• Chien de Montargis
    et Jugement de Dieu au XIVe siècle
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
    Publié / Mis à jour le MARDI 9 JANVIER 2018, par LA RÉDACTION
     
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    L’histoire de ce chien, outre les honorables peintures de sa victoire qui paraissent encore à Montargis, a été recommandée à la postérité par plusieurs auteurs, et singulièrement par Julius Scaliger, érudit d’origine italienne du XVIe siècle mort à Agen. Inventée ou réelle, l’anecdote relatant le combat du chevalier Macaire contre le Chien de Montargis est curieuse et passe pour traduire l’idée d’un jugement de Dieu.
     

    Il n’est pas surprenant que des critiques, d’ailleurs très instruits, aient nié successivement la plupart des grands personnages ou des grands événements historiques. Résumant tous les doutes émis seulement depuis quatre cents ans, on trouve qu’il n’est pas une des traditions historiques un peu anciennes qui puisse être complètement prouvée, et à l’abri de toute contestation. Cependant si douter est souvent une nécessité, dans des limites raisonnables croire est un besoin. Parmi les faits peu importants de notre histoire, qui ont été hautement relégués au nombre des contes, nous remarquons le combat du chien de Montargis.

    En arrangeant cette anecdote pour les almanachs et les théâtres, on l’a quelque peu altérée ; nous la transcrivons telle que le bénédictin Bernard de Montfaucon l’a extraite du Vrai théâtre d’honneur et de chevalerie de La Colombière (tome II, page 500, chap. XXIII, paru en 1648), conseiller et maître d’hôtel du roi.

    « Il y avoit un gentilhomme, que quelques uns qualifient avoir été archer des gardes du roi Charles V, et que je crois devoir plutôt qualifier gentilhomme ordinaire, ou courtisan, pour ce que l’histoire latine, dont j’ai tiré ceci, le nomme Aulicus ; c’étoit, suivant quelques historiens, le chevalier Macaire, lequel étant envieux de la faveur que le roi portoit à un de ses compagnons, nommé Aubry de Montdidier, l’épia si souvent qu’enfin il l’attrapa dans la forêt de Bondy, accompagné seulement de son chien (que quelques historiens, et nommément le sieur d’Audiguier, disent avoir été un lévrier d’attache), et trouvant l’occasion favorable pour contenter sa malheureuse envie, le tua, et puis l’enterra dans la forêt, et se sauva après le coup, et revint à la cour tenir bonne mine.

    Combat du chevalier Macaire et du Chien de Montargis. Gravure du XIXe siècle
    Combat du chevalier Macaire et du Chien de Montargis. Gravure du XIXe siècle

    « Le chien, de son côté, ne bougea jamais de dessus la fosse où son maître avoit été mis, jusqu’à ce que la rage de la faim le contraignit de venir à Paris où le roi étoit, demander du pain aux amis de son feu maître, et puis tout incontinent s’en retournoit au lieu où le misérable assassin l’avoit enterré ; et continuant assez souvent cette façon de faire, quelques uns de ceux qui le virent aller et venir tout seul, hurlant et plaignant, et semblant, par des abois extraordinaires, vouloir découvrir sa douleur, et déclarer le malheur de son maître, le suivirent dans la forêt, et observant exactement tout ce qu’il faisoit, virent qu’il s’arrêtoit sur un lieu où la terre avoit été fraîchement remuée ; ce qui les ayant obligés d’y faire fouiller, ils y trouvèrent le corps mort, lequel ils honorèrent d’une plus digne sépulture, sans pouvoir découvrir l’auteur d’un si exécrable meurtre.

    « Comme donc ce pauvre chien étoit demeuré à quelqu’un des parents du défunt, et qu’il le suivoit, il aperçut fortuitement le meurtrier de son premier maître, et l’ayant choisi au milieu de tous les autres gentilshommes on archers, l’attaqua avec une grande violence, lui sauta un collet, et fit tout ce qu’il put pour le mordre et pour l’étrangler. On le bat, on le chasse ; il revient toujours ; et comme on l’empêche d’approcher, il se tourmente et aboie de loin, adressant les menaces du côté qu’il sent que s’est sauvé l’assassin. Et comme il continuoit ses assauts toutes les fois qu’il rencontroit cet homme, on commença de soupçonner quelque chose du fait, d’autant que ce pauvre chien n’en vouloit qu’au meurtrier, et ne cessoit de lui vouloir courir sus pour en tirer vengeance.

    « Le roi étant averti par quelques uns des siens de l’obstination du chien, qui avoit été reconnu appartenir au gentilhomme qu’on avoit trouvé enterré et meurtri misérablement, voulut voir les mouvements de cette pauvre bête : l’ayant donc fait venir devant lui, il commanda que le gentilhomme soupçonné se cachât au milieu de tous les assistants qui étoient en grand nombre. Alors le chien, avec sa furie accoutumée, alla choisir son homme entre tous les autres ; et comme s’il se fût senti assisté de la présence du roi, il se jeta plus furieusement sur lui, et par un pitoyable aboi, il sembloit crier vengeance, et demander justice à ce sage prince.

    « Il l’obtint aussi ; car ce cas ayant paru merveilleux et étrange, joint avec quelques autres indices, le roi fit venir devant soi le gentilhomme, et l’interrogea et pressa assez publiquement pour apprendre la vérité de ce que le bruit commun, et les attaques et aboiements de ce chien (qui étoient comme autant d’accusations) lui mettoient sus ; mais la honte et la crainte de mourir par un supplice honteux, rendirent tellement obstiné et ferme le criminel dans la négative, qu’enfin le roi fut contraint d’ordonner que la plainte du chien et la négative du gentilhomme se termineroient par un combat singulier entre eux deux, par le moyen duquel Dieu permettrait que la vérité fût reconnue.

    « Ensuite de quoi, ils furent tous deux mis dans le camp, comme deux champions, en présence du roi et de toute la cour : le gentilhomme armé d’un gros et pesant bâton, et le chien avec ses armes naturelles, ayant seulement un tonneau percé pour sa retraite, pour faire ses relancements. Aussitôt que le chien fut lâché, il n’attendit pas que son ennemi vînt à lui ; il savoit que c’étoit au demandeur d’attaquer ; mais le bâton du gentilhomme étoit assez fort pour l’assommer d’un seul coup, ce qui l’obligea à courir çà et là à l’entour de lui, pour en éviter la pesante chute.

    Le Chien de Montargis. Chromolithographie du XXe siècle
    Le Chien de Montargis. Chromolithographie du XXe siècle

    « Mais enfin tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il prit si bien son temps, que finalement il se jeta d’un plein saut à la gorge de son ennemi, et s’y attacha si bien qu’il le renversa parmi le camp, et le contraignit à crier miséricorde, et supplier le roi qu’on lui ôtât cette bête, et qu’il diroit tout. Sur quoi les escortes du camp retirèrent le chien, et les juges s’étant approchés par le commandement du roi, il confessa devant tous qu’il avoit tué son compagnon, sans qu’il y eût personne qui l’eût pu voir que ce chien, duquel il se confessoit vaincu.

    « (...) J’oubliois de dire que le combat fut fait dans l’île Notre-Dame. Ce duel, ajoute Monfaucon, se fit l’an 1371. Le meurtrier étoit réellement le chevalier Macaire, et la victime s’appeloit Aubry de Montdidier. Macaire fut envoyé au gibet, suivant des mémoires envoyés de Montargis. »

    La gravure que cet auteur donne dans ses Monuments de la monarchie française, est empreinte du goût de la renaissance ; les costumes sont en partie romains. Nous avons cru devoir être plus fidèles à la vraisemblance, et donner aux personnages les costumes du XIVe siècle.

     

     
     
     
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  • Chèvre noire d’un cimetière de
    la Drôme veillant sur les morts
    et attachée aux divinités infernales ?
    (D’après « Bulletin de la Société préhistorique française »,
    n° de mars 1916 et février 1917)
     
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    La chèvre étant, de tous les animaux, celui que préfèrent les divinités de la terre féconde et des profondeurs infernales dans les plus anciennes conceptions de la mythologie grecque, et cette idée perdurant à l’époque gallo-romaine ainsi qu’en témoignent les nombreux sarcophages gallo-romains sur lesquels figure l’animal, faut-il y voir une explication à la légende relatant l’apparition d’une chèvre noire lorsqu’une ancienne croix fut mutilée dans un cimetière de la Drôme menacé par l’installation d’une gravière ?
     

    Le Zeus primitif, plus d’une fois symbolisé par des haches en pierre, fut le Dieu des cavernes et fut élevé dans un antre du massif crétois de l’Ida, au coeur de cette montagne qu’Hésiode appelait la Montagne aux Chèvres. Zeus passait pour avoir été nourri par la chèvre Amalthée, dans l’antre de Psychro, situé dans le mont Lassithi, au sud de la ville crétoise de Lyktos. Ce sanctuaire, où l’on a retrouvé de nombreux ossements de chèvres, était beaucoup plus ancien que celui de l’Ida et paraissait avoir été fréquenté surtout aux XIIe et XIe siècles avant notre ère.

    Zeus enfant nourri par la chèvre Amalthée. Peinture de Jacob Jordaens
    Zeus enfant nourri par la chèvre Amalthée. Peinture de Jacob Jordaens

    Les idées romaines à ce sujet sont encore plus significatives, puisque la chèvre apparaît sur un très grand nombre de sarcophages. Pour ne citer que la Gaule seule, le recueil d’Espérandieu indique à Narbonne un tombeau sur lequel figurent des chèvres ; dans la région de Tarbes, un fragment de stèle avec des chèvres en train de brouter ; à Saint-Cricq, près d’Auch, un sarcophage où deux chèvres s’attaquent à coups de cornes. A Saint-Médard-d’Eyran, deux sarcophages représentent de nombreuses chèvres, isolées ou groupées, en même temps que les divinités chtoniennes (du mot grec signifiant la terre), allongées par terre et tenant à la main des cornes d’abondance. Si l’on ajoute ces innombrables bas-reliefs, où le Mercure gallo-romain est accompagné d’une chèvre, sans doute parce qu’il remplit ici le rôle d’une divinité psychopompe, l’on est obligé de reconnaître que la chèvre a pris, dans l’antiquité polythéiste, une grande importance dans les conceptions funéraires et infernales.

    En outre, les dieux infernaux étant également les dispensateurs des richesses, il n’est dès lors pas étonnant : 1° que les cavernes, les puits funéraires et les tombeaux n’aient eu leurs chèvres, gardiennes ou symboles des trésors que renferment la terre et le monde infernal ; 2° que ces animaux, au service ou en rapport avec les dieux de la richesse, aient été représentés, dans l’imagination des peuples, comme étant en or ou en tout autre métal précieux.

    En 1917, Anfos Martin, inspecteur de l’enseignement primaire et directeur de la revue Le Bassin du Rhône, rapporte une légende recueillie à l’occasion d’un de ses passages annuels aux abords du cimetière Saint-Paulet, situé à droite du chemin allant de Souspierre à Sallettes, dans la Drôme, et plus précisément entre la route montant à Eyzahut et le ruisseau le Vermenon – sur le terrain enregistré sous le n°117 du plan cadastral de Souspierre, section de Saint-Paulet, quartier de la Blanche. Il est si ancien que le plan cadastral et les matrices qui l’accompagnent n’en font pas mention, le terrain qu’il occupe n’étant au demeurant pas propriété communale.

    L’inspecteur explique que ce cimetière est en passe d’être ruiné depuis qu’on vient y extraire du gravier pour les chemins. La coupe de terrain de la gravière montre, entre la couche de terre arable et le gravier que l’on extrait, une rangée de tombes ouvertes par où sortent des crânes, des tibias et divers ossements. Ces tombes sont constituées sur les côtés par de larges pierres plates posées de champ, les unes à la suite des autres, et, à la partie supérieure, de pierres semblables disposées de la même façon, mais posées à plat.

    Dans la terre provenant de la couche arable, on trouve, avec les débris d’ossements, de petits vases en poterie bleutée. Le piédestal assez original d’une ancienne croix dont le bras horizontal manque, occupe l’angle du chemin de Salettes et de la nouvelle route d Eyzahut. Depuis neuf ans, je passe chaque année en cet endroit, et je m’y arrête dans l’intention de voir s’il n’y a rien à glaner pour l’histoire du pays, ajoute notre Anfos Martin. Je n’y ai encore recueilli jusqu’ici qu’une légende. Cette légende est d’autant plus intéressante que les fermiers des environs la tiennent pour un fait véritable.

    En voyant la vieille croix mutilée, je demandai, il y a quatre ans, au propriétaire actuel du terrain, M. Chavagnac, qui habite dans une ferme à côté, s’il connaissait l’auteur de cette mutilation et de la mutilation d’ailleurs de toutes les croix des environs. Il me répondit qu’il ne le connaissait pas. Je le questionnai alors, et c’est là que je voulais en venir, sur l’ancienneté de la croix et sur le cimetière. Nous causâmes longuement. Je lui fis remarquer combien il était attristant, pour un homme qui avait un peu de cœur, de voir profaner un cimetière, de voir des squelettes humains foulés aux pieds et broyés par les roues des tombereaux ; je gagnai sa confiance et il me raconta ce qui suit.

    « Mon père, lorsqu’il acheta, peu après la guerre de 1870, la propriété que je possède, trouva la vieille croix complètement démolie. Il la releva avec le concours des fermiers voisins et cela, à la suite de l’apparition mystérieuse, la nuit, sur le cimetière, d’une chèvre noire, qui sautait, bondissait, lançait des coups de cornes terribles dans l’air, puis disparaissait subitement, lorsqu’on voulait s’en approcher. » Cette Chèvre qui lui était apparue plusieurs fois ainsi qu’à d’autres personnes, ne se montra plus dans le cimetière dès que la croix en eut été relevée.

    Mais... « Ah ! Monsieur quelle affaire ! Depuis que cette croix a été mutilée, la chèvre est revenue. Je l’ai vue, il y a peu de temps encore, une nuit de clair de lune, en rentrant un peu tard de la foire de La Bégude, où j’étais allé vendre des bestiaux. Elle était au-dessus des tombes et regardait dans la gravière. Tout à coup elle se retourna, tournoya dans les touffes de buis, se cabra et fonça tête basse dans la nuit. Je hâtai le pas pour être, au plus tôt, en sécurité, au milieu de ma famille. »

    Ce récit d’un paysan que je jugeai superstitieux, poltron et sujet à des hallucinations après avoir bu, peut-être, plus que de coutume les jours de foire, aurait certainement disparu à mon esprit, si la lecture de l’article de notre collègue M. Guénin, de Brest, sur « La Chèvre en Préhistoire » ne me l’avait rappelé, poursuit Anfos Martin. Pensant que la chèvre du cimetière de Saint-Paulet pouvait bien être celle qui accompagne, sur les bas-reliefs, le Mercure gallo-romain, ou bien une de celles qui sont représentées sur les sarcophages de la Narbonnaise, et certainement une des chèvres légendaires qui peuplent les cimetières gallo-romains, j’ai profité, aujourd’hui, de mon passage annuel à Salettes pour faire une enquête sur ses apparitions.

    Chèvre noire
    Chèvre noire

    Le secrétaire de mairie, M. Brès, qui s’est mis aimablement à ma disposition pour l’examen du cadastre, n’en avait jamais entendu parler ; mais il s’est rappelé, qu’il y a environ quatre ans, époque qui correspond a mon entretien avec M. Chavagnac, les gens de Souspierre et des environs furent bien surpris de voir, un beau jour, appendu à la vieille croix, un magnifique pain au-dessous duquel avait été placés quelques sous, cinq, dit-il, en menue monnaie. Ce pain et ces sous restèrent plus de trois semaines sur la croix. On ne sut jamais qui les avait mis. M. Brès pense maintenant qu’il y a un rapport entre ce fait et celui de l’apparition de la chèvre à cette époque. A son avis le pain et les sous étaient une offrande pour apaiser la chèvre irritée par la profanation du cimetière, et dont l’apparition était rendue possible par la mutilation de la croix.

    Cette offrande, par sa nature, semble d’ailleurs bien être elle-même la survivance d’une coutume gallo-romaine. Le propriétaire de la ferme qui est un peu avant d’arriver au vieux cimetière, M. Armand, un homme de 73 ans, qui a tout son bon sens m’a déclaré qu’il n’avait jamais aperçu la chèvre, mais que son voisin, M. Thomas qui demeurait dans une ferme au dessus de la sienne et dont les trois enfants vivent encore, avait vu dans le cimetière, par une belle nuit étoilée, trois ou quatre chèvres qui se poursuivaient et se battaient, qu’il avait voulu s’en approcher, mais qu’elles avaient disparu tout aussitôt.

    M. Armand était parmi ceux qui, vers 1873, relevèrent la vieille croix du cimetière ; il ne se permet pas de douter du dire de ses voisins, Thomas et Chavagnac. Questionné sur le pain et les sous qui se trouvaient sur la croix il y a environ quatre ans, M. Armand, assez embarrassé, m’a dit à peu près textuellement : « Ah ! Monsieur, vous savez, c’est là un vieil usage. Des gens qui avaient ou qui redoutaient un malheur dans leur maison, ont placé là ce pain et ces quelques sous pour que quelqu’un, en les emportant, emportât aussi avec lui le malheur ». Cette explication de M. Armand n’est pas en contradiction avec celle de M. Brès ; elle paraît au contraire la confirmer. Quoi qu’il en soit, j’ai été bien intéressé par mon enquête dont les résultats montrent, une fois de plus, combien, pour tout ce qui touche surtout au culte des morts, le passé, malgré les apparences, est encore vivant parmi nous.

    Marcel Baudouin, membre de la Société préhistorique française, explique à la suite de ce témoignage d’Anfos Martin que selon lui, l’origine de toutes ces affaires de chèvre est relative au signe du Zodiaque, bien connu, qui est le Capricorne. Celui-ci était au solstice d’hiver, quand, 1500 ans avant J.-C, le Bélier était à l’équinoxe de printemps et fut lui-même à l’équinoxe d’automne au Néolithique supérieur (8000 ans av. J.-C.). Or qui dit équinoxe d’automne, ajoute Baudouin, dit – Flammarion l’a reconnu il y a longtemps – Fête de la Toussaint, Fête des Sépultures, Fête des Morts ! D’où l’histoire des chèvres dans les cimetières... Et de conclure : on a une preuve matérielle : « Les Représentations de Mercure [le Dieu-Soleil de l’équinoxe], qui, pour le printemps, est accompagné du Bélier et du Coq, et qui, pour l’automne, est accompagné de la Chèvre, comme vient de le redire M. Anfos Martin.

     

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  • Chevalier (Un) français tragiquement
    séparé de sa promise durant le
    siège du Mont-Saint-Michel
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    (D’après « Notice historique du mont Saint-Michel
    et de Tombelaine » (par Louis Blondel) paru en 1816
    « Le Mont-Saint-Michel » (par Ephrem Hoüel) paru en 1839
    « L’écho des feuilletons » paru en 1858
    et « Histoire géologique, archéologique et pittoresque
    du mont Saint-Michel au péril de la mer » (1843))
    Publié / Mis à jour le LUNDI 13 AOÛT 2018, par LA RÉDACTION
     
     
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    Au cours d’un siège mené par les Anglais contre le mont Saint-Michel au début du XVe siècle, Robert de Beauvoir, l’un des 120 chevaliers défendant la place, apprenant que sa promise, à l’extérieur, s’est donné la mort plutôt que de sceller un mariage non désiré avec un capitaine ennemi menaçant de dévaster la région, jure d’obtenir vengeance et sauve in extremis l’infâme pour mieux le défier plus tard
     

    Lorsque Rouen tombe aux mains des Anglais en 1419, le mont Saint-Michel est alors la seule ville de Normandie résistant à l’envahisseur. Les troupes anglaises occupaient le Mont Tombelaine, dont elles avaient fait leur place d’armes et d’où elles envoyaient plusieurs détachements contre le mont Saint-Michel, qu’elles trouvèrent beaucoup mieux fortifié qu’elles ne croyaient, et défendu par une garnison de plusieurs gentilshommes du pays sous le commandement de Jean de Harcourt. Après de vaines attaques, les Anglais prirent le parti de se retirer, dans l’intention de revenir avec des forces supérieures. C’est ainsi qu’ils reparurent en octobre 1423, tentant un siège du lieu avant d’être défaits au printemps 1424, puis lançant par deux fois mais en vain des assauts en 1425.

    Le mont Saint-Michel jouissait depuis quelques années d‘une sorte de trêve armée, qu’il devait moins à la protection mise en place qu’à la terreur dont avait frappé l’ennemi le succès de ses armes, lorsque le baron Thomas de Scales, l’un des principaux commandants anglais de l’époque, prépara un effort désespéré contre cette place. Vivement attaquée, celle-ci, défendue par Louis d’Estouteville — qui en était le gouverneur depuis septembre 1424 — et une poignée de braves chevaliers bretons et normands, fut défendue avec courage et le siège dura trois ans.

    Le mont Saint-Michel. Gravure extraite de Topographiae Galliae (1657)
    Le mont Saint-Michel. Gravure extraite de Topographiae Galliae (1657)

    Ce temps dut sembler long à tout le monde, mais surtout, selon la légende, à un jeune chevalier normand appelé Robert de Beauvoir, qui, la veille de son mariage, avait quitté sa belle fiancée pour voler au poste où le réclamaient l’honneur et le devoir de chevalier. Souvent, durant les heures si lentes du siège, il s’asseyait auprès d’une de ces fenêtres en ogive que l’on remarque encore sur la façade de l’abbaye, et de là, sa pensée, franchissant la distance, s’égarait sur les bords tortueux de la Vire et allait s’arrêter au vieux manoir d’Avenel, où habitait Guillemine, sa future épouse.

    Une nuit qu’il s’abandonnait ainsi à ses rêves de bonheur et d’avenir, un messager, qui était parvenu à franchir les postes ennemis, vint tout à coup demander à lui parler. C’était un serviteur de la maison d’Avenel qui apportait au chevalier de bien tristes nouvelles, lui apprenant qu’un certain Burket, un des capitaines de l’armée anglaise, avait demandé la main de sa fiancée. Après avoir essuyé un premier refus, l’Anglais, loin de se décourager, avait eu recours à un moyen indigne : l’armée anglaise occupait le plat pays ; Burket menaça la dame d’Avenel d’incendier la contrée et de passer la charrue sur les ruines de son château si elle ne lui accordait pas la main de sa fille. La châtelaine eut peur : elle était seule et sans appui ; elle pria sa fille de consentir à ce sacrifice. Guillemine pleura, mais elle ne résista point à l’ordre de sa mère. Elle envoya seulement un fidèle serviteur avertir son ami Robert et l’assurer qu’elle n’obéissait qu’à une cruelle nécessité.

    Le chevalier normand entra, à cette nouvelle, dans une grande fureur, et envoya à Burket un message pour lui reprocher sa conduite déloyale et félonne, et pour le provoquer à un combat à mort. Celui-ci, pour toute réponse, hâta les apprêts de son mariage et, dès le lendemain, l’autel était paré de ses plus beaux ornements pour la bénédiction des futurs époux. Mais, lorsque le prêtre qui devait sceller ces liens formés par la violence s’adressant à la jeune fille, lui demanda si elle acceptait Burket pour son mari, si elle lui jurait, devant Dieu, amour et fidélité, on vit la jeune fille pâlir et chanceler. Le capitaine anglais s’avança pour la soutenir :

    — Vous tremblez, Guillemine ! dit-il.

    — Non, répondit la fidèle amie de Robert ; non, je meurs.

    Et le lendemain, il y avait un cercueil de plus dans le caveau du manoir d’Avenel. Robert de Beauvoir pleura amèrement sur la mort de sa fiancée, et se promit d’en tirer vengeance en loyal chevalier.

    Un désastre inopiné ranima durant ce siège les espérances des Anglais : un incendie ayant réduit en cendres presque toute la ville, le lundi de la Quasimodo 1433, l’ennemi pensa enfin pouvoir, à la faveur de cette catastrophe, donner enfin satisfaction à sa vengeance ; et Thomas de Scales s’y employa. Une armée de 20 000 combattants se réunit sous ses ordres, et, traînant une artillerie formidable, parut l’année le 17 juin 1434 sur les grèves ; son arrivée était calculée sur l’époque mensuelle des basses eaux.

    Les Anglais avaient fait fabriquer deux longues couleuvrines, consolidées avec des cercles de fer. Ces machines de guerre, dressées en batterie sur les grèves, ouvrirent bientôt contre les remparts un feu terrible : ébranlées par le choc multiplié des boulets de granit vomis par ces pièces énormes, les murailles s’ouvrirent, croulèrent avec fracas. Encouragé par ce succès, l’ennemi s’élança avec audace à travers ces décombres ; les assiégés ne se jetèrent pas avec moins de résolution dans la brèche pour en défendre les abords et le passage. Le choc fut terrible. Les chevaliers normands avaient à conserver quinze années de gloire ; les barons anglais voulaient effacer vingt défaites par un succès.

    Mont Saint-Michel : les remparts et l'abbaye
    Mont Saint-Michel : les remparts et l’abbaye

    C’était un jour décisif pour les uns et pour les autres : aussi l’assaut fut-il aussi impétueux que la défense fut héroïque. Aux pierres et aux flèches, qui se croisèrent d’abord de la grève et des remparts, succédèrent bientôt sur la brèche des armes plus terribles : la hache d’armes, l’épée et la lance entamèrent les boucliers et brisèrent les cuirasses. Une lutte corps à corps jette à ces décombres sa sanglante mêlée. Louis d’Estouteville et Guillaume de Verdun électrisent leurs compagnons par les prodiges de leur courage ; l’exaltation de l’ennemi s’épuise en longs et vains efforts.

    Dès la première attaque, les Anglais furent forcés de reculer, et se replièrent avec perte sur leurs retranchements de Tombelaine. Au milieu de la mêlée, le chevalier de Beauvoir se battait comme un lion et renversait tout sur son passage. Il cherchait partout son ennemi. Tout à coup, il reconnaît le cimier de Burket dont une masse de combattants le sépare, et se fraye une route jusqu’à son rival ; mais, au moment où il va l’atteindre, il le voit tomber sur la grève, qu’il rougit de son sang, Cependant, comme l’Anglais respirait encore, il fut emmené prisonnier dans la place. Et tandis qu’égorgés sur les remparts ou renversés sur les masses inférieures, les assaillants y jettent un désordre que réparent quelque temps la voix et l’exemple des chefs, l‘ennemi perd pied enfin ; l’épouvante se met dans ses rangs. Les assiégés le pressent avec plus de fureur ; la confusion est à son comble ; la terreur se généralise ; chacun, jetant ses armes, ne songe plus qu’à fuir.

    Le siège fut bientôt levé. La blessure de Burket, quoique profonde, guérit en assez peu de temps, grâce peut-être aux soins assidus dont l’entoura un jeune homme qui portait l’habit des novices, et qui ne le quitta guère. Mais à peine fut-il l’établi que les chaînes du prisonnier commencèrent à peser au capitaine anglais, habitué à la vie en plein air et aux émotions du champ de bataille. Il songeait à payer sa rançon, dût-il acheter sa liberté de toute sa fortune, lorsque le même jeune homme, qui lui avait donné tant de soins, entra dans la cellule qui lui servait de prison. « Burket, lui dit-il, personne ne vous retient plus ici, vous êtes libre. »

    Le capitaine, transporté de joie, allait se précipiter au cou de Robert — car c’était le chevalier normand qui avait eu recours à un déguisement pour pouvoir approcher de son ennemi et hâter sa guérison par ses soins —, mais Robert le repoussa doucement de la main en détournant la tête.

    — Messire, lui dit-il d’une voix calme, ne vous réjouissez pas si vite ; vous êtes libre, mais à condition que vous ferez serment de m’accorder une grâce que j’ai à vous demander.

    — Je vous dois la vie, je vous dois la liberté, vous pouvez disposer de moi ; ma vie est à vous.

    — C’est ce que nous verrons, murmura Robert.

    Puis, parlant à l’Anglais :

    — Il y a au monde un infâme qui m’a fait la plus sanglante injure que l’on puisse faire à un homme. Il faut que je sois vengé.

    — Son nom . son nom ? dites-le-moi, et je vous jure sur mon épée de chevalier...

    — Son nom ?... Il est inutile pour le moment ; mais dans un mois, lorsque vous aurez achevé de recouvrer vos forces, trouvez-vous au point du jour dans la clairière voisine du pont d’Avenel : il y sera. Faites-vous accompagner d’un second, et ayez vos meilleures armes, comme pour un combat à outrance, car il aura les siennes. Y serez-vous, messire, d’aujourd’hui en un mois ?

    — J’y serai, foi de chevalier !

    — Eh bien, adieu ! et que le ciel protège la bonne cause et l’épée qui la soutiendra !

    Le chevalier normand sortit, sans écouter les remerciements et les protestations de l’Anglais. A un mois de là, au petit point du jour, Robert de Beauvoir et son compagnon d’armes étaient déjà au rendez-vous dans la clairière voisine du pont d’Avenel. Deux cavaliers, qui s’avançaient suivis de pages portant des armes de rechange, marchaient aussi silencieusement le long des bords de la rivière de Plaine-Leuvre, à l’endroit où elle reçoit la Vire. Ils eurent bientôt rejoint leurs adversaires. On abrégea, autant que possible, les préliminaires, et après qu’il eût été convenu que Robert et Burket combattraient seuls, le champ fut donné aux champions et la lutte s’engagea.

    Elle fut rude, et la victoire longtemps indécise. Après que six lances eurent été rompues, les armures faussées, les cimiers brisés, les hauberts en pièces, les cavaliers descendirent de leurs chevaux haletants de fatigue et se prirent corps à corps. Ils s’étreignaient à briser leur corselet d’acier, et s’épuisaient à chercher le défaut de la cuirasse pour y enfoncer la pointe du poignard. Robert parvint enfin à glisser sa dague sous le gorgerin de son adversaire, et il lui enfonça toute la lame dans la gorge. L’Anglais tomba sans mouvement, laissant échapper son sang à gros bouillons.

    Bombardes abandonnées par l'armée de Thomas de Scales lors de l'assaut du 17 juin 1434
    Bombardes abandonnées par l’armée de Thomas de Scales lors de l’assaut du 17 juin 1434

    Fier de son triomphe et de sa vengeance, Robert se relevait en poussant un cri de victoire, lorsqu’il s’arrêta, interdit par une apparition mystérieuse qui vint tout à coup frapper ses regards. L’image de sa fiancée, belle comme elle lui apparaissait encore au milieu de ses souvenirs, était devant lui, revêtue de gloire et de lumière ; mais son regard était triste, et des larmes coulaient le long de ses joues, blanches comme le lis. Robert tomba à genoux sans pouvoir proférer une seule parole.

    « Robert ! Robert ! dit la vision d’une voix douce et mélancolique, qu’as-tu fait, mon bien-aimé ? Était-ce à toi qu’il appartenait de t’établir juge de Burket ? Était-ce à toi que Dieu avait confié le soin de me venger ? Ne sais-tu pas qu’il est écrit : Malheur à celui qui tue ! malheur à celui qui sacrifie à la vengeance et à la haine ! Robert, tu viens de commettre un grand crime ; fais pénitence et pleure, et Dieu peut-être aura pitié de toi ! »

    La vision s’évanouit par degrés, en murmurant plusieurs fois le mot adieu l de plus en plus faible, à mesure que l’apparition devenait moins sensible, et que les vagues contours échappaient aux regards. Robert se précipita sur le corps de Burket, l’arrosant de ses larmes et le soulevant dans ses bras pour le rappeler à la vie ; mais tout fut inutile, l’Anglais était mort.

    Le chevalier normand, après avoir rendu les derniers devoirs à son ennemi, renonça à la gloire et au monde. Il revêtit le cilice et la haire au monastère du mont Saint-Michel, où il ne passa pas un jour sans prier pour le repos de l’âme de Burket. On ajoute que des voyageurs ont vu, dans l’endroit où se passa la dernière scène que nous avons racontée, des choses mystérieuses qu’ils n’ont pu décrire, mais qu’ils n’ont pu oublier.

     

     
     
     
     
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  • Chêne de l’Évangile à Chanteau (Loiret)
    (D’après « Légendes de l’Orléanais », paru en 1846)
    Publié / Mis à jour le DIMANCHE 22 AVRIL 2018, par LA RÉDACTION
     
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    Qui connaît le Chêne de l’Évangile, planté à Chanteau — modeste commune du Loiret située à proximité du riche monastère de Notre-Dame-d’Ambert fondé au XIIe siècle — par trois frères en vue d’assurer à leur mère des moments de confortable lecture sous son ombre, et au pied duquel ils jurèrent de se réconcilier, après la disparition de celle-ci, chaque fois qu’ils viendraient à se quereller ?
     
     

    La commune de Chanteau, située au milieu de la forêt d’Orléans, ne comptait au milieu du XIXe siècle qu’environ 350 habitants. Les débris de tuiles et de briques que la charrue ramenait au-dessus du sol en divers endroits, faisaient présumer que cette paroisse était plus populeuse autrefois qu’elle ne l’était alors, et celte présomption se change en certitude à la lecture des anciens litres de propriété.

    Chanteau aurait partagé ces vicissitudes avec toutes les localités riveraines de la forêt, au secours desquelles l’industrie et l’amélioration des voies vicinales ne seraient pas accourues. Les privilèges concédés par les rois, les princes apanagistes et les tréfonciers — on appelait ainsi le seigneur et le propriétaire du fonds d’un bois soumis à la gruerie, droit de moitié que le roi prenait dans certaines forêts. On nommait aussi tréfoncier le propriétaire d’un héritage, pour le distinguer de celui qui n’en était que l’usufruitier —, furent, croyons-nous, les causes de ces agglomérations d’hommes auprès des bois.

    En effet, les habitants durent affluer aux lieux qui fournissaient le pacage — droit accordé aux habitants de faire paître leurs bestiaux, en des temps et des lieux désignés, dans les bois appartenant au roi, aux apanagistes ou à des particuliers. Les usagers du pacage pouvaient aussi cueillir l’herbe qui croissait dans les forêts — et le panage — également appelé glandée, droit que les habitants avaient de faire manger aux porcs les glands et faines des forêts, et qui s’exerçait toute l’année, excepté le mois de mai — pour leurs bestiaux et pour eux-mêmes, l’usage du bois mort et du mort-bois — on appela ainsi originellement les bois qui ne portaient pas de fruit, puis on désigna par ce nom les neuf espèces réputées non forestières, à savoir : saules, marsaules, épine, puines, seur ou sureaux, aulnes, genêts, genièvres, ronces. A ces neuf espèces, on ajouta plus tard le coudre sauvage, le fusain, le sanguin, le troène et le houx.

    Mais à mesure que ces privilèges étaient restreints, puis supprimés, hommes et bêtes délaissaient les lieux où ils ne se trouvaient plus les mêmes moyens d’existence. Chanteau possédait, dans son voisinage, une autre source de prospérité ; nous voulons parler de Notre-Dame-d’Ambert, monastère riche et peuplé de nombreux religieux. C’est le roi Louis le Gros qui, en 1134, fonda à Ambert un prieuré où il plaça des religieux de l’ordre de Saint-Victor de Paris ; puis, en 1198, Philippe-Auguste leur donna la chapelle de Chanteau. Ils occupèrent ainsi les deux prieurés jusqu’en 1300. A cette époque, Philippe le Bel fit venir d’Italie douze Célestins auxquels le roi fit don des prieurés d’Ambert et de Chanteau.

    Au commencement du XVe siècle, temps où Ambert et Chanteau florissaient, on voyait, à l’extrémité nord de la rue de la Bouverie, s’élever une maison, derrière laquelle s’étendait un jardin séparé de la forêt par le grand chemin d’Orléans à Rebrechien. Cette maison était habitée par une mère et ses trois fils. Le père, attaché dès son enfance au service du monastère, avait su mériter l’amitié du prieur, qui lui avait appris à lire et à écrire. Peut-être le projet du religieux était-il d’attacher Pierre au couvent, en qualité de frère lai ; mais Pierre voulut se marier.

    Alors, le monastère lui donna la maison dont nous avons parlé et trois arpents de dépendances, pour en jouir, lui et ses descendants, pendant 199 ans, à la charge de payer 16 sols parisis de rente et 18 deniers de cens, plus la dîme du grain, de deux gerbes par arpent, et celle du vin, d’une jalaye par tonneau — dans le vignoble situé autour d’Orléans, la jalaye équivalait à seize pintes.

    L'abbaye dans un bois de chênes, par Caspar David Friedrich
    L’abbaye dans un bois de chênes, par Caspar David Friedrich (1809-1810)

    Après quelques années de mariage, Pierre mourut, laissant à sa veuve et à ses enfants, l’héritage que lui avait donné le couvent, et un livre des Évangiles qu’il tenait de l’amitié du prieur. Jacqueline, ainsi se nommait la veuve, savait que dans le malheur la véritable consolation n’est qu’en Dieu. Elle s’adressa donc à celui qui n’abandonne jamais l’affligé, et le courage lui revint. Elle en avait grand besoin, la pauvre femme, pour nourrir et élever ses enfants.

    Parfois le découragement la prenait ; elle se retirait alors au fond de son jardin, et là, assise sur un petit tertre de gazon, elle puisait la résignation dans le livre des Évangiles. Les enfants voyaient-ils leur mère ainsi occupée, ils s’approchaient d’elle doucement et lui disaient : « Mère, raconte-nous donc une des belles histoires de ton livre » ; et Jacqueline lisait quelques-uns des traits de la vie de Jésus-Christ. C’était le paralytique ou l’aveugle-né, lesquels n’avaient dû leur guérison qu’à leur foi ; c’était l’enfant prodigue qui nous révèle l’inépuisable miséricorde de Dieu ; ou bien encore le bon Samaritain.

    Un jour Jacqueline racontait la prédilection de Jésus pour l’enfance : « On lui présenta de petits enfants, afin qu’il leur imposât les mains et qu’il priât, et les disciples les repoussaient. Jésus leur dit : Laissez ces enfants et ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume du ciel est pour ceux qui leur ressemblent. » À ce moment, un nuage tout noir vint à passer, et versa une pluie abondante sur la petite famille. Elle s’empressa de gagner la maison.

    « — Quel dommage, dit le cadet, que nous n’ayons pas là-bas un de ces beaux chênes qui croissent dans la forêt ! La mère ne craindrait plus le soleil ni la pluie, et elle pourrait lire dans son beau livre autant qu’elle le voudrait.
    — Mes enfants, reprit Jacqueline, vous pouvez en planter un.
    — La mère a raison ; je le planterai, dit l’aîné.
    — Non, non, ce sera moi, reprit le cadet.
    — Pas du tout, ajouta le troisième, ce sera le petit Étienne. »

    Et chacun de vouloir remporter. La mère intervint encore.

    « — Des frères qui s’aiment bien doivent tout faire en commun ; ainsi, Pierre ira chercher un beau plant ; Guillaume fera un trou, dans lequel vous placerez le chêne à vous trois, et Etienne recouvrira de terre les racines.
    — C’est cela, dirent les enfants en sautant et en frappant des mains, oh ! comme notre chêne sera beau. »

    La chose fut faite ainsi que l’avait ordonné Jacqueline, et tous les jours, il fallait voir les trois frères mesurer leur arbre !

    « — Mère, disaient-ils souvent, notre chêne ne grandit pas ?
    — Patience, enfants, rappelez-vous le grain de Senevé de l’Évangile : « Ce grain est à la vérité, la plus petite de toutes les semences ; mais quand il a poussé, il est plus grand que tous les autres légumes, et il devient un arbre, en sorte que les oiseaux du ciel viennent et habitent dans ses branches. » Cultivez votre chêne et reposez-vous sur Dieu du soin de le faire croître.
    — Il ne nous reste plus, fit observer Guillaume, qu’à donner un nom à notre arbre. »

    Pierre et Etienne applaudirent à cette idée ; mais la difficulté était de s’accorder. Pierre voulait l’appeler le chêne des bons enfants ; Guillaume, l’arbre des trois frères ; Etienne, le chêne de la bonne mère. Enfin, pour sortir d’embarras, ils s’adressèrent à Jacqueline. Celle-ci trouva les trois dénominations très jolies ; mais elle pensa que celle de Chêne de l’Évangile conviendrait peut-être mieux. « Oh ! c’est vrai, s’écrièrent les enfants, nous eussions dû y songer. »

    Cependant l’arbre poussait, les trois frères grandissaient aussi, et Jacqueline devenait vieille. Bientôt elle tomba malade et sentit sa fin approcher. Un matin, c’était le jour des saints Anges-Gardiens — fête célébrée autrefois le 1er mars. Clément X, qui mourut en 1676, après avoir tenu le siège apostolique pendant six ans et trois mois, la fixa au 2 octobre —, elle voulut que ses enfants la portassent au pied du chêne.

    « — Mère, lui dirent-ils, l’air est piquant et il a gelé la nuit dernière ; il fait trop dur pour toi dehors.
    — Non, non, portez moi sous le chêne. »

    Ils obéirent. Lorsque Jacqueline fut placée :

    « — Mes enfants, dit-elle, j’ai voulu venir ici pour vous faire mes adieux ; car je sens que je mourrai bientôt. Vous m’avez toujours aimée ; et pourtant il vous est arrivé de vous quereller quelquefois. J’ai réussi, il est vrai, à ramener l’amitié entre vous ; mais quand je n’existerai plus, qui pourra me remplacer ?
    — Mère, nous nous aimerons toujours.
    — Oui, oui, je l’espère ; mais pour que je meure sans inquiétude, jurez, sur ce livre, que si la discorde naît parmi vous, vous viendrez vous réconcilier au pied de cet arbre que vous avez planté. »

    Les trois frères placèrent leurs mains sur l’Évangile que Jacqueline tenait sur ses genoux, et dirent : « Mère, nous le jurons. — Bien, mes enfants, embrassez-moi ; maintenant je mourrai contente. » Le lendemain Jacqueline cessa de vivre, et ses enfants la pleurèrent pendant longtemps. Les trois frères se marièrent. Pierre, l’aîné, garda la maison ; Guillaume et Etienne se fixèrent dans le champ aux Nonains ; le premier, à la Louvetière, et le dernier à Aulaine.

    Durant la semaine, chacun se livrait à ses travaux ; mais le dimanche venu, les trois familles se réunissaient, à l’issue de la messe, et prenaient ensemble le chemin de l’habitation de Pierre, où elles passaient le reste de la journée. Quelques instants avant de se séparer, hommes, femmes et enfants se groupaient autour du chêne et écoutaient, avec respect, un passage de l’Ecriture-Sainte. A la suite de cette lecture, les querelles de ménage, les petites divisions intérieures étaient exposées et la paix se faisait. Tous se retiraient contents.

    Il était pourtant des occasions où l’on n’attendait pas le dimanche pour se rendre au pied de l’arbre ; c’était lorsque deux des chefs de famille avaient eu une altercation. Ainsi, un jour, Pierre dînait, quand le petit Jehan accourt lui dire : « Oncle, maman vous prie de venir à la Louvetière tout de suite. » Pierre suivit l’enfant. Arrivé chez sa belle-sœur, celle-ci lui apprit que Guillaume et Etienne s’étaient querellés le matin, au sujet de la basse-cour d’Ambert, que chacun voulait prendre à ferme, et qu’ils s’étaient quittés en se faisant des menaces. Pierre alla aussitôt les trouver l’un après l’autre, et leur dit : « Frères, ce soir, après le coucher du soleil, la mère nous attend sous le chêne. »

    Guillaume et Etienne se rendirent à cette sommation, et Pierre leur demanda s’ils ne s’étaient pas querellés dans la matinée. « Il est vrai, répondit Guillaume ; mais c’est la faute d’Etienne, qui veut se faire donner la ferme de la Basse-Cour, lorsqu’il sait que messire le procureur me l’a promise. — Et moi, répliqua Etienne, j’ai la parole de monseigneur le prieur. » Après avoir réfléchi, Pierre leur dit : « Toi, Guillaume, tu n’as que des filles ; et tes garçons, Etienne, sont encore enfants. Vous ne pouvez donc, ni l’un ni l’autre, exploiter une métairie, sans vous faire aider par des étrangers. Eh bien ! réunissez-vous, joignez vos quatre bras ensemble, et tout n’en ira que mieux. »

    Maison forestière dite du Chêne de l'Évangile
    Maison forestière dite du Chêne de l’Évangile, construite au XIXe siècle

    Guillaume et Etienne avouèrent que leur frère avait raison, et tous trois, s’étant embrassés, levèrent les yeux vers la cime du chêne, en disant : « Mère, tes enfants ne t’ont pas oubliée. » Quelques jours après, le bail de la métairie d’Ambert était passé au nom des deux frères.

    Pierre, Guillaume et Etienne moururent ; mais leur vénération pour le Chêne de l’Évangile avait passé dans l’âme de leurs enfants. Ceux-ci transmirent ce respect à leurs descendants, et c’est ainsi que par la voie de la tradition, cette légende nous est parvenue. La maison de l’Évangile a été détruite vers 1810. Treize ans après, le chêne qui étendait ses branches au-dessus de l’ancien jardin, devenu un vague, vulgairement appelé Placeau, fut compris dans une vente de bois et abattu. Quinze ans s’écoulèrent ensuite, pendant lesquels le souvenir de l’arbre allait s’affaiblissant.

    Enfin, l’administration des forêts de la Couronne fit construire, en 1839, une habitation pour deux gardes et un pied-à-terre pour ses officiers. Cette construction simple et d’un très bon goût, fut élevée non loin de l’ancienne maison de l’Évangile, de l’autre côté de la route, qui conduit d’Orléans à Rebrechien, et à l’angle de celle qui va à Neuville.

    L’édifice terminé, on défricha une partie du bois qui l’entourait, pour en faire un jardin. Dans ce bois, tout auprès de la route, et vis-à-vis de la place que le Chêne de l’Évangile avait occupée, se trouvait un chêne bien fait et vigoureux ; l’inspecteur des forêts le conserva, afin de perpétuer le souvenir de l’ancien. Le même motif fit donner à l’habitation des gardes le nom de l’Évangile.

     

     
     
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  • Chats parlants de Féternes
    et pouvoir des trois fées
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)
     
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    C’est du pouvoir originellement détenu par trois fées vivant au château de Féternes, en Savoie, qu’un mécréant du nom de Rupert d’Artigny qui en hérita au XIIIe siècle, tenait une puissance d’autant plus redoutable qu’elle était occulte, jusqu’à la date du 28 juin de l’an 1290 où, selon la légende, un brave chevalier y mit un terme en décimant une armée de chats parlants...
     

    Il y a longtemps, bien longtemps... rapporte la tradition, des années avant le règne de Teutobochus, lequel n’a jamais existé au dire d’aucuns, des siècles avant l’invention de la poudre à canon par les Chinois dont l’empire s’étendait sur le globe avant l’apparition de l’homme dans l’Eden, au dire de l’historien Koung-Fu-Tsée et du poète Li-Taï-Pé, trois sœurs vivaient en Chablais, dans la vallée d’Abondance.

    Elles se nommaient Danaë, Marianne et Germeline. On les disait filles d’un elfe et d’une fée ; le peuple les accusait de se livrer à la magie, d’étudier la Kabbale et de pactiser avec l’ennemi de tout bien.

    En forêt de Féternes
    En forêt de Féternes

    Ces trois sœurs bâtirent un manoir au pied d’un rocher inaccessible dans lequel était creusée une salle immense, soutenue par des piliers de diamants dont les piédestaux étaient de rubis, dallée d’émeraudes et dominée par une coupole faite dans une seule escarboucle. Cette salle servait à leurs enchantements.

    Marianne et Danaë disparurent un beau jour. Elles étaient mortes, car elles ne participaient nullement de l’immortalité de leur mère. Germeline vécut la vie de dix hommes. Elle se maria et vit mourir avant elle quatre générations. Il lui restait un arrière petits-fils, le seigneur de Lucinge, qui vivait au château des trois sœurs, qu’on nommait le « château de Féternes » ou des Trois-Fées. Lorsqu’elle vit que sa fin approchait, elle remit à son descendant une clef et un parchemin.

    La clef ouvrait le passage qui faisait communiquer le manoir avec la grotte merveilleuse ; le parchemin contenait la conjuration écrite qu’il était nécessaire de lire pour que la clef fit son office. Ayant ainsi légué sa puissance aux aînés de la maison de Lucinge, Germeline rejoignit ses sœurs au tombeau.

    Ce pouvoir magique était échu vers le milieu du XIIIe siècle à un vieillard débile et presque idiot, marié à la plus belle, à la plus fière, à la moins vertueuse des châtelaines d’alentour qui brûlait d’être maîtresse du fatal secret. Le vieillard eut la faiblesse de lui en faire part et peu de temps après il mourait.

    Cette veuve, nommée, par des traditions incertaines, Aurore de Lescales, cette veuve prit le deuil en satin couleur de rose. Elle donna à ses gens juste le temps de remplacer les tentures noires qui avaient servi aux funérailles de la chapelle de Féternes par de blanches draperies et des guirlandes de fleurs. Puis elle épousa en grande pompe un pauvre gentilhomme, Rupert d’Arbigny, mécréant dont le seul nom faisait trembler montagnards et paysans à trois lieues à la ronde. Ce mesquin sire, initié au secret de la caverne, posséda bientôt une puissance d’autant plus redoutable qu’elle était occulte.

    A cette même époque vivait en la province de Chablais, un gentilhomme cadet, de la maison de Blonay, qui descend des rois de Neustrie, lequel avait nom Raoul et venait d’épouser la fille unique du seigneur de Maxilly que lui avait long disputée Rupert d’Arbigny. Il avait pris pour devise : « Toutes servir, toutes honorer, pour l’amour d’une. »

    Et, il vivait heureux en son manoir, faisant le bien, aimant l’Église, veillant au bonheur de ses vassaux. Le 28 juin de l’an 1290, Raoul de Blonay fut appelé en toute hâte au château de Féternes, bien qu’il fût en petite amitié avec le méchant sire d’Arbigny. Il partit néanmoins, promettant à sa gente épouse, dame Alix, d’être de retour le même jour.

    Mais la dame d’Arbigny, après l’avoir toute la journée entretenu de prouesses guerrières, de son mari et des splendeurs de sa maison, le voulut retenir, pour la fête de nuit qu’elle donnait, disait-elle, aux fées ses bonnes cousines. Ce fut en vain, et comme Raoul prenait congé de ses hôtes, madame Aurore lui dit avec un sourire malicieux : « Sire chevalier, vous pourrez avoir à vous en repentir ! »

    Il ne se soucia nullement de cette menace plaisante, se mit en selle et s’en fut ; il n’atteignit qu’à la nuit close sa forêt de Maxilly. Au beau milieu du carrefour de l’Etoile, il se vit tout à coup entouré d’une multitude de chats. Il y en avait de blancs, de noirs, de gris, de jaunes, de tigrés, de toutes couleurs et de toutes tailles... Dix mille ! cent mille, peut-être.

    Mais le bon chevalier avait guerroyé en Palestine ; il ne craignait rien, hors l’éternel Ennemi du genre humain. Assuré qu’il y avait, en ce fait extraordinaire, un sortilège, il recommanda son âme à Dieu, tira son épée et se mit à frapper d’estoc et de taille, sans trêve et sans relâche. Un affreux concert de miaulements faillit l’assourdir. Mais, il batailla tant et si bien que la terre se couvrit de cadavres.

    Enfin, il atteignit un chat énorme, roux, velu, aux yeux scintillants, d’un superbe coup d’estramaçon ; l’animal creva en poussant un hurlement lamentable ; il eut le crâne fendu... Aussitôt les chats demeurés vivants, s’enfuyant dans toutes les directions, disparurent, et le sire de Blonay entendit des milliers de voix humaines crier, gémir, hurler, glapir : « Rupert est mort ! »

    Le chevalier se hâta se traverser la forêt, sonna du cor, fit lever la herse et baisser le pont, et il courut au retrait de dame Alix qui l’attendait, inquiète, et lui raconta ce qui lui était arrivé dans le carrefour de l’Étoile. Un mignon matou blanc couché sur un pliant auprès de la châtelaine, dressa les oreilles au récit de cette aventure, et lorsque le chevalier narra de quelle belle estocade il avait navré le chat roux, le chat blanc s’écria avec un accent de violente surprise : « Rupert est mort ! » Puis il sauta par le fenêtre et disparut.

    Au même instant, la forêt que le lit d’un torrent desséché séparait seule du castel, s’embrasa. D’effroyables miaulements retentirent, et pendant quatre mortelles heures, on put croire que le ciel était aux prises avec l’enfer. Ces faits seraient constatés par un acte notarié, dressé le même jour et signé par plus de deux mille témoins. Mais où est l’acte ? Où est le notaire ?

    « Or, vers ces temps, dit la chronique, advint l’aimable accommodement des différends survenus entre très haut et très puissant prince, monseigneur Loys de Savoie et l’évêque de Lausanne ; et fut, le dit accommodement, fait et conclu en la tour d’Ouchy, mon dit seigneur de Savoie ayant pour siens pleiges donné à l’évesque, Jehan de Mont, messire Thomas de Gruyère, Raoul de Montricher, Pierre de Valliens, Pierre du Pont, Guillaume Ghastonnay, le vidame de Moudon et Pierre de Blonay. Or donc, ayant fait leur office, tous gens de plume, et les susdits huit seigneurs s’étant engagés, foi de gentilshommes et par écrit envers l’évesque, bien fallut festiver, jusqu’à nuit close avec le prélat, lequel leur fit bonne chère en sa tour d’Ouchy. »

    Vers la fin du repas, Pierre de Blonay, qui était le frère aîné de messire Raoul, vit l’incendie de la forêt de Maxilly jeter un sanglant reflet sur le lac Léman. De toutes parts on criait : « Au feu !... » L’aîné de Blonay se jeta dans une barque et arriva, un peu avant minuit, au port d’Évian. De là, il courut à Maxilly, tout d’une haleine, et fut effrayé, lui qui n’avait jamais eu peur, de ce sinistre spectacle. Une foule immense contemplait, muette d’effroi, le gigantesque embrasement : ces arbres dévorés par les flammes, ce brasier d’où s’échappaient des gerbes d’étincelles.

    Messire Pierre pressa de questions les tenanciers, grangers, et les métayers de son frère. Tous lui répondirent avec un accent d’épouvante ahurie : « Rupert est mort ! — Bon ! répondit le chevalier, peu m’importe que Rupert soit mort ou vivant ! Qui est-ce Rupert ? Qu’ai je à faire de Rupert ? Pourquoi n’allez-vous pas au secours de mon frère, vous, ses serviteurs ? »

    Les hommes firent semblant de s’empresser, mais les femmes gémirent lamentablement : « Rupert est mort ! » Blonay « tout esbouriffé de colère » traversa le torrent, passa le pont-levis, la barbacane extérieure, et fit irruption dans le manoir. Dans la cuisine il vit, accroupie près de l’âtre, dame Gothon, la suivante de sa belle-sœur. Il l’interrogea courtoisement. La bonne vieille ne lui laissa pas le temps d’achever et s’écria croassant comme une corneille de cimetière : « Rupert est mort ! »

    Devant la chapelle, le chevalier rencontra dom Pacifique, le chapelain, qui murmura, d’une voix sourde : « Mortuus est Robertus ! » Dans la salle des Aïeux, il vit le petit page, Myrtil, à cheval sur la balustrade d’une fenêtre, jambe de ci, jambe de là, les cheveux au vent, la mine effronté et hardie.

    L’enfant écoutait le pétillement des flammes, le bruissement du vent, le grondement de la multitude, et paraissait se divertir infiniment du spectacle de l’incendie. Il jeta un regard moqueur sur le frère de son maître, fit claquer ses doigts au-dessus de sa tête, montra ses dents blanches en un joyeux éclat de rire, et chanta d’une voix claire : « Rupert est mort ! »

    Puis, comme deux heures sonnaient au beffroi du manoir, un éclair livide s’étendit comme une bannière dans les airs, laissant lire ces mots dessinés en flammes bleues dans l’espace : « Rupert est mort. » Le coq chanta. Une clameur formidable composée de mille cris aigus, effroyables, stridents, retentit soudain. Une voix qui paraissait sortir des entrailles de la terre vociféra d’un ton lugubre : « Rupert est mort ! »

    Et tout retomba dans le silence ! Et les flammes s’éteignirent sans avoir rien consumé, laissant aux arbres leurs feuilles, aux fleurs leurs pétales, à la terre son manteau d’herbe. Après quoi messire Pierre et messire Raoul furent tous deux
    très heureux, et eurent tous deux beaucoup d’enfants.

    Rupert d’Arbigny, qu’on trouva le crâne fendu au carrefour de l’’Étoile, dans la forêt de Maxilly, fut enterré, sans cérémonie, au pied d’un chêne. La veuve de ce réprouvé prit le voile en quelque monastère du pays de Savoie, et jamais plus on ouït parler d’elle.

    Quant au secret de cette légende, qui n’a ni commencement ni fin, il est sans doute enfermé avec les merveilleux trésors des fées, au fond de la grotte de Féternes que tous les touristes des bords du Léman vont visiter.

     

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  • Château de la Reine des Fées
    près de Blaye (Gironde)
    (D’après « L’Éducation. Gazette des femmes », paru en 1842)
     
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    Au XIXe siècle, on pouvait encore voir près de Blaye (Gironde) un dolmen que la légende populaire affirmait être l’entrée du château des Fées dont nul être humain y pénétrant ne sortait vivant car dévoré par ses occupantes, à l’exception d’un pasteur, voyageur acceptant de relever un défi en partant à la conquête d’un œuf magique détenu par le plus puissant des mauvais génies
     
     

    Il est incontestable que les traditions populaires ont une certaine importance historique ; car elles sont presque toujours un mélange de roman et d’histoire. L’on voit que ce n’est pas d’hier que la vérité se cache sous le manteau de la fable.

    Il existait au XIXe siècle à 800 m au nord de Saint-Ciers-de-Canesse, près de Blaye (Gironde), un remarquable dolmen, le dolmen de Clusseau, sur lequel l’imagination populaire nous a légué une légende curieuse qui rappelle les Mille et une nuits : c’est le même mélange de merveilleux et de terrible. Ne parlez pas aux habitants de ces contrées des druides et de leurs terribles mystères célébrés sur ces blocs géants, ils vous riraient au nez sans merci. « Ces pierres levées (peyres lebades), vous diront-ils, ne voyez-vous pas que ce sont les ruines de l’entrée du Castel de las Hagues (Château des Fées). »

    Château de la Reine des Fées

    Dolmen de Lussac (Gironde)
    Image d’illustration, le dolmen de Clusseau, au nord de Saint-Ciers-de-Canesse,
    ayant quant à lui été démantelé par les habitants des environs au milieu du XIXe siècle
     
     

    Ils vous feront observer que tout prouve que ces pierres ont été habitées ; et, en effet, la science vous dira, avec M. Jouannet : « Que trois blocs énormes servaient de murs à ce château des Fées ; qu’il avait pour toit une pierre gigantesque, et que cette masse reposait, à sept pieds du sol, sur trois blocs et sur une pierre plus petite placée à l’entrée ; que le support du nord avait été entamé par la main de l’homme ; qu’on y avait ouvert une porte qui depuis a été bouchée. Cette particularité fait présumer qu’à une époque inconnue cet étrange réduit a été habité. Un puits, creusé auprès, semble venir à l’appui de cette conjecture. » Pour les habitants, c’est plus qu’une conjecture, c’est une incontestable réalité ; écoutez plutôt ce qu’ils racontent :

    Un jeune et beau pasteur, coupable d’indépendance envers son tyrannique patron, avait franchi le support d’entrée et s’était réfugié dans cet antre maudit, dont nul être humain n’osait approcher ; car on n’avait jamais revu ceux qui y étaient une fois entrés. Ces blocs énormes étaient, en effet, la porte gigantesque du puits de l’abîme qui communiquait jusque dans les entrailles du monde, et sous laquelle passaient les mauvais génies pour se rendre dans leur empire souterrain. A peine le pasteur avait-il mis le pied sur la pierre d’entrée, que le plus affreux spectacle frappa ses regards : des ossements humains jonchaient le sol de cette horrible caverne, et, à sa voûte, des gouttes de sang figé pendaient en stalactites.

    Saisi d’horreur, il détourne ses regards et se rejette en arrière ; le sol semble céder sous lui, et il se sentit aussitôt descendre. L’éclat extraordinaire du lieu où il arrive si mystérieusement le force de fermer ses yeux éblouis. Tout à coup, des bras invisibles le saisissent, l’enchaînent, l’enlèvent, et le transportent dans une salle non moins magnifique. Des colonnes d’albâtre en soutenaient la voûte de cristal. Au milieu s’élevait un trône resplendissant, ombragé par deux arbres aux rameaux d’or et couverts de rubis.

    Le pasteur se croyait le jouet d’une illusion, et son admiration redoubla lorsqu’il vit entrer une gracieuse phalange de femmes, qui vinrent, une à une, prendre rang autour de lui. Elles étaient toutes d’une merveilleuse beauté. Il se crut transporté dans la demeure céleste des déesses. Mais son enthousiasme n’eut plus de bornes quand il aperçut une femme mille fois plus belle que ses compagnes.

    C’était Fréa, la Reine des fées, qui suivait ses gracieuses soeurs ; Fréa, à la robe blanche et flottante, aux souliers d’or, qui portait ses noirs cheveux flottants sur ses belles épaules, et qui ornait son front pur d’une chaîne d’or et de diamants. Elle s’avançait, dans sa démarche pleine de grâce et de majesté ; quand ses beaux yeux s’arrêtèrent sur le jeune homme, un nuage de tristesse vint les voiler. Le pasteur, nourri dans la vénération religieuse de ses pères, qui adoraient la femme comme une divinité, se jeta aux pieds de ce trône, où elle vint s’asseoir. Fréa pensa qu’il implorait sa clémence : « Non, non, dit-elle, il faut mourir. »

    Mais le pasteur ne l’entend pas ; saisi d’admiration, il contemple avec amour cette beauté merveilleuse et toujours jeune, dont les hommes n’ont pas idée. La reine était fée, et les fées sont femmes ; elle eut pitié de ce beau et naïf jeune homme, qui oubliait son sort pour la regarder.

    — II faut mourir », répéta-t-elle enfin d’une voix triste et émue.

    — Ah ! les dieux sont donc aussi cruels que les hommes », s’écria le pasteur avec amertume et comme sortant d’un rêve ; j’ai fui la mort pour aller au devant de la mort ; mais, du moins, je serai moins malheureux de la recevoir de votre main.

    — Ah ! ce n’est pas une même mort ! celle qui t’est préparée est horrible, épouvantable : tu seras dévoré vivant.

    La Reine des fées s’arrêta et détourna la tête pour cacher une larme, et cette larme était d’or pur. Elle reprit bientôt :

    — C’est là le tribut fatal que nous payons à Rimer, le plus puissant des mauvais génies. Ces blocs debout, sous lesquels tu t’es réfugié, malheureux enfant, sont la table où ses victimes lui sont offertes. Nul homme ne lui est échappé et ne lui échappera, s’il n’a conquis l’œuf des serpents.

    — Si c’est là une conquête qu’un homme puisse entreprendre, je l’entreprendrai, dit en se relevant le pasteur, d’un air résolu. J’ai souvent dompté les taureaux sauvages, lutté avec les ours et les loups-cerviers de nos forêts ; tombe sur moi le ciel, je ne crains rien !

    Le courage plaît aux fées ; dans leur cœur, il est souvent le voisin de l’amour, et l’amour est bien fort. La Reine des fées, séduite, voulut sauver le pasteur. Quand fée le veut, Dieu le veut. Fréa lui donna un anneau mystérieux qui rendait invisible, pour qu’il pût échapper à la vue perçante des serpents et à leur active poursuite.

    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse
    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse

    Grâce à ce puissant secours, il pénétra sans danger dans l’horrible caverne où mille serpents entrelacés avaient, de leur bave, composé l’œuf magique. Le pasteur s’en empara aussitôt, et, montant sur la table du sacrifice, il attendit sans terreur Rimer le dévorant. Au moment où la nuit devient de plus en plus sombre et où la clarté des étoiles va pâlissant peu à peu, il entendit dans les airs un bruit sourd comme un battement d’ailes, et il vit approcher, monté sur un monstrueux loup ailé, se servant de serpents en place de brides, le terrible génie de l’abîme, qui descendait sur lui avec la rapidité de la foudre pour le dévorer, comme sa victime inévitable.

    Mais le pasteur, le touchant soudain avec l’œuf magique, le terrassa, le vainquit, et l’enchaîna pour l’éternité. Alors cessèrent les sacrifices humains, et le vaillant pasteur fut béni par les fées et par tous les pères qu’il arrachait à ce tribut fatal. Il ne retourna cependant pas avec les hommes, demeurant toujours avec Fréa, la Reine des fées, son sauveur. Il eut une longue et heureuse vie, car son épouse lui donna des pommes d’or qui avaient la vertu de conserver une éternelle jeunesse.

    Mais comme il ne pouvait se nourrir des célestes aliments des fées, il se creusa un puits près de la porte des Géants ; avec une hache de pierre précieuse, don magnifique de sa compagne, il tailla dans le bloc du nord un réduit où il déposait le produit de sa chasse.

    Telle est la tradition très peu connue du Castel de las Hagues, de ce château des Fées, où nous ne voyons, nous, qu’un dolmen. A travers les festons et les gracieuses découpures du manteau de la fable apparaît la vérité toute nue. L’œuf des serpents, les sacrifices humains ; d’un autre côté, la victoire par l’amour d’un allié du ciel sur les antiques divinités ; tout cela frappe d’étonnement et nous autorise peut-être à conclure que les traditions populaires ont leur importance historique.

     
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  • Bossus de Besançon (Tribulations de trois)
    (D’après « Histoire des livres populaires ou de la littérature
    du colportage » (tome 1) paru en 1864)
     
    *******
     
    Fruit de l’imagination de Durand, trouvère du XIIIe siècle, l’histoire invraisemblable et naïve mettant en scène trois frères bossus manquant de périr par noyade, qui pour un crime, qui par appât du gain, fut reprise et aménagée par les conteurs de tous pays
     

    L’aîné de ces bossus tue un homme à Besançon. Lorsqu’on vient le prendre pour le pendre, on hésite devant la ressemblance extraordinaire des trois frères qui s’avouent tous coupables, bien qu’au rapport des témoins un seul ait fait le coup. La justice, embarrassée et de peur de condamner à mort un innocent, leur enjoint seulement de vider le pays. L’un d’eux vient à Paris où il se marie et s’enrichit dans le commerce ; les deux autres vont en Angleterre et courent le risque d’y mourir de faim ; mais, apprenant que leur frère est riche, ils arrivent un jour chez lui pour implorer son aide.

     

    Bossus de Besançon (Tribulations de trois)

    Il était alors absent ; sa femme les reçoit avec courtoisie et leur fait donner à manger. Sur ces entrefaites le mari revient. Comme il était jaloux, sa femme, avant de lui ouvrir la porte, fait cacher les frères dans la cave où ils boivent jusqu’à tomber ivres morts. La femme, qui avait prévu le cas, promet de donner de l’argent à un crocheteur s’il consent à jeter à l’eau les deux ivrognes ; ainsi fit-il. Au retour de cette expédition, comme il allait se faire payer, il rencontra l’autre frère. Le prenant pour un revenant, il s’empare du pauvre diable, le fourre dans un sac et l’envoie rejoindre le premier dans la Seine. Il traite de même le mari qu’il rencontre à son tour, non sans s’indigner de l’obstination de ce bossu qui ressuscite à chaque instant et ne veut pas absolument être noyé. Toutes ces noyades, venues de l’Orient, ont plu aussi aux conteurs italiens. Straparole, dans ses Facétieuses Nuits, n’a pas égayé le sujet. L’ancienne rédaction anglaise des Gesta Romanorum a changé quelques détails. Imbert, dans son imitation fort affadie, se contente, par humanité, de coups de bâtons pour le mari.

    Mais un pêcheur les repêche tous trois dans ses filets, en présence du roi qui se promenait par hasard en bateau sur la Seine. Quoique les bossus aient été longtemps sous l’eau, ils ne laissent pas que de vivre encore. Le roi est naturellement très surpris ; il demande des explications. Les doux ivrognes ne se rappellent rien ; mais le mari, qui était à jeun quand il fut précipité, dénonce le crocheteur. Celui-ci mandé, dit qu’il pensait avoir jeté à l’eau un mort et qui plus est un revenant. Le roi rit, d’autant que voyant les deux ivrognes vomir, avec l’eau qu’ils avaient avalée, une grande quantité d’eau-de-vie, il se douta, comme il était vrai, que leur ivresse avait fait croire qu’ils étaient morts. Il pardonna donc au crocheteur et donna de l’argent aux bossus.

    On voit ici que le niais le dispute à l’invraisemblable. Ce conte est une imitation platement défigurée des Trois Bossus de Durand, trouvère du XIIIe siècle. On le trouve dans le tome III du recueil des Fabliaux de Barbazan. Il y en a d’autres imitations, et même assez nombreuses. On le trouve, a quelques différences près, dans les Contes tartares, par Gueullette, lequel, dans sa préface, dit l’avoir pris de Straparole. On jouait aussi une farce, sous le nom des Trois Bossus, au théâtre de Nicolet.

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  • Bête d’Orléans (Loiret)
    (D’après « Revue du traditionnisme français et étranger » paru en 1912)
     
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    Nous rencontrons d’abord la Bête d’Orléans au pays Dunois, sur les bords de la capricieuse Conie, avec la légende si triste des amoureux de Péronville ; nous la voyons ensuite reparaître à chaque grande calamité publique. La bande d’Orgères, avec ses chauffeurs, ne cause pas plus d’effroi que cette Bête un peu semblable d’aspect, pour ceux qui l’ont vue, au Sanglier des Ardennes.

     

    Quelle course vagabonde et sanguinaire ! Un matin, on apprend qu’elle a jeté la terreur dans un village des environs de Vendôme, et le soir même qu’elle a dévoré quatre petits enfants de la paroisse de Saint-Rémy-sur-Avre, aux portes de Dreux. La fois suivante, c’est une jeune bergère, nommée Jeannine, qui ramenait les moutons à la ferme, que la Bête a emportée dans la forêt, et dont on a retrouvé le corps à moitié dévoré dans un ravin. Une autre fois, c’est un marchand rouennais, qui s’en retournait de la foire de Beaucaire, en passant la forêt d’Orléans, et que le monstre « hideux » se divertit à mettre en morceaux, ne respectant de sa victime que les bottes et le chapeau.

    La Bête échappait à toutes les battues ; au dire des chasseurs, les chiens refusaient de donner sur elle et s’enfuyaient en hurlant sitôt qu’ils l’apercevaient. Aucun toutefois ne se vantait d’avoir tiré dessus ; mais leurs balles de plomb s’étaient aplaties sur son corps. De guerre lasse ils se servirent de pièces d’argent repliées, et la Bête fut mortellement blessée ; ce qui ne l’empêchait pas, le lendemain, de faire de nouvelles victimes aux abords de la forêt, voire en plaine. Cela se passait en 1806.

    La Bête d'Orléans
    La Bête d’Orléans

    Les guerres de Napoléon n’occupaient certes pas autant les esprits que les exploits de cet animal pervers, jamais saoul de sang humain. Particularité plus extraordinaire, la Bête était véhémentement soupçonnée d’avoir son gîte au chef-lieu de département du Loiret, soupçon auquel, bien entendu, la gendarmerie ne pouvait guère prêter une oreille trop attentive vu son étrangeté. A la veillée, dans l’étable, durant les longs soirs d’hiver, c’était à qui contait « quelque chose » de la Bête.

    Souvent, le conteur lui-même avait des sueurs froides en narrant son histoire. « Non, s’exclamait-il, ce n’est pas Dieu possible !... Tout de même, ceux d’Orléans pourraient bien garder leur Bête chez eux ; nous ne leur faisons point de mal, nous ! » Alors, pour se ragaillardir, le chœur des veillonneux entonnait une complainte. Toutefois, pour psalmodier celle-ci, il fallait être « en nombre », et en nombre impair : jamais moins de neuf, jamais plus de treize. Comprenne qui pourra le sens cabalistique de cette règle ! Cela se chantait sur l’air de Pyrame et Tisbe :

    Venez, mes chers amis,
    Entendre les récits
    De la bête sauvage
    Qui court par les champs,
    A l’entour d’Orléans,
    Fait un très grand carnage.

    L’on ne peut que pleurer
    En voulant réciter
    La peine et la misère
    De tous ces pauvres gens
    Déchirés par la dent
    D’cett’ bête sanguinaire.

    Le pauvre malheureux,
    Dans ce désordre affreux,
    Pleure et se désespère :
    Il cherche ses parents ;
    Le père, ses enfants,
    Les enfants, père et mère.

    Qui pourrait de sang-froid
    Entrer dedans ces bois
    Sans une crainte extrême,
    En voyant les débris
    De ses plus chers amis
    Ou de celle qu’il aime ?

    L’animal acharné,
    Et plein de cruauté,
    Dans ces lieux obscurs
    Déchire par lambeaux,
    Emporte les morceaux
    Des pauvres créatures.

    Prions le Tout-Puissant
    Qu’il nous délivr’ des dents
    De ce monstre horrible,
    Et par sa sainte main
    Qu’il guérisse soudain
    Tout’ ces pauvres victimes.

     

    Eh bien ! Qui le croirait, aujourd’hui ? Même en psalmodiant cette naïve complainte, dès le deuxième ou le troisième couplet, l’assistance n’était rien moins que raffermie. Le Bête, qui sait ? guette peut-être aux alentours. Pourvue qu’elle n’aille pas surprendre nos gens au sortir de l’étable ! Rassurez-vous, braves gens ! La Bête a disparu en l’an de grâce 1807, après être allée prendre ses passeports à la gendarmerie d’Orléans ; elle est allée du même pas rejoindre l’âme du sire de Péronville, dont la dureté de cœur fut cause du trépas de deux beaux enfants qui s’aimaient d’amour tendre.

    Au travers de cette légende de la Bête d’Orléans, que l’on retrouve d’ailleurs en Beauce sous des noms différents, l’allégorie perce avec une persistante ténacité. Il est visible, en effet, qu’elle enveloppe des généralités historiques, à savoir les temps de guerre et de famine. Aucun doute à cet égard, ce nous semble, puisque les historiens sont d’accord avec les chroniqueurs, puisque les archives provinciales témoignent du bien-fondé de la tradition populaire, qui n’est du reste, à proprement parler, que la grand-mère de l’Histoire.

     

     

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  • Bête (Une) étrange s’échouant
    en 1934 en Normandie évoque
    le mythique serpent de mer
    (D’après « Le Petit Journal illustré », paru en 1934)
     
    **********
     
    Un étrange animal d’origine inconnue, venu s’échouer en 1934 sur la plage de Querqueville, à quelques kilomètres de Cherbourg et qui attira les curieux de toute la région, remit dans toutes les têtes la légende des monstres tapis au fond des mers, du kraken enlaçant les mâts au serpent de mer observé 162 fois entre 1522 et la fin du XIXe siècle, en passant par l’ichtyosaure qui serait un rescapé des temps préhistoriques

    La bête de Querqueville avait huit mètres de long, un cou allongé comme celui d’une girafe, une tête pareille à celle d’une tortue ; de fortes nageoires, dont une dorsale, toutes couvertes de poils... Des savants l’examinèrent et y perdirent leur latin.

    « C’est un cétacé », disait l’un. « Pas du tout, disait l’autre, c’est un poisson. » Un vieux marin, qui a bourlingué au temps des grands voiliers sur toutes les mers du monde, est venu à son tour. « C’est le vrai serpent de mer, a-t-il dit. Nous sommes plus d’un qui l’avons vu au cours de nos croisières. Mais celui-ci est un petit, a-t-il ajouté, il y en a qui ont jusqu’à quatre fois cette taille... »

    La légende du serpent de mer
    On a beaucoup plaisanté à propos du serpent de mer. C’est la faute d’un journal du temps de Louis-Philippe, le Constitutionnel, dont le directeur, le docteur Véron, était un personnage volontiers facétieux. Quand il manquait d’informations sensationnelles, il faisait venir un de ses rédacteurs : « Faites donc, lui disait-il, un article pour annoncer qu’on vient de rencontrer le grand serpent de mer entre Calais et Douvres. » La nouvelle secouait un instant l’apathie de l’opinion. Mais, comme elle se reproduisait trop souvent, on avait fini par en rire, et l’on ne croyait plus à l’existence du serpent de mer.

    Pourtant, il est bien certain que le serpent de mer n’est pas un mythe. Sans doute, il faut faire, dans tout ce qui a été raconté sur cet animal fantastique, la part de la légende. Or, la légende du serpent de mer est vieille comme le monde. On la trouve particulièrement dans les traditions norvégiennes. Tout le monde, en Scandinavie, croyait au serpent de mer. Pontoppidan, évêque de Bergen, en 1752, affirme que, toutes les fois qu’il mettait en doute l’existence du serpent de mer, chacun souriait comme on aurait souri s’il avait eu l’idée de douter de l’existence de l’anguille ou du hareng.

    Bête de Querqueville
    Bête de Querqueville

    L’archevêque d’Upsal, Olaüs Magnus, décrit le serpent de mer qui sort la nuit des rochers aux environs de Bergen ; il a, dit-il, une crinière, le corps couvert d’écailles, il se rue sur les navires, « happant et traînant à lui tout ce qu’il trouve ». Les écrivains scandinaves parlent sans rire des six cents pieds de longueur du serpent de mer, de son épaisse cuirasse d’écailles. Sa tête, disent-ils, ressemble à celle du cheval. Tous lui attribuent « une épaisse crinière, phosphorescente dans la nuit ».

    Dans la relation du second voyage au Groenland de Paul Egède, on lit que les marins, un jour, aperçurent un monstre s’élevant haut au-dessus de la mer, si haut que sa tête atteignit l’élévation du mât. Cette tête était pointue et le serpent rejetait de l’eau par un évent dont l’orifice était placé au sommet de la tête. Il n’avait point de nageoires mais des immenses oreilles qu’il agitait comme des ailes pour maintenir hors de l’eau la partie supérieure du corps.

    Une autre description d’un voyageur nous donne des détails sur le serpent de mer qui, comme il est advenu ces jours derniers à la bête étrange de Querqueville, alla naguère s’échouer mort sur une plage des îles Orcades. Celui-ci avait quatre-vingts pieds de long et quatorze de circonférence. Il portait une crinière longue et hérissée depuis le sommet de la tête jusqu’à la queue. Dans la nuit, cette crinière était lumineuse ; elle ternissait au jour. Deux espèces de nageoires de cinq à six pieds de longueur, et dont la forme tenait à la fois des ailes et des oreilles velues, se détachaient des côtés latéraux de la tête... La véracité de cette description fut constatée par des procès-verbaux dressés devant les autorités locales.

    Pieuvres géantes
    Mais dans les traditions des peuples du Nord, le serpent de mer a un terrible concurrent dans la personne du Kraken ou Soe-Trolden (fléau de la mer), sorte de pieuvre géante qui, en enlaçant les mâts des navires avec ses longs bras garnis de ventouses, pouvait faire chavirer comme des coquilles de noix les vaisseaux les mieux assis sur leur quille. Quand le kraken venait à la surface, son corps couvrait l’espace d’un mille. De cette masse flottante sortaient des bras immenses qui se déployaient et se dressaient, semblables à des mâts. C’étaient les tentacules du kraken.

    A ces épouvantables apparitions, les pêcheurs s’enfuyaient d’autant plus rapidement que, même hors de l’atteinte de la pieuvre géante, ils n’étaient pas à l’abri de tout danger. En effet, lorsque le monstre plongeait de nouveau après être resté quelque temps sur les flots, il déplaçait un tel volume d’eau qu’il occasionnait des tourbillons et des courants aussi redoutables que ceux du Maëlstrom, dans lesquels les navires étaient entraînés et disparaissaient à tout jamais...

    Tout cela, évidemment, est de la légende. Mais qu’est-ce que la légende, sinon la vérité grossie et déformée par l’imagination populaire ? Or, il n’est pas douteux que les navigateurs qui rapportèrent les récits d’où naquirent les fables sur le serpent de mer et sur le kraken n’avaient pas tous été victimes des divagations de leur cerveau.

    Il est certain qu’il y a dans la mer des bêtes gigantesques qui vivent surtout dans les grands fonds ou dans certaines parties des océans peu fréquentées, et que peu de voyageurs ont rencontrées. On a vu quelquefois des pieuvres dont les bras n’avaient pas moins de huit mètres de long. De là la légende du kraken. Dans le premier quart du XXesiècle, dans les parages du cap Horn, on a signalé à plusieurs reprises un animal formidable ayant la forme d’une raie géante. C’était un « diable de mer », une bête énorme dont un seul coup d’aileron pouvait retourner un bateau.

    Ceux qui ont vu le serpent de mer
    Quant au serpent de mer, ses apparitions, signalées par des personnes dignes de foi, ne se comptent pas. Oudemans, un savant hollandais qui s’est attaché à recueillir les informations touchant ce géant des mers, a relevé, dans les rapports des navigateurs, cent soixante-deux observations du serpents de mer depuis l’année 1522 jusqu’au XIXesiècle. Il est bien évident que sur les cent soixante-deux marins qui prétendirent avoir vu le monstre dans cette période de près de quatre cents ans, il y en eut au moins quelques-uns qui n’avaient pas la berlue.

    Contentons-nous de citer quelques-uns des témoignages de la période couvrant la fin du XIXe siècle et le début du XXe. En 1888, deux officiers du navire américain Wisconsinvirent le serpent de mer à trente milles à peu près de Saudy-Hook. Ils rapportèrent que son corps était verdâtre et qu’il avait au moins soixante pieds de long.

    Dix ans plus tard, le lieutenant de vaisseau de la marine française Lagrésille, commandant l’Avalanche, rencontra le serpent de mer dans la baie d’Along. C’est dans la baie d’Along également que, le 25 février 1904, un autre officier français, le lieutenant l’Eost, commandant la canonnière Décidée, put observer le monstre. Les rapports très précis de ces deux officiers firent entrer la question du serpent de mer dans l’ordre scientifique.

    Le Kraken
    Le Kraken

    Le célèbre physiologiste Alfred Giard en fit l’objet d’une communication sensationnelle à l’Académie des sciences. Il ressort de ce document que le monstre fut pris d’abord pour une tortue gigantesque, de la couleur des rochers de la côte, flottant à la surface des eaux. Bientôt, on vit l’animal se développer sur une longueur d’une trentaine de mètres, plonger à diverses reprises sous le navire pour reparaître du côté opposé, remonter à la surface et rejeter de la vapeur d’eau par une de ses extrémités, enfin disparaître avant qu’on ait pu le photographier.

    L’équipage tout entier put cependant se rendre compte que sa longueur atteignait environ trente-cinq mètres sur un diamètre de trois à quatre mètres dans sa plus grande largeur. Sa peau était noire, semée de taches jaunâtres. Sa tête, de coloration grisâtre, recouverte d’écailles, rappelait vaguement celle d’une tortue. Les jets de vapeur d’eau semblaient émerger par des trous placés sur le sommet de la tête. Enfin, l’animal nageait en ondulant et plongeant avec une facilité et une vitesse extraordinaire.

    D’après les indications données par les deux officiers, Alfred Giard estimait que la bête fantastique qu’ils avaient rencontrée dans la baie d’Along devait appartenir à un groupe d’animaux que nous considérons comme disparus, tels que les mosasaures ou les ichtyosaures. Et le savant concluait : « On a retrouvé dans le centre de l’Afrique certains animaux terriens que l’on croyait depuis longtemps disparus. Pourquoi ne pourrait-on retrouver aussi le mosasaure ou l’ichtyosaure qui, s’ils existent encore, ne peuvent vivre qu’à de très grandes profondeurs dans la mer et n’apparaître à la surface que très rarement et comme par accident ? »

    Depuis lors, la bête fantastique est apparue encore plus d’une fois. L’Armadale Castle, capitaine Robinson, la rencontra dans l’Atlantique. Le célèbre écrivain anglais Rudyard Kipling était à bord et eut tout loisir d’observer l’animal. Quelques années plus tard, le comte Crawford, croisant au large du Brésil avec son yacht Walballa, le vit également. Il était, déclara-t-il, « d’une couleur vert foncé » ; son corps, long d’environ dix mètres, émergeait d’une soixantaine de centimètres hors de l’eau. Son cou, long de deux mètres cinquante, était surmonté d’une énorme tête de tortue.

    Des observations furent faites par un pêcheur de la Colombie Britannique, et par deux officiers du paquebot Mauretania qui, le 13 février 1934, aperçurent dans la mer des Caraïbes un immense reptile marin dont le corps, déclarèrent-ils, paraissait large de six pieds et s’étirait sur quarante-cinq pieds de long en surface visible. Et, toujours, les descriptions du monstre concordent d’une façon à peu près générale avec celles qui furent faites à toutes les époques antérieures.

    Après l’ichtyosaure, le plésiosaure
    Mais, comme si l’énigme du serpent de mer ne suffisait pas pour exciter les curiosités de la foule, on vit dans les années 1930 toute la Grande-Bretagne et même le reste de l’Europe se passionner à propos d’une bête fantastique qu’on aurait rencontrée dans le Loch Ness, au nord de l’Ecosse. A cette nouvelle, les foules affluèrent dans la région ; les hôtels d’Inverness, la ville la plus proche du lac, regorgeaient de voyageurs. Sur les rives, d’innombrables opérateurs de cinéma avaient braqué leurs appareils, attendant l’apparition du monstre ; et les détails sur cet animal d’apocalypse emplissaient la presse du monde entier.

    Un émule de Barnum avait même promis la forte prime à qui lui amènerait vivante cette bête fabuleuse oubliée par le déluge. Mais ce monstre du Loch Ness n’était pas le premier « serpent de lac » qui eût occupé l’opinion. Il semble, d’ailleurs, en l’occurrence, que c’était plutôt d’un saurien que d’un serpent qu’il s’agissait. L’animal, en effet, devait être amphibie, puisqu’on avait relevé, sur les rives, les traces énormes de ses pattes.

    Or, en 1922, en Patagonie, des chasseurs suivirent la piste d’un animal fantastique, formidable saurien au long col, qui leur échappa en plongeant dans d’immenses marécages, et qui n’était autre, dit-on, que le « plésiosaure ». Y aurait-il donc encore, de par le vaste monde, des animaux gigantesques que le déluge aurait oubliés ?

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