• L’étonnante légende de la rue de la Colombe

    L’étonnante légende de la rue de la Colombe

    Avec ses pavés et son aspect un peu biscornu, la rue de la Colombe fait partie des quelques voies médiévales de l’Île de la Cité conservées par les grands travaux d’Haussmann. Citée dès la fin du XIIIe siècle dans la littérature, cette petite rue tiendrait son nom d’une histoire d’amour entre deux colombes. On vous raconte cette jolie légende.

    Une légende héritée du Moyen-Âge

    Nous sommes en 1225 et la construction de la Cathédrale Notre-Dame bat son plein. À l’emplacement de l’actuel numéro 4 de la rue de la Colombe loge un sculpteur, arrivé depuis sa Bretagne natale pour travailler sur les gargouilles de la cathédrale. Sa maison n’a rien d’un palace. Construite en torchis et pans de bois, elle n’est pas bien grande, plutôt âgée et surtout particulièrement délabrée.

    Célibataire et sans enfants, l’homme ne vit pourtant pas seul dans son petit logement : il abrite chez lui un couple de colombes apprivoisées ! Mais un jour d’hiver, alors qu’il travaille sur l’édifice religieux de l’Île de la Cité, un affaissement de terrain provoque l’effondrement de sa maison… Ses deux colombes se retrouvent alors coincées dans les décombres.

    Après de multiples essais, le mâle réussit finalement à s’échapper. La femelle, elle, reste inexorablement coincée. Plutôt que d’abandonner sa compagne, l’oiseau blanc décide alors de s’occuper d’elle. Pendant plusieurs jours, il va chercher des graines sur les berges pour la nourrir et lui faire boire de l’eau récupérée de la Seine à l’aide d’un brin de paille.

    La solidarité se met aussi en marche du côté des humains. Pendant plusieurs jours, les habitants du quartier vont se relayer pour déblayer les gravas afin de libérer la femelle. Lorsqu’ils y parviennent, les deux oiseaux enfin réunis exécutent alors une petite danse pour remercier leurs sauveurs avant de repartir dans le ciel parisien !

    Les restes de cette légende sur la « Maison de la Colombe »

    Depuis ce jour, le numéro 4 de la rue de la Colombe est appelé la « Maison de la Colombe ». Aujourd’hui, on peut retrouver une trace de cette légende improbable, mais si poétique : une colombe sculptée dans la pierre sur la façade faisant l’angle avec la rue des Ursins !

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  • Seigneur limousin (Un) s’attache l’amitié
    d’un lion lors de la première croisade
    (D’après « L’Écho de la Corrèze », paru en 1892)
     
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    Parmi les seigneurs limousins qui prirent part à la première croisade, les vieilles chroniques citent le nom de Golfier de Lastours. Il était fils de Guy le Noir (ou Tête-Noire) qui construisit Pompadour et fut seigneur de ce dernier fief, de Nexon et d’Hautefort. La légende affirme qu’il s’attacha à l’occasion de son séjour en Terre-Sainte l’amitié d’un lion en le délivrant des assauts d’un serpent...
     
     

    Les récits des annalistes le représentent comme un des ces hommes extraordinairement forts et courageux, ayant toutes les apparences de ces héros, sorte de demi-dieux, dont parlent Homère, l’Arioste et les auteurs des chansons de geste, en leurs épopées grandioses. En Palestine, il se fit remarquer, par sa bravoure, dans la fameuse défense du pont d’Antioche, où soixante chevaliers tinrent tête à une nombreuse armée musulmane ; au siège de Marrah où, dans l’assaut, il s’avança hardiment le premier.

    Siège de Jérusalem en 1099
    Siège de Jérusalem en 1099

     

    La chronique de Vigeois, qui appelle Golfier, Gouffier le Grand, rapporte qu’un jour, en Terre-Sainte, les rugissements d’un lion épouvantaient les Croisés ; Golfier s’avança résolument vers la forêt, et trouva, là, un lion aux prises avec un énorme serpent qui était sur le point de l’étouffer, en l’enserrant dans ses anneaux. Le noble chevalier, une dague à la main — présent d’Eustorge le Prêtre —, s’élance sur l’affreux reptile aux cris de : « Hautefort ! Pompadour ! » et l’abat, puis le coupe en morceau.

    Le lion râlait, saignait de toutes parts. Golfier s’approchant de l’animal, le caressa et le conduisit ensuite à une source où il lui prodigua ses soins. La bête domptée, reconnaissante, s’attacha à ses pas, le suivit comme un chien, et, dans les mêlées ardentes où son maître combattait, on vit le lion mordre à belles dents les Sarrasins.

    Lorsque Golfier revint en France, après la prise de Jérusalem, où il s’était distingué, ainsi que son compagnon, il fut s’embarquer, suivi du lion, dans le port de Jaffa, sur une galère génoise. Le maître du navire, effrayé de la présence de l’animal, refusa de le laisser monter à bord et force fut à Golfier de Lastours de le laisser sur le rivage, malgré ses regrets.

    Mais lorsque le navire leva l’ancre et qu’il eut pris la haute mer, on vit le lion se jeter à l’eau, nager vers la galère qui amenait son maître, et pousser de longs rugissements de douleur. Toutefois, secoué, entraîné par les flots, il s’enfonça, disparut, puis remonta sur la mer, mort !...

    Golfier de Lastours mourut en Limousin, dans ses terres, et fut enterré au Châlard, où on voit encore son tombeau, dans l’église. Sur le monument funéraire, un lion, tracé en relief, repose aux pieds du chevalier, un serpent de même gît aux pieds de sa femme, Agnès d’Aubusson, enterrée aux côtés de son noble époux.

    L’épisode du lion de Golfier de Lastours a donné lieu à un très grand nombre de récits et de poèmes. Le troubadour Grégoire Béchade, qui était le parent du seigneur d’Hautefort, chanta ce glorieux exploit. Le poète allemand Friedrich Kind en fit le héros de sa ballade Le Lion, sous le nom altéré de Godefroy de la Tour. A la fin du XIXe siècle, le grand poète limousin Joseph Roux, dans son Epopée limousine, a consacré une de ses plus belles cansous à Golfier, cansou qui valut à son auteur un prix aux fêtes latines de Montpellier, en 1878. En 1885, un autre poète allemand, J. Schœfer, fit sur le Chevalier du Lion un poème, que le Dr Meilhac traduisit, en 1890, dans le Conciliateur de Brive. Nous reproduisons ci-dessous cette traduction :

    I.
    C’est bien le grondement du lion. Le cheval tremble. L’homme saisit son épée. Le hallier remue, c’est le débouché du lion — pêle-mêle, dans l’étreinte, tordus, massés, roulés, un lion qu’enlace un monstrueux serpent — le lion se raidit, rugit —, plus fort le serpent câble — étreinte à mort ! le lion râle.

    Saint Michel, voudrais-tu la victoire du serpent !... Au clair l’épée... et la tête du serpent bondit et roule. — La forte lame est encore brandie. Faut-il tuer aussi le lion, — le sang de l’homme va-t-il rougir les crocs de l’animal ?

    L’épée décline. Le lion n’a aucune envie de meurtre. Doux comme un agneau, il s’attache au chevalier et le flatte de caresses comme un jeune lévrier. Il le suit dans les bois, dans les plaines, toujours sur ses talons, jusqu’au camp des Chrétiens.

    II.
    Là-bas au milieu des croissants dorés on entend le cri — par Mahomet — et d’autre part retentit : Christ est notre sauvegarde ! — Comme présage de victoire aux drapeaux de la croix. Et la lutte s’engage — Et dans les nuées de sable a disparu la cavalerie croisée insouciante de l’ardeur funeste du soleil.

    La victoire oscille — plus lourd est le nombre des sabres recourbés — d’une main plus vaillante, les chrétiens serrent les lames droites. Attention au chevalier ! — Quelle prouesse lui fait oser cette charge ?

    Juste au milieu de l’ennemi, l’étendard vert est son but. — Comme jadis le lion dans l’embûche du serpent, le voilà cerné par l’ennemi joyeux de la prise. Prisonnier !... non par le Saint-Gréal !... ou la mort ou la victoire ! Les amis ne sont pas loin. Et le glaive tournoie enfonçant ses mortelles estafilades.

    Mais quel tapage ? le Lion ! le Lion ! — Il fonce comme une flèche. et comme la paille devant la rafale, ainsi la fuite des Turcs. Si le roi du Désert vient frayer la route aux Chrétiens, vaine serait la résistance contre un pareil sortilège. Le chevalier salue la bête reconnaissante : « Voyez, elle a rompu la chaîne et la geôle, parce qu’il fallait sauver la vie de son libérateur. Jésus, tu as omis le lion comme ton champion... toi, le lion de la Lignée de Judas. »

    III.
    Voilà le vaisseau qui ramène l’ancre. Le vent du sud emplit la voile et dans les chaloupes vont les passagers las de l’exil. « Encore un chevalier et aussi, par Jésus, un lion avec lui, s’approche. » — D’une poussée craintive, la rame écarte la barque de la plage.

    « Laissez-moi entrer vers ma femme et mes enfants. Je suis malade à mourir ! Ce lion laissera chacun de vous lui prendre la crinière. Vous refusez ? Adieu, ma fidèle bête — Puisque les hommes ont peur, nous nous quittons et le désert reprendra en toi sa parure. D’un saut il s’embarque... sur la rive le lion est demeuré, pendant que le navire cinglait. D’un bond voilà le lion à la nage dans la baie. — Atteindra-t-il le vaisseau ? Il faudrait nager comme un squale... et la force va lui manquer.

    Oh ! Laissez-le aborder ; à la proue de votre nef l’image de saint Marc brille et vous guide parmi la mer farouche. Cette étoile de la patrie lointaine, saint Marc a le lion pour emblème favori. Laissez-le entrer... Arrêtez, déjà la force lui manque.

    Comme étouffé, il rugit. Ayez pitié... Dieu ! il a disparu... disparu... mais non son image. Elle s’attache désormais à mon cimier, à mon pavois.

    Dans sa Littérature du Moyen Age, Gaston Pâris signale un roman de chevalerie : Le Chevalier du Lion, appartenant au cycle des chevaliers de la Table-Ronde, du roi Arthur, dont Chrétien de Troyes serait l’auteur ; son travail aurait été traduit en allemand par Hartmann d’Hue, en gallois, en anglais et même en norvégien.

     

    D’après le roman de Chrétien de Troyes, qui, à n’en pas douter, a été emprunté aux exploits de Golfier de Lastours, il s’agirait d’un chevalier nommé Yvains qui va prêter l’appui de son bras à une noble dame dont le comte Aillier s’est fait l’ennemi. Yvains bat le comte Aillier qui lui remet son épée. La dame reconnaissante offre sa main à son sauveur.

    Mais celui-ci refuse et repart après quelques jours de repos. Il avait longuement marché sans avoir rencontré d’aventures, lorsqu’il entendit, dans une forêt, des cris qu’il attribua à ceux d’un animal blessé. Il y court et voit un lion superbe aux prises avec un énorme serpent dont la gueule vomit des flammes. Yvains s’approche en se couvrant de son bouclier ; d’un coup de sa bonne épée il tue le serpent,

    Et en deux moitiés le tronçonne.

    Le lion délivré et reconnaissant, plein de tendresses pour son libérateur, s’attacha à lui et ne le quitta plus. Dans un grand nombre de combats singuliers qu’Yvains eut à soutenir, le lion lui prêta son appui et son intervention ne fut pas sans faire pencher toujours la balance du côté de son maître. Le trouvère ne dit pas ce que devint le lion quand Yvains eut retrouvé sa femme, dont la recherche fait le fond du poème du Chevalier du Lion.

     

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  • Puits miraculeux de Paris
    et légende du Puits-qui-parle
    (D’après « Légendes du vieux Paris », paru en 1867)
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    Parmi les puits miraculeux que possédait Paris, et notamment la plupart des anciennes églises de la capitale, l’histoire retient le Puits-qui-parle de la rue éponyme renommée au XIXe siècle rue Amyot. Si l’une des quatre versions a été popularisée par Victor Hugo pour expliquer la propriété singulière de ce puits dont le nom est plus qu’explicite, une autre est moins connue, s’appuyant sur des faits remontant au IXe siècle et mettant en scène deux soeurs dont l’une était promise à un chevalier de renom cependant que l’autre connut un sort funeste...
     

    Dans l’église de l’abbaye de Saint-Germain des Prés, on voyait jadis un puits situé au fond du sanctuaire et nommé puits de saint Germain, parce qu’il était placé auprès du tombeau de ce saint. Ses eaux avaient la réputation de guérir miraculeusement plusieurs maladies. Abbon, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands, rapporte plusieurs traits qui attestent la vertu merveilleuse de l’eau de ce puits.

    Dans l’église de Saint-Marcel, il y avait aussi un puits près duquel était la pierre du tombeau de ce vénérable évêque. Suivant un antique usage dont parle saint Grégoire de Tours (VIe siècle), on raclait cette pierre, et la poudre ainsi obtenue, infusée dans un verre d’eau du puits, dévotement avalée après avoir entendu une messe, passait pour un puissant spécifique contre plusieurs maladies. On cite l’exemple d’un chanoine de Beauvais qui, se croyant empoisonné, trouva dans la raclure de cette pierre un antidote souverain.

    L'église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle
    L’église de Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle

     

    Il y avait aussi des puits particuliers réputés pour la bonté de leurs eaux. Le Puits Censier, le Puits de l’Ermite, le Bon Puits, le Puits du Diable que l’on croit ainsi nommé à cause d’une tête de diable gravée sur sa margelle ; le Puits d’Amour, aux environs des Halles, où les servantes et les ménagères allaient puiser de l’eau et se laissaient conter fleurette par les varlets. Il y avait aux Halles, appartenant à un nommé Lori, un puits acheté par la municipalité ; on y bâtit un gibet qui tira son nom du puits de Lori, d’où l’on a fait Pilori, nom qui fut adopté ensuite par toute la France pour désigner les lieux patibulaires ou les poteaux auxquels la justice attachait les condamnés.

    On voyait au haut de la montagne Sainte-Geneviève une rue nommée la rue du Puits-qui-parle, et dont l’origine a tourmenté la cervelle de plus d’un chroniqueur tant il était difficile de faire sortir la vérité de ce puits-là. On cite à ce sujet quatre légendes différentes.

    Selon les uns, c’était tout simplement un écho bien réussi, qui redisait parfaitement les paroles ; et, comme tout paraissait mystérieux au populaire peu éclairé et que la science n’était pas encore capable de l’expliquer, on en fit un événement qui attira la foule et passa à l’état de tradition. Tout le monde disait : « Allons voir le puits qui parle » ; d’où le nom.

    Selon d’autres, et notamment Victor Hugo, il y avait sur la montagne Sainte-Geneviève une espèce de Job qui chanta pendant trente ans les sept psaumes de la pénitence, sur un fumier, au fond d’une citerne, recommençant quand il avait fini, psalmodiant plus haut la nuit, magna voce per umbras.

    Une troisième légende nous raconte qu’un mari trop peu débonnaire, fatigué des criailleries de sa femme, la jeta dans ce puits et s’en retourna tranquillement au logis, la croyant morte, et lui, débarrassé. La peur le fit revenir le lendemain, pour s’assurer si le cadavre était au fond et ne trahirait pas son crime. Mais à peine penché sur la margelle, il entendit une voix terrible arrivant du fond du puits et triplée par l’écho, qui lui cria trois fois : « Assassin ! assassin ! assassin ! » Réfugiée dans une des cavités latérales, la victime attendait patiemment que la providence vînt à son secours. Foudroyé par cette voix vengeresse qui sort du gouffre pour le dénoncer, le coupable tombe à la renverse, les voisins accourent, les archers paraissent, on délivre la femme qui le dénonce ; bref, il est pendu. Ce fait rendit le puits célèbre, et tout le monde raconta l’histoire du Puits-qui-Parle.

    Enfin une quatrième version plus ancienne et qui paraît la véritable, raconte longuement un événement encore plus tragique. C’était vers la fin du IXe siècle. La gloire de Charlemagne, après avoir jeté l’éclat du soleil, allait en déclinant comme un beau jour qui finit. La prédiction du grand empereur s’était accomplie. Un jour qu’il était sur le bord de la mer et qu’il voyait les grandes barques des Normands approcher des côtes, il s’était mis à pleurer en disant à son fidèle Alcuin : « S’ils osent déjà, moi vivant, venir jusqu’ici, que sera-ce quand je ne serai plus ! »

    En effet, ces redoutables pirates, montés sur leurs drakkars, avaient, en remontant le cours de la Seine, longé la grande île qui renfermait Paris. Après un siège mémorable dans lequel les Parisiens se conduisirent en héros tandis que leur roi se conduisait en lâche — Charles le Gros, en 888 —, une paix honteuse, par lui conclue, les éloigna gorgés d’or et de butin, et laissant les campagnes dévastées ; mais la menace de ces terribles brigands pesait toujours sur la ville, Sur les hauteurs de la montagne Sainte-Geneviève, alors presque sauvage, s’élevait un vieux couvent de Bénédictines, aux murs duquel était adossé le modeste castel du comte d’Argile. Un puits, entouré de grands chênes, derniers vestiges d’une vaste forêt, était mitoyen, et fournissait aux deux maisons l’eau nécessaire aux usages journaliers.

    Le vieux comte, couvert de blessures glorieuses faites par l’épée des Normands, habitait cette résidence avec ses deux filles, Irmensule et Odette. On chassait la monotonie de cette solitude en recevant belle et noble compagnie. Parmi les hôtes accoutumés du manoir se trouvait un jeune gentilhomme aux belles manières, grand ami du comte, qu’il avait sauvé de la mort sur le champ de bataille ; c’était le chevalier Raoul de Flavy. Le comte nourrissait l’espoir de payer sa dette de reconnaissance en lui donnant la main de sa fille aînée, Irmensule.

    Le Puits-qui-parle
    Le Puits-qui-parle

     

    Mais les pères proposent et l’amour dispose. Le cœur du chevalier, froid auprès d’Irmensule, battait à tout rompre sous le doux sourire de la gente Odette. Déjà des gages d’affection s’étaient échangés mutuellement, déjà l’on s’était juré un amour éternel, déjà même on avait échangé en secret l’anneau des fiançailles, quand le comte s’aperçut qu’Irmensule était délaissée, et que, du train qu’y allait le trop galant gentilhomme, il faudrait, un jour ou l’autre, rompre avec lui ; car jamais, au grand jamais, il n’aurait consenti à violer les lois de la véritable hiérarchie en mariant la cadette avant l’aînée. C’eût été bouleverser toutes les prérogatives des familles seigneuriales, et le vieux comte était trop entiché de ces nobles préjugés pour les oublier un seul instant, même en faveur de celui qui lui avait sauvé la vie.

    Un matin, le chevalier ne trouva plus la gente Odette : la colombe avait quitté le castel ; le comte lui apprit qu’une de ses tantes de Bretagne, d’un grand âge et de beaucoup d’infirmités avait réclamé la compagnie de sa nièce, qui devait rester quelque temps auprès d’elle. Les mois se succédèrent. Raoul soupirait et Odette ne revenait pas. Mais, comme dit le bon La Fontaine : « Sur les ailes du temps la tristesse s’envole » ; et le chevalier félon oublia la dame de ses pensées.

    Or, il advint qu’un jour d’été, par une chaleur suffocante, le comte, sa fille, le chevalier et les commensaux habituels du manoir s’étaient retirés sous les épais massifs des chênes, qui, avec la fraîcheur qu’exhalait la bouche du puits, rendaient le poids du jour plus supportable. Raoul de Flavy, vaincu par les raisons de son ami et les œillades enivrantes d’Irmensule restée sans rivale, était assis avec la future châtelaine sur un banc de gazon adossé au mur du couvent et proche du puits.

    La nuit était venue, et de larges gouttes d’eau, précurseurs infaillibles d’un terrible orage, mouchetaient les allées du jardin. C’est alors que, cherchant un refuge, le chevalier prit la main d’Irmensule effrayée, qu’il pressa plus amoureusement que de coutume, et la conduisit vers la margelle du puits, afin que le petit clocheton construit au-dessus de l’orifice pût abriter sa tête. Mais à peine y étaient-ils arrivés, qu’un affreux éclat de la foudre, accompagné de grêle et d’éclairs, ébranla la montagne Sainte-Geneviève, et qu’une voix sortie du puits, triste et lamentable, prononça cet affreux anathème : « Hommes pervers, soyez maudits ! maudits ! maudits ! »

    A ces mots, qui semblaient s’adresser à lui, Raoul pâlit, et, emportant dans ses bras la jeune fille à moitié morte d’effroi, il quitta ce lieu lugubre et arriva ruisselant au château, où il raconta la terrible malédiction sortie du puits. La sinistre nouvelle circula par la ville, et le lendemain matin on entoura le puits. Le plus courageux y descendit, et n’y vit qu’une eau calme et limpide, dormant du sommeil de l’innocence, et de vieilles pierres enveloppées de mousse. On en conclut que c’était le diable qui était venu s’y loger pour tourmenter les nonnes et le châtelain. C’était alors l’affaire des chanoines, et le clergé de Sainte-Geneviève vint, bannières déployées, suivi de nobles et vilains, exorciser cette nouvelle retraite de Satan.

    On psalmodia des psaumes, on jeta des seaux d’eau bénite dans le puits, et pour compléter la cérémonie, le chanoine s’avança vers l’orifice. Mais à peine eut-il étendu la main pour faire le signe de la croix, qu’une voix s’en échappa, vibrante et terrible, et répéta : « Hommes pervers, nobles et moines, soyez tous maudits ! maudits ! maudits ! » La panique fut générale. Chacun s’enfuit en poussant des cris ; on jeta les bannières pour se sauver plus vite, les chapes furent déchirées ; en un clin d’oeil le jardin du manoir fut désert.

    Les échevins firent entourer d’un mur ce lieu sinistre, et le soir les passants entendirent encore pendant quelque temps des cris et des lamentations. Ils pressaient le pas et se signaient en recommandant leur âme à Dieu. Puis, un jour, on n’entendit plus rien. Le comte quitta cette résidence et rentra dans Paris avec sa fille ; le chevalier resta plongé dans une noire mélancolie.

    Au bout d’un an, le calme revint dans les esprits, et les noces du chevalier Raoul de Flavy et de noble demoiselle Irmensule d’Argile se célébrèrent à Saint-Germain-l’Auxerrois, nouvelle paroisse du comte. Le fait, passé à l’état de légende, fut transmis de bouche en bouche ; tout le monde y vit l’œuvre du diable. L’abbesse et le comte seuls connurent le secret de cette voix sinistre.

    Odette n’était pas en Bretagne ; son père, pour sauver les lois de la hiérarchie seigneuriale, avait confié sa fille à la mère abbesse des bénédictines, dans l’espoir que le calme glacial du cloître éteindrait le feu qui la dévorait, et qu’il aurait le temps de marier Irmensule. Mais il arriva que la réclusion avait exaspéré la jeune fille ; ses imprécations furent telles que l’abbesse, dans la crainte d’être compromise, la mit dans un cachot, affreuse oubliette qui touchait aux parois du puits. La pauvre Odette, qui ne vivait que d’amour, de fleurs et de soleil, n’y souffrit pas longtemps. Ses soupirs, ses cris, ses malédictions, s’échappant par une fissure du puits cachée par une touffe de lierre, avaient produit tout le remue-ménage que nous venons de raconter.

    Quand, plus tard, on fit des réparations au couvent, on trouva la crevasse, mais les coupables se gardèrent bien de raconter le drame qui s’était passé dans cette froide cellule, et tout le monde crut que c’était le diable qui avait parlé. Les guerres et les révolutions rasèrent la montagne Sainte-Geneviève ; le couvent et le château disparurent, mais le puits resta. Le bon populaire de Paris allait le voir, en contant des récits diaboliques ; puis, peu à peu, des maisons se construisirent à droite et à gauche avec les pierres mêmes du couvent détruit, et ainsi se forma la rue du Puits-qui-Parle, devenue rue Amyot par arrêté préfectoral, le 27 février 1867.

     

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  • Dames de pierre d’Oliferne (Jura)
    (D’après « Traditions populaires comparées » paru en 1854)
     
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    Célèbres par leurs enchantements, les flancs de la verte montagne d’Oliferne, où s’élèvent les ruines solitaires de l’ancien château, retentiront toujours du son des cors, des voix humaines et des aboiements prolongés qui composent le concert magique où se plaît encore, dit-on, l’âme de l’ancien seigneur de cette terre qui s’illustra par un véritable bras de fer avec le roi de France
     
     

    Un garde forestier, témoin oculaire de ces prodiges, assurait il y a bien longtemps, tout ému qu’il en était encore, qu’attiré un beau matin par le bruit de la chasse, il était arrivé à une clairière de la forêt ; que là il avait trouvé rassemblés, sous les amples rameaux d’un chêne, une foule de grands seigneurs, de belles dames et de piqueurs, les uns mangeant sur le gazon, les autres gardant les chevaux ou distribuant la curée à de nombreux limiers ; que la joie la plus vive animait le banquet ; que, n’osant aborder une société aussi brillante, il s’était reculé ; qu’il avait pris, pour s’échapper, un oblique sentier dans le bois ; mais qu’enchanté d’un spectacle si nouveau pour lui, il avait retourné la tête, afin d’en jouir encore... Plus rien, tout avait disparu.

    Dans de vieilles chartes, le nom de ce château fut quelquefois écrit Holoferne, comme celui que portait un général persan des troupes de Nabuchodonosor et qu’a rendu illustre l’acte courageux d’une héroïne d’Israël, Judith. Holoferne signifiait le vaillant capitaine ; et tout ce que l’on raconte du courage indomptable du seigneur d’Oliferne est si prodigieux, qu’on serait tenté de croire à un secret rapport entre le chasseur sauvage de cette montagne et la signification du nom qu’elle a porté.

    Ruines du château d'Oliferne
    Ruines du château d’Oliferne

     

    Le même garde forestier nous a donné sur l’ancien seigneur de celte terre des renseignements biographiques dont l’authenticité n’est pas moins certaine. L’ancien seigneur d’Oliferne avait été un puissant personnage de son époque. A croire notre garde forestier, il aurait balancé le pouvoir du roi de France ; et, suivant lui, c’était beaucoup dire ; mais il était aussi haut que son manoir. Le narrateur entendait par ces paroles que le baron était aussi orgueilleux que son château était élevé au-dessus des deux grandes vallées de l’Ain qu’il dominait, l’Anchéronne et la Valouse. Car on disait que cette forteresse de son domaine était de celles qu’on ne peut prendre ni conquérir que par l’art de la nécromancie (Essai sur l’histoire de la Franche-Comté). « Ce présomptueux vassal, disait le roi, se moque de tout le monde et se croit au-dessus de nous : je veux le forcer de rentrer dans des sentiments de soumission plus convenables à la condition d’un simple feudataire. »

    Le monarque le menace, en conséquence, d’une guerre, par un envoyé qui lui en porte la déclaration : « Dites à votre maître, répond le seigneur d’Oliferne, qu’on ne récolte pas assez de foin dans tout son royaume pour remplir les fossés de mon château. » Les fossés de la forteresse d’Oliferne sont, en effet, la profonde vallée de la rivière d’Ain, d’une part, et le bassin de la Valouse, contenant tout le canton d’Arinthod, de l’autre ; avec le ténébreux ravin de l’Anchéronne et celui de Vescles, qui rendent, en effet, inabordable la haute position d’Oliferne. Inattaquable à la force brutale, le fier baron resta vainqueur ; il eut ensuite à se défendre contre la ruse. On ne chercha plus qu’à saisir sa personne, et des émissaires apostés le guettèrent pour le surprendre dans le sommeil. Or, se doutant bien de l’espionnage, que fit le rusé seigneur ? Partout où il se retirait pour passer la nuit, il arrivait sur un cheval ferré à rebours, de manière à faire croire qu’il était parti de ce lieu dans la direction des empreintes des fers de sa monture sur le sol.

    A la fin cependant, soit par le nombre, soit par une plus habile stratégie, soit par la trahison, le roi se rendit maître de la formidable forteresse. Le seigneur s’échappa sans doute ; mais ses trois filles, saisies dans leur refuge, payèrent de leur vie la résistance de leur père. Elles périrent par le supplice de Régulus : on les renferma dans un tonneau que l’on garnit d’une multitude innombrable de clous, dont les pointes étaient tournées contre elles, et on les lança dans la pente de la montagne. Le tonneau roula ainsi jusqu’au fond de la vallée, trajet d’une demi-lieue qui fut fait en moins de deux minutes ; la rivière d’Ain le reçut dans ses flots.

    La pitié du peuple, qu’émut cette triste aventure, imagina dès lors une métamorphose pour en perpétuer le souvenir. On montre sur la rive opposée, en face d’Oliferne, trois pointes de rocher, d’inégales hauteurs, et ces aiguilles s’appellent les Trois Damettes. On donne le même nom à la forêt qui couvre la montagne. Au reste, toute cette historiette, dont la moitié nous reporte aux temps mythologiques, et l’autre moitié aux hostilités de la France contre le comté de Bourgogne, est une de ces compositions populaires où la chronologie est ordinairement fort maltraitée, et à travers lesquelles il ne faut pas chercher de la vraisemblance. Ce qu’il y a de plus apparent dans ces traditions, c’est que le chasseur d’Oliferne ressemble singulièrement au chasseur nocturne qu’on appelle, à Condes, le roi Hérode, traversant la vallée de l’Ain la veille du Jour des Rois.

    Château d'Oliferne, église de Saint-Hymetière et montagne du Bugey (Jura). Dessin du XIXe siècle à la mine de plomb et lavis à l'encre brune
    Château d’Oliferne, église de Saint-Hymetière et montagne du Bugey (Jura).
    Dessin du XIXe siècle à la mine de plomb et lavis à l’encre brune

     

    Ainsi, les pics des Trois Damettes d’Oliferne garderont un éternel souvenir de leur catastrophe, dont la couleur est aussi danoise ou Scandinave qu’orientale, grecque ou romaine. Leur supplice n’est pas de l’invention des seuls Carthaginois : vous le trouvez dans la Suède et le Danemark, à une époque fort ancienne, à en juger par les recueils poétiques du Folk Visor, où l’on voit un jeune roi menacer la jeune Karine, si elle ne veut pas être tout à lui, de la faire mettre dans un tonneau armé de pointes de fer, et qui l’y fait périr en effet. « Alors deux blanches colombes descendent du ciel et prennent la petite Karine. On n’avait vu venir que deux colombes : en ce moment, on en voit trois », écrit Marmier dans ses Souvenirs de voyage.

    Les âmes toutes filiales des dames d’Oliferne n’ont pu se décider à se rendre où vont toutes les âmes ; elles ont préféré se réfugier dans les trois aiguilles de pierres, poste élevé d’où elles peuvent, tout le jour, contempler à leur aise, le manoir paternel, et dont elles se détachent, au soir, pour se promener dans ce romantique séjour. Tantôt leurs mânes vont s’asseoir, pâles et silencieux, au champ-Dolent — nom tout à fait druidique indiquant partout où on le rencontre la proximité d’un monument gaulois —, sur le bec de Grimona, ou sur les trois pierres de Brandon — indice d’un dolmen —, bornes de leur ancienne châtellenie ; tantôt on les voit marcher d’un pas grave à travers les forêts jadis sacrées de Trépierre — autre indice d’une pierre levée — et de Chastain — Castum nemus. Une autre fois, on les entendra gémir parmi les chênes dodoniens du mont de la Colombe, ou pleurer dans les roseaux de l’étang de Saint-Colomb.

     

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  • Dames Blanches, dames rouges, dames vertes
    (D’après « Dictionnaire des superstitions, erreurs, préjugés et traditions populaires » paru en 1856)
     
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    DAMES BLANCHES


    Les dames blanches constituent une classe de fées dont quelques-unes sont graves et bienfaisantes ; d’autres sont méchantes ou simplement espiègles. Elles correspondent à la Benshie des Écossais. Lorsqu’on les rencontre au bord des fontaines et au pied des vieux arbres, c’est toujours d’un fâcheux présage. En Bretagne, il est de ces Dames Blanches qui s’introduisent dans les écuries portant des chandelles allumées. Elles laissent tomber alors des gouttes de suif sur le crin des chevaux, ce qui leur permet de le lisser avec plus de soin.

    Elles agissent de même dans les contrées du Nord. En Allemagne, la Dame Blanche se montre dans les forêts et dans les prairies, et l’on prétend que dehors elle voit parfaitement clair, tandis que renfermée dans sa demeure elle est aveugle. Certaines Dames Blanches sont les protectrices de grandes familles, et elles apparaissent constamment lorsqu’un des membres de ces familles doit mourir. Telles sont entre autres les maisons de Neuchaus, de Rosenberg, de Brunswick, de Bade, de Brandebourg, de Pernstein, etc. Byron cite aussi la Dame Blanche de la famille Colalto.

    S’il faut en croire les historiens contemporains, une Dame Blanche aurait contribué, en 1638, durant la guerre contre le comté de Bourgogne, à sauver la ville de Salins et à battre un corps d’armée de Louis XIII, commandé par Villeroy. « Il est remarquable, dit Girardot, l’un de ces historiens, qu’au même temps qu’on pourchassait les Français, une petite fille, nourrie au couvent des Ursules de Salins, étant près de mourir, dit aux religieuses assemblées autour de son lit, qu’elles n’eussent plus de crainte des Français, car elle les voyait fuir devant une femme blanche ».

    Dans ses Traditions populaires comparées, Désiré Monnier cite un passage du journal lyonnais Le Réparateur de 1840, et affirme être frappé du singulier conflit d’idées religieuses et païennes qui se réveillèrent alors : « on reconnaîtra combien il est naturel au peuple de recourir è des prodiges pour expliquer les catastrophes qui le frappent ».

    Fées et elfes dansant sous un toit de feuilles d'oseille
    Fées et elfes dansant sous un toit de feuilles d’oseille

    En présence des calamités que la ciel vient de faire peser sur le pays, beaucoup d’esprit sont abattus et sous l’empire d’une terreur secrète : il circule dans le peuple une foule de récits plus ou moins extraordinaires. Un correspondant du Réparateur lui adresse le résumé de tout ce qu’il a entendu raconter dans le peuple : « Voyez, dit-il, comme l’instinct populaire se rattache à tout : on vous parle de sécheresse extraordinaire qui, au printemps, a laissé nos rivières sans eau, et de cette pierre au fond du Rhône sur laquelle une main inconnue a tracé une menace qui ne s’est que trop réalisée : Qui m’a vue a pleuré, qui me verra pleurera. Les récits les plus effrayants, les contes les plus absurdes sont dans toutes les bouches. Ici, c’est le prophète de Salons, en Provence, qui annonce pour 1840 une inondation telle que les hommes n’en virent jamais depuis le déluge ; là, c’est le prince Hohenlohë qui a prédit que Lyon périra par l’eau, aussi en 1840. Les uns annoncent que, le 24 novembre, Lyon sera enseveli sous les eaux ; d’autres disent le 6 décembre. On se rit de ces sinistres prophéties ; mais on ne peut se défendre de la peur.

    « On dit qu’à Grenoble, il y a quelques mois, à la veille de cette fatale année, une vieille femme apparut sur le haut de je ne sais quel clocher, tenant en ses mains deux flacons, l’un rempli d’eau, l’autre plein de sang : !’eau, vous disent les commentateurs, signifiait l’inondation ; le sang, c’était la guerre. A Fourvières, ajoute un autre, on a trouvé, la nuit, la chapelle illuminée nomme aux grands jours de fête, et la statue de la Vierge implorant, à genoux devant l’autel, la miséricorde divine en faveur de la ville dont elle est la protectrice.

    « Sans doute aussi, vous aurez entendu parler d’une Dame Blanche qui s’est montrée, la nuit, sur les hauteurs, se promenant silencieusement près l’un des forts qui nous dominent. Une première fois, elle passe non loin d’une sentinelle, elle porte une coupe remplie d’eau ; au Qui vive ! du soldat, elle ne répond pas et disparaît. Bientôt elle revient, et cette fois elle porte une torche d’où jaillit une flamme livide ; même Qui vive !Même silence ! Elle reparaît une troisième fois tenant à la main un pain ; toujours même silence ! Enfin elle revient une dernière fois un glaive flamboyant à la main. En la voyant armée, le soldat redouble ses Qui vive ! et menace de faire feu. La Dame Blanches’arrête et répond d’une voix lugubre et solennelle : Quand j’ai passé près de toi avec une coupe pleine d’eau, c’était l’inondation et tous ses désastres ; tu vois... la torche signifiait la peste ; le pain, c’est la famine, et ce glaive, c’est la guerre. Malheur, malheur, malheur à vous tous ! Et elle disparut, sans qu’on ait pu savoir qui elle était.

    « Voilà ce qui se raconte dans le peuple, et bien autres choses encore ! Ne diriez-vous pas que nous sommes revenus au Moyen Age ? Tout cela est absurde, sans doute ; tout cela est incroyable dans le siècle des lumières, au milieu d’une révolution qui prétend avoir régénéré l’esprit humain et avoir fait justice de l’ignorance et des préjugés ; mais tout cela explique la situation des esprits, et prouve jusqu’à quel point ils sont frappés de terreur. Faut-il en croire ces rumeurs populaires, et les menaces de 1840 ne seraient-elles pas toutes accomplies ? »

    Selon Xavier Marmier dans ses Souvenirs de voyages, peu de traditions anciennes sont aussi généralement répandues que celle de la Dame Blanche, et se sont aussi longtemps maintenues dans la croyance non seulement du peuple, mais des gens éclairés. Qu’elle soit fondée sur un fait historique, c’est ce dont il est impossible de douter, ajoute-t-il ; seulement, les chroniqueurs diffèrent d’opinion sur l’origine de la Dame Blanche. Les uns la font descendre de la célèbre maison de Méran, et, selon eux, elle épousa le comte Henri d’Orlamund ; d’autres disent que son image se trouve dans le château de Nehaus en Bohême. Du reste, on sait que la Dame Blanche doit apparaître dans les châteaux de Berlin, Bayreuth, Darmstadt, Carlsruhe, Bade, etc. Yung Stilling en parle comme d’une chose certaine dans sa Théorie des esprits.

    Or, voici ce que l’on raconte dans le pays de Bade sur la Dame Blanche : Bertha de Rosenberg épousa, en 1449, Jean de Lichtenstein. Ce mariage fut on ne peut plus malheureux ; la comtesse se sépara de son mari, et se retira avec la haine dans le cœur en Bohême, où elle fit bâtir le château de Neuhaus. L’esprit de Bertha apparaît le plus souvent pendant la nuit, quelquefois aussi pendant le jour. Elle porte une robe blanche comme celles que l’on portait de son temps ; son visage est couvert d’un voile épais, et éclairé par un pâle rayon. Ce qu’il doit surtout y avoir de terrible dans son apparition, au dire de tous ceux qui l’ont vue, est le regard fixe, perçant, immobile, de ses grands yeux noirs, qu’elle arrête en silence sur l’homme à qui elle se montre. Ce regard pénètre jusqu’au fond de l’âme et glace la pensée d’effroi. Quiconque l’a entrevue une fois ne l’oubliera de sa vie.

    Quelquefois aussi la Dame Blanche apparaît avec un enfant à la main. Son apparition est toujours l’indice de la mort prochaine d’un des membres de sa famille, ou d’un grand malheur. Souvent on l’a vue se pencher sur le lit d’un jeune prince dans son sommeil, et peu de jours après l’enfant était mort. Elle se montre tantôt dans les galeries, tantôt dans la chapelle, et quelquefois aussi dans le jardin du château.

    DAMES ROUGES
    Nous ne croyons pas que les dames de cette couleur soient en grand nombre dans notre mythologie populaire ; mais Désiré Monnier en cite une qui habite une grotte du vallon de la Creuse, dans le département du Jura : elle y fait entendre des cris plaintifs, et l’on menace de cette Dame Rouge les petits enfants de la contrée qui ne sont point sages.

    DAMES VERTES


    Les Dames Vertes sont l’objet de croyances superstitieuses dans les départements du Doubs et du Jura, et qui se montrent dans les bois et les jardins. Monnier rapporte ces fées à Iana ou la Diane celtique, et désigne les lieux où elles sont le plus en réputation. Tels sont les vergers de Maizières ; les villages d’Angerans, de Relans, de Veyria, de Graye et de Gigny ; les rives des étangs du territoire de Cages, etc.

    Xavier Marmier consacre à la Dame Verte cette gracieuse description : « La Dame Verte, c’est notre péri, notre sylphide, la déesse de nos bois, la fée de nos prairies : elle est belle et gracieuse ; elle a la taille mince et légère comme une tige de bouleau, les épaules blanches comme la neige de nos montagnes, et les yeux bleus comme la source de nos rochers. Les marguerites des champs lui sourient quand elle passe ; les rameaux d’arbres l’effleurent avec un frémissement de joie, car elle est la déesse bien-aimée des arbres et des fleurs, des collines et des vallées. Son regard ranime la nature comme un doux soleil, et son sourire est comme le sourire du printemps. Le jour, elle s’asseoit entre les frais taillis, tressant des couronnes de fleurs, en peignant ses blonds cheveux avec un peigne d’or, ou rêvant sur son lit de mousse au beau jeune homme qu’elle a rencontré. La nuit, elle assemble ses compagnes, et toutes s’en vont folâtres et légères, danser aux rayons de la lune, et chanter.

    « Le voyageur qui s’est trouvé égaré le soir au milieu de nos montagnes a souvent été surpris d’entendre tout à coup des voix aériennes, une musique harmonieuse, qui ne ressemblait à rien de ce qu’on entend habituellement dans le monde : c’étaient les chants de la Dame Verte et de ses compagnes. Quelquefois aussi les malignes sylphides égarent à dessein le jeune paysan qu’elles aiment, afin de l’attirer dans leur cercle, et de danser avec lui. Que si alors il pouvait s’emparer du petit soulier de verre d’une de ces jolies cendrillons, il serait assez riche ; car, pour pouvoir continuer de danser avec ses compagnes, il faudrait qu’elle rachetât son soulier, et elle l’achèterait à tout prix. L’hiver, la Dame Verte habite dans ces grottes de rochers, où les géologues, avec leur malheureuse science, ne voient que des pierres et des stalactites, et qui sont, j’en suis sûr, toutes pleines de rubis et de diamants dont la fée dérobe l’éclat à nos regards profanes. C’est là que, la nuit, les fêtes recommencent à la lueur de mille flambeaux, au milieu des parois de cristal et des colonnes d’agathe. C’est là que la Dame Verte emmène, comme une autre Armide, le chevalier qu’elle s’est choisi.

    « Heureux l’homme qu’elle aime ! Heureux ce sire de Montbéliard qu’elle a si souvent attendu sous les verts bosquets de Villars ou dans le val de Saint-Maurice ! C’est pour cet être privilégié qu’elle a de douces paroles et des regards ardents, et des secrets magiques ; c’est pour lui qu’elle use de toute sa beauté de femme, de tout son pouvoir de fée, de tout ce qui lui appartient sur la terre. Il y a cependant des gens qui, pour faire les esprits forts, ont l’air de rire quand vous leur parlez de la Dame Verte, et ne craindraient pas de révoquer en doute son existence. Ces êtres-là, voyez-vous, il ne faut pas discuter avec eux, il faut les abandonner à leur froid scepticisme ».

     

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  • Dames (Les) de Meuse
    et le chevalier de Montcornet
    (D’après « La Vallée de la Meuse et ses légendes », paru en 1900)
     
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    Une légende a fait donner le nom de Dames de Meuse à des rochers grandioses bordant la rivière à la sortie du village de Laifour et qui rappellent l’histoire un instant si douloureuse d’Hermengarde, épouse du sire de Montcornet parti en croisade, et de ses nièces. Ils portent le souvenir d’une mélancolique tristesse tracé sur leurs flancs solitaires, sombres, dénudés, effrayants et ornés çà et là de mousses sauvages et de verdure comme celui du reflet d’espoir qui n’abandonna jamais complètement les nobles dames de Montcornet.
     

    Étagé sur le fond de la vallée, entouré de majestueuses montagnes et d’énormes masses de rochers, au milieu d’un silence profond, le village de Laifour est un nid solitaire. Les maisons et les jardins dégringolent jusque sur la rive de la Meuse. Le panorama est un théâtre gigantesque en plein air ; les montagnes en cercle sont les gradins échelonnés où cent mille spectateurs tiendraient à l’aise ; le lieu de la scène est le village qui s’étage en bas de l’extrême croupe d’une chaîne de collines venant aboutir ici ; les décors sont : à gauche, des crêtes dénudées ; à droite, le pont, la muraille rocheuse, le tunnel dans la gueule noire duquel s’engouffre la voie ferrée, et la Meuse qui semble se perdre dans l’inconnu.

    En sortant du village et en allant vers la commune voisine de Revin, on découvre les Dames de Meuse, suite de rochers géants séparés les uns des autres par des ravins découpés dans la montagne. Leur masse imposante, taillée à pic, surplombe le fleuve et le resserre dans une étroite et sombre gorge de deux kilomètres de longueur. Leur pied baigne dans l’eau et ne laisse la place à aucun chemin pour suivre ce côté abrupt de la rive. Leur grand dos, aux formes torturées, est tout velouté de mousse et de feuillage, mais, parmi cette verte parure, des blocs de rochers dénudent de larges places et présentent des taches grisâtres que la végétation n’a jamais caressées.

    En bas, la Meuse coule avec lenteur, comme saisie elle-même de la solennité du site. La gentille rivière semble être tout à coup devenue craintive et tremblante sous ces masses rocheuses qui la menacent, et ses flots rêveurs reflètent longuement les monts sauvages et inaccessibles. On dit que jadis les femmes de la Vallée croyaient qu’il suffisait de porter le chanvre non filé dans une des anfractuosités des Dames de Meusepour que, le lendemain, on le retrouvât admirablement filé, l’ouvrage ayant été fait la nuit par des êtres inconnus.

    Quels sont ces êtres inconnus ? Et pourquoi ce nom gracieux de Dames de Meusedonné à ces rochers dont l’aspect sévère est d’une si mélancolique tristesse ? La légende rapporte que le sire de Montcornet, dont le château se trouvait près de Renwez (Ardennes), à quelques lieues de là, partit un jour pour la croisade. Il laissait derrière lui sa femme, la belle Hermengarde, avec un fils au berceau et trois nièces filles de son frère qui venait d’être tué en Terre Sainte.

    Ruines du château de Montcornet
    Ruines du château de Montcornet (Ardennes)

     

    Ces quatre femmes, nobles et courageuses, ne virent pas sans une certaine appréhension le départ du chevalier, mais elles s’y résignèrent d’autant plus qu’elles aimaient la gloire et qu’elles espéraient en les prouesses de leur seigneur, pour ajouter un plus brillant fleuron à leur couronne et à leur nom. Du reste, elles étaient sous la garde d’un comte voisin, leur cousin, nommé Gérard, brave et loyal. Et, de plus, que pouvait-il leur arriver de fâcheux dans cette contrée où le nom de Montcornet était aimé en même temps que redouté ?

    En effet, le seigneur de Montcornet était maître de quarante fiefs ; il pouvait mettre deux mille hommes sur pied et avait sous ses ordres de nombreux chevaliers qui le suivaient avec tous leurs hommes d’armes. Les seigneurs de Montcornet avaient déjà joué un certain rôle dans l’histoire et ils eurent plus tard d’importants commandements d’armées. Les ruines grandioses du château montrent encore à présent quelle était la puissance de ses possesseurs.

    Un matin donc, après avoir fait ses adieux à sa noble dame et à ses nièces, et après avoir prié une dernière fois dans l’oratoire du château afin de mettre son expédition sous la protection du Christ et de la Vierge, Guillaume de Montcornet franchit à cheval le pont-levis et, suivi d’une brillante escorte, disparut bientôt dans les détours de la forêt. Il allait guerroyer contre les Sarrasins et son cœur bondissait d’enthousiasme et d’espoir.

    Les nobles dames rentrèrent, toutes tristes mais toutes confiantes, dans leur manoir. Leur solitude allait être grande au milieu des vastes pièces aux arceaux gothiques, aux lourds et sombres piliers. D’ici bien longtemps peut-être elles n’entendraient plus le son du cor annonçant le retour de la chasse, elles ne verraient plus de superbes cavalcades, elles n’assisteraient plus aux tournois où leurs couleurs étaient fièrement arborées. Mais cette solitude était illuminée par la présence d’un vieil aumônier qui leur parlait de Dieu, par celle d’un jeune page qui, poète à ses heures, leur chantait des vers rappelant ceux des troubadours errants, et surtout par le soin d’élever le jeune enfant qui était l’héritier du nom des Montcornet.

    Durant une année, les jours se succédèrent assez vite. On avait reçu des nouvelles du sire de Montcornet par un chevalier blessé qui était revenu de la Croisade. Ces nouvelles étaient bonnes et glorieuses. Une année se passa encore, mais on ne reçut plus rien. Alors les jours devinrent plus sombres et le temps coula moins vite. Puis le vieil aumônier mourut, laissant une trouée de solitude difficile à remplir. Bientôt après, le comte Gérard, qui venait souvent ranimer le courage des châtelaines, les assurer de son dévouement et leur parler d’espérance, mourut aussi. C’était encore un soutien qui s’éclipsait.

    Les jours devinrent plus mornes. De longs mois passèrent et nulle nouvelle de la Terre-Sainte n’arrivait. Cependant il y avait encore deux rayons dans le vieux manoir : le fils de Montcornet qui souriait, jasait et grandissait et, le jeune page qui chantait. Il chantait pour égayer ses nobles maîtresses qui, assises en filant, au coin de la vaste cheminée, retrouvaient encore quelques heures de joie en écoutant les accords de sa voix et de son luth. Il chantait le retour toujours espéré du chevalier dont il célébrait en môme temps les exploits inconnus mais rêvés et devinés dans les pays lointains. Et ces chants mâles et pleins de jeunesse étaient réconfortants.

    Hermengarde et ses nièces espéraient et attendaient encore. Chaque matin, elles regardaient l’espace, tandis que le jeune enfant souriait sans cesse et que le page chantait toujours. Le printemps de la troisième année d’absence était arrivé avec ses fleurs, ses brises et ses parfums : les nobles châtelaines sentaient leur cœur se gonfler d’émotion dans le splendide renouveau de la nature. Le beau soleil embrasait de plus en plus leur désir et leur espérance. Ah ! s’il arrivait enfin le maître tant attendu, combien alors ce printemps deviendrait plus enivrant ! Combien le ciel paraîtrait plus azuré ! Combien la terre paraîtrait plus fraîche et plus embaumée ! tant la joie met de rayons dans toute l’environnante atmosphère.

    A chaque aurore, on voyait Hermengarde se tenir longuement les yeux perdus vers l’horizon ; mais les lueurs roses des aurores s’éteignaient sans que vînt s’y mêler une lueur de retour. Et jamais, jamais de nouvelles. Le printemps passa. L’été vint et, avec l’été, la mort. Le fils d’Hermengarde, si beau avec ses boucles blondes et ses yeux pleins de ciel, l’héritier chéri des Montcornet, atteint tout à coup d’une maladie inconnue, fut emporté en une nuit. Dépeindre l’immense douleur qui de ses flots amers inonda le château serait impossible.

    Hermengarde, se trouvait de plus en plus seule ; la mort semblait la poursuivre avec acharnement, et ses trois nièces, malgré tout leur amour et toutes leurs caresses, étaient impuissantes â la consoler. Durant plusieurs jours, on crut que la pauvre mère allait devenir folle. Un soir qu’elle était assise, sombre et taciturne, dans le grand fauteuil de la Salle des Chevaliers et que ses yeux sans larmes et son esprit anéanti s’égaraient dans le vague, le jeune page, se tenant derrière un pilier, accorda tout à coup son luth et, d’une voix douce, sous les ogives où glissait déjà la nuit, fit entendre ce chant :

    Malgré ton doux amour, malgré ton cœur, ô Mère,
    Ton enfant est donc mort ! et la douleur amère
    Te brise et t’inonde de pleurs.
    Je suffoque avec toi, je comprends ta souffrance ;
    Ah ! pour te consoler il n’est que l’espérance,
    Mère, de le revoir ailleurs.

    Il a peut-être vu le mensonge des hommes
    Et, malgré les beautés de la terre où nous sommes,
    Doux ange, il a préféré mieux ;
    Il a visé plus haut : puis, entr’ouvrant ses ailes,
    Il a pris son essor où sont des fleurs plus belles,
    Les étoiles, fleurs d’or des cieux.

    Il te faut le pleurer, Mère, comme l’on pleure
    Ce qui passe ici-bas et dans le Ciel demeure,
    C’est-à-dire te souvenir
    Qu’il ne souffrira pas des ombres de la terre,
    Qu’il te voit de là-haut et que dans le mystère
    Il plane, en t’attendant venir.

    Souviens-toi que la mort est la porte de vie ;
    Que l’âme de ton fils par la Beauté ravie,
    Dédaignant le sombre et l’obscur,
    A pour l’Eternité préféré ce qui passe
    Et que tu la suivras, Mère, un jour dans l’espace
    Pour vivre avec elle en l’azur.

    Espère en Dieu ! C’est Lui, Mère, qui fait éclore
    De la pierre la flamme et de l’ombre l’aurore,
    Et fait s’élever triomphant
    L’astre dans le ciel clair et l’homme de la tombe
    Pour en faire un soleil, sans que plus il ne tombe,
    Comme il a fait de ton enfant.

     

    Il se tut. Le silence devint plus solennel au milieu du crépuscule sous la voûte gothique de la vaste salle, comme si l’ombre de Dieu était elle-même descendue en ce lieu. Hermengarde, fortifiée par ce chant d’immortelle espérance, retrouva soudain toute son énergie d’autrefois ; des pleurs vinrent à ses yeux : sa raison était sauvée. Elle se leva, remercia le page et lui présenta sa main qu’il baisa à genoux.

    Les Dames de Meuse
    Les Dames de Meuse

     

    Cependant depuis ce temps le page n’osa plus chanter joyeusement comme autrefois, et le vieux manoir s’ensevelit dans une silencieuse et sombre tristesse. La solitude était devenue de plus en plus morne. La châtelaine et ses nièces passaient leurs jours à travailler, à filer la quenouille, à prier et à attendre. Ces nobles femmes, le cœur étreint sous le deuil, n’osaient encore désespérer. Elles souffraient silencieusement et leur courage était aussi haut que la noblesse de leur naissance et de leur nom illustre.

    Cependant le sire de Montcornet ne revenait pas. L’hiver passa ; l’automne arriva et, avec l’automne, encore la mort. Le jeune page, qui avait si suavement consolé Hermengarde, commençait à ressentir en son cœur le vague désespoir de ne plus voir revenir son seigneur. Depuis quelque temps il ne chantait plus. Or, à dater du moment où il ne chanta plus, sa santé décrut peu à peu sous la souffrance intérieure de sa jeune âme. Enfin un jour vint où sa faiblesse fut extrême : il se sentit lui-même mourir. Hermengarde le soignait nuit et jour. Une fois elle crut qu’il dormait et, pour le mieux laisser reposer, elle se retira clans une chambre voisine. Une heure après, elle fut tout étonnée de l’entendre tout à coup chanter.

    S’approchant doucement dans l’ombre, elle le vit assis sur son séant, la figure pâle mais rayonnante. Sa voix mourante et célestement harmonieuse s’élevait pour la dernière fois et disait ces vers d’une étrange et suprême mélancolie :

    Lorsque la lyre chante en le cœur inspiré
    Et que l’on est d’azur et d’aurore enivré,
    Mourir alors, ô supplice !
    Mais quand l’âme se brise et, lourde de douleurs,
    N’attend de l’avenir plus ni parfums ni fleurs,
    Mourir alors, ô délice !

    Lorsque tout semble fait pour nous auréoler
    Et qu’en nos songes bleus tout semble s’étoiler,
    Mourir alors, ô supplice !
    Mais quand notre idéal s’enfuit avec l’amour
    Et que nos rêves d’or sont partis sans retour,
    Mourir alors, ô délice !

    Tant qu’on ne comprend pas l’enivrement du ciel
    Et que la vie au cœur paraît toute de miel,
    Mourir alors, ô supplice !
    Mais quand un pur rayon par l’archange apporté
    Nous révèle de Dieu la suprême clarté,
    Mourir alors, ô délice !

     

    Hermengarde s’approcha du lit en pleurant. Le page lui recommanda respectueusement de faire dire des messes pour lui ainsi que pour sa fiancée qui venait de mourir quelques jours auparavant, ce dont la douloureuse nouvelle, en broyant son cœur, avait hâté sa propre mort. Hermengarde promit tout. Le lendemain matin, le gentil page expirait. Hermengarde et ses nièces restaient désormais seules au monde. Leur solitude ne pouvait s’augmenter davantage à moins que ce ne fût à leur tour elles-mêmes de mourir.

    Alors le château devint de plus en plus sombre, la vie des châtelaines de plus en plus austère et leur âme de plus en plus inconsolable. Le comte Gérard, le saint aumônier, le fils des Montcornet et enfin le gracieux page s’étaient tour à tour plongés dans la mort ; tous ces rayons s’étaient évanouis les uns après les autres, toutes ces voix s’étaient éteintes. Il ne restait plus, pour illuminer l’existence d’Hermengarde et de ses nièces, qu’une lueur vacillante et lointaine, celle du retour du sire de Montcornet.

    Cependant vivait dans un donjon d’une contrée voisine un seigneur cruel et débauché, nommé Raoul de Neyrac. Hermengarde ne le connaissait que très peu, mais, lui, connaissait la noble beauté d’Hermengarde et sa lamentable histoire. Epris de la châtelaine et convoitant surtout les vastes domaines qu’elle pourrait lui apporter, il résolut de conquérir son cœur, sa main et ses biens. Il vint d’abord la voir comme pour la consoler de ses malheurs et lui offrir un loyal et chevaleresque appui. Hermengarde sans défiance l’accueillit et le remercia.

    Chaque semaine il revint et, chaque fois, Hermengarde témoignait à Raoul combien ce dévouement la touchait et combien son mari, à son retour, lui en serait reconnaissant. Au bout de trois mois, Raoul de Neyrac joignant le mensonge à l’hypocrisie, acheta la conscience d’un écuyer à prix d’or. Un matin, cet écuyer arriva sur un cheval couvert de poussière annoncer faussement à Hermengarde que le sire de Montcornet avait été tué par les musulmans sous les murs d’Ascalon.

    C’en était donc fait ! La pauvre femme devait boire jusqu’à la lie le calice d’amertume ! Elle prit le voile des veuves et s’ensevelit tout entière dans son incommensurable douleur. Il était inutile maintenant de regarder l’espace et d’espérer encore ; son époux ne devait plus revenir !... Raoul vint la voir et mêler ses larmes à ses larmes. Sa pitié pour elle semblait sans bornes. Il vint et revint souvent. Lorsqu’une année encore se fut écoulée et qu’il crut le moment favorable, il osa enfin faire demander pour lui la main d’Hermengarde, offrant son nom, ses titres, sa puissance et son soutien à cette femme si jeune encore et si désolée.

    Hermengarde, étonnée, refusa. Raoul de Neyrac ne se tint pas pour battu ; il pressa. Hermengarde lui fit répondre que jamais un autre que son mari ne posséderait son cœur ; que ce cœur était maintenant en ruines, mais que ces ruines resteraient fidèles à leur premier souvenir. Raoul pressa encore. Hermengarde, blessée de pareilles instances et commençant à deviner la bassesse de ce seigneur, lui fit fièrement interdire l’entrée du château.

    Alors Neyrac, furieux et déposant le masque, la menaça de ruiner son manoir de fond en comble et de l’enlever prisonnière. Hermengarde appela ses fidèles vassaux autour d’elle. Tous vinrent pour la défendre. Les choses en étaient là, lorsqu’un messager apporta tout à coup une lettre écrite par Montcornet lui-même et annonçant sa prochaine arrivée. Ce messager, ancien et fidèle serviteur, était connu d’Hermengarde. Il n’y avait donc aucun doute à avoir : le sire de Montcornet était vivant et, après de longues années d’absence, il allait enfin revenir.

    Hermengarde devait donc voir encore le bonheur rentrer dans son pauvre cœur si longtemps brisé. Une nouvelle aurore se levait dans l’horizon de sa vie. Elle et ses trois nièces déposèrent leurs vêtements de deuil pour revêtir leurs brillants atours d’autrefois. Les serviteurs s’empressèrent de tout disposer pour recevoir dignement leur seigneur. La joie, le mouvement, l’espérance illuminèrent de nouveau le vieux manoir enfin sorti de sa morne mélancolie. Dès le lendemain, les quatre femmes montèrent à cheval et, suivies d’une escorte d’hommes d’armes, elles se dirigèrent au-devant du sire de Montcornet.

    Les Dames de Meuse
    Les Dames de Meuse

    Arrivées sur les bords de la Meuse, là où le chevalier de retour devait passer l’eau, elles s’arrêtèrent. Les hommes d’armes leur élevèrent quatre tentes afin de camper en cet endroit. La nuit arrivait, une de ces nuits embaumées dont la terre se couvre en été avec les voiles diaphanes qu’elle semble dérober au ciel qui s’endort. Les étoiles s’allumaient peu à peu dans la pureté de l’espace, et les ondes de la Meuse coulaient en murmurant de mystérieuses chansons. Tout était paix et silence. Hermengarde, ne pouvant s’endormir, songeait avec émotion à l’enivrant bonheur de la journée suivante lorsqu’elle recevrait dans ses bras son époux retrouvé.

    Cependant Raoul de Neyrac avait tout appris. Redoutant la vengeance du redoutable sire de Montcornet, il résolut de la prévenir. II se dirigea vers une des collines qui dominaient le petit camp d’Hermengarde et observa. Il vit que les quatre femmes étaient bien gardées. Aussi lâche contre la force qu’insolent contre la faiblesse, il n’osa pas attaquer les vaillants hommes d’armes.

    Le temps pressait. Il fallait prendre un parti. Alors Neyrac, dans une aveugle rage, s’écria : « Satan, je t’invoque ! Il est nécessaire que ces femmes disparaissent afin que le sire de Montcornet n’apprenne jamais par elles-mêmes ce qui s’est passé entre nous ; s’il l’apprend par d’autres, je saurai me défendre et m’excuser. Donc, ô Satan, mon âme est à toi si tu changes ces femmes en rochers ! »

    A peine avait-il achevé ces paroles, que le ciel se couvrit tout à coup de nuées noires. Puis Raoul vit peu à peu les tentes disparaître et, à leur place, s’élever de formidables rochers qui semblaient monter à pic de la Meuse et s’étendre sur toute la rive. Au même moment, le jour commençait à poindre et Montcornet avec ses chevaliers arrivait sur l’autre bord du fleuve. Il s’arrêta, ne reconnaissant plus ce paysage qu’il avait pourtant beaucoup parcouru dans ses chasses d’autrefois.

    Il vit soudain plusieurs soldats traverser la rivière et venir en tremblant lui raconter l’affreux prodige dont ils venaient d’être témoins. Montcornet était atterré. C’était donc ce qui l’attendait au terme de sa longue et glorieuse croisade. Cependant trois hommes d’armes qui s’étaient éloignés par hasard du camp de leur châtelaine au moment de la catastrophe, avaient rencontré Neyrac dans le bois. Se jetant sur cet ennemi qui avait tant menacé le château, ils le firent prisonnier pour l’offrir à leur seigneur en don de joyeux retour.

    Ils l’amenaient à sa rencontre. Un pâtre suivait de loin. Ce pâtre, couché sous un abri de feuilles où il passait la nuit, avait entendu l’invocation de Neyrac à Satan. Il vint tout raconter. Neyrac, pâle d’effroi, n’osa le démentir. Montcornet, assemblant sur le champ sa cour martiale, condamna le chevalier félon à mort. Aussitôt sa tête fut tranchée et son corps jeté dans la Meuse.

    La petite troupe passa la rivière pour aller s’agenouiller près des rochers monstrueux. Alors un saint aumônier, qui revenait de la croisade avec les chevaliers, déposa un morceau de bois de la vraie Croix sur les rocs et, les bras étendus, l’âme illuminée de ferveur et de confiance, il invoqua le Christ. Aussitôt un bruit sourd se fit entendre dans la montagne, les masses rocheuses s’entr’ouvrirent : Hermengarde et ses nièces apparurent dans toute leur beauté voilée par la suave mélancolie qu’avaient imprimée à leurs traits les longues souffrances et les intenses douleurs.

    Le Ciel venait de réparer le mal de l’enfer et ne permettait pas que cinq années de peines noblement supportées par ces femmes chrétiennes et courageuses fussent suivies sur la terre d’un lendemain sans bonheur.

     

     
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  • Dame maudite du château
    de Greifenstein (Bas-Rhin)
    (D’après « Revue des traditions populaires », paru en 1902)
     
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    Au début du XXe siècle vivait encore à Saverne (Bas-Rhin) un vitrier qui, chaque dimanche, depuis de longues années, avait l’habitude d’aller se promener à l’ouest de la ville pour y accomplir un singulier rituel
     

    Il se rendait à l’entrée de la belle vallée de la Zorn, là où se trouve le château de Greifenstein, en face du Haut-Barr et des deux Geroldseck. Il s’asseyait sur un rocher, prenait son flageolet et commençait à jouer une mélodie. Il vit plusieurs fois apparaître sur les ruines de la tour, en face de l’endroit où il se tenait, une dame vêtue de blanc qui l’accompagnait sur la flûte.

    Au commencement, cette apparition l’impressionna, mais il s’y habitua peu à peu. Une fois même, il prit son courage à deux mains et s’écria :

    — Prenez garde de ne pas tomber.

    — Plût à Dieu que je pusse me précipiter dans la vallée pour mettre fin à mes maux.

    La Dame Blanche du Château du Greifenstein
    La Dame Blanche du Château du Greifenstein

     

    — Êtes-vous donc si malheureuse, demanda le vitrier compatissant.

    — Plus que vous ne pouvez vous l’imaginer, répondit l’apparition ; je n’ai aucun repos dans ma tombe. Quand j’étais au monde, j’étais orgueilleuse et avide ; j’entassais trésors sur trésors, que je cachais dans ce château ; puis je m’emparai injustement des prairies que l’on appelle encore maintenant Helematt, d’après mon nom d’Hélène. Mais mes épreuves peuvent prendre fin. Par punition du ciel, je prends chaque vendredi, la forme d’un affreux crapaud. Celui qui, me trouvant sous cette forme, aurait le courage de m’embrasser et de prendre la clef d’or que j’ai alors dans la bouche, me délivrerait. Il deviendrait propriétaire d’un tiers des trésors contenus dans les creux de ces rochers, les deux autres tiers devant être consacrés à de bonnes œuvres.

    Ces paroles et le regard suppliant que la dame lui lança, déterminèrent le vitrier à lui promettre de tenter la délivrance le vendredi suivant. Il vint dans la vallée à l’heure dite, mais quand il vit sur le rocher l’énorme crapaud, hideux avec ses yeux étincelants, il perdit tout courage et se sauva en courant.

    Depuis ce jour, il ne retourna plus au château de Greifenstein et ne joua jamais de son instrument favori.

     

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  • Dame de Pique ou Dame Noire
    à Andouillé (Mayenne)
    (D’après « Bulletin de la Commission archéologique
    et historique de la Mayenne » paru en 1911)
     
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    C’est en regagnant son moulin la nuit venue, et cependant qu’il traverse le bois de la Monnerie munie d’une ferte – bâton doté d’une grosse pointe de fer à une de ses extrémités – lui donnant quelque assurance, que le meunier Baril croise le chemin de la redoutée Dame Noire et pense alors vivre ses derniers instants...
     

    Vers la fin du XVIIIe siècle, le moulin du Châtelier était un des plus anciens moulins de la commune d’Andouillé ; bâti sur le bord de l’Ernée, rive droite, il était le dernier de la commune sur cette rivière en descendant. A cinq cents mètres au-dessous de ce moulin, le ruisseau d’Ingrande se jette dans l’Ernée, sur la rive droite, limitant le territoire de la commune d’Andouillé et celui de Saint-Jean et, au-dessous du moulin, l’Ernée longe sur la rive gauche le territoire de la commune de Saint-Jean. La demeure du meunier était bâtie sur cette rive, un peu au-dessus du moulin qui était sur Andouillé.

    Sa chute d’eau n’était pas considérable ; aussi, dans les hivers pluvieux, les eaux de l’Ernée dépassaient le sommet de la roue et l’empêchaient de tourner ; la chaussée qui retenait les eaux et élevait le niveau de la rivière était construite en biais. L’Ernée, en cet endroit, est encaissée dans la vallée et dominée par les collines de la Roche et de la Foucaudière à gauche, et par la colline du Pommier et les hauteurs de la Baburière à droite. Le moulin était si bien caché dans les arbres qu’il fallait connaître son existence pour le trouver, mais il se dévoilait par le bruit de l’eau de la chaussée et par le tic-tac de son traquet qui se faisait entendre d’une demi-lieue à la ronde. Le propriétaire du moulin, le meunier Changeon, le tenait de sa femme, Anne Lefèvre, qui en avait hérité de sa mère, sœur de René et Jean Baril, célibataires, qui étaient restés au service du moulin. Avant 1789, le moulin du Châtelier, comme ses environs, dépendaient de la seigneurie d’Orange.

    Moulin au bord de l'Ernée
    Moulin au bord de l’Ernée

     

    Le meunier Changeon, grand et sec, causant beaucoup, aimant la plaisanterie, était rarement seul dans son moulin ; tous les voisins ses clients, avaient besoin de lui : les métayers pour faire moudre leur grain, et les tisserands pour acheter de la farine, car à cette époque, chaque ménage faisait son pain, les uns le cuisant dans le four attenant à leur maison, les autres se servant d’un four banal à l’usage de plusieurs voisins. Il vendait aussi aux tisserands de la farine de carabin (sarrasin) pour faire de la galette et la meunière leur donnait par surcroît une potée de lait. Jean Baril était né au moulin du Châtelier et il y avait passé toute sa vie ; son frère et sa sœur étant morts, il était resté avec sa nièce, son héritière. Il conduisait les chevaux, allait dans les métairies chercher le grain et délivrait la farine.

    Tous les samedis il allait à Laval au marché aux grains, il en achetait et le rapportait sur ses chevaux. De haute taille, fortement charpenté et musclé, habitué dès son enfance à charger les sacs de farine, il portait encore dans sa vieillesse des charges que des jeunes gens ne soulevaient qu’avec peine ; il aimait à faire plaisir au prochain : c’était un brave homme ; comme la plupart des gens à cette époque, dans les campagnes, il ne savait ni lire ni écrire, mais il aimait à raconter les histoires de sa jeunesse et c’est de lui que nous tenons l’histoire de la Dame de Pique, ou Dame Noire, que l’on rencontrait la nuit dans les bois de la Monnerie. Tous les dimanches il se rendait à la messe au bourg d’Andouillé : il y restait une partie de la journée, s’occupant de ses affaires, causant et plaisantant avec les amis, buvant du cidre dans une mogue (tasse) ou un petit verre d’eau-de-vie, ayant grand plaisir à offrir une prise de tabac de sa toubique (tabatière en grès). Il mourut de froid pendant le grand hiver de 1829-1830, à l’âge de 80 ans environ.

    J’avais, disait-il, 25 ans environ, quand m’arriva l’aventure suivante : c’était un samedi. Ce jour-là était, comme il l’est encore aujourd’hui, le jour du marché aux grains à Laval. J’étais allé acheter du grain pour faire de la farine et la vendre aux tisserands, chalands habituels de notre moulin, qui s’étaient établis en grand nombre dans nos environs. Nous étions à la Toussaint : les jours sont courts et pluvieux, il faut partir de bon matin du Châtelier pour se rendre à Laval, distant de trois lieues, et arriver au commencement du marché qui s’ouvrait à cette époque à 7 heures du matin. Les chemins de ce temps-là n’étaient pas à comparer avec ceux que l’on voit maintenant ; il fallait, en sortant du moulin, passer par le village du Châtelier, monter le chemin qui conduit sur la lande de la Foucaudière en passant devant la Maison-Rouge, ce qui obligeait à faire un grand détour. Pour le retour, il fallait compter une heure de plus, les chevaux étant chargés, et puis on ne manquait jamais de s’arrêter en passant et de dire bonjour à l’aubergiste de Niafle et à celui du bourg de Saint-Jean.

    Ce jour-là, j’avais acheté deux fichus (mouchoirs de poche) à Laval, sachant que Louise, la couturière habituelle du moulin, devait y venir travailler dans la journée ; j’espérais qu’après le souper qui clôt généralement le travail de la journée, elle aurait le temps de les ourler. A ma demande, elle répondit : « Je le veux bien, Jean, mais pour cela il faut que vous me reconduisiez chez moi, car malgré qu’on prétende que la Dame Noire ne s’adresse jamais aux femmes, j’ai toujours peur de me mettre en retard et de la rencontrer. - Ah ! mon Dieu, je mourrais de peur, si je la voyais. - J’ourlerai vos mouchoirs et, en les attendant, vous grellerez des châtaignes que nous mangerons en buvant du cidre doux, lorsque j’aurai terminé. Pour revenir au moulin, je vous donnerai la ferte de mon défunt père qui est encore bien capable de vous servir, si par hasard vous rencontriez la Dame de Pique ».

    J’acceptai sa proposition et nous partîmes aussitôt après avoir soupé. Notre chemin était de passer les planches et le petit pont devant la roue du moulin, ensuite la petite chaussée, puis le pré de la Baburière, celui des Levrettières, les taillis de la Baburière et de la Monnerie, passer le ruisseau du Bignon et de là monter les bois de la Monnerie ; on arrivait chez elle au village des Hamardières, commune d’Andouillé. La nuit était sombre ; dès notre arrivée le premier soin de Louise fut de battre le briquet et d’allumer son lucrin (chandelle de résine fort en usage à cette époque) et elle se mit à coudre. Pendant ce temps, j’allumai du feu dans la cheminée et je grillai des châtaignes que nous mangeâmes dès qu’elle eut fini.

    Louise était plus âgée que moi de quelques années, raconte-t-il ; elle avait perdu ses parents et vivait seule, du produit de son travail. La soirée se passa à bavarder et lorsque l’horloge du voisin Ricou sonna onze heures, je pris congé de Louise et j’emportai mes fichus ourlés. Je partis armé de la ferte, bâton long de six pieds, gros comme moitié du bras et ferré d’une grosse pointe de fer à une de ses extrémités, dont se servaient autrefois les sauniers pour sauter les haies et au besoin pour se défendre. Pour rentrer au moulin, je pris un autre chemin, préférant les châtaigneraies des Levrettières, ma ferte me donnant de l’assurance.

    J’entrai alors dans le bois de la Monnerie, après avoir passé un petit échalier qui se trouve au haut du champ de la Monnerie, et je m’engageai dans le sentier du haut du bois, ayant à ma gauche la haie construite en pierres provenant du champ des Levrettières et à ma droite les buissons de houx et de genièvres entourant les grosses pierres qui bordent le sentier que je suivais. Cette partie du bois était à cette époque plantée de grands chênes qui donnaient beaucoup d’ombre sur le sentier. Au ciel, on n’apercevait la lune qu’entre les nuages qui passaient avec vitesse, poussés par un grand vent, lorsqu’au défaut d’un buisson, à deux pas de moi, apparut tout à coup la Dame Noire, dont la haute taille me dominait de trois pouces au moins. Je fus si subitement surpris en la voyant que la peur me fit faire un pas en arrière et j’évitai ses yeux fixés sur moi qui brillaient comme deux chandelles et qui me semblaient effrayants.

    Lavoir d'Andouillé (Mayenne)
    Lavoir d’Andouillé (Mayenne)

     

    Je repris cependant un peu d’aplomb et je continuai à aller en avant, regardant continuellement de son côté afin de surveiller son attitude qui me paraissait menaçante. Ayant hâté le pas, je la vis se rapprocher de moi et me suivre à ma droite, à deux pas de distance. Je crus qu’elle allait me barrer et me bousculer contre la haie comme elle l’avait déjà fait à d’autres qui l’avaient rencontrée la nuit à pareille heure et dans le même endroit du bois : cependant elle ne me toucha pas ; je continuai à marcher, elle me suivit toujours à ma droite. Ce n’était pas la première fois que je la rencontrais : je l’avais déjà vue deux fois, mais elle s’était tenue éloignée et ne m’avait pas suivi longtemps ; malgré cela je ne pouvais me défendre de la peur qu’elle me causait.

    Je n’avais jamais entendu dire qu’elle eût fait du mal à quelqu’un ; pourtant on avait raconté qu’une nuit un homme qui l’avait rencontrée lui avait porté un vigoureux coup de poing en pleine poitrine pour s’en débarrasser, mais que ce coup n’avait pas fait plus d’effet que s’il l’eut donné sur un tronc d’arbre : je n’avais pas envie de recommencer l’expérience. La ferte que Louise m’avait donnée n’aurait pu me servir de défense, car je ne me sentais pas la force d’en faire usage, même si la Dame de Pique m’avait attaqué, tant j’étais dominé par la peur. Je continuai à marcher le plus vite possible et avec précaution, j’arrivai à la barrière qui sépare les bois de la Monnerie de la châtaigneraie des Levrettières : le passage de cette clôture était un grand embarras pour moi. Arrivé à deux pas, je m’effaçai pour lui donner la liberté de passer la première ; elle fit un mouvement pareil au mien et de la main, impérieusement, me montra la barrière. Je passai le premier rapidement, et de l’autre côté, après avoir fait une vingtaine de pas à la course, je regardai de côté pour m’assurer si elle continuait à me suivre : je la vis à deux pas de moi, marchant sans gêne.

    Je parcourus ainsi la châtaigneraie des Levrettières, ensuite le petit chemin qui descend vers la rivière, ayant toujours la Dame Noire pour compagne. Arrivé au haut du champ de traverse des Petites-Levrettières, dont la pente est de nature à favoriser une course rapide, je m’élançai de toute la vitesse de mes jambes, je sautai la petite barrière qui se trouve au bas du champ, je traversai le pré qui vient ensuite, avec la même vitesse, je sautai par-dessus le ruisseau qui se trouve au milieu, enfin je me retournai croyant bien avoir laissé mon revenant en chemin. Il n’en était rien : elle était à côté de moi et, en la regardant, mes yeux rencontrèrent les siens qui étaient fixes et étincelants, ce qui leur donnait une expression terrible qui renouvela ma peur.

    Je n’avais plus que deux prés à traverser pour arriver au moulin, je ne cherchai plus à me soustraire par la fuite à la conduite qu’elle me faisait. Au bout du dernier pré, nous arrivâmes à l’échalier qu’il faut franchir pour gagner le moulin ; mais à ce moment la Dame de Pique, s’asseyant sur le milieu, me barra complètement le passage ; au même moment un coup de vent vint ébranler les arbres avec un bruit sinistre. Je m’empressai de passer la haie à vingt pas plus loin à droite et je me trouvai alors à la porte de mon moulin. Je respirai plus à mon aise et je me retournai plus assuré : je vis la Dame de Pique devant moi à trois pas de distance. Enhardi cependant, je lui dis : « Madame, je vous remercie de la bonne conduite que vous venez de me faire ; maintenant je suis chez moi ».

    Je n’avais pas prononcé le dernier mot que je reçus un vigoureux soufflet et mes yeux se remplirent de poussière, ce qui me les fit fermer malgré moi : la main qui m’avait frappé était glacée ; j’essayai d’ouvrir les yeux, la Dame Noire avait disparu. J’entrai dans le moulin et je me couchai sans lumière, je fus longtemps à me remettre de mes émotions ; j’entendis le coq du moulin chanter trois fois : je reconnus qu’il était minuit.

     

     
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  • Dame de Montigny-le-Gannelon (La) et ses
    neuf enfants : châtiment d’essence divine ?
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)

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    C’est à sa légendaire méchanceté contrastant avec l’humeur cordiale et compatissante de son époux, que la châtelaine de Montigny-le-Gannelon, petit village d’Eure-et-Loir, doit, selon la légende, d’accoucher miraculeusement de neuf enfants quelque temps après avoir croisé une sorcière. Elle s’apprête à n’en garder qu’un seul en tuant les huit autres, lorsque le châtelain, revenant de la guerre, la surprend sur le point de commettre son forfait...

     

    Non loin de Cloyes, sur la côte septentrionale du Loir, se dresse le gros bourg de Montigny-le-Gannelon (anciennement orthographié Montigny-le-Ganelon), fièrement campé sur des rochers granitiques. Au-dessus s’élève, orgueilleux et superbe, son magnifique château féodal — en partie détruit, le reste ayant en outre subi de nombreuses transformations au cours des siècles, notamment sous la Renaissance et au XIXe siècle — tout plein de grands souvenirs : aventures galantes, mêlées à des histoires de cape et d’épée, qui inspiraient jadis la verve des troubadours.

    C’était, en ce temps-là, une petite ville close et fortifiée comme une place de guerre. Le château, dûment flanqué de bastions, ajoutait à ses moyens de défense et facilitait au seigneur de céans l’entreprise de ses desseins belliqueux au dehors, sûr qu’il était de ne point trouver la place prise à son retour : genre de rapt très à la mode au Moyen Age. Certes, Montigny-le-Gannelon a bien perdu de son importance ; mais il est facile de se faire une idée de ce qu’il devait être, alors qu’éclairé par les derniers rayons d’un soleil couchant, sa majestueuse silhouette se dessinait de profil à travers les premières brumes du soir.

    Château de Montigny-le-Gannelon
    Château de Montigny-le-Gannelon

     

    Jadis, la seigneurie de Montigny relevait de la tour de Châteaudun. D’après la tradition du pays, Charlemagne en avait gratifié le chevalier de Ganelon, qui le trahit ensuite à Roncevaux. Nous verrons pourquoi plus loin.

    La fille de Ganelon s’étant fiancée à Roland, pour lequel son père avait de l’aversion, deux fois lâche et félon, ledit chevalier de Ganelon l’aurait livré au roi Marsile. Ainsi le veut la croyance populaire, à telles enseignes que dans les rixes fréquentes qui survenaient, naguère encore, entre les gens de Montigny et ceux de Cloyes, ces derniers jetaient à leurs voisins le mot de trahison en manière d’injure et de défi. Emile Maison, qui nous rapporte cette tradition, se souvient d’avoir lui-même jeté ce méchant reproche à mes camarades de l’autre côté du Loir : « Montigny-le-Gannelon, où s’est faite la première trahison ! » telle était la formule, restée pour la plupart, sinon pour tous, à l’état d’énigme. De tout temps, du reste, ceux de Montigny ont eu la réputation d’être querelleurs endiablés.

    Aux fêtes patronales des communes environnantes, les jeunes gens de Montigny se prenaient souvent de dispute avec ceux des pays voisins, et il en résultait presque toujours des luttes corps à corps, d’aucunes fois à coups de pierre, en se servant de la fronde. Qui sait si cet esprit querelleur, ce besoin de batailles n’était, n’est pas un souvenir instinctif, faisant suite aux habitudes guerrières contractées par leurs aïeux, lorsque Montigny était ville fortifiée, qu’on y faisait le guet et que le château était confié à leur garde.

    Il existe plusieurs légendes des bords du Loir, parmi lesquelles celle de La Dame de Montigny-le-Gannelon. Encore aujourd’hui, écrit Emile Maison à la fin du XIXe siècle, les vieillards de nos campagnes la racontent à leurs petits-enfants, comme leur ayant été narrée à eux-mêmes par « défunts nos ancêtres » ; car, pour n’être point barons, ils se flattent d’avoir des ancêtres comme ceux-ci, et n’ont point tort.

    De cette légende, aussi bien, paraissent découler certains faits dignes de remarque, à cause du singulier surnom que portent depuis trois siècles les deux villages dont elle fait mention. Ainsi que toutes les vieilles histoires, le récit qui nous est parvenu se ressent un peu du surnaturel, embelli qu’il a été par une longue série de narrateurs à l’imagination plus ou moins noire. Que le lecteur veuille bien faire la part du diable !

    Déjà depuis près de deux ans, sinon davantage, le seigneur de Montigny était parti pour de lointains pays où la guerre avait porté ses ravages, laissant au château son épouse et quelques serviteurs. Celui-là était vraiment possédé de la folie de l’épée ; il disait volontiers de sa longue rapière : « Madame » ; ce dont la châtelaine se montrait fort jalouse, non point qu’elle l’aimât, au moins ! La preuve du contraire se verra par la suite ; mais d’ores et déjà, que chacun retienne bien ceci : « Le cœur de la femme est un puits où oncques aucun homme n’est descendu. »

    Combien différente était la châtelaine de son époux ! Autant celui-ci avait l’humeur cordiale et compatissante, autant celle-là, au contraire, se montrait dure et hautaine, et grande était la crainte qu’elle inspirait à ses vassaux ; car ils avaient à souffrir de son mauvais caractère, lorsque le châtelain la quittait pour se mettre en voyage ; aussi le retour du maître était-il attendu avec impatience et fêté avec joie par tous ces pauvres gens.

    Donc, on attendait son retour, et des mois entiers s’écoulaient sans nouvelles aucunes. Ce fut dans cet intervalle d’attente que la dame de Montigny fit un soir, à la tombée de la nuit, la rencontre d’une mendiante, accompagnée de sept petits enfants qui semblaient tous avoir le même âge. La pauvresse s’approcha d’elle pour lui demander l’aumône ; mais la dame lui dit avec dureté : « Une chienne ne porte pas plus de petits que vous d’enfants ! »

    A ces mots, la mendiante, qui n’était ni plus ni moins qu’une sorcière, lui répondit : « Vous riez de moi, madame ; eh bien, pour votre punition, vous aurez en une seule couche autant de rejetons qu’une laie a de petits. » Après quoi la pauvresse disparut, et la châtelaine revint au château, riant fort de ce qu’elle venait d’entendre. Or on affirme que quelque temps après, la dame mit au monde neuf enfants, et cela le même jour. Elle devint furieuse et ordonna que l’on se mît à la recherche de la maudite sorcière ; puis, ayant fait venir une de ses suivantes, elle lui dit : « Mon seigneur époux doit revenir bientôt ; comme je redoute sa colère, enlève huit de cette marmaille, et les va jeter dans les eaux du Loir. »

    La servante enferma dans un sac les huit pauvres petites innocentes créatures, et, favorisée par la nuit, elle se dirigeait vers le Loir qui baigne la base des coteaux de Montigny, lorsque tout à coup elle entendit venir de son côté des gens d’armes à cheval suivis d’autres à pied : c’était la troupe du seigneur de Montigny. Celui-ci, venant à elle, lui dit d’un ton enjoué : « Où vas-tu, à cette heure, ma mie ? » Elle lui répondit qu’elle allait noyer des petits chiens ; mais son maître lui ayant demandé à les voir, elle dut lui faire confidence.

    Château de Montigny-le-Gannelon
    Château de Montigny-le-Gannelon

     

    Le brave châtelain fut tellement pénétré de douleur en apprenant les fautes de son épouse qu’il entra, contre son ordinaire, dans un grand courroux et jura châtiment ; à cette fin, il fit élever secrètement les huit pauvrets dans le bourg ; puis, un jour, d’aucuns disent sept ans après leur naissance, il les fit amener au château, mit au milieu d’eux celui que la châtelaine avait adopté, et les ayant tous vêtus de la même manière, il envoya quérir sa femme et lui fit cette demande : « Madame, où est votre fils ? montrez-le moi ? »

    Elle ne le put, car ils se ressemblaient tous comme des bessons. Devenue confuse, puis interdite, elle se jeta aux pieds de son mari ; mais il la repoussa et lui dit : « Quelle mort avez-vous méritée ? » Elle de répondre qu’elle méritait qu’on la jetât du haut du château, enfermée toute nue dans un tonneau garni de pointes et de lames, ne trouvant pas ce supplice disproportionné à sa faute.

    Le châtelain ayant donné ses ordres, la malheureuse roula de la sorte jusque dans le Loir dont le courant l’entraîna loin de Montigny. Un homme d’armes la suivait en criant aux curieux des pays riverains : « Laissez passer la justice du haut et puissant seigneur de Montigny-le-Gannelon !... »

    Enfin la dolente châtelaine étant arrivée vers le soir entre Saint-Jean et Saint-Claude, villages situés au-dessous de Bouche-d’Aigre, sur le Loir, elle se mit à crier merci. L’homme d’armes, qui la devait suivre jusqu’à Saint-Jean, pour la retirer morte ou vive, eut pitié de ses plaintes ; il retira la cruelle machine et en fit sortir la victime, dans un bien piteux état. Elle demanda des hardes pour se couvrir ; on lui apporta un manteau, et, quand elle l’eut mis sur son pauvre corps meurtri, elle s’écria en rendant l’âme : « Ah ! froid mantel !... »

    C’est depuis cette époque que les villages de Saint-Claude et Saint-Jean portent le surnom de Froidmantel. Pour ce qui est du seigneur dont il est parlé céans, au fond, c’était un loyal cœur et une vaillante lame ; il dut regretter par la suite d’avoir été sans miséricorde, et reconnaître, à part lui, qu’une femme ne met pas au monde neuf enfants, d’un seul coup, sans l’intervention d’une puissance étrangère, esprit malin ou démon.

     

     

     

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