• Tribulations (Les) de Gargantua
    dans la vallée de l’Orge (Essonne)
    (D’après « Bulletins et Mémoires de la
    Société d’anthropologie de Paris », paru en 1932)
     
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    Le personnage de Gargantua marqua tant les esprits que furent forgées au fil du temps des légendes qu’on tenait encore pour des faits certains au XIXe siècle malgré leur patente invraisemblance, attribuant notamment au géant de se défaire de graviers de sable ou encore d’être à l’origine de buttes parsemant la vallée de l’Orge
     
     

    Le fameux géant Gargantua est resté trop vivant dans les souvenirs des paysans du Hurepoix pour qu’il n’ait point eu une existence antérieure à l’épopée rabelaisienne. C’est ainsi qu’au confluent naturel de l’Orge et de la Remarde, près de l’étang d’Ollainville, se trouve une roche fichée en terre, haute de 1m95 au-dessus de la prairie et bien connue localement sous la désignation de « Pierre Mirou » ou « Beau Mirou ».

    Le confluent véritable de l’Orge et de la Remarde se trouve, géographiquement parlant, au bas de Villelourette, vers la Pierre Mirou. La Remarde a été canalisée jusqu’à Arpajon, comme on peut nettement le constater à Egly. Cette canalisation dallée (en partie) pourrait bien dater de l’époque gallo-romaine étant donnée sa proximité avec la Grande Cité de Fréville, près d’Egly, qui florissait dans la région au troisième siècle de l’ère chrétienne.

    La Pierre Mirou
    La Pierre Mirou

     

    On désigne encore cette roche par le nom de Pierre Mirau ou Beaumirault. Il faut comprendre que dans la langue française, jusqu’au dix-huitième siècle, l’o existait à la place de l’a. Nous avons la localité Arny, dans la région de Bruyères, que les vieux paysans nomment, Orny. Ce menhir, car c’en est un, atteste par son appellation la possibilité d’avoir pu servir à se mirer jadis dedans. Il est en grès quartzeux lustré et trois légendes s’y rattachent depuis sans doute fort longtemps.

    Voici d’ailleurs la première : Gargantua, emportant un jour à Paris une hottée de sable et se sentant gêné par un gravier qui s’était glissé entre le pied et le patin, voulut s’en débarrasser. Il le jeta alors dans les prés situés entre Dourdan, Etampes et Châtres (aujourd’hui Arpajon). Ce gravier, c’est la Pierre Mirou. Signalons que Châtres faisait partie, au IIIe siècle, du « Territorium Castreuse ». Le nom de Châtres ne se mua en celui d’Arpajon, localité du Cantal, qu’au XVIIIe siècle, en raison de la possession de ce fief par Louis de Séverac, marquis d’Arpajon.

    La seconde légende veut que Gargantua, pour se reposer, mit sa tête sur la butte du Panthéon, puis allongeant ses pieds sur les sommets de Saint-Nicolas et de Torfou, il laissa choir, près de Bruyères-le-Chatel, une défécation qui se pétrifia dans la suite en Pierre Mirou.

    Enfin, la troisième est la suivante : Gargantua partant de Marcoussis, passe à Orny (lisez maintenant Arny), puis il jette au loin, dans les prés, le gravier qui lui blessait le pied : c’est le menhir, dit la Pierre Mirou.

    Ce n’est point tout. Dans la première légende, tandis que Gargantua transportait à Paris une hotte pleine de sable, une des bretelles cassa et une portion de son contenu se répandit sur le sol en formant la butte Saint-Nicolas. Or, le géant n’eut pas de chance : à peine avait-il rebuté dans les prés de Saint-Sulpice le gravier qui l’incommodait, que la seconde bretelle cassa et que ce qui restait dans sa hotte, venant à tomber, décida de la butte Saint-Yon.

    Gargantua
    Gargantua

    Dans la troisième légende, Gargantua, après avoir retiré le gravier qui le gênait, se sent fatigué ; il décharge une partie de son fardeau consistant en une hottée de terre. C’est ainsi qu’il créa la butte Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il vida tout ce qui restait dans sa hotte et constitua ainsi la butte Sainte-Marguerite. Les deux buttes Saint-Nicolas et Sainte-Marguerite forment en réalité les deux buttes-témoins de Bâville, près de Saint-Chéron, dans les Yvelines actuelles.

    Aux environs de Rambouillet, il a été rencontré naguère une nécropole appelée « Les Gargans ». Cette dernière renfermait des tombes romaines et mérovingiennes. Le nom de « Gargans » rappelle bien le souvenir de l’existence de géants dans la contrée. Dans la vallée de l’Orge, on cite volontiers les noms de certains individus doués d’une force musculaire herculéenne dans le genre de celle que devait posséder Gargantua et qui pouvaient effectivement porter sur leurs épaules deux sacs de farine de 159 kilos chaque et en plus un homme d’au moins 70 kilos en poids.

    Dans une zone voisine d’Etampes, entre les stations de Tourz et d’Angerville, nous rencontrons un dolmen qui représente, suivant la légende, un gravier qui blessait le pied de Gargantua : c’est la pierre clouée ou « Kélouée », à Erceville, canton d’Outarville. A quelques centaines de mètres, au sud de ce dolmen, s’élève un grand tumulus dit la butte d’Halemont. Cette butte résulte des dépatures du géant. Gargantua, en se dépatant, ou si l’on veut en enlevant la boue, attachée à ses sabots, forma ainsi le tumulus. Le tumulus d’Halemont remonterait à l’âge de la pierre polie.

    D’après des recherches sur les légendes se rattachant à Gargantua, ce géant aurait eu une taille aussi grande que celle des plus grands arbres de nos forêts. Il plaçait tous ses serviteurs dans ses poches. En outre, il était toujours suivi d’un jeune valet ou drôle qui portait sur son dos la farine et le vin pour son prochain repas. Quand Gargantua avait choisi un endroit propre pour établir sa cuisine et sa table, il s’arrêtait.

    A ce moment, le drôle déchargeait les vivres et se mettait à construire un fourneau, très grand, de quoi cuire, cent pains. Les serviteurs du géant sortaient de ses poches ; en moins d’une demi-heure, ils disposaient et servaient la table. Le repas se composait ordinairement d’un bœuf rôti, de quelques veaux, moutons et cochons. Un des gens de Gargantua, monté sur la table, remplissait les fonctions d’écuyer tranchant ; pendant ce temps, les autres, au moyen d’échelles appuyées sur les épaules du géant, introduisaient dans sa bouche la viande et le pain ; le drôle y versait le vin.

    Après le repas, Gargantua dormait trente à quarante heures ; le drôle veillait sur lui et les autres domestiques faisaient disparaître les reliefs du repas. Les gens s’en allaient ensuite chercher de nouvelles et abondantes provisions.

    Comme Gargantua était d’aucunes fois pris de violentes coliques, il poussait de si formidables cris que les régions qu’il traversait à ce moment-là demeuraient incultes et inhabitées. C’est ainsi que Gargantua parvint à épuiser toutes les ressources des contrées qu’il parcourait. Ces croyances pourraient bien constituer une réminiscence du passage terrible des Sarrasins au huitième siècle dans la Gaule romaine : toute la cité de Fréville, près d’Egly, construite sur plus de 4 kilomètres autour d’un Forum, a été anéantie par le feu en 732.

    Gargantua fut, affirme-t-on encore, enterré sous une grosse pierre (dolmen), avec force flacons pour lui servir en l’autre monde. La vie, dès lors, reprit normalement son cours.

     

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  • Trésor de La Forêt-Auvray
    et grotte de Roche-d’Oître (Orne)
    (D’après « Bulletin de la Société historique
    et archéologique de l’Orne », paru en 1909)
     
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    Le château de La Forêt-Auvray, dans l’Orne, abritait prétendument un immense trésor que des gens du pays auraient tenté, en vain bien qu’usant de sorcellerie, de découvrir. Les récits attachés à ces lieux qui virent passer le régicide involontaire de Henri II, puis le roi Henri IV lui-même, ne doivent pas occulter ceux qui ont trait à la grotte de Roche-d’Oître, connue sous le nom de Chambre des Fées et à laquelle un gentilhomme honni dut la vie sauve durant la Révolution, ainsi que le général Frotté lors des guerres de Chouannerie.
     
     
     

    Les traditions donnent à tout château ancien des souterrains se prolongeant à de grandes distances et un trésor caché. Celui de la Forêt-Auvray était, dit-on, une pipe — dans le Perche, la pipe contient environ 750 litres — pleine d’or, un grand coffre contenant des diamants, des pierres précieuses et une grande statue de la Sainte Vierge en argent massif. Ceci aurait été caché pendant les guerres de religion ; une tour dite des Morts fut pillée et les tombes violées pendant la Révolution ; ce doit être à la même époque que la famille de Costart perdit dans un incendie ses portraits et ses papiers de famille.

    Château de La Forêt-Auvray (Orne)
    Château de La Forêt-Auvray (Orne)

     

    Dans les Esquisses du Bocage Normand, Tirard prétend que des gens du pays pénétrèrent la nuit dans la chapelle en brisant les portes pour trouver le trésor ; « l’un d’eux, qui avait de grandes connaissances, s’était muni d’un trèfle à cinq feuilles et il accomplit des cérémonies mystérieuses. » Malgré toute cette sorcellerie, les recherches de ces bandits restèrent infructueuses.

    Des vieillards racontaient que dans leur enfance on les berçait avec des histoires de fées qui venaient danser pendant la nuit de Noël autour des deux menhirs qui se trouvaient dans une prairie au bord de l’Orne, non loin du château. Après avoir soulevé les pierres pour s’assurer que le trésor existe encore elles s’envolent dans les airs en chantant.

    Un récit nous ramènera vers la vallée de la Rouvre ; c’est l’aventure d’un sire de la Forêt-Auvray qui s’éprit d’une des fées qui avaient élu domicile dans cette grotte de Roche-d’Oître, connue sous le nom de Chambre des Fées. Il l’épousa et ils furent très heureux, mais un jour que la fée s’était attardée à sa toilette, son mari lui dit quand elle descendit : « Belle dame, vous avez bien tardé et seriez bonne à quérir la mort. » Elle s’envola aussitôt et, en s’enfuyant pour toujours, elle laissa l’empreinte de sa main sur le bord de la fenêtre.

    Vous remarquerez que cela ressemble presque complètement à la légende de la fée d’Argouges des environs de Bayeux. La seule différence c’est que la fée de la Forêt ne revient pas la nuit, vêtue de blanc, voltiger en criant : « La Mort ! la Mort ! » Si on a voulu attribuer cette tradition à cette région, c’est vraisemblablement parce que la famille d’Argouges a longtemps habité le château de Rânes.

    Ne quittons pas La Forêt sans raconter deux anecdotes : la première, c’est le passage de Gabriel de Montgommery après son tournoi contre Henri II — Montgommery blessa mortellement le roi lors d’un tournoi en 1559 —, fuyant la colère de Catherine de Médicis ; il se reposa dans ce château après s’être arrêté à Aubry. Il s’empressait de gagner la côte pour passer en Angleterre et il ne dut son salut qu’à la merveilleuse rapidité de sa jument Ralphe.


    Gabriel de Lorges, comte de Montgommery

    La seconde anecdote est le séjour que fit Henri IV à La Forêt, et non loin de là on montre encore dans la cour de la ferme du Rey — corruption du mot roi — un vieux et magnifique chêne sous lequel le monarque a dû se reposer au cours d’une promenade.

    A la fin du XIXe siècle, on racontait encore la tragique aventure d’un gentilhomme voisin, qui vint, pendant la Révolution, se réfugier dans la Chambre des

     

    Fées, à Roche-d’Oître. De la Sicotière reprit cette tradition et fixe même la date (14 juillet 1789), où, pour échapper à la mort, il vint se cacher dans ce lieu sauvage. D’après lui, c’est grâce au dévouement d’un fidèle serviteur (Joseph Robert) qu’il dut d’échapper à ses vassaux qui le poursuivaient. Au pied d’un arbre, au sommet de la muraille rocheuse qui domine la Rouvre, Robert attache une corde à nœuds où son maître, non sans danger, peut descendre et pénétrer dans cette grotte inaccessible. Bientôt le fidèle serviteur revient apportant à son maître des vivres et des couvertures qui le mettent à l’abri de la pluie et de la fraîcheur des nuits.

    Ceci est fort dramatique et très embelli : la Chambre des Fées n’est pas d’un accès aussi difficile que les historiens ont bien voulu le dire ; quant au dévouement du serviteur, il semble extraordinaire pour un maître qui était, affirme-ton, ni aimable, ni aimé. Ce gentilhomme n’était autre que Pierre-Alexandre Fouasse de Noirville, qui avait acheté le 14 mars 1733 le Marquisat de Ségrie-Fontaine ; il fit raser l’ancien château et celui qu’il commença à construire, en 1758, ne fut jamais terminé. Gentilhomme de fraîche date„ de Ségrie tenait beaucoup à ses droits et paraît s’être fait détester dans le pays, contrairement à ce qu’affirme de son côté de la Sicotière, qui prétend qu’il fut traqué par ceux qu’il avait comblés de ses bienfaits.

    D’après les traditions populaires, il se serait préparé par ses fautes les inimitiés de tout le pays. De lourdes corvées imposées à ses vassaux pour achever l’ancienne route du Pont-des-Vers à Ségrie, la rigueur la plus inintelligente dans la rentrée de ses droits féodaux, une hauteur maladroite, dont la date si récente de sa noblesse pourrait peut-être donner l’explication — l’Histoire du canton d’Athis, par le comte de la Ferrière-Percy, nous renseignant sur ce point —, voilà ce qui serait à l’origine de ces tristes scènes de violence qui n’ont été qu’une exception dans le Bocage Normand.

    Enfin de Ségrie quitta Roche-d’Oître et alla se réfugier chez de Brossard, au château des Iles-Bardels ; on découvrit sa retraite et il ne dut son salut qu’à l’intervention de son hôte, qui était très aimé dans le pays. Par acte, passé devant notaire, au château de la Fresnaye, le 22 juillet 1789, il lui fit abandonner ses droits féodaux.

    Voici cet acte :

    « Par devant Me Claude Bellencontre, notaire à Falaise, lut présent Messire Alexandre-Anne Fouasse de Noirville, seigneur et patron de Ségrie-Fontaine, la Lande-Saint-Siméon, Rouvrou, Mesnil-Hubert, Mesnil-Vilment, lequel par ces présentes a déclaré renoncer en faveur de ses vassaux des fiefs ci-dessus nommés tant pour eux que pour leur postérité à tous les droits, servitudes et rentes seigneuriales à quoi lesdits vassaux sont et peuvent être tenus sous quelque dénomination que ce soit envers ledit seigneur de Ségrie déclarent ledit seigneur que lesdits droits consistent :

    « Pour la paroisse de Ségrie en rentes seigneuriales de grain, argent, volailles et dans les servitudes suivantes : Faner et récolter les foins dans les prés de la Vigne et Morin. Ramasser les fruits et aider à faire les boissons. Service de sommage, à savoir : Service de chevaux et d’hommes par corvées. Banalité du four de Ségrie et de Bréel.

    « Pour Rouvrou : Rentes seigneuriales en grain, argent et volailles, brebis de brebiage, porcs de porcage, servitude de curer les étables. Droit de Champart sur tous les blés croissants sur les terres dudit fief. Banalité du Moulin de Rouvrou.

    Le général Louis de Frotté
    Le général Louis de Frotté

    « Pour les autres communes, même renonciation et pour des droits identiques ». Enfin ledit seigneur de Ségrie renonçait à percevoir aucun droit de relief et treizième pour raison de vente ou de mutation à quelque titre que ce fut. Il accordait également le droit de détruire les garennes et la liberté de chasse et de pêche. Une seule condition était imposée au ci-devants vassaux : c’est qu’ils respecteraient les possessions dudit seigneur et conserveraient son château e Ségrie.

    Ses vassaux simulèrent une grande joie, mais leur haine n’était pas calmée et bientôt de Noirville dut se retirer à Falaise et, peu après, il partit avec toute sa famille pour l’émigration ; il ne revint jamais en France.

     

    Une autre légende est celle racontée par le comte de la Ferrière dans son Histoire du canton d’Athis. Il prétend que pendant les guerres de la Chouannerie, le général Louis de Frotté, chef de l’insurrection contre-révolutionnaire en Basse-Normandie, était venu, en 1795, chercher un asile dans la grotte de Roche-d’Oître. Il ajoute que bien des années après un neveu du général portant le même nom, voulut, avec lui, visiter cette Chambre des Fées, où son oncle avait défié les Bleus.

    « Nous étions groupés, dit le comte de la Ferrière, sur une autre masse de rochers, nous le vîmes descendre assez facilement, mais quand il fallut remonter nous tremblâmes un instant pour lui ; au-dessus de sa tête, la roche luisante et nue, au-dessous le vide. Il était là comme suspendu, ne pouvant ni avancer ni reculer. A la distance où nous étions, nous pûmes apercevoir à sa gauche une légère crevasse ; nous le guidâmes de la voix, il s’y laissa glisser et, à l’aide de quelques arbrisseaux qui pliaient sous sa main, il regagna la plate-forme d’où il était parti. »

    Ces deux légendes sont-elles vraies ? Y en a-t-il une d’authentique ? C’est ce qu’on ne peut affirmer. La renonciation de M. de Noirville à ses droits féodaux n’est nullement une preuve qu’il se soit caché à Roche-d’Oître. La tradition du général de Frotté se réfugiant dans cette Chambre des Fées paraît toutefois plus probable ; en effet, les gens de Saint-Philbert prétendent qu’avant d’aller dans les rochers il s’était retiré dans une cache du jardin de la ferme de Laisné des Haies. La visite de cette grotte par un autre M. de Frotté prouve que dans la famille il n’était pas douteux que son oncle y fût venu chercher un asile.

     

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  • Trésor (Le) des Templiers
    caché dans la Sarthe ?
    (Extrait de « Les légendes de l’Histoire de France » (Tome 2), paru en 2003)
     
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    A Juillé, dans la Sarthe, existe encore le vieux donjon d’un château en ruines, détruit à la fin du XVIe siècle sur ordre d’Henri IV punissant son seigneur d’avoir donné asile aux gens de la Ligue qui le combattaient, et dont le sous-sol, selon Paul Duvallin en 1879, abriterait une cache recelant le légendaire trésor des Templiers
     
     
     

    L’ombre de cette relique fortifiée cache encore le secret que, dans certaines veillées, se racontaient nos Anciens dans les chaumières. Il se disait alors que, dans les sous-sols du vieux donjon, existait un caveau dont le rocher du fond avait la particularité de s’ouvrir à minuit, le jour de Noël, pour laisser entrevoir une cavité emplie d’innombrables richesses.

    Ce spectacle d’un trésor caché durait le temps que les douze coups de minuit mettaient à sonner, et le danger était grand d’essayer de le regarder plus longtemps car alors les parois se resserraient subitement. Un imprudent, attiré par l’éclat de l’or et des pierreries, s’y risqua pourtant ; Paul Duvallin conta en 1879 l’histoire qu’il disait tenir d’un sien aïeul qui lui aurait affirmé la tenir de son propre aïeul, André du Val de lin, qui aurait vu « la cache » !

    Cela se passait au temps de la Régence, où la vie des gens était fort difficile dans nos campagnes. Les épidémies y étaient courantes, Marseille subissait la peste, et la disette menaçait. La dîme et la redevance étaient pressantes, aussi tous les moyens étaient-ils bons pour essayer de survivre dans le pauvre royaume de France. Jean, un jeune laboureur de la paroisse de Juillé, avait connaissance de la cache du donjon. Un sien parent lui avait transmis le secret de famille : les Templiers avaient caché là une part de leur trésor, avant que Philippe le Bel s’accapare des biens de l’Ordre du Temple de Jérusalem après avoir fait arrêter, torturer et brûler sur un bûcher, leur grand Maître Jacques de Molay, en 1314.

    Jacques de Molay, grand Maître de l'Ordre du Temple
    Jacques de Molay, grand Maître
    de l’Ordre du Temple

     

    C’était un secret qui ne se transmettait que de père en fils, selon un usage de notre campagne où il ne faut jamais confier un secret aux filles qui racontent toujours tout à leur confesseur et à leurs amants. L’origine de cette histoire de famille remontait aux temps des croisades, quand l’un de ses ancêtres, Hubert de Faudoas, était page de Guillaume de Beaujeu, un grand Maître de l’Ordre du temple tué à Saint Jean d’Acre en 1291, lors de l’assaut de la cité par les Musulmans. Devenu chevalier du Temple chargé de la garde du trésor de l’Ordre, l’ancêtre Templier aurait dissimulé l’or du Temple afin de le mettre hors de la portée des prétentions royales visant à l’élimination du pouvoir templier. Le gardien du trésor espérait ainsi pouvoir faire renaître l’Ordre, mais l’élimination physique de ses membres, la séquestration de toutes ses commanderies, et un secret trop bien gardé, rendirent à jamais impossible la renaissance du Temple. Toutefois, avant d’être lui-même envoyé au bûcher, Hubert de Faudoas avait eu le temps de confier le secret du trésor caché dans les souterrains du château de Juillé à l’un des siens.

    Il lui avait dit avoir ramené de Terre sainte, un serrurier arménien qui détenait le pouvoir de faire ouvrir et fermer les portes sans utiliser de clés, uniquement par la vibration émise par un gong ou par une cloche. En utilisant cette magie, il avait donc fait aménager une cavité secrète dans le caveau de son château de Juillé, dont les parois du fond s’entrouvraient une seule fois dans l’année, au bruit de la cloche de l’église voisine sonnant minuit le jour de Noël. Toutefois, pour empêcher qu’on emporte le trésor, l’ouverture de la cavité ne durait que le temps de la résonance des cloches. Afin que ce secret soit préservé, le serrurier arménien et ses compagnons qui avaient travaillé à cette cavité, avaient été précipités dans les oubliettes du château. Seul l’héritier mâle des Faudoas était dépositaire du secret, héréditaire, de l’or du Temple.

    Le trésor déposé là provenait des richesses de l’Ordre, ramenées de l’îlot forteresse de Rouad, en Syrie, au moment où les Croisés étaient chassés de Terre sainte, mais aussi d’une partie de l’or que Guillaume de Beaujeu aurait rapporté de ses mystérieux voyages maritimes en terres inconnues, quand il n’était encore qu’un simple chevalier. Afin de faire oublier l’ombre de son Templier d’ancêtre aux autorités royales conscientes d’avoir été bernées par l’Ordre, la famille d’Hubert de Faudoas se fit discrète durant des générations, en se contentant de gérer ses terres autour de son château féodal. Mais, à la fin du XVIe siècle, un mauvais choix politique attira une nouvelle fois le courroux royal sur elle. Ayant donné asile à des membres influents de la Ligue qui fuyaient la colère d’Henri IV, leur château de Juillé fut démantelé, seul le donjon fut épargné de la démolition. La famille Faudoas dut alors se disperser dans ses fermes d’alentour pour y trouver asile et subsister.

    Plus d’un siècle après cette démolition, Jean Faudoas était le dépositaire du secret de famille, et ses activités de laboureur dans la paroisse de Juillé ne lui permettant pas de nourrir décemment ses enfants ; il décida d’aller, lors de la prochaine nuit de Noël, faire un prélèvement sur le trésor du Temple afin de disposer d’un peu plus d’aisance.

    Connaissant les dangers de l’opération, avec le risque de rester enfermé dans la cave du trésor, mais ne pouvant, par serment familial, partager son secret avec personne, Jean Faudoas demanda toutefois à André, son frère de lait avec lequel il partageait son quotidien de laboureur, de se soucier de lui le lendemain de Noël. S’il n’était pas reparu à leur ferme du Val de lin à ce moment là, il lui demanda, en exigeant le secret de tout cela par serment, de venir voir dans le caveau du vieux donjon s’il avait laissé une trace de son passage. Et si cela était, de faire disparaître cette trace et de n’en jamais parler à personne.

    Quand Noël arriva, André assista à la messe de la nativité en l’église de Juillé, mais il ne vit point Jean. Lorsque les douze coups de minuit sonnèrent pour célébrer l’eucharistie, chacun demanda à Dieu de lui accorder plus de faveurs que de soucis dans l’année qui viendrait. Quand la messe fut dite, les paroissiens regagnèrent leurs logis en chantant des prières pour se réchauffer l’âme dans la nuit d’hiver.

    Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sur le bûcher
    Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay
    sur le bûcher (XIVe siècle). Bibliothèque de l’Arsenal, Paris.

     

    Le lendemain, André n’aperçut pas Jean au Val de lin. Fidèle à son serment, il conserva ses inquiétudes pour lui et, malgré le grand froid d’une forte gelée qui rendait la surface de la terre glissante, il s’équipa d’une torche et d’un bâton pour se rendre, le soir venu, dans les ruines du château. Il connaissait le sentier de ronces qui menait au caveau du vieux donjon, pour l’avoir parcouru étant enfant, lors de jeux partagés avec Jean. Ayant apporté quelques braises dans sa boîte à cendres, il alluma sa torche lorsqu’il parvint à l’escalier aux marches disjointes, qui menaient dans les entrailles de la tour. Le chemin conduisant au caveau était sombre, et André n’était pas certain que l’âme des défunts seigneurs de Juillé le laisserait en paix quand il pénétrerait dans leur sanctuaire. Enfin, tremblant un peu, il pénétra dans le caveau, mais l’éclat de sa torche était insuffisant pour dissiper toute l’ombre de ces lieux.

    André remarqua que la dalle qui recouvrait l’un des tombeaux était restée ouverte, dégageant un passage qui s’ouvrait sur un escalier s’enfonçant dans un puits d’ombre. Luttant contre sa peur, mais comprenant qu’il s’agissait là de la trace dont lui avait parlé Jean, André s’engagea dans la descente. Après quelques marches, il pénétra dans une petite fosse vide de tout sarcophage. L’explorant alors à la lueur de sa torche, il remarqua que le mur du fond présentait comme une fissure, une fente si mince qu’elle n’était visible que par l’espèce de filet sanguinolent qui paraissait avoir jailli en son milieu. Au pied du mur, au centre d’une tâche rougeâtre, se trouvaient comme des bouts de doigts sectionnés à hauteur de la première phalange. Il y avait aussi un objet brillant, qui paraissait avoir roulé là ; on aurait dit un calice qui brillait de mille feux sous l’éclat de la torche, comme une énorme pierre précieuse qui se serait échappée du mur. Il n’y avait rien d’autre.

    André s’efforça alors d’ébranler le mur, le frappant avec son bâton, mais il ne s’en échappait nulle résonance creuse, et aucune voix ne répondait à ses appels. L’interstice de la fissure, qu’il devinait plus qu’il ne la voyait, était trop mince pour permettre d’y introduire même la lame de son poignard. Aux débris sanglants qu’il avait ramassés au pied du mur, André devina qu’un drame s’était déroulé là, et que Jean en était sûrement la victime. Impuissant face au mur, et commençant à suffoquer dans la fosse, André ramassa le ciboire, remonta, et referma la dalle du sarcophage afin d’effacer la trace du passage secret. Il sortit du caveau et rejoignit sa ferme en méditant sur le sort advenu à son frère de lait. Il se doutait bien que le mur contenait la clé du mystère de la disparition de Jean mais, tenu par son serment, il ne pouvait se parjurer en demandant de l’aide.

    Benoît XIII, pape de 1724 à 1730
    Benoît XIII, pape de 1724 à 1730

    Après quelques jours de réflexion, tourmenté mais soucieux de ne pas encourir la colère divine, André décida de confesser une partie de cette affaire au curé afin d’obtenir que soit dite une messe à la mémoire de Jean. Pour prix de cette dévotion, il remit le ciboire au curé en lui affirmant que tel était le voeu de Jean avant qu’il disparaisse, mais il ne dit pas un mot sur le passage secret du caveau sous le donjon. Lui-même tenu au secret confessionnel, et ne sachant comment justifier la présence d’un ciboire décoré de pierres précieuses dans sa paroisse, le curé de Juillé remit l’objet à l’évêque du Mans par le biais d’une offrande à la Vierge Marie.

    Surpris de la beauté de cette oeuvre, l’évêque la fit analyser et expertiser

     

    par des orfèvres, sans toutefois révéler comment elle lui était parvenue. Mais bientôt des rumeurs circulèrent sans que l’on sache qui les propageait, disant que le Saint Graal venait mystérieusement de réapparaître en terre celtique du Maine. Le ciboire d’André était en effet en moldavite, cette pierre classée précieuse, d’une gemme brun vert, qui provient de Moravie où l’on dit qu’elle est d’origine météorite. Or les légendes celtiques du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde, prétendent que le Saint Graal, qui aurait recueilli le sang du Christ, aurait été taillé dans cette gemme. Ainsi, le ciboire de Juillé entrait secrètement dans la légende. Trouvant sans doute trop pesant le poids du mystère de cet objet brusquement ressuscité, l’évêque du Mans fit don du précieux calice au Saint Père Benoît XIII, qui venait d’inaugurer son pontificat.

    Le trésor du Temple et son refuge secret sont toujours enfouis sous les ruines d’un vieux château. André conserva son secret : il avait vu le Saint Graal ! Selon la tradition, il le transmit à son fils en exigeant le serment de la préservation du secret familial. Lui-même le transmit à son fils pour suivre le cours du temps. Cette... étincelle d’un morceau de légende poursuivit son chemin mais, aujourd’hui, n’ayant qu’une fille pour héritière, je confie le secret familial à ma plume pour réveiller les Templiers !

     

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  • Tour fendue du château d’Heilly (Picardie)
    (D’après « Romania », paru en 1882)
     
     
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    Avant 1848, on pouvait encore voir à Heilly une tour étrange en ce sens qu’elle était fendue par le milieu. L’imagination populaire se donna libre carrière pour expliquer cette bizarrerie, et nombre de légendes courant sur la « Tour Fendue » se résument en la trahison d’un seigneur qui, lorsque le roi ou l’empereur commence à douter de sa fidélité, jure sur sa tour qu’il n’est pas félon
     
     
     

    Située à quelques kilomètres de l’ancienne ville de Corbie, Heilly abrite les ruines d’un fort beau château du XIIe siècle et des vestiges d’un autre beaucoup plus ancien, puisqu’il remonte au VIIe siècle. A cette époque reculée, le château d’Heilly était déjà une résidence royale, paraît-il ; ce qui est certain, c’est que les rois carolingiens y séjournèrent : c’est dans la forêt d’Heilly que fut tué à la chasse le roi Carloman, frère de Louis III et fils de Louis le Bègue. Il existe au moins trois légendes expliquant l’origine de la Tour Fendue, les deux premières rapportant la trahison de Gandelon – le Ganelon de la Chanson de Roland – à peu près de même que dans la célèbre geste de Turoldus, et c’est là surtout qu’en est l’intérêt. Dans la troisième légende, l’épisode est défiguré par l’addition d’un personnage presque contemporain : Bourmont.

    Supplice de Ganelon (Grandes Chroniques de France)
    Supplice de Ganelon (Grandes Chroniques de France)

     

    Il y avait un jour grand festin et grandes réjouissances au château d’Heilly. Gandelon avait réuni tous les seigneurs ses amis, et le vin coulait à flots dans les verres des joyeux convives. Pourtant il n’y avait pas plus de huit jours que le traître Gandelon avait abandonné Roland dans les montagnes après l’avoir trahi en le vendant aux ennemis. Roland était mort, et Gandelon se réjouissait de s’être ainsi débarrassé de son ennemi. Tout à coup la porte de la salle s’ouvrit et Charlemagne entra avec ses guerriers. Les seigneurs se levèrent de table et acclamèrent le grand roi. Seul Gandelon était resté assis, sentant ses jambes fléchir sous lui. Il pâlit de crainte quand il vit Charlemagne s’approcher de la table et dire en posant la main sur l’épaule du traître :

    « Où est Roland ?
    - Roland ?... Il est, je pense, mort dans la dernière bataille.
    - Où est Roland ? dis-je.
    - Je n’en sais rien, alors !
    - Pour la troisième fois, Gandelon, je te demande ce que tu as fait de Roland ?
    - Pour la troisième fois, prince, je vous réponds que je ne sais ce que Roland est devenu, s’il n’est pas mort dans la dernière bataille, comme on me l’avait dit.
    - Gandelon, jure-moi que tu es innocent de sa mort, car Roland est mort dans la dernière bataille ; on ne t’a point trompé.
    - Que la grosse tour de mon château s’ouvre par le milieu si je suis coupable de la mort de Roland », jura le misérable seigneur, qui comptait sur la solidité de l’énorme tour pour faire impunément ce serment.

    Mais à peine avait-il achevé de parler qu’un craquement épouvantable se fit entendre et que la grande tour du château d’Heilly s’ouvrit par le milieu depuis le haut jusqu’en bas comme coupée par une épée gigantesque. Gandelon se jeta aux genoux du roi pour implorer sa grâce, mais Charlemagne, sans l’écouter, le fit saisir par ses gardes et puis pendre quelques jours après. Depuis ce temps la grosse tour était restée dans cet état et les paysans racontaient cette légende en passant dans la forêt d’Heilly devant la « Tour Fendue ». La tour a disparu, mais la légende subsiste.

    Une deuxième légende affirme que Charlemagne et ses pairs étaient réunis un jour au château d’Heilly chez Gandelon pour discuter l’envoi d’une ambassade au roi d’Espagne. Gandelon s’offrit pour aller en Espagne. Selon sa coutume, Charlemagne ne voulut pas le laisser partir avant d’avoir reçu sa foi.

    « Jure-moi, Gandelon, de m’être toujours fidèle.
    - Je vous le jure sur la grosse tour de mon château. Puisse-t-elle s’ouvrir par le milieu du haut en bas si je trahis mon roi !
    - Va donc, alors, et dis au roi d’Espagne que je lui déclare la guerre. Reviens bientôt, car nous aurons besoin de ton aide. J’enverrai Roland pour battre les Espagnols. »

    Château d'Heilly
    Château d’Heilly

     

    Charlemagne ayant fini de parler, Gandelon prit congé du roi et partit en Espagne. Arrivé là, il se vengea de Roland, qu’il détestait depuis longtemps, en le vendant au roi d’Espagne. Ayant ainsi manqué à son serment et trahi Roland, Gandelon revint trouver le roi au château d’Heilly. Pendant ce temps, Roland, envoyé en Espagne, avait été tué, mais avant de mourir il put sonner du cor pour avertir le roi de son agonie. Charlemagne était en ce moment couché dans l’une des salles du château. Le bruit du cor de Roland le réveilla. « Roland est en péril !... J’entends l’appel de son cor », s’écria le roi de France. Comme le roi disait ces mots, un dernier son mourant du cor arriva à ses oreilles et il vit bien ainsi que Roland était mort.

    Au même instant un cavalier entrait dans la cour du château ; c’était Gandelon revenant de son ambassade en Espagne. Il s’inclina devant Charlemagne et lui dit qu’il avait rempli sa promesse et son serment. « Bien vrai, Gandelon ?... La tour de ton château est bien solide alors, si Dieu ne la fend pas par le milieu ! » Au même moment, la tour se fendait de haut en bas avec un grand bruit, et Gandelon confondu tombait saisi de terreur aux genoux de Charlemagne. « Ah ! tu as trahi, Gandelon ! C’est bien. Tu subiras la juste punition que ton crime mérite. » Et le roi fit saisir le misérable traître par ses gardes, le fit revêtir d’une peau de loup, le chassa dans la forêt et le fit déchirer par ses chiens.

    Voici un exemple fort curieux de la facilité avec laquelle le peuple en vient à confondre la légende et l’histoire ; c’est l’analogie entre le cas de Gandelon trahissant Charlemagne et celui du maréchal comte de Bourmont trahissant Napoléon Ier qui a donné naissance à la légende suivante. Il est également curieux de remarquer que cette légende avait déjà cours en 1830, c’est-à-dire une quinzaine d’années après la chute du Premier Empire.

    Enfin, une troisième légende prétend que Gandelon et Bourmont avaient trahi Charlemagne et vendu son armée à un peuple sauvage qui habite fort loin au-delà de la mer et des montagnes (sic), en Espagne. Les deux traîtres se promenaient dans le grand parc du château d’Heilly quand Charlemagne arriva tout en deuil à la porte du château, se fit reconnaître des gardes et vint se présenter devant les deux misérables. « Eh bien ! » leur dit-il, « m’avez-vous été fidèles, Gandelon et Bourmont ? » Bourmont terrifié n’osa pas répondre, et ce fut Gandelon qui prit la parole : « Sire, nous avons fait tout notre devoir. — Est-ce bien vrai ? Sais-tu que j’en doute fort, Gandelon, et que quelque chose me dit que vous m’avez trahi et que c’est à vous que je dois d’avoir laissé tant de mes soldats entre les mains de mes ennemis les Espagnols ? »

    Château d'Heilly
    Château d’Heilly

     

    Gandelon se tut un instant et reprit : « Puisse cette tour de mon château se fendre par le milieu du haut en bas si nous n’avons pas dit la vérité ! » Et les deux traîtres levèrent la main en jurant vers la grosse tour du château. « Qu’ainsi soit fait ! » leur répondit Charlemagne. Au même instant, le bon Dieu, voulant confondre les félons et leur montrer qu’on ne prête pas impunément un faux serment, permit que l’énorme tour du château se fendit par le milieu, du haut en bas, comme l’avaient demandé les traîtres dans leur serment.

    Les deux scélérats restèrent atterrés et furent saisis par les gardes sur l’ordre de Charlemagne. Peu après, ils furent pendus et leurs cadavres abandonnés dans la forêt aux loups et aux renards. Dans une variante de cette légende, ce n’est plus Chailmaigne (Charlemagne) qui est trahi, c’est Napoléon Ier lui-même. La tour se fend de la même façon et les deux traîtres Gandelon et Bourmont sont fusillés.

     

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  • Tour du Fol et d’Amour
    à Ver-sur-Mer (Normandie)
    (D’après « Ver-sur-Mer : son histoire, ses légendes », paru en 1907)
     
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    Quelquefois, aux approches du printemps, vers la mi-nuit et par de beaux clairs de lune, à l’endroit où s’élevait jadis la forteresse de Ver-sur-Mer, en Basse-Normandie, à une quinzaine kilomètres de Bayeux, une tour de feu semble apparaître au milieu du brouillard nocturne. Sur le faîte, on aperçoit les ombres des jeunes amoureux dont la mort n’a pu entraver l’amour. C’est ici que se dressa, fièrement, des siècles durant, la Tour du Fol, semble-t-il édifiée par les Romains avant ou durant la conquête d’Angleterre, théâtre de plusieurs scènes émouvantes et tragiques du temps des Gaulois, des Mérovingiens ou encore des Carolingiens.
     
     
     

    Après leur victoire d’Alésia, les légions romaines ne rencontrant plus d’obstacles, traversèrent triomphalement la Gaule, et en l’an 50 avant J.-C., s’embarquèrent pour la Bretagne, ce qui à l’époque correspondait à l’Angleterre. Le pays était occupé par des Celtes et des aborigènes, sans civilisation, qui ne firent à l’invasion romaine qu’une légère résistance.

    Seuls, les Pictes et les Scots, habitants de la Haute-Ecosse, opposèrent aux cohortes romaines une héroïque invincibilité. Le général romain Adrien, qui avait la direction des troupes, recommença ce que César avait exécuté à Alésia. Le camp des indigènes fut bloqué par une muraille fortifiée. Pour prévenir un retour offensif des Bretons, les Romains construisirent diverses forteresses ou camps retranchés le long des côtes et à quelques lieues dans les terres. C’est pour cette raison que fut édifiée la tour qui nous occupe ici.

    Un centurion du nom de Carus, possédait une fille d’une idéale beauté : dix-huit printemps avaient éclairci d’une auréole virginale son beau front d’ivoire ; ses longs cheveux légèrement crêpelés avaient le reflet bleuté de l’aile du corbeau et formaient une couronne d’ébène autour de sa fine tête de camée ; ses yeux d’azur avaient la profondeur d’un ciel pur par une chaude nuit d’été ; son nez bien dessiné et sa mignonne bouche, pareille à une cerise séparée en deux par une ligne de fines perles du plus bel orient, lui donnaient un fort grand air. Joignez à cela une poitrine déjà formé ; une taille d’une finesse mystique rendue plus souple encore par le sculptural développement des hanches, et vous aurez le portrait de Livie, la fille aimée de Carus le centurion. Toute jeune, elle avait perdu sa mère et habitait avec son père la forteresse dont il avait la garde.

    Verbrenn, l’un des des chefs des Gaules, que la fortune des armes avait trahi et que l’amour retenait captif en ses soyeux réseaux d’or, brave et puissant parmi les siens, avait, par un soir de printemps, rencontré la gracieuse Livie, élégamment drapée en sa tunique, dont l’immaculée blancheur rendait plus intense encore le vif incarnat dont son visage se colora à la vue du guerrier gaulois. Leurs regards s’étaient compris.

    Livie le connaissait de renom. Son père, maintes fois lui avait parlé des hauts faits de ce Gaulois, à la valeur duquel il savait rendre hommage. De ce moment, Verbrenn devint si follement épris qu’il ne vivait que pour les courts instants où, caché dans les roseaux, il la voyait passer avec son père.

    Les fiers Gaulois avec le sang indompté qui coule dans leurs veines subissent, la rage au cœur, le joug de l’envahisseur. La revanche est leur unique but de réunion et des conférences patriotiques enflamment leurs âmes guerrières. Un soulèvement doit avoir lieu. Les feudataires choisissent comme chef Verbrenn, dont le courage inébranlable leur est un sûr garant du succès de l’entreprise. Les druides ont offert de nombreux sacrifices à leurs dieux et Teutatès consulté, s’est montré favorable à l’expédition.

    L’époque fixée arrive. Avec une émotion impatiente les guerriers opprimés attendent le moment où ils pourront reconquérir leur indépendance. La nuit obscure semble voiler de ses ailes les desseins des conjurés, et envelopper les gardes de la tour dans une tranquillité complète. Eux, grisés par leurs lauriers, sont persuadés de l’assujettissement de la Gaule. Tout danger ne peut venir que de la Bretagne ! Les rondes faites à plusieurs milles de là, près de la mer, leur ont donné pleine confiance.

    De plus, par une telle obscurité, aucune barque venue du large n’oserait s’aventurer sur les côtes. Les nouvelles de la Bretagne sont excellentes, les hordes césariennes continuent leur marche triomphale. Pourquoi ces peuples qui ne peuvent endiguer l’invasion, viendraient-ils attaquer de l’autre côté de la mer ? La surveillance est un peu relâchée. Dans la plus profonde torpeur du silence, la forteresse est plongée.

    Le signal est donné ! Les échelles se dressent le long des murailles. Verbrenn, le premier à l’assaut, pénètre par l’ouverture du cellier, suivi de ses soldats. Tous y sont parvenus. Avec des cris de bêtes fauves, au bruit du cliquetis des armes et en frappant leur framée contre leur bouclier, les assaillants s’emparent de la garnison surprise à l’improviste. Ils égorgent tous ceux qui font résistance.

    Verbrenn a son plan, il pénètre dans l’appartement de l’aimée, s’empare de Livie évanouie. Son triomphe est complet ? Le guerrier et l’amant sont victorieux ! Carus, le centurion, en défendant la forteresse confiée à ses soins, trouve la mort. Livie, bercée dans les bras du héros Gaulois, revient peu à peu à la vie. Un doux sourire d’amante illumine son gracieux visage pâli par la frayeur. De ses yeux brillants d’amour, elle caresse la mâle figure du guerrier. Heureuse, elle ne pense qu’au présent. Elle aime et se sait aimée.

    Mais l’image de son père lui traverse l’esprit : qu’est-il devenu ? Le souvenir de l’assaut donné à la tour, dont elle ignore l’issue, la lutte, les cris des vainqueurs, ceux des blessés et des mourants lui revenant à la mémoire, elle se doute qu’un malheur terrible l’a frappée. Elle pleure, elle supplie. En apprenant le triste mais glorieux trépas de son père, la Romaine revit, la colombe, devenue lionne, rugit, elle s’empare de la francisque du chef gaulois dont les guerriers ont tué l’auteur de ses jours. Telle une furie, elle s’élance sur les vainqueurs, elle va frapper Verbrenn.

    Celui-ci, devant cette adorée, encore embellie par la vengeance, tombe fasciné à ses pieds, ce qui le sauve du trépas. La belle et fière Romaine sème la mort sur son passage. Elle tombe à son tour, percée de coups. Alors Verbrenn ne pense plus à son triomphe. La mort lui a ravi ce qu’il avait de plus cher. Fol d’amour et de douleur, le beau chef des Gaules reçut de Teutatès les lauriers et les palmes que les héros recueillent après leur vie, en récompense de leurs faits d’armes et de leurs vertus.

    Aux anniversaires de cette terrible lutte, on aperçoit souvent sur l’emplacement de la tour, deux ombres jeunes, resplendissantes de lumière. L’une, recouverte d’une armure étincelante, est le superbe chef gaulois Verbrenn. Il tient par la main sa jolie fiancée, la belle romaine Livie. Le dieu des armées, qui est aussi celui de l’amour, avait eu pitié des amants et les avait réunis dans l’éternité, par l’hymen de leur âme.

    Le roi des Francs, Clovis, ayant en 486 défait complètement les Romains à la bataille de Soisson, la Tour du Fol — c’est ainsi qu’on la nommait — devint, avec les terres environnantes, la part de butin attribuée à l’un de ses fidèles feudataires. Il s’y installa avec sa famille. Eloi, arrière petit-neuveu de ce capitaine d’aventure, l’habitait au moment où commence une nouvelle légende.

    Il a une fille, une gente demoiselle, modèle de grâce et de beauté. Elle a, seize fois à peine, vu refleurir les lis que déjà sa gentillesse lui a attiré nombre de demandes en mariage de jeunes et riches seigneurs d’alentour. En effet, il n’est parlé, bien, bien loin à la ronde, que des vertus et de la beauté de la jouvencelle. Les prétendants en ont été pour leurs frais. Le père ignorait le motif de ces refus, et pour en connaître la cause il nous faut retourner deux années en arrière.

    Un ami d’Eloi, baron de grand courage mais de peu de fortune, avait, en tombant sur le champ de bataille, recommandé à son frère d’armes, son fils Lotaire, encore en bas âge. L’enfant fut élevé avec Clotilde, ensemble ils grandirent et en même temps apprirent à s’aimer. Quand Lotaire eut atteint sa dix-huitième année, pour soutenir le renom de bravoure de ses aïeux, il dut prendre rang dans les armées franques.

    Avant de se quitter, les tourtereaux se jurèrent un amour éternel. Elle, la jouvencelle, n’avait que seize printemps, et lui, le damoiseau, dix-huit seulement. Comme gage de leur foi, ils séparèrent en deux une médaille de la Vierge et chacun en prit une moitié qu’ils attachèrent précieusement à leur cou par une chaînette d’or.

    Depuis cette époque, Lotaire ne donna plus ses nouvelles. On sut pourtant qu’il s’était signalé dans divers combats ; que plusieurs fois à la tête de ses guerriers, il les avait vaillamment conduits à la victoire et qu’il avait acquis de nombreux honneurs. Lotaire va donc devenir un des plus puissants chefs Francs. Si elle est fière des succès de son compagnon d’enfance, Clotilde pleure souvent. Les lauriers qu’il a cueillis lui font sans doute porter plus haut ses vues ambitieuses. Sûrement avec cette fortune subite, il oublie sa petite amie.

    Clotilde est fort connue des environs pour son âme compatissante aux affligés. A l’époque où commence ce conte, un mendiant misérablement vêtu, l’air souffreteux et timide, courbé par la faiblesse et la maladie, vint un soir d’hiver frapper à la porte de la tour. Il était tard, au dehors la tempête hurlait avec rage. Après avoir fait manger le miséreux à la table commune où maîtres, valets, servantes, pèlerins, trouvères et mendiants prenaient leur repas et après l’avoir servi elle-même, comme elle le faisait d’ordinaire pour tous les pauvres qui avaient recours à sa charité, la douce Clotilde le fit coucher dans la grange.

    Le lendemain, il fut impossible au mendiant de se lever. A ce moment seulement, on s’aperçut qu’il était fou. La jeune damoiselle avait le cœur trop humain pour congédier en cet état le pauvre fol. Elle en eut pitié ; à partir de ce jour il compta au nombre des hôtes de la tour. Clotilde prit ce miséreux, non pas tant en compassion qu’en affection — chose étrange, il lui rappelait son ami d’enfance. Une fois, l’ayant aperçu, seul, assis sur la grève, elle remarqua que sa figure reposée avait le même éclat — à part sa barbe inculte et broussailleuse et son visage noirci par la poussière ou autres impuretés — que la jolie tête de l’aimé.

    Cet infortuné, malgré sa forte carrure, ses bras puissants, était, comme nous l’avons dit, voûté comme un vieillard, marchait avec peine et ne rendait que peu de services. Il était depuis trois mois le protégé de Clotilde lorsque saint Gerbold aborda en Neustrie — la Neustrie comprenait les pays situés entre la Loire, la Bretagne, la Manche et la Meuse. Voulant se soustraire aux assiduités d’une grande et puissante dame d’Angleterre, il essaya de fuir cette nouvelle Calypso, mais il fut rattrapé, saisi. On le lia à une meule pour le torturer. La meule, en passant sur ses membres, ne les broya pas ; et le saint, sans paraître souffrir, ne pensait, pendant son supplice, qu’à implorer Dieu pour ses ennemis. Ses bourreaux, pour en finir, le précipitèrent dans la mer, toujours enchaîné à la meule.

    L’Eternel montra sa puissance. La meule, au lieu d’entraîner le martyr, le maintint au-dessus des eaux. Ce radeau en grès, nous dit la légende, vogua sur les flots et c’est sur cet esquif que le saint aborda à la terre des Francs, juste à l’embouchure de la Provence et par conséquent près de la tour. Le saint homme visita les hôtes de la tour, bénit Clotilde et tous les habitants.

    Sur ces entrefaites, le pieux Gerbold ayant fait jaillir une source d’eau pure — source située au pied du Mont-Fleury, à Ver, et dont les eaux sont réputées efficaces contre les maladies de foie, de cœur, ainsi que la dysenterie. Clotilde voulut faire bénéficier son protégé de l’efficacité de cette fontaine miraculeuse. Elle le prévint que le lendemain, ils iraient ensemble à la source.

    Moulin de Ver-sur-Mer
    Moulin de Ver-sur-Mer

    La nuit entière, la lueur des cierges éclaira l’oratoire de Clotilde. Pendant tout ce temps, la jeune fille resta en prière, suppliant le Seigneur de rendre la raison et la santé au pauvre fol. Lorsque la charmante Clotilde prit un peu de repos, afin d’être fraîche et d’avoir l’esprit assez libre pour demander à Dieu ce qu’elle souhaitait pour son protégé, le soleil, paré de sa plus resplendissant clarté, commençait sa quotidienne tournée, salué par les trilles joyeux des oiseaux.

     

     

    A son réveil, ornée de ses plus beaux atours, Clotilde courut chercher son père qui, lui aussi, se vêtit de ses costumes des grands jours de triomphe. Tous deux se rendirent à la vaste grange où le fou reposait. En ouvrant la porte, ils restèrent pétrifiés par l’étonnement. Au lieu du fou qu’ils croyaient trouver seul, étendu sur sa couche, ils aperçurent un superbe guerrier, recouvert d’une éblouissante et riche armure, monté sur un magnifique palefroi, entouré d’une cour de seigneurs luxueusement parés.

    Le sol de la grange, recouvert de fin gravier, est jonché de fleures. Les murs disparaissent entièrement sous de nombreuses peaux de bêtes aux magnifiques pelages ; des tentures brodées d’or, d’argent, garnies de perles et de pierres précieuses d’un prix inestimable, pendent également à la muraille, ainsi qu’une grande quantité d’étendards et de trophées d’armes. On se croirait dans l’entrée d’honneur d’un somptueux château-fort.

    Le jeune guerrier saute de son cheval, se jette aux pieds de Clotilde ; il lui présente la partie de la médaille de la Vierge qui, jamais, n’a quitté sa poitrine, l’a protégé dans maints combats, été témoin de ses exploits et l’a suivi au milieu de tous ses triomphes. Que de fois, aussi, l’a-t-il couverte de baisers en pensant à l’amante. Puis, enfin, devenu, malgré son jeune âge, un grand capitaine, riche en gloire et en fortune, il a voulu se rendre compte par lui-même si sa chère bien aimée Clotilde était toujours aussi bonne et digne de lui.

    C’est pour cela qu’il a simulé la folie, pour cette raison également que depuis de longs mois il a quitté honneurs, richesses, gloire, est resté couvert de guenilles, vivant d’aumônes pour mieux connaître le cœur de sa fiancée. A présent, Lotaire est convaincu. Il met aux pieds de l’aimée ses richesses, sa noblesse, ses lauriers et humblement lui demande sa main. Puisqu’elle lui a donné rendez-vous aujourd’hui pour visiter le saint homme, ils suivront ensemble le chemin fleuri qui conduit à la demeure de saint Gerbold, accompagnés de toute leur cour, non pas en fol qui aspire à la guérison mais en amants qui viennent prier l’apôtre de bénir leur union.

    Vers le commencement du IXe siècle, les Normands, montés sur leurs frêles esquifs, ravagèrent le beau et déjà riche pays de France. Ils poussaient la hardiesse jusqu’à pénétrer assez loin dans l’intérieur des terres. A plus forte raison, les pays riverains de la mer étaient sans cesse à leur merci et payaient de fortes rançons pour ne pas être saccagés ou pillés. La plupart des seigneurs voisins des côtes étaient toujours prêts à faire face aux envahisseurs. Malheureusement la faculté et la rapidité de déplacement de leurs adversaires les prirent bien des fois à l’improviste. C’était alors le désastre : l’incendie, la ruine, la mort.

    La Tout du Fol ou d’Amour dépendait du domaine d’un jeune seigneur qui, quelques mois auparavant, avait célébré ses justes noces d’amour avec moult gente damoiselle des environs. C’est dire suffisamment que la lune de miel brillant dans son plus vif éclat, ils ne pensaient qu’à s’aimer. L’amour régnait en despote à la Tour du Fol ! Le beau seigneur, de tête et de cœur tout à son épousée, n’avait plus la moindre petite place dans sa pensée pour ces méchants Northmen, bien plus occupé qu’il était à câliner sa mignonne amante qu’à fortifier sa seigneurie.

    Un chef de ces pirates scandinaves avait remarqué l’éclatante beauté de la gracieuse dame. N’ayant jamais connu d’obstacle, le fier Wilkind avait toujours été le favori de la fortune ; il pensa que cette fois encore il serait vainqueur. Un Normand ne connaît que la bravoure, la force et la ruse. Wilkind décide l’assaut de la Tour du Fol. D’avance, il abandonne le butin à ses guerriers, se réservant la belle.

    Phare de Ver-sur-Mer
    Phare de Ver-sur-Mer

    Wilkind et ses guerriers, dans leurs barques légères, attendent pour descendre à terre que l’obscurité de la nuit les couvre de ses sombres voiles. Selon leur habitude, pendant que le jeune seigneur et sa gente compagne puisent dans le repos de nouvelles ardeurs, les Northmen incendient les constructions environnantes, et au milieu du brasier, ils pillent, ils égorgent. Wilkind pénètre dans la Tour, il va s’emparer de sa proie, mais l’époux est devant elle lui faisant un rempart de son corps et de son épée.

    La lutte fut acharnée et terrible. Un coup de hache fait chanceler le jeune seigneur franc. Le pirate s’élance sur la jeune femme, la saisit et va l’emporter... quand, réunissant toute son énergie et ce qui lui reste de vie, dans un effort suprême, le Franc plutôt cadavre que vivant, se raidit, se redresse et retombe un poignard à la main sur Wilkind. Le Normand trébuche, roule à terre et est emporté par les siens pendant que la jeune épousée s’évanouit en donnant une dernière étreinte d’amour à son mari expirant.

    Le lendemain, de la Tour du Fol il ne restait qu’un monceau macabre de pierres et de cendres. Les pierres roulées par la mer devinrent des galets... les cendres, autant en emporta le vent. Des corps des deux amants, on ne retrouva aucune trace. Cette nuit lugubre de l’écroulement de son amour avait tellement bouleversé Wilkind, le pirate jusqu’alors invaincu, qu’il perdit entièrement la raison. Il ne voulut pas s’éloigner de l’emplacement de la tour. A leur voyage suivant, ses guerriers durent l’emmener de force afin de le soustraire à la vengeance des habitants du pays dont le retour ne devait pas tarder.

    Ce qui donne un peu d’authenticité à l’existence de la Tour du Fol, c’est la présence, dans les environs, de nombreux vestiges du passage des Romains. A Ver même, sur une hauteur situé entre le phare et le moulin bâti près de l’endroit appelé Le Roc, on découvrit les traces d’un cimetière gallo-romain. A l’est d’Arromanches se voient les ruines d’un aqueduc de la même époque. A Banville, près du bois des Roches fut construit un camp ; près de Ouistreham s’en trouve un autre. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que la Tour du Fol dépendît de fortifications élevées par les Romains afin de conserver leurs positions et réprimer les révoltes d’un peuple toujours prêt à se soulever.

     

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  • Tour de Montfort
    et pacte diabolique (Côte-d’Or)
    (D’après « Histoire pittoresque et anecdotique des anciens châteaux,
    demeures féodales, forteresses, citadelles, etc. avec les traditions,
    légendes et chroniques qui s’y rattachent », paru en 1846)
     
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    Héritier orphelin à l’âge de 18 ans de la riche famille des Montfort, Arthur, n’écoutant pas les sages conseils du vieil intendant auxquels il préfère les flatteries de jeunes hommes cupides, s’adonne à la débauche et au jeu, avant de perdre jusqu’au château de ses ancêtres, qu’il trouve néanmoins le courage de vouloir conserver en scellant un pacte avec le diable et en jouant son va-tout  : percer, sans en avertir le démon, une botte que ce dernier devra s’échiner à remplir pour s’emparer de l’âme du jeune effronté
     
     
     

    Arthur avait vingt-cinq ans, quand un jour, à deux heures du matin, le pont-levis se baissait pour donner entrée à ce jeune rejeton de l’antique famille des Montfort : portant sur son visage, où la violence des passions avait laissé plus d’une trace, la marque d’un profond désespoir, il parcourait avec rage les longs corridors du château, les galeries décorées des portraits de ses ancêtres, et jetait autour de lui d’avides regards, signe d’une âme en peine qui réclamait un secours surnaturel.

    Château de Montfort (Côte-d'Or)
    Château de Montfort (Côte-d’Or)

    Et en effet, à dix-huit ans, ce descendant de nobles sires était devenu maître de sa fortune, mais son père, tué dans une croisade, n’avait laissé auprès de son fils aucun guide sûr, aucun tuteur fidèle. Pour seul frein à sa jeunesse orageuse il n’avait eu qu’une mère, toute tendresse, douceur et indulgence, et l’avait perdue trop jeune encore pour pouvoir se passer des sages conseils et

     

    des soins attentifs dont elle environnait son inexpérience. Dès ce moment, Arthur s’était livré à l’orgie et à la débauche, n’aimant pour société que la fréquentation des jeunes seigneurs les plus dissolus du pays, qui étaient devenus ses compagnons de tous les jours, jusqu’au jour où le vieil intendant de la maison des Montfort, voyant des jeunes hommes ruinés tels un essaim d’intrigants affamés se jeter sur la fortune d’Arthur, avait élevé la voix pour avertir l’héritier de son aveuglement ; mais pour prix de ce sage avis, Arthur avait chassé le fidèle et vieux serviteur, avant de le remplacer par un valet complaisant pour ses caprices, et dont il n’eut à redouter aucun conseil respectueux ou importun.

    Il ne fallut pas cinq ans à Arthur pour dissiper l’immense fortune des Montfort, et l’imprudent et malheureux jeune homme, dans une nuit de folie et d’ivresse, dans une partie de jeu de cinq minutes, avait perdu jusqu’au mausolée de ses pères. A l’heure nocturne où il revenait au château, les somptueux appartements qu’il parcourait n’étaient plus son patrimoine. Cette chambre où fut son berceau, ce sol de ses premiers pas ; ces longues galeries où, enfant, il avait aimé à courir, ces salles de festins et de danses ; ce parc si beau avec ses hêtres, ses mélèzes ; jardins splendides, lambris dorés, tout cela allait être souillé par la présence d’un ignoble maître, d’un débauché, d’un joueur, d’un manant, d’un valet, d’un homme sans nom, sans honneur, d’une origine inconnue. Cet être, dans quelques heures, passerait insolemment devant le portrait de son père, se délasserait dans sa couche, userait de tous les droits qui n’auraient pas dû être aliénés de la famille des Montfort, posséderait le tombeau de sa mère.

    Rien ne pouvait le sauver de l’ignominie que de l’or, beaucoup d’or. De l’or ! qui lui en donnera ? Arthur se souvient alors d’avoir entendu vanter, par ses compagnons de débauches , le pouvoir des puissances infernales, et les appelle à son secours : pour avoir de l’or, plein seulement une botte, il vendrait son âme à Satan. A peine a-t-il accueilli cette pensée criminelle, qu’une voix forte, sonore, retentit à son oreille. Satan lui-même répond à son appel : « Jeune homme, tu es malheureux, et plus encore que tu ne penses. Tu n’a pas réfléchi à toute l’horreur de la destinée qui t’attend. Que vas-tu devenir, toi si mollement nourri dans les plaisirs, si doucement bercé par les voluptés enchanteresses ? Au sortir de ton beau manoir, où trouveras-tu un ami pour te recueillir et consoler tes peines ? Ceux qui ont jusqu’ici partagé ta fortune, demain détourneront la tête à ton passage. Toutes les carrières te seront fermées ; ruiné sans retour, tu ne pourras plus tenir le rang de tes ancêtres ; tu seras obligé d’obéir là où ils ont commandé. Traînant ta malheureuse existence de ville en ville, conçois-tu maintenant ce qui t’est réservé pour l’avenir ? Mais je suis là, et si tu veux, je réparerai tes pertes.

    « Tu demandais tout à l’heure de l’or, tu en auras. Demain, au point du jour, suspends cette botte à la plus haute tour de ton château, elle sera remplie, et je m’engage à te la faire trouver toujours pleine ; tu peux compter sur ma parole. Les conditions de ce service, tu les as toi-même fixées ; ton âme m’appartiendra à l’instant où j’aurai rempli la botte ; à ta mort, je réclamerai mes droits. » Ainsi parle Lucifer. « Oui, j’y consens, s’écrie Arthur, dont l’imagination égarée savait enfin sur quoi se reposer. » Et de nouveau il fut seul dans sa chambre.

    Ce n’était point une illusion. Avec de l’or il pourra cacher ses folies. Avec de l’or il pourra racheter son château, riche et respectable héritage qu’il ne devait pas livrer aux chances d’un tour de cartes. Mais il revoit les portraits de ses aïeux, il les contemple avec respect. Celui de sa mère s’offre à lui. Le jour qui commençait à paraître colorait d’un rouge de feu le visage pâle de la châtelaine. On eût dit que sa grande ombre courroucée allait se détacher, pour s’opposer à la conduite impie, sacrilège de son fils. La terreur glace Arthur ; il reste enchaîné devant ce portrait qui est pour lui l’aiguillon du remords. Où il avait reçu des leçons de sagesse d’une mère chérie, où elle l’avait fait prier, il a contracté un pacte diabolique.

    Château de Montfort (Côte-d'Or)
    Château de Montfort (Côte-d’Or)

     

    Nouvelle lutte, nouveaux tourments. Il se jette à genoux, et appelle à grands cris la protectrice de son enfance, sa mère ; sa mère, qui avait été si douce et si indulgente. Puis , soudain, il a une inspiration lumineuse. Satan doit remplir d’or la botte d’Arthur. Mais s’il peut l’engager à renoncer à sa promesse, l’âme d’Arthur ne lui appartiendra plus. Et le jeune homme imagine donc de détacher le dessous d’une botte ; stratagème puéril, il est vrai, mais dont le résultat était de rendre cette botte ouverte des deux côtés et impossible à remplir. Il va lui-même la suspendre à la plus haute tour de son castel, et à peine la botte percée est-elle en place, que voilà une pluie d’or, une pluie d’or énorme qui roule comme la grêle au pied de la tour : Satan se hâte d’en accumuler un monceau pour acheter cette âme prête à lui échapper. Il veut à toute force combler le vide immense qui lui empêche de tenir sa parole ; ce vide qui part de la cime de la tour, et va jusqu’à sa base. Il le prodigue, l’or. Arthur pénètre dans les intentions de l’esprit tentateur. A sa voix, aussitôt tous ses serfs, ainsi que ses serviteurs accourent de tous les côtés armés de pioches et de pelles. Ils combinent leurs efforts pour détourner l’entassement d’or qui menace de monter jusqu’au bout, jusqu’au haut de la tour et au-dessus de la botte.

    Tous travaillent à l’envi sous le commandement d’Arthur, qui les conjure de ne pas l’abandonner. Nul ne se laisse vaincre, ni par les blessures qu’il reçoit de la force avec laquelle le métal tombe sur sa tête et ses mains en les meurtrissant, ni par la vitesse de Satan, qui redouble l’élan de sa pluie métallique, sur laquelle il attend la victoire. Depuis le matin jusqu’à midi l’or n’avait cessé de tomber. Mais l’Angélus sonne au presbytère, et soudain un horrible craquement jette l’épouvante parmi les travailleurs. Ils reculent, et tout à coup cette haute tour, qui semblait par sa solidité défier les ravages du temps, s’écroule d’elle-même comme les murailles de Jéricho. Avec cette chute épouvantable, Satan était vaincu, sa rage impuissante ayant détruit le monument de sa défaite.

    Le jeune Montfort, foudroyé par le prodige, revenu à des sentiments dignes du beau nom qu’il portait, voulut rebâtir la tour massive, mais sa volonté trouva un obstacle invincible. Il ne put la refaire : l’emplacement était devenu un terrain sans consistance. Toujours un événement inattendu détruisait les travaux. Ni Arthur, ni les fils d’Arthur, ni les fils de leurs fils ne purent réparer la brèche faite au noble manoir. Des siècles plus tard, on montrait encore des débris, des décombres de la tour écrasée, et l’on disait aux visiteurs curieux : « C’est ici la Tour du Diable ! ».

     

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  • Till l’Espiègle ou Figure de Hibou :
    héros légendaire inspirant les conteurs
    et à l’origine du mot espiègle
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)
     
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    Peu de héros, réels ou imaginaires, ont obtenu une réputation aussi durable que celle dont jouit l’aventurier allemand Till l’Espiègle, ou plutôt Thyl Ulenspiegel, dont le nom signifie littéralement Miroir de Hibou —, si ce n’est Face ou Figure de Hibou. Si son nom est à l’origine du mot espiègle, son histoire, traduite en de nombreuses langues et s’affranchissant des frontières, met en scène une espèce de Jocrisse riant le premier de sa naïveté voulue, adepte de facéties grossières mais jamais immorales.
     
     
     

    L’histoire de Till l’Espiègle, composée vraisemblablement en allemand ou en bas-allemand, ne tarda pas à être traduite en flamand, en français, en latin, en anglais, en danois, en polonais ; on n’a jamais cessé de la réimprimer depuis. Les éditions qui en ont été faites en différentes langues sont innombrables. Lappenberg, dans son D. Thomas Murners Ulenspiegel (1854), dont nous parlerons plus loin, en décrit plus de cent.

    Till l'Espiègle
    Till l’Espiègle

    L’aventurier allemand a occupé le ciseau et le burin des artistes ; plusieurs fois ses aventures ont été transportées sur la scène ; l’imagerie populaire a reproduit ses moindres faits et gestes ; son nom a passé dans notre langue et a formé les mots espiègle — employé par Ronsard — et espièglerie ; de nombreuses publications périodiques ont paru sous son enseigne ; enfin la Pologne, l’Allemagne et la Flandre se sont disputé l’honneur de l’avoir vu naître.

    Au premier, abord, il est assez difficile de saisir la raison de cette popularité. Les Aventures de Til Ulespiègle forment une série de facéties, un de ces recueils comme il en fut composé beaucoup depuis le

     

    XIIIe jusqu’auXVIe siècle. Ce qui les caractérise cependant, c’est qu’elles sont attribuées — ainsi qu’il est arrivé en Italie pour les facéties de Gonelle et d’Arlotto — à un personnage unique que l’auteur fait voyager par monts et par vaux à travers l’Allemagne, dans le seul but d’obtenir un cadre assez large pour réunir toutes les anecdotes relatives à son héros.

    Et quel est cet aventurier ? Un fils de paysans, un personnage extravagant, coureur de routes et de grands chemins, bohème errant, toujours occupé à imaginer quelque tour pendable qu’il jouera au premier venu, aussi bien à ses compagnons de voyage, aux artisans qui lui donnent du travail, aux hôteliers qui l’hébergent, qu’aux prêtres de la campagne, aux évêques et aux princes qui le prennent comme valet ou qui le reçoivent à leur table.

    Les facéties de Till sont plus ou moins plaisantes, plus ou moins bien racontées ; elles ne sont spirituelles que par accident ; mais toujours ou presque toujours, elles se traînent dans la grossièreté et l’ordure. Le héros n’est Till l’Espiègle — au sens français du mot espiègle — que dans de bien rares circonstances ; la plupart de ses actions sont inspirées par une méchanceté naturelle et gratuite, par des instincts pervers qui, bien loin d’exciter le rire, n’amènent que la répulsion et le dégoût. Ces tours n’ont pas même le mérite de l’originalité.

    Till l’Espiègle est encore Jocrisse, mais un Jocrisse de convention qui joue son rôle en conscience et qui, dans la coulisse, est le premier à rire de sa naïveté voulue. Ce caractère — naturel ou fictif — est également bien connu du peuple ; c’est celui de Jean le Diot, de Gribouille, des badauds, innocents, pauvres d’esprits de nombre de contes populaires, qui prennent à la lettre les ordres qu’on leur donne ou les recommandations qu’on leur fait. Du reste il n’est guère de trait en ce genre attribué à Til, qui ne se retrouve dans les collections des contes populaires de Luzel, Bladé, Sébillot, Cosquin, ou dans les Contes picards de Carnoy. On ne parle ici que de la France ; mais les traditions étrangères offrent les mêmes analogies.

    Ce ne serait point s’abuser que d’affirmer que les aventures de Till l’Espiègle ont dû tout leur succès à ce mélange de grossièreté et de simplicité d’esprit qui nous offusque tant à notre époque. Au temps où fut composé le livre, les facéties et les contes orduriers étaient de mode avec les récits grivois et obscènes. Les moines et les seigneurs, les « honnestes dames » elles-mêmes, se délectaient à l’ouïe de ces histoires qui correspondaient à un degré particulier de civilisation ; les novelliéristes italiens, latins et français, — surtout ceux qui composèrent des recueils de facéties —, ne faisaient que se conformer au goût général.

    Aujourd’hui, ce goût s’est épuré — au moins le goût officiel — ; on ne manquerait pas de traîner le Pogge et Beroalde en cour d’assises ; on y a bien traîné naguère un éditeur du Pogge ! Boccace, Amis, Chappuis, Rabelais ne seraient plus que des pornographes, et avec eux Marguerite de Navarre, Charles le Téméraire et le dévot roi Louis XI

    Les facéties grossières n’ont point perdu cependant de leur faveur autant qu’on pourrait le croire. Le goût s’en est conservé chez nos paysans et chez nos artisans. Les novelliéristes avaient emprunté au peuple l’idée et le thème de leurs récits ; ces récits sont retournés au peuple. Et maintenant encore, n’entendons-nous pas répéter ces plaisanteries frustes et grossières, tantôt en joyeuse et intime compagnie, tantôt à la fin des réunions d’hommes et des banquets, lorsque le vin qui pétille a mis chacun de bonne humeur ? Till l’Espiègle — et cela le différencie des héros des recueils italiens de facéties — n’est qu’ordurier, mais nullement grivois ni obscène. Les aventures du héros, comme le fait fort bien remarquer Jannet dans Les Aventures de Til Ulespiègle, ne sont jamais immorales.

    Les critiques qui se sont occupés des Aventures de Til Ulespiègle, ayant remarqué que les facéties de Til se retrouvaient dans les recueils antérieurs des novelliéristes, en ont conclu que l’auteur de l’ouvrage allemand avait amplement puisé dans ses devanciers et ses contemporains, notamment dans les Fabliaux français, le curé Amis, le curé de Kalenberg, les Cento Novelle antiche, les Repeues franches, les Facéties de Gonella et du Poggio, Morlini, Bebelius, et pour les additions faites après 1519, le recueil de J. Pauli, Schimpf und Ernst.

    Or ces facéties se retrouvent, ainsi que nous l’avons dit plus haut — et ainsi qu’il serait facile de le prouver — dans la tradition populaire non seulement de la France, mais encore de pays qui, comme la Russie méridionale, n’ont point connu les recueils des novelliéristes ; il semble possible d’affirmer qu’elles sont antérieures au mouvement littéraire du XIVe et du XVe siècles ; les écrivains précités ne firent qu’utiliser des thèmes anciens, des récits courants qu’ils n’avaient qu’à saisir et à noter au passage pour ensuite les enjoliver avec plus ou moins de grâce, suivant leur talent.

    Qu’y a-t il d’étonnant à ce que les novelliéristes et les auteurs de recueils de facéties aient utilisé les mêmes récits et les mêmes traits ? Ils ne se sont pas davantage copiés que ne se copient de nos jours les recollecteurs de contes et de chansons populaires, Bladé, Luzel, Cosquin, Absjornsen, Pitré, Machado, Ortoli, Sébillot, Eugène Rolland, de Puymaigre, Millien, et tant d’autres qui, cependant, donnent les mêmes récits avec quelques simples nuances de détail.

    Il est un autre argument historique que nous pourrions donner touchant cette question de l’origine du Till l’Espiègle : les divers recueils cités plus haut par les critiques, datent pour la plupart de la même époque que l’ouvrage allemand, quelques-uns mêmes lui sont postérieurs, par exemple les Cento Novelle Antiche, Bebelius, Morlini, le Recueil de J. Pauli.

    Maintenant Till l’Espiègle est-il un personnage imaginaire ou réel ? Lappenberg et Jannet croient à son existence. Tout ce qu’on a pu invoquer pour soutenir cette opinion se réduit à des traditions, à des indications contenues dans des ouvrages relativement modernes, enfin à des monuments apocryphes. Les Allemands, adoptant les données du livre populaire, font naître Till à Kneitlingen et le font mourir en 1350 à Moelln, où l’on montrerait encore la pierre qui aurait recouvert son tombeau.

    Till l'Espiègle
    Till l’Espiègle

    Mais ce monument ne remonte pas au delà du XVIIe siècle. Les Flamands le font mourir à Damme, où ils ont aussi son tombeau. D’après un érudit polonais, Ulespiègle, slave de nation, aurait été enterré dans une propriété d’un seigneur Molinski, en Pologne. Ce savant, comme le fait remarquer Jannet, n’a pas pris garde que le nom Molinski (Du Moulin), n’est qu’une traduction assez libre du nom de Moelln (mühle, moulin).

    Lappenberg croit qu’un aventurier du nom de Till l’Espiègle a vécu dans la basse Saxe dans la première moitié du XIVe siècle, sorte de bouffon qui jouait des tours aux paysans et

     

    aux artisans, faisait concurrence aux fous de cour et, comme tel, poussait des pointes à l’étranger, au Danemark, en Pologne, et peut-être jusqu’à Rome. Til n’était-il pas plutôt un héros populaire, tel que Jean le Diot, Jean de l’Ours, Jean sans Peur, et vingt autres, sur le compte duquel s’accumulaient toutes les facéties courantes ?

    N’est-ce pas par le même phénomène que se sont formées nombre de légendes, comme celles d’Hercule, de Gargantua, de Jean de l’Ours, et aussi les merveilleuses aventures du héros La Ramée dans les contes de chambrée ?

    Ce phénomène est fort bien qualifié par Henri Gaidoz du nom de cristallisation légendaire. Le peuple a ses héros types qui, par leur caractère saillant, groupent les traits traditionnels. En France, Gargantua personnifie la gloutonnerie ; Jean de l’Ours, la force ; l’Ogre, les instincts féroces et les survivances d’anthropophagie ; Gribouille, la sottise et la simplicité d’esprit, etc. Leur histoire, écrite au XVe siècle, telle qu’on pourrait la donner en reliant les épisodes, les contes et les légendes auxquels leur nom est attaché, leur histoire n’embarrasserait-elle pas maintenant nos érudits ?

    Quoi qu’il en soit, les facéties de l’Espiègle se retrouvant un peu de partout, d’abord dans les recueils antérieurs et postérieurs, puis dans la tradition populaire, ne sont pas de l’histoire ; le héros ne saurait davantage être historique. L’auteur — ou plutôt le recollecteur — des Aventures de Til Ulespiègle, n’a pas moins embarrassé les critiques. La première édition connue est écrite en haut-allemand ; elle fut imprimée à Strasbourg en 1519.

    C’est cette édition qui a été reproduite en 1854 par Lappenberg avec des notes historiques, critiques et bibliographiques qui font de son livre un chef-d’œuvre d’érudition — Jannet a traduit en français l’édition de 1519 —. Lappenberg attribue cette rédaction à Thomas Murner, le célèbre cordelier, né à Strasbourg en 1475, mort vers 1533. A l’appui de cette opinion, il rapporte un témoignage, daté de 1521, qui parait concluant.

    Les nombreuses négligences et le style incorrect de cette édition de 1519, ne permettent pas de croire que Thomas Murner ait été autre chose qu’un traducteur. Le célèbre cordelier a transporté en haut-allemand un ouvrage qui existait déjà en bas-allemand — peut-être dans cette édition présumée de 1483 qui est toujours restée introuvable. La préface, au reste, jette un certain jour sur cette question. « Il n’y a dans ce mien méchant écrit ni art ni subtilité, car je suis malheureusement ignorant de la langue latine, et ne suis qu’un pauvre laïque », dit l’auteur anonyme.

    Cette préface est datée de l’an 1500 ; la première rédaction se trouve ainsi chronologiquement fixée. L’édition de 1483 n’aurait donc jamais existé. Voici, du reste, un autre passage qui montre que l’auteur de la préface est bien l’auteur de la première recollection : « Moi... ai été prié par plusieurs personnes de réunir et mettre par écrit, pour l’amour d’elles, ces récits et histoires... » Thomas Murner a dû se borner à traduire cette recollection de 1500 qu’il a publiée telle quelle et sans aucuns soins, ce qui se comprend fort bien d’un homme absorbé par des travaux de toutes sortes comme l’était le savant cordelier.

    A la lecture, on remarque que les aventures de Til sont rangées d’après un ordre méthodique assez régulier : histoires concernant l’enfance du héros, aventures chez divers souverains, tours joués aux ecclésiastiques, aux artisans, aux paysans, aux aubergistes, enfin récits relatifs à sa mort. D’un autre côté, les renseignements géographiques, topographiques et historiques sont donnés avec une grande exactitude.

    Le recollecteur de l’an 1500 connaissait donc bien l’Allemagne qu’il avait dû parcourir dans tous les sens. N’était-il pas un de ces ménestrels errants qui — comme nos jongleurs — allaient de bourg en ville raconter les aventures des héros imaginaires, ou payer l’hospitalité qu’on leur accordait généreusement, en chantant des lieds et des complaintes ?

    Ainsi s’expliqueraient ces particularités que nous signalions précédemment. Dans cette hypothèse, le recenseur anonyme, n’aurait, comme autrefois les rhapsodes, que coordonné les récits circulant en Allemagne soit sur le héros Till l’Espiègle, soit sur des héros similaires. Nous remontons ainsi bien plus haut que les premières années du XVIesiècle, à une époque où n’avait encore paru aucun des recueils de facéties dans lesquels on a prétendu que l’écrivain avait puisé. Il faut toutefois en excepter Amis et Kalendercités à la fin de la préface de l’an 1500, vraisemblablement par Thomas Murner.

     

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  • Superstitions normandes
    (D’après un récit paru en 1846)
     
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    Le jour de l’Épiphanie, lorsqu’on s’apprête à manger le gâteau des Rois, un enfant se glisse sous la table. On lui crie alors phoebe Domine, pour qui la part ? Il répond d’abord : pour le bon Dieu, et ensuite pour tel ou tel. On donne la part de Dieu au premier pauvre qui se présente, et s’il y a un membre de la famille absent, on garde soigneusement sa part dans une armoire. S’il se porte bien, le gâteau demeure sain, et s’il meurt, il se gâte tout à fait. Celui qui a la fève est le roi de la fête. Aux Saturnales, les Romains tiraient aussi au sort, avec des fèves, pour se donner un roi dans la solennité du banquet.

    Dans l’Orne, on nomme Trefouet la bûche de Noël, on répand dessus de l’eau bénite, elle doit durer les trois jours de la fête, et l’on conserve ce qui reste pour le mettre au feu lorsqu’il tonne. Ce tison préserve à la fois du tonnerre et des sorciers. Le charivari se donne, dans la Normandie, au mariage des veufs, et dans quelques autres circonstances où l’on peut exprimer un blâme publique. On s’y déguise de diverses manières, et surtout sous des figures d’animaux sauvages.

    La Taranne est un animal mystérieux, de la forme d’un chien, mais plus grand, très maigre et très sec. Il passe son temps à dévorer les chiens et s’amuse à les faire crier. Il se montre ordinairement dans les nuits d’hiver. Il y a aussi la Piterne, qui n’est connue que de nom ; mais on place de certaines gens en sentinelle pour la saisir. On appelle Letites ou Létiches, de petits animaux d’une blancheur éclatante, qui ne se montrent que la nuit et disparaissent dès qu’on les approche. Ils ne font aucun mal, et selon l’opinion commune, ce sont les âmes des enfants morts sans baptême.

    Pendant la célébration de la messe de minuit, tous les animaux se mettent à genoux ; mais il serait imprudent d’aller dans les étables pour s’en assurer et l’on s’exposerait à être battu par eux.

    Un morceau de pain qui a été bénit à chacune des trois fêtes de Noël préserve de l’orage et des chiens enragés ; mais si l’on donne de ce pain à ceux qui ne le sont pas, ils le deviennent aussitôt. Le pain bénit de Pâques garantit des sorciers. Les sorciers sont très communs en Normandie, et l’on pense qu’ils se trouvent principalement parmi les bergers. C’est surtout aux avents de Noël que leur puissance est le plus redoutable, et cette époque est également celle des esprits et des revenants. Les âmes des personnes qui ont commis de grandes fautes, se montrent alors chaque nuit, aux mêmes heures, jusqu’à ce que, à force de prières et de messes, on les ait délivrées. Ces revenants ont le même son de voix que de leur vivant ; mais on ne peut les toucher. Il y a aussi des esprits qui habitent certaines maisons, y font beaucoup de tapage et déplacent tous les meubles. D’autres, enfin, apparaissent sous des formes hideuses, d’hommes ou d’animaux, pour inspirer encore une plus grande crainte. Les Grecs avaient aussi leurs Mormones, qui prenaient la forme d’animaux féroces pour inspirer la terreur.

    Le Gobelin est un génie familier, malicieux, qui se revêt de diverses manières pour faire ses espiègleries ; mais qui est bon diable d’ailleurs, et n’exige pas trop de ceux qu’il lutine.

    Les esprits servants ont plus particulièrement la forme d’un nain. Ils aident volontiers les laboureurs dans leurs travaux, et les jeunes filles au temps de la récolte. Dans les ménages, cependant, si les servantes qu’ils protègent viennent à oublier de leur jeter à manger, sous la table et de la main gauche, alors ils ne manquent pas de se venger en mettant tout en désordre.

    Des trésors existent dans tous les châteaux en ruines ; mais ils sont la propriété du diable. Ils sont gardés par des chiens noirs qui les font quelquefois découvrir. Lorsqu’un de ces animaux se présente chez un habitant, et qu’on lui a fait faire un bon repas, il invite alors son hôte à le suivre et le conduit à l’endroit où il faut fouiller. Néanmoins, il faut, avant de se mettre à cette besogne, s’y préparer par le jeûne et la prière, et lorsqu’elle est commencée, on ne doit pas, quelle que soit sa durée, l’abandonner un seul instant ; car on perdrait tout le fruit de sa peine.

    Il y a aussi des trésors cachés dans les cimetières, sous les grosses pierres, etc. C’est toujours le diable qui en est le gardien, et pour l’emporter sur lui, on ne peut se dispenser de recourir à la sorcellerie. On peut, par exemple, poser un objet sacré sur ce trésor, ou bien jeter dessus de l’eau bénite, ou enfin le faire tirer par un vieux cheval, qui détruit toujours le maléfice ; mais il ne manque pas non plus de périr dans l’année.

    Les fées habitent les cavernes, et se plaisent à rendre service, pourvu que l’on se montre discret à leur égard. Elles aiment à se promener sur le cou des chevaux et à danser dans les lieux écartés où l’on trouve le matin, la trace du rond qu’elles ont formé. Les Dames blanches se montrent au bord des fontaines et au pied des rochers. La Bête Avette est une fée des fontaines qui aime beaucoup les enfants, et qui les noie pour les garder avec elle.

    Il y a des Dragons blancs, rouges ou noirs, qui apparaissent quelquefois dans les airs et enlèvent certaines gens. Cette tradition de Dragons vient sans doute de l’Orient, puisqu’il est parlé de ces animaux fabuleux dans les contes arabes, indiens, chinois et persans.

    On croit qu’il y a des femmes qui, par suite de rapports criminels avec les démons, mettent au monde des espèces de monstres qui, dès qu’ils sont nés, se sauvent sous le lit en grimaçant. C’est ainsi, dit-on, que naquit l’enchanteur Merlin. En Allemagne, on nomme ces enfants-là Killerops.

    On fait un grimoire qui rend de très grands services à celui qui en est porteur ; mais pour qu’il eût toute sa puissance, il faudrait, ce qui n’arrive pas, qu’il eût été baptisé par un prêtre et nommé comme un enfant. Le prêtre qui ferait la cérémonie, conjurerait alors toutes les puissances infernales d’exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé en vertu du livre baptisé et les obligerait d’envoyer un de leurs pour le signer au nom de tous et y apposer le cachet de l’enfer. Celui qui serait muni de ce livre pourrait ensuite commander à toutes les légions d’esprits avec la certitude d’être promptement obéi.

    Les cierges bénits ont aussi une merveilleuse puissance pour chasser les démons et les sorciers ; toutefois, on les allume également pour préparer des maléfices.

    On a la criminelle superstition de consacrer sept hosties à Noël, ou dans la semaine sainte, pendant sept années consécutives, afin de composer des sorts très puissants. Faire le signe de la croix de la main gauche avant de jouer, porte bonheur. On a aussi des formules qui ont une grande puissance dans le même cas.

    Durant la procession des Rameaux, et surtout au moment où le curé met du buis à la croix, on examine de quel côté vient le vent, pour savoir si on aura du blé, de l’herbe ou des pommes. Pour conserver longtemps une grande fraîcheur, il faut se laver avec de l’eau prise à la rivière le jour de Pâques, avant le lever du soleil. L’eau bénite de la Pentecôte est préférable à celle de Pâques pour préserver de l’orage ; mais celle de Pâques vaut mieux pour éloigner les sorciers. On doit faire provision de l’une et de l’autre.

    La foudre ne frappe jamais l’épine blanche, parce que la couronne du Christ était faite de cet arbuste. Les fleurs cueillies le jour de la Saint-Jean ne flétrissent jamais. On fait surtout des couronnes avec l’armoise qui préserve de la foudre et des voleurs. Il en est de même de la verveine. Se rouler ce jour-là, le matin, dans la rosée, ou se baigner dans une fontaine, guérit de la gale et de toutes les maladies cutanées.

    Le tintement des oreilles désigne qu’on parle de nous : si cela a lieu à l’oreille droite, c’est un ami ; si on l’éprouve à la gauche, c’est un ennemi. Les Romains tiraient le même présage de ce tintement. Tomber ou faire un faux pas, lorsqu’on sort pour terminer une affaire, est d’un très mauvais augure. Le sel purifie toute chose, chasse les maléfices, et c’est un signe de malheur que de renverser une salière. Les Romains, qui employaient le sel dans les augures, trouvaient aussi que c’était un mauvais présage que de le renverser.

    Lorsqu’on sort le matin pour la première fois, il n’est nullement indifférent de porter tel ou tel pied le premier dehors. Le pied gauche est un signe de bonheur quand on rentre ; et le pied droit signe la même chose quand on sort. Si l’eau commence à tomber un mardi, un mercredi ou un vendredi, elle continuera tout le reste de la semaine. Si elle commence un dimanche, elle durera huit jours. Selon tel ou tel jour qu’elle tombe dans l’année, c’est un signe d’abondance ou de disette. Il ne faut pas tailler ses ongles un mardi, un mercredi ou un vendredi, parce qu’il pousserait de petites pellicules nommées envies ; et de plus il arriverait quelque malheur.

    Quoique le vendredi passe pour un jour funeste, il ne faut pas cependant mettre de l’eau dans le cidre un autre jour que celui-là ; car la liqueur deviendrait aigre. Si l’on prend une chemise le vendredi, on mourra dedans. Un prêtre qui a reçu pendant sa vie de l’argent pour dire des messes qu’il n’a point dites, vient les célébrer après sa mort et même achever les mots qu’il avait oubliés. Ce sont certains curés et les bergers qui font paraître les orages. Si l’on tire sur la nuée la plus noire, avec une balle bénite, il en tombera infailliblement un sorcier.

    Si l’on met des œufs ardrés dans du fumier de cheval, il en naîtra un serpent. Il faut alors le tuer lorsqu’il est encore petit ; car plus tard il causerait de grands dommages. Son huile sert à composer des maléfices. Lorsqu’il se forme de petites ramifications à une chandelle, il faut examiner de quel côté elles sont placées ; car bientôt on doit recevoir une nouvelle ou une visite du même côté.

    On se masque rarement dans le carnaval, parce que le diable a souvent enlevé des jeunes gens qui s’étaient déguisés. Néanmoins, dans quelques communes, les mascarades sont en usage et même très en faveur parmi la jeunesse. Les anciens avaient aussi des mascarades, particulièrement aux Saturnales ou fêtes de Bacchus, aux Lupercales, et à la fête de la mère des dieux, qu’on appelait Megalesia. Ovide les fait remonter jusqu’à Hercule, qui, pour causer de la peine à Faune, prit un jour les habits de la belle Lyda sa maîtresse, et lui donna un rendez-vous dans une grotte obscure. Faune ayant reconnu la tromperie s’en retourna plein de confusion.

    Lorsqu’on mange des harengs, on jette la laite au plancher : si elle s’y attache, c’est qu’on aura un habit neuf à Pâques ; dans le cas contraire on n’aura rien. C’est aussi un excellent moyen pour savoir si l’on réussira dans une affaire. Quand une louve mes bas ses petits, elle donne aussi le jour à un chien. Lorsqu’ils sont tous grands, ou du moins assez forts pour vivre seuls, elle les conduit à un ruisseau, et, à la manière de boire, elle reconnaît le chien qu’elle dévore sur-le-champ.

    Les laitières se servent d’un vase d’airain pour traire les vaches lorsqu’elles arrivent d’une foire. Ce métal les préserve des sortilèges, et a la propriété d’attirer une plus grande quantité de lait. Lorsqu’on doit porter le lait à la ville, ou bien lorsqu’on veut le donner à des voisins, on a soin de mettre dessus un peu de sel, pour détruire les sorts que l’on voudrait jeter sur les animaux qui l’ont fourni. Pour éviter ces sorts, on suspend aussi un petit sac rempli de sel à la corne de la vache ; et pour lever ceux qui ont été donnés, on mène la vache à une foire, ou bien on a recours à un sorcier.

    Avant la révolution de 1793, on publiait des Monitoires, que l’on appelait aussi Quérémonies, contre le malfaiteur qui n’avait pu être découvert et ceux qui le connaissaient, mais qui ne voulaient pas le livrer. Si le criminel ne se présentait pas à la troisième publication, il appartenait au diable et courait le Loup-garou ; car alors on le débaptisait, et ceux qui le cachaient avaient le même sort. Tous les soirs, après le coucher du soleil, le malheureux se revêtait d’une peau de loup, qu’on appelle Hère ou Hure, et le diable, à qui il était échu en partage, le fouettait cruellement au pied de toutes les croix et au milieu de tous les carrefours. Du reste, pour délivrer un loup-garou, il faut lui porter sur le front trois coups de couteau bien appliqués. Si le sang coule, le loup-garou est sauvé, sa Hère tombe. D’autres personnes pensent qu’il ne faut tirer que trois gouttes de sang. Le loup-garou court de trois à sept ans : si on manque à le délivrer, ce temps recommence.

    Pour faire passer le lait aux femmes ou aux animaux qui en ont, il faut leur faire un collier de liège. Le lait d’une femme qui a eu deux enfants au plus, sert à composer des sorts très puissants pour opérer toutes sortes de sortilèges et d’enchantements. Le septième garçon ou la septième fille, et leurs descendants jusqu’au quatrième degré, guérissent du Carreau, en passant la main sur le ventre du malade ; mais il vaut encore mieux toutefois faire dire une messe en l’honneur d’un saint. La personne qui touche a de longues prières à réciter ; et, celle qui a été touchée, en est quitte pour quelques Pater et quelques sous.

    Couper la galette faite à la fouée empêche le pain de cuire ; il faut la rompre. Un homme damné mange après sa mort le suaire qui lui couvre le visage, et ce malheureux pousse dans la tombe des cris sourds et effrayants. On conserve les glanes de la moisson jusqu’à l’année suivante. On conserve également, pendant une année, les couronnes de la Saint-Jean et le morceau de gâteau des Rois.

    On donne le nom de Faulaux au gaz inflammable qui se fait apercevoir dans les lieux marécageux. On dit que ce sont des âmes damnées qui cherchent à entraîner les voyageurs dam des précipices ou dans l’eau. Les Anglais nomment ces feux Wisp ; les Irlandais, Miscaun marry ; et les Allemands, Heerswifels. Les anciens les appelaient Dioscures, lorsqu’ils apparaissaient autour des mâts et des agrès des navires : s’il y en avait deux, c’était signe de beau temps ; un seul présageait la tempête.

    Lorsqu’on voit tomber un météore, connue sous le nom d’étoile qui file, c’est que quelqu’un meurt au même instant, et que son âme monte au ciel. Dans ce cas, il faut faire le signe de la croix, et réciter un Pater et un Ave. On appelle Chasse Annequin, une troupe d’esprits qui traverse les airs, en poussant des cris aigus et prolongés. D’après la tradition, cette chasse a pour origine un prêtre qui, pour avoir eu ainsi qu’une religieuse une pensée profane sans en avoir fait pénitence, fut condamné avec la none à courir les airs de toute éternité. Si l’on rencontre un chien noir le matin, en sortant pour la première fois, il faut rentrer aussitôt sans terminer aucune affaire, parce que le chien noir est d’un mauvais présage. Il est bon aussi de ne point voir pour première personne celle qui est habillée de noir.

    Dans les repas des gens de la campagne, lorsqu’il y a une oie, on lui coupe d’abord le croupion, et l’on fait à celui-ci trois pieds avec des petits morceaux de bois. Ensuite, on le bannit, c’est-à-dire que celui qui boit sans discontinuer le plus grand nombre de verres de cidre, l’obtient. Lorsque les étincelles du bois qui pétille dans le foyer sont vives et nombreuses, c’est signe de guerre ou de discordes quelconques. L’odeur de la fumée chasse l’orage.

    Les enfants qui n’ont pas sept ans accomplis sont toujours exposés à être enlevés par des sorciers ou par des vieillard qui les emmènent dans des souterrains et les mangent. Les Grecs avaient aussi un démon femelle, nommé Gello, qui tourmentait les petits enfants.

    On appelle corde au beurre une corde composée d’un grand nombre de noeuds, préparée par un sorcier, et que l’on attache au pied gauche de derrière d’une vache. On conduit celle-ci par les chemins les plus fréquentés, et l’on est persuadé qu’elle se procure ainsi tout le beurre qu’auraient donné les vaches qui sont passées dans le jour par le même lieu. Cette opération est connue sous le nom de traîner la corde.

    Les gens de la campagne sont persuadés qu’ils ont rencontré plusieurs fois, dans la nuit, des béliers noirs qui vomissent des flammes, des chats noirs dont les yeux étincellent, des lapins blancs suspects, des taureaux rouges à cornes épouvantables, et des chiens noirs immobiles dans les lieux où il y a des trésors.

    Il ne faut point vendre les abeilles, mais les échanger ou les donner. Celles qui sont volées ne profitent pas au voleur. Quand quelqu’un meurt dans la maison, on attache un morceau d’étoffe noire à la ruche ; car elles périraient dans l’année si on ne leur faisait pas porter le deuil. Ces insectes n’aiment pas à entendre jurer, et ils punissent à coups d’aiguillon celui qu’ils entendent blasphémer. Tuer les abeilles sans nécessité, c’est perdre la bonne chance et compromettre son bonheur.

    Il est défendu de manger des œufs le vendredi et le samedi de la semaine sainte, car presque toujours ils renferment des crapauds ces jours-là. On vend dans les foires des amulettes, tels que bagues de saint Hubert, petits livres sacrés, etc., qui garantissent des chiens enragés et des sorciers.

    Afin qu’une vache puisse concevoir, on ne manque jamais à la pratique de la frapper sur le flanc de trois coups d’une baguette de coudrier, ou de fendre en quatre le bout de sa queue, ou de lui appliquer sur les reins une poignée de boue, ou d’y jeter un seau d’eau fraîche, ou enfin de les lui frotter. On lui fait manger du sel ou du buis bénit pour la préserver des sorciers. De peur qu’une vache qu’on vient d’acheter n’ait reçu un sort qui l’empêche de donner du beurre, on lui met du sel fondu au pis et à la naissance de la queue, ainsi que dans le vase où on doit la traire pour la première fois. Lorsque, par une cause quelconque, une vache ne produit plus de crème, on attribue cet accident à un sorcier, et l’on va trouver un autre sorcier pour lever le sort.

    Mettre en dedans la boucle de l’éperon, quand on monte à cheval, est un moyen infaillible pour ne point rencontrer de sorcier pendant son voyage. Pour échapper aussi à l’atteinte des sorciers, il suffit de mettre son bas à l’envers. Le buis bénit le jour des Rameaux préserve une maison de la foudre et des sorciers ; et si l’on peut s’emparer de la branche que le curé a attachée à la croix, on fait du beurre tant que l’on veut.

    Si un cochon meurt de mort naturelle, c’est un présage sinistre, c’est-à-dire qu’il ne doit pas tarder à mourir quelqu’un aussi dans la nature. Une corde de pendu porte bonheur. Il en est de même des rognons de porc ou de chien desséchés, et de la tête de l’insecte appelé cerf-volant. On croit que le son des cloches chasse les mauvais esprits et préserve de la fondre et de la grêle. Lorsqu’un cheval s’enfonce un clou dans le pied, il faut aussitôt ficher ce clou dans un chêne : c’est une recette pour qu’il ne vienne pas de mal au pied de ce cheval.

    Le Rebet ou troglodytes, que l’on nomme aussi l’oiseau de Dieu, est très respecté, parce qu’il a apporté, dit-on, le feu du ciel, et l’on est convaincu qu’il arriverait quelque malheur à celui qui le tuerait. La poule qui imite le chant du coq, chante sa mort ou celle de son maître ; aussi, dans ce cas, pour éviter tout danger, on ne manque pas de la tuer à l’instant. Entendre à jeun, au printemps, chanter un coucou pour la première fois de l’année, et avoir par hasard de l’argent sur soi, c’est un signe certain qu’on en aura toute l’année. La chouette, nommée par les Normands Fresas, ou Fresaie, a le pouvoir d’annoncer infailliblement la mort.

    Les troupes de corneilles qui crient en l’air marquent la famine ; celles qui se battent annoncent la guerre ; et, par la direction de leur voix ou les inflexions de leur voix, elles présagent aussi la famine ou l’abondance. C’est un mauvais augure que d’en voir à son lever, et dans ce cas il est prudent de n’entreprendre aucune affaire importante. Le criquet porte bonheur à la maison dans laquelle il se réfugie, et où il fait entendre son chant. Si une araignée descend sur quelqu’un en filant, c’est un présage de bonheur. Le chat est l’image du diable, que l’on suppose se montrer souvent sous la forme d’un chat noir. Le crapaud est l’ami de l’homme, et lui faire du mal, c’est attirer volontairement quelque malheur.

    Tous les jours ne sont pas bons pour la saignée : il faut l’éviter les mardi, mercredi et vendredi, surtout pendant la canicule. Les Normands disent :

     

    La saignée du jour Saint-Valentin
    Fait le sang net soir et matin.
    La saignée du jour au devant
    Garde des fièvres pour constant.
    Le jour Sainte-Gertrude bon fait
    De faire saigner du bras droit :
    Celui qui ainsi le fera,
    Les yeux clairs reste année aura.

     

    On guérit les verrues en les frottant avec un limaçon rouge ; il faut ensuite l’enfiler avec une épine et l’y laisser suspendu. A mesure qu’il pourrit les verrues disparaissent. La morsure d’un chien se guérit avec son poil.

     

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  • Superstitions lorraines
    de l’ancien temps
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1904)
     
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    Les fontaines réputées miraculeuses ne manquent point dans les trois départements lorrains, et nombre de gens n’ont pas cessé d’avoir en la vertu de leurs eaux la même confiance que les ancêtres...
     
     

    Au sud-ouest de la Meuse, entre Gondrecourt et Ligny surtout, à Reffroy, à Badonvilliers, à Tourailles, saint Christophe, sainte Anne, saint Michel ont gardé leurs partisans convaincus. Là-bas, lorsqu’un jeune enfant souffre et languit, sa mère ou quelque autre de ses proches s’achemine, avec une chemise du malade, vers l’une des sources consacrées à ces élus.

    La chemise est jetée sur l’eau du bassin. Surnage-t-elle ? L’enfant est condamné comme ne tenant pas du saint. Si, au contraire, elle coule à fond tout entière, l’enfant tient tout entier du saint, patron de la fontaine ; il est sauvé, immanquablement, il guérira ! Dans l’un et l’autre cas, la famille fait une neuvaine de prières qui hâtera la mort ou le rétablissement de l’enfant. Il se peut qu’une partie seulement de la chemise soit immergée : l’eau est si capricieuse ! Il est dès lors certain que seule la partie correspondante du corps est atteinte ; toutefois la neuvaine s’impose encore.

    Arrancy (Meuse)
    Arrancy (Meuse)

     

    En d’autres villages de la Meuse, si la chemise plonge, c’est au contraire de mauvais augure. A Vaux-la-Petite, jusqu’en 1865, on faisait sécher, sans la tordre, la chemise immergée dans la fontaine consacrée à saint Julien et l’on en revêtait le petit malade pour assurer la guérison. Ces usages ne sont pas particuliers au département de la Meuse ; ils existent aussi en Meurthe-et-Moselle, près de Toul.

    Il serait oiseux de citer les sources de Lorraine réputées miraculeuses, celles qui passent pour souveraines contre la fièvre, les maux d’yeux et d’oreilles, les coliques. Contentons-nous d’indiquer la fontaine de la Pichée, près de Pintheville (Meuse), douée d’innombrables vertus curatives, parce que la Vierge y est venue se laver les pieds. Ne demandez pas aux gens du village dans quelles circonstances la Vierge procéda à ces ablutions ; vous risqueriez de vous faire écharper. Par contre, les habitants d’Arrancy, tout au nord de la Meuse, près de Longuyon, ont perdu toute confiance en saint Martin.

    La légende rapporte que le saint voyageait en ces parages, quand le pied de sa monture, rencontrant un caillou, y creusa un trou de 12 centimètres de diamètre en forme de fer à cheval. Toujours, même par les plus grandes sécheresses, cette cavité contient de l’eau, une eau curative, ou plutôt qui l’était jadis. Saint Martin a eu évidemment à se plaindre des gens du cru, puisque l’eau du caillou ne guérit plus. Le Caillou de saint Martin n’est aujourd’hui qu’un but de promenade et un objet de curiosité.

    Chaque saint a naturellement sa spécialité ; le même ne saurait tout faire. Mais il est des cas embarrassants où l’on ignore lequel il faut invoquer pour obtenir la guérison d’une personne gravement malade. Cruelle perplexité ! La famille devra recourir à la tireuse de serviette. Voici, dit M. Labourasse (Mémoires de la Société des lettres, sciences et arts de Bar-le-Duc), comment on procède au centre de la Meuse, notamment dans les cantons d’Étain, de Fresnes et de Spincourt : « Une espèce de mégère tend au consultant une serviette dont il prend l’un des bouts, tandis qu’elle tient l’autre ; elle la tord, puis en mesure la longueur à la coudée.

    Elle pose alors diverses questions à la serviette, et suivant que celle-ci, par quelque habile tour de main de l’opératrice, se raccourcit ou s’allonge, elle est censée répondre oui ou non. Et l’on est obligé, si le malade est taché du bain de tel ou tel saint, d’entreprendre un pèlerinage vers celui qu’elle indique, de lui faire des offrandes, de brûler des cierges et d’accomplir en son honneur des neuvaines dont, moyennant finances, se charge la sybille, hâtant la mort ou la guérison du malade. Plus on est généreux, plus les prières sont efficaces. Le bon billet ! »

    Tout le monde ne tire pas la serviette : c’est une spécialité ; on naît tireuse de serviette, on ne le devient pas ; c’est un don, quoi ! Une femme de Béchamp (Meurthe-et-Moselle) excellait, il y a quelques années, dans cet art facile de rançonner, en frisant la correctionnelle, les paysans plus que naïfs. Dans quelques localités du canton de Fresnes-en-Woëvre, à Haudiomont par exemple, la serviette est remplacée par une nappe. Partout, qu’il s’agisse d’une serviette ou de sa grande sœur la nappe, si le malade ne guérit pas, c’est que lui ou son délégué manque de foi.

    Au sud de Verdun, à Génicourt-sur-Aleuse, et près de Vaucouleurs, le secret a conservé de chauds adeptes parmi ceux qui sont affligés d’entorses, de foulures, etc. ; mais ici, c’est un homme qui opère. Après avoir mis à découvert la partie malade, il se déchausse le pied droit et fait sur le siège de la douleur un signe de croix avec le gros orteil en disant : Panem nostrum quotidianum ; puis il marmonne une formule composée de mots absolument incohérents. D’un linge trempé dans l’urine d’un homme (quel que soit cet homme) il fait une compresse qu’il chauffe sous la cendre et qu’il applique ensuite sur le point douloureux. Le patient est tenu de réciter cinq pater et autant d’ave en mémoire des cinq plaies du Christ, ou de faire à heures fixes une neuvaine de prières déterminées. La guérison survient après un laps de temps égal à celui qui s’est passé entre l’accident et l’intervention de l’opérateur. Le traitement par le secret s’étend également aux animaux atteints de coliques, de tranchées.

    Vaucouleurs (Meuse)
    Vaucouleurs (Meuse)

     

    Les oraisons varient ; chaque guérisseur par le secret a la sienne. Qu’il nous suffise de citer deux de ces prières, celle qui vous délivrera, non des rhumatismes ou de la teigne, mais du mal de dents, et celle qui débarrassera, le cas échéant, votre cheval des tranchées.

    Voici la première, pour guérir le mal de dents. « Sainte Apolline, assise sur la pierre de marbre, Notre-Seigneur passant par là, lui dit : Apolline, que fais-tu là ? — Je suis ici pour mon chef, pour mon sang, pour mon mal de dents. — Apolline, retourne-t’en... Si c’est une goutte de sang, elle tombera ; si c’est un ver, il mourra. » Réciter ensuite cinq pateret cinq ave, puis faire le signe de la croix, avec le doigt, sur la joue en face du mal que l’on ressent, en disant : « Dieu t’a guéri par sa puissance. »

    L’oraison suivante chassera les tranchées des chevaux : « Cheval noir ou gris (il faut indiquer soigneusement la couleur du poil de la bête) appartenant à N..., si tu as les avives de quelque couleur qu’elles soient, ou les tranchées rouges, ou trente-six sortes d’autres maux, en cas qu’il y soit, Dieu t’a guéri et le bienheureux saint Éloi. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Ensuite cinq pater et cinq ave pour remercier Dieu de sa grâce.

    On voit que la sorcellerie n’est pas morte, dans un pays où jadis sorciers et sorcières étaient assez malmenés puisque, en 1583, deux sorciers et huit sorcières furent brûlés vifs à Saint-Mihiel, en une seule fois.

    Dans une des plus charmantes communes de la Meuse, aux Islettes, quand un jeune enfant a des convulsions, la mère prend son petit bonnet et le jette au feu. Si les douleurs sont aussi intenses après la combustion complète, inutile d’appeler le docteur, toute médication est superflue. Si vous souffrez de points de côté, écrit l’instituteur de Mogeville, mettez sur un verre d’eau autant de grains d’avoine que vous ressentez de ces points, puis faites le signe de la croix à rebours chaque fois qu’un grain descendra au fond du verre ; autant de grains immergés, autant de points disparus. Si vous trouvez une taupe vivante, sans la chercher, tuez-la et mettez dans un sachet son museau et ses pattes ; suspendu au cou d’un enfant, ce sachet lui épargne toute douleur à l’époque de la dentition. A Lunéville, pour faciliter la dentition des bébés, on leur pend au cou certains os de poisson.

    A Landrecourt, près de Verdun, on se débarrasse des verrues en jetant des pois dans un puits. Aux environs de Vaucouleurs, quelques personnes mangent, le jour de Pâques, des œufs pondus le Vendredi saint dans la matinée ; elles s’imaginent ainsi se préserver de la fièvre pendant toute l’année. D’autres jeûnent ou font simplement abstinence, le jour de Pâques, pour conjurer le mal de dents. Ce sont celles qui n’ont aucune foi dans l’efficacité de l’oraison à sainte Apolline.

    Enfin, croirait-on que, dans le nord de la Meuse, on se figure qu’en disant, le jour de la Saint-Nicaise (11 octobre), une oraison spéciale, vous pouvez envoyer chez un de vos ennemis les rats et les souris qui vous gênent chez vous ? Voici une sommation aux rongeurs : « Rat, rate ou souriate, souviens-toi que sainte Gertrude est morte pour toi dans un coffre de fer rouge ; je te conjure, au nom du grand Dieu vivant, de t’en aller hors de mes bâtiments et héritages. » Si l’on ne tient pas à envoyer rats et souris chez un voisin dont on a à se plaindre, on ajoute : « et d’aller aux bois sous les trois jours. » Dans le cas contraire, c’est en somme assez peu compliqué : on écrit sur de petits morceaux de papier des signes cabalistiques, et l’on fait pour les souris un pont formé d’une simple planche ; elles ne sont pas exigeantes.

     

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