• LA CHARLOTTE PRIE NOTRE-DAME DURANT LA NUIT DU RÉVEILLON .JEHAN RICTUS.1867 - 1933

    LA CHARLOTTE PRIE NOTRE-DAME DURANT LA NUIT DU RÉVEILLON

    LA CHARLOTTE PRIE NOTRE-DAME DURANT LA NUIT DU RÉVEILLON .JEHAN RICTUS

    Seigneur Jésus, je pense à vous !
    Ça m’ prend comm’ ça, gn’y a pas d’offense !
    J’ suis mort’ de foid, j’ me quiens pus d’bout,
    ce soir encor... j’ai pas eu d’ chance

    Ce soir, pardi ! c’est Réveillon :
    On n’ voit passer qu’ des rigoleurs ;
    j’ gueul’rais « au feu » ou « au voleur »,
    qu’ personne il y f’rait attention.
    Et vous aussi, Vierge Marie,
    Sainte-Vierge, Mère de Dieu,
    qui pourriez croir’ que j’ vous oublie,
    ayez pitié du haut des cieux.

    J’ suis là, Saint’-Vierge, à mon coin d’ rue
    où d’pis l’apéro, j’ bats la semelle ;
    j’ suis qu’eune ordur’, qu’eun’ fill’ perdue,
    c’est la Charlotte qu’on m’appelle.

    Sûr qu’avant d’ vous causer preumière,
    eun’ femm’ qu’ est pus bas que l’ ruisseau
    devrait conobrer ses prières,
    mais y m’en r’vient qu’ des p’tits morceaux.

    Vierge Marie... pleine de grâce...
    j’ suis fauchée à mort, vous savez ;
    mes pognets, c’est pus qu’eun’ crevasse
    et me v’là ce soir su’ l’ pavé.
    Si j’entrais m’ chauffer à l’église,
    on m’ foutrait dehors, c’est couru ;
    ça s’ voit trop que j’ suis fill’ soumise...
    (oh ! mand’ pardon, j’ viens d’ dir’ « foutu. »)

    T’nez, z’yeutez, c’est la Saint-Poivrot ;
    tout flamb’, tout chahut’, tout reluit...
    les restaurants et les bistrots
    y z’ont la permission d’ la nuit.

    Tout chacun n’ pens’ qu’à croustiller.
    Y a plein d’ mond’ dans les rôtiss’ries,
    les épic’mards, les charcut’ries,
    et ça sent bon l’ boudin grillé.

    Ça m’ fait gazouiller les boïaux !
    Brrr ! à présent Jésus est né.
    Dans les temps, quand c’est arrivé,
    s’ y g’lait comme y gèle c’te nuit,
    su’ la paill’de vot’ écurie
    v’s z’avez rien dû avoir frio,
    Jésus et vous, Vierge Marie.

    Bing !... on m’ bouscule avec des litres,
    des pains d’ quatr’ livr’s, des assiett’s d’huîtres,
    Non, r’gardez-moi tous ces salauds !

    (Oh ! esscusez, Vierge Marie,
    j’ crois qu’ j’ai cor dit un vilain mot !)

    N’est-c’ pas que vous êt’s pas fâchée
    qu’eun’ fill’ d’amour plein’ de péchés
    vous caus’ ce soir à sa magnère
    pour vous esspliquer ses misères ?
    Dit’s-moi que vous êt’s pas fâchée !

    C’est vrai que j’ai quitté d’ chez nous,
    mais c’était qu’ la dèche et les coups,
    la doche à crans, l’ dâb toujours saoul,
    les frangin’s déjà affranchies....
    (C’était h’un vrai enfer, Saint’-Vierge ;
    soit dit sans ête eune effrontée,
    vous-même y seriez pas restée.)

    C’est vrai que j’ai plaqué l’ turbin.
    Mais l’ouvrièr’ gagn’ pas son pain ;
    quoi qu’a fasse, elle est mal payée,
    a n’ fait mêm’ pas pour son loyer ;

    à la fin, quoi, ça décourage,
    on n’a pus de cœur à l’ouvrage,
    ni le caractère ouvrier.

    J’ dois dire encor, Vierge Marie !
    que j’ai aimé sans permission
    mon p’tit... « mon béguin... » un voyou,
    qu’ est en c’ moment en Algérie,
    rapport à ses condamnations.
    (Mais quand on a trinqué tout gosse,
    on a toujours besoin d’ caresses,
    on se meurt d’amour tout’ sa vie :
    on s’arr’fait pas que voulez-vous !)

    Pourtant j’y suis encore fidèle,
    malgré les aut’s qui m’ cour’nt après.
    Y a l’ grand Jul’s qui veut pas m’ laisser,
    faudrait qu’avec lui j’ me marie,
    histoir’ comme on dit, d’ l’engraisser.
    Ben, jusqu’à présent, y a rien d’ fait ;
    j’ai pas voulu, Vierge Marie !

    Enfin, je suis déringolée,
    souvent on m’a mise à l’hosto,
    et j’ m’ai tant battue et soûlée,
    que j’en suis plein’ de coups d’ couteau.
    Bref, je suis pus qu’eun’ salop’rie,
    un vrai fumier Vierge Marie !
    (Seul’ment, quoi qu’on fasse ou qu’on dise
    pour essayer d’ se bien conduire,
    y a quèqu’ chos’ qu’ est pus fort que vous.)

    Eh ! ben, c’est pas des boniments,
    j’ vous l’ jure, c’est vrai, Vierge Marie !
    Malgré comm’ ça qu’ j’aye fait la vie,
    j’ai pensé à vous ben souvent.

    Et ce soir encor ça m’ rappelle
    un temps, qui jamais n’arr’viendra,
    ousque j’allais à vot’ chapelle
    les mois que c’était votre fête.

    J’arr’vois vot’ bell’ rob’ bleue, vot’ voile,
    (mêm’ qu’il était piqué d’étoiles),
    vot’ bell’ couronn’ d’or su’ la tête
    et votre trésor su’ les bras.
    Pour sûr que vous étiez jolie
    comme eun’ reine, comme un miroir,
    et c’est vrai que j’ vous r’vois ce soir
    avec mes z’yeux de gosseline ;
    c’est comm’ si que j’y étais... parole.

    Seul’ment, c’est pus comme à l’école ;
    ces pauv’s callots, ce soir, Madame,
    y sont rougis et pleins de larmes.

    Aussi, si vous vouliez, Saint’-Vierge,
    fair’ ce soir quelque chos’ pour moi,
    en vous rapp’lant de ce temps-là,
    ousque j’étais pas eune impie ;
    vous n’avez qu’à l’ver un p’tit doigt
    et n’ pas vous occuper du reste....

    J’ vous d’mand’ pas des chos’s... pas honnêtes !
    Fait’s seul’ment que j’ trouve et ramasse
    un port’-monnaie avec galette
    perdu par un d’ ces muf’s qui passent
    (à moi putôt qu’au balayeur !)
    Un port’-lazagn’, Vierge Marie !
    gn’y aurait-y d’dans qu’un larantqué,
    ça m’aid’rait pour m’aller planquer
    ça m’ permettrait d’attendre à d’main
    et d’ m’enfoncer dix ronds d’ boudin !

    Ou alorss, si vous pouez pas
    ou voulez pas, Vierge Marie...
    vous allez m’ trouver ben hardie,
    mais... fait’s-moi de suit’ sauter l’ pas !

    Et pis... emm’nez-moi avec vous,
    prenez-moi dans le Paradis
    ousqu’y fait chaud, ousqu’y fait doux,
    où pus jamais je f’rai la vie,

    (sauf mon p’tit, dont j’ suis pas guérie,
    vous pensez qu’ je n’arr’grett’rai rien
    d’ Saint-Lago, d’ la Tour, des méd’cins,
    des barbots et des argousins !)
    Ah ! emm’nez-moi, dit’s, emm’nez-moi
    avant que la nuit soye passée
    et que j’ soye encor ramassée ;
    Saint’-Vierge, emm’nez-moi, j’ vous en prie ?

    Je n’en peux pus de grelotter...
    t’nez... allumez mes mains gercées
    et mes p’tits souliers découverts ;
    j’ n’ai toujours qu’ mon costume d’été
    qu’ j’ai fait teindre en noir pour l’hiver.

    Voui, emm’nez-moi, dit’s, emm’nez-moi.
    Et comme y doit gn’y avoir du ch’min
    si des fois vous vous sentiez lasse
    Vierge Marie, pleine de grâce,
    de porter à bras not’ Seigneur,
    (un enfant, c’est lourd à la fin),
    Vous me l’ repass’rez un moment,
    et moi, je l’ port’rai à mon tour,
    (sans le laisser tomber par terre),
    comm’ je faisais chez mes parents
    La p’tit’ moman dans les faubourgs

    quand j’ trimballais mes petits frères.

    JEHAN RICTUS.1867 - 1933

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