• À l'homme qui a livré une femme

    Recueil :Les chants du crépuscule (1836).

    À l'homme qui a livré une femme................Victor Hugo (1802-1885). Les chants du crépuscule (1836).

    Ô honte ! ce n'est pas seulement cette femme,
    Sacrée alors pour tous, faible cœur, mais grande âme,
    Mais c'est lui, c'est son nom dans l'avenir maudit,
    Ce sont les cheveux blancs de son père interdit,
    C'est la pudeur publique en face regardée
    Tandis qu'il s'accouplait à son infâme idée,
    C'est l'honneur, c'est la foi, la pitié, le serment,
    Voilà ce que ce juif a vendu lâchement !

    Juif : les impurs traitants à qui l'on vend son âme
    Attendront bien longtemps avant qu'un plus infâme
    Vienne réclamer d'eux, dans quelque jour d'effroi,
    Le fond du sac plein d'or qu'on fit vomir sur toi !

    Ce n'est pas même un juif ! C'est un payen immonde,
    Un renégat, l'opprobre et le rebut du monde,
    Un fétide apostat, un oblique étranger
    Qui nous donne du moins le bonheur de songer
    Qu'après tant de revers et de guerres civiles
    Il n'est pas un bandit écumé dans nos villes,
    Pas un forçat hideux blanchi dans les prisons,
    Qui veuille mordre en France au pain des trahisons !

    Rien ne te disait donc dans l'âme, ô misérable !
    Que la proscription est toujours vénérable,
    Qu'on ne bat pas le sein qui nous donna son lait,
    Qu'une fille des rois dont on fut le valet
    Ne se met point en vente au fond d'un antre infâme,
    Et que, n'étant plus reine, elle était encor femme !

    Rentre dans l'ombre où sont tous les monstres flétris
    Qui depuis quarante ans bavent sur nos débris !
    Rentre dans ce cloaque ! et que jamais ta tête,
    Dans un jour de malheur ou dans un jour de fête,
    Ne songe à reparaître au soleil des vivants !
    Qu'ainsi qu'une fumée abandonnée aux vents,
    Infecte, et don chacun se détourne au passage,
    Ta vie erre au hasard de rivage en rivage !

    Et tais-toi ! que veux-tu balbutier encor !
    Dis, n'as-tu pas vendu l'honneur, le vrai trésor ?
    Garde tous les soufflets entassés sur ta joue.
    Que fait l'excuse au crime et le fard sur la boue !

    Sans qu'un ami t'abrite à l'ombre de son toit,
    Marche, autre juif errant ! marche avec l'or qu'on voit
    Luire à travers les doigts de tes mains mal fermées !
    Tous les biens de ce monde en grappes parfumées
    Pendent sur ton chemin, car le riche ici-bas
    A tout, hormis l'honneur qui ne s'achète pas !
    Hâte-toi de jouir, maudit ! et sans relâche
    Marche ! et qu'en te voyant on dise : C'est ce lâche !
    Marche ! et que le remords soit ton seul compagnon !
    Marche ! sans rien pouvoir arracher de ton nom !
    Car le mépris public, ombre de la bassesse,
    Croît d'année en année et repousse sans cesse,
    Et va s'épaississant sur les traîtres pervers
    Comme la feuille au front des sapins toujours verts !

    Et quand la tombe un jour, cette embûche profonde
    Qui s'ouvre tout à coup sous les choses du monde,
    Te fera, d'épouvante et d'horreur agité,
    Passer de cette vie à la réalité,
    La réalité sombre, éternelle, immobile !
    Quand, d'instant en instant plus seul et plus débile,
    Tu te cramponneras en vain à ton trésor ;
    Quand la mort, t'accostant couché sur des tas d'or,
    Videra brusquement ta main crispée et pleine
    Comme une main d'enfant qu'un homme ouvre sans peine,
    Alors, dans cet abîme où tout traître descend,
    L'un roulé dans la fange et l'autre teint de sang,
    Tu tomberas damné, désespéré, banni !
    Afin que ton forfait ne soit pas impuni,
    Et que ton âme, errante au milieu de ces âmes,
    Y soit la plus abjecte entre les plus infâmes !
    Et lorsqu'ils te verront paraître au milieu d'eux,
    Ces fourbes dont l'histoire inscrit les noms hideux,
    Que l'or tenta jadis, mais à qui d'âge en âge
    Chaque peuple en passant vient cracher au visage,
    Tous ceux, les plus obscurs comme les plus fameux,
    Qui portent sur leur lèvre un baiser venimeux,
    Judas qui vend son Dieu, Leclerc qui vend sa ville,
    Groupe au louche regard, engeance ingrate et vile,
    Tous en foule accourront joyeux sur ton chemin,
    Et Louvel indigné repoussera ta main !

     Novembre 1832.

    Victor Hugo.

     

     

     

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  • Le printemps est charmant dans le jardin des Plantes.
    Les cris des animaux, les odeurs violentes
    Des arbres et des fleurs exotiques dans l’air,
    Cette création, sous un ciel pur et clair,
    Tout cela fait penser au paradis terrestre ;
    Et tout en écoutant, sous un sapin alpestre,
    Le grondement profond des lions en courroux,
    On regarde, devant les naïfs tourlourous,
    Tendant la trompe, avec ses airs de gros espiègle,
    L’éléphant engloutir les nombreux pains de seigle.
     

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  • Il a neigé la veille et,............

    Il a neigé la veille et, tout le jour, il gèle.
    Le toit, les ornements de fer et la margelle
    Du puits, le haut des murs, les balcons, le vieux banc,
    Sont comme ouatés, et, dans le jardin, tout est blanc.
    Le grésil a figé la nature, et les branches
    Sur un doux ciel perlé dressent leurs gerbes blanches.
    Mais regardez. Voici le coucher de soleil.
    À l’occident plus clair court un sillon vermeil.
    Sa soudaine lueur féerique nous arrose,
    Et les arbres d’hiver semblent de corail rose.
     

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  • DOULEUR BERCÉE

    DOULEUR BERCÉE  

    Toi que j’ai vu pareil au chêne foudroyé,
    Je te retrouve époux, je te retrouve père ;
    Et sur ce front songeant à la mort qui libère,
    Jadis le pistolet pourtant s’est appuyé.
     
    Tu ne peux pas l’avoir tout à fait oublié.
    Tu savais comme on souffre et comme on désespère ;
    Tu portais dans ton sein l’infernale vipère
    D’un grand amour trahi, d’un grand espoir broyé.
     
    Sans y trouver l’oubli, tu cherchais les tumultes,
    L’orgie et ses chansons, la gloire et ses insultes,
    Et les longues clameurs de la mer et du vent.
     
    Qui donc à ta douleur imposa le silence ?
    — Ô solitaire, il a suffi de la cadence
    Que marque le berceau de mon petit enfant.
     

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  • LIMBES

    LIMBES............Paul Verlaine (1844-1896) 

    L’imagination, reine,
    Tient ses ailes étendues,
    Mais la robe qu’elle traîne
    À des lourdeurs éperdues.
     
    Cependant que la Pensée,
    Papillon, s’envole et vole,
    Rose et noir clair, élancée
    Hors de la tête frivole.
     
    L’Imagination, sise
    En son trône, ce fier siège !
    Assiste, comme indécise,
    À tout ce preste manège,
     
    Et le papillon fait rage,
    Monte et descend, plane et vire :
    On dirait dans un naufrage
    Des culbutes du navire.
     
    La reine pleure de joie
    Et de peine encore, à cause
    De son cœur qu’un chaud pleur noie,
    Et n’entend goutte à la chose.
     
    Psyché Deux pourtant se lasse.
    Son vol est la main plus lente
    Que cent tours de passe-passe
    Ont faite toute tremblante.
     
    Hélas, voici l’agonie !
    Qui s’en fût formé l’idée ?
    Et tandis que, bon génie
    Plein d’une douceur lactée,
     
    La bestiole céleste
    S’en vient palpiter à terre,
    La Folle-du-Logis reste
    Dans sa gloire solitaire !
     

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  • À MADEMOISELLE DE SIVRY

    À MADEMOISELLE DE SIVRY...............

    QUI, À L’ÂGE DE DOUZE ANS, SAIT LE GREC ET LE LATIN, ET FAIT DE TRÈS JOLIS VERS


    À l’âge où l’on fait des poupées,
    Vous composez des vers charmants ;
    Tandis que, dans des jeux d’enfants,
    Vos compagnes désoccupées
    Perdent leur esprit et leur temps,
    Vous cultivez tous les talents,
    Et déjà votre renommée,
    Redoutable aux Auteurs du temps,
    Fait craindre à leur troupe alarmée
    Une rivale de douze ans.
      Nulle étude n’est étrangère
    À votre esprit, à votre goût ;
    Et si vous traitez de chimère
    Ces récits où brillent surtout
    Un revenant, une sorcière,
    Cependant vous savez vous plaire
    Aux contes à dormir debout,
    Mais vous les lisez dans Homère.
      Vous rassemblez les agréments
    De tous les lieux, de tous les âges ;
    Vous avez tous les sentiments,
    Tous les tons, et tous les langages :
    Tour à tour vous plaisez aux sages,
    Et vous amusez les enfants.
      L’esprit vous donne des années ;
    Il a su hâter vos beaux jours :
    De vos brillantes destinées
    Il saura ralentir le cours ;
    Et, par lui, vous serez toujours
    Dans les époques fortunées
    Et des talents et des amours.
      Croyez à cet heureux présage.
    C’est l’exemple qui m’encourage
    À vous promettre un sort si doux :
    Les neuf déités du Permesse
    Ne connurent, ainsi que vous,
    Ni l’enfance ni la vieillesse.

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  • LES SOUVENIRS

    LES SOUVENIRS............

    ÉPÎTRE  À  ÉGLÉ


    Églé, vous ne voulez donc pas
    Que, pour un cœur sensible et tendre,
    Du plaisir que l’on a pu prendre,
    Le souvenir ait des appas ?
    De cette erreur je vois la cause :
    Auprès de vous à chaque instant,
    Le plaisir renaît plus touchant ;
    Le passé paraît peu de chose
    À qui peut jouir du présent.
    Moi que l’ennui souvent accable,
    Et qui ne peux, ainsi que vous,
    Passer d’un moment agréable
    À des moments encor plus doux,
    J’ai dû chercher dans ce système
    Quelque remède à ma langueur.
    Hé ! quand ce serait une erreur,
    Le souvenir de ce qu’on aime
    Est au moins l’ombre du bonheur.
      Voyez cette jeune bergère
    Que son amant vient de quitter :
    Son premier soin est d’écarter
    Tout ce qui pouvait la distraire ;
    Le souvenir de son berger
    Est le plaisir qu’elle préfère,
    Et suffit pour la consoler.
      Soumise encore à sa puissance,
    Et racontant, avec candeur,
    Le trouble de sa conscience
    Et les feux qui brûlent son cœur,
    La dévote et sensible Hortense,
    Aux genoux de son Directeur,
    Pour obtenir quelque indulgence
    Des fautes qu’à sa Révérence
    Sa bouche vient de confier,
    Veut bien en faire pénitence,
    Mais ne veut pas les oublier.
      Lorsque la vieillesse pesante
    Est enfin prête à nous saisir,
    Au moment où sa main tremblante
    Nous touche et flétrit le plaisir,
    Dans une erreur qui nous enchante
    On veut encor s’entretenir,
    On en parle, l’âme est contente,
    On jouit par le souvenir.
      Le souvenir nous récompense
    Des maux qu’Amour nous fait souffrir ;
    Il nous console dans l’absence ;
    Il embellit, par sa présence,
    L’objet qui sait nous attendrir ;
    Il sait réveiller le désir,
    Sans nous porter à l’inconstance :
    C’est l’enfant chéri du plaisir
    Et le père de l’espérance.
      Surtout j’aime à me rappeler
    Une flamme, toujours chérie,
    Dont mon cœur se plaît à brûler ;
    Et si, par mes feux attendrie,
    Un jour, au gré de mon envie,
    Je parvenais à vous toucher,
    Églé, dussiez-vous vous fâcher,
    Je ne l’oublierais de ma vie.
     

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  • ÉPÎTRE À MARGOT

    Pourquoi craindrais-je de le dire ?
    C’est Margot qui fixe mon goût :
    Oui, Margot ! cela vous fait rire ?
    Que fait le nom ? la chose est tout.
    Margot n’a pas de la naissance
    Les titres vains et fastueux ;
    Ainsi que ses humbles aïeux,
    Elle est encor dans l’indigence ;
    Et pour l’esprit, quoique amoureux,
    S’il faut dire ce que j’en pense,
    À ses propos les plus heureux,
    Je préférerais son silence.
    Mais Margot a de si beaux yeux,
    Qu’un seul de ses regards vaut mieux
    Que fortune, esprit et naissance
    Quoi ! dans ce monde singulier,
    Triste jouet d’une chimère,
    Pour apprendre qui me doit plaire,
    Irai-je consulter d’Hozier ?
    Non, l’aimable enfant de Cythère
    Craint peu de se mésallier :
    Souvent pour l’amoureux mystère,
    Ce Dieu, dans ses goûts roturiers,
    Donne le pas à la Bergère
    Sur la Dame aux seize quartiers.
    Eh ! qui sait ce qu’à ma maîtresse
    Garde l’avenir incertain ?
    Margot, encor dans sa jeunesse,
    N’est qu’à sa première faiblesse,
    Laissez-la devenir catin,
    Bientôt, peut-être, le destin
    La fera Marquise ou Comtesse ;
    Joli minois, cœur libertin
    Font bien des titres de noblesse.
    Margot est pauvre, j’en conviens :
    Qu’a-t-elle besoin de richesse ?
    Doux appas et vive tendresse,
    Ne sont-ce pas d’assez grands biens ?
    Trésors d’amour ce sont les siens.
    Des autres biens, qu’a-t-on à faire ?
    Source de peine et d’embarras,
    Qui veut en jouir, les altère,
    Qui les garde, n’en jouit pas.
    Ainsi, malgré l’erreur commune,
    Margot me prouve chaque jour
    Que sans naissance et sans fortune,
    On peut être heureux en amour.
      Reste l’esprit... J’entends d’avance
    Nos beaux diseurs, docteurs subtils,
    Se récrier : « Quoi ! diront-ils,
    Point d’esprit ! Quelle jouissance !
    Que deviendront les doux propos,
    Les bons contes, les jeux de mots,
    Dont un amant, avec adresse,
    Se sert auprès de sa maîtresse,
    Pour charmer l’ennui du repos ?
    Si l’on est réduit à se taire,
    Quand tout est fait, que peut-on faire ? »
    Ah ! les beaux esprits ne sont pas
    Grands docteurs en cette science :
    Mais voyez le bel embarras !
    Quand tout est fait, on recommence.
    Et même sans recommencer,
    Il est un plaisir plus facile,
    Et que l’on goûte sans penser :
    C’est le sommeil, repos utile
    Et pour les sens et pour le cœur,
    Et préférable à la langueur
    De cette tendresse importune,
    Qui n’abondant qu’en beaux discours,
    Jure cent fois d’aimer toujours,
    Et ne le prouve jamais qu’une.
    Ô toi, dont je porte les fers,
    Doux objet d’un tendre délire !
    Le temps que j’emploie à t’écrire,
    Est sans doute un temps que je perds ?
    Jamais tu ne liras ces vers,
    Margot, car tu ne sais pas lire :
    Mais pardonne un ancien travers.
    De penser, la triste habitude
    M’obsède encore malgré moi,
    Et je fais mon unique étude,
    Au moins, de ne penser qu’à toi.
    À mes côtés, viens prendre place ;
    Le plaisir attend ton retour ;
    Viens, et je troque, dans ce jour,
    Les lauriers ingrats du Parnasse,
    Contre les myrtes de l’Amour.
     

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  • COLIN-MAILLARD

    COLIN-MAILLARD........... 

    Cherchez, Mademoiselle.
    Celui qui vous aime est à deux pas.
    Comme il est pâle : ses lèvres tremblent.
    Vous riez ?
    Il tient son cœur à deux mains.
    Mais vous passez sans le deviner.
     

    27 avril 1914
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