• Tour du Fol et d’Amour
    à Ver-sur-Mer (Normandie)

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    Quelquefois, aux approches du printemps, vers la mi-nuit et par de beaux clairs de lune, à l’endroit où s’élevait jadis la forteresse de Ver-sur-Mer, en Basse-Normandie, à une quinzaine kilomètres de Bayeux, une tour de feu semble apparaître au milieu du brouillard nocturne. Sur le faîte, on aperçoit les ombres des jeunes amoureux dont la mort n’a pu entraver l’amour. C’est ici que se dressa, fièrement, des siècles durant, la Tour du Fol, semble-t-il édifiée par les Romains avant ou durant la conquête d’Angleterre, théâtre de plusieurs scènes émouvantes et tragiques du temps des Gaulois, des Mérovingiens ou encore des Carolingiens.

     

    Après leur victoire d’Alésia, les légions romaines ne rencontrant plus d’obstacles, traversèrent triomphalement la Gaule, et en l’an 50 avant J.-C., s’embarquèrent pour la Bretagne, ce qui à l’époque correspondait à l’Angleterre. Le pays était occupé par des Celtes et des aborigènes, sans civilisation, qui ne firent à l’invasion romaine qu’une légère résistance.

    Seuls, les Pictes et les Scots, habitants de la Haute-Ecosse, opposèrent aux cohortes romaines une héroïque invincibilité. Le général romain Adrien, qui avait la direction des troupes, recommença ce que César avait exécuté à Alésia. Le camp des indigènes fut bloqué par une muraille fortifiée. Pour prévenir un retour offensif des Bretons, les Romains construisirent diverses forteresses ou camps retranchés le long des côtes et à quelques lieues dans les terres. C’est pour cette raison que fut édifiée la tour qui nous occupe ici.

    Un centurion du nom de Carus, possédait une fille d’une idéale beauté : dix-huit printemps avaient éclairci d’une auréole virginale son beau front d’ivoire ; ses longs cheveux légèrement crêpelés avaient le reflet bleuté de l’aile du corbeau et formaient une couronne d’ébène autour de sa fine tête de camée ; ses yeux d’azur avaient la profondeur d’un ciel pur par une chaude nuit d’été ; son nez bien dessiné et sa mignonne bouche, pareille à une cerise séparée en deux par une ligne de fines perles du plus bel orient, lui donnaient un fort grand air. Joignez à cela une poitrine déjà formé ; une taille d’une finesse mystique rendue plus souple encore par le sculptural développement des hanches, et vous aurez le portrait de Livie, la fille aimée de Carus le centurion. Toute jeune, elle avait perdu sa mère et habitait avec son père la forteresse dont il avait la garde.

    Verbrenn, l’un des des chefs des Gaules, que la fortune des armes avait trahi et que l’amour retenait captif en ses soyeux réseaux d’or, brave et puissant parmi les siens, avait, par un soir de printemps, rencontré la gracieuse Livie, élégamment drapée en sa tunique, dont l’immaculée blancheur rendait plus intense encore le vif incarnat dont son visage se colora à la vue du guerrier gaulois. Leurs regards s’étaient compris.

    Livie le connaissait de renom. Son père, maintes fois lui avait parlé des hauts faits de ce Gaulois, à la valeur duquel il savait rendre hommage. De ce moment, Verbrenn devint si follement épris qu’il ne vivait que pour les courts instants où, caché dans les roseaux, il la voyait passer avec son père.

    Les fiers Gaulois avec le sang indompté qui coule dans leurs veines subissent, la rage au cœur, le joug de l’envahisseur. La revanche est leur unique but de réunion et des conférences patriotiques enflamment leurs âmes guerrières. Un soulèvement doit avoir lieu. Les feudataires choisissent comme chef Verbrenn, dont le courage inébranlable leur est un sûr garant du succès de l’entreprise. Les druides ont offert de nombreux sacrifices à leurs dieux et Teutatès consulté, s’est montré favorable à l’expédition.

    L’époque fixée arrive. Avec une émotion impatiente les guerriers opprimés attendent le moment où ils pourront reconquérir leur indépendance. La nuit obscure semble voiler de ses ailes les desseins des conjurés, et envelopper les gardes de la tour dans une tranquillité complète. Eux, grisés par leurs lauriers, sont persuadés de l’assujettissement de la Gaule. Tout danger ne peut venir que de la Bretagne ! Les rondes faites à plusieurs milles de là, près de la mer, leur ont donné pleine confiance.

    De plus, par une telle obscurité, aucune barque venue du large n’oserait s’aventurer sur les côtes. Les nouvelles de la Bretagne sont excellentes, les hordes césariennes continuent leur marche triomphale. Pourquoi ces peuples qui ne peuvent endiguer l’invasion, viendraient-ils attaquer de l’autre côté de la mer ? La surveillance est un peu relâchée. Dans la plus profonde torpeur du silence, la forteresse est plongée.

    Le signal est donné ! Les échelles se dressent le long des murailles. Verbrenn, le premier à l’assaut, pénètre par l’ouverture du cellier, suivi de ses soldats. Tous y sont parvenus. Avec des cris de bêtes fauves, au bruit du cliquetis des armes et en frappant leur framée contre leur bouclier, les assaillants s’emparent de la garnison surprise à l’improviste. Ils égorgent tous ceux qui font résistance.

    Verbrenn a son plan, il pénètre dans l’appartement de l’aimée, s’empare de Livie évanouie. Son triomphe est complet ? Le guerrier et l’amant sont victorieux ! Carus, le centurion, en défendant la forteresse confiée à ses soins, trouve la mort. Livie, bercée dans les bras du héros Gaulois, revient peu à peu à la vie. Un doux sourire d’amante illumine son gracieux visage pâli par la frayeur. De ses yeux brillants d’amour, elle caresse la mâle figure du guerrier. Heureuse, elle ne pense qu’au présent. Elle aime et se sait aimée.

    Mais l’image de son père lui traverse l’esprit : qu’est-il devenu ? Le souvenir de l’assaut donné à la tour, dont elle ignore l’issue, la lutte, les cris des vainqueurs, ceux des blessés et des mourants lui revenant à la mémoire, elle se doute qu’un malheur terrible l’a frappée. Elle pleure, elle supplie. En apprenant le triste mais glorieux trépas de son père, la Romaine revit, la colombe, devenue lionne, rugit, elle s’empare de la francisque du chef gaulois dont les guerriers ont tué l’auteur de ses jours. Telle une furie, elle s’élance sur les vainqueurs, elle va frapper Verbrenn.

    Celui-ci, devant cette adorée, encore embellie par la vengeance, tombe fasciné à ses pieds, ce qui le sauve du trépas. La belle et fière Romaine sème la mort sur son passage. Elle tombe à son tour, percée de coups. Alors Verbrenn ne pense plus à son triomphe. La mort lui a ravi ce qu’il avait de plus cher. Fol d’amour et de douleur, le beau chef des Gaules reçut de Teutatès les lauriers et les palmes que les héros recueillent après leur vie, en récompense de leurs faits d’armes et de leurs vertus.

    Aux anniversaires de cette terrible lutte, on aperçoit souvent sur l’emplacement de la tour, deux ombres jeunes, resplendissantes de lumière. L’une, recouverte d’une armure étincelante, est le superbe chef gaulois Verbrenn. Il tient par la main sa jolie fiancée, la belle romaine Livie. Le dieu des armées, qui est aussi celui de l’amour, avait eu pitié des amants et les avait réunis dans l’éternité, par l’hymen de leur âme.

    Le roi des Francs, Clovis, ayant en 486 défait complètement les Romains à la bataille de Soisson, la Tour du Fol — c’est ainsi qu’on la nommait — devint, avec les terres environnantes, la part de butin attribuée à l’un de ses fidèles feudataires. Il s’y installa avec sa famille. Eloi, arrière petit-neuveu de ce capitaine d’aventure, l’habitait au moment où commence une nouvelle légende.

    Il a une fille, une gente demoiselle, modèle de grâce et de beauté. Elle a, seize fois à peine, vu refleurir les lis que déjà sa gentillesse lui a attiré nombre de demandes en mariage de jeunes et riches seigneurs d’alentour. En effet, il n’est parlé, bien, bien loin à la ronde, que des vertus et de la beauté de la jouvencelle. Les prétendants en ont été pour leurs frais. Le père ignorait le motif de ces refus, et pour en connaître la cause il nous faut retourner deux années en arrière.

    Un ami d’Eloi, baron de grand courage mais de peu de fortune, avait, en tombant sur le champ de bataille, recommandé à son frère d’armes, son fils Lotaire, encore en bas âge. L’enfant fut élevé avec Clotilde, ensemble ils grandirent et en même temps apprirent à s’aimer. Quand Lotaire eut atteint sa dix-huitième année, pour soutenir le renom de bravoure de ses aïeux, il dut prendre rang dans les armées franques.

    Avant de se quitter, les tourtereaux se jurèrent un amour éternel. Elle, la jouvencelle, n’avait que seize printemps, et lui, le damoiseau, dix-huit seulement. Comme gage de leur foi, ils séparèrent en deux une médaille de la Vierge et chacun en prit une moitié qu’ils attachèrent précieusement à leur cou par une chaînette d’or.

    Depuis cette époque, Lotaire ne donna plus ses nouvelles. On sut pourtant qu’il s’était signalé dans divers combats ; que plusieurs fois à la tête de ses guerriers, il les avait vaillamment conduits à la victoire et qu’il avait acquis de nombreux honneurs. Lotaire va donc devenir un des plus puissants chefs Francs. Si elle est fière des succès de son compagnon d’enfance, Clotilde pleure souvent. Les lauriers qu’il a cueillis lui font sans doute porter plus haut ses vues ambitieuses. Sûrement avec cette fortune subite, il oublie sa petite amie.

    Clotilde est fort connue des environs pour son âme compatissante aux affligés. A l’époque où commence ce conte, un mendiant misérablement vêtu, l’air souffreteux et timide, courbé par la faiblesse et la maladie, vint un soir d’hiver frapper à la porte de la tour. Il était tard, au dehors la tempête hurlait avec rage. Après avoir fait manger le miséreux à la table commune où maîtres, valets, servantes, pèlerins, trouvères et mendiants prenaient leur repas et après l’avoir servi elle-même, comme elle le faisait d’ordinaire pour tous les pauvres qui avaient recours à sa charité, la douce Clotilde le fit coucher dans la grange.

    Le lendemain, il fut impossible au mendiant de se lever. A ce moment seulement, on s’aperçut qu’il était fou. La jeune damoiselle avait le cœur trop humain pour congédier en cet état le pauvre fol. Elle en eut pitié ; à partir de ce jour il compta au nombre des hôtes de la tour. Clotilde prit ce miséreux, non pas tant en compassion qu’en affection — chose étrange, il lui rappelait son ami d’enfance. Une fois, l’ayant aperçu, seul, assis sur la grève, elle remarqua que sa figure reposée avait le même éclat — à part sa barbe inculte et broussailleuse et son visage noirci par la poussière ou autres impuretés — que la jolie tête de l’aimé.

    Cet infortuné, malgré sa forte carrure, ses bras puissants, était, comme nous l’avons dit, voûté comme un vieillard, marchait avec peine et ne rendait que peu de services. Il était depuis trois mois le protégé de Clotilde lorsque saint Gerbold aborda en Neustrie — la Neustrie comprenait les pays situés entre la Loire, la Bretagne, la Manche et la Meuse. Voulant se soustraire aux assiduités d’une grande et puissante dame d’Angleterre, il essaya de fuir cette nouvelle Calypso, mais il fut rattrapé, saisi. On le lia à une meule pour le torturer. La meule, en passant sur ses membres, ne les broya pas ; et le saint, sans paraître souffrir, ne pensait, pendant son supplice, qu’à implorer Dieu pour ses ennemis. Ses bourreaux, pour en finir, le précipitèrent dans la mer, toujours enchaîné à la meule.

    L’Eternel montra sa puissance. La meule, au lieu d’entraîner le martyr, le maintint au-dessus des eaux. Ce radeau en grès, nous dit la légende, vogua sur les flots et c’est sur cet esquif que le saint aborda à la terre des Francs, juste à l’embouchure de la Provence et par conséquent près de la tour. Le saint homme visita les hôtes de la tour, bénit Clotilde et tous les habitants.

    Sur ces entrefaites, le pieux Gerbold ayant fait jaillir une source d’eau pure — source située au pied du Mont-Fleury, à Ver, et dont les eaux sont réputées efficaces contre les maladies de foie, de cœur, ainsi que la dysenterie. Clotilde voulut faire bénéficier son protégé de l’efficacité de cette fontaine miraculeuse. Elle le prévint que le lendemain, ils iraient ensemble à la source.

    Moulin de Ver-sur-Mer
    Moulin de Ver-sur-Mer

    La nuit entière, la lueur des cierges éclaira l’oratoire de Clotilde. Pendant tout ce temps, la jeune fille resta en prière, suppliant le Seigneur de rendre la raison et la santé au pauvre fol. Lorsque la charmante Clotilde prit un peu de repos, afin d’être fraîche et d’avoir l’esprit assez libre pour demander à Dieu ce qu’elle souhaitait pour son protégé, le soleil, paré de sa plus resplendissant clarté, commençait sa quotidienne tournée, salué par les trilles joyeux des oiseaux.

    A son réveil, ornée de ses plus beaux atours, Clotilde courut chercher son père qui, lui aussi, se vêtit de ses costumes des grands jours de triomphe. Tous deux se rendirent à la vaste grange où le fou reposait. En ouvrant la porte, ils restèrent pétrifiés par l’étonnement. Au lieu du fou qu’ils croyaient trouver seul, étendu sur sa couche, ils aperçurent un superbe guerrier, recouvert d’une éblouissante et riche armure, monté sur un magnifique palefroi, entouré d’une cour de seigneurs luxueusement parés.

    Le sol de la grange, recouvert de fin gravier, est jonché de fleures. Les murs disparaissent entièrement sous de nombreuses peaux de bêtes aux magnifiques pelages ; des tentures brodées d’or, d’argent, garnies de perles et de pierres précieuses d’un prix inestimable, pendent également à la muraille, ainsi qu’une grande quantité d’étendards et de trophées d’armes. On se croirait dans l’entrée d’honneur d’un somptueux château-fort.

    Le jeune guerrier saute de son cheval, se jette aux pieds de Clotilde ; il lui présente la partie de la médaille de la Vierge qui, jamais, n’a quitté sa poitrine, l’a protégé dans maints combats, été témoin de ses exploits et l’a suivi au milieu de tous ses triomphes. Que de fois, aussi, l’a-t-il couverte de baisers en pensant à l’amante. Puis, enfin, devenu, malgré son jeune âge, un grand capitaine, riche en gloire et en fortune, il a voulu se rendre compte par lui-même si sa chère bien aimée Clotilde était toujours aussi bonne et digne de lui.

    C’est pour cela qu’il a simulé la folie, pour cette raison également que depuis de longs mois il a quitté honneurs, richesses, gloire, est resté couvert de guenilles, vivant d’aumônes pour mieux connaître le cœur de sa fiancée. A présent, Lotaire est convaincu. Il met aux pieds de l’aimée ses richesses, sa noblesse, ses lauriers et humblement lui demande sa main. Puisqu’elle lui a donné rendez-vous aujourd’hui pour visiter le saint homme, ils suivront ensemble le chemin fleuri qui conduit à la demeure de saint Gerbold, accompagnés de toute leur cour, non pas en fol qui aspire à la guérison mais en amants qui viennent prier l’apôtre de bénir leur union.

    Vers le commencement du IXe siècle, les Normands, montés sur leurs frêles esquifs, ravagèrent le beau et déjà riche pays de France. Ils poussaient la hardiesse jusqu’à pénétrer assez loin dans l’intérieur des terres. A plus forte raison, les pays riverains de la mer étaient sans cesse à leur merci et payaient de fortes rançons pour ne pas être saccagés ou pillés. La plupart des seigneurs voisins des côtes étaient toujours prêts à faire face aux envahisseurs. Malheureusement la faculté et la rapidité de déplacement de leurs adversaires les prirent bien des fois à l’improviste. C’était alors le désastre : l’incendie, la ruine, la mort.

    La Tout du Fol ou d’Amour dépendait du domaine d’un jeune seigneur qui, quelques mois auparavant, avait célébré ses justes noces d’amour avec moult gente damoiselle des environs. C’est dire suffisamment que la lune de miel brillant dans son plus vif éclat, ils ne pensaient qu’à s’aimer. L’amour régnait en despote à la Tour du Fol ! Le beau seigneur, de tête et de cœur tout à son épousée, n’avait plus la moindre petite place dans sa pensée pour ces méchants Northmen, bien plus occupé qu’il était à câliner sa mignonne amante qu’à fortifier sa seigneurie.

    Un chef de ces pirates scandinaves avait remarqué l’éclatante beauté de la gracieuse dame. N’ayant jamais connu d’obstacle, le fier Wilkind avait toujours été le favori de la fortune ; il pensa que cette fois encore il serait vainqueur. Un Normand ne connaît que la bravoure, la force et la ruse. Wilkind décide l’assaut de la Tour du Fol. D’avance, il abandonne le butin à ses guerriers, se réservant la belle.

    Phare de Ver-sur-Mer
    Phare de Ver-sur-Mer

     

    Wilkind et ses guerriers, dans leurs barques légères, attendent pour descendre à terre que l’obscurité de la nuit les couvre de ses sombres voiles. Selon leur habitude, pendant que le jeune seigneur et sa gente compagne puisent dans le repos de nouvelles ardeurs, les Northmen incendient les constructions environnantes, et au milieu du brasier, ils pillent, ils égorgent. Wilkind pénètre dans la Tour, il va s’emparer de sa proie, mais l’époux est devant elle lui faisant un rempart de son corps et de son épée.

    La lutte fut acharnée et terrible. Un coup de hache fait chanceler le jeune seigneur franc. Le pirate s’élance sur la jeune femme, la saisit et va l’emporter... quand, réunissant toute son énergie et ce qui lui reste de vie, dans un effort suprême, le Franc plutôt cadavre que vivant, se raidit, se redresse et retombe un poignard à la main sur Wilkind. Le Normand trébuche, roule à terre et est emporté par les siens pendant que la jeune épousée s’évanouit en donnant une dernière étreinte d’amour à son mari expirant.

    Le lendemain, de la Tour du Fol il ne restait qu’un monceau macabre de pierres et de cendres. Les pierres roulées par la mer devinrent des galets... les cendres, autant en emporta le vent. Des corps des deux amants, on ne retrouva aucune trace. Cette nuit lugubre de l’écroulement de son amour avait tellement bouleversé Wilkind, le pirate jusqu’alors invaincu, qu’il perdit entièrement la raison. Il ne voulut pas s’éloigner de l’emplacement de la tour. A leur voyage suivant, ses guerriers durent l’emmener de force afin de le soustraire à la vengeance des habitants du pays dont le retour ne devait pas tarder.

    Ce qui donne un peu d’authenticité à l’existence de la Tour du Fol, c’est la présence, dans les environs, de nombreux vestiges du passage des Romains. A Ver même, sur une hauteur situé entre le phare et le moulin bâti près de l’endroit appelé Le Roc, on découvrit les traces d’un cimetière gallo-romain. A l’est d’Arromanches se voient les ruines d’un aqueduc de la même époque. A Banville, près du bois des Roches fut construit un camp ; près de Ouistreham s’en trouve un autre. Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que la Tour du Fol dépendît de fortifications élevées par les Romains afin de conserver leurs positions et réprimer les révoltes d’un peuple toujours prêt à se soulever.

     

     

     

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  • Chats parlants de Féternes
    et pouvoir des trois fées
    (D’après « La Tradition », paru en 1887)
     
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    C’est du pouvoir originellement détenu par trois fées vivant au château de Féternes, en Savoie, qu’un mécréant du nom de Rupert d’Artigny qui en hérita au XIIIe siècle, tenait une puissance d’autant plus redoutable qu’elle était occulte, jusqu’à la date du 28 juin de l’an 1290 où, selon la légende, un brave chevalier y mit un terme en décimant une armée de chats parlants.
     

    Il y a longtemps, bien longtemps... rapporte la tradition, des années avant le règne de Teutobochus, lequel n’a jamais existé au dire d’aucuns, des siècles avant l’invention de la poudre à canon par les Chinois dont l’empire s’étendait sur le globe avant l’apparition de l’homme dans l’Eden, au dire de l’historien Koung-Fu-Tsée et du poète Li-Taï-Pé, trois sœurs vivaient en Chablais, dans la vallée d’Abondance.

    Elles se nommaient Danaë, Marianne et Germeline. On les disait filles d’un elfe et d’une fée ; le peuple les accusait de se livrer à la magie, d’étudier la Kabbale et de pactiser avec l’ennemi de tout bien.

    En forêt de Féternes
    En forêt de Féternes

     

    Ces trois sœurs bâtirent un manoir au pied d’un rocher inaccessible dans lequel était creusée une salle immense, soutenue par des piliers de diamants dont les piédestaux étaient de rubis, dallée d’émeraudes et dominée par une coupole faite dans une seule escarboucle. Cette salle servait à leurs enchantements.

    Marianne et Danaë disparurent un beau jour. Elles étaient mortes, car elles ne participaient nullement de l’immortalité de leur mère. Germeline vécut la vie de dix hommes. Elle se maria et vit mourir avant elle quatre générations. Il lui restait un arrière petits-fils, le seigneur de Lucinge, qui vivait au château des trois sœurs, qu’on nommait le « château de Féternes » ou des Trois-Fées. Lorsqu’elle vit que sa fin approchait, elle remit à son descendant une clef et un parchemin.

    La clef ouvrait le passage qui faisait communiquer le manoir avec la grotte merveilleuse ; le parchemin contenait la conjuration écrite qu’il était nécessaire de lire pour que la clef fit son office. Ayant ainsi légué sa puissance aux aînés de la maison de Lucinge, Germeline rejoignit ses sœurs au tombeau.

    Ce pouvoir magique était échu vers le milieu du XIIIe siècle à un vieillard débile et presque idiot, marié à la plus belle, à la plus fière, à la moins vertueuse des châtelaines d’alentour qui brûlait d’être maîtresse du fatal secret. Le vieillard eut la faiblesse de lui en faire part et peu de temps après il mourait.

    Cette veuve, nommée, par des traditions incertaines, Aurore de Lescales, cette veuve prit le deuil en satin couleur de rose. Elle donna à ses gens juste le temps de remplacer les tentures noires qui avaient servi aux funérailles de la chapelle de Féternes par de blanches draperies et des guirlandes de fleurs. Puis elle épousa en grande pompe un pauvre gentilhomme, Rupert d’Arbigny, mécréant dont le seul nom faisait trembler montagnards et paysans à trois lieues à la ronde. Ce mesquin sire, initié au secret de la caverne, posséda bientôt une puissance d’autant plus redoutable qu’elle était occulte.

    A cette même époque vivait en la province de Chablais, un gentilhomme cadet, de la maison de Blonay, qui descend des rois de Neustrie, lequel avait nom Raoul et venait d’épouser la fille unique du seigneur de Maxilly que lui avait long disputée Rupert d’Arbigny. Il avait pris pour devise : « Toutes servir, toutes honorer, pour l’amour d’une. »

    Et, il vivait heureux en son manoir, faisant le bien, aimant l’Église, veillant au bonheur de ses vassaux. Le 28 juin de l’an 1290, Raoul de Blonay fut appelé en toute hâte au château de Féternes, bien qu’il fût en petite amitié avec le méchant sire d’Arbigny. Il partit néanmoins, promettant à sa gente épouse, dame Alix, d’être de retour le même jour.

    Mais la dame d’Arbigny, après l’avoir toute la journée entretenu de prouesses guerrières, de son mari et des splendeurs de sa maison, le voulut retenir, pour la fête de nuit qu’elle donnait, disait-elle, aux fées ses bonnes cousines. Ce fut en vain, et comme Raoul prenait congé de ses hôtes, madame Aurore lui dit avec un sourire malicieux : « Sire chevalier, vous pourrez avoir à vous en repentir ! »

    Il ne se soucia nullement de cette menace plaisante, se mit en selle et s’en fut ; il n’atteignit qu’à la nuit close sa forêt de Maxilly. Au beau milieu du carrefour de l’Etoile, il se vit tout à coup entouré d’une multitude de chats. Il y en avait de blancs, de noirs, de gris, de jaunes, de tigrés, de toutes couleurs et de toutes tailles... Dix mille ! cent mille, peut-être.

    Mais le bon chevalier avait guerroyé en Palestine ; il ne craignait rien, hors l’éternel Ennemi du genre humain. Assuré qu’il y avait, en ce fait extraordinaire, un sortilège, il recommanda son âme à Dieu, tira son épée et se mit à frapper d’estoc et de taille, sans trêve et sans relâche. Un affreux concert de miaulements faillit l’assourdir. Mais, il batailla tant et si bien que la terre se couvrit de cadavres.

    Enfin, il atteignit un chat énorme, roux, velu, aux yeux scintillants, d’un superbe coup d’estramaçon ; l’animal creva en poussant un hurlement lamentable ; il eut le crâne fendu... Aussitôt les chats demeurés vivants, s’enfuyant dans toutes les directions, disparurent, et le sire de Blonay entendit des milliers de voix humaines crier, gémir, hurler, glapir : « Rupert est mort ! »

    Le chevalier se hâta se traverser la forêt, sonna du cor, fit lever la herse et baisser le pont, et il courut au retrait de dame Alix qui l’attendait, inquiète, et lui raconta ce qui lui était arrivé dans le carrefour de l’Étoile. Un mignon matou blanc couché sur un pliant auprès de la châtelaine, dressa les oreilles au récit de cette aventure, et lorsque le chevalier narra de quelle belle estocade il avait navré le chat roux, le chat blanc s’écria avec un accent de violente surprise : « Rupert est mort ! » Puis il sauta par le fenêtre et disparut.

    Au même instant, la forêt que le lit d’un torrent desséché séparait seule du castel, s’embrasa. D’effroyables miaulements retentirent, et pendant quatre mortelles heures, on put croire que le ciel était aux prises avec l’enfer. Ces faits seraient constatés par un acte notarié, dressé le même jour et signé par plus de deux mille témoins. Mais où est l’acte ? Où est le notaire ?

    « Or, vers ces temps, dit la chronique, advint l’aimable accommodement des différends survenus entre très haut et très puissant prince, monseigneur Loys de Savoie et l’évêque de Lausanne ; et fut, le dit accommodement, fait et conclu en la tour d’Ouchy, mon dit seigneur de Savoie ayant pour siens pleiges donné à l’évesque, Jehan de Mont, messire Thomas de Gruyère, Raoul de Montricher, Pierre de Valliens, Pierre du Pont, Guillaume Ghastonnay, le vidame de Moudon et Pierre de Blonay. Or donc, ayant fait leur office, tous gens de plume, et les susdits huit seigneurs s’étant engagés, foi de gentilshommes et par écrit envers l’évesque, bien fallut festiver, jusqu’à nuit close avec le prélat, lequel leur fit bonne chère en sa tour d’Ouchy. »

    Vers la fin du repas, Pierre de Blonay, qui était le frère aîné de messire Raoul, vit l’incendie de la forêt de Maxilly jeter un sanglant reflet sur le lac Léman. De toutes parts on criait : « Au feu !... » L’aîné de Blonay se jeta dans une barque et arriva, un peu avant minuit, au port d’Évian. De là, il courut à Maxilly, tout d’une haleine, et fut effrayé, lui qui n’avait jamais eu peur, de ce sinistre spectacle. Une foule immense contemplait, muette d’effroi, le gigantesque embrasement : ces arbres dévorés par les flammes, ce brasier d’où s’échappaient des gerbes d’étincelles.

    Messire Pierre pressa de questions les tenanciers, grangers, et les métayers de son frère. Tous lui répondirent avec un accent d’épouvante ahurie : « Rupert est mort ! — Bon ! répondit le chevalier, peu m’importe que Rupert soit mort ou vivant ! Qui est-ce Rupert ? Qu’ai je à faire de Rupert ? Pourquoi n’allez-vous pas au secours de mon frère, vous, ses serviteurs ? »

    Les hommes firent semblant de s’empresser, mais les femmes gémirent lamentablement : « Rupert est mort ! » Blonay « tout esbouriffé de colère » traversa le torrent, passa le pont-levis, la barbacane extérieure, et fit irruption dans le manoir. Dans la cuisine il vit, accroupie près de l’âtre, dame Gothon, la suivante de sa belle-sœur. Il l’interrogea courtoisement. La bonne vieille ne lui laissa pas le temps d’achever et s’écria croassant comme une corneille de cimetière : « Rupert est mort ! »

    Devant la chapelle, le chevalier rencontra dom Pacifique, le chapelain, qui murmura, d’une voix sourde : « Mortuus est Robertus ! » Dans la salle des Aïeux, il vit le petit page, Myrtil, à cheval sur la balustrade d’une fenêtre, jambe de ci, jambe de là, les cheveux au vent, la mine effronté et hardie.

    L’enfant écoutait le pétillement des flammes, le bruissement du vent, le grondement de la multitude, et paraissait se divertir infiniment du spectacle de l’incendie. Il jeta un regard moqueur sur le frère de son maître, fit claquer ses doigts au-dessus de sa tête, montra ses dents blanches en un joyeux éclat de rire, et chanta d’une voix claire : « Rupert est mort ! »

    Puis, comme deux heures sonnaient au beffroi du manoir, un éclair livide s’étendit comme une bannière dans les airs, laissant lire ces mots dessinés en flammes bleues dans l’espace : « Rupert est mort. » Le coq chanta. Une clameur formidable composée de mille cris aigus, effroyables, stridents, retentit soudain. Une voix qui paraissait sortir des entrailles de la terre vociféra d’un ton lugubre : « Rupert est mort ! »

    Et tout retomba dans le silence ! Et les flammes s’éteignirent sans avoir rien consumé, laissant aux arbres leurs feuilles, aux fleurs leurs pétales, à la terre son manteau d’herbe. Après quoi messire Pierre et messire Raoul furent tous deux
    très heureux, et eurent tous deux beaucoup d’enfants.

    Rupert d’Arbigny, qu’on trouva le crâne fendu au carrefour de l’’Étoile, dans la forêt de Maxilly, fut enterré, sans cérémonie, au pied d’un chêne. La veuve de ce réprouvé prit le voile en quelque monastère du pays de Savoie, et jamais plus on ouït parler d’elle.

    Quant au secret de cette légende, qui n’a ni commencement ni fin, il est sans doute enfermé avec les merveilleux trésors des fées, au fond de la grotte de Féternes que tous les touristes des bords du Léman vont visiter.

     

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  • Château de la Reine des Fées
    près de Blaye (Gironde)
    (D’après « L’Éducation. Gazette des femmes », paru en 1842)
     
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    Au XIXe siècle, on pouvait encore voir près de Blaye (Gironde) un dolmen que la légende populaire affirmait être l’entrée du château des Fées dont nul être humain y pénétrant ne sortait vivant car dévoré par ses occupantes, à l’exception d’un pasteur, voyageur acceptant de relever un défi en partant à la conquête d’un œuf magique détenu par le plus puissant des mauvais génies
     

    Il est incontestable que les traditions populaires ont une certaine importance historique ; car elles sont presque toujours un mélange de roman et d’histoire. L’on voit que ce n’est pas d’hier que la vérité se cache sous le manteau de la fable.

    Il existait au XIXe siècle à 800 m au nord de Saint-Ciers-de-Canesse, près de Blaye (Gironde), un remarquable dolmen, le dolmen de Clusseau, sur lequel l’imagination populaire nous a légué une légende curieuse qui rappelle les Mille et une nuits : c’est le même mélange de merveilleux et de terrible. Ne parlez pas aux habitants de ces contrées des druides et de leurs terribles mystères célébrés sur ces blocs géants, ils vous riraient au nez sans merci. « Ces pierres levées (peyres lebades), vous diront-ils, ne voyez-vous pas que ce sont les ruines de l’entrée du Castel de las Hagues (Château des Fées). »

    Dolmen de Lussac (Gironde)
    Dolmen de Lussac (Gironde)
    Image d’illustration, le dolmen de Clusseau, au nord de Saint-Ciers-de-Canesse,
    ayant quant à lui été démantelé par les habitants des environs au milieu du XIXe siècle

     

    Ils vous feront observer que tout prouve que ces pierres ont été habitées ; et, en effet, la science vous dira, avec M. Jouannet : « Que trois blocs énormes servaient de murs à ce château des Fées ; qu’il avait pour toit une pierre gigantesque, et que cette masse reposait, à sept pieds du sol, sur trois blocs et sur une pierre plus petite placée à l’entrée ; que le support du nord avait été entamé par la main de l’homme ; qu’on y avait ouvert une porte qui depuis a été bouchée. Cette particularité fait présumer qu’à une époque inconnue cet étrange réduit a été habité. Un puits, creusé auprès, semble venir à l’appui de cette conjecture. » Pour les habitants, c’est plus qu’une conjecture, c’est une incontestable réalité ; écoutez plutôt ce qu’ils racontent :

    Un jeune et beau pasteur, coupable d’indépendance envers son tyrannique patron, avait franchi le support d’entrée et s’était réfugié dans cet antre maudit, dont nul être humain n’osait approcher ; car on n’avait jamais revu ceux qui y étaient une fois entrés. Ces blocs énormes étaient, en effet, la porte gigantesque du puits de l’abîme qui communiquait jusque dans les entrailles du monde, et sous laquelle passaient les mauvais génies pour se rendre dans leur empire souterrain. A peine le pasteur avait-il mis le pied sur la pierre d’entrée, que le plus affreux spectacle frappa ses regards : des ossements humains jonchaient le sol de cette horrible caverne, et, à sa voûte, des gouttes de sang figé pendaient en stalactites.

    Saisi d’horreur, il détourne ses regards et se rejette en arrière ; le sol semble céder sous lui, et il se sentit aussitôt descendre. L’éclat extraordinaire du lieu où il arrive si mystérieusement le force de fermer ses yeux éblouis. Tout à coup, des bras invisibles le saisissent, l’enchaînent, l’enlèvent, et le transportent dans une salle non moins magnifique. Des colonnes d’albâtre en soutenaient la voûte de cristal. Au milieu s’élevait un trône resplendissant, ombragé par deux arbres aux rameaux d’or et couverts de rubis.

    Le pasteur se croyait le jouet d’une illusion, et son admiration redoubla lorsqu’il vit entrer une gracieuse phalange de femmes, qui vinrent, une à une, prendre rang autour de lui. Elles étaient toutes d’une merveilleuse beauté. Il se crut transporté dans la demeure céleste des déesses. Mais son enthousiasme n’eut plus de bornes quand il aperçut une femme mille fois plus belle que ses compagnes.

    C’était Fréa, la Reine des fées, qui suivait ses gracieuses soeurs ; Fréa, à la robe blanche et flottante, aux souliers d’or, qui portait ses noirs cheveux flottants sur ses belles épaules, et qui ornait son front pur d’une chaîne d’or et de diamants. Elle s’avançait, dans sa démarche pleine de grâce et de majesté ; quand ses beaux yeux s’arrêtèrent sur le jeune homme, un nuage de tristesse vint les voiler. Le pasteur, nourri dans la vénération religieuse de ses pères, qui adoraient la femme comme une divinité, se jeta aux pieds de ce trône, où elle vint s’asseoir. Fréa pensa qu’il implorait sa clémence : « Non, non, dit-elle, il faut mourir. »

    Mais le pasteur ne l’entend pas ; saisi d’admiration, il contemple avec amour cette beauté merveilleuse et toujours jeune, dont les hommes n’ont pas idée. La reine était fée, et les fées sont femmes ; elle eut pitié de ce beau et naïf jeune homme, qui oubliait son sort pour la regarder.

    — II faut mourir », répéta-t-elle enfin d’une voix triste et émue.

    — Ah ! les dieux sont donc aussi cruels que les hommes », s’écria le pasteur avec amertume et comme sortant d’un rêve ; j’ai fui la mort pour aller au devant de la mort ; mais, du moins, je serai moins malheureux de la recevoir de votre main.

    — Ah ! ce n’est pas une même mort ! celle qui t’est préparée est horrible, épouvantable : tu seras dévoré vivant.

    La Reine des fées s’arrêta et détourna la tête pour cacher une larme, et cette larme était d’or pur. Elle reprit bientôt :

    — C’est là le tribut fatal que nous payons à Rimer, le plus puissant des mauvais génies. Ces blocs debout, sous lesquels tu t’es réfugié, malheureux enfant, sont la table où ses victimes lui sont offertes. Nul homme ne lui est échappé et ne lui échappera, s’il n’a conquis l’œuf des serpents.

    — Si c’est là une conquête qu’un homme puisse entreprendre, je l’entreprendrai, dit en se relevant le pasteur, d’un air résolu. J’ai souvent dompté les taureaux sauvages, lutté avec les ours et les loups-cerviers de nos forêts ; tombe sur moi le ciel, je ne crains rien !

    Le courage plaît aux fées ; dans leur cœur, il est souvent le voisin de l’amour, et l’amour est bien fort. La Reine des fées, séduite, voulut sauver le pasteur. Quand fée le veut, Dieu le veut. Fréa lui donna un anneau mystérieux qui rendait invisible, pour qu’il pût échapper à la vue perçante des serpents et à leur active poursuite.

    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse
    Eglise Saint-Jean à Saint-Ciers-de-Canesse

     

    Grâce à ce puissant secours, il pénétra sans danger dans l’horrible caverne où mille serpents entrelacés avaient, de leur bave, composé l’œuf magique. Le pasteur s’en empara aussitôt, et, montant sur la table du sacrifice, il attendit sans terreur Rimer le dévorant. Au moment où la nuit devient de plus en plus sombre et où la clarté des étoiles va pâlissant peu à peu, il entendit dans les airs un bruit sourd comme un battement d’ailes, et il vit approcher, monté sur un monstrueux loup ailé, se servant de serpents en place de brides, le terrible génie de l’abîme, qui descendait sur lui avec la rapidité de la foudre pour le dévorer, comme sa victime inévitable.

    Mais le pasteur, le touchant soudain avec l’œuf magique, le terrassa, le vainquit, et l’enchaîna pour l’éternité. Alors cessèrent les sacrifices humains, et le vaillant pasteur fut béni par les fées et par tous les pères qu’il arrachait à ce tribut fatal. Il ne retourna cependant pas avec les hommes, demeurant toujours avec Fréa, la Reine des fées, son sauveur. Il eut une longue et heureuse vie, car son épouse lui donna des pommes d’or qui avaient la vertu de conserver une éternelle jeunesse.

    Mais comme il ne pouvait se nourrir des célestes aliments des fées, il se creusa un puits près de la porte des Géants ; avec une hache de pierre précieuse, don magnifique de sa compagne, il tailla dans le bloc du nord un réduit où il déposait le produit de sa chasse.

    Telle est la tradition très peu connue du Castel de las Hagues, de ce château des Fées, où nous ne voyons, nous, qu’un dolmen. A travers les festons et les gracieuses découpures du manteau de la fable apparaît la vérité toute nue. L’œuf des serpents, les sacrifices humains ; d’un autre côté, la victoire par l’amour d’un allié du ciel sur les antiques divinités ; tout cela frappe d’étonnement et nous autorise peut-être à conclure que les traditions populaires ont leur importance historique.

     

     
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  • Charlemagne se fait voleur
    par ordre de Dieu
    (D’après « Le Rhin. Son histoire et ses légendes », paru en 1887)
     
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    Une nuit que Charlemagne se livrait au sommeil dans son nouveau palais appelé Kaiserpfalzun ange lui apparut et lui annonça que par ordre de Dieu il devait commettre un vol. Découle de cette singulière aventure le surnom d’Ingelheim que Charles le Grand donna à sa résidence favorite, située à 15 km de Mayence et d’où ce puissant empereur commanda à la moitié de l’Europe.
     

    l’annonce faite par l’ange du vol que l’empereur devait commettre, ce dernier s’écria, indigné :

    « — Quoi ! Mes cheveux ont blanchi dans le chemin de l’honneur, mes trésors regorgent d’or et d’argent, le Rhin et le Danube me paient tribut, mon sceptre s’étend même sur Rome la ville éternelle et je serais obligé de me faire voleur ! Non, Dieu ne peut m’imposer un ordre semblable.

    — Ne discute point les décrets de la providence, lui répondit le céleste messager ; ses desseins sont impénétrables et ce que les hommes considèrent souvent comme un mal, Dieu dans sa divine sagesse ne le permet que pour leur bien. »

    Vue d'artiste du Kaiserpfalz d'Ingelheim
    Vue d’artiste du Kaiserpfalz d’Ingelheim

     

    En disant ces mots l’ange disparut. Charlemagne, vaincu par un ordre aussi formel, se revêt de son armure et l’épée à la main sort sans bruit de son palais. La nuit était noire et épaisse : Charles ne sait où diriger ses pas ; l’ordre divin l’inquiète et le tourmente. Comment faire pour voler et ne pas se laisser prendre ? Et l’empereur pensait : « Que n’ai-je auprès de moi ce coquin d’Elbegast ! Si souvent je l’ai fait poursuivre pour ses vols ! Si souvent menacer de la potence et de la roue ! Et maintenant je donnerais mes trésors pour avoir ses conseils et son aide. »

    Et Charles soupirait amèrement. Tout à coup il sentit son glaive se détacher de sa main, sa tête chauve se dépouiller de son casque et les lanières de sa lourde armure se dénouer, puis une voix railleuse lui glisser à l’oreille ces paroles : « Majesté, ce costume est très propre aux tournois et aux sanglantes mêlées, mais quand il s’agit de faire un coup on laisse tout cela chez soi. »

    Charles étonné se retourne et aperçoit la figure grimaçante du nain Elbegast qui continua en ricanant :

    « — C’est pour ce motif que j’ai rapporté les armes de sa majesté dans son appartement, et si elle veut réellement commettre un vol je me mets à sa complète disposition. Envie-t-elle par hasard les biens d’un naïf campagnard, les trésors d’un riche comte ou le sac bien rempli d’un pieux abbé ? Qu’elle parle et je la conduirai.

    — Non, je ne veux rien de tout cela, soupira l’empereur.

    « — Voyons ! il me vient une idée ! s’écria le nain. Oui, c’est cela ! Non loin d’ici habite le comte Harderich ; nous pouvons sans remord lui rendre une visite. C’est un gaillard de la pire espèce : il rompt la trêve de Dieu, trafique sur les besoins du peuple, opprime la veuve et l’orphelin et, qui pis est, souhaite la mort de votre majesté. Non, voler chez lui n’est pas un crime.

    — Tu as raison, répondit l’empereur, c’est mon homme. Allons ! »

    Les deux compagnons se dirigent à pas rapides vers l’opulent manoir du comte. Arrivés, le nain murmure quelques paroles magiques, et, comme par enchantement, les lourdes portes roulent sur leurs gonds. L’empereur pénètre dans la vaste salle des ancêtres contiguë à la chambre à coucher du comte, tandis que le nain se glisse doucement et sans bruit dans l’écurie pour y prendre le coursier favori du comte.

    Représentation de Charlemagne
    Représentation de Charlemagne

     

    Mais malgré toute sa circonspection, il ne put empêcher le cheval d’entendre le bruit de ses pas et le noble animal se mit à hennir avec tant de force qu’Harderich se réveilla. Inquiet, le comte appelle son écuyer et lui ordonne de se rendre à l’écurie pour voir ce qui s’y passe. Celui-ci s’y rend à moitié endormi et revient avec la nouvelle qu’il n’a rien trouvé. A son approche, Elbegast était grimpé sur une poutre sur la quelle il s’était étendu.

    Au moment où Harderich voulait se remettre au lit, les hennissements recommencèrent avec plus de force et, dans la persuasion que tout n’était pas en règle dans le château, prend flambeau et fouille tous les coins et recoins, toutefois sans plus de succès que son écuyer. Revenu près de son épouse, celle-ci lui dit que d’autres causes devaient lui ravir le repos, et après d’instantes prières le comte lui avoue qu’avec 12 complices, dont il cite les noms, il avait conçu le plan d’assassiner l’empereur dans son palais, et que l’exécution devait avoir lieu le lendemain même.

    Charles qui a tout entendu, sort de la salle et rejoint à l’écurie le nain qui s’efforçait inutilement de monter le cheval.

    « — Je pourrais prendre les œufs sous la poule s’écria-t-il, et cette maudite bête ne se laisse pas monter ! Cependant je ne connais pas de plus noble coursier et celui qu’il porte est invincible.

    — Laisse moi essayer, dit l’empereur. »

    Sous la main de Charlemagne le cheval se laissa seller et brider sans résistance. L’empereur se mit en selle et reprit au galop le chemin de son palais. Le nain ne put soutenir une pareille course et resta loin en arrière ; plus tard toutes les recherches de l’empereur pour le retrouver restèrent infructueuses : il ne le revit jamais.

    Arrivé à la résidence, il ordonna de saisir et de pendre le comte et ses complices lorsqu’ils se présenteraient au palais. Ceux-ci qui ne se doutaient de rien arrivèrent Mais quelle fut la terreur d’Harderich lorsqu’ il vit l’empereur, monté sur son propre coursier, lui reprocher d’une voix tonnante sa trahison et le condamner au dernier supplice. Les misérables furent exécutés et nul ne revit son château.

    Vestiges du palais impérial de Charlemagne à Ingelheim (Allemagne)
    Vestiges du palais impérial de Charlemagne à Ingelheim (Allemagne)
    © Crédit photo : La Photo Passion, http://www.laphotopassion.com

     

    C’est en mémoire de cette protection miraculeuse que Charlemagne surnomma son palais Ingelheimingel signifiant ange en allemand, et heim signifiant chez soi. Le pape Adrien Ier (772-795) avait envoyé d’Italie, pour la construction de cet édifice (qui débuta en 774), les mosaïques et le marbre. Beaucoup d’empereurs allemands y eurent leur résidence. Charles IV, empereur du Saint-Empire romain germanique (1355-1378), fut le dernier souverain qui y habita.

     

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  • Chapelle de Saint-Lubin-de-l’Epine
    à Louviers (Eure) : entre
    légende et pèlerinage
    (D’après « La Normandie littéraire » paru en 1895)
     
     
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    A l’orée de la forêt de Louviers, frileusement blottie dans un pli de terrain, s’élève la ferme de Saint-Lubin. L’attention du voyageur n’est pas sollicitée par l’aspect extérieur des constructions, quoique les murs de l’enclos soient solidement construits et que les bâtiments aux charpentes apparentes, aux toits couverts de tuiles, diffèrent des métairies normandes. Là, cependant, existait avant la Révolution le prieuré de Saint-Lubin-de-l’Epine ou de l’Epinay, fondé dans le courant du XIIe siècle, comme dépendance du prieuré de Lierru, par Raoul de Tancarville, qui donna au célèbre Guillaume d’Evreux, son ami, une portion des landes qui avoisinaient la forêt de Louviers pour y fonder une maison de son ordre.

    Les bâtiments du monastère sont transformés en granges, et la chapelle, elle-même, n’est plus qu’un vaste grenier où s’entassent les récoltes du fermier. Il méritait cependant une destination moins vulgaire le petit sanctuaire de Saint-Lubin que des mains pieuses ont élevé, restauré, agrandi jusqu’à tracer sur le sol un plan cruciforme. Le portail a été élevé dans les premières années du XVIe siècle et le chevet ou chœur a été édifié à la même époque par Jean de Challenge, prieur de Lierru. Le XVIIe siècle a ajouté deux ailes à la partie centrale et primitive (XIIe siècle) et complété la symétrie du plan.

    Ancien prieuré de Saint-Lubin à Louviers (Eure)
    Ancien prieuré de Saint-Lubin à Louviers (Eure)

     

    Une forte épine blanche ombrage de ses rameaux le portail qui disparaît sous cette végétation luxuriante. C’est l’arbre vénéré de Saint-Lubin. Une petite porte tracée en anse de panier donne accès dans le sanctuaire. L’ornementation en est sobre : on n’y voit ni choux, ni crochets ; seule, une large gorge dans laquelle court une branche de feuillage et de fruits encadre l’ouverture. Au-dessus, une baie à meneaux flamboyants troue le tympan et éclaire l’édicule qui ne reçoit plus de lumière que des fenêtres du chevet, découpées en lobes cordiformes.

    A l’intérieur, le polygone du chevet est fortement accusé par les nervures prismatiques des voûtes descendant d’une clef sculptée aux armes des Challenge dont l’écu décore également les supports des statues de la Sainte Vierge et de saint Lubin. Un autel rustique formé d’une table de pierre soutenue par deux colonnettes à facettes, à arêtes hélicoïdales, est le seul mobilier que la tourmente révolutionnaire ait respecté. Les statues de saint Laurent et de saint Gordon, enlevées à la décoration des chapelles du transept y sont déposées ainsi que le reliquaire de saint Lubin. Buste moderne, d’une polychromie barbare et d’une conception bizarre, car pour l’affecter à l’usage de reliquaire, un trou ovoïde a été ouvert au sommet du frontal et la cavité a été recouverte d’un verre qui laisse voir un fragment d’os incinéré.

    Tous les hagiographes font naître Lubin ou Léobin (Leobinus) au diocèse de Poitiers sous le règne de Clovis (2e moitié du Ve siècle). Ils montrent le jeune pâtre dévoré du désir de s’instruire faisant écrire, par un moine, les lettres de l’alphabet sur sa ceinture, afin de pouvoir apprendre à lire en gardant ses troupeaux. L’amour de l’étude fit bientôt admettre Lubin dans le monastère de Nouaillé qu’il quitta pour se rendre au couvent de l’île Barbe, près de Lyon. Cette abbaye ayant été envahie par les fils de Clovis, conquérants de la Bourgogne, Lubin resta seul dans l’île. Les barbares voulurent qu’il leur révélât la cachette des trésors de la communauté, mais Lubin s’y étant refusé fut mis à la torture et laissé pour mort.

    Miraculeusement rendu à la santé, Lubin vint se placer sous la discipline de saint Avit, et, à la mort de ce saint, choisit un ermitage, à la solitude de la charbonnière, dans la forêt de Montmirail. Sa réputation de sainteté s’étendit aux alentours ; ses prières arrêtèrent un ouragan qui désolait la campagne et éteignirent un incendie qui détruisait la forêt. Les auteurs de la Vie des Saints attribuent encore à saint Lubin d’autres miracles, parmi lesquels l’extinction de l’incendie d’une forêt dans les environs de Paris, la résurrection d’une jeune fille de Châteaudun et la guérison de saint Calétic qui devait lui succéder à l’évêché de Chartres. Car saint Lubin, après avoir été quelques années abbé de Brou, se rendit à Arles avec saint Aubin pour visiter saint Césaire et fut, à son retour, élu évêque de Chartres, l’an 544. Il mourut en 557, après avoir assisté à plusieurs conciles.

    Ce que n’ont écrit ni le Père Géry, ni Godescart, ni Henry de Riencey dans la Vie des Saints, c’est la légende, toute locale, que racontent les paysans des environs de Louviers, et qui affirme que saint Lubin vivait dans un ermitage de la forêt. Un jour il se rendit au marché de la ville pour acheter du poisson, le seul mets qu’il ajoutait aux racines dont se composaient ses repas. A son retour, étant très fatigué, il s’endormit au pied d’une épine et son sommeil dura sept années. Lorsqu’il se réveilla, il trouva les poissons contenus dans son panier aussi frais qu’ils étaient avant son sommeil. C’est en mémoire de ce miracle et pour en louer Dieu que saint Lubin aurait fondé la petite communauté de l’Epine dont la chapelle jouirait depuis lors d’une grande vénération.

    Portrait de saint Lubin de Chartres. Tableau de l'église Saint-Lubin, à Richarville (Essonne)
    Portrait de saint Lubin de Chartres. Tableau de l’église Saint-Lubin,
    à Richarville (Essonne). © Crédit photo : Topic-Topos

     

    Jadis on venait de fort loin en pèlerinage au modeste sanctuaire. Un saint qui, pendant sept années, avait dormi sur la terre à la face des étoiles, sans être atteint ni de douleurs ni de rhumatismes, devait bien guérir les mortels qui en étaient affligés ?... Mais saint Lubin n’est pas seulement un guérisseur de sciatiques et le pèlerinage qui a lieu, chaque année, à son ermitage contient bien d’autres enseignements. C’est au mois de mars que s’accomplit cette dévotion, lorsque le soleil fait monter la sève et gonfler les bourgeons aux branches des arbres et que les brises tièdes, chassant les frimas, ramènent les chants d’oiseaux et les nids dans les buissons. Tout Louviers se rend à Saint-Lubin.

    C’est la première assemblée de l’année, aussi des environs sont accourus de nombreux pèlerins. La route dont les lacets se déroulent au flanc du coteau est des plus pittoresques. Les promeneurs s’arrêtent et stationnent pour jouir du magnifique panorama de la vallée de l’Eure. Les vieillards plaisantent et se gaudissent devant les boutiques où se débitent des figues et des raisins secs, tandis que les jeunes gens aguichent les jeunes filles, flirtent et essaient de se faire accepter pour danser, toute la saison, aux assemblées des villages voisins. Les couples arrivent ainsi en discutant les clauses d’un doux contrat d’amour à la ferme de Saint-Lubin. Pour cette cérémonie, les gerbes qui encombraient la chapelle ont été transportées dans les celliers voisins. Les fourrages, les pailles ont été entassés dans les greniers. Les murs jadis ornés de peintures, et aujourd’hui couverts de moisissures, disparaissent sous les branchages des sapins fauchés dans la forêt. La foule des pèlerins peut accomplir ses dévotions jusqu’au moment où un orchestre champêtre fera entendre les premières mesures de danses lancées par des instruments disparates.

    Pour trouver le sens caché de la légende de saint Lubin, constatons tout d’abord, d’après les fouilles faites par l’abbé Cochet en 1870 et les explorations archéologiques menées avec méthode à la fin du XIXe siècle dans les forêts de Bord et de Louviers, que le vaste plateau de Tostes, dont les pentes boisées se mirent dans la Seine ou descendent jusqu’aux rivières de l’Eure et de l’Iton, était couvert de constructions romaines. Les conquérants des Gaules avaient établi sur ce point d’importantes factoreries et leurs villas incendiées, lors des invasions du Ve siècle, ont été restaurées et habitées par les Francs, contemporains du moine Lubin.

    N’est-il pas admissible que cet ermite qui, pendant sa vie, jouissait déjà d’une grande réputation de sainteté, n’ait vu sa mémoire vénérée tout d’abord aux confins d’une forêt au centre de laquelle venaient de s’établir les envahisseurs nouvellement convertis au christianisme ? Son nom même a remplacé celui de divinités du paganisme car il se trouve dans la chapelle de l’Epine une statue d’évêque - celle de saint Lubin sans nul doute - taillée dans une branche d’arbre. L’icône apparaît ainsi que l’amadryade antique. La tête mitrée et les mains soutenant la dalmatique ont été taillées par le ciseau du sculpteur tandis que les autres parties de l’image se perdent et se fondent dans l’écorce rugueuse de l’arbre qui a été conservée.

    Intérieur de la chapelle de l'ancien prieuré de Saint-Lubin
    Intérieur de la chapelle de l’ancien prieuré de Saint-Lubin

     

    La légende qui fait dormir le saint pendant sept années à l’abri d’une aubépine, cet arbrisseau dont les blanches fleurs ouvrent leurs corolles aux premiers sourires du printemps ; la fête qui se célèbre lorsque le clair soleil caresse la terre et que les prés se constellent de primevères et de pâquerettes sont les symboles de la résurrection et du réveil de la nature. N’est-ce pas là le secret des mystères qui se célébraient, dans les nuits d’Eleusis, à la lueur des torches, par tout ce peuple de laboureurs et de bergers, fils pieux de la Grèce ?

    La dévotion à saint Lubin a substitué les pratiques chrétiennes au culte des faux dieux. La primitive chapelle élevée par les Francs sur l’emplacement du sacellum antique a été pillée et brûlée par les Normands. Leurs hordes saccagèrent tout le pays compris entre Pont-de-l’Arche et Chartres, et c’est après la conversion au christianisme des pirates du Nord, et leur installation définitive en Neustrie, que la mémoire de saint Lubin, toujours vénérée par les populations de la vallée de l’Eure, fut de nouveau honorée dans le sanctuaire construit par Guillaume d’Evreux dans les landes voisines de Louviers. Telle paraît être la vérité tirée de la légende de saint Lubin.

     

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  • Chapeau (Le) de Sans-Ame ou comment
    bien acquis peut aussi profiter
    (D’après « Journal du dimanche : littérature,
    histoire, voyages musique », n° du 24 janvier 1892)
     
     
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    En vue d’expliquer un proverbe des Alpes-de-Haute-Provence, Paul Arène relate l’histoire insolite du paysan dit Sans-Ame, habitant le pays rocailleux d’Entrepierres, qui pour tout avoir possédait « un coin de terre très en pente avec moins de terre que de cailloux ; pour demeure, une masure en ruines ; pour amis, une chèvre et un âne qui faisaient leur bergerie et leur étable de l’unique pièce du logis », et au chapeau duquel le curé eut le malheur de s’en prendre
     

    La masure, tant bien que mal, paraît de la pluie ; le coin de terre, quand Dieu ne le grêlait point, donnait au bout de l’an quelques épis maigres, juste assez pour vivre ; la chèvre, après avoir tout le jour couru au travers des lavandes, rapportait à la nuit, en moyenne, un litre de lait ; et si le pauvre homme (cela lui arrivait une fois par mois !) avait envie de se régaler d’un coup de vin, il s’en allait dans la montagne, coupait douze fagots de genêt vert, les chargeait sur l’âne et descendait les vendre à la ville, où les douze fagots rendaient vingt-quatre sous. Ce qui fait que, le soir, l’âne le ramenait vaguement gris, brimbalant au roulis du bât, mais joyeux et plein de courage pour boire de l’eau le restant des quatre semaines.

    Village d'Entrepierres (Alpes-de-Haute-Provence)
    Village d’Entrepierres (Alpes-de-Haute-Provence). © Crédit photo : Altitude B

    Ce pauvre homme se trouvait heureux et n’enviait le bien de personne. Seulement, il avait des idées à lui et n’entrait jamais dans les églises. On l’accusait d’avoir dit un jour, au grand scandale de ceux qui l’entendirent : « Le bon Dieu, le voilà ! » en montrant le soleil. Depuis, les dévotes racontaient qu’il avait vendu son âme au diable, n’attendant pas même, selon l’usage, l’heure de l’agonie pour opérer la livraison ; et tout le monde dans le pays l’appelait le Sans-Ame, sobriquet qui, d’ailleurs, ne le fâchait point.

    Un après-midi, Sans-Ame s’en revenait de son expédition mensuelle à la ville, jambe de ci, jambe de là, sur sa monture, fier comme un Artaban, et fort peu taquiné de n’avoir plus son âme à lui. C’était la fête au village. La procession qui descendait et le Sans-Ame qui montait se rencontrèrent. Comme le chemin, se trouvait étroit, entre un grand rocher gris et un torrent qui roulait au bas du talus des flots d’eau claire, Sans-Ame fit ranger son âne pour laisser passer. Malheureusement, Sans-Ame ne salua point, moins, par malice que par habitude. Les paysans de là-bas disent volontiers « bonjour », mais ne saluent guère.

    Le curé fend les rangs, rouge dans son surplis comme un bouquet de pivoines dans le papier blanc d’un cornet, et, d’un revers de main, jette à l’eau le chapeau de Sans-
    Ame. Un chapeau tout neuf, mes amis ! (Sans-Ame, pour l’acheter, s’était précisément, ce jour-là, privé de boire ses fagots), un chapeau garanti sept ans par le chapelier, un chapeau en feutre collé, dur comme un silex et solide à porter le poids d’une charrette.

    Qui- peut dire les émotions de Sans-Ame ? Il vit, drame d’une seconde, le chapeau flotter sur l’eau bouillonnante, tourbillonner, s’emplir, puis disparaître dans l’écume fouettée d’un remous. Le curé riait, Sans-Ame ne disait mot. Un instant il regarda la petite barrette à pompon que le curé portait sut sa tonsure ; mais cette tentation dura peu : la barrette n’avait pas de-visière ! Et Sans-Ame, tête nue, remonta chez lui, tandis que ;la procession descendait au village.

    Le lendemain, les gens qui passèrent devant le petit champ de Sans-Ame crurent d’abord qu’un curé piochait. C’était le propriétaire lui-même, en train de rustiquer au soleil sous un large couvre-chef ecclésiastique. Le vieux Sans-Ame, homme de rancune, était allé tout simplement attendre le curé à la promenade. « Pardon, excuse, Monsieur le Curé, vous m’avez noyé mon chapeau, il m’en faut un autre, donnez-moi le vôtre. » Le paysage était pittoresque, mais solitaire, et le curé avait donné son chapeau.

    Les malins essayèrent bien de railler Sans-Ame sur l’extravagance de sa coiffure ; lui se déclara ravi de l’échange, affirmant que rien n’est commode comme un chapeau de curé, avec sa coiffe ronde et ses larges bords, pour garantir à la fois des rayons trop chauds et de la pluie. La joie de Sans-Ame ne dura guère. Dès le surlendemain, le curé, qui avait réfléchi, le sommait par huissier d’avoir à lui rendre le chapeau. « Pas du tout, dit Sans-Ame, on ira, samedi prochain, en justice, le chapeau est mien d’ici-là. »

    Chemin entre Sisteron et Entrepierres au début du XXe siècle
    Chemin entre Sisteron et Entrepierres
    au début du XXe siècle

    Ce fut une fête à la ville quand, cinq jours après, Sans-Ame arriva, coiffé d’un chapeau de curé, avec ses fagots et son âme. Sans-Ame vendit les fagots, but douze sous sur vingt-quatre, et puis se rendit au prétoire. « Audience, chapeau bas ! » glapit l’huissier. Injonction superflue, au moins pour Sans-Ame, car, en apercevant le curé, son premier mouvement avait été de fourrer l’objet du litige sous la banquette. Le juge de paix conclut à la conciliation : Sans-Ame avait eu tort, le curé aussi ; Sans-Ame rendrait le chapeau, et le curé lui en payerait un autre pareil à celui qu’il avait noyé. « C’est juste, dit Sans-Ame en tendant au curé sa coiffure. »

    Mais le curé recula d’horreur. On ne sait pas ce que huit jours de vie paysanne peuvent faire d’une coquette coiffure de curé. Hérissé, cabossé, souillé, rougi par le

    soleil, amolli par la pluie, et battant des ailes sous ses brides lâches comme un corbeau près d’expirer, le chapeau n’avait plus forme humaine. « Puisqu’il ne le veut pas, je le garde », dit Sans-Ame. Et, fièrement, il remit sur sa tête ce chapeau maintenant bien à lui.

    Dès lors, à ce que dit la légende, il ne se passa pas un jour sans que l’heureux paysan ressentît les effets miraculeux de la sacro-sainte coiffure. Le ciel fut dupe, et, trompée sans doute par le pieux emblème, qu’elle ne pouvait d’ailleurs apercevoir que par en haut, la Providence semblait se plaire à faire pleuvoir sur l’intrigant qui s’en paraît la rosée de ses bénédictions. Un orage ravageait-il le pays, il épargnait le champ de Sans-Ame.

    Sans-Ame engrangeait, tous les ans, double récolte. Sans-Ame faisait des héritages. Sans compter que, son procès l’ayant rendu populaire, les ménagères ne voulaient plus d’autres fagots que les siens, ce qui l’obligeait à aller se griser deux fois par semaine à la ville, au lieu d’y aller une fois par mois. Enfin, toujours couvert de son chapeau., dont il ne voulut pas se séparer un seul instant au cours d’une vie qui fut longue, Sans-Ame s’éteignit doucement entre sa chèvre et son âne, riche, honoré, rempli de jours et obstinément béni du ciel, sans avoir jamais consenti à se réconcilier avec l’Eglise.

    De là le proverbe si connu là-bas : « C’est la religion de Sans-Ame qui faisait la nique au bon Dieu dessous un chapeau de curé ».

     

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  • Canne miraculeuse de Thiébaut,
    saint patron de Thann (Alsace)
    (D’après « Le Pays lorrain », paru en 1926)
     
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    Au temps lointain des miracles, affirme la légende, saint Thiébaut fut envoyé par le maître d’en haut, en tournée dans le beau pays d’Alsace, muni de sa précieuse canne convoitée par le Diable. Il partit de grand matin à travers la campagne. C’était dimanche, il faisait beau. La tradition rapporte encore que le soir venu il s’étendit sur l’herbe et qu’à son réveil le lendemain sa canne était devenue un beau sapin. Un conte populaire nous livre les secrets de ce prodige..
     

    Homme de taille moyenne, saint Thiébaut — de son vrai nom Ubald, évêque de Gubbio, en Ombrie (Italie), né vers 1085 et mort en 1160 — avait l’œil très bon mais assez goguenard, et un petit doigt plein de malice. Il avait pris sa canne et une grande besace qu’il avait remplie de noix, d’un petit morceau de viande froide, et d’une mignonne bouteille. On prétend qu’il y avait deux œufs dans la besace. C’est bien possible, car saint Thiébaut connaissait parfaitement les exigences de son estomac.

    Or donc, il partit. Dans les prés on voyait des milliers de fleurs, et dans les arbres, les oiseaux menaient grand tapage... « Beau temps », pensait-il, « pas trop chaud, il fera bon marcher » et le brave saint s’en allait joyeusement. Il s’arrêta près d’un ruisseau, écoutant les eaux qui roulaient sur les pierres. S’étant assis, il ouvrit sa grande besace et en sortit sa mignonne bouteille, qu’il plongea dans l’eau. Puis, il l’éleva vers le ciel en prononçant des mots étranges. Enfin, dans un geste lent et large, il répandit son contenu sur la terre. La vigne apparut, portant de grosses grappes opulentes et dorées. Il cueillit un grain de raisin, le mangea et l’ayant trouvé bon, il reprit sa canne et partit dans les bois.

    Statue de saint Thiébaut (Collégiale Saint-Thiébaut de Thann)
    Statue de saint Thiébaut (Collégiale Saint-Thiébaut de Thann)

    Il marchait depuis longtemps quand un lièvre sortant d’un fourré s’approcha de lui. Ils partirent tous deux. Bientôt, saint Thiébaut assez fatigué, désira prendre un peu de repos. Il faisait maintenant bien chaud, et une petite clairière des plus avenante s’offrit aux yeux du lièvre qui murmura malicieusement : « On s’assied ? »

    — Si tu veux !

    Et l’on s’assit. Le saint prit sa besace : « As-tu faim ? »

    — Non, merci.

    Tout en conversant avec son compagnon, saint Thiébaut prépara son déjeuner. Il était méticuleux, il aimait à s’entourer du plus grand confort possible, aussi planta-t-il sa canne dans la mousse. Il avait au préalable disposé une grande serviette toute propre sur ses genoux, car il craignait de tacher ses vêtements. Ces petits détails domestiques ne l’empêchaient pas de causer avec son compagnon, qui, lui, ne manquait pas d’humour. Parfois même ils riaient franchement. Enfin le saint questionna :

    — Je ne t’ai pas demandé de nouvelles de chez toi... Ça va bien ? Tu es content ? As-tu des enfants ?

    — Oui, un fils.

    — Que fait-il donc ton fils ?

    — Il travaille. Je suis tranquille, il tourne bien. Il était assez coureur, mais maintenant il s’est rangé, et nous croyons la mère et moi, qu’il se mariera bientôt. En tous les cas il a trouvé un terrier très confortable, pas trop loin du ruisseau. C’est l’essentiel !

    — Et, ta femme... Hein ?

    — Je l’ai quittée tout à l’heure, je lui ai apporté de quoi manger.

    — En somme tu es raisonnable ?

    — Pas plus qu’un autre, seulement voilà, je me suis débrouillé !

    — Voyons, que voulais-je te dire... Ah oui, j’y suis, envoie-moi donc ton fils avant son mariage, je lui donnerai quelques conseils.

    — C’est entendu, je lui dirai de passer chez vous. Je vous remercie bien, seulement, veuillez m’indiquer s’il vous plaît les chemins, et les moyens de locomotion.

    — Tu as raison. Le mieux serait qu’il vienne là-haut me trouver, dit le saint en regardant le ciel, et il ajouta : « Je t’enverrai une paire d’ailes, j’en ai justement reçu d’Icare ces jours derniers, j’en suis content. J’en ai bien une paire là, dans ma besace, mais j’en ai besoin pour rentrer ce soir, enfin tu peux toujours voir comment elles fonctionnent. ». Le lièvre prit les ailes et les regarda en réfléchissant, tandis que saint Thiébaut achevait son repas.

    — Elles sont très pratiques, c’est un excellent système, dit le lièvre en secouant lentement la tête d’un air compétent, il acheva : « Ah ! cet Icare est vraiment très fort ! »

    — Oui, dit le saint, c’est un garçon qui a de la valeur. Ton fils recevra les mêmes ailes que celles-ci, le même modèle exactement.

    — C’est entendu, je vous remercie. Ah ! je vais vous quitter. On m’attend à deux heures et demie au quartier général, et je crois bien qu’il est déjà deux heures.

    Collégiale Saint-Thiébault de Thann. Gravure d'Isidore Deroy (1889)
    Collégiale Saint-Thiébault de Thann. Gravure d’Isidore Deroy (1889)

    Le saint regarda le soleil avant que de répondre : « Il est deux heures moins dix, exactement. Tu as encore le temps, nous prendrons le café ensemble, j’en ai reçu ce matin d’un de mes collègues qui fait une tournée en Afrique, je crois qu’il est bon, et si tu veux m’aider à faire du feu, cela ira assez vite. » Bientôt le feu flamba entre deux grosses pierres. Saint Thiébaut alluma sa pipe. Le lièvre regardait le saint attentivement, comme s’il voulait découvrir le secret de sa bonté. Enfin, voyant son bâton, il dit : « Vous avez toujours votre canne, elle doit bien vous aider dans vos excursions à travers bois ».

    Le saint fronça les sourcils et murmura gravement : « Cette canne, est un don du maître ! ». A ce moment, le feu qui brûlait normalement dégagea une énorme colonne de fumée noire qui monta tout droit au ciel, qui y resta et qui forma un nuage d’un gris sinistre. Les oiseaux se taisaient, le vent petit à petit vint dans la clairière ; la fumée commença d’aveugler les deux camarades. Le lièvre angoissé, énervé, disait : « Qu’est-ce que cela ?. C’est étrange, je ne vois plus rien. »

    Le lièvre toussait, mais le saint qui ne bougeait pas, se contenta de répondre : « Je sais ce que c’est. Tu as parlé de cette canne. Qui me guide. Qui est un présent du maître... »

    — Eh bien ?

    — Le Diable nous a entendus... Tu ne comprends pas ? Il veut me perdre... Il cherche à prendre ma canne pour que je ne puisse plus retrouver mon chemin... Mais je suis plus fort que lui. Je tiens ma canne, ma bonne vieille canne, elle ne pourra pas m’échapper.

    L’orage grandissait. La pluie tombait. Les sapins ployaient et le vent pleurait lugubrement, comme une sirène. La noire fumée envahissait la forêt. Tout à coup le tonnerre éclata près des deux amis ; un arbre tomba, la cime s’écroula près de saint Thiébaut. Toujours fort, il tenait sa canne, mais le lièvre pris de terreur, pleurait en disant : « Ma femme, mon enfant, où sont-ils ? Quand les verrai-je ?... O toi, mon bon saint, ne peux-tu les protéger ? »

    Comme il pleurait le pauvre petit lièvre ! Saint Thiébaut eut un mouvement de mauvaise humeur, il ne put s’empêcher de dire à son compagnon : « Va les retrouver, tu m’ennuies à la fin avec tes lamentations ! Cours à ton terrier ! »

    — Mais je ne vois rien, la fumée a envahi la forêt, jamais je ne pourrai retrouver mon logis... Peut-être sont-ils morts déjà... Je ne les verrai plus... Ah ! Misère. Misè...

    Il ne put en dire davantage. La fumée le faisait tousser, l’asphyxie le faisait cruellement souffrir. Il était à demi mort, mais saint Thiébaut ne bougeait pas ; toujours fort, il tenait sa canne. Un coup de vent lancé par le Diable qui avait mal calculé son affaire — (dans ce temps-là, les diables se trompaient quelquefois) — chassa pour une seconde la fumée dans laquelle les deux compagnons mouraient, l’un d’angoisse et l’autre d’épuisement. Alors saint Thiébaut vit le pauvre lièvre qui était devenu la proie de l’asphyxie. Il lui dit presque à bout de souffle, tant il était fatigué : « Prends mes ailes et ce morceau de ma canne. Ainsi tu trouveras ton chemin : Je le veux ! »

    Le Diable. Stalles de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann
    Le Diable. Stalles de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann

    Le saint, à l’aide de son couteau, tailla un petit morceau de bois dans la fameuse canne, puis ayant ajusté ses ailes à son compagnon, celui-ci disparut rapidement. Saint Thiébaut eut encore la force de lui crier : « Rapporte-moi mes ailes ce soir, afin que je puisse rentrer ! »

    — Oui ! Oui ! hurla le lièvre, et sa voix se perdit dans le grand tintamarre de l’orage.

    Saint Thiébaut resté seul, ayant ainsi reconquis sa liberté entière de faire certains signes et de prononcer certaines paroles divines, fit d’abord une prière. Puis il prit sa canne et traça dans l’air des signes magiques, dont il connaissait la puissance. L’orage se calma, et la nature apaisée sécha ses larmes sous un soleil tout neuf qui faisait briller des gouttes d’eau au bout des branches redevenues immobiles.

    Le Diable était nettement vaincu, mais il était — à ce moment-là du moins — un bon diable ! Sentant bien que saint Thiébaut était plus fort que lui, il avait déposé ses armes tranquillement et dignement : un énorme soufflet, des poudres fumeuses et détonantes. Le saint ne s’enorgueillit pas de sa victoire, parce qu’il était bien fatigué. D’autre part, sa modestie était d’autant plus grande qu’il était toujours seul et il pensait avec raison que c’était troubler le fond d’une âme pure que de la pénétrer d’orgueil, de vanité ou même d’une complaisante satisfaction de soi. Il se disait aussi que s’il se mettait à parler trop haut, le Diable l’entendrait et cela pourrait bien provoquer les vengeances de cet ennemi redoutable.

    Saint Thiébaut s’était bien reposé et pensait à partir, quand il vit le sapin écroulé à ses pieds. Il le regarda et songea tristement : « Pauvre arbre, qu’avait-il fait pour qu’on le fît mourir ? Il ne méritait pas cela ! » Il y avait un nid dans une branche, il était encore intact, la chute de l’arbre ne l’avait même pas déplacé. Le saint qui avait l’âme tendre eut des larmes dans les yeux en songeant que peut-être un oiseau innocent était mort avec ses petits.

    Il voyait avec peine cette grande cime étalée sur la terre comme un grand cadavre, et il disait : « Si seulement je pouvais donner la vie à cet arbre secourable. Mais hélas, je ne puis ! » Le bon saint se disait avec amertume que malgré ce que l’on pouvait croire ou imaginer de sa puissance, celle-ci n’était pas aussi grande puisqu’il ne pouvait même pas donner la vie aux morts, ce qui est la plus simple et la plus difficile des bontés.

    Tristement, il rassembla ses affaires, les mit dans sa grande besace et partit à travers la forêt pour se rendre compte des dégâts. Mais il était triste et souvent il se retournait pour regarder le grand cadavre. Il marchait depuis deux heures, quand il aperçut un autre sapin étendu sur le sol, il le contempla et ne se désespéra plus, car il sentait que c’était inutile. Enfin, après une nouvelle marche, il découvrit un troisième sapin couché le long d’un ruisseau, il s’approcha, il regarda et put discerner écrasé sous le tronc puissant de l’arbre mort le corps d’un lièvre. Alors il se souvint que son compagnon lui avait dit avoir un fils demeurant près d’un ruisseau. Il n’y avait aucun doute, ce fils était mort là écrasé. Saint Thiébaut s’assit pour mieux pleurer et peut-être aussi pour veiller le mort.

    Le soir s’étendait sur la forêt. L’ombre envahissait la terre et le brave saint allait dormir quand il se souvint que le lièvre devait lui rapporter ses ailes. Vite il se leva, il reprit sa route avec sa canne et sa besace. Il arriva à la clairière et attendit son compagnon. Il l’attendit longtemps, très longtemps. Enfin, voyant qu’il ne venait pas, le brave saint planta sa canne dans la mousse, mit sa besace sous sa tête et c’est sous une voûte étoilée qu’il s’endormit.

    Il s’éveilla au petit jour, vit où il était et pensa avec angoisse : « Seigneur qu’ai-je fait, je n’ai pas encore transmis mon rapport sur ma tournée, que me direz-vous ? » Il se retourna, chercha sa canne, il ne la trouva plus. Il y avait à sa place un beau sapin. Il chercha son bâton ailleurs, mais rien. Il ne trouva pas non plus le cadavre de l’arbre. « Je rêve, pensait-il, je rêve assurément ». Il partit dans les bois, il ne vit plus les deux arbres morts, il ne trouva plus le corps du fils de son compagnon.

    « Voyons, voyons, disait saint Thiébaut, je ne suis pourtant pas fou ! Qu’est-ce que cela signifie ? Je ne suis pourtant pas fou ! »

    — Non, tu es un brave saint, et le Seigneur a exaucé ta prière !

    — Qui parle ?

    — Nous.

    Et saint Thiébaut vit toute la famille de son compagnon de la veille, que le Seigneur avait fait venir jusqu’à lui avant de renvoyer tout ce monde auprès du saint. Le père de la famille prit la parole pour remercier son ami, lui disant qu’il l’avait sauvé de l’orage et que le Seigneur avait changé sa canne en sapin, en trois sapins. De plus : « Le Seigneur l’a bien dit, ajouta le lièvre, chaque branche de ces trois sapins protégera contre l’orage ».

    Fête des Trois Sapins, à Thann
    Fête des Trois Sapins, à Thann

    Saint Thiébaut était tellement ahuri de ce prodige qu’il lui fallu s’asseoir. Enfin, au bout d’un temps assez long il murmura : « Mais voyons... Voyons... Ma canne ? ». Le Seigneur y avait pensé. Le lièvre montra à saint Thiébaut une canne toute neuve qui était plantée dans la mousse. Le Saint la regarda et prononça imperceptiblement : « Je n’aime pas beaucoup ces choses imprévues, moi, ah mais non ! Ah mais non ! »

    Il osait à peine toucher ce nouveau bâton, alors le lièvre lui dit : « Mais prenez-le voyons, il est très beau vous savez, et tout neuf, tout neuf... » Saint Thiébaut enfin, saisit la canne, la regarda, la toucha, la palpa, la tourna, la retourna, dans un sens puis dans l’autre, tant et si bien que les lapins sourirent. Enfin le brave saint éclata : « Vous direz de moi ce qu’il vous plaira, mais j’aimais mieux l’autre, j’aimais mieux ma bonne vieille canne ». Puis il fit une prière. Puis un oiseau chanta.

    Chaque année, le 30 juin, on fête ce brave saint. Cela s’appelle la Fête des trois sapins. Ceci encore donne le champ vaste à l’imagination, d’autant plus que cette fête est très curieuse et mérite d’être racontée.

    Le 30 juin, à 20 heures, on dit une messe en l’honneur du patron de la ville. Puis le curé, le maire, le sous-préfet, suivis des fidèles, descendent sur la place de l’église en grand cortège. On a disposé trois sapins en triangle. La musique municipale joue ses plus beaux morceaux. Les maisons voisines sont illuminées. Le cortège s’arrête devant les sapins. On tend une torche enflammée au curé qui met le feu au premier sapin. Ensuite le maire saisit la torche et allume le deuxième sapin. Enfin, c’est le tour du sous-préfet pour le troisième sapin.

    Lorsque le feu a dévoré les trois arbres qui sont enduits de poix et humectés de pétrole, les branches s’écroulent morceau par morceau au milieu de la foule. A ce moment, les habitants se précipitent pour ramasser les bois brûlés, car chacun d’eux protège la maison contre l’orage. Ensuite, un feu d’artifice déploie ses fils de feu dans le ciel et la fête se termine avec la dernière fusée. C’est là, on en convient, une fête étrange.

     

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  • Canicule : son influence néfaste
    à l’origine de maladies ?
    (D’après « La Science illustrée », paru en 1890)
     
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    Parmi les préjugés qui se sont enracinés dans l’esprit public, la croyance aux influences malignes des canicules est de même établie ; selon les uns, ce sont les fièvres qui sévissent à cette époque ; suivant les autres, c’est un moment redoutable où les maladies se font le plus généralement sentir

    « Qui veut mentir n’a qu’à parler du temps. » Ce proverbe fort répandu, semble n’avoir jamais reçu d’application plus rigoureuse que dans ce moment. Qui le croirait ? Nous sommes dans la canicule, c’est-à-dire dans la période la plus chaude de l’année ! écrit l’astronome Gabriel Dallet en juin 1890.

    D’où viennent ces croyances et quelle foi peut-on y ajouter ? La notion de l’influence néfaste des canicules remonte au temps des Égyptiens ; mais, comme pour la plupart des traditions, la signification que ces superstitions avaient à leur origine, ainsi que l’importance qu’on y attachait, ont singulièrement changé.

    Tous les écrivains qui ont parlé de l’Egypte s’accordent à dire que les prêtres égyptiens, seuls dépositaires de la science, faisaient jouer un grand rôle à l’étoile Soth, Sothis, Siriad ou Sirius. Ce fut au moyen des observations, faites dans les collèges de prêtres, des levers et des couchers héliaques de cette brillante étoile qu’on détermina la période célèbre connue sous le nom de période sothiaque, dont la durée était de 1461 ans.

    Les méfaits de la chaleur. Victime d'une insolation.
    Les méfaits de la chaleur. Victime d’une insolation.

    Voici de quelle manière ils étaient parvenus à la déterminer. L’année civile était égale, en Egypte, à 365 jours au lieu de 365 jours 1/4 ; ces quarts de jour accumulés faisaient tous les 4 ans rétrograder l’année solaire d’un jour entier, ce qui la rendait vague et indéterminée. Après 1460 ans, on comptait donc 1460 quarts de jours ou 365 jours, soit une année de plus qui s’ajoutait aux précédentes et le cycle caniculaire recommençait, car 1460 années solaires faisaient exactement 1461 années civiles égyptiennes.

    Les prêtres égyptiens crurent avoir fait une découverte de génie en inventant leur période sothiaque et des fêtes religieuses furent instituées pour célébrer le retour de cette époque qu’ils connaissaient seuls et qu’ils exploitaient. Ils faisaient prêter serment à tous les rois, dès leur avènement, de laisser l’année vague et de ne jamais consentir à l’intercalation de bissextiles qui eussent rendu l’année fixe.

    Le jour initial rétrogradant, les fêtes et les travaux se trouvaient changés et l’inondation du Nil, ce bienfait de l’Egypte, arrivait pour les Égyptiens à une date indéterminée. Les prêtres, au moyen du cycle caniculaire, connu d’eux seuls, rétablissaient les dates de ces événements et pouvaient les prédire.

    C’est également à l’aide des levers héliaques qu’ils annonçaient les jours caniculaires, c’est-à-dire l’époque des grandes chaleurs et des maladies qu’elles amènent avec elles, qui coïncidait à peu près avec les grandes crues du Nil, ce qu’on attribuait à Sirius (canicule). C’est là, nous explique Dallet, l’origine des jours caniculaires, qui, pour nous, durent du 12 juillet au 23 août, et pour les Anglais (dog days), du 3 juillet au 11 août.

    Ce cycle caniculaire, suivant les croyances superstitieuses, devait ramener les mêmes événements, et les mêmes phénomènes, parce qu’on pensait que tout ce qui se passait sur la terre dépendait des aspects célestes.

    On a remarqué que chaque renouvellement de la période sothiaque était signalé par un règne heureux. Antonin gouvernait en 138 et Henri IV en.1598. Or, ces deux dates correspondent à l’année initiale d’un nouveau cycle caniculaire.

    A celte période de 1461 ans, correspond la fable du Phénix, qui, après une vie errante de 1461 ans, mourait et renaissant de ses cendres, recommençait une nouvelle carrière du même nombre d’années ; c’était ainsi la base de la période de l’âge d’or si souvent chanté par les poètes.

    Chez les Romains et chez les Grecs, les canicules avaient déjà perdu leur véritable signification, bien que le souvenir de la mauvaise étoile (Sirius) se soit répandu chez eux, car ils avaient coutume de lui sacrifier tous les ans un chien roux. On ne voyait déjà plus à cette époque, dans les canicules, que le moment où soufflaient les vents du Sud (élésiens), que l’on redoutait comme funestes. Ces vents, engendrés au-dessus du Sahara, ont de tout temps reçu le nom de samounsimounsamiel, de l’arabe samma, qui veut dire chaud et vénéneux.

    Toutes les maladies qui accompagnent les grandes chaleurs étaient imputées aux canicules ; aussi, les médecins ordonnaient-ils, d’après les préceptes d’Hippocrate et de Pline « de ne pas se faire saigner, de boire médiocrement, de peu dormir et d’éviter de prendre des bains ».

    On peut accepter, à la rigueur, écrit encore notre astronome, que, dans l’origine, on ait fait coïncider certaines maladies avec le lever héliaque de Sirius ; mais on ne doit pas admettre que cette croyance persiste, car, outre que la raison nous indique la fausseté de semblables hypothèses, nous savons que, par l’effet de la précession des équinoxes, le lever héliaque de Sirius (autrement dit la canicule) n’a plus lieu que lorsque les jours caniculaires sont passés.

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  • Christophe (La légende de saint)
    (D’après « Le Magasin pittoresque », paru en 1834)
    Publié / Mis à jour le LUNDI 8 FÉVRIER 2016, par LA RÉDACTION
     
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    Avant d’être chrétien, saint Christophe se nommait Offerus. C’était une espèce de géant. Il avait un gros corps, de gros membres, et une grande figure où respirait la bonté. Quand il fut à l’âge de raison, il se mit à voyager en disant qu’il voulait servir le plus grand roi du monde.
     

    On l’envoya à la cour d’un roi puissant qui fut bien réjoui d’avoir un serviteur aussi fort. Mais un jour, le roi entendant un chanteur prononcer le nom du Diable, fit aussitôt le signe de la croix, avec terreur.

    « Pourquoi cela ? demanda Christophe.
    — Parce que je crains le Diable, répondit le roi.
    — Si tu le crains, tu n’es donc pas si puissant que lui ? Alors je veux servir le Diable. »

    Saint Christophe, par le graveur bolonais Marc Antoine Raimondi (vers 1480 - vers 1530)
    Saint Christophe, par le graveur bolonais
    Marc Antoine Raimondi (vers 1480 - vers 1530)

     

    Et Offerus quitta la cour. Après avoir longtemps marché, il vit venir à lui une grande troupe de cavaliers ; leur chef était noir et lui dit :
    « Offerus, que cherches-tu ?
    — Je cherche le Diable pour le servir.
    — Je suis le Diable, suis-moi. »

    Offerus suivit le Diable. Mais un jour, la troupe rencontra une croix sur le chemin, et le Diable ordonna de retourner en arrière :
    « Pourquoi cela ? dit Offerus.
    — Parce que je crains l’image du Christ.
    — Si tu crains l’image du Christ, tu es donc moins fort que le Christ ? Alors je veux servir le Christ. »

    Et Offerus continua seul sa route. Il rencontra un bon ermite et lui demanda :
    « Où est le Christ ?
    — Partout, répondit l’ermite.
    — Je ne comprends pas cela, dit Offerus ; mais si vous dites vrai, quels services peut lui rendre un serviteur robuste et alerte ?
    — On sert Jésus-Christ par les prières, les jeûnes et les veilles, ajouta l’ermite.
    — Je ne peux ni prier, ni jeûner, ni veiller, réplique Offerus ; enseignez-moi donc une autre manière de le servir ? »

    L’ermite le conduisit au bord d’un torrent furieux qui descendait des montagnes et il dit :
    « Les pauvres gens qui ont voulu traverser cette eau se sont tous noyés. Reste ici, et porte ceux qui se présenteront à l’autre bord sur tes fortes épaules ; si tu fais cela pour l’amour du Christ, il te reconnaîtra pour son serviteur.
    — Je veux bien le faire pour l’amour du Christ, répondit Offerus. »

    Il se bâtit donc une petite cabane sur le rivage, et il transportait nuit et jour tous les voyageurs d’un côté à l’autre du torrent. Une nuit, comme il s’était endormi de fatigue, il entendit la voix d’un enfant qui l’appela trois fois par son nom : il se leva, prit l’enfant sur ses épaules et entra dans le torrent. Tout à coup les flots s’enflèrent et devinrent furieux, et l’enfant pesa sur lui comme un lourd fardeau ; Offerus déracina un grand arbre et rassembla ses forces mais les flots grossissaient toujours, et l’enfant devenait de plus en plus pesant. Offerus, craignant de noyer l’enfant, lui dit en levant la tête : « Enfant, pourquoi te fais-tu si lourd, il me semble que je porte le monde. »

    Saint Christophe, par Conrad Witz (XVe siècle)
    Saint Christophe, par Conrad Witz (XVe siècle)

     

    L’enfant répondit : « Non seulement tu portes le monde, mais celui qui a fait le monde. Je suis le Christ, ton Dieu et ton maître, celui que tu dois servir. Je te baptise au nom de mon père, en mon propre nom, et celui du Saint-Esprit. Désormais, tu t’appelleras Christophe » (c’est-à-dire porte-Christ).

    Depuis ce jour, Christophe parcourut la terre pour enseigner la parole du Christ ; et il fut, selon l’opinion la plus connue, martyrisé en Lycie, durant la persécution de Dèce, vers 251. La bonté de saint Christophe a été l’origine de plusieurs proverbes. On disait entre autres choses :

    « Qui te mane vident nocturno tempore rident. »
    Ceux qui verront saint Christophe le matin riront le soir.

     

     
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