• Naissances

     Naissances .............................Aime Césaire

    Rompue.

    Eau stagnante de ma face

    sur nos naissances enfin rompues.

    C'est entendu,

    dans les stagnantes eaux de ma face,

    seul,

    distant,

    nocturne,

    jamais,

    jamais,

    je n'aurai été absent.

    Les serpents ?

    les serpents, nous les chasserons

    Les monstres ?

    Les monstres - nous mordant

    les remords de tous les jours

    où nous ne nous complûmes - baisseront le souffle,

    nous flairant.

    Tout le sang répandu

    nous le lécherons,

    en épeautres nous en croîtrons,

    de rêves plus exacts,

    de pensées moins rameuses.

    Ne soufflez pas les poussières,

    l'anti-venin en rosace terrible équilibrera l'antique venin;

    ne soufflez pas les poussières ;

    tout sera rythme visible,

    et que reprendrions-nous ?

    pas même notre secret.

    Ne soufflez pas les poussières

    Une folle passion toujours roide étant ce par quoi tout

    sera étendu,

    ce seront plus que tout escarboucles émerveillables

    pas moins que l'arbre émerveillé

    arbre non arbre

    hier renversé

    et vois,

    les laboureurs célestes sont fiers d'avoir changé

    ô laboureurs labourants

    en terre il est replanté

    le ciel pousse

    il contre-pousse

    arbre non arbre

    bel arbre immense

    le jour dessus se

    pose oiseau effarouché

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  • À un Voyageur

     À un Voyageur .................Victor Hugo

    Ami, vous revenez d'un de ces longs voyages
    Qui nous font vieillir vite, et nous changent en sages
    Au sortir du berceau.
    De tous les océans votre course a vu l'onde,
    Hélas ! et vous feriez une ceinture au monde
    Du sillon du vaisseau.

    Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie.
    Partout où vous mena votre inconstante envie,
    Jetant et ramassant,
    Pareil au laboureur qui récolte et qui sème,
    Vous avez pris des lieux et laissé de vous-même
    Quelque chose en passant !

    Tandis que votre ami, moins heureux et moins sage,
    Attendait des saisons l'uniforme passage
    Dans le même horizon,
    Et comme l'arbre vert qui de loin la dessine,
    A sa porte effeuillant ses jours, prenait racine
    Au seuil de sa maison.

    Vous êtes fatigué, tant vous avez vu d'hommes !
    Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes,
    Vous reposer en Dieu.
    Triste, vous me contez vos courses infécondes,
    Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondes
    Aux cendres de mon feu.

    Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes,
    Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes,
    Vous me parlez ici,
    Et vous me demandez, sollicitude amère !
    - Où donc ton père ? où donc ton fils ? où donc ta mère ?
    - Ils voyagent aussi !

    Le voyage qu'ils font n'a ni soleil, ni lune ;
    Nul homme n'y peut rien porter de sa fortune,
    Tant le maître est jaloux !
    Le voyage qu'ils font est profond et sans bornes,
    On le fait à pas lents, parmi des faces mornes,
    Et nous le ferons tous !

    J'étais à leur départ comme j'étais au vôtre.
    En diverses saisons, tous trois, l'un après l'autre,
    Ils ont pris leur essor.
    Hélas ! j'ai mis en terre, à cette heure suprême,
    Ces têtes que j'aimais. Avare, j'ai moi-même
    Enfoui mon trésor.

    Je les ai vus partir. J'ai, faible et plein d'alarmes,
    Vu trois fois un drap noir semé de blanches larmes
    Tendre ce corridor ;
    J'ai sur leurs froides mains pleuré comme une femme.
    Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âme
    Ouvrir deux ailes d'or !

    Je les ai vus partir comme trois hirondelles
    Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles
    Et des étés meilleurs.
    Ma mère vit le ciel, et partit la première,
    Et son œil en mourant fut plein d'une lumière
    Qu'on n'a point vue ailleurs.

    Et puis mon premier-né la suivit ; puis mon père,
    Fier vétéran âgé de quarante ans de guerre,
    Tout chargé de chevrons.
    Maintenant ils sont là, tous trois dorment dans l'ombre,
    Tandis que leurs esprits font le voyage sombre,
    Et vont où nous irons !

    Si vous voulez, à l'heure où la lune décline,
    Nous monterons tous deux la nuit sur la colline
    Où gisent nos aïeux.
    Je vous dirai, montrant à votre vue amie
    La ville morte auprès de la ville endormie :
    Laquelle dort le mieux ?

    Venez ; muets tous deux et couchés contre terre,
    Nous entendrons, tandis que Paris fera taire
    Son vivant tourbillon,
    Ces millions de morts, moisson du fils de l'homme,
    Sourdre confusément dans leurs sépulcres, comme
    Le grain dans le sillon !

    Combien vivent joyeux qui devaient, sœurs ou frères,
    Faire un pleur éternel de quelques ombres chères !
    Pouvoir des ans vainqueurs !
    Les morts durent bien peu. Laissons-les sous la pierre !
    Hélas ! dans le cercueil ils tombent en poussière
    Moins vite qu'en nos cœurs !

    Voyageur ! voyageur ! Quelle est notre folie !
    Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie ?
    Des plus chers, des plus beaux ?
    Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse,
    Et combien sur la terre un jour d'herbe qui pousse
    Efface de tombeaux ?

    Le 6 juillet 1829.

    Extrait de: 
    Les feuilles d'automne (1831)
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  • Des Choses et des Gens Qu'on Rencontre en se Promenant

    Loin

     Des Choses et des Gens Qu'on Rencontre en se Promenant Loin  Jacques Prévert

    Contre le mur d'un cimetière
    Un enfant pisse tellement clair
    Qu'on croirait dans la lumière
    Qu'une source jaillit de terre
    Et lui rentre dans le corps
    Un peu plus loin dans une clairière
    Entourée d'un grand mur de pierre
    Une reine-mère sur une civière
    Aperçoit au fond d'une mare
    Le cadavre d'un roi-fils mort
    Et dont la main se crispe encore
    Sur le pied d'un vase de verre rose
    Où se mire un ver de vase vert
    Plus loin encore sur le jet d'eau
    D'un pitoyable tir forain
    Un veuf tournoie blême et lunaire
    Avec une couronne dans les mains
    Plus loin encore beaucoup plus loin
    Dans la cave d'un presbytère

    Un prélat enfermé dans une lessiveuse

    Par sa gouvernante jalouse et très sévère

    La menace vainement des peines de l'enfer

    Plus loin plus loin encore et même beaucoup plus

    haut
    Du haut des tours de
    Notre-Dame
    Un grand chien échappé d'un triste ratodrome
    Regarde au loin un vélodrame
    Où des héros de mélodrome
    Se coupent la gorge derrière moto
    Pour les bijoux de
    Buckingham
    Et prennent leur virage sur une échelle de corde
    Plus loin encore toujours plus loin
    Par une nuit très noire un marchand de vanille
    Perdu au beau milieu de la
    Mer de
    Glace
    Agite en sanglotant une lanterne sourde
    Et plein d'un décevant et délirant mirage
    Voit soudain sa famille dans les glaces de la mer
    Sa femme ses enfants le chien et puis l'armoire
    Et la table servie pour le repas du soir
    Comme il se précipite pour prendre sa serviette
    Il glisse et tout s'éteint la lanterne et le reste
    Un gros paquet de mer lui fracasse la tête
    Aléa aléa aléa jacta est
    Plus loin toujours encore et toujours beaucoup plus

    loin
    Dans le déprimant paysage d'un misérable terrain

    vague
    Debout dans la pénombre sur un vieil escabeau
    Un boiteux chauve et nu tristement fait le beau

    Et six petits chats gris au cœur gros
    Tournent en rond autour de lui
    Miaulant un désolant refrain

    Les chats les plus désespérés sont les chats du pied-bot.

     

    Jacques Prévert 1900 - 1977

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  • A L'Italie

     A L'Italie .......................... Guillaume Apollinaire

    Ardengo
    Soffici

    L'amour a remué ma vie comme on remue la terre

    dans la zone des armées
    J'atteignais l'âge mûr quand la guerre arriva
    Et dans ce jour d'août 1915 le plus chaud de l'année
    Bien abrité dans l'hypogée que j'ai creusé moi-même
    C'est à toi que je songe
    Italie mère de mes pensées

    Et déjà quand von
    Kluck marchait sur
    Paris avant la

    Marne
    J'évoquais le sac de
    Rome par les
    Allemands
    Le sac de
    Rome qu'ont décrit

    Un
    Bonaparte le vicaire espagnol
    Delicado et l'Arétin
    Je me disais

    Est-il possible que la nation
    Qui est la mère de la civilisation
    Regarde sans la défendre les efforts qu'on fait pour la

    détruire

    Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes
    Les fantômes des
    Esclaves toujours frémissants
    Se sont dressés en criant
    SUS
    AUX
    TUDESQUES
    Nous l'armée invisible aux cris éblouissants
    Plus doux que n'est le miel et plus simples qu'un peu de terre

    Nous te tournons bénignement le dos
    Italie
    Mais ne t'en fais pas nous t'aimons bien
    Italie mère qui es aussi notre fille

    Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

    Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins

    nous tombions
    Nous savons qu'un autre prendrait notre place
    Et que les
    Armées ne périront jamais

    Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits
    C'est la guerre qui est longue

    Italie

    Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

    J'ai comme toi pour me réconforter

    Le quart de pinard

    Qui met tant de différence entre nous et les
    Boches

    J'ai aussi comme toi l'envol des compagnies de perdreaux des 75

    Comme toi je n'ai pas cet orgueil sans joie des
    Boches et je sais rigoler

    Je ne suis pas sentimental à l'excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu'ils sachent s'amuser

    Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu'ils emploient

    Elle est au-delà de la vie confortable

    Et de ce qui est l'extérieur dans l'art et l'industrie

    Les fleurs sont nos enfants et non les leurs

    Même la fleur de lys qui meurt au
    Vatican

    La plaine est infinie et les tranchées sont blanche$

    Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

    Sur les roses momentanées des éclatements

    Et les nuits sont parées de guirlandes d'éblouissements

    De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

    Nous jouissons de tout même de nos souffrances

    Notre humeur est charmante l'ardeur vient quand il faut

    Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

    Et il n'y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

    Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

    Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

    Nous avons le sourire nous devinons ce qu'on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l'occasion faire preuve de l'esprit de
    sacrifice qu'on appelle la bravoure

    Et nous fumons du gros avec volupté

    C'est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par

    l'électricité en bâton
    Je pense à toi pays des 2 volcans
    Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes

    au moment de
    Messine
    Je salue le
    Colleoni équestre de
    Venise
    Je salue la chemise rouge
    Je t'envoie mes amitiés
    Italie et m'apprête à applaudir

    aux hauts faits de ta bleusaille

    Non parce que j'imagine qu'il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

    Mais parce que comme toi j'aime à penser seul et que les
    Boches m'en empêcheraient

    Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l'un et l'autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n'ai que
    faire

    Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu'eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

    Une même destinée nous lie en cette occase

    Ce n'est pas pour l'ensemble que je le dis
    Mais pour chacun de toi
    Italie

    Ne te borne point à prendre les terres irrédentes
    Mets ton destin dans la balance où est la nôtre

    Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux

    d'escargots
    Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent

    de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs

    besoins

    Notre armée invisible est une belle nuit constellée

    Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

    O nuit ô nuit éblouissante
    Les morts sont avec nos soldats
    Les morts sont debout dans les tranchées

    Ou se glissent souterrainement vers les
    Bien-Aimécs
    O
    Lille
    Saint-Quentin
    Laon
    Maubeuge
    Vouziers
    Nous jetons nos villes comme des grenades
    Nos fleuves sont brandis comme des sabres
    Nos montagnes chargent comme cavalerie

    Nous reprendrons les villes les fleuves et les collines
    De la frontière helvétique aux frontières bataves
    Entre toi et nous
    Italie
    Il y a des patelins pleins de femmes
    Et près de toi m'attend celle que j'adore
    O
    Frères d'Italie

    Ondes nuages délétères
    Métalliques débris qui vous rouillez partout
    O frères d'Italie vos plumes sur la tête

    Italie
    Entends crier
    Louvain vois
    Reims tordre ses bras
    Et ce soldat blessé toujours debout
    Arras

    Et maintenant chantons ceux qui sont morts
    Ceux qui vivent
    Les officiers les soldats
    Les flingots
    Rosalie le canon la fusée l'hélice la pelle les chevaux

    Chantons les bagues pâles les casques
    Chantons ceux qui sont morts
    Chantons la terre qui bâille d'ennui
    Chantons et rigolons
    Durant des années
    Italie

    Entends braire l'âne boche
    Faisons la guerre à coups de fouets
    Faits avec les rayons du soleil

    Italie
    Chantons et rigolons
    Durant des années

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  • La mer.



    Loin des grands rochers noirs que baise la marée,
    La mer calme, la mer au murmure endormeur,
    Au large, tout là-bas, lente s’est retirée,
    Et son sanglot d’amour dans l’air du soir se meurt.

    La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage,
    Au profond de son lit de nacre inviolé
    Redescend, pour dormir, loin, bien loin du rivage,
    Sous le seul regard pur du doux ciel étoilé.

    La mer aime le ciel : c’est pour mieux lui redire,
    À l’écart, en secret, son immense tourment,
    Que la fauve amoureuse, au large se retire,
    Dans son lit de corail, d’ambre et de diamant.

    Et la brise n’apporte à la terre jalouse,
    Qu’un souffle chuchoteur, vague, délicieux :
    L’âme des océans frémit comme une épouse
    Sous le chaste baiser des impassibles cieux.

    Nérée Beauchemin.

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  • Fadaises

     Fadaises ...................... Paul Verlaine

    Daignez souffrir qu'à vos genoux,
    Madame,
    Mon pauvre cœur vous explique sa flamme.

    Je vous adore autant et plus que
    Dieu,
    Et rien jamais n'éteindra ce beau feu.

    Votre regard, profond et rempli d'ombre.
    Me fait joyeux, s'il brille, et sinon, sombre.

    Quand vous passez, je baise le chemin.
    Et vous tenez mon cœur dans votre main.

    Seule, en son nid, pleure la tourterelle.
    Las, je suis seul et je pleure comme elle.

    L'aube, au matin ressuscite les fleurs.
    Et votre vue apaise les douleurs.

    Disparaissez, toute floraison cesse.
    Et, loin de vous, s'établit" la tristesse.

    Apparaissez, la verdure et les fleurs

    Aux prés, aux bois, diaprent leurs couleurs *.

    Si vous voulez.
    Madame et bien-aimée.
    Si tu voulais, sous la verte ramée.

    Nous en aller, bras dessus, bras dessous.
    Dieu !
    Quels baisers !
    Et quels propos de fous!

    Mais bon !
    Toujours vous vous montrez revêche.
    Et cependant je brûle et me dessèche.

    Et le désir me talonne et me mord.
    Car je vous aime, ô
    Madame la
    Mort !

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  • La Chenille

     La Chenille ...................Guillaume Apollinaire

    Le travail mène à la richesse.
    Pauvres poètes, travaillons!
    La chenille en peinant sans cesse
    Devient le riche papillon.
     
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  • Un Accent de L'éternité

     Un Accent de L'éternité .....................Louis Aragon

    à
    Paul Éluard

    Sur la beige

    Le flot rieur

    Et batailleur

    Émerge

    Que me dit-il
    Dans sa chanson
    Crois-moi d'Avril
    Suis la leçon

    Puis batailleur
    Le flot rieur
    Mystérieux
    SE rEtirE dE dEvant mEs yEux

     
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  • Sagesse

     Sagesse ..................... Victor Hugo

    À MADEMOISELLE LOUISE B.

    I.

    – Ainsi donc rien de grand, rien de saint, rien de pur,
    Rien qui soit digne, ô ciel ! de ton regret d'azur !
    Rien qui puisse anoblir le vil siècle où nous sommes,
    Ne sortira du cœur de l'homme enfant des hommes !
    Homme ! esprit enfoui sous les besoins du corps !
    Ainsi, jouir ; descendre à tâtons chez les morts ;
    Être à tout ce qui rampe, à tout ce qui s'envole,
    A l'intérêt sordide, à la vanité folle ;
    Ne rien savoir – qu'emplir, sans souci du devoir,
    Une charte de mots ou d'écus un comptoir ;
    Ne jamais regarder les voûtes étoilées ;
    Rire du dévouement et des vertus voilées ;
    Voilà ta vie, hélas ! et tu n'as, nuit et jour,
    Pour espoir et pour but, pour culte et pour amour,
    Qu'une immonde monnaie aux carrefours traînée
    Et qui te laisse aux mains sa rouille empoissonnée !
    Et tu ne comprends pas que ton destin, à toi,
    C'est de penser ! c'est d'être un mage et d'être un roi ;
    C'est d'être un alchimiste alimentant la flamme
    Sous ce sombre alambic que tu nommes ton âme,
    Et de faire passer par ce creuset de feu
    La nature et le monde, et d'en extraire Dieu !

    Quoi ! la brute a sa sphère et l'éléments sa règle !
    L'onde est au cormoran et la neige est à l'aigle.
    Tout a sa région, sa fonction, son but.
    L'écume de la mer n'est pas un vain rebut ;
    Le flot sait ce qu'il fait ; le vent sait qui le pousse ;
    Comme un temple où toujours veille une clarté douce,
    L'étoile obéissante éclaire le ciel bleu ;
    Le lys s'épanouit pour la gloire de Dieu ;
    Chaque matin, vibrant comme une sainte lyre,
    L'oiseau chante ce nom que l'aube nous fait lire.
    Quoi ! l'être est plein d'amour, le monde est plein de foi
    Toute chose ici-bas suit gravement sa loi,
    Et ne sait obéir, dans sa fierté divine,
    L'oiseau qu'à son instinct, l'arbre qu'à sa racine !
    Quoi ! l'énorme océan qui monte vers son bord,
    Quoi ! l'hirondelle au sud et l'aimant vers le nord
    La graine ailée allant au loin choisir sa place,
    Le nuage entassé sur les îles de glace,
    Qui, des cieux tout à coup traversant la hauteur,
    Croule au souffle d'avril du pôle à l'équateur,
    Le glacier qui descend du haut des cimes blanches,
    La sève qui s'épand dans les fibres des branches,
    Tous les objets créés, vers un but sérieux,
    Les rayons dans les airs, les globes dans les cieux,
    Les fleuves à travers les rochers et les herbes,
    Vont sans se détourner de leurs chemins superbes !
    L'homme a seul dévié ! – Quoi ! tout dans l'univers,
    Tous les êtres, les monts, les forêts, les prés verts,
    Le jour dorant le ciel, l'eau lavant les ravines,
    Ont encore, comme au jour où de ses mains divines
    Jéhova sur Adam imprima sa grandeur,
    Toute leur innocence et toute leur candeur !
    L'homme seul est tombé !– Fait dans l'auguste empire
    Pour être le meilleur, il en devient le pire,
    Lui qui devait fleurir comme l'arbre choisi,
    Il n'est plus qu'un tronc vil au branchage noirci,
    Que l'âge déracine et que le vice effeuille,
    Dont les rameaux n'ont pas de fruit que Dieu recueille,
    Où jamais sans péril nous ne nous appuyons,
    Où la société greffe les passions !
    Chute immense ! il ignore et nie, ô providence !
    Tandis qu'autour de lui la création pense !

    Ô honte ! en proie aux sens dont le joug l'asservit,
    L'homme végète auprès de la chose qui vit !

    II.

    Comme je m'écriais ainsi, vous m'entendîtes ;
    Et vous, dont l'âme brille en tout ce que vous dites,
    Vous tournâtes alors vers moi paisiblement
    Votre sourire triste, ineffable et calmant :

    – L'humanité se lève, elle chancelle encore,
    Et, le front baigné d'ombre, elle va vers l'aurore.
    Tout l'homme sur la terre a deux faces, le bien
    Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien.
    Les âmes des humains d'or et de plomb sont faites.
    L'esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes
    Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats.
    Pour le siècle où l'on vit – comme on y souffre, hélas ! –
    On est toujours injuste, et tout y paraît crime.
    Notre époque insultée a son côté sublime.
    Vous l'avez dit vous-même, ô poète irrité ! –

    Dans votre chambre, asile illustre et respecté,
    C'est ainsi que, sereine et simple, vous parlâtes.
    Votre front, au reflet des damas écarlates,
    Rayonnait, et pour moi, dans cet instant profond,
    Votre regard levé fit un ciel du plafond.

    L'accent de la raison, auguste et pacifique,
    L'équité, la pitié, la bonté séraphique,
    L'oubli des torts d'autrui, cet oubli vertueux
    Qui rend à leur insu les fronts majestueux,
    Donnaient à vos discours, pleins de clartés si belles,
    La tranquille grandeur des choses naturelles,
    Et par moments semblaient mêler à votre voix
    Ce chant doux et voilé qu'on entend dans les bois.

    III.

    Pourquoi devant mes yeux revenez-vous sans cesse,
    Ô jours de mon enfance et de mon allégresse ?
    Qui donc toujours vous rouvre en nos cœurs presque éteints
    Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains ?

    Oh ! que j'étais heureux ! oh ! que j'étais candide !
    En classe, un banc de chêne, usé, lustré, splendide,
    Une table, un pupitre, un lourd encrier noir,
    Une lampe, humble sœur de l'étoile du soir,
    M'accueillaient gravement et doucement. Mon maître,
    Comme je vous l'ai dit souvent, était un prêtre
    A l'accent calme et bon, au regard réchauffant,
    Naïf comme un savant, malin comme un enfant,
    Qui m'embrassait, disant, car un éloge excite :
    – Quoiqu'il n'ait que neuf ans, il explique Tacite. –
    Puis près d'Eugène, esprit qu'hélas ! Dieu submergea,
    Je travaillais dans l'ombre, – et je songeais déjà.

    Tandis que j'écrivais, – sans peur, mais sans système,
    Versant le barbarisme à grands flots sur le thème,
    Inventant les auteurs de sens inattendus,
    Le dos courbé, le front touchant presque au Gradus, –
    Je croyais, car toujours l'esprit de l'enfant veille,
    Ouïr confusément, tout près de mon oreille,
    Les mots grecs et latins, bavards et familiers,
    Barbouillés d'encre, et gais comme des écoliers,
    Chuchoter, comme font les oiseaux dans une aire,
    Entre les noirs feuillets du lourd dictionnaire.
    Bruits plus doux que le bruit d'un essaim qui s'enfuit,
    Souffles plus étouffés qu'un soupir de la nuit,
    Qui faisaient par instants, sous les fermoirs de cuivre,
    Frissonner vaguement les pages du vieux livre !

    Le devoir fait, légers comme de jeunes daims,
    Nous fuyions à travers les immenses jardins,
    Éclatant à la fois en cent propos contraires.
    Moi, d'un pas inégal je suivais mes grands frères ;
    Et les astres sereins s'allumaient dans les cieux,
    Et les mouches volaient dans l'air silencieux,
    Et le doux rossignol, chantant dans l'ombre obscure,
    Enseignait la musique à toute la nature,
    Tandis qu'enfant jaseur aux gestes étourdis,
    Jetant partout mes yeux ingénus et hardis
    D'où jaillissait la joie en vives étincelles,
    Je portais sous mon bras, noués par trois ficelles,
    Horace et les festins, Virgile et les forêts,
    Tout l'Olympe, Thésée, Hercule, et toi Cérès,
    La cruelle Junon, Lerne et l'hydre enflammée,
    Et le vaste lion de la roche Némée.

    Mais, lorsque j'arrivais chez ma mère, souvent,
    Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant,
    J'avais de grands chagrins et de grandes colères.
    Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires,
    Le beau petit jardin par moi-même arrangé.
    Un gros chien en passant avait tout ravagé.
    Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages,
    Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages,
    Et, joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur
    Chercher la liberté bien loin, – ou l'oiseleur.
    Ciel ! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide,
    Maudissant le grand chien, le jardinier stupide,
    Et l'infâme oiseleur et son hideux lacet,
    Furieux ! – D'un regard ma mère m'apaisait.

    IV.

    Aujourd'hui, ce n'est pas pour une cage vide,
    Pour des oiseaux jetés à l'oiseleur avide,
    Pour un dogue aboyant lâché parmi les fleurs,
    Que mon courroux s'émeut. Non, les petits malheurs
    Exaspèrent l'enfant ; mais, comme en une église,
    Dans les grandes douleurs l'homme se tranquillise.
    Après l'ardent chagrin, au jour brûlant pareil,
    Le repos vient au cœur comme aux yeux le sommeil.
    De nos maux, chiffres noirs, la sagesse est la somme.
    En l'éprouvant toujours, Dieu semble dire à l'homme :
    – Fais passer ton esprit à travers le malheur ;
    Comme le grain du crible, il sortira meilleur. –
    J'ai vécu, j'ai souffert, je juge et je m'apaise.
    Ou si parfois encor la colère mauvaise
    Fait pencher dans mon âme avec son doigt vainqueur
    La balance où je pèse et le monde et mon cœur ;
    Si, n'ouvrant qu'un seul œil, je condamne et je blâme,
    Avec quelques mots purs, vous, sainte et noble femme,
    Vous ramenez ma voix qui s'irrite et s'aigrit
    Au calme sur lequel j'ai posé mon esprit ;
    Je sens sous vos rayons mes tempêtes se taire ;
    Et vous faites pour l'homme incliné, triste, austère,
    Ce que faisait jadis pour l'enfant doux et beau
    Ma mère, ce grand cœur qui dort dans le tombeau !

    V.

    Écoutez à présent. – Dans ma raison qui tremble,
    Parfois l'une après l'autre et quelquefois ensemble,
    Trois voix, trois grandes voix murmurent.

    L'une dit :
    – « Courrouce-toi, poète. Oui, l'enfer applaudit
    Tout ce que cette époque ébauche, crée ou tente.
    Reste indigné. Ce siècle est une impure tente
    Où l'homme appelle à lui, voyant le soir venu,
    La volupté, la chair, le vice infâme et nu.
    La vérité, qui fit jadis resplendir Rome,
    Est toujours dans le ciel ; l'amour n'est plus dans l'homme.
    « Tout rayon jaillissant trouve tout œil fermé.
    Oh ! ne repousse pas la muse au bras armé
    Qui visitait jadis comme une austère amie,
    Ces deux sombres géants, Amos et Jérémie !
    Les hommes sont ingrats, méchants, menteurs, jaloux.
    Le crime est dans plusieurs, la vanité dans tous ;
    Car, selon le rameau dont ils ont bu la sève,
    Ils tiennent, quelques-uns de Caïn, et tous d'Ève.

    « Seigneur ! ta croix chancelle et le respect s'en va.
    La prière décroît. Jéhova ! Jéhova !
    On va parlant tout haut de toi-même en ton temple.
    Le livre était la loi, le prêtre était l'exemple ;
    Livre et prêtre sont morts. Et la foi maintenant,
    Cette braise allumée à ton foyer tonnant,
    Qui, marquant pour ton Christ ceux qu'il préfère aux autres,
    Jadis purifiait la lèvre des apôtres,
    N'est qu'un charbon éteint dont les petits enfants
    Souillent ton mur avec des rires triomphants ! » –

    L'autre voix dit : – « Pardonne ! aime ! Dieu qu'on révère,
    Dieu pour l'homme indulgent ne sera point sévère.
    Respecte la fourmi non moins que le lion.
    Rêveur ! rien n'est petit dans la création.
    De l'être universel l'atome se compose ;
    Dieu vit un peu dans tout, et rien n'est peu de chose.
    Cultive en toi l'amour, la pitié, les regrets.
    Si le sort te contraint d'examiner de près
    L'homme souvent frivole, aveugle et téméraire,
    Tempère l'œil du juge avec les pleurs du frère.
    Et que tout ici-bas, l'air, la fleur, le gazon ;
    Le groupe heureux qui joue au seuil de ta maison ;
    Un mendiant assis à côté d'une gerbe ;
    Un oiseau qui regarde une mouche dans l'herbe ;
    Les vieux livres du quai, feuilletés par le vent,
    D'où l'esprit des anciens, subtil, libre et vivant,
    S'envole, et, souffle errant, se mêle à tes pensées ;
    La contemplation de ces femmes froissées
    Qui vivent dans les pleurs comme l'algue dans l'eau ;
    L'homme, ce spectateur ; le monde, ce tableau ;
    Que cet ensemble auguste où l'insensé se blase
    Tourne de plus en plus ta vie et ton extase
    Vers l'œil mystérieux qui nous regarde tous,
    Invisible veilleur ! témoin intime et doux !
    Principe ! but ! milieu ! clarté ! chaleur ! dictame !
    Secret de toute chose entrevu par toute l'âme !
    « N'allume aucun enfer au tison d'aucun feu.
    N'aggrave aucun fardeau. Démontre l'âme et Dieu,
    L'impérissable esprit, la tombe irrévocable ;
    Et rends douce à nos fronts, que souvent elle accable,
    La grande main qui grave en signes immortels
    JAMAIS ! sur les tombeaux ; TOUJOURS ! sur les autels. »

    La troisième voix dit : – « Aimer ? haïr ? qu'importe !
    Qu'on chante ou qu'on maudisse, et qu'on entre ou qu'on sorte,
    Le mal, le bien, la mort, les vices, les faux dieux,
    Qu'est-ce que tout cela fait au ciel radieux ?
    La végétation, vivante, aveugle et sombre,
    En couvre-t-elle moins de feuillages sans nombre,
    D'arbres et de lichens, d'herbe et de goëmons,
    Les prés, les champs, les eaux, les rochers et les monts ?
    L'onde est-elle moins bleue et le bois moins sonore ?
    L'air promène-t-il moins, dans l'ombre et dans l'aurore,
    Sur les clairs horizons, sur les flots décevants,
    Ces nuages heureux qui vont aux quatre vents ?
    Le soleil qui sourit aux fleurs dans les campagnes,
    Aux rois dans les palais, aux forçats dans les bagnes,
    Perd-il, dans la splendeur dont il est revêtu,
    Un rayon quand la terre oublie une vertu ?
    Non, Pan n'a pas besoin qu'on le prie et qu'on l'aime.
    Ô sagesse ! esprit pur ! sérénité suprême !
    Zeus ! Irmensul ! Wishnou ! Jupiter ! Jéhova !
    Dieu que cherchait Socrate et que Jésus trouva !
    Unique Dieu ! vrai Dieu ! seul mystère ! seule âme !
    Toi qui, laissant tomber ce que la mort réclame,
    Fis les cieux infinis pour les temps éternels !
    Toi qui mis dans l'éther plein de bruits solennels,
    Tente dont ton haleine émeut les sombres toiles,
    Des millions d'oiseaux, des millions d'étoiles !
    Que te font, ô Très-Haut ! les hommes insensés,
    Vers la nuit au hasard l'un par l'autre poussés,
    Fantômes dont jamais tes yeux ne se souviennent,
    Devant ta face immense ombres qui vont et viennent ! »

    VI.

    Dans ma retraite obscure où, sous mon rideau vert,
    Luit comme un œil ami maint vieux livre entrouvert,
    Où ma bible sourit dans l'ombre à mon Virgile,
    J'écoute ces trois voix. Si mon cerveau fragile
    S'étonne, je persiste ; et, sans peur, sans effroi,
    Je les laisse accomplir ce qu'elles font en moi.
    Car les hommes, troublés de ces métamorphoses,
    Composent leur sagesse avec trop peu de choses.
    Tous ont la déraison de voir la Vérité
    Chacun de sa fenêtre et rien que d'un côté,
    Sans qu'aucun d'eux, tenté par ce rocher sublime,
    Aille en faire le tour et monte sur sa cime.
    Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas,
    De ce triple conseil que l'homme n'entend pas,
    Pour mon cœur où Dieu vit, où la haine s'émousse,
    Sort une bienveillance universelle et douce
    Qui dore comme une aube et d'avance attendrit
    Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit
    Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines
    Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines !

    Avril 1840.

    Extrait de: 
    Les rayons et les ombres (1840)
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