• LES ROSEAUX

    À ma sœur


    Deux roseaux dans les airs entrelaçaient leurs jours 
    Et leurs nuits ; ils pliaient, ils balançaient leur tête 
    Ensemble ; agenouillés aux pieds de la tempête, 
    Ils ne se faisaient qu’un pour être à deux toujours ! 
      
    L’amitié n’eut jamais de plus étroite chaîne, 
    Au monde on n’a rien vu de mieux uni jamais, 
    On eût dit qu’ils s’aimaient jusqu’à manquer d’haleine ; 
    Je ne les plaignais pas d’être roseaux, j’aimais ! 
      
    Et de ce frais hymen montait une harmonie 
    Qui parlait ! qui chantait ! triste, intime, infinie, 
    Quand leur sort haletant demandait au soleil 
    De leur donner un jour encore, un jour vermeil ! 
      
    Sitôt qu’apparaissaient l’aube et sa sœur l’aurore, 
    « Quel bonheur ! disait l’un, je vois le ciel encore, 
    Je vous vois ! » L’autre aussi répondait : « Quel bonheur ! 
    Mais j’étais bien pourtant, j’étais sur votre cœur ! » 
      
    Le vieux chêne au cœur dur, vert géant du rivage, 
    De son calme escarpé souriait de les voir : 
    On ne peut contempler l’amour sans s’émouvoir, 
    Et tout célibataire a rêvé d’esclavage, 
    De cette molle étreinte où tremblaient les roseaux, 
    Battus des mêmes vents, lavés des mêmes eaux. 
    Souvent d’un rossignol la nocturne prière 
    Descendait se mouiller dans leurs frissons charmants ; 
    Souvent, quelque âme veuve y pleura la dernière 
    Avant de s’envoler où vont les vrais amants. 
    Hélas ! il est des traits d’innocence naïve 
    Qui font pleurer le cœur ; et je crois que c’est Dieu, 
    Dont la main les répand comme une source vive, 
    Pour nous dire : aimez-moi ! Je le lis en tout lieu ! 
      
    Un homme passe : adieu l’union solitaire, 
    Adieu la pauvre amour, doux ciment de la terre ! 
    L’homme passe et dans l’air veut souffler une voix : 
    L’homme est triste ; un roseau va gémir sous ses doigts. 
      
    Leurs nœuds entrelacés dans l’eau se déchirèrent. 
    Du roseau qui s’en va les racines pleurèrent. 
    Enhardi de frayeur, l’autre voulut courir ; 
    Il tomba : tomber seul, c’est tomber pour mourir ! 
      

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  • LES COLLINES


      
    Au-dessus de Paris un jour 
    Combattaient deux grands avions 
    L’un était rouge et l’autre noir 
    Tandis qu’au zénith flamboyait 
    L’éternel avion solaire 
      
    L’un était toute ma jeunesse 
    Et l’autre c’était l’avenir 
    Ils se combattaient avec rage 
    Ainsi fit contre Lucifer 
    L’Archange aux ailes radieuses 
      
    Ainsi le calcul au problème 
    Ainsi la nuit contre le jour 
    Ainsi attaque ce que j’aime 
    Mon amour ainsi l’ouragan 
    Déracine l’arbre qui crie 
      
    Mais vois quelle douceur partout 
    Paris comme une jeune fille 
    S’éveille langoureusement 
    Secoue sa longue chevelure 
    Et chante sa belle chanson 
      
    Où donc est tombée ma jeunesse 
    Tu vois que flambe l’avenir 
    Sache que je parle aujourd’hui 
    Pour annoncer au monde entier 
    Qu’enfin est né l’art de prédire 
      
    Certains hommes sont des collines 
    Qui s’élèvent d’entre les hommes 
    Et voient au loin tout l’avenir 
    Mieux que s’il était le présent 
    Plus net que s’il était passé 
      
    Ornement des temps et des routes 
    Passe et dure sans t’arrêter 
    Laissons sibiler les serpents 
    En vain contre le vent du sud 
    Les Psylles et l’onde ont péri 
      
    Ordre des temps si les machines 
    Se prenaient enfin à penser 
    Sur les plages de pierreries 
    Des vagues d’or se briseraient 
    L’écume serait mère encore 
      
    Moins haut que l’homme vont les aigles 
    C’est lui qui fait la joie des mers 
    Comme il dissipe dans les airs 
    L’ombre et les spleens vertigineux 
    Par où l’esprit rejoint le songe 
      
    Voici le temps de la magie 
    Il s’en revient attendez-vous 
    À des milliards de prodiges 
    Qui n’ont fait naître aucune fable 
    Nul les ayant imaginés 
      
    Profondeurs de la conscience 
    On vous explorera demain 
    Et qui sait quels êtres vivants 
    Seront tirés de ces abîmes 
    Avec des univers entiers 
      
    Voici s’élever des prophètes 
    Comme au loin des collines bleues 
    Ils sauront des choses précises 
    Comme croient savoir les savants 
    Et nous transporteront partout 
      
    La grande force est le désir 
    Et viens que je te baise au front 
    Ô légère comme une flamme 
    Dont tu as toute la souffrance 
    Toute l’ardeur et tout l’éclat 
      
    L’âge en vient on étudiera 
    Tout ce que c’est que de souffrir 
    Ce ne sera pas du courage 
    Ni même du renoncement 
    Ni tout ce que nous pouvons faire 
      
    On cherchera dans l’homme même 
    Beaucoup plus qu’on n’y a cherché 
    On scrutera sa volonté 
    Et quelle force naîtra d’elle 
    Sans machine et sans instrument 
      
    Les secourables mânes errent 
    Se compénétrant parmi nous 
    Depuis les temps qui nous rejoignent 
    Rien n’y finit rien n’y commence 
    Regarde la bague à ton doigt 
      
    Temps des déserts des carrefours 
    Temps des places et des collines 
    Je viens ici faire des tours 
    Où joue son rôle un talisman 
    Mort et plus subtil que la vie 
      
    Je me suis enfin détaché 
    De toutes choses naturelles 
    Je peux mourir mais non pécher 
    Et ce qu’on n’a jamais touché 
    Je l’ai touché je l’ai palpé 
      
    Et j’ai scruté tout ce que nul 
    Ne peut en rien imaginer 
    Et j’ai soupesé maintes fois 
    Même la vie impondérable 
    Je peux mourir en souriant 
      
    Bien souvent j’ai plané si haut 
    Si haut qu’adieu toutes les choses 
    Les étrangetés les fantômes 
    Et je ne veux plus admirer 
    Ce garçon qui mine l’effroi 
      
    Jeunesse adieu jasmin du temps 
    J’ai respiré ton frais parfum 
    À Rome sur des chars fleuris 
    Chargés de masques de guirlandes 
    Et des grelots du carnaval 
      
    Adieu jeunesse blanc Noël 
    Quand la vie n’était qu’une étoile 
    Dont je contemplais le reflet 
    Dans la mer Méditerranée 
    Plus nacrée que les météores 
      
    Duvetée comme un nid d’archanges 
    Ou la guirlande des nuages 
    Et plus lustrée que les halos 
    Émanations et splendeurs 
    Unique douceur harmonies 
      
    Je m’arrête pour regarder 
    Sur la pelouse incandescente 
    Un serpent erre c’est moi-même 
    Qui suis la flûte dont je joue 
    Et le fouet qui châtie les autres 
      
    Il vient un temps pour la souffrance 
    Il vient un temps pour la bonté 
    Jeunesse adieu voici le temps 
    Où l’on connaîtra l’avenir 
    Sans mourir de sa connaissance 
      
    C’est le temps de la grâce ardente 
    La volonté seule agira 
    Sept ans d’incroyables épreuves 
    L’homme se divinisera 
    Plus pur plus vif et plus savant 
      
    Il découvrira d’autres mondes 
    L’esprit languit comme les fleurs 
    Dont naissent les fruits savoureux 
    Que nous regarderons mûrir 
    Sur la colline ensoleillée 
      
    Je dis ce qu’est au vrai la vie 
    Seul je pouvais chanter ainsi 
    Mes chants tombent comme des graines 
    Taisez-vous tous vous qui chantez 
    Ne mêlez pas l’ivraie au blé 
      
    Un vaisseau s’en vint dans le port 
    Un grand navire pavoisé 
    Mais nous n’y trouvâmes personne 
    Qu’une femme belle et vermeille 
    Elle y gisait assassinée 
      
    Une autre fois je mendiais 
    L’on ne me donna qu’une flamme 
    Dont je fus brûlé jusqu’aux lèvres 
    Et je ne pus dire merci 
    Torche que rien ne peut éteindre 
      
    Où donc es-tu ô mon ami 
    Qui rentrais si bien en toi-même 
    Qu’un abîme seul est resté 
    Où je me suis jeté moi-même 
    Jusqu’aux profondeurs incolores 
      
    Et j’entends revenir mes pas 
    Le long des sentiers que personne 
    N’a parcourus j’entends mes pas 
    À toute heure ils passent là-bas 
    Lents ou pressés ils vont ou viennent 
      
    Hiver toi qui te fais la barbe 
    Il neige et je suis malheureux 
    J’ai traversé le ciel splendide 
    Où la vie est une musique 
    Le sol est trop blanc pour mes yeux 
      
    Habituez-vous comme moi 
    À ces prodiges que j’annonce 
    À la bonté qui va régner 
    À la souffrance que j’endure 
    Et vous connaîtrez l’avenir 
      
    C’est de souffrance et de bonté 
    Que sera faite la beauté 
    Plus parfaite que n’était celle 
    Qui venait des proportions 
    Il neige et je brûle et je tremble 
      
    Maintenant je suis à ma table 
    J’écris ce que j’ai ressenti 
    Et ce que j’ai chanté là-haut 
    Un arbre élancé que balance 
    Le vent dont les cheveux s’envolent 
      
    Un chapeau haut de forme est sur 
    Une table chargée de fruits 
    Les gants sont morts près d’une pomme 
    Une dame se tord le cou 
    Auprès d’un monsieur qui s’avale 
      
    Le bal tournoie au fond du temps 
    J’ai tué le beau chef d’orchestre 
    Et je pèle pour mes amis 
    L’orange dont la saveur est 
    Un merveilleux feu d’artifice 
      
    Tous sont morts le maître d’hôtel 
    Leur verse un champagne irréel 
    Qui mousse comme un escargot 
    Ou comme un cerveau de poète 
    Tandis que chantait une rose 
      
    L’esclave tient une épée nue 
    Semblable aux sources et aux fleuves 
    Et chaque fois qu’elle s’abaisse 
    Un univers est éventré 
    Dont il sort des mondes nouveaux 
      
    Le chauffeur se tient au volant 
    Et chaque fois que sur la route 
    Il corne en passant le tournant 
    Il paraît à perte de vue 
    Un univers encore vierge 
      
    Et le tiers nombre c’est la dame 
    Elle monte dans l’ascenseur 
    Elle monte monte toujours 
    Et la lumière se déploie 
    Et ces clartés la transfigurent 
      
    Mais ce sont de petits secrets 
    Il en est d’autres plus profonds 
    Qui se dévoileront bientôt 
    Et feront de vous cent morceaux 
    À la pensée toujours unique 
      
    Mais pleure pleure et repleurons 
    Et soit que la lune soit pleine 
    Ou soit qu’elle n’ait qu’un croissant 
    Ah ! pleure pleure et repleurons 
    Nous avons tant ri au soleil 
      
    Des bras d’or supportent la vie 
    Pénétrez le secret doré 
    Tout n’est qu’une flamme rapide 
    Que fleurit la rose adorable 
    Et d’où monte un parfum exquis 
      

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  • LE BOUCHER

    LE BOUCHER................


     
    « Tiens ? t’es donc plus boucher ? dit la vieille au gros homme 
              Qui venait de vendre son fonds, 
    Et lui répondit grave, avec un air profond : 
              « Non ! et j’vas vous raconter comme : 
      
              Ah ! l’métier était bon ! Mes viandes ? 
              Vous savez si ça s’débitait ! 
              Tell’ment partout on m’réputait 
              Que j’pouvais pas fournir aux d’mandes. 
      
              C’est moi-mêm’ qu’abattais les bêtes 
              Promis’ aux crochets d’mon étal, 
              Et j’vous crevais comme un brutal 
              Les cous, les poitrails et les têtes. 
      
              Si j’suis si gros, q’ça m’gên’ quand j’bouge, 
              Si j’ai l’teint si frais, l’corps si gras, 
              C’est q’par le nez, la bouch’, les bras, 
              Tout l’temps j’pompais vif du sang rouge. 
      
              L’animal ? c’est pas un’ personne... 
              Que j’me disais ! Pour moi, l’bestiau 
              C’était qu’un’ chos’, j’trouvais idiot 
              D’croir’ que ça rêv’ ou q’ça raisonne. 
      
              Si ça qui grogn’, qui bêl’, qui beugle, 
              À l’abattoir s’tenait pas bien, 
              J’cognais d’sus, ça n’me faisait rien : 
              J’leur étais aussi sourd qu’aveugle. 
      
              D’un coup d’maillet bien à ma pogne 
              J’défonçais l’crâne d’un vieux bœuf 
              Comme on cass’ la coquill’ d’un œuf, 
              Et j’fredonnais pendant ma b’sogne. 
      
              À ceux qui, lorsque l’couteau rentre, 
              S’lamentaient sur l’ouaill’ ou l’cochon, 
              J’criais : « Ça s’rait plus folichon 
              D’en avoir un morceau dans l’ventre ! » 
      
              Et dans l’trou plein d’sanglante écume 
              Se r’tournait, creusait mon surin, 
              Tel qu’un piquet dans un terrain 
              Où q’l’on veut planter d’la légume. 
      
              J’étais ben boucher par nature ! 
              Dam’ ! Le coup d’mass’ ? ça m’connaissait ; 
              Et quand mon vieux couteau dép’çait 
              I’ savait trouver la jointure. 
      
              Oui ! j’avais la main réussie 
              Pour mettre un bœuf en quatr’ morceaux ; 
              Vit’ se rompaient les plus gros os 
              Ousque j’faisais grincer ma scie. 
      
              Pour détailler d’la viand’ qui caille 
              J’aurais pas craint les plus adroits : 
              Tous mes coups d’coup’ret, toujours droits, 
              R’tombaient dans la première entaille. 
      
              Jusqu’à c’beau jour d’ensorcell’rie 
              Où v’allez savoir c’qui m’advint, 
              Je m’saoulais d’sang tout comm’ de vin 
              Et j’m’acharnais à la tuerie. 
      
              Donc, un’ fois, on m’amène un’ vache 
              Ben qu’âgée encor forte en lait, 
              Noire et blanche, et voilà qu’em’ plaît, 
              Que j’la conserve et que j m’yattache. 
      
              J’la soignais si tell’ment la vieille 
              Que m’voir la faisait s’déranger 
              D’ses song’ et mêm’ de son manger, 
              Qu’elle en dod’linait des oreilles ; 
      
              Quand em’rencontrait, tout’ follette, 
              Ben vite, elle obliquait d’son ch’min 
              Pour venir me râper la main 
              Avec sa lang’ bleue et violette ; 
      
              Mes aut’ vach’ en étaient jalouses 
              Lorsque mes ongl’ y grattaient l’flanc 
              Ou qu’ent’ ses corn’ noir’ au bout blanc 
              J’y chatouillais l’front sur les p’louses. 
      
              Mais un jour, un’ mauvaise affaire 
              Veut qu’ell’ tombe, y voyant pas fin, 
              À pic, sus l’talus d’un ravin, 
              Et qu’es’ casse un’ patt’ ! Quoi en faire ?... 
      
              Ell’ pouvait ben marcher sur quatre 
              Mais sur trois... yavait plus moyen ! 
              Mêm’ pour elle, il le fallait ben ; 
              Ell’ souffrait : valait mieux l’abattre ! 
      
              Pour vous en finir, je l’emmène... 
              J’avais renvoyé ceux d’chez nous. 
              Mais, v’là qu’ell’ tomb’ sur les deux g’noux, 
              Avec des yeux d’figure humaine. 
      
              Bon Dieu ! j’prends mon maillet sur l’heure, 
              J’vis’ mon coup, et j’allais l’lâcher... 
              Quand j’vois la vach’ qui vient m’lécher 
              En mêm’ temps q’ses deux gros yeux pleurent. 
      
              L’maillet fut bentôt sur la table, 
              J’app’lai tous mes gens et j’leur dis : 
              Faut pas la tuer ! j’serions maudits ! 
              Et j’fus la r’conduire à l’étable. 
      
              La vache ? un r’bou’teux l’a guérie. 
              À la maison j’yai fait un sort, 
              Elle y mourra de sa bonn’ mort, 
              Et, moi, j’f’rai plus jamais d’bouch’rie. » 
      
              — La vieille dit : « Vlà c’que ça prouve : 
              C’est q’chez l’âm’ des plus cruell’ gens, 
              Dans les métiers les plus méchants, 
              Tôt ou tard la pitié se r’trouve. 
      
              Crois-moi ! c’te chos’ ? tu n’l’as pas vue, 
              Quand mêm’ que tu peux l’certifier. 
              C’est ton bon cœur qui fut l’sorcier, 
              C’est lui qui t’donna la berlue. » 

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  • Toutes sortes d’enfants, blonds, lumineux, vermeils, 
    Dont le bleu paradis visite les sommeils 
    Quand leurs yeux sont fermés la nuit dans les alcôves, 
    Sont là, groupés devant la cage aux bêtes fauves ; 
    Ils regardent. 
      
                                Ils ont sous les yeux l’élément, 
    Le gouffre, le serpent tordu comme un tourment, 
    L’affreux dragon, l’onagre inepte, la panthère, 
    Le chacal abhorré des spectres, qu’il déterre, 
    Le gorille, fantôme et tigre, et ces bandits, 
    Les loups, et les grands lynx qui tutoyaient jadis 
    Les prophètes sacrés accoudés sur des bibles ; 
    Et, pendant que ce tas de prisonniers terribles 
    Gronde, l’un vil forçat, l’autre arrogant proscrit, 
    Que fait le groupe rose et charmant ? Il sourit. 
      
    L’abîme est là qui gronde et les enfants sourient. 
    Ils admirent. Les voix épouvantables crient ; 
    Tandis que cet essaim de fronts pleins de rayons, 
    Presque ailé, nous émeut comme si nous voyions 
    L’aube s’épanouir dans une géorgique, 
    Tandis que ces enfants chantent, un bruit tragique 
    Va, chargé de colère et de rébellions, 
    Du cachot des vautours au bagne des lions. 
      
    Et le sourire frais des enfants continue. 
      
    Devant cette douceur suprême, humble, ingénue, 
    Obstinée, on s’étonne, et l’esprit stupéfait 
    Songe, comme aux vieux temps d’Orphée et de Japhet, 
    Et l’on se sent glisser dans la spirale obscure 
    Du vertige, où tombaient Job, Thalès, Épicure, 
    Où l’on cherche à tâtons quelqu’un, ténébreux puits 
    Où l’âme dit : Réponds ! où Dieu dit : Je ne puis ! 
      
    Oh ! si la conjecture antique était fondée, 
    Si le rêve inquiet des mages de Chaldée, 
    L’hypothèse qu’Hermès et Pythagore font, 
    Si ce songe farouche était le vrai profond ; 
    La bête parmi nous, si c’était là Tantale ! 
    Si la réalité redoutable et fatale, 
    C’était ceci : les loups, les boas, les mammons, 
    Masques sombres, cachant d’invisibles démons ! 
    Oh ! ces êtres affreux dont l’ombre est le repaire, 
    Ces crânes aplatis de tigre et de vipère, 
    Ces vils fronts écrasés par le talon divin, 
    L’ours, rêveur noir, le singe, effroyable sylvain, 
    Ces rictus convulsifs, ces faces insensées, 
    Ces stupides instincts menaçant nos pensées, 
    Ceux-ci pleins de l’horreur nocturne des forêts, 
    Ceux-là, fuyants aspects, flottants, confus, secrets, 
    Sur qui la mer répand ses moires et ses nacres, 
    Ces larves, ces passants des bois, ces simulacres, 
    Ces vivants dans la tombe animale engloutis, 
    Ces fantômes ayant pour loi les appétits, 
    Ciel bleu ! s’il était vrai que c’est là ce qu’on nomme 
    Les damnés, expiant d’anciens crimes chez l’homme, 
    Qui, sortis d’une vie antérieure, ayant 
    Dans les yeux la terreur d’un passé foudroyant, 
    Viennent, balbutiant d’épouvante et de haine, 
    Dire au milieu de nous les mots de la géhenne, 
    Et qui tâchent en vain d’exprimer leur tourment 
    À notre verbe avec le sourd rugissement ; 
    Tas de forçats qui grince et gronde, aboie et beugle ; 
    Muets hurlants qu’éclaire un flamboiement aveugle ; 
    Oh ! s’ils étaient là, nus sous le destin de fer, 
    Méditant vaguement sur l’éternel enfer ; 
    Si ces mornes vaincus de la nature immense 
    Se croyaient à jamais bannis de la clémence ; 
    S’ils voyaient les soleils s’éteindre par degrés, 
    Et s’ils n’étaient plus rien que des désespérés ; 
    Oh ! dans l’accablement sans fond, quand tout se brise, 
    Quand tout s’en va, refuse et fuit, quelle surprise, 
    Pour ces êtres méchants et tremblants à la fois, 
    D’entendre tout à coup venir ces jeunes voix ! 
      
    Quelqu’un est là ! Qui donc ? On parle ! ô noir problème ! 
    Une blancheur paraît sur la muraille blême 
    Où chancelle l’obscure et morne vision. 
    Le léviathan voit accourir l’alcyon ! 
    Quoi ! le déluge voit arriver la colombe ! 
    La clarté des berceaux filtre à travers la tombe 
    Et pénètre d’un jour clément les condamnés ! 
    Les spectres ne sont point haïs des nouveau-nés ! 
    Quoi ! l’araignée immense ouvre ses sombres toiles ! 
    Quel rayon qu’un regard d’enfant, saintes étoiles ! 
    Mais puisqu’on peut entrer, on peut donc s’en aller ! 
    Tout n’est donc pas fini ! L’azur vient nous parler ! 
    Le ciel est plus céleste en ces douces prunelles ! 
    C’est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles 
    Jusqu’à la terre, triste et funeste milieu, 
    Passe à travers l’enfant qu’il est tout à fait Dieu ! 
    Quoi ! le plafond difforme aurait une fenêtre ! 
    On verrait l’impossible espérance renaître ! 
    Quoi ! l’on pourrait ne plus mordre, ne plus grincer ! 
    Nous représentons-nous ce qui peut se passer 
    Dans les craintifs cerveaux des bêtes formidables ? 
    De la lumière au bas des gouffres insondables ! 
    Une intervention de visages divins ! 
    La torsion du mal dans les brûlants ravins 
    De l’enfer misérable est soudain apaisée 
    Par d’innocents regards purs comme la rosée ! 
    Quoi ! l’on voit des yeux luire et l’on entend des pas ! 
    Est-ce que nous savons s’ils ne se mettent pas, 
    Ces monstres, à songer, sitôt la nuit venue, 
    S’appelant, stupéfaits de cette aube inconnue 
    Qui se lève sur l’âpre et sévère horizon ? 
    Du pardon vénérable ils ont le saint frisson ; 
    Il leur semble sentir que les chaînes les quittent ; 
    Les échevèlements des crinières méditent ; 
    L’enfer, cette ruine, est moins trouble et moins noir ; 
    Et l’œil presque attendri de ces captifs croit voir 
    Dans un pur demi-jour qu’un ciel lointain azure 
    Grandir l’ombre d’un temple au seuil de la masure. 
    Quoi ! l’enfer finirait ! l’ombre entendrait raison ! 
    Ô clémence ! ô lueur dans l’énorme prison ! 
    On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges. 
      
    Quelle promesse au fond du sourire des anges ! 
      

    25 décembre 1875. Noël.
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  • Voici Noël Voici la neige et la nuit bleue,...................

    Voici Noël Voici la neige et la nuit bleue,
    voici le givre en sucre fin,
    voici la maison et le feu,
    voici Noël vêtu de lin .
    Les oiseaux se taisent, ce soir.
    Les lilas ont fermé les yeux.
    Les chênes tendent leurs bras noirs
    vers les chemins mystérieux.
    Voici les pauvres malheureux,
    voici la plaine de la bise
    dans les fentes et dans les creux,
    voici les vergers sans cerises.
    Un jour, renaîtront les grands lis,
    le parfum des profondes roses,
    et l'hirondelle, je suppose ,
    reviendra frôler les iris.
    Voici Noël, voici les vœux,
    voici les braises sous la cendre,
    voici les bottes de sept lieues
    pour aller jusqu'à l'avril tendre.
    Et voici le pas d'une mère
    qui marche vers la cheminée
    pour ranimer les braises claires,
    et voici le chant d'une mère
    qui berce un enfant nouveau-né.

    Pierre Gamarra

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  • Les Rois Mages

    Les Rois Mages..............Edmond ROSTAND   (1868-1918)

    Ils perdirent l'étoile, un soir ; pourquoi perd-on

    L'étoile ? Pour l'avoir parfois trop regardée,

    Les deux rois blancs, étant des savants de Chaldée,

    Tracèrent sur le sol des cercles au bâton.

    Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,

    Mais l'étoile avait fui, comme fuit une idée.

    Et ces hommes dont l'âme eût soif d'être guidée

    Pleurèrent, en dressant des tentes de coton.

    Mais le pauvre Roi noir, méprisé des deux autres,

    Se dit "Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,

    Il faut donner quand même à boire aux animaux."

    Et, tandis qu'il tenait son seau d'eau par son anse,

    Dans l'humble rond de ciel où buvaient les chameaux

    Il vit l'étoile d'or, qui dansait en silence.

     

    Edmond ROSTAND   (1868-1918)

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  • MÉMOIRE

    1  

    L’eau claire ; comme le sel des larmes d’enfance, 
    L’assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ; 
    la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes 
    sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ; 
      
    l’ébat des anges ; — Non... le courant d’or en marche, 
    meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d’herbe. Elle 
    sombre, ayant le Ciel bleu pour ciel-de-lit, appelle 
    pour rideaux l’ombre de la colline et de l’arche. 

     

    2  

    Eh ! l’humide carreau tend ses bouillons limpides ! 
    L’eau meuble d’or pâle et sans fond les couches prêtes. 
    Les robes vertes et déteintes des fillettes 
    font les saules, d’où sautent les oiseaux sans brides. 
      
    Plus pure qu’un louis, jaune et chaude paupière 
    le souci d’eau — ta foi conjugale, ô l’Épouse ! — 
    au midi prompt, de son terne miroir, jalouse 
    au ciel gris de chaleur la Sphère rose et chère. 

    3  

    Madame se tient trop debout dans la prairie 
    prochaine où neigent les fils du travail ; l’ombrelle 
    aux doigts ; foulant l’ombelle ; trop fière pour elle 
    des enfants lisant dans la verdure fleurie 
      
    leur livre de maroquin rouge ! Hélas, Lui, comme 
    mille anges blancs qui se séparent sur la route, 
    s’éloigne par delà la montagne ! Elle, toute 
    froide, et noire, court ! après le départ de l’homme ! 

    4  


    Regret des bras épais et jeunes d’herbe pure ! 
    Or des lunes d’avril au cœur du saint lit ! Joie 
    des chantiers riverains à l’abandon, en proie 
    aux soirs d’août qui faisaient germer ces pourritures ! 
      
    Qu’elle pleure à présent sous les remparts ! l’haleine 
    des peupliers d’en haut est pour la seule brise. 
    Puis, c’est la nappe, sans reflets, sans source, grise : 
    un vieux, dragueur, dans sa barque immobile, peine. 
       

    5  

    Jouet de cet œil d’eau morne, je n’y puis prendre, 
    ô canot immobile ! oh ! bras trop courts ! ni l’une 
    ni l’autre fleur : ni la jaune qui m’importune, 
    là ; ni la bleue, amie à l’eau couleur de cendre. 
      
    Ah ! la poudre des saules qu’une aile secoue ! 
    Les roses des roseaux dès longtemps dévorées ! 
    Mon canot, toujours fixe ; et sa chaîne tirée 
    Au fond de cet œil d’eau sans bords, — à quelle boue ? 

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  • PETITS LUTINS DE NOËL

    PETITS LUTINS DE NOËL ................LUCIENNE GAMOT

    Petit lutins
    Avez-vous veillé à ce qu’il n’ait rien oublié?
    Avez-vous pensé aux bonbons, aux sapins?
    Avez-vous mis de la neige sur son chemin?
    Dans sa poche
    Trouvera-t-il le grand cahier?
    Le cahier avec le nom de tous les enfants
    Et puis dans un tout petit étui
    Ses lunettes pour lire leurs noms
    Dans la nuit
    Et maintenant ouvrez la porte du garage
    Père Noël partez bien vite
    Et bon voyage!

    Lucienne Gamot

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  • LE DISCOURS SUR LA PAIX

    LE DISCOURS SUR LA PAIX .................. JACQUES PRÉVERT

    Vers la fin d’un discours extrêmement important
    le grand homme d’Etat trébuchant
    sur une belle phrase creuse
    tombe dedans
    et désemparé la bouche grande ouverte
    haletant
    montre les dents
    et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements
    met à vif le nerf de la guerre
    la délicate question d’argent. 

    Jacques Prévert

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