• Le printemps jeune et bénévole

    Le printemps jeune et bénévole 
    Qui vêt le jardin de beauté 
    Elucide nos voix et nos paroles 
    Et les trempe dans sa limpidité.

    La brise et les lèvres des feuilles 
    Babillent, et lentement effeuillent 
    En nous les syllabes de leur clarté.

    Mais le meilleur de nous se gare
    Et fuit les mots matériels ;
    Un simple et doux élan muet
    Mieux que tout verbe amarre

    Notre bonheur à son vrai ciel :
    Celui de ton âme, à deux genoux, 
    Tout simplement, devant la mienne, 
    Et de mon âme, à deux genoux, 
    Très doucement, devant la tienne.
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  • Derniers propos d'un jeune homme

    [...] Sus, sus, il faut partir, il faut trousser bagage, 
    J'entends les grands hérauts de la divinité 
    Qui me viennent sommer au céleste voyage, 
    Seigneur, loge mon âme au sein de ta bonté.

    Adieu, soleil, qui sors de l'onde marinière 
    Pour faire voir à tous ce petit monde, adieu, 
    Je vais voir un soleil, dont la pure lumière 
    Ravit les habitants de la cité de Dieu.

    Adieu, astre argenté, qui détendez les voiles
    De la brunette nuit, et compassez les temps,
    Adieu pétillants feux, adieu graves étoiles,
    je vais jouir au ciel d'un éternel printemps.

    Flétrissez désormais, verdoyantes prairies,
    Mes yeux ne verront plus l'émail de tant de fleurs,
    Ruisseaux, demeurez cois, vos sources soient taries,
    Vos courses prennent fin aussi bien que mes pleurs.

    Meurent tous les plaisirs dont l'univers abonde,
    La mort cille* mes sens de son sommeil d'airain,
    Adieu tous mes désirs, adieu vie, adieu monde, 
    Il faut chercher là-haut un plaisir souverain.

    Adieu mes chers amis, mon esprit se prépare
    Pour aller dans les Cieux établir son séjour,
    Et de corps et de coeur de vous je me sépare,
    Si mon âme est à Dieu, aussi est mon amour.

    Là l'indomptable mort a sonné la retraite
    De ce corps, qui fera la pâture des vers.
    Seigneur, tu es ma vie, après toi seul j'halète,
    Mon Dieu, reçois mon âme entre tes bras ouverts.

    (*) ferme
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  • Cantique LII

    Solitaire hauteur, sainte horreur ravissante,
    Silence glorieux,
    Beau sein des Séraphins, ombre resplendissante,
    Douce mort de nos yeux,
    Extase des esprits, jusqu'à vous ma pensée
    Ne peut être élancée.

    Je connais par la foi que vous êtes Dieu même 
    Qui ne peut être vu,
    De vos pures clartés un seul rayon suprême
    Ayant l'âme entrevu,
    En un petit moment il se change en nuage
    Dans le mystique ombrage.

    L'oeil de l'entendement par la main de mon Ange 
    Étant fermé, je vois
    Par celui de l'amour un objet qui ne change,
    Et soudain j'en vois trois,
    Je dis trois purs rayons au Soleil qui m'embrase
    Et me met en extase.

    J'admire cet objet en cette prison noire 
    Dans le divin miroir,
    Dieu me donne un esprit pour adorer sa gloire,
    Non des yeux pour le voir,
    Je l'aime purement, mon coeur en ce lieu sombre
    Voit son Soleil à l'ombre.
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  • Cantique XXX

    Du rien je m'achemine aux pieds de Jésus-Christ, 
    Des pieds à son côté où je reçois l'esprit 
    Qui fait parvenir l'homme à la divine bouche ; 
    On jouit en ce lieu d'une si grande paix 
    Que la sainte âme veut demeurer à jamais 
    Dans cette heureuse couche.

    Ô beau lit de l'époux plein d'oeillets et de lys ! 
    N'êtes-vous pas de Dieu le très doux Paradis ? 
    Dans ce lit à mi-jour sommeille la sainte âme, 
    Elle y dort, elle y veille, et tandis qu'elle y dort, 
    L'époux veillant pour elle, au baiser de la mort 
    Ravie elle se pâme.

    Le Père vient en elle et lui donne un baiser 
    De la bouche du Verbe, et la vient épouser, 
    Le feu du Saint-Esprit l'enflamme et la dévore 
    En respirant sur elle ; en ce lit non pareil 
    Voyant trois purs rayons elle adore un soleil
    Qui reluit sans aurore.

    Dans le pur orient du firmament de Dieu 
    Luit un midi de gloire, en ce lieu sur tout lieu, 
    Midi qui sans changer toujours midi demeure ; 
    Qui ne voudrait mourir pour vivre en ce séjour ?
    Ô mon Dieu, pour vous voir, faites donc que d'amour
    En extase je meure.
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  • Epilogue

    Oh ! les heures du soir sous ces climats légers, 
    La lumière en est belle et la lune y est douce, 
    Et l'ombre souple et claire y répand sur les mousses 
    Les mobiles dessins d'un feuillage étranger.

    Oliviers d'Aragon, figuiers de Catalogne,
    Hameaux calmes et blancs sur vos ruisseaux penchés,
    Derniers rayons frôlant les toits et les clochers
    Où s'arrêtait le vol replié des cigognes ;

    Chansons de muletiers ou de cabarets roux,
    Et vous, femmes, dont la démarche était hautaine,
    Quand vous montiez, la jarre au flanc, vers les fontaines,
    Que de fois ma mémoire a reflué vers vous !

    Mais je suis né, là-bas, dans les brumes de Flandre, 
    En un petit village où des murs goudronnés 
    Abritent des marins pauvres mais obstinés, 
    Sous des cieux d'ouragan, de fumée et de cendre.

    Les marais noirs, les bois mornes, et les champs nus, 
    Et novembre grisâtre et ses cheveux de pluie, 
    Et les aurores d'encre et les couchants de suie, 
    Ma brève enfance, hélas ! les a trop bien connus.

    Toujours l'énorme Escaut roula dans ma pensée. 
    L'hiver, quand ses glaçons où se miraient les astres 
    Craquaient et charriaient leurs blocs vers les désastres, 
    J'étais heureux et fort d'une joie angoissée.

    L'été, les bateaux lourds qui trouaient les lointains 
    Vibraient moins de leurs mâts où flottaient des emblèmes, 
    Que mon coeur exalté ne vibrait en moi-même 
    Pour quelque lutte intense et quelque grand destin.

    Les mobiles brouillards et les volants nuages, 
    De leurs gestes puissants m'ont ainsi baptisé 
    Et mon corps tout entier s'est comme organisé 
    Pour vivre ardent, sous leur tumulte et leurs orages.

    Ô vous, les pays d'or et de douce splendeur !
    Si vos bois, vos vallons, vos plaines et vos grèves 
    Tentent parfois encor mes désirs et mes rêves, 
    C'est la Flandre pourtant qui retient tout mon coeur.

    L'amour dont j'ai brûlé fut conçu pour ses femmes ; 
    Son ciel hostile et violent m'a seul doté 
    De sourde résistance et d'âpre volonté 
    Et du rugueux orgueil dont est faite mon âme.

    Mon pays tout entier vit et pense en mon corps ; 
    Il absorbe ma force en sa force profonde, 
    Pour que je sente mieux à travers lui le monde 
    Et célèbre la terre avec un chant plus fort.
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  • Deux bons vieux coqs

    Le cabaret qui n'est pas neuf 
    Est bondé des plus vieux ivrognes 
    Dont rouge brique sont les trognes 
    Entre les grands murs sang de boeuf. 
    L'un d'entre eux, chenu comme un oeuf, 
    D'une main sur la table cogne, 
    Et, son verre dans l'autre, il grogne : 
    " Aussi vrai que j'suis d'Châteauneuf !
    J'reste un bon coq, et l'diab' me rogne ! 
    Je r'prendrais femm' si j'dev'nais veuf. " 
    " Dam ! moi, fait le père Tubeuf, 
    J'suis ben dans mes quatre-vingt-neuf :
    Et j'm'acquitte encor de ma b'sogne ! " 
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  • Sur la mort d'un gentilhomme qui fut assassiné

    Sur la mort d'un gentilhomme qui fut assassiné........François de MALHERBE 1555 - 1628

    Belle âme, aux beaux travaux sans repos adonnée,
    Si parmi tant de gloire et de contentement
    Rien te fâche là-bas, c'est l'ennui seulement
    Qu'un indigne trépas ait clos ta destinée.

    Tu penses que d'Yvry la fatale journée,
    Où ta belle vertu parut si clairement,
    Avecque plus d'honneur et plus heureusement
    Aurait de tes beaux jours la carrière bornée.

    Toutefois, bel esprit, console ta douleur ;
    Il faut par la raison adoucir le malheur,
    Et telle qu'elle vient prendre son aventure.

    Il ne se fit jamais un acte si cruel ;
    Mais c'est un témoignage à la race future,
    Qu'on ne t'aurait su vaincre en un juste duel.
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  • Mets ta chaise près de la mienne

    Mets ta chaise près de la mienne 
    Et tends les mains vers le foyer 
    Pour que je voie entre tes doigts 
    La flamme ancienne 
    Flamboyer ; 
    Et regarde le feu 
    Tranquillement, avec tes yeux 
    Qui n'ont peur d'aucune lumière 
    Pour qu'ils me soient encore plus francs 
    Quand un rayon rapide et fulgurant 
    Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire.

    Oh ! que notre heure est belle et jeune encore 
    Quand l'horloge résonne avec son timbre d'or 
    Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche 
    Et qu'une lente et douce fièvre 
    Que nul de nous ne désire apaiser, 
    Conduit le sûr et merveilleux baiser 
    Des mains jusques au front, et du front jusqu'aux lèvres.

    Comme je t'aime alors, ma claire bien-aimée, 
    Dans ta chair accueillante et doucement pâmée 
    Qui m'entoure à son tour et me fond dans sa joie ! 
    Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras 
    Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las, 
    Après l'instant de plaisir fou que tu m'octroies, 
    Tranquillement, près de ton coeur, reposera.

    Car je t'aime encor mieux après l'heure charnelle 
    Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle 
    Fait succéder le repos tendre à l'âpre ardeur 
    Et qu'après le désir criant sa violence 
    J'entends se rapprocher le régulier bonheur 
    Avec des pas si doux qu'ils ne sont que silence.
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  • La crypte

    Égarons-nous, mon âme, en ces cryptes funestes, 
    Où la douleur, par des crimes, se définit, 
    Où chaque dalle, au long du mur, atteste 
    Qu'un meurtre noir, à toute éternité, 
    Est broyé là, sous du granit.

    Des pleurs y tombent sur les morts ; 
    Des pleurs sur des corps morts 
    Et leurs remords, 
    Y tombent ; 
    Des coeurs ensanglantés d'amour 
    Se sont jadis aimés, 
    Se sont tués, quoique s'aimant toujours, 
    Et s'entendent, les nuits, et s'entendent, les jours, 
    Se taire ou s'appeler, parmi ces tombes.

    Le vent qui passe et que l'ombre y respire, 
    Est moite et lourd et vieux de souvenirs ; 
    On l'écoute, le soir, l'haleine suspendue ; 
    Et l'on surprend des effluves voler 
    Et s'attirer et se frôler.

    Oh ! ces caves de marbre en sculpture tordues.

    La vie, au-delà de la mort encor vivante, 
    La vie approfondie en épouvante, 
    Perdure là, si fort, 
    Qu'on croit sentir, dans les murailles, 
    Avec de surhumains efforts, 
    Battre et s'exalter encor 
    Tous ces coeurs fous, tous ces coeurs morts, 
    Qui ont vaincu leurs funérailles.

    Reposent là des maîtresses de rois 
    Dont le caprice et le délire 
    Ont fait se battre des empires ; 
    Des conquérants, dont les glaives d'effroi 
    Se brisèrent, entre des doigts de femme ; 
    Des poètes fervents et clairs 
    De leur ivresse et de leur flamme, 
    Qui périrent, en chantant l'air 
    Triste ou joyeux qu'aimait leur dame.

    Voici les ravageurs et les ardents 
    Dont le baiser masquait le coup de dents ; 
    Les fous dont le vertige aimait l'abîme 
    Qui dépeçaient l'amour en y taillant un crime ; 
    Les violents et les vaincus du sort 
    Ivres de l'inconnu que leur offrait la mort ; 
    Enfin, les princesses, les reines, 
    Mortes - depuis quels temps et sur quels échafauds ? -
    Quand le peuple portait des morts, comme drapeaux, 
    Devant ses pas rués vers la conquête humaine.

    Égarons-nous, mon âme, en ces cryptes de deuil, 
    Où, sous chaque tombeau, où, dans chaque linceul, 
    On écoute les morts si terriblement vivre. 
    Leur désespoir superbe et leur douleur enivrent, 
    Car, au-delà de l'agonie, ils ont planté 
    Si fortement et si tragiquement leur volonté 
    Que leur poussière encore est pleine 
    Des ferments clairs de leur amour et de leur haine. 
    Leurs passions, bien qu'aujourd'hui sans voix, 
    S'entremordent, comme autrefois, 
    Plus féroces depuis qu'elles se sentent 
    Libres, dans ce palais de la clarté absente.

    Regard d'orgueil, regard de proie, 
    Fondent l'un sur l'autre, sans qu'on les voie, 
    Pour se percer et s'abîmer, en des ténèbres. 
    Autour des vieux granits et des pierres célèbres, 
    Parfois, un remuement de pas guerriers s'entend 
    Et tel héros debout dans son orgueil, attend 
    Que, sur son socle orné de combats rouges,
    Soudain le bronze et l'or de la bataille bougent.

    Tout drame y vit, les yeux hagards, le poing fermé, 
    Et traîne, à ses côtés, le désespoir armé ; 
    L'envie et le soupçon aux carrefours s'abouchent ; 
    Des mots sont étouffés, par des mains, sur des bouches ; 
    Des bras se nouent et se dénouent, ardents et las ; 
    Dans l'ombre, on croirait voir luire un assassinat ; 
    Mille désirs qui se lèvent et qui avortent, 
    D'un large élan vaincu, battent toujours les portes ; 
    L'intermittent reflet de vieux flambeaux d'airain 
    Passe, le long des murs, en gestes surhumains ;
    On sent, autour de soi, les passions bandées,
    Sur l'arc silencieux des plus sombres idées ; 
    Tout est muet et tout est haletant ; 
    La nuit, la fièvre encore augmente et l'on entend 
    Un bruit pesant sortir de terre 
    Et se rompre les plombs et se fendre les bières !
    Oh, cette vie aiguë et toute en profondeur, 
    Si ténébreuse et si trouble, qu'elle fait peur !
    Cette vie âpre, où les luttes s'accroissent 
    A force de volonté, 
    Jusqu'à donner l'éternité 
    Pour mesure à son angoisse, 
    Mon coeur, sens-tu, comme elle est effrénée 
    En son spasme suprême et sa ferveur damnée ?

    Soit par pitié, soit parce qu'elle 
    Concentre, en son ardeur, toute l'âme rebelle, 
    Incline-toi, vers son mystère et sa terreur, 
    Ô toi, qui veux la vie à travers tout, mon coeur !
    Pèse sa crainte et suppute ses rages 
    Et son entêtement, en ces conflits d'orages, 
    Toujours exaspéré, jusqu'au suprême effort ; 
    Sens les afflux de joie et les reflux de peine 
    Passer, dans l'atmosphère, et enfiévrer la mort ; 
    Songe à tous tes amours, songe à toutes tes haines, 
    Et plonge-toi, sauvage et outrancier, 
    Comme un rouge faisceau de lances, 
    En ce terrible et fourmillant brasier 
    De violence et de silence.
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