• Le reflet dans la glace fête foraine........Pierre Reverdy (1889 - 1960) ...

    Le reflet dans la glace fête foraine

    Le reflet dans la glace fête foraine

    Le point de l'appareil montre le regard fixe
    Le regard
    Le hasard des mots venant au bout des doigts du monstre
    Le retard du lever de la toile
    Sous les lampes vides et presques mortes
    Dans le vent plein d'eau et de secrets
    Il vient des rues fermées du faubourg noir qui rampe

    Il vient des boulevards que traverse de loin un passant attardé

    Il sort du trou grillé où l'odeur de la ville s'engouffre tout le jour
    Il naît et meurt entre les mille murs
    Mais il monte aussi haut et aussi bien que l'air du large
    Plein de lampes de suie et de brouillard 
    Dans ce ciel des lueurs s'agglomèrent en boule aux quatre coins

    Sur ces rampes filent des paquets de foule qui hurlent contre les toiles raides et claquent des dents


    Car tout se passe aux plus hautes températures à toutes les hauteurs

    Comme si les rougeurs des langues et des lèvres remplaçaient le mercure

    Pourtant les joues sont en feu sous la pluie tamisée mêlée d'éclairs

    Personne ne se lasse que cette exposition représente

    pendant des kilomètres des visions répétées de parades  foraines

    Même certaines de ces innombrables têtes se laissent aller par moment et s'endorment

    Ce qui peut alors laisser croire que le tableau s'est animé

    Les lutteurs semblent avoir une peau réelle qui se gonfle

    On voit frissonner les cordes et les nerfs

    On entend aussi les voix des portes

    La lumière tremble

    Et le bruit meurt

    Tout recommence
    Enfin c'est cette vie qui en réalité n'existe pas
    Ce qui avance ce sont ces têtes innombrables
    Ce qui bouge ce sont ces épaules qui plient sous le brouillard

    Et ce qui brille ce sont les yeux vivants des spectateurs

    Le reste est aussi mort que les grandes façades

    Aussi muet que l'angle du trottoir
    Il y a derrière un appareil qui fixe le regard
    Une machine à part qui fait tourner la terre

    Un mouvement de vague aussi faux que le rouge du fard



    le sang contre la joue la main autour du marbre
    Et la nuit trop épaisse qui écrase la tour
    Là dedans personne ne verra ce qui se passe
    Ni ce qu'il y a
    Le froid efface toutes ces lignes mortes
    Et l'intérêt qui ne tient pas les âmes peintes

    les cartons de travers

    les rires à côté du cœur l'or

    l'écume le vêtement déteint

    A tous les bruits de cuivre le carré des fenêtres la lumière du jour
    Et tous ces amateurs qui se préparent

    ces rôles distribués à leur bonheur
    Rien ne se joue

    Rien ne résiste
    Au passage violent des cris qui se meurtrissent et retombent en paroles précises sur le front creusé des promeneurs 
    Et alors le repos est plus glacé

    que ces champs vides les lustres sont tombés dans l'éclat du ruisseau
    Les marbres du palais sont au niveau des flaques
    Et la femme toujours tragique au bord de l'eau 
    Au bord de la nuit qui se ferme
    Contre le mur désert où l'ombre est attachée
    Tout ferait peur au milieu de ce monde

    dans le monde

    où la musique a un autre air les pas comptés un autre nombre
    Et la glace un autre reflet

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