• LE PRINTEMPS....Jean-François de Saint-Lambert (1716-1803)

    LE PRINTEMPS

    LE PRINTEMPS....

    Je chante les Saisons & la marche féconde
    Du globe lumineux qui les dispense au monde ;
    Du Dieu qui le conduit j’annonce la bonté ;
    Il prépare au Printemps les trésors de l’Été ;
    L’Automne les enlève aux campagnes fertiles ;
    Et l’Hiver en tribut les reçoit dans nos villes.
        Ô Toi, qui de l’espace as peuplé les déserts,
    Et de soleils sans nombre éclairas l’Univers,
    Qui diriges la course éternelle & rapide
    Des mondes emportés dans les plaines du vide,
    Arbitre des destins, maître des éléments,
    Toi dont la volonté créa l’ordre & le temps,
    Tu prodiguas tes dons sur ce globe d’argile,
    Et ta bonté pour nous décora notre asile :
    Mais l’homme a négligé les présents de tes mains ;
    Je viens de leur richesse avertir les humains,
    Des plaisirs faits pour eux, leur tracer la peinture,
    Leur apprendre à connaître, à sentir la nature.
    Ô Dieu de l’univers, Dieu que j’ose implorer,
    Accepte mon hommage, & daigne m’éclairer.
        Et toi, qui m’as choisi pour embellir ma vie,
    Doux repos de mon cœur, aimable & tendre amie,
    Toi qui sais de nos champs admirer les beautés ;
    Dérobe-toi, Doris, au luxe des cités,
    Aux arts dont tu jouis, au monde où tu sais plaire ;
    Le printemps te rappelle au vallon solitaire ;
    Heureux si près de toi je chante à son retour
    Ses dons & ses plaisirs, la campagne & l’amour !
        L’homme s’éveille encor à la voix des tempêtes,
    Mais le sombre ouragan qui mugit sur nos têtes
    Traversa du midi les sables & les mers ;
    Les feux & les vapeurs qu’il répand dans les airs,
    S’assemblent dans leur course, & forment ces nuages
    Dont les flots tempérés inondent nos rivages ;
    Sur les coteaux blanchis, & sur les champs glacés
    Ils fondent, en tombant, les frimas entassés.
    J’entends déjà des monts les neiges écoulées
    En torrents orageux rouler dans les vallées.
    Les fleuves déchaînés sortent de leurs canaux,
    Ils brisent les glaçons qui flottent sur leurs eaux.
    Neptune a soulevé ses plaines turbulentes,
    La mer tombe & bondit sur ses rives tremblantes ;
    Elle remonte & gronde, & ses coups redoublés
    Font retentir l’abîme & les monts ébranlés.
    Sous un ciel ténébreux Borée & le zéphyre,
    Des airs qu’ils ont troublés se disputaient l’empire,
    Et des champs dévastés, les tristes habitants
    Les yeux levés au ciel demandaient le printemps.
    Mais les sombres vapeurs qui retardent l’aurore
    S’entrouvrent aux rayons du soleil qui les dore ;
    L’astre victorieux perce le voile obscur
    Qui nous cachait son disque & le céleste azur.
    Il se peint sur les mers, il enflamme les nues ;
    Les groupes variés de ces eaux suspendues,
    Dispersés par les vents, entassés dans les cieux,
    Y forment au hasard un chaos radieux.
      À peine ce beau jour succède à l’ombre humide,
    Le berger vigilant, l’agriculteur avide
    De la nature oisive observent le réveil,
    Et loin de leurs foyers vont jouir du Soleil.
    L’un voit en souriant ces prés, ce pâturage,
    Où bondiront encor les troupeaux du village ;
    L’autre s’arrête, & pense auprès de ces guérets
    Où sa main déposa les trésors de Cérès.
        Déjà Progné revient, & cherche à reconnaître
    Le toit qu’elle habita, les murs qui l’ont vu naître ;
    Le peuple ailé des bois s’essayant dans les airs,
    D’un vol timide encor rase les champs déserts ;
    Il s’anime, il s’égaie, & d’une aile hardie
    Il s’élance, en chantant, vers l’astre de la vie.
        Et toi, brillant soleil, de climats en climats
    Tu poursuis vers le nord la nuit & les frimas ;
    Tu répands devant toi l’émail de la verdure :
    En précédant ta route il couvre la nature,
    Et des bords du Niger, des monts audacieux
    Où le Nil a caché sa source dans les cieux,
    Tu l’étends par degrés de contrée en contrée
    Jusqu’aux antres voisins de l’onde hyperborée.
    En tapis d’émeraude, il borde les ruisseaux,
    Il monte des vallons aux sommets des coteaux.
    Cet émail qui rassemble & la lumière & l’ombre,
    Paraît à son retour plus profond & plus sombre,
    Il charme les regards, il repose les yeux
    Que fatigue au printemps l’éclat nouveau des cieux.
    Soleil, dans nos forêts ta chaleur plus active
    Redonne un libre cours à la sève captive ;
    Ce rapide torrent, gêné dans ses canaux,
    Ouvre, pour s’échapper, l’écorce des rameaux ;
    Du bouton déployé fait sortir le feuillage,
    L’élève, & le répand sur l’arbre qu’il ombrage.
    Le chevreuil plus tranquille est caché dans les bois.
    Je ne vois plus l’oiseau dont j’écoute la voix.
        Ô forêts, ô vallons, champs heureux & fertiles,
    Quels charmes le printemps va rendre à vos asiles !
    Ô de quel mouvement je me sens agité,
    Quand je reviens à vous du sein de la cité !
    Je crois rentrer au port après un long orage,
    Et suis prêt quelquefois d’embrasser le rivage ;
    Vous chassez mes ennuis, vous charmez la langueur
    Dont la ville & l’hiver ont accablé mon cœur.
    Je sens renaître en moi la joie & l’espérance,
    Et le doux sentiment d’une heureuse existence.
    Ah ! ce monde frivole où j’étais entraîné,
    Et son luxe & ses arts ne me l’ont point donné.
    Tout me rit, tout me plaît dans ce séjour champêtre ;
    C’est là qu’on est heureux sans trop penser à l’être.
    Je n’y jouis pas seul ; le retour du printemps
    Vient d’inspirer la joie aux citoyens des champs ;
    Les entends-tu, Doris, bénir leur destinée,
    Et saluer en chœur l’aurore de l’année ?
    Vois-tu l’activité, l’espoir de son bonheur
    Éclater dans les yeux du jeune agriculteur ?
    Content de voir finir les jours de l’indolence,
    Il veut par le travail mériter l’abondance ;
    Il se plaît dans sa peine, il craint la pauvreté,
    Mais il craint plus encor la triste oisiveté.
    Tandis que sous un dais la mollesse assoupie
    Traîne les longs moments d’une inutile vie,
    Il dompte, en se jouant, ce taureau menaçant
    Qui résiste avec crainte, & cède en mugissant ;
    Et le soc enfoncé dans un terrain docile,
    Sous ses robustes mains ouvre un sillon facile.
    Le chant gai de l’oiseau qui monte au haut des airs
    Pour donner aux oiseaux le signal des concerts,
    Dès que le jour naissant dans l’ombre s’insinue,
    L’avertit que Cérès l’appelle à sa charrue ;
    Il va semer ces grains si chers aux animaux,
    Compagnons éternels de ses nobles travaux ;
    La herse, en les couvrant sous la glèbe amollie,
    Assure le dépôt qu’à la terre il confie.
        Ce soleil qui s’élève & prolonge le jour,
    Va réveiller les sens & ramener l’amour.
    Il donne aux animaux plus d’âme & d’énergie,
    Il ajoute à l’instinct, il augmente la vie.
        Déjà le rossignol chante au peuple des bois ;
    Il fait précipiter & ralentir sa voix ;
    Ses accents variés sont suivis d’un silence
    Qu’interrompt avec grâce une juste cadence ;
    Immobile sous l’arbre où l’oiseau s’est placé,
    Souvent j’écoute encor quand le chant a cessé.
        Le coteau se parfume, & la brebis charmée
    Goûte du serpolet la sève ranimée ;
    Les sucs spiritueux du nouvel aliment
    Lui rendent la gaieté, l’âme & le mouvement :
    Je la vois qui bondit sous la garde fidèle
    Du chien qui la rassure en grondant autour d’elle.
    La naïve bergère assise au coin d’un bois,
    Et roulant le fuseau qui tourne sous ses doigts,
    Porte souvent les yeux sur sa brebis chérie
    Qu’un bélier obstiné poursuit dans la prairie.
    Mais le printemps, Doris, de moment en moment
    Apporte à la nature un nouvel ornement ;
    Tandis que tes regards erraient sur ces campagnes,
    Le pampre a reverdi sur le front des montagnes.
    Tu vantais la fraîcheur, & l’éclat des gazons ;
    Et le blé qui s’élève a caché les sillons.
    Hélas ! ce beau printemps, ces sillons si fertiles
    Ont prodigué la sève aux végétaux stériles !
        Ô Cérès, ce froment dont ta main couronna
    Les bords de l’Aréthuse & les vallons d’Enna,
    Prêt d’être enseveli sous la plante étrangère,
    Demande au laboureur un secours nécessaire ;
    Il voudrait délivrer le froment opprimé,
    Et par d’autres emplois son temps est consumé :
    Il consulte au matin sa compagne fidèle,
    Elle assemble aussitôt ses enfants auprès d’elle ;
    L’aîné le fer en main va devancer ses pas,
    Le plus jeune sourit emporté dans ses bras,
    Ils partent pleins de joie, ils vont loin du village
    Retrancher aux sillons leur inutile herbage.
    L’enfant laborieux, mais novice en son art,
    Suit sa mère en aveugle, & l’imite au hasard ;
    Et le fer que conduit sa main mal assurée,
    Blesse la jeune plante à Cérès consacrée ;
    Il voit autour de lui ses frères empressés
    Rassembler en monceaux les cailloux dispersés.
    Chacun dans ce moment croit sortir de l’enfance,
    Chacun de son travail relève l’importance ;
    La mère d’un souris flatte leur vanité,
    Applaudit à leur zèle, excite leur gaieté,
    Et d’un œil satisfait les voit sur la verdure
    S’agiter, se jouer, croître avec la nature.
        Ô vertueuse mère, & vous, jeunes enfants,
    Suspendez vos travaux & vos jeux innocents ;
    Voyez ces prés, ces champs, l’astre de la lumière
    Qui sur un monde heureux prolonge sa carrière !
    Des tapis de verdure il fait sortir les fleurs,
    Il fait monter au ciel des nuages d’odeurs ;
    Déjà sur le rempart qui défend la prairie
    La rose est en bouton, l’aubépine est fleurie.
    La simple marguerite étale ses beautés,
    Son cercle émaillé d’or, ses rayons argentés :
    L’odorant primevère élève sur la plaine
    Ses grappes d’un or pâle, & sa tige incertaine.
    Heureux ! cent fois heureux, l’habitant des hameaux
    Qui dort, s’éveille & chante à l’ombre des berceaux,
    Et suspend les baisers qu’il donne à sa compagne
    Pour lui faire admirer l’éclat de la campagne !
        Il ne franchira point le vaste champ des mers
    Pour chercher le bonheur dans un autre univers ;
    Partez, allez braver l’élément infidèle
    Vous, qu’aux portes du jour le commerce rappelle ;
    L’océan solitaire attendait vos vaisseaux,
    Des flots moins élevés retombent sur les flots,
    Le soleil du printemps calme les vents & l’onde :
    Volez des champs d’Olinde aux rives de Golconde ;
    Cueillez dans l’Yemen ce fruit délicieux
    Dont les sels irritants, les sucs spiritueux
    Des chaînes du sommeil délivrent la pensée :
    Du brûlant équateur à la zone glacée,
    Chez le nègre indolent, au sauvage iroquois,
    Allez porter nos arts, notre esprit & nos lois.
        Ah ! ne leur portez plus la mort ou l’esclavage ;
    Policez le barbare, éclairez le sauvage,
    Et que l’heureux lien des besoins mutuels
    D’un hémisphère à l’autre unisse les mortels.
    Moi tranquille & content, sous un dais de verdure
    Je jouis des beaux jours, & chante la nature.
        Fleurs naissez sous mes yeux, dans ces vastes guérets,
    Couronnez les vergers, égayez les forêts ;
    Réjouissez les sens, & parez la jeunesse,
    En donnant la beauté, promettez la richesse ;
    Que l’émail des coteaux, des vallons, des jardins
    Annonce au laboureur, ou les fruits ou les grains.
    Champs azurés des airs, dans vos plaines liquides
    Recevez les vents frais, & les vapeurs humides :
    Tempère, astre du jour, le feu de tes rayons,
    Ne brûle pas ces bords que tu rendis féconds ;
    Sans dissiper leurs eaux échauffe les nuages,
    Et que la douce ondée arrose nos rivages.
        Ah ! Doris, c’est alors qu’il faut voir le printemps !
    Hâtons-nous, quittons tout ; les vieillards, les enfants,
    Pour voir tomber des cieux la vapeur printanière
    Sont déjà rassemblés au seuil de leur chaumière.
    Hélas ! ils ont tremblé que l’excès des chaleurs
    Ne consumât les fruits desséchés sous les fleurs,
    Ne flétrit dans les prés l’herbe qui vient de naître,
    Et ne retînt caché l’épi qui va paraître.
    Mais enfin, ils ont vu le disque du soleil
    Sortir moins radieux de l’orient vermeil ;
    Il était ombragé d’une vapeur légère
    Qui sans troubler les airs a voilé l’hémisphère.
    Le feuillage du saule est à peine agité,
    Les êtres animés conservent leur gaieté ;
    Ce nuage qui monte & s’étend sur nos têtes,
    Ne leur fait point prévoir la foudre & les tempêtes.
    Les troupeaux sans effroi s’écartent des hameaux.
    Les oiseaux voltigeants de rameaux en rameaux,
    D’une huile impénétrable humectant leur plumage,
    À peine ont suspendu leur vol & leur ramage.
        Le fermier inquiet, tantôt porte les yeux
    Sur les coteaux jaunis, & tantôt vers les cieux.
    La nue enfin s’abaisse, & sur les champs paisibles
    Le fluide s’écoule en gouttes insensibles ;
    On ne voit point les flots de sa chute ébranlés,
    Ni leur sein sillonné de cercles redoublés ;
    À peine l’entend-on dans le bois solitaire
    Tomber de feuille en feuille & couler sur la terre.
    Au sein des végétaux la fertile vapeur
    Dépose jusqu’au soir la vie & la fraîcheur.
        Alors, l’astre du jour s’entrouvrant des passages
    Sème de pourpre & d’or le contour des nuages,
    La campagne étincelle, un cercle radieux
    Tracé dans l’air humide unit la terre aux cieux.
    Ces nuages légers où brillait la lumière
    Suivent le globe ardent qui finit sa carrière.
        La nuit, qui sur son char s’élève au firmament,
    Amène le repos, suspend le mouvement,
    Et le bruit faible & doux du zéphyr & de l’onde
    Se fait entendre seul dans ce calme du monde.
        Ce murmure assoupit les sens du laboureur ;
    Les spectacles du jour ont réjoui son cœur ;
    Il a vu sur ces champs descendre l’abondance.
    Aimable illusion, songes de l’espérance,
    Rendez-lui les plaisirs qu’interrompt son sommeil,
    Il est sûr d’en jouir au moment du réveil.
    Quel éclat ! quels parfums ! quels changements rapides !
    L’épi s’est élancé de ses tuyaux humides !
    Le verger est en fleurs, & ses arbres féconds
    Opposent leur émail à l’émail des gazons,
    Leurs cimes à travers la blancheur la plus pure
    Laissent de leur feuillage échapper la verdure.
        Ô que l’homme est heureux ! qu’il doit être content
    Des beautés qu’il découvre & des biens qu’il attend !
    Le fermier étonné parcourt le paysage,
    Des trésors qu’il prévoit il médite l’usage,
    Et possesseur des biens qu’il espère obtenir,
    Enchanté du présent, il hâte l’avenir.
        L’espérance, ô Doris, descend sur ces campagnes,
    Entre dans ces vergers, vole sur ces montagnes,
    L’espérance revient aux beaux jours du printemps
    Intéresser notre âme au spectacle des champs ;
    De raisins & d’épis sa tête est couronnée,
    Elle montre de loin les bienfaits de l’année,
    Promet à tout mortel le prix de ses travaux,
    Le plaisir au jeune homme, au vieillard le repos.
        Ô soutien de la vie ! ô charme de notre être !
    Je viens vous retrouver dans ce vallon champêtre :
    En vain je vous cherchais dans ces tristes jardins
    Où de vases brillants on chargea cent gradins,
    Où languit enchaîné dans sa prison de verre
    Le stérile habitant d’une rive étrangère.
    Qu’attendre, qu’espérer d’un théâtre de fleurs ?
    La tulipe orgueilleuse étalant ses couleurs,
    Le narcisse courbé sur sa tige flottante
    Et qui semble chercher son image inconstante,
    L’hyacinthe azuré qui ne vit qu’un moment,
    Des regrets d’Apollon fragile monument,
    Ne valent pas pour moi les fleurs d’un champ fertile :
    Le beau ne plaît qu’un jour, si le beau n’est utile.
    Aux pieds de ces tilleuls, sous ces vastes ormeaux,
    Dont jamais aucun fruit n’a chargé les rameaux,
    J’ai regretté souvent ces vergers où Pomone
    M’annonçait au printemps les bienfaits de l’automne ;
    J’ai regretté la treille, & les pampres touffus
    Dont la fleur me promet le nectar de Bacchus.
    Le dirai-je, Doris, dans ces longues allées,
    Semblables l’une à l’autre, exactement sablées,
    Dans ces murs, ces lambris, dont j’étais entouré,
    Mon esprit inquiet se trouvait resserré :
    Ils bornent à la fois l’espérance & la vue ;
    J’y regrette des champs la sauvage étendue ;
    Je m’y sens un besoin d’errer en liberté,
    Il me faut plus d’espace & de variété.
    La nature au printemps belle, riche, féconde,
    Varie à chaque instant le théâtre du monde,
    Et nous, dans nos enclos stérilement ornés,
    Nous la bornons sans cesse à nos desseins bornés ;
    Là j’admire un moment l’ordre & la symétrie,
    Et ce plaisir d’un jour est l’ennui de la vie.
        Oh ! que j’aime bien mieux ce modeste jardin
    Où l’art en se cachant fécondait le terrain,
    Où, parmi tous les biens, le luxe & la parure
    Semblaient un don de plus, un jeu de la nature.
    Deux tertres opposés y formaient un vallon
    Où mûrissait la figue à côté du melon ;
    De leurs humbles sommets sortait l’eau pure & vive
    Qui baignait les jardins, conduite & non captive ;
    Elle allait en ruisseau rafraîchir le verger,
    Et s’étendre en bassin au fond du potager.
    Là, sur des arbres nains, la pomme & la groseille
    Couronnaient la laitue, ou tombaient sur l’oseille ;
    La pêche & le muscat tapissaient les coteaux ;
    Les regards du soleil, les abris & les eaux
    Fécondaient à l’envi ce lieu simple & champêtre ;
    Sa richesse étonnait l’œil même de son maître ;
    Raymond y recevait le tribut des cités ;
    Et ses mets abondants n’étaient point achetés.
        Mais le fils de Raymond, Lindor aime Glicère ;
    Lindor sème de fleurs les jardins de son père ;
    Il élève en lambris la rose & le muguet :
    On voit sur les gazons la jonquille & l’œillet.
    Il va porter des fleurs à la beauté qu’il aime ;
    Bientôt chez son amant elle en cueille elle-même ;
    Il donne à son jardin mille ornements nouveaux.
    Il fait monter, tomber, & serpenter les eaux ;
    Il oppose un vert sombre à la tendre verdure ;
    Lindor plaît à Glicère ; un baiser l’en assure,
    Tous deux craignent alors des témoins indiscrets ;
    Il fallut des berceaux, des asiles secrets ;
    Là, des arbres voisins unirent leur branchage ;
    Ici, le pampre vert étendit son feuillage :
    Une île s’éleva du centre du bassin,
    Un bosquet d’arbrisseaux environna son sein ;
    Le souple coudrier, & le jasmin flexible
    Y formaient de concert un alcôve paisible.
    Raymond, loin de blâmer cet heureux changement,
    Dans son jardin plus gai travaillait plus gaiement ;
    Glicère y vient sans cesse, elle y conduit son père :
    Les vieillards souriaient à Lindor, à Glicère ;
    Souvent sous des berceaux ils trouvaient leurs enfants :
    Ce spectacle agréable égayait leurs vieux ans,
    Et leur sang rallumé dans leurs veines glacées
    Leur rendait l’espérance, & de jeunes pensées.
        La nature au printemps prodigue à nos jardins,
    Des végétaux sans nombre, aliments des humains ;
    Chez Cérès & Bacchus, il faut l’attendre encore ;
    Mais l’homme environné des dons brillants de flore,
    Du concert des oiseaux, de parfums ravissants,
    Livre son âme heureuse aux voluptés des sens.
        Respectez son bonheur, ô maîtres de la terre,
    Hélas ! j’ai vu souvent le démon de la guerre
    S’élancer des enfers, quand Flore & les zéphyrs,
    Et les chantres ailés, rappelaient les plaisirs ;
    Le monstre, l’œil ardent & l’aile ensanglantée,
    Parcourait en criant la terre épouvantée ;
    Aux accents répétés de son horrible voix
    Cessent les doux concerts des vergers & des bois :
    Ses esclaves cruels, ministres de sa rage,
    Couvrent les champs en fleurs de sang & de carnage ;
    Dans les riants séjours des plaisirs les plus doux
    Ils lancent le tonnerre, & tombent sous ses coups ;
    Un tourbillon de feu, de flèches enflammées
    Vole, s’élève, roule, & voile les armées.
    Le plaisir de détruire enivre les vainqueurs ;
    Au cri de la nature il a fermé les cœurs ;
    Sur les toits des hameaux qu’il embrase avec joie,
    L’un suit d’un œil content le feu qui se déploie,
    L’autre au sein de leur mère égorge des enfants
    Qui la pressent encor de leurs bras expirants...
    Ô féroces humains ! ô honte ! ô barbarie !...
    Mais le Dieu des mortels a calmé leur furie ;
    Des peuples éclairés & polis par les arts
    Ne vont plus s’immoler sous les drapeaux de Mars ;
    Les clairons, les tambours, n’éveillent plus l’aurore ;
    Le sang n’inonde plus la fleur qui vient d’éclore,
    Et des champs respectés les heureux habitants,
    Y jouissent en paix des charmes du printemps.
        Cette aimable saison, ses feux, sa force active,
    Rappellent dans nos seins la santé fugitive ;
    Jadis j’ai vu mes jours s’avancer vers leur fin,
    Un art souvent funeste, & toujours incertain,
    Allait détruire en moi la nature affaiblie ;
    Le retour du printemps me rendit à la vie ;
    Je me sentis renaître & bientôt sans effort,
    Soulevé sur ce lit d’où s’écartait la mort,
    Je regardai ce ciel, dont la douce influence
    Ranimait mes ressorts & mon intelligence.
    Soleil, tu me rendis la pensée & des sens ;
    Tu semblais pour moi seul ramener le printemps ;
    Les oiseaux, les zéphyrs, la campagne embellie,
    Tout me félicitait du retour à la vie ;
    Il semblait qu’à la mort j’arrachais ces objets
    Que j’avais craint longtemps de perdre pour jamais.
    Ô que l’âme jouit dans la convalescence !
    Je ne pouvais rien voir avec indifférence ;
    Mes yeux étaient frappés d’un papillon nouveau :
    Ainsi que moi, disais-je, il sort de son tombeau ;
    De sa cendre féconde, il tire un nouvel être ;
    La nature à tous deux nous permit de renaître.
    Sur la fleur du tilleul, sur la rose ou le thym
    Si je voyais l’abeille enlever son butin ;
    Elle revient, disais-je, errer sur ce rivage,
    Après avoir langui dans un long esclavage ;
    Et moi, je viens m’unir à tant d’êtres divers,
    Et reprendre ma place en ce vaste univers.
    J’allais me pénétrer des rayons de l’aurore ;
    J’allais jouir du jour avant qu’il pût éclore ;
    J’étais pressé de voir, pressé de me livrer
    Au plaisir de sentir, de vivre & d’admirer.
    Je tressaillais, Doris, au moment où ma vue
    Pénétrant par degrés dans la sombre étendue
    Démêlait les couleurs, & distinguait les lieux :
    Les objets confondus s’arrangeaient sous mes yeux ;
    D’abord des monts altiers la surface éclairée
    Se présentait de loin de vapeurs entourée ;
    Un faisceau de rayons détaché du soleil
    Coulait rapidement sur l’horizon vermeil,
    Et l’astre lumineux s’élançant des montagnes,
    Jetait ses réseaux d’or sur les vertes campagnes :
    Je voyais s’élever ces nuages légers
    Qui couvrent les vallons sous leurs flots passagers,
    Le soleil les changer en vapeur insensible,
    Et remplir de splendeur un ciel pur & paisible.
    J’admirais l’émail frais, l’éclat brillant des fleurs,
    La rosée & l’aurore animaient leurs couleurs ;
    Les rayons se jouaient dans ces perles liquides
    Que rassemble la nuit dans les vallons humides ;
    Les vents qui murmuraient dans les arbres voisins
    M’apportaient les parfums des champs & des jardins ;
    Ils enchantent les sens, & l’âme en est ravie,
    On croit sentir la sève & respirer la vie.
    J’entendais tout-à-coup un mélange de voix
    Résonner dans la plaine, éclater dans les bois ;
    Les êtres pour jouir reprenaient l’existence ;
    Pour célébrer leur joie ils sortaient du silence ;
    Le jeune agriculteur chantait, le soc en main,
    Sa maîtresse & son Dieu, les beautés du matin ;
    Le berger reprenait les chalumeaux antiques ;
    La pauvreté contente entonnait des cantiques ;
    La bêlante brebis, le taureau mugissant,
    Vers les monts émaillés couraient en bondissant ;
    Les oiseaux deux à deux, errants dans les bocages,
    Remplissaient de chants gais les voûtes des ombrages ;
    Et sur les jeunes fleurs qu’agitait le zéphyr
    L’insecte en bourdonnant murmurait son plaisir.
        Ô combien ces concerts de la saison nouvelle,
    Ce tumulte, ces cris, la joie universelle,
    Embellissaient pour moi l’aurore & le printemps !
    J’associais mon cœur à tous les cœurs contents ;
    Je m’égalais, Doris, à cet être suprême,
    Heureux par le bonheur de tant d’êtres qu’il aime ;
    Il jouit dans nos cœurs, c’est là sa volupté ;
    Il jette dans l’espace un regard de bonté,
    Et parcourt d’un coup d’œil ces campagnes profondes,
    Pour y voir le plaisir animer tous les mondes.
        Ah ! c’est ici, Doris, qu’il doit fixer les yeux.
    Vois, admire, jouis... Ô jours délicieux !
    Le printemps dans sa gloire embellit tous les êtres ;
    Animaux, végétaux, tout dans ces lieux champêtres,
    Arrive en ce moment au jour de sa beauté.
    L’éclat de l’univers ne peut être augmenté.
    Ce ciel tranquille & pur qu’argente la lumière
    Réfléchit sa clarté sur la nature entière ;
    Tu la vois ondoyer sur le poil des taureaux,
    Donner un nouveau lustre à l’émail des oiseaux,
    Se mouvoir dans les airs dont le cristal vacille,
    Et jeter sur les champs une splendeur mobile.
    Regarde ces coteaux l’un à l’autre enchaînés,
    Et ces riches vallons de pampres couronnés ;
    Vois dans ces champs, ces bois, la nature affranchie
    Se livrer librement à sa noble énergie,
    Semer autour de toi ses bienfaits au hasard
    Et son luxe échapper aux entraves de l’art.
    Regarde cette plaine & riante & féconde,
    Qui semble un autre éden, & le jardin du monde.
    Là, Bacchus a cédé la campagne à Cérès,
    Et Vertumne & Pomone ombragent ses guérets,
    Vois ces arbres en fleurs, de leur cime agitée
    Verser sur les sillons une pluie argentée,
    Les rubis du pavot qu’emportent les zéphyrs,
    Et le bluet flottant inclinant ses saphirs :
    Vois-tu ces églantiers, ils dessinent la route
    Du ruisseau qui serpente égaré sous leur voûte ?
    Vois le flambeau des cieux, les champs & les coteaux
    Prendre du mouvement, & trembler dans les eaux.
    Que ces eaux, ce vent frais, ce soleil sans nuage,
    Donnent de vie & d’âme à ce beau paysage !
    Quel contraste charmant du vert de ces gazons
    Au vert de la forêt, à celui des moissons !
    Qu’il est doux d’admirer les détails & l’ensemble
    Des biens & des beautés que le printemps rassemble !
        Amour, c’est pour toi seul qu’il ornait l’univers :
    Viens remplir de tes feux l’air, la terre & les mers.
    Principe de la vie, âme & ressort du monde,
    Des grâces, des plaisirs, source aimable & féconde !
    Toi, qui dans tous nos sens répands la volupté,
    Dès que la force en nous s’unit à la beauté,
    Toi qui subjugues tout, toi qui rends tout sensible,
    Puissance universelle, ou charmante ou terrible,
    Vainqueur des faibles lois, & des dogmes trompeurs,
    Que les vains préjugés t’opposent dans nos cœurs !
    Toi qui seul remplis l’âme, & fais sentir la vie,
    Consolateur des maux dont elle est poursuivie,
    Rends heureux l’univers, qu’il aime & c’est assez.
    Enflammes, réunis les êtres dispersés ;
    Par l’excès des plaisirs fais sentir ta puissance ;
    La nature est enfin digne de ta présence.
    Jeune, riante & belle, elle attend tes faveurs,
    Ton trône est préparé sous des berceaux de fleurs,
    Des chants multipliés dans les airs se confondent
    Et volent des coteaux aux vallons qui répondent :
    Je vois les animaux l’un vers l’autre accourir,
    S’approcher, s’éviter, se combattre & s’unir.
    Ils semblent inspirés par une âme nouvelle,
    Et le feu du plaisir dans leurs yeux étincelle.
        Le coursier indocile, inquiet, agité,
    Échappe en bondissant au frein qui l’a dompté ;
    Du haut de la colline il porte au loin la vue,
    Il cherche un seul objet dans la vaste étendue.
        La génisse mugit de vallons en vallons,
    Et le taureau fougueux suit ses pas vagabonds.
    Par les sons étouffés d’un lugubre murmure
    Il révèle aux échos le tourment qu’il endure.
        La bergère effrayée entend les loups cruels
    Annoncer en hurlant leurs plaisirs mutuels.
    Amour, tu sais dompter l’instinct le plus sauvage :
    Le tyran des déserts entouré de carnage,
    Dans les sables brûlants, au fond des antres sourds,
    Exprime en rugissant ses féroces amours.
    À ses horribles feux sa compagne sensible,
    Lui répond par un cri lamentable & terrible ;
    Leur long rugissement retentit dans les airs,
    Et trouble dans la nuit le calme des déserts.
    Enfin le couple affreux s’unit dans l’ombre obscure
    Et semble en jouissant menacer la nature.
        Le tigre à tes faveurs a longtemps résisté,
    Il semblait à regret sentir la volupté ;
    Au plus doux des plaisirs mêlant sa barbarie,
    Il caresse en grondant son amante en furie.
    Pleins de rage & d’amour les monstres forcenés
    Calment sans s’adoucir leurs besoins effrénés.
        Mais pourquoi nous tracer ces funestes images ?
    Tandis que sous nos yeux, au fond de ces bocages,
    Sur ces dômes d’azur, au bord de ces ruisseaux,
    Des sentiments si doux animaient ces oiseaux.
    Voyez-les s’empresser autour de leurs amantes,
    Et les yeux enflammés, les ailes frémissantes,
    Par des soins, par des chants, demander du retour,
    Inspirer le plaisir, & mériter l’amour.
        Voyez sur ce donjon la colombe amoureuse
    À son amant aimé se montrer dédaigneuse ;
    Il cherche à se parer des couleurs de son sein,
    Et change en s’agitant leur émail incertain :
    Le dédain l’éloignait, un coup d’œil le rappelle ;
    D’un air timide & tendre il revient auprès d’elle ;
    Mais l’accueil qu’il reçoit le rend audacieux ;
    Le plaisir & l’amour éclatent dans leurs yeux ;
    Et le bec entrouvert, les ailes étendues,
    Ils confondent enfin leurs âmes éperdues.
        Le moineau plus ardent, & moins voluptueux,
    Vole avec confiance à l’objet de ses feux ;
    Avide, impatient, il presse, il sollicite,
    D’un moment de rigueur, il s’indigne, il s’irrite ;
    Le délai le consume, & l’instant des plaisirs
    N’est pour lui qu’un passage à de nouveaux désirs.
        Le cygne en déployant ses ailes argentées,
    Et pressant de ses pieds les ondes agitées,
    Aux yeux de son amante étalant sa beauté,
    Navigue avec orgueil, flotte avec majesté.
        Voyez sous ces rameaux ces tendres tourterelles
    Nourrir de cent baisers leurs ardeurs mutuelles,
    Et par des sons touchants, un murmure enflammé,
    Exhaler le plaisir d’aimer & d’être aimé.
    Se voir est leur bonheur, & l’amour est leur vie.
        Des chants de son amant Philomèle ravie,
    L’écoute, s’attendrit, & cède à ses désirs ;
    Il a chanté pour plaire, il chante ses plaisirs.
    Dans l’ombre de la nuit sa voix harmonieuse
    Fait retentir des bois la voûte ténébreuse ;
    Tout l’écoute, & tout aime, & chaque être amoureux
    Croit entendre chanter le bonheur de ses feux.
        Sur la feuille naissante un insecte invisible
    Poursuit avec ardeur un être imperceptible ;
    Les atomes vivants s’unissent dans les airs,
    Tandis que la baleine & les monstres des mers
    Bondissent pesamment sous leurs voûtes profondes,
    Et de longs mouvements troublent le sein des ondes.
    Tout s’enflamme & s’unit, & cherche à s’enflammer.
    Tout désire & jouit ; l’homme seul sait aimer.
    S’il est souvent des sens l’esclave involontaire,
    Aimer est à son cœur un plaisir nécessaire :
    Il veut jouir d’un cœur, il veut remplir le sien.
    Plaisir du sentiment, cher & tendre lien,
    Vous êtes des mortels la volupté suprême,
    Et le plus grand bienfait de ce Dieu qui nous aime.
        L’amour dans ces oiseaux meurt avec le printemps ;
    Chez l’homme plus heureux, il vit dans tous les temps.
    Notre âme en est sans cesse amusée ou ravie ;
    Il embellit l’aurore & le soir de la vie.
    D’un sentiment confus dès l’enfance agité,
    L’homme a connu l’amour même avant la beauté.
    Du vieillard, la beauté reçoit encor l’hommage,
    Il vient, en rougissant, vanter son esclavage,
    Et des ans auprès d’elle oubliant le fardeau,
    Semer de quelques fleurs les bords de son tombeau.
        Mais c’est dans les beaux jours de l’ardente jeunesse
    Que l’amour fait sentir sa fougue & son ivresse,
    Surtout dans ces moments où les feux du printemps
    Secondent ceux de l’âge & la force des sens ;
    Et lorsque par ses chants, ses cris ou son murmure,
    Tout annonce le Dieu qu’attendait la nature ;
    Le besoin du plaisir est alors un tourment ;
    Les sens n’ont qu’un objet, le cœur qu’un sentiment ;
    Des charmes les plus doux l’image retracée,
    Revient à chaque instant occuper la pensée,
    Et par ces tableaux vrais les sens plus irrités
    Nous ramènent sans cesse aux mêmes voluptés.
        Amour, charmant amour, la campagne est ton temple,
    Là, les feux d’un ciel pur, le penchant & l’exemple,
    Le doux esprit des fleurs, le souffle du zéphyr,
    Les concerts amoureux, tout dispose au plaisir ;
    Tout le chante, le sent, l’inspire & le partage.
    Les vergers, les hameaux, le chaume & le treillage,
    Les bosquets détournés, les vallons ténébreux,
    Tout devient un asile où l’amour est heureux.
    Ici, dans leur enfance, au fond de la feuillée,
    Et sur la mousse fraîche & mollement enflée,
    En se baisant sans cesse, Hylas & Licoris
    Attendent que l’amour éclaire leurs esprits.
    L’abeille au fond des fleurs goûte moins de délices
    À pomper le nectar qu’enferment leurs calices,
    Et dans son vol léger, l’amoureux papillon
    Donne moins de baisers aux roses du canton.
    Là, dans un bois fleuri, Chloé timide & tendre,
    Au seul plaisir d’aimer prétend borner Sylvandre.
    Mais ces oiseaux unis qui courbent ces rameaux,
    Ces signes du plaisir dans tous les animaux,
    Cette molle douceur dans les airs répandue,
    Porte la volupté dans son âme éperdue :
    L’incarnat de son sein, ses regards languissants
    De l’amoureux Sylvandre ont égaré les sens ;
    Il demande avec crainte, il tente avec audace ;
    Un rien le rend coupable, un crime obtient sa grâce ;
    Et tous deux entraînés, vaincus, sans liberté,
    Cèdent à la nature, à la nécessité.
        Dans les époux heureux, dans les couples fidèles,
    L’amour prêt à languir prend des forces nouvelles,
    Ils retrouvent leurs goûts, leurs erreurs, leurs désirs,
    Leur premier sentiment, & de nouveaux plaisirs.
    De leur chaîne éternelle ils se vantent les charmes ;
    Un doux ravissement leur fait verser des larmes ;
    Ils passent tour à tour du trouble à la langueur,
    Du tumulte des sens, aux voluptés du cœur.
    Chacun demande au ciel un cœur plus tendre encore ;
    Chacun dans les regards de l’objet qu’il adore
    Voit les plaisirs qu’il donne en exprimant les siens :
    Leurs baisers, leurs soupirs, leurs pleurs, leurs entretiens,
    Tout révèle, tout peint, ces transports, ce délire,
    Ce feu puissant & doux, que chaque être respire.
        Cependant ces fureurs, ce tourment des désirs,
    Qu’alluma le printemps, que calment les plaisirs,
    Cette fougue des sens, ces ardeurs mutuelles,
    Vont donner la naissance à des races nouvelles.
    J’ai vu dans la forêt les couples des oiseaux
    À leur postérité préparer des berceaux.
    Sur les germes naissants la mère est établie
    Et le feu de son sein les dispose à la vie :
    Ils vont briser leurs fers, ils vont jouir du jour ;
    Ce moment à la terre annonce un autre amour,
    Il a ses voluptés, ses transports, son ivresse :
    Sentiment vif & pur, généreuse tendresse,
    Protégez, conservez les êtres animés ;
    Nés pour aimer un jour, qu’ils soient d’abord aimés ;
    Le plus grand des plaisirs leur donna la naissance.
    Qu’un souvenir si doux attache à leur enfance.
    D’un être faible encor qu’un autre soit l’appui ;
    Qu’il prodigue les soins qu’on prodigua pour lui.
    À l’amour maternel la nature confie
    Ces êtres imparfaits qui commencent la vie.
        Ô jeunesse des bois, sortez de vos berceaux,
    Mêlez-vous dans les airs aux peuples des oiseaux ;
    Parcourez la campagne, errez sur la verdure,
    Jouissez de vos biens, possédez la nature,
    Tous ses fruits sont à vous : le flambeau de l’été
    Avance les moments de leur maturité,
    Et déjà le trésor des richesses champêtres
    Offre des aliments à la foule des êtres.
     

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