• LA GRANDE IRMA...........Jehan Rictus (1867-1933)

    LA GRANDE IRMA

      

    Ô Maman, ma Maman jolie,
    nous nous sommes bien promenés
    ce Dimanche de permission....
     
    C’est bientôt l’heure du dîner,
    voici quelques gouttes de pluie...
    mon casoar sera mouillé,
    ses plumes seront défraîchies.
     
    Et vous, avec vos fins souliers
    découverts et vos bas à jour
    peu faits pour cette ignoble boue
    attraperez du mal, bien sûr.
     
    Ô Maman, ma Maman jolie,
    voulez-vous que nous rentrions ?
     
    Ô Maman ! Ces vieux beaux Messieurs
    rencontrés sur le boulevard,
    ces vieux, à tournure guerrière,
    à pantalons à la housard
    et à chapeaux badingueusards,
    qui vous tutoyaient, ma Maman !....
     
    Ces vieux baveux dont les regards
    semblaient perdus dans le coma,
    qui vous disaient : « Mais, mais, mais, mais
    mais... n’est-ce pas «la Grande Irma» ? »
     
    Et puis :
    « Mâtin ! Quoi ! C’est ton fils ?
    ce bambin blond connu jadis
    sous Mac-Mahon ou Gambetta !
    (Hum ! ça ne nous rajeunit guère !)
    Quel beau garçon ! Quell’ belle plante !
    Quel bel officier ça fera ! »
     
    « Alors, vous êtes à Saint-Cyr ?
    (ça me rappell’ des souvenirs !)
    Et comment va le pèr’ Système ?
    C’était le bon temps... Sacrédié !
    Continuez jeune homme, allez !
    Portez l’épaulette, c’est beau !
    Mission d’honneur... servir la Frrance !
    Le Drapeau ! Ah ! ah ! le Drapeau !
    C’est vous qui referez la guerre
    et nous rendrez nos deux provinces ! »
     
    « Tu as bien fait vois-tu ma chère
    d’en faire un vaillant militaire....
    Compliments, mordieu... compliments...
    De loin, à vous voir tous les deux,
    on aurait dit deux amoureux...
    Et toi vois-tu ma Grande Irma
    tu es plus belle que jama...s. »
     
    Maman ! J’aurais bien volontiers
    poussé mon épée-baïonnette
    dans le ventre à tous ces vieux beaux !
     
    Je n’en peux plus Maman jolie...
    Voulez-vous que nous rentrions ?
     
    Oh ! rentrons je vous en supplie,
    je suis malheureux, malheureux...
     
    Les magasins, les devantures,
    les passants, les trams, les voitures,
    ce tohu-bohu de Paris,
    ces trompes, ces essieux, ces cris...
    les becs, les signes lumineux,
    les kiosques, les autos, les arbres,
    les réclam’s, toutes ces réclames,
    dansent et tremblent dans mes larmes...
    (Un soldat ne doit pas pleurer !)
     
    Je titube et suis comme saoul....
    on dirait que j’ai coup sur coup
    avalé cinq ou six absinthes....
     
    Oh ! Maman qui ne voyez rien,
    que j’oscille et que je chancelle
    comme un arbre sous la cognée...
     
    Rentrons, rentrons, je vous en prie !
    Je vais défaillir de souffrance,
    je vais m’écrouler de chagrin.
     
    Quell’ peine je ressens, Maman !
    D’un seul coup ces vieux Assassins
    m’ont fait comprendre votre vie
    et tout... et tout... et le Passé !
     
    Ô Maman, frivole et jolie,
    (adorée pourtant, adorée),
    avec leurs paroles affreuses,
    ces vieux salauds m’ont égorgé !
     
    Ô Maman, rentrons voulez-vous ?
    Qu’avez-vous fait de votre fils ?
     
    Tenez, là-bas, le marchand d’ « Presse »
    qui piétine la boue épaisse
    et ne peut vendre ses journaux...
     
    le bagotier qui, haletant,
    suit le fiacre chargé de malles,
    dans l’espoir de quelque dix sous
    qui l’empêcheront de mourir !
     
    le chien qui a perdu son maître
    et qui crotté court éperdu,
    puis tourne, s’affole et aboie 
    en se perdant de plus en plus...
     
    la lugubre fille de joie
    par son visqueux amant battue...
    je ne sais quoi dire, ô Maman,
    tous ces tragiques de la Rue
    sont bien moins malheureux que moi,
    en ce moment, en ce moment.
     
    Dites, Maman, rentrons chez nous
    pour que je pleure tout mon soûl,
    des heures, des heures, des heures...
     
    jusqu’à demain, jusqu’à demain,
    en vous étreignant les genoux,
    en mettant dans vos belles mains,
    vos mains grasses et fuselées,
    mon front aux veines trop gonflées
     
    et mes yeux brûlés par les pleurs ;
     
    Et là je vous dirai, Maman :
    « Un enfant, n’est-ce pas, c’est cher ?
    Le lait, le pain, les vêtements,
    l’éducation, l’instruction,
    les soins, qui sait, les maladies ;
    vous avez dû pour tout cela
    n’est-ce pas, ma Maman jolie,
     
    payer de votre belle chair ?
     
    Si même à des heures horribles
    vous vous êtes déshabillée
    (mon Dieu !) et mise toute nue,
    et livrée au premier venu...
     
    c’est qu’alors il vous a fallu
    régler les mois de ma nourrice,
    m’acheter des petits souliers
    ou bien des joujoux à Noël !
     
    Pauvre sainte Maman jolie !
    (Je vous ai coûté vos pudeurs !)
    À l’idée de vot’ petit gas
    vous vous sentiez bien, n’est-ce pas,
    au-dessus du banal honneur ? »
     
    N’empêche, je me sens bien triste,
    j’ai la langue et la bouche amères,
    comme si j’avais par erreur
    mordu et mâché du poison.
     
    Désormais j’aurai ma chimère,
    et rêverai d’une Patrie
    où la Femme ne sera plus
    traquée, vendue, forcée, flétrie,
    à l’abri de nos trois couleurs.
     
    Ma Maman, n’ai-je pas raison ?
     
    Enfin je suis bien malheureux,
    j’aimerais mieux n’être point né
    et j’ai envie, combien envie,
    d’aller me jeter à la Seine
    comme un amant abandonné...
     
    « Fils de putain ! » me dira-t-on
    toute la vie... toute la vie...
     
    Ô Maman, je me meurs de peine,
    voulez-vous que nous rentrions ?

    ************


     
     

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