• NON, MON ÂME JAMAIS DE TOI NE S’EST LASSÉE

    NON, MON ÂME JAMAIS DE TOI NE S’EST LASSÉE................

    Non, mon âme jamais de toi ne s’est lassée !

    Au temps de juin, jadis, tu me disais :
    « Si je savais, ami, si je savais
    Que ma présence, un jour, dût te peser,
    Avec mon pauvre cœur et ma triste pensée
    Vers n’importe où, je partirais. »
    Et doucement ton front montait vers mon baiser.

    Et tu disais encore
    « On se déprend de tout et la vie est si pleine !

     

    Et qu’importe qu’elle soit d’or
    La chaîne
    Qui lie au même anneau d’un port
    Nos deux barques humaines ! »
    Et doucement tes pleurs me laissaient voir ta peine.

    Et tu disais,
    Et tu disais encore :
    « Quittons-nous, quittons-nous, avant les jours mauvais.
    Notre existence fut trop haute
    Pour se traîner banalement de faute en faute. »
    Et tu fuyais et tu fuyais
    Et mes deux mains éperdûment te retenaient.

    Non, mon âme jamais de toi ne s’est lassée.

     
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  • LE COMTE DE LA MI-CARÊME


    Venant d’Espagne ou de Bohème,

    Au trot de son lent cheval blanc,
    Passe, dans les villes de Brabant

    Le Comte de la Mi-Carême.

     

    Il va, là-haut, de toit en toit,

    L’oreille au trou des cheminées,
    Surprendre, avec sa haquenée,
    Ce qu’on entend et ce qu’on voit
    Dans les maisons, où les mioches
    Autour des foyers d’or, l’hiver,

    S’instruisent en des livres clairs,
     
    Comme des gens de la basoche.

     

    On l’aperçoit, les soirs de vent,

    Par la lucarne à tabatière,
    Longer les étroites gouttières.
    Il vient et va, pousse en avant,
    S’arrête, et puis revient encore ;
    Son cheval suit tous les chemins
    Qu’il lui suggère avec la main,
    Et quand parfois, au loin, s’essorent
    Ses hauts galops silencieux,
    La sueur blanche et son écume
    S’entremêlent, comme des plumes

    Aux nuages montant aux cieux.

     

    Où ne va-t-il ? Dieu seul le guide,

    Sur l’échiquier géant des tours
    Et des pignons des carrefours,
    Par les grand’routes translucides.
    Ceux qui ne l’ont pas aperçu
    Quand vers le soir sonnent les cloches,
    C’est qu’ils eurent les yeux en poche.

    Mais les enfants, eux tous, l’ont vu,
     
    — Prince de rêve et de fortune —

    Traversant l’air superbement
    Avec sa bête en diamant

    Et son manteau de clair de lune.

     

    Son chef arbore un turban bleu

    Comme le front d’un vieux roi-mage ;
    C’est un géant sur les images
    Qu’on vend dans les quartiers pouilleux
    D’Hasselt, de Mol, d’Anvers, de Lierre ;
    De sa main gauche, il tient des fouets
    Et de sa droite, un lot de jouets
    En bois léger, en carton-pierre.
    Il en a plein trente paniers
    Il en a plein vingt sacs de toile,
    Et l’on prétend qu’en chaque étoile

    Il en a plein trois cents greniers.

     

    Jouets plus clairs que feux d’aurore,

    Jouets naïfs, — dites combien !
    Ce sont les bons anges gardiens
    Qui les taillent et les décorent,

    Peignant avec leurs menus doigts
     
    L’or des manteaux, l’azur des robes ;

    N’employant rien que couleurs probes,
    Colle tenace et raide empois,
    Et ciselant chaque clochette
    Pour arlequins et pour pierrots
    Et pour chevaux qui vont au trot,

    Immobiles, sur des planchettes.

     

    Ainsi lesté, ainsi chargé,

    S’en va d’un pas toujours le même,
    Par les chemins des soirs légers,
    Le Comte de la Mi-Carême
    Il va du Weert à Saint-Amand,
    De Saint-Amand vers Rupelmonde,
    Passe Tamise, passe Termonde,

    Pour revenir vite en Brabant.

     

    Et les jouets tombent comme grêle

    Dans les foyers ouverts. Pourtant,
    Nulle oreille ne les entend
    Frôler les murs de leurs bruits frêles.
    Mais ils sont là, au matin dit,

    Comme tous ceux de l’autre année ;
     
    Les vieux recoins des cheminées,

    Superbement en sont garnis.
    Dans le matin crépusculaire,
    Les yeux aigus, les doigts errants,
    On les recueille en adorant
    On ne sait quoi de tutélaire ;
    À moins que d’un regard furtif,
    Dans l’ombre d’où elles émergent,
    On ne découvre un lot de verges

    Pour les enfants qui sont rétifs.

     

    Et c’est beau temps. Le printemps pâle

    Sur les maisons et les vergers
    Va disperser ses ors légers
    Et ses argents et ses opales ;
    Et les petits s’en vont, là-bas,
    Comme en cortège et en parade,
    Montrer gaîment aux camarades
    Les jouets nouveaux reçus par tas,
    Tandis que les malins échangent
    Tel faux pierrot, tel clown suspect
    Sans tenir compte et sans respect

    Du partage qu’ont fait les anges.
     
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  • MORCEAUX CHOISIS

    DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS 

    ***

    LA MORT DU JUIF ERRANT

    **

    Rapsodie lyrique de Schubart.

     

    Ahasver se traîne hors d’une sombre caverne du Carmel.. Il y a bientôt deux mille ans qu’il erre sans repos de pays en pays, Le jour que Jésus portait le fardeau de la croix, il voulut se reposer un moment devant la porte d’Ahasver… Hélas ! celui-ci s’y opposa, et chassa durement le Messie. Jésus chancelle et tombe sous le faix ; mais il ne se plaint pas.

    Alors, l’ange de la mort entra chez Ahasver, et lui dit d’un ton courroucé : « Tu as refusé le repos au Fils de l’Homme ; … eh bien, monstre, plus de repos pour toi jusqu’au jour où le Christ reviendra ! »

    Un noir démon s’échappa soudain de l’abîme et se mit à te poursuivre, Ahasver, de pays en pays… Les douceurs de la mort, le repos de la tombe, tout cela depuis t’est refusé !

    Ahasver se traîne hors d’une sombre caverne du Carmel… Il secoue la poussière de sa barbe, saisit un des crânes entassés là, et le lance du haut de la montagne ; le crâne saute, rebondit, et se brise en éclats… « C’était mon père ! s’écria le Juif. Encore un !… Ah ! … six encore s’en vont bondir de roche en roche… et ceux-ci… et ceux-ci ! rugit-il, les yeux ardents de rage ; ceux-ci ! ce  sont mes femmes. Ah ! les crânes roulent toujours… Ceux-ci, et ceux-ci, ce sont les crânes de mes enfants. Hélas ! ils ont pu mourir ! mais, moi, maudit, je ne le peux pas ! l’effroyable sentence pèse sur moi pour l’éternité !

    « Jérusalem tomba… J’écrasai l’enfant à la mamelle ; je me jetai parmi les flammes ; je maudis le Romain dans sa victoire… Hélas ! hélas ! l’infatigable malédiction me protégea toujours… et je ne mourus pas ! — Rome, la géante, s’écroulait en ruines ; j’allai me placer sous elle ; elle tomba… sans m’écraser ! Sur ces débris, des nations s’élevèrent et puis finirent à mes yeux… moi, je restai, et je ne puis finir !

    « Du haut d’un rocher qui régnait parmi les nuages, je me précipitai dans l’abîme des mers ; mais bientôt les vagues frémissantes me roulèrent au bord, et le trait de feu de l’existence me perça de nouveau. Je mesurai des yeux le sombre cratère de l’Etna, et je m’y jetai avec fureur !… Là, je hurlai dix mois parmi les géants, et mes soupirs fatiguèrent le gouffre sulfureux… hélas ! dix mois entiers ! Cependant, l’Etna fermenta, et puis me revomit parmi des flots de lave ; je palpitai sous la cendre, et je me mis à vivre.

    « Une forêt était en feu ; je m’y élançai bien vite… toute sa chevelure dégoutta sur moi en flammèches, mais l’incendie effleura mon corps et ne put pas le consumer. Alors, je me mêlai aux destructeurs d’hommes, je me précipitai dans la tempête des combats… Je défiai le Gaulois, le Germain… mais ma chair émoussait les lances et les dards ; le glaive d’un Sarrasin se brisa en éclats sur ma tête : je vis longtemps les balles pleuvoir sur mes vêtements comme des pois lancés contre une cuirasse d’airain. Les tonnerres guerriers serpentèrent sans force autour de mes reins, comme autour du roc crénelé qui s’élève au-dessus des nuages.

    « En vain l’éléphant me foula sous lui, en vain le cheval de guerre irrité m’assaillit de ses pieds armés de fer !… Une mine chargée de poudre éclata et me lança  dans les nues : je retombai tout étourdi et à demi brûlé, et je me relevai parmi le sang, la cervelle et les membres mutilés de mes compagnons d’armes.

    « La masse d’acier d’un géant se brisa sur moi, le poing du bourreau se paralysa en voulant me saisir, le tigre émoussa ses dents sur ma chair ; jamais lion affamé ne put me déchirer dans le cirque. Je me couchai sur des serpents venimeux, je tirai le dragon par sa crinière sanglante… le serpent me piqua, et je ne mourus pas ! le dragon s’enlaça autour de moi, et je ne mourus pas !

    « J’ai bravé les tyrans sur leurs trônes ; j’ai dit à Néron : « Tu es un chien ivre de sang ! » à Christiern : « Tu es un chien ivre de sang ! » à Mulei-Ismaël : « Tu es un chien ivre de sang ! » Les tyrans ont inventé les plus horribles supplices, tout fut impuissant contre moi.

    « Hélas ! ne pouvoir mourir ! ne pouvoir mourir !… ne pouvoir reposer ce corps épuisé de fatigues ! traîner sans fin cet amas de poussière, avec sa couleur de cadavre et son odeur de pourriture ! contempler des milliers d’années l’uniformité, ce monstre à la gueule béante, le Temps fécond et affamé, qui produit sans cesse et sans cesse dévore ses créatures !

    « Hélas ! ne pouvoir mourir ! ne pouvoir mourir !… Ô colère de Dieu ! pouvais-tu prononcer un plus effroyable anathème ? Eh bien, tombe enfin sur moi comme la foudre, précipite-moi des rochers du Carmel, que je roule à ses pieds, que je m’agite convulsivement, et que je meure ! » Et Ahasver tomba. Les oreilles lui tintèrent, et la nuit descendit sur ses yeux aux cils hérissés. Un ange le reporta dans la caverne. Dors maintenant, Ahasver, dors d’un paisible sommeil ; la colère de Dieu n’est pas éternelle ! À ton réveil, il sera là, celui dont à Golgotha tu vis couler le sang, et dont la miséricorde s’étend sur toi comme sur tous les hommes.


    LA PIPE

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Chanson de Pfeffel.

     

    « Bonjour, mon vieux ! Eh bien, comment trouvez-vous la pipe ? — Montrez donc : un pot de fleurs, en terre rouge, avec des cercles d’or !… Que voulez-vous pour cette tête de pipe ?

    — Oh ! monsieur, je ne puis m’en défaire ; elle me vient du plus brave des hommes, qui, Dieu le sait, la conquit sur un Bassa à Belgrade.

    « C’est là, monsieur, que nous fîmes un riche butin !.., Vive le prince Eugène ! On vit nos gens faucher les membres des Turcs comme du regain.

    — Nous reviendrons sur ce chapitre une autre fois, mon vieux camarade : maintenant, soyez raisonnable. Voici un double ducat pour votre tête de pipe.

    — Je suis un pauvre diable, et je vis de ma solde de retraite ; mais, monsieur, je ne donnerais pas cette tête de pipe pour tout l’or de la terre.

    « Écoutez seulement : Un jour, nous autres hussards, nous chassions l’ennemi à cœur joie ; voilà qu’un chien de janissaire atteint le capitaine à la poitrine.

    « Je mis le capitaine sur mon cheval… Il en eût fait autant pour moi, et je l’amenai doucement loin de la mêlée chez un gentilhomme.

    « Je pris soin de sa blessure ; mais, quand il se vit près de sa fin, il me donna tout son argent, avec cette tête de pipe ; il me serra la main, et mourut comme un brave.

    « — Il faut, pensai-je, que tu donnes cet argent à l’hôte, qui a trois fois souffert le pillage ; — mais je gardai cette pipe en souvenir du capitaine.

    « Dans toutes mes campagnes, je la portai sur moi comme une relique : nous fûmes tantôt vaincus, tantôt vainqueurs ! je la conservai toujours dans ma botte.

    « Devant Prague, un coup de feu me cassa la jambe : je portai la main à ma pipe et ensuite à mon pied.  
    — Je me suis ému en vous écoutant, bon vieillard, ému jusqu’aux larmes. Oh ! dites-moi comment s’appelait votre capitaine, afin que je l’honore, moi aussi, et que j’envie sa destinée.

    — On l’appelait le brave Walter ; son bien est là-bas, près du Rhin.

    — C’était mon aïeul, et ce bien est à moi. Venez, mon ami, vous vivrez désormais dans ma maison ! Oubliez votre indigence ! venez boire avec moi le vin de Walter, et manger le pain de Walter avec moi.

    — Bien, monsieur, vous êtes son digne héritier ! J’irai demain chez vous, et, en reconnaissance, vous aurez cette pipe après ma mort. »


    CHANT DE L’ÉPÉE

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Par Kœrner.

     

    « Épée suspendue à ma gauche, pourquoi donc brilles-tu si belle ? Oh ! ta joie excite la mienne… Hourra !

    — J’accompagne un brave guerrier, je défends un homme libre, et c’est ce qui fait ma joie… Hourra !

    — Ma belle épée, je suis libre, et je t’aime… oh ! je l’aime comme une épouse… Hourra !

    — À toi, ma brillante vie d’acier ; ah ! ah ! quand saisiras-tu ton épouse ?… Hourra !

    — Déjà la trompette joyeuse annonce le matin vermeil… Lorsque tonnera le canon, je saisirai ma bien-aimée… Hourra !

    — Oh ! douce étreinte, avec quel désir je t’implore ! oh ! prends-moi, cher époux, ma petite couronne t’appartient… Hourra !

    — Comme tu t’agites dans ton fourreau, épée ! ta joie de sang est bien bruyante !… Hourra !

    — Je m’agite impatiente du fourreau, parce que j’aime la bataille… Hourra ! 
    — Reste encore dans la retraite, ma bien-aimée, reste ! bientôt je t’en ferai sortir… Hourra !

    — Ne me faites pas longtemps languir… Oh ! que j’aime mon jardin d’amour, tout plein de beau sang rouge et de blessures épanouies !.. Hourra !

    — Sors donc de ton fourreau, toi qui réjouis l’œil du brave ; sors, que je le conduise dans ton domaine.,. Hourra !

    — Vive la liberté, au milieu de tout cet éclat !… l’épée brille aux feux du soleil, ainsi qu’une blanche épousée… Hourra !

    — Braves cavaliers allemands, votre cœur ne se réchauffe-t-il pas ?… Saisissez votre bien-aimée… Hourra !

    — Qu’à votre droite Dieu la bénisse, et malheur à qui l’abandonne !… Hourra !

    — Que la joie de l’épousée éclate à tous les yeux, qu’elle resplendisse d’étincelles… Hourra ! »


    APPEL

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Karl Theodor Körner (1791-1813)

     

    En avant, mon peuple ! la fumée annonce la flamme, la lumière de la liberté s’élance du nord vive et brûlante ; il faut tremper le fer avec le sang des ennemis : en avant, mon peuple ! la fumée annonce la flamme. La moisson est grande, que les faucheurs se préparent ! Dans l’épée seule est l’espoir du salut, le dernier espoir ! Jette-toi bravement dans les rangs ennemis, et fraye une route à la liberté ! Lave la terre avec ton sang ; c’est alors seulement qu’elle reprendra son innocence et sa splendeur.

    Ce n’est point ici une guerre de rois et de couronnes ; c’est une croisade, c’est une guerre sacrée : droits, mœurs, vertu, foi, conscience, le tyran a tout arraché de ton cœur, le triomphe de la liberté te les rendra. La voix des  vieux Allemands te crie : « Peuple, réveille-toi ! » Les ruines de tes chaumières maudissent les ravisseurs ; le déshonneur de tes filles crie vengeance ; le meurtre de tes fils demande du sang.

    Brise les socs, jette à terre le burin, laisse dormir la harpe, reposer la navette agile ; abandonne tes cours et tes portiques !… Que tes étendards se déploient, et que la liberté trouve son peuple sous les armes ; car il faut élever un autel en l’honneur de son glorieux avénement : les pierres en seront taillées avec le glaive, et ses fondements s’appuieront sur la cendre des braves.

    Filles, que pleurez-vous ? Qu’avez-vous à gémir, femmes, pour qui le Seigneur n’a point fait les épées ? Quand nous nous jetons bravement dans les rangs ennemis, pleurez-vous de ne pouvoir goûter aussi la volupté des combats ? Mais Dieu, dont vous embrassez les autels, vous donne le pouvoir d’adoucir par vos soins les maux et les blessures des guerriers, et souvent il accorde la plus pure des victoires à la faveur de vos prières.

    Priez donc ! priez pour le réveil de l’antique vertu, priez que nous nous relevions un grand peuple comme autrefois ; évoquez les martyrs de notre sainte liberté ; évoquez-les comme les génies de la vengeance et les protecteurs d’une cause sacrée ! Louise, viens autour de nos drapeaux pour les bénir ; marche devant nous, esprit de notre Ferdinand ; et vous, ombres des vieux Germains, voltigez sur nos rangs comme des étendards !

    À nous le ciel, l’enfer cédera ! En avant, peuple de braves !… en avant ! Ton cœur palpite et tes chênes grandissent. Qu’importe qu’il s’entasse des montagnes de tes morts !… il faut planter à leur sommet le drapeau de l’indépendance ! Mais, ô mon peuple ! quand la victoire t’aura rendu ta couronne des anciens jours, n’oublie pas que nous te sommes morts fidèles, et honore aussi nos urnes d’une couronne de chêne.


    L’OMBRE DE KŒRNER

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Par Uhland (1816).

     

    Si tout à coup une ombre se levait, une ombre de poëte et de guerrier, l’ombre de celui qui succomba vainqueur dans la guerre de l’indépendance [1], alors retentirait en Allemagne un nouveau chant, franc et acéré comme l’épée… non pas tel que je le dis ici, mais fort comme le ciel et menaçant comme la foudre.

    On parlait autrefois d’une fête délirante et d’un incendie vengeur… ici, c’est une fête : et nous, ombres vengeresses des héros, nous y descendrons, nous y étalerons nos plaies encore saignantes, afin que vous y mettiez le doigt !

    Princes ! comparaissez les premiers. Avez-vous oublié déjà ce jour de bataille où vous vous traîniez à genoux devant un homme, pour lui faire hommage de vos trônes ?… Si les peuples ont lavé votre honte avec leur sang, pourquoi les bercer toujours d’un vain espoir, pourquoi dans le calme renier les serments de la terreur ? Et vous, peuples froissés tant de fois par la guerre, ces jours brûlants vous semblent-ils déjà assez vieux pour être oubliés ? Comment la conquête du bien le plus précieux ne vous a-t-elle produit nul avantage ? Vous avez repoussé l’étranger, et pourtant tout est resté chez vous désordre et pillage, et jamais vous n’y ramènerez la liberté, si vous n’y respectez la justice.

    Sages politiques, qui prétendez tout savoir, faut-il vous répéter combien les innocents et les simples ont dépensé de sang pour des droits légitimes ? De l’incendie qui les dévore surgira-t-il un phénix dont vous aurez aidé la renaissance ?

    Ministres et maréchaux, vous dont une étoile terne décore la poitrine glacée, ce retentissement de la bataille  de Leipsick n’est-il pas venu jusqu’à vous ?… Eh bien, c’est là que Dieu a tenu son audience solennelle… Mais vous ne pouvez m’entendre, vous ne croyez pas à la voix des esprits.

    J’ai parlé comme je l’ai dû, et je vais reprendre mon essor ; je vais dire au ciel ce qui a choqué mes regards ici-bas. Je ne puis ni louer ni punir, mais tout a un aspect déplorable… pourtant je vois ici bien des yeux qui s’allument, et j’entends bien des cœurs qui battent de colère.


    LA NUIT DU NOUVEL AN D’UN MALHEUREUX

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Par Jean-Paul Richter [2].

     

    Un vieil homme était assis devant sa fenêtre à minuit ; le nouvel an commençait. D’un œil où se peignaient l’inquiétude et le désespoir, il contempla longtemps le ciel immuable, paré d’un éclat immortel, et aussi la terre, blanche, pure et tranquille ; et personne n’était autant que lui privé de joie et de sommeil, car son tombeau était là… non plus caché sous la verdure du jeune âge, mais nu et tout environné des neiges de la vieillesse. Il ne lui restait, au vieillard, de toute sa vie, riche et joyeuse, que des erreurs, des péchés et des maladies, un corps usé, une âme gâtée, et un vieux cœur empoisonné de repentirs.

    Voici que les heureux jours de sa jeunesse repassèrent devant lui comme des fantômes, et lui rappelèrent l’éclatante matinée où son père l’avait conduit à l’embranchement de deux sentiers : à droite, le sentier glorieux de la vertu, large, clair, entouré de riantes contrées où voltigeaient des nuées d’anges ; à gauche, le chemin rapide du vice, et, au bout, une gueule béante qui dégouttait de  poisons, qui fourmillait de serpents, demi-voilée d’une vapeur étouffante et noire.

    Hélas ! maintenant, les reptiles se pendaient à son cou, le poison tombait goutte à goutte sur sa langue, et il voyait enfin où il en était venu.

    Dans le transport d’une impérissable douleur, il s’écria ainsi vers le ciel : « Rends-moi ma jeunesse !… ô mon père, reconduis-moi à l’embranchement des deux sentiers, afin que je choisisse encore ! »

    Mais son père était loin, et sa jeunesse aussi. Il vit des follets danser sur la surface d’un marais, puis aller s’éteindre dans un cimetière, et il dit : » Ce sont mes jours de folie ! » Il vit encore une étoile se détacher du ciel, tracer un sillon de feu, et s’évanouir dans la terre : « C’est moi ! » s’écria son cœur, qui saignait… Et le serpent du repentir se mit à le ronger plus profondément, et enfonça sa tête dans la plaie.

    Son imagination délirante lui montre alors des somnambules voltigeant sur les toits, un moulin à vent qui veut l’écraser avec ses grands bras menaçants, et, dans le fond d’un cercueil, un spectre solitaire qui se revêt insensiblement de tous ses traits… Ô terreur ! mais voici que tout à coup le son des cloches qui célèbrent la nouvelle année parvient à ses oreilles comme l’écho d’un céleste cantique. Une douce émotion redescend en lui… ses yeux se reportent vers l’horizon et vers la surface paisible de la terre… Il songe aux amis de son enfance, qui, meilleurs et plus heureux, sont devenus de bons pères de famille, de grands modèles parmi les hommes, et il dit amèrement : « Oh ! si j’avais voulu, je pourrais comme vous passer dans les bras du sommeil cette première nuit de l’année ! je pourrais vivre heureux, mes bons parents, si j’avais accompli toujours vos vœux de nouvel an et suivi vos sages conseils ! »

    Dans ces souvenirs d’agitation et de fièvre qui le reportaient à des temps plus fortunés, il croit voir soudain le fantôme qui portait ses traits se lever de sa couche glacée… et bientôt, singulier effet du pouvoir des génies de  l’avenir, dans cette nuit de nouvelle année, le spectre s’avançait à lui sous ses traits de jeune homme.

    C’en est trop pour l’infortuné !… il cache son visage dans ses mains, des torrents de larmes en ruissellent ; quelques faibles soupirs peuvent à peine s’exhaler de son âme désespérée. « Reviens, dil-il, ô jeunesse, reviens ! »

    Et la jeunesse revint, car tout cela n’était qu’un rêve de nouvel an : il était dans la fleur de l’âge, et ses erreurs seules avaient été réelles. Mais il rendit grâces à Dieu de ce qu’il était temps encore pour lui de quitter le sentier du vice et de suivre le chemin glorieux de la vertu, qui seul conduit au bonheur.

    Fais comme lui, jeune homme, si comme lui tu t’es trompé de voie, ou ce rêve affreux sera désormais ton juge ; mais, si tu devais un jour t’écrier douloureusement : « Reviens, jeunesse, reviens !… » elle ne reviendrait pas.


    L’ÉCLIPSE DE LUNE

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Épisode fantastique, par Jean-Paul Richter.

     

    Aux plaines de la lune éclatante de lis, habite la mère des hommes, avec ses filles innombrables, dans la paix de l’éternel amour. Le bleu céleste qui flotte si loin de la terre repose étendu sur ce globe, que la poussière des fleurs semble couvrir d’une neige odorante. Là règne un pur éther que ne trouble jamais le plus léger nuage. Là demeurent de tendres âmes que la haine n’a jamais effleurées. Comme on voit s’entrelacer les arcs-en-ciel d’une cascade, ainsi l’amour et la paix les confondent toutes en une même étreinte. Mais, quand dans le silence des nuits notre globe vient à se montrer étincelant et suspendu sous les étoiles, alors toutes les âmes qui déjà l’ont habité dans la douleur et dans la joie, pénétrées d’un tendre regret et d’un doux souvenir, abaissent leurs regards vers ce  séjour, où des objets chéris vivent encore, où gisent les dépouilles qu’elles ont naguère animées ; et si, dans le sommeil, l’image radieuse de la terre vient s’offrir encore de plus près à leurs yeux charmés, des rêves délicieux leur retracent les doux printemps qu’elles y ont passés, et leur paupière se rouvre baignée d’une fraîche rosée de larmes.

    Mais, dès que l’ombre du cadran de l’éternité approche d’un siècle nouveau, alors, l’éclair soudain d’une vive douleur traverse le cœur de la mère des hommes ; car celles d’entre ses filles chéries qui n’ont point encore habité la terre, quittent la lune pour aller vêtir leurs corps, aussitôt qu’elles ont ressenti le froid engourdissement que projette l’ombre terrestre ; et la mère pleure en les voyant partir, parce que celles qui seront restées sans tache reviendront seules à la céleste patrie… Ainsi chaque siècle lui coûte quelques-uns de ses enfants, et elle tremble, lorsqu’on plein jour notre globe ravisseur vient comme un lourd nuage masquer la face du soleil.

    L’ombre de l’éternel cadran approchait du xviiie siècle, notre terre allait passer, toute sombre, entre le soleil et la lune : et déjà la mère des hommes, interdite et profondément affligée, pressait contre son cœur celles de ses filles qui n’avaient point encore porté le vêtement terrestre ; et elle leur répétait en gémissant : « Oh ! ne succombez pas, mes enfants chéris ! conservez-vous purs comme des anges, et revenez à moi ! » Ici, l’ombre marqua le siècle, et la terre couvrit le soleil entier ; un coup de tonnerre sonna l’heure ; une comète à l’épée flamboyante traversa l’obscurité des cieux, et, du sein de la voie lactée, qui tremblait, une voix s’écria : « Parais, tentateur des hommes ! car l’Éternel envoie à chaque siècle un mauvais génie pour le tenter. »

    À cet appel terrible, la mère et toutes ses filles frémirent à la fois, et ces âmes tendres fondaient en larmes, même celles qui avaient déjà habité la terre et en étaient revenues avec gloire. Soudain le tentateur, du sein de l’obscurité, se dressa sur notre globe ainsi qu’un arbre  immense, puis, sous la forme d’un serpent gigantesque, leva sa tête jusqu’à la lune, et dit : « Je veux vous séduire. »

    C’était le mauvais génie du XVIIIe siècle.

    Les lis de la lune inclinèrent leurs corolles, dont toutes les feuilles flétries se répandirent à l’instant ; l’épée de la comète flamboya en tous sens, comme le glaive de la justice s’agite de lui-même en signe qu’il va juger ; le serpent, avec ses yeux cruels, dont le trait tue les âmes, avec sa crête sanglante, avec ses lèvres qu’il lèche et qu’il ronge sans cesse, abattit sa tête sur le délicieux Éden, tandis que sa queue, avide de dommage, fouillait sur la terre le fond d’un tombeau. Au même instant, un tremblement de notre globe fait tournoyer ses anneaux fugitifs, et des vapeurs empoisonnées transpirent de son corps, chatoyantes et lourdes comme un nuage qui porte la tempête. Oh ! c’était celui-là qui longtemps auparavant avait séduit la mère elle-même. Elle détourna les yeux ; mais le serpent lui dit : « Ève, ne reconnais-tu pas le serpent ? Je veux t’enlever tes filles, Ève ; je rassemblerai tes blancs papillons sur la fange des marais. Sœurs, regardez-moi, n’ai-je pas tout ce qu’il faut pour vous séduire ? » Et des figures d’hommes se peignaient dans ses yeux de vipère, des bagues nuptiales éclataient dans ses anneaux, et des pièces d’or dans ses jaunes écailles. « C’est avec tout cela que je vous ravirai la vertu et le divin séjour de la lune. Je vous prendrai dans des filets de soie et dans des toiles d’étoffe brillante ; ma rouge couronne aura pour vous des attraits, et vous voudrez vous en parer ; j’irai d’abord m’établir dans vos cœurs, je vous parlerai, je vous louerai ; puis je me glisserai dans une bouche d’homme, et j’affermirai mon ouvrage ; puis je darderai ma langue sur la vôtre, et elle sera tranchante et pleine de poison. Enfin, c’est quand vous serez malheureuses ou sur le point de mourir, que j’abandonnerai votre cœur aux traits acérés et brûlants d’un remords inutile. Ève, reçois encore mon adieu ; tout ce que j’ai dit, elles l’oublieront heureusement avant leur naissance. » 

    Les âmes qui n’étaient pas nées, effrayées de voir si près d’elles l’épouvantable arbre du mal et ses vapeurs empoisonnées, se cachaient, se pressaient en frissonnant les unes contre les autres ; et les âmes qui étaient remontées de la terre pures comme le parfum des fleurs, agitées d’une douce joie, d’un frémissement qui n’était pas sans charme, au souvenir des dangers qu’elles avaient vaincus, s’embrassaient toutes en tremblant. Ève pressait étroitement sur son cœur Marie, la plus chère de ses filles, et, s’agenouillant, elles levèrent au ciel des yeux suppliants et baignés de larmes : « Dieu de l’éternel amour, prends pitié d’elles ! » Cependant, le monstre dardait sur la lune sa langue, effilée et divisée en deux aiguillons, comme les pinces d’un crabe ; il déchirait les lis, il avait déjà fait une tache noire sur la surface de la lune, et il répétait toujours : « Je veux les séduire. »

    Tout à coup, un premier rayon du soleil s’élança derrière la terre qui se retirait, et vint colorer d’un éclat céleste le front d’un grand et beau jeune homme qui était demeuré inaperçu au milieu des âmes tremblantes. Un lis couvrait son cœur, une branche de laurier verdissait sur son front, entrelacée de boutons de rose, et sa robe était bleue comme le ciel ; de ses paupières, mouillées de douces larmes, il jeta un regard d’amour sur les âmes troublées, comme le soleil abaisse sur l’arc-en ciel un rayon de flamme, et dit : « Je veux vous protéger. » C’était le génie de la religion. Les anneaux ondoyants du monstre se déroulèrent à sa vue, et il demeura pétrifié, tendu de la terre à la lune, immobile, tel qu’une sombre poudrière, silencieux asile de la mort.

    Et le soleil rayonna d’un éclat plus vif sur le visage du jeune homme, qui leva les yeux à la voûte étoilée et dit à l’Éternel :

    « Ô mon père ! je descends avec mes sœurs au séjour de la vie, et je protégerai toutes celles qui me resteront fidèles. Couvre d’un beau temple cette flamme divine : elle y brûlera sans le dévaster et sans le détruire. Orne cette belle âme du feuillage des grâces terrestres ; il en  protégera les fruits sans leur nuire par son ombre. Accorde à mes sœurs de beaux yeux ; je leur donnerai le mouvement et les larmes. Place dans leur sein un cœur tendre ; il ne périra pas sans avoir palpité pour la vertu et pour toi. La fleur que mes soins auront conservée pure et sans tache se changera en un beau fruit que je rapporterai de la terre ; car je voltigerai sur les montagnes, sur le soleil et parmi les étoiles, afin qu’elles se souviennent de toi et pensent qu’il y a un autre monde que celui qu’elles vont habiter. Je changerai les lis de mon sein en une blanche lumière, celle de la lune ; je changerai les roses de ma couronne en une couleur rose, celle des soirées du printemps ; et tout cela leur rappellera leur frère ; dans les accords de la musique, je les appellerai, et je parlerai du ciel où tu habites à tous les cœurs sensibles à l’harmonie ; je les attirerai vers moi avec les bras de leurs parents ; je cacherai ma voix dans les accents de la poésie, et je m’embellirai des attraits de leurs bien-aimés. Oui, elles me reconnaîtront dans les orages de l’infortune, et je dirigerai vers leurs yeux la pluie lumineuse, et j’élèverai leurs regards vers le ciel d’où elles viennent et vers leur famille. Ô mes sœurs chéries, vous ne pourrez méconnaître votre frère, quand, après une belle action, après une victoire difficile, un désir inexplicable viendra dilater votre cœur ; lorsque, durant une nuit étoilée, ou à l’aspect de la rougeur éclatante du soir, votre œil se noiera dans les torrents de délices, et que tout votre être se sentira élevé, transporté… et que vous tendrez les bras au ciel, en pleurant de joie et d’amour. Alors je serai dans vos cœurs tout entier, et je vous prouverai que je vous aime et que vous êtes mes sœurs. Et, quand, après un sommeil et un rêve bien courts, je briserai l’enveloppe terrestre, j’en détacherai le diamant divin, et je le laisserai tomber comme une goutte éclatante de rosée sur les lis de la lune.

    « Ô tendre mère des hommes, porte sur tes filles des regards plus calmes et quitte-les moins tristement ; la plupart reviendront à toi ! »  
    Le soleil avait reparu tout entier : les âmes qui n’étaient pas nées se dirigèrent vers la terre, et le génie les y suivit. Et, à mesure qu’elles approchaient de notre globe, un long flot d’harmonie traversait l’espace azuré. Ainsi, lorsque, pendant les nuits d’hiver, les blancs cygnes voyagent vers des climats plus doux, ils ne laissent sur leur passage qu’un murmure mélodieux.

    Le monstrueux serpent, tel que l’immense courbe que trace une bombe enflammée, retira à lui ses anneaux en se repliant sur la terre ; ce ne fut plus bientôt dans l’espace qu’une couronne foudroyante ; puis, ainsi qu’une trombe va se briser sur le vaisseau qu’elle menaçait, il s’abattit avec bruit, déroula de toutes parts ses mille orbes et ses mille plis, et en enveloppa à la fois tous les peuples du monde. Et le glaive du jugement s’agita de nouveau ; mais l’écho du voyage harmonieux des âmes vibrait encore dans les airs.


    LE BONHEUR DE LA MAISON

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Par Jean-Paul Richter.

    (Fragment.)

     

    … Quelques mois s’écoulèrent ainsi, au bout desquels mon oncle se trouva forcé de faire un voyage d’assez long cours, pour recueillir les débris de sa fortune : il le différa autant qu’il put, car il n’avait jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village enfoui au milieu des bois comme un nid d’oiseau, et il lui en coûtait beaucoup pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux contrevents verts, où il avait caché sa vie aux yeux méchants des hommes. En partant, il remit entre les mains de Berthe, afin de subvenir à l’entretien de la maison pendant son absence, une petite bourse de cuir assez plate, et promit de revenir bientôt. Il n’y avait là rien que de très-naturel sans doute ; pourtant, nous avions tous le cœur gros, et je ne sais pourquoi il nous semblait que nous ne le reverrions plus. Aussi, Maria et moi, nous l’accompagnâmes jusqu’au pied de la colline, trottant de toutes nos forces de chaque côté de son cheval, pour être plus longtemps avec lui. Quand nous fûmes las :

    « Assez, mes chers petits, nous dit-il ; je ne veux pas que vous alliez plus loin, Berthe serait inquiète de vous. »

    Puis il nous haussa sur son étrier, nous donna à chacun un baiser, et piqua des deux.

    Alors, un frisson me prit, et des pleurs tombèrent de mes yeux, comme les gouttes d’une pluie d’orage ; il me parut qu’on venait de fermer sur lui le couvercle du cercueil et d’y planter le dernier clou.

    « Oh ! mon Dieu ! dit Maria en laissant aller un soupir profond et comprimé, mon pauvre oncle, il était si bon ! »

    Et elle tourna vers moi ses yeux clairs nageant dans un fluide abondant et pur.

    « Ce serait un grand malheur ! lui répondis-je d’un ton de voix sourd, ne lâchant mes syllabes qu’une à une, comme un avare ses pièces d’or.

    — Bien grand ! » reprit Maria, dont j’avais compris la pensée, bien qu’elle n’osât se l’avouer à elle-même.

    Une semaine, puis deux, puis trois, et plusieurs autres s’écoulèrent sans que nous entendissions parler de mon oncle ; ni lettre ni message ; c’était comme s’il n’avait jamais été, ou comme s’il n’était plus. Berthe ne savait que penser et se perdait en conjectures ; Jacobus Pragmater hochait la tête d’un air mystérieux et significatif ; Maria était triste ; et moi par conséquent, car je ne vivais que par elle et pour elle ; ou, si par hasard un sourire venait relever les coins de sa petite bouche et faire voir ses dents brillantes comme des gouttes de rosée au fond d’une fleur, c’était un de ces sourires vagues et mélancoliques qui remuent dans l’âme mille émotions confuses mais poignantes, dont on ne saurait se rendre compte ; quand elle souriait ainsi, l’expression de sa figure avait quelque  chose de si sévère, un air de repos et de calme si profond, si harmonieusement mêlé à la grâce candide de ses traits enfantins, que toute pensée humaine s’effaçait à son aspect comme les étoiles au réveil de l’aube ; le vide se faisait à l’entour, elle seule était tout. Moi, j’étais abîmé dans cette contemplation ; car ce que je voyais, je ne l’avais pas encore vu. Une autre vie m’était ouverte ; il y avait tant de promesses de bonheur dans ce regard doux comme un souvenir de paradis, tant de consolations sur ce front blanc et pur, dans ce sourire tant de morbidesse et de laisser-aller !… Aussi je compris que cela ne pourrait durer longtemps ; je me mis à l’aimer de toutes mes forces, et à serrer ma vie afin de faire tenir une année en un jour.

    Ce fut, en effet, vers ce temps que l’on jugea à propos de m’envoyer au collège pour terminer mon éducation ébauchée par mon oncle, homme qui n’avait que du bon sens et qui n’était jamais allé à Paris. Il fallut me séparer de Maria. Ce fut mon premier chagrin, mais il fut grand ; mon cœur fut brisé, ma vie fanée à son avril, et, depuis, il s’est passé bien des printemps sans que l’arbre ait reverdi. Ce fut pour moi le coup de hache sur le serpent : les tronçons saignants s’agitent et se tordent ; quand se rejoindront-ils ?

    Comme la mauvaise saison était arrivée, Maria retourna chez ses parents et fut mise en pension : il lui fallut rester claquemurée dans une chambre, clouée à des livres insipides, ayant par-dessus sa tête un plafond de plâtre, sous ses pieds un plancher couvert d’une poussière scolastique, elle dont le cabinet d’étude avait été la tourelle fleurie du jardin, l’allée du parc, ou la grotte tapissée de mousse ; elle qui n’avait lu d’autre livre que celui de la nature et les vieilles légendes d’autrefois ; elle accoutumée à voir flotter les nuages dans le bleu, et à coucher, dans sa course légère, les pâquerettes humides de rosée qui balancent au milieu des grandes herbes leur frêle disque d’argent ; aussi, au bout d’un mois, un ennui vaste et profond la prit au cœur ; tout lui déplaisait et la  fatiguait : les conversations, les caresses et les jeux de ses compagnes lui étaient à charge ; leur joie lui semblait un sarcasme ; elle enviait leur sort tout en le méprisant, car elle ne pouvait concevoir, dans son imagination indépendante et vagabonde, cette gaieté à heures fixes, cette turbulence de plaisir qui meurt au premier coup de cloche sans se permettre d’achever la gambade commencée ; ce bonheur pareil à un chien attaché à une corde, qui saute, jappe, frétille et galope, court après sa queue, creuse le sable avec ses pattes, fait voler la poussière, mais que son collier étrangle lorsqu’il tend trop la chaîne, et veut dépasser l’étroit rayon qu’elle lui permet de parcourir. Elle ne comprenait rien à tout cela ; les études et les amusements du pensionnat lui paraissaient également puérils ; les manières roides et guindées des maîtresses et des sous-maîtresses, la prétentieuse pureté de leurs discours vides et froids, tout ce clinquant de phrases, tous ces oripeaux de mauvais aloi cousus à des guenilles fanées, ce badigeonnage oratoire plaqué sur le néant, ne disaient absolument rien ni à son cœur ni à sa tête ; les morceaux choisis qu’on lui lisait, afin de purifier son goût et d’abattre les angles trop prononcés de son caractère, lui faisaient l’effet d’une tisane claire et fade qu’on lui aurait fait avaler en lui ouvrant la bouche de force. Elle fut prêchée, grondée, mise en pénitence : ni plus ni moins, elle resta ce qu’elle était, ce que personne au monde n’avait été et ne sera jamais : Elle ! Rien n’y fit, car elle avait été coulée d’un seul jet, c’était une nature cubique et complète, à qui l’on ne pouvait rien ajouter sans produire une loupe ou une gibbosité, une nature pleine de sève et d’énergie, ayant surabondance et luxe d’animation, déversant son trop plein en sympathies ardentes et passionnées ; non une de ces natures pauvres et grêles qu’il faut achever de pièces et de morceaux, plus ou moins adroitement soudés, et dont il faut dissimuler la maigreur avec du coton et de l’ouate… En vérité, ce n’était pas cela ! Quoi donc ? La Poésie sous l’apparence d’une femme, votre rêve et le mien dans sa réalité, les battements de votre  cœur traduits et commentés par sa voix, ce qui est en vous depuis que vous êtes, et que vous ne comprenez pas, l’intelligence de l’être, la vie dans sa plus riche expression… — Je l’ai dit, frère, et je le dis encore, celle que j’ai tant aimée n’était pas taillée sur le patron des autres, elle n’avait ni fausseté ni corset.

    On ne saurait dire combien le prieuré devint triste quand Maria n’y fut plus ; c’était comme si l’on eût éteint la paillette de lumière d’un tableau de Rembrandt. Tout prit une teinte lugubre. Les murailles, noyées de larges ombres, semblaient des tentures funèbres ; les frêles capucines et les volubilis qui encadraient la fenêtre, des herbes sur un tombeau[3]. Adieu, l’eau pure épanchée par une main blanche, les fils de fer pour se rouler autour, et le vert treillis losangé où pendre ses clochettes purpurines, votre maîtresse est partie avec les beaux jours et le soleil ! Et toi, petit moineau qu’elle aimait, tu n’auras plus ni chènevis, ni grains d’orge, ni baisers d’une bouche rose, ni sommeil sur un sein de neige dont les battements te berçaient ! Va chercher ailleurs un abri contre la pluie et la grêle. Cesse de becqueter ces vitres et de les frapper de ton aile : Maria ne t’entend pas ; elle est loin, bien loin d’ici ! ils l’ont emmenée là-bas, et tu ne la verras plus !… Elle a emporté l’âme de la maison ! Le prieuré d’aujourd’hui est l’ancien, comme le cadavre est le corps ; la bouteille vide, la bouteille pleine de vieux vin du Rhin ; on a laissé le flacon ouvert, le parfum et la poésie se sont évaporés ! Ce n’est plus qu’une maison comme une autre, des murs de quatre côtés, plafond dessus, plancher dessous, l’espace au milieu… voilà ! C’est en vain qu’on chercherait quelque trace de son passage : le vol du colibri laisse-t-il un sillon dans l’air ? le lac conserve-t-il le reflet du nuage, la feuille la goutte de rosée et le chant du rossignol qui a soupiré sous son ombre ?… Non, c’est le destin ! Qu’y faire ?… Se résigner ; cacher au fond de soi, comme au fond d’un sanctuaire, sa douleur  incommensurable ; environner son âme d’un fossé, couper le monde à l’entour, et, comme l’archange tombé, ramener ses ailes sur ses yeux, de peur que les autres ne se prennent à rire en vous voyant pleurer ! Mais pourtant, si j’avais été cette muraille, cette dalle, j’aurais fidèlement retenu sa voix, et son pas ; si j’avais été ce miroir, je n’aurais pas laissé aller son image enchanteresse ; à la place de ce carreau jauni, j’aurais gardé la brume blanche qu’y avait déposée son haleine suave… oh ! certes !…


    ROBERT ET CLAIRETTE

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Ballade de Tiedge.

     

    Un vent frais parcourait la plaine ; mais il faisait lourd sous le feuillage. Les rayons du soleil couchant éclataient rouges parmi les rameaux, et le chant du grillon interrompait seul le religieux silence du soir.

    La nature s’endormait ainsi dans son repos, quand Robert et Clairette dirigèrent leur promenade vers la source de la forêt, où ils avaient naguère échangé de tendres serments : c’était pour eux un lieu sacré.

    Combien il s’était embelli depuis le jour de leur union ! Mille plantes y avaient fleuri, et la source s’en éloignait à regret, toute couverte de feuilles odorantes : douce retraite pour le voyageur qui venait parfois s’y reposer avec délices.

    Et le rossignol chanta, et l’écho après lui, quand les époux entrèrent dans le bocage ; la pleine lune leur sourit à travers les branches des ormeaux, et la source les salua d’un murmure joyeux.

    Clairette cueillit deux fleurs pareilles ; puis, les livrant au cours de l’onde, les suivit des yeux avec crainte ; mais, bientôt, l’une se sépara de l’autre, et elles ne se rejoignirent plus.

    « Oh ! soupira Clairette tremblante, vois-tu, mon  bien-aimé, les deux fleurs qui cessent de nager ensemble ; et puis l’une qui disparaît ?

    — Là-bas, dit Robert, elles vont se réunir sans doute. »

    La jeune fille cacha de ses mains son beau visage ; et la lune sembla la regarder tristement, et le grillon chanta comme s’il gémissait. « Ma Clairette, dit Robert, oh ! ne pleure donc pas ; le voile de l’avenir est impénétrable. »

    Six mois s’étaient écoulés, lorsque la guerre éclata et appela aux armes le jeune époux. « Ma bien-aimée, s’écria-t-il, je te serai toujours fidèle. » Et il se prépara au départ.

    Mais elle, versait des torrents de larmes. « Bons soldats, s’écriait-elle, mon Robert sait aimer et ne sait pas tuer ; ayez pitié de lui et de moi ! » Vaines prières ! Le devoir est de fer pour ces hommes, et ils ont brusquement séparé les deux époux.

    La jeune fille abandonnée gémit bien douloureusement ; elle suivit des yeux son ami, qui, près de disparaître, agitait un mouchoir blanc, l’appelant encore, d’une voix pleurante ; et elle ne le vit plus.

    Tous les soirs, elle quitte la maison de sa mère, et, traversant les ombres de la nuit, elle va s’asseoir sur la montagne ; là, sans cesse, elle étend les bras vers le chemin qu’il a suivi, mais ne le voit point revenir.

    La source du bocage coule et coule toujours ; l’été n’est plus, l’automne commence ; le soleil se lève, se couche ; les nuages et les vents passent sur la montagne… Le bien-aimé ne revient pas.

    La pauvre fille se fanait comme une rose ; elle retourna un jour à la source de la forêt. « C’est ici, dit-elle, ici que j’ai vu la fleur disparaître… Où donc est l’autre, maintenant ? En quel lieu Robert et Clairette se réuniront-ils ? »

    Et, succombant aux chagrins de son cœur, elle tomba mourante sur la rive ; mais des images célestes l’environnèrent à son dernier moment ; le baiser d’un ange lui ravit son âme, et la purifia des peines de ce monde.

    Un vent léger murmure seul autour de son tombeau,  où deux tilleuls jettent leur ombre ; c’est là qu’elle dort saintement sous un tapis de violettes.

    Un an écoulé, Robert revint avec des yeux où la vie s’éteignait, et des blessures, fruits d’une guerre sanglante : sa bien-aimée n’est plus, il l’apprend et s’en va reposer auprès d’elle.

    Tous les soirs, une blanche vapeur s’élève de leur tombe ; une jeune bergère la vit une fois lentement s’entr’ouvrir, et crut y distinguer deux ombres dont la vue ne l’effraya pas.


    BARDIT

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Traduit du haut allemand.

     

    Silvius Scaurus, l’un de ces Romains orgueilleux qui se sont partagé la Germanie et les Germains, manda un jour ses affranchis et leur fit déposer la vipère à tête étoilée dont ils nous meurtrissaient la chair ; il nous permit d’entrer dans la forêt des chênes, et de nous y enivrer de cervoise écumante.

    Car, ce jour-là, Silvius épousait la fille blonde d’un de nos princes dégénérés, de ceux à qui les Romains ont laissé leurs richesses pour prix de leurs trahisons ; et nous, misérables serfs, savourant à la hâte notre bonheur d’un jour, nous nous gorgions de marrons cuits, nous chantions et nous dansions avec nos sayes bleues.

    Or, il y avait là plus de trois mille hommes, et quelques affranchis qui nous surveillaient ; et, quand la nuit commença à tomber, et que les chênes répandaient une odeur enivrante, nous criâmes tous à Hédic le Barde que nous voulions un chant joyeux qui terminât dignement cette journée.

    Hédic n’avait pas coutume de nous faire attendre longtemps ses chants, et, quand nous les entendions, les  chaînes pesaient moins et le travail allait mieux ; Hédic monta sur un tronc d’arbre coupé à trois pieds du sol, et commença.

    Il ne sortit de sa bouche rien de joyeux comme on s’y attendait, mais un chant tel qu’on n’en sait plus faire de nos jours ; et, pour le langage, ce n’était pas de ce germain bâtard, mêlé de mots latins, qui vous affadit le cœur en passant, comme si l’on buvait de l’huile ;

    Mais de ce haut allemand, de ce pur saxon si dur et si fort, qu’à l’entendre on croirait que c’est le marteau d’une forge qui bondit et rebondit incessamment sur son enclume de fer.

    Il chanta les temps passés et les exploits des hommes vaillants dont nous prétendons descendre. Il chanta la liberté des bois et le bonheur des cavernes ; et l’éclair de la joie s’éteignit dans nos yeux tout d’un coup, et nos poitrines s’affaissèrent comme des outres vidées.

    Un affranchi, voyant cela, poussa Hédic à bas du tronc d’arbre et lui détacha la langue avec son poignard ; puis, le rejetant à la même place : « Continue ! » cria-t-il en riant comme une nuée de ramiers qui retourne au nid le soir.

    Hédic, sans témoigner qu’il ressentît aucune douleur, se leva lentement, puis promena des yeux de feu sur la foule qui l’entourait : elle ondulait comme un champ de blé, stupéfaite et incertaine…

    Hédic ouvrit la bouche, et il arriva (nos dieux le permirent) une chose prodigieuse et effrayante : il s’élança de ses lèvres une sorte de vapeur épaisse et enflammée où l’œil croyait distinguer des figures bizarres et confuses.

    Cette vapeur allait s’élargissant derrière la tête du barde, et eut bientôt envahi tout l’horizon ; puis, telle qu’un tableau immense, elle nous retraça les batailles de nos pères, nos forêts incendiées, nos femmes ravies par les armées romaines.

    Et, à mesure que la vapeur merveilleuse s’exhalait de la bouche d’Hédic, des images nouvelles se formaient, et  nous pûmes admirer longtemps les traits divins d’Arminius et de Trusnelda, sa vaillante épouse.

    Pendant tout cela, on dansait au palais de Silvius Scaurus ; un festin bruyant réunissait les seigneurs voisins, et les cymbales et les flûtes dispersaient au loin de ravissants accords.

    Mais, avant la fin de la nuit, plus doux et plus mélodieux à nos oreilles, des cris et des gémissements retentirent dans le palais, la flamme joyeuse se prit à danser aussi dans les salles dorées.

    Et la nouvelle épouse posséda, cette nuit-là, plus d’amants qu’aucune Romaine n’en eut jamais…, tandis que, non loin d’elle, Silvius Scaurus vomissait son repas de noces par vingt bouches sanglantes.


    LES AVENTURES
    DE LA NUIT DE SAINT-SYLVESTRE

     

    MORCEAUX CHOISIS.. DE DIVERS POËTES ALLEMANDS

    Conte inédit d’Hoffman.

    AVANT-PROPOS.

     

    Le voyageur enthousiaste dont l’album nous fournit cette fantaisie à la manière de Callot sépare visiblement si peu sa vie intérieure de sa vie extérieure, qu’on aurait peine à indiquer d’une manière distincte les limites de chacune ; mais, comme il est vrai que toi-même, bienveillant lecteur, tu n’as point de ces limites une idée bien précise, notre visionnaire te les fera peut-être franchir à ton insu, et ainsi tu te trouveras lancé tout à coup dans une région étrange et merveilleuse, dont les mystérieux habitants s’introduiront peu à peu dans ta vie extérieure et positive ; de sorte que vous serez bientôt ensemble àtu et à toi, comme de vieux compagnons.

    Accepte-les pour tels, et accommode-toi à leurs  singulières allures, de manière à supporter sans peine les légers saisissements que leur commerce immédiat pourra quelquefois te causer : je t’en prie de toutes mes forces, bienveillant lecteur. Que puis-je faire de plus pour le voyageur enthousiaste à qui sont arrivées déjà, en divers lieux, et particulièrement à Berlin, dans la soirée de la Saint-Sylvestre, tant de singulières et folles aventures ?

     

    I. — LA BIEN-AIMÉE.

     

    J’avais la mort dans l’âme, la froide mort, et je croyais sentir comme des glaçons aigus s’élancer de mon cœur dans mes veines ardentes. Égaré, je me précipitai, sans manteau, sans chapeau, au sein de la nuit épaisse, orageuse. Les girouettes grinçaient ; il semblait que l’on entendît se mouvoir les rouages éternels et formidables du temps, comme si la vieille année allait, telle qu’un poids énorme, se détacher et rouler sourdement dans l’abîme. Tu sais bien que cette époque, Noël et le nouvel an, que vous accueillez, vous, avec une satisfaction calme et pure, vient toujours me précipiter, hors de ma paisible demeure, dans les flots d’une mer écumante et furieuse.

    Noël !… ce sont des jours de fête dont l’éclat aimable me séduit longtemps d’avance ; à peine puis-je les attendre. Je suis meilleur, plus enfant que tout le reste de l’année ; mon cœur ouvert à toutes les joies du ciel ne peut nourrir aucune pensée noire ou haineuse ; je redeviens un jeune garçon, avec sa joie vive et bruyante. Parmi les étalages bigarrés, éclatants, des boutiques de Noël, je vois des figures d’ange me sourire, et, à travers le tumulte des rues, les soupirs de l’orgue saint m’arrivent comme de bien loin ; car un enfant nous est né ! Mais, la fête achevée, tout ce bruit s’abat, tout cet éclat se perd dans une sourde obscurité. À chaque année, toujours des fleurs qui se flétrissent, et dont le germe se dessèche, sans espoir qu’un soleil de printemps ranime jamais leurs rameaux ! Certes, je sais fort bien cela ; mais une  puissance ennemie, chaque fois que l’an touche à sa fin, ne manque jamais de me le rappeler avec une satisfaction cruelle. « Vois, murmure-t-elle à mon oreille, vois combien de plaisirs, cette année, t’ont abandonné pour toujours ! Mais aussi tu es devenu plus sage, tu n’attaches désormais aucun prix à des divertissements frivoles ; te voilà de plus en plus un homme grave, un homme sans plaisirs. »

    Le diable me réserve toujours pour le soir de la Saint-Sylvestre un singulier régal de fête : il prend bien son temps, puis s’en vient, avec un rire odieux, déchirer mon sein de ses griffes aiguës et se repaître du plus pur sang de mon cœur. Il se sert, à cet effet, de tout ce qui se présente ; témoin hier encore le conseiller de justice, qui se trouva être l’instrument qu’il lui fallait. Il y a toujours chez lui (chez le conseiller) grande réunion le soir de la Saint-Sylvestre ; il a la fureur, alors, de vouloir ménager à chacun une surprise agréable pour la nouvelle année, et s’y prend d’une manière si gauche et si stupide, que tous les plaisirs qu’il avait imaginés, à grand-peine, aboutissent d’ordinaire à un désappointement ridicule et pénible. Dès que j’entrai dans l’antichambre, le conseiller de justice se hâta de venir à ma rencontre, m’arrêtant à la porte du sanctuaire, d’où partaient les vapeurs du thé accompagnées de parfums exquis ; il sourit d’une façon singulière et me dit, avec tout l’air de finesse bienveillante qu’il put se donner :

    « Mon bon ami, mon bon ami, quelque chose de délicieux vous attend dans le salon !… une surprise admirable, digne de la belle soirée de la Saint-Sylvestre. N’allez pas vous effrayer ! »

    Ces mots me tombèrent lourdement sur le cœur ; de sombres pressentiments s’en élevèrent, et je me sentis cruellement oppressé. Les portes s’ouvrirent, je me précipitai rapidement dans le salon, et, sur le sofa, au milieu des dames, son image radieuse s’offrit à moi. C’était elle !… elle-même, que je n’avais point vue depuis tant d’années ! Tous les heureux moments de ma vie repassèrent soudain dans mon âme comme un éclair rapide et puissant. Plus d’éloignement funeste ! bien loin même l’idée d’une séparation nouvelle !

    Par quel hasard merveilleux se trouvait-elle de retour ? quel rapport existait-il entre elle et la société du conseiller, qui ne m’avait jamais appris qu’il la connût ? Je ne m’arrêtai point un instant à ces pensées… Je la retrouvais enfin !

    Immobile, tel qu’un homme frappé de la foudre, voilà comme j’étais sans doute.

    Le conseiller me poussa doucement :

    « Allons, mon ami, mon ami ! »

    Machinalement, je m’avançai ; mais je ne voyais qu’elle, et de mon sein oppressé ces mots purent s’échapper à peine.

    « Mon Dieu ! mon Dieu ! Julie ici ! »

    J’étais auprès de la table à thé ; ce fut alors seulement que Julie m’aperçut. Elle se leva et me dit, du ton qu’on parlerait à un étranger :

    « Je me réjouis beaucoup de vous rencontrer ici. Votre santé paraît bonne ! »

    Puis elle se rassit, et, s’adressant à une dame auprès d’elle :

    « Aurons-nous au théâtre quelque chose d’intéressant la semaine qui vient ? »

    Tu t’approches d’une fleur charmante qui éclatait à tes yeux au milieu de parfums suaves et voluptueux ; mais, au moment où tu te penches pour en admirer les vives couleurs, voilà qu’un froid et venimeux basilic s’élance de sa corolle enflammée pour te lancer la mort avec ses yeux perfides… C’est ce qui venait de m’arriver. Je saluai gauchement les dames, et, pour ajouter encore le ridicule à ma profonde douleur, je coudoyai, en me retournant rapidement, le conseiller de justice, qui se trouvait derrière moi, et lui jetai hors des mains une tasse de thé fumant sur son jabot admirablement bien plissé ; on rit de l’infortune du conseiller et plus encore de ma maladresse. Ainsi tout, ce soir-là, tendait à me rendre  excessivement bouffon, et je me résignai, en homme, à ma destinée. Julie n’avait point ri ; mes regards égarés rencontrèrent les siens, et ce fut comme si un rayon du bonheur d’autrefois, de cette vie toute d’amour et de poésie, revenait me sourire encore.

    Quelqu’un qui commença à improviser sur le piano, dans la chambre voisine, mit alors en mouvement toute la société. C’était, disait-on, un virtuose étranger, nommé Berger, qui jouait divinement, et à qui l’on devait toute son attention.

    « Ne fais donc pas sonner ainsi ta cuiller à thé, Mimi ! » s’écria le conseiller.

    Et, inclinant légèrement la main du côté de la porte, il invita les dames avec un agréable « Eh bien ? » à s’approcher du virtuose. Julie aussi s’était levée et se dirigeait lentement vers la salle voisine. Tout en elle avait pris je ne sais quel caractère étrange ; il me sembla qu’elle était plus grande qu’autrefois et que ses formes s’étaient développées de manière à ajouter merveilleusement à sa beauté. La coupe singulière de sa robe blanche et surchargée de plis, qui ne couvrait qu’à moitié sa gorge, son dos et ses épaules ; ses vastes manches, qui se rétrécissaient aux coudes, sa chevelure séparée sur le front et répandue derrière sa tête en tresses multipliées, lui donnaient quelque chose d’antique ; elle rappelait les vierges des peintures de Miéris ; et pourtant il me semblait avoir vu quelque part, de mes yeux bien ouverts, cet être en qui Julie s’était transformée. Elle avait ôté ses gants, et rien ne lui manquait, pas même les bracelets d’un merveilleux travail, attachés au-dessus de la main, pour ressembler complètement à cette image d’autrefois, qui m’assaillait toujours plus vivante et plus colorée.

    Julie se tourna vers moi avant d’entrer dans le salon voisin, et je crus m’apercevoir que cette figure angélique, jeune et pleine de grâce, se contractait dans une amère ironie : quelque chose d’horrible, de délirant, s’empara de moi et fit frémir convulsivement tous mes nerfs. 

    « Oh ! il joue divinement bien ! » murmura une demoiselle, animée par une tasse de thé bien sucré.

    Et je ne sais comment il se fit que son bras se trouva passé dans le mien, et je la conduisis, ou plutôt elle m’entraîna dans la salle voisine. Berger faisait alors mugir le plus furieux ouragan ; ses accords puissants s’élançaient et retombaient comme les vagues d’une mer en furie : cela me fit du bien. Julie se trouvait à mon côté et me disait de sa voix d’autrefois, la plus douce et la plus tendre :

    « Je voudrais te voir au piano, chantant l’espérance et le bonheur qui sont passés ! »

    L’ennemi s’était retiré de moi, et dans ce seul mot : Julie j’aurais voulu exprimer toute la félicité du ciel qui me revenait. D’autres personnes, en passant entre nous, m’éloignèrent d’elle. Il était clair qu’elle m’évitait maintenant ; mais je parvins tantôt à respirer sa douce haleine, tantôt à effleurer son vêtement, et l’aimable printemps, que j’avais cru à jamais passé, ressuscitait, paré de couleurs éclatantes. Berger avait laissé s’abattre la tempête ; le ciel s’était éclairci, et, semblables aux petits nuages dorés du matin, de vaporeuses mélodies nageaient mollement dans le pianissimo.

    Le virtuose reçut, en terminant, des applaudissements unanimes et bien mérités ; puis l’assemblée se mêla confusément, de sorte que je me retrouvai auprès de Julie. J’avais l’esprit animé, je voulus la saisir, l’embrasser, dans le transport de ma douloureuse passion ; mais la maudite figure d’un valet importun surgit tout à coup entre nous deux.

    « Peut-on vous offrir ?… » nous dit-il d’une voix désagréable, en présentant un vaste plateau.

    Au milieu des verres, remplis d’un punch fumant, s’élevait une coupe artistiquement ciselée, remplie de la même liqueur, à ce qu’il paraissait. Comment cette coupe se trouva parmi ces verres, c’est ce que sait mieux que moi celui que j’apprends de plus en plus à connaître ; celui qui, en marchant, décrit toujours avec son pied, comme  Clément dans Octavien, des crochets fort bizarres, et qui aime par dessus tout les manteaux rouges et les plumes rouges. Julie prit cette coupe ciselée, qui brillait d’un éclat singulier, et me l’offrit en disant :

    « Recevras-tu encore ce breuvage de ma main aussi volontiers qu’autrefois ?

    — Julie ! Julie ! » m’écriai-je en soupirant.

    Et, saisissant la coupe, j’effleurai ses doigts délicats ; des étincelles électriques pétillèrent en parcourant mes artères et mes veines. Je buvais et je buvais toujours : il me semblait que de petites langues de feu bleuâtre voltigeaient à la surface du verre et autour de mes lèvres. La coupe était vidée, et j’ignore moi-même comment il se fit que je me trouvai dans un cabinet éclairé par une lampe d’albâtre, assis sur une ottomane, et Julie ! Julie à mes côtés, qui me souriait avec son regard d’enfant… comme autrefois !…

    Berger s’était remis au piano : il jouait l’andante de la sublime symphonie en mi bémol de Mozart, et, enlevée sur les ailes puissantes de l’harmonie, mon âme retrouvait ses plus beaux jours d’amour et de bonheur… Oui, c’était Julie ! Julie elle-même, belle et douce comme les anges ! Notre entretien, complainte d’amour passionnée, avait plus de regards que de paroles ; sa main était dans la mienne.

    « Désormais je ne te quitte plus ; ton amour est l’étincelle qui va rallumer en moi une vie plus élevée dans l’art et dans la poésie : sans toi, sans ton amour tout est froid, tout est mort ! Mais n’es-tu donc pas revenue afin de m’appartenir pour toujours ?… »

    En ce moment, il entra, en se dandinant lourdement, une longue figure, aux jambes d’araignée, avec des yeux sortant de la tête comme ceux des grenouilles, qui, souriant d’un air coquet, criait de sa petite voix aigre :

    « Mais où diantre est donc restée ma femme ? »

    Julie se leva et me dit, d’un ton de voix qui n’était plus la sienne :

    « Retournons vers la compagnie ; mon mari me  cherche. Vous avez été encore fort amusant, mon cher ami : c’était toujours la même humeur fantasque et capricieuse qu’autrefois ; seulement, ménagez-vous sous le rapport de la boisson. »

    Et le petit-maître aux jambes d’araignée lui prit la main ; elle le suivit, en riant, dans le salon.

    « Perdue à jamais ! » m’écriai-je.

    « Eh ! sans doute, Codille, mon cher ! » observa une bête qui jouait à l’ombre.

    Je me précipitai dehors… dehors, dans la nuit orageuse !…

     

    II. — LA SOCIÉTÉ DANS LE CABARET.

     

    Il peut être fort agréable de se promener de long en large sous les tilleuls, mais non pas dans la nuit de la Saint-Sylvestre, par un froid pénétrant et une neige battante. C’est une réflexion que je fis, étant nu-tête et sans manteau, quand je sentis un vent glacé envelopper mon corps tout brûlant de fièvre. Je traversai dans cet état le pont de l’Opéra, et, passant devant le château, je me détournai et pris par le pont des Écluses en laissant la Monnaie derrière moi.

    J’arrivai dans la rue des Chasseurs, près du magasin de Thiermann : les appartements étaient fort bien éclairés ; j’allais entrer, car j’étais transi de froid, et je sentais le besoin de m’abreuver à longs traits de quelque liqueur forte. En ce moment, une société, tout animée d’une joie bruyante, se précipita hors de la maison : ils parlaient d’huîtres superbes et de l’excellent vin de la comète de 1811.

    « Il avait bien raison, s’écria l’un d’eux, que je reconnus pour un officier supérieur des uhlans, celui qui, l’an passé, à Mayence, pestait contre ces faquins d’aubergistes qui n’avaient pas voulu absolument, en 1794, lui servir de leur vin de 1811. »

    Tous riaient à gorge déployée. J’étais allé involontairement quelques pas plus loin, et je me trouvai devant un  cabaret éclairé d’une seule lumière. Le Henri V de Shakespeare ne se vit-ii pas réduit un jour à un tel degré de lassitude et d’humilité, que la pauvre créature nommée Petite Bière lui vint à l’esprit ? Dans le fait, pareille chose m’arriva : j’avais soif d’une bouteille de bonne bière anglaise, et je descendis rapidement dans le cabaret.

    « Que désirez-vous ? » dit l’aubergiste s’avançant d’un air agréable et la main à son bonnet.

    Je demandai une bouteille de bonne bière anglaise, avec une pipe d’excellent tabac, et je me trouvai bientôt dans une quiétude si sublime, que force fut au diable lui-même de me respecter et de me laisser quelque repos. — Oh ! conseiller de justice ! si tu m’avais vu, au sortir de ton brillant salon, dans un obscur cabaret, buvant, au lieu de thé, de la petite bière, tu te serais détourné de moi avec un orgueilleux dédain.

    « Est-il donc étonnant, aurais-tu murmuré, qu’un pareil homme soit dans le cas de ruiner les jabots les plus délicieux ? »

    Sans chapeau, sans manteau, je devais être pour ces gens un sujet d’étonnement. L’hôte avait une question sur les lèvres, quand on frappa à la fenêtre ; une voix cria d’en haut :

    « Ouvrez, ouvrez, me voici ! »

    L’hôte se hâta de monter et rentra bientôt, élevant dans ses mains deux flambeaux ; un homme fort grand et fort maigre descendit après lui. En passant sous la porte fort basse, il oublia de se baisser et se heurta assez rudement ; mais un bonnet noir, en forme de barette, qu’il portait, le préserva de tout accident. Il eut soin de passer le plus près possible de la muraille et s’assit en face de moi, pendant que l’on plaçait les lumières sur la table. On pouvait bien dire de lui qu’il avait un air distingué et mécontent : il demanda, d’un ton de mauvaise humeur, une pipe et de la bière, et à peine avait-il rendu quelques bouffées de tabac, qu’un nuage épais de fumée nous enveloppa. Sa figure avait, au reste, quelque chose de si caractéristique et de si attrayant, que j’en fus charmé tout  d’abord, malgré sa mine sombre. Sa chevelure noire et épaisse, séparée sur son front, se répandait des deux côtés en une profusion de petites boucles, ce qui lui donnait quelque ressemblance avec les portraits de Rubens. Quand il se fut débarrassé de son vaste manteau, je m’aperçus qu’il était vêtu d’un kurtka noir avec des tresses nombreuses ; mais ce qui me surprit davantage, c’est qu’il portait, par-dessus ses bottes, de fort belles pantoufles. Je remarquai cela pendant qu’il secouait sa pipe, fumée en cinq minutes. Notre conversation avait peine à se lier ; l’étranger semblait très-préoccupé d’un grand nombre de plantes singulières qu’il avait tirées d’un étui, et qu’il examinait avec soin. Je lui témoignai mon étonnement de voir d’aussi belles plantes, et lui demandai, comme elles paraissaient toutes fraîches, s’il les avait recueillies au jardin botanique ou chez Boucher. Il sourit d’une manière assez étrange et répondit :

    « Vous ne me paraissez pas fort sur la botanique ; autrement, vous ne m’auriez point aussi… »

    Il hésita ; j’ajoutai à demi-voix :

    « Sottement…

    — Questionné, termina-t-il d’un ton de franchise bienveillante. Vous auriez, poursuivit-il, reconnu, du premier coup d’œil, que ce sont là des plantes alpestres qui ne croissent que sur le Chimboraço. »

    L’étranger prononça ces mots presque à voix basse ; je te laisse à penser s’ils me causèrent une singulière émotion. Les questions expiraient sur mes lèvres ; mais une sorte de pressentiment s’élevait en moi, et je me figurai que, si je n’avais pas vu souvent l’étranger, je l’avais du moins rêvé.

    On frappa de nouveau à la fenêtre ; l’hôte ouvrit, et une voix cria :

    « Ayez la bonté de couvrir votre miroir !

    — Ah ! ah ! dit l’hôte, c’est le général Souvorov, qui vient bien tard ! »

    L’hôte couvrit son miroir, et aussitôt sauta, avec une rapidité assez maladroite, ou mieux avec une légèreté  assez pesante, un petit homme grêle, enveloppé d’un manteau d’une couleur brune singulière, qui formait mille plis et un grand nombre d’autres plus petits encore et flottant autour de sa taille d’une manière si étrange, qu’à la lueur du flambeau, on eût cru voir plusieurs formes se déployer et se replier sur elles-mêmes comme dans les fantasmagories d’Eusler. Il se mit à frotter ses mains, cachées dans ses longues manches, et s’écria :

    « Froid ! froid ! oh ! qu’il fait froid !… En Italie, c’est bien différent ! bien différent !… »

    Il finit par prendre place entre moi et mon grand voisin, disant :

    « Cette fumée est insupportable !… Tabac contre tabac !… Si j’avais une prise seulement ! »

    La tabatière de métal poli dont tu m’avais fait cadeau se trouvait dans ma poche ; je la tirai afin d’offrir du tabac au petit étranger. À peine l’aperçut-il, qu’il la repoussa violemment des deux mains, en s’écriant :

    « Loin ! bien loin cet odieux miroir !… »

    Sa voix avait quelque chose d’effrayant, et, quand je le regardai, tout étonné, il était entièrement différent de ce qu’il m’avait paru d’abord. Il avait sauté dans la salle avec une physionomie agréable et toute jeune ; mais il présentait maintenant le visage ridé, pâle comme la mort, d’un vieillard aux yeux caves.

    Saisi d’effroi, je m’élançai vers le plus grand des deux étrangers.

    « Au nom du ciel, regardez donc ! » allais-je m’écrier.

    Mais lui, absorbé dans l’examen de ses plantes, n’avait rien vu de ce qui venait de se passer, et, dans le même instant, le petit cria : « Vin du Nord ! » avec son ton un peu précieux.

    Bientôt l’entretien commença entre nous ; le petit me déplaisait assez, mais le grand savait parler sur les choses les moins importantes en apparence avec beaucoup de profondeur et d’agrément, quoiqu’il eût à lutter sans cesse contre une langue qui n’était pas la sienne, et qu’il se servît souvent de mots impropres ; ce qui, du reste,  donnait à son langage une originalité piquante ; de sorte que, tout en m’inspirant pour lui-même un sentiment d’estime et d’amitié, il affaiblissait aussi l’impression désagréable que le petit homme m’avait fait éprouver.

    Ce dernier semblait supporté par des ressorts, car il s’agitait çà et là sur sa chaise, gesticulant beaucoup des mains ; — mais une sueur glacée découla de mes cheveux sur mon dos, quand je m’aperçus clairement qu’il me regardait avec deux visages différents ; et surtout il considérait souvent, avec son vieux visage, quoique moins horriblement qu’il ne m’avait fixé d’abord, l’autre étranger, dont l’air paisible contrastait avec sa perpétuelle mobilité.

    Dans cette mascarade de notre vie d’ici-bas, souvent l’esprit regarde avec des yeux pénétrants au travers des masques et reconnaît ceux qui sont de sa famille ; c’est de cette manière que, si différents du reste des hommes, nous nous regardâmes et nous reconnûmes tous trois dans ce cabaret. Dès lors, notre entretien prit ce caractère sombre qui ne convient qu’aux âmes blessées à mort pour jamais.

    « C’est encore un clou dans cette vie, dit le grand.

    — Oh Dieu ! repris-je, le diable n’en a-t-il pas enfoncé partout à notre intention ? Dans les murs de nos demeures, dans les bosquets, dans les buissons de roses… Où pouvons-nous passer sans y laisser accroché quelque lambeau de nous-mêmes ? Il semble, mes dignes compagnons, que nous ayons tous perdu quelque chose de cette manière : moi, par exemple, il me manque, cette nuit, mon manteau et mon chapeau ; tous deux sont pendus à un clou, dans l’antichambre du conseiller de justice, comme vous savez bien. »

    Le petit homme et le grand tressaillirent à la fois, comme frappés du même coup à l’imprévu : le petit me regarda en grimaçant avec sa plus laide figure ; puis, sautant rapidement sur une chaise, il alla raffermir la toile qui couvrait le miroir, pendant que l’autre mouchait les chandelles avec soin.

    Notre entretien eut peine à se renouer ; nous en vînmes  cependant à parler d’un jeune peintre fort distingué, nommé Philippe, et du portrait d’une princesse qu’il avait exécuté admirablement, inspiré dans son œuvre par le génie de l’amour et par cet ineffable désir des choses d’en haut qu’il avait puisé dans l’âme profondément religieuse de celle qu’il aimait.

    « Il est tellement ressemblant, dit le plus grand étranger, que c’est moins son portrait que le reflet de son image.

    — C’est vrai ! m’écriai-je, on le dirait volé dans un miroir ! »

    Le petit homme se leva tout d’un coup, me regarda furieusement avec son vieux visage, dont les yeux lançaient du feu.

    « Cela est absurde ! s’écria-t-il, cela est insensé ! Qui pourrait dérober une image dans un miroir ?

    — Qui le pourrait ? Le diable, peut-être, à votre avis ?

    — Ho ! ho ! frère, celui-là brise la glace avec ses lourdes griffes, et les mains blanches et frêles d’une image de femme se couvrent de blessures et de sang. Ha ! ha ! montre-moi l’image… l’image volée dans un miroir, et je fais devant toi le saut de carpe de mille toises de haut. Entends-tu, misérable drôle ? »

    Le grand se leva à son tour, s’avança vers le petit, et lui dit :

    « Ne faites donc pas tant d’embarras, mon ami, ou vous vous ferez jeter du bas de l’escalier en haut. Je crois, du reste, que votre reflet, à vous, est dans un misérable état.

    — Ha ! ha ! ha ! s’écria le petit en riant dédaigneusement et avec une sorte de frénésie ; ha ! ha ! ha ! crois-tu ?… crois-tu ?… J’ai du moins encore ma belle ombre ! pitoyable faquin, j’ai encore mon ombre ! »

    À ces mots, il sauta hors du cabaret, et nous l’entendîmes encore qui éclatait de rire et criait dans la rue :

    « J’ai encore mon ombre !… mon ombre ! »

    Le grand était retombé, anéanti et tout blême, sur sa  chaise, la tête dans ses deux mains, et sa poitrine oppressée exhalait à grand’ peine un profond soupir.

    « Qu’avez-vous ? lui demandai-je avec intérêt.

    — Oh ! monsieur, ce vilain homme qui a si mal agi avec nous, qui m’a relancé jusque dans ce cabaret, ma retraite ordinaire, où j’aime à rester seul, à peine visité de temps à autre par quelque gnome qui vient s’accroupir sous la table et grignoter quelques miettes de pain ; ce méchant homme m’a replongé dans ma plus cruelle infortune… Hélas ! j’ai perdu, à jamais perdu mon… Adieu ! »

    Il se leva et traversa le caveau pour sortir : tout restait éclairé autour de lui ; il ne projetait aucune ombre. Je m’élance à sa poursuite avec transport.

    « Pierre Schlemihl ! Pierre Schlemihl ! » m’écriai-je tout joyeux.

    Mais il avait jeté ses pantoufles ; je le vis enjamber par-dessus la caserne des gendarmes, et disparaître dans l’obscurité.

    Lorsque je voulus rentrer dans le caveau, l’hôte me jeta la porte au nez en s’écriant :

    « Le bon Dieu me garde de pareils hôtes ! »

     


    1.  Kœrner fut tué, en 1813, dans une bataille contre les Français.
    2.  Nous avons cru devoir donner, parmi les poésies, les trois morceaux qui suivent, quoiqu’ils soient en prose dans l’original.
    3.  Pauvres fleurs séchées et jaunies au vent de novembre.
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  • L’Ombre de Kœrner

    Traduction par Gérard de Nerval .

    L’Ombre de Kœrner........

     

    Si tout à coup une ombre se levait, une ombre de poëte et de guerrier, l’ombre de celui qui succomba vainqueur dans la guerre de l’indépendance [1], alors retentirait en Allemagne un nouveau chant, franc et acéré comme l’épée… non pas tel que je le dis ici, mais fort comme le ciel et menaçant comme la foudre.

    On parlait autrefois d’une fête délirante et d’un incendie vengeur… ici, c’est une fête : et nous, ombres vengeresses des héros, nous y descendrons, nous y étalerons nos plaies encore saignantes, afin que vous y mettiez le doigt !

    Princes ! comparaissez les premiers. Avez-vous oublié déjà ce jour de bataille où vous vous traîniez à genoux devant un homme, pour lui faire hommage de vos trônes ?… Si les peuples ont lavé votre honte avec leur sang, pourquoi les bercer toujours d’un vain espoir, pourquoi dans le calme renier les serments de la terreur ? Et vous, peuples froissés tant de fois par la guerre, ces jours brûlants vous semblent-ils déjà assez vieux pour être oubliés ? Comment la conquête du bien le plus précieux ne vous a-t-elle produit nul avantage ? Vous avez repoussé l’étranger, et pourtant tout est resté chez vous désordre et pillage, et jamais vous n’y ramènerez la liberté, si vous n’y respectez la justice.

    Sages politiques, qui prétendez tout savoir, faut-il vous répéter combien les innocents et les simples ont dépensé de sang pour des droits légitimes ? De l’incendie qui les dévore surgira-t-il un phénix dont vous aurez aidé la renaissance ?

    Ministres et maréchaux, vous dont une étoile terne décore la poitrine glacée, ce retentissement de la bataille  de Leipsick n’est-il pas venu jusqu’à vous ?… Eh bien, c’est là que Dieu a tenu son audience solennelle… Mais vous ne pouvez m’entendre, vous ne croyez pas à la voix des esprits.

    J’ai parlé comme je l’ai dû, et je vais reprendre mon essor ; je vais dire au ciel ce qui a choqué mes regards ici-bas. Je ne puis ni louer ni punir, mais tout a un aspect déplorable… pourtant je vois ici bien des yeux qui s’allument, et j’entends bien des cœurs qui battent de colère.


    1.  Kœrner fut tué, en 1813, dans une bataille contre les Français.

     

     

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  • Sérénade..

    Sérénade...........Uhland

    – Qui m’éveille de mon sommeil, avec ces sons harmonieux ? Ô mère, voyez ! voyez qui ce peut être à cette heure : il est si tard !

    – Je n’entends rien ; je ne vois rien. Continue à dormir doucement : on ne te donne pas maintenant de sérénade ; toi, pauvre enfant malade !

    – Ce n’est point une musique terrestre qui me rend ainsi joyeux ; ce sont les anges qui m’appellent avec leurs chants : ô mère, bonsoir !

    **

    poète, juriste et homme politique allemand (1787 – 1862)

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  • Sentier des bois

    Sentier des bois..........Eugène Pottier..(1816 – 1887)

    À Ernest CHEROUX (Lice chansonnière).




    Comme un ruban jaune étendu
    Sous ta voûte de calme et d’ombre,
    Petit sentier, dans le bois sombre,
    Tu vas indécis et perdu.
    Cerveau malade, âme ravie,
    Entre la ronce et l’églantier,
    Je vais comme toi dans la vie...
    Où mènes-tu, petit sentier ?

    Je vais au frais sans savoir où.
    Je vais garantissant ma tête
    Du soleil que j’aime en poète,
    Du soleil méchant qui rend fou....
    Me mènes-tu dans ma vallée ?
    Vais-je y trouver un oreiller,
    Pour ma pauvre tête fêlée ?...
    Où mènes-tu, petit sentier ?

    Me mènes-tu dans la prison,
    Dans la prison qu’on nomme ville ?...
    Là, des cris de guerre civile
    M’ont ôté mon peu de raison.
    Au hasard des forces brutales,
    Jouant l’avenir tout entier,
    L’apôtre même y fond des balles...
    Où mènes-tu, petit sentier ?

    Chênes brodés et talus verts,
    Muets quand passe l’égoïste,
    Vous faites pour le pauvre artiste
    Pousser les dessins et les vers.
    Verve ou douleur, mon front s’allume !
    Me mènes-tu dans l’atelier
    Où sont mes fusains et ma plume ?
    Où mènes-tu, petit sentier ?

    Sous des touffes pleines de voix,
    Comme des lèvres sous des voiles,
    Plus nombreuses que les étoiles,
    Ont rougi les fraises des bois.
    Un jour de sauvage ambroisie,
    Puis demain... plus rien au fraisier,
    Ainsi s’en va ma poésie !...
    Où mènes-tu, petit sentier ?


    Fontainebleau, août 1867.

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  • Caserne et forêt

    Caserne et forêt.........Eugène Pottier..

    À Paul AVENEL (Lice chansonnière).



    J’espérais à Fontainebleau
    Savourer les bois solitaires,
    Mais par malheur ce lieu si beau
        Grouille de militaires.

    Parmi la feuille et le granit,
    Dès l’aube en soldat malhonnête
    Réveille l’oiseau dans son nid,
        Au son de la trompette.

    Le silence étend son velours
    Dans le creux d’un vallon sauvage ;
    Mais sur les rochers, des tambours
        Font leur apprentissage.

    Refaisant le monde et chantant
    L’avenir large et l’espérance,
    On s’éveille en sursaut, heurtant
        Un pantalon garance.

    Puant fort le vin et l’amour,
    Des femmes à soldats font tache
    Sur des prés où jusqu’à ce jour
        J’ai vu paître la vache.

    Ne pourrions-nous pas ― en secret ―
    Sans nuire au pouvoir qui gouverne,
    Une nuit porter la forêt
        Bien loin de la caserne ?...


    Fontainebleau, août 1867.

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  • LA MORT D’UN GLOBE

    La Mort d’un globe.....(..Chants révolutionnaires)....Eugène Pottier..(1816 – 1887)

    À B. Malon, membre de la Commune.

     

    Aux mers d’azur où nagent les étoiles,
    Notre œil de chair se noie en se plongeant,
    Mais l’infini parfois lève ses voiles
    Pour notre esprit, cet œil intelligent.
    Peuples du ciel, les astres ont une âme.
    Leur tourbillon peut jouir ou souffrir
    L’amour unit tous ces frères de flamme :
    Pleurez, soleils, un globe va mourir !

    Il pivotait dans son noble équilibre,
    Pour que jamais on n’y connût la faim.
    L’homme groupé pouvait, heureux et libre,
    Tirer de lui des récoltes sans fin.
    Mais ses erreurs ont causé ses désastres,
    Sous la contrainte il s’est laissé pourrir,
    De son typhus il gangrène les astres,
    Pleurez, soleils, un globe va mourir !

    Fleuve de sang, la guerre s’y promène,
    L’Idée y porte un bâillon outrageant,
    L’anthropophage y vit de chair humaine,
    De chair humaine y vit l’homme d’argent.

     

    C’est le bourreau qui, dans ses mains infâmes,
    Porte ce globe et qui semble l’offrir
    Au Dieu vengeur, au dieu bourreau des âmes,
    Pleurez, soleils, un globe va mourir !

    Pourtant le code est écrit dans nos veines ;
    L’attrait conduit les esprits et les corps.
    Du grand concert des volontés humaines
    Les passions sont les divins accords.
    Non, le poids ment ! l’âme à tort se dilate,
    En amputant la hache croit guérir :
    De Prométhée on fait un cul-de-jatte !…
    Pleurez, soleils, un globe va mourir !

    On entendra comme un sanglot qui navre.
    Dernier soupir du condamné géant,
    L’Éternité prendra ce grand cadavre
    Pour l’enfouir aux fosses du néant.
    Les univers, au sein des nuits profondes,
    Cherchant ses os les pourront découvrir
    Au champ de lait, cimetière des mondes.
    Pleurez, soleils, un globe va mourir !


    Jouy-en-Josas, 1849.

    poète et révolutionnaire français, auteur des paroles de L'Internationale (1816 – 1887)

     

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  • LAMARTINE

    Lamartine (Leconte de Lisle)

    Nous passons du néant à la vie, de Béranger à l’auteur des Méditations, des Harmonies, de Jocelyn, des Recueillements et de la Chute d’un Ange. Entre ces deux esprits, il y a l’inexprimable distance qui sépare un sens commun très vulgaire, très étroit, au niveau du sol, une nature essentiellement bornée et anti-lyrique, d’une imagination noble, élevée, flottante, marquée de quelques traits saisissants de génie et touchant à la superficie des choses avec éclat.

    Mon sincère respect pour certaines parties de l’œuvre de M. de Lamartine, et la certitude où je suis de ne méconnaître aucune de ses remarquables facultés, me permettraient une franchise entière, même dans l’hypothèse toute gratuite que j’eusse le dessein d’être moins sincère que prudent. Mes réserves, d’ailleurs, n’exerceront point d’influence sur les nombreux admirateurs de ces inspirations incomplètes, mais presque toujours hautes et pures. Je n’oublie pas que la critique d’art est vaine en  soi, qu’elle n’enseigne rien et ne modifie rien. Il ne s’agit ici que de penser librement.

    C’est ce que je vais faire.

    M. de Lamartine est arrivé à la gloire sans lutte, sans fatigue, par des voies largement ouvertes. Ses premières paroles ont ému les âmes attentives et bienveillantes au moment propice, ni trop tôt ni trop tard, à l’heure précise où il leur a plu de s’attendrir sur elles-mêmes, où la phtisie intellectuelle, les vagues langueurs et le goût dépravé d’une sorte de mysticisme mondain attendaient leur poète. Il vint, chanta et fut adoré. Les germes épidémiques de mélancolie bâtarde qu’avait répandus çà et là la Chute des feuilles se reprenaient à la vie et s’épanouissaient au soleil factice du Génie du Christianisme. Le grand Byron, mille fois plus religieux et plus tourmenté de toutes les inquiétudes sublimes, achevait alors d’écrire ses poèmes immortels au milieu des huées et des anathèmes imbéciles. Le jeune et indifférent auteur des Méditations eut l’irréparable malheur de réprimander avec une sévérité quelque peu puérile le poète de Caïn et de Manfred, aux applaudissements injurieux des niais et des hypocrites.

    Il n’est pas bon de plaire ainsi à une foule quelconque. Un vrai poète n’est jamais l’écho systématique ou involontaire de l’esprit public. C’est aux autres hommes à sentir et à penser comme lui. Le culte de l’Art a ses initiateurs et ses prêtres qui mènent la multitude au temple et ne l’y suivent pas. J’en prends à témoin le plus énergique lutteur de ce temps-ci, la plus vigoureuse nature d’artiste que je sache, l’homme qui a soutenu pendant  trente ans l’assaut incessant de la critique sans recul, sans arrêt, et qui assiste encore à son propre triomphe, plus fort qu’aux heures orageuses de sa jeunesse littéraire, maniant avec une certitude puissante l’instrument magnifique qu’il s’est forgé. Victor Hugo a conquis la gloire qui s’est offerte à l’auteur des Méditations. Je l’affirme donc résolument : la marque d’une infériorité intellectuelle caractérisée est d’exciter d’immédiates et unanimes sympathies. Que de noms à l’appui ! Béranger, Scribe, Delavigne, Paul Delaroche, Horace Vernet et tant d’autres. Aussi, M. de Lamartine, malgré ses brillantes qualités d’écrivain, n’est-il pas un artiste. Il n’en possède ni les dons créateurs ni le sens objectif. Les incroyables jugements qu’il a portés sur André Chénier et sur La Fontaine témoigneraient seuls, au besoin, de l’exactitude du fait, si son œuvre propre ne le démontrait surabondamment.

    Le vers des Méditations, ample et mou, n’a ni ressort ni flamme. La lymphe en gonfle les contours onctueux. Son énervement le contraint de s’en remettre au vers qui le suit du soin de le soutenir, et tous fondent l’un dans l’autre, à pleine strophe. La pensée qu’ils expriment participe nécessairement de leur vague confusion. Le poète se demande à satiété ce que peuvent être le temps, le passé, Dieu et l’éternité ; mais il ne se répond jamais, par l’excellente raison qu’il s’en inquiète assez peu. Ce sont des lieux communs propices à des développements indéterminés. Il en résulte que la mélopée lyrique en elle-même n’est plus qu’une longue lamentation musicale non rhythmée qui se noie finalement dans les larmes. On sait  que les larmes sont d’un usage constant et obligé dans l’école Lamartinienne. Mais qu’on ne s’attendrisse pas trop. Le cœur est dur si l’esprit est tendre. L’héroïque bataillon des élégiaques verse moins de pleurs réels que de rimes insuffisantes. Le goût public les encourage dans l’exercice de cette profession immorale dont le premier mérite est d’être à la portée de tous.

    Dans les Harmonies, le souffle grandit, le vers est d’une trempe meilleure, mieux construit, plus sonore, moins sacrifié à l’ensemble de la strophe, la pensée s’élève et s’accentue. Il y a ici un éclat et un mouvement lyriques très supérieurs à tour ce qu’on admire dans les Méditations. C’est pour cela sans doute que les lecteurs enthousiastes mettent le Lac fort au-dessus deNovissima Verba. Ceci était inévitable. Le succès moins retentissant desHarmonies explique leur plus haute valeur d’art. L’assentiment général va d’instinct aux choses dont le relief ne dépasse pas le niveau commun. J’entends parler ici d’un public choisi, lettré, et qui, plus est, doué d’une certaine compréhension du Beau ; car les Méditations ne sont pas moins inaccessibles que les Harmonies elles-mêmes aux adorateurs du Dieu des bonnes gens. La célébrité de M. de Lamartine n’est point de la popularité. Un poète ne saurait être populaire, en France, qu’à cette inexorable condition de rimer des chansons à boire ou de combiner les palpitantes péripéties de quelque complainte immonde. L’espace où se meut l’imagination de M. de Lamartine s’étend bien au delà des perceptions de la foule ; mais, en revanche, il est familier à cet autre vulgaire mondain, pour qui la sphère de l’Art est fermée et qui a retrouvé, dans Jocelyn, les émotions débilitantes qui lui conviennent.

    Ce poème est la révélation complète d’une nature d’esprit qui, je l’avoue, me blesse et m’irrite dans toutes mes fibres sensibles. Sauf de rares morceaux pleinement venus, il y a dans ce gémissement continu une telle absence de virilité et d’ardeur réelle, cette langue est tellement molle, efféminée et incorrecte, le vers manque à ce point de muscles, de sang et de nerfs, qu’il est impossible d’en poursuivre la lecture et l’étude sans un intolérable malaise. Jocelyn n’aime ni son Dieu ni sa maîtresse ; ses actes ne sont déterminés ni par la volonté ni par la passion ; il cède à tous les souffles qui l’atteignent et flotte perpétuellement du désespoir à la résignation, sans se résoudre à rien. Laurence est plus nulle encore que son déplorable amant. L’immense succès de ce roman donne, en dernier lieu, la mesure de ce qu’il vaut. Mais je n’insiste pas. M. de Lamartine a fait mieux que les Méditations et que Jocelyn, mieux que les Harmonies ; il a écrit la Chute d’un Ange. Mon sentiment à ce sujet est celui du très petit nombre, je le sais. La critique, d’ordinaire si élogieuse, a rudement traité ce poème, et le public lettré ne l’a point lu ou l’a condamné. La critique et le public sont des juges mal informés. Les conceptions les plus hardies, les images les plus éclatantes, les vers les plus mâles, le sentiment le plus large de la nature extérieure, toutes les vraies richesses intellectuelles du poète sont contenues dans la Chute d’un Ange. Les lacunes, les négligences de style, les incorrections de langue y abondent, car les forces de l’artiste ne suffisent pas toujours à la  tâche ; mais les parties admirables qui s’y rencontrent sont de premier ordre.

    En relisant ces vers, oubliés de l’auteur lui-même, aujourd’hui absorbé par un travail effréné de prose hâtive, je cherche à me rendre compte du dédain singulier qu’il professe pour la Poésie, à laquelle il doit toute sa renommée. Est-ce un excès de fatuité, est-ce une perturbation mentale ? Est-ce le désir de plaire à la race impure des Philistins modernes ? Rien de cela. La sincérité de ce dédain est entière. M. de Lamartine n’est pas né croyant : c’est un esprit radicalement sceptique. La foi, l’amour, la poésie n’ont été pour lui que des matières d’amplifications brillantes. S’il n’en était pas ainsi, jamais ces tristes blasphèmes ne seraient tombés de ses lèvres. On peut brûler, on peut maudire ce qu’on a adoré, mais on ne l’avilit qu’en s’avilissant soi-même. Aucun, s’il n’est frappé de démence, ne peut nier la lumière que ses yeux ont une fois contemplée. Or, M. de Lamartine est en pleine possession de sa raison ; s’il dédaigne, s’il nie, c’est qu’il ne voit ni ne croit. Son irresponsabilité ne fait pas doute.

    Imagination abondante, intelligence douée de mille désirs ambitieux et nobles, mais changeants, plutôt que d’aptitudes réelles ; nature d’élite, destinée heureuse, éclatante, qui s’est levée dans un ciel pur et beau comme elle-même, et qui se dissipe maintenant dans une nuée sombre avant de descendre sous l’horizon ; homme rare assurément, poète souvent très admirable, M. de Lamartine laissera derrière lui, comme une expiation, cette multitude d’esprits avortés, loquaces et stériles, qu’il a engendrés et conçus, pleureurs selon la formule, cervelles  liquéfiées et cœurs de pierre, misérable famille d’un père illustre.

    Qu’est-ce donc que l’auteur des Harmonies et de la Chute d’un Ange ? Que lui a-t-il manqué pour être un très grand poète, l’égal des plus grands ? Il lui a manqué l’amour et le respect religieux de l’Art. C’est le plus fécond, le plus éloquent, le plus lyrique, le plus extraordinaire des amateurs poétiques du dix-neuvième siècle ; mais le goût ardent, le désir puissant du Beau n’en valent point la passion absolue et satisfaite, et nul ne possède la Poésie, s’il n’est exclusivement possédé par elle.

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