• LE POÈTE MALHEUREUX ................... NICOLAS GILBERT. 1750- 1780

    LE POÈTE MALHEUREUX

    LE POÈTE MALHEUREUX ................... NICOLAS GILBERT

    Ainsi je m'abusais.
    Sans guide, sans secours,
    J'abandonne, insensé, mon paisible village,
    Et les champs où mon père avait fini ses jours.
    Cieux, tonnez contre moi ; vents, armez votre rage ;
    Que, vide d'aliments, mon vaisseau mutilé
    Vole au port sur la foi d'une étoile incertaine,
    Et par vous loin du port soit toujours exilé.
    Mon asile est partout où l'orage m'entraîne.
    Qu'importe que les flots s'abîment sous mes pieds ;
    Que la mort en grondant s'étende sur ma tête ;
    Sa présence m'entoure, et, loin d'être effrayés,
    Mes yeux avec plaisir regardent la tempête :
    Du sommet de la poupe, armé de mon pinceau,
    Tranquille, en l'admirant, j'en trace le tableau.

    Je n'avais point alors essuyé de naufrage

    Mon génie abusé croyait à la vertu.

    Et, contre les destins rassemblant son courage,

    Se nourrissait des maux qui l'avaient combattu.

    Mon sort est d'être grand, il faut qu'il s'accomplisse;

    Oui, j'en crois mon orgueil, tout, jusqu'à mes revers.

    Qui de ceux dont la voix éclaira l'univers

    N'a point de l'infortune éprouvé l'injustice?

    Un dieu, sans doute un dieu m'a forgé ces malheurs

    Comme des instruments qui peuvent à ma vue

    Ouvrir du cœur humain les sombres profondeurs,

    Source de vérités, au vulgaire inconnue.

    Rentrez dans le néant, présomptueux rivaux;

    Ainsi que le soleil, dans sa lumière immense.

    Cache ses astres vains levés en son absence,

    Je vais vous effacer par mes nobles travaux.

    Mon âme (quel orgueil, grand
    Dieu, l'avait séduite!)

    Dévorait des talents le trône révéré.

    Et dans tous les objets dont je marche entouré.

    Ma gloire en traits de feu déjà me semble écrite.

    Prestiges que bientôt je vis s'évanouir !

    Doux espoir de l'honneur, trop sublime délire !

    Ah ! revenez encor, revenez me séduire :

    Pour les infortunés, espérer c'est jouir.

    Je n'ai donc en travaux épuisé mon enfance

    Que pour m'environner d'une affreuse clarté

    Qui me montrât l'abîme où je meurs arrêté.

    Ne valait-il pas mieux garder mon ignorance ?

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