• EN VOYAGE

    EN VOYAGE ....................RENÉ-FRANÇOIS SULLY PRUDHOMME

    Je partais pour un long voyage.
    En wagon, tapi dans mon coin,
    J'écoutais fuir l'aigu sillage
    Du sifflet dans la nuit, au loin ;

    Je goûtais la vague indolence,
    L'état obscur et somnolent,
    Où fait tomber sans qu'on y pense
    Le train qui bourdonne en roulant ;

    Et je ne m'apercevais guère,
    Indifférent de bonne foi,
    Qu'une jeune fille et sa mère
    Faisaient route à côté de moi.

    Elles se parlaient à voix basse :
    C'était comme un bruit de frisson,
    Le bruit qu'on entend quand on passe
    Près d'un nid le long d'un buisson ;

    Et bientôt elles se blottirent,
    Leurs fronts l'un vers l'autre penchés,
    Comme deux gouttes d'eau s'attirent
    Dès que les bords se sont touchés ;

    Puis, joue à joue, avec tendresse,
    Elles se firent toutes deux
    Un oreiller de leur caresse,
    Sous la lampe aux rayons laiteux.

    L'enfant, sur le bras de ma stalle,
    Avait laissé poser sa main
    Qui reflétait, comme une opale,
    La moiteur d'un jour incertain ;

    Une main de seize ans à peine :
    La manchette l'ombrait un peu ;
    L'azur, d'une petite veine,
    La nuançait comme un fil bleu ;

    Elle pendait, molle et dormante,
    Et je ne sais si mon regard
    Pressentit qu'elle était charmante
    Ou la rencontra par hasard,

    Mais je m'étais tourné vers elle,
    Sollicité sans le savoir :
    On dirait que la grâce appelle
    Avant même qu'on l'ait pu voir.

    « Heureux, me dis-je, le touriste
    Que cette main-là guiderait ! »
    Et ce songe me rendait triste :
    Un vœu n'éclôt que d'un regret.

    Cependant glissaient les campagnes
    Sous les fougueux rouleaux de fer,
    Et le profil noir des montagnes
    Ondulait ainsi qu'une mer.

    Force étrange de la rencontre !
    Le cœur le moins prime-sautier,
    D'un lambeau d'azur qui se montre,
    Improvise un ciel tout entier :

    Une enfant dort, une étrangère,
    Dont la main paraît à demi,
    Et ce peu d'elle me suggère
    Un vœu d'un bonheur infini !

    Je la rêve, inconnue encore,
    Sur ce peu de réalité,
    Belle de tout ce que j'ignore
    Et du possible illimité...

    Je rêve qu'une main si blanche,
    D'un si confiant abandon,
    Ne peut-être que sûre et franche,
    Et se donnerait tout de bon.

    Bienheureux l'homme qu'au passage
    Cette main fine enchaînerait !
    Calme à jamais, à jamais sage...
    — Vitry ! Cinq minutes d'arrêt !

    À ces mots criés sur la voie,
    Le couple d'anges s'éveilla,
    Battit des ailes avec joie,
    Et disparut. Je restai là.

    Cette enfant, qu'un autre eût suivie,
    Je me la laissais enlever.
    Un voyage ! Telle est la vie
    Pour ceux qui n'osent que rêver.

    Extrait de: 
     Les vaines tendresses (1875)
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  • LA CABANE DU HIGHLANDER

    LA CABANE DU HIGHLANDER............ CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE

    Elle est bâtie en terre, et la sauvage fleur
    Orne un faite croulant ; toiture mal fermée,
    Il en sort, le matin, une lente fumée,
    (Voyez) belle au soleil, blanche et torse en vapeur !

    Le clair ruisseau des monts coule auprès ; n'ayez peur
    D'approcher comme lui ; quand l'âme est bien formée,
    On est humble, on se sait, pauvre race, semée
    Aux rocs, aux durs sentiers, partout où vit un cœur !

    Sous ce toit affaissé de terre et de verdure,
    Par ce chemin rampant jusqu'à la porte obscure,
    Venez ; plus naturel, le pauvre a ses trésors :

    Un cœur doux, patient, bénissant sur sa route,
    Qui, s'il supportait moins, bénirait moins sans doute...
    Ne restez plus ainsi, ne restez pas dehors !

    Extrait de: 
     Pensées d'août (1837)
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  • AUTOMNE

    AUTOMNE .................. GUILLAUME APOLLINAIRE

    Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

    Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne

    Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux

    Et s'en allant là-bas le paysan chantonne

    Une chanson d'amour et d'infidélité

    Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise

    Oh ! l'automne l'automne a fait mourir l'été

    Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises

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  • LA CONTREDANSE

    LA CONTREDANSE .................CHARLES-AUGUSTIN SAINTE-BEUVE

    À une Demoiselle infortunée.

    Après dix ans passés, enfin je vous revois ;
    Après dix ans ! c'est vous ; au bal, comme autrefois ;
    Oh ! venez et dansons ; vous êtes belle encore ;
    Un riche et blanc soleil suit la vermeille aurore,
    Et la rose inclinée, ouvrant aux yeux sa fleur,
    Mêle un parfum suave à sa molle pâleur.
    Laissez-là cet air froid ; osez me reconnaître ;
    Souriez comme aux jours où, sous votre fenêtre,
    Écolier de douze ans, je ne sais quel espoir
    Toujours me ramenait, rougissant de vous voir.
    Levez ces yeux baissés et ces paupières blondes ;
    Donnez la main, donnez, et tous deux dans les rondes,
    Parmi les pas, les chants, les rires babillards,
    Devisons d'autrefois comme font les vieillards.

    Dix ans, oh ! n'est-ce pas ? c'est bien long dans la vie,
    Et c'est aussi bien court ; les faux biens qu'on envie,
    Tant de maux qu'on ignore, et les rêves déçus,
    Doux essaims envolés aussitôt qu'aperçus ;
    Des êtres adorés que la tombe dévore ;
    Baiser deux yeux mourants et de ses mains les clore ;
    Dans un âpre sentier marcher sans avenir,
    Monter, toujours monter, et ne voir rien venir ;
    Aimer sans espérance, ou brûler et se fondre
    À se sentir aimer, et ne pouvoir répondre ;
    Souvent un pain amer, souvent la Pauvreté,
    Au milieu d'un banquet où l'on n'est qu'invité,
    Près de nous dans l'éclat s'asseyant comme une ombre ;
    Tout cela, mille fois, et des larmes sans nombre,
    Voilà ce que dix ans amènent en leur cours ;
    Puis, quand ils sont passés, dix ans, ce sont dix jours.
    Parlez, n'est-ce pas vrai ? depuis ces dix années,
    Vos doigts frais ont cueilli bien des roses fanées ;
    Bien des pleurs ont noyé votre sein amolli,
    Et sous plus d'un éclair ce beau front a pâli.
    Oui, vous avez connu la lutte avec les choses ;
    L'arbre a blanchi le sol de fleurs à peine écloses,
    Et la source, au sortir du rocher paternel,
    A gémi bien longtemps sans réfléchir le ciel.
    Je sais tout, j'ai tout lu dans votre œil doux et tendre
    J'ai tant souffert aussi que je dois vous comprendre.

    Et pourtant, ces longs jours perdus pour le bonheur,
    Ces épis arrachés aux mains du moissonneur,
    Ce printemps nuageux, ce matin sans aurore,
    Ces fruits morts dans la fleur qui les recèle encore,
    Cette jeunesse enfin sans joie et sans amours,
    Hélas ! ce sont pour nous les plus beaux de nos jours.
    Car au moins, sur les bords du sentier qu'on se fraie,
    Tous les blés ne sont pas dévorés par l'ivraie ;
    Un bluet, un pavot, mariant leurs couleurs,
    Ont reposé notre œil et distrait nos douleurs ;
    Des vents jaloux parfois a sommeillé la rage,
    Et le soleil de loin a joué dans l'orage.

    Mais plus tard, tout s'éteint ; la foudre est sans éclat ;
    Au devant un sol gris, au-dessus un ciel plat ;
    Un calme qui vous pèse, un air qui vous enivre ;
    La vie est commencée, on achève de vivre.
    Oh ! prévenons ce temps (mieux nous vaudrait mourir)
    Et, si des maux soufferts les cœurs peuvent guérir ;
    S'ils peuvent oublier ;... si la marche est légère,
    Lorsqu'étendant la main on touche une main chère,
    Lorsqu'au sein de la foule ou dans un bois profond
    Une âme inséparable à notre âme répond
    Si deux sources d'eau vive en naissant égarées,
    Arrivant au hasard de lointaines contrées,
    Après avoir, aux bords des rochers déchirants,
    En cascades bondi, grondé comme torrents,
    Avoir vu sous les monts des voûtes obscurcies,
    Baigné des lits fangeux et des rives noircies,
    Lasses enfin d'errer toujours et de gémir,
    Peuvent en un lac bleu se fondre et s'endormir,
    Et, sous l'aile du vent qui rase l'onde unie,
    Enchanter leurs roseaux d'une longue harmonie...

    Mais, pardon ! je m'égare ; on a fini, je crois,
    Et le piano qui meurt ne couvre plus ma voix ;
    Et vos regards distraits, et votre main pendante,
    Tout me dit de calmer une ardeur imprudente.
    Adieu, demain je pars : ayez de meilleurs jours ;
    C'est pour dix ans peut-être encore,... ou pour toujours !

    Extrait de: 
     Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829)
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  • SANCTUAIRE EN RUINES

    SANCTUAIRE EN RUINES ..................ANATOLE LE BRAZ

    A François Gélard
    J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire
    Aux trois quarts, hélas ! ruiné,
    Où, sur un pauvre autel de pierre,
    Des fleurs achèvent de faner.
    J'ai dans l'âme un vieux sanctuaire...
    Voilà beau temps qu'on n'y vient plus,
    Au matin, dire la prière
    Et, le soir, tinter l'angélus.
    Jadis, pareilles à des vierges,
    En de claires processions,
    Vous incliniez ici vos cierges,
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  • SOIR DE BRETAGNE

    SOIR DE BRETAGNE .............ANATOLE LE BRAZ 1859 -1926

    Sur les coteaux pâlis flotte une ombre indécise :
    Au portail de la ferme une femme est assise,
    Qui, d'un refrain breton vaguement fredonné,
    Dans ses bras arrondis berce son premier-né ;
    Sous le corsage étroit où s'amincit son buste
    Pointent deux jeunes seins, gonflés d'un lait robuste ;
    Son regard, à travers le ciel mourant, poursuit
    Un songe ailé de mère heureuse. Dans la nuit

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  • SOIR D'AUTOMNE

    SOIR D'AUTOMNE ..............ANATOLE LE BRAZ

    L'automne est la saison dolente.
    L'âme des labours assoupis
    Berce d'une hymne somnolente
    L'enfance des futurs épis ;
    Et, triste, la mer de Bretagne
    Se prend à gémir, dans le soir.
    Par les sentiers de la montagne,
    Commence à rôder le Mois Noir.
    Et les cloches ont l'air de veuves,
    Dans les clochers silencieux...
    Nous n'irons plus aux aires-neuves !
    Voici l'hiver, le temps des vieux.
    Pour le départ des alouettes,

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  • CALME

    CALME ............... AIME CÉSAIRE

    Le temps bien sûr sera nul du péché les portes céderont sous l'assaut des eaux les orchidées pousseront leur douce tête violente de torturé à travers la
    claire-voie que deux à deux font les paroles les lianes dépêcheront du fond de leurs veilles une claire batterie de sangsues dont l'embrassade sera de la force irrésistible
    des parfums de chaque grain de sable naîtra un oiseau de chaque fleur simple sortira un scorpion (tout étant recomposé)

    les trompettes des droseras éclateront pour marquer l'heure où abdiquer mes épaisses lèvres plantées d'aiguilles en faveur de l'armature flexible des futurs aloès
    l'émission de chair naïve autour de la douleur sera généralisée

    hors de tout rapport avec l'incursion bivalve des cestodes cependant que les hirondelles nées de ma salive agglutineront

    avec les algues apportées par les vagues qui montent de toi le mythe sanglant d'une minute jamais murmurée aux étages des tours du silence les vautours s'envoleront avec au bec
    des lambeaux de la vieille chair trop peu calme pour nos squelettes

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  • OBSESSION

    OBSESSION .................CHARLES BAUDELAIRE

    Sonnet.

    Grands bois, vous m'effrayez comme des cathédrales ;
    Vous hurlez comme l'orgue ; et dans nos coeurs maudits,
    Chambres d'éternel deuil où vibrent de vieux râles,
    Répondent les échos de vos De profundis.

    Je te hais, Océan ! tes bonds et tes tumultes,
    Mon esprit les retrouve en lui ; ce rire amer
    De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,
    Je l'entends dans le rire énorme de la mer.

    Comme tu me plairais, ô nuit ! sans ces étoiles
    Dont la lumière parle un langage connu !
    Car je cherche le vide, et le noir et le nu !

    Mais les ténèbres sont elles-mêmes des toiles
    Où vivent, jaillissant de mon oeil par milliers,
    Des êtres disparus aux regards familiers.

    Extrait de: 
     Les fleurs du mal (1857)
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