• Amour

    Je ne crains pas les coups du sort, 
    Je ne crains rien, ni les supplices, 
    Ni la dent du serpent qui mord, 
    Ni le poison dans les calices, 
    Ni les voleurs qui fuient le jour, 
    Ni les sbires ni leurs complices, 
    Si je suis avec mon Amour.

    Je me ris du bras le plus fort,
    Je me moque bien des malices, 
    De la haine en fleur qui se tord, 
    Plus caressante que les lices ; 
    Je pourrais faire mes délices 
    De la guerre au bruit du tambour, 
    De l'épée aux froids artifices, 
    Si je suis avec mon Amour.

    Haine qui guette et chat qui dort 
    N'ont point pour moi de maléfices ; 
    Je regarde en face la mort, 
    Les malheurs, les maux, les sévices ; 
    Je braverais, étant sans vices, 
    Les rois, au milieu de leur cour, 
    Les chefs, au front de leurs milices, 
    Si je suis avec mon Amour.

    ENVOI

    Blanche Amie aux noirs cheveux lisses, 
    Nul Dieu n'est assez puissant pour 
    Me dire : " Il faut que tu pâlisses ", 
    Si je suis avec mon Amour.
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  • Le Jardinier et son Seigneur

    Un amateur du jardinage,
    Demi-bourgeois, demi-manant,
    Possédait en certain Village
    Un jardin assez propre, et le clos attenant.
    Il avait de plant vif fermé cette étendue.
    Là croissait à plaisir l'oseille et la laitue,
    De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
    Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.
    Cette félicité par un Lièvre troublée
    Fit qu'au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.
    "Ce maudit animal vient prendre sa goulée
    Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
    Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
    Il est Sorcier, je crois. -Sorcier ? je l'en défie,
    Repartit le Seigneur . Fût-il diable, Miraut,
    En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.
    Je vous en déferai, bon homme, sur ma vie.
    - Et quand ? - Et dès demain, sans tarder plus longtemps. "
    La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
    "Cà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
    La fille du logis, qu'on vous voie, approchez :
    Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
    Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez
    Qu'il faut fouiller à l'escarcelle. "
    Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
    Auprès de lui la fait asseoir,
    Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
    Toutes sottises dont la Belle
    Se défend avec grand respect ;
    Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.
    Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
    "De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
    - Monsieur, ils sont à vous. - Vraiment ! dit le Seigneur,
    Je les reçois, et de bon coeur. "
    Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
    Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
    Il commande chez l'hôte, y prend des libertés,
    Boit son vin, caresse sa fille.
    L'embarras des chasseurs succède au déjeuné.
    Chacun s'anime et se prépare :
    Les trompes et les cors font un tel tintamarre
    Que le bon homme est étonné.
    Le pis fut que l'on mit en piteux équipage
    Le pauvre potager ; adieu planches, carreaux ;
    Adieu chicorée et porreaux ;
    Adieu de quoi mettre au potage.
    Le Lièvre était gîté dessous un maître chou.
    On le quête ; on le lance, il s'enfuit par un trou,
    Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
    Que l'on fit à la pauvre haie
    Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
    Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.
    Le bon homme disait : "Ce sont là jeux de Prince."
    Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
    Firent plus de dégât en une heure de temps
    Que n'en auraient fait en cent ans
    Tous les lièvres de la Province.

    Petits Princes, videz vos débats entre vous :
    De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
    Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
    Ni les faire entrer sur vos terres.
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  • Paris aux réverbères


    Quid Romae faciam ?
    ( JUVENAL)

    Paris dort : avez-vous, nocturne sentinelle, 
    Gravi, minuit sonnant, le pont de la Tournelle, 
    C'est de là que l'on voit Paris de fange imbu ; 
    Et comme un mendiant ivre près d'une cuve 
    Le géant est qui ronfle et qui râle, et qui cuve 
    Le vin ou le sang qu'il a bu. 

    C'était donc aujourd'hui fête à la guillotine ;
    Un homme, ce matin, dressait une machine 
    Sur la place où là-bas le sang est mal lavé, 
    Au peuple qui hurlait comme autour d'une orgie, 
    Le bourreau las jetait avec sa main rougie 
    Une tête sur le pavé.

    Et puis voici surgir la vieille cathédrale
    Avec son front rugueux et son bourdon qui râle ; 
    Comme un large vaisseau portant l'humanité
    Déployant ses deux mâts, avançant sa carène, 
    Elle semble être prête, en labourant l'arène,
    A partir pour l'éternité !

    Entendez-vous dans l'ombre aboyer les cerbères
    J'aime à voir dans les flots briller les réverbères ;
    C'est un concert de nuit ; c'est la grande cité,
    Avec ses yeux de feu, qui de loin me regarde.
    C'est la voix d'une ronde ou le fusil d'un garde
    Qui passe dans I'obscurité.

    Pendant que je suis là, que de haine assouvie ;
    C'est le fils, du linceul couvrant sa mère en vie,
    Le vieux magicien interrogeant l'enfer,
    La veuve qui poursuit quelque passant qui rôde,
    Et se vautre avec lui dans la couche encor chaude 
    D'un époux qui vivait hier.

    Mais, atome perdu dans la cité béante,
    Je suis seul ; pas de main à ma main suppliante
    Ne s'unit ; non, pour moi, pas de souffle embaumé, 
    Pas de regard de miel, pas une lèvre rose,
    Pas de sein où mon front fatigué se repose,
    Et je mourrai sans être aimé !

    Si, du pont dans les flots, ma tête la première
    Tombait ; des bateliers, quand viendra la lumière
    Porteraient à la morgue un cadavre inconnu ;
    Et demain seulement, ma pauvre et vieille mère,
    En roulant dans les yeux une douleur amère,
    Se pencherait sur mon corps nu ! 

    Une voix par-derrière, en riant me tutoie,
    Un bras lascif et nu dans l'ombre me coudoie,
    Une femme, en passant, que je n'ose toucher,
    Plus vile sous mes pieds que la fange du monde,
    Avec un sein qui gonfle, avec un rire immonde,
    Me dit : "Ange, viens donc coucher." 

    Ô profanation ! Quelle pensée amère !
    L'amour, ce don du ciel, qui se vend à l'enchère,
    On n'a plus pour dormir d'ombre sur les chemins
    Au lieu d'un papillon, on prend une chenille,
    On ne peut rien toucher, ni la fleur, ni la fille,
    Sans avoir de la boue aux mains.

    Oh ! que Paris est laid ! Sous ses sombres nuages 
    Que j'ai souvent rêvé de longs et beaux voyages ! 
    J'aimerais tant le ciel, les palmiers d'Orient, 
    La gazelle qui fuit à l'ombre des platanes 
    Et sous un dais brodé les magiques sultanes 
    Qui regardent en souriant.

    Ou dans un vieux donjon, ma muse chatelaine
    Vide près du foyer sa coupe de vin pleine ;
    J'ai des vassaux, le soir, qui parlent du vieux temps,
    Un ami vient s'asseoir près de l'âtre fidèle.
    Je vois à ma fenêtre un nid où l'hirondelle
    Doit revenir pour le printemps.

    Dans un monde encor vierge, aux champs d'Océanie,
    Je voudrais promener ma fortune bannie ;
    Moi je suis fils des eaux, de l'orage et des vents ;
    Je voudrais, habitant d'une cité flottante,
    Vivre au milieu d'un fleuve et déployer ma tente
    Sur les joncs et les flots mouvants.

    Vains rêves ! Pour voler, mon coursier n'a pas d'aile,
    Personne ne voudra me prendre en sa nacelle ; 
    L'argent, froid positif, m'enchaîne sur ces bords ;
    On ne peut pas franchir l'océan à la nage,
    Et les flots, sans salaire, au milieu de l'orage,
    Ne voiturent que les corps morts.

    Lors je me prends d'amour pour les blanches étoiles, 
    Je regarde la lune au fond d'un ciel sans voiles ; 
    Je rêve à la nature et dans l'ombre à pas lent, 
    Plus heureux que celui que le remords agite, 
    En grelottant de froid je regagne mon gîte 
    Et prends pitié de l'opulent.

    Si vous voulez savoir où loge le poète
    Allez à Saint-Gervais, l'église où le vent fouette ; 
    Regardez devant vous cette maison en deuil, 
    Bien pauvre et bien vilaine où, comme lui, Voltaire 
    Travaillait pour gagner quelques pouces de terre 
    Entre la gloire et le cercueil.

    C'est là, voyez-vous bien, c'est là que loin du monde 
    Il tient son coeur exempt de tout contact immonde ; 
    C'est là qu'il faut monter pour lui serrer la main, 
    Car sa porte est toujours ouverte à la jeunesse, 
    Et comme Diogène il cherche, en sa détresse.
    Un homme dans le genre humain.
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  • Muses, adieu, et votre chant jazard

    Muses, adieu, et votre chant jazard !
    Adieu Phoebus, et ma fière déesse !
    Livres, adieu, adieu la tourbe espesse
    De mes amys, adieu tout jeu mignard !

    Adieu guiterre, adieu luth babillard, 
    Toute harmonie et tout son de liesse,
    Gemmes, parfums, et toute gentillesse,
    Tout lieu hanté, tout ombrage à l'écart !

    Ainsy la mort, par une blanche voye, 
    Droit me conduise en l'eternelle joye,
    Entre les dieux, au beau sejour du ciel.

    Ainsy ma foy chascun amant contemple,
    Et tendrement gemissant prenne exemple
    De ne tremper ses douceurs dans le fiel.
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  • Promenade galante

    À Edmond Morin.

    Dans le parc au noble dessin
    Où s'égarent les Cidalises
    Parmi les fontaines surprises
    Dans le marbre du clair bassin,

    Iris, que suit un jeune essaim,
    Philis, Églé, nymphes éprises,
    Avec leurs plumes indécises,
    En manteau court, montrant leur sein,

    Lycaste, Myrtil et Sylvandre
    Vont, parmi la verdure tendre,
    Vers les grands feuillages dormants.

    Ils errent dans le matin blême,
    Tous vêtus de satin, charmants
    Et tristes comme l'Amour même.
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  • Le beau navire

    Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
    Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
    Je veux te peindre ta beauté,
    Où l'enfance s'allie à la maturité.

    Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
    Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
    Chargé de toile, et va roulant
    Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

    Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
    Ta tête se pavane avec d'étranges grâces ;
    D'un air placide et triomphant
    Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

    Je veux te raconter, ô molle enchanteresse !
    Les diverses beautés qui parent ta jeunesse ;
    Je veux te peindre ta beauté,
    Où l'enfance s'allie à la maturité.

    Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
    Ta gorge triomphante est une belle armoire
    Dont les panneaux bombés et clairs
    Comme les boucliers accrochent des éclairs,

    Boucliers provoquants, armés de pointes roses !
    Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses,
    De vins, de parfums, de liqueurs
    Qui feraient délirer les cerveaux et les coeurs !

    Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
    Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
    Chargé de toile, et va roulant
    Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

    Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent,
    Tourmentent les désirs obscurs et les agacent,
    Comme deux sorcières qui font
    Tourner un philtre noir dans un vase profond.

    Tes bras, qui se joueraient des précoces hercules,
    Sont des boas luisants les solides émules,
    Faits pour serrer obstinément,
    Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.

    Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses,
    Ta tête se pavane avec d'étranges grâces ;
    D'un air placide et triomphant
    Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.
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  • La rose

    Je dirai la rose aux plis gracieux. 
    La rose est le souffle embaumé des Dieux, 
    Le plus cher souci des Muses divines. 
    Je dirai ta gloire, ô charme des yeux, 
    Ô fleur de Kypris, reine des collines ! 
    Tu t'épanouis entre les beaux doigts 
    De l'Aube écartant les ombres moroses ; 
    L'air bleu devient rose, et roses les bois ; 
    La bouche et le sein des Nymphes sont roses ! 
    Heureuse la vierge aux bras arrondis 
    Qui dans les halliers humides te cueille ! 
    Heureux le front jeune où tu resplendis ! 
    Heureuse la coupe où nage ta feuille !
    Ruisselante encor du flot paternel, 
    Quand de la mer bleue Aphrodite éclose 
    Étincela nue aux clartés du ciel, 
    La Terre jalouse enfanta la rose ; 
    Et l'Olympe entier, d'amour transporté, 
    Salua la fleur avec la Beauté !
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  • Pour monsieur le dauphin et monsieur d'Orléans

    Destins je le connais, vous avez arrêté
    Qu'aux deux fils de mon roi se partage la terre,
    Et qu'après le trépas ce miracle de guerre,
    Soit encor adorable en sa postérité.

    Leur courage aussi grand que leur prospérité,
    Tous les fronts orgueilleux brisera comme verre :
    Et qui de leurs combats attendra le tonnerre,
    Aura le châtiment de sa témérité.

    Le cercle imaginé qui de même intervalle,
    Du nord et du midi les distances égale,
    De pareille grandeur bornera leur pouvoir.

    Mais étant fils d'un père où tant de gloire abonde,
    Pardonnez-moi destins, quoi qu'ils puissent avoir,
    Ce leur sera trop peu s'ils n'ont chacun un monde.
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  • Le printemps

    Enfin la belle Aurore, a tant versé de pleurs, 
    Que l'aimable Printemps nous fait revoir ses charmes ; 
    Il peint en sa faveur, les herbes et les fleurs, 
    Et tout ce riche Émail, est l'effet de ses larmes.

    Cibèle que l'Hiver accablait de douleurs, 
    Et qui souffrait des vents les insolents vacarmes ; 
    Mêle parmi ses Tours, les plus vives couleurs, 
    Et triomphe à la fin par ces brillantes Armes.

    Les Roses et les Lis, d'un merveilleux éclat, 
    Confondent la blancheur, au beau lustre incarnat ; 
    La Tulipe changeante, étale sa peinture :

    Le Narcisse agréable, à l'Anémone est joint ; 
    Bref, tout se rajeunit ; tout change en la Nature ; 
    Mais superbe Philis, mon sort ne change point.
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