• LE NOVICE EN PARTANCE............Tristan Corbière (1845-1875)

    LE NOVICE EN PARTANCE
    ET
    SENTIMENTAL

       

                  À la déçente des marins ches
                  Marijane serre à boire & à manger
                  couche à pieds et à cheval.
                                debit.


     
    Le temps était si beau, la mer était si belle...
            Qu’on dirait qu’y en avait pas.
    Je promenais, un coup encore, ma Donzelle,
            À terre, tous deux, sous mon bras.
     
    C’était donc, pour du coup, la dernière journée.
            Comme-ça : ça m’était égal...
    Ça n’en était pas moins la suprême tournée
            Et j’étais sensitif pas mal.
     
    ... Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d’elle
            — Un mois de mouillage à passer —
    Et je la relâchais tout fraîchement fidèle...
            Et toujours à recommencer.
     
    Donc, quand la barque était à l’ancre, sans malice
            J’accostais, novice vainqueur,
    Pour mouiller un pied d’ancre, Espérance propice !...
            Un pied d’ancre dans son cœur !
     
    Elle donnait la main à manger mon décompte
            Et mes avances à manger.
    Car, pour un mathurin[1] faraud, c’est une honte :
            De ne pas rembarquer léger.
     
    J’emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,
            Et ses adieux au long-cours.
    Et je lui rapportais des objets de sauvage,
            Que le douanier saisit toujours.
     
    Je me l’imaginais pendant les traversées,
            Moi-même et naturellement.
    Je m’en imaginais d’autres aussi — censées
            Elle — dans mon tempérament.
     
    Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,
            Bout-à-bout et par à peu-près :
    Moi je suis Jean-Marie et c’est Mary-Jane elle...
            Elle ni moi n’ons fait exprès.
     
    ... Notre chien de métier est chose assez jolie
            Pour un leste et gueusard amant ;
    Toujours pour démarrer on trouve l’embellie :
            — Un pleur... Et saille de l’avant !
     
    Et hisse le grand foc ! — la loi me le commande. —
            Largue les garcettes[2], sans gant !
    Étarque à bloc ! — L’homme est libre et la mer est grande —
            La femme : un sillage !... Et bon vent ! —
     
    On a toujours, puisque c’est dans notre nature,
            — Coulant en douceur, comme tout —
    Filé son câble par le bout, sans fignolure...
            Filé son câble par le bout !
     
    — File !... La passion n’est jamais défrisée.
            — Évente tout et pique au nord !
    Borde la brigantine et porte à la risée !...
            — On prend sa capote et s’endort...
     
    — Et file le parfait amour ! à ma manière,
            — Ce n’est pas la bonne : tant mieux !
    C’est encor la meilleure et dernière et première...
            As pas peur d’échouer, mon vieux !
     
    Ah ! la mer et l’amour ! — On sait — c’est variable...
            Aujourd’hui : zéphyrs et houris !
    Et demain... c’est un grain : Vente la peau du diable !
            Debout au quart ! croche des ris !...
     
    — Nous fesons le bonheur d’un tas de malheureuses,
            Gabiers volants de Cupidon !...
    Et la lame de l’ouest nous rince les pleureuses...
            — Encore une ! et lave le pont !
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     
    Comme ça moi je suis. Elle, c’était la rose
            D’amour, et du débit d’ici...
    Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose
            De triste. — C’est plus propre aussi. —
     
    ... Elle ne disait rien — Moi : pas plus. — Et sans doute,
            La chose aurait duré longtemps...
    Quand elle dit, d’un coup, au milieu de la route :
            — Ah Jésus ! comme il fait beau temps. —
     
    J’y pensais justement, et peut-être avant elle...
            Comme avec un même cœur, quoi !
    Donc, je dis à mon tour : — Oh ! oui, mademoiselle,
            Oui... Les vents hâlent le noroî...
     
    — Ah ! pour où partez-vous ? — Ah ! pour notre voyage...
            — Des pays mauvais ? — Pas meilleurs...
    — Pourquoi ? — Pour faire un tour, démoisir l’équipage...
            Pour quelque part, et pas ailleurs :
     
    New-York... Saint-Malo... — Que partout Dieu vous garde !
            — Oh !... Le saint homme y peut s’asseoir ;
    Ça n’est notre métier à nous, ça nous regarde :
            Éveillatifs, l’œil au bossoir !
     
    — Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille !
            — Oui : que je vous rapporte encor
    Une bonne Vierge à la façon de Marseille :
            Pieds, mains, et tête et tout, en or ?...
     
    — Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ?
            — Ah ! pour ça, je ne sais pas trop,
    Mademoiselle ; c’est l’affaire au capitaine,
            Pas à vous, ni moi matelot.
     
    — Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ?
            — C’est un brick... pour son petit nom ;
    Un espèce de nom de dieu... toujours le même,
            Ou de sa moitié : Junon...
     
    — Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente...
            — Tiens bon, va ! la coque a deux bords...
    On sait patiner ça ! comme on fait d’une amante...
            — Mais les mauvais maux ?... — Oh ! des sorts !
     
    — Je tremble aussi que vous n’oubliiez mes tendresses
            Parmi vos reines de là-bas...
    — Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses...
            Et puis : voyez, là, sur mon bras :
     
    C’est l’Hôtel de l’Hymen, dont deux cœurs en gargousse
            Tatoués à perpétuité !
    Et la petite bonne-femme en froc de mousse :
            C’est vous, en portrait... pas flatté.
     
    — Pour lors, c’est donc demain que vous quittez ?... — Peut-être.
            — Déjà !... — Peut-être après-demain.
    — Regardez en appareillant, vers ma fenêtre :
            On fera bonjour de la main.
     
    — C’est bon. Jusqu’au retour de n’importe où, m’amie...
            Du Tropique ou Noukahiva.
    Tâchez d’être fidèle, et moi : sans avarie...
            Une autre fois mieux ! — Adieu-vat !
     

                                     

    Brest-Recouvrance.

    ______
    [1] Mathurin : Dumanet maritime.
    [2] Garcettes : Bouts de cordes qui servent à serrer les voiles.

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