• La rivière et la prairie

    Fable

    Causant avec la Prairie, 
    La Rivière adroitement 
    Rabattit sur le torrent ; 
    Je suis sa meilleure amie ; 
    On croit qu'il est mon parent, 
    À cause de la ravine, 
    Qui se prétend ma cousine,
    Et dont on dit qu'il descend.
    Je serais désespérée 
    De dire à d'autres qu'à vous 
    Ce qu'en pense la contrée ;
    Mais il y passe, entre nous, 
    Pour un scélérat insigne, 
    Il a fait un trait indigne. 
    Quelque part, près de ces lieux, 
    On sacrifiait aux Dieux. 
    Il part du haut de la cime ; 
    Comme un foudre il se répand, 
    Entraîne, chemin faisant, 
    L'idole, le desservant, 
    Les dévots et la victime.
    Il n'a pas de lit certain ; 
    Mais, dans son cours libertin, 
    Quelque part qu'il s'achemine, 
    Il saccage, déracine ; 
    Il s'élance avec fureur, 
    Précédé par la terreur 
    Et suivi de la ruine.
    Son cours est un vrai fléau. 
    Ce n'est pas que je me loue ;
    Mais regardez bien mon eau,
    Vous n'y verrez pas de boue. 
    Je m'écoule, à petit bruit, 
    Et, partout sur mon passage, 
    Plaine, bosquet, pâturage, 
    Tout s'engraisse, tout fleurit...
    La Prairie, impatiente, 
    Dit, le ciel en soit béni :
    La gloire en revient à lui, 
    Qui vous ménagea la pente. 
    Mais si, changeant de niveau, 
    Vous tombiez d'un peu plus haut
    Que ce torrent si coupable,
    Vous seriez plus intraitable. 
    Plaignons les gens dont les penchants sont forts :
    Il doit leur en coûter pour vaincre la nature : 
    Quand ils font mal, sans doute ils ont des torts, 
    Mais Dieu seul en sait la mesure.
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  • Pétition d'un voleur à un roi voisin

    Pétition d'un voleur à un roi voisin...............Pierre François LACENAIRE 1803 - 1836.

    Sire, de grâce, écoutez-moi : 
    Sire, je reviens des galères... 
    Je suis voleur, vous êtes roi, 
    Agissons ensemble en bons frères. 
    Les gens de bien me font horreur, 
    J'ai le coeur dur et l'âme vile,
    Je suis sans pitié, sans honneur : 
    Ah ! faites-moi sergent de ville. 

    Bon ! je me vois déjà sergent :
    Mais, sire, c'est bien peu, je pense.
    L'appétit me vient en mangeant : 
    Allons, sire, un peu d'indulgence.
    Je suis hargneux comme un roquet, 
    D'un vieux singe j'ai la malice ; 
    En France, je vaudrais Gisquet :
    Faites-moi préfet de police.

    Grands dieux ! que je suis bon préfet !
    Toute prison est trop petite. 
    Ce métier pourtant n'est pas fait,
    Je le sens bien, pour mon mérite. 
    Je sais dévorer un budget, 
    Je sais embrouiller un registre ; 
    Je signerai : " Votre sujet ", 
    Ah ! sire, faites-moi ministre.

    Sire, que Votre Majesté 
    Ne se mette pas en colère ! 
    Je compte sur votre bonté ; 
    Car ma demande est téméraire.
    Je suis hypocrite et vilain, 
    Ma douceur n'est qu'une grimace ;
    J'ai fait... se pendre mon cousin : 
    Sire, cédez-moi votre place.
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  • Nox

    Sur la pente des monts les brises apaisées
    Inclinent au sommeil les arbres onduleux ;
    L'oiseau silencieux s'endort dans les rosées,
    Et l'étoile a doré l'écume des flots bleus.

    Au contour des ravins, sur les hauteurs sauvages,
    Une molle vapeur efface les chemins ;
    La lune tristement baigne les noirs feuillages ;
    L'oreille n'entend plus les murmures humains.

    Mais sur le sable au loin chante la Mer divine,
    Et des hautes forêts gémit la grande voix,
    Et l'air sonore, aux cieux que la nuit illumine,
    Porte le chant des mers et le soupir des bois.

    Montez, saintes rumeurs, paroles surhumaines
    Entretien lent et doux de la Terre et du Ciel !
    Montez, et demandez aux étoiles sereines
    S'il est pour les atteindre un chemin éternel.

    O mers, ô bois songeurs, voix pieuses du monde,
    Vous m'avez répondu durant mes jours mauvais ;
    Vous avez apaisé ma tristesse inféconde,
    Et dans mon coeur aussi vous chantez à jamais !
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  • Où pourra-t-on trouver en ce val de misère

    Où pourra-t-on trouver en ce val de misère 
    Un lieu tant arrêté dont tu ne chèses bas, 
    Considérant d'Héli l'inopiné trépas, 
    Mourant en sa maison assis sur une chaire ?

    C'est faute de raison quand, timide, on révère 
    Le monde déguisé dont les gluants appas 
    Quelque fâcheux tourment ont toujours à leurs pas 
    Qui sont commencement de honte et vitupère.

    Voguant dessus la mer serait mal à propos 
    D'y vouloir rechercher un assuré repos, 
    La mer de cette vie est toujours en tourmente ;

    Et puis, comme aurais-tu un état arrêté 
    Si le joyeux sommeil, de fantôme excité, 
    De songes et d'horreurs nos esprits épouvante ?
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  • Au bord du quai

    Et qu'importe d'où sont venus ceux qui s'en vont,
    S'ils entendent toujours un cri profond
    Au carrefour des doutes !
    Mon corps est lourd, mon corps est las,
    Je veux rester, je ne peux pas ;
    L'âpre univers est un tissu de routes
    Tramé de vent et de lumière ;
    Mieux vaut partir, sans aboutir,
    Que de s'asseoir, même vainqueur, le soir,
    Devant son oeuvre coutumière,
    Avec, en son coeur morne, une vie
    Qui cesse de bondir au-delà de la vie.
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  • Le Sphinx

    Seul, sur l’horizon bleu vibrant d’incandescence,
    L’antique sphinx s’allonge, énorme et féminin.
    Dix mille ans ont poussé ; fidèle à son destin,
    Sa lèvre aux coins serrés garde l’énigme immense.

    De tout ce qui vivait au jour de sa naissance,
    Rien ne reste que lui. Dans le passé lointain,
    Son âge fait trembler le songeur incertain ;
    Et l’ombre de l’histoire à son ombre commence.

    Accroupi sur l’amas des siècles révolus,
    Immobile au soleil, dardant ses seins aigus,
    Sans jamais abaisser sa rigide paupière,

    Il songe, et semble attendre avec sérénité
    L’ordre de se lever sur ses pattes de pierre,
    Pour rentrer à pas lents dans son éternité.
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  • Tantôt semblable à l'onde ...

    Tantôt semblable à l'onde et tantôt monstre ou tel
    L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange
    (ainsi que nous l'apprend un ouvrage immortel)
    Se muait. Comme lui, plus qu'à mon tour, je change.

    Car je hais avant tout le stupide indiscret,
    Car le seul juste point est un jeu de balance,
    Qu'enfin dans mon esprit je conserve un secret
    Qui remplirait d'effroi l'humaine nonchalance.
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  • L'enclos

    Quatre fossés couraient autour de l'enclos. Or, 
    Quand le soleil de Mai, brûlant l'air de ses flammes, 
    Sabrait leur eau dormante avec toutes ses lames, 
    La ferme s'allumait d'un encadrement d'or.

    Ils s'étendaient, plaqués au bord de mousse verte 
    Et de lourds nénuphars étoilant le flot noir. 
    Les grenouilles venaient y coasser, le soir, 
    L'oeil large ouvert, le dos enflé, le corps inerte.

    Des canards pavoisés y nageaient fiers et lents, 
    Des canards bleus, verts, gris, pourpres, des canards blancs, 
    Des canards clairs et blancs, avec un grand bec jaune ;

    Ils y plongeaient leur aile et leur ventre lustré, 
    Et les pattes battant les eaux, le col doré, 
    Cassaient rageusement des iris longs d'une aune.
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  • Le jeune homme et la mort

    Le long des marbres noirs et des sombres portiques, 
    Bordant du pâle Hadès les quais silencieux, 
    L'éphèbe éblouissant et l'espoir dans les yeux 
    Descend d'un pas léger les trois degrés mystiques.

    Fort de la calme foi des calmes temps antiques, 
    Il sait que chez les morts, séjours mystérieux, 
    Le héros chaste et nu trouve sous d'autres cieux 
    Les palmes de la stade et les disques rustiques.

    Aussi la mort pour lui fut douce et passagère ;
    Et tandis qu'il descend, comme une ombre légère 
    La déesse fatale au front pur et voilé

    Voltigé en l'effleurant du souffle de sa robe. 
    Et, blanche, lui sourit sous son voile enroulé, 
    Dont un pli virginal et tremblant la dérobe.
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