• Les origines de la légende de Montmartre

     

    Les origines de la légende de Montmartre

    Avant d’être ce quartier bohème que nous chantait Aznavour, la Butte Montmartre était un véritable ghetto. Retour sur l’histoire du Maquis de Montmartre ou comment la légende s’est construite…

    Les origines de la légende de Montmartre

    Le Maquis de Montmartre en 1904 , rue Caulaincourt

    Plus qu’un simple bidonville

    Tout commence dans les années 1860, au moment de l’annexion de la Butte à Paris. Autrefois, le quartier de Montmartre n’était qu’un vaste champ. Suite aux grands travaux du baron Haussmann, les Parisiens qui sont sans le sou sont chassés du centre de Paris et viennent alors trouver refuge dans ce qui deviendra le Maquis de Montmartre.

    Montmartre-Maquis-Butte-Paris-1860

    Des cabanes en bois s’érigent entre les rues Caulaincourt, Girardon et Lepic, un village de bric et de broc, où l’on utilise des boîtes de sardines en guise de serrures ! Dans L’Assommoir, Zola qui décrit : « la butte Montmartre qui bouchait le ciel, avec ses maisons crayeuses, percées des trous réguliers de leurs fenêtres », nous laisse bien imaginer les conditions de vie auxquelles étaient réduits les maquisards.

    maquis montmartre boites de sardines en guise de serrures

     

    Les habitants étaient principalement des ferrailleurs, des chiffonniers, des gens vivant de la récup’, en somme. On y croisait aussi des voleurs, venus se cacher (d’où le surnom de « maquis ») dans les ruelles labyrinthiques du quartier et des petits voyous, que l’on appelait communément les « Apaches ».

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    Malgré les apparences, Montmartre avait donc plus l’âme d’un village que d’un bidonville. Malgré la pauvreté, l’insécurité et le manque d’hygiène, tout ce petit monde constituait une communauté socialement organisée, solidaire et unie.

    Le maquis des poètes

    A cette époque déjà, la Butte attire et inspire les artistes. De Van Gogh à Renoir en passant par Maurice Utrillo, Francisque Poulbot, Tristan Tzara, ou encore Hector Berlioz, qui séjourna au n°11 de la rue Saint-Vincent… Autant de noms célèbres qui ont fait la renommé du Maquis de Montmartre.

    Maquis-Montmartre-inspiration-artistes-peintres

    Le début de la fin

    Seulement, au début du 20ème siècle, la face du maquis change complètement : des promoteurs rachètent et volent les terrains aux maquisards pour y construire des villas de luxe et des immeubles, style Art Déco. En 1909, l’avenue Junot commence à sortir de terre, détruisant petit à petit toutes les cabanes du maquis.

    1909-disparition-maquis-butte-montmartre-paris

    Le coup de grâce est donné, quelques années plus tard, lorsqu’un incendie aux origines douteuses brûle les derniers restes du Maquis de Montmartre. Si jusqu’en 1940, quelques maquisards tiennent encore bon, la modernité aura finalement raison d’eux, transformant le bidonville en village, le village en quartier et le quartier en légende…

    1940-disparition-maquis-butte-montmartre-paris

    Heureusement, la Butte a su conserver jusqu’à notre époque son atmosphère de village, ses ruelles sinueuses et quelques personnages fantasques ! Pour percer à jour tous ses secrets, profitez de notre visite guidée de Montmartre, qui se décline aussi de nuit.

    Le Maquis de Montmartre, ça donne quoi en photos ?

    Le Maquis de Montmartre, ça donne quoi en photos ?

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    Le maquis de Montmartre en 1890

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    Le maquis de Montmartre en 1890

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    Le maquis de Montmartre en 1900

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    Le maquis de Montmartre en 1900

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    Le maquis de Montmartre vers 1900

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    Le maquis de Montmartre vers 1900

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    Le maquis de Montmartre en 1903

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    Le maquis de Montmartre en 1904

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    Le maquis de Montmartre en 1904

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    Le maquis de Montmartre en 1904

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    Le maquis de Montmartre en 1907

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    Le maquis de Montmartre en 1907

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    « Le maquis de Montmartre » de Maurice Utrillo

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  • Voyage d’étudiants au temps des diligences
    (D’après un récit paru en 1871)
     
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    Au temps des diligences, c’est-à-dire au temps où pour aller d’Orléans ou de Rouen à Paris on mettait quinze ou dix-huit heures, selon les saisons et selon l’état des chemins, quatre étudiants en droit partirent un beau soir d’une de ces deux villes pour la capitale.

    Ils n’y devaient rester que quatre jours, le temps de prendre une inscription, et revenir vite étudier chez un vieil avocat de leur province. Ils avaient loué pour eux quatre la rotonde de la diligence. Difficilement, même à cette époque, vous eussiez trouvé quatre garçons plus singuliers, plus candides, plus foncièrement provinciaux.

    Trois d’entre eux cependant étaient instruits autant qu’on peut l’être à vingt ans, et vraiment spirituels. Laissez-moi vous dire un mot de chacun d’eux. Baptiste et Augustin, quoique frères, étaient les deux antipodes en tout. Baptiste, l’aîné, gros garçon de bonne humeur, était pourtant troublé sans cesse par quelque inquiétude, quelque appréhension ou quelque peur. Le romantisme lui avait tourné légèrement la tête ; il ne rêvait que brigands, attaques nocturnes, chausse-trapes et souterrains.

    Au moment du voyage dont nous parlons, il s’occupait à réunir les matériaux d’une histoire des Brigands célèbres qu’il se proposait d’écrire, comptant bien inoculer ses terreurs à tout le genre humain. Son frère, au contraire, était un grand jeune homme réservé, froid, peu impressionnable, au moins en apparence, et qui ne partageait nullement les visions de monsieur son aîné.

    Le troisième de nos voyageurs, bon enfant s’il en fut, mais bavard, mais braillard, avait été élevé dans une famille de paysans : il en conservait des habitudes rustiques qui, chez un étudiant en droit, avaient je ne sais quoi d’inattendu et de divertissant ; avec cela grand philosophe, grand bâtisseur de théories sociales ; d’un trait d’éloquence, trait de plume, il bouleversait de fond en comble le genre humain, déplaçait les capitales, détrônait les monarques, établissait un ordre de choses dont jamais avant lui personne n’avait ouï parler, et dont à l’heure qu’il est les quatre amis rient encore, car leur bonne étoile a voulu que tant d’événements survenus depuis, aucun ne les ait empêché d’être toujours entre eux d’excellents camarades.

    Les voilà donc tous les quatre dans leur rotonde, emportés vers Paris à raison de huit à neuf kilomètres par heure. Les poches de la diligence avaient été, par l’ami Baptiste, bourrées de pistolets. Ledit Baptiste, à tout instant, interrompait les éclats de rire, les chants et les cris de ses trois camarades, persuadé qu’un signal venait d’être donné par des brigands d’attaquer la voiture. Nous n’avions, bien entendu, qu’une peur, c’était qu’en essayant de tirer sur ses visions il nous tuât nous-mêmes. J’ai dit nous sans y prendre garde ; je n’effacerai pas ce mot, puisque après tout il indique que le quatrième étudiant était votre serviteur, qui n’était pas, tenez-le pour certain, le moins gai de la troupe.

    Vous pensez que la nuit se passa à bien autre chose qu’à dormir. Les lamentables histoires racontées par Baptiste, critiquées et raillées par son frère Augustin, interprétées ou niées tout crûment par notre philosophe (vous ai-je dit qu’il s’appelait Eugène ?) ; les chansons de Béranger, que par intermèdes on me faisait chanter : tout cela, je vous jure, faisait de nous quatre voyageurs les plus éveillés de France ; et puis il y avait les relais, le souper en route, les temps d’arrêts dans les auberges, où chaque fois l’on croyait entrevoir tout un monde.

    Il y avait les voyageurs du coupé, et ceux de l’intérieur, et ceux de l’impériale, qui ne manquaient pas de piquer grandement la curiosité. Mais on a dit tout cela cent fois. Arrivons vite aux incidents spéciaux de notre voyage. A neuf heures du matin, nous arrivons à Paris, harassés, morts de froid, - c’était en novembre. - Pour nous réchauffer, nous nous mîmes à courir, emportant nos bagages. Nous allions, enfilant les rues et les rues, lorsque l’un de nous s’avisa de demander où nous allions si vite.

    - Eh ! parbleu ! nous allons à l’hôtel, répondit Eugène. 
    - A quel hôtel ? 
    - Au premier hôtel que nous apercevrons.

    Or, le premier hôtel que nous aperçûmes fut l’hôtel de Suède. Une bonne dame, qui le dirigeait, nous reçut avec affabilité, nous disant toutefois qu’elle ne pouvait mettre à notre disposition, ce jour-là, qu’une chambre et deux lits. Nous demandons à voir ; ça nous parut superbe, et nous voici tout de suite installés. Un doigt de toilette, et puis nous nous envolons vers l’École de droit. Quelques amis furent ensuite visités ; puis vint le dîner, à 2 francs par tête, passage du Saumon.

    Après dîner, en jeunes gens bien appris, on alla passer la soirée à la Comédie française. Mlle Mars, ce soir là, jouait le rôle d’Elmire et celui d’Araminte. Je ne dis rien de nos impressions. Je ne dis même pas comment, au sortir du théâtre, nous fîmes, en discutant le mérite de l’actrice, six fois plus de chemin qu’il ne fallait pour retrouver notre hôtel de Suède, car ce sont là des faits de tous les jours... Mais voici le moment où je ne dois plus omettre un seul détail, et où le lecteur doit lui-même redoubler d’attention.

    Nous venons d’entendre sonner une heure du matin en rentrant à l’hôtel ; l’ami Baptiste est inquiet, la maison lui paraît suspecte. 
    - On ne nous a pas, dit-il, demandé nos passeports ; nous sommes dans un coupe-gorge.

    Et le voilà, bougie à la main, inspectant les corridors, l’escalier, le palier, tous les entours de notre chambre. C’était, je l’ai dit, une vaste chambre à deux lits, ou plutôt c’était un salon au fond duquel se trouvaient deux cabinets alcôves. L’un de ces cabinets, dans lequel devaient coucher les deux frères Baptiste et Augustin, se trouvait précisément en face de la porte d’entrée ; vis-à-vis de l’autre cabinet se trouvait une armoire...

    Baptiste voulut partir, aller coucher ailleurs ; nous ne pûmes le retenir qu’à la condition de charger et d’armer les pistolets ; et pui il fallut encore les précautions suivantes :

    Derrière la porte d’entrée on plaça un grand canapé, sur le canapé on mit une bergère, sur la bergère une chaise, et sur la chaise, les uns dans les autres, tout ce que nous avions de vases, de manière qu’on ne pût entrer sans produire un vacarme à réveiller les plus sourds.

    Mais notez ce point que, succombant au sommeil après deux nuits blanches, votre serviteur s’était couché et endormi précisément dans le cabinet auquel faisait face la terrible armoire... J’ignorai donc la suite des dispositions...

    On avait barricadé la porte de la chambre ; mais il n’en pouvait être de même pour l’armoire : elle ouvrait du dedans en dehors, et n’avait pour toute fermeture qu’un léger verrou.

    Baptiste avait proposé que tour à tour on y montât la garde : mais Eugène notre philosophe eut un trait de génie : il tira de sa poche une longue ficelle, l’attacha d’un bout au verrou de l’armoire ; puis, s’étant couché près de moi doucement, s’attacha au poignet l’autre bout de la ficelle. L’armoire ne pouvait donc être ouverte sans qu’aussitôt il en fût averti... Les choses ainsi disposées, on ne tarda pas à dormir.

    Mais voilà que deux heures plus tard, m’éveillant tout à coup, je sautai du lit. Je rencontrai la ficelle... Vous figurez-vous les cris, l’épouvante et tout le brouhaha ?... On courait à la porte ; notre pyramide s’écroula sur notre philosophe meurtri ; Baptiste tira dans le plafond un coup de pistolet... et chacun se crut mort. Eugène enfin alluma la bougie. Tout alors s’expliqua. Nous vîmes le beau ménage que nous venions de faire, et nous fûmes pris d’un fou rire, auquel succéda bientôt une nouvelle inquiétude : n’allait-on pas nous prendre nous-mêmes pour des malfaiteurs ou des fous furieux ?

    Nous eûmes le bon esprit de tout avouer à l’hôtesse, qui rit beaucoup de l’aventure, et nous nous empressâmes de payer la casse. Je dois ajouter que nous fûmes, les nuits suivantes, des modèles de sagesse.

    Mais jamais nous n’avons revu l’hôtel de Suède sans un tressaillement, non pas de terreur, mais de franche gaieté ; et nous en sommes, je crois, restés de belle humeur pour tout le reste de nos jours.

     

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  • Vouivre, Dame verte, fée Arie
    et sorciers (Franche-Comté)
    (D’après « Souvenirs de voyages et traditions populaires », paru en 1841)
     
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    La Franche-Comté a ses légendes féeriques venues d’Orient par les pèlerins, par les croisades ; celles qui sont venues du Nord par les guerres et les voyages ; et celles dont l’origine est si incertaine, dont la forme est si bien appropriée au caractère franc-comtois, que la région les revendique comme lui appartenant réellement
     
     

    Ainsi dans ses forêts, ses rivières, au fond de ses vertes vallées, au sein de ses lacs bleus, habitent les fées et les génies, les sylphes et les kobolds. Sur le plateau de Haute-Pierre, on a vu quelquefois passer une autre Mélusine, un être moitié femme et moitié serpent. C’est la Vouivre. Elle n’a point d’yeux, mais elle porte au front une escarboucle qui la guide comme un rayon lumineux le jour et la nuit.

    Lorsqu’elle va se baigner dans les rivières, elle est obligée de déposer cette escarboucle à terre, et, si l’on pouvait s’en emparer, on commanderait à tous les génies, on pourrait se faire apporter tous les trésors enfouis dans les flancs des montagnes. Mais il n’est pas prudent de tenter l’aventure, car au moindre bruit la Vouivre s’élance au dehors de la rivière, et malheur à celui qu’elle rencontre.

    Vue d'une chute d'eau de la rivière de Couzance, en Franche-Comté. Dessin de Lallemand.
    Vue d’une chute d’eau de la rivière de Couzance,
    en Franche-Comté. Dessin de Lallemand.

    Un pauvre homme de Moustier, qui l’avait suivie un jour de très loin, et qui l’avait vue déposer son escarboucle au bord de la Loue, et plonger ses écailles de serpent dans la rivière, s’approcha avec précaution du bienheureux talisman ; mais, à l’instant où il étendait déjà la main pour le saisir, la Vouivre, qui l’avait entendu, s’élance sur lui, le jette par terre, lui déchire le sein avec ses ongles, lui serre la gorge pour l’étouffer ; et n’était que le malheureux eût reçu le matin même la communion à l’église de Lods, il serait infailliblement mort sous les coups de cette méchante Vouivre. Mais il rentra chez lui le visage et le corps tout meurtris, se promettant de ne plus courir après l’escarboucle.

    Dans la grange de Mont-Nans, il y a, depuis trois ou quatre générations, un esprit servant comme les kobolds de l’Allemagne et les trolls du Danemark, qui fait la bénédiction de la maison. C’est lui qui prend soin de l’étable, conduit les bestiaux au pâturage, protège la grange, prépare la litière des chevaux, et remplit chaque matin l’abreuvoir d’une eau pure et limpide. On ne le voit pas, mais sans cesse on reconnaît ses bons offices ; on s’aperçoit qu’il a veillé sur les récoltes et sur les moissonneurs. Pour le conserver, il ne faut que lui abandonner une légère part des produits de la ferme, lui garder à la grange ou au foyer une place très propre, et ne pas médire de lui, car il entend tout ce qu’on dit, et se venge cruellement de ceux qui l’injurient.

    Quant à la Dame verte, c’est la sylphide, la déesse, la fée des prairies de Franche-Comté : elle est belle et gracieuse ; elle a la taille mince et légère, comme une tige de bouleau, les épaules blanches comme la neige des montagnes, et les yeux bleus comme la source des rochers. Les marguerites des champs lui sourient quand elle passe ; les rameaux d’arbres l’effleurent avec un frémissement de joie, car elle est la déesse bien-aimée des arbres et des fleurs, des collines et des vallées. Son regard ranime la nature comme un doux soleil, et son sourire est comme le sourire du printemps.

    Le jour, elle s’assoit entre les frais taillis, tressant des couronnes de fleurs, ou peignant ses blonds cheveux avec un peigne d’or, ou rêvant sur son lit de mousse au beau jeune homme qu’elle a rencontré. La nuit, elle assemble ses compagnes ; et toutes s’en vont, folâtres et légères, danser aux rayons de la lune, et chanter. Le voyageur qui s’est trouvé égaré le soir au milieu des montagnes de France-Comté a souvent été surpris d’entendre tout à coup des voix aériennes, une musique harmonieuse, qui ne ressemblait à rien de ce qu’on entend habituellement dans le monde : c’étaient les chants de la Dame verte et de ses compagnes.

    Quelquefois aussi les malines sylphides égarent à dessein le jeune paysan qu’elles aiment, afin de l’attirer dans leur cercle, et de danser avec lui. Que si alors il pouvait s’emparer du petit soulier de verre d’une de ces jolies Cendrillon, il serait assez riche ; car, pour pouvoir continuer de danser avec ses compagnes, il faudrait qu’elle rachetât son soulier, et elle l’achèterait à tout prix.

    Grottes d'Osselle, dans le Jura : l'un des repaires de la Dame verte ? Dessin de Taylor.
    Grottes d’Osselle, dans le Jura : l’un des
    repaires de la Dame verte ? Dessin de Taylor

    L’hiver, la Dame verte habite dans ces grottes de rochers, où les géologues, avec leur malheureuse science, ne voient que des pierres et des stalactites, qui sont pourtant toutes pleines de rubis et de diamants dont la fée dérobe l’éclat à nos regards profanes. C’est là que, la nuit, les fêtes recommencent à la lueur de mille flambeaux, au milieu des parois de cristal et des colonnes d’agate. C’est là que la Dame verte emmène, comme une autre Armide, le chevalier qu’elle s’est choisi. Heureux l’homme qu’elle aime ! C’est pour cet être privilégié qu’elle a de douces paroles, et des regards ardents, et des secrets magiques ; c’est pour lui qu’elle use de toute sa beauté de femme, de tout son pouvoir de fée, de tout ce qui lui appartient sur la terre.

     

     

    Une autre fée franc-comtoise mérite que nous parlions d’elle, la fée Arie. Celle-ci n’a ni l’humeur aussi folâtre, ni la vie aussi joyeuse que la Dame verte ; mais c’est la bonne fée de nos chaumières ; elle aime l’ordre, le travail ; partout où elle reconnaît de telles vertus, elle répand ses bienfaits ; elle soutient dans ses devoirs la pauvre mère de famille et les jeunes gens laborieux. Presque jamais on ne la voit, mais elle assiste à tout ce qui se fait dans les champs ou sous le toit du chalet ; et si le blé que le paysan moissonne est mieux fauché, si la quenouille de la jeune fille se file plus vite et donne un fil plus beau, c’est que la fée Arie était là, et qu’elle a aidé le paysan et la jeune fille. C’est elle aussi qui récompense les enfants obéissants et studieux ; c’est elle qui fait tomber sur leur chemin les prunes des arbres voisins, et leur distribue, à Noël, les noix sèches et les gâteaux ; ce qui fait que tous les enfants connaissent la fée Arie, et parlent d’elle avec espoir.

    Une petite ville des montagnes de Franche-Comté a été plusieurs fois témoin d’une apparition merveilleuse. A un quart de lieue du Maiche, au-dessus d’une colline, on aperçoit les restes d’un château entouré de broussailles et de sapins. Là vivait jadis un seigneur avare, dont le coeur était fermé à tout sentiment d’équité, et qui, pour assouvir sa passion sordide, soumettait sans cesse ses vassaux à de nouvelles exactions, et volait le bien de ses voisins. Il est enterré au milieu de ses trésors, mais il ne peut y trouver le repos. Il voudrait pouvoir échanger son sépulcre splendide contre la tombe de terre fraîche où dort si bien le paysan ; mais il est condamné à rester là où il a vécu, et il passe la nuit à se rouler sur son or et à gémir.

    Dieu, touché de ses souffrances et des prières que ses descendants ont fait faire pour lui, a cependant ramené l’espoir dans son coeur, et lui a permis de venir dans ce monde chercher quelqu’un qui le délivre. Tous les cent ans, à jour fixe, quand l’obscurité commence à envelopper les campagnes, le vieux seigneur sort de son manoir, tenant une clef rouge et brûlante entre les dents. Il rôde dans les champs, entre dans les enclos, et s’approche de la ville, offrant à tout le monde son visage cadavéreux et sa clef enflammée. Celui qui aurait le courage de prendre cette clef et de le suivre deviendrait à l’instant même possesseur d’immenses trésors, et délivrerait cette pauvre âme des tourments qu’elle endure. Jusqu’à présent, personne n’a encore osé se rendre à son appel...

    Ruines d'un vieux château à Saint-Amour, dans le Jura. Dessin de Lallemand.
    Ruines d’un vieux château à Saint-Amour,
    dans le Jura. Dessin de Lallemand.

     

    En Franche-Comté, lorsqu’une femme veut devenir sorcière, le diable, pour ne pas l’effrayer, lui apparaît sous la figure humaine et quitte son vilain nom de Belzébuth ou de Satan pour en prendre un qui caresse mieux l’oreille, tel que Vert-Joli, Joli-Bois, Verdelet, Joli, etc. Les sorciers sont tenus d’aller au sabbat. Ceux de la contrée de Saint-Claude avaient rendez-vous dans un champ écarté de toute habitation, et près d’une mare d’eau. Ils s’y rendaient habituellement le jeudi et les veilles de grandes fêtes, les uns en se mettant à cheval, les autres en montant sur un mouton noir.

    Là se trouvait Satan, le monarque des enfers ; Satan, sous la forme d’un bouc, tenant une chandelle allumée entre ses cornes. Chaque sorcier était obligé de lui offrir une chandelle verte, et de lui faire une autre politesse fort peu récréative. Puis, toute la gente ensorcelée chantait, buvait, mangeait, parodiait les prières de l’église et la messe, et l’orgie durait jusqu’au jour, jusqu’à l’heure où le coq chantait ; car on sait que le chant du coq a un grand pouvoir sur les mauvais esprits. Quelquefois l’âme seule s’en allait au sabbat. Le corps restait immobile et comme endormi ; l’âme s’échappait à la dérobée et passait la nuit dans son infernale réunion.

    Un jour, un paysan s’aperçut que sa femme couchée à côté de lui ne bougeait, ni ne soufflait. En vain, il l’appelle à haute voix ; en vain, il la tire par les bras. Impossible de l’éveiller. Mais, aux premiers rayons du matin, elle se leva en poussant un grand cri. Le paysan, tout troublé, s’en alla raconter cet événement : la femme fut interrogée, et déclara qu’il ne fallait attribuer son profond sommeil qu’à la fatigue qu’elle avait éprouvée la veille en travaillant tout le jour dans les champs. On ne la crut pas, et elle fut brûlée.

    Dans ces nuits passées au sabbat, on ne s’occupait pas seulement de boire et de manger. Il y avait quelquefois de graves conciliabules, où Satan donnait à ses adeptes des leçons de science cabalistique. Les vieilles sorcières racontaient avec orgueil leurs méfaits, et les jeunes s’instruisaient à cette édifiante école. A la fin de la séance, Satan avait coutume de demander aux jeunes femmes nouvellement enrôlées sous sa bannière une mèche de cheveux, ce qui fit dire que la façon de faire que les amoureux observent parfois d’avoir quelques bracelets de cheveux de leurs maîtresses procède du démon, les boucles de cheveux étant peut-être des chaînes magiques liant la conscience...

     

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  • Vision infernale au XIe siècle (Une)
    (D’après un article paru en 1845)
     
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    Pendant la Première moitié du Moyen Age, la littérature proprement dite n’existait plus que de nom, et les seuls poètes étaient les chroniqueurs et les hagiographes. C’est dans ces écrivains que l’on trouve le germe des idées poétiques qui plus tard ont fait fortune. Les récits de visions y sont fréquents, et le suivant est le plus saisissant de tous ceux que nous avons lus. Sans prétendre aucunement que Dante l’ait connu, il suffira pour montrer combien, deux siècles avant lui, l’enfer occupait les esprits. Nous nous servons de la traduction de la collection des Mémoires donnée par M.Guizot.

    Il y avait, raconte Ordéric Vital (Histoire des ducs de Normandie, livre VIII), dans un village que l’on appelle Bonneval, un prêtre nommé Gauchelin. L’an de l’incarnation 1092, au commencement de janvier, ce prêtre alla de nuit visiter un malade. Il revenait seul et se trouvait loin de toute habitation, lorsqu’il entendit un grand bruit comme d’une armée considérable.

    Ayant voulu se retirer vers quatre néfliers qu’il avait perçus dans un champ, un homme d’une énorme stature, armé d’une grande massue, le devança dans sa course, et levant son arme sur sa tête lui dit : « Arrête -là ! n’avance pas davantage. » Aussitôt le prêtre s’arrêta glacé d’effroi, et, appuyé sur le bâton qu’il portait, resta dans l’immobilité. L’homme armé de la massue se tint auprès lui, et sans lui faire de mal attendit le passage de l’armée.

    Voilà qu’une grande troupe de fantassins se mit à passer, emportant sur leur cou et leurs épaules des moutons, des habillements, des meubles et des ustensiles de toute espèce, comme ont coutume de faire les brigands. Cependant tous gémissaient et s’encourageaient à redoubler de vitesse. Le prêtre reconnut parmi eux plusieurs de ses voisins qui étaient morts récemment, et il les entendit se plaindre des supplices cruels dont, à cause de leurs crime, ils éprouvaient les tourments. Ensuite passant une troupe de porte-morts auxquels se réunit à l’instant le géant dont nous avons parlé. Ils étaient chargés d’environ cinquante cercueils, dont chacun était soutenu par deux porteurs.

    Ensuite vint à passer une troupe de femmes dont la multitude parut innombrable au prêtre. Elles étaient montées à cheval sur des selles de femmes, dans lesquelles étaient enfoncés des clous enflammés. Le vent les soulevait fréquemment à la hauteur d’une coudée, et les faisait retomber aussitôt sur les clous ardents. Horriblement tourmentées par les piqûres et les brûlures, elles vociféraient des imprécations, et confessaient publiquement les péchés pour lesquels elles étaient punies.

    Le prêtre reconnut dans cette troupe quelques dames nobles, et vit les chevaux et les mules avec les selles de plusieurs femmes qui vivaient encore. Peu après, il aperçut une troupe nombreuse de clercs et de moines, leurs juges et leurs supérieurs, des évêques et des abbés, portant leur crosse pastorale ; les clercs et les évêques étaient vêtus de chapes noires ; les moines et les abbés de capuchons de la même couleur. Tous gémissaient et se plaignaient ; quelques-uns imploraient Gauchelin par son nom, et le suppliaient, à cause de leur ancienne amitié, de prier pour eux. Ce prêtre rapporte qu’il avait vu là beaucoup de personnages d’une grande considération que l’opinion commune croyait placés dans le ciel au milieu des saints.

    A cet épouvantable aspect, tout tremblant et appuyé sur son bâton, il s’attendait à des choses plus épouvantables encore. Il vit ensuite s’avancer une grande armée ; on n’y remarquait aucune couleur, si ce n’est le noir et un feu scintillant. Tous ceux qui la composaient étaient montés sur des chevaux gigantesques ; ils marchaient armés de toutes pièces, comme s’ils avaient volé au combat, et portaient des enseignes noires. Il vit parmi eux Richard et Baudouin, fils du comte Gislebert, qui étaient morts depuis peu, ainsi que beaucoup d’autres dont je ne puis déterminer le nombre.

    Gauchelin, après avoir vu passer cette nombreuse troupe de chevaliers, se mit à réfléchir ainsi en lui-même : « Voilà sans doute les gens de Herlequin ; J’ai ouï dire que quelques personnes les avaient vus parfois ; mais, incrédule que j’étais, je me moquais de ces rapports, parce que je n’avais jamais eu d’indices certains de pareilles choses. Maintenant, je vois réellement les mânes des morts. Toutefois, personne ne me croira quand je raconterai ce que j’ai vu. Je vais donc me saisir d’un des chevaux libres qui suivent la troupe ; je vais le monter aussitôt, je le conduirai chez moi, et je le ferai voir à mes voisins pour leur inspirer de la confiance dans mon récit. »

    Aussitôt il saisit la bride d’un cheval noir ; mais celui-ci se débarrassa vigoureusement de la main qui s’emparait de lui, et s’enfuit vers la troupe des noirs. Le prêtre se tint encore au milieu du chemin, et se présentant devant un cheval qui venait à lui, il étendit la main. L’animal s’arrêta pour attendre le prêtre, et soufflant par ses naseaux, il jeta en avant un nuage grand comme un chêne très élevé. Alors le prêtre mit le pied gauche à l’étrier, saisit les rênes, porta la main sur la selle ; mais aussitôt il sentit sous son pied une chaleur excessive comme un feu ardent, tandis que par la main qui tenait la bride un froid incroyable pénétra jusqu’à ses entrailles.

    Tout à coup quatre horribles chevaliers survinrent, et jetant des cris terribles proférèrent ces paroles : « Pourquoi vous emparez-vous de nos chevaux ? Vous viendrez avec nous. Aucun d’entre nous ne vous a fait de mal, tandis que vous entreprenez de nous enlever ce qui nous appartient. » Le prêtre excessivement effrayé, lâcha le cheval. Trois chevaliers ayant voulu le saisir, un quatrième leur dit : « Lâchez-le, et laissez-moi m’entretenir avec lui. » Il voulut ensuite charger Gauchelin de divers messages pour sa femme et ses enfants, et sur le refus du prêtre il se précipita sur lui et le saisit à la gorge. Le malheureux ne fut délivré que par l’intercession d’un autre chevalier qui se fit reconnaître à lui pour son frère, et causant longuement avec lui, lui parla en termes touchante de leur enfance.

    Pendant leur entretien, Gauchelin remarqua au talon du damné, vers son éperon, une espèce de grumeau de sang de la forme d’une tête humaine. Tout étonné, il lui en demanda la raison. « Ce n’est pas du sang, répartit le chevalier, c’est du feu et il me paraît d’un poids plus grand que si je portais sur moi le mont Saint-Michel. Comme je me servais d’éperons précieux et fort pointus pour arriver plus vite à répandre le sang, j’en porte avec raison un énorme poids à mes talons ». A ces mots, le chevalier s’enfuit précipitamment. Toute la semaine le prêtre resta gravement malade ; ensuite il vécut près de quinze années bien portant.

    C’est de sa propre bouche, ajoute Ordéric Vital, que j’ai appris ce que je viens d’écrire, et beaucoup d’autres choses que j’ai mises en oubli. J’ai vu aussi sa figure meurtrie par l’attouchement de l’horrible chevalier.

     

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  • Vigne (La) alsacienne de la Vierge
    choyée par un fantôme
    (D’après « Légendes et contes d’Alsace », paru en 1932)
     
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    Le monde contient plus de fantômes que la philosophie ne le croit, et c’est justement ce qui donne du pain et du vin aux poètes. C’est en Alsace, à la faveur d’un repos bien mérité et d’une halte au sein d’une accueillante auberge, qu’un voyageur se voit proposer de goûter au vin de la Vierge. S’ensuit une étrange apparition du fantôme de celle qui n’a pas cessé de prendre soin de cette vigne en dépit d’un funeste événement...
     
     

    De Belfort à Mulhouse s’étend une contrée qui est peut-être la plus avenante du monde. La variété, la délicatesse, le doux arrangement des choses, laissent au voyageur l’exacte illusion du bonheur. N’est ce pas déjà un bienfait ? Des prés très verts, où circulent des ruisseaux ; des collines dont les forêts moutonnent avec joie ; des blés qui, en juillet, ondulent et vibrent comme de l’or au soleil ; des vignes où surgissent, çà et là, des maisonnettes à larges couvertures ; des villages aux balcons de bois, aux toits noirs s’inclinant jusqu’à terre ; des arbres, poiriers, pommiers, pruniers, noyers, mêlés aux maisons, presque aussi vieux qu’elles et leur souriant.

    Au-dessus, s’étend un ciel délicat où les nuages dardent des nuances et des formes exquises, pour avoir flotté sur les sapins des Vosges et s’être mirés dans le flot du Rhin. A l’horizon, s’élèvent les nobles montagnes, de courbes si variées, de teinte si finement bleue, qu’elles semblent des nuages, plus célestes encore, qui s’immobiliseraient pour faire ceinture au beau Pays. Le paysan, attentif surtout à la valeur du sol et aux produits qu’il en tire, dit simplement de ce pays qu’il est beau.

    A l’exquis village de Zillisheim, si avenant avec sa large rue, ses pignons garnis de lucarnes, sa tour carrée et sa haute colline plantée de vignes, André Marsy était arrivé par une adorable soirée de septembre. La nuit tombait. Pénétrante langueur. Tant d’âme parfumée sortait de la terre ! La respiration des choses s’égalisait. Une brume s’allongeait vers les pentes. Le ciel aux transparences vertes devenait divinement liquide : on y voyait, au fond, se former des étoiles.

    André Marsy entra dans une auberge. On lui donna ce dîner alsacien qui est, lui aussi, une fête : tranches de pain bronzé, fèves blanches et brunes, quartier de viande fumée, salière de bois où le gros sel à cristaux grisâtres semble un symbole d’hospitalité. Devant le voyageur, étincelait une petite carafe a large col, pleine de vin blanc. Il loua la vieille hôtesse de ce cordial repas. Elle reçut les compliments avec modestie. Vraie joie de voir ses joues ridées, ses yeux clairs, son front couronné d’un bonnet ruché, s’illuminer aux remerciements de l’inconnu !

    Quelques parents avaient dîné avec elle. André mangeait seul, dans une salle étroite, près de l’horloge à grand balancier de cuivre. La bonne femme revint, portant, avec les noix du dessert, un flacon poudreux qu’elle déboucha avec précaution. André goûta ce vin vieux, froid et grave tout d’abord, mais qui dégageait lentement une étrange chaleur de pensée, tout un bouquet de nobles fleurs paysannes.

    — Admirable vin ! D’où le tire-t-on ?
    — De la Vigne de la Vierge.

    La vieille femme montra du geste le coteau voisin dont se détachait, dans la nuit, la masse mystérieuse, et où des murs de soutènement se dessinaient en vagues blancheurs. Bientôt André remonta dans la chambre qu’on lui avait préparée à son intention. Près d’une large armoire à panneaux, en face de la fenêtre, s’élevait le lit. Il faut dire, sans exagération, que le lit s’élevait : montagne de plumes, dans une immense toile, rude comme le baiser d’un grand père dont la barbe n’est pas nouvellement faite. Tout ce qui s’appelle plumon, traversin, oreiller, édredon, s’y trouvait superposé.

    André dormit d’un sommeil agité et lucide. La fièvre du voyage chantait, comme un grillon, entre son oreiller et l’oreille. En cet état de grâce, il revivait les événements de la journée : rêverie de la route, vaste caresse du vent, trépidation du train, émoi devant la Vierge si douce, si attentive, au fond de sa niche Renaissance, un raisin sec entre les doigts, en hommage légèrement païen.

    Le réveil vint, sans que le sommeil eût été complet. André avait toujours su où il en était, mais il ne savait plus précisément où il était. Ce fut le jour. Notre ami s’accouda au bord du trou que son corps avait creusé dans la plume du lit. En ce moment, le coteau formait un délicat et prestigieux tableau. Baigné de lumière fraîche, sous un lustre de chaleur grandissante, il semblait palpiter d’extase. La vapeur qui entourait ses contours était comme l’haleine de la terre, rendue visible au soleil. Les murs de soutènement s’étageaient en énormes escaliers. André rêvait que, monté sur un cheval de légende, de marche en marche, il grimpait jusqu’au sommet.

    Une vigne lui plut entre toutes. C’était, à mi-côte, un alignement de ceps flexibles, aux belles feuilles, que le soleil azurait. Vers la gauche, le mur s’écroulait ; vers la droite, deux pêchers au feuillage chevelu, au balancement souple, la désignaient de leur silhouette singulière.

    Tout à coup, André Marsy éprouva une surprise telle qu’il se jeta hors du lit et courut à la fenêtre. Une forme féminine, au vêtement violet, se dressait entre les pêchers. Elle marchait à travers la vigne, s’inclinant, presque à chaque pas, et se relevant. André la vit bientôt s’arrêter, regarder vers le village, vers la maison, vers la fenêtre, vers lui. Enfin, elle sembla porter la main à son cou. Fléchissante, elle remonta jusqu’aux deux arbres. Alors, elle s’assit et, dans le brouillard perlé qui montait, s’évanouit. « Je voudrais savoir, pensa André Marsy, qu’est cette femme si matinale, qui s’habille de violet pour aller à sa vigne. »

    Le rêveur se rendormit sur ce vœu. Cette fois, son sommeil fut plus calme. Sommeil du matin, qui a la saveur du fruit défendu et du coup de l’étrier ! Notre ami eût peut-être oublié l’apparition du petit jour ; mais la vieille hôtesse lui dit sur le seuil :

    — Un instant encore ! Vous boirez un verre du vin de la Vierge...
    — Je l’ai vue, votre Vierge.
    — Vous ?
    — Comme je vous vois.

    La bonne femme s’inquiétait. Les humbles craignent toujours des mystifications. Hélas ! avec eux, ce serait lâcheté. Aussi, André Marsy répondit-il, avec une nuance d’impatience :

    — Je l’ai vue la, dans cette vigne qui est là-haut, entre le mur écroulé et les deux pêchers.

    La vieille se recueillit.

    — Et comment était-elle vêtue ?
    — D’une longue robe.
    — Monsieur, de quelle couleur était sa robe ?
    — Violette.
    — Ah ! dit l’hôtesse d’un ton réfléchi. C’est donc que des raisins seront violets aujourd’hui. Chaque fois que, pour la vigne, s’ouvre une période de quelque importance, la Vierge apparaît. Elle dirige le développement de la récolte. Ce matin, par exemple, elle venait rendre !es raisins violets. Elle surveille ses raisins et les soigne tous.

    Le mot soigner prenait, sur les lèvres de l’Alsacienne, un caractère de caresse pieuse.

    — Elle les tient entre les doigts comme ceci.

    La bonne femme entourait une grappe d’un geste lent. André avait vu, en effet, l’apparition se baisser à plusieurs reprises. Il imaginait, sur la terre de la vigne, le frôlement d’un pas léger et, sur les feuilles où glissait la rosée, l’effleurement d’une robe, violette comme les grappes.

    — Elle reviendra bientôt ?
    — Oui, quand des raisins voudront bleuir, Alors, elle aura sa robe bleue.

    André fut éclairé sur les rites de la favorable apparition. Dès que la neige allait se fondre, la Vierge, vêtue d’une robe blanche, faisait le tour de sa vigne. Les gens du pays voyaient l’empreinte presque ailée de son pied nu. Aux premières feuilles, elle s’avançait en une robe verte comme un bourgeon à peine éclos. Que dire de la robe couleur fleur de vigne, que la Vierge prenait pour respirer le parfum généreux de la floraison ? Nous l’avons vue habillée de violet, comme le raisin mûrissant. Elle viendra en robe bleue, afin de soupeser les grappes aux lourds grains écartés. Mais ce ne sera pas encore d’heure de faire la vendange. Il faut attendre un signe nouveau : la Vierge en robe de carmin, de pourpre et d’or, comme si l’automne en mourant la drapait de sa suprême splendeur.

    — Mais la Vierge, pourquoi a-t-elle choisi cette vigne ?
    — Elle ne l’a pas choisie. La vigne lui appartient.

    Notre ami apprit, depuis l’origine, l’histoire de la Vierge. Il l’apprit, racontée dans un langage qu’il n’entendait parfois qu’à demi. C’était encore un charme. On eût dit quelque vitrail dégradé, vu à travers lies doigts à peine entr’ouverts d’une main frémissante.

    Cette vigne, peut-être la meilleure du pays, était la dot d’une belle jeune fille fière, élancée et brave, laquelle aimait profondément son fiancé. Elle devait se marier le lendemain de la vendange. Aussi, le jour dit, vendangea-t-elle avec allégresse. Jamais travail n’avait été plus gai.

    Une ivresse se dégageait de la terre abreuvée des averses de septembre, déjà enivrantes comme du vin ; du tapis de feuilles blessées et jolies ; du ciel gris et tiède, où les. triangles des énigmatiques oiseaux migrateurs semblaient tracer des emblèmes ; des forêts voisines où les mousses, les champignons, les humides taillis distillaient leurs baumes. L’automne touche tout de sa main amoureuse, pareille à la vendangeuse enchanteresse.

    La jeune fille riait à blanches dents. Elle riait pour mille choses : la fuite d’un lièvre dans les échalas, le vol alourdi et titubant des grives, la crécelle ironique des traquets, oiseaux gris tachés de blanc qui, de piquet en piquet, reculent devant le vendangeur et le regardent. Elle riait aussi, parce que son futur mari, qui passait près d’elle, à peine courbé par l’énorme hotte de bois, la saluait d’un geste. Elle riait enfin, parce que le rire exprime excellemment que la vigne est prospère à souhait.

    Sa vigne, la jeune fille l’aimait tant que, n’ayant désiré que cela pour tout bien, elle l’entretenait avec un soin minutieux. Levée la première, quelquefois avant le jour, la fiancée montait à sa vigne et la « soignait » comme sa chambre nuptiale.

    Le travail était fini. Près de la dernière voiture, la jeune fille aidait à remplir la dernière cuve. Luisant de suc, le raisin était entassé en ordre. Une seule grappe dépassait, que la vendangeuse goûta. Le futur mari apporta la dernière hotte. Coudes au corps, il monta sur l’essieu, sourit à la jeune fille et se pencha pour verser le raisin dans la cuve. Soudain, son pied glissa. La lourde hotte de bois dur atteignit la nuque de la pauvre fiancée. Elle tomba morte sur la terre de la vigne : un grain de raisin et une goutte de sang rougissant ensemble son sourire. On la porta ici, ajoutait la vieille Alsacienne, à l’endroit où l’on a planté deux pêchers. Et c’est ici qu’est restée son âme.

    André Marsy voulut savourer encore une « bouchée » du vin de la Vierge. Ce vin lui sembla plus pur, plus chaste, plus odorant, plus passionné. C’était le vin caressé par les doigts de la jeune et riante morte. En quittant Zillisheim, André, lui aussi, souriait au fantôme virginal. II se demandait si réellement il l’avait vu se lever d’entre les pêchers, ou si c’était le mirage de la brume en laquelle se jouait le soleil.

     

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  • Victor, enfant sauvage
    de l’Aveyron trouvé en 1797
    (D’après « Les vrais Robinsons : naufrages, solitude, voyages », paru en 1863)
     
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    On ne comprend guère comment en France, dans le département de l’Aveyron, un être a pu, à la fin du XVIIIe siècle, se trouver violemment séparé de toute relation sociale et réduit à l’état sauvage. Ce véritable Robinson, découvert après plusieurs années au milieu d’un des pays les plus peuplés et les plus civilisés de l’Europe, n’est autre qu’un enfant abandonné qui, par un inconcevable prodige, était parvenu à vivre dans sa solitude, malgré la faiblesse de son âge et le dénuement absolu dans lequel il se trouvait...
     
     
     

    On ne comprend guère comment en France, dans le département de l’Aveyron, un être a pu, à la fin du XVIIIe siècle, se trouver violemment séparé de toute relation sociale et réduit à l’état sauvage. Ce véritable Robinson, découvert après plusieurs années au milieu d’un des pays les plus peuplés et les plus civilisés de l’Europe, n’est autre qu’un enfant abandonné qui, par un inconcevable prodige, était parvenu à vivre dans sa solitude, malgré la faiblesse de son âge et le dénuement absolu dans lequel il se trouvait...

    Vers les premiers mois de l’année 1797, on aperçut dans la partie du bois de la Caune appelée la Bassine, département du Tarn, un enfant entièrement nu, qui fuyait à l’approche des hommes. La curiosité publique fut vivement excitée : on guetta cet enfant, et on reconnut qu’il se nourrissait de glands et de racines. Après plusieurs tentatives infructueuses, on parvint à le prendre : mais, trompant la surveillance de ses gardiens, il s’échappa et recouvra presque aussitôt sa liberté.

    Portrait de Victor lorsqu'il fut capturé en 1800
    Portrait de Victor lorsqu’il fut capturé en 1800

    Quinze mois plus tard, en juillet 1799, trois chasseurs le retrouvèrent et se mirent à sa poursuite. Il crut leur échapper en grimpant sur un arbre ; mais ils s’emparèrent de lui et, malgré sa résistance, le conduisirent à la Caune, où il fut mis en pension chez une veuve. Il n’y resta pas longtemps : au bout de huit jours, il prit une seconde fois la fuite et regagna la montagne. Il y vécut pendant tout l’hiver, qui fut extrêmement rigoureux.

    Enfin, le 9 janvier 1800, à sept heures du matin, revenant volontairement cette fois parmi les hommes, il entra chez un teinturier dont la maison était hors de la ville de Saint-Sernin. Il était couvert à peine des lambeaux d’une vieille chemise,

     

    reste de l’habillement complet dont on l’avait revêtu à la Caune six mois auparavant. Constant Saint-Estève, commissaire du gouvernement à Saint-Sernin, fut prévenu et vint le visiter ; dans son rapport au commissaire central, il raconte ainsi l’impression que lui fit éprouver la vue de cet étrange enfant :

    « Je le trouvai se chauffant avec plaisir, marquant de l’inquiétude, ne répondant à aucune question, ni par la voix ni par signe, mais cédant avec confiance à des caresses réitérées. On lui donna des pommes de terre qu’il jeta au feu pour les faire cuire, mais il ne voulut pas des autres aliments, tels que viande cuite et crue, pain de seigle et de froment, pommes, poires, raisins, noix, châtaignes, glands, panais, oranges, qu’il flaira les uns après les autres. Il mangea les pommes de terre toutes brûlantes, à demi cuites, en les prenant au milieu des charbons ardents. Il manifestait la douleur qu’il éprouvait en se brûlant par des cris inarticulés sans être plaintifs.

    « Ayant soif, il se dirigea vers une cruche d’eau pour demander à boire, et dédaigna avec des marques d’impatience le vin qu’on lui offrait. Son déjeuner fini, il courut à la porte et s’enfuit de telle manière qu’on eut bien de la peine à l’atteindre ; mais il se laissa ramener sans témoigner ni peine ni plaisir. Il parut éprouver une sensation agréable à la vue du gland qu’on lui avait présenté et qu’il tint longtemps en sa main. Son air satisfait n’était troublé que par intervalles ; son dénuement absolu, l’idée d’être privé du plein air, me firent juger que ce garçon avait vécu dès sa plus tendre enfance dans les bois, étranger aux besoins et aux habitudes sociales. »

    Le lendemain il fut transféré à l’hospice de Saint-Affrique, et le 31 janvier Constant Saint-Estève adressa son rapport à Guiraud, commissaire pour le canton, qui, deux jours plus tard, porta le fait à la connaissance de l’autorité centrale. Le 4 février, le jeune sauvage fut emmené à Rodez et confié au naturaliste Bonnaterre, avec lequel il resta quelque temps. Le ministre de l’intérieur ordonna ensuite de l’amener à Paris : pendant le voyage, il fut attaqué de la petite vérole à Lyon, et refusa de prendre des remèdes ; mais il se guérit très-promptement.

    Ce fut à Paris que Virey put étudier cet être singulier dont tout le monde se préoccupait, et recueillir sur lui les observations intéressantes qui, publiées alors, sont devenues si rares. Ce sauvage, assez bien conformé et robuste, paraissait avoir de onze à douze ans ; au baptême, on lui donna le nom de Joseph. Il était grand, et son nouveau genre de vie le fit encore croître rapidement. L’état de maigreur où il était quand on le trouva ne tarda pas à disparaître, et il prit même beaucoup d’embonpoint. Dans les premiers jours, il ne voulait souffrir aucun vêtement ; il les déchirait, quand il ne pouvait pas s’en débarrasser autrement. Il avait de la répugnance pour coucher dans un lit, mais il finit par s’y habituer.

    Il ne mangeait alors que des pommes de terre, des noix ou des châtaignes crues, et, comme les singes, flairait tous les aliments qu’on lui offrait : on parvint à lui faire manger du potage trempé avec du pain bis. Malgré tous les soins qu’on prenait de sa personne, il tenta plusieurs fois de s’évader, et y réussit même à deux reprises différentes ; il fut arrêté dans sa fuite presque aussitôt. On remarqua que, dans une de ces circonstances, se voyant sur le point d’être atteint, il posa ses mains à terre et marcha à quatre pattes ; mais ce ne fut qu’un fait isolé.

    Ses cheveux de derrière étaient courts et pour ainsi dire rongés, sans doute à cause de sa manière de se coucher ; il était vif et alerte, avait la vue perdante, et se servait des deux mains avec une égale facilité. Il était muet, sans être sourd, croyait à la réalité des images reproduites dans un miroir, mais ne s’arrêtait pas longtemps à de pareils phénomènes, et, somme toute, ne songeait qu’à manger. Cette préoccupation exclusive le portait même à voler des aliments, et à les cacher pour en avoir en réserve. Il aimait beaucoup les fruits et les légumes, rejetait le sucre et les mets sucrés, ainsi que toute espèce de ragoûts et d’assaisonnements ; il dévorait très bien la chair crue, quoiqu’il préférât les végétaux. Il parvint à s’habituer au lait, mais refusa constamment le vin, la bière, l’eau-de-vie, les spiritueux de toute nature. Il témoignait à ceux qui l’entouraient beaucoup de douceur, mais en même temps la plus profonde insouciance.

    Par quel étrange mystère un pareil incident a-t-il pu se produire à cette époque et au centre même de notre pays ? Toutes les recherches faites en cette circonstance n’ont abouti à aucun résultat. L’examen du corps de l’enfant a fait supposer une tentative criminelle dont jadis il aurait pu être la victime : il avait en effet des cicatrices de brûlures au bras et à l’avant-bras gauches, et d’autres cicatrices nombreuses vers la tempe droite, aux joues et surtout aux jambes. On peut croire qu’il s’était fait lui-même ces blessures en tombant au milieu de buissons épineux ou sur des rochers.

    Mais il portait une autre cicatrice bien plus considérable et à laquelle on ne peut attribuer la même cause : c’était une large et profonde balafre sous le cou, longue de quatre doigts et paraissant avoir été faite avec un instrument tranchant. On avait donc essayé de l’égorger, et il avait survécu à cet attentat ? Reste à savoir comment cet enfant nu, sans secours, abandonné dès l’âge le plus tendre, puisqu’il ne se souvenait de rien, avait pu, au sein des forêts, résister à toutes les intempéries des saisons et soutenir sa misérable existence avec les grossiers aliments que lui offrait la terre. On croirait vraiment à une mystification, si des documents officiels ne venaient constater les faits énoncés ici, et prouver une fois de plus que le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

    On se demande ce que la société fit d’un être qu’elle venait de recueillir ainsi, et qui, selon elle, devait se prêter aux plus heureuses expériences sur les progrès de l’intelligence humaine. L’autorité qui la représentait ne répudia en aucune façon le legs que le hasard venait de lui faire ; elle agit avec autant de prudence que d’humanité. L’enfant sauvage de l’Aveyron fut confié aux soins exclusifs d’un médecin dont la vie entière devait être employée à seconder, dans leurs généreux efforts, les successeurs de l’abbé de l’Épée : le docteur Itard.

    Né en 1775, dans un coin reculé de la Provence, sa laborieuse carrière devait se poursuivre jusqu’en 1838. Nul mieux que lui, au début du siècle, ne s’était enquis de la structure des organes de l’ouïe. Il s’était familiarisé dans sa jeunesse avec les solitudes que le jeune sauvage avait parcourues, il s’était identifié de bonne heure avec les instincts de sa rare. Par ses études approfondies sur les développements de l’âme en l’absence de quelques-uns de nos sens, et sur le mécanisme de nos idées, il comprenait mieux que tout autre l’impulsion graduée qu’il fallait donner à cette intelligence engourdie par la solitude, si l’on peut se servir d’une pareille expression, et à laquelle cependant ne manquait en réalité que l’éducation qui doit être donnée lentement à nos sens.

    Le docteur Itard
    Le docteur Itard

     

    Un nom fut de nouveau imposé au jeune sauvage, on l’appela Victor. A partir de l’année 1802, il demeura rue Saint-Jacques avec son instituteur, et pour les soins matériels il fut confié plus directement à une femme d’un âge mûr et d’un caractère excellent, qui demeurait avec son mari dans l’Institution des sourds et muets. Mme Guérin se voua avec une sollicitude toute maternelle à l’éducation du pauvre être abandonné dont elle remplaça volontairement la mère.

    L’enfant, devenu presque un jeune homme, s’attacha, autant que le lui permettaient ses facultés, aux dignes gens qui le soignaient. Estimant qu’il fallait l’amener par degrés à percevoir le sentiment du bien et du mal et qu’il était indispensable de l’initier à une appréciation précise des objets nécessaires à la conservation de l’homme ; les idées commençant à naître, Itard avait l’espoir d’inculquer à Victor les premières notions du langage.

    Selon une préoccupation que l’expérience seule put démentir, la société avait à sa disposition, pour la première fois, ce qu’elle avait souhaité posséder depuis les temps antiques, un être étranger à toutes les notions qui s’acquièrent par le contact avec les humains. Un grand problème allait être résolu ; il s agissait de tirer d’abord quelques sons plus ou moins justes de cet instrument grossier, puis, à force de soins, il fallait développer l’homme moral capable de vivre en société.

    Le docteur Itard examina d’abord en quel état se trouvaient physiquement les sens du jeune sauvage : il s’aperçut promptement qu’ils se manifestaient dans leur intégrité, bien que le pauvre être qui les possédait n’eût pas conscience des perceptions qu’on devait obtenir par leur moyen. C’était à ses yeux une arme parfaite en sa forme, mais dont le tranchant était couvert de rouille, et dont la pointe, par la même cause, se trouvait complètement émoussée. Il fallait la débarrasser lentement de cet oxyde qui empêchait toute son action.

    Grâce à des expériences élémentaires dont la simplicité fait sourire, Itard vit avec une sorte d’effroi combien l’isolement dans lequel avait vécu le pauvre enfant l’avait privé des notions les plus vulgaires. Rien de ce que l’homme apprend de l’homme tout à fait à son insu ne lui était connu. Sous l’influence réitérée de ces enseignements, les lueurs si vagues d’abord qui commençaient à éclairer cette intelligence engourdie brillèrent bientôt plus vivement. Victor fut instruit « à distinguer par le toucher un corps rond d’avec un corps aplati ; par les yeux, du papier rouge d’avec du papier blanc ; par le goût, une liqueur acide d’une liqueur douce. Il avait appris à distinguer les uns des autres les noms qui expriment ces différentes perceptions, mais sans connaître la valeur représentative de ces signes. »

    Chose bien remarquable, ce fut pendant longtemps l’odorat qui lui donna les perceptions les plus utiles à sa propre conservation. « Ce sens, dit le docteur Itard, était chez lui d’une délicatesse qui le mettait au-dessus de tout perfectionnement. Un soir qu’il s’était égaré dans la rue d’Enfer, et qu’il ne fut retrouvé qu’à l’entrée de la nuit par sa gouvernante, ce ne fut qu’après lui avoir flairé les mains et les bras à plusieurs reprises qu’il se décida à la suivre et qu’il laissa éclater la joie qu’il éprouvait de l’avoir retrouvée. »

    Le docteur Itard explique que « cette série d’expériences faite sur le sens de l’ouïe n’a pas été tout à fait inutile. Victor lui est redevable d’entendre distinctement quelques mots d’une seule syllabe et de distinguer surtout avec beaucoup de précision, parmi les diverses intonations du langage, celles qui sont l’expression du reproche, de la colère, de la tristesse, du mépris, de l’amitié, alors même que ces divers mouvements de l’âme ne sont accompagnés d’aucun jeu de la physionomie, ni de ces pantomimes naturelles qui en constituent le caractère extérieur. »

    Victor apprit assez promptement à former des caractères, à lire, à écrire même si l’on veut, mais sans pouvoir exprimer la valeur du mot par le son. Le sens du toucher exigea comparativement un bien autre travail, et le pauvre disciple du patient docteur fut obligé de faire faire bien des efforts à son intelligence rebelle avant de comprendre par le tact seulement quels étaient en réalité les objets qu’on soumettait à son appréciation. L’expérience ne laissa pas que d’être amusante, et plus tard le docteur la racontait avec enjouement.

    Il est bon de faire observer ici qu’à une époque antérieure l’effet puissant d’un bain chaud avait été indispensable pour développer chez notre sauvage l’appréciation des sensations premières qui ont pour base le toucher ; mais alors aussi l’organe qui sert plus spécialement au tact n’avait fait que recevoir sa part de la sensibilité qu’on avait réveillée dans tout le système cutané. « Je mis au fond d’un vase opaque, dont l’embouchure pouvait permettre à peine l’introduction du bras, des marrons cuits encore chauds, et des marrons de la même grosseur à peu près, mais crus et froids ; une des mains de mon élève était dans le vase, et l’autre ouverte sur les genoux. Je mis sur celle-ci un marron chaud et demandai à Victor de m’en retirer un pareil du fond du vase ; il me l’amena en effet.

    « Je lui en présentai un froid ; celui qu’il retira du fond du vase le fut aussi. Je répétai plusieurs fois cette expérience, et toujours avec le même succès. Il n’en fut pas de même lorsque, au lieu de faire comparer à l’élève la température des corps, je voulus par le même moyen d’exploration le faire juger de leur configuration. Là commençaient les fonctions exclusives du tact, et ce sens était encore neuf. Je mis dans le vase des châtaignes et des glands, et lorsqu’en présentant l’un ou l’autre de ces fruits à Victor je voulus exiger de lui qu’il m’en amenât un pareil du fond du vase, ce fut un gland pour une châtaigne ou une châtaigne pour un gland. Il fallait donc mettre ce sens, comme tous les autres, dans l’exercice de ses fonctions et y procéder dans le même ordre.

    « A cet effet, je l’exerçai à comparer des corps très disparates entre eux non seulement par leur forme, mais par leur volume, comme une pierre et un marron, un sou et une clef ; ce ne fut pas sans peine que je réussis à faire distinguer ces objets par le tact. Cette espèce d’exercice, dont je ne m’étais pas promis, ainsi que je l’ai déjà dit, beaucoup de succès, ne contribua pas peu néanmoins à augmenter la susceptibilité d’attention de notre jeune élève. J’ai eu occasion, dans la suite, de voir sa faible intelligence aux prises avec des difficultés bien plus embarrassantes, et je ne l’ai jamais vu prendre cet air sérieux, calme et méditatif qui se répandait sur tous les traits de sa physionomie. »

    Ce travail réel de l’esprit laissait parfois d’indicibles regrets se glisser dans l’esprit du jeune homme. Les bois, les prés solitaires, qu’il avait parcourus jadis en toute liberté, lui apparaissaient vaguement comme des lieux de délices, et alors il échappait à toute surveillance et se dirigeait vers la campagne. Une fois il avait franchi seulement la barrière d’Enfer, et il fut promptement ramené au gîte. Dans une autre circonstance, il parvint jusqu’à Senlis ; mais là il tomba entre les mains de la gendarmerie. On le ramena au Temple sans savoir qui il était.

    Lors de cette seconde escapade, son esprit était infiniment plus développé, il avait déjà une sorte de conscience de ce qu’il faisait. Réclamé par sa bonne gouvernante, il n’hésita pas à la reconnaître. Nombre de curieux s’étaient rassemblés pour être témoins de la première entrevue : elle fut vraiment touchante, et prouva que toute une série de sentiments affectueux s’étaient développés chez le pauvre enfant depuis le moment où on le ramenait au gîte sans qu’il témoignât ni joie ni douleur.

    « A peine Victor eut-il aperçu sa gouvernante, qu’il pâlit et perdit un moment connaissance ; mais se sentant embrassé, caressé par Mme Guérin, il se ranima subitement, et, manifestant sa joie par des cris aigus, par le serrement convulsif de ses mains et les traits épanouis, d’une figure radieuse, il se montra aux yeux de tous les assistants bien moins comme un fugitif qui rentrait sous la surveillance de sa garde que comme un fils affectueux qui, de son propre mouvement, viendrait se jeter dans les bras de celle qui lui donna le jour. »

    Victor, enfant sauvage de l'Aveyron. Sculpture de Rémi Coudrain
    Victor, enfant sauvage de l’Aveyron. Sculpture de Rémi Coudrain exposée à Saint-Sernin

     

    Cette époque fut marquée par un événement qui devait attrister la petite colonie du faubourg Saint-Jacques. M. Guérin mourut. Victor donna une preuve sensible qu’il comprenait parfaitement l’absence subite du chef de la famille et même la douleur dont les siens devaient être accablés. Vers cette époque d’un progrès incontestable, les efforts du docteur Itard redoublèrent, et il s’aperçut avec une satisfaction bien vive que son pauvre échappé des bois avait conquis le sentiment intime de l’ignorance bestiale dans laquelle il avait vécu. « Il y a un fait frappant, disait-il déjà en 1807 : c’est la morosité profonde dans laquelle tombe mon jeune élève toutes les fois que, dans le cours de nos leçons, après avoir lutté en vain contre quelque difficulté nouvelle, il se voit dans l’impossibilité de la surmonter. C’est alors que, pénétré du sentiment de son impuissance et touché peut-être de l’inutilité de mes efforts, je l’ai vu mouiller de ses pleurs ces caractères inintelligibles pour lui, sans qu’aucun mot de reproche, aucune menace, aucun châtiment eussent provoqué ses larmes. »

    Cet être dont l’intelligence se montrait si rebelle à certains enseignements, et qui ne put jamais assembler les voyelles, dont on lui avait fait comprendre la valeur, au point d’en former des mots intelligibles, cet esprit déshérité d’un premier enseignement obtenu graduellement et que rien apparemment ne peut remplacer, s’avisait parfois de certaines inventions ingénieuses dont les combinaisons frappaient d’étonnement ceux qui l’environnaient. Telle fut celle qu’il imagina un jour où, ne pouvant tenir entre ses doigts un morceau de craie dont il devait faire usage pour une démonstration, il remplaça un porte-crayon par le gros bout d’une lardoire, en ayant l’attention d’assujettir son morceau de crayon blanc au moyen d’un fil solide destiné à remplacer les anneaux de cuivre du porte-crayon égaré.

    A chaque progrès, il y avait en lui une joie nouvelle ; tout n’était donc pas douleur, sentiment désolant d’impuissance intellectuelle, dans les acquisitions successives d’idées que Victor devait à la civilisation. Bientôt, et quoique en réalité l’amour du moi persistât d’ordinaire chez lui jusqu’à l’égoïsme, il se montra heureux d’obliger. Sa satisfaction s’exprimait alors de la façon la plus bruyante, soit quand il s’apercevait qu’il venait de contenter ceux dont il recevait les enseignements, soit quand il avait acquis la certitude qu’il serait agréable à quelqu’un.

    « Ce n’est pas seulement dans ses exercices, dit le docteur Itard, qu’il se montre sensible au plaisir de bien faire, mais encore dans les moindres occupations domestiques dont il est chargé, surtout si ces occupations sont de nature à exiger un grand développement de force musculaire. Lorsque, par exemple, on l’occupe à scier du bois, on le voit, à mesure que la scie pénètre profondément, redoubler d’ardeur et d’efforts, et se livrer, au moment où la division va s’achever, à des mouvements de joie si extraordinaires que l’on serait tenté de les rapporter à un délire maniaque s’ils ne s’expliquaient naturellement par le besoin du mouvement chez un être si actif, et de l’autre, par la nature de cette occupation qui, en lui présentant à la fois un exercice salutaire, un mécanisme qui l’amuse et un résultat qui intéresse ses besoins, lui offre la réunion bien évidente de ce qui plaît à ce qui est utile. »

    Un autre sentiment se joignait peut-être en cette circonstance : depuis son abandon forcé des grands bois, il avait fait de funestes découvertes en même temps que d’heureuses acquisitions ; ses connaissances sur un point s’accroissaient de jour en jour : il s’était aperçu probablement que la société ne donne rien pour rien, et que dans la rude industrie qu’on venait de lui faire acquérir il avait entre ses mains un moyen bien humble, mais un moyen de pourvoir à sa vie.

    Mais que d’efforts il restait encore à faire au bon docteur pour développer dans l’esprit de son disciple la valeur réelle du tien et du mien ! Que de nécessités cruelles entraîna avec elle la perception nette du juste et de l’injuste ! Pour lui révéler cette loi suprême, il fallut avoir recours à des moyens extrêmes, et dans le moment même où il se réjouissait naïvement d’avoir bien fait, lui infliger durement une correction non méritée. Il comprit, il se révolta contre l’injustice, il mordit même la main de son bienfaiteur, et celui-ci nous l’avoue, son cœur fut ému d’une joie réfléchie : il venait de tirer d’une terre naguère inerte le germe fécond qui allait enfin produire un homme.

    Il n’en fut pas ainsi ; l’homme-enfant resta dans les limbes. Ce n’était plus toutefois l’homme-plante, comme Itard le désignait au début de ses expériences. Victor vécut encore une vingtaine d’années, sans réaliser les espérances de son patient instituteur ; s’il ne fut pas complètement dépourvu d’idées, il ne parla jamais. Il s’éteignit au commencement de 1828.

     

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  • Vertus du passage à travers les arbres
    et sous un âne (Provence)
    (D’après « Superstitions et survivances », paru en 1896)
     
     
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    Quand on quittait la gare de Sanary, sur le chemin de fer de Nice à Marseille, à neuf kilomètres environ de Toulon, et qu’on se dirigeait vers le village d’Ollioules, on rencontrait à la fin du XIXe siècle, à une centaine de mètres de la voie, sur le bord d’un petit sentier rural, un chêne, qui était d’ailleurs d’une assez belle venue, mais dont le tronc présentait une disposition assez bizarre...
     
     

    Un témoignage de l’époque relate qu’à un endroit donné de sa hauteur, il est partagé en deux, par une fente de plus d’un mètre de longueur, de 3 à 8 centimètres d’ouverture, comme s’il était constitué par deux branches qui, après s’être séparées, se seraient réunies de nouveau. Cette disposition n’est pas un jeu de la nature, mais bien l’œuvre de l’intervention humaine ; en y regardant de près, on voit que, primitivement, le tronc de cet arbre a été fendu en deux, et que l’hiatus est le résultat de la cicatrisation accidentelle d’une partie de la fente.

    Il n’est pas rare de rencontrer dans les champs, en Provence, des arbres qui présentent cette disposition. C’est le plus souvent des chênes, mais cependant on constate que des frênes, des noyers, des ormes, des peupliers, des pins même, ont été ainsi fendus intentionnellement, puis ont été entourés d’un lien, pour que les parties séparées se réunissent.

    Quand on cherche à savoir pourquoi certains arbres ont été ainsi traités, on ne tarde pas à apprendre que c’est parce qu’ils ont servi à la pratique d’une vieille superstition des paysans provençaux, qui croient fermement qu’en faisant passer, à un moment donné, un enfant à travers un tronc d’arbre fendu, on peut le guérir de telle ou telle maladie.

    C’est surtout contre les hernies des petits enfants que ce passage à travers le tronc d’un arbre est considéré comme efficace ; et voici comment la crédulité publique conseille de procéder : il faut prendre un jeune arbre d’apparence bien vigoureuse, le fendre dans sa longueur, sans l’arracher ni pousser la fente jusqu’aux racines ; puis, écartant les deux parties de l’arbre, faire passer entre elles, à trois ou sept reprises différentes, dans une même séance, le petit hernieux. Une fois cela fait, les deux portions de la tige sont rapprochées très exactement et maintenues en contact à l’aide d’un lien très fortement serré. Si ces parties se recollent bien, et que l’année d’après l’arbre a repris la solidité de sa tige, l’enfant est guéri ; si, au contraire, la fente ne s’est pas soudée, on peut prédire que l’enfant restera hernieux toute sa vie.

    Les hernies ne sont pas seules susceptibles de guérir sous l’influence de cette pratique bizarre ; nombre d’autres maladies sont traitées de la même manière en Provence ; et la crédulité populaire n’est pas encore disposée à penser que le moyen manque d’efficacité. J’ai trouvé dans mes investigations touchant les Provençaux, d’autres pratiques thérapeutiques qui me paraissent être des variantes de celles dont je viens de parler et se rattacher à la même idée. C’est ainsi, par exemple, que dans un grand nombre de villages, à Signes, à La Cadière, etc., le jour de la fête patronale, pendant qu’on porte processionnellement le saint de la localité à travers les rues, les mères font passer leurs enfants au-dessous de la châsse, pour les fortifier ou les guérir des maladies futures qui pourraient les atteindre.

    Dans d’autres cas, on place un enfant débile sous la châsse d’un saint, pendant que le prêtre chrétien dit la messe ; absolument comme on faisait dans la cérémonie du taurobole, chez les anciens Romains, pendant que le prêtre païen faisait un sacrifice. Enfin, dans quelques-uns, comme, par exemple, au village de La Garde, près de Toulon, le jour de la fête de saint Maur, les valétudinaires, les mères de famille qui veulent fortifier leur enfant, et même les jeunes femmes qui veulent être fécondes, se placent aussi près que possible de la niche du saint pendant la messe.

    Le nom du saint chrétien invoqué est quelquefois si spécial, qu’on voit d’une manière transparente l’adaptation d’une idée thérapeutique à la cérémonie religieuse. Féraud affirme ainsi, dans son Histoire des Basses-Alpes, que dans l’église de Ganagobie, dans les Basses-Alpes, il y a une tribune où se trouve un autel de saint Transi. Les mères, dont les enfants étaient valétudinaires, déposaient le pauvret sur cet autel, pendant l’invocation ; elles suspendaient un de ses vêtements, en guise d’ex-voto, sur le mur voisin, lorsque la guérison avait été obtenue.

    Il est une autre manière d’agir qui est encore plus singulière, et qui cette fois ne touche en rien, en apparence, aux choses de la religion. Je veux parler du remède populaire de quelques Provençaux pour guérir le Coburni (la coqueluche) d’une manière certaine et infaillible, si on en croit les bonnes femmes. Pour obtenir cette guérison de la coqueluche, il faut faire passer l’enfant sept fois de suite sous le ventre d’un âne, en allant de droite à gauche, et sans jamais aller de gauche à droite ; car si on oubliait cette précaution, les passages en sens inverse se neutralisant, on n’obtiendrait pas le résultat désiré.

    Dans certains villages, il y a des ânes plus ou moins renommés pour leur vertu curative. Il y a quelques années, il y en avait un au Luc qui jouissait d’une telle réputation, que, non seulement il servait à tous les enfants de la localité, mais encore les enfants de Draguignan et même de Cannes, étaient, maintes fois, amenés au Luc, c’est-à-dire faisaient un voyage de plus de soixante kilomètres, pour bénéficier du traitement.

    Enfin, je ne dois pas oublier de rapporter ici une variante de la donnée que nous étudions et qui ne manque pas d’originalité. Dans beaucoup de villages de Provence, le jour de Saint-Eloi, après avoir fait bénir les bêtes, il y a une procession dans laquelle la statue du saint est portée sur l’épaule de quatre vigoureux gaillards. Pendant que cette procession est en marche, on voit nombre de paysans et de paysannes armés d’un bâton au bout duquel ils ont attaché un petit bouchon de paille, s’approcher de la statue, se glisser entre les quatre porteurs et, passant leur bâton par dessous le brancard, vont frotter la face du saint avec ce bouchon de paille, habituellement des brins d’avoine sauvage.

    Cette paille a dès lors la propriété de guérir les animaux malades ; aussi est-elle conservée avec soin dans la maison comme un remède miraculeux. Dans le village de Signes, de La Cadière, etc., près de Toulon, c’est à la procession de l’Ascension, dite procession des vertus, que cette pratique se fait.

     

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  • Vertes-Velles (Les) : étranges créatures
    recueillant l’âme noire
    du sorcier de Noirmoutier
    (D’après « Revue du traditionnisme », paru en 1914)
     
    ********************
     
    En 1902, un petit-fils de marin vendéen rapporte l’étrange aventure vécue jadis par son grand-père revenant de la mer par une belle nuit de juin, et débarquant par une claire nuit d’été sur l’île de Noirmoutier : ce soir-là, le sorcier bien connu et redouté des insulaires passe de vie à trépas, l’occasion pour les Vertes-Velles de venir s’emparer de son âme afin de l’emporter avant que le coq ne chante...
     
     

    Le marin Vincent et son matelot Jacques revenaient de la mer par une belle nuit de juin, débarquant au port de la Guérinière, en l’île de Noirmoutier, vers onze heures du soir. La pêche n’avait pas été mauvaise ; les deux marins mirent dans des sacs ce qu’ils voulaient emporter pour leur famille et le reste, réparti en deux lots, fut déposé à la cantine où l’aubergiste veillait encore, attendant la rentrée des dernières barques. Pour fêter la bonne pêche et pour se donner des jambes, car c’est dur de marcher, le dos courbé sous la charge, dans du sable qui cède sous le pied, ils prirent un verre de blanche et les voilà partis.

    La nuit était belle, le ciel fourmillait d’étoiles et la lune brillante flottait dans le bleu sombre comme un voile d’argent sur une mer immobile. Ils allaient vers l’Épine, où demeurait alors père Vincent. Tous deux marchaient muets et pensifs, car ils n’osaient troubler, même de leur voix, le grand silence de la nuit. Ils avaient l’âme religieuse, ces deux du vieux temps, bien qu’on ne les eût jamais vus à l’église ; et dans la nuit de juin, ils se sentaient impressionnés par tant de grandeur dans le ciel bleu, par tant de paix sur la terre, et leur cœur de loups de mer était étrangement troublé, et leur silence semblait comme la prière obscure de leur âme émue devant le mystère de l’infini.

    Le port de Noirmoutier. Aquarelle de B. Tessier
    Le port de Noirmoutier. Aquarelle de B. Tessier

     

    Ils longèrent d’abord la plage, puis, allant droit sur l’Épine ils coupèrent la dune et en suivirent la lisière, du côté des marais salants, pour marcher plus à l’aise sur le sable fin mélangé de terre brune. Il était une heure environ — les deux hommes n’allaient pas vite, voyez-vous — quand ils aperçurent, à un demi-mille devant eux, toute blanche comme un logis d’argent sous la lumière crue qui tombait de la lune au plus haut du ciel, la maison basse de maître Corvou.

    — Maître Corvou ne pourra pas, cette nuit, nous jouer un mauvais tour, dit enfin Jacques, ni nous faire perdre notre pêche ou nous égarer dans les parées de la dune...

    — Et pourquoi dis-tu cela, gars ?

    — Mais vous ne savez donc pas que le Corvou est bien mal ?

    — Ah ! je comprends, maintenant, Jacques, reprit Vincent. Je me souviens que, hier, comme je larguais l’amarre et que je prenais la barre pour sortir du port, le vieux Piarou, le patron de ceux de la Fleur des Vagues, m’a crié, en me passant à toute vitesse comme si le diable eût été dans ses voiles : « Je crois bien que je serons bientôt mon maître, le Corvou s’en va... ». Je n’avais pas, sur l’instant, saisi le sens de ses mots ; puis, comme nous avons bourlingué ferme et pêché rude, j’avais tout oublié. Je me rappelle maintenant que Piarou riait à moitié dans sa grande barbe grise. C’est que le Corvou lui en a fait voir de toutes les couleurs et surtout du noir. Il fut un temps de malheur pour ce bon Piarou ; il perdit son grand gars au retour de la flotte, au moment où il comptait enfin avoir un bon second ; la pêche fut mauvaise, plusieurs années durant, et, de malheur en malheur, il fallut encore, par un jour de grosse mer, que sa barque talonnât sur les rochers du Vieil, non loin du Cap. On dut la renflouer ; or, le pauvre homme n’avais plus un sou ; alors, il emprunta au Corvou et lui donna une part dans la barque réparée ; mais, depuis, le sorcier en a profité pour le gruger et lui enlever le plus clair de son gain.

    — Le Corvou ! dit Jacques, avec un tremblement dans sa voix plus basse, comme s’il avait craint d’être entendu. Quel nom ! Corvou ! Corvou !

    — Oui, Corvou, le Corbeau ! nom d’oiseau noir ! surnom de malheur ! être maudit ! Il court la nuit comme un hibou, il écoute aux portes, il rôde autour des maisons où gémissent les agonisants. Corvou de mort, pourvoyeur de deuils !

    — On dit qu’il est très riche, et cependant, il n’a jamais travaillé.

    — Oui ! son père s’appelait Corvou, son grand-père aussi. Tous. Corvou de surnom de père en fils, tous Corvou de fait dans leur vie, se passant l’héritage damné de leurs abominables pratiques, tous semeurs de malheurs et de deuils, écumeurs du peuple des pauvres gens comme ce brave Piarou. Sinistres oiseaux de proie toujours à l’affût, terrifiant tout le monde, ils ont vécu des larmes et des sueurs de ceux qui souffrent et qui travaillent. Ah ! si l’on pouvait réunir sur quelque grande place toutes les victimes des Corvou, on serait épouvanté par l’immensité de cette foule secouée de sanglots, par cette multitude d’êtres éplorés, les lèvres frémissantes des plus implacables malédictions. Corvou au mauvais œil, ton heure, comme la nôtre, est marquée au cadran du ciel.

    — Le Corvou est tout seul chez lui reprit Jacques, il n’a voulu ni médecin, ni veilleur, ni curé.

    — C’est juste que ces gens-là crèvent comme des chiens. Ces Corvou de mort, n’ayant jamais connu le bien, n’y peuvent pas revenir sur leur fin, et ce sont les démons, leurs frères, qui les emmènent. C’est ce que l’on dit, toujours, et je le crois bien. Et ça doit être les cris de mort des Corvou qu’on entend la nuit dans la tempête, quand quelqu’un de nous périt en mer et rend à Dieu son âme.

    Un silence se fit, et ces deux hommes, qui n’allaient point à l’église, semblaient se recueillir en parlant de si grandes choses dans le mystère de la nuit. Tout en devisant, ils étaient arrivés près de la maison du Corvou. Ils n’avaient pas peur de lui, cette nuit-là ; mais, cependant, par un reste de méfiance, ils se glissèrent en étouffant leurs pas sous une haie de tamarins. Derrière, c’était la cour du Corvou, puis sa maison qu’on apercevait toute blanche sous la lune, entre les minces rameaux des arbustes.

    Soudain, les deux hommes entendirent du bruit dans la cour. D’un bond, ils se tapirent sous la haie, épouvantés, retenant leur souffle... Quoi donc ! Etait-ce le Corvou qui marchait là, à quelques brasses d’eux, le Corvou qu’on disait à l’agonie ? Allait-il passer devant eux, drapé de noir, l’œil rouge, et promener encore dans la nuit sa sinistre silhouette ? Alors il les verrait, il tes regarderait de son œil méchant et dur comme une lame de sabre et ils seraient ensorcelés et malheureux à jamais, eux et leurs enfants !

    Les bruits continuaient, plus forts, plus distincts aussi : c’étaient surtout des bruits de pas, car l’on entendait les sabots de bois claquer sur le sol ferme de l’aire. Ce furent ensuite des grincements d’essieu et le roulement saccadé d’une charrette. Puis brusquement, violemment, deux volets s’ouvrirent en heurtant les murs et les deux hommes crurent comprendre alors qu’on escaladait une fenêtre. Vincent se souleva un peu, et, tremblant, fiévreux — lui qui n’aurait pas frémi devant la mort en mer —, il osa regarder à travers les tamarins.

    Habit de sorcier
    Habit de sorcier. Dessin de Claude Gillot (1673-1722)

    « Ah ! Dieu ! les Vertes-Velles ! » murmura-t-il. Jacques regarda aussi. Là, dans la cour, inondée de lumière par la lune, il y avait un chariot tout peint en noir. A côté, un petit homme semblait attendre, un nain, un vrai squelette, mais sa face osseuse et livide, coiffée d’un capuchon noir, était trouée de deux grands yeux brillants comme des charbons ardents. Sous les lèvres usées, les dents apparaissaient longues et blanches ; un affreux sourire, plissant jusqu’à l’attache des oreilles la peau jaunie des joues, rendait plus horrible et plus méchante l’expression de cette infernale figure.

    La fenêtre de la maison du Corvou était ouverte et l’on entendait encore des bruits dans l’intérieur, des piétinements, des frémissements de linge, des soupirs et des jurons. Les deux pauvres marins, n’osant plus bouger, pareils à des blocs de pierre, ne quittaient pas de l’œil l’épouvantable spectacle. Il allait,

     

    en effet, se passer des choses terribles ! Le nain semblait s’impatienter dans la cour. Il s’approcha de la fenêtre, et, se penchant à l’intérieur, il cria d’une voix sèche et grêle comme une lame d’acier vibrant : « Pressez-vous, frères ! Car la route est longue, la nuit s’avance et le coq va chanter ! » Il était deux heures du matin.

    Soudain, deux autres nains apparurent dans l’embrasure de la fenêtre, en tout semblables à celui qui veillait dans la cour. Ils soulevèrent un fardeau bien lourd ; l’un d’eux, enjambant l’appui, passa dans l’aire, saisit la chose à deux bras et la porta dans la charrette. Les deux marins crurent mourir...

    Les Vertes-Velles emportaient le Corvou ! Et le Corvou était mort ! Oui, le fardeau, c’était lui, avec sa bouche ricanante, méchante jusque dans la mort, avec son nez en bec d’épervier, son grand front, sa tête chauve, ses longues mains de rapace ; mais il n’avait plus son regard de bête à l’affût, et sa tête retombait, inerte, sur ses longues épaules. Les nains le dressèrent debout dans le chariot, l’attachèrent avec des câbles comme on arrime les sacs à bord pour les empêcher de tomber avec le roulis. Et tous trois alors s’attelèrent au véhicule : « En route ! »

    La voiture s’ébranla sous le triple effort, pendant que le cadavre, dans ses liens, oscillait sous les secousses, comme ces oiseaux morts que l’on attache, dans les champs, au bout de hautes perches, et que le vent balance lourdement. Et la lune jetait sur tout cela sa lumière d’une blancheur de suaire. Les marins n’eurent que le temps de s’enfoncer un peu plus sous les tamarins penchés : les Vertes-Velles, avec la funèbre charrette et le fantôme du Corvou, prenaient le galop dans le chemin, se dirigeant à toute vitesse sur la grand’route de l’île, et passaient comme des ombres de mort devant les deux malheureux pétrifiés.

    En un clin d’œil, ils les dépassèrent sans tourner la tête, le dos courbé sous l’effort, leurs sabots trop grands battant la terre comme si elle eût été gelée, la voiture cahotant de ci de là sur les cailloux, et le grand corps, affaissé sur ses cordes, se balançant au rythme désordonné des chocs et des ressauts, effrayant, livide, plus livide et plus effrayant encore sous les clartés de la lune. En moins d’une minute, tout avait disparu, mais on entendait encore, au loin, bien loin, le roulement du chariot et le bruit sec des sabots trop grands sur la route solitaire.

    Tout d’une haleine et ne se parlant qu’à demi-mots, les deux marins coururent à l’Épine. Le jour pointait déjà au-dessus de l’Anse Rouge, comme ils arrivaient au presbytère pour raconter au curé ce qu’ils avaient vu. Dès le lever du soleil, le prêtre se dirigea, accompagné de quelques personnes, vers la demeure du Corvou. Tout était clos dans le petit logis, même la fenêtre, et le Corvou, les paupières closes sur ses yeux rouges, semblait dormir sur son lit de mort.

    Mais si les Vertes-Velles avaient laissé le corps sur sa couche, ils avaient emmené l’âme maudite et, fuyant le jour grandissant, ils devaient encore la rouler en un chariot noir, sur des routes obscures inconnues des hommes.

     

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  • Vengeance de sainte Emerance
    et trou de l’enfer en Ille-et-Vilaine
    (D’après « Revue de Bretagne et de Vendée », paru en 1900)
     
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    Une statue qui, paraît-il, représentait sainte Emerance, se trouvait encore au début du XXe siècle à Bain-de-Bretagne, les nourrices qui n’avaient pas de lait allant prier cette sainte de leur en donner et lui offrant des petits bonnets de linge qu’elles posaient sur sa tête. Selon la légende, la sainte un jour se vengea d’un affront que fit un indélicat du pays à son effigie...
     
     

    Un jour qu’il était chaudebaire (quasi-ivre) un certain Victor, mauvais sujet de Bain, s’en alla plaisanter sainte Emerance sur son lait et ses bonnets. Il ne se borna pas à des injures, il frappa la statue de son bâton et jeta les bonnets par terre.

    Il n’eut pas plutôt commis ce sacrilège que du lait lui sortit par le nez et les oreilles, et en telle abondance que ses vêtements en furent bientôt couverts. Il rentra chez lui pour se laver et changer de vêtements, mais rien n’y fit ; le lait continua de couler. La mère de Victor lui dit : « Il ne te reste qu’une chose à faire, malheureux enfant, c’est d’aller te mettre à genoux devant sainte Emerance, te repentir de ta faute et lui demander pardon. »

    L'église de Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine)
    L’église de Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine)

     

    Le vaurien, vraiment effrayé, suivit le conseil de sa mère et jura de ne plus recommencer. « Je veux bien, pour cette fois, écouter ta prière, lui dit la sainte, mais prends garde à toi, car malgré ton jeune âge tu t’enivres, et, une fois dans cet état, tu deviens violent et colère. Si tu ne te corriges pas, il t’arrivera malheur. Ta mère, elle, est une digne femme à laquelle je te prie de remettre le fromage que voici qui m’a été offert par des pèlerins. Elle seule devra en manger, et toi tu n’y toucheras pas ; rappelle-toi ma recommandation. »

    Victor, heureux d’être débarrassé de son lait, porta le fromage à sa mère. Chose étonnante, la bonne femme en mangea tous les jours et le fromage ne diminua pas. Mais un jour, étant tombée malade, elle fut obligée de s’aliter et ne put faire de cuisine. Son fils, ennuyé de ne manger que du beurre avec son pain, coupa un morceau du fromage offert par la sainte, malgré la défense qui lui en avait été faite.

    Lorsqu’il ouvrit une seconde fois le buffet, toujours pour y prendre du fromage, il ne le trouva plus et vit à sa place un gros chat noir qui se sauva dans l’appartement. Victor, qui avait encore bu plus qu’il n’aurait dû le faire, se précipita sur un bâton, et frappa le chat de toutes ses forces. Soudain, à la place de l’animal, il vit sainte Emerance qui s’écria :

    Sainte Emerance
    Sainte Emerance

     

    « Méchant garçon, tu me frappes encore ! Tu es donc incorrigible, et tu n’as tenu compte d’aucune de mes recommandations. Tu continues à boire, tu as mangé le fromage auquel je t’avais défendu de toucher, tu es toujours aussi violent et aussi colère. Pour ta punition, tu vas te rendre au bourg de Teillay, où tu te feras indiquer la route aux lièvres qui traverse la forêt. Une fois sur cette route, tu iras te placer sous un grand hêtre qu’on aperçoit de loin, et bientôt tu entendras le son des cors et les aboiements des chiens. Ce sont les barons de Châteaubriant qui chassent une biche. Lorsque l’animal passera près de toi, il s’arrêtera pour te donner le temps de monter sur son dos et tu me l’amèneras. Exécute bien, de point en point, tout ce que je viens de te dire et si tu t’en écartes d’une ligne tu le regretteras toute ta vie. »

    Victor se rendit sur la route aux lièvres, dans la forêt de Teillay, et vit bientôt la chasse s’avancer vers lui. Une biche couverte d’écume s’arrêta ; il l’enfourcha et la conduisit vers Bain. Lorsqu’il eut dépisté les chiens des barons de Châteaubriant, il se dit en lui-même : « C’est agréable de courir ainsi sur une biche. Si au lieu de m’en aller tout droit, je faisais une promenade à travers champs, sainte Emerance n’en saurait rien. »

    La bête, en voyant qu’il cherchait à l’éloigner de la route, poussa des soupirs et voulut résister ; mais il la frappa si violemment de son bâton qu’elle partit au galop. Une fois lancée elle ne s’arrêta plus. Ce fut une course vertigineuse, fantastique, échevelée, folle ; elle passait à travers les halliers des bois, les haies des champs, les genêts, les buissons, les ajoncs, et, malgré tout ce que fit son conducteur pour l’arrêter, il ne put y réussir.

    Forêt de Teillay
    Forêt de Teillay

     

    Tout à coup elle arriva sur le bord d’un précipice. Victor, tremblant de frayeur, voulut à toute force la retenir, mais il n’y parvint pas. Elle s’élança dans l’espace, et lui, perdant connaissance, roula dans un gouffre d’une profondeur immense. Lorsqu’il reprit ses sens, il se tâta et vit qu’il n’avait aucun mal. Depuis des siècles les feuilles tombées des arbres s’étaient amoncelées au fond de ce ravin et formaient une litière qui avait amorti sa chute. Il chercha aussitôt une issue pour sortir de ce puits profond et n’en trouva pas. Les parois en étaient aussi lisses que du marbre poli.

    Après avoir appelé de toutes ses forces, gémi, pleuré et tout cela inutilement, il se consola, il le fallait bien, et se demanda comment il allait vivre. Des châtaigniers, qui ombrageaient l’ouverture du précipice, avaient laissé tomber leurs fruits. Il en ramassa des quantités qu’il emmagasina dans une grotte profonde qui lui servit en même temps de demeure, et où il se fit un lit de feuilles sèches.

    Presque chaque nuit, des animaux — lièvres et lapins — en courant tombaient dans ce gouffre. Il s’en emparait et, comme il avait un briquet sur lui, et que le bois mort ne manquait pas, il allumait du feu et les faisait rôtir. Les habitants du pays s’éloignaient de ce ravin qu’ils croyaient hanté, et lorsqu’ils virent de la fumée s’en échapper, ils l’appelèrent le trou de l’enfer. Victor vécut dans cette prison souterraine pendant de longues années ; mais depuis bien longtemps il ne s’en échappe plus de fumée : il a dû rendre son âme à Dieu.

     

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