est dissipée, ne voit, au lieu de gerbes, que braise et poussier noir !

    Voici la légende du « chanvre et du feu ». Les habitants de Mailly ayant eu une abondante récolte de chanvre, se demandaient comment ils viendraient à bout de le teiller pendant leur hiver. « Apportez-le-moi, leur dit le bon saint Menoux ; je ferai votre travail ». On va chercher tout le chanvre récolté. Les gerbes s’entassent, s’entassent toujours, et forment un véritable plongeon.

    — C’est bien du travail que vous entreprenez, saint homme de Dieu ! Il y aurait de quoi occuper le village pendant toute la froidure.
    — Braves gens, ne vous inquiétez pas, il n’y a point de peine où Dieu met la main.

    Ce disant, saint Menoux met le feu au plongeon.
    — Ah ! mon Dieu ! que faites-vous là ? Vous perdez tout notre avoir !
    — Demeurez en paix, le feu n’est que l’ouvrier du bon Dieu.
    Pendant quelque temps, on n’entendit que le crépitement du feu, on ne vit que les noirs tourbillons de fumée, découpés par des flammés blanches et rouges Qu’allait-il se passer ?...

    Quand tombèrent les flammes, quand fut dissipée la fumée, on aperçut, étendues sur la cendre blanche, des liasses de chanvre rangées par petits tas, comme les gerbes de blé dans un champ moissonné. Alors saint Menoux, prenant une à une les liasses de chanvre, remit à chacun sa part en disant :

    « Bénissez Dieu, mes bonnes gens, et ne doutez jamais de sa puissance. Ce qu’il vient de faire pour votre chanvre, il le fera un jour pour tous les hommes : il séparera les bons des méchants, et livrera ces derniers aux flammes. Les élus seront placés dans la demeure du Père céleste, où règne la paix délicieuse et sans fin, comme la toile blanche que vous ferez sera rangée dans le meuble le plus beau de votre maison.

    Paysans préparant le chanvre. Peinture de Pierre Duval le Camus (1790-1854)
    Paysans préparant le chanvre. Peinture de Pierre Duval le Camus (1790-1854)

     

    « Le Seigneur vous avertit pareillement, que votre corps retournera en poussière comme les brins de chanvre dont vous ne voyez plus que la cendre, mais que votre âme montera vers Dieu, comme tantôt la flamme, pour recevoir récompense ou châtiment suivant vos mérites. Comprenez donc, mes bons amis, quelle folie vous feriez, si, pour flatter ce corps qui doit périr, vous perdiez votre âme en la rendant malheureuse pour toujours !... »

    Dans les deux légendes, le feu est « l’ouvrier du bon Dieu ». Dans la première, il fait la moisson ; dans la seconde, il teille le chanvre. Dans la première, Dieu agit en personne : c’est Jésus, assisté de saint Pierre et de saint Jean. Dans la seconde, il agit par son serviteur.

    La leçon se dégage d’elle-même dans la légende des trois beaux moissonneurs : l’avare est puni par où il a péché ; il perd sa moisson, pour n’avoir pas convenablement payé les trois ouvriers, et surtout pour ne les avoir pas occupés plus longtemps. Dans la légende du chanvre et du feu, l’enseignement est donné par saint Menoux à de pauvres campagnards qui d’eux-mêmes n’auraient peut-être pas saisi la leçon, savoir que l’âme est tout et le corps peu de chose, que les biens célestes sont préférables à tous les biens d’ici-bas, et qu’à la fin du monde, il sera rendu à chacun suivant ses œuvres.

    C’est ainsi qu’on instruisait aux siècles passés. Ces légendes se redisaient des milliers et des milliers de fois, à toute occasion, et durant les longues veillées d’hiver, et à l’époque où les travaux des champs réunissaient de nombreux ouvriers dans les fermes. Ces récits ne contribuèrent pas peu à former chez nos pères un fond de sagesse pratique. Plus tard, le journal remplaça tout cela.

     

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  • Tribulations (Les) de Gargantua
    dans la vallée de l’Orge (Essonne)
    (D’après « Bulletins et Mémoires de la
    Société d’anthropologie de Paris », paru en 1932)
     
    ************************
     
    Le personnage de Gargantua marqua tant les esprits que furent forgées au fil du temps des légendes qu’on tenait encore pour des faits certains au XIXe siècle malgré leur patente invraisemblance, attribuant notamment au géant de se défaire de graviers de sable ou encore d’être à l’origine de buttes parsemant la vallée de l’Orge
     
     

    Le fameux géant Gargantua est resté trop vivant dans les souvenirs des paysans du Hurepoix pour qu’il n’ait point eu une existence antérieure à l’épopée rabelaisienne. C’est ainsi qu’au confluent naturel de l’Orge et de la Remarde, près de l’étang d’Ollainville, se trouve une roche fichée en terre, haute de 1m95 au-dessus de la prairie et bien connue localement sous la désignation de « Pierre Mirou » ou « Beau Mirou ».

    Le confluent véritable de l’Orge et de la Remarde se trouve, géographiquement parlant, au bas de Villelourette, vers la Pierre Mirou. La Remarde a été canalisée jusqu’à Arpajon, comme on peut nettement le constater à Egly. Cette canalisation dallée (en partie) pourrait bien dater de l’époque gallo-romaine étant donnée sa proximité avec la Grande Cité de Fréville, près d’Egly, qui florissait dans la région au troisième siècle de l’ère chrétienne.

    La Pierre Mirou
    La Pierre Mirou

     

    On désigne encore cette roche par le nom de Pierre Mirau ou Beaumirault. Il faut comprendre que dans la langue française, jusqu’au dix-huitième siècle, l’o existait à la place de l’a. Nous avons la localité Arny, dans la région de Bruyères, que les vieux paysans nomment, Orny. Ce menhir, car c’en est un, atteste par son appellation la possibilité d’avoir pu servir à se mirer jadis dedans. Il est en grès quartzeux lustré et trois légendes s’y rattachent depuis sans doute fort longtemps.

    Voici d’ailleurs la première : Gargantua, emportant un jour à Paris une hottée de sable et se sentant gêné par un gravier qui s’était glissé entre le pied et le patin, voulut s’en débarrasser. Il le jeta alors dans les prés situés entre Dourdan, Etampes et Châtres (aujourd’hui Arpajon). Ce gravier, c’est la Pierre Mirou. Signalons que Châtres faisait partie, au IIIe siècle, du « Territorium Castreuse ». Le nom de Châtres ne se mua en celui d’Arpajon, localité du Cantal, qu’au XVIIIe siècle, en raison de la possession de ce fief par Louis de Séverac, marquis d’Arpajon.

    La seconde légende veut que Gargantua, pour se reposer, mit sa tête sur la butte du Panthéon, puis allongeant ses pieds sur les sommets de Saint-Nicolas et de Torfou, il laissa choir, près de Bruyères-le-Chatel, une défécation qui se pétrifia dans la suite en Pierre Mirou.

    Enfin, la troisième est la suivante : Gargantua partant de Marcoussis, passe à Orny (lisez maintenant Arny), puis il jette au loin, dans les prés, le gravier qui lui blessait le pied : c’est le menhir, dit la Pierre Mirou.

    Ce n’est point tout. Dans la première légende, tandis que Gargantua transportait à Paris une hotte pleine de sable, une des bretelles cassa et une portion de son contenu se répandit sur le sol en formant la butte Saint-Nicolas. Or, le géant n’eut pas de chance : à peine avait-il rebuté dans les prés de Saint-Sulpice le gravier qui l’incommodait, que la seconde bretelle cassa et que ce qui restait dans sa hotte, venant à tomber, décida de la butte Saint-Yon.

    Gargantua
    Gargantua

    Dans la troisième légende, Gargantua, après avoir retiré le gravier qui le gênait, se sent fatigué ; il décharge une partie de son fardeau consistant en une hottée de terre. C’est ainsi qu’il créa la butte Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il vida tout ce qui restait dans sa hotte et constitua ainsi la butte Sainte-Marguerite. Les deux buttes Saint-Nicolas et Sainte-Marguerite forment en réalité les deux buttes-témoins de Bâville, près de Saint-Chéron, dans les Yvelines actuelles.

    Aux environs de Rambouillet, il a été rencontré naguère une nécropole appelée « Les Gargans ». Cette dernière renfermait des tombes romaines et mérovingiennes. Le nom de « Gargans » rappelle bien le souvenir de l’existence de géants dans la contrée. Dans la vallée de l’Orge, on cite volontiers les noms de certains individus doués d’une force musculaire herculéenne dans le genre de celle que devait posséder Gargantua et qui pouvaient effectivement porter sur leurs épaules deux sacs de farine de 159 kilos chaque et en plus un homme d’au moins 70 kilos en poids.

    Dans une zone voisine d’Etampes, entre les stations de Tourz et d’Angerville, nous rencontrons un dolmen qui représente, suivant la légende, un gravier qui blessait le pied de Gargantua : c’est la pierre clouée ou « Kélouée », à Erceville, canton d’Outarville. A quelques centaines de mètres, au sud de ce dolmen, s’élève un grand tumulus dit la butte d’Halemont. Cette butte résulte des dépatures du géant. Gargantua, en se dépatant, ou si l’on veut en enlevant la boue, attachée à ses sabots, forma ainsi le tumulus. Le tumulus d’Halemont remonterait à l’âge de la pierre polie.

    D’après des recherches sur les légendes se rattachant à Gargantua, ce géant aurait eu une taille aussi grande que celle des plus grands arbres de nos forêts. Il plaçait tous ses serviteurs dans ses poches. En outre, il était toujours suivi d’un jeune valet ou drôle qui portait sur son dos la farine et le vin pour son prochain repas. Quand Gargantua avait choisi un endroit propre pour établir sa cuisine et sa table, il s’arrêtait.

    A ce moment, le drôle déchargeait les vivres et se mettait à construire un fourneau, très grand, de quoi cuire, cent pains. Les serviteurs du géant sortaient de ses poches ; en moins d’une demi-heure, ils disposaient et servaient la table. Le repas se composait ordinairement d’un bœuf rôti, de quelques veaux, moutons et cochons. Un des gens de Gargantua, monté sur la table, remplissait les fonctions d’écuyer tranchant ; pendant ce temps, les autres, au moyen d’échelles appuyées sur les épaules du géant, introduisaient dans sa bouche la viande et le pain ; le drôle y versait le vin.

    Après le repas, Gargantua dormait trente à quarante heures ; le drôle veillait sur lui et les autres domestiques faisaient disparaître les reliefs du repas. Les gens s’en allaient ensuite chercher de nouvelles et abondantes provisions.

    Comme Gargantua était d’aucunes fois pris de violentes coliques, il poussait de si formidables cris que les régions qu’il traversait à ce moment-là demeuraient incultes et inhabitées. C’est ainsi que Gargantua parvint à épuiser toutes les ressources des contrées qu’il parcourait. Ces croyances pourraient bien constituer une réminiscence du passage terrible des Sarrasins au huitième siècle dans la Gaule romaine : toute la cité de Fréville, près d’Egly, construite sur plus de 4 kilomètres autour d’un Forum, a été anéantie par le feu en 732.

    Gargantua fut, affirme-t-on encore, enterré sous une grosse pierre (dolmen), avec force flacons pour lui servir en l’autre monde. La vie, dès lors, reprit normalement son cours.

     

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  • Trésor de La Forêt-Auvray
    et grotte de Roche-d’Oître (Orne)
    (D’après « Bulletin de la Société historique
    et archéologique de l’Orne », paru en 1909)
     
    ********************
     
    Le château de La Forêt-Auvray, dans l’Orne, abritait prétendument un immense trésor que des gens du pays auraient tenté, en vain bien qu’usant de sorcellerie, de découvrir. Les récits attachés à ces lieux qui virent passer le régicide involontaire de Henri II, puis le roi Henri IV lui-même, ne doivent pas occulter ceux qui ont trait à la grotte de Roche-d’Oître, connue sous le nom de Chambre des Fées et à laquelle un gentilhomme honni dut la vie sauve durant la Révolution, ainsi que le général Frotté lors des guerres de Chouannerie.
     
     
     

    Les traditions donnent à tout château ancien des souterrains se prolongeant à de grandes distances et un trésor caché. Celui de la Forêt-Auvray était, dit-on, une pipe — dans le Perche, la pipe contient environ 750 litres — pleine d’or, un grand coffre contenant des diamants, des pierres précieuses et une grande statue de la Sainte Vierge en argent massif. Ceci aurait été caché pendant les guerres de religion ; une tour dite des Morts fut pillée et les tombes violées pendant la Révolution ; ce doit être à la même époque que la famille de Costart perdit dans un incendie ses portraits et ses papiers de famille.

    Château de La Forêt-Auvray (Orne)
    Château de La Forêt-Auvray (Orne)

     

    Dans les Esquisses du Bocage Normand, Tirard prétend que des gens du pays pénétrèrent la nuit dans la chapelle en brisant les portes pour trouver le trésor ; « l’un d’eux, qui avait de grandes connaissances, s’était muni d’un trèfle à cinq feuilles et il accomplit des cérémonies mystérieuses. » Malgré toute cette sorcellerie, les recherches de ces bandits restèrent infructueuses.

    Des vieillards racontaient que dans leur enfance on les berçait avec des histoires de fées qui venaient danser pendant la nuit de Noël autour des deux menhirs qui se trouvaient dans une prairie au bord de l’Orne, non loin du château. Après avoir soulevé les pierres pour s’assurer que le trésor existe encore elles s’envolent dans les airs en chantant.

    Un récit nous ramènera vers la vallée de la Rouvre ; c’est l’aventure d’un sire de la Forêt-Auvray qui s’éprit d’une des fées qui avaient élu domicile dans cette grotte de Roche-d’Oître, connue sous le nom de Chambre des Fées. Il l’épousa et ils furent très heureux, mais un jour que la fée s’était attardée à sa toilette, son mari lui dit quand elle descendit : « Belle dame, vous avez bien tardé et seriez bonne à quérir la mort. » Elle s’envola aussitôt et, en s’enfuyant pour toujours, elle laissa l’empreinte de sa main sur le bord de la fenêtre.

    Vous remarquerez que cela ressemble presque complètement à la légende de la fée d’Argouges des environs de Bayeux. La seule différence c’est que la fée de la Forêt ne revient pas la nuit, vêtue de blanc, voltiger en criant : « La Mort ! la Mort ! » Si on a voulu attribuer cette tradition à cette région, c’est vraisemblablement parce que la famille d’Argouges a longtemps habité le château de Rânes.

    Ne quittons pas La Forêt sans raconter deux anecdotes : la première, c’est le passage de Gabriel de Montgommery après son tournoi contre Henri II — Montgommery blessa mortellement le roi lors d’un tournoi en 1559 —, fuyant la colère de Catherine de Médicis ; il se reposa dans ce château après s’être arrêté à Aubry. Il s’empressait de gagner la côte pour passer en Angleterre et il ne dut son salut qu’à la merveilleuse rapidité de sa jument Ralphe.


    Gabriel de Lorges, comte de Montgommery

    La seconde anecdote est le séjour que fit Henri IV à La Forêt, et non loin de là on montre encore dans la cour de la ferme du Rey — corruption du mot roi — un vieux et magnifique chêne sous lequel le monarque a dû se reposer au cours d’une promenade.

    A la fin du XIXe siècle, on racontait encore la tragique aventure d’un gentilhomme voisin, qui vint, pendant la Révolution, se réfugier dans la Chambre des

     

    Fées, à Roche-d’Oître. De la Sicotière reprit cette tradition et fixe même la date (14 juillet 1789), où, pour échapper à la mort, il vint se cacher dans ce lieu sauvage. D’après lui, c’est grâce au dévouement d’un fidèle serviteur (Joseph Robert) qu’il dut d’échapper à ses vassaux qui le poursuivaient. Au pied d’un arbre, au sommet de la muraille rocheuse qui domine la Rouvre, Robert attache une corde à nœuds où son maître, non sans danger, peut descendre et pénétrer dans cette grotte inaccessible. Bientôt le fidèle serviteur revient apportant à son maître des vivres et des couvertures qui le mettent à l’abri de la pluie et de la fraîcheur des nuits.

    Ceci est fort dramatique et très embelli : la Chambre des Fées n’est pas d’un accès aussi difficile que les historiens ont bien voulu le dire ; quant au dévouement du serviteur, il semble extraordinaire pour un maître qui était, affirme-ton, ni aimable, ni aimé. Ce gentilhomme n’était autre que Pierre-Alexandre Fouasse de Noirville, qui avait acheté le 14 mars 1733 le Marquisat de Ségrie-Fontaine ; il fit raser l’ancien château et celui qu’il commença à construire, en 1758, ne fut jamais terminé. Gentilhomme de fraîche date„ de Ségrie tenait beaucoup à ses droits et paraît s’être fait détester dans le pays, contrairement à ce qu’affirme de son côté de la Sicotière, qui prétend qu’il fut traqué par ceux qu’il avait comblés de ses bienfaits.

    D’après les traditions populaires, il se serait préparé par ses fautes les inimitiés de tout le pays. De lourdes corvées imposées à ses vassaux pour achever l’ancienne route du Pont-des-Vers à Ségrie, la rigueur la plus inintelligente dans la rentrée de ses droits féodaux, une hauteur maladroite, dont la date si récente de sa noblesse pourrait peut-être donner l’explication — l’Histoire du canton d’Athis, par le comte de la Ferrière-Percy, nous renseignant sur ce point —, voilà ce qui serait à l’origine de ces tristes scènes de violence qui n’ont été qu’une exception dans le Bocage Normand.

    Enfin de Ségrie quitta Roche-d’Oître et alla se réfugier chez de Brossard, au château des Iles-Bardels ; on découvrit sa retraite et il ne dut son salut qu’à l’intervention de son hôte, qui était très aimé dans le pays. Par acte, passé devant notaire, au château de la Fresnaye, le 22 juillet 1789, il lui fit abandonner ses droits féodaux.

    Voici cet acte :

    « Par devant Me Claude Bellencontre, notaire à Falaise, lut présent Messire Alexandre-Anne Fouasse de Noirville, seigneur et patron de Ségrie-Fontaine, la Lande-Saint-Siméon, Rouvrou, Mesnil-Hubert, Mesnil-Vilment, lequel par ces présentes a déclaré renoncer en faveur de ses vassaux des fiefs ci-dessus nommés tant pour eux que pour leur postérité à tous les droits, servitudes et rentes seigneuriales à quoi lesdits vassaux sont et peuvent être tenus sous quelque dénomination que ce soit envers ledit seigneur de Ségrie déclarent ledit seigneur que lesdits droits consistent :

    « Pour la paroisse de Ségrie en rentes seigneuriales de grain, argent, volailles et dans les servitudes suivantes : Faner et récolter les foins dans les prés de la Vigne et Morin. Ramasser les fruits et aider à faire les boissons. Service de sommage, à savoir : Service de chevaux et d’hommes par corvées. Banalité du four de Ségrie et de Bréel.

    « Pour Rouvrou : Rentes seigneuriales en grain, argent et volailles, brebis de brebiage, porcs de porcage, servitude de curer les étables. Droit de Champart sur tous les blés croissants sur les terres dudit fief. Banalité du Moulin de Rouvrou.

    Le général Louis de Frotté
    Le général Louis de Frotté

    « Pour les autres communes, même renonciation et pour des droits identiques ». Enfin ledit seigneur de Ségrie renonçait à percevoir aucun droit de relief et treizième pour raison de vente ou de mutation à quelque titre que ce fut. Il accordait également le droit de détruire les garennes et la liberté de chasse et de pêche. Une seule condition était imposée au ci-devants vassaux : c’est qu’ils respecteraient les possessions dudit seigneur et conserveraient son château e Ségrie.

    Ses vassaux simulèrent une grande joie, mais leur haine n’était pas calmée et bientôt de Noirville dut se retirer à Falaise et, peu après, il partit avec toute sa famille pour l’émigration ; il ne revint jamais en France.

     

    Une autre légende est celle racontée par le comte de la Ferrière dans son Histoire du canton d’Athis. Il prétend que pendant les guerres de la Chouannerie, le général Louis de Frotté, chef de l’insurrection contre-révolutionnaire en Basse-Normandie, était venu, en 1795, chercher un asile dans la grotte de Roche-d’Oître. Il ajoute que bien des années après un neveu du général portant le même nom, voulut, avec lui, visiter cette Chambre des Fées, où son oncle avait défié les Bleus.

    « Nous étions groupés, dit le comte de la Ferrière, sur une autre masse de rochers, nous le vîmes descendre assez facilement, mais quand il fallut remonter nous tremblâmes un instant pour lui ; au-dessus de sa tête, la roche luisante et nue, au-dessous le vide. Il était là comme suspendu, ne pouvant ni avancer ni reculer. A la distance où nous étions, nous pûmes apercevoir à sa gauche une légère crevasse ; nous le guidâmes de la voix, il s’y laissa glisser et, à l’aide de quelques arbrisseaux qui pliaient sous sa main, il regagna la plate-forme d’où il était parti. »

    Ces deux légendes sont-elles vraies ? Y en a-t-il une d’authentique ? C’est ce qu’on ne peut affirmer. La renonciation de M. de Noirville à ses droits féodaux n’est nullement une preuve qu’il se soit caché à Roche-d’Oître. La tradition du général de Frotté se réfugiant dans cette Chambre des Fées paraît toutefois plus probable ; en effet, les gens de Saint-Philbert prétendent qu’avant d’aller dans les rochers il s’était retiré dans une cache du jardin de la ferme de Laisné des Haies. La visite de cette grotte par un autre M. de Frotté prouve que dans la famille il n’était pas douteux que son oncle y fût venu chercher un asile.

     

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  • Trésor (Le) des Templiers
    caché dans la Sarthe ?
    (Extrait de « Les légendes de l’Histoire de France » (Tome 2), paru en 2003)
     
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    A Juillé, dans la Sarthe, existe encore le vieux donjon d’un château en ruines, détruit à la fin du XVIe siècle sur ordre d’Henri IV punissant son seigneur d’avoir donné asile aux gens de la Ligue qui le combattaient, et dont le sous-sol, selon Paul Duvallin en 1879, abriterait une cache recelant le légendaire trésor des Templiers
     
     
     

    L’ombre de cette relique fortifiée cache encore le secret que, dans certaines veillées, se racontaient nos Anciens dans les chaumières. Il se disait alors que, dans les sous-sols du vieux donjon, existait un caveau dont le rocher du fond avait la particularité de s’ouvrir à minuit, le jour de Noël, pour laisser entrevoir une cavité emplie d’innombrables richesses.

    Ce spectacle d’un trésor caché durait le temps que les douze coups de minuit mettaient à sonner, et le danger était grand d’essayer de le regarder plus longtemps car alors les parois se resserraient subitement. Un imprudent, attiré par l’éclat de l’or et des pierreries, s’y risqua pourtant ; Paul Duvallin conta en 1879 l’histoire qu’il disait tenir d’un sien aïeul qui lui aurait affirmé la tenir de son propre aïeul, André du Val de lin, qui aurait vu « la cache » !

    Cela se passait au temps de la Régence, où la vie des gens était fort difficile dans nos campagnes. Les épidémies y étaient courantes, Marseille subissait la peste, et la disette menaçait. La dîme et la redevance étaient pressantes, aussi tous les moyens étaient-ils bons pour essayer de survivre dans le pauvre royaume de France. Jean, un jeune laboureur de la paroisse de Juillé, avait connaissance de la cache du donjon. Un sien parent lui avait transmis le secret de famille : les Templiers avaient caché là une part de leur trésor, avant que Philippe le Bel s’accapare des biens de l’Ordre du Temple de Jérusalem après avoir fait arrêter, torturer et brûler sur un bûcher, leur grand Maître Jacques de Molay, en 1314.

    Jacques de Molay, grand Maître de l'Ordre du Temple
    Jacques de Molay, grand Maître
    de l’Ordre du Temple

     

    C’était un secret qui ne se transmettait que de père en fils, selon un usage de notre campagne où il ne faut jamais confier un secret aux filles qui racontent toujours tout à leur confesseur et à leurs amants. L’origine de cette histoire de famille remontait aux temps des croisades, quand l’un de ses ancêtres, Hubert de Faudoas, était page de Guillaume de Beaujeu, un grand Maître de l’Ordre du temple tué à Saint Jean d’Acre en 1291, lors de l’assaut de la cité par les Musulmans. Devenu chevalier du Temple chargé de la garde du trésor de l’Ordre, l’ancêtre Templier aurait dissimulé l’or du Temple afin de le mettre hors de la portée des prétentions royales visant à l’élimination du pouvoir templier. Le gardien du trésor espérait ainsi pouvoir faire renaître l’Ordre, mais l’élimination physique de ses membres, la séquestration de toutes ses commanderies, et un secret trop bien gardé, rendirent à jamais impossible la renaissance du Temple. Toutefois, avant d’être lui-même envoyé au bûcher, Hubert de Faudoas avait eu le temps de confier le secret du trésor caché dans les souterrains du château de Juillé à l’un des siens.

    Il lui avait dit avoir ramené de Terre sainte, un serrurier arménien qui détenait le pouvoir de faire ouvrir et fermer les portes sans utiliser de clés, uniquement par la vibration émise par un gong ou par une cloche. En utilisant cette magie, il avait donc fait aménager une cavité secrète dans le caveau de son château de Juillé, dont les parois du fond s’entrouvraient une seule fois dans l’année, au bruit de la cloche de l’église voisine sonnant minuit le jour de Noël. Toutefois, pour empêcher qu’on emporte le trésor, l’ouverture de la cavité ne durait que le temps de la résonance des cloches. Afin que ce secret soit préservé, le serrurier arménien et ses compagnons qui avaient travaillé à cette cavité, avaient été précipités dans les oubliettes du château. Seul l’héritier mâle des Faudoas était dépositaire du secret, héréditaire, de l’or du Temple.

    Le trésor déposé là provenait des richesses de l’Ordre, ramenées de l’îlot forteresse de Rouad, en Syrie, au moment où les Croisés étaient chassés de Terre sainte, mais aussi d’une partie de l’or que Guillaume de Beaujeu aurait rapporté de ses mystérieux voyages maritimes en terres inconnues, quand il n’était encore qu’un simple chevalier. Afin de faire oublier l’ombre de son Templier d’ancêtre aux autorités royales conscientes d’avoir été bernées par l’Ordre, la famille d’Hubert de Faudoas se fit discrète durant des générations, en se contentant de gérer ses terres autour de son château féodal. Mais, à la fin du XVIe siècle, un mauvais choix politique attira une nouvelle fois le courroux royal sur elle. Ayant donné asile à des membres influents de la Ligue qui fuyaient la colère d’Henri IV, leur château de Juillé fut démantelé, seul le donjon fut épargné de la démolition. La famille Faudoas dut alors se disperser dans ses fermes d’alentour pour y trouver asile et subsister.

    Plus d’un siècle après cette démolition, Jean Faudoas était le dépositaire du secret de famille, et ses activités de laboureur dans la paroisse de Juillé ne lui permettant pas de nourrir décemment ses enfants ; il décida d’aller, lors de la prochaine nuit de Noël, faire un prélèvement sur le trésor du Temple afin de disposer d’un peu plus d’aisance.

    Connaissant les dangers de l’opération, avec le risque de rester enfermé dans la cave du trésor, mais ne pouvant, par serment familial, partager son secret avec personne, Jean Faudoas demanda toutefois à André, son frère de lait avec lequel il partageait son quotidien de laboureur, de se soucier de lui le lendemain de Noël. S’il n’était pas reparu à leur ferme du Val de lin à ce moment là, il lui demanda, en exigeant le secret de tout cela par serment, de venir voir dans le caveau du vieux donjon s’il avait laissé une trace de son passage. Et si cela était, de faire disparaître cette trace et de n’en jamais parler à personne.

    Quand Noël arriva, André assista à la messe de la nativité en l’église de Juillé, mais il ne vit point Jean. Lorsque les douze coups de minuit sonnèrent pour célébrer l’eucharistie, chacun demanda à Dieu de lui accorder plus de faveurs que de soucis dans l’année qui viendrait. Quand la messe fut dite, les paroissiens regagnèrent leurs logis en chantant des prières pour se réchauffer l’âme dans la nuit d’hiver.

    Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sur le bûcher
    Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay
    sur le bûcher (XIVe siècle). Bibliothèque de l’Arsenal, Paris.

     

    Le lendemain, André n’aperçut pas Jean au Val de lin. Fidèle à son serment, il conserva ses inquiétudes pour lui et, malgré le grand froid d’une forte gelée qui rendait la surface de la terre glissante, il s’équipa d’une torche et d’un bâton pour se rendre, le soir venu, dans les ruines du château. Il connaissait le sentier de ronces qui menait au caveau du vieux donjon, pour l’avoir parcouru étant enfant, lors de jeux partagés avec Jean. Ayant apporté quelques braises dans sa boîte à cendres, il alluma sa torche lorsqu’il parvint à l’escalier aux marches disjointes, qui menaient dans les entrailles de la tour. Le chemin conduisant au caveau était sombre, et André n’était pas certain que l’âme des défunts seigneurs de Juillé le laisserait en paix quand il pénétrerait dans leur sanctuaire. Enfin, tremblant un peu, il pénétra dans le caveau, mais l’éclat de sa torche était insuffisant pour dissiper toute l’ombre de ces lieux.

    André remarqua que la dalle qui recouvrait l’un des tombeaux était restée ouverte, dégageant un passage qui s’ouvrait sur un escalier s’enfonçant dans un puits d’ombre. Luttant contre sa peur, mais comprenant qu’il s’agissait là de la trace dont lui avait parlé Jean, André s’engagea dans la descente. Après quelques marches, il pénétra dans une petite fosse vide de tout sarcophage. L’explorant alors à la lueur de sa torche, il remarqua que le mur du fond présentait comme une fissure, une fente si mince qu’elle n’était visible que par l’espèce de filet sanguinolent qui paraissait avoir jailli en son milieu. Au pied du mur, au centre d’une tâche rougeâtre, se trouvaient comme des bouts de doigts sectionnés à hauteur de la première phalange. Il y avait aussi un objet brillant, qui paraissait avoir roulé là ; on aurait dit un calice qui brillait de mille feux sous l’éclat de la torche, comme une énorme pierre précieuse qui se serait échappée du mur. Il n’y avait rien d’autre.

    André s’efforça alors d’ébranler le mur, le frappant avec son bâton, mais il ne s’en échappait nulle résonance creuse, et aucune voix ne répondait à ses appels. L’interstice de la fissure, qu’il devinait plus qu’il ne la voyait, était trop mince pour permettre d’y introduire même la lame de son poignard. Aux débris sanglants qu’il avait ramassés au pied du mur, André devina qu’un drame s’était déroulé là, et que Jean en était sûrement la victime. Impuissant face au mur, et commençant à suffoquer dans la fosse, André ramassa le ciboire, remonta, et referma la dalle du sarcophage afin d’effacer la trace du passage secret. Il sortit du caveau et rejoignit sa ferme en méditant sur le sort advenu à son frère de lait. Il se doutait bien que le mur contenait la clé du mystère de la disparition de Jean mais, tenu par son serment, il ne pouvait se parjurer en demandant de l’aide.

    Benoît XIII, pape de 1724 à 1730
    Benoît XIII, pape de 1724 à 1730

    Après quelques jours de réflexion, tourmenté mais soucieux de ne pas encourir la colère divine, André décida de confesser une partie de cette affaire au curé afin d’obtenir que soit dite une messe à la mémoire de Jean. Pour prix de cette dévotion, il remit le ciboire au curé en lui affirmant que tel était le voeu de Jean avant qu’il disparaisse, mais il ne dit pas un mot sur le passage secret du caveau sous le donjon. Lui-même tenu au secret confessionnel, et ne sachant comment justifier la présence d’un ciboire décoré de pierres précieuses dans sa paroisse, le curé de Juillé remit l’objet à l’évêque du Mans par le biais d’une offrande à la Vierge Marie.

    Surpris de la beauté de cette oeuvre, l’évêque la fit analyser et expertiser

     

    par des orfèvres, sans toutefois révéler comment elle lui était parvenue. Mais bientôt des rumeurs circulèrent sans que l’on sache qui les propageait, disant que le Saint Graal venait mystérieusement de réapparaître en terre celtique du Maine. Le ciboire d’André était en effet en moldavite, cette pierre classée précieuse, d’une gemme brun vert, qui provient de Moravie où l’on dit qu’elle est d’origine météorite. Or les légendes celtiques du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde, prétendent que le Saint Graal, qui aurait recueilli le sang du Christ, aurait été taillé dans cette gemme. Ainsi, le ciboire de Juillé entrait secrètement dans la légende. Trouvant sans doute trop pesant le poids du mystère de cet objet brusquement ressuscité, l’évêque du Mans fit don du précieux calice au Saint Père Benoît XIII, qui venait d’inaugurer son pontificat.

    Le trésor du Temple et son refuge secret sont toujours enfouis sous les ruines d’un vieux château. André conserva son secret : il avait vu le Saint Graal ! Selon la tradition, il le transmit à son fils en exigeant le serment de la préservation du secret familial. Lui-même le transmit à son fils pour suivre le cours du temps. Cette... étincelle d’un morceau de légende poursuivit son chemin mais, aujourd’hui, n’ayant qu’une fille pour héritière, je confie le secret familial à ma plume pour réveiller les Templiers !

     

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  • Tour fendue du château d’Heilly (Picardie)
    (D’après « Romania », paru en 1882)
     
     
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    Avant 1848, on pouvait encore voir à Heilly une tour étrange en ce sens qu’elle était fendue par le milieu. L’imagination populaire se donna libre carrière pour expliquer cette bizarrerie, et nombre de légendes courant sur la « Tour Fendue » se résument en la trahison d’un seigneur qui, lorsque le roi ou l’empereur commence à douter de sa fidélité, jure sur sa tour qu’il n’est pas félon
     
     
     

    Située à quelques kilomètres de l’ancienne ville de Corbie, Heilly abrite les ruines d’un fort beau château du XIIe siècle et des vestiges d’un autre beaucoup plus ancien, puisqu’il remonte au VIIe siècle. A cette époque reculée, le château d’Heilly était déjà une résidence royale, paraît-il ; ce qui est certain, c’est que les rois carolingiens y séjournèrent : c’est dans la forêt d’Heilly que fut tué à la chasse le roi Carloman, frère de Louis III et fils de Louis le Bègue. Il existe au moins trois légendes expliquant l’origine de la Tour Fendue, les deux premières rapportant la trahison de Gandelon – le Ganelon de la Chanson de Roland – à peu près de même que dans la célèbre geste de Turoldus, et c’est là surtout qu’en est l’intérêt. Dans la troisième légende, l’épisode est défiguré par l’addition d’un personnage presque contemporain : Bourmont.

    Supplice de Ganelon (Grandes Chroniques de France)
    Supplice de Ganelon (Grandes Chroniques de France)

     

    Il y avait un jour grand festin et grandes réjouissances au château d’Heilly. Gandelon avait réuni tous les seigneurs ses amis, et le vin coulait à flots dans les verres des joyeux convives. Pourtant il n’y avait pas plus de huit jours que le traître Gandelon avait abandonné Roland dans les montagnes après l’avoir trahi en le vendant aux ennemis. Roland était mort, et Gandelon se réjouissait de s’être ainsi débarrassé de son ennemi. Tout à coup la porte de la salle s’ouvrit et Charlemagne entra avec ses guerriers. Les seigneurs se levèrent de table et acclamèrent le grand roi. Seul Gandelon était resté assis, sentant ses jambes fléchir sous lui. Il pâlit de crainte quand il vit Charlemagne s’approcher de la table et dire en posant la main sur l’épaule du traître :

    « Où est Roland ?
    - Roland ?... Il est, je pense, mort dans la dernière bataille.
    - Où est Roland ? dis-je.
    - Je n’en sais rien, alors !
    - Pour la troisième fois, Gandelon, je te demande ce que tu as fait de Roland ?
    - Pour la troisième fois, prince, je vous réponds que je ne sais ce que Roland est devenu, s’il n’est pas mort dans la dernière bataille, comme on me l’avait dit.
    - Gandelon, jure-moi que tu es innocent de sa mort, car Roland est mort dans la dernière bataille ; on ne t’a point trompé.
    - Que la grosse tour de mon château s’ouvre par le milieu si je suis coupable de la mort de Roland », jura le misérable seigneur, qui comptait sur la solidité de l’énorme tour pour faire impunément ce serment.

    Mais à peine avait-il achevé de parler qu’un craquement épouvantable se fit entendre et que la grande tour du château d’Heilly s’ouvrit par le milieu depuis le haut jusqu’en bas comme coupée par une épée gigantesque. Gandelon se jeta aux genoux du roi pour implorer sa grâce, mais Charlemagne, sans l’écouter, le fit saisir par ses gardes et puis pendre quelques jours après. Depuis ce temps la grosse tour était restée dans cet état et les paysans racontaient cette légende en passant dans la forêt d’Heilly devant la « Tour Fendue ». La tour a disparu, mais la légende subsiste.

    Une deuxième légende affirme que Charlemagne et ses pairs étaient réunis un jour au château d’Heilly chez Gandelon pour discuter l’envoi d’une ambassade au roi d’Espagne. Gandelon s’offrit pour aller en Espagne. Selon sa coutume, Charlemagne ne voulut pas le laisser partir avant d’avoir reçu sa foi.

    « Jure-moi, Gandelon, de m’être toujours fidèle.
    - Je vous le jure sur la grosse tour de mon château. Puisse-t-elle s’ouvrir par le milieu du haut en bas si je trahis mon roi !
    - Va donc, alors, et dis au roi d’Espagne que je lui déclare la guerre. Reviens bientôt, car nous aurons besoin de ton aide. J’enverrai Roland pour battre les Espagnols. »

    Château d'Heilly
    Château d’Heilly

     

    Charlemagne ayant fini de parler, Gandelon prit congé du roi et partit en Espagne. Arrivé là, il se vengea de Roland, qu’il détestait depuis longtemps, en le vendant au roi d’Espagne. Ayant ainsi manqué à son serment et trahi Roland, Gandelon revint trouver le roi au château d’Heilly. Pendant ce temps, Roland, envoyé en Espagne, avait été tué, mais avant de mourir il put sonner du cor pour avertir le roi de son agonie. Charlemagne était en ce moment couché dans l’une des salles du château. Le bruit du cor de Roland le réveilla. « Roland est en péril !... J’entends l’appel de son cor », s’écria le roi de France. Comme le roi disait ces mots, un dernier son mourant du cor arriva à ses oreilles et il vit bien ainsi que Roland était mort.

    Au même instant un cavalier entrait dans la cour du château ; c’était Gandelon revenant de son ambassade en Espagne. Il s’inclina devant Charlemagne et lui dit qu’il avait rempli sa promesse et son serment. « Bien vrai, Gandelon ?... La tour de ton château est bien solide alors, si Dieu ne la fend pas par le milieu ! » Au même moment, la tour se fendait de haut en bas avec un grand bruit, et Gandelon confondu tombait saisi de terreur aux genoux de Charlemagne. « Ah ! tu as trahi, Gandelon ! C’est bien. Tu subiras la juste punition que ton crime mérite. » Et le roi fit saisir le misérable traître par ses gardes, le fit revêtir d’une peau de loup, le chassa dans la forêt et le fit déchirer par ses chiens.

    Voici un exemple fort curieux de la facilité avec laquelle le peuple en vient à confondre la légende et l’histoire ; c’est l’analogie entre le cas de Gandelon trahissant Charlemagne et celui du maréchal comte de Bourmont trahissant Napoléon Ier qui a donné naissance à la légende suivante. Il est également curieux de remarquer que cette légende avait déjà cours en 1830, c’est-à-dire une quinzaine d’années après la chute du Premier Empire.

    Enfin, une troisième légende prétend que Gandelon et Bourmont avaient trahi Charlemagne et vendu son armée à un peuple sauvage qui habite fort loin au-delà de la mer et des montagnes (sic), en Espagne. Les deux traîtres se promenaient dans le grand parc du château d’Heilly quand Charlemagne arriva tout en deuil à la porte du château, se fit reconnaître des gardes et vint se présenter devant les deux misérables. « Eh bien ! » leur dit-il, « m’avez-vous été fidèles, Gandelon et Bourmont ? » Bourmont terrifié n’osa pas répondre, et ce fut Gandelon qui prit la parole : « Sire, nous avons fait tout notre devoir. — Est-ce bien vrai ? Sais-tu que j’en doute fort, Gandelon, et que quelque chose me dit que vous m’avez trahi et que c’est à vous que je dois d’avoir laissé tant de mes soldats entre les mains de mes ennemis les Espagnols ? »

    Château d'Heilly
    Château d’Heilly

     

    Gandelon se tut un instant et reprit : « Puisse cette tour de mon château se fendre par le milieu du haut en bas si nous n’avons pas dit la vérité ! » Et les deux traîtres levèrent la main en jurant vers la grosse tour du château. « Qu’ainsi soit fait ! » leur répondit Charlemagne. Au même instant, le bon Dieu, voulant confondre les félons et leur montrer qu’on ne prête pas impunément un faux serment, permit que l’énorme tour du château se fendit par le milieu, du haut en bas, comme l’avaient demandé les traîtres dans leur serment.

    Les deux scélérats restèrent atterrés et furent saisis par les gardes sur l’ordre de Charlemagne. Peu après, ils furent pendus et leurs cadavres abandonnés dans la forêt aux loups et aux renards. Dans une variante de cette légende, ce n’est plus Chailmaigne (Charlemagne) qui est trahi, c’est Napoléon Ier lui-même. La tour se fend de la même façon et les deux traîtres Gandelon et Bourmont sont fusillés.

     

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  • Tour du Fol et d’Amour
    à Ver-sur-Mer (Normandie)
    (D’après « Ver-sur-Mer : son histoire, ses légendes », paru en 1907)
     
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    Quelquefois, aux approches du printemps, vers la mi-nuit et par de beaux clairs de lune, à l’endroit où s’élevait jadis la forteresse de Ver-sur-Mer, en Basse-Normandie, à une quinzaine kilomètres de Bayeux, une tour de feu semble apparaître au milieu du brouillard nocturne. Sur le faîte, on aperçoit les ombres des jeunes amoureux dont la mort n’a pu entraver l’amour. C’est ici que se dressa, fièrement, des siècles durant, la Tour du Fol, semble-t-il édifiée par les Romains avant ou durant la conquête d’Angleterre, théâtre de plusieurs scènes émouvantes et tragiques du temps des Gaulois, des Mérovingiens ou encore des Carolingiens.
     
     
     

    Après leur victoire d’Alésia, les légions romaines ne rencontrant plus d’obstacles, traversèrent triomphalement la Gaule, et en l’an 50 avant J.-C., s’embarquèrent pour la Bretagne, ce qui à l’époque correspondait à l’Angleterre. Le pays était occupé par des Celtes et des aborigènes, sans civilisation, qui ne firent à l’invasion romaine qu’une légère résistance.

    Seuls, les Pictes et les Scots, habitants de la Haute-Ecosse, opposèrent aux cohortes romaines une héroïque invincibilité. Le général romain Adrien, qui avait la direction des troupes, recommença ce que César avait exécuté à Alésia. Le camp des indigènes fut bloqué par une muraille fortifiée. Pour prévenir un retour offensif des Bretons, les Romains construisirent diverses forteresses ou camps retranchés le long des côtes et à quelques lieues dans les terres. C’est pour cette raison que fut édifiée la tour qui nous occupe ici.

    Un centurion du nom de Carus, possédait une fille d’une idéale beauté : dix-huit printemps avaient éclairci d’une auréole virginale son beau front d’ivoire ; ses longs cheveux légèrement crêpelés avaient le reflet bleuté de l’aile du corbeau et formaient une couronne d’ébène autour de sa fine tête de camée ; ses yeux d’azur avaient la profondeur d’un ciel pur par une chaude nuit d’été ; son nez bien dessiné et sa mignonne bouche, pareille à une cerise séparée en deux par une ligne de fines perles du plus bel orient, lui donnaient un fort grand air. Joignez à cela une poitrine déjà formé ; une taille d’une finesse mystique rendue plus souple encore par le sculptural développement des hanches, et vous aurez le portrait de Livie, la fille aimée de Carus le centurion. Toute jeune, elle avait perdu sa mère et habitait avec son père la forteresse dont il avait la garde.

    Verbrenn, l’un des des chefs des Gaules, que la fortune des armes avait trahi et que l’amour retenait captif en ses soyeux réseaux d’or, brave et puissant parmi les siens, avait, par un soir de printemps, rencontré la gracieuse Livie, élégamment drapée en sa tunique, dont l’immaculée blancheur rendait plus intense encore le vif incarnat dont son visage se colora à la vue du guerrier gaulois. Leurs regards s’étaient compris.

    Livie le connaissait de renom. Son père, maintes fois lui avait parlé des hauts faits de ce Gaulois, à la valeur duquel il savait rendre hommage. De ce moment, Verbrenn devint si follement épris qu’il ne vivait que pour les courts instants où, caché dans les roseaux, il la voyait passer avec son père.

    Les fiers Gaulois avec le sang indompté qui coule dans leurs veines subissent, la rage au cœur, le joug de l’envahisseur. La revanche est leur unique but de réunion et des conférences patriotiques enflamment leurs âmes guerrières. Un soulèvement doit avoir lieu. Les feudataires choisissent comme chef Verbrenn, dont le courage inébranlable leur est un sûr garant du succès de l’entreprise. Les druides ont offert de nombreux sacrifices à leurs dieux et Teutatès consulté, s’est montré favorable à l’expédition.

    L’époque fixée arrive. Avec une émotion impatiente les guerriers opprimés attendent le moment où ils pourront reconquérir leur indépendance. La nuit obscure semble voiler de ses ailes les desseins des conjurés, et envelopper les gardes de la tour dans une tranquillité complète. Eux, grisés par leurs lauriers, sont persuadés de l’assujettissement de la Gaule. Tout danger ne peut venir que de la Bretagne ! Les rondes faites à plusieurs milles de là, près de la mer, leur ont donné pleine confiance.

    De plus, par une telle obscurité, aucune barque venue du large n’oserait s’aventurer sur les côtes. Les nouvelles de la Bretagne sont excellentes, les hordes césariennes continuent leur marche triomphale. Pourquoi ces peuples qui ne peuvent endiguer l’invasion, viendraient-ils attaquer de l’autre côté de la mer ? La surveillance est un peu relâchée. Dans la plus profonde torpeur du silence, la forteresse est plongée.

    Le signal est donné ! Les échelles se dressent le long des murailles. Verbrenn, le premier à l’assaut, pénètre par l’ouverture du cellier, suivi de ses soldats. Tous y sont parvenus. Avec des cris de bêtes fauves, au bruit du cliquetis des armes et en frappant leur framée contre leur bouclier, les assaillants s’emparent de la garnison surprise à l’improviste. Ils égorgent tous ceux qui font résistance.

    Verbrenn a son plan, il pénètre dans l’appartement de l’aimée, s’empare de Livie évanouie. Son triomphe est complet ? Le guerrier et l’amant sont victorieux ! Carus, le centurion, en défendant la forteresse confiée à ses soins, trouve la mort. Livie, bercée dans les bras du héros Gaulois, revient peu à peu à la vie. Un doux sourire d’amante illumine son gracieux visage pâli par la frayeur. De ses yeux brillants d’amour, elle caresse la mâle figure du guerrier. Heureuse, elle ne pense qu’au présent. Elle aime et se sait aimée.

    Mais l’image de son père lui traverse l’esprit : qu’est-il devenu ? Le souvenir de l’assaut donné à la tour, dont elle ignore l’issue, la lutte, les cris des vainqueurs, ceux des blessés et des mourants lui revenant à la mémoire, elle se doute qu’un malheur terrible l’a frappée. Elle pleure, elle supplie. En apprenant le triste mais glorieux trépas de son père, la Romaine revit, la colombe, devenue lionne, rugit, elle s’empare de la francisque du chef gaulois dont les guerriers ont tué l’auteur de ses jours. Telle une furie, elle s’élance sur les vainqueurs, elle va frapper Verbrenn.

    Celui-ci, devant cette adorée, encore embellie par la vengeance, tombe fasciné à ses pieds, ce qui le sauve du trépas. La belle et fière Romaine sème la mort sur son passage. Elle tombe à son tour, percée de coups. Alors Verbrenn ne pense plus à son triomphe. La mort lui a ravi ce qu’il avait de plus cher. Fol d’amour et de douleur, le beau chef des Gaules reçut de Teutatès les lauriers et les palmes que les héros recueillent après leur vie, en récompense de leurs faits d’armes et de leurs vertus.

    Aux anniversaires de cette terrible lutte, on aperçoit souvent sur l’emplacement de la tour, deux ombres jeunes, resplendissantes de lumière. L’une, recouverte d’une armure étincelante, est le superbe chef gaulois Verbrenn. Il tient par la main sa jolie fiancée, la belle romaine Livie. Le dieu des armées, qui est aussi celui de l’amour, avait eu pitié des amants et les avait réunis dans l’éternité, par l’hymen de leur âme.

    Le roi des Francs, Clovis, ayant en 486 défait complètement les Romains à la bataille de Soisson, la Tour du Fol — c’est ainsi qu’on la nommait — devint, avec les terres environnantes, la part de butin attribuée à l’un de ses fidèles feudataires. Il s’y installa avec sa famille. Eloi, arrière petit-neuveu de ce capitaine d’aventure, l’habitait au moment où commence une nouvelle légende.

    Il a une fille, une gente demoiselle, modèle de grâce et de beauté. Elle a, seize fois à peine, vu refleurir les lis que déjà sa gentillesse lui a attiré nombre de demandes en mariage de jeunes et riches seigneurs d’alentour. En effet, il n’est parlé, bien, bien loin à la ronde, que des vertus et de la beauté de la jouvencelle. Les prétendants en ont été pour leurs frais. Le père ignorait le motif de ces refus, et pour en connaître la cause il nous faut retourner deux années en arrière.

    Un ami d’Eloi, baron de grand courage mais de peu de fortune, avait, en tombant sur le champ de bataille, recommandé à son frère d’armes, son fils Lotaire, encore en bas âge. L’enfant fut élevé avec Clotilde, ensemble ils grandirent et en même temps apprirent à s’aimer. Quand Lotaire eut atteint sa dix-huitième année, pour soutenir le renom de bravoure de ses aïeux, il dut prendre rang dans les armées franques.

    Avant de se quitter, les tourtereaux se jurèrent un amour éternel. Elle, la jouvencelle, n’avait que seize printemps, et lui, le damoiseau, dix-huit seulement. Comme gage de leur foi, ils séparèrent en deux une médaille de la Vierge et chacun en prit une moitié qu’ils attachèrent précieusement à leur cou par une chaînette d’or.

    Depuis cette époque, Lotaire ne donna plus ses nouvelles. On sut pourtant qu’il s’était signalé dans divers combats ; que plusieurs fois à la tête de ses guerriers, il les avait vaillamment conduits à la victoire et qu’il avait acquis de nombreux honneurs. Lotaire va donc devenir un des plus puissants chefs Francs. Si elle est fière des succès de son compagnon d’enfance, Clotilde pleure souvent. Les lauriers qu’il a cueillis lui font sans doute porter plus haut ses vues ambitieuses. Sûrement avec cette fortune subite, il oublie sa petite amie.

    Clotilde est fort connue des environs pour son âme compatissante aux affligés. A l’époque où commence ce conte, un mendiant misérablement vêtu, l’air souffreteux et timide, courbé par la faiblesse et la maladie, vint un soir d’hiver frapper à la porte de la tour. Il était tard, au dehors la tempête hurlait avec rage. Après avoir fait manger le miséreux à la table commune où maîtres, valets, servantes, pèlerins, trouvères et mendiants prenaient leur repas et après l’avoir servi elle-même, comme elle le faisait d’ordinaire pour tous les pauvres qui avaient recours à sa charité, la douce Clotilde le fit coucher dans la grange.

    Le lendemain, il fut impossible au mendiant de se lever. A ce moment seulement, on s’aperçut qu’il était fou. La jeune damoiselle avait le cœur trop humain pour congédier en cet état le pauvre fol. Elle en eut pitié ; à partir de ce jour il compta au nombre des hôtes de la tour. Clotilde prit ce miséreux, non pas tant en compassion qu’en affection — chose étrange, il lui rappelait son ami d’enfance. Une fois, l’ayant aperçu, seul, assis sur la grève, elle remarqua que sa figure reposée avait le même éclat — à part sa barbe inculte et broussailleuse et son visage noirci par la poussière ou autres impuretés — que la jolie tête de l’aimé.

    Cet infortuné, malgré sa forte carrure, ses bras puissants, était, comme nous l’avons dit, voûté comme un vieillard, marchait avec peine et ne rendait que peu de services. Il était depuis trois mois le protégé de Clotilde lorsque saint Gerbold aborda en Neustrie — la Neustrie comprenait les pays situés entre la Loire, la Bretagne, la Manche et la Meuse. Voulant se soustraire aux assiduités d’une grande et puissante dame d’Angleterre, il essaya de fuir cette nouvelle Calypso, mais il fut rattrapé, saisi. On le lia à une meule pour le torturer. La meule, en passant sur ses membres, ne les broya pas ; et le saint, sans paraître souffrir, ne pensait, pendant son supplice, qu’à implorer Dieu pour ses ennemis. Ses bourreaux, pour en finir, le précipitèrent dans la mer, toujours enchaîné à la meule.

    L’Eternel montra sa puissance. La meule, au lieu d’entraîner le martyr, le maintint au-dessus des eaux. Ce radeau en grès, nous dit la légende, vogua sur les flots et c’est sur cet esquif que le saint aborda à la terre des Francs, juste à l’embouchure de la Provence et par conséquent près de la tour. Le saint homme visita les hôtes de la tour, bénit Clotilde et tous les habitants.

    Sur ces entrefaites, le pieux Gerbold ayant fait jaillir une source d’eau pure — source située au pied du Mont-Fleury, à Ver, et dont les eaux sont réputées efficaces contre les maladies de foie, de cœur, ainsi que la dysenterie. Clotilde voulut faire bénéficier son protégé de l’efficacité de cette fontaine miraculeuse. Elle le prévint que le lendemain, ils iraient ensemble à la source.

    Moulin de Ver-sur-Mer
    Moulin de Ver-sur-Mer

    La nuit entière, la lueur des cierges éclaira l’oratoire de Clotilde. Pendant tout ce temps, la jeune fille resta en prière, suppliant le Seigneur de rendre la raison et la santé au pauvre fol. Lorsque la charmante Clotilde prit un peu de repos, afin d’être fraîche et d’avoir l’esprit assez libre pour demander à Dieu ce qu’elle souhaitait pour son protégé, le soleil, paré de sa plus resplendissant clarté, commençait sa quotidienne tournée, salué par les trilles joyeux des oiseaux.

     

     

    A son réveil, ornée de ses plus beaux atours, Clotilde courut chercher son père qui, lui aussi, se vêtit de ses costumes des grands jours de triomphe. Tous deux se rendirent à la vaste grange où le fou reposait. En ouvrant la porte, ils restèrent pétrifiés par l’étonnement. Au lieu du fou qu’ils croyaient trouver seul, étendu sur sa couche, ils aperçurent un superbe guerrier, recouvert d’une éblouissante et riche armure, monté sur un magnifique palefroi, entouré d’une cour de seigneurs luxueusement parés.

    Le sol de la grange, recouvert de fin gravier, est jonché de fleures. Les murs disparaissent entièrement sous de nombreuses peaux de bêtes aux magnifiques pelages ; des tentures brodées d’or, d’argent, garnies de perles et de pierres précieuses d’un prix inestimable, pendent également à la muraille, ainsi qu’une grande quantité d’étendards et de trophées d’armes. On se croirait dans l’entrée d’honneur d’un somptueux château-fort.

    Le jeune guerrier saute de son cheval, se jette aux pieds de Clotilde ; il lui présente la partie de la médaille de la Vierge qui, jamais, n’a quitté sa poitrine, l’a protégé dans maints combats, été témoin de ses exploits et l’a suivi au milieu de tous ses triomphes. Que de fois, aussi, l’a-t-il couverte de baisers en pensant à l’amante. Puis, enfin, devenu, malgré son jeune âge, un grand capitaine, riche en gloire et en fortune, il a voulu se rendre compte par lui-même si sa chère bien aimée Clotilde était toujours aussi bonne et digne de lui.

    C’est pour cela qu’il a simulé la folie, pour cette raison également que depuis de longs mois il a quitté honneurs, richesses, gloire, est resté couvert de guenilles, vivant d’aumônes pour mieux connaître le cœur de sa fiancée. A présent, Lotaire est convaincu. Il met aux pieds de l’aimée ses richesses, sa noblesse, ses lauriers et humblement lui demande sa main. Puisqu’elle lui a donné rendez-vous aujourd’hui pour visiter le saint homme, ils suivront ensemble le chemin fleuri qui conduit à la demeure de saint Gerbold, accompagnés de toute leur cour, non pas en fol qui aspire à la guérison mais en amants qui viennent prier l’apôtre de bénir leur union.

    Vers le commencement du IXe siècle, les Normands, montés sur leurs frêles esquifs, ravagèrent le beau et déjà riche pays de France. Ils poussaient la hardiesse jusqu’à pénétrer assez loin dans l’intérieur des terres. A plus forte raison, les pays riverains de la mer étaient sans cesse à leur merci et payaient de fortes rançons pour ne pas être saccagés ou pillés. La plupart des seigneurs voisins des côtes étaient toujours prêts à faire face aux envahisseurs. Malheureusement la faculté et la rapidité de déplacement de leurs adversaires les prirent bien des fois à l’improviste. C’était alors le désastre : l’incendie, la ruine, la mort.

    La Tout du Fol ou d’Amour dépendait du domaine d’un jeune seigneur qui, quelques mois auparavant, avait célébré ses justes noces d’amour avec moult gente damoiselle des environs. C’est dire suffisamment que la lune de miel brillant dans son plus vif éclat, ils ne pensaient qu’à s’aimer. L’amour régnait en despote à la Tour du Fol ! Le beau seigneur, de tête et de cœur tout à son épousée, n’avait plus la moindre petite place dans sa pensée pour ces méchants Northmen, bien plus occupé qu’il était à câliner sa mignonne amante qu’à fortifier sa seigneurie.

    Un chef de ces pirates scandinaves avait remarqué l’éclatante beauté de la gracieuse dame. N’ayant jamais connu d’obstacle, le fier Wilkind avait toujours été le favori de la fortune ; il pensa que cette fois encore il serait vainqueur. Un Normand ne connaît que la bravoure, la force et la ruse. Wilkind décide l’assaut de la Tour du Fol. D’avance, il abandonne le butin à ses guerriers, se réservant la belle.

    Phare de Ver-sur-Mer
    Phare de Ver-sur-Mer

    Wilkind et ses guerriers, dans leurs barques légères, attendent pour descendre à terre que l’obscurité de la nuit les couvre de ses sombres voiles. Selon leur habitude, pendant que le jeune seigneur et sa gente compagne puisent dans le repos de nouvelles ardeurs, les Northmen incendient les constructions environnantes, et au milieu du brasier, ils pillent, ils égorgent. Wilkind pénètre dans la Tour, il va s’emparer de sa proie, mais l’époux est devant elle lui faisant un rempart de son corps et de son épée.

    La lutte fut acharnée et terrible. Un coup de hache fait chanceler le jeune seigneur franc. Le pirate s’élance sur la jeune femme, la saisit et va l’emporter... quand, réunissant toute son énergie et ce qui lui reste de vie, dans un effort suprême, le Franc plutôt cadavre que vivant, se raidit, se redresse et retombe un poignard à la main sur Wilkind. Le Normand trébuche, roule à terre et est emporté par les siens pendant que la jeune épousée s’évanouit en donnant une dernière étreinte d’amour à son mari expirant.

    Le lendemain, de la Tour du Fol il ne restait qu’un monceau macabre de pierres et de cendres. Les pierres roulées par la mer devinrent des galets... les cendres, autant en emporta le vent. Des corps des deux amants, on ne retrouva aucune trace. Cette nuit lugubre de l’écroulement de son amour avait tellement bouleversé Wilkind, le pirate jusqu’alors invaincu, qu’il perdit entièrement la raison. Il ne voulut pas s’éloigner de l’emplacement de la tour. A leur voyage suivant, ses guerriers durent l’emmener de force afin de le soustraire à la vengeance des habitants du pays dont le retour ne devait pas tarder.

    Ce qui donne un peu d’authenticité à l’existence de la Tour du Fol, c’est la présence, dans les environs, de nombreux vestiges du passage des Romains. A Ver même, sur une hauteur situé entre le phare et le moulin bâti près de l’endroit appelé Le Roc, on découvrit les traces d’un cimetière gallo-romain. A l’est d’Arromanches se voient les ruines d’un aqueduc de la même époque. A Banville, près du bois des Roches fut construit un camp ; près de Ouistreham s’en trouve un autre. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que la Tour du Fol dépendît de fortifications élevées par les Romains afin de conserver leurs positions et réprimer les révoltes d’un peuple toujours prêt à se soulever.

     

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