• Larmes

    Une larme, une larme encore…
    du fond de mon cœur anxieux,
    lentement, je vous sens éclore,
    O douces larmes, fleurs des yeux !

    Vous montez lourdes et pressées,
    et voici que monte avec vous
    tout un flot de choses passées
    au murmure puissant et doux.

    Loin, très loin, dans l’ombre j’écoute :
    mes souvenirs sont en chemin ;
    l’un poussant l’autre, goutte à goutte
    ils tombent et brûlent ma main.

     


    Coulez toutes, anciennes larmes !
    Je vous accueille sans remords,
    derniers regrets, suprêmes charmes
    des bonheurs fragiles-— et morts !

    Vous êtes tout ce qui persiste
    du rêveur tendre que je fus…
    quittez pour toujours ma chair triste,
    pleurs attardés, soupirs confus ;

    survivantes de mes alarmes,
    reliques d’un lointain émoi,
    je sens avec vous, douces larmes,
    tout le passé sortir de moi.

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  • Frère humain

    Poème écrit à partir du morceau de musique

    « Semaine sainte »interprété par Javier Echecopar,

    compositeur péruvien. 

    Je te salue frère humain
    Seul espoir force et dignité du monde
    Les justes trouvent avec toi la source de la lutte
    Les pauvres trouvent avec toi le pain de l'indulgence
    Les fous trouvent avec toi le royaume des cieux

    Station 1
    Frère humain condamné
    En expiant sous ce bois
    L'immobilité des étoiles
    Et les plaies des combats
    Imprime dans le cœur la miséricorde
    Dans le sel des larmes
    Viens rejoindre l'enfance

    Station 2
    Frère humain supplicié
    Craignant le sacrifice de l'aube
    Le galbe de la femme
    Et ses rêves improbables
    Découvre l'invisible du cœur
    Dans la nudité du désert
    Espace le désarroi de l'argile

    Station 3
    Frère humain abattu
    Accoutumé à la plainte blanche du matin
    Avec la blessure du désir
    Et la beauté des chants d'autrefois
    Allume le feu bleu du destin
    Dans l'argile rose du mirage
    Sculpte le rayonnement des yeux

    Station 4
    Frère humain douloureux
    Songeant dans les nappes de brume
    Pleines d'oiseaux et de baisers
    Et les flaques d'eau de l'hiver
    Appelle le silence ancien des arbres
    Dans les fragments du soleil
    Ouvre le feu auréolé du Poème

    Station 5
    Frère humain prosterné
    Tremblant l'enfance de ses rides
    Attentif au sel des matins
    Où les mouettes courbent les houles
    Grime leurs ailes incandescentes
    Dans le désert éphémère de la foule
    Soupire l'obscure présence de l'ange

    Station 6
    Frère humain offensé
    Transi des matins de poussière
    Baroudeur des nuages
    Des attentes de souffrance invisible
    Parsème l'espace vide des illusions
    Dans les soupirs de transe
    Multiplie la fantaisie soudaine des oiseaux

    Station 7
    Frère humain succombant
    Sous la pierre bleue des recommencements
    La pluie ressaisie de l'extase
    Toujours le théâtre d'ombres
    Les redites de la chair
    Dans les instants d'éclairs
    Invite tes mains douloureuses à aimer

    Station 8
    Frère humain consolé
    Ajourne les germinations blanches
    L'avenir miné du présent
    L'inconsistante aspiration des mensonges
    Dans la passion des possibles
    Charge les mots des pierres jaillies de ta gorge
    Étreins le silence comme matière du temps

    Station 9
    Frère humain affligé
    Élance toi vers l'indicible du feu
    Le souffle des chapelles
    Les fronces du doute et de la gageure
    Dans ton seul déni d'Être
    Oiseau architecte de l'espace
    Elance toi vers le haut de l'azur

    Station 10
    Frère humain dépouillé
    Dans le sang figé de la mort
    Derrière la face lépreuse des marchands
    Pour quelques talents de trop
    Le ciel se perd comme se perd la terre
    Sans remords en Galilée

    Station 11
    Frère humain attaché
    Au pied de la Croix
    Sur les oiseaux de Bethléem
    La griffe de l'histoire s'est refermée
    Face à face tous les oliviers s'éteignent
    Leurs branches blanches mortes et exilées
    Au pied de la Croix

    Station 12
    Frère humain crucifié
    Traces de face
    Empreintes essentielles de la foi
    Traces de sel
    Traces de sang
    Traces de signes
    Traces de vie
    Traces de traces

    Station 13
    Frère humain libéré
    Aujourd'hui happé par l'éternité
    Aujourd'hui absorbé par le temps
    Aujourd'hui solitude des mémoires
    Aujourd'hui cascade dense de l'espoir
    Aujourd'hui frère humain consolé

    Station 14
    Frère humain consolé
    Témoin des larmes blanches des sacrifices
    Témoin des peines immenses de l'injustice
    Témoin des sons défaits des songes
    Témoin du signe immémorial des grâces
    Frère humain ressuscité
    Je te salue

     

    Nicole Barrière

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  • Équilibres

    L’équilibre foudroyé par le chagrin,
    Ou la honte
    Ou la vie

    équilibre au-delà du chagrin,
    lucidement
    tu racontes le silence
    tu contes le silence
    tu comptes les silences

    ainsi va l’inquiétude aux bords francs du chaos
    le long chant tissé est veuf de sa réalité
    il l’enserre, la noie dans le flot de fausses nouvelles
    autant de fétus et de copeaux rejetés par la mer
    où retrouver la trace des arbres ?

    équilibre au-delà de la honte
    courageusement
    entre toi et moi visible
    entre toi et moi doute
    entre toi et moi déraison

    Ainsi va la fable de la pluie dans l’après-midi tourmenté
    Les premières ombres se suivent
    Lent troupeau fuyant
    L’impalpable,
    bouillonnement d’eau souterraine des grandes lames
    équilibre au-delà de la vie
    extrême
    allusive et charnelle célébration de l’amour
    ses odeurs, ses grains de peau, ses semences
    présent brûlant et transcendance
    rien n’est dit, tout est dit
    équilibre au-delà de l’amour
    sa rudesse, ses mystères inquiets et pudiques
    ignorante candeur d’autodidacte
    dans la rosée timide des songes

    et c’est première neige de l’âge
    traces d’où tu te souviens de la pauvreté de l’autre
    le travail très tôt à s’échiner de ses mains ouvrières
    et tu découvres la poésie
    Baudelaire, Prévert, Eluard…

    Entre tes doigts, les traces d’encre et le vide
    des mots
    Les longs maux de la langue
    Saisissant les taches
    Les doigts sur l’impossible

    Et L'amour parle sous tant d'apparences…

    Nicole Barrière

    © Nicole Barrière
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  • L’os de la misère

    L’os de la misère..............

    l’os de la misère
    a le poids d’un ciel de plomb
    l’os de la misère
    est le feu des rafiots naufragés
    l’os de la misère
    a le visage vivant
    d’un homme imaginant sa mort
    l’os de la misère
    est le tableau où saigne
    un enfant pris dans la guerre
    l’os de la misère
    n’a ni nom, ni mot
    l’os de la misère
    tombe d’une étoile morte

    l’os de la misère
    est un reste d’amour
    le rien d’un homme sans marche
    l’os de la misère
    est un carré de dentelle
    la nuit pliée
    le cœur crevé
    la face en sang des bêtes
    yeux ouverts dans l’arène
    bras ouverts sur la croix
    l’os de la misère
    bafouille les mots sur les lèvres
    vinaigre sur l’éponge
    imbibe l’oubli
    en sa nuit interminable
    d’épée

    l’os de la misère
    trace les traits de craie
    de l’homme blanc
    au tableau de l’esclavage
    l’os de la misère se tait
    au passage des cortèges du vent
    l’os de la misère
    sème et ressème le vent de la parole des puissants
    poison-pollen réduit en poudre
    gré des oiseaux et des papillons
    l’os de la misère
    trace les coins de cage
    et les lourdes chaînes

    l’os de la misère
    fait foyer
    des cendres d’êtres
    tisons à buisson
    flammes à feu
    mots à sens
    l’os de la misère
    fait silence
    rêve sans lendemain
    ressemble au désespoir
    d’avoir faim
    ressemble au désespoir
    d’avoir froid
    ressemble à l’épouvante des nuits sans lune
    des loups sans bergers

    l’os de la misère
    a la couleur de l’hiver
    même en été
    l’os de la misère change le langage
    et imite la mort
    l’os de la misère
    a des yeux aveugles
    une bouche blessée
    un nez arraché
    des oreilles coupées
    des mains sans bourgeons
    et une âme sans feuilles

    l’os de la misère
    ne pardonne pas
    n’exagère pas
    n’habite aucune maison
    n’accueille pas d’amis
    ne connais aucune tendresse

    l’os de la misère n’est que vide et béant
    l’os de la misère
    est plus pauvre que les pierres
    n’entonne aucun chant
    ne taille aucun arbre
    ne sauve aucun enfant
    ne prouve aucune innocence
    du deuil
    l’os de la misère
    use le silence de l’écume

    sur l’horizon
    l’os de la misère
    est un désert opaque

    sur une falaise noire
    l’os de la misère
    est un croc tortionnaire

    Nicole Barrière

    © Nicole Barrière
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  • Hommage à Sigurdur Palsson

    Hommage à Sigurdur Palsson...............

    Tu chemines encore, parmi les arbres
    et les liens brisés du monde
    tendu vers l’haleine des matins brumeux
    vers l’inaccompli de mondes lointains

    tu as peint les lignes déboisées de l’horizon
    tu vas vers l’aube de nouveaux infinis
    qui te protège de la disparition
    tu avances, encore vif ; perdu dans la tempête

    ta terre païenne déchirée
    champ tellurique des écartèlements
    candeur effrayée et néant
    qu’est ce qui afflige à ce point la bonté

    qui nous mènera vers ton destin tendu d’humain ?
    te voilà, corps recroquevillé contre le rocher
    telle la peau de l’île dans l’incommensurable brisure
    sur une colline permettant de voir toute la mer une
    dernière fois. 

    Quel visage a la mort ?
    Tes yeux de mer ?
    L’infini de ta bonté ?
    Les lèvres de l’ironie et
    De la tendresse éphémères ?

    Tu as fait dédicace de mondes anciens, et nouveaux
    de terres désertes, de loups enlacés aux forêts,
    d’êtres sacrés que l’on veut oublier.
    Tu as célébré le vent et la pluie d’une langue claire,
    précise,
    Tu les as habités d’hiver et de vieux mythes
    un cortège de paroles encore à naître
    mots perdus dans la gorge, pour ne regretter rien

    Toi, l’ami ! Arraché à tes racines
    Nous effleurons tes mains
    Notre soif de consolation en osmose avec la terre d’Islande
    est impossible à étancher.

    Puissent tes poèmes dissoudre notre chagrin.

    Nicole Barrière, 21-09-2017

    © Nicole Barrière
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  • Neige

    Neige.............

    Ville claire de neige
    Lance les giboulées des nuages roses de l’aube
    Ville claire
    Neige,
    chaque pas de glace vers le ciel
    Contre la falaise
    la neige
    Coule jusqu’à la rive
    rives claires de neige
    Fleuve sombre reflet ?

    Ville et rives claires sans douleur
    S’enflamment aux pierres
    des cathédrales
    Vitraux sanglants
    La lune invite à l’âcre voyage du temps
    La roche granit s’unit au vent aride
    Des terres sans saisons
    Falaises rouges
    Falaises lumineuses
    Au retentir des vents

    Lumière et quiétude
    Mouvements et chants
    Entendus de la nef
    Invoquent la fête et la neige
    Corps vivant de l’Avent

    Dans la nuit des Noëls
    Toi,
    Et vertige des amants
    Le temps, la neige, le vent
    tant d’astres nous arrachent à la mer
    le ciel nous contient
    tant de vagues se combattent
    toi, la mer, les rives, les falaises,
    tant voix brisées sur les roches
    dures du temps.

    Quelques étoiles luisent 
    Deux chants du coq
    Et le fond grésillant des grillons.
    Lucioles bleues, 
    Un instant encerclés
    Nous irons par les chemins pierreux

    Nicole Barrière, J'écris d’une gueule de pierres, Améditions, 2018.

    © Nicole Barrière

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  • ÉPITRE IX

    ÉPITRE IX.............

    1675

     

    AU MARQUIS DE SEIGNELAI
     


    Dangereux ennemi de tout mauvais flatteur,
    Seignelai, c’est en vain qu’un ridicule auteur,
    Prêt à porter ton nom « de l’Èbre jusqu’au Gange, »
    Croit te prendre aux filets d’une sotte louange.
    Aussitôt ton esprit, prompt à se révolter,
    S’échappe, et rompt le piège où l’on veut l’arrêter.
    Il n’en est pas ainsi de ces esprits frivoles,
    Que tout flatteur endort au son de ses paroles,
    Qui, dans un vain sonnet, placés au rang des dieux,
    Se plaisent à fouler l’Olympe radieux ;
    Et, fiers du haut étage où La Serre les loge,
    Avalent sans dégoût le plus grossier éloge.
    Tu ne te repais point d’encens à si bas prix.
    Non que tu sois pourtant de ces rudes esprits
    Qui regimbent toujours, quelque main qui les flatte.
    Tu souffres la louange adroite et délicate,
    Dont la trop forte odeur n’ébranle point les sens.
    Mais un auteur novice à répandre l’encens,
    Souvent à son héros, dans un bizarre ouvrage,
    Donne de l’encensoir au travers du visage ;
    Va louer Monterey d’Oudenarde forcé,
    Ou vante aux électeurs Turenne repoussé.
    Tout éloge imposteur blesse une âme sincère.
    Si, pour faire sa cour à ton illustre père,
    Seignelay, quelque auteur, d’un faux zèle emporté,
    Au lieu de peindre en lui la noble activité,
    La solide vertu, la vaste intelligence,
    Le zèle pour son roi, l’ardeur, la vigilance,
    La constante équité, l’amour pour les beaux-arts,
    Lui donnait les vertus d’Alexandre ou de Mars,
    Et, pouvant justement l’égaler à Mécène,
    Le comparait au fils de Pelée ou d’Alcmène:
    Ses yeux, d’un tel discours faiblement éblouis,
    Bientôt dans ce tableau reconnaîtraient Louis ;
    Et glaçant d’un regard la muse et le poète,
    Imposeraient silence à sa verve indiscrète.
    Un cœur noble est content de ce qu’il trouve en lui
    Et ne s’applaudit point des qualités d’autrui.
    Que me sert en effet qu’un admirateur fade
    Vante mon embonpoint, si je me sens malade,
    Si dans cet instant même un feu séditieux
    Fait bouillonner mon sang et pétiller mes yeux ?
    Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable ;
    Il doit régner partout, et même dans la fable :
    De toute fiction l’adroite fausseté
    Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.
        Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces,
    Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?
    Ce n’est pas que leurs sons, agréables, nombreux,
    Soient toujours à l’oreille également heureux ;
    Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure,
    Et qu’un mot quelquefois n’y brave la césure :
    Mais c’est qu’en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
    Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur ;
    Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;
    Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste ;
    Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit,
    Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit.
    Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose ;
    Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
    C’est par là quelquefois que ma rime surprend ;
    C’est là ce que n’ont point Jonas ni Childebrand,
    Ni tous ces vains amas de frivoles sornettes,
    Montre, Miroir d’amour, Amitiés, Amourettes,
    Dont le titre souvent est l’unique soutien,
    Et qui, parlant beaucoup, ne disent jamais rien.
        Mais peut-être, enivré des vapeurs de ma muse,
    Moi-même en ma faveur, Seignelay, je m’abuse.
    Cessons de nous flatter. Il n’est esprit si droit
    Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit.
    Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature,
    On craint de se montrer sous sa propre figure.
    Par là le plus sincère assez souvent déplaît.
    Rarement un esprit ose être ce qu’il est.
    Vois-tu cet importun que tout le monde évite,
    Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte ?
    Il n’est pas sans esprit; mais, né triste et pesant,
    Il veut être folâtre, évaporé, plaisant ;
    Il s’est fait de sa joie une loi nécessaire,
    Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire.
    La simplicité plaît sans étude et sans art.
    Tout charme en un enfant dont la langue sans fard,
    À peine du filet encor débarrassée,
    Sait d’un air innocent bégayer sa pensée.
    Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ;
    Mais la nature est vraie, et d’abord on la sent ;
    C’est elle seule en tout qu’on admire et qu’on aime.
    Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.
    Chacun pris dans son air est agréable en soi :
    Ce n’est que l’air d’autrui qui peut déplaire en moi.
        Ce marquis était né doux, commode, agréable ;
    On vantait en tous lieux son ignorance aimable ;
    Mais, depuis quelques mois devenu grand docteur,
    Il a pris un faux air, une sotte hauteur ;
    Il ne veut plus parler que de rime et de prose ;
    Des auteurs décriés il prend en main la cause ;
    Il rit du mauvais goût de tant d’hommes divers,
    Et va voir l’opéra seulement pour les vers.
    Voulant se redresser, soi-même on s’estropie,
    Et d’un original on fait une copie.
    L’ignorance vaut mieux qu’un savoir affecté.
    Rien n’est beau, je reviens, que par la vérité :
    C’est par elle qu’on plaît, et qu’on peut longtemps plaire.
    L’esprit lasse aisément, si le cœur n’est sincère.
    En vain par sa grimace un bouffon odieux
    À table nous fait rire et divertit nos yeux :
    Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.
    Prenez-le tête à tête, ôtez-lui son théâtre ;
    Ce n’est plus qu’un cœur bas, un coquin ténébreux ;
    Son visage essuyé n’a plus rien que d’affreux.
    J’aime un esprit aisé qui se montre, qui s’ouvre,
    Et qui plaît d’autant plus, que plus il se découvre.
    Mais la seule vertu peut souffrir la clarté :
    Le vice, toujours sombre, aime l’obscurité ;
    Pour paraître au grand jour il faut qu’il se déguise ;
    C’est lui qui de nos mœurs a banni la franchise.
        Jadis l’homme vivait au travail occupé,
    Et, ne trompant jamais, n’était jamais trompé.
    On ne connaissait point la ruse et l’imposture ;
    Le Normand même alors ignorait le parjure.
    Aucun rhéteur encore, arrangeant le discours,
    N’avait d’un art menteur enseigné les détours.
    Mais sitôt qu’aux humains, faciles à séduire,
    L’abondance eut donné le loisir de se nuire,
    La mollesse amena la fausse vanité.
    Chacun chercha pour plaire un visage emprunté.
    Pour éblouir les yeux, la fortune arrogante
    Affecta d’étaler une pompe insolente ;
    L’or éclata partout sur les riches habits ;
    On polit l’émeraude, on tailla le rubis,
    Et la laine et la soie, en cent façons nouvelles,
    Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles.
    La trop courte beauté monta sur des patins ;
    La coquette tendit ses lacs tous les matins ;
    Et, mettant la céruse et le plâtre en usage,
    Composa de sa main les fleurs de son visage.
    L’ardeur de s’enrichir chassa la bonne foi :
    Le courtisan n’eut plus de sentiments à soi.
    Tout ne fut plus que fard, qu’erreur, que tromperie ;
    On vit partout régner la basse flatterie.
    Le Parnasse surtout, fécond en imposteurs,
    Diffama le papier par ses propos menteurs.
    De là vint cet amas d’ouvrages mercenaires,
    Stances, odes, sonnets, épîtres liminaires,
    Où toujours le héros passe pour sans pareil,
    Et, fût-il louche et borgne, est réputé soleil.
        Ne crois pas, toutefois, sur ce discours bizarre,
    Que, d’un frivole encens malignement avare,
    J’en veuille sans raison frustrer tout l’univers.
    La louange agréable est l’âme des beaux vers.
    Mais je tiens, comme toi, qu’il faut qu’elle soit vraie,
    Et que son tour adroit n’ait rien qui nous effraie.
    Alors, comme j’ai dit, tu la sais écouter,
    Et sans crainte à tes yeux on pourrait t’exalter.
    Mais sans t’aller chercher des vertus dans les nues,
    Il faudrait peindre en toi des vérités connues ;
    Décrire ton esprit ami de la raison,
    Ton ardeur pour ton roi, puisée en ta maison :
    À servir ses desseins ta vigilance heureuse ;
    Ta probité sincère, utile, officieuse.
    Tel, qui hait à se voir peint en de faux portraits,
    Sans chagrin voit tracer ses véritables traits.
    Condé même, Condé, ce héros formidable,
    Et, non moins qu’aux Flamands, aux flatteurs redoutable,
    Ne s’offenserait pas si quelque adroit pinceau
    Traçait de ses exploits le fidèle tableau ;
    Et dans Seneffe en feu contemplant sa peinture,
    Ne désavouerait pas Malherbe ni Voiture.
    Mais malheur au poète insipide, odieux,
    Qui viendrait le glacer d’un éloge ennuyeux !
    Il aurait beau crier : « Premier prince du monde !
    Courage sans pareil ! lumière sans seconde ! »
    Ses vers, jetés d’abord sans tourner le feuillet,
    Iraient dans l’antichambre amuser Pacolet.
     

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  •  C’est lâche ! J’aurais dû me fâcher, ...............

    C’est lâche ! J’aurais dû me fâcher, j’aurais dû
    Lui dire ce que c’est qu’un bonheur attendu
    Si longtemps et qui manque, et qu’une nuit pareille
    Qu’on passe, l’œil fixé sur l’horloge et l’oreille
    Tendue au moindre bruit vague de l’escalier.
    C’est lâche ! J’aurais dû me faire supplier,
    Avoir à pardonner la faute qu’on avoue
    Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue.
    Mais elle avait un air si tranquille et si doux
    Qu’en la voyant je suis tombé sur les genoux ;
    Et, me cachant le front dans les plis de sa jupe,
    J’ai savouré longtemps la douceur d’être dupe.
    Je n’ai pas exigé de larmes ni d’aveux,
    Car ses petites mains jouaient dans mes cheveux ;
    Tandis que ses deux bras m’enlaçaient de leur chaîne,
    D’avance j’absolvais la trahison prochaine,
    Et, vil esclave heureux de reprendre ses fers,
    J’ai demandé pardon des maux que j’ai soufferts.
     

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  • Sur un trottoir désert du faubourg Saint-Germain,
    Près d’un discret abbé qui lui donne la main,
    Le marquis de douze ans vient de la messe basse :
    En noir, en grand col blanc, timide et fier, il passe,
    Mais chétif et pâli par un sang trop ancien ;
    Et nul ne porte un nom plus fameux que le sien.
    Il rentre, c’est le jour de sa leçon d’histoire ;
    Et le prêtre médite une ruse oratoire
    Pour dire au noble enfant en des termes adroits
    Ce que fut son aïeul, mignon de Henri Trois.
     
    .François Coppée (1842-1908)

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