• Les Cariatides

    Les Cariatides ................Théodore de Banville 1823 - 1891

    C’est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire.

    Cariatides sœurs, des figures d’ivoire
    Portent le monument qui monte à l’éther bleu,
    Fier comme le témoin d’une immortelle histoire.

    Quoique l’archer Soleil avec ses traits de feu
    Morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles,
    Elles ne baissent pas les regards pour si peu.

    Même le lourd amas des pierres solennelles
    Sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau,
    Ne courbera jamais leurs têtes fraternelles.

    Car elles savent bien que le mâle ciseau
    Qui fouilla sur leurs fronts l’architrave et les frises
    N’en chassera jamais le zéphyr et l’oiseau.

    Hirondelles du ciel, sans peur d’être surprises
    Vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur :
    Vous n’y casserez pas votre aile, tièdes brises.

    Ô filles de Paros, le sage ciseleur
    Qui sur ces médaillons a mis les traits d’Hélène
    Fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur.

    Bravez même l’orage avec son âpre haleine
    Sans craindre le fardeau qui pèse à votre front,
    Car vous ne portez pas l’injustice et la haine.

    Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront
    Ne fera tressaillir les radieuses lignes,
    Les héros et les Dieux de l’amour passeront.

    Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes
    Dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein
    La lyre qui s’accorde au chant des hommes-cygnes ?

    Voici l’aïeul Orphée, attirant un essaim
    D’abeilles, Lyaeus qui nous donna l’ivresse,
    Éros le bienfaiteur et le pâle assassin.

    Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse,
    Voici les grands vaincus dont les cœurs sont brisés,
    Tous les bannis dont l’âme est pleine de tendresse ;

    Tous ceux qui sans repos se tordent embrasés
    Par la cruelle soif de l’amante idéale,
    Et qui s’en vont au ciel, meurtris par les baisers,

    Depuis Phryné, pareille à l’aube orientale,
    Depuis cette lionne en quête d’un chasseur
    Qui but sa perle au fond de la coupe fatale,

    Jusqu’à toi, Prométhée, auguste ravisseur !
    Jusqu’à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes !
    Jusqu’à toi, jusqu’à toi, grande Sappho, ma sœur !

    J’ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes
    Réparer, fils pieux de leur gloire jaloux,
    Le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes.

    J’ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous,
    Plus belles que le chœur des jeunes Atlantides,
    Alors qu’ils vous verront d’un œil terrible et doux,

    Saluez ces martyrs, ô mes Cariatides !

    Juillet 1842.

    Théodore de Banville, Les Cariatides (1842)

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  • Lou est un enfant charmant

    Lou est un enfant charmant ..................Guillaume Apollinaire 1880- 1918

    Lou est un enfant charmant
    petit Lou au bon cœur
    Il y a aussi des libellules bleues
    Lou est la huitième merveille du monde

    Lierre Herbe de la tendresse
    Lierre Herbe de la fidélité

    Avions de cristal beaux fruits du ciel qui chante

    Simple douceur des nues si blanches et si rondes
    Ce fut une heure de départ ! secteur…
    Ceci c’est ma prière bleue vers toi
    Et c’est aussi mon délice
    Que ce soit toi que je veuille

    1915
    Soldats de faïence et d’escarboucle
    Ô AMOUR

    Est-il temps de monter plus haut que notre idéal
    Les heures sont de belles filles langoureuse
    Le printemps défleuri s’éloigne
    Là-bas bas et se tourne parfois encore pour me sourire
    Et dans les champs les coquelicots se fanent en se violaçant
    Et en répendant une odeur opiacé
    Je contemple ton absenbce et ton silence
    Mais tu tiens à moi par mille liens subtils
    Mon imagination royale allume ses millions d’astres
    À ta flamboyante divinité des délices
    Non ! je ne veux pas fermer pendant la contemplation
    Les neufs portes des sens
    Et leur ouverture se dirige et se prolonge
    Jusqu’à toi et ton délice
    Le jour n’est plus. Il est temps que j’aille à la rivière me baigner.

    et cette onde est pleine d’herbes
    aussi fallaces que ton regard
    tandis qu’éclate un artifice meurtrier
    et qu’un incendie teint la nuit de couleur cerise
    Cueille vite cette fleur
    Prends vite le lambeau de nuage que je te donne
    Lou
    Dans cette nuit profonde de juin adorable

    Je suis ici pour te chanter des chansons
    En combattant
    Je te couvrirai de trophées
    J’attends seulement l’amour
    Mort, tes servants sont à leurs postes
    Mes chants t’ont appelée toute ma vie
    Mon chant est nu, il a dépouillé ses parures
    Écris-moi vite, Lou, de belle belles choses
    Vie de ma vie, je baise votre main

    Courmelois, le 21 juin 1915

    Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

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  • L’Aveugle

    L’Aveugle ......................André Chénier 1762 -1794-

    « Dieu, dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute,
    » Ô Sminthée-Apollon, je périrai sans doute,
    » Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. »

    C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,
    Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre
    S’asseyait. Trois pasteurs, enfans de cette terre,
    Le suivaient, accourus aux abois turbulens
    Des Molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlans.
    Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
    Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;
    Ils l’écoutaient de loin ; et s’approchant de lui :
    « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ?
    » Serait-ce un habitant de l’empire céleste ?
    » Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste
    » Pend une lyre informe, et les sons de sa voix
    » Émeuvent l’air et l’onde et le ciel et les bois. »
    Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère,

    Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.
    « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger ;
    » (Si plutôt sous un corps terrestre et passager
    » Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce,
    » Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse !)
    » Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné,
    » Les humains près de qui les flots t’ont amené,
    » Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures.
    » Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures.
    » Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux ;
    » Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.

    » — Enfans, car votre voix est enfantine et tendre,
    » vos discours sont prudens, plus qu’on n’eût dû l’attendre ;
    » Mais toujours soupçonneux, l’indigent étranger
    » Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager.
    » Ne me comparez point à la troupe immortelle :
    » Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle,
    » Voyez ; est-ce le front d’un habitant des cieux ?
    » Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux
    » Si vous en savez un pauvre, errant, misérable,
    » C’est à celui-là seul que je suis comparable ;
    » Et pourtant je n’ai point, comme fit Thomyris,
    » Des chansons à Phœbus voulu ravir le prix ;
    » Ni, livré comme OEdipe à la noire Euménide,
    » Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide ;
    » Mais les dieux tout-puissans gardaient à mon déclin
    » Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim.

    » Prends ; et puisse bientôt changer ta destinée,
    » Disent-ils. » Et tirant ce que, pour leur journée,

    Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisans,
    Ils versent à l’envi, sur ses genoux pesans,
    Le pain de pur froment, les olives huileuses,
    Le fromage et l’amande, et les figues mielleuses,
    Et du pain à son chien entre ses pieds gissant,
    Tout hors d’haleine encore, humide et languissant ;
    Qui malgré les rameurs, se lançant à la nage,
    L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage..

    « Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer.
    » Je vous salue, enfans venus de Jupiter.
    » Heureux sont les parens qui tels vous firent naître !
    » Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaît ;
    » Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois.
    » Vos visages sont doux, car douce est votre, voix.
    » Qu’aimable est la vertu que la grâce environne !
    » Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone,
    » Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots ;
    » Car jadis, abordant à la sainte Délos,
    » Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre,
    » Un palmier, don du ciel, merveille de la terre.
    » Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés.
    »’Puisque les malheureux sont par vous honorés.
    » Le plus âgé de vous aura vu treize années :
    » À peine, mes enfans, vos mères étaient nées,
    » Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi,
    » Toi, le plus grand de tous ; je me confie à toi.
    » Prends soin du vieil aveugle.-O sage magnanime !
    » Comment, et d’où viens-tu ? car l’oncle maritime
    » Mugit de toutes parts sur nos bords orageux.

    » — Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux.
    » J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,
    » Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie,
    » Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours ;
    » Car jusques à la mort nous espérons toujours.
    » Mais pauvre, et n’ayant rien pour payer mon passage,
    » Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

    » — Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté ?
    » Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

    » — Enfans, du rossignol la voix pure et légère
    » N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire,
    » Et les riches grossiers, avares, insolens,
    » N’ont pas une ame ouverte à sentir les talens.
    » Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante,
    » Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante,
    » J’allais ; et j’écoutais le bêlement lointain
    » Da troupeaux agitant leurs Sonnettes d’airain.
    » Puis j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles
    » Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles.
    » Je voulais deS grands dieux implorer la bonté,
    » Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité :
    » Lorsque d’énormes chiens, à la voix formidable,
    » Sont venus m’assaillir ; et j’étais misérable,
    » Si vous (car c’était vous) avant qu’ils m’eussent pris
    » N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris.
    » — Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire ?
    » Car jadis, aux accens d’une éloquente lyre,
    » Les tigres et les loups, vaincus, humiliés,
    » D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

    » — Les barbares ! J’étais assis près de la poupe.
    » Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe,
    » Chante ; si ton esprit n’est point comme tes yeux,
    » Amuse notre ennui ; tu rendras grâce aux dieux.
    » J’ai fait taire mon cœur qui voulait les confondre ;
    » Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre.
    » Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main
    » J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein.
    » Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne,
    » Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine,
    » Que leur vie et leur mort s’éteigne dans l’oubli ;
    » Que ton nom dans la nuit demeure enseveli.

    » — Viens, suis-nous à la ville ; elle est toute voisine,
    » Et chérit les amis de la muse divine.
    » Un siége aux cloux d’argent te place à nos festins ;
    » Et là les mets choisis, le miel et les bons vins,
    » Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire,
    » Te feront de tes maux oublier la mémoire.
    » Et si, dans le chemin, rhapsode ingénieux,
    » Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux,
    » Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles,
    » T’a lui-même dicté de si douces merveilles.

    » — Oui, je le veux ; marchons. Mais où m’entraînez-vous ?
    » Enfans du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous

    » — Sicos est l’île heureuse où nous vivons, mon père.

    » — Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière !
    » Car sur ses bords heureux je suis déjà venu,
    » Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu :

    » Ils croissaient comme vous ; mes yeux s’ouvraient encore
    » Au Soleil, au printemps, aux roses de l’aurore ;
    » J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers,
    » À la course, aux combats, j’ai paru des premiers.
    » J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes,
    » Et du fleuve Égyptus les rivages fertiles ;
    » ; Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs,
    » Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs.
    » La voix me reste. Ainsi la cigale innocente,
    » Sur un arbuste assise, et se console et chante.
    » Commençons par les dieux : Souverain Jupiter ;
    » Soleil, qui vois, entends, connais tout ; et toi, mer,
    » Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes,
    » Salut ! Venez à moi de l’Olympe habitantes,
    » Muses ; vous savez tout, vous déesses ; et nous,
    » Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. »

    Il poursuit ; et déjà les antiques ombrages
    Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages ;
    Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé,
    Et voyageurs quittant leur chemin commencé,
    Couraient ; il les entend, près de son jeune guide,
    L’un sur l’autre pressés tendre une oreille avide ;
    Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer,
    Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer ;
    Car, en de longs détours de chansons vagabondes,
    Il enchaînait de tout les semences fécondes ;
    Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air,
    Les fleuves descendus du sein de Jupiter,
    Les oracles, les arts, les cités fraternelles,

    Et depuis le chaos les amours immortelles.
    D’abord le Roi divin, et l’Olympe et les Cieux
    Et le Monde, ébranlés d’un signe de ses yeux ;
    Et les dieux partagés en une immense guerre,
    Et le sang plus qu’humain venant rougir la terré,
    Et les rois assemblés, et Sous les pieds guerriers,
    Une nuit de poussière, : et les chars meurtriers ;
    Et les héros armés, brillans dans les campagnes,
    Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes.
    Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots,
    Et d’une voix humaine excitant les héros.
    De là, portant ses pas dans les paisibles villes,
    Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles.
    Mais bientôt de soldats les remparts entourés,
    Les victimes tombant dans les parvis sacrés,
    Et les assauts, mortels aux épouses plaintives,
    Et les mères en deuil, et les filles captives ;
    Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux
    Bêlans ou mugissans, les rustiques pipeaux,
    Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes,
    Et la flûte et la lyre, et les notes dansantes ;
    Puis, déchaînant les vents à soulever les mers,
    Il perdait les nochers sur les gouffres amers.
    De là, dans le sein frais d’une roche azurée,
    En foule il appelait les filles de Nérée,
    Qui bientôt, à des cris, s’élevant sur les eaux,
    Aux rivages troyens parcouraient des vaisseaux ;
    Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle,
    Et puis les demi-dieux et les champs d’Asphodèle,
    Et la foule des morts ; vieillards seuls et souffrans,

    Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parens,
    Enfans dont au berceau la vie est terminée,
    Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée.
    Mais ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux,
    Quels doux frémissemens vous agitèrent tous
    Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine,
    Il forgeait cette trame irrésistible et fine,
    Autant que d’Arachné les piéges inconnus,
    Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus !
    Et quand il revêtit d’une pierre soudaine
    La fière Niobé, cette mère thébaine,
    Et quand il répétait en accens de douleurs’
    De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs,
    Qui, d’un fils méconnu marâtre involontaire,
    Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire ;
    Ensuite, avec le vin, il versait aux héros
    Le puissant Népenthès, oubli de tous les maux ;
    Il cueillait le Moly, fleur qui rend l’homme sage ;
    Du paisible Lotos il mêlait le breuvage.
    Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés,
    Et la douce patrie et les parens aimés ;
    Enfin, l’Ossa, l’Olympe et les bois du Pénée
    Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée,
    Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin,
    La nuit où son ami reçut à son festin
    Le peuple monstrueux des enfans de la nue,
    Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue
    Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus.
    Soudain, le glaive en main, l’ardent Pirithoüs
    « Attends ; il faut ici que mon affront s’expie,

    » Traître ! » Mais, avant lui, sur le centaure impie,
    Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux,
    Un long arbre de fer hérissé de flambeaux.
    L’insolent quadrupède en vain s’écrie, il tombe ;
    Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe.
    Sous l’effort de Nessus, la table du repas
    Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas.
    Pirithoüs égorge Antimaque, et Pétrée,
    Et Cyllare aux pieds blancS, et le noir Macarée,
    Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main,
    Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein.
    Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance,
    Tout-à-coup, sous l’airain d’un vase antique, immense,
    L’imprudent Bianor, par Hercule surpris,
    Sent de sa tête énorme éclater les débris.
    Hercule et la massue entassent en trophée
    Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée
    Qui portait sur ses crins, de taches, colorés,
    L’héréditaire éclat des nuages dorés.
    Mais d’un double combat Eurynome est avide ;
    Car ses pieds, agités en un cercle rapide,
    Battent à coups pressés l’armure de Nestor ;
    Le quadrupède Hélops fuit l’agile Crantor ;
    Le bras levé l’atteint ; Eurynome l’arrête.
    D’un érable noueux il va fendre sa tête :
    Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant,
    L’aperçoit ; à l’autel prend un chêne brûlant ;
    Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible,
    S’élance ; va saisir sa chevelure horrible,
    L’entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort,

    Crie ; il y plonge ensemble et la flamme et la mort.
    L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme,
    Et le bois porte au loin les hurlernens de femme,
    L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris,
    Et les vases brisés, et l’injure, et les cris.

    Ainsi le grand vieillard, en images hardies,
    Déployait, le tissu des saintes mélodies.
    Les trois enfans, émus à son auguste aspect,
    Admiraient, d’un regard de joie et de respect,
    De sa bouche abonder les paroles divines,
    Comme en hiver la neige aux sommets des collines.
    E partout accourus, dansant sur son chemin,
    Hommes, femmes, enfans, les rameaux à la main,
    Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville,
    Chantaient : « Viens dans nos murs, viens habiter notre île ;
    » Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux,
    » Convive du nectar, disciple aimé des dieux ;
    » Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère
    » Le jour où nous avons reçu le grand Homère. »

    André Chénier, Idylles

     

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  • Ma cabane

    Ma cabane .....................Laetitia Sioen

    Faite de bric et de broc
    C’est mon refuge.

    Le fil tendu, emmailloté
    Dans le creux de mes souvenirs amarrés,
    J’y ai mis tout ce que j’ai de plus beau.

    Les trésors de mon jardin secret,
    Les petites et grandes histoires,
    Des tiroirs à bazar,
    Des fêtes en pagaille
    Et des batailles de polochons mémorables.

    L’atmosphère douce et chaude me réconforte,
    La voûte de sa tanière me berce
    Dans des songes étranges.

    Enlacée dans son antre,
    Le temps s’arrête pour des instants suspendus
    Dans mon imaginaire éternel.

    Laetitia Sioen, 2016

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  • Mon Lou je veux te reparler

    Mon Lou je veux te reparler                    Guillaume Apollinaire  1880- 1918

    Mon Lou je veux te reparler maintenant de l’Amour
    Il monte dans mon cœur comme le soleil sur le jour
    Et soleil il agite ses rayons comme des fouets
    Pour activer nos âmes et les lier
    Mon amour c’est seulement ton bonheur
    Et ton bonheur c’est seulement ma volonté
    Ton amour doit être passionné de douleur
    Ma volonté se confond avec ton désir et ta beauté
    Ah ! Ah ! te revoilà devant moi toute nue
    Captive adorée toi la dernière venue
    Tes seins ont le goût pâle des kakis et des figues de Barbarie
    Hanches fruits confits je les aime ma chérie
    L’écume de la mer dont naquit la déesse
    Évoque celle-là qui naît de ma caresse
    Si tu marches Splendeur tes yeux ont le luisant
    D’un sabre au doux regard prêt à se teindre de sang
    Si tu te couches Douceur tu deviens mon orgie
    Et le mets savoureux de notre liturgie
    Si tu te courbes Ardeur comme une flamme au vent
    Des atteintes du feu jamais rien n’est décevant
    Je flambe dans ta flamme et suis de ton amour
    Le phénix qui se meurt et renaît chaque jour
    Chaque jour
    Mon amour
    Va vers toi ma chérie
    Comme un tramway
    Il grince et crie
    Sur les rails où je vais
    La nuit m’envoie ses violettes
    Reçois-les car je te les jette
    Le soleil est mort doucement
    Comme est mort l’ancien roman
    De nos fausses amours passées
    Les violettes sont tressées
    Si d’or te couronnait le jour
    La nuit t’enguirlande à son tour

    Nîmes, le 12 janvier 1915

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  • Mélodie

    Mélodie ......................Rhita Benjelloun 1990-

    Elle est mon fidèle compagnon
    Dans mes tristesses et mes folies
    Mon consolant, et unique calmant
    Dans mes instants de mélancolie

    Elle est ma berceuse dans la nuit
    Je m’endors sur ses sons
    Fanatique que je suis
    Elle me submerge d’émotions

    Elle m’emporte sur ses cadences
    En fredonnant sa lyre
    Pas à pas je danse
    Un véritable instant de plaisir

    Ma mélodie, mon élixir

    Rhita Benjelloun, 2012

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  • Maintenant, un gouffre du Bonheur !

    Maintenant, un gouffre du Bonheur !                 Paul Verlaine 1844- 1896.

    Maintenant, au gouffre du Bonheur !
    Mais avant le glorieux naufrage
    Il faut faire à cette mer en rage
    Quelque sacrifice et quelque honneur.

    Jettes-y, dans cette mer terrible,
    Ouragan de calme, flot de paix,
    Tes songes creux, tes rêves épais,
    Et tous les défauts comme d’un crible.

    (Car de gros vices tu n’en as plus.
    Quant aux défauts, foule vénielle
    Contaminante, ivraie et nielle,
    Tu les as tous on ne peut pas plus.)

    Jettes-y tes petites colères,
    — Garde-les grandes pour les cas vrais, —
    Les scrupules excessifs après,
    — Les extrêmes, que tu les tolères !

    Jette la moindre velléité
    De concupiscence, quelle qu’elle
    Soit, femmes ou vin ou gloire, ah ! quelle
    Qu’elle soit, qu’importe en vérité !

    Jette-moi tout ce luxe inutile
    Sans soupir, au contraire, en chantant,
    Jette sans peur, au contraire étant
    Lors détesté d’un luxe inutile

    Jette à l’eau ! Que légers nous dansions
    En route pour l’entonnoir tragique
    Que nul atlas ne cite ou n’indique,
    Sur la mer des Résignations.

    Paul Verlaine, Bonheur, 1891

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  • Le Ventoux, de l'aube au crépuscule.

    Le Ventoux, de l'aube au crépuscule.............Marie Laborde

    Le Ventoux recèle une faune extraordinaire,
    Animaux et oiseaux ont une vie sauvage en plein air.
    Ce délicieux endroit est venteux et froid, mais spectaculaire
    Est le décor, de l'aurore au couchant, il vient parfaire
    La vision émerveillée du visiteur satisfait et comblé,
    Heureux d'apercevoir un animal sur une crête dégagée
    Ou un oiseau afféré à lustrer son ravissant plumage,
    Un renard bondissant sur une éventuelle proie de passage
    Sous le tapis neigeux que la nuit a silencieusement déposé
    Sur la nature endormie, par le vent, fréquemment secouée.
    Ainsi elle sculpte des formes blanches étranges mais exquises
    Sur les sommets frileux, près de l'azur où des traînées opalines et grises
    Subsistent, les derniers reliquats des brumes matinales que le soleil va dissiper.
    Je garde en mon esprit enivré l'image fabuleuse d'un tableau sublimé
    Que la tempête a rompu, vent, neige et glace ont volé mon plaisir visuel,
    Ce n'est qu'un instant fugace mais regrettable, un vilain nuage résiduel.
    L'horizon s'éclaire doucement, les vapeurs s'estompent, le vent s'apaise,
    Le silence s'installe, la vision se fige, le calme renaît, le frimas s'allège.
    Le crépuscule s'enflamme au gré des ors et des orangés divins,
    Les pastels rutilants s'estompent en douceur  sur le décor incarnadin.
    C'est la victoire de la pénombre sur la clarté de l'astre radieux,
    La nuit déploie son rideau sombre, la nature s'emplit d'un calme mystérieux.

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  • Le berceau

    Le berceau ................Albert Samain 1858 - 1900

    Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse
    Palpite comme une âme humble et mystérieuse,
    Le père, en étouffant ses pas, s’est approché
    Du petit lit candide où l’enfant est couché ;
    Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige
    Pose un regard profond qui couve et qui protège.
    Un souffle imperceptible aux lèvres l’enfant dort,
    Penchant la tête ainsi qu’un petit oiseau mort,
    Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes,
    Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses.
    D’un fin poudroiement d’or ses cheveux l’ont nimbé ;
    Un peu de moiteur perle à son beau front bombé,
    Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture,
    Et, libre maintenant, nu jusqu’à la ceinture,
    Il laisse voir, ainsi qu’un lys éblouissant,
    La pure nudité de sa chair d’innocent.
    Le père le contemple, ému jusqu’aux entrailles…
    La veilleuse agrandit les ombres aux murailles ;
    Et soudain, dans le calme immense de la nuit,
    Sous un souffle venu des siècles jusqu’à lui,
    Il sent, plein d’un bonheur que nul verbe ne nomme,
    Le grand frisson du sang passer dans son coeur d’homme.

    Albert Samain, Le chariot d’or

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