• LE MAUVAIS GÎTE............Mathurin Régnier (1573-1613)

    LE MAUVAIS GÎTE

    SUITE


     

    SATIRE XI

     
    Voyez que c’est du monde, et des choses humaines !
    Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines ;
    Et ne m’ont les destins, à mon dam trop constants,
    Jamais, après la pluie, envoyé le beau temps.
    Étant né pour souffrir, ce qui me réconforte,
    C’est que, sans murmurer, la douleur je supporte.
    Et tire ce bonheur du malheur où je suis,
    Que je fais, en riant, bon visage aux ennuis ;
    Que le ciel affrontant je nasarde la lune,
    Et vois, sans me troubler, l’une et l’autre fortune.
      Entré donc que je fus en ce logis d’honneur,
    Pour faire que d’abord on me traite en seigneur,
    Et me rendre en amour d’autant plus agréable,
    La bourse déliant je mis pièce sur table ;
    Dès lors pour me servir chacun se tenait prêt ;
    Et murmuraient tout bas : L’honnête homme que c’est !
    Toutes, à qui mieux mieux, s’efforçaient de me plaire.
    L’on allume du feu, dont j’avais bien affaire.
    Je m’approche, me sieds ; et, m’aidant au besoin,
    Jà tout apprivoisé je mangeais sur le poing,
    Quand au flamber du feu trois vieilles rechignées
    Vinrent à pas comptés comme des araignées :
    Chacune sur le cul au foyer s’accroupit,
    Et semblaient, se plaignant, marmotter par dépit.
    L’une, comme un fantôme affreusement hardie,
    Semblait faire l’entrée en quelque tragédie ;
    L’autre, une Égyptienne, en qui les rides font
    Contrescarpes, remparts, et fossés sur le front ;
    L’autre, qui de soi-même était diminutive,
    Ressemblait, transparente, une lanterne vive.
    Or j’ignore en quel temps d’honneur et de vertu,
    Ou dessous quels drapeaux elles ont combattu ;
    Si c’était mal de saint, ou de fièvre quartaine ;
    Mais je sais bien qu’il n’est soldat, ni capitaine,
    Soit de gens de cheval, ou soit de gens de pied,
    Qui dans la Charité soit plus estropié.
    Bien que maître Denis, savant en la sculpture,
    Fît-il, avec son art, quinaude la nature ;
    Ou, comme Michel-l’Ange, eût-il le diable au corps,
    Si ne pourrait-il faire, avec tous ses efforts,
    De ces trois corps tronqués une figure entière
    Manquant à cet effet, non l’art, mais la matière.
    À ce piteux spectacle il faut dire le vrai,
    J’eus une telle horreur que tant que je vivrai
    Je croirai qu’il n’est rien au monde qui guérisse
    Un homme vicieux, comme son propre vice.
    Toute chose depuis me fut à contrecœur ;
    Bien que d’un cabinet sortît un petit cœur,
    Avec son chaperon, sa mine de poupée,
    Disant : J’ai si grand peur de ces hommes d’épée,
    Que si je n’eusse vu qu’étiez un financier,
    Je me fusse plutôt laissé crucifier,
    Que de mettre le nez où je n’ai rien à faire.
    Jean, mon mari, monsieur, il est apothicaire.
    Sur-tout, vive l’amour ; et bran pour les sergents.
    Ardez, voire, c’est mon : je me connais en gens.
    Vous êtes, je vois bien, grand abatteur de quilles ;
    Mais au reste honnête homme, et payez bien les filles.
    Connaissez-vous ?.. mais non ; je n’ose le nommer.
    Ma foi, c’est un brave homme, et bien digne d’aimer.
    Il sent toujours si bon ! Mais quoi ! vous l’iriez dire.
      Cependant, de dépit, il semble qu’on me tire
    Par la queue un matou, qui m’écrit sur les reins,
    Des griffes et des dents, mille alibis forains.
    Comme un singe fâché j’en dis ma patenôtre ;
    De rage je maugrée et le mien et le vôtre,
    Et le noble vilain qui m’avait attrapé.
    Mais, monsieur, me dit-elle, auriez vous point soupé ?
    Je vous pri, notez l’heure. Eh bien, que vous en semble ?
    Êtes-vous pas d’avis que nous couchions ensemble ?
    Moi, crotté jusqu’au cul, et mouillé jusqu’à l’os,
    Qui n’avais dans le lit besoin que de repos,
    Je faillis à me pendre, oyant que cette lice
    Effrontément ainsi me présentait la lice.
    On parle de dormir ; j’y consens à regret.
    La dame du logis me mène au lieu secret.
    Allant, on m’entretient de Jeanne et de Macette ;
    Par le vrai Dieu, que Jeanne était et claire et nette
    Claire comme un bassin, nette comme un denier.
    Au reste, fors monsieur, que j’étais le premier.
    Pour elle, qu’elle était nièce de dame Avoie ;
    Qu’elle ferait pour moi de la fausse monnoie ;
    Qu’elle eût fermé sa porte à tout autre qu’à moi.
    Et qu’elle m’aimait plus mille fois que le roi.
    Tout branlait dessous nous, jusqu’au dernier étage.
    D’échelle en échelon, comme un linot en cage,
    Il fallait sauteler, et des pieds s’approcher,
    Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher.
    Après cent soubresauts nous vînmes en la chambre,
    Qui n’avait pas le goût de musc, civette, ou d’ambre.
    La porte en était basse, et semblait un guichet,
    Qui n’avait pour serrure autre engin qu’un crochet.
    Six douves de poinçon servaient d’ais et de barre,
    Qui bâillant grimaçaient d’une façon bizarre.
    Or, comme il plut au ciel, en trois doubles plié,
    Entrant je me heurtai la caboche et le pied,
    Dont je tombe en arrière, étourdi de ma chute,
    Et du haut jusqu’au bas je fis la cullebutte,
    De la tête et du cul comptant chaque degré.
    Puisque Dieu le voulut, je pris le tout à gré.
    Aussi qu’au même temps voyant choir cette dame,
    Par je ne sais quel trou je lui vis jusqu’à l’âme,
    Qui fit en ce beau saut, m’éclatant comme un fou,
    Que je pris grand plaisir à me rompre le cou.
    Au bruit Macette vint : la chandelle on apporte ;
    Car la nôtre en tombant de frayeur était morte.
    Dieu sait comme on la vit et derrière et devant,
    Le nez sur les carreaux, et le fessier au vent ;
    De quelle charité l’on soulagea sa peine.
    Cependant de son long, sans pouls et sans haleine,
    Le museau vermoulu, le nez écarbouillé,
    Le visage de poudre et de sang tout souillé,
    Sa tête découverte, où l’on ne sait que tondre,
    Et lorsqu’on lui parlait qui ne pouvait répondre ;
    Sans collet, sans béguin, et sans autre affiquet,
    Ses mules d’un côté, de l’autre son toquet.
    En ce plaisant malheur, je ne saurais vous dire
    S’il en fallait pleurer, ou s’il en fallait rire.
    Après cet accident trop long pour dire tout,
    À deux bras on la prend, et la met-on debout :
    Elle reprend courage ; elle parle, elle crie ;
    [...]

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