• LA VOYAGEUSE............ Théodore de Banville (1823-1891)

    LA VOYAGEUSE

    À Caroline Letessier


     

    I

    Au temps des pastels de Latour, 
    Quand l’enfant-dieu régnait au monde 
    Par la grâce de Pompadour, 
    Au temps des beautés sans seconde ; 
      
    Au temps féerique où, sans mouchoir, 
    Sur les lys que Lancret dessine 
    Le collier de taffetas noir 
    Lutte avec la mouche assassine ; 
      
    Au temps où la Nymphe du vin 
    Sourit sous la peau de panthère, 
    Au temps où Wateau le divin 
    Frète sa barque pour Cythère ; 
      
    En ce temps fait pour les jupons, 
    Les plumes, les rubans, les ganses, 
    Les falbalas et les pompons ; 
    En ce beau temps des élégances, 
      
    Enfant blanche comme le lait, 
    Beauté mignarde, fleur exquise, 
    Vous aviez tout ce qu’il fallait 
    Pour être danseuse ou marquise. 
      
    Ces bras purs et ce petit corps, 
    Noyés dans un frou-frou d’étoffes, 
    Eussent damné par leurs accords 
    Les abbés et les philosophes. 
      
    Vous eussiez aimé ces bichons 
    Noirs et feu, de race irlandaise, 
    Que l’on porte dans les manchons 
    Et que l’on peigne et que l’on baise. 
      
    La neige au sein, la rose aux doigts, 
    Boucher vous eût peinte en Diane 
    Montrant sa cuisse au fond du bois 
    Et pliant comme une liane, 
      
    Et Clodion eût fait de vous 
    Une provocante faunesse 
    Laissant mûrir au soleil roux 
    Les fruits pourprés de sa jeunesse ! 
      
    Car sur les lèvres vous avez 
    La malicieuse ambroisie 
    De tous ces paradis rêvés 
    Au siècle de la fantaisie, 
      
    Et, nonchalante Dalila, 
    Vous plaisez par la morbidesse 
    D’une nymphe de ce temps-là, 
    Moitié nonne et moitié déesse. 
      
    Vos cheveux aux bandeaux ondés 
    Récitent de leur onde noire 
    Des madrigaux dévergondés 
    À votre visage d’ivoire, 
      
    Et, ravis de ce front si beau, 
    Comme de vertes demoiselles, 
    Tous les enfants porte-flambeau 
    Vous suivent en battant des ailes. 
      
    Tous ces petits culs-nus d’Amours, 
    Groupés sur vos pas, Caroline, 
    Ont soin d’embellir vos atours 
    Et d’enfler votre crinoline, 
      
    Et l’essaim des Jeux et des Ris, 
    Doux vol qui folâtre et se joue, 
    Niche sous la poudre de riz 
    Dans les roses de votre joue. 
      
    Vos sourcils touffus, noirs, épais, 
    Ont des courbes délicieuses 
    Qui nous font songer à la paix 
    Sous les forêts silencieuses, 
      
    Et les écharpes de vos cils 
    Semblent avoir volé leurs franges 
    À la terre des alguazils, 
    Des manolas et des oranges. 
      

    II


    Au fait, vous avez donc été, 
    Loin de nos boulevards moroses, 
    Pendant tout ce dernier été, 
    Sous les buissons de lauriers-roses ? 
      
    Le fier soleil du Portugal 
    Vous tendait sa lèvre obstinée 
    Et faisait son meilleur régal 
    Avec votre peau satinée. 
      
    Mais vous, tordant sur l’éventail 
    Vos petits doigts aux blancheurs mates 
    Vous découpiez Scribe en détail 
    Pour les rois et les diplomates ; 
      
    Et, digne d’un art sans rivaux, 
    Pour charmer les chancelleries, 
    Vous avez traduit Marivaux 
    En mignonnes espiègleries. 
      
    C’est au mieux! L’astre des cieux clairs 
    Qui fait grandir le sycomore 
    Vous a donné des jolis airs 
    De Bohémienne et de More. 
      
    Vous avez pris, toujours riant, 
    Dans cet éternel jeu de barres, 
    La volupté de l’Orient 
    Et le goût des bijoux barbares, 
      
    Et vous rapportez à Paris, 
    Ville de toutes les décences, 
    Les molles grâces des houris 
    Ivres de parfums et d’essences. 
      
    C’est bien encor ! même à Turin 
    Menez Clairville, puisqu’on daigne 
    Nous demander un tambourin 
    Là-bas, chez le roi de Sardaigne. 
      
    Mais pourtant ne nous laissez pas 
    Nous consumer dans les attentes ! 
    Arrêtez une fois vos pas 
    Chez nous, et plantez-y vos tentes. 
      
    Tout franc, pourquoi mettre aux abois 
    Cet Éden, où le lion dîne 
    Chaque jour de la biche au bois 
    Et soupe de la musardine ? 
      
    Valets de cœur et de carreau 
    Et boyards aux fourrures d’ourses, 
    Loin de vous, sachez-le, Caro, 
    Tout s’ennuie, au bal comme aux courses. 
      
    Vous nous disputez les rayons 
    Avec des haines enfantines, 
    Et jamais plus nous ne voyons 
    Que les talons de vos bottines. 
      
    Songez-y! Vous cherchez pourquoi 
    Ma muse, qui n’est pas méchante, 
    M’ordonne de me tenir coi 
    Et ne veut plus que je vous chante ? 
      
    C’est que vos regards inhumains 
    Ont partout des intelligences, 
    Et tout le long des grands chemins 
    Vont arrêter les diligences. 

    *********

    Commentaire(s)
    Déposé par Cochonfucius le 8 octobre 2018 à 22h59

    Avec la dame de carreau 
    ----------------------------- 

    En rêve, il voit la dame de carreau, 
    Lui qui se prend pour le valet de pique ; 
    Qui sait comment l’analyste l’explique ? 
    Fait-il quérir un Maître de Tarot ? 

    En rêve, il voit la cage sans barreaux, 
    Et, pour sortir, rédige une supplique 
    Sur un papier plutôt microscopique 
    Qui, semble-t-il, provient du Figaro. 

    Le valet change et devient cavalier, 
    Ou capitaine, ou moine hospitalier, 
    Renonçant à toutes ses exigences. 

    Ah ! que penser de ce sort inhumain ? 
    Comment sortir de ce mauvais chemin ? 
    De rien ne sert sa pauvre intelligence.

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  • Commentaires

    2
    Mercredi 5 Décembre 2018 à 21:53

    Loup de Carreau
    ---------------

    Or, cette carte est le Loup de Carreau,
    Mais j’ai perdu la Licorne de Pique ;
    Trop dur, ce jeu, sauf si tu me l’expliques,
    Dame du Sort, Maîtresse de Tarot.

    Loin d’être fort comme Aurélien Barrau,
    Je suis largué quand cela se complique ;
    Gravitation, trous noirs microscopiques,
    Et mots croisés aussi, du Figaro ...

    Il va trottant sans aucun cavalier,
    N’occupe pas un gîte hospitalier,
    Ne nous soumet pas la moindre exigence.

    Envers le loup, ne sois pas inhumain,
    Lui qui saurait te montrer le chemin,
    Si tu croyais à son intelligence.

      • Jeudi 6 Décembre 2018 à 10:48

        Merci Cochonfucius pour tous ces poèmes que tu me mets

        et j'en suis ravie

        LD

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