• LA BELLE FROMAGÈRE......Maurice Rollinat (1846-1903) -

    LA BELLE FROMAGÈRE

    À Charles Frémine.


    Par la rue enfiévrante où mes pas inquiets
    Se traînent au soleil comme au gaz, je voyais
                  Derrière une affreuse vitrine
    Où s’étalaient du beurre et des fromages gras,
    Une superbe enfant dont j’admirais les bras
                  Et la plantureuse poitrine.
     
    Le fait est que jamais fille ne m’empoigna
    Comme elle, et que jamais mon œil fou ne lorgna
                  De beauté plus affriolante !
    Un nimbe de jeunesse ardente et de santé
    Auréolait ce corps frais où la puberté
                  Était encore somnolente.
     
    Elle allait portant haut dans l’étroit magasin
    Son casque de cheveux plus noirs que le fusain
                  Et, douce trotteuse en galoches,
    Furetait d’un air gai dans les coins et recoins,
    Tandis que les bondons jaunes comme des coings
                  Se liquéfiaient sous les cloches.
     
    Armés d’un petit fil de laiton, ses doigts vifs
    Détaillaient prestement des beurres maladifs
                  À des acheteuses blafardes ;
    Des beurres, qu’on savait d’un rance capiteux,
    Et qui suaient l’horreur dans leurs linges piteux,
                  Comme un affamé dans ses hardes.
     
    Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort,
    Je la voyais peser sur elle avec effort,
                  Son petit nez frôlant les croûtes,
    Et rien n’était mignon comme ses jolis doigts
    Découpant le Marolle infect où, par endroits,
                  La vermine creusait des routes.
     
    Près de l’humble comptoir où dormaient les gros sous
    Les Géromés vautrés comme des hommes saouls
                  Coulaient sur leur clayon de paille,
    Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux,
    Que les mouches battaient des ailes autour d’eux,
                  Sans jamais y faire ripaille.
     
    Or, elle respirait à son aise, au milieu
    De cette âcre atmosphère où le Roquefort bleu
                  Suintait près du Chester exsangue ;
    Dans cet ignoble amas de caillés purulents,
    Ravie, elle enfonçait ses beaux petits doigts blancs,
                  Qu’elle essuyait d’un coup de langue.
     
    Oh ! sa langue ! bijou vivant et purpurin
    Se pavanant avec un frisson vipérin
                  Tout plein de charme et de hantise !
    Miraculeux corail humide et velouté
    Dont le bout si pointu trouait de volupté
                  Ma chair, folle de convoitise !
     
    Donc, cette fromagère exquise, je l’aimais
    Je l’aimais au point d’en rêver le viol ! mais,
                  Je me disais que ces miasmes,
    À la longue, devaient imprégner ce beau corps
    Et le dégoût, comme un mystérieux recors,
                  Traquait tous mes enthousiasmes.
     
    Et pourtant, chaque jour, rivés à ses carreaux,
    Mes deux yeux la buvaient ! en vain les Livarots
                  Soufflaient une odeur pestilente,
    J’étais là, me grisant de sa vue, et si fou,
    Qu’en la voyant les mains dans le fromage mou
                  Je la trouvais ensorcelante !
     
    À la fin, son aveu fleurit dans ses rougeurs ;
    Pour me dire : « je t’aime » avec ses yeux songeurs,
                  Elle eut tout un petit manège ;
    Puis elle me sourit; ses jupons moins tombants
    Découvrirent un jour des souliers à rubans
                  Et des bas blancs comme la neige.
     
    Elle aussi me voulait de tout son être ! À moi,
    Elle osait envoyer des baisers pleins d’émoi,
                  L’emparadisante ingénue,
    Si bien, qu’après avoir longuement babillé,
    Par un soir de printemps, je la déshabillai
                  Et vis sa beauté toute nue !
     
    Sa chevelure alors flotta comme un drapeau,
    Et c’est avec des yeux qui me léchaient la peau
                  Que la belle me fit l’hommage
    De sa chair de seize ans, mûre pour le plaisir !
    Ô saveur ! elle était flambante de désir
                  Et ne sentait pas le fromage !
     

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