• ASSOMPTION

    ASSOMPTION......................... PAUL VERLAINE

    Aujourd'hui c'est ma fête et j'ai droit à des fleurs

    (Sous mon autre prénom je n'ai droit qu'à mes pleurs).

    Car sachez-le bien tous, je m'appelle
    Marie,

    Et sous le nom puissant d'une mère chérie

    Je me sens protégé du mal et du péché

    Qui m'avaient investi grâce au bien négligé.

    Je me sais à l'abri d'un monde que j'abhorre

    Et dont je ne saurais me séparer encore ;

    Je me crois défendu contre tout choc et heurt

    Par ce nom qui s'en vient prier lorsque l'on meurt.

    En ce jour merveilleux de triomphe et de gloire.

    Il me semble que j'ai ma part de la victoire.

    Ô ma femme, entrons donc joyeux, c'est notre droit.

    Dans le bonheur heureux... et le devoir qu'on doit.

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  • LE MARIAGE DE ROLAND

    LE MARIAGE DE ROLAND ...................... VICTOR HUGO

    Ils se battent — combat terrible ! — corps à corps.

    Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;

    Ils sont là seuls tous deux dans une île du
    Rhône.

    Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

    Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

    L'archange saint
    Michel attaquant
    Apollo

    Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre.

    Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

    Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,

    Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

    Eût vu deux pages blonds, roses commes des filles.

    Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

    Beaux, charmants ; — aujourd'hui, sur ce fatal terrain,

    C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

    Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

    Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

    Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

    Les bateliers pensifs qui les ont amenés

    Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

    Et d'oser, de bien loin, les épier à peine :

    Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

    L'un s'appelle
    Olivier et l'autre a nom
    Roland :

    Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches,
    Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.

    Olivier, sieur de
    Vienne et comte souverain,

    A pour père
    Gérard et pour aïeul
    Garin.

    Il fut pour ce combat habillé par son père.

    Sur sa targe est sculpté
    Bacchus faisant la guerre

    Aux normands,
    Rollon ivre, et
    Rouen consterné,

    Et le dieu souriant par des tigres traîné,

    Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre ;

    Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre ;

    Il porte le haubert que portait
    Salomon ;

    Son estoc resplendit comme l'œil d'un démon ;

    Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne ;

    Au moment du départ, l'archevêque de
    Vienne

    A béni son cimier de prince féodal.

    Roland a son habit de fer, et
    Durandal.

    Ils luttent de si près avec de sourds murmures,
    Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs

    [armures ;
    Le pied presse le pied ; l'île à leurs noirs assauts
    Tressaille au loin ; l'acier mord le fer ; des morceaux
    De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,
    Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve ;
    Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang
    Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.
    Soudain, sire
    Olivier, qu'un coup affreux démasque,
    Voit tomber à la fois son épée et son casque.
    Main vide et tête nue, et
    Roland l'œil en feu !
    L'enfant songe à son père et se tourne vers
    Dieu.
    Durandal sur son front brille.
    Plus d'espérance ! — Çà, dit
    Roland, je suis neveu du roi de
    France,

    Je dois me comporter en franc neveu de roi.
    Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,
    Je m'arrête.
    Va donc chercher une autre épée,
    Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.
    Tu feras apporter à boire en même temps,
    Car j'ai soif.


    Fils, merci, dit
    Olivier.


    J'attends,
    Dit
    Roland, hâte-toi.

    Sire
    Olivier appelle
    Un batelier caché derrière une chapelle.


    Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut
    Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.

    Cependant les héros, assis dans les broussailles,
    S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,
    Se lavent le visage, et causent un moment.
    Le batelier revient, il a fait promptement ;
    L'homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épée
    Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand
    Pompée
    Et que
    Tournon récolte au flanc de son vieux mont.
    L'épée est cette illustre et fière
    Closamont,
    Que d'autres quelquefois appellent
    Haute-Claire.
    L'homme a fui.
    Les héros achèvent sans colère
    Ce qu'ils disaient, le ciel rayonne au-dessus d'eux ;
    Olivier verse à boire à
    Roland ; puis tous deux
    Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel

    recommence.

    Voilà que par degrés de sa sombre démence

    Le combat les enivre, il leur revient au cœur

    Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

    Et qui, s'exaspérant aux armures frappées,

    Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

    Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.
    Le jour entier se passe ainsi.
    Mais le soleil
    Baisse vers l'horizon.
    La nuit vient.


    Camarade,
    Dit
    Roland, je ne sais, mais je me sens malade.
    Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu
    De repos.


    Je prétends, avec l'aide de
    Dieu,
    Dit le bel
    Olivier, le sourire à la lèvre,
    Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre.
    Dormez sur l'herbe verte ; et, cette nuit,
    Roland,
    Je vous éventerai de mon panache blanc.
    Couchez-vous et dormez.


    Vassal, ton âme est neuve,
    Dit
    Roland.
    Je riais, je faisais une épreuve.
    Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis
    Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.

    Le duel reprend.
    La mort plane, le sang ruisselle.
    Durandal heurte et suit
    Closamont ; l'étincelle
    Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.
    L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés.
    Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ;
    Le voyageur s'effraie et croit voir dans la brume
    D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

    Le jour naît, le combat continue à grand bruit ;
    La pâle nuit revient, ils combattent ; l'aurore
    Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

    Nul repos.
    Seulement, vers le troisième soir,
    Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir ;
    Puis ont recommencé.

    Le vieux
    Gérard dans
    Vienne
    Attend depuis trois jours que son enfant revienne.
    Il envoie un devin regarder sur les tours ;
    Le devin dit :
    Seigneur, ils combattent toujours.

    Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage
    Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.
    Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,
    Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,
    Et passent, au milieu des ronces remuées,
    Comme deux tourbillons et comme deux nuées. Ô chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant !
    Mais enfin
    Olivier saisit au corps
    Roland,
    Qui de son propre sang en combattant s'abreuve,
    Et jette d'un revers
    Durandal dans le fleuve.


    C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer
    Chercher un autre estoc pour vous, dit
    Olivier.
    Le sabre du géant
    Sinnagog est à
    Vienne.
    C'est, après
    Durandal, le seul qui vous convienne.
    Mon père le lui prit alors qu'il le défit.
    Acceptez-le.

    Roland sourit. —
    Il me suffit
    De ce bâton.
    Il dit, et déracine un chêne.

    Sire
    Olivier arrache un orme dans la plaine
    Et jette son épée, et
    Roland, plein d'ennui,
    L'attaque.
    Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui
    Les générosités qu'il avait déjà faites.

    Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.

    Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

    A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants.

    Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.
    Tout à coup
    Olivier, aigle aux yeux de colombe,
    S'arrête et dit :


    Roland, nous n'en finirons point.
    Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing,
    Nous lutterons ainsi que lions et panthères.
    Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ?
    Ecoute, j'ai ma sœur, la belle
    Aude au bras blanc,
    Epouse-la.


    Pardieu ! je veux bien, dit
    Roland.
    Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.

    C'est ainsi que
    Roland épousa la belle
    Aude.

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  • JE PLAIDE POUR LES RUES ET LES BOIS D'AUJOURD'HUI

    JE PLAIDE POUR LES RUES ET LES BOIS D'AUJOURD'HUI ..LOUIS ARAGON

    Non je ne cherche pas au milieu des dangers
    L'oasis ni le biais échappatoire et juge
    Utile et beau cet art qui s'efforce à changer
    Le monde et refuse refuge

    Suis-je de ceux-là qui ferment leurs yeux devant
    L'humanité en proie aux douleurs quotidiennes
    Ou des fous qui voudraient faire à l'abri des vents
    Chanter les harpes éoliennes

    Ne m'a-t-on pas toujours trouvé sans que l'on m'ait
    Assigné pour cela le péril et la place
    Prêt à donner le fouet aux vieux mots qui rimaient
    Entre eux comme des jeux de glaces

    Mon chant mon cœur alors n'ai-je pas tout jeté
    Sans marchander comme une épée dans la balance
    Dites-moi par hasard qui sut plus haut chanter
    A l'heure noire du silence

    Je réclame le droit de rêver au tournant
    De la route
    Aux grands charmes de la promenade
    Le droit de m'émouvoir du monde maintenant
    Que s'approche la canonnade

    Je réclame le droit des hommes à pencher
    Leur visage anxieux au miroir des fontaines
    D'aimer les blés et' de le dire
    D'y chercher
    Une douce paix incertaine

    Je réclame le droit de peindre mon pays
    Où les toits sont ici d'ardoise et là de tuile
    Mon pays de houblon de raisin de maïs

    Mon sol gorgé de vins et d'huiles

    Mes murs abandonnés au creux des causses roux
    Mes marais solognots mes pins brûlés des
    Landes
    Mes osiers ma bruyère et mes buissons de houx
    Mon thym mes roses ma lavande

    Mes jardins clos de joncs et mes champs maraîchers
    Mes pommiers doux mes vaches lentes mes merveilles
    Mes olives de nuit mes aubes de pêchers
    Mes aulx mes laitues mes oseilles

    Mes anciens monuments mes lois et mes vertus
    Toute ma pierre blonde ou grise mon orgueil
    Avec laquelle on fait l'église et la statue
    La maison la marche et le seuil

    La grande ville avec ses bottes de sept lieues
    Les faubourgs parcs dépôts de trams chantiers hangars
    Que prolonge vers les châteaux d'eau des banlieues
    L'apocalyptique autocar

    La campagne moderne et ses étrangetés
    Une gare perdue au milieu des cultures
    L'enjambement géant de l'électricité

    Les silos plus grands que nature

    Et quelque part entre des berges de ciment
    Une péniche lourde et lente avant l'écluse
    Jette au parquet désert du vieux canal dormant
    Le long cri blessé de la buse

    Je réclame le droit de partout effacer
    Les pas renouvelés des troupes étrangères
    Et de chanter au nez de la maréchaussée
    Si ça me botte
    II pleut bergère

    Je réclame le droit de faire comme si
    Nos fronts étaient sans ride et nos cœurs sans souffrance
    Et comme si la guerre était un chien assis
    Aux pieds parfaits de notre
    France

    Je réclame le droit de croire au lendemain
    De croire à la musique au bonheur au décor
    Au grand soleil qui fait aux arbres du chemin
    Danser pour nous des feuilles d'or

    Je réclame le droit de chasser les hiboux

    Comme je m'arrêtais simple question d'haleine
    On m'a dit que tout ça ne tenait pas debout
    Puisque mon paysage était n'importe d'où
    Mais que le machmalla ne vient pas dans nos plaines

    Qu'on ne comprenait pas ce choix de fantaisie
    Cette carte-postale en couleur l'exotisme
    D'un crépuscule orange aux rives d'Àbkhasie
    Comme une affiche de tourisme

    Poussin
    Guardi
    Corot chez un peintre il y a
    Toujours quelque bonhomme au bas du paysage
    Mais on n'aperçoit pas la queue d'un personnage
    Dans vos vers
    Sans parler du prolétariat

    Messieurs quand vos propos critiques l'arrêtèrent
    S'apprêtait à passer un vieux
    Mahométan
    Sur un petit cheval les pieds traînant à terre
    Il fallait m'en laisser le temps

    Si les jours n'étaient pas tellement courts l'hiver

    A portée de fusil vous pouviez parier

    Que l'on apercevait d'ici les ouvriers

    A des travaux divers sur le chemin de fer

    Et qu'est-ce qu'il nous faut un peu de quoi rêver
    De quoi calmer le doute et nous chauffer le cœur
    On aurait vu la blanche gare inachevée
    S'il ne faisait nuit à cinq heures

    Et là-haut sur les monts passés les orangers
    Que dans cette saison les
    Kolkhoziens empaillent
    La centrale hydroélectrique où la marmaille
    Regarde avec soupçon venir les étrangers

    Ne vous semble-t-il pas que c'est le bout du monde
    Quelle étrange douceur il fait pour la saison
    L'eau court comme un cheval dans la vallée profonde
    Et le village a dix maisons

    Ici comme chez nous les vêpres sont humaines
    Le moindre bruit de pas dans le soir est assez
    Pour que nous tremblions de la paix menacée
    Même si le jardin ne sent pas la verveine

    La douce paix indivisible qu'on défend
    O les pas de colombe ô les bruissements d'ailes
    Comme une femme grosse écoute son enfant
    L'avenir bouger au fond d'elle

    Ah c'est trop follement que j'aime ma patrie
    Pour ne pas reconnaître aux lointaines frontières
    Ce serrement de cœur de
    Brest ou d'Armentières
    Aux visages humains pareillement inscrit

    Tandis qu'avec la craie de sa grosse écriture
    Un invisible
    Mig sur l'infini barré
    Frissonne à relever semble-t-il les mesures
    De tout ce nylon aéré

    Mais l'ombre qui descend sur nous de la hauteur
    Fait que de très bonne heure on ne voit plus les gens
    Et pour me justifier à vos yeux exigeants
    Il m'eût fallu m'y prendre avec moins de lenteur

    Nous aurions rencontré sur la route d'en bas
    Par deux ou trois parlant entre eux de
    Stalingrad
    Après le volley-ball un groupe de soldats
    Sans but précis de promenade

    On aurait visité le sovkhose voisin
    Où l'on eût parcouru les grandes serres pour
    Les hybrides de poivre et de pomme d'amour
    Le vignoble en janvier pliant sous les raisins

    Après un petit arrêt à l'Univermag
    Où l'on vend notamment des coupe-papier peints
    On aurait pour y divaguer devant les vagues
    Gagné l'abri noir des sapins

    Pour se dire à mi-voix dans cette paix peu sûre
    Comme si l'on avait à soi toute la nuit
    L'étrange côtoiement d'hier et d'aujourd'hui
    Sur les bords étoiles d'un éternel murmure

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  • UN ÉTÉ À DEUIL-LA-BARRE

    UN ÉTÉ À DEUIL-LA-BARRE .................MICHEL HOUELLEBECQ 1956-

    Reptation des branchages entre les fleurs solides,
    Glissement des nuages et la saveur du vide :
    Le bruit du temps remplit nos corps et c’est dimanche,
    Nous sommes en plein accord, je mets ma veste blanche

    Avant de m’effondrer sur un banc de jardin
    Où je m’endors, je me retrouve deux heures plus loin.

    Une cloche tinte dans l’air serein
    Le ciel est chaud, on sert du vin,
    Le bruit du temps remplit la vie ;
    C’est une fin d’après-midi.

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  • MIDI

    MIDI ............................ MICHEL HOUELLEBECQ...1956-...........

    La rue Surcouf s’étend, pluvieuse ;
    Au loin, un charcutier-traiteur.
    Une Américaine amoureuse
    Écrit à l’élu de son coeur.

    La vie s’écoule à petits coups ;
    Les humains sous leur parapluie
    Cherchent une porte de sortie
    Entre la panique et l’ennui
    (Mégots écrasés dans la boue).

    Existence à basse altitude,
    Mouvements lents d’un bulldozer ;
    J’ai vécu un bref interlude
    Dans le café soudain désert.

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  • EXISTER, PERCEVOIR

    EXISTER, PERCEVOIR ..MICHEL HOUELLEBECQ 1956-

    Exister, percevoir,
    Être une sorte de résidu perceptif (si l’on peut dire)
    Dans la salle d’embarquement du terminal Roissy 2D,
    Attendant le vol à destination d’Alicante
    Où ma vie se poursuivra
    Pendant quelques années encore
    En compagnie de mon petit chien
    Et des joies (de plus en plus brèves)
    Et de l’augmentation régulière des souffrances
    En ces années qui précèdent immédiatement la mort.
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  • CRÉPUSCULE

    CRÉPUSCULE ................. MICHEL HOUELLEBECQ

    Les masses d’air soufflaient entre les bosquets d’yeuses,
    Une femme haletait comme un enfantement
    Et le sable gifflait sa peau nue et crayeuse,
    Ses deux jambes s’ouvraient sur mon destin d’amant.

    La mer se retira au-delà des miracles
    Sur un sol noir et mou où s’ouvrait des possibles
    J’attendais le matin, le retour des oracles,
    Mes lèvres s’écartaient pour un cri invisible

    Et tu étais le seul horizon de ma nuit ;
    Connaissant le matin, seul dans nos chairs voisines,
    Nous avons traversé, sans souffrance et sans bruit,
    Les peaux superposées de la présence divine

    Avant de pénétrer dans une plaine droite
    Jonchée de corps sans vie, nus et rigidifiés,
    Nous marchions côte à côte sur une route étroite,
    Nou avions des moments d’amour injustifiés.

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  • LE PARTI DU CRIME

    LE PARTI DU CRIME .................. VICTOR HUGO

     Amis et frères ! en présence de ce gouvernement infâme, négation de toute morale, obstacle à tout progrès social, en
    présence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la République et violateur des lois, de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce
    gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le français digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des
    semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel et des parodies d'appel à la nation ; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s'il y
    a un troupeau qu'on appelle le sénat et qui délibère et un autre troupeau qu'on appelle le peuple et qui obéit ; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au
    maître-autel de Notre-Dame l'homme qui - n'en doutez pas, ceci est l'avenir inévitable - sera ferré au poteau par le bourreau ; — en présence de M. Bonaparte et de son
    gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu'une chose et n'a qu'une chose à faire : charger son fusil, et attendre l'heure.

    Jersey, le 31 octobre 1852.

    Déclaration des proscrits républicains de Jersey, à propos de l'empire, publiée par le Moniteur, signée pour copie conforme :

    VICTOR HUGO, FAURE, FOMBERTAUX.

    « Nous flétrissons de l'énergie la plus vigoureuse de notre âme les ignobles et coupables manifestes du Parti du Crime. »

    (RIANCEY, JOURNAL L'UNION, 22 NOVEMBRE.)

    « Le Parti du Crime relève la tête. »

    (TOUS LES JOURNAUX ÉLYSÉENS EN CHOEUR.)

    Ainsi ce gouvernant dont l'ongle est une griffe,
    Ce masque impérial, Bonaparte apocryphe,
    À coup sûr Beauharnais, peut-être Verhueil,
    Qui, pour la mettre en croix, livra, sbire cruel,
    Rome républicaine à Rome catholique,
    Cet homme, l'assassin de la chose publique,
    Ce parvenu, choisi par le destin sans yeux,
    Ainsi, lui, ce glouton singeant l'ambitieux,
    Cette altesse quelconque habile aux catastrophes,
    Ce loup sur qui je lâche une meute de strophes,
    Ainsi ce boucanier, ainsi ce chourineur
    À fait d'un jour d'orgueil un jour de déshonneur,
    Mis sur la gloire un crime et souillé la victoire
    Il a volé, l'infâme, Austerlitz à l'histoire ;
    Brigand, dans ce trophée il a pris un poignard ;
    Il a broyé bourgeois, ouvrier, campagnard ;
    Il a fait de corps morts une horrible étagère
    Derrière les barreaux de la cité Bergère ;
    Il s'est, le sabre en main, rué sur son serment ;
    Il a tué les lois et le gouvernement,
    La justice, l'honneur, tout, jusqu'à l'espérance
    Il a rougi de sang, de ton sang pur, ô France,
    Tous nos fleuves, depuis la Seine jusqu'au Var ;
    Il a conquis le Louvre en méritant Clamar ;
    Et maintenant il règne, appuyant, ô patrie,
    Son vil talon fangeux sur ta bouche meurtrie
    Voilà ce qu'il a fait ; je n'exagère rien ;
    Et quand, nous indignant de ce galérien,
    Et de tous les escrocs de cette dictature,
    Croyant rêver devant cette affreuse aventure,
    Nous disons, de dégoût et d'horreur soulevés :
    — Citoyens, marchons ! Peuple, aux armes, aux pavés !
    À bas ce sabre abject qui n'est pas même un glaive !
    Que le jour reparaisse et que le droit se lève ! —
    C'est nous, proscrits frappés par ces coquins hardis,
    Nous, les assassinés, qui sommes les bandits !
    Nous qui voulons le meurtre et les guerres civiles !
    Nous qui mettons la torche aux quatre coins des villes !

    Donc, trôner par la mort, fouler aux pieds le droit
    Etre fourbe, impudent, cynique, atroce, adroit ;
    Dire : je suis César, et n'être qu'un maroufle
    Etouffer la pensée et la vie et le souffle ;
    Forcer quatre-vingt-neuf qui marche à reculer ;
    Supprimer lois, tribune et presse ; museler
    La grande nation comme une bête fauve ;
    Régner par la caserne et du fond d'une alcôve ;
    Restaurer les abus au profit des félons
    Livrer ce pauvre peuple aux voraces Troplongs,
    Sous prétexte qu'il fut, loin des temps où nous sommes,
    Dévoré par les rois et par les gentilshommes
    Faire manger aux chiens ce reste des lions ;
    Prendre gaîment pour soi palais et millions ;
    S'afficher tout crûment satrape, et, sans sourdines,
    Mener joyeuse vie avec des gourgandines
    Torturer des héros dans le bagne exécré ;
    Bannir quiconque est ferme et fier ; vivre entouré
    De grecs, comme à Byzance autrefois le despote
    Etre le bras qui tue et la main qui tripote
    Ceci, c'est la justice, ô peuple, et la vertu !
    Et confesser le droit par le meurtre abattu
    Dans l'exil, à travers l'encens et les fumées,
    Dire en face aux tyrans, dire en face aux armées
    — Violence, injustice et force sont vos noms
    Vous êtes les soldats, vous êtes les canons ;
    La terre est sous vos pieds comme votre royaume
    Vous êtes le colosse et nous sommes l'atome ;
    Eh bien ! guerre ! et luttons, c'est notre volonté,
    Vous, pour l'oppression, nous, pour la liberté ! —
    Montrer les noirs pontons, montrer les catacombes,
    Et s'écrier, debout sur la pierre des tombes.
    — Français ! craignez d'avoir un jour pour repentirs
    Les pleurs des innocents et les os des martyrs !
    Brise l'homme sépulcre, ô France ! ressuscite !
    Arrache de ton flanc ce Néron parasite !
    Sors de terre sanglante et belle, et dresse-toi,
    Dans une main le glaive et dans l'autre la loi ! —
    Jeter ce cri du fond de son âme proscrite,
    Attaquer le forban, démasquer l'hypocrite
    Parce que l'honneur parle et parce qu'il le faut,
    C'est le crime, cela ! — Tu l'entends, toi, là-haut !
    Oui, voilà ce qu'on dit, mon Dieu, devant ta face !
    Témoin toujours présent qu'aucune ombre n'efface,
    Voilà ce qu'on étale à tes yeux éternels !

    Quoi ! le sang fume aux mains de tous ces criminels !
    Quoi ! les morts, vierge, enfant, vieillards et femmes grosses
    Ont à peine eu le temps de pourrir dans leurs fosses !
    Quoi ! Paris saigne encor ! quoi ! devant tous les yeux,
    Son faux serment est là qui plane dans les cieux !
    Et voilà comme parle un tas d'êtres immondes
    Ô noir bouillonnement des colères profondes !

    Et maint vivant, gavé, triomphant et vermeil,
    Reprend : « Ce bruit qu'on fait dérange mon sommeil.
    Tout va bien. Les marchands triplent leurs clientèles,
    Et nos femmes ne sont que fleurs et que dentelles !
    — De quoi donc se plaint-on ? crie un autre quidam ;
    En flânant sur l'asphalte et sur le macadam,
    Je gagne tous les jours trois cents francs à la Bourse.
    L'argent coule aujourd'hui comme l'eau d'une source ;
    Les ouvriers maçons ont trois livres dix sous,
    C'est superbe ; Paris est sens dessus dessous.
    Il paraît qu'on a mis dehors les démagogues.
    Tant mieux. Moi j'applaudis les bals et les églogues
    Du prince qu'autrefois à tort je reniais.
    Que m'importe qu'on ait chassé quelques niais ?
    Quant aux morts, ils sont morts. Paix à ces imbéciles !
    Vivent les gens d'esprit ! vivent ces temps faciles
    Où l'on peut à son choix prendre pour nourricier
    Le crédit mobilier ou le crédit foncier !
    La république rouge aboie en ses cavernes,
    C'est affreux ! Liberté, droit, progrès, balivernes
    Hier encor j'empochais une prime d'un franc ;
    Et moi, je sens fort peu, j'en conviens, je suis franc,
    Les déclamations m'étant indifférentes,
    La baisse de l'honneur dans la hausse des rentes. »

    Ô langage hideux ! on le tient, on l'entend !
    Eh bien, sachez-le donc ; repus au cœur content,
    Que nous vous le disions bien une fois pour toutes,
    Oui, nous, les vagabonds dispersés sur les routes,
    Errant sans passe-port, sans nom et sans foyer,
    Nous autres, les proscrits qu'on ne fait pas ployer,
    Nous qui n'acceptons point qu'un peuple s'abrutisse,
    Qui d'ailleurs ne voulons, tout en voulant justice,
    D'aucune représaille et d'aucun échafaud,
    Nous, dis-je, les vaincus sur qui Mandrin prévaut,
    Pour que la liberté revive, et que la honte
    Meure, et qu'à tous les fronts l'honneur serein remonte,
    Pour affranchir romains, lombards, germains, hongrois,
    Pour faire rayonner, soleil de tous les droits,
    La république mère au centre de l'Europe,
    Pour réconcilier le palais et l'échoppe,
    Pour faire refleurir la fleur Fraternité,
    Pour fonder du travail le droit incontesté,
    Pour tirer les martyrs de ces bagnes infâmes,
    Pour rendre aux fils le père et les maris aux femmes,
    Pour qu'enfin ce grand siècle et cette nation
    Sortent du Bonaparte et de l'abjection,
    Pour atteindre à ce but où notre âme s'élance,
    Nous nous ceignons les reins dans l'ombre et le silence
    Nous nous déclarons prêts, prêts, entendez-vous bien ?
    — Le sacrifice est tout, la souffrance n'est rien, —
    Prêts, quand Dieu fera signe, à donner notre vie
    Car, à voir ce qui vit, la mort nous fait envie,
    Car nous sommes tous mal sous ce drôle effronté,
    Vivant, nous sans patrie, et vous sans liberté !

    Oui, sachez-le, vous tous que l'air libre importune
    Et qui dans ce fumier plantez votre fortune,
    Nous ne laisserons pas le peuple s'assoupir ;
    Oui, nous appellerons, jusqu'au dernier soupir,
    Au secours de la France aux fers et presque éteinte,
    Comme nos grands -aïeux, l'insurrection sainte
    Nous convierons Dieu même à foudroyer ceci
    Et c'est notre pensée et nous sommes ainsi,
    Aimant mieux, dût le sort nous broyer sous sa roue,
    Voir couler notre sang que croupir votre boue.

    Jersey, le 28 janvier 1853.

    Extrait de: 
     Les châtiments (1853)
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  • L'OPÉRA DES GIRAFES

    L'OPÉRA DES GIRAFES .......................JACQUES PRÉVERT

    Comme les girafes sont muettes, la chanson reste enfermée dans leur tête.
    C'est en regardant très attentivement les girafes dans les yeux qu'on peut voir si elles chantent faux ou si elles chantent vrai.

    PREMIER TABLEAU

    CHŒUR DES GIRAFES (Refrain)

    Il y avait une fois des girafes Il y avait beaucoup de girafes. Bientôt il n'y en aura plus C'est monsieur l'homme qui les tue. (Couplet)
    Les grandes girafes sont muettes Les petites girafes sont rares.

    Sur la place de la Muette
    J'ai vu un vieux vieillard .
    Avec beaucoup de poil dessus.
    Le poil c'était son pardessus
    Mais par-dessus son pardessus
    n était tout à fait barbu.
    Par-dessus le poil de girafe
    Barbe dessus en poil de vieillard.
    Elles sont muettes les grandes girafes
    Mais les petites girafes sont rares.

    DEUXIÈME TABLEAU

    Le vieux vieillard de la chanson traverse la place en faisant des moulinets avec sa canne.

    LE VIEUX VIEILLARD (Il chante)
    Une hirondelle ne fait pas le printemps. Mais mon pardessus fera bien cet hiver. Une hirondelle...
    Soudain un autre vieillard vient à sa rencontre et, comme il connaît le premier et que le premier le connaît également, ils s'arrêtent en face l'un de l'autre,
    enlèvent leur chapeau de dessus leur tête, le remettent, toussent un peu et se demandent comment ça va, répondent que ça va bien, comme ci, comme ça, pas mal et
    nous-même, la petite famille très bien, merci beaucoup, et puis ils en arrivent à la conversation proprement dite :

    PREMIER VIEUX VIEILLARD

    Très, très content de vous voir...

    SECOND VIEUX VIEILLARD

    Moi de même, et votre fils toujours aux colonies, comment va-t-il et que fait-il, combien gagne-t-il, de quoi trafique-t-il, bois précieux, noix de coco, bois des Des?

    PREMIER VIEUX VIEILLARD (très fier)

    Non, les girafes !

    SECOND VIEUX VIEILLARD

    Ah ! parfait, très bien, très bien, les girafes (il tate l'étoffe du pardessus). Eh ! Eh ! c'est de la girafe de première qualité, votre fils fait bien les
    choses...
    A cet instant, deux girafes traversent lentement et sans rien dire la place de la Muette et les deux vieillards font semblant de ne pas les reconnaître, surtout le vieillard au pardessus ;
    U est horriblement gêné et pour se faire bien voir des girafes, il chante leurs louanges, et l'autre vieillard chante avec lui :

    CHŒUR DES DEUX VIEILLARDS

    Ah ! le temps des girafes
    C'était le bon vieux temps !
    Dans une petite mansarde
    Avec une grande girafe
    Qu'on eJt heureux à vingt ans (bis) !

    (Refrain)

    Mais il reviendra le temps des girafes...
    A l'instant même où les deux vieillards annoncent que le temps des girafes va revenir, les deux girafes s'en vont en haussant les épaules.

    TROISIÈME TABLEAU (Aux colonies)

    Le fils du vieux vieillard se promène avec un de ses amis, ils ont chacun un fusil.
    Le fils qui regardait en l'air aperçoit la tête d'une girafe, baisse le regard et voyant la girafe tout entière entre dans une grande colère.

    LE FILS

    Sortez du monde, girafe. Sortez, je vous chasse !
    Il vise, il tire, la girafe tombe, il met le pied dessus, son ami le photographie... Soudain le fils pâlit : « Quelle mouche vous pique ? » lui dit son ami.

    LE FTLS

    Je ne sais pas...
    Il lâche son fusil, tombe sur la girafe et s'endort pour un certain nombre d'années ; la mouche qui l'a piqué est une mauvaise mouche, c'est la mouche tsé-tsé...
    L'ami le voit, comprend, s'enfuit et la grosse mouche mauvaise le poursuit...
    La girafe est tombée, l'homme est tombé aussi, la nuit tombe à son tour et la lune éclaire la nuit...
    Le fils est endormi, on dirait qu'il est mort, la girafe est morte, on dirait qu'elle dort.

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