• LES MALADES AUX FENÊTRES.............Georges Rodenbach (1855-1898)

    LES MALADES AUX FENÊTRES

    LES MALADES AUX FENÊTRES............. 

    I

    La maladie est un clair-obscur solennel,
    L’instant mi-jour, mi-lune, angoissant crépuscule !
    Dans l’ombre qui s’amasse, un reste de jour brûle ;
    Reverra-t-on la vie au delà du tunnel ?
    La maladie est une crise de lumière ;
    On sent planer l’ombre de l’aile de la mort ;
    Quelque chose pourtant d’avant-céleste en sort
    Et répand une paix d’indulgence plénière.
    Lente épuration ! Chaste ennoblissement
    De tout l’être par on ne sait quel charme occulte.
    Est-ce par la pâleur, par l’amaigrissement
    Qui fait que le visage en ivoire se sculpte ?
    On se croirait un autre ; on se semble être ailleurs ;
    On voit mieux ; on s’exhausse à des rêves meilleurs ;
    On a comme soudain en main un bréviaire ;
    Ah ! qu’on est loin ! Est-ce qu’on habite une tour ?
    Épreuve, demi-vie, état intermédiaire ;
    On se sent anormal tel qu’un cierge en plein jour !

    II  

    Le malade souvent examine ses mains,
    Si pâles, n’ayant plus que des gestes bénins
    De sacerdoce et d’offices, à peine humaines ;
    Il consulte ses mains, ses doigts trop délicats
    Qui, plus que le visage, élucident son cas
    Avec leur maigre ivoire et leurs débiles veines.
     
    Surtout le soir, il les considère en songeant
    Parmi le crépuscule, automne des journées,
    Et dans elles, qui sont longues d’être affinées,
    Voit son mal comme hors de lui se prolongeant,
    Mains pâles d’autant plus que l’obscurité tombe !
    Elles semblent s’aimer et semblent s’appeler ;
    Elles ont des blancheurs frileuses de colombe
    Et, sveltes, on dirait qu’elles vont s’envoler.
    Elles font sur l’air des taches surnaturelles
    Comme si du nouveau clair de lune en chemin
    Entrait par la fenêtre et se posait sur elles.
    Or la pâleur est la même sur chaque main,
    Et le malade songe à ses mains anciennes ;
    Il ne reconnaît plus ces mains pâles pour siennes ;
    Tel un petit enfant qui voit ses mains dans l’eau.
     
    Puis le malade mire au miroir sans mémoire
    – Le miroir qui concentre un moment son eau noire –
    Ses mains qu’il voit sombrer comme un couple jumeau ;
    Ô vorace fontaine, obstinée et maigrie,
    Où le malade suit ses mains, dans quel recul !
    Couple blanc qui s’enfonce et de plus en plus nul
    Jusqu’à ce que l’eau du miroir se soit tarie.
    Il songe alors qu’il va bientôt ne plus pouvoir
    Les suivre, quand sera total l’afflux du soir
    Dans cette eau du profond miroir toute réduite ;
    Et n’est-ce pas les voir mourir, que cette fuite ?  

    III  

    Doux réconfort qu’une présence de veilleuse
    Si calme, dans la chambre, et l’air dévotieuse ;
    Œil vigilant que le malade sent sur soi ;
    Lumière humble ; discret dévouement qui se voile
    De porcelaine ou de cristal, et s’y tient coi ;
    Clarté qui s’atténue : on dirait une étoile
    Dans de l’eau ; dans du tulle inviolable, un lis ;
    On dirait une hostie en feu dans un ciboire.
    Elle a l’air si lointaine et comme de jadis !
    C’est à peine si l’ombre autour d’elle se moire
    Et se dilate en une argentine pâleur,
    Vague contagion de son halo placide,
    Accroissement de ses linges de Sacré-Cœur...
     
    Or c’est assez pour que l’ombre enfin s’élucide,
    L’ombre dont le malade a peur comme un enfant ;
    Car dans la chambre où naît cette clarté recluse
    Il semble qu’un peu de clair de lune s’infuse.
    L’ombre d’abord dans les angles noirs se défend ;
    Mais bientôt elle cède en de minimes luttes ;
    La veilleuse empiète, élargit ses volutes ;
    Et la chambre gagnée est plus claire au milieu.
     
    Lors le conflit s’achève en fantasmagories :
    Reflet des meubles ; vols d’ombres trop agrandies
    Charbonnant le plafond d’un vague camaïeu...
    Or le malade aussi que la clarté ranime
    Sent ce reflet en lui des choses d’alentour
    Et le jeu noir de toute cette pantomime
    Imageant son cerveau dans l’attente du jour.
    La veilleuse à son tour le distrait, le renseigne ;
    Lueur faible : c’est son espoir de guérison,
    Ce qui reste de sa santé dans la maison ;
    Mais quelle peur que tout à coup elle s’éteigne !...  

    IV  

    La maladie est si doucement isolante :
    Lent repos d’un bateau qui songe au fil d’une eau,
    Sans nulle brise, et nul courant qui violente,
    Attaché sur le bord par la chaîne et l’anneau.
    Avant ce calme octobre, il ne s’appartenait guère :
    Toujours du bruit, des violons, des passagers,
    Et ses rames brouillant les canaux imagés.
    Maintenant il est seul ; et doucement s’éclaire
    D’un mirage de ciel qui n’est plus partiel ;
    Il se ceint de reflets puisqu’il est immobile ;
    Il est libre vraiment puisqu’il est inutile ;
    Et, délivré du monde, il s’encadre de ciel. 

        *  

    Car cet isolement anoblit, lénifie ;
    On se semble de l’autre côté de la vie ;
    Les amis sont au loin, vont se raréfier ;
    À quoi donc s’attacher ; à qui se confier ?
    On ne va plus aimer les autres, mais on s’aime ;
    On n’est plus possédé par de vains étrangers,
    On se possède, on se réalise soi-même ;
    Les nœuds sont déliés ! Les rapports sont changés !
    Toute la vie et son mensonge et son ivraie
    Se sont fanés dans le miroir intérieur
    Où l’on retrouve enfin son visage meilleur,
    Celui de pure essence et d’identité vraie.
    *

        Les maladies des pierres sont des végétations.
    Novalis.


    Quand la pierre est malade elle est toute couverte
    De mousses, de lichens, d’une vie humble et verte ;
    La pierre n’est plus pierre ; elle vit ; on dirait
    Que s’éveille dans elle un projet de forêt,
    Et que, d’être malade, elle s’accroît d’un règne,
    La maladie étant un état sublimé,
    Un avatar obscur où le mieux a germé !
    Exemple clair qui sur nous-mêmes nous renseigne :
    Si les plantes ne sont que d’anciens cailloux morts
    Dont naquit tout à coup une occulte semence,
    Les malades que nous sommes seraient alors
    Des hommes déjà morts en qui le dieu commence !  

    V  

    Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
    Des visages et des choses qui s’y sont vus ;
    Mirage obéissant, sans jamais un refus !
    Mais le soir leur revient en crises quotidiennes ;
    C’est une maladie en elles que le soir ;
    Comment se prolonger un peu, comment surseoir
    Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes ?
    C’est le mal d’un canal où s’effacent des cygnes
    Que l’ombre identifie avec elle sur l’eau.
    Mal grandissant de l’ombre élargie en halo
    Qui lentement dénude, annihile les glaces.
    Elles luttent pourtant ; elles voudraient surseoir
    Et leur fluide éclat nie un moment le soir...
    Mais, en l’ombre aggravée, elles se font plus lasses
    Cessant d’être dans les chambres comme un témoin.
    En ce malaise étrange et qui les simplifie
    Elles semblent déjà déprises, déjà loin,
    Presque absentes et comme au delà de la vie !
    Décalques apâlis, mirages incomplets ;
    Or n’est-ce pas vraiment comme une maladie
    Pour les miroirs que toute cette ombre agrandie,
    Eux les frêles miroirs qui vivent de reflets.  

    VI  

    Et l’on redevient doux de la toute-douceur !
    La maladie est à ce point anémiante
    Qu’on prend un air de première communiante,
    Qu’on prend, au lieu de son cœur d’homme, un cœur de fleur,
    Un cœur de nénuphar dans une ville morte
    Indifférent à tout ce qui se passe autour
    De la silencieuse eau pâle qui le porte.
     
    Et l’on redevient doux comme la fin du jour,
    Comme un canal après qu’on a fermé l’écluse.
    Douceur qui vient de la douleur qui désabuse,
    Et de se sentir seul puisqu’on est anormal ;
    Douceur qui vient de l’isolement dans son mal,
    La maladie étant une autre solitude.
    On est le saule au bord d’une eau d’incertitude,
    Inquiet seulement de son vague reflet
    Qui s’éteindrait dans l’eau si quelque vent soufflait.
     
    On redevient de la douceur originelle ;
    Tous les rêves qu’on fait ont à présent une aile,
    Et cette douceur d’âme irradie au dehors,
    Si bien que le visage a des pâleurs d’hostie,
    Visage eucharistique et dont on communie !
    Et l’on redevient doux comme un appel de cors,
    Comme on l’est quand on cause à la fin d’un dimanche ;
    On dirait que soudain la voix s’est faite blanche
    Pour parler de la vie ainsi que d’un exil,
    Ô calme voix qu’à peine un peu le couchant fonce,
    Le calme son de voix de celui qui renonce,
    Un son de voix déjà céleste et volatil,
    Sauf aux instants de mal physique où l’on s’énerve ;
    Mais combien de trésors de douceur en réserve !  

    VII  

    Un grand lys dépérit là-bas sur la console.
     
    Est-ce parce qu’il touche à la fin de son âge ?
    Est-ce à cause du soir tombant qui trop l’isole
    Dans des ombres où sa blancheur frêle surnage ?
    À peine si sa forme encor se délimite ;
    Il faudrait l’arroser, semble-t-il, d’eau bénite,
    Svelte lis qui se meurt dans la chambre assombrie.
     
    Il se dressait si beau, l’air d’un jet d’eau qui prie !
    Avec ses linges purs et sa parure blanche
    Comme une fleur qui croit toujours que c’est dimanche.
     
    Maintenant il blêmit dans le soir taciturne ;
    Il est livide, lis exsangue !... il s’offre comme
    Un calice d’amertumes, une triste urne
    À toutes les cendres du jour qui se consomme.
     
    Or à présent qu’il est malade et s’étiole
    Et que l’obscurité de plus en plus l’évince,
    Je sens qu’un peu de moi vivait dans sa corolle
    Et qu’il était ce qu’il fallait que je devinsse,
    Lis en qui je voyais mon âme devenue
    Une fleur, et recommençant d’être ingénue.
     
    Et c’est pourquoi mon âme avec lui s’anémie ;
    Moi-même je me fane en sa corolle soufre ;
    Lis – bénitier de mes larmes ! – en qui je souffre !
     
    Pauvre fleur ! Elle empire, elle entre en agonie
    Et se crispe, on dirait d’une douleur charnelle,
    À cause de ce vaste afflux de crépuscule
    – Ah ! tout ce qui, de moi, mourra bientôt en elle !
    La fleur penche ; de plus en plus elle s’annule ;
    C’est comme une hostie en fleur qui se désagrège...
    Mais faut-il s’affliger ainsi que le lis meure,
    Lui si discret que quand il meurt dans la demeure
    C’est à peine si le silence s’en allège.  

    VIII  

    Charme étrange des teints où la chlorose neige !
    Visages vraiment trop pâles pour être heureux,
    Qui font un peu rêver à des lis dans un piège,
    Tout blêmes, sauf leurs yeux spacieux et fiévreux
    Brûlant de l’air dont s’inaugure une bougie.
    Ô vierges ! Leur croissance est un triomphe ardu ;
    Elles parlent ; et c’est, il semble, une élégie,
    Un frileux bêlement d’agneau qu’on a tondu ;
    Car leur voix est de la couleur de leur figure.
    Quelque chose de doux pourtant les transfigure ;
    Pâles comme la lune, elles ont son halo !
    Parfois, quand elles vont se voir dans une glace,
    C’est comme, tout à coup, si c’était dans de l’eau,
    Tant leur teint est trop frêle et fond à la surface.
     
    Douce crise de chair et d’âme ! Éveil d’avril !
    Heure où le buste s’orne, où la bouche est émue ;
    Changer ! Et même la chevelure qui mue !
    Et les seins nouveau-nés sur le corps puéril !
    Moment si langoureux des surprises nubiles !
    Pourtant l’eau reste indemne, elle ne souffre pas
    Quand germe un nénuphar sur ses bords immobiles...
     
    Ah ! ces teints de chlorose au seuil des célibats !

    IX  

    Le malade pensif est si loin de la vie
    Et pour ses yeux la vie autrement signifie ;
    Comme tout s’est fané soudain, et quel recul !
    Il voit dans leur aspect d’éternité les choses.
    Était-ce bien la peine alors d’aimer les roses ?
    Et comme tout, vraiment presque tout, semble nul !
     
    Il est si loin, si par delà le paysage ;
    Si haut, comme monté sur un clocher sans âge,
    Comme enfin parvenu parmi de vierges monts.
    Ah ! qu’il prend en pitié tout ce que nous nommons
    Nos passions, nos buts, nos devoirs, nos mobiles ;
    Que les arbres, en bas, lui paraissent débiles !
     
    L’amour ? Frivole jeu ! Vain espoir d’être aimé !
    Vouloir toujours dans son âme le temps de mai !
    Comme on s’acharne après cette folle chimère
    De se sentir, avec un autre, congénère,
    De ne plus être seul, ni deux, mais un enfin...
    Rêve illusoire ! On est deux miroirs face à face
    Se renvoyant quelques reflets à leur surface...
    Ah ! s’être, fût-ce un jour, réalisé divin !
    Avoir enclos l’éternité dans des minutes !
    Mais c’était se vouer à d’impossibles luttes,
    Car on ne peut pas faire avec deux corps un cœur,
    On n’entre pas de force ainsi dans le bonheur !
    Vanité que tous ces essais de bucolique,
    Ces fièvres, ces baisers, ces brèves pâmoisons,
    D’où l’on sort vide et vraiment trop mélancolique.
     
    Quant aux quotidiens conquérants de toisons,
    Futile aussi, leur appétit de renommée.
    (La gloire ? écrire un peu son nom dans la fumée !)
    Ah ! combien vains tous ces ambitieux cabrés
    Pour être les chevaux vainqueurs dans la revue.
    Est-ce la peine aussi ? Vaut-il qu’on s’évertue
    Vers des arcs de triomphe aussitôt délabrés ?
     
    L’orgueil, l’amour, autant d’inutiles trophées
    Dont se faire un moment des tombes attifées.  

    X  

    La maladie atteint aussi les pauvres villes...
     
    Telles vont dépérir d’un mal confus et doux ;
    À peine elles naissaient ; mais leurs cloches débiles
    Sont comme les accès d’une petite toux...
     
    D’autres souffrent, sans se plaindre, d’avoir sans trêve
    L’ombre d’un vieux beffroi, sur elles, qui les grève.
     
    D’autres sont simplement des vieilles déclinant,
    Celles d’un temps fini, celles qui sont âgées,
    Et dont les eaux, parmi leur silence stagnant,
    Gardent tant de reflets qui les ont imagées.
     
    Il en est que naguère abandonna la mer
    Comme un grand amour qui tout à coup se retire ;
    Et, depuis ce moment, ces villes ont un air
    De se survivre, en appelant quelque navire.
     
    Dans telles, c’est comme une odeur de vermoulu ;
    Dans telles, c’est toujours comme s’il avait plu.
     
    Il en est de plus infirmes que des aïeules,
    Dont les murs ont des blancs de linges démodés
    Et des noirs de robes de veuves vivant seules.
     
    Celles aux murs perclus, aux pignons lézardés
    Ont sur elles comme des rides de vieillesse.
     
    Celles, jeunes encor, dont la croissance cesse,
    Celles aux terrains nus où l’on ne bâtit pas,
    Souffrent du mal secret de devenir pubères ;
    C’est leur sang qui palpite au pouls des réverbères ;
    Et dans la tour qui ment à l’espoir du compas,
    Dans l’église qui reste inachevée et vaine,
    C’est leur propre existence aussi qui s’interrompt.
     
    Telle ville dolente est toujours en neuvaine,
    Lieu de pèlerinage où l’on signe son front.
    L’une décline et meurt d’une lente anémie ;
    L’autre est pâle à jamais de quelque épidémie.
     
    Une autre est comme une paralytique, sans
    La souplesse et la joie en elle des passants.
     
    Telles, leur maladie est d’être en proie aux pioches,
    Les amputant de leurs vieux pignons, mutilant
    Leurs briques dont le rouge est tout sanguinolent ;
    Telles, leur maladie est d’être en proie aux cloches,
    Et, dans leur calme et leur silence monacal,
    Le cadran du clocher a l’air d’une tonsure.
     
    Il en est qu’affaiblit un jet d’eau vertical
    Et qui souffrent de lui comme d’une blessure... 

    XI  

    Les mystérieux nerfs sont des plaintes ourdies,
    Un dédale de fils, des méandres d’orties
    Par qui toute douleur se propage au cerveau.
    Quels nœuds ont étiré l’invisible écheveau ?
    La pauvre chair sans force est une eau sensitive
    Qu’accapare un filet frêle qu’on ne voit pas,
    Mais dont le remuement fait se crisper l’eau vive.
    Les nerfs : soudaineté de crise et branle-bas !
    Ou lente manigance, hostilité sournoise,
    Par exemple de quelque araignée en un coin,
    Une chose qui très vaguement cherche noise,
    Puis s’enhardit en nous, s’aventure plus loin,
    Fait mal, se fâche, mord, glisse, s’accroît, pullule
    Et court en nous comme dans l’herbe les fourmis
    Ou va comme un poison volatil et qui brûle.
    Supplices compliqués que les nerfs ont transmis !
    Ah ! les nerfs, dont chacun nous fait mal comme une arme !
    Chacun d’eux est une corde sous un archet
    Qui souffre comme si quelqu’un nous l’arrachait ;
    Chacun d’eux est un fil où s’enfile une larme !

    XII  

    L’eau des anciens canaux est débile et malade,
    Si morne, parmi les villes mortes, aux quais
    Parés d’arbres et de pignons en enfilade
    Qui sont, dans cette eau pauvre, à peine décalqués ;
    Eau vieillie et sans force ; eau malingre et déprise
    De tout élan pour se raidir contre la brise
    Qui lui creuse trop de rides... Oh ! la triste eau
    Qui va pleurer sous les ponts noirs et qui s’afflige
    Des reflets qu’elle doit porter, eau vraiment lige,
    Et qui lui sont comme un immobile fardeau.
    Mais, trop âgée, à la surface qui se moire,
    Elle perd ses reflets, comme on perd la mémoire,
    Et les délaie en de confus mirages gris.
    Eau si dolente, au point qu’elle en semble mortelle,
    Pourquoi si nue et si déjà nulle ? Et qu’a-t-elle,
    Toute à sa somnolence, à ses songes aigris,
    Pour n’être ainsi plus qu’un traître miroir de givre
    Où la lune elle-même a de la peine à vivre ?

    XIII


     
    Le malade, quand vient la tristesse nocturne,
    Est sensible comme une cendre dans une urne.
     
    Il écoute, et perçoit dans l’air le moindre bruit :
    Frisson d’arbre, pas d’un passant, plainte de cloche ;
    Vigie exacte de tout bruit, il se raccroche
    À ces vagues rumeurs dont s’image la nuit
    Et par qui le silence apparaît plus immense ;
    Ce sont les bruits qui font la preuve du silence,
    Tandis que les reflets font la preuve de l’eau.
    Puis il regarde, et voit des lueurs inconnues :
    Lumières qu’on dirait la fuite d’un flambeau ;
    Rayon brusque par qui les glaces semblent nues ;
    Étincelles qui s’en viennent on ne sait d’où ;
    Or sorti d’un bouquet, projeté d’un bijou ;
    Phosphorescence de l’ombre ; clarté qui rôde ;
    Feux follets brefs ; scintillement intermittent...
    Le malade les suit et son émoi s’en brode.
     
    Mais ces frêles clartés ne durent qu’un instant,
    Gouttelettes de couleur qui sont vite bues,
    Car c’est d’elles que les ténèbres sont embues ;
    Le malade pourtant de ses yeux les atteint
    – Papillons épinglés à travers la nuit noire –
    Et fixe ces lueurs au vol trop vite éteint
    Sous le verre silencieux de sa mémoire.
     
    Maintenant, c’est l’émoi plus subtil des odeurs !
    Soudain la chambre close est toute viciée
    Par on ne sait quels aromes lourds et rôdeurs ;
    Puis flotte une senteur qui semble émaciée
    Et si faible qu’elle est sur le point de mourir ;
    Le malade sent tout : qu’un parfum se cramponne ;
    Que d’autres sont épars dont la présence est bonne :
    Calmes fruits pour la soif achevant de mûrir,
    Bouquet fleurant à peine et qui se neutralise,
    Survivance dans le linge d’un vieux sachet
    Qui, depuis des matins d’autrefois, s’y cachait,
    Tel un encens d’anciens saluts dans une église.
    Puis il perçoit aussi des aromes brutaux
    Comme un attouchement d’instruments d’hôpitaux ;
    Des relents volatils d’éther et de morphine
    Sortis de la fiole où dort leur senteur fine
    Qui procure un sommeil frais comme dans un bois ;
    Puis des parfums aigris de potions, de ouates,
    Des odeurs en sourdine et qui se tenaient coites,
    Des poisons condensés, tout à coup aux abois,
    Qu’on jugeait prisonniers dans les pastilles closes
    Mais qui s’évadent, tel l’hiver hors des flocons,
    Et tournent en vertige, exaspérant leurs doses,
    Ô câlins, ô rusés, ô furieux poisons,
    Qui font soudain que le malade qui s’étonne
    Croit, dans l’air fermenté de la chambre, qu’il tonne
    Et s’être assis dans un jardin trop vénéneux.
     
    Ah ! cet affinement des soirs de maladie,
    Quand tout crispe les nerfs, se répercute en eux !
    Araignée aux aguets dans une toile ourdie ;
    Sens aiguisés jusqu’à l’infinitésimal.
    Qui les disait bornés ? Chacun est une embûche
    Qui capture tout bruit, où toute odeur trébuche,
    Si bien que le cerveau s’en paraît anormal,
    – Ruche désordonnée où, dans l’or des cellules,
    Avec l’essaim de ses abeilles qu’elle attend,
    Entreraient, comme des intrus, au même instant
    De minimes fourmis, de folles libellules.

    XIV  

    Comme tout est changé de par la maladie
    Dans la maison qui prend un air religieux ;
    Elle semble plus vide, elle semble agrandie,
    Il s’y répand un silence contagieux
    Dont le plus léger bruit blesse la neige vierge.
    Vie en songe ! voici que s’embrument les pas,
    Et les voix mêmement s’embrument, parlent bas ;
    Le malade est l’hostie où tout l’encens converge.
     
    Quel mystère est latent ? Quel rite s’accomplit
    Pour qu’un respect d’autel environne le lit ?
    Tout subit par degrés la mystique influence :
    Comme par un vitrail, le jour se dénuance ;
    Un étranger, il semble (est-ce l’ange gardien
    Soudain visible ?), habite à présent la demeure,
    Comme pour prémunir du danger qu’on y meure,
    Et la maison craintive a pris un air chrétien.
     
    Or on s’améliore, on s’épure soi-même
    Par la sorte d’ennoblissement propagé ;
    On se sent devenir autre, le cœur changé ;
    Il flotte en la demeure un parfum de saint chrême ;
    Déjà les passions, à leur tour, parlent bas ;
    Même le juste amour interrompt ses ébats ;
    On se semble, à présent, vivre dans une église.
     
    Le malade apparaît grave et sacerdotal,
    L’air d’avoir avec Dieu quelque entretien mental.
     
    Car le Silence enfin en lui se réalise !
    Il est celui qui fait taire les bruits humains
    Et les transsubstantie en imposant les mains ;
    Il est l’essence et la substance du Silence ;
    Il en est la Victime et le Prêtre à la fois ;
    C’est un Saint Sacrifice aussi que la souffrance...
    La maison entend Dieu qui descend à sa voix !

    XV 

    La vieille ville en proie à l’hiver était seule,
    Vieille ville taciturne comme une aïeule ;
    Il semblait que la vieille ville s’engourdît !
    Elle avait un aspect déjà presque posthume,
    Moins morose de la gelée et de la brume
    Que de son trop inexplicable discrédit.
    Donc elle avait fini de vivre dans l’attente.
    Parfois un carillon, musique intermittente,
    Présence qui s’accroît dans l’air et qui décroît,
    Mettait dans sa tristesse une brève accalmie.
    Peut-être que la ville aurait péri de froid
    Si, lasse, elle s’était tout à fait endormie ;
    Mais la cloche venait veiller, la réveiller,
    Comme pour la changer sur un pâle oreiller,
    Et s’obstinait, parmi la neige en avalanche,
    À ranimer le visage de son sommeil
    Comme du frôlement d’une cornette blanche ;
    Cloche, Sœur gardienne, ô Sœur de bon conseil,
    Transportant la malade à des saisons meilleures
    Et lui versant ses sons dosés, tous les quarts d’heures.

    XVI

    Comme te voilà loin de celui que tu fus
    Ô malade, déjà si lointain, si confus,
    Méconnaissable, et si différent de toi-même !
    La lune ainsi se voit reculée et plus blême
    Toute changée et délayée en son halo
    Quand elle se confronte avec elle dans l’eau.
     
    De même, étant malade, on se ressemble à peine ;
    On n’a plus son visage, ah ! comme on est changé !
    On est le mouton nu qui pleure après sa laine ;
    On se trouve soudain plus sage et plus âgé ;
    On se cherche, on se perd, en molle souvenance ;
    Soi-même on se revoit tel qu’après une absence ;
    On se reconnaît mal comme à se voir dans l’eau ;
    On est si différent qu’on se semble nouveau,
    Avec même une autre âme, avec d’autres idées,
    – Des lis simples ont remplacé les orchidées ! –
    Et de celui qu’on fut on se souvient si peu,
    Moins que le soir ne se souvient du matin bleu !
     
    Le malade ainsi songe et, dans sa vie, il erre.
    Sa vie ! Elle lui semble à lui-même étrangère,
    Elle s’efface et se résume à du brouillard ;
    Ce qu’il s’en remémore, en tant de crépuscule,
    Est advenu naguère à quelqu’un, quelque part ;
    Peut-être est-ce à lui-même et qu’il fut somnambule ?
    Peut-être qu’il se trompe et que c’est arrivé
    À un qui lui ressemble et dans une autre vie ?
    Passé qu’il a vécu, mais qui semble rêvé.
    N’était-il pas un autre avant la maladie ?
    Or ce pâle Autrefois si peu se prolongea,
    Maison de l’horizon indistincte déjà
    Qu’indique seule une fumée irrésolue...
    Tout est si transitoire et si vite accompli !
    Sa vie antérieure est presque dans l’oubli ;
    Il la sent vague en lui comme une histoire lue ;
    Et, morne, il a l’impression jusqu’à l’aigu
    D’avoir à peine été, d’avoir si peu vécu !

    XVII

      Combien longues pour le malade les journées ;
    Combien longues surtout pour lui les lentes nuits !
    Sans répit, toutes les minutes égrenées
    Au cadran de l’horloge où tournent ses ennuis !
    Que l’horloge, à la fin, un moment s’interrompe !
    Toujours le Temps qui s’émiette, impartial :
    Bruit de rouage ou de sable, bruit labial ;
    Que le silence enfin, avec sa bonne estompe,
    Uniformise un peu cette bouche au fusain...
    Le cadran, n’est-ce pas le visage de l’Heure ?
    Mais où, dans ce visage, est la bouche qui pleure,
    Bouche de l’Heure, au bruit cruel et trop voisin,
    Qui sans cesse importune avec sa voix vieillotte ?
    – Ah ! que l’Heure s’arrête et trêve au balancier ! –
    Bouche d’ombre qu’on ne voit pas et qui grignote
    Notre vie en suspens, avec ses dents d’acier.

    XVIII

    Convalescence : ô la fraîcheur brusque et câline
    Quand la fièvre dont on brûlait s’éteint soudain ;
    Douceur sur soi d’un pansement de mousseline,
    Fraîcheur sur soi du vent, de la mer, de l’étain.
    On se sent comme dans une longue avenue
    Dont le feuillage, blanc de lune, qui remue
    Vous évente de son ombre si calmement
    Et refroidit en vous les charbons de la fièvre.
    Ah ! ce bonheur confus du recommencement !
    Cette humide fraîcheur née au seuil de la lèvre,
    Comme d’avoir baisé l’or de quelque bijou !
    D’où viennent tout à coup ces impressions fraîches
    Qui se fondent et qui se propagent jusqu’où ?
    Est-ce du lustre ? Est-ce du verre des bobèches
    Dont on sent, dans sa bouche en feu, le givre entré ?
    Est-ce de la cornette au beau linge lustré
    Dont la Sœur qui nous veille a fait palpiter l’aile ?
    Ou bien est-ce le vent ? Ou bien encor pleut-il
    Et c’est-il de la pluie en écheveau subtil
    Qui soudain au rouet de notre âme s’emmêle ?
     
    Convalescence ! Doux mélange : pluie et soir,
    Linges, cristal, et vendanges de raisin noir !
    Tout ce qui rafraîchit, tout ce qui désaltère ;
    Convalescence si printanière... Elle aère
    Comme une brise ; elle refroidit comme une eau ;
    On dirait qu’elle se répand parmi les chambres
    Et sur le lit, si frais qu’il en semble nouveau ;
    On s’y déplie ; on y dorlote tous ses membres ;
    C’est fini maintenant, la fièvre et ses charbons !
    Les draps sont ventilés ; ils ont des frimas bons ;
    Unanime fraîcheur de toute cette toile ;
    Si fraîche que c’est comme un bain dans une étoile !
    Délice de revivre et d’avoir prévalu ;
    Instant bénin qui semble, après la canicule
    Et des marches dans un chemin qui se recule,
    L’accueil d’une prairie où longtemps il a plu.

    XIX  

    Émoi de peu à peu recommencer à vivre !
    De rentrer dans la vie où déjà l’on se sent
    Presque étranger, comme à son retour un absent ;
    Incertitude ! Pas désappris ! On est ivre !
     
    Ah ! ce soleil trop clair et cette lumière neuve !
    Tout tourne : soleil, fleurs et les arbres un peu,
    Oscillant dans le vent – tels les mâts sur un fleuve –
    Et l’on regarde entre leurs feuilles le ciel bleu.
     
    On est l’oiseau qui s’aventure après la pluie ;
    On est le verger blanc dans le réveil d’avril ;
    Pourtant on craint la grêle, un retour du péril :
    La maladie est-elle loin et bien enfuie ?
     
    Comme on en tremble encore ! Et quels pas calculés
    Par crainte d’être faible et de quelque rechute !
    Pouvoir marcher jusqu’à ces arbres reculés !
    Espoir et peur, ombre et soleil sur la minute...
     
    Heure trouble ! Émoi d’un logis longtemps fermé
    Où chavire dans le miroir l’aube venue ;
    On se sent seul, épars et désaccoutumé
    De la vie, au lointain, qui toujours continue.
     
    On est le pénitent sorti d’une neuvaine
    Et dépris de la vie à cause de l’encens ;
    Ah ! que la vie est loin ! Ah ! que la vie est vaine !
    Où vont-ils donc, tous ces passants, tous ces passants ?
     
    Ils se hâtent ; mais leur affairement étonne ;
    Ils s’égaient ; mais leur joie est étrange et fait mal ;
    Soi-même, au milieu d’eux, on se sent anormal ;
    Et la vie où l’on rentre a l’air si monotone.
     
    Hier on vivait encor comme derrière un verre,
    Convalescence ! Mais maintenant on a l’air
    Du matelot morose et qui s’ennuie à terre
    D’être sorti de l’aventure de la mer.
     
    On semble avoir aussi navigué des années
    – La maladie étant un voyage chez Dieu –
    Et revenir vieilli dans des villes fanées,
    Triste, ne sachant plus que des gestes d’adieu !
     

    « Ah ! ces grâces du blanc qui ne durent qu’un jour ! .Georges Rodenbach (1855-1898)Alleluia ! Cloches de Pâques ! ............ »
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