• La Mémoire ............................ René-François Sully Prudhomme 1839-1907

    La Mémoire

     La Mémoire ............................ René-François Sully Prudhomme

    I.

    Ô Mémoire, qui joins à l'heure
    La chaîne des temps révolus,
    Je t'admire, étrange demeure
    Des formes qui n'existent plus !

    En vain tombèrent les grands hommes
    Aux fronts pensifs ou belliqueux :
    Ils se lèvent quand tu les nommes,
    Et nous conversons avec eux ;

    Et, si tu permets ce colloque
    Avec les plus altiers esprits,
    Tu permets aussi qu'on évoque
    Les cœurs humbles qu'on a chéris.

    Le présent n'est qu'un feu de joie
    Qui s'écroule à peine amassé,
    Mais tu peux faire qu'il flamboie
    Des mille fêtes du passé ;

    Le présent n'est qu'un cri d'angoisse
    Qui s'éteint à peine poussé,
    Mais tu peux faire qu'il s'accroisse
    Ce tous les sanglots du passé ;

    L'être des morts n'est plus visible,
    Mais tu donnes au trépassé
    Une vie incompréhensible,
    Présent que tu fais d'un passé !

    Quelle existence ai-je rendue
    À mon père en me souvenant ?
    Quelle est donc en moi l'étendue
    Où s'agite ce revenant ?

    Un sort différent nous sépare :
    Comment peux-tu nous réunir,
    À travers le mur qui nous barre
    Le passé comme l'avenir ?

    Qui des deux force la barrière ?
    Me rejoint-il, ou vais-je à lui ?
    Je ne peux pas vivre en arrière,
    Il ne peut revivre aujourd'hui !

    II.

    Ô souvenir, l'âme renonce,
    Effrayée, à te concevoir ;
    Mais, jusqu'où ton regard s'enfonce,
    Au chaos des ans j'irai voir ;

    Parmi les gisantes ruines,
    Les bibles au feuillet noirci,
    Je m'instruirai des origines,
    Des pas que j'ai faits jusqu'ici.

    Devant moi la vie inquiète
    Marche en levant sa lampe d'or,
    Et j'avance en tournant la tête
    Le long d'un sombre corridor.

    D'où vient cette folle ? où va-t-elle ?
    Son tremblant et pâle flambeau
    N'éclaire ma route éternelle
    Que du berceau vide au tombeau.

    Mais j'étais autrefois ! Mon être
    Ne peut commencer ni finir.
    Ce que j'étais avant de naître,
    N'en sais-tu rien, ô souvenir ?

    Rassemble bien toutes tes forces
    Et demande aux âges confus
    Combien j'ai dépouillé d'écorces
    Et combien de soleils j'ai vus !

    Ah ! tu t'obstines à te taire,
    Ton œil rêveur, clos à demi,
    Ne suit point par delà la terre
    Ma racine dans l'infini.

    Cherchant en vain mes destinées,
    Mon origine qui me fuit,
    De la chaîne de mes années
    Je sens les deux bouts dans la nuit.

    L'histoire, passante oublieuse,
    Ne m'a pas appris d'où je sors,
    Et la terre silencieuse
    N'a jamais dit où vont les morts.

    Extrait de: 
    Stances et poèmes (1865)
    « En Passant a Vlirgara ...................Théophile Gautier 1811- 1872 Fêtes de Village en Plein Air .................Victor Hugo 1802-1885, »
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