• LES VERS DE LA MORT (EXTRAITS)......Hélinant de Froidmont (1160-1220?)........

    LES VERS DE LA MORT (EXTRAITS)

    LES VERS DE LA MORT (EXTRAITS)  

    Mort, qui m’as mis muer en mue
    En celle étuve où le corps sue
    Ce qu’il fit au siècle d’outrage,
    Tu lèves sur tous ta massue,
    Ni nul pour ce sa pel ne mue
    Ni ne change son vieil usage.
    Mort, toi suelent cremir les sages :
    Or court chacun à son dommage :
    Qui n’y peut avenir s’y rue.
    Pour ce ai changé mon courage
    Et ai laissé et jeu et rage :
    Mal se mouille qui ne s’essuie.
     
    Mort, va m’à ceux qui d’amours chantent
    Et qui de vanité se vantent,
    Si les apprend si à chanter
    Comm’ font cil, qui par ce t’enchantent
    Que tout hors du siècle se plantent,
    Que tu ne puissent surplanter.
    Mort, tu ne sais ceux enchanter
    Qui le tien chant suelent chanter
    Et la peur Dieu en enfantent :
    Cœurs qui tel fruit peut enfanter,
    Pour voir’ le puis accréanter
    Que nul tien jeu ne le supplantent.
     
    Mort, qui en tous lieus as tes rentes,
    Qui de tous marchés as les ventes,
    Qui les riches sais dénuer,
    Qui les levés en haut adentes,
    Qui les plus puissants acraventes,
    Qui les honneurs sais remuer,
    Qui les plus forts fais tressuer
    Et les plus cointes esluer,
    Qui quiers les voies et les sentes
    Où l’on se seut empaluer :
    Je vueil mes amis saluer
    Par toi, que tu les épouvantes.
     
    Mort, je t’envoie à mes amis,
    Ne mie comme à ennemis
    Ni comme à gens que je point haisse,
    Ains prie Dieu (qui el cœur m’a mis
    Que ce lui soille qu’ai promis)
    Qu’il leur doint longue vie, et grâce
    De bien vivre tout leur espace.
    Mais tu qui joues à la chasse
    De ceux où Dieu peur n’a mis,
    Moult fais grand bien par ta menace.
    Car ta peur purge et saace
    L’âme aussi comm’ par un tamis.
     
    [...]
     
    Mort, dis l’oncle, dis le neveu
    Qu’il nous convient par étroit trou
    Passer à moult petit d’avoir.
    Pour ce ont sage assez en peu ;
    Mais li avars n’aura jà preu,
    Car il ne sait néant avoir.
    Mort, tu nous fais apercevoir
    Qu’en avoir n’a point de savoir :
    Toujours y a du poil du leup ;
    Mais cil te sait bien décevoir
    Qui pauvreté sait recevoir
    Et court tout nu à ton hareu.
     
    Mort, qui saisis les terres franches,
    Qui fais ta queu des gorges blanches
    À ton raseoir affiler,
    Qui la soif à l’avare étanches,
    Qui l’arbre plein de fruit ébranches
    Que le riche n’ait que filer ;
    Qui te peines de lui guiler,
    Qui par long mal le sais piler,
    Qui lui ôtes au pont les planches :
    Dis-moi à ceux d’Angiviler
    Que tu fais t’aiguille enfiler
    Dont tu leur veux coudre leurs manches.
     
    [...]
     
    Mort, qui venis de mors de pomme
    Primes en femme et puis en homme
    Qui bats le siècle comme toile,
    Va moi saluer la grand Rome,
    Qui de rongier à droit se nomme,
    Car les os ronge et le cuir poile,
    Et fait à simonïaus voile
    De chardonal et d’apostoile :
    Rome est li maux qui tout assomme,
    Rome nous fait de suif chandoile :
    Car son légat vend pour étoile,
    Jà tant n’ert teint de noire gomme.
     
    [...]
     
    Mort, crie à Rome, crie à Reims :
    « Seigneur, tout êtes en mes mains,
    Aussi le haut comme le bas.
    Ouvrez vos yeux, ceignez vos reins,
    Ainsois que je vous prenne aux freins
    Et vous fasse crier : Hélas !
    Certes je cours plus que le pas,
    Si apport’ dés de deux et d’as
    Pour vous faire jeter del mains.
    Laissez vos chiflois et vos gas.
    Tel me couve dessous ses draps
    Qui cuide être haitiés et sains. »
     
    [...]
     
    Mort, douce aux bons, aux maux amère,
    À l’un est large, à l’autre avare,
    Les uns chasse, les autres fuit.
    Souvent au jeune avant fait hère
    Et prends le fil devant le père
    Et cueill’ la fleur devant le fruit
    Et le corps bot ains qu’il s’appuit
    Et tout l’âme ains qu’elle s’acuit
    Et fiert ançois qu’elle s’apere.
    Mort va comme ladres par nuit
    Et l’endormi en son déduit
    Semont tôt, avant de lui rere.
     
    [...]
     
    Que vaut beautés, que vaut richesse,
    Que vaut honneurs, que vaut hautesse ?
    Puisque mort tout à sa devise
    Fait sur nous pluie et sécheresse
    Puisqu’elle à tout en a détresse,
    Quanqu’en dépit et quanqu’en prise ?
    Qui peur de mort a jus mise,
    C’est cil qui la mort plus attise
    Et vers qui elle ançois s’adresse.
    Corps bien nourris, chair bien alise
    Fait de vers et de feu chemise :
    Qui plus s’aaise plus se blesse.
     
    Mort prouve, et je de rien n’en dout’,
    Qu’autant ne vaille peu comm’ moult
    De toute rien qui meurt et sèche.
    Mort montre que néant est tout
    Et quanque gloutonie englout’,
    Et quanque lècherie lèche.
    Mort fait que le saint homm’ ne pèche,
    Pour ce que rien ne lui contèche
    Où elle put donner un bout.
    Mort met à un prix grange et crèche,
    Vin et iaue, saumon et sèche ;
    Mort dit à toutes aises « tprout ».
     
    Mort est la roiz qui tout attrape,
    Mort est la mains qui tout agrappe ;
    Tout lui remaint quanqu’elle aert.
    Mort fait à tous d’isembrun chape
    Et de la pure terre nappe,
    Mort à tous uniement sert,
    Mort tous secrets met en appert,
    Mort fait franc homme de cuivert,
    Mort acuivertit roi et pape,
    Mort rend chacun ce qu’il dessert,
    Mort rend au pauvre ce qu’il perd,
    Mort tout au riche quanqu’il happe.
     
    [...]
     

     

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