• COMPLAINTE DES CONDOLÉANCES AU SOLEIL

    COMPLAINTE DES CONDOLÉANCES AU SOLEIL.............

     
    Décidément, bien don Quichotte, et pas peu sale, 
    Ta Police, ô Soleil ! malgré tes grands Levers,  
    Et tes couchants des beaux Sept-Glaives abreuvés, 
    Rosaces en sang d’une aveugle Cathédrale ! 
      
    Sans trêve, aux spleens d’amour sonner des hallalis ! 
    Car, depuis que, majeur, ton fils calcule et pose, 
    Labarum des glaciers ! fais-tu donc autre chose 
    Que chasser devant toi des dupes de leurs lits ? 
      
    Certes, dès qu’aux rideaux aubadent tes fanfares, 
    Ces piteux d’infini, clignant de gluants deuils, 
    Rhabillent leurs tombeaux, en se cachant de l’œil 
    Qui cautérise les citernes les plus rares !  
      
    Mais tu ne te dis pas que, là-bas, bon Soleil, 
    L’autre moitié n’attendait que ta défaillance, 
    Et déjà se remet à ses expériences, 
    Alléguant quoi ? la nuit, l’usage, le sommeil.... 
      
    Or, à notre guichet, tu n’es pas mort encore, 
    Pour aller fustiger de rayons ces mortels, 
    Que nos bateaux sans fleurs rerâlent vers leurs ciels  
    D’où pleurent des remparts brodés contre l’aurore !  
      
    Alcôve des Danaïdes, triste astre ! – Et puis, 
    Ces jours où, tes fureurs ayant fait les nuages, 
    Tu vas, sans pouvoir les percer, blême de rage 
    De savoir seul et tout à ses aises l’Ennui !  
      
    Entre nous donc, bien don Quichotte, et pas moins sale, 
    Ta Police, ô Soleil, malgré tes grands Levers, 
    Et tes couchants des beaux Sept-Glaives abreuvés, 
    Rosaces en sang d’une aveugle Cathédrale !  
      

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  • LES BAISERS

    LES BAISERS..................


      
    Sonnez, sonnez haut sur la joue, 
    Baisers de la franche amitié, 
    Comme un fils de neuf ans qui joue, 
    Petit tapageur sans pitié. 
      
    Baiser du respect qui s’imprime 
    À la porte du cœur humain, 
    Comme avec l’aile d’une rime, 
    Effleurez à peine la main ; 
      
    Baiser d’affection armée, 
    De la mère au cœur noble et fier 
    Sur le front de la tête aimée, 
    Vibrez mieux que le bruit du fer. 
      
    Baiser d’affection aînée, 
    Ou de mère, le jour des prix, 
    Sur chaque tête couronnée 
    Laissez-vous tomber, sans mépris. 
      
    Baisers d’affections voisines, 
    Voltigez du rire joyeux 
    Des sœurs ou des jeunes cousines 
    Sur le nez, la bouche ou les yeux ; 
      
    Baiser plus doux que des paroles, 
    Baiser des communes douleurs, 
    Ferme en soupirant les corolles 
    Des yeux d’où s’échappent les pleurs : 
      
    Baiser de la passion folle 
    Baise la trace de ses pas, 
    Réellement, sans hyperbole, 
    Pour montrer que tu ne mens pas. 
      
    Baise un bas ourlet de sa robe, 
    L’éventail quitté par ses doigts, 
    Et si tout objet se dérobe, 
    Feins dans l’air de baiser sa voix ; 
      
    Et si l’on garde le silence, 
    Tu dois t’en aller, c’est plus sûr ; 
    Mais avant ton aile s’élance 
    Et tu t’appliques sur son mur. 
      
    Reviens plus joyeux que la veille, 
    Mouille son ongle musical, 
    Les bords riants de son oreille. 
    Que le monde te soit égal ! 
      
    Baiser du désir qui veut mordre, 
    Pose-toi derrière le cou, 
    Dans la nuque où l’on voit se tordre 
    Une mèche qui te rend fou. 
      
    Sur sa bouche et sur sa promesse, 
    Profond et pur comme le jour, 
    Plus long qu’un prêtre à la grand messe, 
    Oubliez-vous, Baiser d’amour. 
      

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  • LE GRIMOIRE


      
    Dans un grimoire de Thulé 
    Se dessèche une azalée 
    Au calice de velours ourlé. 
      
    Une espèce de nécromant 
    Y lit un conte d’Hoffmann 
    Aux signes obscurs du roman. 
      
    D’un archet aux doux appels 
    Les notes sautent en ribambelles 
    Sous les ongles du vieux Krespel. 
      
    Entre un revenant qui va droit 
    Au mystérieux grimoire 
    Et prend la fleur entre ses doigts. 
      
    De sa bouche aux quatre dents 
    (Le violon chuchote un andante) 
    Il baise ce signe adoré d’antan. 
      
    Mais le nécromant troublé 
    Laisse le livre et l’azalée 
    Et sur un manche à balai 
      
    S’en retourne vers Thulé. 
      

     

     

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  • LE GRIMOIRE

    LE GRIMOIRE...................Tristan Klingsor (1874-1966)  ...


      
    Dans un grimoire de Thulé 
    Se dessèche une azalée 
    Au calice de velours ourlé. 
      
    Une espèce de nécromant 
    Y lit un conte d’Hoffmann 
    Aux signes obscurs du roman. 
      
    D’un archet aux doux appels 
    Les notes sautent en ribambelles 
    Sous les ongles du vieux Krespel. 
      
    Entre un revenant qui va droit 
    Au mystérieux grimoire 
    Et prend la fleur entre ses doigts. 
      
    De sa bouche aux quatre dents 
    (Le violon chuchote un andante) 
    Il baise ce signe adoré d’antan. 
      
    Mais le nécromant troublé 
    Laisse le livre et l’azalée 
    Et sur un manche à balai 
      
    S’en retourne vers Thulé. 
      

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  •  

     

    Oh ! quand je dors, viens auprès de ma couche,.................

    Oh ! quand je dors, viens auprès de ma couche, 
    Comme à Pétrarque apparaissait Laura, 
    Et qu’en passant ton haleine me touche... —  
                      Soudain ma bouche 
                      S’entrouvrira ! 
      
    Sur mon front morne où peut-être s’achève 
    Un songe noir qui trop longtemps dura, 
    Que ton regard comme un astre se lève... —  
                      Soudain mon rêve 
                      Rayonnera ! 
      
    Puis sur ma lèvre où voltige une flamme, 
    Éclair d’amour que Dieu même épura, 
    Pose un baiser, et d’ange deviens femme... —  
                      Soudain mon âme 
                      S’éveillera ! 

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  • DESTINÉE


     

    À Leconte de Lisle.


    Quel est le but de tant d’ennuis ? 
    Nous vivons fiévreux, haletants, 
    Sans jouir des fleurs au printemps, 
            Du calme des nuits. 
      
    Pourquoi ces pénibles apprêts, 
    Ces labeurs que le doute froid 
    Traverse, où nous trouvons l’effroi ? 
            Pour mourir après ? 
      
    Mais non. L’éternelle beauté 
    Est le flambeau d’attraction 
    Vers qui le vivant papillon 
            Se trouve emporté. 
      
    Mais souvent le papillon d’or 
    Trouve la mort au clair flambeau, 
    C’est ainsi qu’en plus d’un tombeau 
            La vérité dort. 
      
    Ceux qui suivent retrouvent-ils 
    Ces pensers éteints au berceau ? 
    Quel ruisseau redit du ruisseau 
            Les rythmes subtils ? 
      

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  • APRÈS LA MESSE


     
    On venait de sortir de l’église ; ici, là, 
    Les hommes se groupaient, lents, les mains dans les poches ; 
    Entrant au cimetière, aux derniers sons des cloches, 
    Les femmes rabattaient leur grand capuchon plat. 
      
    Deux vieux — large chapeau, veste courte, air propret, 
    Rasés, cravate énorme et noueusement mise 
    D’où montaient les pointus d’un haut col de chemise, — 
    Du même pas tranquille allaient au cabaret... 
      
              Quand l’un fit d’un ton assuré : 
              « Il a ben prêché not’ curé 
              À c’matin, après sa lecture. » 
      
                  L’autre dit : « Quoi d’étonnant ! 
                  Avec son métier d’feignant 
                  C’est si poussé d’nourriture ! » 
      

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  • BLANCHE


      
    C’était un soir d’été : de grands nuages sombres 
    Couraient sous le ciel lourd ; pas un souffle dans l’air, 
    Les vieux arbres du cloître épaississaient leurs ombres ; 
    La monotone voix des vagues de la mer 
    Vers le ciel orageux s’exhalait par bouffées, 
    Comme un lugubre écho de plaintes étouffées ; 
      
    La cloche du couvent venait de retentir ; 
    Des cours et du jardin, comme des hirondelles 
    Qui regagnent le nid, commençaient à sortir 
    Les sœurs et les enfants qui grandissent près d’elles 
    Mais Blanche et Madeleine, étouffant leurs sanglots, 
    Se tenaient par la main et regardaient les flots. 
      
    C’était un jour d’adieu pour elles : Madeleine 
    Partait le lendemain. Elle avait dix-huit ans, 
    Elle était au couvent depuis deux ans à peine ; 
    Une intime et profonde amitié, dès ce temps, 
    L’avait unie à Blanche, et des heures passées 
    Toutes deux recueillaient les traces dispersées. 
      
    Blanche avait dix-sept ans. Les baisers maternels 
    Avaient été trop tôt ravis à son enfance ; 
    Sous des enseignements graves et solennels 
    Son âme avait grandi dans l’ombre et le silence. 
    Sa beauté, sa pâleur, la faisaient ressembler 
    Aux anges des vitraux qu’elle aimait contempler. 
      
    L’extase avait marqué d’une céleste empreinte 
    Ses traits calmes et doux, son front pur et rêveur. 
    Ses sœurs, qui l’honoraient à l’égal d’une sainte, 
    Enviaient son austère et brûlante ferveur, 
    Et cette pureté qui met une auréole 
    Sur le front lumineux des vierges de Fiesole. 
      
    Mais son voluptueux sourire et ses grands yeux 
    Noirs, languissants, voilés, par un contraste étrange, 
    Annonçaient qu’un désir vague et mystérieux 
    Veillait à son insu sous les rêves de l’ange. 
    C’est le type idéal que créa Raphaël, 
    Chaste et passionné, mystique et sensuel. 
      
    Cependant sa beauté, rêve d’un autre monde, 
    Appelait moins l’amour que l’adoration. 
    Ou eût cru, la voyant, mélancolique et blonde, 
    Se pencher vers sa sœur, à l’apparition 
    Des célestes esprits qui délaissaient leur sphère, 
    Séduits par la beauté des filles de la terre. 
      
    Madeleine était brune et pâle ; ses yeux bleus 
    Avaient de longs éclairs veloutés et fluides. 
    Quand Blanche rencontrait un regard de ces yeux, 
    Tout son corps frissonnait sous leurs rayons humides ; 
    Son âme se noyait dans ce regard profond, 
    Et d’intimes pâleurs lui montaient vers le front. 
      
    « Madeleine, dit Blanche après un long silence, 
    Le monde où vous allez entrer m’est inconnu. 
    Cette enceinte muette a caché mon enfance, 
    Et jamais bruit humain jusqu’à moi n’est venu ; 
    Mais le cœur est le guide et l’oracle suprême : 
    Je crois à vos dangers parce que je vous aime. 
      
    Dans ces murs bien des cœurs brisés viennent chercher 
    Le repos et l’oubli d’un rêve ineffaçable ; 
    Et, comme il est souvent trop cruel de cacher 
    Les souvenirs brûlants dont le poids nous accable, 
    Plus d’une a dans mon âme épanché ses douleurs, 
    Et je connais le monde et l’amour par leurs pleurs ; 
      
    Ma sœur, sauveras-tu de l’implacable orage 
    Ce lys immaculé qui fleurit dans ton cœur ? 
    D’invisibles dangers t’attendent au passage, 
    Et les anges de Dieu tombent par leur candeur. 
    Mais je tremble surtout que ta beauté céleste 
    Ne devienne, en ce monde impie, un don funeste. 
      
    — Mais pour ange gardien j’aurai ton souvenir, 
    Répondit Madeleine ; et puis qui peut connaître 
    Ce qu’en son sein fécond nous garde l’avenir ? 
    Dans ce monde maudit je trouverai peut-être 
    L’amour, cet idéal flambeau dont notre cœur 
    Illumine toujours ses rêves de bonheur. » 
      
    Sans qu’elle sût pourquoi, Blanche, à cette pensée, 
    Sentit d’un voile épais ses regards se couvrir ; 
    Un poids lourd étouffa sa poitrine oppressée, 
    Et de son sein gonflé sortit un long soupir, 
    Et, son cœur débordant comme une coupe pleine, 
    Elle couvrit de pleurs les mains de Madeleine. 
      
    Madeleine partit le lendemain. Longtemps 
    Blanche suivit des yeux sur la vague lointaine 
    Le vaisseau disparu dans les brouillards flottants, 
    Et puis, dans la cellule où vivait Madeleine, 
    Prosternée, inonda de pleurs et de baisers 
    La place où tant de fois ses pieds s’étaient posés. 
      
    Elle s’agenouillait dans les longues journées 
    Devant le crucifix témoin de leur adieu, 
    Et remontait le cours de ses jeunes années. 
    Elle se revoyait, enfant, sous l’œil de Dieu, 
    Pour la première fois à la table bénie, 
    Où l’âme, vierge encore, avec Dieu communie ; 
      
    Puis, plus grande et rêvant, dans sa mystique ardeur, 
    De saints renoncements, d’austères Thébaïdes, 
    Douce extase de l’âme, ascétique ferveur, 
    Longues nuits à genoux sur les dalles humides : 
    Larmes, brûlants soupirs, recueillement divin, 
    Que son cœur ulcéré redemandait en vain. 
      
    Car, depuis bien longtemps, une pensée unique 
    Avait rempli sa vie : elle se demandait 
    De quel nom appeler cet attrait magnétique, 
    Ce charme irrésistible auquel elle cédait ; 
    Mais un seul mot s’offrait, dont l’idée est un crime, 
    Et ses yeux se fermaient comme au bord d’un abîme. 
      
    Or, un jour, un billet à Blanche fut remis. 
    Aussitôt qu’elle en eut reconnu l’écriture, 
    Joyeuse et palpitante, elle en baisa les plis ; 
    Mais, avant d’en pouvoir achever la lecture, 
    Elle s’évanouit au milieu des sanglots. 
    La lettre contenait une fleur et ces mots : 
      
    « Ma sœur, je bénis Dieu : j’aime et je suis aimée ! 
    « Ô Blanche ! puisses-tu, comme moi, quelque jour, 
    « Entendre, recueillie, immobile et charmée, 
    « Un mot dit à genoux, un premier mot d’amour ; 
    « Livrer ta main tremblante à des lèvres ravies, 
    « Épuiser en un jour le bonheur de deux vies ! 
      
    « Ils ont maudit l’amour, ils ont osé nier 
    « Sa divine lumière et lui dire : Anathème ! 
    « Mais que pourrait la voix de l’univers entier 
    « Contre une seule voix qui vous répond : — Je t’aime ! 
    « Ah ! fallût-il souffrir pendant l’éternité, 
    « Entre l’amour et Dieu mon âme eût hésité. 
      
    « Ils disent que l’amour s’envole comme un rêve. 
    « Non, l’amour ne meurt pas ; à l’heure de l’adieu, 
    « La sainte vision du ciel au ciel s’achève. 
    « L’amour est éternel, infini comme Dieu ! 
    « Si tu savais ! ma vie entière est transformée ! 
    « Mon Dieu, mon Dieu, merci ! j’aime et je suis aimée ! » 
      
    D’implacables clartés brillaient : avec terreur 
    Blanche en son propre cœur pouvait descendre et lire. 
    Cette amitié céleste ou cette impure erreur ; 
    Ce rêve chaste et saint, ce monstrueux délire ; 
    Tout ce passé si triste et si doux, tour à tour 
    Adoré, puis maudit, c’était donc de l’amour ? 
      
    Comme sous le tranchant d’une lame glacée, 
    Un frisson contracta son cœur ; pour arracher 
    Madeleine à l’amour, sa première pensée 
    Avait été d’écrire, et de lui reprocher 
    D’immoler en un jour, lâche, ingrate et frivole, 
    Ses plus saints souvenirs aux pieds de son idole. 
      
    Parfois elle voulait partir, l’aller chercher, 
    L’éclairer, la sauver, la ramener près d’elle ; 
    Mais c’était révéler ce qu’elle eût dû cacher, 
    Même au prix du salut de sa vie éternelle, 
    Ou couvrir du manteau des pieuses fureurs 
    Ses transports insensés, ses jalouses terreurs. 
      
    Puis, dans les mornes nuits qu’obsédait un seul rêve, 
    Des macérations austères, des combats, 
    Des retours accablants et des remords sans trêve, 
    Des prières, des pleurs, que Dieu n’exauçait pas ; 
    Désespoirs infinis, luttes intérieures 
    Sans écho, sans témoin, pendant les longues heures. 
      
    Enfin, elle voulut passer seule, à genoux, 
    Au milieu de l’église, une nuit tout entière. 
    Son confesseur, vieux prêtre au front austère et doux, 
    Devait, le lendemain matin, à sa prière, 
    Venir l’y retrouver, pour apprendre un dessein 
    Que Dieu même avait fait éclore dans son sein. 
      
    La lampe de l’autel, parmi les grandes ombres, 
    Projetait la lueur de ses rayons tremblants. 
    Blanche s’agenouilla sous les arcades sombres, 
    Plus pâle que les morts, dans son voile aux plis blancs ; 
    Et, pendant cette nuit, sous les noires ogives, 
    Elle eut, comme Jésus, son jardin des Olives. 
      
    « Seigneur, dit-elle, vous qui lisez dans mon cœur, 
    Dont la miséricorde est pour tous infinie ; 
    Qui, dans ces murs sacrés, sous votre œil protecteur, 
    Éleviez autrefois ma jeunesse bénie, 
    Au nom de votre Fils, pour nous crucifié, 
    Jetez sur moi, Seigneur, un regard de pitié ! 
      
    Seigneur, j’avais rêvé pour moi ces saintes flammes, 
    Reflets de votre ciel, qui doublent le bonheur ; 
    Cet amour chaste et pur, cet hymen de deux âmes 
    À tout être promis... Était-ce trop, Seigneur ? 
    Ce bonheur, pour moi seule, en un crime se change, 
    Et le mauvais esprit prend la forme d’un ange. 
      
    Eh bien, s’il me faut dire un éternel adieu 
    À cet espoir permis à toute créature, 
    Guidez mes pas tremblants, éclairez-moi, mon Dieu ! 
    Quel baume guérira ma profonde blessure ? 
    Comment fuir cet abîme entrouvert sous mes pas ? 
    Que faire enfin ? Mon Dieu ! vous ne répondez pas ! » 
      
    Elle pleurait ; son front se courbait sur les dalles ; 
    Sous la voûte funèbre aux sonores échos, 
    Le bruit de ses soupirs montait par intervalles. 
    Les rayons de la lune, à travers les vitraux, 
    Caressaient d’un reflet d’argent les boucles blondes 
    De ses cheveux épars tombant en lourdes ondes. 
      
    Puis elle se leva, tremblante, l’œil eu feu, 
    Et reprit d’une voix plus forte sa prière : 
    « Vous exaucez mes pleurs, soyez béni, mon Dieu ! 
    Vous faites dans ma nuit tomber votre lumière ; 
    Vous prenez en pitié mes remords infinis ; 
    Vous m’appelez à vous : mon Dieu, je vous bénis ! 
      
    Votre souffle a chassé les rêves de la terre. 
    L’encens pur de l’amour, à vous seul destiné, 
    Je le brûlais aux pieds dune idole éphémère : 
    Vous épurez l’autel un instant profané ; 
    Et, lorsque vous prenez ma vie en sacrifice, 
    Vous mettez votre amour dans le fond du calice ! » 
      
    L’église s’éclairait sous la vague lueur 
    Du matin ; à genoux contre un pilier de pierre, 
    Blanche priait encor, quand son vieux confesseur 
    Se montra, puis, craignant de troubler sa prière, 
    S’arrêta sur le seuil. Dès qu’elle l’entendit, 
    Blanche marcha vers lui d’un pas ferme, et lui dit : 
      
    « J’ai passé cette nuit devant l’autel, mon père, 
    Et dans mon cœur le calme est enfin revenu. 
    J’oserai confesser devant vous, je l’espère, 
    Un secret jusqu’ici pour vous-même inconnu. 
    Si j’avais pu cacher à mon Juge suprême 
    Ce que j’aurais voulu me cacher à moi-même ! 
      
    Sans doute cet aveu doit être un premier pas 
    Vers l’expiation et vers le sacrifice ; 
    Pourtant, si jusqu’au bout Dieu ne m’accorde pas 
    La force de subir les coups de sa justice, 
    Je sens bien que jamais je ne pourrai finir 
    Cet aveu devant vous, au grand jour, sans mourir. 
      
    — Mon enfant, dit le prêtre, à la femme adultère 
    Jésus ne demanda qu’une larme. Pourquoi 
    Serait-il aujourd’hui plus dur et plus sévère 
    Pour vous, pieuse et pure, et fidèle à sa loi, 
    Élevée au milieu de cette paix profonde, 
    Sous son aile, à l’abri des orages du monde ? 
      
    — Le cortège fatal de leurs tentations 
    Poursuivait, répond Blanche, au fond de leurs retraites, 
    Les pères du désert ; les folles passions 
    Du monde, ses plaisirs éphémères, ses fêtes, 
    Valent bien, pour les cœurs inquiets et troublés, 
    Les rêves énervants dont ces murs sont peuplés. 
      
    Pardon ! je blasphémais ces pieuses demeures. 
    Mes sœurs, que Dieu bénit, sont heureuses ; toujours 
    Pour elles la prière emplit les chastes heures. 
    Un ange aussi jadis a veillé sur mes jours, 
    Et, la nuit, je voyais la Vierge immaculée 
    Qui me montrait ma place à sa cour étoilée. 
      
    Mais à ces visions du ciel j’ai dit adieu ; 
    Un rêve de l’enfer m’embrase et me pénètre : 
    J’aime comme jamais je n’avais aimé Dieu ! 
    — Confiez-vous en lui, mon enfant, dit le prêtre. 
    Quoiqu’il ait fait du cloître un port tranquille et sûr, 
    Il ne condamne pas l’amour dans un cœur pur. 
      
    — Non, mon amour n’est pas de ceux que Dieu pardonne : 
    Sa clémence ne peut à ce point dépasser 
    Sa justice. Ô mon Dieu ! ma force m’abandonne ! 
    Son nom ! je n’oserai jamais le confesser... » 
    Et le prêtre, penché sur elle, et sans haleine, 
    L’entendit murmurer le nom de Madeleine. 
      
    Blanche, en le prononçant, tomba mourante aux pieds 
    Du vieillard. Lui, devant cette douleur immense, 
    Redoutait de plonger ses regards foudroyés 
    Dans ce gouffre insondé de honte et d’innocence. 
    À ce crime sans nom craignant de pardonner, 
    Et devant tant de pleurs n’osant pas condamner. 
      
    Lorsqu’elle eut épuisé le fiel de son calice, 
    Blanche sentit la paix dans son cœur revenir, 
    Et voulut préparer son âme au sacrifice 
    Qu’elle avait maintenant la force d’accomplir. 
    Bientôt elle jura de renoncer au monde. 
    Et le fer fit tomber sa chevelure blonde. 
      
    Quelquefois, à genoux pendant un jour entier, 
    Elle écoutait la voix qui parle aux solitudes. 
    Il lui semblait alors qu’à force de prier 
    Sa croix était moins lourde et ses combats moins rudes, 
    Et même elle y trouvait une amère douceur. 
    Mais un jour elle lut un billet de sa sœur : 
      
    « Blanche, plains-moi, je meurs écrasée, abattue 
    « Par le mépris du monde. Oh ! depuis quelques jours, 
    « Je connais bien l’amour, l’abandon qui nous tue, 
    « La jalousie ! Ô Blanche, ignore-la toujours ! 
    « Je reviens au couvent, chercher, non l’espérance, 
    « Mais le calme et le droit de pleurer en silence. 
      
    « Pour une erreur d’un jour, j’ai tant souffert, hélas ! 
    « Que Dieu m’accordera mon pardon, je l’espère... » 
    Blanche jeta la lettre et ne l’acheva pas : 
    Elle était arrivée au haut de son calvaire. 
    La revoir ! mais le cœur en deuil, portant sa croix, 
    Triste, flétrie, au lieu de l’ange d’autrefois ! 
      
    Dès lors, dans sa cellule, en silence, immobile, 
    Morne, les yeux tournés vers les flots de la mer, 
    Plus pâle qu’autrefois, elle semblait tranquille 
    Et sentait fuir la vie ; et, comme au vent d’hiver 
    Se penchent lentement les fleurs étiolées, 
    Elle attendait la fin des heures désolées. 
      
    Comme un libérateur qui lui tendait les bras, 
    Elle voyait la mort sans regrets, sans alarmes. 
    Parfois, se relevant, elle disait tout bas 
    Au vieux prêtre, à genoux près d’elle et tout en larmes : 
    « Ô mon père ! surtout qu’elle ignore à jamais 
    Pourquoi je vais mourir et combien je l’aimais ! » 
      
    Un matin, de ses sœurs en prière entourée, 
    Sur ses lèvres pressant une croix de bois noir, 
    Blanche mourut sereine et comme délivrée. 
    Madeleine trop tard arriva pour la voir 
    Et ne put recueillir sa dernière parole 
    Et le baiser de paix de l’âme qui s’envole. 
      
    Pourtant, en l’embrassant, il lui sembla sentir 
    D’un suprême soupir sa lèvre caressée, 
    Léger frissonnement qui la fit tressaillir 
    Comme un muet baiser d’une bouche glacée, 
    Et l’âme s’envola dans ce dernier adieu 
    Qu’elle avait attendu pour remonter à Dieu. 
      
     

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    Déposé par Cochonfucius le 24 août 2016

    Corps glorieux 
    ----------------- 

    Sur le caveau s’en vint un grand nuage sombre 
    Et la voix de l’Esprit, comme un souffle dans l’air, 
    Semblait la voix du monde et la voix de cette ombre, 
    Ou le chant de l’abîme, ou celui de la mer 

    Un encens inconnu s’exhala par bouffées, 
    J’entendis des soldats les plaintes étouffées ; 
    La trompette des morts venait de retentir ; 
    Du jardin, les gardiens ont préféré sortir. 

    Peu après, Madeleine, étouffant ses sanglots, 
    Apporta du parfum, pour le verser à flots ; 
    Tu seras consolée, vaillante Madeleine, 
    Le nouveau jardinier soulagera ta peine.

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  • LIBERTÀ

    LIBERTÀ..............

     

    À LA CELLULE IV BIS
    (PRISON ROYALE DE GÊNES)

     

                    — Lasciate ogni... —
    Dante


      
        Ô belle hospitalière 
        Qui ne me connais pas, 
        Vierge publique et fière 
        Qui m’as ouvert les bras !... 
        Rompant ma longue chaîne, 
        L’eunuque m’a jeté 
        Sur ton sein royal, Reine !... 
        — Vanité, vanité ! — 
      
        Comme la Vénus nue, 
        D’un bain de lait de chaux 
        Tu sors, blanche Inconnue, 
        Fille des noirs cachots 
        Où l’on pleure, d’usage... 
        — Moi : jamais n’ai chanté 
        Que pour toi, dans ta cage, 
        Cage de la gaîté ! 
      
        La misère parée 
        Est dans le grand égout ; 
        Dépouillons la livrée 
        Et la chemise et tout ! 
        Que tout mon baiser couvre 
        Ta franche nudité... 
        Vraie ou fausse, se rouvre 
        Une virginité ! 
      
        — Plus ce ciel louche et rose 
        Ni ce soleil d’enfer !... 
        — Ta paupière mi-close 
        Tes cils, barreaux de fer ! 
        Ta ceinture-dorée, 
        De fer ! — Fidélité — 
        Et ta couche encastrée 
        Tombeau de volupté ! 
      
        À nos cœurs plus d’alarmes : 
        Libres et bien à nous !... 
        Sens planer les gendarmes, 
        Pigeons du rendez-vous ; 
        Et Cupidon-Cerbère 
        À qui la sûreté 
        De nos amours est chère... 
        Quatre murs ! — Liberté ! 
      
        Ho ! l’Espérance folle 
        — Ce crampon — est au clou. 
        L’existence qui colle 
        Est collée à l’écrou. 
        Le souvenir qui hante 
        À l’huys est resté ; 
        L’huys n’a pas de fente... 
        — Oh le carcan ôté ! — 
      
        Laissons venir la Muse, 
        Elle osera chanter ; 
        Et, si le jeu t’amuse, 
        Je veux te la prêter... 
        Ton petit lit de sangle, 
        Pour nous a rajouté 
        Les trois bouts du triangle : 
        Triple amour ! — Trinité ! 
      
        Plus d’huissiers aux mains sales ! 
        Ni mains de chers amis ! 
        Ni menottes banales !... 
        — Mon nom est Quatre-Bis. — 
        Hors la terrestre croûte, 
        Désert mal habité, 
        Loin des mortels je goûte 
        Un peu d’éternité. 
      
        — Prison, sûre conquête 
        Où le poète est roi ! 
        Et boudoir plus qu’honnête 
        Où le sage est chez soi, 
        Cruche, au moins ingénue, 
        Puits de la vérité ! 
        Vide, quand on l’a bue... 
        — Vase de pureté ! — 
      
        — Seule est ta solitude, 
        Et béats tes ennuis 
        Sans pose et sans étude... 
        Plus de jours, plus de nuits ! 
        C’est tout le temps dimanche, 
        Et le far-niente 
        Dort pour moi sur la planche 
        De l’idéalité... 
      
        ... Jusqu’au jour de misère 
        Où, condamné, je sors 
        Seul, ramer ma galère... 
        Là, n’importe où,... dehors, 
        Laissant emprisonnée 
        À perpétuité 
        Cette fleur cloisonnée, 
        Qui fut ma liberté... 
      
        — Va : reprends, froide et dure, 
        Pour le captif oison, 
        Ton masque, ta figure 
        De porte de prison... 
        Que d’autres, basse race 
        Dont le dos est voûté, 
        Pour eux te trouvent basse, 
        Altière déité ! 
      

    Cellule 4 bis. — Genova-la-Superba.


    ______ 
    Libertà. Ce mot se lit au fronton de la prison à Gênes.
     

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