• Château de la Reine des Fées
    près de Blaye (Gironde)
    (D’après « L’Éducation. Gazette des femmes », paru en 1842)
     
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    Au XIXe siècle, on pouvait encore voir près de Blaye (Gironde) un dolmen que la légende populaire affirmait être l’entrée du château des Fées dont nul être humain y pénétrant ne sortait vivant car dévoré par ses occupantes, à l’exception d’un pasteur, voyageur acceptant de relever un défi en partant à la conquête d’un œuf magique détenu par le plus puissant des mauvais génies
     

    Il est incontestable que les traditions populaires ont une certaine importance historique ; car elles sont presque toujours un mélange de roman et d’histoire. L’on voit que ce n’est pas d’hier que la vérité se cache sous le manteau de la fable.

    Il existait au XIXe siècle à 800 m au nord de Saint-Ciers-de-Canesse, près de Blaye (Gironde), un remarquable dolmen, le dolmen de Clusseau, sur lequel l’imagination populaire nous a légué une légende curieuse qui rappelle les Mille et une nuits : c’est le même mélange de merveilleux et de terrible. Ne parlez pas aux habitants de ces contrées des druides et de leurs terribles mystères célébrés sur ces blocs géants, ils vous riraient au nez sans merci. « Ces pierres levées (peyres lebades), vous diront-ils, ne voyez-vous pas que ce sont les ruines de l’entrée du Castel de las Hagues (Château des Fées). »

    Dolmen de Lussac (Gironde)
    Dolmen de Lussac (Gironde)
    Image d’illustration, le dolmen de Clusseau, au nord de Saint-Ciers-de-Canesse,
    ayant quant à lui été démantelé par les habitants des environs au milieu du XIXe siècle

     

    Ils vous feront observer que tout prouve que ces pierres ont été habitées ; et, en effet, la science vous dira, avec M. Jouannet : « Que trois blocs énormes servaient de murs à ce château des Fées ; qu’il avait pour toit une pierre gigantesque, et que cette masse reposait, à sept pieds du sol, sur trois blocs et sur une pierre plus petite placée à l’entrée ; que le support du nord avait été entamé par la main de l’homme ; qu’on y avait ouvert une porte qui depuis a été bouchée. Cette particularité fait présumer qu’à une époque inconnue cet étrange réduit a été habité. Un puits, creusé auprès, semble venir à l’appui de cette conjecture. » Pour les habitants, c’est plus qu’une conjecture, c’est une incontestable réalité ; écoutez plutôt ce qu’ils racontent :

    Un jeune et beau pasteur, coupable d’indépendance envers son tyrannique patron, avait franchi le support d’entrée et s’était réfugié dans cet antre maudit, dont nul être humain n’osait approcher ; car on n’avait jamais revu ceux qui y étaient une fois entrés. Ces blocs énormes étaient, en effet, la porte gigantesque du puits de l’abîme qui communiquait jusque dans les entrailles du monde, et sous laquelle passaient les mauvais génies pour se rendre dans leur empire souterrain. A peine le pasteur avait-il mis le pied sur la pierre d’entrée, que le plus affreux spectacle frappa ses regards : des ossements humains jonchaient le sol de cette horrible caverne, et, à sa voûte, des gouttes de sang figé pendaient en stalactites.

    Saisi d’horreur, il détourne ses regards et se rejette en arrière ; le sol semble céder sous lui, et il se sentit aussitôt descendre. L’éclat extraordinaire du lieu où il arrive si mystérieusement le force de fermer ses yeux éblouis. Tout à coup, des bras invisibles le saisissent, l’enchaînent, l’enlèvent, et le transportent dans une salle non moins magnifique. Des colonnes d’albâtre en soutenaient la voûte de cristal. Au milieu s’élevait un trône resplendissant, ombragé par deux arbres aux rameaux d’or et couverts de rubis.

    Le pasteur se croyait le jouet d’une illusion, et son admiration redoubla lorsqu’il vit entrer une gracieuse phalange de femmes, qui vinrent, une à une, prendre rang autour de lui. Elles étaient toutes d’une merveilleuse beauté. Il se crut transporté dans la demeure céleste des déesses. Mais son enthousiasme n’eut plus de bornes quand il aperçut une femme mille fois plus belle que ses compagnes.

    C’était Fréa, la Reine des fées, qui suivait ses gracieuses soeurs ; Fréa, à la robe blanche et flottante, aux souliers d’or, qui portait ses noirs cheveux flottants sur ses belles épaules, et qui ornait son front pur d’une chaîne d’or et de diamants. Elle s’avançait, dans sa démarche pleine de grâce et de majesté ; quand ses beaux yeux s’arrêtèrent sur le jeune homme, un nuage de tristesse vint les voiler. Le pasteur, nourri dans la vénération religieuse de ses pères, qui adoraient la femme comme une divinité, se jeta aux pieds de ce trône, où elle vint s’asseoir. Fréa pensa qu’il implorait sa clémence : « Non, non, dit-elle, il faut mourir. »

    Mais le pasteur ne l’entend pas ; saisi d’admiration, il contemple avec amour cette beauté merveilleuse et toujours jeune, dont les hommes n’ont pas idée. La reine était fée, et les fées sont femmes ; elle eut pitié de ce beau et naïf jeune homme, qui oubliait son sort pour la regarder.

    — II faut mourir », répéta-t-elle enfin d’une voix triste et émue.

    — Ah ! les dieux sont donc aussi cruels que les hommes », s’écria le pasteur avec amertume et comme sortant d’un rêve ; j’ai fui la mort pour aller au devant de la mort ; mais, du moins, je serai moins malheureux de la recevoir de votre main.

    — Ah ! ce n’est pas une même mort ! celle qui t’est préparée est horrible, épouvantable : tu seras dévoré vivant.

    La Reine des fées s’arrêta et détourna la tête pour cacher une larme, et cette larme était d’or pur. Elle reprit bientôt :

    — C’est là le tribut fatal que nous payons à Rimer, le plus puissant des mauvais génies. Ces blocs debout, sous lesquels tu t’es réfugié, malheureux enfant, sont la table où ses victimes lui sont offertes. Nul homme ne lui est échappé et ne lui échappera, s’il n’a conquis l’œuf des serpents.

    — Si c’est là une conquête qu’un homme puisse entreprendre, je l’entreprendrai, dit en se relevant le pasteur, d’un air résolu. J’ai souvent dompté les taureaux sauvages, lutté avec les ours et les loups-cerviers de nos forêts ; tombe sur moi le ciel, je ne crains rien !

    Le courage plaît aux fées ; dans leur cœur, il est souvent le voisin de l’amour, et l’amour est bien fort. La Reine des fées, séduite, voulut sauver le pasteur. Quand fée le veut, Dieu le veut. Fréa lui donna un anneau mystérieux qui rendait invisible, pour qu’il pût échapper à la vue perçante des serpents et à leur active poursuite.

    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse
    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse

     

    Grâce à ce puissant secours, il pénétra sans danger dans l’horrible caverne où mille serpents entrelacés avaient, de leur bave, composé l’œuf magique. Le pasteur s’en empara aussitôt, et, montant sur la table du sacrifice, il attendit sans terreur Rimer le dévorant. Au moment où la nuit devient de plus en plus sombre et où la clarté des étoiles va pâlissant peu à peu, il entendit dans les airs un bruit sourd comme un battement d’ailes, et il vit approcher, monté sur un monstrueux loup ailé, se servant de serpents en place de brides, le terrible génie de l’abîme, qui descendait sur lui avec la rapidité de la foudre pour le dévorer, comme sa victime inévitable.

    Mais le pasteur, le touchant soudain avec l’œuf magique, le terrassa, le vainquit, et l’enchaîna pour l’éternité. Alors cessèrent les sacrifices humains, et le vaillant pasteur fut béni par les fées et par tous les pères qu’il arrachait à ce tribut fatal. Il ne retourna cependant pas avec les hommes, demeurant toujours avec Fréa, la Reine des fées, son sauveur. Il eut une longue et heureuse vie, car son épouse lui donna des pommes d’or qui avaient la vertu de conserver une éternelle jeunesse.

    Mais comme il ne pouvait se nourrir des célestes aliments des fées, il se creusa un puits près de la porte des Géants ; avec une hache de pierre précieuse, don magnifique de sa compagne, il tailla dans le bloc du nord un réduit où il déposait le produit de sa chasse.

    Telle est la tradition très peu connue du Castel de las Hagues, de ce château des Fées, où nous ne voyons, nous, qu’un dolmen. A travers les festons et les gracieuses découpures du manteau de la fable apparaît la vérité toute nue. L’œuf des serpents, les sacrifices humains ; d’un autre côté, la victoire par l’amour d’un allié du ciel sur les antiques divinités ; tout cela frappe d’étonnement et nous autorise peut-être à conclure que les traditions populaires ont leur importance historique.

     

     
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  • Charlemagne se fait voleur
    par ordre de Dieu
    (D’après « Le Rhin. Son histoire et ses légendes », paru en 1887)
     
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    Une nuit que Charlemagne se livrait au sommeil dans son nouveau palais appelé Kaiserpfalzun ange lui apparut et lui annonça que par ordre de Dieu il devait commettre un vol. Découle de cette singulière aventure le surnom d’Ingelheim que Charles le Grand donna à sa résidence favorite, située à 15 km de Mayence et d’où ce puissant empereur commanda à la moitié de l’Europe.
     

    l’annonce faite par l’ange du vol que l’empereur devait commettre, ce dernier s’écria, indigné :

    « — Quoi ! Mes cheveux ont blanchi dans le chemin de l’honneur, mes trésors regorgent d’or et d’argent, le Rhin et le Danube me paient tribut, mon sceptre s’étend même sur Rome la ville éternelle et je serais obligé de me faire voleur ! Non, Dieu ne peut m’imposer un ordre semblable.

    — Ne discute point les décrets de la providence, lui répondit le céleste messager ; ses desseins sont impénétrables et ce que les hommes considèrent souvent comme un mal, Dieu dans sa divine sagesse ne le permet que pour leur bien. »

    Vue d'artiste du Kaiserpfalz d'Ingelheim
    Vue d’artiste du Kaiserpfalz d’Ingelheim

     

    En disant ces mots l’ange disparut. Charlemagne, vaincu par un ordre aussi formel, se revêt de son armure et l’épée à la main sort sans bruit de son palais. La nuit était noire et épaisse : Charles ne sait où diriger ses pas ; l’ordre divin l’inquiète et le tourmente. Comment faire pour voler et ne pas se laisser prendre ? Et l’empereur pensait : « Que n’ai-je auprès de moi ce coquin d’Elbegast ! Si souvent je l’ai fait poursuivre pour ses vols ! Si souvent menacer de la potence et de la roue ! Et maintenant je donnerais mes trésors pour avoir ses conseils et son aide. »

    Et Charles soupirait amèrement. Tout à coup il sentit son glaive se détacher de sa main, sa tête chauve se dépouiller de son casque et les lanières de sa lourde armure se dénouer, puis une voix railleuse lui glisser à l’oreille ces paroles : « Majesté, ce costume est très propre aux tournois et aux sanglantes mêlées, mais quand il s’agit de faire un coup on laisse tout cela chez soi. »

    Charles étonné se retourne et aperçoit la figure grimaçante du nain Elbegast qui continua en ricanant :

    « — C’est pour ce motif que j’ai rapporté les armes de sa majesté dans son appartement, et si elle veut réellement commettre un vol je me mets à sa complète disposition. Envie-t-elle par hasard les biens d’un naïf campagnard, les trésors d’un riche comte ou le sac bien rempli d’un pieux abbé ? Qu’elle parle et je la conduirai.

    — Non, je ne veux rien de tout cela, soupira l’empereur.

    « — Voyons ! il me vient une idée ! s’écria le nain. Oui, c’est cela ! Non loin d’ici habite le comte Harderich ; nous pouvons sans remord lui rendre une visite. C’est un gaillard de la pire espèce : il rompt la trêve de Dieu, trafique sur les besoins du peuple, opprime la veuve et l’orphelin et, qui pis est, souhaite la mort de votre majesté. Non, voler chez lui n’est pas un crime.

    — Tu as raison, répondit l’empereur, c’est mon homme. Allons ! »

    Les deux compagnons se dirigent à pas rapides vers l’opulent manoir du comte. Arrivés, le nain murmure quelques paroles magiques, et, comme par enchantement, les lourdes portes roulent sur leurs gonds. L’empereur pénètre dans la vaste salle des ancêtres contiguë à la chambre à coucher du comte, tandis que le nain se glisse doucement et sans bruit dans l’écurie pour y prendre le coursier favori du comte.

    Représentation de Charlemagne
    Représentation de Charlemagne

     

    Mais malgré toute sa circonspection, il ne put empêcher le cheval d’entendre le bruit de ses pas et le noble animal se mit à hennir avec tant de force qu’Harderich se réveilla. Inquiet, le comte appelle son écuyer et lui ordonne de se rendre à l’écurie pour voir ce qui s’y passe. Celui-ci s’y rend à moitié endormi et revient avec la nouvelle qu’il n’a rien trouvé. A son approche, Elbegast était grimpé sur une poutre sur la quelle il s’était étendu.

    Au moment où Harderich voulait se remettre au lit, les hennissements recommencèrent avec plus de force et, dans la persuasion que tout n’était pas en règle dans le château, prend flambeau et fouille tous les coins et recoins, toutefois sans plus de succès que son écuyer. Revenu près de son épouse, celle-ci lui dit que d’autres causes devaient lui ravir le repos, et après d’instantes prières le comte lui avoue qu’avec 12 complices, dont il cite les noms, il avait conçu le plan d’assassiner l’empereur dans son palais, et que l’exécution devait avoir lieu le lendemain même.

    Charles qui a tout entendu, sort de la salle et rejoint à l’écurie le nain qui s’efforçait inutilement de monter le cheval.

    « — Je pourrais prendre les œufs sous la poule s’écria-t-il, et cette maudite bête ne se laisse pas monter ! Cependant je ne connais pas de plus noble coursier et celui qu’il porte est invincible.

    — Laisse moi essayer, dit l’empereur. »

    Sous la main de Charlemagne le cheval se laissa seller et brider sans résistance. L’empereur se mit en selle et reprit au galop le chemin de son palais. Le nain ne put soutenir une pareille course et resta loin en arrière ; plus tard toutes les recherches de l’empereur pour le retrouver restèrent infructueuses : il ne le revit jamais.

    Arrivé à la résidence, il ordonna de saisir et de pendre le comte et ses complices lorsqu’ils se présenteraient au palais. Ceux-ci qui ne se doutaient de rien arrivèrent Mais quelle fut la terreur d’Harderich lorsqu’ il vit l’empereur, monté sur son propre coursier, lui reprocher d’une voix tonnante sa trahison et le condamner au dernier supplice. Les misérables furent exécutés et nul ne revit son château.

    Vestiges du palais impérial de Charlemagne à Ingelheim (Allemagne)
    Vestiges du palais impérial de Charlemagne à Ingelheim (Allemagne)
    © Crédit photo : La Photo Passion, http://www.laphotopassion.com

     

    C’est en mémoire de cette protection miraculeuse que Charlemagne surnomma son palais Ingelheimingel signifiant ange en allemand, et heim signifiant chez soi. Le pape Adrien Ier (772-795) avait envoyé d’Italie, pour la construction de cet édifice (qui débuta en 774), les mosaïques et le marbre. Beaucoup d’empereurs allemands y eurent leur résidence. Charles IV, empereur du Saint-Empire romain germanique (1355-1378), fut le dernier souverain qui y habita.

     

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  • Chapelle de Saint-Lubin-de-l’Epine
    à Louviers (Eure) : entre
    légende et pèlerinage
    (D’après « La Normandie littéraire » paru en 1895)
     
     
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    A l’orée de la forêt de Louviers, frileusement blottie dans un pli de terrain, s’élève la ferme de Saint-Lubin. L’attention du voyageur n’est pas sollicitée par l’aspect extérieur des constructions, quoique les murs de l’enclos soient solidement construits et que les bâtiments aux charpentes apparentes, aux toits couverts de tuiles, diffèrent des métairies normandes. Là, cependant, existait avant la Révolution le prieuré de Saint-Lubin-de-l’Epine ou de l’Epinay, fondé dans le courant du XIIe siècle, comme dépendance du prieuré de Lierru, par Raoul de Tancarville, qui donna au célèbre Guillaume d’Evreux, son ami, une portion des landes qui avoisinaient la forêt de Louviers pour y fonder une maison de son ordre.

    Les bâtiments du monastère sont transformés en granges, et la chapelle, elle-même, n’est plus qu’un vaste grenier où s’entassent les récoltes du fermier. Il méritait cependant une destination moins vulgaire le petit sanctuaire de Saint-Lubin que des mains pieuses ont élevé, restauré, agrandi jusqu’à tracer sur le sol un plan cruciforme. Le portail a été élevé dans les premières années du XVIe siècle et le chevet ou chœur a été édifié à la même époque par Jean de Challenge, prieur de Lierru. Le XVIIe siècle a ajouté deux ailes à la partie centrale et primitive (XIIe siècle) et complété la symétrie du plan.

    Ancien prieuré de Saint-Lubin à Louviers (Eure)
    Ancien prieuré de Saint-Lubin à Louviers (Eure)

     

    Une forte épine blanche ombrage de ses rameaux le portail qui disparaît sous cette végétation luxuriante. C’est l’arbre vénéré de Saint-Lubin. Une petite porte tracée en anse de panier donne accès dans le sanctuaire. L’ornementation en est sobre : on n’y voit ni choux, ni crochets ; seule, une large gorge dans laquelle court une branche de feuillage et de fruits encadre l’ouverture. Au-dessus, une baie à meneaux flamboyants troue le tympan et éclaire l’édicule qui ne reçoit plus de lumière que des fenêtres du chevet, découpées en lobes cordiformes.

    A l’intérieur, le polygone du chevet est fortement accusé par les nervures prismatiques des voûtes descendant d’une clef sculptée aux armes des Challenge dont l’écu décore également les supports des statues de la Sainte Vierge et de saint Lubin. Un autel rustique formé d’une table de pierre soutenue par deux colonnettes à facettes, à arêtes hélicoïdales, est le seul mobilier que la tourmente révolutionnaire ait respecté. Les statues de saint Laurent et de saint Gordon, enlevées à la décoration des chapelles du transept y sont déposées ainsi que le reliquaire de saint Lubin. Buste moderne, d’une polychromie barbare et d’une conception bizarre, car pour l’affecter à l’usage de reliquaire, un trou ovoïde a été ouvert au sommet du frontal et la cavité a été recouverte d’un verre qui laisse voir un fragment d’os incinéré.

    Tous les hagiographes font naître Lubin ou Léobin (Leobinus) au diocèse de Poitiers sous le règne de Clovis (2e moitié du Ve siècle). Ils montrent le jeune pâtre dévoré du désir de s’instruire faisant écrire, par un moine, les lettres de l’alphabet sur sa ceinture, afin de pouvoir apprendre à lire en gardant ses troupeaux. L’amour de l’étude fit bientôt admettre Lubin dans le monastère de Nouaillé qu’il quitta pour se rendre au couvent de l’île Barbe, près de Lyon. Cette abbaye ayant été envahie par les fils de Clovis, conquérants de la Bourgogne, Lubin resta seul dans l’île. Les barbares voulurent qu’il leur révélât la cachette des trésors de la communauté, mais Lubin s’y étant refusé fut mis à la torture et laissé pour mort.

    Miraculeusement rendu à la santé, Lubin vint se placer sous la discipline de saint Avit, et, à la mort de ce saint, choisit un ermitage, à la solitude de la charbonnière, dans la forêt de Montmirail. Sa réputation de sainteté s’étendit aux alentours ; ses prières arrêtèrent un ouragan qui désolait la campagne et éteignirent un incendie qui détruisait la forêt. Les auteurs de la Vie des Saints attribuent encore à saint Lubin d’autres miracles, parmi lesquels l’extinction de l’incendie d’une forêt dans les environs de Paris, la résurrection d’une jeune fille de Châteaudun et la guérison de saint Calétic qui devait lui succéder à l’évêché de Chartres. Car saint Lubin, après avoir été quelques années abbé de Brou, se rendit à Arles avec saint Aubin pour visiter saint Césaire et fut, à son retour, élu évêque de Chartres, l’an 544. Il mourut en 557, après avoir assisté à plusieurs conciles.

    Ce que n’ont écrit ni le Père Géry, ni Godescart, ni Henry de Riencey dans la Vie des Saints, c’est la légende, toute locale, que racontent les paysans des environs de Louviers, et qui affirme que saint Lubin vivait dans un ermitage de la forêt. Un jour il se rendit au marché de la ville pour acheter du poisson, le seul mets qu’il ajoutait aux racines dont se composaient ses repas. A son retour, étant très fatigué, il s’endormit au pied d’une épine et son sommeil dura sept années. Lorsqu’il se réveilla, il trouva les poissons contenus dans son panier aussi frais qu’ils étaient avant son sommeil. C’est en mémoire de ce miracle et pour en louer Dieu que saint Lubin aurait fondé la petite communauté de l’Epine dont la chapelle jouirait depuis lors d’une grande vénération.

    Portrait de saint Lubin de Chartres. Tableau de l'église Saint-Lubin, à Richarville (Essonne)
    Portrait de saint Lubin de Chartres. Tableau de l’église Saint-Lubin,
    à Richarville (Essonne). © Crédit photo : Topic-Topos

     

    Jadis on venait de fort loin en pèlerinage au modeste sanctuaire. Un saint qui, pendant sept années, avait dormi sur la terre à la face des étoiles, sans être atteint ni de douleurs ni de rhumatismes, devait bien guérir les mortels qui en étaient affligés ?... Mais saint Lubin n’est pas seulement un guérisseur de sciatiques et le pèlerinage qui a lieu, chaque année, à son ermitage contient bien d’autres enseignements. C’est au mois de mars que s’accomplit cette dévotion, lorsque le soleil fait monter la sève et gonfler les bourgeons aux branches des arbres et que les brises tièdes, chassant les frimas, ramènent les chants d’oiseaux et les nids dans les buissons. Tout Louviers se rend à Saint-Lubin.

    C’est la première assemblée de l’année, aussi des environs sont accourus de nombreux pèlerins. La route dont les lacets se déroulent au flanc du coteau est des plus pittoresques. Les promeneurs s’arrêtent et stationnent pour jouir du magnifique panorama de la vallée de l’Eure. Les vieillards plaisantent et se gaudissent devant les boutiques où se débitent des figues et des raisins secs, tandis que les jeunes gens aguichent les jeunes filles, flirtent et essaient de se faire accepter pour danser, toute la saison, aux assemblées des villages voisins. Les couples arrivent ainsi en discutant les clauses d’un doux contrat d’amour à la ferme de Saint-Lubin. Pour cette cérémonie, les gerbes qui encombraient la chapelle ont été transportées dans les celliers voisins. Les fourrages, les pailles ont été entassés dans les greniers. Les murs jadis ornés de peintures, et aujourd’hui couverts de moisissures, disparaissent sous les branchages des sapins fauchés dans la forêt. La foule des pèlerins peut accomplir ses dévotions jusqu’au moment où un orchestre champêtre fera entendre les premières mesures de danses lancées par des instruments disparates.

    Pour trouver le sens caché de la légende de saint Lubin, constatons tout d’abord, d’après les fouilles faites par l’abbé Cochet en 1870 et les explorations archéologiques menées avec méthode à la fin du XIXe siècle dans les forêts de Bord et de Louviers, que le vaste plateau de Tostes, dont les pentes boisées se mirent dans la Seine ou descendent jusqu’aux rivières de l’Eure et de l’Iton, était couvert de constructions romaines. Les conquérants des Gaules avaient établi sur ce point d’importantes factoreries et leurs villas incendiées, lors des invasions du Ve siècle, ont été restaurées et habitées par les Francs, contemporains du moine Lubin.

    N’est-il pas admissible que cet ermite qui, pendant sa vie, jouissait déjà d’une grande réputation de sainteté, n’ait vu sa mémoire vénérée tout d’abord aux confins d’une forêt au centre de laquelle venaient de s’établir les envahisseurs nouvellement convertis au christianisme ? Son nom même a remplacé celui de divinités du paganisme car il se trouve dans la chapelle de l’Epine une statue d’évêque - celle de saint Lubin sans nul doute - taillée dans une branche d’arbre. L’icône apparaît ainsi que l’amadryade antique. La tête mitrée et les mains soutenant la dalmatique ont été taillées par le ciseau du sculpteur tandis que les autres parties de l’image se perdent et se fondent dans l’écorce rugueuse de l’arbre qui a été conservée.

    Intérieur de la chapelle de l'ancien prieuré de Saint-Lubin
    Intérieur de la chapelle de l’ancien prieuré de Saint-Lubin

     

    La légende qui fait dormir le saint pendant sept années à l’abri d’une aubépine, cet arbrisseau dont les blanches fleurs ouvrent leurs corolles aux premiers sourires du printemps ; la fête qui se célèbre lorsque le clair soleil caresse la terre et que les prés se constellent de primevères et de pâquerettes sont les symboles de la résurrection et du réveil de la nature. N’est-ce pas là le secret des mystères qui se célébraient, dans les nuits d’Eleusis, à la lueur des torches, par tout ce peuple de laboureurs et de bergers, fils pieux de la Grèce ?

    La dévotion à saint Lubin a substitué les pratiques chrétiennes au culte des faux dieux. La primitive chapelle élevée par les Francs sur l’emplacement du sacellum antique a été pillée et brûlée par les Normands. Leurs hordes saccagèrent tout le pays compris entre Pont-de-l’Arche et Chartres, et c’est après la conversion au christianisme des pirates du Nord, et leur installation définitive en Neustrie, que la mémoire de saint Lubin, toujours vénérée par les populations de la vallée de l’Eure, fut de nouveau honorée dans le sanctuaire construit par Guillaume d’Evreux dans les landes voisines de Louviers. Telle paraît être la vérité tirée de la légende de saint Lubin.

     

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  • Chapeau (Le) de Sans-Ame ou comment
    bien acquis peut aussi profiter
    (D’après « Journal du dimanche : littérature,
    histoire, voyages musique », n° du 24 janvier 1892)
     
     
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    En vue d’expliquer un proverbe des Alpes-de-Haute-Provence, Paul Arène relate l’histoire insolite du paysan dit Sans-Ame, habitant le pays rocailleux d’Entrepierres, qui pour tout avoir possédait « un coin de terre très en pente avec moins de terre que de cailloux ; pour demeure, une masure en ruines ; pour amis, une chèvre et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce du logis », et au chapeau duquel le curé eut le malheur de s’en prendre
     

    La masure, tant bien que mal, paraît de la pluie ; le coin de terre, quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis maigres, juste assez pour vivre ; la chèvre, après avoir tout le jour couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit, en moyenne, un litre de lait ; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois !) avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour boire de l’eau le restant des quatre semaines.

    Village d'Entrepierres (Alpes-de-Haute-Provence)
    Village d’Entrepierres (Alpes-de-Haute-Provence). © Crédit photo : Altitude B

    Ce pauvre homme se trouvait heureux et n’enviait le bien de personne. Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux qui l’entendirent : « Le bon Dieu, le voilà ! » en montrant le soleil. Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable, n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure de l’agonie pour opérer la livraison ; et tout le monde dans le pays l’appelait le Sans-Ame, sobriquet qui, d’ailleurs, ne le fâchait point.

    Un après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la ville, jambe de ci, jambe de là, sur sa monture, fier comme un Artaban, et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui. C’était la fête au village. La procession qui descendait et le Sans-Ame qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin, se trouvait étroit, entre un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer. Malheureusement, Sans-Ame ne salua point, moins, par malice que par habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers « bonjour », mais ne saluent guère.

    Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de main, jette à l’eau le chapeau de Sans-
    Ame. Un chapeau tout neuf, mes amis ! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément, ce jour-là, privé de boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids d’une charrette.

    Qui- peut dire les émotions de Sans-Ame ? Il vit, drame d’une seconde, le chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompon que le curé portait sut sa tonsure ; mais cette tentation dura peu : la barrette n’avait pas de-visière ! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis que ;la procession descendait au village.

    Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même, en train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique. Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre le curé à la promenade. « Pardon, excuse, Monsieur le Curé, vous m’avez noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre. » Le paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son chapeau.

    Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa coiffure ; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie. La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé, qui avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau. « Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira, samedi prochain, en justice, le chapeau est mien d’ici-là. »

    Chemin entre Sisteron et Entrepierres au début du XXe siècle
    Chemin entre Sisteron et Entrepierres
    au début du XXe siècle

    Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva, coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âme. Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se rendit au prétoire. « Audience, chapeau bas ! » glapit l’huissier. Injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous la banquette. Le juge de paix conclut à la conciliation : Sans-Ame avait eu tort, le curé aussi ; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un autre pareil à celui qu’il avait noyé. « C’est juste, dit Sans-Ame en tendant au curé sa coiffure. »

    Mais le curé recula d’horreur. On ne sait pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le

    soleil, amolli par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme humaine. « Puisqu’il ne le veut pas, je le garde », dit Sans-Ame. Et, fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.

    Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte coiffure. Le ciel fut dupe, et, trompée sans doute par le pieux emblème, qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en paraît la rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait le champ de Sans-Ame.

    Sans-Ame engrangeait, tous les ans, double récolte. Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la ville, au lieu d’y aller une fois par mois. Enfin, toujours couvert de son chapeau., dont il ne voulut pas se séparer un seul instant au cours d’une vie qui fut longue, Sans-Ame s’éteignit doucement entre sa chèvre et son âne, riche, honoré, rempli de jours et obstinément béni du ciel, sans avoir jamais consenti à se réconcilier avec l’Eglise.

    De là le proverbe si connu là-bas : « C’est la religion de Sans-Ame qui faisait la nique au bon Dieu dessous un chapeau de curé ».

     

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  • Canne miraculeuse de Thiébaut,
    saint patron de Thann (Alsace)
    (D’après « Le Pays lorrain », paru en 1926)
     
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    Au temps lointain des miracles, affirme la légende, saint Thiébaut fut envoyé par le maître d’en haut, en tournée dans le beau pays d’Alsace, muni de sa précieuse canne convoitée par le Diable. Il partit de grand matin à travers la campagne. C’était dimanche, il faisait beau. La tradition rapporte encore que le soir venu il s’étendit sur l’herbe et qu’à son réveil le lendemain sa canne était devenue un beau sapin. Un conte populaire nous livre les secrets de ce prodige..
     

    Homme de taille moyenne, saint Thiébaut — de son vrai nom Ubald, évêque de Gubbio, en Ombrie (Italie), né vers 1085 et mort en 1160 — avait l’œil très bon mais assez goguenard, et un petit doigt plein de malice. Il avait pris sa canne et une grande besace qu’il avait remplie de noix, d’un petit morceau de viande froide, et d’une mignonne bouteille. On prétend qu’il y avait deux œufs dans la besace. C’est bien possible, car saint Thiébaut connaissait parfaitement les exigences de son estomac.

    Or donc, il partit. Dans les prés on voyait des milliers de fleurs, et dans les arbres, les oiseaux menaient grand tapage... « Beau temps », pensait-il, « pas trop chaud, il fera bon marcher » et le brave saint s’en allait joyeusement. Il s’arrêta près d’un ruisseau, écoutant les eaux qui roulaient sur les pierres. S’étant assis, il ouvrit sa grande besace et en sortit sa mignonne bouteille, qu’il plongea dans l’eau. Puis, il l’éleva vers le ciel en prononçant des mots étranges. Enfin, dans un geste lent et large, il répandit son contenu sur la terre. La vigne apparut, portant de grosses grappes opulentes et dorées. Il cueillit un grain de raisin, le mangea et l’ayant trouvé bon, il reprit sa canne et partit dans les bois.

    Statue de saint Thiébaut (Collégiale Saint-Thiébaut de Thann)
    Statue de saint Thiébaut (Collégiale Saint-Thiébaut de Thann)

    Il marchait depuis longtemps quand un lièvre sortant d’un fourré s’approcha de lui. Ils partirent tous deux. Bientôt, saint Thiébaut assez fatigué, désira prendre un peu de repos. Il faisait maintenant bien chaud, et une petite clairière des plus avenante s’offrit aux yeux du lièvre qui murmura malicieusement : « On s’assied ? »

    — Si tu veux !

    Et l’on s’assit. Le saint prit sa besace : « As-tu faim ? »

    — Non, merci.

    Tout en conversant avec son compagnon, saint Thiébaut prépara son déjeuner. Il était méticuleux, il aimait à s’entourer du plus grand confort possible, aussi planta-t-il sa canne dans la mousse. Il avait au préalable disposé une grande serviette toute propre sur ses genoux, car il craignait de tacher ses vêtements. Ces petits détails domestiques ne l’empêchaient pas de causer avec son compagnon, qui, lui, ne manquait pas d’humour. Parfois même ils riaient franchement. Enfin le saint questionna :

    — Je ne t’ai pas demandé de nouvelles de chez toi... Ça va bien ? Tu es content ? As-tu des enfants ?

    — Oui, un fils.

    — Que fait-il donc ton fils ?

    — Il travaille. Je suis tranquille, il tourne bien. Il était assez coureur, mais maintenant il s’est rangé, et nous croyons la mère et moi, qu’il se mariera bientôt. En tous les cas il a trouvé un terrier très confortable, pas trop loin du ruisseau. C’est l’essentiel !

    — Et, ta femme... Hein ?

    — Je l’ai quittée tout à l’heure, je lui ai apporté de quoi manger.

    — En somme tu es raisonnable ?

    — Pas plus qu’un autre, seulement voilà, je me suis débrouillé !

    — Voyons, que voulais-je te dire... Ah oui, j’y suis, envoie-moi donc ton fils avant son mariage, je lui donnerai quelques conseils.

    — C’est entendu, je lui dirai de passer chez vous. Je vous remercie bien, seulement, veuillez m’indiquer s’il vous plaît les chemins, et les moyens de locomotion.

    — Tu as raison. Le mieux serait qu’il vienne là-haut me trouver, dit le saint en regardant le ciel, et il ajouta : « Je t’enverrai une paire d’ailes, j’en ai justement reçu d’Icare ces jours derniers, j’en suis content. J’en ai bien une paire là, dans ma besace, mais j’en ai besoin pour rentrer ce soir, enfin tu peux toujours voir comment elles fonctionnent. ». Le lièvre prit les ailes et les regarda en réfléchissant, tandis que saint Thiébaut achevait son repas.

    — Elles sont très pratiques, c’est un excellent système, dit le lièvre en secouant lentement la tête d’un air compétent, il acheva : « Ah ! cet Icare est vraiment très fort ! »

    — Oui, dit le saint, c’est un garçon qui a de la valeur. Ton fils recevra les mêmes ailes que celles-ci, le même modèle exactement.

    — C’est entendu, je vous remercie. Ah ! je vais vous quitter. On m’attend à deux heures et demie au quartier général, et je crois bien qu’il est déjà deux heures.

    Collégiale Saint-Thiébault de Thann. Gravure d'Isidore Deroy (1889)
    Collégiale Saint-Thiébault de Thann. Gravure d’Isidore Deroy (1889)

    Le saint regarda le soleil avant que de répondre : « Il est deux heures moins dix, exactement. Tu as encore le temps, nous prendrons le café ensemble, j’en ai reçu ce matin d’un de mes collègues qui fait une tournée en Afrique, je crois qu’il est bon, et si tu veux m’aider à faire du feu, cela ira assez vite. » Bientôt le feu flamba entre deux grosses pierres. Saint Thiébaut alluma sa pipe. Le lièvre regardait le saint attentivement, comme s’il voulait découvrir le secret de sa bonté. Enfin, voyant son bâton, il dit : « Vous avez toujours votre canne, elle doit bien vous aider dans vos excursions à travers bois ».

    Le saint fronça les sourcils et murmura gravement : « Cette canne, est un don du maître ! ». A ce moment, le feu qui brûlait normalement dégagea une énorme colonne de fumée noire qui monta tout droit au ciel, qui y resta et qui forma un nuage d’un gris sinistre. Les oiseaux se taisaient, le vent petit à petit vint dans la clairière ; la fumée commença d’aveugler les deux camarades. Le lièvre angoissé, énervé, disait : « Qu’est-ce que cela ?. C’est étrange, je ne vois plus rien. »

    Le lièvre toussait, mais le saint qui ne bougeait pas, se contenta de répondre : « Je sais ce que c’est. Tu as parlé de cette canne. Qui me guide. Qui est un présent du maître... »

    — Eh bien ?

    — Le Diable nous a entendus... Tu ne comprends pas ? Il veut me perdre... Il cherche à prendre ma canne pour que je ne puisse plus retrouver mon chemin... Mais je suis plus fort que lui. Je tiens ma canne, ma bonne vieille canne, elle ne pourra pas m’échapper.

    L’orage grandissait. La pluie tombait. Les sapins ployaient et le vent pleurait lugubrement, comme une sirène. La noire fumée envahissait la forêt. Tout à coup le tonnerre éclata près des deux amis ; un arbre tomba, la cime s’écroula près de saint Thiébaut. Toujours fort, il tenait sa canne, mais le lièvre pris de terreur, pleurait en disant : « Ma femme, mon enfant, où sont-ils ? Quand les verrai-je ?... O toi, mon bon saint, ne peux-tu les protéger ? »

    Comme il pleurait le pauvre petit lièvre ! Saint Thiébaut eut un mouvement de mauvaise humeur, il ne put s’empêcher de dire à son compagnon : « Va les retrouver, tu m’ennuies à la fin avec tes lamentations ! Cours à ton terrier ! »

    — Mais je ne vois rien, la fumée a envahi la forêt, jamais je ne pourrai retrouver mon logis... Peut-être sont-ils morts déjà... Je ne les verrai plus... Ah ! Misère. Misè...

    Il ne put en dire davantage. La fumée le faisait tousser, l’asphyxie le faisait cruellement souffrir. Il était à demi mort, mais saint Thiébaut ne bougeait pas ; toujours fort, il tenait sa canne. Un coup de vent lancé par le Diable qui avait mal calculé son affaire — (dans ce temps-là, les diables se trompaient quelquefois) — chassa pour une seconde la fumée dans laquelle les deux compagnons mouraient, l’un d’angoisse et l’autre d’épuisement. Alors saint Thiébaut vit le pauvre lièvre qui était devenu la proie de l’asphyxie. Il lui dit presque à bout de souffle, tant il était fatigué : « Prends mes ailes et ce morceau de ma canne. Ainsi tu trouveras ton chemin : Je le veux ! »

    Le Diable. Stalles de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann
    Le Diable. Stalles de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann

    Le saint, à l’aide de son couteau, tailla un petit morceau de bois dans la fameuse canne, puis ayant ajusté ses ailes à son compagnon, celui-ci disparut rapidement. Saint Thiébaut eut encore la force de lui crier : « Rapporte-moi mes ailes ce soir, afin que je puisse rentrer ! »

    — Oui ! Oui ! hurla le lièvre, et sa voix se perdit dans le grand tintamarre de l’orage.

    Saint Thiébaut resté seul, ayant ainsi reconquis sa liberté entière de faire certains signes et de prononcer certaines paroles divines, fit d’abord une prière. Puis il prit sa canne et traça dans l’air des signes magiques, dont il connaissait la puissance. L’orage se calma, et la nature apaisée sécha ses larmes sous un soleil tout neuf qui faisait briller des gouttes d’eau au bout des branches redevenues immobiles.

    Le Diable était nettement vaincu, mais il était — à ce moment-là du moins — un bon diable ! Sentant bien que saint Thiébaut était plus fort que lui, il avait déposé ses armes tranquillement et dignement : un énorme soufflet, des poudres fumeuses et détonantes. Le saint ne s’enorgueillit pas de sa victoire, parce qu’il était bien fatigué. D’autre part, sa modestie était d’autant plus grande qu’il était toujours seul et il pensait avec raison que c’était troubler le fond d’une âme pure que de la pénétrer d’orgueil, de vanité ou même d’une complaisante satisfaction de soi. Il se disait aussi que s’il se mettait à parler trop haut, le Diable l’entendrait et cela pourrait bien provoquer les vengeances de cet ennemi redoutable.

    Saint Thiébaut s’était bien reposé et pensait à partir, quand il vit le sapin écroulé à ses pieds. Il le regarda et songea tristement : « Pauvre arbre, qu’avait-il fait pour qu’on le fît mourir ? Il ne méritait pas cela ! » Il y avait un nid dans une branche, il était encore intact, la chute de l’arbre ne l’avait même pas déplacé. Le saint qui avait l’âme tendre eut des larmes dans les yeux en songeant que peut-être un oiseau innocent était mort avec ses petits.

    Il voyait avec peine cette grande cime étalée sur la terre comme un grand cadavre, et il disait : « Si seulement je pouvais donner la vie à cet arbre secourable. Mais hélas, je ne puis ! » Le bon saint se disait avec amertume que malgré ce que l’on pouvait croire ou imaginer de sa puissance, celle-ci n’était pas aussi grande puisqu’il ne pouvait même pas donner la vie aux morts, ce qui est la plus simple et la plus difficile des bontés.

    Tristement, il rassembla ses affaires, les mit dans sa grande besace et partit à travers la forêt pour se rendre compte des dégâts. Mais il était triste et souvent il se retournait pour regarder le grand cadavre. Il marchait depuis deux heures, quand il aperçut un autre sapin étendu sur le sol, il le contempla et ne se désespéra plus, car il sentait que c’était inutile. Enfin, après une nouvelle marche, il découvrit un troisième sapin couché le long d’un ruisseau, il s’approcha, il regarda et put discerner écrasé sous le tronc puissant de l’arbre mort le corps d’un lièvre. Alors il se souvint que son compagnon lui avait dit avoir un fils demeurant près d’un ruisseau. Il n’y avait aucun doute, ce fils était mort là écrasé. Saint Thiébaut s’assit pour mieux pleurer et peut-être aussi pour veiller le mort.

    Le soir s’étendait sur la forêt. L’ombre envahissait la terre et le brave saint allait dormir quand il se souvint que le lièvre devait lui rapporter ses ailes. Vite il se leva, il reprit sa route avec sa canne et sa besace. Il arriva à la clairière et attendit son compagnon. Il l’attendit longtemps, très longtemps. Enfin, voyant qu’il ne venait pas, le brave saint planta sa canne dans la mousse, mit sa besace sous sa tête et c’est sous une voûte étoilée qu’il s’endormit.

    Il s’éveilla au petit jour, vit où il était et pensa avec angoisse : « Seigneur qu’ai-je fait, je n’ai pas encore transmis mon rapport sur ma tournée, que me direz-vous ? » Il se retourna, chercha sa canne, il ne la trouva plus. Il y avait à sa place un beau sapin. Il chercha son bâton ailleurs, mais rien. Il ne trouva pas non plus le cadavre de l’arbre. « Je rêve, pensait-il, je rêve assurément ». Il partit dans les bois, il ne vit plus les deux arbres morts, il ne trouva plus le corps du fils de son compagnon.

    « Voyons, voyons, disait saint Thiébaut, je ne suis pourtant pas fou ! Qu’est-ce que cela signifie ? Je ne suis pourtant pas fou ! »

    — Non, tu es un brave saint, et le Seigneur a exaucé ta prière !

    — Qui parle ?

    — Nous.

    Et saint Thiébaut vit toute la famille de son compagnon de la veille, que le Seigneur avait fait venir jusqu’à lui avant de renvoyer tout ce monde auprès du saint. Le père de la famille prit la parole pour remercier son ami, lui disant qu’il l’avait sauvé de l’orage et que le Seigneur avait changé sa canne en sapin, en trois sapins. De plus : « Le Seigneur l’a bien dit, ajouta le lièvre, chaque branche de ces trois sapins protégera contre l’orage ».

    Fête des Trois Sapins, à Thann
    Fête des Trois Sapins, à Thann

    Saint Thiébaut était tellement ahuri de ce prodige qu’il lui fallu s’asseoir. Enfin, au bout d’un temps assez long il murmura : « Mais voyons... Voyons... Ma canne ? ». Le Seigneur y avait pensé. Le lièvre montra à saint Thiébaut une canne toute neuve qui était plantée dans la mousse. Le Saint la regarda et prononça imperceptiblement : « Je n’aime pas beaucoup ces choses imprévues, moi, ah mais non ! Ah mais non ! »

    Il osait à peine toucher ce nouveau bâton, alors le lièvre lui dit : « Mais prenez-le voyons, il est très beau vous savez, et tout neuf, tout neuf... » Saint Thiébaut enfin, saisit la canne, la regarda, la toucha, la palpa, la tourna, la retourna, dans un sens puis dans l’autre, tant et si bien que les lapins sourirent. Enfin le brave saint éclata : « Vous direz de moi ce qu’il vous plaira, mais j’aimais mieux l’autre, j’aimais mieux ma bonne vieille canne ». Puis il fit une prière. Puis un oiseau chanta.

    Chaque année, le 30 juin, on fête ce brave saint. Cela s’appelle la Fête des trois sapins. Ceci encore donne le champ vaste à l’imagination, d’autant plus que cette fête est très curieuse et mérite d’être racontée.

    Le 30 juin, à 20 heures, on dit une messe en l’honneur du patron de la ville. Puis le curé, le maire, le sous-préfet, suivis des fidèles, descendent sur la place de l’église en grand cortège. On a disposé trois sapins en triangle. La musique municipale joue ses plus beaux morceaux. Les maisons voisines sont illuminées. Le cortège s’arrête devant les sapins. On tend une torche enflammée au curé qui met le feu au premier sapin. Ensuite le maire saisit la torche et allume le deuxième sapin. Enfin, c’est le tour du sous-préfet pour le troisième sapin.

    Lorsque le feu a dévoré les trois arbres qui sont enduits de poix et humectés de pétrole, les branches s’écroulent morceau par morceau au milieu de la foule. A ce moment, les habitants se précipitent pour ramasser les bois brûlés, car chacun d’eux protège la maison contre l’orage. Ensuite, un feu d’artifice déploie ses fils de feu dans le ciel et la fête se termine avec la dernière fusée. C’est là, on en convient, une fête étrange.

     

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  • Canicule : son influence néfaste
    à l’origine de maladies ?
    (D’après « La Science illustrée », paru en 1890)
     
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    Parmi les préjugés qui se sont enracinés dans l’esprit public, la croyance aux influences malignes des canicules est de même établie ; selon les uns, ce sont les fièvres qui sévissent à cette époque ; suivant les autres, c’est un moment redoutable où les maladies se font le plus généralement sentir

    « Qui veut mentir n’a qu’à parler du temps. » Ce proverbe fort répandu, semble n’avoir jamais reçu d’application plus rigoureuse que dans ce moment. Qui le croirait ? Nous sommes dans la canicule, c’est-à-dire dans la période la plus chaude de l’année ! écrit l’astronome Gabriel Dallet en juin 1890.

    D’où viennent ces croyances et quelle foi peut-on y ajouter ? La notion de l’influence néfaste des canicules remonte au temps des Égyptiens ; mais, comme pour la plupart des traditions, la signification que ces superstitions avaient à leur origine, ainsi que l’importance qu’on y attachait, ont singulièrement changé.

    Tous les écrivains qui ont parlé de l’Egypte s’accordent à dire que les prêtres égyptiens, seuls dépositaires de la science, faisaient jouer un grand rôle à l’étoile Soth, Sothis, Siriad ou Sirius. Ce fut au moyen des observations, faites dans les collèges de prêtres, des levers et des couchers héliaques de cette brillante étoile qu’on détermina la période célèbre connue sous le nom de période sothiaque, dont la durée était de 1461 ans.

    Les méfaits de la chaleur. Victime d'une insolation.
    Les méfaits de la chaleur. Victime d’une insolation.

    Voici de quelle manière ils étaient parvenus à la déterminer. L’année civile était égale, en Egypte, à 365 jours au lieu de 365 jours 1/4 ; ces quarts de jour accumulés faisaient tous les 4 ans rétrograder l’année solaire d’un jour entier, ce qui la rendait vague et indéterminée. Après 1460 ans, on comptait donc 1460 quarts de jours ou 365 jours, soit une année de plus qui s’ajoutait aux précédentes et le cycle caniculaire recommençait, car 1460 années solaires faisaient exactement 1461 années civiles égyptiennes.

    Les prêtres égyptiens crurent avoir fait une découverte de génie en inventant leur période sothiaque et des fêtes religieuses furent instituées pour célébrer le retour de cette époque qu’ils connaissaient seuls et qu’ils exploitaient. Ils faisaient prêter serment à tous les rois, dès leur avènement, de laisser l’année vague et de ne jamais consentir à l’intercalation de bissextiles qui eussent rendu l’année fixe.

    Le jour initial rétrogradant, les fêtes et les travaux se trouvaient changés et l’inondation du Nil, ce bienfait de l’Egypte, arrivait pour les Égyptiens à une date indéterminée. Les prêtres, au moyen du cycle caniculaire, connu d’eux seuls, rétablissaient les dates de ces événements et pouvaient les prédire.

    C’est également à l’aide des levers héliaques qu’ils annonçaient les jours caniculaires, c’est-à-dire l’époque des grandes chaleurs et des maladies qu’elles amènent avec elles, qui coïncidait à peu près avec les grandes crues du Nil, ce qu’on attribuait à Sirius (canicule). C’est là, nous explique Dallet, l’origine des jours caniculaires, qui, pour nous, durent du 12 juillet au 23 août, et pour les Anglais (dog days), du 3 juillet au 11 août.

    Ce cycle caniculaire, suivant les croyances superstitieuses, devait ramener les mêmes événements, et les mêmes phénomènes, parce qu’on pensait que tout ce qui se passait sur la terre dépendait des aspects célestes.

    On a remarqué que chaque renouvellement de la période sothiaque était signalé par un règne heureux. Antonin gouvernait en 138 et Henri IV en.1598. Or, ces deux dates correspondent à l’année initiale d’un nouveau cycle caniculaire.

    A celte période de 1461 ans, correspond la fable du Phénix, qui, après une vie errante de 1461 ans, mourait et renaissant de ses cendres, recommençait une nouvelle carrière du même nombre d’années ; c’était ainsi la base de la période de l’âge d’or si souvent chanté par les poètes.

    Chez les Romains et chez les Grecs, les canicules avaient déjà perdu leur véritable signification, bien que le souvenir de la mauvaise étoile (Sirius) se soit répandu chez eux, car ils avaient coutume de lui sacrifier tous les ans un chien roux. On ne voyait déjà plus à cette époque, dans les canicules, que le moment où soufflaient les vents du Sud (élésiens), que l’on redoutait comme funestes. Ces vents, engendrés au-dessus du Sahara, ont de tout temps reçu le nom de samounsimounsamiel, de l’arabe samma, qui veut dire chaud et vénéneux.

    Toutes les maladies qui accompagnent les grandes chaleurs étaient imputées aux canicules ; aussi, les médecins ordonnaient-ils, d’après les préceptes d’Hippocrate et de Pline « de ne pas se faire saigner, de boire médiocrement, de peu dormir et d’éviter de prendre des bains ».

    On peut accepter, à la rigueur, écrit encore notre astronome, que, dans l’origine, on ait fait coïncider certaines maladies avec le lever héliaque de Sirius ; mais on ne doit pas admettre que cette croyance persiste, car, outre que la raison nous indique la fausseté de semblables hypothèses, nous savons que, par l’effet de la précession des équinoxes, le lever héliaque de Sirius (autrement dit la canicule) n’a plus lieu que lorsque les jours caniculaires sont passés.

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  • Christophe (La légende de saint)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
    Publié / Mis à jour le LUNDI 8 FÉVRIER 2016, par LA RÉDACTION
     
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    Avant d’être chrétien, saint Christophe se nommait Offerus. C’était une espèce de géant. Il avait un gros corps, de gros membres, et une grande figure où respirait la bonté. Quand il fut à l’âge de raison, il se mit à voyager en disant qu’il voulait servir le plus grand roi du monde.
     

    On l’envoya à la cour d’un roi puissant qui fut bien réjoui d’avoir un serviteur aussi fort. Mais un jour, le roi entendant un chanteur prononcer le nom du Diable, fit aussitôt le signe de la croix, avec terreur.

    « Pourquoi cela ? demanda Christophe.
    — Parce que je crains le Diable, répondit le roi.
    — Si tu le crains, tu n’es donc pas si puissant que lui ? Alors je veux servir le Diable. »

    Saint Christophe, par le graveur bolonais Marc Antoine Raimondi (vers 1480 - vers 1530)
    Saint Christophe, par le graveur bolonais
    Marc Antoine Raimondi (vers 1480 - vers 1530)

     

    Et Offerus quitta la cour. Après avoir longtemps marché, il vit venir à lui une grande troupe de cavaliers ; leur chef était noir et lui dit :
    « Offerus, que cherches-tu ?
    — Je cherche le Diable pour le servir.
    — Je suis le Diable, suis-moi. »

    Offerus suivit le Diable. Mais un jour, la troupe rencontra une croix sur le chemin, et le Diable ordonna de retourner en arrière :
    « Pourquoi cela ? dit Offerus.
    — Parce que je crains l’image du Christ.
    — Si tu crains l’image du Christ, tu es donc moins fort que le Christ ? Alors je veux servir le Christ. »

    Et Offerus continua seul sa route. Il rencontra un bon ermite et lui demanda :
    « Où est le Christ ?
    — Partout, répondit l’ermite.
    — Je ne comprends pas cela, dit Offerus ; mais si vous dites vrai, quels services peut lui rendre un serviteur robuste et alerte ?
    — On sert Jésus-Christ par les prières, les jeûnes et les veilles, ajouta l’ermite.
    — Je ne peux ni prier, ni jeûner, ni veiller, réplique Offerus ; enseignez-moi donc une autre manière de le servir ? »

    L’ermite le conduisit au bord d’un torrent furieux qui descendait des montagnes et il dit :
    « Les pauvres gens qui ont voulu traverser cette eau se sont tous noyés. Reste ici, et porte ceux qui se présenteront à l’autre bord sur tes fortes épaules ; si tu fais cela pour l’amour du Christ, il te reconnaîtra pour son serviteur.
    — Je veux bien le faire pour l’amour du Christ, répondit Offerus. »

    Il se bâtit donc une petite cabane sur le rivage, et il transportait nuit et jour tous les voyageurs d’un côté à l’autre du torrent. Une nuit, comme il s’était endormi de fatigue, il entendit la voix d’un enfant qui l’appela trois fois par son nom : il se leva, prit l’enfant sur ses épaules et entra dans le torrent. Tout à coup les flots s’enflèrent et devinrent furieux, et l’enfant pesa sur lui comme un lourd fardeau ; Offerus déracina un grand arbre et rassembla ses forces mais les flots grossissaient toujours, et l’enfant devenait de plus en plus pesant. Offerus, craignant de noyer l’enfant, lui dit en levant la tête : « Enfant, pourquoi te fais-tu si lourd, il me semble que je porte le monde. »

    Saint Christophe, par Conrad Witz (XVe siècle)
    Saint Christophe, par Conrad Witz (XVe siècle)

     

    L’enfant répondit : « Non seulement tu portes le monde, mais celui qui a fait le monde. Je suis le Christ, ton Dieu et ton maître, celui que tu dois servir. Je te baptise au nom de mon père, en mon propre nom, et celui du Saint-Esprit. Désormais, tu t’appelleras Christophe » (c’est-à-dire porte-Christ).

    Depuis ce jour, Christophe parcourut la terre pour enseigner la parole du Christ ; et il fut, selon l’opinion la plus connue, martyrisé en Lycie, durant la persécution de Dèce, vers 251. La bonté de saint Christophe a été l’origine de plusieurs proverbes. On disait entre autres choses :

    « Qui te mane vident nocturno tempore rident. »
    Ceux qui verront saint Christophe le matin riront le soir.

     

     
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  • Chiffons au bord de sources ou sur
    les buissons et sou dans la main des morts
    (D’après « Bulletin de la Société préhistorique française »,
    paru en 1917, 1918, 1919)
    Publié / Mis à jour le LUNDI 10 AOÛT 2015, par LA RÉDACTION
     
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    Dans les années 1917-1919, Edouard Harlé, membre éminent de nombreuses sociétés scientifiques, ingénieur des Ponts et Chaussées ayant su acquérir des connaissances en géologie, paléontologie et archéologie, publie le résultat de ses recherches menées en Gironde et relatives aux chiffons placés au bord de sources ou sur des buissons et permettant de sécher le mal, ainsi qu’au sou dans la main des morts pour payer l’entrée du Paradis

     

    J’en ai signalé à la source de Las sègues, aux environs de Bagnères-de-Bigorre, écrit Edouard Harlé. Depuis, je me suis souvenu que mon fils Jacques, ayant été à pied de Cazaux à Lugos (limite de la Gironde et des Landes), pour rechercher et étudier les dunes créées par l’étang de Sanguinet, m’avait raconté être passé à une source avec chiffons sur les buissons.

    Impossible d’avoir par lui d’autres renseignements : le pauvre Jacques a été tué à l’ennemi, en mai dernier. J’ai cherché sur ses cartes et j’y ai trouvé, écrits à la main, à un kilomètre et demi à l’est de Sanguinet (Landes), les mots « Hount sant », qui signifient, en langue du pays, « Source sainte ».

    Une des nombreuses sources miraculeuses de Gironde
    Une des nombreuses sources miraculeuses de Gironde

    J’ai été au point ainsi désigné, rapporte notre narrateur. Il y a là deux sources saintes : Sainte Rose et Saint Basile, toutes deux près du moulin de la Grande Mole, sur le ruisseau de La Gourgue, et toutes deux issues de petits marais. La source de Sainte Rose est au nord du ruisseau. C’est celle où mon fils avait vu des chiffons sur les buissons. Elle est insignifiante. Pas de chiffons, quand je l’ai visitée.

    La source de Saint Basile est renommée et l’on y a mis une croix en fer. Elle est au bord et au sud de La Gourgue. J’y ai vu un chiffon blanc sur la croix, un tombé au pied de la croix, et cinq sur les branches des buissons voisins. La vieille femme qui m’a guidé m’a dit :

    « II y avait beaucoup de chiffons sur les buissons des deux sources ; mais, depuis la guerre, on n’en met pas : la guerre arrête tout. Quand mon fils était tout petit enfant, il lui est venu une mauvaise plaie à la figure. J’ai pensé que c’était le Mal de Saint Basile et j’ai été chercher de l’eau à la source de Saint Basile dans un petit flacon. J’ai lavé la plaie avec cette eau trois jours de rang. Le premier jour, la plaie a blanchi ; le second, elle a diminué ; le troisième, elle a disparu. Mon mari est très malade. Je l’ai lavé avec de l’eau de la source de Saint Basile et de toutes les sources du pays ; mais cela ne lui a rien fait. Par malheur, je ne sais pas de quel saint est son mal. »

    Pourquoi met-on des chiffons ? Les nombreuses personnes des environs que j’ai interrogées m’ont répondu, explique Harlé : les unes, que c’est par superstition ; les autres, que c’est pour se débarrasser des chiffons, après leur emploi pour panser les plaies. Il me semble que le fait qu’on place les chiffons sur les branches des buissons, au lieu de les jeter simplement à terre, indique autre chose que le seul désir de s’en débarrasser.

    Si j’habitais Sanguinet, écrit notre ingénieur en 1917, je ferais des fouilles dans la vase et le sable de la source de Saint Basile, avec l’idée d’y trouver des offrandes de dévots du temps des romains, des gaulois, de l’Age du bronze ou de la pierre polie. La vieille m’a dit avoir vu, auprès de cette source, un tronc, où les dévots mettaient des sous ; mais les non-dévots volaient les sous ; on a transféré le tronc dans l’église.

    Marcel Baudouin qui, comme Edouard Harlé, est membre de la Société préhistorique française, tient à rappeler que rien n’est plus comparable à la Source de Saint Basile que la Source de la Fontaine Saint-Gré, en Vendée, invoquant son mémoire sur la fontaine thérapeutique d’Avrillé, où l’on retrouvera la Croix de Fer, le Tronc transporté à l’Eglise, à cause des voleurs, etc. Tout se répète, constamment et partout, affirme-t-il encore.

    L’année suivante, Albert Hugues, autre membre de cette Société, désireux d’apporter sa modeste contribution au même sujet, relève ce qu’il a pu observer dans le Gard. La Source d’Estauzens, placée à la limite des communes de Nîmes et de La Calmette, est renommée pour la guérison des maladies du foie, coulant au pied de la commune que surmonte l’Enceinte préhistorique, à quelques mètres des restes du vieux monastère de femmes de Notre-Dame d’Estauzens, prieuré rural déjà ruiné au XVIe siècle.

    La Source d’Estouzïn (en patois languedocien) est connue des habitants de Nîmes et des villages environnants pour ses vertus médicinales. L’analogie de son nom lui donne une vertu particulière pour guérir les maladies du foie (estourïn dans le patois local) Pendant neuf jours consécutifs, et bien avant le lever du soleil, le malade est tenu de boire à la source et d’y faire ses ablutions. Eviter toute rencontre de quidam, à l’aller et au retour de ces visites, procure à celui qui peut y réussir une guérison plus rapide et plus sûre !

    Quand je visitai la source pour la première fois, en 1904, poursuit Albert Hugues, je remarquai de nombreux chiffons, dans les alentours, soit à terre, soit sur les buissons de ronces ou de chênes kermès ; et je crus au séjour en cet endroit d’un campement de bohémiens ! Le valet de ferme à mon service, intelligent et très actif, qui m’avait signalé les vertus de la source pour avoir été guéri dans son enfance à la suite d’une neuvaine, me déclare que ces chiffons servaient à éponger les malades et restaient sur place, afin que chacun ne put emporter chez soi lou vérin (le venin) de la maladie expurgé par l’eau et dont le morceau d’étoffe se trouvait imprégné.

    Source de Gazinet, en Gironde
    Source de Gazinet, en Gironde

    La coutume de glisser, en cachette, un sou dans la main du mort est d’usage assez fréquent chez les catholiques des villages des environs d’Uzès et du Malgoirès, ajoute-t-il, précisant que la pièce de monnaie doit être mise en cachette et que, dans sa région, à population mi catholique, mi protestante, si certaines pratiques sont communes aux adeptes des deux religions, il en est qui, acceptées par les uns, sont rejetées par les autres.

    En 1919, Edouard Harlé revient sur les rites liés aux chiffons et au sou. Il y a deux sources guérisseuses à chiffons dans la commune de Mios, explique-t-il : l’une, dans le bourg, est sous le vocable de Saint-Jean-Baptiste ; l’autre, près du hameau de Florence, sous celui de Saint- Jean-l’Evangéliste.

    De cette dernière, le Dr Peyneau, maire de Mios, écrivait : « Il y a cinq ans, ma domestique ayant aux jambes des maux dont elle ne pouvait guérir, s’en fut à cette fontaine pour les laver. On lui avait recommandé de laver chaque plaque malade avec un chiffon distinct et d’étendre ensuite tous ces chiffons sur le petit mur qui entoure cette fontaine, afin de les y faire sécher. Elle se conforma scrupuleusement à ce rite et son mal sécha petit à petit et il disparut. »

    Ceci explique probablement, conclut Harlé, pourquoi la plupart des dévots étendent leurs chiffons sur des buissons, au lieu de les jeter à terre : le mal doit sécher comme le chiffon. Selon le curé, bon nombre de dévots jettent en guise d’offrande des sous dans le puits où sourd cette fontaine ; les bergers volent ces sous.

    Croisant dans le train une femme très âgée, à Gazinet, près de Bordeaux, Harlé lui demanda : « Vous venez sans doute, Madame, de consulter la fameuse sorcière de Gazinet ? – C’est moi, Monsieur ! », répondit la dame, furieuse... La sorcière refusa de lui faire savoir comment, en examinant le gilet de flanelle d’une personne éloignée, elle reconnaissait sa maladie, mais elle voulut bien lui dire que l’usage de munir les morts d’un sou est très répandu : « Et plutôt une pièce d’or qu’un sou, car, dans l’autre monde comme dans celui-ci, on obtient plus avec 20 francs qu’avec 5 centimes. »

    Souvent, on met le sou dans la bouche du mort ; d’autres fois, dans sa poche (on habille les morts). L’essentiel est que, d’une manière ou d’une autre, le mort soit muni d’une pièce de monnaie. « A-t-il son sou ? » demandent les parents qui viennent le voir.

    Déjeunant, à Bourg-sur-Gironde, chez un de ses amis, il demanda à sa vieille cuisinière si l’on enterrait les morts avec un sou : « Certainement, Monsieur ; et, il y a deux mois seulement, quand on a enterré ici Madame..., on lui a mis un sou dans la main. Ce ne sont pas ses parents qui ont fait cela, car ils n’y croient pas ; c’est sa domestique. » Et Edouard Harlé de confier s’être dit : « J’ai des bonnes dévouées ; pour sûr, moi aussi, je partirai pour l’autre monde avec un sou dans la main ! »

    Un jeune homme de Bourg-sur-Gironde, mobilisé à Lunéville (Meurthe-et-Moselle), ayant été très grièvement blessé par une bombe d’un avion allemand, sa femme, qui avait réussi à l’y rejoindre, assista à ses derniers moments et à ses funérailles. « Je n’ai guère de religion, dit-elle à son retour à Bourg ; mais cependant j’ai tenu à lui mettre un sou dans la poche, pour qu’il puisse payer l’entrée du paradis à Saint Pierre. »

    L’usage de munir les morts d’une pièce de monnaie existe dans de nombreux pays civilisés, précise Harlé : Japon, Indochine, Siam, Inde, etc. La raison donnée diffère suivant les peuples et, souvent, elle est mal définie ; mais l’on est d’accord sur un point : pour qu’un mort entre dans l’autre monde en bonnes conditions, il faut qu’il y paye quelque chose à quelqu’un.

    Baudouin, également membre de la Société préhistorique française, ajoute avoir lu dans O’Sullivan (Irlande, p. 11) : « Les Irlandais ont l’habitude de suspendre des haillons aux branches des arbres, près des fontaines, coutume dominante parmi les peuples de l’Orient ; l’olivier sauvage d’Afrique et l’Arbre sacré des Indous portent ordinairement ces marques d’adoration et rappellent l’Irlande... Charles O’Connor, dans sa 3e lettre signée Columbanus, dit qu’il a demandé pourquoi on suspendait des morceaux de linge aux branches des arbres : C’est pour s’attirer les faveurs des Daoini Mailhe (Les Fées), lui répondit-on. »

    On lit dans les voyages d’Hauwaq : « Je vis près de l’eau une grande quantité de morceaux de linge, suspendus aux branches d’un arbre ». Les chiffons des Sources sont donc classiques en Irlande.

    Et Baudouin de rappeler « qu’une pièce de monnaie n’est que la Rondelle à Animaux du Paléolithique et un objet du Culte stello-solaire, représentant le Pôle, c’est-à-dire l’empire des Morts ou les Enfers ; et le Soleil anthropomorphisé ! Qui se ressemble s’assemble... »

     

     
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  • Chien enragé (Le)
    (D’après un article paru en 1838)
    Publié / Mis à jour le SAMEDI 23 JANVIER 2010, par LA RÉDACTION
     
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    Le soleil brillait au ciel, les troupeaux cachaient leurs têtes sous l’ombre des arbres, et l’étang bordé de vieux hêtres était presque à sec. De temps en temps les hennissements d’un cheval tourmenté par les mouches, le beuglement d’un bœuf dérangé par son paisible sommeil, se mêlaient au bourdonnement des insectes ou au bruit des fléaux que les batteurs faisaient retentir sur toutes les aires du village. C’était un des plus chauds étés que l’on eût ressentis depuis longtemps.

    Des femmes assises sur leurs seuils jouaient avec leurs enfants ou travaillaient à l’aiguille, tandis que quelques hommes, attablés dans le cabaret de la mère Catherine, buvaient en fumant. Mais bien que l’on remarquât parmi eux le chantre Grégoire et le maître d’école, Jean Millot, celui-ci le plus causeur, celui-là le plus bavard de la paroisse, tous gardaient le silence depuis quelque temps, comme si la chaleur du jour leur eût ôté jusqu’à la force de penser et jusqu’au désir de parler. A la vérité, les sujets de penser manquaient depuis quelque temps à Saint-Adrien. Rien de mémorable ne s’y était passé depuis deux mois ; pas une mort, pas un mariage, pas un baptême, pas même un mari qui eût battu sa femme à la connaissance des voisins. Il y avait disette absolue d’événements, et il fallait se résigner à vivre sur des faits usés que la curiosité avait déjà retournés dans tous les sens.

    On se taisait donc depuis quelque temps, lorsque Richard le perruquier entra. Richard était la gazette vivante de l’endroit. Grâce à lui, les nouvelles se transmettaient en un instant d’un bout de la paroisse à l’autre, et Dieu sait quelles transformations elles subissaient pendant ce voyage ! L’arrivée de Richard fut une bonne fortune pour les buveurs.

    - Eh bien, lui demanda le chantre, quoi de neuf aujourd’hui ?

    Mais la chaleur avait ôté au perruquier lui-même sa loquacité. Il répondit qu’il ne savait rien, et se fit servir un pot de cidre près de la porte. Jacques le charron, petit bossu malin et taquin, haussa les épaules et secoua la tête.

    - Je ne m’étonne plus, dit-il, que la canicule ait desséché mon puits ; elle a fait bien plus si elle a tari la parole dans le gosier de Richard. 
    - Veux-tu que je raconte l’histoire d’un bossu que sa femme a fait coucher sans souper le mardi-gras ? répliqua celui-ci. 
    - Raconte plutôt celle d’un perruquier que l’adjoint du maire a mis à la porte en lui laissant la mesure de sa semelle quelque part. 
    - Allons, allons, s’écria le maître d’école en s’entremettant, allez-vous vous dire des injures à propos de la canicule ?... N’avons-nous pas tous nos défauts et nos infirmités ?... 
    - C’est vrai, reprit le perruquier ; mais nous les portons entre les deux épaules... comme certain ornement d’une de mes connaissances... ce qui fait que nous ne les remarquons jamais. 
    - Ce que vous exprimez là, Richard, est très philosophique. Esope a écrit quelque chose de semblable. Il a dit, je crois, que tout le mal de la terre était renfermé dans les deux poches d’une besace ; la poche de devant qui frappe nos yeux renferme les vices des autres ; celle de derrière nos propres vices. 
    - D’où il faut conclure, ajouta le malin perruquier, que plus la poche de derrière est grosse, plus nous sommes vicieux. Que pensez-vous de cela, maître Jacques ?

    Jacques, qui feignait de causer avec un autre buveur, ne répondit rien, mais il lança à Richard et au maître d’école un regard haineux ; il était surtout irrité contre ce dernier, qui, en voulant arrêter la querelle, avait fourni à son adversaire un thème de plaisanterie facile sur sa difformité. Après un instant de silence, il se leva et alla se placer à la porte du cabaret ; Richard venait de demander un second pot de cidre.

    - Vous n’êtes pas enragé au moins, dit le maître d’école en riant, car vous buvez de bon coeur ! 
    - Ca pourrait bien lui arriver un des ces jours, observa aigrement le bossu ; car M. le maire et ceux qui le conseillent ne s’inquiètent guère d’empêcher un malheur : les chiens courent partout dans la commune comme si nous étions au moins de décembre. 
    - Au fait, reprit le perruquier, qui saisissait toujours avec empressement l’occasion d’appuyer une critique, ça n’est pas prudent ; et vous monsieur Millot, qui êtes secrétaire de la mairie, vous auriez dû en parler à ces messieurs. 
    - Nous y avons bien pensé ; mais que faire ? 
    - Ordonner que les chiens ne sortent que muselés. 
    - Empoisonner ceux que l’on rencontre par les chemins. 
    - Recommander au garde-champêtre de tuer ceux qui ne sont point à l’attache.

    Tous ces moyens avaient été proposés en même temps par le forgeron, le chantre et le perruquier.

    - Eh ! messieurs, reprit le maître d’école, vous oubliez que les chiens de la paroisse sont utiles ; si on les musèle, si on les empêche de se montrer dans les chemins, et si on les tient à l’attache, qui aidera à reconduire les troupeaux ? 
    - Parbleu, que les bergers se passent de chiens ! 
    - Vous êtes forgeron, Jacques, répondit M. Millot en souriant. 
    - Et bien, à la bonne heure ; il vaut mieux que nous soyons exposés à être mordus et à enrager !... Merci !... C’est bien la peine de nommer au maire des adjoints et un conseil municipal pour protéger les chiens de berger... 
    - Eh tenez, ajouta Jacques en montrant à une assez grande distance un chien qui descendait vers le village en courant ; une supposition que ce roquet fût enragé, sait-on tout ce qu’il pourrait arriver de malheurs à Saint-Adrien ?

    Un enfant qui s’était approché de la porte de l’auberge pour écouter la discussion, entendit ces dernières paroles, et courut, quelques maisons plus loin, vers sa mère qui causait avec d’autre femmes.

    - Voyez-vous, s’écria-t-il, le chien qui vient là-bas au bout du village, le forgeron a dit que peut-être il était enragé. 
    - Seigneur Dieu ! est-il possible ?

    Toutes les femmes se séparèrent, et regagnèrent en courant leurs maisons.

    - Qu’y a-t-il ? demandèrent les voisins. 
    - Un chien enragé !

    Ce cri, un chien enragé ! répété de proche en proche, arriva en un instant au bout du village ; les mères firent rentrer leurs enfants, toutes les portes se fermèrent, quelques hommes qui travaillaient à une carrière voisine furent appelés, et arrivèrent armés de pioches, de leviers et de pierres. Ils rencontrèrent le chien qui avait déjà traversé le village et était sur le point d’en ressortir ; mais effrayé en les voyant, il rebroussa chemin. Il allait passer devant l’auberge de Catherine, lorsqu’avertis par les clameurs, le chantre, le perruquier et le forgeron sortirent :

    - Au chien enragé !... Tuez, tuez ! hurlèrent ceux qui le poursuivaient. 
    - Qu’avais-je dit ? s’écria Jacques en saisissant un caillou ; l’administration veut notre mort à tous... Frappez, frappez ! s’il en réchappe nous sommes perdus !

    Dans ce moment le chien arrivait à la porte du cabaret ; une grêle de pierres lui barra le passage ; il voulut se retourner, mais les carriers le reçurent sous leurs pioches et l’achevèrent. Tout cela s’était fait en quelques secondes, si bien que lorsque le maître d’école arriva au milieu de la mêlée, le pauvre animal venait de rendre le dernier soupir.

    - Mon Dieu ! dit-il en l’apercevant, c’est Finot, le chien de la veuve Cormon ; êtes-vous bien sûrs, mes amis, qu’il fût enragé ?... 
    - En voilà de l’incrédulité à la saint Thomas, dit le bossu ; est-ce que vous n’avez pas entendu tout le village crier après lui tout à l’heure ? 
    - Avec ça qu’il fait une chaleur à enrager tout le monde, fit observer un carrier. Holà ! hé ! la mère Catherine, donnez ici un pot de cidre. 
    - Et puis voyez comme l’écume lui sort de la gueule. 
    - Et la langue donc !... Bien sûr que si on ne l’eût pas tué, il eût ravagé le pays. 
    - Heureusement qu’on veille un peu plus au grain que l’administration, dit Jacques en avalant un verre de cidre ; pour ma part je puis me vanter d’avoir donné son compte au roquet. 
    - Laissez donc, dit le chantre ; j’ai vu ma pierre l’attraper à la tête ; c’est alors qu’il a tourné sur lui-même comme un sabot. 
    - Sont-ils encore bons enfants ceux-là avec leurs pierres ! s’écria un carrier en riant ; ça l’aurait peut-être empêché de filer son noeud, si nous n’avions pas été là ? Regardez ma pioche plutôt ; elle est pleine de sang.

    La discussion allait s’animer sur la question de savoir qui avait pris le plus de part à cette triste exécution, lorsqu’une vieille femme arriva en écartant tout le monde :

    - Finot ! dit-elle ; qu’avez-vous fait de Finot ?...

    Et apercevant le chien immobile et sanglant, elle jeta un cri : 
    - Vous l’avez tué... Mais depuis quand a-t-on le droit de tuer le chien de quelqu’un ?... Qui a fait cela ?

    Tout le monde gardait le silence.

    - Hé bien... vous ne voulez pas répondre, s’écria la vieille femme, qui flottait entre la douleur et la colère... C’est bien brave d’avoir massacré le chien d’une pauvre veuve !... Vous n’auriez pas fait cela quand j’avais mon fils, lâches que vous êtes... il vous aurait tous mangés jusqu’au dernier... Ah ! les méchants, de tuer un pauvre chien qui ne leur faisait aucun mal !

    La vieille femme se mit à pleurer.

    - Pardon, mère Cormon, lui dit le maître d’école doucement, mais on a dit que Finot était enragé. 
    - Enragé !... Il y a un quart d’heure à peine qu’il dormait tranquille à ma porte. De méchants enfants sont venus le tourmenter ; je n’ai pu les empêcher... Je suis seule, moi, et on peut me faire ce que l’on veut... Finot s’est enfin échappé ; je venais pour le chercher, et ce n’est qu’en voyant de loin beaucoup de monde rassemblé ici que j’ai deviné quelque malheur...

    Il y eut, après cette explication, un moment de silence, pendant lequel tous les spectateurs se regardèrent avec embarras.

    - Aussi, c’est la faute des carriers, dit le bossu ; ils sont arrivés en poursuivant Finot et criant au chien enragé ! 
    - C’est bien à toi de parler ; tu lui as porté le premier coup. 
    - Ce n’est pas vrai ; c’est le chantre. 
    - Du tout ; c’est celui-là avec sa pioche.

    La même querelle qui avait eu lieu quelques instants auparavant allait recommencer, mais cette fois pour savoir qui n’avait pas tué le chien de la veuve ; celle-ci l’interrompit brusquement ; 
    - Vous avez tous fait le coup, dit-elle, et je vous déteste tous ; je ne puis me venger, car je suis une pauvre femme sans parents et sans amis ; mais je prierai Dieu qu’il vous punisse.

    Quand la veuve fut partie, il y eut quelques instants de confusion ; tout le monde parlait ensemble, et chacun cherchait à se justifier de la part qu’il avait eue dans la mort de Finot. On remonta à la cause de l’accident, et l’on finit par savoir comment la supposition exprimée par le forgeron avait été transformée en passant de bouche en bouche, et était devenue réalité. Quand tout eut été éclairci, le maître d’école secoua la tête : 
    - Ceci est une grande leçon, mes amis, dit-il ; vous n’avez tué qu’un chien aujourd’hui ; mais êtes-vous sûrs de n’avoir jamais tué un de vos semblables de la même manière ? Cette pauvre femme qui était là tout à l’heure avait autrefois un fils qui la rendait heureuse, et qui s’était mis en service pour pouvoir la mieux secourir. Un vol fut commis chez son maître, et quelqu’un eut l’imprudence de dire : - Si l’on allait soupçonner Pierre ! Un autre, qui avait mal entendu, répéta qu’on soupçonnait Pierre ; puis un troisième, que c’était Pierre le voleur ; si bien qu’il fut chassé honteusement de chez son maître. Chacun alors s’éloigna de lui ; on refusa de l’employer, et le pauvre garçon, dégoûté d’une probité qui ne lui avait servi à rien, et ne pouvant plus vivre, n’eut d’autre ressource que de faire réellement ce dont on l’avait d’abord accusé sans raison. Il y a quelques mois qu’il est mort en prison. Ces exemples devraient nous rendre prudents et moins prompts dans nos jugements. La vérité, en passant par plusieurs bouches, finit par devenir mensonge. Ne croyons point le mal sans preuve, de peur de nous associer à une injustice. Il ne suffit pas pour tuer un chien d’avoir entendu crier qu’il était enragé !

     

     
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