• LA NUIT DE MAI

    LA NUIT DE MAI 

    LA MUSE

    Poète, prends ton luth et me donne un baiser ; 
    La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore. 
    Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ; 
    Et la bergeronnette, en attendant l’aurore, 
    Aux premiers buissons verts commence à se poser ; 
    Poète, prends ton luth et me donne un baiser. 
      

    LE POÈTE

      
          Comme il fait noir dans la vallée ! 
          J’ai cru qu’une forme voilée 
          Flottait là-bas sur la forêt. 
          Elle sortait de la prairie ; 
          Son pied rasait l’herbe fleurie ; 
          C’est une étrange rêverie ; 
          Elle s’efface et disparaît. 
      

    LA MUSE

      
    Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse, 
    Balance le zéphyr dans son voile odorant. 
    La rose, vierge encor, se referme jalouse 
    Sur le frelon nacré qu’elle enivre en mourant. 
    Écoute ! tout se tait ; songe à la bien-aimée. 
    Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée 
    Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. 
    Ce soir, tout va fleurir : l’immortelle nature 
    Se remplit de parfums, d’amour et de murmure, 
    Comme le lit joyeux de deux jeunes époux. 
      

    LE POÈTE


          Pourquoi mon cœur bat-il si vite ? 
          Qu’ai-je donc en moi qui s’agite 
          Dont je me sens épouvanté ? 
          Ne frappe-t-on pas à ma porte ? 
          Pourquoi ma lampe à demi morte 
          M’éblouit-elle de clarté ? 
          Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. 
          Qui vient ? qui m’appelle ? — Personne. 
          Je suis seul, c’est l’heure qui sonne ; 
          Ô solitude ! ô pauvreté ! 


      LA MUSE

      
    Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse 
    Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. 
    Mon sein est inquiet ; la volupté l’oppresse, 
    Et les vents altérés m’ont mis la lèvre en feu. 
    Ô paresseux enfant ! regarde, je suis belle. 
    Notre premier baiser, ne t’en souviens-tu pas, 
    Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, 
    Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras ? 
    Ah ! je t’ai consolé d’une amère souffrance ! 
    Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d’amour. 
    Console-moi ce soir, je me meurs d’espérance ; 
    J’ai besoin de prier pour vivre jusqu’au jour. 
      

    LE POÈTE


       Est-ce toi dont la voix m’appelle, 
          Ô ma pauvre Muse ! est-ce toi ? 
          Ô ma fleur ! ô mon immortelle ! 
          Seul être pudique et fidèle 
          Où vive encor l’amour de moi ! 
          Oui, te voilà, c’est toi ma blonde, 
          C’est toi, ma maîtresse et ma sœur ! 
          Et je sens, dans la nuit profonde, 
          De ta robe d’or qui m’inonde 
          Les rayons glisser dans mon cœur. 
     

    LA MUSE


    Poète, prends ton luth ; c’est moi, ton immortelle, 
    Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux, 
    Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle, 
    Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. 
    Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire 
    Te ronge ; quelque chose a gémi dans ton cœur ; 
    Quelque amour t’est venu, comme on en voit sur terre, 
    Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. 
    Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées, 
    Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ; 
    Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. 
    Éveillons au hasard les échos de ta vie, 
    Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, 
    Et que ce soit un rêve, et le premier venu. 
    Inventons quelque part des lieux où l’on oublie ; 
    Partons, nous sommes seuls, l’univers est à nous. 
    Voici la verte Écosse et la brune Italie, 
    Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, 
    Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, 
    Et Messa la divine, agréable aux colombes ; 
    Et le front chevelu du Pélion changeant ; 
    Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent 
    Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, 
    La blanche Oloossone à la blanche Camyre. 
    Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ? 
    D’où vont venir les pleurs que nous allons verser ? 
    Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, 
    Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, 
    Secouait des lilas dans sa robe légère, 
    Et te contait tout bas les amours qu’il rêvait ? 
    Chanterons-nous l’espoir, la tristesse ou la joie ? 
    Tremperons-nous de sang les bataillons d’acier ? 
    Suspendrons-nous l’amant sur l’échelle de soie ? 
    Jetterons-nous au vent l’écume du coursier ? 
    Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre 
    De la maison céleste, allume nuit et jour 
    L’huile sainte de vie et d’éternel amour ? 
    Crierons-nous à Tarquin : « Il est temps, voici l’ombre ! » ?
    Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ? 
    Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ? 
    Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ? 
    Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ? 
    La biche le regarde ; elle pleure et supplie ; 
    Sa bruyère l’attend ; ses faons sont nouveau-nés ; 
    Il se baisse, il l’égorge, il jette à la curée 
    Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant. 
    Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée, 
    S’en allant à la messe, un page la suivant, 
    Et d’un regard distrait, à côté de sa mère, 
    Sur sa lèvre entrouverte oubliant sa prière ? 
    Elle écoute en tremblant, dans l’écho du pilier, 
    Résonner l’éperon d’un hardi cavalier. 
    Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France 
    De monter tout armés aux créneaux de leurs tours, 
    Et de ressusciter la naïve romance 
    Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ? 
    Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ? 
    L’homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie, 
    Et ce qu’il a fauché du troupeau des humains 
    Avant que l’envoyé de la nuit éternelle 
    Vînt sur son tertre vert l’abattre d’un coup d’aile, 
    Et sur son cœur de fer lui croiser les deux mains ? 
    Clouerons-nous au poteau d’une satire altière 
    Le nom sept fois vendu d’un pâle pamphlétaire, 
    Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli, 
    S’en vient, tout grelottant d’envie et d’impuissance, 
    Sur le front du génie insulter l’espérance, 
    Et mordre le laurier que son souffle a sali ? 
    Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus me taire ; 
    Mon aile me soulève au souffle du printemps. 
    Le vent va m’emporter ; je vais quitter la terre. 
    Une larme de toi ! Dieu m’écoute ; il est temps. 
      

    LE POÈTE

      
          S’il ne te faut, ma sœur chérie, 
          Qu’un baiser d’une lèvre amie 
          Et qu’une larme de mes yeux, 
          Je te les donnerai sans peine ; 
          De nos amours qu’il te souvienne, 
          Si tu remontes dans les cieux. 
          Je ne chante ni l’espérance, 
          Ni la gloire, ni le bonheur, 
          Hélas ! pas même la souffrance. 
          La bouche garde le silence 
          Pour écouter parler le cœur. 
      

    LA MUSE

      
    Crois-tu donc que je sois comme le vent d’automne 
    Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, 
    Et pour qui la douleur n’est qu’une goutte d’eau ? 
    Ô poète ! un baiser, c’est moi qui te le donne. 
    L’herbe que je voulais arracher de ce lieu, 
    C’est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu. 
    Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, 
    Laisse-la s’élargir, cette sainte blessure 
    Que les noirs séraphins t’ont faite au fond du cœur ; 
    Rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur. 
    Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, 
    Que ta voix ici-bas doive rester muette. 
    Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, 
    Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots. 
    Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage, 
    Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, 
    Ses petits affamés courent sur le rivage 
    En le voyant au loin s’abattre sur les eaux. 
    Déjà, croyant saisir et partager leur proie, 
    Ils courent à leur père avec des cris de joie 
    En secouant leurs becs sur leurs goîtres hideux. 
    Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, 
    De son aile pendante abritant sa couvée, 
    Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. 
    Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ; 
    En vain il a des mers fouillé la profondeur : 
    L’Océan était vide et la plage déserte ; 
    Pour toute nourriture il apporte son cœur. 
    Sombre et silencieux, étendu sur la pierre, 
    Partageant à ses fils ses entrailles de père, 
    Dans son amour sublime il berce sa douleur, 
    Et, regardant couler sa sanglante mamelle, 
    Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle, 
    Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur. 
    Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, 
    Fatigué de mourir dans un trop long supplice, 
    Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; 
    Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent, 
    Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage, 
    Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, 
    Que les oiseaux des mers désertent le rivage, 
    Et que le voyageur attardé sur la plage, 
    Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. 
    Poète, c’est ainsi que font les grands poètes : 
    Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps ; 
    Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes 
    Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. 
    Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées, 
    De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur, 
    Ce n’est pas un concert à dilater le cœur. 
    Leurs déclamations sont comme des épées : 
    Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant, 
    Mais il y pend toujours quelque goutte de sang. 
      

    LE POÈTE

      
          Ô Muse ! spectre insatiable, 
          Ne m’en demande pas si long. 
          L’homme n’écrit rien sur le sable 
          À l’heure où passe l’aquilon. 
          J’ai vu le temps où ma jeunesse 
          Sur mes lèvres était sans cesse 
          Prête à chanter comme un oiseau ; 
          Mais j’ai souffert un dur martyre, 
          Et le moins que j’en pourrais dire, 
          Si je l’essayais sur ma lyre, 
          La briserait comme un roseau. 

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  • Saison en couleur

    Saison en couleur............ CL

    La magie automnale lentement s’installe,
    Des brumes vaporeuses s’élèvent offrant un aspect un peu virginal.
    Dans la lumière cristalline du soleil
    Une douce rosée recouvre les pétales au réveil.
    Partout explose des couleurs en feu d’artifice
    Dame nature pare le moindre édifice.
    Palette de bruns, d’ocres et vermillons,
    Gerbes d’orangés et de jaunes d’or en échantillon.
    Comme dans un voyage irréel d’un tableau de maitre,
    Pour un regard de fantaisie qu’elle veut nous soumettre.
    Hymne à la beauté véritable jusqu’au long des sentiers,
    Magnificence extrême de la nature jusqu’au couvert forestier.
    Dans l’air doux et parfumé passe les bernaches et oies sauvages,
    Qui offrent une note chantante au ciel avec des souvenirs d’un autre âge.
    Le froissement des feuilles accompagne ma promenade,
    Un monde d’odeurs et de sons différents en sérénade.
    Puis viendra l’épais silence de l’hiver,
    Troublé simplement sur ma rivière par le cri de quelques colverts.
    L’automne alors s’effacera doucement sur la pointe du pied,
    Et disparaitra le plaisir d’écouter pépier.
    Le monde se refermera sur la chaleur du foyer,
    Blotti en ton lit Amour, il ne nous restera qu’à nous choyer.
    copyright@Claudie

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  •  Ô morphine apaisante, ô parfum de l’oubli,

    Ô morphine apaisante, ô parfum de l’oubli, ..................

      O just, subtle, ans mighty...
    Th. de Quincey.


    Ô morphine apaisante, ô parfum de l’oubli, 
    Caresse de sommeil, ô morphine légère, 
    Je t’aime mieux que l’or et que la lumière, 
    Pour tous les souvenirs que tu ensevelis ! 
      
    Tu calmes la souffrance en berçant nos chimères 
    D’un chant languide et doux qui vient du Paradis, 
    Et les choses qu’on rêve et celles que l’on dit, 
    Disparaissent dans ton bienfaisant cimetière : 
      
    Ceux qui croyaient en toi n’ont jamais consenti 
    À renier ton nom pour d’autres éphémères, 
    Et tous ont préféré à la vie ton mystère 
    Pour ne l’abandonner que lorsqu’ils sont partis ; 
     
    C’est pourquoi je récite en ces vers ta prière, 
    Comme au philtre puissant qui caresse et guérit, 
    Tu gouvernes les sens en exaltant l’esprit, 
    Ô morphine apaisante, ô morphine légère ! 
      

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  • Dans l’horizon du soir où le soleil recule 

    Dans l’horizon du soir où le soleil recule

    Dans l’horizon du soir où le soleil recule 
    La fumée éphémère et pacifique ondule 
    Comme une gaze où des prunelles sont cachées ; 
    Et l’on sent, rien qu’à voir ces brumes détachées, 
    Un douloureux regret de ciel et de voyage, 
    Car la blanche fumée est la sœur du nuage 
    Et va vers les lointains où se mêlent en rêve 
    L’odeur fanée et la musique qui s’achève. 
      
    Et la fumée entraîne en ses molles spirales 
    L’âme s’exténuant des cloches vespérales 
    Qui s’éteint avec elle en très lente agonie ; 
    Et tout le triste doux d’une chose finie 
    Et tout le triste doux d’une chose en allée 
    Subsiste après ce bleu de vapeur exhalée 
    Comme si la fumée, on savait qu’elle porte 
    Un linceul impalpable à quelque étoile morte ! 
      

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  • SET OHAËDAT


    Je vous fus présenté Madame, dans la salle 
    De marbre frais et sombre où vous passiez les jours 
    Au bruit de ces jets d’eau monotones des cours 
    Damasquines ; l’or blanc cerclait votre bras pâle. 
      
    Assise à terre, à la manière orientale, 
    Vous écoutiez ceux qui distillent les discours, 
    Devant les narghilés d’argent aux tons d’opale 
    Que la Paresse fume à coups distraits et courts. 
      
    Des fleurs couraient parmi vos étoffes de soie ; 
    Vos yeux éclairaient l’ombre où votre front se noie ; 
    Votre pied nu brillait ; votre accent étranger 
      
    Éclatait dans ma tête en notes délicates ; 
    Je vois toujours vos dents blanches, fines et plates 
    Quand votre lèvre, mouche en rumeur, fit : « Franger[*] ? » 
      
    ______ 
    * Franger : Européen. 

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  • LA SCIENCE DE L’AMOUR

    LA SCIENCE DE L’AMOUR..............

    Très jeune, j’eus une belle fortune et le goût de la science. Non de cette science en l’air qui, prétentieuse, croit pouvoir créer le monde de toutes pièces et voltige dans l’atmosphère bleue de l’imagination. J’ai pensé toujours, d’accord avec la cohorte serrée des savants modernes, que l’homme n’est qu’un sténographe des faits brutaux, qu’un secrétaire de la nature palpable ; que la vérité conçue non dans quelques vaines universalités, mais dans un volume immense et confus, n’est abordable partiellement qu’aux gratteurs, rogneurs, fureteurs, commissionnaires et emmagasineurs de faits réels, constatables, indéniables ; en un mot qu’il faut être fourmi, qu’il faut être ciron, rotifère, vibrion, qu’il faut n’être rien ! pour apporter son atome dans l’infinité des atomes qui composent la majestueuse pyramide des vérités scientifiques. Observer, observer, surtout ne jamais penser, rêver, imaginer ; voilà les splendeurs de la méthode actuelle.

    C’est avec ces saines doctrines que je suis entré dans la vie ; et, dès mes premiers pas, un projet merveilleux, une vraie aubaine scientifique m’est venue à l’esprit.

    Quand j’apprenais la physique, je me suis dit :

    On a étudié la pesanteur, la chaleur, l’électricité, le magnétisme, la lumière. L’équivalent mécanique de ces forces est ou sera sans conteste déterminé d’une façon rigoureuse. Mais tous ceux qui travaillent à l’expression de ces éléments du savoir futur n’ont dans le monde qu’un piètre rôle.

    Il est d’autres forces que l’observation sagace et patiente doit soumettre à l’esprit du savant. Je ne ferai pas de classifications générales, parce que je les considère comme funestes à l’étude et que je n’y entends rien. Bref, j’ai été amené (comment et pourquoi, je ne sais pas) à entreprendre l’étude scientifique de l’amour.

    Je n’ai pas un physique absolument désagréable, je ne suis ni trop grand ni trop petit, et personne n’a jamais affirmé que je fusse brun ou blond. J’ai seulement les yeux un peu petits, pas assez brillants, ce qui me donne un aspect d’hébétude utile dans les sociétés savantes, mais nuisible dans le monde.

    De ce monde, d’ailleurs, malgré tant d’efforts méthodiques, je n’ai pas une connaissance bien nette, et c’est un vrai chef-d’œuvre de sang-froid que d’y avoir pu, sans attirer l’attention, poursuivre mon but austère.

    Je m’étais dit : Je veux étudier l’amour, non comme les Don Juan, qui s’amusent sans écrire, non comme les littérateurs qui sentimentalisent nuageusement, mais comme les savants sérieux. Pour constater l’effet de la chaleur sur le zinc, on prend une barre de zinc, on la chauffe dans l’eau à une température rigoureusement déterminée au moyen du meilleur thermomètre possible ; on mesure avec précision la longueur de la barre, sa ténacité, sa sonorité, sa capacité calorique, et on en fait autant à une autre température non moins rigoureusement déterminée.

    C’est par des procédés aussi exacts que je me proposai (projet remarquable à un âge si tendre — vingt-cinq ans à peine) d’étudier l’amour. Difficile entreprise.

    Généralement, je ne sais par quelle répugnance gênante et même coupable les gens amoureux se soustraient obstinément à tout examen scientifique ; et cela particulièrement dans les instants où l’examen serait fructueux. Ceci acquis, mon plan fut bien vite arrêté.

    Pour étudier l’amour, me dis-je, il faut prendre lemeilleur poste d’observation. Le confident le plus intime est congédié lors des minutes caractéristiques. Il n’y a que les meubles, quelquefois un chien, un chat, qui assistent à ces mystères qu’une inexplicable fatalité a dérobés jusqu’ici à l’analyse. Je n’ai donc qu’une ressource, c’est de jouer personnellement le rôle d’amoureux.

    N’ayant guère de charmes, vu que le peu qui m’en avait été accordé par la nature s’était étiolé à l’ombre des bibliothèques et aux odeurs des laboratoires, j’eus recours à mon profond savoir pour me rendre digne des rêves féminins.

    Oh ! les merveilleux cosmétiques, rouge puéril insoluble, noir bleuâtre des yeux sans sommeil, huiles pour rendre la peau diaphane, galvanisations pour me donner du galbe aux jambes, que j’ai inventés, à cette époque ! Mais je n’étais pas assez naïf pour compter seulement sur l’aspect de ma physionomie, sur l’allure de ma personne. Il me fallait apprendre à fond ces riens charmants qui séduisent les jeunes filles, ces futilités ridicules qui nous soumettent le beau sexe.

     

    J’allai trouver Chopin et lui demandai :

    « Vous avez beaucoup joué du piano dans le monde. Quelle est la musique qui plaît le plus aux femmes ? »

    Il me répondit sans hésiter : « La Rêverie de Rosellen. »

    — Quarante mille francs, si vous voulez m’enseigner à jouer parfaitement cette rêverie.

    Chopin, ridiculement impratique, se récusa et me recommanda M. K***, un de ses élèves, comme plus fort que lui-même (ce qui était reste vrai). M. K*** accepta les quarante mille francs, et, probe, m’apprit uniquement à jouer la Rêverie de Rosellen.

    J’étais armé de ce côté.

     

    J’allai trouver Musset et lui demandai : « Quelle est la poésie plaît le plus aux femmes ? »

    Musset posa l’index sur le sourcil et me dit : « L’Acrostiche. »

    — Voici cinquante mille francs, apprenez-moi l’Acrostiche.

    Musset, bohème indécrottable, ne comprit pas que j’étais sa providence et me renvoya à M. W*** (je ne veux pas révéler son nom), élève que je trouve bien plus fort que son maître.

    W*** prit les cinquante mille francs et me fit une exquise collection d’acrostiches, sur tous les noms du martyrologe féminin. Chaque nom avait trois versions, blonde, brune et châtaine. Il y eut en outre promesse écrite de livraison pour les cas imprévus. Ainsi muni, j’entrai résolument dans le monde.

     

    Après de nombreux insuccès (tant il est vrai qu’on n’apprend rien que par expérience), insuccès inutiles à raconter, je trouvai enfin mon affaire. Ce fut dans une famille habitant le Marais, dans un de ces vieux hôtels de président du Parlement.

    Tout le premier étage servait de magasin de papier, et par le grand escalier de pierre à rampe patiemment forgée on montait d’interminables marches jusqu’à l’étage supérieur, où habitait M. D*** et sa famille. L’aspect honnête, oublié, de cette maison me plut tout d’abord la première fois que j’y vins.

    M. D*** avait cédé au mari de sa fille aînée le magasin de papier d’au-dessous. Autrefois, la plume à l’oreille et l’œil aux ballots, il y avait acquis une fortune assez ronde pour assurer une dot raisonnable à sa fille cadette, tout en se gardant de quoi irriter les espérancesde ses gendres.

    On recevait tous les samedis. De toutes petites réceptions, thé, petits gâteaux, etc. C’était pour marier la fille qu’on se livrait à ces joies simples, et qu’en outre, les autres soirs de la semaine, on promenait ladite fille dans toutes les maisons du même monde. J’avais parcouru un nombre immense de ces intérieurs, sautant consciencieusement au bruit des polkas et des quadrilles que les mamans complaisantes font suinter de leurs doigts mous. Comme on me rencontrait partout, je sus me faire inviter chez M. D***. J’avais déterminé, par une suite d’examens comparatifs, que la complexion de Mlle D*** était, plus que celle de toute autre jeune fille proposée, convenable à mes projets.

    La position était excellente. On me recevait en vue d’un mariage possible ; on faisait donc attention à moi, on me mettait en relief, adroitement, de manière à ne pas rebuter le caractère peut-être fantasque de la jeune personne.

    Mais j’avais mon plan arrêté. Comme il est de notoriété ancienne que le mariage n’a aucun rapport avec l’amour, il fallait manœuvrer pour éviter cette conclusion désastreuse qui m’avait déjà été offerte souvent et que j’avais fuie, non sans me compromettre un peu.

    Je commençai donc par donner quelques conseils à la mère au sujet de son embonpoint exagéré, cela dans les limites de la politesse la plus exquise et même de la plus candide bienveillance, bien entendu.

    Ces conseils lui firent prendre une voix aigre-douce et provoquèrent une profession de foi politique pour laquelle je pris quelques réserves. Je m’en tins là cependant, ne voulant pas hâter les choses, et je me mis à causer, l’air un peu triste et préoccupé, avec la demoiselle. Je m’arrêtais au milieu de phrases dont le diable, pas plus que moi, n’eût trouvé la suite :

    « Il y a des cas où l’âme doit planer au-dessus des complexités... »

    Ou bien :

    « Le cœur est un esclave dont la chaîne... Le cœur est un esclave qui ne saurait obéir..., etc. »

    Puis, après un soupir, j’allais m’asseoir au piano et l’irrésistible Rêverie de Rosellen me valait de délicieux regards de soumission par-dessus l’épaule de la jeune personne versant le thé.

     

    Elle s’appelait Virginie et était châtaine. Ma collection d’acrostiches contenait ce cas particulier sous la forme qu’on va lire :

     

    Vous ne connaissez pas tous nos rêves de fièvre

    Indomptable où le feu qui brûle notre lèvre

    Rend la vie impossible en ces salons railleurs.

    Grâce pourtant à vos regards (j’en suis comme ivre,

    Ivre d’azur profond), je me reprends à vivre,

    Naïf, aimant les bois. Si nous étions ailleurs,

    Il faudrait oublier famille, honneur, patrie,

    Et penser que je suis tout cela, ma chérie.

     

    Ces vers, corrigés par mon ami le poète W*** d’après la situation, se prêtaient merveilleusement à mes projets de détournement. Dès que je les eus adroitement glissés dans la main droite de Virginie, la pauvrette fut désormais soumise à ma puissance.

    Un soir, en prenant ma tasse de thé, je pressai ses petits doigts par-dessous la soucoupe. Émotion, ou peut-être intention de ma part, la tasse tomba, se cassa sur le coin du piano, et le thé bouillant, sucré, avec son nuage de lait, inonda mon superbe pantalon gris perle.

    « Maladroit que je suis ! dis-je en palissant sous la brûlure, insignifiante du reste. Je vous ai perdu votre robe, mademoiselle.

    — Tu n’en fais jamais d’autres, Virginie, dit la mère.

    — Madame, je vous assure que c’est moi, en posant la tasse sur le bord du piano...

    — D’ailleurs, la bonne peut offrir le thé et les sirops. »

    La jeune fille disparut. Oh ! si j’avais pu assister à la nuit qu’elle dut passer !

    Bref, je pondérai si bien mes faits et gestes que la froideur des parents crût exactement comme l’amour de la fille. Subséquemment j’eus des mots à voix basse avec celle-ci : elle était malheureuse, ses parents me détestaient... il fallait les ménager, etc.

     

    J’ai l’air de faire du roman, mais on se tromperait en me croyant une pareille légèreté d’esprit. Ce que j’ai dit, aussi brièvement que possible, était nécessaire. Maintenant la science proprement dite commence.

     

    Nous échangeâmes nos portraits. Le mien était photographié sur émail, encadré d’or, avec une chaînette minuscule, pour être porté sous les vêtements.

    Ce portrait contenait, cachés entre une plaque d’ivoire et l’émail deux thermomètres à maxima et à minima, deux chefs-d’œuvre de précision sous des dimensions si petites.

    Ainsi je pouvais vérifier les modifications à la température normale d’un organisme affecté d’amour.

    Sous des prétextes souvent difficiles à inventer, je me faisais rendre pour quelques heures le portrait, je prenais note des nombres à leur date et j’amorçais de nouveau les thermomètres.

    Un soir que j’avais dansé deux fois avec une petite dame brune, je me rappelle avoir constaté un abaissement de température de quatre dixièmes, suivi ou précédé (rien ne m’a fait connaître l’ordre des phénomènes) d’une élévation de sept dixièmes. Voilà des faits.

    Quoi qu’il en soit, tout étant préparé, je pris les mesures suivantes. Je dis à M. D*** : « La propriété, c’est le vol » (ce n’est pas de moi, ce n’est pas neuf, mais ça porte toujours) ; à Mme D*** qui avait fait une fausse couche dont elle parlait trop souvent : « La femme, au point de vue économique et social, peut et doit être considérée comme une usine à fœtus » et je fredonnai, sur l’air Près d’un berceau, quelques vers d’une chanson de W*** intitulée : Près d’un bocal :

     

    ... Je le voyais en blanc faux col

    Frais substitut aux dignes poses...

    S’il n’était pas dans l’alcool,

    Comme il eût fait de grandes choses !

     

    Puis j’insinuai dans la main de Virginie ce billet :

    « Je vous expliquerai tout, après. Brouille absolue entre vos parents et moi. L’idéal, le rêve, le prisme de l’impossible, voilà ce qui nous attend. Pour vivre il faut aimer... Il y a une berline en bas : viens, ou je me tue et tu es damnée. »

    C’est ainsi que je l’enlevai.

    Les facilités que j’avais trouvées dans cette entreprise me stupéfiaient, lorsqu’en chemin de fer je regardais cette jeune fille, élevée tranquillement, destinée peut-être à quelque employé médiocre, et qui me suivait à la faveur d’une série de formules sentimentales, que je n’avais pas inventées, du reste, et que vraiment j’expliquerais insuffisamment.

    Nous allions quelque part, on le suppose.

    J’avais en effet depuis longtemps préparé, avec ma sagacité personnelle, une délicieuse et méthodique installation dont le but apparaîtra ci-dessous.

    Il y avait trois heures de chemin de fer, beaucoup de temps pour l’effarement, les sanglots, les palpitations. Heureusement que nous n’étions pas seuls dans le compartiment.

    J’avais préalablement étudié, autant qu’il se peut, la situation dans les romans :

    « Tu... Vous me sacrifiez tout.. Comment reconnaître... » Puis après un silence : « Je t’aime, je vous aime... Oh ! les voyages avec la bien-aimée ! L’horizon rougit le soir, ou le matin s’emperle à l’aurore, et l’on est tous deux face à face, après la distraction ou le sommeil, dans des pays à parfums nouveaux. »

    Je m’étais fait faire la phrase par mon ami le poète W***.

    Nous arrivons, elle comme un oiseau mouillé, moi ravi du succès initial de mes recherches. Car, sans me laisser entraîner à la vanité romanesque de cet enlèvement, j’avais durant tout le voyage, en rassurant la pauvre jeune fille effarouchée, adroitement appliqué entre sa dixième et sa onzième côte un cardiographe à fonctionnement prolongé si exact que M. le Docteur Marey, à qui j’en dois la description idéale se l’était refusé par économie.

    Puis, une voiture nous prit à la gare. Terreur, embarras, ivresse inquiète de la demoiselle. Faiblement repoussés, mes embrassements permettaient au cardiographe d’enregistrer les expressions viscérales de la situation.

     

    Et dans le délicieux boudoir où, mettant ses mains sur ses yeux, elle se reprochait sa rupture définitive avec les exigences de la morale et de l’opinion, je pus heureusement procéder à la détermination exacte (le moment était d’absolue importance) du poids de son corps. Voici comment :

    Elle s’était laissée aller sur un sofa, perdue en ses pensées. M’arrêtant, ému, ravi de la contempler, je pressai du talon un bouton de sonnerie électrique ménagé sous le tapis, et, à côté, dans un cabinet secret, au bout du levier de bascule dont le sofa occupait l’autre bout, Jean (domestique dévoué et prévenu) put constater le poids de la demoiselle habillée.

    Je me jetai à côté d’elle et je lui prodiguai toutes les consolations possibles, caresses, baisers, massage, hypnotisme, etc., consolations pourtant non définitives, vu mon plan de recherches.

    Je passe sur les transitions qui m’amenèrent à faire tomber ses derniers vêtements, toujours sur le sofa, et à l’emporter dans l’alcôve où elle oublia famille, opinion, société.

    Pendant ce temps-là, Jean pesait les habits laissés, bas et bottines compris, sur ledit sofa, de manière à obtenir par soustraction le poids net du corps de la femme.

     

    D’ailleurs, dans la chambre où, ivre d’amour, elle s’abandonnait à mes transports fictifs (car je n’avais pas à perdre mon temps), nous étions comme dans une cornue. Les murs doublés de cuivre empêchaient tout rapport avec l’atmosphère ; et l’air, à son entrée d’abord, à sa sortie ensuite, était analysé d’une manière rigoureuse. Les solutions de potasse des appareils à boule révélaient, heure par heure, à d’habiles chimistes la présence quantitative de l’acide carbonique. Je me souviens de nombres curieux à ce sujet, mais ils manquent de la précision justement exigée dans les tables, puisque ma respiration à moi, non amoureux, était mêlée à la respiration de Virginie, vraie amoureuse. Qu’il me suffise de mentionner en gros l’excès d’acide carbonique lors des nuits tumultueuses où la passion atteignait ses maxima d’intensité et d’expression numérique.

    Des bandes de papier de tournesol habilement distribuées dans les doublures de ses vêtements m’ont révélé la réaction constamment très acide de la sueur. Puis les jours suivants, puis les nuits suivantes, que de nombres à enregistrer sur l’équivalent mécanique des contractions nerveuses, sur la quantité de larmes sécrétées, sur la composition de la salive, sur l’hygroscopie variable des cheveux, sur la tension des sanglots inquiets et des soupirs de volupté !

    Les résultats du compteur pour baisers sont particulièrement curieux. L’instrument, qui est de mon invention, n’est pas plus gros que ces appareils que les bateleurs se mettent dans la bouche pour faire parler Polichinelle, et qu’on désigne sous le nom de pratique. Dès que le dialogue devenait tendre et que la situation s’annonçait comme opportune, je mettais, en cachette, bien entendu, l’appareil monté entre mes dents.

    J’avais eu jusque-là assez de dédain pour ces expressions de « mille baisers » qu’on met à la fin des billets amoureux. Ce sont, me disais-je, des hyperboles passées dans la langue vulgaire, d’après certains poètes de mauvais goût, comme Jean Second, par exemple. Eh bien, je suis heureux d’apporter une vérification expérimentale à ces formules instinctives que bien des savants avaient, avant moi, considérées comme absolument chimériques. Dans l’espace d’une heure et demie à peu près, mon compteur avait enregistré neuf cent quarante-quatre baisers.

    L’instrument placé dans ma bouche me gênait ; j’étais préoccupé de mes recherches, et d’ailleurs les activités feintes n’égalent jamais les réelles. Si l’on tient compte de tout cela, on verra que ce nombre de neuf cent quarante-quatre peut être souvent dépassé par les gens violemment amoureux.

     

    Cette exquise période de bonheur pour elle et de fructueuses études pour moi dura quatre-vingt-sept jours. J’avais établi la série de faits décisifs sur lesquels la science de l’amour doit nécessairement se fonder, sauf la neuvième et dernière partie dans ma subdivision. Cette neuvième partie a pour titre : Les effets de l’absence et du regret.

    L’étude devenait délicate ; heureusement que je pouvais compter sur Jean (domestique dévoué) et sur mes fidèles préparateurs, physiciens, chimistes, naturalistes.

    « Virginie, dis-je donc un matin, rêve bleu de ma vie, étoile de mon avenir blafard, j’ai oublié dans tes bras quelques billets à ordre qu’on a protestés. Je dois donc momentanément me soustraire aux lueurs de tes yeux, au magnétisme de tes baisers, à l’éblouissement de tes étreintes, et aller laver cette tache de ma vie commerciale. »

    La scène qu’elle me fit compléta ce que j’avais déterminé dans quelques scènes précédentes relativement au Mécanisme du dépit.

    Et je partis, inflexible, non sans laisser des instructions précises à tous mes préparateurs pour qu’ils prissent les dernières notes nécessaires à mon mémoire, dont l’effet académique s’annonçait désormais comme devant être foudroyant.

     

    À dire vrai pourtant, j’étais fatigué de ces recherches si patientes. Quand un chimiste étudie avec la plus grande ferveur un genre de réactions, une théorie générale, il peut du moins, aux heures de repas ainsi que pendant la nuit, quitter son laboratoire et abandonner son esprit aux faits ordinaires de la vie. Le problème que je poursuivais ne m’avait pas donné de ces congés. Il fallait être toujours prêt aux expériences ; il fallait, fuyant toute distraction, se tenir constamment à l’affût des phénomènes innombrables et compliqués qui surgissent dans ce qu’on appelle une intrigue amoureuse.

    Aussi je profitai de ce répit au travail ardu. Sûr de mes subordonnés, j’oubliai un instant, dans les bals de barrières, dans les maisons de plaisir recommandées, cette tension intellectuelle ininterrompue que j’avais religieusement subie pour la plus grande gloire de science.

    En revenant, dans le wagon, je me félicitais intérieurement de mon œuvre colossale accomplie. Je me disais, justement, que mon mémoire serait un colossal coup de tam-tam dans le monde savant, quelque chose comme les Principes de Newton ou toute autre révélation analogue.

    Une si louable opiniâtreté, pensai-je, en me reposant sur les coussins de la voiture qui de la gare me conduisait à la villa, et le désintéressement de frais si considérables va enfin trouver sa récompense !

    « Madame est sortie depuis trois jours, me dit-on, quand je fus chez moi.

    — Sortie depuis trois jours ! Ce n’est pas possible...

    — Elle a laissé une lettre pour monsieur. »

    Voici la lettre :

     

    Vous seriez un misérable, monsieur, si vous n’étiez pas si bête.

    Oh ! comme je m ’ennuyais chez mes parents depuis mes études au Conservatoire ! Vous n’avez pas compris que j’ai été bien heureuse de vous trouver pour sortir de la baraque paternelle. Merci tout de même, cher ami.

    Jules W***, votre ami, m’avait expliqué vos projets.

    Il faut que vous soyez bien jeune, sans en avoir l’air, pour croire que c’est là ce qu’on apprend avec les femmes.

    À propos, j’ai trouvé tous vos instruments, tous vos registres. J’étais nerveuse (pourtant vous m’êtes bien indifférent !) et j’ai tout cassé, tout brûlé.

    J’ai même découvert le mystère du scapulaire que vous m’aviez laissé. Vos thermomètres, vos hygromètres (c’est le mot, je crois), autant de mouchards, sont en miettes.

    Et puis, quels renseignements auriez-vous eus d’après moi sur l’amour ? Vous m’avez toujours ennuyée au possible... Votre ami Jules m’avait amusée et peut-être émue, avec ses audaces bohémiennes. Vous, jamais...

    Il faisait trop triste dans vos boudoirs à trucs.

    Adieu, mon petit savant. Je vais me dégourdir sur les planches, à l’étranger. Un grand seigneur russe, moins sérieux et plus sensible que vous, m’emporte dans sa malle.

     

    Virginie.

     

    Tous mes espoirs de gloire anéantis, six cent mille francs (les trois quarts de ma fortune) dépensés en pure perte, la science retardée, en cette question, de plusieurs siècles : tel est le tableau qui me passa devant l’esprit à la lecture de cette lettre. N’en voulant rien croire, je parcourus la villa de la cave au grenier.

    Désastre effroyable ! tout, en effet, était brisé, pilé sous les talons de ses bottines ; les documents brûlés voltigeaient çà et là comme un essaim de papillons noirs.

    Et, dernière raillerie de la fatalité, je sentis en marchant dans ces chambres vides, parmi les ruines de mon avenir, je sentis le regret de la fuite de Virginie ! Oui, je regrettais cette femme plus que mes meilleurs travaux perdus ! Et j’allai m’évanouir, ô honte, en m’enfouissant dans l’oreiller pour y retrouver l’odeur des cheveux que je ne devais plus toucher.

    Pour comble, perdant l’occasion d’enregistrer les éléments analytiques d’un si profond déchirement, d’un ensemble si particulier de sensations violentes, je ne pensai pas à m’appliquer le cardiographe ! 

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  • LA VIEILLE


    À Paris, dans une ronde 
    Composée de jeunes gens, 
    Il se trouva une vieille, 
    Qui avait quatre-vingts ans, 
      
    Oh ! la vieille, la vieille, la vieille, 
    Qui croyait avoir quinze ans. 
      
    Il se trouva une vieille, 
    Qui avait quatre-vingts ans. 
    Elle choisit le plus jeune, 
    Qui était le plus galant. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Elle choisit le plus jeune, 
    Qui était le plus galant. 
    Va-t’en, va-t’en bonne vieille, 
    Tu n’as pas assez d’argent. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Va-t’en, va-t’en, bonne vieille, 
    Tu n’as pas assez d’argent. 
    Si vous saviez c’ qu’a la vieille, 
    Vous n’en diriez pas autant. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Si vous saviez c’ qu’a la vieille, 
    Vous n’en diriez pas autant. 
    Dis-nous donc ce qu’a la vieille ? 
    Elle a cent tonneaux d’argent. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Dis-nous donc ce qu’a la vieille ? 
    Elle a cent tonneaux d’argent. 
    Reviens, reviens, bonne vieille, 
    Reviens ici promptement. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Reviens, reviens, bonne vieille, 
    Reviens ici promptement. 
    On alla chez le notaire : 
    Mariez-nous cette enfant. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    On alla chez le notaire : 
    Mariez-nous cette enfant. 
    Cette enfant, dit le notaire, 
    Elle a bien quatre-vingts ans. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Cette enfant, dit le notaire, 
    Elle a bien quatre-vingts ans. 
    Aujourd’hui le mariage, 
    Et demain l’enterrement. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Aujourd’hui le mariage, 
    Et demain l’enterrement. 
    On fit tant sauter la vieille, 
    Qu’elle est morte en sautillant. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    On fit tant sauter la vieille, 
    Qu’elle est morte en sautillant. 
    On regarde dans sa bouche, 
    Ell’ n’avait plus que trois dents. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    On regarde dans sa bouche, 
    Ell’ n’avait plus que trois dents : 
    Une qui branle, un’ qui hoche, 
    Une qui s’envole au vent. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    Une qui branle, un’ qui hoche, 
    Une qui s’envole au vent. 
    On regarde dans sa poche, 
    Ell’ n’avait qu’trois liards d’argent. 
      
    Oh ! la vieille, etc. 
      
    On regarde dans sa poche, 
    Ell’ n’avait qu’trois liards d’argent. 
    Oh ! la vieille, la vieille, la vieille, 
    Qui avait trompé l’ galant. 

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  • LA GLOIRE

     

    Il faut aimer les arts pour les plaisirs qu’ils donnent, non pour la gloire qu’ils promettent.
    Madame BEAUFORT D’HAUTPOUL.


    Qui ! moi, moi l’envier, la chercher ou l’attendre ? 
    Moi, d’un immense écho flatter ma faible voix ? 
    Non, je n’y prétends point, mais je crois la comprendre ; 
                Et je m’applaudis de mon choix ! 
      
    Porter dans ses travaux la flamme au ciel ravie ; 
    Nouveau fils de Japet douer de traits divins 
    Une muette argile, et d’un souffle de vie 
                Animer l’œuvre de ses mains ; 
      
    S’abreuver sans relâche aux flots de Castalie ; 
    Maîtriser à son gré le magique instrument 
    Qui, du chantre d’Énée au chantre d’Athalie, 
                A transmis son enchantement. 
      
    Émouvoir, éclairer, ou dominer le monde, 
    Et, frayant le premier de glorieux chemins, 
    Y laisser après soi cette trace profonde 
                Que suit la foule des humains, 
      
    Voilà, voilà la Gloire ! Un hymne que répète 
    Des siècles rassemblés le chœur mystérieux, 
    Et non ce vain plaisir qu’à l’oreille distraite 
                Apporte un son mélodieux. 
      
    Cherchez-la, poursuivez l’éclat qui l’environne, 
    Remportez sur ses pas un immortel honneur, 
    Vous, qui l’aimez assez pour payer sa couronne 
                Au prix de tout votre bonheur. 
      
    Bravez, si vous l’osez, cette rumeur confuse 
    De triomphes bruyants et de blâmes amers, 
    Et d’un sublime effort arrachez à la Muse 
                Des chants dignes de l’univers. 
      
    Mais moi, qui, bégayant sa langue cadencée, 
    Jamais n’en attendis, sans art et sans dessein, 
    Qu’un mot, pour révéler cette intime pensée 
                Qui mourrait peut-être en mon sein ; 
      
    Moi, qui, sans m’asservir aux larmes qu’elle coûte, 
    Mesurai ses accords à mes pas nonchalants, 
    Et qui n’ai recueilli sur ma paisible route 
                Que des sourires bienveillants ; 
      
    Contente d’amasser des palmes éphémères, 
    D’un plus long avenir j’ai sevré mon orgueil. 
    Il suffit que mes chants, des épouses, des mères, 
                Bercent ou la joie ou le deuil. 
      
    D’un triomphe si doux laissez-moi l’espérance, 
    Que ces chants entre nous soient un secret lien, 
    Qu’au nom du sol natal vos cœurs, femmes de France, 
                Battent à l’unisson du mien ! 
      
    Si je puis, emportant le seul prix où j’aspire, 
    Un jour au but fatal reposer sans effroi, 
    D’un pas inattentif n’éveillez pas ma lyre 
                Endormie alors près de moi. 
      
    Qu’importe si nul bruit ne survit à ma tombe, 
    Si dans le cercle étroit, par mes accords rempli, 
    Sitôt que de mes mains le luth s’échappe et tombe, 
                Règnent le silence et l’oubli ! 
      
    Le chant du rossignol ne laisse point de trace, 
    Nulle voix après lui ne redit ses concerts, 
    Et le doux bruit de l’onde expire sous la glace 
                Où l’emprisonnent les hivers ; 
      
    Mais, dans la nuit muette, un regret qui s’éveille 
    Est peut-être le prix des accents de l’oiseau ; 
    Peut-être on se souvient d’avoir prêté l’oreille 
                Au frais murmure du ruisseau. 

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  • Ce ris plus doux que l’œuvre d’une abeille

    Ce ris plus doux que l’œuvre d’une abeille,

    Ce ris plus doux que l’œuvre d’une abeille, 
    Ces doubles lys doublement argentés, 
    Ces diamants à double rang plantés 
    Dans le coral de sa bouche vermeille, 
      
    Ce doux parler qui les mourants éveille, 
    Ce chant qui tient mes soucis enchantés, 
    Et ces deux cieux sur deux astres entés, 
    De ma Déesse annoncent la merveille. 
      
    Du beau jardin de son printemps riant, 
    Naît un parfum, qui même l’orient 
    Embaumerait de ses douces haleines. 
      
    Et de là sort le charme d’une voix, 
    Qui tout ravis fait sauteler les bois, 
    Planer les monts, et montagner les plaines. 
      

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