• Le variable discours de la vie humaine (fragment)

    Ô coeur mondain, humaine pensée 
    Trop aveuglée, encor plus insensée, 
    Sur un appui de petite assurance 
    Et fort fragile a mis ton espérance ; 
    Tu n'aperçois qu'un chacun temps se passe 
    Légèrement et en bien peu d'espace 
    Tu n'aperçois temps et siècle tourner 
    Par monuments sans jamais retourner.

    Ne vois-tu pas toutes choses finer !

    Et en peu d'heure un chacun définer 
    Ses jours, ses ans, sans en excepter âme, 
    Soit faible ou fort, pauvre ou riche, homme ou femme. 
    En quel lieu est maintenant la cohorte 
    Et ost des Grecs qui 
    Troyens en main forte 
    Ont débellé et détruit 
    Ilion ? Où est Hector plus hardi qu'un lion 
    Tant redouté et bien provu aux armes, 
    Qui fit jadis sur les 
    Grecs maints alarmes, 
    Lorsque Troie en grande magnificence 
    De ses forts murs avait encor l'essence ? 
    Où est Turnus le prince belliqueux ? 
    Et Achilles aux armes fort et preux 
    Auquel les Grecs avaient toute espérance 
    Pour sang troyen répandre en abondance ? 
    Où est le grand et vaillant 
    Alexandre, Qui put jadis son nom et bruit épandre 
    Et dilater par toute nation 
    Le sien empire et domination ? 
    Qu'est devenu le bon poète 
    Homère ? Virgile aussi, lesquels mort tant amère 
    A fait passer et partir de ce monde ? 
    Qu'est devenu d'éloquence et faconde 
    Le parangon qui fut 
    Tulle nommé' ? Maint autre aussi jadis bien renommé 
    Pour sa vertu et [pour] son grand savoir 
    Desquels les corps, comme l'on peut savoir, 
    Réduits en cendre en terre sont pourris, 
    Et dont les vers se sont pais et nourris ? 
    Où est pour lors l'abondante richesse 
    De Salomon qui fut plein de sagesse ? 
    Où est pour lors le palais tant superbe 
    Du roi Priam où croît maintenant l'herbe ?


    Ô quel douleur, quel diverse fortune 
    De voir ainsi par piteuse infortune 
    Ces choses-là jadis tant bien dressées 
    Être muées et du tout renversées ! 
    Le temps ne veut endurer ni permettre 
    Aucune chose au monde toujours être ; 
    Ains tout consomme et fait à fin venir, 
    Et puis à rien pour certain devenir.

    Tout ce qui fut, qui est et qui sera, 
    A trait de temps son être cessera.

     

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  • Albertus, II

    Confort et far-niente ! - toute une poésie 
    De calme et de bien-être, à donner fantaisie 
    De s'en aller là-bas être Flamand ; d'avoir 
    La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, 
    Le vidrecome large à tenir quatre pintes,
    Comme en ont les buveurs de Brawer, et le soir 
    Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre 
    D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, 
    Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, 
    Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, 
    Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade 
    D'un jour si doux sait éclairer !
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  • Rappelle-toi

    (Vergiss mein nicht)
    (Paroles faites sur la musique de Mozart)

    Rappelle-toi, quand l'Aurore craintive
    Ouvre au Soleil son palais enchanté ;
    Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive
    Passe en rêvant sous son voile argenté ;
    A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite,
    Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite,
    Ecoute au fond des bois
    Murmurer une voix :
    Rappelle-toi.

    Rappelle-toi, lorsque les destinées
    M'auront de toi pour jamais séparé,
    Quand le chagrin, l'exil et les années
    Auront flétri ce coeur désespéré ;
    Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême !
    L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
    Tant que mon coeur battra,
    Toujours il te dira
    Rappelle-toi.

    Rappelle-toi, quand sous la froide terre
    Mon coeur brisé pour toujours dormira ;
    Rappelle-toi, quand la fleur solitaire
    Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
    Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle
    Reviendra près de toi comme une soeur fidèle.
    Ecoute, dans la nuit,
    Une voix qui gémit :
    Rappelle-toi.
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  • Les baptêmes

    Vers son manoir de marbre, 
    Qui domine les bois, 
    L'évêque en fer et en orfroi, 
    Le dimanche, s'en va, 
    Moment d'éclair et d'or, parmi les lignes d'arbres.

    Le ruisseau mire sa monture 
    Et son pennon de haut en bas, 
    SI bien qu'il marche, en son voyage, 
    Avec sa grande image 
    A ses côtés, sous la ramure, 
    De pas en pas.

    Les bois ? - ils sont luisants d'aurore 
    Et frémissants des fleurs qui les décorent 
    Les mille doigts des brises frisent, 
    Avec des bonds et des surprises, 
    Les feuillages qu'ils chimérisent ; 
    L'ombre elle-même est claire ; là-haut, 
    Se balancent les cimes unanimes, 
    Tandis qu'au ras du sol - tel un joyau 
    Qui glisserait sur la lumière -
    Ailes folles, passe un oiseau.

    L'évêque, avec son glaive, avec sa lance, 
    Vêtu d'orfroi et d'acier blanc, s'avance :
    Ses éperons de diamant 
    Semblent du feu de firmament ; 
    Et son image en or et en conquête 
    Dit au ruisseau qui la reflète :
    " Je suis pure comme ton eau, 
    Celui qui me projette 
    En ton miroir a l'âme nette 
    Et le cceur haut. "

    L'eau entendit ces paroles d'orgueil, 
    Fit un coude, puis s'éloigna de l'avenue, 
    Vers une grotte, où, sur le seuil, 
    Se baignait une enfant nue, 
    Jouant, avec ses mains et ses cheveux, 
    Joyeusement, dans les flots bleus. 
    Elle était fralche et douce ; 
    Belle comme un fruit qui luit, 
    Rouge, sur le coussin des mousses ; 
    L'ombre tombait des saules, 
    Feuille à feuille, sur ses épaules, 
    Et ses doigts vifs cherchaient à la saisir ; 
    Elle criait et s'oubliait en son plaisir 
    D'être, dans l'eau et le soleil, perdue.

    Du haut de sa chapelle, suspendue 
    Aux peupliers, la petite vierge Marie 
    La regardait jouer dans l'eau fleurie, 
    Et n'ayant peur de sa tranquille nudité 
    Lui dit en se penchant de son côté :

    " Naïve et frêle enfant de l'eau, des fleurs, des branches, 
    C'est toi la pure, c'est toi la franche. 
    Le ruisseau blanc qui s'écoule vers toi, 
    C'est le baptême vrai que je t'envoie. 
    J'aime ton corps doux et béni, 
    Comme celui de mon Jésus, 
    A Bethléem, quand les souffles unis 
    Du boeuf et de l'ânon se penchèrent dessus. 
    Ton âme est claire à ma pensée 
    Qui te voit vivre, avec les fleurs 
    Et l'eau, dans une entente de fraîcheur 
    Et de splendeur exorcisées. "

    " Tu es toi-même une prière 
    Balbutiée, au cours des temps, 
    Depuis que s'exalte la terre 
    Immortelle vers le printemps. "

    " L'homme de pouvoir d'or et de force mitrée 
    Qui rythme son orgueil brutal et chamarré, 
    Au galop lourd de son cheval là-bas, 
    N'est pas 
    Celui qui vit vraiment, selon sa vie. 
    L'eau pure, à l'entendre, s'enfuit ; 
    Les brindilles et les branches se cassent ; 
    Les oiselets rentrent au nid avec frayeur ; 
    Et la nature entière a peur 
    Des éclats durs de la cuirasse. "

    Pendant que la vierge parlait, 
    L'enfant, sans rien savoir, mêlait, 
    Continûment, ses mains et ses cheveux 
    Aux mains et aux cheveux 
    Des eaux vertes et des eaux bleues. 
    Toute l'innocence des choses 
    La pénétrait et la sacrait 
    D'une simple et religieuse apothéose, 
    Et sa tête, de la grâce immense baignée, 
    N'avait pas même l'air étonnée.

    Tandis qu'au loin, parmi les arbres, 
    L'évêque en or 
    Montait vers son manoir de marbre :
    Les hauts donjons et leurs pierres meurtries 
    Etalent chaudes et humides encor 
    De récentes et féroces tueries ; 
    Et les taches rouges des murs épais, 
    A mesure qu'il avançait, 
    Absorbaient l'ombre 
    De sa marche farouche et sombre, 
    Avec leurs bouches de sang frais.
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  • Le Loup et le Chien

    Un Loup n'avait que les os et la peau,
    Tant les chiens faisaient bonne garde.
    Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
    Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
    L'attaquer, le mettre en quartiers,
    Sire Loup l'eût fait volontiers ;
    Mais il fallait livrer bataille,
    Et le Mâtin était de taille
    A se défendre hardiment.
    Le Loup donc l'aborde humblement,
    Entre en propos, et lui fait compliment
    Sur son embonpoint, qu'il admire.
    "Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
    D'être aussi gras que moi, lui repartit le Chien.
    Quittez les bois, vous ferez bien :
    Vos pareils y sont misérables,
    Cancres, hères, et pauvres diables,
    Dont la condition est de mourir de faim.
    Car quoi ? rien d'assuré : point de franche lippée :
    Tout à la pointe de l'épée.
    Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
    Le Loup reprit : "Que me faudra-t-il faire ?
    - Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
    Portants bâtons, et mendiants ;
    Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
    Moyennant quoi votre salaire
    Sera force reliefs de toutes les façons :
    Os de poulets, os de pigeons,
    Sans parler de mainte caresse. "
    Le Loup déjà se forge une félicité
    Qui le fait pleurer de tendresse.
    Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
    "Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
    - Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
    De ce que vous voyez est peut-être la cause.
    - Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
    Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
    - Il importe si bien, que de tous vos repas
    Je ne veux en aucune sorte,
    Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
    Cela dit, maître Loup s'enfuit, et court encor.
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  • Soir religieux (V)

    Un silence souffrant pénètre au coeur des choses, 
    Les bruits ne remuent plus qu'affaiblis par le soir, 
    Et les ombres, quittant les couchants grandioses, 
    Descendent, en froc gris, dans les vallons s'asseoir.

    Un grand chemin désert, sans bois et sans chaumières, 
    A travers les carrés de seigle et de sainfoin, 
    Prolonge en son milieu ses deux noires ornières 
    Qui s'en vont et s'en vont infiniment au loin.

    Dans un marais rêveur, où stagne une eau brunie, 
    Un dernier rais se pose au sommet des roseaux ; 
    Un cri grêle et navré, qui pleure une agonie, 
    Sort d'un taillis de saule où nichent des oiseaux ;

    Et voici l'angelus, dont la voix tranquillise 
    La douleur qui s'épand sur ce mourant décor, 
    Tandis que les grands bras des vieux clochers d'église 
    Tendent leur croix de fer par-dessus les champs d'or.
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  • Ballade de bonne doctrine à ceux de mauvaise vie

    " Car ou soies porteur de bulles,
    Pipeur ou hasardeur de dés,
    Tailleur de faux coins et te brûles
    Comme ceux qui sont échaudés,
    Traîtres parjurs, de foi vidés ;
    Soies larron, ravis ou pilles :
    Où s'en va l'acquêt, que cuidez ?
    Tout aux tavernes et aux filles.

    " Rime, raille, cymbale, luthes,
    Comme fol feintif, éhontés ;
    Farce, brouille, joue des flûtes ;
    Fais, ès villes et ès cités,
    Farces, jeux et moralités,
    Gagne au berlan, au glic, aux quilles
    Aussi bien va, or écoutez !
    Tout aux tavernes et aux filles.

    " De tels ordures te recules,
    Laboure, fauche champs et prés,
    Sers et panse chevaux et mules,
    S'aucunement tu n'es lettrés ;
    Assez auras, se prends en grés.
    Mais, se chanvre broyes ou tilles,
    Ne tends ton labour qu'as ouvrés
    Tout aux tavernes et aux filles ?

    " Chausses, pourpoints aiguilletés,
    Robes, et toutes vos drapilles,
    Ains que vous fassiez pis, portez
    Tout aux tavernes et aux filles.
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  • A propos d'Horace

    Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues! 
    Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues ! 
    Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété, 
    Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté ! 
    Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles ! 
    Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles ! 
    Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout ! 
    Car vous êtes mauvais et méchants ! -- Mon sang bout 
    Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique, 
    Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique ! 
    Que d'ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! -- gredins ! -- 
    Que de froids châtiments et que de chocs soudains ! 
    «Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace !» 
    Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse, 
    Et je balbutiais : «Monsieur... -- Pas de raisons ! 
    Vingt fois l'ode à Panclus et l'épître aux Pisons !» 
    Or j'avais justement, ce jour là, -- douce idée 
    Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée, -- 
    Un rendez-vous avec la fille du portier. 
    Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier ! 
    Je devais, en parlant d'amour, extase pure ! 
    En l'enivrant avec le ciel et la nature, 
    La mener, si le temps n'était pas trop mauvais, 
    Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais ! 
    Rêve heureux ! je voyais, dans ma colère bleue, 
    Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue, 
    Et j'entendais, parmi le thym et le muguet, 
    Les vagues violons de la mère Saguet ! 
    O douleur ! furieux, je montais à ma chambre, 
    Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre ; 
    Et, là, je m'écriais : 

    -- Horace ! ô bon garçon ! 
    Qui vivais dans le calme et selon la raison, 
    Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche, 
    Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche, 
    Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux 
    Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux ! 
    Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles, 
    Les rires étouffés des folles jeunes filles, 
    Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois ; 
    Tu courtisais ta belle esclave quelquefois, 
    Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre 
    Comme la mer creusant les golfes de Calabre, 
    Ou bien tu t'accoudais à la table, buvant sec 
    Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec. 
    Pégase te soufflait des vers de sa narine ; 
    Tu songeais; tu faisais des odes à Barine, 
    A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur, 
    A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur, 
    Portant sur son beau front l'amphore délicate. 
    La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate, 
    Les halliers s'emplissaient pour toi de visions ; 
    Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons, 
    Cerbère se frotter, la queue entre les jambes, 
    A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes ; 
    Silène digérer dans sa grotte, pensif ; 
    Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif, 
    Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues, 
    La faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues !! 
    Horace, quand grisé d'un petit vin sabin, 
    Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain, 
    Qui t'eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome 
    Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome, 
    Comme Molière a peint en France les marquis, 
    Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis, 
    Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes, 
    D'instruments de torture à d'horribles bonshommes, 
    Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants, 
    Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents ! 
    Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée, 
    Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée ! 
    Puis j'ajoutais, farouche : 
    -- O cancres ! qui mettez 
    Une soutane aux dieux de l'éther irrités, 
    Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes 
    Coiffez sinistrement les olympiens mornes, 
    Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits ! 
    Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis, 
    Car vous êtes l'hiver ; car vous êtes, ô cruches ! 
    L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches, 
    L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant ! 
    Nul ne vit près de vous dressé sur son séant ; 
    Et vous pétrifiez d'une haleine sordide 
    Le jeune homme naïf, étincelant, splendide ; 
    Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs ! 
    A Pindare serein plein d'épiques rumeurs, 
    A Sophocle,à Térence, à Plaute, à l'ambroisie, 
    O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie, 
    Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats, 
    Et l'assoupissement des noirs couvents béats ; 
    Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres, 
    Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres, 
    L'horreur de l'avenir, la haine du progrès ; 
    Et vousfaites, sans peur, sans pitié, sans regrets, 
    A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance, 
    Boire dans votre nuit ce vieil opium rance ! 
    O fermoirs de la bible humaine ! sacristains 
    De l'art, de la science, et des maîtres lointains, 
    Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle, 
    Vous changez ce grand temple en petite chapelle ! 
    Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr 
    Mène en laisse le beau ; porte-clefs de l'azur, 
    Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles, 
    Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles ; 
    Vous faites de l'enfer avec ces paradis ! 
    Et ma rage croissant, je reprenais : 

    -- Maudits, 
    Ces monastères sourds ! bouges ! prisons haïes ! 
    Oh ! comme on fit jadis au pédant de Veïes, 
    Culotte bas, vieux tigre ! Écoliers ! écoliers ! 
    Accourez par essaims, par bandes, par milliers, 
    Du gamin de Paris au groeculus de Rome, 
    Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme ! 
    Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons ! 
    Le mannequin sur qui l'on drape des haillons 
    A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre, 
    Et tout autant de coeur ; et l'un a dans le ventre 
    Du latin et du grec comme l'autre à du foin. 
    Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin 
    Que je suis amoureux de leurs claires tuniques ; 
    Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques ! 
    Confier un enfant, je vous demande un peu, 
    A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu ! 
    La mouche en pension chez une tarentule ! 
    Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle, 
    Tacite racontant le grand Agricola, 
    Lucrèce ! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là ! 
    Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle ! 
    Crânes d'oùsort la nuit, pattes d'où sort la giffle, 
    Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant, 
    Qui ne savent pas même épeler un enfant ! 
    Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître. 
    Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître ! 
    Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain ; 
    Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain ; 
    Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses. 
    Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices. 
    O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas ! 
    Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs, 
    Les boucs mystérieux, en les voyants s'indignent, 
    Et, quand on dit : «Amour!» terre et cieux! ils se signent. 
    Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant. 
    Ils le prennent de haut avec l'adolescent, 
    Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme 
    Sous la forme pensée ou sous la forme femme. 
    Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà 
    Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là ?» 
    Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues, 
    Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues ; 
    Vapeurs, illusions, rêves ; et quel travers 
    Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers ?» 
    Ils raillent les enfants, ils raillent les poètes ; 
    Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes : 
    L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin ; 
    Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin ; 
    Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme, 
    Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme 

    Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier. 

    Le monologue avait le temps de varier. 
    Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme, 
    Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme. 
    Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout ; 
    Car, outre les pensums où l'esprit se dissout, 
    J'étais alors en proie à la mathématique. 
    Temps sombre ! Enfant ému du frisson poétique, 
    Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux, 
    On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ; 
    On me faisait de force ingurgiter l'algèbre ; 
    On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre ; 
    On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec, 
    Sur l'affreux chevalet des X et des Y ; 
    Hélas ! on me fourrait sous les os maxillaires 
    Le théorème orné de tous ses corollaires ; 
    Et je me débattais, lugubre patient 
    Du diviseur prêtant main-forte au quotient. 
    De là mes cris. 

    Un jour, quand l'homme sera sage, 
    Lorsqu'on instruira plus les oiseaux par la cage, 
    Quand les sociétés difformes sentiront 
    Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front, 
    Que, des libres essors ayant sondé les règles, 
    On connaîtra la loi de croissance des aigles, 
    Et que le plein midi rayonnera pour tous, 
    Savoir étant sublime, apprendre sera doux. 
    Alors, tout en laissant au sommet des études 
    Les grands livres latins et grecs, ces solitudes 
    Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit, 
    Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit, 
    C'est en les pénétrant d'explication tendre, 
    En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre. 
    Homère emportera dans son vaste reflux 
    L'écolier ébloui ; l'enfant ne sera plus 
    Une bête de somme attelée à Virgile ; 
    Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile 
    Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé, 
    Le lourd cheval poussif du pensum embourbé. 
    Chaque village aura, dans un temple rustique, 
    Dans la lumière, au lieu du magister antique, 
    Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât, 
    L'instituteur lucide et grave, magistrat 
    Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre 
    De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître 
    L'éternel écolier et l'éternel pédant. 
    L'aube vient en chantant, et non pas en grondant. 
    Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère ; 
    Ils se demanderont ce que nous pouvions faire 
    Enseigner au moineau par le hibou hagard. 
    Alors, le jeune esprit et le jeune regard 
    Se lèveront avec une clarté sereine 
    Vers la science auguste, aimable et souveraine ; 
    Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ; 
    Le maître,doux apôtre incliné sur l'enfant, 
    Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie, 
    Boire la petite âme à la coupe infinie. 
    Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs. 
    Tu laisseras passer dans tes jambages noirs 
    Une pure lueur, de jour en jour moins sombre, 
    O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre ! 
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  • Ô bien heureux qui peut passer sa vie

    Ô bien heureux qui peut passer sa vie...............

    Ô bien heureux qui peut passer sa vie 
    Entre les siens franc de haine et d'envie, 
    Parmi les champs, les forêts et les bois,
    Loin du tumulte et du bruit populaire,
    Et qui ne vend sa liberté pour plaire
    Aux passions des princes et des rois !

    Il n'a souci d'une chose incertaine; 
    Il ne se plaît d'une espérance vaine ; 
    Nulle faveur ne le va décevant, 
    De cent fureurs il n'a l'âme embrasée 
    Et ne maudit sa jeunesse abusée
    Quand il ne trouve à la fin que du vent.

    Il ne frémit quand la mer courroucée 
    Entre ses flots contrairement poussée 
    Des vents émus soufflant, horriblement, 
    Et quand la nuit à son aise il sommeille 
    Une trompette en sursaut ne l'éveille 
    Pour l'envoyer du lit au monument.

    L'ambition son courage n'attise ;
    D'un fard trompeur son âme ne déguise ;
    Il ne se plaît à violer sa foi ;
    Des grands seigneurs l'oreille il n'importune ;
    Mais, en vivant content de sa fortune,
    Il est sa cour, sa faveur et son roi.

    Je vous rends grâce, ô déités sacrées
    Des monts, des eaux, des forêts et des prées,
    Qui me privez de pensers soucieux,
    Et qui rendez ma volonté contente,
    Chassant bien loin ma misérable attente
    Et les désirs des coeurs ambitieux.

    Dedans mes champs ma pensée est enclose; 
    Si mon corps dort, mon esprit se repose, 
    Un soin cruel ne le va dévorant.
    Au plus matin la fraîcheur me soulage ;
    S'il fait trop chaud je me mets à l'ombrage,
    Et s'il fait froid je m'échauffe en courant.

    Si je ne loge en ces maisons dorées,
    Au front superbe, aux voûtes peinturées 
    D'azur, d'émail et de mille couleurs, 
    Mon oeil se plat des trésors de la plaine 
    Riche d'oeillets, de lis, de marjolaine 
    Et du beau teint des printanières fleurs.

    Dans les palais enflés de vaine pompe, 
    L'ambition, la faveur qui nous trompe, 
    Et les soucis logent communément; 
    Dedans nos champs se retirent les fées, 
    Reines des bois à tresses décoiffées, 
    Les jeux, l'amour et le contentement.

    Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée :
    J'ois des oiseaux la musique sacrée, 
    Quand au matin ils bénissent les cieux, 
    Et le doux son des bruyantes fontaines 
    Qui vont coulant de ces roches hautaines 
    Pour arroser nos prés délicieux.

    Que de plaisir de voir deux colombelles,
    Bec contre bec, en trémoussant des ailes,
    Mille baisers se donner tour à tour,
    Puis, tout ravi de leur grâce naïve,
    Dormir au frais d'une source d'eau vive, 
    Dont le doux bruit semble parler d'amour !

    Que de plaisir de voir sous la nuit brune,
    Quand le soleil a fait place à la lune,
    Au fond des bois les nymphes s'assembler,
    Montrer au vent leur gorge découverte,
    Danser, sauter, se donner cotte-verte,
    Et sous leurs pas tout l'herbage trembler !

    Le bal fini je dresse en haut la vue,
    Pour voir le teint de la lune cornue, 
    Claire, argentee, et me mets à penser 
    Au sort heureux du pasteur de Latmie; 
    Lors je souhaite une aussi belle amie, 
    Mais je voudrais en veillant l'embrasser.

    Ainsi la nuit je contente mon âme,
    Puis quand Phébus de ses rais nous enflamme
    J'essaye encor mille autres jeux nouveaux ;
    Diversement mes plaisirs j'entrelace,
    Ores je pêche, or' je vais à la chasse,
    Et or' je dresse embuscade aux oiseaux.

    Je fais l'amour mais c'est de telle sorte 
    Que seulement du plaisir j'en rapporte,
    N'engageant point ma chère liberté ; 
    Et quelques lacs que ce dieu puisse faire 
    Pour m'attraper, quand je m'en veux distraire, 
    J'ai le pouvoir comme la liberté.

    Douces brebis, mes fidèles compagnes, 
    Haies, buissons, forêts, prés et montagnes,
    Soyez témoins de mon contentement !
    Et vous, ô dieux, faites, je vous supplie, 
    Que cependant que durera ma vie 
    Je ne connaisse un autre changement.
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